Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) L'ILLUSTRE CORSAIRE, TRAGICOMEDIE DE MAIRET. A PARIS, Chez AUGUSTIN COURB, Imprimeur & Libraire de Monseigneur Frere du Roy, dans la petite Salle du Palais, la Palme. M. DC. XXXX. _Avec Privilege de sa Majest._ A MADAME, MADAME LA DUCHESSE D'ESGUILLON. MADAME, Il est constant que je vous ay des obligations infinies, & constant aussi que vostre Merite est infiniment au dessus de tous les Eloges que luy pourroit donner une plume comme la mienne; l'une & l'autre de ces veritez connus, vous doit faire croire aisment, que dans la libert que je prends de vous adresser cette Epistre, je recherche bien moins la gloire de vous loer, que je n'vite la honte d'estre blasm d'ingratitude; quoy qu' dire vray, si j'en avois recevoir le reproche, je l'attendrois plustost de la bouche de mes ennemis, que de celle de vostre Grandeur, tant pource que sa Vertu ne fut jamais solicite par ces lasches motifs d'interest, ou de vanit, qui font agir la plus-part de ceux qui sont en puissance d'obliger, que pource qu'il luy souvient rarement des graces qu'elle a conferes, soit que la quantit ne luy permette pas d'en tenir compte, ou soit par un talent de memoire tout particulier, laquelle ne luy manque jamais aux moindres occasions de faire du bien, & qui semble s'vanour immediatement apres le bienfait. Pleust Dieu, MADAME, que les puissances de mon esprit fussent d'aussi grande estendu que celles de ma volont; il y a long-temps que des preuves extraordinaires de tous les deux ensemble, vous auroient pour le moins asseure que de toutes les qualitez qui regardent les bonnes moeurs, je n'en ay point de plus entiere, ny qui revienne davantage la naturelle disposition de mon ame, que celle de la Reconnoissance. Mais il est vray que malgr les continuelles solicitations de mon Zele & de mon devoir, j'ay tousjours est retenu par la crainte de vous les tesmoigner de mauvaise grace; estimant qu'en matiere de remercimens & de loanges, un silence respectueux sied beaucoup mieux, qu'un Panegyrique imparfait, & qu'une action de graces qui n'est pas bien proportionne la grandeur de son sujet. J'ay conceu neantmoins, & dispos le dessein d'une occupation d'esprit, aussi considerable pour la noblesse de sa matiere, que pour la longueur de son travail; C'est l que ma Muse s'efforcera de tout son pouvoir de reconnoistre comme elle doit, la generosit de ceux qui l'ont oblige, & que par une raisonnable difference des Bien-faicteurs & des Bien-faits, elle aura soin de relever avec ordre & mesure, le merite des uns & des autres: Jugez, MADAME, si le rang que vous tenez en son estime, ne luy doit pas estre une regle, comme vous une asseurance, de celuy qu'elle vous donnera dans son Ouvrage; En attendant treuvez bon, s'il vous plaist, qu'elle vous presente cettui-cy, qui fut assez heureux pour paroistre Ruel avec une particuliere approbation de son Eminence; Je mets plustost cette circonstance pour luy donner quelque recommandation aupres de vostre Esprit, que pour satisfaire la vanit du mien: Il est vray que si quelque chose me pouvoit rendre vain jusques l'excez, ce seroit infailliblement l'estime d'un si grand Homme, qui m'en peut honnorer quelque jour en consequence de la vostre; mais c'est un bien o je n'oserois jamais pretendre, puis qu'il faudroit necessairement le meriter, il me suffira donc de ceux que l'on peut acquerir force de les souhaiter & de les demander ardamment; C'est en ce rang que je mets l'honneur de vostre bien-veillance, & la permission de me dire avec respect, MADAME, De vostre Grandeur, Le tres-humble, tres-obessant & tres-oblig serviteur, MAIRET. ADVERTISSEMENT. _Comme 'a tousjours est mon opinion en suite de celle du Philosophe, que l'Invention est la plus noble & la plus excellente qualit du vray Pote, je me suis pour le moins efforc de m'en servir utilement en toutes les Pieces que j'ay donnes au Theatre; de l vient que je ne feray jamais difficult de changer ny de multiplier les plus notables Incidents d'un Sujet connu, pourveu que cette ingenieuse libert ne serve pas seulement beaucoup l'Embellissement ou la Merveille, mais encore la Vray-semblance du Pome, laquelle je fay profession de m'attacher sur toutes choses, & plustost mesme qu' la Verit; estimant apres le premier Maistre de l'Art, que le vray-semblable appartient proprement au Pote, & le veritable l'Historien. C'est ainsi qu'avec une hardiesse qui passe au del de l'Histoire, j'introduis Octavie dans la Tragedie de Marc Antoine, & que par une autre qui va mesme contre l'Histoire, je fais mourir Massinisse sur le corps de Sophonisbe, ayant voulu redresser & embellir le naturel de ce Heros par une action qu'il ne fit pas la verit, mais qu'il devroit avoir faite. En un mot, cette premiere partie du bon Pote m'est tellement recommandable, que je n'ay jamais trait de Sujet si riche & si remply de luy-mesme, o ma Muse n'ayt adjoust, bien ou mal, beaucoup du sien. Je me suis mesme tant hazard, que d'en produire quelques-uns qui sont purement du travail de mon Imagination; & si l'on prend la peine de bien considerer ce dernier, on trouvera je m'asseure que l'Invention en est tout fait extraordinaire, & qu' force d'Art & de soin je n'ay pas trop mal appuy jusques aux moindres Incidents, qui font le Vray-semblable & le Merveilleux de ct Ouvrage. Au reste je ne doute point que les extravagances de Tenare, & les choses que les autres disent cause de luy, ne desplaisent d'abord ceux qui ne distinguent point la nafvet d'avec la bassesse; mais ils considereront, s'il leur plaist, que c'est un Personnage qui contrefait le ridicule, & dont la grace consiste plustost en celle de l'habillement & de l'action, qu'en la beaut des Vers ny des Sentimens. Enfin c'est un Sujet grave & serieux, dont je me suis propos de conduire les Advantures leur fin, par des moyens Comiques & plaisans, sans m'esloigner jamais des regles de la Fable ny de la Scene, ou du Theatre & du Roman, pour m'accommoder aux termes & l'intelligence du Peuple nostre bon Amy._ A MADAME LA DUCHESSE D'ESGUILLON Sonnet. Vous qui par les attraits d'une extrme beaut Rangez les plus grands Coeurs vostre obessance, Et qui par les effets d'une extrme bont Forcez les plus ingrats la reconnoissance. Miracle de Vertu, d'Honneur, de Piet, Qui joignez le Merite l'heur de la Naissance, La Moderation la Prosperit, Et par les seuls Bien-faits monstrez vostre Puissance, C'est par vostre Faveur que l'Invincible ARMAND, D'un regard tout ensemble, & propice, & charmant, A relev l'Espoir de ma bonne Fortune. Ainsi quelque tempeste o la jette le Sort, Son Illustre PILOTE est si cher NEPTUNE, Que luy-mesme aura soin de la conduire au Port. MAIRET. Privilege du Roy. Louis par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nos amez & feaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans, & tous autres de nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra, Salut. Nostre bien am Augustin Courb, Libraire Paris, nous a fait remonstrer qu'il desireroit imprimer, _Une Tragicomedie intitule, L'Illustre Corsaire, compose par le Sieur de Mairet_, s'il avoit sur ce nos Lettres necessaires, lesquelles il nous a tres-humblement suppli de luy accorder: A CES CAUSES, nous avons permis & permettons l'exposant d'imprimer, vendre & debiter en tous lieux de nostre obessance la Tragicomedie, en telles marges, en tels caracteres, & autant de fois qu'il voudra, durant l'espace de sept ans entiers & accomplis, compter du jour qu'elle sera acheve d'imprimer pour la premiere fois; & faisons tres-expresses defenses toutes personnes de quelque qualit & condition qu'elles soient, de l'imprimer, faire imprimer, vendre ny distribuer en aucun endroit de ce Royaume, durant ledit temps, sous pretexte d'augmentation, correction, changement de tiltre, ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce soit, peine de quinze cens livres d'amende, payables sans deport par chacun des contrevenans, & applicables un tiers nous, un tiers l'Hostel-Dieu de Paris, & l'autre tiers l'exposant, de confiscation des exemplaires contrefaits, & de tous despens, dommages & interests; condition qu'il en sera mis deux exemplaires en nostre Bibliotheque publique, & une en celle de nostre tres-cher & feal le Sieur Seguier, Chancelier de France, avant que l'exposer en vente, peine de nullit des presentes: du contenu desquelles nous vous mandons que vous fassiez jour plainement & paisiblement l'exposant, & ceux qui auront droict d'iceluy, sans qu'il leur soit fait aucun trouble ny empeschement. Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou la fin du livre un bref extraict des presentes, elles soient tenus pour deement signifies, & que foy y soit adjouste, & aux copies d'icelles collationnes par l'un de nos amez & feaux Conseillers & Secretaires, comme l'original. Mandons aussi au premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'execution des prsentes tous exploits necessaires, sans demander autre permission: Car tel est nostre plaisir, nonobstant opposions ou appellations quelconques, & sans prejudice d'icelles, clameur de Haro, chartre Normande, & autres Lettres ce contraires. Donn Paris le vingt-troisiesme de Febvrier, l'an de grace mil six cens trente-neuf, & de notre regne le vingt-neufiesme. Sign, Par le Roy en son Conseil, CONRART. Les exemplaires ont est fournis, ainsi qu'il est port par le Privilege. _Achev d'imprimer le 10. jour de Febvrier 1640._ LES ACTEURS. LEPANTE, Prince de Sicile, & Amant d'Ismenie. EVANDRE, Medecin. DORANTE, Prince de Provence, & frere d'Ismenie. LYPAS, Roy de Ligurie. ARGANT, } Corsaires. TENARE, } ERPHORE, Confident de Lypas. ISMENIE. ARMILLE, Dame d'honneur d'Ismenie. FELICE, } Filles d'honneur d'Ismenie. CELIE, } La Scene est Marseille. L'ILLUSTRE CORSAIRE, TRAGICOMEDIE ACTE I SCENE PREMIERE. LEPANTE, EVANDRE. EVANDRE. O! merveille incroyable, ! bien inesper, Quoy c'est vous que tant d'yeux ont si long-temps pleur? Vous mon Roy dont l'absence, ou la mort pretendu A de vostre maison l'esperance perdu, Et de qui le retour va purger nos pas Des monstres estrangers qui les ont envahis: O! Ciel que ta sagesse en miracles feconde Conduit heureusement les fortunes du monde! LEPANTE. Evandre, mettez fin vostre estonnement, Et me dites pourquoi, depuis quand, & comment On a creu si long-temps qu'Ismenie estoit morte? EVANDRE. Sire, cette advanture arriva de la sorte: Mais quelque authorit que vous ayez sur moy, Comme mon bien-faicteur, mon Seigneur & mon Roy, Vous ne sauriez jamais cet estrange mystere N'estoit que vostre honneur vous oblige a le taire: Je ne vous diray point le trouble qui suivit La nuict pleine d'horreur que le sort vous ravit, Ny le dueil de la Cour, ny celuy de la ville Apres qu' vous treuver tout soin fut inutile, Certes quand la Provence eust ses Princes perdus, On n'eust pas plus de cris dans Marseille entendus, Les plaintes de vos gens, & de vos domestiques Ne se distinguoient pas d'avecques les publiques, Tout chacun afflig d'une extreme douleur Plaignoit galement cet extreme malheur: Mais pour comble d'ennuis cette jeune Princesse Receut vostre disgrace avec tant de tristesse, Qu' la fin son esprit si grand & si bien fait, Apres s'estre gar, se perdit tout fait, Jamais dans ces transports n'ayant dit autre chose Sinon, Lepante est mort, & nous en sommes cause. Le feu Prince Iolas qui m'avoit donn Vostre pere & mon Roy le vaillant Prytan, A travers la noirceur de sa melancolie Descouvre le premier sa naissante folie, S'advise incontinent de m'envoyer querir Pour voir si par mon art je la pourrois guerir: Mais ayant peu d'espoir du salut de sa fille, Pour couvrir en tout cas l'honneur de sa famille, Il fait courre le bruit qu'elle est au monument, Ce que l'on croit par tout d'autant plus aysement Que pour faciliter cette fourbe funeste J'asseure en Medecin qu'elle est morte de peste: Car comme chacun sait, c'est un mal que souvent Apporte dans nos ports le traficq du Levant, Et dont cette Cit populeuse & marchande Reoit quasi tousjours une perte assez grande; Que le Prince dessein avoit choisi la nuit Pour la faire inhumer & sans pompe & sans bruit. LEPANTE. Donc personne que vous ne savoit l'artifice? EVANDRE. Non, Seigneur, hors Zerbin, ma femme, & la nourrice, L'entreprise entre nous se mesnagea si bien Que tous ses autres gens n'en