Produced by Rnald Lvesque JOSEPH MARMETTE LA FIANCE DU REBELLE pisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 Roman canadien publi en Feuilleton par la "Revue Canadienne" Montral 1875 INTRODUCTION. Immdiatement aprs la capitulation du 8 septembre 1760, par laquelle la Nouvelle-France passait au pouvoir de l'Angleterre, une paix profonde rgna dans tout le Canada. A part les dvastations commises dans le gouvernement de Qubec, que des armes ennemies avaient occup pendant deux annes, tandis que la capitale avait t deux fois assige, bombarde, et presque anantie, rien ne semblait indiquer dans les autres parties de la province que l'on sortt d'une guerre sanglante et dsastreuse. Rfugis sur leurs terres, les habitants se livraient l'agriculture, autant pour rparer leurs pertes que pour s'isoler de leurs nouveaux matres. Il leur restait bien encore l'espoir que la France ne les abandonnerait pas et qu'elle se ferait rendre ses colonies aprs la cessation des hostilits; mais cette dernire illusion devait bientt s'vanouir par le fait du honteux trait de Versailles de 1763, dont le contrecoup vint douloureusement vibrer au Canada comme le glas funraire de la domination franaise en Amrique. Cette nouvelle dtermina une seconde migration. Les quelques familles nobles qui restaient encore dans le pays, les anciens fonctionnaires, les hommes de loi, les marchands, repassrent en France aprs avoir vendu ou abandonn leurs biens. Il ne resta plus dans les villes que les corps religieux, quelques rares employs subalternes, peine un marchand, et les artisans. La population des campagnes tant attache au sol fut seule unanime ne point migrer. Les conqurants avaient dj pris leurs mesures pour s'assurer de la libre possession de leur conqute. Afin de frapper davantage l'esprit des vaincus, on les mit tout d'abord sous le rgime de la loi martiale. Ce fut l're du despotisme. A la suite des troupes anglaises, une foule d'aventuriers s'taient abattus sur le Canada. Aussi pauvres d'cus et de savoir qu'avides de luxe et de domination, et pour la plupart hommes de rien, ces arrogants ambitieux se jetrent la cure de tous les emplois publics. Ce fut alors que l'on vit un criminel tir du fond d'une prison pour tre fait juge-en-chef, lorsque, par surcrot de mpris pour l'intrt et l'opinion publics, cet homme ignorait le premier mot du droit civil et de la langue franaise. Il faut ajouter qu'il tait admirablement appuy par un procureur-gnral qui n'tait gure moins propre remplir sa charge, tandis qu'un chirurgien de la garnison et un capitaine en retraite taient juges des plaidoyers communs, et que les places de secrtaire provincial, de greffier du conseil, de rgistrateur, de prvt-marchal, taient, donnes des favoris qui les louaient ensuite aux plus offrants. Les honteuses menes de tous ces tripotiers allrent si loin que Murray lui-mme, le gouverneur, brave et honnte soldat, ne put s'empcher de rougir de son entourage. Il suspendit le juge-en-chef de ses fonctions, le renvoya en Angleterre et tmoigna son mcontentement au ministre. L'abolition des anciennes lois franaises vint mettre le comble la tyrannie, et des murmures menaants commencrent sortir du sein d'une population qui, toute vaincue qu'elle tait, ne se sentait pas ne pour l'esclavage. Cependant on votait dans le Parlement de la Grande-Bretagne une loi qui allait avoir une immense influence sur les destines de l'Amrique Septentrionale. Quoique, de prime-abord, elle part devoir nous tre contraire, cette dcision du Parlement Anglais devait merveilleusement, dans ses rsultats, servir nos franchises menaces. Sous prtexte que la dernire guerre l'avait force d'augmenter sa dette, l'Angleterre s'ingra de taxer les colonies sans leur consentement; elle passa la loi du Timbre et imposa une taxe sur tous ses sujets amricains. A l'annonce de cette nouvelle, les anciennes colonies protestrent. Le Canada et l'Acadie Nouvelle-cosse, seuls, gardrent momentanment le silence. A la vue des difficults que cette opposition des provinces amricaines allait amener, l'Angleterre fut force d'adopter, envers le Canada une politique moins oppressive. Elle modifia ses instructions, changea ses principaux fonctionnaires, en un mot employa la pacification afin d'avoir au moins une province pour elle dans le Nouveau-Monde, puisque toutes les autres colonies de l'Amrique du Nord se mettaient en guerre ouverte avec la mtropole et prparaient dj la rvolution qui devait amener leur indpendance. La Virginie fut la premire s'opposer la loi du timbre. A Boston la population dmolit les bureaux. Un congrs, compos des dputes de la plupart des Provinces, s'assembla New-York et, protesta contre les prtentions du gouvernement imprial. On brla publiquement les marchandises estampilles, et les ngociants brisrent leurs relations commerciales avec l'Angleterre. Effray, le gouvernement anglais rvoqua cette malheureuse loi du timbre qui provoquait d'aussi terribles colres. L'abrogation de cette loi suspendit pendant quelque temps l'opposition des provinces coloniales. Mais en 1773, le gouvernement anglais ayant mis inconsidrment un nouvel impt sur le th, le feu de la rvolte se ralluma avec encore plus d'intensit qu'auparavant. Le Parlement fut outr d'une rcidive qui s'accentuait de plus, en plus, et eut recours aux mesures coercitives pour faire rentrer dans le devoir les colonies rvoltes. D'un autre ct, pour s'attacher le Canada, il vota le rtablissement des lois franaises en ce pays, y reconnut le catholicisme comme religion tablie, et donna la province un Conseil reprsentatif o les catholiques taient admis prendre place. Cette loi souleva de vives rclamations en Angleterre, et surtout en Amrique, o douze provinces protestrent violemment, par la voix d'un Congrs gnral sigeant Philadelphie, contre cette loi de Qubec qui reconnaissait la religion catholique. Protestation des plus inhabiles. En se dclarant contre les lois franaises et contre le catholicisme, le congrs s'alinait la population du Canada qui devait tre ainsi perdue la cause de la confdration depuis longtemps rve par Washington et Franklin. Pourtant, par une singulire inconsquence, le mme congrs adopta une adresse aux Canadiens, o se trouvaient exprims des sentiments tout--fait contraires ceux manifests dans les premires rsolutions. Cette adresse fut assez froidement reue au Canada, o la population, satisfaite des rcentes concessions du parlement imprial, n'avait qu' se dfier des fallacieuses promesses caches sous les belles phrases du congrs. "Dans leur juste dfiance," remarque M. Garneau, "la plupart des meilleurs amis de la libert restrent indiffrents ou refusrent de prendre part la lutte qui commenait... Beaucoup d'autres Canadiens, gagns par la loi de 1774, promirent de rester fidles l'Angleterre et tinrent parole. Ainsi une seule pense de proscription mise au jour avec lgret; fut cause que les tats-Unis voient aujourd'hui la dangereuse puissance de leur ancienne mtropole se consolider de plus en dans l'Amrique du Nord." Le gnral Carleton avait peine eu le temps d'inaugurer au Canada la nouvelle constitution, lorsque son attention fut attire vers les frontires que menaaient dj les Amricains insurgs. Pendant que le colonel Arnold s'avanait contre Qubec par les rivires Kennebec et Chaudire, mais lentement, retard qu'il tait dans sa marche par les obstacles sans nombre que lui offrait la fort vierge, le gnral Schuyler, nomm par le Congrs au commandement de l'arme du Nord, marchait, conjointement avec Montgomery, contre Montral qui ne devait pas tarder succomber Aux premires nouvelles de l'invasion, le gouverneur Carleton avait envoy vers le lac Champlain le peu de troupes dont il pouvait disposer, c'est--dire deux rgiments qui formaient huit cents hommes, tout ce qu'il y avait dans le pays. Comme l'hiver approchait, il fallait renoncer l'espoir d'en voir arriver d'autres de l'Angleterre avant le retour du printemps. Le gouvernement se vit donc force d'appeler la milice sous les ordres. Si la majorit des Canadiens ne penchait pas du ct de la rvolution, son dsir formel tait bien aussi de ne se point mler activement au conflit et de garder la neutralit. La population resta sourde aux appels ritrs de Carleton. Alors celui-ci tenta de lever des corps de volontaires. Il offrit les conditions les plus avantageuses. Mais ses offres firent peu de proslytes. Aussi manquant de troupes, ne put-il secourir les forts de Chambly et de Saint Jean qui se rendirent bientt l'ennemi. A peine matre de Saint-Jean, Montgomery se porta sur Montral. Carleton Quitta prcipitamment cette place o il se trouvait et s'embarqua en toute hte pour la capitale. Il ne parut qu'un: instant, et en fugitif, aux Trois-Rivires, et continua sa retraite prcipite pour ne s'arrter qu' Qubec le 13 novembre 1775. Pendant ce temps, Montral et Trois-Rivires avaient ouvert leurs portes aux insurgs, et Montgomery, qui suivait de prs le gouverneur, rejoignait le gnral Arnold. Celui-ci, aprs six semaines d'une marche pnible, avait paru en face de Qubec le jour mme de l'arrive du gouverneur; mais comme il ne lui restait plus que six cent cinquante hommes valides et qu'il ne pouvait songer attaquer Qubec avec ce petit nombre de combattants, il tait remonte jusqu' la Pointe-aux-Trembles o il opra sa jonction avec le gnral Montgomery. Les deux corps runis, mille ou douze cents soldats environ, vinrent investir Qubec. Mais n'anticipons point sur des vnements dont nous allons maintenant exposer les dtails de la manire la plus intressante qu'il nous sera possible. CHAPITRE PREMIER. UN DISCOURS QUI NE CONVAINC PERSONNE. Le soir du dix-neuvime jour de novembre, dix-sept-soixante-et-quinze, la Ville de Qubec, d'ordinaire paisible cette heure, prsentait une animation inaccoutume. Dans les rues tortueuses, sombres et rendues humides par une froide