Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) MAURICE MAETERLINCK LA MORT PARIS BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER EUGNE FASQUELLE, DITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1913 Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation rservs pour tous pays. Copyright by EUGNE FASQUELLE, 1913 OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK LA SAGESSE ET LA DESTINE (50e mille). (Fasquelle, dit.) 3 fr. 50 LA VIE DES ABEILLES (61e mille). (Fasquelle, dit.) 3 fr. 50 LE TEMPLE ENSEVELI (24e mille). (Fasquelle.) 3 fr. 50 LE DOUBLE JARDIN (18e mille). (Fasquelle, dit.) 3 fr. 50 L'INTELLIGENCE DES FLEURS (29e mille). (Fasquelle, dit.) 3 fr. 50 LE TRSOR DES HUMBLES (64e dition). (Mercure de France) 3 fr. 50 JOYZELLE, pice en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, dit.) 3 fr. 50 MONNA VANNA, pice en 3 actes (36e mille). (Fasquelle, dit.) 2 fr. MONNA VANNA, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux. Musique de Henry Fvrier. (6e mille). (Fasquelle, dit.) 1 fr. L'OISEAU BLEU, ferie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille). (Fasquelle, dit.) 3 fr. 50 LA TRAGDIE DE MACBETH, de William Shakespeare. Traduction nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_ (4e mille) 3 fr. 50 THATRE. (Lacomblez, diteur Bruxelles, Belgique) 3 vol. 3 fr. 50 SERRES CHAUDES (posies). (Lacomblez, dit.) 3 fr. L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbroeck l'Admirable, traduit du flamand et prcd d'une Introduction. (Lacomblez, dit.) 5 fr. LES DISCIPLES A SAS ET LES FRAGMENTS DE NOVALIS, traduits de l'allemand et prcds d'une Introduction. (Lacomblez, dit.) 5 fr. ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, dit.) _puis._ IL A T TIR DE CET OUVRAGE: 20 exemplaires numrots sur papier du Japon; 100 exemplaires numrots sur papier de Hollande. LA MORT CHAPITRE PREMIER NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT I On l'a dit admirablement: La mort! c'est encore elle seule qu'il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance o nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans un intervalle d'elle nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me parle pas, moi qui mourrai tout entier, des socits et des peuples. Il n'y a de ralit, il n'y a de dure vritable qu'entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils m'appellent un matre cause de je ne sais quel prestige de ma parole et de mes penses, mais je suis un enfant perdu devant la mort![1]. [1] Marie Lenru. _Les Affranchis_, acte III, scne IV. II Voil o nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans notre univers qu'un vnement qui compte, c'est notre mort. Elle est le point o se runit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui chappe notre vigilance. Plus nos penses s'vertuent s'en carter, plus elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche l'oublier en comble sa mmoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans cesse, c'est notre insu et sans apprendre la connatre. Nous contraignons notre attention lui tourner le dos, au lieu d'aller elle visage lev. Nous puisons, en loigner notre volont, toutes les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre intelligence. Est-il tonnant que l'ide de la mort, qui devrait tre la plus parfaite et la plus lumineuse de nos ides, tant la plus assidue et la plus invitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule arrire? Comment connatrions-nous l'unique puissance que nous ne regardons jamais en face? Comment aurait-elle profit de clarts qui ne s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abmes, nous attendons les minutes les plus dbiles, les plus saccages de la vie. Nous ne pensons elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser, mais de respirer. Un homme d'un autre sicle, revenant parmi nous, ne reconnatrait pas sans peine, au fond d'une me d'aujourd'hui, l'image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est chang autour d'elle, et que mme ce qui la compose et dont elle dpend s'est vanoui, il la retrouverait presque intacte, telle qu'elle fut bauche par nos pres, il y a des centaines, voire des milliers d'annes. Notre intelligence devenue si hardie, si active, n'y a point travaill, n'y a, pour ainsi dire, fait aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damns, toutes les cellules vitales du plus incrdule d'entre nous baignent encore dans l'effroyable mystre du Chol des Hbreux, de l'Hads des paens ou de l'enfer chrtien. S'il n'est plus clair de flammes trop prcises, le prcipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se dtache l'heure qui pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout nous manque la fois. Les deux ou trois penses incertaines sur lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examines, cdent comme des roseaux sous le poids des dernires minutes. Nous cherchons vainement un refuge parmi des rflexions qui s'affolent ou nous sont trangres et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne nous attend sur le dernier rivage o rien n'est prt, o rien n'est demeur debout que l'pouvante. III Il n'est pas digne d'un chrtien (ajoutons d'un homme), dit quelque part Bossuet, le grand pote du tombeau, il n'est pas digne d'un chrtien de ne s'vertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se prsente pour l'enlever. Il serait salutaire que chacun de nous en prpart l'ide dans la clart des jours et dans la force de son intelligence et apprt s'y tenir. Il dirait la mort: Je ne sais qui tu es, sinon je serais ton matre; mais aux jours o mes yeux y voyaient plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez pour que tu ne deviennes pas le mien. Il porterait ainsi, grav dans la mmoire, une image prouve contre laquelle ne prvaudraient point les dernires angoisses et o s'iraient rassurer les regards assaillis de fantmes. Au lieu de l'effrayante prire des agonisants, qui est la prire des abmes, il dirait sa propre prire, celle des sommets de sa vie o seraient runies, comme des anges de paix, les penses les plus nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prire par excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une vritable et digne prire, sinon l'effort le plus ardent et le plus dsintress pour atteindre et saisir l'inconnu? IV Il y a longtemps, disait Napolon, que les mdecins et les prtres rendent la mort douloureuse. _Pompa mortis magis terret quam mors ipsa_, selon le mot de Bacon. Apprenons donc la regarder telle qu'elle est en soi, c'est--dire dgage des horreurs de la matire et dpouille des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui la prcde et qui n'est pas elle. Nous lui imputons ainsi les tortures de la dernire maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent la vie et non point la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances qui nous rendent la sant, et le premier soleil de la convalescence efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais que vienne la mort, l'instant on l'accable de tout le mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit retrouve et qu'on ne lui reproche, pas un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui ont inutilement prolong des supplices au nom desquels on la maudit parce qu'elle y met un terme. V En effet, si les maladies appartiennent la nature ou la vie, l'agonie, qui semble propre la mort, est tout entire aux mains des hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de la fin, et surtout la suprme, la terrible seconde de rupture que nous verrons peut-tre s'avancer durant de longues heures impuissantes, et qui tout d'un coup nous prcipitera, nus, dsarms, abandonns de tous et dpouills de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules pouvantes invincibles qu'ait jamais prouves l'me humaine. Il y a double injustice imputer la mort les supplices de cette seconde. Nous verrons plus loin de quelle faon un homme d'aujourd'hui, s'il veut rester fidle ses penses, doit se reprsenter l'inconnu o elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la sensibilit de celui qui est aux abois de la mort, selon l'expression de Bossuet, dj trs mousse, ne peroit plus que la rumeur lointaine des souffrances qu'elle parat endurer), le sommet le plus aigu de la douleur et de l'horreur humaines. Tous les mdecins estiment que le premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les convulsions les plus atroces de l'agonie la plus dsespre. Qui donc, au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais os se jeter leurs pieds pour leur demander grce? Ils sont pleins d'une telle certitude, et le devoir auquel ils obissent, laisse si peu de place au moindre doute, que la piti et la raison, aveugles par les larmes, rpriment leurs rvoltes et reculent devant une loi que tous reconnaissent et vnrent comme la plus haute loi de la conscience humaine. VI Un jour ce prjug nous paratra barbare. Ses racines plongent aux craintes inavoues qu'ont laisses dans le coeur des religions mortes depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les mdecins agissent comme s'ils taient convaincus qu'il n'est point de torture connue qui ne soit prfrable celles qui nous attendent dans l'inconnu. Ils semblent persuads que toute minute gagne parmi les souffrances les plus intolrables est drobe des souffrances incomparablement plus redoutables que rservent aux hommes les mystres d'outre-tombe; et de deux maux, pour viter celui qu'ils savent imaginaire, choisissent le seul rel. Au surplus, s'ils retardent ainsi la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Snque, ce que ce supplice a de meilleur, ils ne font que cder l'erreur unanime qui renforce chaque jour le cercle o elle s'enferme; la prolongation de l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort exigeant la prolongation de l'agonie. VII De leur ct, ils disent ou pourraient dire qu'en l'tat prsent de la science, deux ou trois cas excepts, il n'y a jamais certitude de mort. Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernires limites, ft-ce au prix de tourments insoutenables, c'est peut-tre tuer. Sans doute n'y a-t-il pas une chance sur cent mille que le malade rchappe. Il n'importe, si cette chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie vie, mais bien plutt, comme disait le latin, une mort tendue, ces cent mille tourments inutiles n'auront pas t vains. Une seule heure drobe la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en prsence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les peser dans la mme balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit tout ce qui nous reste, c'est--dire toutes les douleurs imaginables, car l'heure dcisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'paisse tnbre d'un autre monde. VIII Accrue de tant d'horreurs trangres, l'horreur de la mort devient telle que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point sur lequel ils commencent de cder et se mettre d'accord. Ils consentent peu peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon endormir, du moins assoupir les suprmes angoisses. Nagures, aucun d'eux ne l'et os faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hsitent, comptent en avares et goutte goutte la clmence et la paix qu'ils dtiennent et devraient prodiguer, apprhendant d'affaiblir les dernires rsistances, c'est--dire les plus inutiles et les plus pnibles sursauts de la vie qui ne veut pas cder la place au repos qui s'avance. Il ne m'appartient pas de dcider si leur piti pourrait tre plus audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce n'est pas l'arrive de la mort, c'est le dpart de la vie qui est pouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui rsiste injurieusement la mort. Les maux, de toutes parts, accourent son approche, mais non son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cdez point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces alternatives, ces maldictions tragiques se trouvent encore sur le versant o nous nous accrochons et non point de l'autre ct. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'manent que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu' mourir plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra o la science se retournera contre son erreur et n'hsitera plus accourcir nos disgrces. Un jour viendra o elle osera et agira coup sr; o la vie assagie s'en ira silencieusement son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tche faite. Il n'y aura, quand le mdecin et le malade auront appris ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou mtaphysique pour que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du sommeil. Peut-tre mme, n'y ayant plus rien mnager, sera-t-il possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus beaux. En tout cas, et ds aujourd'hui, disculpe de ce qui la prcde, il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'claircir ce qui la suit. IX Telle que nous nous la reprsentons d'habitude, deux effrois se dressent derrire elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout l'espace de notre esprit; l'autre plus prcis, plus rduit, mais presque aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de celui-ci. De mme que nous imputons la mort tous les maux qui la prcdent, nous joignons l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrire elle, lui faisant au dpart mme injustice qu' l'arrive. Est-ce elle qui creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour disparatre? Si nous ne pouvons songer sans horreur ce qu'y devient l'tre aim, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce que nous faisons de la dpouille qu'elle nous abandonne? Elle descend parmi nous pour dplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne vienne ou lorsqu'elle n'est plus l. Et dj elle est loin quand commence l'effrayant travail que nous nous efforons de faire durer le plus longtemps possible, persuads, dirait-on, qu'il est notre seule assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que l'humain ce travail est fort innocent; et que, regarde d'assez haut, la chair qui se dcompose n'est pas plus rpugnante qu'une fleur qui se fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, tonne notre mmoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'viter la malfaisante preuve. Purifi par le feu, le souvenir vit dans l'azur comme une belle ide; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos tombes empoisonne nos penses en mme temps que nos corps. La figure de la mort, dans l'imagination des hommes, dpend avant tout de la forme de la spulture; et les rites funraires ne rglent pas seulement le sort de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle viennent s'apaiser ou se dsesprer leurs yeux. X Il n'est donc qu'un seul effroi propre la mort: celui de l'inconnu o elle nous prcipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas carter de notre esprit tout ce qu'y ont laiss les religions positives. Rappelons-nous seulement que ce n'est pas nous de prouver qu'elles ne sont point prouves; mais elles d'tablir qu'elles sont vraies. Or il n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas qu'elle se pt incliner; il faudrait, pour que l'homme pt lgitimement croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve ft irrsistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante d'entre elles, nous a donn notre raison pour nous en servir dans sa loyaut et sa plnitude; c'est--dire pour tcher d'atteindre, avant tout, en toutes choses, ce qui lui parat tre la vrit. Peut-il exiger que nous acceptions malgr elle une croyance dont les plus sages et les plus ardents dfenseurs ne nient pas, du point de vue humain, l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses, qui, mme scientifiquement tablie, ne serait qu'une belle leon de morale et qu'tayent des prophties et des miracles non moins incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour dfendre cette croyance dj chancelante alors qu'elle semblait son apoge, a vainement tent une dmonstration dont l'aspect suffirait dtruire les derniers restes de foi dans une me hsitante? Si une seule des preuves habituelles que nous offrent les thologiens et qu'il connaissait mieux que nul autre, en ayant fait l'tude exclusive des dernires annes de sa vie, si une seule de ces preuves avait pu rsister l'examen, son gnie, l'un des trois ou quatre gnies les plus profonds et les plus lucides qu'ait possds l'humanit, lui et donn une force sans doute irrsistible. Mais il ne s'attarde pas ces arguments dont il sent trop la faiblesse; il les carte avec ddain, il tire gloire et une sorte de joie de leur inanit: Qui blmera donc les chrtiens de ne pouvoir rendre raison de leur crance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils dclarent en l'exposant au monde que c'est une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Son argument unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances de son gnie, c'est la condition mme de l'homme dans l'univers, mlange inconcevable de grandeur et de misre, qui ne peut s'expliquer que par le mystre de la chute originelle; car l'homme est plus inconcevable sans ce mystre que ce mystre n'est inconcevable l'homme. Il est donc rduit tablir la vracit des critures par un argument tir de ces critures mmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, expliquer un large et grand mystre incontestable, par un mystre troit, petit et barbare, qui ne repose que sur la lgende qu'il s'agit de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose trs funeste que de remplacer un mystre par un mystre moindre. Dans la hirarchie de l'inconnu, l'humanit monte toujours du plus petit au plus grand. Au contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner la sauvagerie primitive o l'on va jusqu' remplacer l'infini par un ftiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure celle des mystres qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrte. Pour revenir Pascal, il sent donc que tout crole, et, dans la droute de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est l'aveu suprme de la faillite et du dsespoir de sa foi. Dieu, dit-il, c'est--dire son Dieu et la religion chrtienne avec tous ses prceptes et toutes ses consquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe pas. S'il y a un Dieu, il est infiniment incomprhensible, puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport nous. Nous sommes donc incapables de connatre ni ce qu'il est ni s'il est. Il est ou n'est pas. Mais de quel ct pencherons-nous? La raison n'y peut rien dterminer. Il y a un chaos infini qui nous spare. Il se joue un jeu l'extrmit de cette distance infinie, o il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez dfendre nul des deux. Le juste serait de ne point parier.--Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire, vous tes embarqu. Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il n'existe pas, de quoi il vous punira ternellement. Que risquez-vous donc parier, tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez quelques pauvres plaisirs, quelques misrables aises de cette vie, puisque vos petits sacrifices ne seront pas rcompenss; s'il existe, vous gagnez une ternit de bonheurs indicibles.--Il est vrai, mais malgr tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire.--Qu' cela ne tienne, suivez la manire par o ont commenc ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: C'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bnite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement, mme cela vous fera croire et vous abtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi? qu'avez-vous perdre? Prs de trois sicles d'apologtique n'ont pas ajout un argument valable cette page terrible et dsespre de Pascal. C'est donc l tout ce qu'a trouv l'intelligence humaine pour nous forcer de croire. Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous dcidions d'aprs notre raison, d'aprs quoi donc faut-il que se fasse notre choix? D'aprs l'usage? d'aprs les hasards de la race ou de la naissance; d'aprs on ne sait quelle pile ou face esthtique ou sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre facult plus haute et plus sre devant laquelle doive cder l'entendement? O se trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas aveuglment suivi une foi qui ne s'impose pas irrsistiblement l'intelligence qu'il nous a donne, s'il nous chtie pour n'avoir pas fait devant la grande nigme qu'il nous impose un choix que rprouve ce qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable lui-mme, nous n'avons plus rien rpondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et incomprhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable pige et d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci nous accable, ils seront moins intolrables que l'ternelle prsence de celui qui en est l'auteur. CHAPITRE II L'ANANTISSEMENT I Nous voici devant l'abme. Il est vide de tous les songes dont l'avaient peupl nos pres. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve; nous savons seulement ce qui ne s'y trouve point. Il s'est tendu de tout ce que nous avons appris ignorer. En attendant qu'une certitude scientifique y interrompe les tnbres--car l'homme a le droit d'esprer ce qu'il ne conoit pas encore,--le seul point qui nous intresse, parce qu'il se trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre intelligence actuelle, est de savoir si l'inconnu o nous allons nous sera oui ou non redoutable. Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables: l'anantissement total, la survivance avec notre conscience d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espce de conscience, enfin la survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la mme que celle dont nous jouissons en ce monde. L'anantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un infini sans issue o rien ne prit, o tout se disperse, mais o rien ne se perd. Ni un corps ni une pense ne peuvent tomber hors de l'univers, hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une vibration de nos nerfs n'iront o ils ne seraient plus, puisqu'il n'est pas de lieu o rien n'est plus. La clart d'une toile teinte depuis des millions d'annes erre encore dans l'ther o nos yeux la rencontreront peut-tre ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que nous ne voyons point. Pour pouvoir anantir une chose, c'est--dire la jeter au nant, il faudrait que le nant pt exister; et s'il existe, sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le nant. Ds que nous tentons de l'analyser, de le dfinir ou de le comprendre, les expressions et les penses nous manquent ou crent ce qu'elles s'vertuent nier. Il est aussi contraire la nature de notre raison et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le nant que de concevoir des limites l'infini. Il n'est au surplus qu'un infini ngatif, une sorte d'infini de tnbres oppos celui que notre intelligence s'efforce d'clairer, ou plutt, il n'est qu'un nom d'enfant dont elle a baptis ce qu'elle n'avait pas tent d'embrasser; car nous appelons nant tout ce qui chappe nos sens ou notre raison et existe notre insu. Mais, dira-t-on peut-tre, si l'anantissement de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle diffrence entre le nant et la mort ternelle? Ici encore notre imagination et les mots nous induisent en erreur. Non plus que le nant, nous ne pouvons concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du nant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de prs, nous devons reconnatre que l'ide que nous nous faisons de la mort est trop purile pour qu'elle puisse contenir la moindre vrit. Elle n'est pas plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destines de l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu diffrente de la ntre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous parat immobile et glac, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuads que toute existence animale ou vgtale y est jamais teinte. Mais nous avons appris depuis quelques annes que la matire la plus inerte en apparence est anime de mouvements si puissants et si furieux que toute vie animale ou vgtale n'est plus que sommeil et immobilit au regard des tourbillons vertigineux et de l'nergie incommensurable que renferme une pierre du chemin. _There is no room for death!_ Il n'y a pas de place pour la mort! s'crie quelque part la grande Emily Bront. Mais alors mme que dans la suite infinie des sicles, toute matire deviendrait rellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, ft-ce dans l'immobilit totale, ne serait en dfinitive qu'une forme enfin stable et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout ce qui nat a le mme ge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au nant, la naissance nous tirerait donc de ce mme nant? Pourquoi ceci serait-il plus impossible que cela? Plus s'lve et s'accrot la pense humaine, moins le nant et la mort deviennent comprhensibles. En tout cas, et c'est ce qui importe ici, si le nant tait possible, ne pouvant tre quoi que ce soit, il ne saurait tre redoutable. CHAPITRE III LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE I Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abord cette question dans un essai sur l'_Immortalit_, dont je reproduirai quelques passages essentiels, me bornant les tayer de considrations nouvelles. De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le temps? Est-il form de sensations de notre corps ou de penses indpendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-mme sans notre pense, et d'autre part, notre pense sans notre corps, que serait-elle? Nous connaissons des corps sans pense, mais non point de pense sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun organe pour la crer et l'alimenter, il est peu prs certain qu'elle existe; mais il est impossible d'imaginer que la ntre puisse exister ainsi tout en demeurant pareille celle qui tirait de notre sensibilit tout ce qui l'animait. Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'coulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait tre la forme ni la substance, toujours en volution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance? En vrit, il nous est impossible de le saisir ou de le dfinir, de dire o il rside. Lorsqu'on veut remonter jusqu' sa dernire source, on ne trouve gure qu'une suite de souvenirs, une srie d'ides d'ailleurs confuses et variables, se rattachant au mme instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre sensibilit et de ractions conscientes ou inconscientes contre les phnomnes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nbuleuse est notre mmoire, qui semble d'autre part une facult assez extrieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre sant. Cela mme, a dit trs justement un pote anglais, qui demande grands cris l'ternit, est ce qui prira en moi. II Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si prcaire, est tellement le centre de notre tre, nous intresse si exclusivement, que toutes les ralits s'effacent devant ce fantme. Il nous est indiffrent que, durant l'ternit, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus dlicieuses, devienne fleur, parfum, beaut, clart, ther, toile;--et il est certain qu'il les devient et que ce n'est point dans nos cimetires mais dans l'espace, la lumire et la vie que nous devons chercher nos morts,--il nous est pareillement indiffrent que notre intelligence s'panouisse jusqu' se mler l'existence des mondes, la comprendre et la dominer. Nous sommes persuads que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, moins que cette mmoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit tmoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est gal, se dit ce moi born et but ne rien comprendre, il m'est gal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient ternellement vivantes et lumineuses dans les suprmes allgresses; elles ne sont plus moi, je ne les connais plus. La mort a tranch le rseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait je ne sais quel centre o se trouve le point que je sens tre tout moi-mme. Dlies ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi tranger que celui des plus lointaines toiles. Tout ce qui advient n'existe pour moi qu' la condition que je le puisse ramener cet tre mystrieux, qui est je ne sais o et prcisment nulle part et que je promne comme un miroir par ce monde dont les phnomnes ne prennent corps qu'autant qu'ils s'y soient reflts. III Ainsi, notre dsir d'immortalit se dtruit en se formulant, attendu que c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fondons tout l'intrt de notre survivance. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misres, des petitesses et des dfauts qui la caractrisent, rien ne la distinguera de celle des autres tres; qu'elle deviendra une goutte d'ignorance dans l'ocan de l'inconnu, et que ds lors, tout ce qui s'en suivra ne nous regarde plus. Quelle immortalit peut-on promettre aux hommes qui presque ncessairement la conoivent ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct puril mais profond. Toute immortalit qui ne trane pas travers l'ternit, comme le boulet du forat que nous fmes, cette bizarre conscience forme durant quelques annes de mouvement, toute immortalit qui ne porte pas ce signe indlbile de notre identit, est pour nous comme si elle n'tait point. La plupart des religions l'ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui dsire et dtruit en mme temps la survie. C'est ainsi que l'glise catholique, remontant jusqu'aux esprances les plus primitives, nous garantit non seulement le maintien intgral de notre moi terrestre, mais mme la rsurrection dans notre propre chair. Voil le centre de l'nigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un moi spcial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement born, infirmit probable de notre intelligence actuelle, exiger qu'il nous accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet l'aide d'un organe qui n'est pas destin cette perception? N'est-ce pas demander que notre main dcouvre la lumire ou que notre oeil soit sensible aux parfums? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, tre sr qu'il est bien lui-mme, croirait qu'il est ncessaire de continuer sa maladie dans la sant et dans la suite illimite des jours? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne l'est d'habitude une comparaison. Reprsentez-vous un aveugle en mme temps paralytique et sourd. Il est en cet tat depuis sa naissance et vient d'atteindre sa trentime anne. Qu'auront brod les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mmoire, dfaut d'autres souvenirs, quelques chtives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les esprances et tous les songes de l'idal et de nos paradis, se rduiront pour lui au bien-tre confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voil donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence n'ayant jamais t sollicite du dehors, dormira profondment en s'ignorant elle-mme. Nanmoins, le misrable aura sa petite vie quoi il tiendra par des liens aussi troits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'ide d'entrer dans l'ternit sans y emporter les motions et les souvenirs de son grabat, de ses tnbres et de son silence, le plongera dans le dsespoir o nous plonge la pense d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumire et d'amour. IV Supposons qu'un miracle anime tout coup ses yeux et ses oreilles, lui rvle, par la fentre ouverte au chevet de son lit, l'aurore sur la campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l'eau sur les rives, l'appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le mme miracle, achevant son oeuvre, lui donne l'usage de ses membres. Il se lve, il tend les bras ce prodige qui pour lui n'a pas encore de vraisemblance ni de nom: la lumire! Il ouvre la porte, chancelle parmi les blouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu'aucun rve n'avait su pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de gurisons, la sant en l'introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passs. Quel sera l'tat de ce moi, de ce foyer central, rceptacle de toutes nos sensations, lieu o converge tout ce qui appartient en propre notre vie, point suprme, point gotique de notre tre, si l'on peut hasarder ce nologisme? La mmoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l'homme antrieur? Une force nouvelle, l'intelligence, s'veillant et dployant soudain une activit inoue, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d'o elle s'est leve? A quels angles de son pass se raccrochera-t-il pour se continuer? Subsistera-t-il en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indpendant de la mmoire, de l'intelligence et de je ne sais quelles autres facults, qui lui fera reconnatre que c'est bien en lui que vient d'clater le miracle librateur, que c'est bien sa vie et non celle de son voisin, transforme, mconnaissable, mais substantiellement identique, qui, sortie des tnbres et du silence, se prolonge dans la lumire et l'harmonie? Pouvons-nous imaginer le dsarroi, les flux et reflux de cette conscience affole? Savons-nous de quelle faon le moi d'hier s'unira au moi d'aujourd'hui, et comment le point gotique, le point sensible de la personnalit, le seul que nous tenions conserver intact, se comportera dans ces dlires et ces bouleversements? Essayons d'abord de rpondre avec une prcision suffisante cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous ne pouvons le faire, comment esprer de rsoudre l'autre problme qui se dresse devant tout homme l'instant de la mort? V Ce point sensible o se rsume tout le problme, car il est le seul en question; et la rserve de ce qui le concerne, l'immortalit est certaine, ce point mystrieux, auquel, en prsence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez trange que nous le perdions tout moment dans la vie, sans prouver la moindre inquitude. Non seulement chaque nuit il s'anantit dans notre sommeil, mais mme l'tat de veille, il est la merci d'une foule d'accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d'alcool, un peu d'opium, un peu de fume suffit l'altrer. Mme quand rien ne le trouble, il n'est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel vnement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe ct de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu'il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous gotons la vie et la rapportons nous-mmes, sont intermittentes, et que la prsence de notre moi, except dans la douleur, n'est qu'une suite rapide et perptuelle de dparts et de retours. Ce qui nous tranquillise, c'est qu'au rveil, aprs la blessure, le choc, la distraction, nous nous croyons srs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu'il doit jamais disparatre dans l'effroyable secousse qui spare la vie de la mort. VI Une premire vrit, en en attendant d'autres que l'avenir dvoilera sans doute, c'est qu'en ces questions de vie ou de mort, notre imagination est demeure bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle prcde la raison; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers ges. Elle s'entoure des rves et des dsirs barbares dont elle berait les craintes et les esprances de l'homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle rclame des privilges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus normes dsastres dont nous menace le nant. Pouvons-nous penser sans frmir une ternit enferme tout entire en notre infime conscience actuelle? Et voyez comme en tout ceci nous obissons aux caprices illogiques de celle qu'on appelait autrefois la folle du logis. Qui de nous, s'il s'endormait ce soir avec la certitude scientifique et exprimentale de se rveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps intact, mme la condition de perdre tout souvenir de sa vie antrieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous n'accueillerait ce sommeil sculaire avec la mme confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit? Il n'y aurait cependant entre la mort vritable et ce sommeil que la diffrence de ce rveil attard d'un sicle, rveil aussi tranger celui qui s'tait endormi que le serait la naissance d'un enfant posthume. Ou bien, supposez, dit peu prs Schopenhauer quelqu'un qui ne veut pas admettre une immortalit o il n'emporterait point sa conscience, supposez que pour vous arracher quelque insupportable douleur, on vous garantisse le rveil et le retour la conscience aprs un sommeil totalement inconscient de trois mois?--Je l'accepterais volontiers.--Mais si, les trois mois couls, on vous oubliait, et qu'on ne vous rveillt qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous? Et le sommeil commenc, que vous importe qu'il dure trois mois ou toujours? VII Considrons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord de notre corps. Notre pense ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des images-- l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher ces sens et de nier leur royaut lui sont encore prts par eux. Comment cette pense pourrait-elle demeurer ce qu'elle tait, quand il ne lui restera rien de ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle dans l'infini pour s'y reconnatre, elle qui ne se connaissait que grce ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces souvenirs, qui dj s'effaaient en ce monde, suffiront la sparer jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y dcouvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos sens n'y ont pas mises; il s'y cache un tre suprieur celui que nous connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient, c'est--dire de ce qui reprsente l'Univers, est norme et prpondrante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule nous importe la destine, reconnatra-t-il toutes ces choses et cet tre suprieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en prsence de cet tranger? Si l'on me dit que cet tranger c'est moi-mme, je veux bien l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies et mes douleurs et faisait natre les quelques souvenirs et penses qui me restent, tait-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui sans qu'il s'occupe d'une prsence qui ne lui apportera que la misrable mmoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en dtruisant pour acqurir une plus vaste conscience tout ce qui formait ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence, dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tte sans effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens tre aujourd'hui? VIII Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous survivre, l'infini qui prcde notre naissance n'ait pas laiss de trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait toute la terreur de la mort se serait-elle produite l'instant de notre naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mmes droits que celui qui suit notre dcs. Nous sommes les enfants du premier comme du second et nous participons ncessairement des deux. Si vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous tes depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans tre forc d'imaginer l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours, je n'ai aucune conscience de mon existence antrieure, tandis qu'il me faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des sicles sans fin, la petite conscience acquise durant le moment qui s'coule entre ma naissance et ma mort. Mon moi vritable, qui va devenir ternel, ne daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'ternit antrieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la mme, ne compterait donc pas et serait jete au nant? D'o vient ce privilge trange accord quelques jours insignifiants sur une plante sans importance?--Parce qu'en cette ternit antrieure nous n'avions aucune conscience?--Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi cette acquisition de conscience serait-elle un phnomne unique dans une ternit qui eut sa disposition d'innombrables milliards de hasards, parmi lesquels,-- moins de mettre un terme l'infini des sicles,--il est impossible de concevoir que les milliers de concidences qui formrent ma conscience actuelle ne se rencontrrent pas maintes fois. Ds qu'on plonge le regard dans les mystres de cette ternit o tout ce qui arrive doit tre arriv, il semble au contraire bien plus croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont exist, et si, notre mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi, car il n'y a pas de raison pour octroyer celle que nous avons acquise ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se rveillent en mme temps, que deviendra, submerge dans ces existences ternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au surplus, alors mme qu'elle oublierait toutes ses existences antrieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les apports sans fin de son ternit posthume; lot minuscule et friable que rongeraient sans trve deux ocans illimits? Elle ne s'y maintiendrait, chtive et si prcaire, qu' la condition de ne plus rien acqurir, de demeurer jamais close, isole et borne, impntrable et insensible tout, au milieu des mystres inous, des trsors et des spectacles fabuleux qu'il lui faudrait ternellement parcourir sans plus rien voir ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui pussent nous atteindre. De toutes faons nous voil donc pousss vers les hypothses de la conscience universelle ou de la conscience modifie que nous allons examiner. CHAPITRE IV L'HYPOTHSE THOSOPHIQUE I Mais, avant d'aborder ces questions, il conviendrait, peut-tre, d'tudier deux solutions intressantes, sinon nouvelles, du moins renouveles, du problme de la survivance personnelle. J'entends parler des thories no-thosophiques et no-spirites, qui sont les seules, je pense, qu'on puisse srieusement discuter. La premire est presque aussi vieille que l'homme; mais un mouvement d'opinion, assez intense en certains pays, a rajeuni et remis en lumire la doctrine de la rincarnation ou de la transmigration des mes. On ne saurait nier que de toutes les hypothses religieuses, la rincarnation est la plus plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle, ce qui n'est pas ngligeable, l'appui des religions les plus anciennes et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni l'humanit la plus grande somme de sagesse et dont nous n'avons pas encore puis les vrits et les mystres. En ralit, toute l'Asie, d'o nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit encore la transmigration des mes. Il n'est pas, dit fort justement Annie Besant, l'aptre remarquable de la Thosophie nouvelle, il n'est pas une doctrine philosophique qui ait derrire elle un pass aussi magnifique, aussi charg d'intellectualit que la doctrine de la rincarnation. Il n'en est pas qui, autant qu'elle, ait pour elle le poids de l'opinion des hommes les plus sages; il n'en est pas, comme l'a dclar Max Mller, sur laquelle se soient aussi compltement accords les plus grands philosophes de l'humanit. Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd'hui nos dfiantes convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en ai vainement cherch une seule parmi les meilleurs crits de nos modernes thosophes. Tout se borne des affirmations ritres et premptoires qui flottent dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument sentimental. Ils soutiennent que leur doctrine o l'esprit, dans ses vies successives, se purifie et s'lve plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses mrites, est la seule qui satisfasse l'irrsistible instinct de justice que nous portons en nous. Ils ont raison, et, ce point de vue, leur justice d'outre-tombe est incomparablement suprieure celle du ciel barbare et du monstrueux enfer des chrtiens o sont ternellement rcompenses ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent puriles, invitables ou fortuites. Mais ce n'est l, je le rpte, qu'un argument sentimental, qui, dans l'chelle des preuves, n'a qu'une valeur minime. II On peut reconnatre que certaines de leurs hypothses sont assez ingnieuses; et ce qu'ils disent du rle des Coques, par exemple, ou des lmentals, dans les phnomnes spirites, vaut peu prs nos maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-tre, sans doute mme, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et innombrables, aussi diffrents entre eux qu'un brin d'herbe et un tigre, et qu'un tigre et un homme, qui nous coudoient sans cesse et travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de l'un l'autre extrme. Si toutes les religions ont surpeupl le monde d'tres invisibles, nous l'avons peut-tre trop compltement dpeupl, et il est fort possible qu'on reconnaisse un jour que l'erreur n'tait pas du ct que l'on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes, dans une page curieuse: Il n'est pas improbable qu'il existe d'autres tres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les rayons de lumire auxquels notre oeil est sensible, mais qui soient capables de percevoir d'autres vibrations qui nous laissent indiffrents. De tels tres vivraient en ralit dans un monde qui ne serait pas semblable au ntre. Figurez-vous, par exemple, quelle ide nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu d'tre sensibles la lumire du jour, ne l'taient qu'aux vibrations lectriques et magntiques. Le verre et le cristal deviendraient alors des corps opaques, les mtaux seraient plus ou moins transparents, et un fil tlgraphique suspendu dans l'air paratrait un trou long et troit, traversant un corps d'une solidit impntrable. Une machine lectro-dynamique en action ressemblerait un incendie, tandis qu'un aimant raliserait le rve des mystiques du moyen ge et deviendrait une lampe perptuelle, brlant sans se consumer et sans qu'il faille l'alimenter de quelque manire que ce soit. Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils affirment, serait, sinon acceptable, tout le moins digne d'attention, si ces suppositions taient prsentes pour ce qu'elles sont, c'est--dire de trs anciennes hypothses qui remontent aux premiers ges de la thologie et de la mtaphysique humaines; mais ds qu'on les transforme en affirmations catgoriques et doctrinales, elles deviennent promptement insupportables. Ils nous promettent, d'autre part, qu'en exerant notre esprit, en raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec ceux que nous appelons morts et avec les tres suprieurs qui nous entourent. Le tout ne semble pas mener grand'chose et repose sur des bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tires du sommeil hypnotique, des pressentiments, de la mdiumnit, des phantasmes, etc. Il est assez surprenant que ceux d'entre eux qui s'appellent Clairvoyants, qui prtendent tre en communication avec ce monde de dsincarns et avec d'autres mondes plus proches de la divinit, ne nous apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les thories arbitraires de la triade immortelle, des trois mondes, du corps astral, de l'atome permanent ou du Kama-Loka. Puisque leur sensibilit est plus aigu, leur perception plus subtile, leur intuition spirituelle plus pntrante que la ntre, pourquoi ne poussent-ils pas leurs investigations du ct des phnomnes encore trop pars, contests mais acceptables de la mmoire prnatale, par exemple, que je cite, au hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose l'importance, l'tendue, la dure de l'homme doit tre accueilli avec satisfaction[2]. [2] Pour connatre l'exacte vrit sur le mouvement et les premires manifestations no-thosophiques, lire le trs remarquable rapport rdig, aprs une impartiale mais rigoureuse enqute, par le Dr Hodgson, spcialement envoy aux Indes par la S. P. R. Il y dvoile magistralement les fraudes videntes et souvent grossires de la clbre Mme Blavatsky et de tout l'tat-major no-thosophique. (_Proceedings_, t. III. _Hodgson's Report on Phenomena connected with Theosophy_, p. 201-400.) CHAPITRE V L'HYPOTHSE NO-SPIRITE LES APPARITIONS I En dehors de la thosophie, des recherches purement scientifiques ont t faites dans ces rgions dconcertantes de la survivance et de la rincarnation. Le no-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme exprimental, est n en Amrique en 1870. Sir William Crookes, l'homme de gnie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on dcouvrit avec stupfaction des proprits et des tats inconnus de la matire, ds l'anne suivante organisait les premires expriences rigoureusement scientifiques; et dj, en 1873-74, obtenait avec l'aide du mdium Miss Cook, des phnomnes de matrialisation qu'on n'a gure dpasss. Mais c'est surtout de la fondation de la _Society for Psychical Research_ (S. P. R.), que date le vritable essor de la nouvelle science. Cette socit cre Londres il y a vingt-huit ans, sous les auspices des plus illustres savants de l'Angleterre, a entrepris, comme on sait, une tude mthodique et rigoureuse de tous les faits de psychologie et de sensibilit supra-normales. Cette tude ou cette enqute, dirige par Gurney, Myers et Podmore, et continue par leurs successeurs, est un chef-d'oeuvre de patience et de conscience scientifiques. Aucun fait n'y est admis qui ne soit corrobor par des tmoignages irrcusables, des preuves crites, des concordances convaincantes; en un mot, on ne peut gure contester la vracit matrielle de la plupart d'entre eux, moins de dnier d'avance et de parti pris toute valeur probante au tmoignage humain et de rendre impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3]. Parmi ces manifestations surnormales, tlpathie, tlergie, prvisions, etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent la vie d'outre-tombe. On peut les diviser en deux catgories: 1 les apparitions relles, objectives et spontanes ou manifestations directes; 2 les manifestations obtenues par l'intermdiaire de mdiums, qu'il s'agisse d'apparitions provoques, que nous carterons pour l'instant cause de leur caractre souvent suspect[4], ou de communications avec les morts par le langage ou l'criture automatique. Nous nous arrterons un moment ces communications extraordinaires. Elles ont t longuement tudies par des hommes tels que Myers, le docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le pre du Pragmatisme; elles les ont profondment impressionns et presque convaincus, et mritent donc de retenir notre attention. [3] La rigueur de ces enqutes est telle que la S. P. R. se trouve sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l'appelle couramment: Socit pour la suppression des faits, Pour la gnralisation des accusations d'imposture, Pour le dcouragement des sensitifs, et pour le rejet de toute rvlation du genre de celles qui, disait-on, s'imposent l'humanit, du haut des rgions de la lumire et de la connaissance. [4] Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces apparitions sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la ralit de la clbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un homme comme William Crookes tudia et contrla svrement, durant trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de la survivance, et bien que Katie King se donnt pour une morte revenue sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout cas, elles n'apportent aucune rvlation sur l'existence d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait compter les pulsations, dont on entendait battre le coeur, qu'on a photographie, qui distribuait aux assistants les boucles de sa chevelure, qui rpondait toutes les questions, n'a pas dit un mot au sujet des secrets de l'autre monde. Pour ce qui concerne les manifestations de la premire catgorie, il est naturellement impossible de rapporter ici, mme trs sommairement, les plus frappantes d'entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections des _Proceedings_. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions de dfunts ont t constates et tudies par des savants comme Sir W. Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney, l'un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et un cas de ce genre; et depuis, le _Journal_ de la S. P. R. et les revues spciales n'ont cess d'en enregistrer de nouveaux. Il parat donc tabli, autant qu'un fait peut l'tre, qu'une forme spirituelle ou nerveuse, une image, un reflet attard de l'existence, est capable de subsister durant quelque temps, de se dgager du corps, de lui survivre, de franchir en un clin d'oeil d'normes distances, de se manifester aux vivants et, parfois, de communiquer avec eux. Au reste, il faut reconnatre que ces apparitions sont trs brves. Elles n'ont lieu qu'au moment prcis de la mort ou la suivent de prs. Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle ou supra-terrestre et diffrente de celle du corps dont elles manent. Au contraire, leur nergie spirituelle, l'instant qu'elle devrait tre toute pure puisqu'elle est dbarrasse de la matire, parat fort infrieure ce qu'elle tait lorsque la matire l'enveloppait. Ces phantasmes, plus ou moins ahuris, frquemment tourments de soucis insignifiants, bien qu'ils viennent d'un autre monde, ne nous ont jamais apport, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une seule rvlation topique. Bientt ils s'vaporent et disparaissent pour toujours. Sont-ils les premires lueurs d'une autre existence ou les dernires de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du suprme lien qui les unit et les rend perceptibles nos sens? Continuent-ils ensuite vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils plus, malgr leurs efforts, se faire connatre ni nous donner une ide de leur prsence parce que nous n'avons pas l'organe ncessaire pour les percevoir; de mme que tous nos efforts ne russiraient point donner un aveugle-n la moindre notion de la lumire et des couleurs? Nous n'en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces phnomnes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion. Ils ne prendraient vraiment d'importance que s'il tait possible de constater ou de provoquer des apparitions d'tres dont la mort remontt un certain nombre d'annes. On aurait enfin la preuve matrielle, toujours lude, que l'esprit ne dpend pas du corps, qu'il est cause et non pas effet, qu'il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans organes. La plus grande question que se soit pose l'humanit serait ainsi, sinon rsolue, du moins dbarrasse de quelques tnbres; et du coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystres de l'origine et de la fin, deviendrait dfendable. Mais nous n'en sommes pas l. En attendant, il est curieux de constater qu'il y a rellement des revenants, des spectres et des fantmes. Une fois de plus la science vient confirmer ici une croyance gnrale de l'humanit et nous apprendre qu'une croyance de ce genre, si absurde que d'abord elle paraisse, mrite toujours d'tre examine avec soin. CHAPITRE VI LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS I Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce qu'ils appellent la parole et l'criture automatiques. Celles-ci s'obtiennent par l'intermdiaire d'un mdium[5] en tat d'extase ou plutt de trance ou entranc, pour nous servir du vocabulaire de la nouvelle science. Cet tat n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble pas une manifestation hystrique et s'allie souvent, comme chez le mdium Piper, la plus parfaite sant, au plus complet quilibre intellectuel et physique. C'est plutt l'mergence, plus ou moins facultative, de l'une des personnalits ou consciences secondes ou subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la thorie spirite, sa prise de possession, son invasion psychique, dit Myers, par des forces d'un autre monde. Chez le sujet entranc, la conscience et la personnalit normales sont entirement abolies, et il rpond automatiquement, parfois par la parole, plus souvent par l'criture, aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et crive en mme temps; la voix tant prise par un esprit et la main par un autre, qui mnent deux conversations indpendantes. Plus rarement, la voix et les deux mains sont simultanment possdes, et l'on a trois communications diffrentes. Il est vident que de pareilles manifestations prtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et la mfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se prsentent entoures de telles garanties de bonne foi et de sincrit, si souvent, si longuement et si rigoureusement contrles par des savants d'un caractre, d'une autorit incontests et d'un scepticisme d'abord intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupon[6]. Je ne puis malheureusement entrer ici dans les dtails de certaines de ces sances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le clbre mdium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur Newbold, de l'Universit de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William James travaillrent durant nombre d'annes. D'autre part, c'est prcisment l'accumulation, les concidences, la nature anormale de ces dtails qui peu peu font natre et affermissent la conviction qu'on se trouve devant un phnomne entirement nouveau, invraisemblable mais authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les phnomnes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer ces communications une tude spciale qui dborderait le cadre de cet essai; je me bornerai donc renvoyer ceux qui seraient curieux d'en savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: _The Survival of Man_, rcemment traduit en franais sous ce titre: _La Survivance humaine_; et surtout aux vingt-cinq gros volumes des _Proceedings_ S. P. R., particulirement aux dclarations et commentaires de William James au sujet des sances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, o Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer pour ou contre l'intervention des morts; et enfin, l'ouvrage capital de Myers: _Human Personality_. [5] Ceux qui abordent l'tude de ces manifestations surnormales, se demandent gnralement: pourquoi des mdiums, pourquoi ces intermdiaires souvent suspects, toujours insuffisants?--Parce que jusqu'ici, on n'a pas trouv le moyen de s'en passer. Si l'on admet la thorie spirite, les esprits dsincarns qui de toutes parts nous entourent et sont spars de nous par la cloison tanche et mystrieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la ligne de moindre rsistance entre les deux mondes; et la trouvent dans le mdium, sans qu'on sache pourquoi, de mme qu'on ignore pour quelles raisons un courant lectrique passe le long d'un fil de cuivre et se trouve arrt par un godet de verre ou de porcelaine. Si, d'autre part, on admet la thorie tlpathique, qui est la plus probable, on constate que les penses, les intentions ou les suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de subconscient subconscient. Il faut un organisme en mme temps rcepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le mdium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de mme qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps est affect par les ondes concentriques dans la tlgraphie sans fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On ttonne ici, comme d'ailleurs on ttonne presque partout, dans le domaine obscur des faits incontests mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir sur la thorie de la mdiumnit des notions plus prcises, liront avec fruit l'admirable discours prononc le 29 janvier 1897, par William Crookes, en qualit de prsident de la S. P. R. [6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les premires qui se posent quand on aborde l'tude de ces phnomnes. Il suffit de s'tre quelque peu familiaris avec la vie, les habitudes, les procds des trois ou quatre grands mdiums dont nous allons parler, pour que le moindre soupon ne vous effleure mme plus. De toutes les explications imaginables, celle qui n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard Hodgson, _Observations of certain phenomena of trance_ (_Proceedings_, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome XIII), des prcautions prises, allant jusqu' l'emploi de dtectives spciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait, normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits qu'elle rvlait. Je le rpte, ds qu'on a pris pied dans cette tude, les soupons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est bientt convaincu que ce n'est pas du ct de la fraude que se trouve le mot de l'nigme. Toutes les manifestations de la personnalit muette, mystrieuse et opprime qui se cache en chacun de nous subissent tour tour la mme preuve; et celles qui se rapportent la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres, passent en ce moment par la mme crise d'incrdulit. Il n'y a pas cinquante ans, la plupart des phnomnes hypnotiques, aujourd'hui scientifiquement classs, taient galement tenus pour frauduleux. Il semble que l'homme rpugne reconnatre qu'il recle bien plus de choses qu'il ne l'imaginait. II Les mdiums entrancs sont envahis ou possds par divers esprits familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez impropre et amphibologique de Contrles. Ainsi, Mme Piper est successivement visite par Phinuit, George Pelham ou P. G., Imprator, Doctor et Rector. Mme Thompson, autre mdium trs clbre, est surtout habite par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus graves s'emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits garde jusqu'au bout un caractre bien tranch, qui ne se dment pas, et qui d'ailleurs n'a le plus souvent aucun rapport avec celui du mdium. Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les communications, ils vont, viennent, font les empresss, et si, dans l'assistance, quelqu'un dsire se mettre en rapports avec l'me d'un parent, d'un ami dcd, ils volent la recherche de celle-ci, la retrouvent dans la foule invisible, la ramnent, annoncent sa prsence, parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les demandes et les rponses; car il semble qu'il soit trs difficile aux morts de communiquer avec les vivants, qu'il leur faille des aptitudes spciales et un concours de circonstances extraordinaires. N'examinons pas encore ce qu'ils ont nous rvler; mais, les voir s'agiter ainsi parmi la multitude de leurs frres et soeurs dsincarns, ils nous donnent, de l'autre monde, une premire impression qui n'est gure rassurante, et l'on se dit que nos morts d'aujourd'hui ressemblent trangement ceux qu'Ulysse voquait, il y a trois mille ans, dans la nuit cimmrienne; ples et vaines ombres effares, inconsistantes, puriles, et frappes de stupeur, pareilles des songes, plus nombreuses que les feuilles tombes de l'automne et qui tremblent comme elles aux souffles inconnus des grands espaces de l'autre monde. Elles n'ont mme plus assez de vie pour tre malheureuses et paraissent traner, on ne sait o, une existence prcaire et dsoeuvre, errer sans but, rder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur nuit, accourir, s'empresser de toutes parts, comme des tourbillons d'oiseaux affams, avides de lumire et d'une voix humaine; et l'on se rappelle malgr soi les sinistres paroles du fantme d'Achille, mergeant de l'rbe, dans l'Odysse: Ne me parle point de la mort, Ulysse! J'aimerais mieux tre un laboureur et servir, pour un salaire, un homme pauvre et pouvant peine se nourrir, que de commander tous les morts qui ne sont plus! III Ces morts d'aujourd'hui, qu'ont-ils nous dire? Il est d'abord remarquable qu'ils paraissent s'intresser aux vnements d'ici-bas beaucoup plus qu' ceux du monde o ils se trouvent. Ils semblent avant tout jaloux d'tablir leur identit, de prouver qu'ils existent encore, qu'ils nous reconnaissent, qu'ils savent tout; et, pour nous en convaincre, avec une prcision, une perspicacit et une prolixit extraordinaires, ils entrent dans les dtails les plus minutieux, les plus oublis. Ils sont aussi extrmement habiles dmler la parent complique de celui qui les interroge, d'une personne prsente la sance ou mme d'un inconnu qui entre dans la salle. Ils rappellent les petites infirmits de celui-ci, les maladies de celui-l, les manies ou les aptitudes d'un troisime. Ils peroivent les vnements distance, ils voient, par exemple, et dcrivent leurs auditeurs de Londres, un pisode insignifiant qui se droule au Canada. En un mot, ils disent et font peu prs toutes les choses dconcertantes et inexplicables qu'on obtient parfois d'un mdium de premier ordre; peut-tre mme vont-ils un peu plus loin, mais de tout cela n'mane point je ne sais quelle odeur, quelle lueur d'outre-mort qu'on nous avait promise et que nous attendions. On dira que les mdiums ne sont visits que par des esprits infrieurs, incapables de s'arracher aux soucis terrestres et de s'lever des ides plus vastes et plus hautes. Il est possible, et sans doute avons-nous tort de croire qu'un esprit dpouill de son corps soit subitement transform et devienne, en un instant, l'gal de ce que nous imaginons; mais ne pourraient-ils tout au moins nous apprendre o ils se trouvent, ce qu'ils prouvent, ce qu'ils font? IV Depuis les expriences dont nous parlons, il semble que la mort elle-mme ait voulu rpondre l'objection; en effet, Myers, le docteur Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de longues heures passionnes, interrogrent les mdiums Piper et Thompson et obligrent ceux qui ne sont plus parler par leur bouche, les voici, leur tour, parmi les ombres, de l'autre ct du rideau de tnbres. Eux du moins savent exactement ce qu'il faut faire pour venir jusqu' nous, ce qu'il faut rvler pour apaiser l'inquitude et la curiosit des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus impatient du voile qui le sparait des ralits ternelles, a formellement promis ceux qui continuent son oeuvre de faire l-bas, dans l'inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prter une aide dcisive. Il tient parole. Un mois aprs sa mort, Sir Oliver Lodge, interrogeant Mme Thompson entrance, Nelly, l'esprit familier de celle-ci, dclare tout coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas encore bien veill, mais qu'il compte venir, vers neuf heures du soir, communiquer avec son vieil ami de la Socit Psychique. On suspend la sance, on la reprend huit heures et demie, et l'on obtient enfin la communication Myers. On le reconnat, ds les premiers mots, c'est bien lui; il n'a pas chang. Fidle sa manie terrestre, il insiste tout de suite sur la ncessit de prendre des notes. Mais il semble ahuri. On lui parle de la Socit des Recherches Psychiques, unique souci de sa vie. Il ne s'en souvient plus. Puis la mmoire renat peu peu; et ce sont de vritables potins d'outre-tombe, au sujet de la prsidence de la socit, de l'article ncrologique du _Times_, de lettres qu'on devait publier, etc. Il se plaint qu'on ne lui laisse pas de repos, de tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle, on veut communiquer avec lui. Appelez Myers, amenez Myers! Il lui faudrait le temps de se ressaisir, de rflchir. Il se plaint aussi de la difficult faire passer sa pense travers les mdiums: ils la traduisent comme un colier qui fait sa premire version de Virgile. Quant sa situation prsente, il a cherch son chemin comme travers des ruelles, avant de savoir qu'il tait mort. Il lui semblait qu'il s'garait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu'il savait dcds, il croyait n'avoir que