dcouvrirent rien; J'avois dans la Provence une terre assez belle, J'abandonne la Cour, je fais maison nouvelle, Et par l'ordre du Pere y meine avecque moy Sa fille, la nourrice, & son homme de foy: L pour sa guerison mes soins continuerent Tant qu'au bout de deux ans ses maux diminuerent, J'en advertis le Prince, il accourt promptement, Et remarquant en elle un peu d'amendement Vint plus souvent depuis dans nostre solitude Sans suitte, & sous couleur d'y vacquer l'estude; Car d'un soin curieux les Astres observant, On sait assez par tout qu'il y fut tres-savant, Enfin, apres neuf ans, cette fille cherie Retourne avec son pere absolument guerie, Et r'entre dans Marseille avec un appareil, Comme en resjoissance, en beaut nompareil; Mais le pauvre Seigneur d'une fin naturelle Quitta bien-tost apres sa dpoille mortelle; Ma femme, la Nourrice, & Zerbin en six mois, Pour me laisser tout seul, le suivirent tous trois. LEPANTE. Et le peuple indiscret sait-il cette advanture? Ou s'il croit que les morts quittent la sepulture? EVANDRE. Nullement. LEPANTE. Que fit donc ce Prince ingenieux? EVANDRE. Par un nouveau mensonge il excuse le vieux, Dit qu'il avoit connu, par le moyen des Astres, Qu'elle estoit reserve d'estranges desastres, Si durant tout le temps qu'il jugeoit malheureux Par les mauvais aspects d'un Astre dangereux Cette jeune beaut n'vitoit sa disgrace Dans l'estat inconnu d'une fortune basse, Mesme quand Ismenie eut ses premiers beaux jours; (Car ses debilitez n'ont pas dur tousjours.) LEPANTE. Non. EVANDRE. Non, deux ans ou plus elles furent gales; Mais depuis son esprit eut de bons intervales, Quand, dis-je elle voulut qu'on luy rendist raison D'une si solitaire & longue prison, Chacun separment luy dit la mesme chose, Et par cette responce elle eut la bouche close; Puis d'un ressouvenir qui la fit souspirer: C'est trop tard, ce dit-elle, & se prit pleurer; Mais ce que je voy vous en faites de mesme. LEPANTE. Ah! divine Beaut, que mon audace extreme Nous a portez tous deux d'extrmes malheurs, Et que tu dois har la cause de tes pleurs. EVANDRE. Sire, laissant part ce secret que j'ignore, Tout mort que l'on vous croit, elle vous ayme encore. LEPANTE. Helas! fidelle Evandre, il est bien mal-ays Que son juste courroux soit si-tost apais, C'est trop peu de dix ans remettre une offence Qui veut un siecle entier d'austere penitence. EVANDRE. Croyez qu'elle vous garde un reste d'amiti. LEPANTE. Dites que mon destin excite sa piti; N'importe, tout hasard, il faut que je la voye; Mais j'attens de vous seul cette derniere joye. EVANDRE. Et bien allons au Temple, elle y pourra venir. LEPANTE. Non, ce n'est pas assez, je veux l'entretenir. EVANDRE. Escrivez-luy plustost, & j'ose vous promettre Que de ma propre main elle aura vostre lettre. LEPANTE. Quand je luy serois cher (ce que je ne croy pas) Sans doute estant promise au puissant Roy Lypas, Pour derniere faveur elle me feroit dire Qu'elle plaint mon destin, mais que je me retire; Ou si de luy parler j'ay l'adresse & le temps, Je puis venir bout de ce que je pretens, A quoy la vive voix agira d'autre sorte Que le simple entretien d'une escriture morte, Trouvez donc les moyens de me la faire voir. EVANDRE. Sire, je le feray si j'en ay le pouvoir; Car, comme vous savez, la chose est difficile, Et l'on vit en Provence autrement qu'en Sicile. SCENE II. ARGANT, TENARE, cherchans Lepante. TENARE. C'est luy-mesme advanons. EVANDRE. Mais voicy deux Marchands Qui viennent droit nous grands pas aprochants. LEPANTE. Ce sont deux de mes Chefs, d'entre tous nos Corsaires Les plus honnestes gens, & les plus necessaires, Tous deux mes vrays amis, & qui ns mes subjets Savent seuls ma fortune, & mes hardis projets. Et bien Argant? ARGANT. J'ay fait les choses ordonnes, Et les commissions que vos m'aviez donnes. LEPANTE A t'on pris le signal qui vous doit advertir, Et la lettre? ARGANT. Oy, Seigneur, je n'ay plus qu' partir. LEPANTE. Partez donc, employez les rames & les voiles; Et ds que le Soleil fera place aux Estoiles Faites venir la flotte, & si j'en ay besoin Nos feux vous l'apprendront, ou vous serez bien loin. EVANDRE. Eh! Dieux, voulez-vous donc mettre la ville en cendre? LEPANTE. Non, non, ne craignez rien, cher & fidelle Evandre, C'est un signal donn pour me mettre en estat D'empescher au besoin un injuste attentat, C'est un frain que j'apporte la supercherie Dont me pourroit user le Roy de Ligurie. EVANDRE. De faict craignant pour vous cet indigne rival, J'ay creu que vous servir estoit vous faire mal, Et difficilement pourriez-vous m'y contraindre, Si vos precautions ne m'empeschoient de craindre; Je ne voy qu'un mestier, encor bas & honteux Qui nous puisse estre propre contenter vos voeux. LEPANTE. Quoy, servir, mendier, se trainer dans la fange, Dites, je suis tout. TENARE. Que l'Amour est estrange, EVANDRE. Il faut faire le fou. LEPANTE. Ce mestier ne vaut rien. TENARE. Non, trop de gens le sont, & trop peu le font bien. EVANDRE. Connoissant vostre coeur, je n'ay point fait de doute Qu'il ne vous dgoustast. LEPANTE. La suitte m'en dgouste Tenare esloignez-vous: Cette indiscretion Luy seroit un tableau de son affliction, Et luy representer sa foiblesse passe, N'est-ce pas ses yeux la traiter d'insense? EVANDRE. Dieux! elle ne croit pas l'avoir jamais est, Son frere seulement ne s'en est point dout; Et si je n'avois sceu que la chose vous touche, Elle seroit encore sortir de ma bouche: Non, non, cela prs faites ce que j'ay dit, Par cette invention, mon art & mon credit Vous feront seurement aprocher Ismenie. LEPANTE. Et si quelqu'un des miens me tenoit compagnie? EVANDRE. Tout comme il vous plaira, soyez un ou deux fous, Je vous introduiray. LEPANTE. Tenare aprochez-vous. TENARE. Seigneur que vous plaist-il? LEPANTE. Il faut, mon cher Tenare, Que vostre belle humeur aujourd'huy se declare. TENARE. Sire, c'est trop d'honneur & de gloire pour moy D'adjuster mon humeur celle de mon Roy. LEPANTE. A ce geste niais, ce ris & ce visage, Jugez s'il saura faire un second personnage? EVANDRE. Je croy que ce mestier luy sera fort ais; Car naturellement je l'y voy dispos. TENARE. (Evandre est Medecin.) Avec les qualitez que le vostre demande La disposition y seroit bien plus grande. EVANDRE. Grand mercy: cet esprit qui n'est pas des plus sots, TENARE. Fort bien. EVANDRE. A mon advis dira quelques bon mots: Mais raillerie part, il est bon, ce me semble De concerter icy nostre jeu tous ensemble. TENARE. Quoy n'est-on pas d'accord que nous ferons les fous? EVANDRE. Oy, mais il faut savoir le naturel de tous. LEPANTE. Le mien est serieux, triste, & melancolique. EVANDRE. Et le sien? LEPANTE. Il est propre quoy que l'on l'aplique TENARE. Oy, je suis propre tout, c'est un bon-heur que j'ay. EVANDRE. Vous ferez donc le triste, & luy fera le gay. LEPANTE. Sur tout que nostre jeu, si la chose est possible, Soit en particulier, la presse m'est nuisible. EVANDRE. Si Madame n'est seule, asseurez-vous au moins Que vostre Comedie aura peu de tesmoins; Ost le Roy Lypas, qui rarement la quite, La Cour est dans sa chambre extremement petite. LEPANTE. Et Dorante? EVANDRE. Il chassoit, on l'attend aujourd'huy. LEPANTE. L'intelligence est grande entre Lypas & lui? EVANDRE. Vrayment je ne croy pas, il montre bon visage; Mais il fait regret ce triste mariage. LEPANTE. Pourquoy le fait-il donc? EVANDRE. Il est vray qu'aysment Il pouvoit l'empescher en son commencement; Mais la chose depuis, par son peu de conduite, A pris un cours trop long, & de trop grande suite: Car sans difficult c'est un Prince loyal, Un naturel sans fard, un courage Royal, Bon, juste, liberal, en un mot heroque; Mais qui ne passe point pour un grand Politique; Ce n'est pas un esprit extremement adroit, Prevoyant, entendu, ny tel qu'il le faudroit Pour se dbarrasser d'une semblable affaire. LEPANTE. Je dirois nettement que je n'en veux rien faire. EVANDRE. Il le diroit en vain, puisque la loy du sort Abandonne le foible la mercy du fort; Il craint que ce Tyran, injuste sur tous autres, N'usurpe ses Estats, comme il a fait les vostres. LEPANTE. Bien, bien, il les rendra, le temps en est venu: Mais ne pensez-vous pas que je sois reconnu, Evandre? EVANDRE. Non, Seigneur, vous ne le sauriez estre, Puis qu'Evandre lui-mesme a p vous mconnestre; Quand vous fustes perdu vous n'aviez que vingt ans, Et le changement d'air, la fatigue & le temps Vous ont chang depuis avec tout l'advantage Qui peut faire admirer un Heros de vostre ge: Vous-vous verrez tantost dans mon Estude peint En ce premier clat de jeunesse & de teint: Mais que vous avez bien une faon plus mle, Et qui sent beaucoup mieux sa personne Royale. TENARE. Il est vray que dix ans font un grand changement. LEPANTE. Et puis l'opinion y fait estrangement, On me croit mort par tout, & sur cette creance Je puis voir Ismenie avec toute assurance, A qui je veux pourtant, si tantost je le puis, Donner juste sujet d'apprendre qui je suis. EVANDRE. Venez donc dans ma chambre afin de vous instruire, En attendant de moy le temps de vous produire. LEPANTE. Et comment ferez-vous? EVANDRE. Laissez-m'en le soucy, Une Dame d'honneur que nous avons icy, A qui le Roy Lypas donne & promet sans cesse, Luy rendra cet office auprs de la Princesse, Je veux qu'elle vous serve en cette occasion, Et qu'elle contribu sa confusion. SCENE III. ISMENIE, CELIE. ISMENIE. Page, dites au Roy qu'il m'excuse de grace, Que tantost, s'il luy plaist, au retour de la chasse, Il ne tiendra qu' luy de m'en venir parler; Mais qu' mon grand regret je n'y saurois aller. Au moins pour tout le jour me voila dcharge Du pesant entretien dont il m'eust afflige. CELIE. Oy, mais le conviant de venir ce soir, C'est jusques minuit qu'il nous le faudra voir. ISMENIE. Il sera bien grossier s'il ne prend ma responce Plustost pour un refus que pour une semonce. CELIE. Il sera ce qu'il est jusques au dernier point, Mesme le coeur me dit qu'il ne chassera point, Je croy que vostre Altesse est trop infortune Pour avoir en sa vie une bonne journe. ISMENIE. Qu'il est bien vray, Celie, & que depuis dix ans J'ay donn peu de treve mes regrets cuisans; Que j'ay souffert de maux, & que l'on m'en prepare En me sacrifiant ce Prince barbare, Insuportable en tout, comme en tout imparfait, Et pour qui le bon sens n'a jamais est fait: A quoy de mes malheurs l'aveugle connoissance Que vous donna vostre art au poinct de ma naissance, Savant Prince Yolas? quoy tant de soucy, Si vos precautions ont si mal reussy? Pour destourner de moy ces fieres destines On devoit arrester le cours de mes annes, Et confirmant le bruit que l'on en fit courir Ds mon troisiesme lustre il me falloit mourir, Mon terme eut est court, mais pour le moins ma vie Eust ignor les maux dont elle est poursuivie Ma mort eust prevenu ce que tousjours depuis J'ay souffert de remors, de craintes & d'ennuis, Et l'on verroit encor plein d'honneur & de gloire Ce Phoenix des Amans, si cher ma memoire, Au moins n'eut-il pas eu cette funeste amour Qui me priva de joye en le privant du jour: Dieux! au respect du bien que ce malheur nous oste La satisfaction fut pire que la faute; Vous fustes, cher Lepante, cruel souvenir! Trop prompt m'offencer, & trop vous punir, Vostre indiscretion en toute chose gale Me fut en tous les deux galement fatale: Pourquoy m'offenciez-vous? ou pourquoy l'ayant fait Punissiez-vous sur moy vostre propre forfait? Il valoit mieux laisser vostre audace impunie Que d'en punir Lepante aux despens d'Ismenie, Ce que la passion, indiscrette de soy, Vous fit mal propos entreprendre sur moy; Ce baiser malheureux pris contre ma defence, A toute extremit n'estoit pas une offence, Qu'un long bannissement ou des yeux ou du coeur N'eut encore punie avec trop de rigueur: Helas! mon indulgence en fut cause en partie, Mille fois, mais trop tard, je m'en suis repentie, Mon indiscretion vous fit estre indiscret, Et j'en devrois mourir de honte & de regret; Ma faute est la vostre peu prs comparable, Mais la mort a rendu la vostre irreparable, Mon dueil inconsolable, & mes justes remors Ne vous osteront pas du triste rang des morts. CELIE. Madame, faire ainsi, vostre melancolie N'aura jamais de fin. ISMENIE. Non, discrette Celie, Non certes, que la mort ne nous ait renis. CELIE. Bien donc, que vos regrets ne soient jamais finis, Plustost que par la mort le destin