bruine qui enveloppait la capitale, se glissaient nombre de gens soigneusement _fourrs_ dans leur manteau. A la faveur de quelques ples rayons de lumire qui, de ci et de l, jaillissaient d'un volet mal clos, vous auriez, pu voir les passants surgir un instant du brouillard et y rentrer aussitt pour disparatre dans l'ombre brumeuse. Ils venaient de tous les cts: des faubourgs, de la haute de la basse Ville, et convergeaient sur un mme point, la chapelle de l'vch. Le palais piscopal, qui s'levait alors sur l'emplacement actuel de l'Htel du Parlement provincial, tait encore habit par l'vque, qui n'en devait tre dpossd, par le gouvernement anglais, que trois ans plus tard, moyennant la rmunration drisoire de 150 par an. Ce soir-l, sur les huit heures, comme le gros intendant de Monseigneur Briant allait fermer la porte de la chapelle, un bruit de pas qui se rapprochaient lui fit sortir un instant la tte au-dehors. Quatre hommes arrivaient, dont l'un cria avec, l'accent anglais le plus prononc: --Hol garon! Comme l'intendant se rejetait en arrire et allait obir cette injonction, plus que suspecte pareille heure, en faisant dcrire un prudent double tour la clef de la serrure, l'un des arrivants le prvint, bondit et ouvrit violemment la porte en repoussant l'intrieur le gardien surpris. Celui-ci, s'attendant quelque tratre coup, lcha un cri d'effroi qui se rpta dans les sonores profondeurs de la chapelle. --Va dire _ta_ matre, Monsieur l'vque, que nous vouloir tenir assemble publique, ici, _cette_ soir. --Mais... --Allons marche... cria l'autre en allongeant un grand coup de pied au gardien. Celui-ci se tenait dj une trop respectueuse distance pour ne pas viter le coup. Il s'lanait mme pour se sauver au plus vite, lorsqu'un commandement, encore plus impratif que le premier, le cloua sur place. --_By God!_ arrtez-_vos!_ Ce juron et la grosse voix qui le prononait, firent frissonner les moelles dans les os du gardien. --Pas voir clair ici. _Nos_ avoir besoin de _loumire_. Le pauvre homme se rsigna. Il alla chercher des cierges dans un coin de la chapelle, et, pour les allumer, se mit battre le briquet. Mais ses mains taient tellement agites par la peur, qu'il frappait plus souvent ses doigts que le silex. Les autres, vinrent son aide, et allumrent une vingtaine de cierges dont la faible lueur clairait tant bien que mal l'intrieur de la chapelle. Le gardien jeta; alors un regard d'interrogation et d'anxit sur ceux auxquels il tait forc d'obir. On lui fit signe qu'il pouvait s'en aller. Il tourna sur ses talons et disparut aussitt dans l'enfoncement obscur de la chapelle, d'o l'on entendit le bruit d'une porte qui se refermait triple tour. Celui qui avait command cette quipe clata de rire et dit aux autres, en anglais: --Merci Dieu! si tous les franais de la ville ont le courage de celui-ci, Qubec ne se dfendra pas longtemps contre les troupes de Schuyler et d'Arnold! C'tait, un marchand anglais nomme Williams qui agissait ainsi l'vch comme en pays conquis. Il tait accompagn de son compatriote Adam Lymburner et de deux de leurs connaissances, tous partisans du congrs et amis dclars des Bostonnais. L'histoire nous prouv qu'une bonne partie de la population anglaise du Canada penchait du ct des Amricains insurgs. Outre ceux de Williams et de Lymburner, riches ngociants de Qubec, elle nous a conserv les noms de James Price et de son associ Maywood, ainsi que celui de Thomas Walker, qui, tous trois, taient la tte du mouvement insurrectionnel Montral. Cependant la chapelle se remplit peu peu de nouveaux arrivants. Quand les derniers furent entrs,--un jeune homme, ple, l'air distingu, et un homme du peuple d'une stature colossale.-- Williams monta dans la chaire [1] et s'adressant la foule, compose en trs-grande partie de Canadiens-Franais: [Note 1: Historique.] --_Gentlemen_, dit-il, _I feel most happy in seeing such a numerous assembly_. --Parlez franais, cria le jeune homme qui se tenait prs de la porte. --En franais! hurla le colosse, son compagnon, d'une voix de tonnerre. --En franais! en franais rpta la foule. Williams dut se rsigner et baragouina une espce d'exorde, dans lequel, avec l'exagration commune tous les discours de ce genre, il remerciait les citoyens de Qubec de s'tre ports en masse une assemble convoque par lui dans les intrts de l'indpendance de toutes les colonies amricaines. Puis il se mit commenter l'adresse du Congrs aux Canadiens, laquelle terminait ainsi: "Saisissez l'occasion que la Providence elle-mme vous prsente; si vous agissez de faon conserver votre libert, vous serez effectivement libres. Nous connaissons trop les sentiments gnreux qui distinguent votre nation pour croire que la difference de religion puisse prjudicier votre amiti pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la libert d'lever au-dessus de cette faiblesse ceux que son amour unit pour la mme cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mmorable de cette vrit: ils sont composs de catholiques et de protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite, et par cette Concorde qui constitue et maintient leur libert, ils sont en tat de dfier et mme de dtruire tout tyran qui voudrait la leur ravir." Pendant que l'orateur reprenait haleine, le jeune homme ple, qui se, tenait toujours prs de la porte, s'cria: --Comment alliez-vous ces belles paroles avec certaine autre adresse du Congrs protestant contre la loi de Qubec qui reconnat chez nous la religion catholique? Williams ne s'attendait gure cette objection! et resta bouche bante. La majorit de l'assemble, qui tait videmment peu sympathique au Congrs, se mit rire. Et puis, dominant toutes les autres, la grosse voix du colosse qui accompagnait le jeune homme, cria Williams. --Hein! ma vieille, a te rive ton clou. Pendant l'immense et long clat de rire qui courut au-dessus de la foule et tandis que les rares partisans de Williams s'efforaient de rprimer cette hilarit dangereuse pour le succs de la cause du Congrs, l'orateur se mit crier et gesticuler du haut de la chaire. Ce qu'il disait, lui-mme ne le savait gure, mais il parlait quand mme. Et veuillez bien croire qu'il n'avait pas tort. Ne sachant trop que rpondre la srieuse objection du jeune homme, le rus marchand avait pens qu'il fallait profiter du tumulte pour paratre rpliquer et s'indigner en jetant de grands clats de voix; quitte ne pas dire un seul mot raisonnable. Ce qui importe peu par un tel brouhaha. Dans les assembles tumultueuses, lorsque l'orateur parat affronter l'orage et du geste et de la voix, presque toujours il finit par obtenir le silence. Williams prouva bientt la vrit de ce fait que l'exprience a depuis longtemps dmontr. Mais pour ne se point compromettre il eut soin de calmer son indignation et de baisser la voix mesure que l'ordre se rtablissait. De sorte que lorsqu'on le put entendre, il lisait d'une voix calme cette lettre que Washington adressa "aux peuples du Canada" la fin de l'anne 1775, et dont voici la dernire partie: "Le grand Congrs amricain a fait entrer dans votre province un corps de troupes sous les ordres du gnral Schuyler, non pour piller, mais pour protger, pour animer et mettre en action les sentiments gnreux que vous avez souvent fait voir et que les _agents du despotisme s'efforcent d'teindre par tout le monde_." L'orateur, aprs avoir soulign ces derniers mots, fit une pose et arrta ses yeux sur le jeune homme qui l'avait interrompu, en se disant: --Voici, sur mon me! une petite phrase qui vient parfaitement mon aide. Il roula de gros yeux indigns, toussa comme un homme qui ne craint pas d'tre contredit et, encourag par le succs tacite qu'il obtenait, continua sa lecture d'une voix emphatique. "Pour aider ce dessein et pour renverser le projet horrible, d'ensanglanter nos frontires par le carnage de femmes et d'enfants, j'ai fait marcher le sieur Arnold, colonel, avec un corps de l'arme sous mes ordres pour le Canada. Il lui est enjoint, et je suis certain qu'il se conformera ses instructions, de se considrer et d'agir en tout comme dans le pays de ses patrons et meilleurs amis; les choses ncessaires et munitions de tout espce que vous lui fournirez, il les recevra avec reconnaissance et en payera la pleine valeur; je vous supplie donc, comme amis et frres, de pourvoir tous ses besoins, et je vous garantis ma foi et mon honneur pour une ample rcompense, aussi bien que pour votre sret et repos. Que personne n'abandonne sa maison son approche, que personne ne s'enfuye, la cause de l'Amrique et de la libert est la cause de tout vertueux citoyen amricain, quelle que soit sa religion, quel que soit le sang dont il tire son origine. Les Colonies-Unies ignorent ce que c'est que la distinction, hors celle-l que la corruption et l'esclavage peuvent produire. Allons donc, chers et gnreux citoyens" (--ici le geste et la voix de l'orateur s'efforcrent de devenir pathtiques, mais en vain, hlas! entravs qu'ils taient par l'accent comique du marchand anglais--) "rangez-vous sous l'tendard de la libert gnrale, que toute la force de l'artifice de la tyrannie ne sera jamais capable d'branler." Il souligna ces derniers mots d'un geste de sabreur et lana un regard vainqueur au jeune homme. Ce dernier haussa les paules et dit: --Farceur! Le gant d' ct gronda d'une voix de stentor: --Tout a c'est de la frime! Afin de prvenir la nouvelle explosion de rire que cette burlesque apprciation de la lettre de Washington allait dterminer, Williams s'empressa d'aborder la question importante qu'il fallait faire rsoudre immdiatement par l'assemble, et qui tait de dterminer les citoyens de Qubec rendre la ville aux troupes du Congrs, sans brler une amorce. Pour en venir ces fins il commena par discrditer le gnral Carleton dans l'esprit de ses auditeurs, en leur exposant avec quelle impritie ce gnral avait