des visions. C'est, parmi bien d'autres bavardages qui ne sont pas plus significatifs, peu prs tout ce que donna le contrle ou la personnification Myers, dont on avait espr mieux. Cette communication et plusieurs autres qui ressuscitent, d'une faon frappante, parat-il, les habitudes, la manire de penser, de parler et le caractre de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui et qui elles furent faites n'avait connu celui-ci quand il tait encore au nombre des vivants. Telles qu'elles se prsentent, elles ne sont fort probablement que des rminiscences d'une personnalit secondaire du mdium ou d'inconscientes suggestions de l'interrogateur ou des assistants. V Une communication plus importante et plus troublante, cause des noms qui s'y rattachent, est celle que l'on dsigne sous le nom: Mrs. Piper's Hodgson Control. Le professeur William James lui consacre dans le Tome XXIII des _Proceedings_ un rapport de plus de cent vingt pages. Le docteur Hodgson avait t, de son vivant, le secrtaire de la branche amricaine de la S. P. R. dont William James tait vice-prsident. Durant de longues annes, il s'tait consacr au mdium Piper, travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au sujet des phnomnes posthumes, une masse norme de documents dont on n'a pas encore puis les richesses. Comme Myers, il avait promis de revenir aprs sa mort; et, de caractre jovial, il avait plus d'une fois affirm Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait son tour, ayant plus d'exprience que les autres esprits, les sances prendraient une tournure plus dcisive, et que l'affaire serait chaude. Il revint en effet huit jours aprs son dcs et se manifesta par l'criture automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du mdium Piper) durant plusieurs sances auxquelles assistait William James. Je voudrais donner une ide de ce rapport. Mais, comme le fait trs justement remarquer le clbre professeur de l'Universit d'Harward, le compte rendu stnographique d'une sance de ce genre en altre dj compltement la physionomie. On y recherche en vain l'motion prouve se trouver ainsi en face d'un tre invisible mais vivant qui non seulement rpond vos questions, mais devance vos penses, comprend demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou riante. La vie du mort, qui durant une heure trange, vous avait pour ainsi dire environn et pntr, semble s'teindre une seconde fois. La stnographie, dpouille de toute motion, fournit sans nul doute les meilleurs lments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain qu'ici, comme en bien d'autres cas o prdomine l'inconnu, la logique soit la seule route qui conduise la vrit. Quand j'entrepris, dit William James, de collationner cette srie de sances et de faire le prsent rapport, je prvoyais que mon verdict serait dtermin par la pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une faon dcisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais me regarder moi-mme peser les donnes du problme, je me convaincs que l'exacte logique ne joue ici qu'un rle prparatoire dans l'laboration de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit tre prononc par notre sens gnral des probabilits dramatiques, sens qui va et vient de l'une l'autre hypothse,--tout au moins dans mon cas,--d'une manire plutt illogique. Si l'on s'attache aux dtails, on en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification de l'ensemble, on penchera peut-tre vers l'interprtation spirite[7]. [7] _Proceedings_, t. XXIII, p. 33. Et, la fin de son travail, il conclut en ces termes: Quant moi, j'ai l'impression qu'il y avait probablement l une volont extrieure; c'est--dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de l'ensemble de ces phnomnes, je doute que l'tat de rve de Mme Piper, mme en y ajoutant les facults tlpathiques, puisse expliquer tous les rsultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volont de communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur d'Hodgson, je demeure indcis et j'attends d'autres faits, qui peut-tre ne nous mneront pas une conclusion nette avant une cinquantaine ou une centaine d'annes[8]. [8] _Proceedings_, t. XXIII, p. 120. On voit que William James est assez branl; et il y a, dans son rapport, certains endroits o il parat l'tre encore davantage et o il dit formellement que les esprits ont a finger in the pie, mot mot, un doigt dans le pt. Ces hsitations d'un homme qui a renouvel notre psychologie et qui possdait un cerveau aussi merveilleusement organis et quilibr que celui de notre Taine, par exemple, sont significatives. Docteur en mdecine et professeur de philosophie, trs sceptique et scrupuleusement fidle aux mthodes exprimentales, il avait trois et quatre fois qualit pour mener bien de telles expriences. Il n'est pas question de se laisser branler son tour par le prestige de ces hsitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il s'agit l d'un problme srieux, le plus grave peut-tre, si les donnes en taient indiscutables, que nous ayons eu rsoudre depuis l'avnement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en dbarrasser, d'un haussement d'paules ou d'un clat de rire. VI Je suis forc, faute de place, de renvoyer au texte mme des _Proceedings_, ceux qui voudraient se faire, sur le cas Piper-Hodgson, une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d'tre l'un des plus frappants; il faudrait plutt le classer, n'tait la qualit des interlocuteurs, parmi les russites moyennes de la srie Piper. Hodgson, selon l'invariable coutume des esprits, tient d'abord se faire reconnatre; et l'invitable et fastidieux dfil des petites rminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des pages. Comme d'habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs l'interrogateur et l'esprit qui est cens rpondre, sont voqus dans leurs dtails les plus circonstancis, les plus insignifiants, les plus cachs aussi, avec une avidit, une exactitude, une vivacit surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces dtails, avec une facilit invraisemblable, et de prfrence, dirait-on, mme les trsors les plus oublis et les plus inconscients de la mmoire du vivant qui l'coute. Il ne fait grce de rien; il se raccroche tout avec une satisfaction purile et une ardeur anxieuse, moins pour persuader aux autres que pour se prouver soi-mme qu'il existe toujours. Et l'obstination de ce pauvre tre invisible qui s'vertue se manifester travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui nous sparent de nos destines ternelles, est la fois ridicule et tragique.--Te rappelles-tu, William, qu'tant la campagne, chez un tel, nous avons, avec les enfants, jou tels et tels jeux, et qu'tant dans telle pice, o se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit ceci et cela?--En effet, Hodgson, je me rappelle.--Bonne preuve, n'est-ce pas, William?--Excellente, Hodgson! Et ainsi de suite, indfiniment. Parfois, un incident plus significatif et qui semble dpasser la simple transmission de pense subliminale. On s'occupe, par exemple, d'un mariage manqu, qui fut toujours entour d'un grand mystre, mme pour les amis les plus intimes d'Hodgson.--Te rappelles-tu, William, une doctoresse de New-York, membre de notre socit?--Non, je ne m'en souviens pas; mais qu'y a-t-il son sujet?--Son mari s'appelait Blair, je crois.--Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?--Justement! Demande donc Mme Thaw si, un dner, je ne lui ai pas parl de la demoiselle en question?--James crit Mme Thaw, qui dclare qu'en effet, il y a une quinzaine d'annes, Hodgson lui avait parl d'une jeune fille dont il avait demand la main, qu'on lui avait du reste refuse. Mme Thaw et le docteur Newbold taient les seules personnes au monde qui connussent ce dtail. Mais revenons aux sances qui continuent. On y discute, entre autres points, la situation financire de la branche amricaine de la S. P. R., situation qui, la mort du secrtaire ou plutt du factotum Hodgson, n'tait gure brillante. Et voici, spectacle assez trange, divers membres de l'association qui examinent, avec leur secrtaire dfunt, les affaires de la socit. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en Angleterre les matriaux accumuls, dont la plupart appartiennent Hodgson? On consulte le mort, il rpond, donne de sages avis, semble parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les perplexits. Un jour, du vivant d'Hodgson, la socit se trouvant en dficit, un donateur anonyme envoie la somme ncessaire pour la remettre d'aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel tait le donateur; mais Hodgson, sous terre, le dcouvre parmi les assistants, l'interpelle et le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se plaint de l'extrme difficult qu'il prouve transmettre sa pense travers l'organisme tranger du mdium. Je suis, dit-il, comme un aveugle qui cherche son chapeau. Mais quand, aprs tant d'histoires oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui nous brlent les lvres: Hodgson, qu'as-tu nous dire au sujet de l'autre vie? le mort devient vasif et ne cherche plus que des chappatoires: Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une ralit, rpond-il.--Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous, comme les hommes?--Que dit-elle? fait l'esprit, qui feint de n'avoir pas compris.--Vivez-vous comme nous? rpte William James.--Avez-vous des vtements, des maisons? ajoute sa femme.--Oui, oui, des maisons, mais pas de vtements. Non, c'est absurde! Attendez un moment, il faut que je m'en aille.--Mais tu reviendras?--Oui.--Il est all reprendre haleine, remarque un autre esprit nomm Rector, qui intervient subitement. Il n'tait peut-tre pas inutile de reproduire ici la physionomie et l'allure gnrales d'une de ces sances qu'on peut considrer comme exemplaire. J'y ajouterai, pour donner une ide des points extrmes qu'il est possible d'atteindre, le fait suivant, rapport et contrl par Sir Oliver Lodge. Il remet Mme Piper entrance une montre d'or que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu un autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette montre, Mme Piper, ou plutt Phinuit, l'un de ses esprits familiers, rvle, au bout de quelque temps, une foule de dtails relatifs l'enfance de ce dernier oncle, remontant plus de soixante-six ans, et naturellement ignors de Sir Oliver Lodge. Peu aprs, l'oncle survivant, qui n'habite pas la mme ville, confirme par lettre l'exactitude de la plupart de ces dtails qu'il avait compltement oublis, et qui ne lui ont t remis en mmoire que par les rvlations mmes du mdium; tandis que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postrieurement dclars conformes la vrit par un troisime oncle, un vieux capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant pour quelles raisons on lui pose d'aussi bizarres questions. Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une valeur exceptionnelle ou dcisive; mais simplement, je le rpte, titre d'exemple, car avec celui de Mme Thaw, mentionn plus haut, il marque assez exactement les points extrmes o, grce l'intervention des esprits, on a, jusqu' ce jour, pntr dans l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas o l'on dpasse aussi manifestement les limites prsumes de la tlpathie la plus tendue, sont assez rares. VII Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold, Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement tudi le problme, conclure l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait infranchissable? Faut-il reconnatre avec eux qu'il est des cas de plus en plus nombreux o il n'est plus possible d'hsiter entre l'hypothse tlpathique et l'hypothse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul parti pris,-- quoi bon en avoir dans ces mystres?--aucune rpugnance admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et ncessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'puiser toutes les suppositions, toutes les explications qu'on y peut dcouvrir. Nous avons opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est situ dans le monde que nous habitons et l'autre dans une rgion qu' tort ou raison nous croyons spare de nous par des espaces sans nom, qu'aucun tre, vivant ou mort, n'a traverss jusqu' ce jour. Il est donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement expulss par une srie de faits irrsistibles et irrcusables, issus de l'abme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable que les prodigieuses facults que nous sommes obligs d'attribuer aux mdiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du mdium, au rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc l'esprit ou ceux qui s'en rclament, de prouver d'abord qu'il existe. Les phnomnes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission de pense d'inconscient inconscient, vision distance, clairvoyance subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scne, quand les expriences se font exclusivement entre personnages vivants? On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais obtenu entre vivants des sries de communications ou de rvlations pareilles celles des grands mdiums spirites: Piper, Thompson et Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuit et de la perspicacit, puisse leur tre compar. Mais si la qualit des phnomnes ne supporte pas la comparaison, il est indniable que leur nature intime est identique. Il est logique d'en infrer que ce n'est pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilit, la puissance du mdium qui en est la vritable cause. Du reste, J.-G. Piddington, qui a consacr Mme Thompson une tude trs documente, a nettement constat chez elle, alors qu'elle n'tait pas entrance et qu'il n'tait nullement question d'esprits, des manifestations infrieures, il est vrai, mais absolument analogues celles o les morts sont mls[9]. Il plat ces mdiums, de trs bonne foi d'ailleurs et probablement leur insu, de donner leurs facults subconscientes, leurs personnalits secondaires, ou d'accepter, pour celles-ci, des noms qui furent ports par des tres passs de l'autre ct du mystre; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui n'enlve ou n'ajoute rien la signification intrinsque des faits. Or, en examinant ces faits, quelque tranges et vraiment inous que soient certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont, si l'on veut, de prodigieux incidents de frontire; mais on ne peut pas affirmer que la frontire ait t viole. Dans l'histoire de la montre de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractristiques et des plus avances, il faut attribuer au mdium des facults qui n'ont plus rien d'humain. Il doit, soit par vision distance, transmission de pense de subconscient subconscient ou clairvoyance subliminale, se mettre en rapport avec les deux frres survivants du possesseur dcd de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frres lointains et que personne n'a prvenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances oublies par eux-mmes, et sur quoi se sont accumules la poussire et les tnbres de soixante-six annes. Il est certain qu'un phnomne de ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui refuserait sa crance si d'abord il n'tait certifi et contrl par un homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcrot, il ne faisait partie d'un groupe de faits quivalents, qui montrent bien qu'il ne s'agit point l d'un miracle absolument unique ou d'un inesprable concours de concidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision distance, de clairvoyance subliminale et de tlpathie pousses la dernire puissance; et ces trois manifestations des profondeurs inexplores de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constates et classes; ce n'est pas dire qu'elles soient expliques, mais ceci est une autre question. Quand, propos d'lectricit, on parle de positif, de ngatif, d'induction, de potentiel et de rsistance, on met galement des mots conventionnels sur des faits ou des phnomnes dont on ignore entirement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations extraordinaires celles que nous offre un mdium qui ne parle pas au nom des morts, qu'une diffrence du plus au moins, une diffrence d'tendue ou de degr et nullement une diffrence spcifique. [9] Voir sur ces faits qui nous entraneraient trop loin, J.-G. Piddington: Phenomena in Mrs. Thompson's Trance, _Proceedings_, tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes, l'tude du professeur A.-C. Pigou sur la Cross correspondence sans l'intervention des esprits. VIII Il faudrait, pour que l'preuve ft plus dcisive, que personne, ni le mdium, ni les tmoins, n'et jamais connu l'existence de celui dont le mort rvle le pass; c'est--dire que tout lien vivant ft supprim. Je ne crois pas que le fait se soit produit jusqu' ce jour, ni mme qu'il soit possible; en tout cas, le contrle en deviendrait fort malais. Quoi qu'il en soit, le docteur Hodgson, qui a consacr une partie de sa vie rechercher des phnomnes spcifiques, o les bornes de la puissance mdiumnique fussent nettement outrepasses, croit les avoir dcouverts dans certains cas, parmi lesquels,--les autres tant peu prs de mme nature,--je ne citerai que l'un des plus frappants[10]. En d'excellentes sances, assist du mdium Piper, il communique avec divers amis dcds qui lui rappellent une foule de souvenirs communs. Le mdium, les esprits et lui-mme semblent merveilleusement disposs, et les rvlations sont abondantes, exactes et faciles. Dans cette atmosphre extrmement favorable, il est mis en rapport avec l'me d'un de ses meilleurs amis, mort il y a un an, et qu'il nomme simplement: A. A., qu'il a connu plus intimement que la plupart des esprits qui l'ont prcd, au rebours de ceux-ci, tout en tablissant son identit d'une faon indubitable, ne fournit que des rponses incohrentes. Or A., dans les dernires annes de sa vie, avait souffert de troubles crbraux qui confinaient l'alination mentale proprement dite. [10] _Proceedings_, tome XIII, p. 349-50 et 375. Le mme phnomne parat se reproduire chaque fois que des troubles semblables ont prcd la mort, ainsi qu'en cas de suicide. Si l'on se tient uniquement l'explication tlpathique, fait observer le savant amricain, si l'on prtend que toutes les paroles des dsincarns ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est incomprhensible qu'aprs avoir obtenu des rsultats satisfaisants avec des morts que j'avais moins connus et moins aims que A., avec lesquels j'avais par consquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce dernier, dans les mmes sances, que des rponses incohrentes. Il faut donc croire que mon subconscient n'est pas seul en scne et qu'il a devant lui une personnalit bien vivante, bien relle qui se trouve encore dans l'tat d'esprit o elle tait au moment de la mort, y demeure indpendante, n'y subit aucune influence, n'coute nullement ce que je lui suggre mon insu, et tire de son propre fonds ce qu'elle me rvle. L'argument n'est pas ngligeable, mais il n'aurait pleine valeur que s'il tait certain qu'aucun de ceux qui assistaient la sance n'et connu la folie de A.; sinon l'on peut soutenir que l'ide de folie ayant pntr dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit en consquence et donne aux rponses suggres un tour conforme l'tat d'esprit qu'elle prsume chez le mort. IX A vrai dire, en tendant ainsi l'extrme la puissance des mdiums, nous nous munissons d'explications qui prviennent presque tout, barrent toutes les routes et enlvent peu prs compltement aux esprits la facult de se manifester de la manire qu'ils paraissent avoir choisie. Mais pourquoi choisissent-ils cette manire-l? Pourquoi se restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinment dans l'troite bande de terrain que la mmoire occupe aux confins des deux mondes, et d'o ne peuvent nous venir que des tmoignages indcis ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons? Pourquoi s'attardent-ils vgter autour de nous dans leur petit pass, alors que dbarrasss de la chair ils devraient pouvoir errer librement dans les tendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre ct de la tombe, qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce l ce qu'on trouve quand on baigne mme l'infini? Tout est-il nu, sans forme et sans lumire par del notre dernire heure? S'il en est ainsi, qu'ils le disent; et le tmoignage des tnbres aura du moins une grandeur qui manque trop ces faons de procureur et ces procds de juge d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir pass par les dfils effrayants qui dbouchent dans les champs ternels, pour nous rappeler que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin germain, tait afflig de varices et d'une maladie d'estomac? A ce compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et glace du nant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de se faire entendre travers un organisme tranger et profondment endormi, ils nous disent sur le pass assez de choses minutieuses et prcises pour nous prouver qu'ils en pourraient rvler d'analogues, sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-tre pas encore, du moins sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul notre corps nous empche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou petites et de nous ignores, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux infirmes n'arrtent plus le regard. C'est dans ces rgions dont un rien nous spare, et non point parmi d'imbciles ragots d'autrefois qu'ils trouveraient enfin la vritable et claire preuve qu'ils paraissent chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle vitait quand elle tait encore soumise la matire. CHAPITRE VII LA CORRESPONDANCE CROISE I On en tait l quand, ces dernires annes, les mdiums, les spirites ou plutt les esprits eux-mmes, parat-il,--car on ne sait au juste qui l'on a affaire,--peut-tre mcontents de n'tre pas plus nettement reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence, imaginrent ce qu'on a appel la correspondance croise, ou Cross correspondence. Ici, la situation est retourne; il ne s'agit plus d'esprits divers et plus ou moins nombreux qui se rvlent par l'intermdiaire d'un mme mdium, mais d'un esprit unique qui se manifeste presque simultanment travers plusieurs mdiums souvent fort loigns les uns des autres, et sans entente pralable entre ceux-ci. Chacun de ces messages, pris isolment, est le plus souvent inintelligible, et ne rvle un sens que lorsqu'il est laborieusement combin avec tous les autres. Comme le dit Sir Oliver Lodge, Le but de ces efforts ingnieux et compliqus est, clairement, de prouver que ces phnomnes sont l'oeuvre de quelque intelligence bien dfinie, distincte de celle de l'un quelconque des automatistes. La transmission par fragments d'un message ou d'une allusion littraire qui sera inintelligible pour chacun des crivains pris sparment exclut la possibilit d'une communication tlpathique entre eux. Ainsi, on carte ou l'on essaye d'carter celle, de toutes les hypothses semi-normales, que les membres de la S. P. R. ont considre comme la plus troublante et la plus difficile liminer. Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent videmment prouver, dans la mesure du possible, par la substance et la qualit du message, que celui-ci est caractristique de la personnalit particulire de qui semble maner la communication, et de nulle autre[11]. [11] _La survivance humaine._ Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255. L'exprience n'en est qu'au dbut; et les derniers volumes des _Proceedings_ lui sont consacrs. Bien que la masse de documents recueillis soit dj considrable, il n'est pas encore possible d'en tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la suspicion tlpathique ne semble nullement carte. C'est un exercice littraire assez bizarre et, intellectuellement, trs suprieur aux manifestations habituelles des mdiums; mais il n'y a, jusqu'ici, aucune raison d'en situer le mystre dans l'autre monde plutt qu'en celui-ci. On a voulu y voir la preuve que s'tend quelque part, dans le temps ou l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d'immense rservoir cosmique de connaissances o vont librement puiser les esprits. Mais ce rservoir, s'il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que ce ne soient pas plutt les vivants que les morts qui s'y rendent. Il est bien trange que ceux-ci, s'ils ont vraiment accs l'incommensurable trsor, n'en rapportent qu'une espce de puzzle purilement ingnieux. Il doit cependant s'y entasser des myriades de connaissances et d'acquisitions oublies et perdues, accumules depuis des millnaires en des abmes o notre pense alourdie par le corps ne peut plus pntrer, mais que rien ne parat fermer aux investigations d'activits plus subtiles et plus libres. Ils sont videmment entours de mystres innombrables, de vrits insouponnes et formidables qui surplombent de toutes parts. La plus petite rvlation astronomique ou biologique, le moindre secret d'autrefois, par exemple celui de la trempe du cuivre que possdrent les anciens, un dtail archologique, un pome, une statue, un remde retrouv, un lambeau de l'une de ces sciences inconnues qui fleurirent en gypte ou dans l'Atlantide, serait un argument autrement premptoire que des centaines de rminiscences plus ou moins littraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils s'y aventurent, se trompent-ils avec une rgularit dcourageante? Il semble cependant, qu'aux regards d'un tre dlivr du corps et du temps, les annes, qu'elles soient passes ou futures, doivent s'taler toutes sur le mme plan[12]. On peut donc dire que l'ingniosit de la preuve se retourne contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment celles du fameux mdium Stainton Moses, c'est la mme impuissance caractristique nous apporter ne ft-ce qu'une parcelle de n'importe quelle vrit ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un cerveau vivant, ou dans un livre crit sur cette terre. Et cependant, il n'est pas admissible qu'il n'existe point quelque part d'autres vrits ou d'autres connaissances que celles que nous possdons ici-bas. Le cas de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce rapport, trs frappant. Stainton Moses tait un clergyman amricain, dogmatique, consciencieux, et, l'tat normal, son instruction, au dire de Myers, ne dpassait pas celle d'un matre d'cole ordinaire. Mais peine se trouvait-il entranc, que certains esprits de l'antiquit ou du moyen ge, qui ne sont gure connus que des rudits, entre autres saint Hippolyte, vque d'Ostie, Plotin, Athnodore, prcepteur de Tibre, et surtout Grocyn, ami d'rasme, prenaient possession de sa personne et se manifestaient par son intermdiaire. Or, Grocyn, par exemple, donna sur rasme divers renseignements qu'on crut d'abord recueillis dans l'autre monde, mais qui furent postrieurement retrouvs en des livres oublis, mais nanmoins accessibles. D'autre part, la probit de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le connurent; il est donc permis de le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas lu les livres en question. Ici encore, le mystre, pour inexplicable qu'il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C'est de la rminiscence inconsciente, si l'on veut, de la suggestion distance, de la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance croise, il n'est indispensable d'avoir recours aux morts et de les faire entrer toute force dans l'nigme; celle-ci, vue du ct de la tombe o nous sommes, est dj suffisamment paisse et passionnante. Au surplus, n'insistons pas davantage sur cette correspondance croise. N'oublions pas qu'il s'agit d'une exprience peine commence, et que les morts ont l'air de comprendre assez pniblement les exigences des vivants. [12] On trouve cependant, dans cet ordre d'ide, deux ou trois faits assez troublants, notamment, dans une runion provoque par William Stead, la prdiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine Draga, avec les dtails les plus circonstancis. On fit de cette prdiction un procs-verbal sign d'une trentaine de tmoins; et Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie Londres, de prvenir le roi du danger qui le menaait. Quelques mois aprs, l'vnement s'accomplissait tel qu'il avait t annonc. Mais la prcognition n'exige pas ncessairement l'intervention des morts; et puis, chaque fait de ce genre, avant d'tre dfinitivement accept, demanderait une longue et minutieuse tude. II Les spirites propos de cette exprience, comme des autres, rptent volontiers: Si vous n'admettez pas l'intervention des esprits, la plupart de ces phnomnes sont absolument inexplicables. D'accord, aussi ne prtendons-nous point les expliquer; car presque rien n'est explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer l'incomprhensible puissance des mdiums, qui n'est pas plus invraisemblable que la survivance des morts, et a l'avantage de ne pas sortir de la sphre que nous occupons et de s'apparenter un grand nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces singulires facults ne nous dconcertent que parce qu'elles sont encore sporadiques et qu'il y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement constates. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles dont nous nous servons chaque jour sans nous merveiller: notre mmoire, par exemple, notre pense, notre imagination, que sais-je? Elles font partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n'est pas tant son tendue que ses limites qui doivent nous tonner. Nanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d'avis qu'il faille rejeter, pour n'y plus revenir, l'hypothse spirite; ce serait injuste et prmatur. Jusqu'ici, tout demeure en suspens. On peut dire que les choses en sont encore peu prs au point que marquait Sir William Crookes, en 1874, dans un article du _Quarterly Journal of Sciences_: La diffrence entre les partisans de la force psychique et ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:--que nous soutenons qu'on n'a encore prouv que d'une manire insuffisante qu'il existe un agent de direction autre que l'intelligence du mdium, et qu'on n'a donn aucune espce de preuve que ce sont les esprits des morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les phnomnes. Ainsi la controverse se rduit une pure question de fait, qui ne pourra se rsoudre que par une laborieuse suite d'expriences et par la runion d'un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera l le premier devoir qu'aura remplir la socit de psychologie qui s'organise en ce moment. En attendant, c'est dj beaucoup que de rigoureuses recherches scientifiques n'aient pas dtruit de fond en comble une thorie qui bouleverse aussi radicalement l'ide que nous nous faisions de la mort. Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos destines d'outre-tombe, il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop longtemps autour de ces apparitions ou de ces rvlations, alors mme qu'elles seraient rellement incontestables et topiques. Elles ne sembleraient, tout prendre, que les manifestations incohrentes et prcaires d'un tat transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mmes, une arrire-vibration nerveuse, un faisceau d'motions, une silhouette spirituelle, une image falote et dsempare ou, plus exactement, une sorte de mmoire trononne ou dracine, peut, aprs notre mort, s'attarder et flotter dans un vide o rien ne l'alimente plus, o elle s'anmie et s'teint peu peu, mais qu'un fluide spcial, man d'un mdium extraordinaire, parvient galvaniser par moments. Peut-tre existe-t-elle objectivement, peut-tre ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable que la mmoire qui nous reprsente pendant toute notre vie, continut de le faire durant quelques semaines ou mme quelques annes aprs notre dcs. Ainsi s'expliquerait le caractre vasif et dcevant de ces esprits qui, n'ayant qu'une existence mnmonique, ne peuvent naturellement s'intresser qu'aux choses de leur ressort. De l leur nergie agaante et maniaque se cramponner aux moindres faits, leur hbtude somnolente, leur incurie, leur ignorance incomprhensibles, et toutes les bizarreries misrables que nous avons plus d'une fois remarques. Mais, je le rpte, il est bien plus simple d'attribuer ces bizarreries au caractre spcial et aux difficults encore mal connues des communications tlpathiques. Les suggestions inconscientes du plus intelligent de ceux qui prennent part l'exprience, passant par l'intermdiaire obscur du mdium, s'y altrent, s'y disjoignent, s'y dpouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu'elles s'garent et s'insinuent en certains recoins oublis que ne visite plus l'intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins surprenantes; mais la qualit intellectuelle de l'ensemble sera toujours infrieure ce que donnerait une pense consciente. Du reste, encore une fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu'il s'agit d'une science ne d'hier et qui cherche ttons ses outils, ses sentiers, ses mthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle de la terre. Ce n'est pas en trente ans que se btit le pont le plus hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart des sciences ont derrire elles des sicles d'efforts ingrats et d'incertitudes striles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je pense, qui puissent montrer comme celle-ci, ds les premires heures, les promesses d'une moisson qui n'est peut-tre point celle qu'elle croyait avoir seme; mais o dj s'annoncent bien des fruits inconnus et curieux[13]. [13] Il faudrait, pour puiser cette question de la survivance et des communications avec les morts, parler des rcentes recherches du Dr Hyslop faites avec l'aide des mdiums Smead et Chenoweth (Communications avec William James). Il faudrait galement mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires sances de Mme Wriedt, le mdium trompette, qui non seulement obtient des communications o les morts parlent des langues qu'elle-mme ignore compltement, mais provoque des apparitions qu'on dit extrmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les faits exposs par le Prof. Porro, le Dr Venzano, M. Rozanne et bien d'autres choses; car dj l'exprience et la littrature spirites entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la prtention de faire une tude complte du spiritisme scientifique. J'ai tenu simplement ne rien omettre d'essentiel, et donner une ide gnrale mais exacte de cette atmosphre d'outre-tombe, qu'aucun fait rellement nouveau et dcisif n'est venu bouleverser depuis les manifestations dont nous avons parl. CHAPITRE VIII LA RINCARNATION I Voil pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingnsie et la transmigration des mes. Je passe leurs arguments d'ordre moral ou sentimental, et ceux qu'ils trouvent dans les rminiscences prnatales d'hommes illustres ou autres. Ces rminiscences, souvent troublantes, il est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l'on peut dire; et ne furent pas toujours suffisamment contrles, pour qu'il soit prudent d'en faire tat. Je ne m'arrte pas davantage aux preuves tires des aptitudes innes du gnie ou de certains enfants prodiges, aptitudes assez inexplicables, mais qu'on peut nanmoins attribuer des lois inconnues de l'hrdit. Je me contenterai de rappeler sommairement les rsultats de quelques expriences assez dconcertantes du colonel de Rochas. Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d'abord remarquer, est un savant qui ne cherche que la vrit objective avec une rigueur et une probit scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort certains sujets exceptionnels et l'aide de passes longitudinales leur fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramne ainsi successivement la jeunesse, l'adolescence et jusqu'aux extrmes limites de l'enfance. A chacune de ces tapes hypnotiques, le sujet retrouve la conscience, le caractre et l'tat d'esprit qu'il avait l'tape correspondante de sa vie. Il retraverse les mmes vnements, leurs bonheurs et leurs peines. S'il a t malade, il repasse par sa maladie, sa convalescence et sa gurison. S'il s'agit, par exemple, d'une femme qui fut mre, elle redevient grosse et prouve nouveau les angoisses et les douleurs de l'accouchement. Ramen l'ge o il apprenait crire, le sujet crit comme un enfant, et l'on peut confronter son criture celle de ses cahiers d'colier. C'est dj bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas: Jusqu' prsent nous avons march sur un terrain ferme; nous avons observ un phnomne physiologique difficilement explicable, mais que des expriences et des vrifications nombreuses permettent de considrer comme certain. Nous entrons maintenant dans une rgion o nous attendent de plus surprenantes nigmes. Prenons, pour prciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une jeune fille de 18 ans, nomme Josphine. Elle habite Voiron, dans l'Isre. La voici ramene par des passes longitudinales l'tat de tout petit enfant allait par sa mre. Les passes continuent et le conte de fes se poursuit. Josphine ne peut plus parler; et c'est le grand silence de l'enfance auquel semble succder un autre silence plus mystrieux encore. Josphine ne rpond plus que par signes; elle _n'est pas encore ne_, elle flotte dans le noir. On insiste, le sommeil devient plus pais; et tout coup, du fond de ce sommeil, s'lve la voix d'un autre tre, une voix inattendue et inconnue, une voix de vieillard bourru, mfiant et mcontent. On l'interroge. D'abord, il refuse de rpondre, disant qu'il est l, puisqu'il parle, qu'il ne voit rien et qu'il est dans le noir. On redouble les passes, on gagne peu peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couch dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le rcit de sa vie. Il est n Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a t l'cole jusqu' 18 ans, il a fait son service militaire au 7e d'artillerie Besanon, et il raconte ses quipes tandis que la jeune fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire. De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une matresse. Il vieillit solitaire (j'abrge), et meurt 70 ans, aprs une longue maladie. Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses rvlations d'outre-tombe ne sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n'est pas une raison suffisante pour douter de leur ralit. Il se sent sortir de son corps; mais il y reste attach pendant un temps assez long. Son corps fluidique d'abord diffus reprend une forme plus compacte. Il vit dans l'obscurit qui lui est pnible, mais il ne souffre pas. Enfin les tnbres o il est plong sont sillonnes de quelques lueurs. Il a l'ide de se rincarner et s'approche de celle qui doit tre sa mre (c'est--dire la mre de Josphine). Il l'entoure jusqu' ce que l'enfant vienne au monde, et alors, entre peu peu dans le corps de cet enfant. Jusque vers la septime anne, il y avait autour de ce corps une sorte de brouillard flottant o il voyait beaucoup de choses qu'il n'a plus revues depuis. Il s'agit prsent de remonter au del de Jean-Claude. Une magntisation de prs de trois quarts d'heure, sans s'attarder aucune tape, ramne le vieillard mort l'tat de tout petit enfant. Nouveau silence, nouveaux limbes; puis, tout coup, autre voix et personnage inattendu. Cette fois, c'est une vieille femme qui a t trs mchante; aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans ce monde renvers, on prend les vies rebours et elles commencent naturellement par la fin.) Elle est dans des tnbres paisses, entoure de mauvais esprits. Elle parle d'une voix faible, mais rpond toujours d'une faon prcise aux questions qu'on lui pose, au lieu d'ergoter tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s'appelle Philomne Carteron. En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomne vivante. Elle ne souffre plus, parat trs calme, rpond toujours trs nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aime dans le pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger l'occasion. Elle est ne en 1702; elle s'appelait Philomne Charpigny quand elle tait fille; son grand-pre maternel s'appelait Pierre Machon et habitait Ozan. Elle s'tait marie en 1732, Chevroux, avec un nomm Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus. Avant son incarnation, Philomne avait t une petite fille, morte en bas ge. Auparavant, elle avait t un homme qui avait _tu_; c'est pour cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, mme aprs sa vie de petite fille o elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin d'expier son crime. Je n'ai pas jug utile de pousser plus loin le sommeil, parce que le sujet paraissait puis et faisait mal voir dans ses crises. Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait prouver que les rvlations de ces mdiums reposent sur une ralit objective. A Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expriences une jeune fille d'esprit trs pos, trs rflchi, et _nullement suggestible_, Mlle Louise, qui possde un trs haut degr la proprit (relativement commune un degr moindre) de percevoir les effluves humains et, par suite, le corps fluidique. Quand Josphine ravive la mmoire de son pass, on observe autour d'elle une _aura_ lumineuse perue par Louise. Or, aux yeux de Louise, cette _aura_ devient sombre quand Josphine se trouve dans la phase qui spare deux existences. Dans tous les cas, Josphine ragit vivement quand je touche des points de l'espace o Louise me dit percevoir l'_aura_, qu'elle soit lumineuse ou sombre. II J'ai tenu reproduire peu prs _in extenso_ le procs-verbal d'une de ces expriences, parce que les partisans de la palingnsie y trouvent le seul argument apprciable qu'ils possdent. Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouveles sur diffrents sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo, dont l'histoire est plus complique que celle de Josphine, et dont les rincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe sicle et nous transportent brusquement Versailles, au milieu des personnages historiques qui voluent autour du grand roi. Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magntiseur qui ait obtenu des rvlations de ce genre. Il est permis de les classer dornavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que les siennes parce qu'elles offrent, tous les points de vue, les plus srieuses garanties. Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de cet ordre, se mfier du mdium. Il est entendu que tous les mdiums sont, de par la nature mme de leurs facults, enclins la simulation, la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet, comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux mdiums, fut parfois mystifi. Ce sont l mcomptes inhrents aux intermdiaires par lesquels on est bien forc de passer; et les expriences de ce genre n'auront jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dnier, _a priori_, toute espce d'intrt. En fait, la simulation et la supercherie sont-elles possibles ici? videmment, bien que les expriences soient trs rigoureusement contrles. Si complique qu'elle soit, le sujet peut avoir appris sa leon et viter adroitement les piges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernire analyse, sa bonne foi et sa moralit, que seuls les exprimentateurs sont mme d'prouver et de connatre; il faut donc leur faire confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les prcautions ncessaires pour que la simulation devienne trs difficile. Aprs avoir fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales, on l'oblige de redescendre ce mme cours; et les mmes vnements se droulent en sens inverse. Les preuves et les contre-preuves rptes, donnent toujours des rsultats identiques; et jamais le mdium n'hsite et ne s'gare dans le ddale des noms, des dates et des faits[14]. [14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les pices du procs, que le colonel de Rochas, aprs enqute, a constat que sur plusieurs points, les rvlations des sujets, relatives leurs vies antrieures taient inexactes. Les rcits faits par eux taient de plus pleins d'anachronismes, qui rvlaient l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain, c'est celui de visions se produisant avec les mmes caractres chez un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres. Il faudrait du reste que ces mdiums--d'intelligence gnralement mdiocre,--devinssent subitement des potes de gnie, pour crer ainsi, de toutes pices, une srie de caractres absolument diffrents les uns des autres, o tout se tient: geste, voix, humeur, morale, penses, sensibilit; et toujours prts rpondre, conformment leur nature la plus intime, aux questions les plus imprvues. On a dit que tout homme est un Shakespeare dans ses rves; mais ici, ne s'agit-il pas de rves qui par leur constance ressemblent trangement la ralit? Je crois donc qu'il est permis, jusqu' preuve contraire, d'carter la simulation. On pourrait encore objecter, comme on l'a fait propos des fantmes de Myers, l'insignifiance de leurs rvlations d'outre-tombe. J'y verrais plutt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont l'imagination est assez riche pour crer les merveilleux personnages que nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien difficile d'inventer, au sujet de l'autre monde, quelques dtails fantaisistes mais plausibles. Pas un n'y songe. Ils sont chrtiens, ils ont donc au plus profond d'eux-mmes la terreur atavique de l'enfer, l'effroi du purgatoire, et la vision d'un paradis plein d'anges et de palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien qu'ils ignorent le plus souvent les thories de la rincarnation, ils se conforment strictement l'hypothse thosophique ou no-spirite et, inconsciemment fidles celle-ci, ils ne prcisent pas; ils parlent vaguement de l'obscurit, du noir o ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d'un tat qui ne s'est pas encore clairci. En effet, il est fort probable, si nous admettons l'hypothse de la rincarnation et de l'volution d'outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procde point par bonds. Il n'y a aucune raison spciale pour qu'elle en fasse un prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort. Il n'y a pas le coup de thtre qu'on est, avant rflexion, assez port demander. L'esprit est d'abord dconcert d'avoir perdu son corps et toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu peu. Il reprend conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie, s'lve, s'tend graduellement et indfiniment, jusqu' ce que, gagnant d'autres sphres, le principe de vie qui l'anime ne se rincarne plus et perde tout contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons jamais que des rvlations infrieures et lmentaires. Tout ce qui concerne cette premire phase de la survivance est assez vraisemblable, mme pour ceux qui n'admettent pas la rincarnation. Du reste, nous verrons plus loin que les solutions qu'on y croit trouver, dplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires. III Venons l'objection la plus srieuse: celle de la suggestion. Le colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres exprimentateurs qui se sont livrs cette tude ont non seulement vit tout ce qui pouvait mettre le sujet sur une voie dtermine, mais ont souvent cherch en vain l'garer par des suggestions diffrentes. J'en suis convaincu, il ne saurait tre question de suggestion volontaire. Mais ne savons-nous pas qu'en ces domaines, la suggestion inconsciente et involontaire est souvent plus puissante et efficace que l'autre? Dans l'exprience banale et assez purile de la table tournante, par exemple, qui n'est en somme que de la tlpathie primitive et lmentaire, c'est presque toujours la suggestion inconsciente d'un oprateur ou d'un simple assistant qui dicte les rponses[15]. Il faudrait donc tout d'abord s'assurer que ni le magntiseur, ni les assistants, ni le sujet lui-mme, n'ont jamais entendu parler d'aucun des personnages rincarns. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-preuves un autre oprateur et d'autres assistants qui ignorent les rvlations antrieures.--Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que la premire suggestion ait t si profonde qu'elle demeure jamais grave dans l'inconscient, et reproduise indfiniment les mmes incarnations, dans le mme ordre. [15] Qu'on me permette de citer, ce propos, un fait personnel. Un soir, l'abbaye de Saint-Wandrille, o je passe mes ts, des htes rcemment arrivs s'amusrent faire tourner un guridon. Je fumais paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table, ne prenant aucun intrt ce qui se passait autour d'elle et pensant tout autre chose. Aprs s'tre fait prier comme il sied, la table rpondit qu'elle reclait l'esprit d'un moine du XVIIe sicle, enterr dans la galerie est du clotre, sous une dalle qui portait la date de 1693. Aprs le dpart du moine qui, tout coup, sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien, il nous prit fantaisie d'aller, une lampe la main, la recherche de la tombe. Nous finmes par dcouvrir, au bout de la galerie orientale, une pierre funraire, en trs mauvais tat, brise, use, crase, effrite, sur laquelle on pouvait dchiffrer avec peine, en l'examinant de trs prs, l'inscription: A. D. 1693. Or, au moment de la rponse du moine, il n'y avait au salon que mes htes et moi. Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y taient arrivs le soir mme, quelques minutes avant le dner et, aprs le repas, la nuit tant compltement tombe, avaient remis au lendemain la visite du clotre et des ruines. La rvlation, moins de croire aux Coques ou aux lmentals des thosophes, ne pouvait donc venir que de moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence de cette pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d'autres, toutes du XVIIe sicle qui pavent cette partie du clotre. Tout ceci ne veut pas dire que les phnomnes de la suggestion ne soient pas, eux aussi, surchargs de mystres; mais c'est l une autre question. On le voit, pour l'instant, le problme est presque insoluble et le contrle impraticable. En attendant, puisqu'il faut choisir de la rincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d'abord celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expriences de parole et d'criture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens et la prudence ordonnent d'aller d'abord celui qui confine certains faits plus souvent constats et o se retrouvent quelques lueurs familires. puisons le mystre de notre vie avant d'y renoncer en faveur de celui de notre mort. Dans toute l'tendue de ces contres couvertes de fondrires, il importe, jusqu' nouvelles preuves, de ne point s'carter de cette rgle inflexible: il y a transmission de pense, ds qu'il n'est pas absolument et matriellement impossible que le sujet ou quelque personne de l'assistance ait connaissance du fait en question; que cette connaissance soit consciente ou non, oublie ou prsente. Cette garantie mme est insuffisante, car il est encore possible, comme nous l'avons vu dans l'exprience de la montre de Sir Oliver Lodge, que quelqu'un qui n'assiste pas la sance, qui en est mme fort loign, mis en communication d'une faon inconnue avec le mdium, le suggestionne distance et son insu. Enfin, pour tout prvoir, avant que d'admettre l'entre en scne de la mort, il serait ncessaire de s'assurer que la mmoire atavique ne joue pas un rle inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus profond de son tre, le souvenir d'vnements qui se rapportent l'enfance d'un ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer au mdium par suggestion inconsciente? Ce n'est pas invraisemblable. Nous portons en nous tout le pass, toute l'exprience de nos anctres; pourquoi, si l'on pouvait magiquement clairer les prodigieux trsors de la mmoire subconsciente, n'y retrouverait-on pas les vnements et les faits, sources de cette exprience? Avant de nous tourner vers l'inconnu d'outre-tombe, vidons jusqu'au fond toutes les possibilits de l'inconnu terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgr la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication, malgr l'tendue presque sans limites et probablement excessive, donne au domaine de la suggestion, il reste nanmoins quelques faits pour lesquels il faudra peut-tre songer autre chose. Mais revenons la rincarnation, et reconnaissons, en passant, qu'il est fort regrettable que les arguments des thosophes et des no-spirites ne soient pas premptoires; car il n'y eut jamais croyance plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus fconde, plus consolante et, jusqu' un certain point, plus vraisemblable que la leur. Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives, elle rend compte de toutes les ingalits physiques et intellectuelles, de toutes les iniquits sociales, de toutes les injustices abominables du destin. Mais la qualit d'une croyance n'en atteste pas la vrit. Bien qu'elle soit la religion de six cent millions d'hommes, la plus proche des mystrieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les autres: nous apporter d'irrcusables tmoignages; et ce qu'elle nous a donn jusqu'ici n'est que la premire ombre d'un commencement de preuve. IV Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'nigme. En principe, la rincarnation est, tt ou tard, invitable, puisque rien ne peut se perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement dmontr, et demeurera peut-tre indmontrable, c'est la rincarnation de l'individu entier et identique, malgr l'abolition de la mmoire. Que lui importe du reste cette rincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-mme? Tous les problmes de la survivance consciente se redressent; et tout est recommencer. Mme scientifiquement tablie, la doctrine de la rincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un terme nos questions. Elle ne rpond ni aux premires ni aux dernires, celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les dplace simplement, les recule de quelques sicles, de quelques millnaires, esprant peut-tre de les perdre ou de les oublier dans le silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurment, il m'intresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera immdiatement aprs ma mort; vous me dites: l'homme dans ses incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour s'lever de sphre en sphre jusqu' ce qu'il retourne au principe divin d'o il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions; je le veux croire, mais aprs? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble point du tout infini ni dfinitif. Il me parat mme fort infrieur celui que j'imagine sans votre aide. Or, ft-elle fonde sur des milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conoit ma pense la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini ou votre Dieu, tout en tant encore plus inintelligible que le mien, est cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en tais sorti; si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, tant infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur, puisque c'est une partie de lui-mme qu'il purifie en moi. Au surplus, comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrire lui le mme infini de millnaires que devant soi, n'ait pas encore trouv le temps de se purifier et de terminer ses preuves? Ce qu'il n'a pu faire dans l'ternit antrieure au moment o je suis, il ne le pourra faire dans l'ternit postrieure, car les deux sont gales. Et la mme question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie, comme le sien, existe de toute ternit, car ma sortie du nant serait plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai ncessairement eu, d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est gure vraisemblable que cette ide ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver o je tends me furent donc offertes dans le pass; et toutes celles que je rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien un nombre qui dj tait infini. Il y a peu de chose rpondre ces interrogations qui surgissent de partout ds qu'on atteint l'une d'elles du bout de la pense. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me tenir un infini dont l'incomprhensible est sans limites, que de me restreindre un Dieu dont l'incomprhensible est born de toutes parts. Rien ne vous force parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de le faire, il est ncessaire que vos explications soient suprieures au silence qu'elles rompent. V Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu' ce Dieu; mais alors, troitement serrs entre les deux grandes nigmes de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien nous dire. Ils suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde o les instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les tnbres. Je ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout savoir. Je ne leur demande pas de me rvler le secret de l'Univers, car je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois mots, ni pntrer dans mon cerveau sans le faire clater. Je suis mme persuad que des tres qui seraient plusieurs millions de fois plus intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le possderaient pas encore; ce secret devant tre aussi infini, aussi insondable, aussi inpuisable que l'Univers mme. Il n'en reste pas moins que cette impuissance dpasser de quelques annes la vie d'outre-tombe, enlve beaucoup l'intrt de leurs expriences et de leurs rvlations; ce n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagn, et nullement dans ces jeux sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui m'adviendra dans le petit intervalle que ces rvlations occupent, comme je passe dj sur ce qui m'advint dans la vie; l n'est point mon destin ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapports ne soient vrais et prouvs; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose nous apprendre, soit qu'au moment o ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien nous dire; soit qu'au moment o ils auraient quelque chose nous rvler, ils ne le puissent plus faire, s'loignent jamais et nous perdent de vue dans l'immensit qu'ils explorent. CHAPITRE IX LE SORT DE LA CONSCIENCE I Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par del le tombeau. Il semble donc, pour revenir l'hypothse que nous examinions avant ces digressions ncessaires, que la survivance avec notre conscience actuelle soit peu prs aussi impossible et incomprhensible que l'anantissement. Au surplus, ft-elle admissible, elle ne saurait tre redoutable. Il est certain que le corps disparaissant, toutes les souffrances physiques disparatront en mme temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il n'a plus. Avec elles s'en ira du mme pas tout ce que nous appelons souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, les bien examiner, naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-mme ni par lui-mme. Affections mconnues, amours brises, dceptions, impuissances, dsespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquirent l'aiguillon qui l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connatre, libr de sa chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laisss sur cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces peines sembleront si brves qu'il n'en saisira pas la dure; et, sachant ce qu'elles sont, et sachant o elles mnent, il n'en verra plus la rigueur. L'esprit est insensible tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est fait que pour la joie infinie qui est la joie de connatre et de comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais apercevoir ses limites, quand on n'est plus li par l'espace et le temps, c'est dj les outrepasser. II Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, l'abri de toute douleur, demeurera lui-mme, se sentira et se reconnatra au sein de l'infini et jusqu' quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous voil devant les problmes de la survivance sans conscience ou de la survivance avec une conscience diffrente de celle d'aujourd'hui. La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre ct de la tombe, elle quivaut l'anantissement. Il est donc loisible, ceux qui prfrent la solution la plus facile et la plus conforme l'tat prsent de la pense humaine, de borner l leur inquitude. Ils n'ont rien redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien examine, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus souffrir; la pense, spare de la source des joies et des peines, s'teint, se disperse et se perd dans l'obscurit sans limites; et c'est le grand repos si souvent implor, le sommeil sans mesure, sans rveil et sans rve. Mais ce n'est l qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperoit qu'ils n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conoit point d'autre, et nous venons de voir qu'il est peu prs impossible qu'une telle conscience se maintienne dans l'infini. A moins qu'ils ne veuillent nier toute espce de conscience, mme celle de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien promptement et bien aveuglment, d'un coup d'pe dans la nuit, la question la plus haute et la plus mystrieuse qui se puisse dresser dans le cerveau d'un homme. III Il est vident que du fond de notre pense borne de toutes parts, nous ne pourrons jamais nous faire la moindre ide de la conscience de l'infini. Il y a mme entre les deux termes: conscience et infini, une antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut concevoir de plus dfini dans le fini; la conscience c'est proprement le fini qui se ramasse sur lui-mme pour reconnatre et tter ses limites les plus troites, afin d'en jouir le plus troitement possible. D'autre part, il nous est impossible de sparer l'ide d'intelligence de l'ide de conscience. Toute intelligence qui ne parat pas apte se transformer en conscience devient pour nous un phnomne mystrieux auquel nous donnons des noms plus mystrieux encore, pour ne pas avouer que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est qu'un point dans l'espace, nous voyons qu' tous les degrs de la vie (rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux du monde des insectes) se dpense une somme d'intelligence telle que notre intelligence humaine ne peut mme pas songer l'valuer. Tout ce qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse mme ce rservoir inpuisable. Nous sommes donc invinciblement ports nous demander si cette intelligence universelle n'est pas l'manation d'une conscience infinie, ou ne doit pas, tt ou tard, en laborer une. Et nous voil ballotts entre deux impossibilits irrductibles. Le plus probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrme pointe de la pense; et nous en infrons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors qu'elles n'occupent peut-tre, dans la hirarchie des possibilits spirituelles ou autres, qu'une place infrieure. IV La survivance absolument dnue de conscience ne serait donc possible que si l'on niait la conscience de l'Univers. Ds qu'on admet celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la question se confond jusqu' un certain point avec celle de la conscience plus ou moins modifie. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la rsoudre; mais il est permis d'en tter les tnbres dont l'paisseur n'est peut-tre pas gale sur tous les points. Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule qui soit gale la curiosit humaine, la seule qui s'lve aussi haut que son plus haut dsir. Accoutumons-nous considrer la mort comme une forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons la voir du mme oeil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci suivra bientt notre pense pour s'asseoir avec elle sur les marches du tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mre, soit dou de quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une faon obscure, changer leurs impressions et se communiquer leurs craintes et leurs esprances. N'ayant jamais connu que les tides ombres maternelles, ils ne s'y sentiraient pas l'troit ni malheureux. Ils n'auraient probablement d'autre ide que de prolonger le plus longtemps possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas qu'ils doivent natre, c'est--dire quitter brusquement l'abri de ces douces tnbres, abandonner sans retour cette existence captive mais paisible, pour tre prcipits dans un monde absolument diffrent, inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquitudes et leurs pouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos inquitudes et nos pouvantes soient plus justifies et moins ridicules. Le caractre, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou l'indiffrence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se transforment point de notre naissance notre mort. Nous demeurons toujours dans le mme infini, dans le mme Univers. Il est tout fait raisonnable et lgitime de se persuader que la tombe n'est pas plus redoutable que le berceau. Il serait mme lgitime et raisonnable de n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de natre, il nous tait permis de choisir entre le grand repos du nant et une vie que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquitant inconnu d'une existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystre de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s'il ne savait qu'il est ncessaire d'y entrer pour tre mme d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prpare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui nous mne l'issue ferique et dans cet incomparable mystre o malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l'organe qui les laborait; o le pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil sans rves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, o enfin il est presque inimaginable qu'une pense ne survive pour se mler la substance de l'Univers; c'est--dire l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indiffrence, ne saurait tre qu'un ocan de joie. V Avant de sonder cet ocan, faisons remarquer ceux qui aspirent maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit spar de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites seront troites et plus sera nette la sparation. Plus aussi elle sera pnible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,--et nous ne sommes pas mme de l'imaginer diffrent,--n'aura pas plus tt vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira spar, plus il aura dsir de se joindre ce qui est hors de lui. Il y aura donc lutte ternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment il n'aurait de rien servi de natre et de mourir pour n'aboutir qu' ces combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini o il faut qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous dgager d'imaginations qui n'manent que de notre corps, comme les vapeurs qui nous voilent le jour n'manent que des lieux bas. Pascal l'a dit une fois pour toutes: Le peu que nous avons d'tre nous cache la vue de l'infini. VI D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les tnbres contraires que l'on croit le plus proches de la vrit et n'avoir aucune prfrence,--d'autre part, on peut accorder ceux qui tiennent demeurer eux-mmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survct pour les recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les spare plus. S'il parat impossible que quelque chose, mouvement, vibration, radiation, s'arrte ou disparaisse, pourquoi donc la pense se perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accrotre de tout ce qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y rencontrait. Puisque nous avons su acqurir notre conscience prsente, pourquoi nous serait-il impossible d'en acqurir une autre? Car ce moi qui nous est si cher et que nous croyons possder, il ne s'est pas fait en un jour; ce qu'il est prsent, il ne l'tait pas l'heure de notre naissance. Il y est entr bien plus de hasard que de volont et bien plus de substance trangre qu'il ne s'y trouvait de substance inne. Il n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous ne tenons compte qu' partir de l'veil de notre mmoire; et son noyau dont nous ignorons la nature est peut-tre plus immatriel et moins consistant qu'une pense. Si le milieu nouveau o nous entrons au sortir du sein de notre mre nous transforme tel point qu'il n'y a pour ainsi dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons t et l'homme que nous sommes devenus, n'est-il pas penser que le milieu bien plus nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fcond o nous repntrons au sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien admettre que notre tre spirituel, dlivr de son corps, s'il ne se mle pas d'emble l'infini, s'y dveloppe peu peu, y choisisse sa substance et, n'tant plus entrav par l'espace et le temps, ne finisse point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts dsirs d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort possible que nos meilleures penses nous accueillent sur l'autre rive, et que la qualit de notre intelligence dtermine celle de l'infini qui se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothses sont permises et toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le malheur ne peut plus nous rpondre. Il ne trouve plus place dans l'imagination humaine qui explore mthodiquement l'avenir. Et quelle que soit la force qui nous survive et prside notre existence dans l'autre monde, cette existence, supposer le pire, ne saurait tre moins grande ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrire que l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la flicit. En tout cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment troit, avare, obscur et douloureux de notre destine. VII Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne pas connatre ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas pouvoir; car qui connat les causes suprmes, n'tant plus paralys par la matire, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible; une erreur infinie n'tant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer une autre douleur de la pense pure. La seule qui avant rflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'phmre, natrait au spectacle des peines et des misres qui demeurent sur la terre quitte. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas comprendre. Quant celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors du domaine de notre intelligence, mais encore d'infranchissables distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait intolrable que si elle tait sans espoir; il faudrait que l'Univers renont se connatre ou admt en lui un objet qui y demeurt jamais tranger. Ou la pense n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en souffrira point, ou elle les outrepassera mesure qu'elle les apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties ternellement condamnes ne point faire partie de lui-mme et de sa connaissance? En sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec l'tat de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous l'entendons, ne saurait tre qu'une indiffrence plus haute et plus pure que la joie. CHAPITRE X LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI I Portons-y nos penses. Le problme dborde l'humanit et embrasse toutes choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongs dans un Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commenc comme il ne finira jamais. Il a derrire lui autant de myriades d'annes qu'il en dcouvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il l'et atteint dans l'infini des ans qui nous prcde; d'ailleurs ce but se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il serait born par cette chose et cesserait d'tre l'infini. Il ne va pas vers quelque chose, car il y serait arriv; par consquent, tout ce que font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mmes, ne peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il n'a pas de pense, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est depuis toujours son apoge et y demeurera, immuable, immobile. Il est aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tent dans le pass tous les efforts et toutes les expriences qu'il tentera dans l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles tant puises depuis ce que nous ne pouvons mme pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce qui n'a pas eu lieu dans l'ternit qui s'tend avant notre naissance se puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant aussi prs de sa fin que de son commencement. C'est la pense la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle tait vraiment irrfutable,--et l'on peut soutenir qu'elle l'est,--si elle renfermait rellement le mot suprme de la grande nigme, il serait presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut clairer l'abme o sombrerait toute esprance. II Cet Univers ainsi conu serait sinon intelligible, du moins acceptable notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes borns par l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons mme que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu' nos yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu'il veut depuis toujours ou jamais ne l'apprendra, parat faire ternellement des expriences plus ou moins malheureuses. O veut-il en venir, lui qui est arriv? Tout ce que nous dcouvrons dans ce qui ne saurait avoir un but a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se possder parat tout ignorer et se chercher sans trve. Ainsi tout ce qui tombe sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est oblige de lui prter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons davantage la profondeur de notre incomprhension, et plus nous nous efforons de pntrer les deux incomprhensibles qui s'affrontent, plus ils se contredisent. III Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le fini que nous habitons pour tre engloutis dans l'un ou l'autre infini? En d'autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l'infini que conoit notre raison ou demeurerons-nous ternellement dans celui que voient nos yeux, c'est--dire en des mondes sans nombre, changeants et phmres? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir ternellement mourir et renatre, pour entrer enfin dans ce qui de toute ternit n'a pu natre ni mourir et existe sans avenir comme sans pass? chapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux expriences malheureuses, pour pntrer enfin dans la paix, la sagesse, la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans espoir? Aurons-nous le sort que prvoient nos sens ou celui qu'exige notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent jamais destins scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment contradiction, est-il sage de s'y arrter et de juger impossible ce que nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La vrit n'est-elle pas d'incommensurables distances de ces contrarits qui nous paraissent normes et irrductibles, et sans doute n'ont pas plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer? IV Mais mme notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-tre plus apparente que relle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe de toute ternit, toutes les expriences, toutes les combinaisons possibles ont t faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans l'innombrable pass, notre imagination accorde peut-tre l'infini du temps une prpondrance qu'il ne peut possder. En vrit, tout ce que contient l'infini doit tre aussi infini que le temps dont il dispose; et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas t puiss dans l'ternit qui nous a prcds, non plus qu'ils ne sauraient l'tre en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les vnements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phnomnes, les mlanges, les combinaisons, les concidences, les harmonies, les unions, les possibilits, les vies, y sont reprsents par des numros innombrables qui remplissent entirement un abme sans fond ni bords o ils sont agits depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui n'eut pas d'origine; o ils seront remus jusqu' la fin d'un monde qui n'aura pas de fin... Il n'y a donc point d'apoge, d'immobile ni d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se dcouvre chaque jour, qu'il n'a pas pris entirement conscience et ignore encore ce qu'il veut. Il est possible que son idal soit encore voil par l'ombre de son immensit; il est galement possible que les expriences et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix desquels tous ceux que nous voyons par les nuits toiles ne sont qu'une pince de poudre d'or, au creux de l'Ocan. Enfin, si l'un est vrai, il l'est galement que nous-mmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe, profiterons quelque jour de ces expriences et de ces hasards. Ce qui n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur tat, ainsi que la sagesse suprme qui le reconnatront et le sauront fixer, sont peut-tre prts jaillir du choc des circonstances. Il ne serait nullement tonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'et pas encore rencontr le concours de chances ncessaires, et que la pense humaine appuyt l'une de ces chances dcisives. Il y a l un espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pense, il a exactement la valeur des plus normes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperoivent nos yeux, qu'il aurait au regard de l'Univers le mme poids et la mme importance qu'aujourd'hui. Seule la pense occupe peut-tre dans l'infini un espace que les comparaisons ne rduisent pas rien. V Au reste, s'il faut tout dire, quitte se contredire sans cesse et sans pudeur dans les tnbres; et pour en revenir la premire hypothse, cette ide de progrs possible, il est fort probable que c'est encore une de ces maladies puriles de notre cerveau qui nous empchent de voir ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constat plus haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrs, puisqu'il ne saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques combinaisons phmres qui, nos pauvres yeux, sembleront plus heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'gout; mais tout cela, videmment, n'a aucune importance, ne rpond aucune ralit et ne prouve pas grand'chose. Plus on y rflchit, plus s'affirme l'infirmit de notre intelligence qui ne parvient pas concilier l'ide le progrs et mme l'ide d'expriences avec l'ide suprme de l'infini. Bien que, sous nos yeux, la nature se rpte sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des milliers d'annes, les mmes arbres et les mmes animaux, nous n'arrivons pas comprendre pourquoi l'Univers recommence indfiniment des expriences qui furent faites des milliards de fois. Il est invitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a encore des millions de plantes et par consquent des millions d'humanits exactement semblables la ntre, ct de myriades d'autres qui en diffrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un globe en tout pareil notre terre. Ne perdons pas de vue que nous sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit ncessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer. S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits concident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en prsentera toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront pareilles; sinon nous poserions des bornes notre ide de l'Univers qui du coup deviendrait encore plus incomprhensible. Ds que nous insistons suffisamment sur cette pense, nous arrivons ncessairement de telles conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frapprent point, c'est que nous n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre imagination n'est que le commencement de la ralit et ne nous donne qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse comme une pomme sur la mer, dans l'Univers rel. Je le rpte, si nous n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au ntre, malgr des milliards de chances contraires, ont toujours exist et existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule conception possible de l'Univers ou de l'infini. VI Or, ces millions d'humanits exactement pareilles, qui depuis toujours souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs expriences, toutes leurs coles, n'aient eu aucune influence sur nos dbuts et que tout soit sans cesse refaire et recommencer? On le voit, les deux hypothses se balancent. Il est bon d'acqurir peu peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la facult de choisir la moins noire ou de nous persuader que les tnbres de l'autre ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'trange visionnaire William Blake, Il n'est pas possible la pense de connatre plus grand qu'elle-mme. Ajoutons qu'il ne lui est pas possible de connatre autre chose qu'elle-mme. Ce que nous ignorons serait suffisant pour recrer le monde; et ce que nous savons ne peut prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal tort n'est pas de croire qu'une intelligence, ft-ce une intelligence des millions de fois plus vaste que la ntre, dirige l'Univers? C'est peut-tre une force d'une tout autre mature; une force qui diffre autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'lectricit, par exemple, diffre du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est assez probable que notre pense, si puissante qu'elle devienne, ttonnera toujours dans le mystre. S'il est certain que tout ce qui se trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient d'elle, si la pense et toutes les logiques qu'elle a mises au point culminant de notre tre, dirigent ou semblent diriger tous les actes de notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une force trs suprieure la pense, une force n'ayant avec celle-ci aucun rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque insaisissables, de mme qu'on ne trouve dans les plantes ou les minraux que des traces presque insaisissables de pense. En tout cas, il n'y a pas l de quoi perdre courage. C'est ncessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se transforme, mais que notre intelligence s'panouisse ou prenne part l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos notions de but et de progrs parce qu'il a sans doute des ides dont nous n'avons nulle ide et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal lui-mme. VII Ce sont l spculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe au fond l'ide que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois plus intelligents, nous tant jamais ferm, l'ide que nous nous en faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrs dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrs marque une conqute de l'intelligence. Apprcier de plus en plus compltement l'tendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut esprer. Notre ide de l'inconnaissable fut et sera toujours sans valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins l'ide la plus importante de l'espce humaine. Toute notre morale, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut toujours fond sur cette ide sans valeur vritable. Aujourd'hui comme hier, encore qu'il soit possible de reconnatre plus clairement qu'elle ne saurait avoir de relle valeur, si incomplte, si relative qu'elle demeure, il est ncessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on peut. Elle seule cre la seule atmosphre o puisse vivre le meilleur de nous-mmes. Oui, c'est l'inconnaissable o nous n'entrerons point; mais ce n'est pas une raison pour se dire: Je ferme toutes les portes et toutes les fentres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon intelligence de tous les jours peut faire entirement le tour. Ces choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes penses. O irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne tout l'inconcevable? Puisqu'il n'y a nul moyen d'liminer celui-ci, il est raisonnable et salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en thorie, tout au moins en pratique, favoris ce rtrcissement du mystre de l'Univers. En l'tendant, nous tendons l'espace o se mouvra notre pense. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout ce que nous pouvons atteindre l'horizon de nous-mmes. Quant lui, nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant o il nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir o nous savons bien qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos penses que nous diminuerons la distance qui nous spare des dernires vrits; c'est en les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous tromper le moins possible. Et plus s'lve notre ide de l'infini, plus s'allge et se purifie l'atmosphre spirituelle dans laquelle nous vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se dtachent nos penses et nos sentiments qui se nourrissent de cet horizon qu'ils animent. Perptuellement difier des ides qui requirent le suprme effort de nos facults, a dit Herbert Spencer, et perptuellement reconnatre que ces ides doivent tre abandonnes comme imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En cherchant continuellement connatre et en tant continuellement rejet en arrire avec la conviction de plus en plus profonde de l'impossibilit de connatre, nous entretenons vivante la conscience que c'est la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses. VIII Quelle que soit la vrit dernire, que nous admettions l'infini abstrait, absolu et parfait, l'infini immobile, immuable, arriv et qui sait tout, o tend notre raison; ou que nous prfrions celui que nous offre le tmoignage, ici-bas irrcusable de nos sens, l'infini qui se cherche, volue et ne s'est pas encore fix; ce qu'avant tout il nous importe d'y prvoir, c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et l'autre cas, doit se confondre avec cet infini mme. CHAPITRE XI NOTRE SORT DANS CES INFINIS I Le premier infini, l'infini idal est le plus conforme aux exigences de notre raison, ce qui n'est pas une raison pour lui donner la prfrence. Il nous est impossible de prvoir ce que nous y deviendrons, puisqu'il semble exclure tout devenir. Il ne nous reste donc qu' interroger le second, celui que nous voyons et imaginons dans le temps et l'espace. Au surplus, il se peut qu'il prcde le premier. Quelque absolue que soit notre conception de l'Univers, nous avons vu qu'on peut toujours admettre que ce qui n'eut pas lieu dans l'ternit d'avant, adviendra dans celle d'aprs nous; et que rien, sinon d'innombrables hasards, ne s'oppose ce que l'Univers, s'il ne la possde pas encore, n'acquire enfin la conscience intgrale qui le fixe son apoge. II Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans l'infini stellaire, dans l'infini des cieux qui nous masque assurment autre chose, mais ne saurait tre une illusion totale. Il ne nous parat peupl que d'objets, plantes, soleils, toiles, nbuleuses, atomes, fluides impondrables qui s'agitent, s'unissent et se sparent, se repoussent et s'attirent, s'affaissent et s'panouissent, se dplacent sans cesse et n'arrivent jamais, mesurent l'espace dans ce qui n'a pas de borne et computent les heures dans ce qui n'a pas de terme. En un mot, nous voici dans un infini qui parat avoir peu prs le mme caractre, les mmes habitudes que cette puissance au sein de laquelle nous respirons et que sur notre terre nous appelons la nature ou la vie. Qu'y deviendrons-nous? Il n'est pas vain de se le demander, alors mme que nous nous y mlerions aprs avoir perdu toute conscience, toute notion du moi, alors mme que nous n'y serions plus qu'un peu de substance sans nom, me ou matire, on ne le saurait dire, en suspens dans l'abme galement sans nom qui remplace l'espace et le temps. Il n'est pas vain de se le demander, car c'est de l'histoire des mondes ou de l'Univers qu'il s'agit; et cette histoire, bien plus que celle de notre petite existence, est notre propre et grande histoire, o peut-tre quelque chose de nous-mmes ou d'incomparablement meilleur et plus vaste que nous, finira par nous retrouver quelque jour. III Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes gure rassurs lorsque nous songeons aux habitudes de la nature et considrons que nous faisons partie d'un Univers qui n'a pas encore rassembl sa sagesse. Nous avons vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport notre corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons plus aucune des douleurs de la terre. Mais l ne se borne point l'inquitude; et notre pense devant laquelle s'arrtent toutes nos douleurs d'autrefois, roulant, dsempare, de mondes en mondes, inconnue elle-mme dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne connatra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons dj parl et qui, sans doute, est la dernire que l'imagination puisse toucher de l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre pense, il resterait la matire et l'esprit (ou du moins l'nergie videmment unique laquelle nous donnons ce double nom) qui les composrent et dont le sort ne nous doit pas tre plus indiffrent que notre propre sort; car, rptons-le, partir de notre mort, l'aventure de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point: Qu'importe, nous n'y serons plus. Nous y serons toujours, puisque tout y sera. IV Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours, continuera-t-il d'tre en proie des expriences nouvelles, incessantes et peut-tre pnibles? Puisque la partie que nous y fmes s'y trouva malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais, qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que ceux-ci aient pu se produire aprs tant de millions d'autres qui auraient d ouvrir les yeux du gnie de l'infini? On a beau se persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous rendent trs rellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une conscience plus complte, une pense plus juste et plus sereine que sur cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pense meilleure, pourquoi celle qui prside aux destines de notre terre n'en profite-t-elle point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui doivent tre ns de la mme ide et s'y trouvent plongs? Quel serait le mystre de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'tape la plus avance et l'exprience la plus favorise? Qu'aurait donc fait la pense de l'Univers et contre quelles tnbres lui aurait-il fallu lutter pour n'en tre que l? Mais, d'un autre ct, ces tnbres ou ces obstacles, qui ne natraient que d'elle-mme, ne pouvant surgir de nulle autre part, eussent-ils pu l'arrter? Qui donc aurait pos l'infini ces problmes insolubles, et de quel endroit plus recul et plus profond que lui-mme seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache ce qu'ils demandent; et comme derrire l'infini ne peut se trouver personne qui ne soit l'infini mme, il est impossible d'imaginer une mauvaise volont dans une volont qui ne laisse autour d'elle aucun point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expriences commences dans les astres se continuent-elles mcaniquement, en vertu de la force acquise, sans gard leur inutilit et leurs consquences pitoyables, selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille les toiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et de notre bonheur, comme celle de la destine des mondes, se rduit-elle savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas gal celui de l'ternit? Ou enfin, pour en venir au plus probable, est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons imparfait ce qui peut-tre est sans dfaut; nous qui ne sommes qu'un infime fragment de l'intelligence que nous jugeons l'aide des petits dbris de pense qu'elle a bien voulu nous prter? V Comment pourrions-nous rpondre, comment nos penses et nos regards pntreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne voyons mme pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source de toutes nos penses? En effet, ainsi qu'on l'a fait trs justement observer, l'homme ne voit pas la lumire elle-mme. Il ne voit que la matire ou plutt la petite partie des grands mondes qu'il connat sous le nom de matire, touche par la lumire. Il n'aperoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu' l'instant qu'ils sont arrts par un objet conforme l'un de ceux que son oeil est accoutum de voir sur cette terre; sinon tout l'espace peupl de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu d'tre l'abme d'absolues tnbres qui absorbe et teint les faisceaux de clarts qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un prodigieux, un insoutenable ocan de fulgurations. Et si nous ne voyons pas la lumire, du moins en croyons-nous connatre quelques traits ou quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation. Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans temprature, sans consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus spirituelle que la pense, elle rgne tel point sur tout ce qui existe, de l'infiniment grand l'infiniment petit, qu'il n'est pas un grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui, pntr, travaill, anim par elle, n'agisse tout instant sur la plus lointaine plante du dernier systme solaire que nous nous efforons d'imaginer par del les bornes de notre imagination. Voici longtemps que le mot fameux de Shakespeare: Il y a plus de choses sur terre et dans les cieux que n'en peut rver notre philosophie, est tout fait insuffisant. Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rver ou imaginer notre philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rver, il n'y a que de l'inimaginable; et si nous ne voyons mme pas la lumire, qui est la seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour de nous que de l'invisible. Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connatre ce qui est strictement indispensable notre petite vie. Tout le reste, qui est peu prs tout, nos organes nous en dfendent non seulement l'accs, la vision ou la perception, mais nous interdisent mme de souponner ce qu'il est, comme ils nous empcheraient d'y rien comprendre si une intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le rvler ou de nous l'expliquer. Le nombre et le volume des mystres est aussi illimit que l'Univers. Si l'humanit se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple, l'origine et le but de la vie; derrire ceux-ci, comme des montagnes ternelles, elle en verrait immdiatement surgir d'autres qui seraient aussi grands et aussi insondables; et ainsi indfiniment. Par rapport ce qu'il faudrait savoir pour tenir la cl de ce monde, elle se trouverait toujours au mme point d'ignorance centrale. Il en irait encore de mme si nous possdions une intelligence plusieurs millions de fois plus vaste et plus pntrante que la ntre. Tout ce que dcouvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des limites non moins infranchissables qu' prsent. Tout est sans bornes dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers ternels de l'infini. Il nous est donc impossible d'apprcier en quoi que ce soit, ft-ce sur le plus petit point imaginable, l'tat prsent de l'Univers, et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou s'il dcrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus insens, s'il s'avance vers l'ternit qui n'aura pas de fin ou revient sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous est accord dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y vertuer vers ce qui nous parat tre le mieux et d'y demeurer hroquement convaincus que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre. VI Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est nullement ncessaire que nous ayons rponse tout. Que l'Univers ait trouv sa conscience, la trouve un jour ou la cherche ternellement, il ne saurait exister pour tre malheureux et souffrir, non plus dans son ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un point, c'est mme chose que torturer les mondes; et s'il torture les mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort mme, o nous prenons place, nous protge; car nous ne sommes que de l'infini. Il tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle, son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystres. Nous y participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui chappe; il n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous remplit, nous traverse de tous cts. Dans l'espace et le temps, et dans ce qui, par del l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le reprsentons et le rsumons tout entier avec toutes ses proprits et tout son avenir; et si son immensit nous effraie, nous sommes aussi effrayants que lui-mme. Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient qu'phmres, et rien n'importe qui n'est pas ternel. Il est possible, bien qu'assez incomprhensible, que des parties se trompent et s'garent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois durables et ncessaires; car il aurait port cette loi contre lui-mme. Aussi bien est-il et doit-il tre sa propre loi et son unique matre; sinon la loi ou le matre auquel il devrait obir serait seul l'Univers, et le centre d'un mot que nous prononons sans pouvoir en saisir l'tendue serait simplement dplac. S'il est malheureux, c'est qu'il veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous parat fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules lois possibles puisqu'elles sont ternelles; ou, plus humblement, c'est qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point. VII Il faut donc que tout finisse ou peut-tre que tout soit dj, sinon dans le bonheur, du moins dans un tat exempt de toute souffrance, de toute inquitude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquitude et de malheur? Mais il est puril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de l'infini. L'ide que nous avons du bonheur et du malheur est si spciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dpasse pas notre taille et tombe en poussire ds que nous la sortons de sa petite sphre. Elle provient entirement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits pour apprcier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au rebours et se rjouir de ce qui les peine. Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William Crookes, o l'illustre savant dmontre qu'aux yeux d'un homme microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de la nature se trouverait dmenti; tandis que des forces que nous ignorons peu prs, telles que la tension superficielle, la capillarit, les mouvements Browniens, deviendraient prpondrantes. Il se promnerait, par exemple, sur une feuille de chou, l'heure de la rose, et la voyant constelle d'normes globes de cristal, il en conclurait que l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A quelques pas de l, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce mme corps, au lieu de s'lever, parat s'incliner partir du bord, en une immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y jeter une de ces normes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il verrait celle-ci creuser la surface du liquide une sorte de lit et y flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expriences et de mille autres qu'il pourrait faire, des thories diamtralement contraires celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de mme dans l'hypothse de William James, o il s'agit d'altrations possibles dans le sens de la dure. Supposons-nous capables, dans l'espace d'une seconde, de noter distinctement dix mille vnements au lieu de dix, comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le mme nombre d'impressions, elle pourrait tre mille fois plus courte. Nous vivrions moins d'un mois et, par exprience personnelle, ne saurions rien du changement des saisons. Si nous tions ns en hiver, nous croirions l't comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la priode carbonifre. Les mouvements des tres organiss seraient si lents que nous ne les verrions pas et ne les connatrions que par induction. Le soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothse et supposons un tre n'ayant que la millime partie des sensations que nous avons dans un temps donn; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les ts et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons et les autres plantes croissance rapide surgiraient si brusquement qu'elles lui apparatraient comme des productions instantanes; les plantes annuelles s'lveraient et tomberaient, sans relche, pareilles aux bouillons d'une source minrale. Les mouvements des animaux seraient aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un mtore en laissant derrire lui une trane de flammes, etc. Qui nous dit que rien de pareil n'existe dans le monde animal? VIII Nous ne croyons voir sur notre tte que catastrophes, morts, tourments et dsastres, nous frissonnons la seule pense des grands froids et des formidables et noires solitudes interplantaires et nous nous imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux que nous parce qu'ils se glacent, se dsagrgent, se heurtent et se consument en d'indicibles flammes. Nous en infrons que le gnie de l'Univers est un tyran atroce, en proie une monstrueuse dmence, qui ne se complat qu'au supplice de soi-mme et de tout ce qu'il porte. A des millions d'toiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes que notre soleil, des nbuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prtons notre sensibilit d'un instant, le petit agencement phmre de nos nerfs; et nous sommes convaincus que la vie doit tre impossible ou pouvantable en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il serait bien plus sage de nous dire qu'il et suffi d'un rien, de quelques papilles de plus ou de moins sur notre piderme, de quelques ramifications dplaces dans l'oeil et l'oreille, pour que la temprature, le silence et les tnbres de l'espace devinssent un printemps dlicieux, une musique inoue, une lumire divine. Rien n'est trop merveilleux pour tre vrai, a dit Faraday. Il serait bien plus raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons voir sont la vie mme, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses ftes de la matire et de l'esprit, auxquelles la mort, cartant enfin nos deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientt de prendre part. A chaque monde qui se dissout, s'teint, s'miette, se consume ou qu'un autre monde rencontre et pulvrise, c'est une exprience magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et peut-tre un bonheur inconnu puis mme l'inpuisable inattendu. Qu'importe qu'ils glent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent, se poursuivent ou se fuient; la matire et l'esprit, quand ils ne sont plus runis par le mme hasard misrable qui les joignit en nous, se doivent rjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et renaissance, dpart dans l'inconnu peupl d'admirables promesses et peut-tre pressentiment de quelque ineffable arrive... CHAPITRE XII CONCLUSIONS I Afin de garder de tout ceci une image plus vive et un souvenir plus prcis, embrassons d'un dernier coup d'oeil le chemin parcouru. Nous avons cart, pour les motifs que nous avons dits, les solutions religieuses et l'anantissement total. L'anantissement est matriellement impossible; les solutions religieuses occupent une citadelle sans portes ni fentres o la raison humaine ne pntre point. Vient ensuite l'hypothse de la survivance de notre moi, dlivr de son corps, mais gardant pleine et intacte conscience de son identit. Nous avons vu que cette hypothse, en ses strictes limites, n'est que fort peu probable et mdiocrement dsirable, bien que, par l'abandon du corps, source de tous nos maux, elle semble moins redoutable que notre existence actuelle. D'autre part, ds qu'on essaye de l'tendre ou de l'lever, afin qu'elle paraisse moins barbare ou moins nave, on rejoint l'hypothse de la conscience universelle ou de la conscience modifie, qui, avec celle de la survivance sans aucune espce de conscience, ferme le champ toutes les suppositions et puise ce que l'imagination peut prvoir. La survivance sans aucune espce de conscience quivaudrait pour nous l'anantissement pur et simple et, par consquent, ne serait pas plus redoutable que celui-ci, c'est--dire qu'un sommeil sans rve et sans rveil. L'hypothse est, sans contredit, plus acceptable que celle de l'anantissement, mais prjuge de faon trs tmraire les questions de la conscience universelle et de la conscience modifie. II Avant de rpondre celles-ci, il faut choisir son Univers, car nous avons le choix. Il s'agit de savoir de quelle manire nous envisagerons l'infini. Sera-ce l'infini immobile, immuable, de toute ternit parfait et son apoge et l'Univers sans but que doit, l'extrme pointe de nos penses, concevoir notre raison? Croyons-nous qu' notre mort, l'illusion de mouvement et de progrs que nous voyons du fond de cette vie s'vanouira brusquement? Il est invitable, alors, qu' l'instant de notre dernier soupir, nous serons absorbs dans ce que, faute de mieux, nous appelons la conscience universelle. Au contraire, sommes-nous persuads que la mort nous rvlera que l'illusion ne se trouve pas dans nos sens, mais dans notre raison, et qu'en un monde incontestablement vivant, malgr l'ternit antrieure notre naissance, toutes les expriences n'ont pas t faites, c'est--dire que le mouvement et l'volution continuent et ne s'arrteront nulle part ni jamais; il nous faudra ds lors admettre la conscience modifie ou progressive. Les deux aspects, au fond, sont galement inintelligibles, mais dfendables, et, bien qu'inconciliables, s'accordent sur un point, savoir que la douleur sans terme et le malheur sans esprance en sont galement et jamais exclus. III L'hypothse de la conscience modifie n'exige pas la perte de la petite conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque ngligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est naturellement impossible d'tayer cette hypothse de preuves satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les prcdentes. S'il tait permis de parler de vraisemblance, quand notre seule vrit est que nous ne voyons pas la vrit, elle est la plus vraisemblable des hypothses d'attente, et ouvre de magnifiques portes aux rves les plus plausibles, les plus varis et les plus sduisants. Notre moi, notre me, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mmes, retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il doit avoir vcues depuis les millnaires qui n'eurent pas de commencement? Continuera-t-il de s'accrotre en s'assimilant tout ce qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millnaires qui n'auront pas de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant, dans des rgions invisibles notre oeil, une existence de plus en plus haute et heureuse, comme le veulent les thosophes et les spirites? Ira-t-il vers d'autres systmes plantaires, migrera-t-il en d'autres mondes dont nos sens ne souponnent mme pas l'existence? Tout semble permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrter l'essor. Nanmoins, ds qu'il s'aventure trop loin dans les espaces d'outre-tombe, il se heurte d'tranges obstacles et s'y brise les ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas ternellement tel qu'il tait l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer qu' un moment donn il s'arrte, cesse de s'tendre et de s'lever, atteigne sa perfection et sa plnitude, pour n'tre plus qu'une sorte d'pave immuable en suspens dans l'ternit et une chose finie dans tout ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et vritable mort; et d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme une vie et une intelligence sans gales, ct desquelles celles que nous possdons ici-bas ne pseraient mme pas ce que pse une goutte d'eau en face de l'Ocan ou un grain de sable en contrepoids d'une chane de montagnes. En un mot, ou nous croyons que notre volution s'arrtera un jour; et c'est une fin incomprhensible et une sorte de mort inconcevable; ou nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et ds lors, tant infinie, elle prend tous les caractres de l'infini et doit se perdre et se confondre en lui. C'est du reste quoi aboutissent la thosophie, le spiritisme et toutes les religions o l'homme, dans son bonheur suprme, est absorb par Dieu. Et c'est encore une fin incomprhensible, mais du moins c'est la vie. Et puis, incomprhensible pour incomprhensible, aprs avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre l'une ou l'autre nigme, jetons-nous de prfrence dans la plus vaste et partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et aprs laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent chaque tape et les rponses sont toujours diffres. Et questions et rponses nous mnent au mme abme invitable. Puisqu'il faut tt ou tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous arrive dans l'intervalle, nous intresse sans nul doute, mais ne nous retient pas, n'tant pas ternel. IV Nous voici donc devant le mystre de la conscience universelle. Bien que nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se replierait sur soi pour se sentir, par consquent se dfinir et se sparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le dclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les ralits et impossibilits que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous avons l'ide, il est vident que nous nous y trouverons et y prendrons part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque nous ne pouvons tre ailleurs. Et cette conscience ou cette chose o nous nous trouverons, ne pouvant tre malheureuse, puisqu'il est impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini o nous serons lancs n'a aucune espce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au bonheur ternel. V Voil, je pense, peu prs, ce qu'il est permis d'affirmer, pour l'instant, l'me inquite devant l'espace insondable o la mort va bientt la jeter. Elle y peut esprer tout ce qu'elle y rvait; elle y craindra peut-tre moins ce qu'elle y redoutait. Si elle prfre demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothses que j'ai exposes de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on retrouve au fond de chacune d'elles: savoir que l'infini ne saurait nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait ternellement le moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut arracher de soi, et partant tout lui-mme. Je n'ai rien ajout tout ce qu'on savait. J'ai simplement tent de sparer ce qui peut tre vrai de ce qui certainement ne l'est point; car, si l'on ignore o se trouve la vrit, on apprend nanmoins connatre o elle ne se trouve pas. Et peut-tre, en recherchant cette introuvable vrit, aurons-nous accoutum nos yeux percer, en la regardant fixement, l'pouvante de la dernire heure. Il reste sans nul doute, dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et d'clat. Mais n'esprons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le mot qui mette un terme nos incertitudes. Il est au contraire fort probable que personne en ce monde, ni peut-tre dans l'autre, ne dcouvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on rflchisse, il est trs heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement nous rsigner vivre dans l'incomprhensible, mais nous rjouir de n'en pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'nigmes impntrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionn notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irrparables. L'inconnu et l'inconnaissable sont et seront peut-tre toujours ncessaires notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas mon pire ennemi, sa pense ft-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, d'tre ternellement condamn habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel, tant homme, il aurait commenc comprendre quelque chose. TABLE DES CHAPITRES Notre injustice envers la mort 1 L'anantissement 33 La survivance de la conscience 39 L'hypothse thosophique 67 L'hypothse no-spirite. Les apparitions 77 Les communications avec les morts 85 La correspondance croise 131 La rincarnation 147 Le sort de la conscience 179 Les deux aspects de l'infini 203 Notre sort dans ces infinis 229 Conclusions 257 B--8844.--L.-Impr. run., 7, rue Saint-Benot, Paris. End of the Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck License: Share Alike