les finisse: Mais voicy ma Compagne. ISMENIE Felice. Et bien, chere Felice, Partira-t'il bien tost? FELICE. Madame le voicy, Il marche sur mes pas. ISMENIE. Que vient-il faire icy? FELICE. Vous fascher. CELIE. Justement. ISMENIE. Mais encor je vous prie. FELICE. Parlons bas, le voicy. ISMENIE. Fust-il en Ligurie. SCENE IV. LE ROY LYPAS, ISMENIE, FELICE, CELIE. LYPAS. Madame, j'estois prest monter cheval Quand un penser douteux que vous-vous treuviez mal, M'a fait venir tout seul en diligence extrme Pour en estre asseur de vostre bouche mesme. ISMENIE. Vray'ment je doy beaucoup vos soins obligeans, Il est vray que tantost j'avois dit mes gens Qu'on ne me verroit point avec mon mal de teste; Mais, Sire, il ne faut pas que cela vous arreste, Allez vous divertir. LYPAS. L'Amant est bien brutal Qui peut se recrer quand son Amante est mal. FELICE. O! la belle sentence. CELIE. Et bien dite. LYPAS. Oy, Madame, Le corps prend trop de part aux souffrances de l'ame, Tant que vous serez mal, je fay serment aux Dieux De ne vous quitter point. ISMENIE. Je me sens desja mieux, Et vostre Majest se donnant moins de peine, J'auray bien-tost perdu ce reste de migraine. LYPAS. Venez donc la chasse, ou je n'en croiray rien. ISMENIE. Vrayment je ne saurois. LYPAS. Mes oyseaux volent bien, Mes Chiens chassent des mieux. ISMENIE. Cette chasse est commune, LYPAS. N'importe elle est plaisante. CELIE. O! Dieux qu'il importune. ISMENIE. En fin plaisante ou non, vous m'en dispenserez, J'iray quelqu'autre jour que vous rechasserez. LYPAS. Pour le moins, du balcon de vostre galerie, Voyez passer ma meute & ma fauconnerie. ISMENIE. Et bien je le feray pour vous rendre content. FELICE. Ma soeur qu'il est fascheux, qu'il est persecutant. CELIE. Il l'est bien tellement, qu'en l'humeur o nous sommes, Il nous feroit har tout le reste des hommes. SCENE V EVANDRE, ARMILLE. ARMILLE. En effect, il est vray que vous avez raison, Et que de sa gayet dpend sa guerison, Tant qu'elle sera triste, elle sera mal saine; Et ce sang eschauff qui cause sa migraine Luy fait mal recevoir les caresses du Roy: Car n'estoit ce chagrin, je ne say pas pourquoy Elle auroit degoust l'hymen & la personne Qui luy met sur la teste une double Couronne, Si bien que par raison d'Estat & de sant Il faut rendre la joye son coeur attrist; Je vay donc de ce pas luy faire prendre envie De voir ceux que j'ay veus, & dont je suis ravie; Car enfin je les treuve extremement plaisans, Pourveu qu'ils ne soient pas de ces fols mal-faisans, De qui l'extravagance est par fois dangereuse. EVANDRE. La leur estant vrayment de nature amoureuse, Il est presumer qu'il n'ont rien de meschant, Outre que je le croy sur la foy du Marchand, Homme de probit, de moyens & d'estime, Depuis trente ans, ou plus, mon hoste & mon intime. ARMILLE. Et le prix, propos, vous l'a-t'il fait savoir? EVANDRE. Travaillez seulement les luy faire voir, S'ils plaisent, le march sera facile faire. ARMILLE. J'y vay donc aporter tout le soin necessaire: Mais venez-y vous-mesme afin de nous ayder Dans le commun dessein de la persuader. EVANDRE. Allons, je le veux bien. La dupe est embarque Pour montrer son credit, par o je l'ay pique, Elle s'en va produire un rival trop expert Pour le contentement de celuy qu'elle sert. Fin du premier Acte. ACTE II. SCENE PREMIERE. ISMENIE, EVANDRE, ARMILLE. ARMILLE. Voila le personnage, & bien que vous en semble? ISMENIE. Je le treuve naf, & plaisant tout ensemble, Puis qu'il m'a fait passer un quart d'heure d'ennuy, Que si l'autre en son genre est aussi bon que luy, C'est un couple d'Esprits de diverse nature Qui font de leur folie une belle peinture; Car l'autre, dites-vous, estant plus serieux Ce meslange d'humeurs doit estre gracieux. EVANDRE. Je croy que le dernier vous plaira davantage; Car ds qu'il se verra dans ce bel equipage Il ne tranchera plus que de principaut. ARMILLE. Comment, quel equipage, o l'a-t'il emprunt? ISMENIE. Quoy, vous oubliez donc que par vostre priere Je luy viens d'envoyer un habit de mon frere, Et qu'il n'a point voulu parestre devant moy A moins d'estre couvert & receu comme un Roy? ARMILLE. Madame, excusez-moy, la chose est si plaisante Que j'en auray long-temps la memoire presente; Mais j'ay creu par ces mots, d'Equipage & de Beau, Qu'on luy dressoit encor quelque appareil nouveau. ISMENIE. Non, il n'a qu'un habit, & son suivant un autre, Pour leur contentement autant que pour le vostre. ARMILLE. Croyez que vostre Altesse en aura du plaisir, Pourveu qu'elle le traite au gr de son desir; Car comme il se croit Prince, il faut qu'elle luy rende, Et reoive de luy les honneurs qu'il demande, Et l'engage sur tout, apres quelques discours A luy faire un narr de ses belles amours. EVANDRE. Oy, c'est d'o sa folie a pris son origine, Son Maistre m'en asseure, & je me l'imagine. ISMENIE. Bien, il sera trait de toutes les faons, Et suivant son humeur, & suivant vos leons. EVANDRE. Ainsi vous en aurez un passe-temps extrme. ISMENIE. Allez donc le haster, & l'amenez vous-mesme. EVANDRE. Ouy, Madame, j'y cours. Tout va bien jusqu'icy. ISMENIE. Mais, Armille, vostre homme a si bien ressy Que nos filles enfin, qui se donnent carriere, Pour mieux le gouverner ont demeur derriere. ARMILLE. Et luy-mesme se plaist les entretenir: Les voicy toutesfois, je les entends venir. SCENE II. ISMENIE, ARMILLE, FELICE. ISMENIE Felice. Nous verrons la fin que Felice & Celie Prendront avec Tenare un grain de sa folie. FELICE. Si par trop de plaisir on prend le mal des fous, Vostre Altesse a raison d'aprehender pour nous, Qui fort bien mon gr nous sommes diverties, Tant de ses questions, & de ses reparties, Comme de ses recits pleins de nafvet, D'amours & de combats qui n'ont jamais est; Au reste il a treuv ma Compagne si belle Que je croy tout de bon qu'il est amoureux d'elle; Elle qui d'autre part y treuve son plaisir Picque tant qu'elle peut son folastre desir, Par tant de complaisance, & tant d'affeterie, Qu' moins d'estre hypocondre, il faut que l'on en rie; Vous allez voir entrer cet Amoureux badin Avec tous les soucis & les choux du jardin, Qu'en forme d'une aigrette elle a mis sur sa tocque. ISMENIE. Elle l'ayme donc bien? FELICE. Vostre Altesse se mocque: Mais je croy, sur ma foy, qu'elle l'ayme en effait Plus que le Courtisan des vostres le mieux fait: Les voicy, je vous prie observons leur entre. SCENE III. CELIE, TENARE bouffonnement vestu. ISMENIE. Ah! Dieux, les beaux soucis. TENARE. C'est une main sacre, Une divine main plus blanche que le lis Qui me les a donnez, attachez & cueillis. ISMENIE. Ce sont donc des faveurs? TENARE. Cela pourroit bien estre. ISMENIE. De grace dites-nous, ou nous faites connestre Le bien-heureux objet dont les charmans appas, Vous ont p rendre sien? TENARE. Cela ne se dit pas. ISMENIE. Du moins promettez-moy que si je vous la nomme Vous l'advorez par signe; TENARE. Oy, foy de Gentil-homme. ISMENIE. Allons donc au conseil, mais nous trois seulement; Celie, entretenez vostre nouvel Amant. TENARE. Je n'ay pas entrepris un mauvais personnage. Ma Reyne, je voy bien que la Princesse enrage De voir que je vous ayme, & suis aym de vous. CELIE, en se mocquant. Je le croy, mon Amant; c'est un Esprit jaloux Qui ne sauroit souffrir qu'on regarde personne, Si ce n'est elle-mesme. TENARE. Il est vray, ma Mignonne: Mais si tu m'aymes bien, ne doute point aussi Que jusqu'au monument tu ne sois mon soucy, Ou plustost mon Jasmin, ma Rose, & ma Pense. CELIE. O! l'adorable pointe, & qu'elle est bien place; Mon Prince, o prenez-vous ces beaux mots, ces douceurs? TENARE. Amour me les suggere, & les neuf doctes Soeurs, Qui laissent rarement une bouche muette. CELIE. Je croy qu'en son bon sens il fut mauvais Pote. SCENE IV. ISMENIE, FELICE, ARMILLE, revenant TENARE. ISMENIE. Enfin, discret Amant, nous l'avons devin, Celie est ce Soleil, cet objet fortun, Cette chere Maistresse, & si digne d'envie, Qui dispose du sort d'une si belle vie, Et dont la gentillesse & les regards charmans Luy font gaigner en vous le Phoenix des Amans. CELIE. C'est en vostre faveur, mon Coeur, que l'on me loue. TENARE. Il est vray. ISMENIE. Dites donc? ARMILLE. Son silence l'advoe; Mais le Seigneur Tenare est adroit en un point, Que pour nous mettre en peine, il ne le dira point. TENARE. Non, chacun en croira ce qu'il en voudra croire. CELIE. Et moy je le veux dire, il y va de ma gloire; Oy, Madame, il est vray, ma grace, ou mon bonheur, Ou plustost tous les deux, m'ont acquis cet honneur; Nos deux coeurs sont bruslez d'une ardeur mutuelle, Qui du moins dans le mien sera perpetuelle. TENARE. Et dans le mien aussi, n'en doutez nullement. FELICE. Je m'estouffe de rire. ARMILLE. Et moy pareillement. ISMENIE. Mais vostre amour, Celie, est estrangement forte, Puis qu'elle vous oblige parler de la sorte; Car encor faudroit-il moderer vostre feu Ou du moins par pudeur le couvrir tant soit peu, CELIE. Cet adorable objet de ma premiere flme En excuse la force, & m'exempte de blme, C'est pour quelque vulgaire & basse affection Qu'il me faudroit avoir cette discretion: Mais quant ce Heros, vostre Altesse elle-mesme En estant bien ayme, avoroit qu'elle l'ayme: On diroit que Nature a fait tous ses efforts A luy former l'esprit aussi beau que le corps; Voyez. FELICE. Il s'adoucit, & luy jette une oeillade. ARMILLE. Il faut, ou que je rie, ou que je sois malade. CELIE. Pour moy je n'en puis plus. ISMENIE. Et bien je vous permets, Et vous commande aussi de l'aymer desormais, Sans que jamais nul autre au change vous invite. TENARE. Ah, ah, ah, me changer, vrayment je l'en dpite; Aussi-tost qu'une Dame a goust mes appas, L'amour qu'elle a pour moy surmonte le trpas, Il faut que des Enfers sa pauvre ombre revienne Afin d'avoir encor l'entretien de la mienne, Ne pouvant plus jour de celuy de mon corps Du moment que le sien est au nombre des morts, D'o vient qu'une ombre ou deux se meslant la nostre, Nous l'avons plus paisse & plus noire qu'une autre, Ce qui se voit assez quand je suis au Soleil, Me changer. ISMENIE. En effet vous estes sans pareil; Mais elle doit trembler d'une crainte eternelle Que vous ne la quitiez. TENARE. Jamais, elle est trop belle. FELICE. J'en voudrois donc avoir de plus rares faveurs Que des fueilles de choux, & de vilaines fleurs, Autrement. CELIE. Voy ma soeur, que vous estes plaisante. TENARE. Non, ne vous troublez pas, suffit, je m'en contente. ARMILLE. Qu'elle vous donne un noeud. TENARE. Pourquoy, que savez-vous Si j'ayme mieux un noeud qu'une fueille de choux? ARMILLE. Ah certes je le quitte. TENARE. En dpit de l'envie Je garderay ceux-cy tout le temps de ma vie. ISMENIE. Et comment ferez-vous, car c'est une faveur Qui n'aura dans deux jours ny beaut ny saveur? TENARE. C'est par o je pretends les garder davantage, Si tost qu'ils secheront j'en compose un potage, Ou plustost, pour mieux dire, un charmant consomm, Qui dans mon estomach proprement enferm Se convertit apres en ma propre substance. CELIE. O miracle d'esprit, d'amour & de constance! FELICE. Mais de pure folie. ISMENIE. Escoutons, j'oy du bruit C'est l'autre, accompagn, d'Evandre qui le suit, Je vay le recevoir avec ceremonie. SCENE V. LEPANTE, sous le nom de Roy Nicas, EVANDRE. EVANDRE. Grand Roy, voyez venir la Princesse Ismenie. NICAS. Il n'est pas mal ays de s'en appercevoir, Sa grace & sa beaut me le font assez voir. FELICE. Ma Soeur, sans moquerie, il a fort bonne mine. NICAS. Le desir d'adorer vostre beaut divine M'a fait quiter la Mer & ma flotante Cour, Afin d'estre en la vostre un Esclave d'Amour. CELIE. Il est plus serieux, mais plus fol que Tenare. ISMENIE. Sire, j'estimerois ma beaut bien plus rare, Et l'aymerois bien plus que je n'ay jamais fait Si vostre servitude en estoit un effait: Mais au moins jusqu'icy si vous m'avez ayme, C'est sur la foy d'un tiers, & de la Renomme. NICAS. C'est plustost sur la foy du Ministre des Dieux, Qui cent fois en dormant m'a montr vos beaux yeux, Et m'a dit; Roy Nicas, monte sur mes espaules, Je te veux transporter la coste des Gaules, Et l te faire voir dans un trne clatant Celle que mon pinceau te va representant, C'est d'elle que dpend ton repos & ta gloire, Elle te peut oster l'importune memoire Des rudesses d'Iphis, qui te croit au tombeau, Et dont, comme tu vois, elle est le vray tableau. ARMILLE. Ah! quelles visions. ISMENIE. Pour me treuver