dfendu Montral et tout le pays environnant, qui taient tombs entre les mains des Bostonnais dans l'espace de quelques semaines. Sur ce point, Williams avait malheureusement raison, et les mmoires de Sanguinet--tmoin oculaire, et royaliste assez zl pour n'tre pas suspect dans la relation qu'il nous a laisse de ces vnements,--ne le prouvent que trop. Ainsi cita le combat qui eut lieu aux porter de Montral le 15 Septembre 1775, et o trois cents Canadiens et trente marchands anglais repoussrent les ennemis avec perte, tandis que le gnral Guy Carleton et le brigadier Prescott "taient rests dans la cour des casernes avec environ quatre-vingts et quelques soldats, lesquels avaient leurs havresacs sur le dos et leurs armes,--prts s'embarquer dans leurs navires,--si les citoyens de la ville avaient t repousss." Et puis, il appuya sur la faute qu'avait commise Carleton en refusant aux citoyens encore tout chauffs par les excitations de la victoire, l'autorisation qu'ils lui demandaient grands cris de poursuivre les fuyards "dont il tait si facile de s'emparer." Ensuite il s'effora de dmontrer combien avait t blmable l'inaction du gouverneur, lorsque les habitants des campagnes autour de Montral avaient manifest le dsir de marcher contre les rebelles immdiatement aprs le succs du 25 septembre. Il jeta tout le ridicule possible sur les promenades--comme Sanguinet appelle ces expditions pacifiques--que le gouverneur avait t faire en bateau devant Longueil, la tte de plusieurs cents hommes, sans permettre ceux-ci, qui brlaient du dsir de combattre, d'oprer la moindre descente sur le rivage les ennemis narguaient tout leur aise le trop prudent gnral. Williams en tait ce point de son discours, lorsque la porte de la chapelle s'ouvrit lentement pour livrer passage deux nouveaux arrivants. L'orateur qui ne pouvait distinguer leurs traits, vu la distance o il tait d'eux et la demi-obscurit qui rgnait dans la chapelle, les prit pour des retardataires et continua, d'exposer les griefs que les royalistes les plus ardents devaient avoir contre un gouverneur qui, aprs avoir perdu, en quelques semaines seulement, tout le haut du pays, venait de couronner son ineptie en se laissant prendre prs de Sorel, la veille mme de ce jour, avec onze btiments, trois cents hommes et les troupes du roi; abandonnant ainsi leurs propres ressources les habitants du reste de la Province. Williams en arrivait victorieusement la conclusion que ce serait folie de songer dfendre la ville sous un commandant aussi inepte, contre les troupes invincibles des gnraux Montgomery et Arnold, lorsque l'un des deux derniers venus fendit la foule en s'approchant de la chaire dont il franchit les degrs en deux bonds, et apparut soudain aux yeux stupfaits de l'orateur. D'un geste brusque et dtermin, le nouvel arrivant rejeta les pans de son manteau en arrire, ce qui laissa voir le pommeau dor de l'pe ainsi que les habits galonns d'un officier suprieur. On le reconnut l'instant. C'tait le colonel McLean qui commandait les troupes en sous-ordre. Aprs avoir foudroy Williams du regard: --Cet homme est un imposteur! s'cria-t-il en se tournant vers l'assemble. Je vous jure sur mon honneur, Messieurs, que le gouverneur-gnral Sir Guy Carleton vient d'arriver en ville l'instant mme. Si M. Williams veut me suivre au chteau, ajouta-t-il avec une ironie qui fit frmir le marchand, il se convaincra de la vrit de ce que j'avance. Prvenu par Monseigneur l'vque de ce qui se passait ici, M. le gouverneur m'envoie prier les bons et loyaux sujets qui composent la majorit de cette assemble, de ne pas ajouter foi aux paroles insidieuses d'un ami de la rbellion, et de se retirer paisiblement chez eux. Demain le gnral convoquera les milices et vous persuadera lui-mme de dfendre vos intrts et votre ville contre des sujets rvolts dont Sa Majest le roi d'Angleterre aura bientt, raison. Le gnral est convaincu que les courageux habitants d'une ville qui ne se rendit glorieusement nous, il y a seize ans, qu'aprs un sige des plus terribles, n'ouvriront pas ignominieusement les portes de leur vieille capitale devant une bande indiscipline d'insurgents. Cet appel la bravoure des citoyens tait habile et eut le plus heureux effet. Un murmure de satisfaction courut dans la foule. Il y eut mme quelques acclamations. Le colonel se dtourna pour jouir de son triomphe en jetant un coup d'oeil sur Williams. Mais celui-ci s'tait gliss en arrire de McLean pendant que ce dernier parlait, et, craignant que le colonel n'et pour mission de l'arrter, s'tait doucement faufil parmi la foule et esquiv sans bruit. En ce moment, prs de la porte de sortie, se jouait le prologue d'un drame qui, pour tre rapide et muet, n'en doit pas moins avoir une grande influence sur les personnages qui vont animer ce rcit. Le compagnon du colonel McLean tait rest l'entre de la chapelle. C'tait un officier g d' peu prs trente ans. Ses yeux, en entrant, s'taient rencontrs avec ceux du jeune homme qui avait interrompu Williams. L'tincelle qui jaillit de chacun de ces deux coups-d'oeil, ptillait d'une haine sourde et pniblement contenue. Pendant la courte allocution de McLean, ils ne cessrent de se provoquer tous deux du regard. L'oeil du jeune homme exprimait surtout le mpris; celui de l'officier tait empreint d'une expression de colre et de vengeance moiti satisfaite et qui voulait dire:--Enfin, je te rencontre dans une circonstance qui te va nuire autant qu'elle me sera favorable! Attends un peu et tu verras bientt que je saurai me venger de bien des ddains que tu m'as fait subir. L'officier paraissait se trouver en ce moment dans une situation avantageuse, et dominer compltement son antagoniste. Cependant si vous les eussiez vus ainsi l'un prs de l'autre, la physionomie franche du jeune homme ple n'et pas manqu d'attirer aussitt toute votre sympathie. Le colonel McLean achevait de persuader l'assemble en lui exposant combien le gouverneur tait dcid d'opposer la plus vigoureuse rsistance si les troupes de Montgomery et d'Arnold venaient, comme il tait plus que probable, assiger la ville. Qubec tait assez bien pourvu d'armes, d'approvisionnements et de munitions pour tenir les assigeants en chec jusqu'au printemps, et permettre ainsi d'attendre les secours que l'Angleterre ne manquerait pas d'envoyer au Canada des le retour de la belle saison. Alors les partisans de la bonne cause reprendraient l'avantage et l'on verrait les rebelles dans la confusion et les tratres aux abois. Les citoyens ne demandaient pas mieux que d'tre rassurs, eux que la coupable insouciance du lieutenant-gouverneur Cramah avait tant indigns pendant l'absence du gnral Carleton. Car on sait que pendant tout le temps que le gouverneur gnral avait t Montral, le sieur Cramah, au lieu de s'occuper prparer la dfense de la ville, n'avait eu d'autres soucis que de festoyer avec le club des "Barons de la Table-Ronde", qu'il avait organis lui-mme Qubec. L'assemble se dispersa paisiblement et avec des dispositions tout--fait contraires celles que Williams avait voulu lui communiquer. Le jeune homme ple fut le premier sortir de la chapelle. Comme il lui fallait passer en face de l'officier qui attendait le colonel McLean, leurs regards se croisrent encore une fois comme des lames acres et avides de sang. Le gant qui suivait le jeune homme regarda l'officier de travers, comme un colosse prt bondir la gorge de celui que l'instinct lui dit tre l'ennemi de son matre. Arriv l'endroit o finit la moiti de la cte de Lamontagne pour commencer la rue Port-Dauphin, le jeune homme s'arrta et dit son formidable compagnon, qui tait son serviteur: --Clestin, tu vas descendre seul la maison, il n'est pas ncessaire que tu m'attendes. Je rentrerai tard. Couche-toi. --Je ne me sens pas encore l'envie de dormir, monsieur Marc. Si a vous est gal, je fumerai la pipe en vous attendant. --A ton aise, mon vieux, repartit le jeune homme, qui monta la rue Port-Dauphin tandis que l'autre descendait la cte de Lamontagne en frappant lourdement de ses larges pieds le sol humide. Le jeune homme parcourut toute la rue Port-Dauphin, prit la rue du Fort et tourna droite, aprs avoir jet un coup-d'oeil distrait sur le chteau Saint-Louis et le convent des Rcollets, qui dressaient, l'un en arrire et l'autre gauche de la Place-d'Armes, leur masse indcise et plus noire encore que le fond sombre de la nuit. Tandis qu'il gagnait la rue Sainte-Anne de ce pas leste et ferme de jeune homme, dont la vue fait soupirer le vieillard, McLean et l'officier qui l'avait accompagn, dbouchaient de la rue du Fort. --Eh bien! dit McLean en s'arrtant pour serrer la main de son subordonn, bonsoir Evil. Plus chanceux que moi, amusez-vous bien tandis que je ferai mon rapport au gnral. Allez, dansez en toute libert, car vous aurez bientt figurer dans un bal votre vis--vis vous lancera de tratres balles de plomb au lieu de ces oeillades veloutes qui vont vous tre dcoches ce soir. --Merci, colonel! bonsoir. --Bonne nuit. Le capitaine James Evil tourna le dos McLean qui montait vers le chteau, et il s'engagea dans la rue Sainte-Anne. Aprs avoir long le mur de clture qui bordait la cour entire du collge des Jsuites, lequel devait tre enlev ses propritaires et transform en casernes l'anne suivante, le capitaine continua d'avancer jusqu' l'extrmit de la rue Sainte-Anne, qui finissait alors vis--vis du lieu o s'lve maintenant le collge Morrin. Arriv au bout de la rue, Evil s'arrta, embrassa d'un coup-d'oeil la faade illumine de la dernire maison qui s'levait gauche, gravit les trois ou quatre marches du seuil, et, la main gauche campe, provoquante sur la garde de son pe, il souleva de la droite le lourd marteau de fer et le laissa bruyamment retomber. La mme porte qui s'ouvrit devant lui venait aussi de donner accs au jeune homme ple. CHAPITRE DEUXIME. COUPS D'ARCHET, DE LANGUE ET D'PE. Il y avait, ce soir-l, grande veille dans cette maison de la rue Sainte-Anne. Le matre, M. Nicolas Cognard, royaliste renforc, avait voulu tmoigner son zle la bonne cause en runissant ses connaissances chez lui pour montrer toute la joie que l'arrive du gouverneur lui faisait prouver. Il ne faudrait cependant pas confondre le sentiment qui lui avait dict cette dmonstration avec ce dvouement dsintress qui lie un homme un parti en vertu d'une conviction pure. Bien qu'il y eut cette poque, pour le moins autant qu'aujourd'hui, de ces honntes gens qui sacrifient leurs intrts les plus chers certains principes sacrs, nous devons avouer que la loyaut de M. Cognard ne dcoulait point d'une source aussi limpide. Il tait du bien petit nombre de ces Canadiens qui se rallirent immdiatement aux vainqueurs aprs la conqute, afin de captiver leurs bonnes grces et d'en obtenir des faveurs. Possesseur d'une charge lucrative sous le gouvernement franais, matre Cognard, compromis dans les malversations de Bigot et Cie.