semblable A quelque autre beaut qui vous fut agreable, Je vous plais par copie? NICAS. Oy, rien que ce rapport N'entretient mon amour. ISMENIE. Vous m'obligez bien fort, Et moy ds maintenant je vous ayme au contraire Comme un original qu'on ne peut contrefaire. NICAS. Vous m'obligez aussi. CELIE. Ma Soeur, jusqu' present Je ne le treuve pas extrmement plaisant. FELICE. Ny moy; mais coutons. EVANDRE. Souvenez-vous, Madame, De luy faire parler de sa premiere flme; Car c'est sur ce sujet que le fol ressit. ISMENIE. Sire, voudriez-vous bien nous faire le recit De vos belles amours avec cette Maistresse De qui je vous doy faire oublier la rudesse, Cette adorable Iphis qui vous croit au tombeau, Et dont je suis enfin le bien-heureux tableau? NICAS. Madame, volontiers: qu'on m'apporte une chaise. ISMENIE. Il est vray que les Roys doivent estre leur aise. TENARE. Et leur Princes aussi. ARMILLE. Tost des sieges par tout. ISMENIE. Le reste, s'il luy plaist, demeurera debout. TENARE. Exceptez-en ma Reyne, il faut qu'elle s'assie, Mets-toy sur mes genoux. CELIE. Je vous en remercie, Si le Roy nous permet de nous asseoir tout bas, Son Altesse y consent. ISMENIE. Je n'y contredis pas. NICAS. Moy je vous le permets, jettez-vous sur l'Estrade. EVANDRE. Il entend sa Marotte. ARMILLE. O! Dieux, qu'il est malade. FELICE. C'est dommage. NICAS. Escoutez un discours merveilleux, Que la pluspart de vous tiendra pour fabuleux; Mais je verray ma peine en plaisir convertie Pourveu que son Altesse en croye une partie, Et que par quelque signe, ou veritable, ou feint, Elle me flatte au moins de l'espoir d'estre plaint. ISMENIE. Commencez seulement avec cette asseurance Que je vous plains desja. NICAS. J'ay donc bonne esperance. ISMENIE. En effect, je le plains, & voudrois pour beaucoup Qu'Evandre le guerist. ARMILLE. Il feroit un beau coup. NICAS. Chacun sait, ou saura; que je suis Roy d'une Isle Qui ne vaut guere moins que toute la Sicile, Tenare le sait bien. TENARE. Il est vray qu'il est Roy; Mais tel que ses subjets sont presque tous en moy. NICAS. Non loin de mon Royaume un viel & sage Prince Gouvernoit en repos une grande Province, Et sa magnificence y tenoit une Cour Qui la rendoit aymable aux Princes d'alentour, J'y vins, & n'y vis point de si rare merveille Que l'Infante sa fille en beaut nompareille, Dont le regard modeste, amoureux & vainqueur, Qui sembloit me sommer de luy rendre mon coeur, M'osta d'abord l'envie & le temps de combatre; Elle pouvoit compter trois lustres, & moy quatre; Bref mon bon-heur fut tel que mon feu l'enflama, A force de l'aymer je croy qu'elle m'ayma. ISMENIE. Et quels signes d'amour vous donna cette belle? NICAS. C'est qu'estant sur le point de me separer d'elle, (Helas! voicy le bien d'o mon mal est venu) Cet Esprit jusqu'alors tousjours si retenu, Oubliant la froideur qu'il nous avoit montre Nous permit dans sa chambre une secrette entre, O seul sur le minuit je fus luy dire adieu Malgr tous les soupons, & de l'heure, & du lieu; C'est l que toute chose augmentant mon audace En cherchant un baiser, je treuve ma disgrace, Ses yeux auparavant si calmes & si clairs Me lancent des regards qui semblent des clairs, Et sa bouche offence aux injures ouverte, Me foudroye en ce mots, qui causerent ma perte: Indiscret, me dit-elle, apres cet accident Ne me montre jamais ton visage impudent, Meurs, & soille la Mer de tes flames impures. ISMENIE. O! Ciel, que de rapport avec mes adventures. NICAS. Je pense l'apaiser, je me jette genoux, Mais en vain, ma presence augmente son courroux, Elle m'ordonne encor le trpas pour suplice, Pleure, souspire, plaint, appelle sa Nourrice, Et luy commande enfin de me mettre dehors: L press de douleur, de honte & de remors, Je gagne une fenestre effroyablement haute, De qui le pied respond dans la mer o je saute, Qui depuis ce temps l m'a tousjours retenu Jusques maintenant que j'en suis revenu, Pour vous rendre, Madame, un eternel hommage. EVANDRE. Tout va bien, la Princesse a chang de visage. ISMENIE. Seigneur, quelque discours qui me puisse affermir, Vostre effroyable saut me fait encor fremir, Et vous fistes tous deux une imprudence extresme, L'un commanda trop tost, l'autre obeit de mesme. ARMILLE. Il croit ce qu'il a dit. TENARE. Il le peut croire aussi. Car je suis asseur que la chose est ainsi. ISMENIE. Mais je m'estonne fort que vous ne vous perdistes, Que fit-on pour vostre aide, ou qu'est-ce que vous fistes? NICAS. En habit de Marchand Neptune m'aparut, Qui me mit dans son Char, & qui me secourut. ISMENIE. Et que fit-il de vous? CELIE. Un fou qui nous fait rire. NICAS. Il me retint tousjours sur son humide Empire, Sur vingt mille Tritons m'establit Admiral, Et de tous leurs Palais, Intendant General; Que je vous viens offrir, belle & grande Princesse, Pour vous y retirer au cas qu'on vous oppresse. ISMENIE. J'en rends tres-humble grace vostre Majest. TENARE. Il parle de sa flotte, & dit la verit. ISMENIE. Mais, Sire, il en faut pas qu'une indiscrette envie D'oir tout le discours d'une si belle vie Me fasse preferer le bien que j'en attens Au mal que vous auriez de parler plus long-temps. NICAS. (Il dit ces deux vers tout bas.) Il ne tiendra qu' vous d'en aprendre le reste, Et de le rendre encore ou plus ou moins funeste. ISMENIE. Je vous entens, tantost nous en saurons la fin. EVANDRE. L'affaire, ce me semble est en fort bon chemin. TENARE, aux filles. Mon Maistre est un peu fou, mais il est sans malice, C'est pourquoy je le souffre. ISMENIE. Armille, & vous Felice, Faites voir ma voliere & mes jardins au Roy, Evandre, cependant demeurez avec moy. TENARE CELIE. Adieu donc doux Nectar de mon ame altere. CELIE. Adieu, mon Adonis. TENARE. Adieu ma Cythere: Adieu belle Princesse. ISMENIE. Adieu beau Cavalier; Allez l'accompagner jusqu'au grand escallier. SCENE VI. ISMENIE, EVANDRE. ISMENIE. Ayez soin de ces gens, cher & fidelle Evandre, Et sachez du Marchand combien il les veut vendre, Sur tout pour contenter mon desir curieux, R'amenez-moy tantost nostre Amant serieux: Mais prenez vostre temps en l'absence d'Armille, Qui sortira bien tost pour s'en aller en ville. EVANDRE. Madame, asseurez-vous que cela sera fait. ISMENIE. Allez donc. EVANDRE. Jusqu'icy tout succede souhait. ISMENIE, seule. O! grands Dieux qu'est-cecy, parmy tant de merveilles Doy-je point souponner mes yeux & mes oreilles? Qu'ay-je oy? qu'ay-je veu? mes sens merveillez, Pouvez-vous m'asseurer d'estre bien veillez? Non, non, j'ay fait un songe, ou je suis enchante. CELIE revenu. Quoy, Madame, ce fou vous a-t'il attriste? ISMENIE. Non pas tant que surprise. CELIE. Eh bons Dieux! & comment? ISMENIE. Ou j'ay sujet de l'estre, ou par enchantement Ce qui c'est dit & veu, n'est qu'ombre & que mensonge, Ou tous les assistans n'ont fait qu'un mesme songe. CELIE. Je say trop que pour moy je n'ay point sommeill, Et qu'encore present j'ay l'oeil bien veill: Mais que vous a-t'il dit qui vous ait pu surprendre? ISMENIE. Ce que rien de mortel ne luy pouvoit apprendre; Si bien qu'absolument je conclus tout de bon, Ou que c'est mon Lepante, ou que c'est un Demon. CELIE. Puisque vous en parlez avec tant d'assurance, Le premier, ce me semble, a bien plus d'apparence. ISMENIE. Le retour des Enfers est aux morts defendu. CELIE. Et pourquoy voulez-vous qu'il y soit descendu? ISMENIE. Helas! sans le vouloir, ma colere, ou sa rage, L'y fit precipiter au plus beau de son ge: Si je vous avois dit quel fut son triste sort Vous n'auriez pas raison de douter de sa mort: Mais, horsmis ma Nourrice au monument enclose, Aucun n'en sceut jamais le genre ny la cause. CELIE. Et vous l'avez veu mort? ISMENIE. Non, mais je l'ay veu choir D'un lieu qui fait mourir seulement le voir: Car pour vous reveler sa derniere adventure, Dans l'horreur d'une nuit des nuits la plus obscure, Je l'ay veu (mais Dieux! vous n'en parlerez pas) Se jetter dans la Mer de ma fenestre en bas; Et le cours du Soleil a fait un second lustre Depuis que mon amour fit cette perte illustre. CELIE. Seroit-il le premier qu'en pareil accident Les Dieux ont retir d'un trpas vident? Les livres sont tous pleins de semblables exemples Dont nous voyons encor les tableaux dans nos Temples. ISMENIE. Mais o depuis dix ans se seroit-il tenu? CELIE. C'est un secret du sort qui nous est inconnu; Mais qui n'empesche pas que ce ne soit Lepante. ISMENIE. Ah! Dieux, si c'estoit luy, que je mourrois contente. CELIE. Si personne en sait rien il faut que ce soit vous. En a-t'il quelque signe? ISMENIE. Il les a presque tous, Sa bouche, son regard, sa parole, son geste, Et bref, horsmis son teint, il en a tout le reste; Car lors qu'il se perdit il avoit la faon D'une jeune beaut sous l'habit d'un garon. CELIE. Madame, c'est lui-mesme, & toute sa folie N'est qu'un sage artifice. ISMENIE. Ah! que je crains, Celie, Que l'Amour, une fievre, une longue prison, Ou quelque autre accident n'ait troubl sa raison. CELIE. Bien loin d'avoir pour luy cette obligeante crainte, Croyez que sa folie est une accorte feinte, Par o, l'adroit qu'il est, a voulu rechercher Les moyens de vous voir, & de vous aprocher; Mesme je croy qu'Evandre, ou je suis bien trompe, Est de l'intelligence, & qu'Armille est dupe, L'industrieux vieillard, qui sans doute le sert, L'employe le produire, & se met couvert. ISMENIE. A ce conte, Celie, elle n'est pas trop fine; CELIE. Non, mesme il a tant fait que pour la bonne mine Du plus interess de nos deux Amoureux, Elle a tir de vous deux beaux habits pour eux. ISMENIE. En effect il est vray que plus je vous coute, Moins sur cette matiere il me reste de doute: Mais allons aux jardins nous en entretenir, Attendant le vieillard qui l'y fera venir, Afin que mes soupons changez en certitude Mon esprit desormais n'ait plus d'inquietude. Fin du second Acte. ACTE III. SCENE PREMIERE. ISMENIE, seule apres la reconnoissance de Lepante. STANCES. Apres dix ans de mort Lepante voit le jour! Apres dix ans d'ennuy ma joye est revenu; O! surprise agreable, ! fortun retour, O! merveille du Ciel la terre inconnu, Effaits prodigieux de Fortune & d'Amour, Aveugles Deitez que je vous suis tenu, Et que j'esprouve bien qu'un bien fait est plus grand Alors qu'il nous surprend. C'est toy proprement que ce miracle est deu Fortune, dont la main en merveilles feconde, Me redonne un tresor que j'estimois perdu: Mais, puissant Demon, si craint par tout le monde, Je te doy beaucoup moins pour me l'avoir rendu, Que pour l'avoir sauv des abismes de l'onde, Quand mon juste courroux trop prompt s'irriter L'y fit precipiter. Cruel ressouvenir du succez mal-heureux Qui suivit cette nuit si tragique & si noire Par l'expiation de son crime amoureux; Effroyables objets sortez de ma memoire, Afin qu'apres dix ans de pensers douleureux Je compte un seul instant d'esperance & de gloire, O je puisse gouster aussi purs qu'innocens Les transports que je sens. Mais helas! cet instant, s'il m'estoit accord, Seroit un bien pour moy de trop longue dure, Non, non, c'est desja trop de l'avoir demand, A des peines sans fin je me sens prepare, Et par l'ordre du Ciel qui doit estre gard, La Fortune & l'Amour ont ma perte jure Puisque je n'en reoy cet aymable tresor Que pour le perdre encor. Cet infame Tyran riche du bien d'autruy, Esgallement hay des peuples qu'il opprime, Et de ceux dont par force il veut estre l'appuy, Ce monstre qui l'hymen doit m'offrir en victime, Me conduit la mort, que je crains moins que luy. Par les degrez d'un trne estably par le crime; Si Lepante au besoin ne donne un prompt effait Au dessein que j'ay fait. SCENE II. ISMENIE, LEPANTE, EVANDRE. ISMENIE. Mais le voicy qui vient, Prince dplorable! Que ma faute & la vostre ont rendu miserable, Trop prompt m'offencer & trop m'obeir, Qu'avec juste raison vous me devez har. LEPANTE. Ny mes Estats perdus, ny depuis dix annes Ma fortune, & ma vie tout abandonnes, Ne m'ont rien fait souffrir que n'ait trop merit Mon indiscrette audace envers vostre beaut, Et je prendrois gr ma fortune presente Pourveu que mon retour vous pleust. ISMENIE. Oy, cher Lepante, Je vous le dis encore, le bien de vous revoir Est un des plus parfaits que je pouvois avoir, Quelque severe loy que la pudeur m'impose, Je veux montrer ma joye celuy qui la cause, Apres tant de travaux, de constance & de soins, Le coeur le plus ingrat ne pourroit faire moins. LEPANTE. Vous