[2], n'avait pas os migrer, et avait su conserver sa place sous la domination anglaise, grce une parfaite servilit. Aussi fut-il un des rares Canadiens qui participrent aux emplois de l'administration de Murray et des gouverneurs qui lui succdrent. Pour quiconque connat la jalouse mfiance des conqurants de cette poque, il est facile de se faire une ide de la flexibilit de l'chine de M. Cognard. [Note 2: Voir l'_Intendant Bigot_.] Il est vrai qu'on se le montrait du doigt parmi ses compatriotes qu'un juste sentiment de dignit tenait loigns des vainqueurs; mais lui n'en riait pas moins de ce qu'il appelait leur sot patriotisme. A ceux qui lui tmoignaient ouvertement leur mpris, il disait en riant que l'argent anglais avait bien meilleur cours que les assignats dont le gouvernement avait inond le pays sur les derniers temps de la domination franaise. Naturellement il tait rare que pareille objection lui attira une rplique. Avec les hommes de cette trempe, les honntes gens vitent toute discussion. Nicolas Cognard tait un homme de cinquante ans, de taille moyenne et carr d'paules. Sa figure musculeuse, sanguine et dure avait dans l'ensemble quelque chose de vulgaire et qui dplaisait premire vue. Venait-il parler, l'impression dsagrable qu'il causait s'augmentait encore. Les grincements de sa voix aigu et rauque corchaient le tympan comme les notes criardes d'une mauvaise clarinette. Cette comparaison s'offrait tellement la pense de ceux qui le connaissaient, que les malins disaient que c'tait un instrument parfaitement faux. M. Cognard avait eu de son premier mariage une fille unique qui ne ressemblait gure son pre et dont nous esquisserons, dans un instant, la sympathique figure. Madame Gertrude, la seconde femme de Cognard, tait la plus longue, la plus sche, la plus anguleuse et la plus revche des cratures. Avec un langage mielleux et une figure doucereuse, sous les dehors les plus cauteleux, sous les dmonstrations de la, politesse la plus affecte, elle cachait l'me la plus envieuse, le coeur le mieux gonfl de venin qui ait jamais battu sous les ctes d'une vieille bgueule. Marie par intrt quarante-cinq ans, elle avait eu le temps, pendant la dure de ce clibat prolong, d'accumuler en elle tout le fiel des vieilles filles ddaignes contre ce qui est beau, jeune et recherch. Aussi hassait-elle cordialement sa belle-fille Alice. Celle-ci, vingt ans qu'elle avait alors, tait le portrait frappant de sa pauvre mre morte la fleur de l'ge abreuve de chagrins et de dgot. Alice tait petite, mignonne et dlicate, sans toutefois tre frle. Ses cheveux noirs, relevs sur les tempes, tags sur le sommet de la tte, et couronns d'un panache de plumes, comme le voulait la mode du temps, avaient de ces reflets bleutres que l'on volt sur l'aile des geais. Son front tait peu lev, comme celui des belles statues grecques, et il avait toute la blancheur et le poli du marbre. Ses grands yeux bruns, et doux au regard comme le velours au toucher, brillaient d'une douce flamme sous de longs cils noirs. Le nez tait droit, mince; la bouche petite et frache comme une rose sauvage qui s'entr'ouvre et sourit, humide de rose, au premier baiser du matin; seulement la lvre infrieure, un peu plus ronde que l'autre; tait comme une cerise, traverse au milieu par la plus charmante petite raie du monde. Il y avait dans le sourire de cette bouche virginale comme un parfum de fleur joint une saveur de fruit. Le contour de sa figure tait d'un pur ovale, et sur le velout des joues apparaissaient les teintes les plus dlicieusement carmines qui se soient jamais rencontres sous le dlicat pinceau d'Isabe. Enfin, par la tnuit de la taille, et la petitesse de la main et du pied, elle aurait pu tre Andalouse et comtesse comme la belle Juana d'Orvado, rve de pote entrevu par Musset dans la plus frache inspiration de ses vingt ans. Quand l'oeil, charm des exquises perfections de cette enfant, se portait ensuite sur la figure si peu sduisante du pre, on se demandait comment, d'un aussi disgracieux personnage pouvait tre issu un tre aussi ravissant. Il y avait donc nombreuse runion chez M. Cognard qui, pour le moment, tait absent de chez lui et occup faire sa cour au gnral Carleton. Il avait pens, non sans raison, que cela le poserait bien aux yeux du gouverneur d'aller lui offrir ses hommages aussitt aprs son arrive. Au moment o le capitaine James Evil entra dans la grand'chambre, on y dansait joyeusement au son du violon. L'arrive de l'officier causa la sensation qu'un habit galonn d'or ne manque jamais de produire dans un cercle o figurent des femmes. Toutes les dames, mme la sche compagne de M. Cognard, lui lancrent leurs plus provoquante oeillades, except pourtant Alice qui causait dans un coin avec le jeune homme que nous avons remarqu l'vch, et parut retenir avec peine un mouvement d'impatience la vue du capitaine anglais. Celui-ci s'en alla prsenter ses saluts, assez froids, la matresse de la maison, salua les assistants d'un signe de tte, et se rapprocha d'Alice sans regarder celui qui tait avec elle. Ce dernier, dont il est temps de dire le nom, s'appelait Marc Evrard. Il dirigeait dans la rue Sous-le-Fort, une maison de commerce dont les fonds appartenaient en partie un riche marchand canadien de Montral, M. Franois Cazeau, qui joua un rle lors de l'invasion de 1775 et se compromit beaucoup pour aider les insurgent: Marc Evrard--vous expliquerons bientt la nature de ses relations avec Franois Cazeau, paraissait depuis plusieurs mois faire la cour Mademoiselle Alice Cognard et passait dans le monde pour lui tre fianc. On disait aussi que le capitaine Evil recherchait Alice, mais ne paraissait pas lui plaire outre mesure. Toutes ces conjectures taient fondes. Car il y a toujours eu, de par le monde, de ces vieilles femmes; maries ou non; dont l'occupation unique est d'pier les jeunes gens et de surprendre, dans leurs regards ou leur attitude, le secret de leur amour. Quelle ardeur inquite pousse donc ces pions femelles, btes noires des amoureux, scruter ainsi ces jeunes coeurs, deviner en eux les lans comprims d'une passion gnreuse? Est-ce, pour les dames sur l'ge du retour, par suite d'un regret de leurs amours teintes et de leurs illusions fanes comme leurs charmes, et, chez les filles trop majeures, par cause d'un dsir d'affection toujours dplorablement du? Je laisse aux moralistes ou aux intresss prciser le fait. James Evil avait donc brusquement interrompu le tte--tte d'Alice et de Marc Evrard. --Mademoiselle, dit-il dans un assez bon franais qu'il avait appris en France mme o il avait voyag aprs la guerre de Sept ans, Mademoiselle me fera-t-elle l'honneur de sa compagnie la prochaine danse? --J'en suis bien fche, rpondit Alice, mais monsieur Evrard que voici et que vous n'avez pas sembl apercevoir, m'en a pri avant vous. --Oh! pardonnez moi, mais vous tes-vous engage pour l'autre danse aussi? --Oui, monsieur. --Toujours avec M. Evrard? --Oui, monsieur, rpondit Alice en rougissant un peu, mais enchante au fond de faire cette malice l'officier qu'elle dtestait. --Oh! oh c'est bien! rpondit Evil qui lana un regard haineux Marc et pirouetta sur ses talons en se dirigeant vers un groupe de femmes auxquelles il demanda de vouloir bien organiser une contredanse. Ce genre de danse n'tait encore que peu ou point connu au Canada o elle fut apporte par les conqurants. La contredanse (country-danse) tant une innovation anglaise, James Evil avait un secret plaisir l'imposer une socit canadienne, sachant bien que les invits de M. Cognard taient presque tous gens se plier aux caprices d'un officier de l'arme britannique. Marc et Alice furent forcs de figurer dans la contredanse que James Evil dut diriger du commencement la fin. Quand la danse fut termine, Marc dit Alice qu'il ramenait sa place: --Je crois que vous avez un peu durement reu ce pauvre capitaine. Marc, en parlant ainsi, n'tait point sincre; au contraire il tait enchant, d'avoir vu humilier devant lui cet arrogant officier. --Vous pensez, dit Alice en glissant un malin regard entre ses longs cils. Bah! tant pis pour lui! S'il vous avait salu encore, je ne dis pas. Pour lui prouver que j'aime autant danser avec vous que je le dteste lui-mme, et pour faire pice, sa vilaine danse anglaise, venez excuter un pas de gavotte avec moi. En passant devant les deux joueurs de violon, Alice leur demanda l'air qu'elle dsirait. Les violons attaqurent aussitt une gavotte. C'tait un air lent deux temps, se coupant en deux reprises dont chacune commenait avec le second temps et finissait sur le premier. Les phrases et le repos en taient marqus de deux mesures. C'tait une danse toute franaise que la gavotte. Vers le temps qui nous occupe, la reine Marie-Antoinette la dansait Paris avec toute la perfection dsirable. La gavotte