loez ma constance, & moy tout au contraire, J'ay sur cette matiere un reproche vous faire, Puis qu'apres le discours que je vous ay tenu Encor ne say-je pas si vous m'eussiez connu, Si l'homme que voila ne vous eust point ayde A retracer de moy quelque confuse ide. EVANDRE. Je ne l'ay secouru en aucune faon. ISMENIE. Non, vostre seule histoire a caus mon soupon; Car pour vostre personne, encore que j'y treuvasse Mesme bouche, mesme oeil, mesme air, & mesme grace, Ce ne m'estoit pourtant qu'un indigne rapport D'un Esclave vivant avec un Prince mort: Mais de vostre trpas la triste renomme Estant par tout receu, & par tout confirme, Que pouvois-je penser, sinon que vous estiez Ce mesme extravagant que vous representiez, Et si nafvement, que j'ay dit Celie Que je craignois pour vous quelque accez de folie. LEPANTE. Vrayment mon personnage a fait un bel effait. ISMENIE. Prenez vous en vous qui l'avez si bien fait. EVANDRE. Tout indigne qu'il est il faut bien qu'il l'exerce, S'il veut continuer son amoureux commerce. ISMENIE. Oy, Lepante, il le faut, si vous me voulez voir, Et nous vous ayderons de tout nostre pouvoir, Evandre, moy, Celie, & peut estre Felice, Couvrirons vostre jeu d'un commun artifice; Ainsi quelque fascheux qui puisse survenir, J'auray tousjours moyen de vous entretenir, Et de gouster au moins cette innocente joye. LEPANTE. Tous m'est doux, tout m'est beau pourveu que je vous voye; Que je passe par tout pour un fol serieux, Si j'ay vostre entretien je suis Roy glorieux, Et tiens qu' ce prix-l les plus sages de Grece Voudroient ma folie changer leur sagesse. ISMENIE. Au lieu de me tenir ces discours obligeans Contez-moy sous quel Ciel, & parmy quelles gens Les Dieux & la Fortune ont depuis dix annes Laiss couler sans bruit vos tristes destines; Sur tout apprenez-moy quel caprice du sort, Contre toute apparence empescha vostre mort, Car c'est, dire vray, de toute la Nature La plus prodigieuse & plus rare advanture. EVANDRE. Je brusle de l'entendre. ISMENIE. Et moy. LEPANTE. Puis qu'il vous plaist, Oyez en peu de mots la chose comme elle est. J'avois par la douleur, & l'eau que j'avois beu Perdu le sentiment, la parole & la veu, Quand des coups & des cris accompagnez d'effroy Me furent un sujet de revenir moy, Dans le coin d'un navire, & presque fonds de cale, Je me treuve estendu sur un lit dur & sale, Du sang d'un homme mort tout fraischement soill, Et de quantit d'eau dont je l'avois moill. ISMENIE. Mon Pere je fremis. EVANDRE. Et moy je vous proteste. LEPANTE. Comme je contemplois ce spectacle funeste Deux soldats, la lanterne & l'espe en avant, Vinrent voir si quelqu'un estoit encor vivant, Et treuvant un vieillard cach parmy des hardes Luy passerent deux fois leurs glaive jusqu'aux gardes; Apres venans moy qui n'attendois pas mieux, Je vis que le plus jeune arresta le plus vieux, Observa mon habit, ma phisionomie, Et luy montra du doigt l'eau que j'avois vomie, Puis en mauvais Romain lui dit semblables mots: Celuy-cy, que sans doute on a tir des flots, En l'estat qu'on le void, moill, pasle & malade, N'a pas caus la mort du vaillant Encelade, Il est pour un Marchand trop richement vestu, Et ne doit point mourir s'il n'a point combatu: Il en faut consulter le reste de la troupe Dit l'autre, & le porter dans la chambre de poupe: Cela dit, chacun d'eux me transporte son rang Sur un tillac couvert d'une mare de sang, Et qui servoit encor de Scene & de Theatre A la fureur de Mars qui s'y venoit d'batre; L par raison d'Estat, & par necessit Je dguise mon nom, mon sort, ma qualit, Et dis que pour m'oster la fureur d'un maistre J'avois saut dans l'eau d'une haute fenestre, De sorte qu'en l'estat o l'on m'avoit treuv Je ne pouvois savoir qui m'en avoit sauv: Lors des plus apparents un bon nombre s'assemble, Qui long-temps & tous bas deliberent ensemble. ISMENIE. Dieux que je crains pour vous. LEPANTE. Ils furent plus courtois Que dans mon desespoir je ne le souhaittois; Ils me firent seicher, & par leur bonne chere S'efforcerent en vain de charmer ma misere; Car je gardois tousjours pour nourrir ma langueur L'image de ma faute & de vostre rigueur. ISMENIE. Mais que devintes-vous? LEPANTE. Je m'en vay vous le dire. Apres avoir destruit ce mal-heureux Navire De qui je fus le seul & le dernier vivant, Ils reprennent soudain la route du Levant, Et je passe avec eux dans un vaisseau de guerre Qui ne craignoit en tout que la flame & la terre; Je fus leur prisonnier un mois & presque deux En attendant le temps de me drober d'eux, Qui m'eussent fait payer une ranon immense Si ma discretion n'eust cach ma naissance, Quand le plus grand ennuy qui pouvoit me saisir, Sur le poinct d'chaper m'en osta le desir; J'apris auprs de Tyr le bruit faux & funeste Que la belle Ismenie estoit morte de peste; Et quelque temps apres je sceus la verit Qu'un injuste voisin m'avoit desherit: Car, comme vous savez, cette honte des Princes Un mois apres ma perte entra dans mes Provinces, O mon frere Anaxandre, en defendant le sien, Perdit la bataille & la vie & le bien; Ainsi donc n'ayant plus ny d'espoir ny d'envie, Je mis l'abandon ma fortune & ma vie, Courus par desespoir tous les bords estrangers O l'on peut mieux treuver les extrmes dangers; Et bref cherchay la mort sur la terre & sur l'onde Tant que je ne creus pas que vous fussiez au monde. ISMENIE. Au moins depuis six mois ayant sceu que j'y suis Vostre coeur a fait trevve avec ses ennemis, O croyant jusqu'icy vostre perte assure J'ay bien souffert des maux de plus longue dure: Mais quel sort tenebreux a cach vos beaux jours? LEPANTE. C'est d'une estrange vie, un estrange discours, A quoy le jour entier auroit peine suffire. ISMENIE. Bien donc, une autre fois vous pourrez nous le dire: Mais claircissez-moy l'histoire du vaisseau Dont le Ciel se servit vous tirer de l'eau? LEPANTE. Vous m'obligez, Madame, au recit d'une chose, Que pour n'avoir point veu il faut que je supose, Et dont tous les tmoins ont pery devant moy; Mais tousjours, en tout cas voicy ce que j'en croy. C'estoit un vaisseau Grec, qui sortoit de Marseille, (Comme j'ay sceu depuis) riche & fort merveille, Il ne vit pas ma cheute cause de la nuit, Mais il ne laissa pas d'en entendre le bruit, Il dpescha l'esquif, & remarqua la place Avec tant d'heur pour nous, ou plustost de disgrace, Qu'il est presumer que revenant sur l'eau Quelqu'un des Mariniers nous mit dans le bateau: Mais soit que la piti qu'ils m'avoient tmoigne Eut contre leur vertu la Fortune indigne, Ou soit que ma disgrace eut attir la leur Par la contagion de mon propre malheur, A ce premier clat que le Soleil nous montre Un Navire Africain leur vint la rencontre, A qui l'avare faim, & l'espoir du butin Fait commencer la charge avec son Brigantin: Nos Marchands, gens de coeur, songent se defendre, Resolus de perir plustost que de se rendre: En ce premier combat, le Chef des assaillans Est port dans la Mer, & trois des plus vaillans, Il y meurt; cependant le gros Navire aproche, Qui donne l'escalade l'autre qu'il acroche; En fin, pour faire court, apres un long effort Cet injuste agresseur demeure le plus fort; Alors sur [le] vaincu le vainqueur fait main basse, Et le pauvre Marchant ne treuve point de grace, Tous sont sacrifiez par la flame & le fer Aux manes d'Encelade estouff dans la Mer. EVANDRE. Et ces coeurs sans piti, ces Conquerans avares, Estoient assurment Pirates & Barbares? LEPANTE. Oy, des plus redoutez, & des plus belliqueux. ISMENIE. Mais vous, combien de temps fustes-vous avec eux? LEPANTE. Il luy faut desormais dguiser la matiere; J'y passay d'un Soleil la course presque entiere; Mais ayant en horreur leurs actes inhumains Je fis tant qu' la fin j'eschapay de leurs mains. EVANDRE. Ah que vous fistes bien, ce sont ceux-l peut-estre, Qui prirent nos vaisseaux, & le Prince mon Maistre. LEPANTE. Comment, que dites-vous, l'ont ils fait prisonnier? ISMENIE. Oy, mon frere en fut pris cet Automne dernier: Mais bien loin de s'en plaindre, il presche leurs loanges Oblig qu'il y fut par les faveurs estranges Qu'il receut de leur Chef le fameux Axala, Ou du moins de sa part, car luy n'estoit pas l: Mais ds qu'il sceut la prise & le nom de mon frere, Il dpescha vers luy sa premiere Galere, Et nous le renvoya par ceux qui l'avoient pris, Avec cent complimens, & vingt chevaux de prix. LEPANTE. Je ne le connoy point, mais il est en estime D'estre assez genereux, courtois & magnanime; Je le blame pourtant d'exercer un mestier Indigne d'un grand homme, & d'un courage altier. ISMENIE. Possible jusqu'icy l'a-t'il fait par contrainte, Et sa necessit merite d'estre plainte. LEPANTE. Je l'advoe, & moy-mesme ayant fait comme luy Je devrois me servir de l'excuse d'autruy; Que je vous say bon gr d'avoir de la tendresse Pour les coeurs genereux que la Fortune oppresse, C'est par l que j'espere, & par l, que je croy, Que vous aurez encor quelques pensers pour moy. ISMENIE. Je serois trop ingrate, inconstante & blamable, Si pour estre moins grand vous m'estiez moins aymable, Vostre sort au contraire accroist mon amiti Par ces tendres pensers qu'inspire la piti, La perte d'un Estat que je causay moy-mesme, Ne doit pas empescher qu'un bon coeur ne vous ayme; C'est pourquoy (l'honneur sauf) esperez tout de nous, Comme si la Sicile estoit encore vous. LEPANTE. Que j'espere, & Lypas, qui l'on vous destine? ISMENIE. Je luy feray si froide & si mauvaise mine, Que s'il n'est insensible il esteindra son feu. LEPANTE. Et s'il ne l'esteint pas? ISMENIE. Je m'en souciray peu. LEPANTE. Mais d'un frere engag la puissance absolu Peut rendre en sa faveur vostre ame irresolu. ISMENIE. Bien, Lepante, en ce cas vous me la resoudrez, Croyez qu'il n'en sera que ce que vous voudrez, Et que sur cet hymen, non plus que sur tout autre, Je ne suivray jamais de conseil que le vostre. Je pense pour tous deux en avoir assez dit. LEPANTE. Oy, Madame. EVANDRE. O! bons Dieux, que l'amour enhardit. LEPANTE. Mais si l'on vous contraint, comme c'est l'apparence, Que deviendra Lepante avec son esperance? ISMENIE. Vous estes deffiant & pressant jusqu'au bout. LEPANTE. Je le suis en effect, pource que je crains tout. ISMENIE. Lepante encore un coup, je vous parle en ces termes; Les Cieux ne tournent point sur des Poles plus fermes, Qu'est le dessein que j'ay de ne manquer jamais A ce que je vous dois, & que je vous promets: Mais joez vostre jeu, je voy venir Armille. LEPANTE. Laissez-moy travailler: Ma personne en vaut mille, Et quiconque osera pretendre vostre amour, Fust-il un autre Mars, il y perdra le jour; Mais puisque vous souffrez qu'un autre vous caresse, Adieu, je vay chercher ma premiere maistresse, ISMENIE. Revenez, revenez. LEPANTE. Non, je n'en feray rien. SCENE II. ARMILLE, qui a entendu ce qu'il a dit. Sa colere l'emporte. EVANDRE. Il l'entend assez bien. ISMENIE. Vous nous trouvez brouillez. ARMILLE. Madame, il me le semble, Quand je vous ay quittez vous estiez mieux ensemble; Et d'o vient, s'il vous plaist, que vous estes si mal? ISMENIE. Il s'est imagin qu'il avoit un rival, Et depuis ce temps l je l'ay treuv si rare Qu'Evandre vous dira qu'il vaut mieux que Tenare, Pour moy je l'ayme mieux. EVANDRE. Il me plaist plus aussi. ARMILLE. Si bien que l'un & l'autre ont fort bien reussi, Vrayment j'en suis bien ayse estant cause en partie Du plaisant entretien qui vous a divertie. ISMENIE. Je le confesse, Armille, & je vous en say gr, Vous ne pouviez me plaire en un plus haut degr: Mais quitons ce discours, & me dites de grace Si mon frere & le Roy sont venus de la chasse? ARMILLE. Oy, Madame, & de plus par moy fort bien instruits De l'humeur des Messieurs que je vous ay produits. ISMENIE. O les avez vous veus? ARMILLE. Dans la cour de l'Ovale; Mais quand je suis venu ils montoient la salle. ISMENIE. Allez les donc chercher vous qui les gouvernez. EVANDRE. Qui, Madame? ISMENIE. Vos fous, & nous les ramenez. EVANDRE. Pour Tenare il accourt, si je puis le connestre, C'est luy, reste treuver son fantasque de maistre, Qui ne manquera pas se faire prier. SCENE IV. TENARE, accourant tout effray. ISMENIE. Tenare, o courez-vous? qu'avez-vous crier? TENARE. Ce n'est rien. ISMENIE. Pourquoy donc faites-vous ce vacarme? TENARE, se tournant du cost d'o il est venu. Poltrons, m'assassiner & me prendre sans armes, Vous estes des marauts. ARMILLE. En effect ils ont