disparut en France aprs la Rvolution et n'y fut jamais bien populaire. Comme elle ne s'excutait qu' deux personnes et concentrait sur elle l'attention de toute la salle, malheur celles que leurs vilains pieds ou leur tournure commune n'auraient pas tout d'abord empches d'y figurer. Il fallait dployer dans la gavotte une telle souplesse, une si grande aisance et tant de grce dans les mouvements, que la tche tait difficile pour toutes autres que de trs-lgantes personnes. Alice, la mignonne jeune fille, n'avait pas redouter cette preuve. Et peut-tre aussi, par une coquetterie bien innocente, la recherchait-elle dessein pour mieux faire valoir son lgance et ses grces incontestables. Ses petits pieds de fe trottaient si gentiment au bas de sa polonaise de soie rose; les hauts talons rouges de ses bottines de maroquin battaient si bien la mesure et d'un air si mutin; sa taille souple et fine se pliait si gracieusement sur les larges paniers qui gonflaient la jupe de sa robe dans ses tournoiements de sylphide. Et certes son partenaire lui faisait honneur. En ces temps o la danse ne consistait pas encore dans un marcher absurde, Marc Evrard passait pour un beau danseur d'assez petite taille, il y avait dans toute sa personae une harmonie parfaite. Son bas de soie bien serr au-dessus du genou et ses souliers talons hauts dessinaient avec avantage le relief d'un mollet des mieux tourns, ainsi qu'un pied tout aussi bien cambr que celui, d'aucun homme de race; et puis il tendait si galamment sa main nerveuse et fine la petite main de sa danseuse, que les plus jolies femmes se seraient senties ravies de danser avec lui. La gavotte finie, et comme deux autres personnes commenaient un menuet, vieille danse franaise peu prs semblable la gavotte, M. Cognard entra dans la salle. Ds qu'il aperut le capitaine Evil, il courut plutt qu'il ne marcha sa rencontre et lui serra avec effusion la main dans les deux siennes. Le capitaine qui, depuis quelques instants, regardait frquemment du ct de la porte et semblait attendre quelqu'un avec impatience, parut enfin satisfait. Il passa familirement son bras sous celui du matre de la maison et l'entrana l'cart. Profitons du moment o il pose son insu pour croquer en deux coups de plume le portrait de l'officier. Par certaines femmes, James Evil pouvait tre considr comme un bel homme. Il tait grand et bien fait. Mais ses cheveux taient roux et rouge son teint, tandis que les chairs flasques de ses joues commenaient tomber un peu sur le menton o elles s'tageaient sur les plis bouffis de la gorge. Sa main tait blanche et potele, mais molle; et son pourpoint militaire de drap carlate ne pouvait, malgr tous les efforts d'un ceinture cache, parvenir dissimuler un embonpoint prcoce. Sa physionomie, qui ne dplaisait pas premire vue, rvlait cependant l'oeil de l'observateur un fond de duplicit sous le masque placide de sa figure. Ainsi, de certains moments, les coins de sa bouche avaient de ces plissements, d'o sortent les menaces du coeur, et ses yeux d'un gris ple brillaient quelquefois d'un clair sinistre, reflet involontaire d'un feu, qui couvait l'intrieur. Le capitaine Evil, assez flegmatique l'ordinaire, paraissait si anim en parlant M. Cognard, qu'il ne manqua pas d'attirer l'attention de quelques-uns des invits, entre autres de Marc Evrard qui, dans un autre coin de la chambre, continuait de causer, mais d'un air distrait, avec Alice. En jetant un coup d'oeil la drobe sur Evil, Marc prsentait au regard un admirable profil. Son front haut et large s'harmonisait parfaitement avec les lignes, svres du nez et nobles de la bouche. Son oeil, grand et d'un bleu profond, rayonnait d'un feu calme sous l'arcade sourcilire. Enfin, servant de cadre antithtique sa figure dont le teint tait d'un blanc mat, ses cheveux noirs qu'il ne poudrait point, dessein, se relevaient finement sur les tempes, et aprs avoir flott quelque peu sur la nuque, s'y tordaient dans la bourse de soie noire alors en usage. A certain regard, jet de son ct par Evil et son interlocuteur, Marc Evrard s'aperut qu'il faisait le sujet de leur conversation. Le pre Cognard fronant le sourcil lui sembla le nuage sombre qui annonce de loin la tempte. Marc se pencha vers Alice et lui dit a voix basse: --J'ai peur que le capitaine, pour se venger de vos ddains, ne me joue quelque tour de sa faon. Je le crois en train de me desservir auprs de votre pre qui semble me regarder, depuis quelques instants, d'un air tout fait mcontent. --Qu'avez-vous craindre de M. Evil? demanda Alice avec une assurance feinte. Car elle savait bien que son pre tait prvenu contre le jeune Evrard et qu'il ne dsirait rien tant que l'union d'Alice avec le brillant officier anglais qui frquentait la maison depuis quelques semaines. --Ce que j'ai craindre, repartit Marc avec motion, une seule chose, il est vrai, mais qui est pour moi tout au monde, vous perdre sans retour, Alice! La jeune fille baigna ses regards dans les yeux humides de son amoureux. --Ne vous ai-je pas dit, bien souvent dj, reprit-elle, que je n'aime et n'aimerai jamais que vous seul au monde? Que vous importe alors qu'un autre me recherche? et pourquoi vous inquiter des moyens qu'il peut vouloir prendre pour me plaire, moi qui ne puis seulement supporter sa prsence? D'un long regard, Marc Evrard remerciait Alice de ses bonnes paroles, lorsque M. Cognard, profitant du brouhaha cause par ses invits qui taient en train d'organiser un quadrille, s'approcha de Marc et lui dit en lui touchant l'paule du doigt. --Monsieur Evrard, je veux vous parler. Marc s'inclina et le suivit dans le coin de la chambre que James Evil venait de quitter pour se mler aux danseurs. Est-il vrai, Monsieur, demanda Cognard, que vous tiez prsent ce soir l'assemble qui s'est tenue dans la Chapelle de l'vch? --Oui, Monsieur, rpondit Marc avec un serrement de coeur entrevoyant sous cette question le pige perfide que venait de lui tendre Evil. --Fort bien, Monsieur, reprit Cognard de sa voix glapissante. Fort bien! Il vous est parfaitement loisible de vous joindre aux insurgs et de vous faire pendre ensuite comme rebelle si bon vous semble. Mais vous voudrez bien ne pas trouver mauvais, non plus, que je me mette, ainsi que toute ma famille, l'abri des soupons que la continuation de mes rapports avec vous ne manquerait pas d'attirer sur nous. --Mais, Monsieur! se hta d'interrompre Marc, savez-vous quel titre je me suis trouv cette assemble, et le rle que j'y ai jou? --A quel titre, Monsieur! Et que m'importe que ce soit comme chef on comme simple adhrent! Que me peut faire a moi le rle que vous y avez rempli, sinon me compromettre davantage pour peu qu'il ait t marquant! --Mais, Monsieur......... tchait d'insinuer Marc, vous vous mprenez Ne connaissez-vous point mes opinions?... --Vos opinions! vos opinions! Elles vous posent bien dans l'esprit des honntes gens, vos opinions Vous pouvez vous vanter d'tre dj bien not auprs des autorits. --Quand je vous dis, Monsieur Cognard, rpliqua Marc en gardant, mais avec peine, le plus grand calme, quand je vous dis que je n'tais l que comme simple curieux! --Et vous croyez, Monsieur, que ce n'est pas assez pour vous perdre dans l'estime des fidles sujets de Sa Majest! Ah Monsieur, si vous aviez entendu ce soir comment M. le gouverneur tax de flonie tous ceux qui ont pris part cette assemble, vous trembleriez rien qu' la seule ide que l'on pt souponner que vous y assistiez! Non, Monsieur, vous avez eu beau mainte fois pour me mieux tromper sans doute, m'assurer de votre loyaut envers notre bien-aim souverain, Georges III, voici un acte qui dment vos belles paroles. Ainsi, Monsieur Evrard, pour me bien disculper de nos relations antrieures, et pour ne point jeter de louche sur ma fidlit notre bonne mre l'Angleterre, je vous signifie que nos rapports devront cesser partir de ce soir. C'est assez vous dire que je dfends tous les membres de ma famille de garder souvenir de vous, et que ma maison ne vous serait plus ouverte si vous aviez le courage de vous y reprsenter. Cependant comme ce soir vous tes mon hte, et que je suis tenu par cela mme de certains gards, je ne m'oppose pas ce que vous acheviez de passer ici la veille. Seulement je vous prie de ne plus obsder ma fille Alice de vos importunits. Marc, si grivement bless dans sa fiert, voulut pourtant n'couter que la voix de son amour qui criait encore plus haut que son lgitime orgueil. --Je vous en prie, Monsieur Cognard, dit-il d'un air suppliant, veuillez m'couter... --Il suffit, Monsieur, rpondit le royaliste du ton le plus nasillard qu'il put tirer de l'anche de son gosier. Et d'un air magistral, il passa les deux pouces dans les boutonnires de son habit, et s'loigna de Marc ahuri. Les clats de voix de Cognard, l'air humili de Marc avaient attir l'attention de l'assistance qui, tout en feignant de danser ou de causer, n'avait cependant pas perdu un seul geste de cette pantomime significative. Aussi cette scne dsagrable et dplace jeta-t-elle du froid sur les invits qui, ne pouvant plus ramener la gat dans le bal, commencrent bientt se retirer. Peut-tre aussi avait-on grand'hte de causer tout l'aise de cet vnement imprvu et encore plein de mystre. Marc avait d'abord prouv un fou dsir de bondir le premier hors de cette maison inhospitalire. Il contint pourtant, mais par des efforts surhumains, les flots de colre qui bouillonnaient en lui. Il voulait presser une dernire fois la main d'Alice que sa belle-mre et deux ou trois autres femmes entouraient dj de leurs consolations indiscrtes, bien qu'elles ne sussent encore trop la cause du diffrend qui venait d'avoir lieu entre M. Cognard et le jeune homme. Aprs avoir err pendant dix minutes, la mort dans l'me, parmi les hommes qui taient groups dans une partie de la chambre, et rpondu tranquillement aux questions