tort. TENARE. Vous savez que Celie & moy nous aymons fort. ISMENIE. Tres-bien, & que Felice en est mesme jalouse. TENARE. Justement, elle enrage, & veut que je l'espouse; Mais me treuvant trop ferme en ma premiere amour, Elle veut de dpit me faire un mauvais tour Par ces deux assassins qui m'ont pris par derriere. ISMENIE. C'est mon frere & le Roy qui se donnent carriere. ARMILLE. Sans doute, & les voicy. SCENE V. DORANTE, LYPAS. LYPAS. Nous le treuverrons bien. TENARE. A l'ayde, au meurtre. ISMENIE. Ils ne vous feront rien, Demeurez prs de moy: Seigneurs, je vous suplie, Permettez avec moy qu'il espouse Celie. DORANTE. Puisque c'est un hymen que vous avez permis, Il est juste, & ds-l nous sommes ses amis. TENARE. Je suis le vostre aussi; mais jamais de Felice. SCENE VI. FELICE, CELIE. ISMENIE. Aprochez l'une & l'autre, on vous a fait justice, Celie est Tenare. CELIE. O favorable arrest! ISMENIE. Pour vous n'y songez plus. FELICE. Jamais puis qu'il vous plaist; Mais j'en mourray d'ennuy. TENARE. Dy d'amour & de rage, Jalouse. LYPAS. Il est bien fou. ARMILLE. L'autre l'est davantage; Car outre qu'il s'estime aussi grand Roy que vous, C'est qu'il traite Madame en Amoureux jaloux: Le voicy, mais sans rire admirons son entre. SCENE VII. LEPANTE, faisant le fasch & l'imperieux. Quelle sorte de gens ay-je icy rencontre, Evandre? ISMENIE. Aprochez, Sire, & ne vous faschez pas, Le plus proche de vous est le grand Roy Lypas, Et l'autre mon parent. LEPANTE. Pour l'un je le respecte; Mais j'ay de ce Lypas la presence suspecte; J'ayme vostre parent, & suis son serviteur; Pour l'autre je le hay comme un usurpateur, Qui veut s'aproprier mon bien & ma Maistresse. LYPAS. Et quel tiltre, & quel droit vous donne la Princesse? LEPANTE, parlant tousjours sous le nom du Roy Nicas. Ma longue affection, mon immuable foy, Elle enfin qui m'accepte, & qui se donne moy. DORANTE. Sire, essayez de grace le mettre en colere. LYPAS. Vous ne meritez pas un si digne salaire, A moy seul apartient l'honneur de la servir, Et c'est moy, Roytelet, qui vous la veux ravir. LEPANTE. Avant que cela soit j'y perdray trente Princes; Dont le moindre commande trois grandes Provinces. TENARE. Il parle de ses Chefs, & de nos grands vaisseaux. DORANTE. Mais, Sire, o tenez-vous ces Princes vos vassaux? LEPANTE. A deux doigts de la mort, chez Mars & La Fortune. LYPAS. Je croy que vostre Empire est subjet la Lune. LEPANTE. Tu pourrois dire encor qu'il est sujet au vent, Afin que ton mpris me picquast plus avant: Mais sache, Roy Lypas, que si j'entre en furie Je te feray quiter la Mer de Ligurie, Et que si desormais tu disputes mon bien L'Empire que tu dis me donnera le tien. EVANDRE. Ils ne l'entendent pas. TENARE. Non je vous en asseure. LYPAS. Vrayment il est bien fou. LEPANTE. Je voy bien cet' heure, Chacun est partisan de sa prosperit; Mais bien-tost les rieux seront de mon cost. DORANTE. Sa colere est trop grande, il faut que je l'apaise: Vous jetter dans la guerre, ah! Sire, aux Dieux ne plaise; Deux grand Roys comme vous n'en viendroient pas aux mains Sans troubler le repos du reste des humains; Non, non, pour le salut & de l'un de l'autre, Recevez ma parole, & me donnez la vostre, Que celuy de vous deux que choisira ma soeur, Sans dispute & sans trouble en sera possesseur, LYPAS. Soit, j'y consens. LEPANTE. Et moy. ISMENIE. Puis que le faict m'importe, Et que mon frere mesme mon choix se rapporte, Je ne rougiray point de dire devant tous, Que c'est le Roy Nicas que je veux pour Espoux. LYPAS. Puisque je l'ay promis, il faut que je le quitte; Mais c'est son bon-heur, plustost qu' son merite, PAGE, Dorante. Seigneur, un Estranger l-dehors vous attend, Pour vous donner, dit-il un pacquet important, Au reste son habit, sa mine & sa presance, Font croire que luy-mesme est homme d'importance. LYPAS. C'est possible un Courier de vostre Majest, Roy Nicas. LEPANTE. Il est vray, tu dis la verit, Roy Lypas. ARMILLE. Il le dit comme il se l'imagine. LYPAS. Allons, nous verrons tous s'il a si bonne mine. ACTE IV. SCENE PREMIERE. DORANTE, ERPHORE. ERPHORE. Seigneur, quelque soupon qui me tombe en l'esprit, Je veux croire pourtant qu'Axala vous escrit, Et qu'en cette hymene il a l'effronterie De disputer la palme au Roy de Ligurie; Mais vostre jugement n'a pas dequoy douter Que le plus grand des deux ne la doive emporter, Si bien que maintenant c'est vous connestre Quel rang tient ce Pirate, au prix du Roy mon Maistre. DORANTE. Je say quel est son rang, & quel celuy du Roy; Mais je suis oblig de luy garder la foy. ERPHORE. Mais la raison d'Estat vous deffend de le faire. DORANTE. Mais celle de l'honneur m'ordonne le contraire, Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le bien, Je le suy sans reserve & sans crainte de rien. ERPHORE. Vous estiez en prison alors que vous promistes, Et vostre libert deffait ce que vous fistes. DORANTE. Je luy promis ma soeur dans ma captivit; Mais rien ne m'y fora que sa civilit, Et croyant que possible il prouvoit la mienne, Je luy donnay la foy qu'il faut que je luy tienne: Il est vray j'en fis trop, mais puisque je l'ay fait, Telle qu'est ma promesse elle aura son effait. ERPHORE. Pourquoy donc recevoir la parole d'un autre, Puisque le grand Corsaire avoit desja la vostre? DORANTE. Avant qu' cette amour le Roy fut embarqu, Il avoit sceu la chose & s'en estoit mocqu; Dorante, me dit-il, cette galanterie Ne doit pas arrester un Roy de Ligurie; C'est un trait de Pirate aussi vain qu'indiscret, Et, si vous m'en croyez vous le tiendrez secret: Je le creus, & ma soeur ne vient que de l'apprendre Par mon commandement, & la bouche d'Evandre. ERPHORE. Ce pretexte de foy me semble un peu leger; Car ou vous nous trompiez, ou sans ce messager Nostre hymen dans huict jours estoit prest ce faire. DORANTE. Je l'advoe. ERPHORE. Ainsi vous trompiez le Corsaire. DORANTE. Point, je pouvois le faire & sauver mon honneur. ERPHORE. Comment? DORANTE. J'ay son escrit, voyez-en la teneur. LETTRE D'AXALA A DORANTE. _Dorante, il y a quatre mois que vous promistes mon Lieutenant Artaxes, que vous m'accorderiez pour femme vostre soeur unique la Princesse Ismenie, la premiere semonce que vous en recevriez de ma part, & que vous jurastes entre ses mains par l'ame de vostre Pere, que vous me la donneriez si dans un mois apres je venois vous la demander en personne dans vostre ville de Marseille: Je vous asseure donc que vous m'y verrez au plustost, pour vous sommer moy-mesme de l'execution de vostre promesse. C'est la ranon que je vous demande, & vous ne pouvez me refuser sans offencer les Dieux, & perdre parmy les hommes la reputation o vous estes du plus loyal & du plus genereux Prince de la terre._ AXALA. A ces conditions, vous voyez bien Erphore, Que tantost, l'honneur sauf, je le pouvois encore, Et non plus maintenant qu'il l'a fait demander. ERPHORE. Vostre Altesse, Seigneur, me doit donc accorder, A voir comme Axala prit mal son asseurance, Que si la chose est vraye elle a peu d'aparence; Car pour ses seuretez il estoit son choix De vous prescrire encor de plus estroites loix, Et vous obliger mesme cette tyrannie De luy mener chez luy vostre soeur Ismenie, Et ne l'ayant pas fait. DORANTE. Il fit plus sagement, Sa moderation surprit mon jugement, Je creus que ce galand & genereux Corsaire Me menaoit d'un coup qu'il ne voudroit pas faire, Et que sa vanit (comme il peut advenir) M'obligeoit promettre, & non pas tenir: Cependant s'il le veut, il faut que je le fasse, Et le grand Roy Lypas m'excusera de grace; C'est pourquoy, sage Erphore, allez le disposer A gouster la raison qui me doit excuser; Dites luy que pour moy (comme il est veritable) J'ay de son dplaisir un regret incroyable, Qu'apres un accident si digne de piti, Je suis encor heureux d'avoir son amiti, Et que je perds assez perdant son alliance, Sans que mon mauvais sort m'oste sa bienveillance; Enfin obligez-moy de luy representer Le destin qui me force la mcontenter, Puisque telle est pour moy ma parole donne Touchant ce malheureux & funeste hymene. ERPHORE. Seigneur, dire vray, je souhaiterois bien Qu'un autre luy donnast ce fascheux entretien; Car je ne doute point qu'il ne treuve bien dure, Et la chose elle-mesme, & vostre procedure, Il ayme la Princesse, & difficilement La poura-t'il ceder cette indigne Amant; Je tascheray pourtant d'empescher sa furie, Ou de la moderer. DORANTE. Allez, je vous en prie, Et faites que le tout se passe la douceur, O! Prince infortun: Mais j'apperoy ma soeur, Il faut pour quelque temps viter ses approches, Ses plaintes, ses regrets, & ses justes reproches. SCENE II ISMENIE, EVANDRE, CELIE. ISMENIE. Et pourquoy si long-temps m'a-t'il voulu cacher Ce funeste secret? CELIE. De peur de vous fascher. ISMENIE. Et me fasche-t'il moins qu'il ne m'auroit fasche? CELIE. Vous ayant jusqu'icy l'advanture cache, Vous ne souffrez au moins que depuis aujourd'huy. ISMENIE. Mais il m'eust prepare souffrir mon ennuy, Au lieu qu'il me surprend, & qu'il fait que j'en meure. EVANDRE. Mais le Prince luy-mesme a creu jusqu' cette heure Qu'il ne devoit jamais vous parler de cela, Et que c'estoit un trait d'humeur d'Axala, Par tout assez fameux pour la galanterie, D'autant mieux qu'un Pirate peine se marie, Sur tout un General, dont la perfection Est de ne rien aymer que sa profession, Telle sorte de gens estimant qu'une fme Rend un Chef moins hardy pour le fer & la flme: Mais cetuy-cy, peut-estre, en est assez aym, Et pour se marier, & pour estre estim. ISMENIE. Ainsi donc mon destin qui tousjours devient pire, De l'amour d'un grand Roy qui m'offroit un Empire, Me jette la mercy d'un Corsaire effront: O! Ciel qui n'as pour moy ny grace ny bont, Quand adresseras-tu ta derniere tempeste Sur ceste deteste & miserable teste? EVANDRE. Madame, bien souvent nous querellons les Cieux Quand pour nostre salut ils travaillent le mieux. ISMENIE. Helas! & que font-ils pour me rendre contente? EVANDRE. Contre toute esperance, ils vous rendent Lepante, Afin de vous servir de rempart asseur A soustenir l'assaut qui vous est prepar, Il sait vostre advanture, & c'est par son adresse Que vous chaperez du danger qui vous presse: Car, ce que je voy, le Prince est resolu D'user en vostre endroit d'un pouvoir absolu, Si bien que vostre mieux, apres la patience, C'est d'avoir en Lepante une entiere fiance: Il entre, ce me semble, & Felice avec luy. Monstrez-luy franchement vostre ame & vostre ennuy, Auparavant qu'Armille, ou quelqu'autre survienne. SCENE III LEPANTE, FELICE. ISMENIE. Si vostre affection est pareille la mienne Lepante; nous voicy les deux plus malheureux Qui jamais ayent souffert sous l'Empire amoureux; Le sort qui jusqu'icy pour nous faire la guerre Sembloit se contenter des Tyrans de la terre, Nous suscite aujourd'huy les Monstres de la Mer Pour les joindre possible avec ceux de l'Enfer: Ce n'est plus Lypas que je suis destine, C'est au fier Axala que je seray donne, Si par vostre conseil, ou par vostre valeur, Vous ne m'ostez bien-tost de ce pressant malheur, Je l'appelle pressant, puisque demain, peut-estre, Il viendra m'enlever des bords qui m'ont veu naistre, Pour vivre, comme il fait, des miseres d'autruy, A la mercy des flots, que je crains moins que luy, LEPANTE. Mais si vous n'aviez pas le malheureux Lepante, Comment soustiendriez-vous cette fiere tourmente? Quel phare en cette nuict vous monstreroit le port? ISMENIE. En cette extremit j'irois droit la mort; Depuis qu'on m'a parl d'une flme nouvelle, Ma resolution a tousjours est telle. LEPANTE. Et maintenant encor, qu'avez-vous resolu? ISMENIE. D'eslire le trpas que vous aviez esleu, D'aller du mesme endroit, & sur vos mesmes traces, Estouffer dans la Mer ma vie & mes disgraces. LEPANTE. Ce n'est pas le chemin qu'il faut que vous suiviez, Lepante en sait un autre, & veut que vous viviez. ISMENIE. Considerez-moy donc comme une autre Andromede, Comme un autre Perse accourez mon ayde, Et pour vous, & pour moy, taschez de me sauver De ce Monstre Marin qui me veut enlever: Oy, pour vous, & pour moy, remarquez mes paroles, Qui ne vous donnent point d'esperances frivoles. CELIE. Les mots sont obligeants. FELICE. Et s'expliquent assez. LEPANTE. Vous m'obligez autant que vous m'embarrassez, Ayant bien de la peine faire une responce Digne de ma fortune, & de vostre semonce; Vostre excessive amour se porte aveuglement A me combler de gloire & de contentement, Et l'excez de la mienne, mon bon-heur contraire, Resiste la faveur que vous me voulez faire, Sur le poinct de joir d'un bien si desir, Ma propre passion me rend consider; Il est vray qu'au besoin il me seroit facile De vous faire treuver un favorable azile, O vous n'auriez craindre en aucune faon Qu'un frere vous forast payer sa ranon; Mais j'ay trop de courage, & vous m'estes trop chere Pour vous enveloper dans ma propre misere: Quoy ne savez-vous pas, miracle de beaut, Que j'ay perdu ma gloire avec ma Royaut? Qu'en me precipitant, mon trne & ma fortune Tomberent avec moy d'une cheute commune? Que je n'ay plus de rang, ny plus de qualit, Et que jusque mon nom, le sort m'a tout ost? ISMENIE. N'importe, il me suffit que vous estes n Prince, Vostre moindre vertu vaut mieux qu'une Province, Et sans gloire, & sans bien, l'amour que j'ay pour vous Me rendra tout ays vous ayant pour Espoux. CELIE Felice. Ah! ma soeur, son amour la rendra malheureuse. LEPANTE. Je reois genoux cette offre genereuse; Mais au moins pensez-y, je vous le dis encor, L'espoir est mon dernier & mon plus grand tresor: Je n'ay plus cet clat, ces riches quipages, Ce nombre d'Officiers, cette suitte de Pages, Ny tous ces Courtisans que je soulois avoir En l'estat florissant o vous m'avez p voir. ISMENIE. Tant mieux, les grands Estats ont des grandes disgraces, Et la tranquilit suit les fortunes basses. LEPANTE. Au reste ma retraite est au milieu des eaux, Dans le fonds de l'Egypte, & parmy les roseaux. ISMENIE. Encor mieux, nous l'aurons comme je la souhaite. LEPANTE. O! Dieux, fut-il jamais une ame si parfaite. Mais vos filles, Madame? ISMENIE. Aurez-vous bien le coeur De me suivre? FELICE. Oy, Madame. ISMENIE. Et vous? CELIE. Mieux que ma soeur. FELICE. Mieux que moy, grand mercy de vostre courtaisie, Pourquoy mieux, s'il vous plaist? ISMENIE. Voyez leur jalousie. LEPANTE. Et le fidelle Evandre, on ne le compte pas. EVANDRE. Non, mais en quelques lieux que s'addressent vos pas, C'est un poinct resolu qu'il sera de la suitte, Ou qu'il empeschera vostre amoureuse fuitte. ISMENIE. Lepante, vous voyez, c'est maintenant vous A treuver les moyens de nous enlever tous; Au reste pour du bien n'en soyez pas en peine, D'une seule ceinture, & d'une seule chaisne, Qui sont presentement tout ce que j'ay valant, Nous aurons six fois plus que ne vaut un talant. LEPANTE. Avant que commencer cette haute entreprise, Il faut, suivant la foy que vous m'avez promise, Que vous juriez encor par la soeur du Soleil, Que vous suivrez en tout mon ordre & mon conseil. ISMENIE. Je le jure, & de plus, je t'exhorte, Diane, A vuider ton carquois sur ma teste prophane Si je manque tenir le serment que j'ay fait. LEPANTE. O Dieux! ISMENIE. Et bien Lepante, estes-vous satisfait? LEPANTE. Je le suis tout autant que j'ay sujet de l'estre; Mais il me reste encor vous faire connestre Qu' vouloir procurer ma gloire & mon bon-heur Vous perdez vostre frere en perdant vostre honneur; Si bien qu' mon advis, vous ne sauriez mieux faire Que de mettre en effait ce conseil salutaire, Espousez Axala. ISMENIE. Dieux! bons Dieux, qu'ay-je oy? CELIE. O! ma soeur, est-il fou? FELICE. Pour moy je croy qu'oy. ISMENIE. Axala, dites-vous? que j'espouse un Pirate, Ame lasche, infidelle, & sur toutes ingrate, Ah conseil odieux! LEPANTE. Mais il est propos Pour le bien de Dorante, & pour vostre repos. ISMENIE. Je ne suis point garant, ny n'entre en connoissance D'une promesse injuste, & faite en mon absence, Et pour ce faux honneur, qui n'est qu'un peu de bruit, Si je le perds pour vous, vous en aurez le fruit; Parlez donc tout de bon. LEPANTE. Le Ciel me soit contraire Si vous y conviant je ne pense bien faire, Et si ma passion ne m'oblige cela. ISMENIE. Tu dis encor un coup que j'espouse Axala, Meschant? EVANDRE. Je n'entends point ce changement estrange. ISMENIE. O Ciel! en quel estat la Fortune me range: Mais ce n'est point le Ciel, ny la Fortune aussi, C'est la desloyaut de l'ingrat que voicy, Ou plustost ma bont de qui je me doy plaindre, Apres le plus grand coup qui me pouvoit atteindre; En effait je m'accuse, & ne te blasme plus; Toute Amante qui s'offre est digne de refus, L'excez de mon amour trop prompte & trop brulante, A fait mourir la tienne, ou l'a rendu plus lente, Et le Ciel contre moy justement anim Me veut punir par toy de t'avoir trop aym: Ce n'est pas toutesfois qu'une si belle faute N'eust produit autre effect en une ame plus haute, Et que l'extrme ardeur de mon zele amoureux N'eust confirm l'amour dans un coeur genereux: Mais tu disois tantost devant la compagnie, Parlant de la Fortune & de sa tyrannie, Que jusques ton nom elle t'a tout ost, Adjoustes-y le coeur, l'honneur & la bont; L'un ou l'autre des trois t'eust defendu d'clorre Le coupable dessein qui fait que je t'abhorre, Non pour m'avoir manqu de constance & de foy, Puisque c'est un defaut assez commun de soy; Et que peut-estre aussi ma beaut n'est pas telle Qu'elle puisse arrester un esprit infidelle, Mais pour l'indignit de ton lasche conseil, En toute circonstance nul autre pareil: Indiscret, impudent, desobligeant, infame, Et qui montre en un mot les vices de ton ame, Ingrat qui ne veut point d'un present de valeur, Afin d'en enrichir un illustre voleur; Cruel qui refusant une Princesse offerte, Veux encor par serment l'obliger sa perte. CELIE. Voyez, rien ne l'esmeut ce coeur dnatur. ISMENIE. Bien donc, puis qu'il te plaist, & que je l'ay jur, Je subiray la loy que ta rigueur m'impose; Mais un songe & cela sera la mesme chose, Tant la mort l'hymen sera jointe de prs, Et le mirte amoureux au funeste cyprs: Adieu, separons-nous. CELIE. Ah l'ingrat ISMENIE. Le barbare LEPANTE. Madame, encore un mot, & puis je me separe. ISMENIE. Point, point, je ne veux plus ny te voir, ny t'oir. LEPANTE. Mais c'est pour un sujet qui vous peut resjoir: La raison desormais, belle & grande Princesse, Veut qu'avec vostre erreur vostre colere cesse, Puisque le seul desir d'prouver vostre amour M'avoit solicit de vous faire ce tour. ISMENIE. Lepante, aucunefois le plus sage s'oublie. LEPANTE. Comment? ISMENIE. Que deviendra le serment qui me lie? Car enfin j'ay jur d'espouser Axala, Et vous en faites jeu. LEPANTE. Je ne dis pas cela: Je vous exhorte encor, autant que je vous ayme, D'espouser Axala, (c'est dire moy-mesme) Moy-mesme qui pour moy vous l'avois conseill. ISMENIE. Ne vous semble-t'il point que c'est assez raill? LEPANTE. Non, non, je ne feins plus, Axala c'est Lepante, Je cache sous ce nom ma fortune presente; Mais le Ciel destruira la trame que jourdis, Ou je seray bien-tost ce que je fus jadis. ISMENIE. O! grands Dieux quelle vie, & quelle destine! FELICE. O! ma soeur, qu'est-cecy? CELIE. J'en suis toute estonne. EVANDRE. Pour moy je me doutois de cette verit. ISMENIE. De grace ostez-nous donc de cette obscurit. LEPANTE. Ce que je vous vay dire est le mesme mistere Que tantost par dessin je vous ay voulu taire; Je vous ay desja dit, & fait considerer, Que j'eus deux grands sujets de me desesperer, Et parmy quelles gens se conserva ma vie, Or voicy le destin dont elle fut suivie. Croyant avoir perdu mon Sceptre & mes amours, Je voulus perdre aussi mes miserables jours, Et dans ce desespoir fis des exploits estranges, Qui trouvent parmy nous leur prix & leurs loanges; Enfin apres deux ans, ces hommes hazardeux Me firent General de leurs vaisseaux & d'eux: Depuis, nostre pouvoir sur la terre & sur l'onde S'est rendu formidable aux plus grands Roys du monde, Sous le nom d'Axala cachant tousjours le mien J'ay gagn tant d'honneur, de credit & de bien, Qu'avec six vingt vaisseaux et soixante galeres J'espere de r'entrer au trne de mes Peres, D'autant plus aysment que mes braves sujets Ayderont aux succez de mes justes projets: Demain avant le jour une puissante arme Doit venir au signal d'une torche allume, Par deux Siciliens qui sont de mon party; Et c'est pour leur parler que Tenare est sorty; Ainsi la force en main, & la faisant parestre, J'auray meilleure grace me faire connestre. ISMENIE. O Ciel! quels changements, & que nos advantures Treuveront peu de foy chez les races futures. Mais j'oy venir quelqu'un; CELIE. Madame c'est Lypas. ISMENIE. Dieux ostons-nous d'icy, qu'il ne m'y treuve pas. SCENE V. LYPAS, ERPHORE. ERPHORE. Enfin il m'a pri que je vous asseurasse Que le plus grand regret qu'il ait en sa disgrace, C'est de mcontenter un grand Roy comme vous, Qui rendroit son Estat considerable tous: Mais qu'il est oblig de tenir sa parole. LYPAS. Qu'il ne m'allegue plus cette excuse frivole, Il n'est pas hebet ny foible jusqu'au point De se picquer d'honneur pour ceux qui n'en ont point, Sur tout en l'interest d'un Prince de ma sorte, O la raison d'Estat doit estre le plus forte. ERPHORE. C'est comme une ranon, dont il veut s'aquiter. LYPAS. N'a-t'il pas de l'argent dequoy se rachepter? Et puis ne peut-il pas, s'il en avoit envie, S'excuser sur sa soeur? ERPHORE. Elle en seroit ravie; Car tantost que d'Evandre elle a sceu son malheur, Elle a pens mourir de honte & de douleur, Armille me l'a dit. LYPAS. Je croy bien, la pauvrette A regret de me perdre, & moy je la regrette De treuver un Pirate la place d'un Roy, Outre qu'asseurment elle brusle pour moy. ERPHORE. O Dieux! elle tient donc ses flames bien secretes. LYPAS. Ne t'en estonne pas, c'est quelles sont discrettes. ERPHORE. (Sentiment cach.) Je voudrois cependant pour mon dernier souhait, Que Jupiter m'aymast autant qu'elle te hait. LYPAS. Cette discretion causera sa ruine, Je crains que par vertu, cette beaut divine Ne resiste au secours que je luy puis donner, Et comme un doux Aigneau se laisse emmener, Pour servir de victime aussi-tost que de fme A la brutalit de ce Corsaire infame, Puis qu'il peut la livrer, son desir assouvy; Au moindre des brigands dont il sera suivy: Mais ny du Ciel tonnant la face foudroyante, Ny le terrible aspect de la Mer abboyante, Ne m'empescheront pas par la peur du danger D'abandonner ma vie afin de la vanger, Et j'en commenceray la vangeance effroyable Sur cet homme d'honneur, ce frere impitoyable, Qui feignant de garder sa parole & sa foy, Vend sa soeur au barbare, & se mocque de moy; Je luy veux consumer par le feu de nos guerres Ses hommes, ses tresors, ses places & ses terres, Et le prenant en vie apres ces maux souffers, Le faire encor languir & mourir dans les fers. ERPHORE. Vous ferez, s'il vous plaist, les choses que vous dites, Puisque vostre puissance est quasi sans limites: Mais vostre Majest doit cacher sagement Son juste dplaisir & son resentiment, Puisque Dorante feint, feingnez aussi de mesme, Et si, comme je croy, la Princesse vous ayme, Armille nous dira les moyens les plus cours Pour changer son destin, ou luy donner secours. LYPAS. C'est l'Oracle, en effait, qu'il faut que je consulte, Et qui doit me resoudre au fort de ce tumulte, Erphore, o penses-tu qu'elle soit maintenant? ERPHORE. Chez soy. LYPAS. Passons-y donc comme en nous promenant. Fin du quatriesme Acte. ACTE V. SCENE PREMIERE EVANDRE, FELICE, ARMILLE. EVANDRE. Non, non, n'en doutez pas, c'est chose que j'ay vee. FELICE. O nouvelle agreable! ARMILLE. O! discours qui me tu. FELICE. Et ma pauvre Compagne? EVANDRE. Elle est sauve aussi, Enfin le ravisseur a tres-mal reussy, Non pour l'enlevement qu'il a fait merveille; Mais pour l'venement. ARMILLE. De grace la pareille, Dites-moy par quel sort il a manqu son coup? EVANDRE. Volontiers; ce discours ne te plaist pas beaucoup: Vous savez que Celinte & la vieille Amerine Ont entendu le rapt de leur chambre voisine, Et qu'elles ont pass par nostre apartement, Semant par tout le bruit de ce ravissement; On s'veille, on accourt, on voit la chambre vuide, Lors chacun prend sa route o le hazard le guide, L'un court par le Palais, l'autre entre, l'autre sort; Mais Tenare & son Maistre ont vol droit au port, Avec tant de bon-heur, de vaillance & d'adresse, Qu'ils ont gard Lypas d'embarquer la Princesse, Et par cette action donn temps d'arriver Au peuple, que leurs cris avoient fait souslever. ARMILLE. Mais la chaisne du port, empeschoit sa sortie. EVANDRE. Mais celuy qui la garde estoit de la partie, Et nous en verrons bien quelques testes bas, Laissez faire: & des plus. ARMILLE. Cecy ne me plaist pas: Et comment ce meschant l'avoit-il