insignifiantes qu'on lui posait pour ne point paratre avoir remarqu sa msaventure, profita de la sortie de trois ou quatre couples afin de se retirer. Mais avant de quitter la place, il traversa la chambre et rompant le cercle des femmes qui entouraient Alice de leurs attentions hypocrites, il lui tendit la main en lui disant d'une voix dans laquelle tremblait un sanglot: --Au revoir, Mademoiselle. --Adieu! Monsieur, s'empressa de rpondre la grincheuse madame Cognard que son mari venait de mettre au courant de la situation, et qui planait dans une atmosphre de bonheur. Pour la digne martre, voir sa belle-fille humilie, malheureuse, tait une jouissance paradisiaque. Marc ne daigna seulement pas regarder cette vipre qui sifflait en essayant de le mordre, mais il jeta un coup d'oeil plein de mpris sur le capitaine Evil qui lui jetait un regard vainqueur. Aprs avoir fait quelques pas en revenant dans la rue Sainte-Anne, Marc s'arrta, s'adossa contre la muraille d'une maison voisine et, fivreux, tremblant de rage, attendit. Au bout de quelques minutes, la porte de la demeure de M. Cognard s'ouvrit de nouveau pour laisser couler le dernier flot des invits. Marc put voir sortir et reconnut, grce la gerbe de lumire qui s'pandait du vestibule au dehors, celui-l mme qu'il attendait. Il laissa se reformer la porte et marcha l'encontre des personnes qui venaient vers lui, et qui, surprises de voir arriver au milieu d'elles un homme que l'obscurit subite o elles se trouvaient plonges les empchait de reconnatre immdiatement, s'cartrent un peu de leur chemin pour laisser passer l'intrus. Marc Evrard alla droit Evil qui ne l'avait pas d'abord plus reconnu que les autres, et d'une voix vibrante: --Je vous prends tous tmoins, s'cria-t-il, que le capitaine James Evil que voici, est un calomniateur et un lche! En foi de quoi, moi, Marc Evrard, je lui donne le soufflet que voici. Un bruit sec, suivi d'un sonore juron anglais, prouvrent aussitt que le jeune homme avait ainsi fait qu'il venait de le dire. L'officier, un instant frapp de stupeur, dgaina et bondit en avant. Mais les tmoins de cette scne se jetrent entre les deux adversaires afin de les sparer. Marc n'avait qu'une canne lgre. Il attendait rsolument l'officier qui, l'pe au poing, voulait, criait-il, ouvrir le ventre l'insolent. --Pour l'amour de Dieu, Evrard, allez-vous-en! dit l'un de ceux qui ne contenaient Evil qu'avec effort. Et vous, capitaine, n'allez pas gorger un homme dsarm et aveugl par la colre. --Je ne tiens plus rester ici, puisque j'y ai fait ce que j'avais dcid, repartit Marc Evrard. Avant de m'loigner je dirai cependant au capitaine Evil que je serai toujours ses ordres pour appuyer mon dire et mon soufflet d'un bon coup d'pe. Evrard tourna le dos et s'loigna tranquillement tandis que les autres s'vertuaient faire entendre raison Evil perdu de rage. Quand les pas d'Evrard se furent un peu perdus dans l'loignement, le capitaine, laiss plus libre, put avancer avec ceux qui l'accompagnaient en le retenant encore. On arrivait au coin de la rue du Trsor. James Evil parut se calmer. Les assistants, qui demeuraient tous la haute ville, s'engagrent dans la ruelle en souhaitant le bonsoir l'officier qui poursuivit son chemin dans la direction du chteau, aprs avoir grommel un adieu plus ou moins courtois. A peine les autres l'avaient-ils quitt que le capitaine hta le pas. Il avait aperu trois ombres qui remontaient de la rue du Fort au chteau Saint-Louis. Il fit quelques pas en courant et jeta un cri de joie. C'taient trois officiers de son rgiment. --tes-vous de service? leur demanda-t-il. --Nous venons de terminer notre ronde, rpondirent les autres. --Bien! Dans ce cas venez avec moi. Un maraud de Canadian vient de m'insulter. Il faut lui en faire demander pardon grands coups de plat d'pe. Allons vite! Il ne peut tre loin et je sais o il demeure. --Allons! dirent les autres enchants d'une pareille affaire. Et tous prirent le chemin de la basse ville. Marc Evrard laissait la cte de Lamontagne et s'engageait, dans la descente rapide o l'on a construit depuis l'escalier qui descend dans la rue Champlain. Il allait, ballott entre la crainte de voir son amour jamais compromis et le plaisir d'une vengeance plus qu' moiti satisfaite, lorsqu'un bruit de pas prcipits qui se rapprochaient de lui, le tira de sa rverie. Il n'en fit pas immdiatement grand cas et s'engagea dans la rue Sous-le-Fort. Ceux qui le poursuivaient l'avaient aperu au tournant de la rue. Ils roulrent plutt qu'ils ne descendirent jusqu' la rue Sous-le-Fort. Au tapage que faisaient les quatre hommes, Marc se retourna; il tait en face de sa maison. Mais et-il voulu s'y rfugier qu'il n'en aurait pas eu le temps; les quatre assaillants s'interposaient entre la porte et lui. Marc vit que la retraite tait intercepte. Il recula jusqu' la maison d'en face contre laquelle il s'adossa pour n'tre pas entour tout fait. D'un mouvement rapide, il avait en mme temps dgraf son manteau et l'avait enroul autour de son bras gauche. Avec ce manchon et sa canne pour toutes armes dfensives et offensives, il attendit l'attaque des assaillants, qui tombrent sur Evrard avec furie en voyant qu'il songeait se dfendre. Tout en parant les premiers coups avec l'habilet d'un homme a qui les ressources de l'escrime ne sont pas inconnues, Marc leva les yeux. Les fentres du premier tage de sa demeure, au-dessus du magasin, taient claires. --Clestin! cria Marc Evrard, de toute la force de ses poumons, Clestin! Au mme instant une ombre gigantesque se dessina sur le plafond, et puis, au travers de la fentre que l'on ouvrit avec violence: --Qu'y a-t-il donc, Monsieur Marc? demanda la voix formidable de Clestin Tranquille. --Dcroche mon pe qui est au-dessus de la chemine et jette-la moi que je serve un peu ces messieurs la franaise. --Ventre de chien! cria Tranquille qui disparut aussitt de la fentre. Son ombre courut encore une fois sur le plafond de l'appartement, mais en sens inverse. Et puis, on entendit un corps pesant qui dgringolait l'escalier et un bruit d'enfer dans la porte qui s'ouvrit avec fracas. --Voici, Monsieur, cria le colosse qui traversa la rue d'une seule enjambe. A son approche, deux des assaillants qui virent Tranquille arme pour son compte de l'norme barre de chne qui servait fermer la porte du magasin, s'cartrent un peu et se retournrent pour lui faire face. Tranquille profita de l'claircie et jeta l'pe Marc Evrard. Celui-ci la saisit au vol. --A prsent, grommela Tranquille qui se cracha clans les mains en empoignant sa massue improvise, nous autres, mes petits bedons! Et son arme terrible leve sur eux, il chargea les assaillants. Ceux-ci surpris, mais non pas effrays, se prparaient se dfendre bravement. Ils se partagrent leurs ennemis: deux contre Evrard et deux contre Tranquille. Le premier coup du colosse tomba dans le vide avec un formidable grondement. L'officier auquel il tait destin avait fait un saut de ct en vitant ce coup d'assommoir. Tandis que Tranquille relevait son arme, l'autre lui poussa un coup de pointe qui, sans pntrer entre les ctes, lui fit une longue raflure. Mais bien mal en prit au malheureux agresseur. --Attends un peu, toi! hurla Clestin Tranquille. Cette courte phrase n'tait pas finie que la barre s'abattait sur le dos de l'Anglais qui lcha son arme avec un beuglement de douleur et tomba comme une masse morte, les semelles en l'air et le nez dans la boue. Le premier revint la charge et allait se fendre fond sur Tranquille pour le percer d'outre en outre. Celui-ci le prvint. --Tiens! tu en veux, toi aussi, dit le gant. Eh! bien! souffle-toi dans les doigts. D'un revers de son arme Tranquille frappa si rudement l'avant bras droit de son second adversaire que celui-ci se mit pousser des cris de chien cras en secouant son bras lux qui se balanait inerte comme une manche vide. --Hein! mon bonhomme, dit Clestin, c'est tout comme l'ongle, a vous pique les menottes! Et puis, avec un profond soupir de satisfaction: --Ha!... aux deux autres. --Arrte! cria Marc qui ferraillait avec Evil et le quatrime, ceux-ci m'appartiennent! --C'est bon! puisque vous le voulez, grommela Tranquille qui s'appuya sur sa massue. Mais, ma foi du bon Dieu! Monsieur Marc, je vous avertis que s'ils ont le malheur de vous endommager la peau, pas un d'eux ne sortira vivant d'ici. Je les massacre en masse. Marc avait dj reu un coup d'estoc dans la cuisse et plusieurs autres dans son manteau qui lui servait de bouclier. Pourtant lui seul il tait au moins aussi fort que ses deux adversaires, puisqu'il leur tenait tte depuis plusieurs minutes. A deux ou trois reprises, il avait senti que la pointe de son arme perait des boutonnires dans les chairs de ses deux antagonistes. Profitant d'une violente flanconade de seconde qu'il venait de fournir au compagnon d'Evil et qui forait le premier rompre la mesure, Marc, aprs une feinte d'estoc en prime, frappa la tte du capitaine d'un rude coup de taille. Celui-ci chancela et recula avec un hurlement de rage. Le second d'Evil, en rompant, avait jet un regard en arrire et s'tait aperu que leurs deux compagnons d'aventure, moiti assomms par Tranquille, s'enfuyaient clops. A le voir chanceler il crut Evil grivement bless, tourna le dos son tour et rejoignit les autres qui remontaient la cte de Lamontagne en boitant comme, des loups reints dans un pige. Evil se vit abandonne, et encore tout tourdi de sa blessure la tte, il jugea prudent aussi de battre en retraite et dtala en criant 133 Marc: --A bientt, Monsieur Evrard! Aprs cette menace, le bruit de ses pas se perdit au tournant de la rue. --H bien! c'est tout! ce n'est pas plus malin que a! cria Tranquille en clatant de rire. Oh! la belle farce! Bonne nuit, Messieurs de l'Angleterre! Savez-vous, Monsieur Marc, que je ne m'tais pas dgourdi les bras depuis 