enleve? EVANDRE. Ils viennent, attendez qu'elle soit arrive, Elle vous l'apprendra, si vous n'en savez rien: Mais. ARMILLE. Quoy mais? EVANDRE. Mais on dit que vous le savez bien. ARMILLE. Moy, que je le say bien? l'imposture estrange! Dieux quel desespoir l'injustice me range, Que ne suis-je au tombeau. EVANDRE. Ce seroit ton plus court, (Sentiment cach.) Meschante. FELICE. Est-il bien vray? EVANDRE. C'est le bruit de la Court. ARMILLE. C'est le bruit de l'envie & de la mdisance. EVANDRE. Erphore toutesfois l'a dit en ma presence. ARMILLE. Je le feray mentir ce lasche & faux tmoin, Avec l'ayde du Ciel. EVANDRE. Vous en aurez besoin. ARMILLE. Bien, bien, tout de ce pas je m'en vay luy respondre, Et toy-mesme, impudent, avec luy te confondre. EVANDRE. Tu songes, (mais en vain, car je vay t'pier) Plustost t'enfuir qu' te justifier. SCENE II. FELICE, CELIE. FELICE. AH! Dieux, voicy ma soeur; pauvre fille enleve, Tu sois la bien venu, & la bien retreuve, Que je te baise encor, je ne m'en puis lasser, CELIE. Ny moy qui viens exprs afin de t'embrasser, Et de te raconter le traitement indigne Que nous avons souffert de ce Tyran insigne, Puisque Prince est un nom qu'on ne luy peut donner Sans abuser du terme, ou sans le prophaner; Et que tel qu'un voleur, sous pretexte qu'il ayme, Il est venu de force, il est entr de mesme, En nous treuvant au lict demy-mortes d'effroy, N'a fait qu'un seul fardeau de Madame & de moy. FELICE. Pourquoy ne crieiz-vous pour veiller la Garde Quand on vous emportoit? CELIE. Vray'ment nous n'avions garde, Leurs mains & leurs mouchoirs sur nos bouches pressez, Sans la peur du peril, nous en gardoient assez; Et puis sa compagnie eust est la plus forte; Cent hommes l'attendoient la prochaine porte, Que pour certain respect on ne garde jamais Depuis que ce meschant loge dans le Palais: Au reste il est constant qu'on nous avoit vendus, Les clefs de nostre chambre ayant est perdus Une heure justement avant qu'on se couchast, Quoy qu'Armille elle-mesme avec soin les cherchast: Mais elle les cherchoit & les avoit bailles; Car le bruit des voleurs nous ayant veilles, J'ay fort bien observ qu'apres deux ou trois coups Quelqu'un a fait sauter les deux petits verroux, De faon que sans peine ils ont fait ouverture, Ce qu'ils n'eussent peu faire en forant la serrure, Dont les cloux sont si forts, & les ressorts si bons, Qu'on romproit aussi-tost la muraille & les gonds: Si bien, qu' dire vray, toutes tant que nous sommes Devons nostre Maistresse au secours de deux hommes. FELICE. Comment? CELIE. Nous n'estions plus cent pas loin du port, C'est dire, pour nous cent pas de la mort, Quand au bout d'une ru, extremement estraite Par o les ravisseurs achevoient leur retraite, Ces deux braves guerriers comme termes plantez Leur ont ferm le pas, & les ont arrestez; L'un l'espe la main, l'autre arm d'une picque, Et tous deux d'une force & d'un coeur heroique; L Lepante sur tout a si bien combatu, Qu'ils n'ont p sous le nombre accabler la vertu; Joint que Dorante aussi qui les suivoit vee A pris de son cost l'autre bout de la re, Ainsi de toutes parts les passages fermez Ils ont tendu les mains, & se sont desarmez. Apres chez Palinice o l'on nous a jettes, On nous a du Palais des robes apportes. FELICE. Et vos liberateurs ont-ils est blessez? CELIE. Fort peu, si l'on en croit ceux qui les ont pensez. FELICE. Et Lypas ne l'est point? CELIE. S'il a quelques blessures Ce sont des coups de dents & des gratignures, Dont Madame a tasch de le defigurer; Mais pour les coups d'espe il sait bien s'en parer. C'est luy qui le premier a jett bas les armes, Et demand la vie avec d'indignes larmes. FELICE. Le lasche, & que dit-il? CELIE. Il ne dit pas un mot, On ne l'a jamais veu si triste ny si sot; Lors que je suis venu on proposoit encore De luy faire annoncer par la bouche d'Erphore, Que le fol pretendu qui les a tous dupez, Luy vient redemander ses Estats usurpez; Car ce jour naissant qui chasse les Estoilles On voit desja blanchir si grand nombre de voilles, Que dans l'ame du Prince ils mettoient la terreur, Si Lepante propos ne l'eust tir d'erreur. FELICE. Quoy la reconnoissance en a donc est faite? CELIE. Par tout ce qui peut rendre une amiti parfaite, Par cent signes de joye & de ravissement, Suivis d'un reciproque & long embrassement, Enfin par l'union de coeurs & des personnes Qui doit faire le noeud de celles des Couronnes. FELICE. Si Lepante eut repris son sceptre avec son nom, Que la Cour seroit belle, & qu'il y feroit bon, Que d'habits brodez d'or, & que de pierreries, Ha ma soeur que de bals, que de galenteries. CELIE. On ne laissera pas d'en faire sans cela; Car avec la justice & les forces qu'il a, Selon toute aparence il luy sera facile De reprendre en deux mois la Corse & la Sicile, Et puis l'usurpateur est nostre mercy: Mais Dieux j'entends sa voix, le brutal vient icy, Fuyons; j'avois laiss Madame chez Dorante, Allons-y la treuver. FELICE. Allons j'en suis contente. SCENE III. LYPAS, ERPHORE. LYPAS. O Fatale Provence! desloyale Cour! O j'ay pour ennemis la Fortune & l'Amour, Dont l'un m'oste une femme & l'autre une Couronne, Ainsi de tous costez le malheur m'environne, Ainsi de quelque part que j'observe mon sort, Je ne voy que sujets de desirer la mort; Battu, mocqu, trahy par un Prince infidelle Qui choisit sa soeur un party digne d'elle: Lasche soeur qui prefere l'amour d'un grand Roy, L'indigne affection d'un Pirate sans foy: Frere ingrat, au del de toute ingratitude, Qui pour tous mes bien-faits me met en servitude, Qui pour mon alliance & mes tresors offers Me retient mes vaisseaux, met les miens dans les fers, M'oste mes Officiers, & permet qu' ma vee Un Bourgeois insolent les mal-traite & les tue; Enfin qui non content de m'avoir abus, M'ameine un faux Lepante, un Prince supos, Afin de partager la Sicile & la Corse Avec cet heritier dont le droit est la force. ERPHORE. Sire, quand un malheur ne se peut viter, Le souverain remede est de le suporter. LYPAS. Quoy, l'ombre de Lepante aura donc un Royaume? ERPHORE. Il ne faut plus parler d'ombre, ny de phantosme, C'est Lepante luy-mesme, & vostre Majest Doit croire sur ma foy que c'est la verit; Elle sait qu'autrefois je fus en Syracuse Luy faire de sa part quelque sorte d'excuse Touchant ses dix vaisseaux de Cartage venus, Qu'elle avoit dans ses ports si long-temps retenus. Or il m'a rapport les choses que nous fismes, Et m'a fait souvenir de celles que nous dismes. LYPAS. Si bien qu' vous our, Lepante n'est point mort: ERPHORE. Non, Sire, & ses subjets qui l'aymerent si fort Feront armes de tout tant sur mer que sur terre, Et couperont la gorge tout vos gens de guerre; Ce qu'ils entreprendront d'autant plus aisment Que desja vostre joug leur pese infiniment, Et qu'ils auront appris la nouvelle oportune Du bon-heur de leur Prince, & de vostre infortune; La flote de Lepante la rade paroist, Croisssant mesme temps que la lumiere croist, De sorte qu'en l'estat qu'il est, & que vous estes, Il peut jusques chez nous estendre ses conquestes, C'est pourquoy de bonne heure en cette adversit Faites une vertu d'une necessit, Et par un politique & prudent artifice, D'un acte de contrainte, un acte de justice; Rendez de bonne grace, ou feignez de lascher Un Sceptre qu'aussi bien on vous doit arracher; En matiere d'estat la feinte est necessaire. LYPAS. O conseil qui me tu! fortune contraire! ERPHORE. Seigneur, encore un coup, gardez de refuser Les articles de paix qu'on vous doit proposer, Dorante les apporte afin qu'il vous les montre, Et nous pour l'obliger allons sa rencontre; Il faut ceder au temps, & luy rendre aujourd'huy L'honneur qu'auparavant vous receviez de luy; Possible rendrez-vous par cette procedure Vostre condition moins honteuse & moins dure: Hastons-nous, j'apperoy la Princesse qui vient. LYPAS. O dueil! desespeir! fureur qui me tient! SCENE IV. LEPANTE, ISMENIE, FELICE, CELIE. FELICE. Et seuls ils ont p faire une action si rare? ISMENIE. Oy, Felice, il est vray, sans Lepante & Tenare Vous seriez sans Maistresse errante sur le port, Ou peut-estre cette heure on vous diroit ma mort. FELICE. Vous me permettrez donc: LEPANTE. Quoy, que voulez-vous faire? FELICE. Je veux vous adorer comme un Dieu tutelaire, Ou comme un sainct Genie nostre ayde envoy, Digne instrument des Dieux qui vous ont employ. LEPANTE. Vostre zele est trop grand, je vous en remercie, Levez-vous; CELIE. Vous voyez que l'on vous defie: Et de fait, si les Dieux pouvoient estre mortels, Mes compagnes & moy vous ferions des autels: ISMENIE. Vous auriez dans Marseille un temple magnifique, LEPANTE. Ou du moins une image la place publique. ISMENIE. Non, je ne raille point: car si la verit Se peut dire sans crime, & sans impiet, Alcide qui vos faits auroient servy d'exemples, Par de moindres vertus a merit des temples. LEPANTE. Je ne veux pas icy d'un vol audacieux M'eslever de la terre la vote des Cieux, Ny faire de ma vie avec celle d'Hercule Un rapport sacrilege autant que ridicule: Mais aymant comme j'ayme en un si digne lieu, Je brusle comme il fit d'un feu qui me fait Dieu, Et si j'ay mon autel dans le coeur d'Ismenie, Je brille comme luy d'une gloire infinie. ISMENIE. Oy, mon coeur est pour vous un autel anim, Un temple, un sanctuaire tout autre ferm, O la lampe d'Amour nuict & jour allume Brusle d'un feu si pur qu'il n'a point de fume. SCENE V. LYPAS, ERPHORE, DORANTE. DORANTE. Venez, je vous promets d'y travailler pour vous. LYPAS. Je ne demande pas un traitement plus doux. DORANTE. (A Lepante.) Mon frere, au differend qu'il faut que je compose, Je voy le Roy Lypas si juste en toute chose, Qu'il est ais de joindre, & de se rendre amis: LEPANTE. Soit comme il vous plaira, je vous ay tout remis. DORANTE. Il sortira, dit-il, hors de vostre heritage, Si tost que par un ample & constant tesmoignage Il saura plainement que vous estes l'aisn De la sage Ursinie & du grand Prytan, Vous aurez cependant deux places en Sicile, Et luy pour sa prison, mon Palais & ma Ville: Mais touchant cette debte, il faudra s'il vous plaist Prendre le principal, & donner l'interest: LEPANTE. Je n'en demande plus, de bon coeur je le donne, LYPAS. Et moy je le reoy, CELIE. Vrayment je m'en estonne, Veu la grandeur de coeur dont le Ciel t'a do, DORANTE. Il suffit que tous deux vous m'avez advo; Or embrassez-vous donc, puisque rien ce me semble Ne vous doit empescher de vivre bien ensemble. (Ils s'embrassent.) ERPHORE. La vengeance pourtant en ira jusqu'au bout. SCENE VI. EVANDRE, ARMILLE. EVANDRE. Tu n'eschaperas pas, je te suivray par tout. ISMENIE. Ah Dieux! verray-je encor cette infidelle fame. ARMILLE. Grand Prince, en mon mal-heur c'est vous que je reclame, Et que la larme l'oeil je viens importuner D'obtenir mon pardon, & de me pardonner. LEPANTE. De grace en sa faveur accordez ma requeste, Pour le sacr respect d'une si belle feste. ISMENIE. Il faut luy pardonner, & ne la voir jamais. DORANTE. Allez, & loin de nous vivez mieux desormais. ARMILLE. Ah! j'ay creu procurer le bien de son Altesse. EVANDRE. Adieu femme sans foy, sauvez-vous de vistesse. SCENE DERNIERE. TENARE venant du Port. (Il parle au Prince Lepante.) Seigneur, tous vos vaisseaux paroissent maintenant, Je les ay veus du havre, o vostre Lieutenant, Argant & Capane, avant que je m'en vinsse, Attendoient pour entrer un passeport du Prince: DORANTE. Ils l'auront de ma bouche, allons-y de ce pas, (En riant.) Vous ma soeur, demeurez avec le Roy Lypas. ISMENIE. Il me pardonnera si je suis curieuse D'aller voir avec vous la flotte imperieuse Qui rendra hautement le Sceptre mon Espoux. LYPAS. Je la veux voir aussi. ISMENIE. Cela depend de vous. LYPAS. Erphore, vous voyez si je me say contraindre. ERPHORE. Sire, vous faites bien, nostre jeu c'est de feindre. EVANDRE seul. O Dieux! qui ne void pas que vos puissantes mains Font agir les ressorts de destin des humains? Et que par des moyens difficiles croire Vous comblez ces Amans de plaisir & de gloire? FIN. [Notes concernant la version lectronique: On a diffrenci les u/v et i/j conformment l'usage moderne, et rsolu les abrviations conventionnelles (de type bne > bonne). L'orthographe et la ponctuation sont conformes l'original, les coquilles les plus manifestes ayant toutefois t corriges.] End of the Project Gutenberg EBook of L'illustre corsaire, by Jean Mairet License: Share Alike