1760. Je combattais alors dans la compagnie que commandait Monsieur votre pre. Oh! un fier homme, aussi, allez! et qui maniait joliment l'pe, tout comme vous, du reste. Eh bien, ventre de chien! je suis content, tout de mme, de voir que j'ai encore les muscles assez fermes pour jouer du violon et faire danser les habits rouges comme au bon vieux temps du gnral Montcalm et de M. de Lvis. Mais permettez-moi donc de regarder de ce ct-ci. Il m'a sembl voir tomber quelques chose par terre lorsque vous avez administr ce petit coup de fil au grand. Tranquille se baissa, ramassa un lambeau de chair, poussa une exclamation de surprise, et se dirigea suivi d'Evrard, vers la porte du magasin reste ouverte. Sans s'occuper de refermer aussitt la porte, Clestin monta l'escalier quatre quatre, et, arriv, sur le palier qu'clairait la lumire qui venait de la chambre ouverte: --H! mais, ventre de chien! s'cria-t-il, c'est pourtant vrai que c'en est une! --Quoi donc? lui cria d'en bas Evrard qui refermait la porte. --Une oreille! Monsieur Marc, une oreille? Ventre de chien! le joli petit coup de rasoir! Le barbier du coin ne fait pas mieux ses meilleures pratiques! [3] [Note 3: Les Mmoires de M. Pierre de Sales Laterrire, qui se reportent cette poque, et dont sa famille a fait, imprimer, il y a deux ans, une dition intime, contiennent un pisode dans le genre de cette bagarre.] CHAPITRE TROISIME. DSESPRANCE D'AMOUR. Marc Evrard ne prta qu'une attention fugitive aux facties de Tranquille, et le rappela dans le magasin qui occupait tout le rez-de-chausse. --Trve de plaisanteries, dit-il en jetant un regard distrait sur l'oreille ensanglante que Tranquille levait triomphalement la hauteur de l'oeil; mettons-nous en tat de dfense, au cas l'ennemi, outr de sa dconfiture, reviendrait en force. Aide-moi barricader la porte et les fentres et les boucher avec ces plaques de poles, qui serviront arrter les projectiles... Bien! maintenant dfonons un baril de poudre et un autre de balles, afin d'avoir nos munitions toutes prtes et sous la main. En ces temps-l il y avait peu prs de tout chez le premier venu de nos marchands. Les chalands n'taient pas assez nombreux dans les villes pour exiger cette division du commerce en diffrentes branches, ncessaire aujourd'hui. Le marchand qui avait pour pratiques des paysans, des sauvages des rgions les plus loignes, des matelots et des citadins, entassait dans sa boutique peu prs tout ce qui pout servir conserver la vie ou mme l'ter au besoin. A peine Tranquille entendit-il parler d'assaut et de bagarre possibles, qu'il ne se sentit plus d'aise. Il alla dpendre son vieux mousquet qui tait accroch au dessus de la chemine du premier tage, et qu'il entretenait avec le plus grand soin. --a, voyez-vous, Monsieur Marc, dit-il en caressant l'arme du regard, c'est comme un enfant pour moi! J'ai fait le coup de feu avec ce fusil la Monongahela, au Fort William Henry, Carillon, Montmorency, aux batailles des Plaines et de Sainte-Foy. Je vous assure y a un joli nombre d'Anglais qui vous diraient comme il porte bien sa balle de calibre, si tous les pauvres diables qui j'ai fait descendre leur garde pouvaient revenir vous en compter l'histoire. En parlant, il avait gliss une bonne charge de poudre et deux balles dans le canon de son arme, qu'il amora ensuite avec le plus grand soin. Marc s'empara d'une demi-douzaine de mousquets neufs suspendus aux poutres du magasin. Il en fit jouer les batteries, s'assura que le silex tait de bonne qualit, et il chargea tous ses fusils de deux balles chacun. --Maintenant, dit Marc Evrard, laissons trois de ces mousquets sur le comptoir et tout prts faire feu. Nous allons monter les autres au premier, avec des munitions. Si l'on veut forcer la maison c'est ici que nous soutiendrons le premier assaut, et si nous sommes forcs de retraiter, nous nous barricaderons en haut, d'o l'on ne nous dlogera pas sans qu'il y ait des crnes fls et des ctes enfonces. Tous ces prparatifs termins, Marc et Tranquille s'installrent au premier tage, d'o ils pouvaient facilement voir arriver les assaillants par les fentres laisses libres. Clestin Tranquille, aprs s'tre assure que tout tait paisible aux alentours, dboutonna son gilet pour voir si la blessure qu'il avait reue au ct tait srieuse. Il constata avec plaisir que ce n'tait qu'une simple raflure. Marc n'tait gure plus grivement bless. L'pe d'Evil n'avait pntr que de deux ou trois lignes dans les chairs de la cuisse. En quelque jours il n'y paratrait plus. --Tant que le coffre on la boule ne sont pas endommages, remarqua Tranquille, ces gratignures ne valent pas la peine qu'on s'en occupe. Une fois ce moment de surexcitation passe, Marc sentit que la raction se faisait en lui. Assis prs du pole o Tranquille avait allum un bon feu qui se faisait agrablement sentir par cette nuit frache, Evrard tomba dans une rverie profonde. La rflexion s'en mlant devait, consquence des vnements de la soire, influer sur toute la vie du jeune homme. Dernier descendant d'une des premires et bonnes familles qui s'taient tablies dans le pays, Marc avait perdu son pre la bataille de Sainte-Foy, o M. Evrard commandait un dtachement de milice. Madame Evrard, reste veuve avec un revenu tout juste suffisant pour la faire vivre avec son fils unique, n'en avait pas moins fait donner ce cher enfant une excellente ducation. Mine par le chagrin que lui avait caus la perte prmature de son mari, elle tait morte en 1768, comme Marc sortait du Petit Sminaire de Qubec et allait avoir dix-huit ans. Rest matre d'un modeste capital, Marc, qui avait l'me trop noble pour chercher dans la magistrature un de ces emplois rendus avilissants par les conditions de servilit que les vainqueurs exigeaient alors, et qui n'avait jamais song migrer en France, vu qu'il n'y avait plus que des parents trs-loigns et de peu d'influence, pensa avec raison que la seule carrire qui lui offrit quelque chance d'acqurir au Canada une position honorable, tait le commerce. Mais les fonds qu'il avait en mains n'taient pas suffisants pour lui permettre d'tablir sur le champ une maison indpendante. Il lui fallait le crdit et la protection d'un ngociant bien pos. Pour ne pas avoir recours l'obligeance des marchands anglais tablis Qubec, il s'adressa M. Franois Cazeau, riche commerant de Montral, qui s'empressa de lui venir en aide. Ce Cazeau tait l'un des rares Canadiens qui gardaient encore l'espoir de voir le Canada retourner un jour la France et qui conspiraient cet effet. Il avait, en diffrents endroits du pays, plusieurs comptoirs tenus par des agents qui lui taient entirement dvous et dont il s'assurait la soumission parfaite en les faisant tous ses obligs. Les relations qu'il entretenait avec les Sauvages au moyen de la traite, lui valaient aussi leur amiti, tel point que, en 1775, il assura le concours de bon nombre de tribus la cause amricaine et empcha presque toutes les autres de prendre les armes contre le Congrs. Franois Cazeau avait reconnu tout de suite en Marc Evrard un jeune homme instruit, intelligent et actif, et fut trs-heureux de s'attacher un agent la fois son associ, qu'il esprait devoir lui tre de la plus grande utilit dans l'entreprise politique qu'il mditait. Cependant Cazeau s'tait bientt aperu, dans ses premires tentatives d'initiation, qu'il ne pourrait point influencer le jeune Evrard autant qu'il l'aurait dsir. Marc, avec ses fortes tudes, ses connaissances historiques et un jugement droit, aimait raisonner par lui-mme et se convaincre par la dduction des faits qu'il voyait s'accomplir. D'abord, l'ingrat abandon que la France avait fait de ses-fidles colonies d'Amrique lui prouvait clairement, comme tous les gens senss, qu'elle n'tait dispose accomplir aucun sacrifice pour les reconqurir. Il lui semblait donc qu'il tait plus prudent de ne se mler en aucune sorte de ces chauffoures qui n'aboutiraient qu' la ruine de ceux qui se seraient aviss d'y prendre part. Certes, il aimait bien toujours la France, mais cette affection inaltrable du Canadien pour la mre-patrie, il la conservait soigneusement en soi, comme ces peines secrtes que les gens mlancoliques entretiennent en leur me, souffrance idale et qui, n'tant pas sans charme, leur fait plaisir garder. Avouons cependant que les tyrannies du gouvernement militaire qui suivit la conqute lui firent quelquefois prter l'oreille aux suggestions sditieuses, mais alors motives, de Franois Cazeau. Dj mme, Evrard sentait s'veiller en lui toutes les antipathies que suscitait dans le pays le despotisme des vainqueurs, lorsque la prudente Angleterre s'tait dcide, en 1774, d'accorder au Canada les franchises de l'Acte de Qubec. Cette politique sense avait ramen Evrard ses ides naturelles. Jointes cela les rcriminations du Congrs lui firent bientt voir des ennemis non moins dangereux que les conqurants-dans ces Anglais d'Amrique, qui ne tchrent par leurs protestations subsquentes d'entraner les Canadiens de leur ct que pour les aider secouer le joug de l'Angleterre, sachant bien que nous disparatrions ensuite comme race pour nous fondre dans la grande confdration amricaine. Ainsi places entre deux ennemis, n'tait-il pas plus sage de rester les sujets du plus distant, dont l'loignement restreindrait ncessairement les vexations, alors que la proximit d'une grande puissance comme celle des tats-Unis--que les penseurs de l'poque considraient dj comme tablie,--devait assurer la tranquillit, des Canadiens en forant la mtropole ne les point trop mcontenter d'abord et les mnager beaucoup par la suite? On a vu du reste que cette opinion tait commune la majorit de la population qui, si elle ne s'en rendit pas directement compte, n'en agit pas moins tacitement dans ce sens par son abstention quasi-complte lors de cette invasion dont les Amricains attendaient merveille. C'est sous l'influence de ces ides justes que l'on a vu Marc agacer de ses gouailleries, dans la chapelle de l'vch, le malheureux Williams qui s'efforait de gagner les Qubecquois la cause du Congrs. Marc Evrard tait donc loin de pencher du ct des insurgs et le capitaine Evil, en le dnonant comme rebelle Cognard, n'avait fait que mettre la calomnie au service de ses petits intrts. Tel tait donc Evrard, imbu de principes raisonnables et rglant sur eux sa ligne de conduite, lorsqu'il tait de sang froid. Voyons-le maintenant l'oeuvre, alors que les passions les plus violentes se sont rvoltes en lui, sous le fouet de la fatalit. tudions la rvolution complte que le choc de ces furies dchanes va oprer en lui. Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord t qu'un sentiment discrtement contenu. Il ne la connaissait encore que pour l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait rougissante et les yeux modestement voils par ses longs cils noirs, entre la double haie des jeunes gens de la ville, plants l en faction pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les regards assassins de ces muguets. Pendant prs d'un an, Marc n'avait pas dsert seule fois son poste dans les rangs de ces messieurs. Il allait donc berant prcieusement cette chre illusion qui consiste s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez mme pas, lorsque un jour, ou plutt un soir, il fut inopinment enlev jusqu' la sphre cleste o planait l'ange de ses rves, c'est--dire, en langue vulgaire et comprhensible, qu'il fit la connaissance de mademoiselle Cognard. Si le nom du pre tait commun, on sait que la personne sa fille tait trs-distingue. Marc ne ressentit que l'blouissement caus par les grces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle tait plus adorable encore qu'il n'avait os se l'imaginer dans ses songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu' trouver de la distinction dans le nom de Cognard. Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez M. Cognard, devint de plus en plus perdument amoureux d'Alice, et en fut pay de retour, aprs tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent leur hameon pour pcher dans le fleuve du Tendre. Ces prliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les paules aux rous qui comptent dj leurs conqutes par le nombre de leurs cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu' cet ge radieux o la tte est jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements timides d'une passion naissante remplissent l'me d'un fluide Celeste qui rend votre corps lger vous faire croire que vous montez dans les nuages et que vous allez marcher sur les toiles? Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans lesquelles tourne la vrille aigu des rhumatismes, dtournez un peu vos yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramne un reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la pense les nombreux degrs de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un soir--oh! il y a longtemps!--vous longiez avec elle la rive verdoyante du grand fleuve. C'tait en juin, n'est-ce-pas le parfum pntrant des lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des toiles scintiller dans la vote limpide du ciel; vous coutiez silencieux, mu, ces voix mystrieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec un frmissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre me. N'est-il pas vrai que pntr de ces senteurs odorantes, attendri, exalt, il vous fut impossible de rsister au dsir de mler les accords de la voix de votre passion cette immense bouffe d'harmonie qui montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui rpondit au vtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et ferme, trembla sous la pression frmissante de sa frle main, tandis que votre coeur, prs d'clater, semblait vouloir bondir hors de votre poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos veines gonfles une flamme cleste, fugitive tincelle de cette chaleur divine qui, un jour, animera notre me d'une ternelle vie? Mais je m'arrte, car je vois au tremblement de vos mains que ces souvenirs vous ont tellement mu, que mon pauvre livre menace de vous chapper et de rouler dans les flammes ptillantes du foyer. Or donc, si de simples souvenances vous agitent ce point, que pensez-vous qu'il en dt tre du malheureux Marc Evrard en dsesprance d'amour? Chez vous les regrets se temprent par la pense, par la satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de son printemps, son rve le plus cher, qu'il avait longtemps regard comme devant se transformer en une ravissante ralit, prt s'vanouir ainsi que le plus commun des songes!... D'un ct, les prventions injustes du pre aprs avoir d'abord bien accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir tre assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et contenue de son rival, qui venait d'clater si vive et si menaante, dcouvraient Marc un avenir dplorablement sombre. Le pre Cognard tait si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une alliance avec un officier de l'arme anglaise l'empcherait sans aucun doute de prter l'oreille aux justifications du malheureux petit commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimit du bonhomme tait telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jug toutes relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette rpulsion naissante du pre d'Alice pour Marc ne s'accrotrait-elle pas encore, maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'et sans doute tout fait perdu de rputation le jeune Evrard aux yeux du trop crdule Cognard? Il est vrai que Marc tait aim d'Alice autant que James Evil en tait dtest; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obir aux ordres svres du pre, et ne point succomber aux perscutions incessantes que sa belle-mre ne manquerait pas, selon toute probabilit, de susciter la malheureuse enfant? Toutes ces horribles penses brlaient le cerveau de Marc ainsi que des flammes vives. Comme pour l'empcher d'clater sous l'atroce cuisson de ces douleurs, il comprimait sa tte dans ses doigts crisps. Son sang s'tait tellement chauffe qu'il se sentait tournoyer dans une atmosphre embrase. Dans ces heures de fivre dlirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il est de sang-froid, se prend presque toujours couter la premire de ses inspirations extrmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans une autre voie la sauvegarde de ses intrts menacs. Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemble laquelle il avait eu la malencontreuse ide d'assister par curiosit, et qui avait dtermin la catastrophe o croulaient toutes ses esprances jaillit soudain devant lui l'ide d'un salut possible: pourquoi ne se rangerait-il pas du ct des insurgs? En restant dans la ville, Evrard demeurait la merci du capitaine Evil et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait offrir ses services l'arme du Congrs, dj victorieuse sur tous les autres points de la contre, et qui allait probablement s'emparer aussi bientt de Qubec, dernier rempart de la domination britannique au Canada, ne se prparait-il pas une rentre triomphante dans les bonnes grces du pre Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec sa versatilit et sa souplesse ordinaires, se concilier les derniers vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le pre Cognard d'conduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrs triomphateur? Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entirement perdue, que le jeune homme y acquiesa presque sans balancer. Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce cerveau si subitement troubl et que Marc Evrard ne pouvait tout coup rompre aussi brusquement avec ses convictions, il rsolut d'attendre quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achverait de ruiner entirement ses esprances. Alors il suivrait la nouvelle pente ou la fatalit semblait l'avoir pouss malgr lui. Evrard achevait de prendre cette dtermination lorsque le matin appuya son front ple sur les vitres des fentres, pour jeter un premier coup d'oeil dans les maisons encore endormies. Clestin, qui avait remarqu que son matre tait trop pniblement affect pour qu'on pt l'interroger, lui ayant vu lever la tte avec un mouvement qui marquait une rsolution prise, dit alors: --Vous devez tre fatigu, Monsieur Marc. Tout parat calme au dehors; allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul. --Merci, mon brave Clestin, rpondit Marc en se levant. Je crois que nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression. Il n'est gure probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude rception de cette nuit. CHAPITRE QUATRIME. SPARATION. Lorsque Marc s'veilla, aprs quelques heures d'un sommeil agit, le souvenir des vnements de la veille fut la premire pense qui s'agita dans sa tte avant mme qu'elle eut quitt: l'oreiller. D'abord ce fut comme la suite d'un rve pnible; et puis ses ides se dgageant des nuages du sommeil, il eut bientt conscience de la ralit des faits que sa mmoire lui reproduisait avec une vrit dsesprante. Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pense fut l'injonction formelle du pre Cognard qui lui avait ferm sa maison. Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en tait, suivie, et enfin la dtermination qu'il prise, aprs tous ces vnements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses services aux insurgs. Mais ainsi qu'il en arrive d'une dcision arrte dans un transport fivreux, et qui, aprs quelques heures de repos, apparat soudain au jugement dans toute la nettet de son inconsquence, cette rsolution de la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa manire habituelle de voir qu'il se sentit mal l'aise en prsence d'un dessein si nouveau et si prcipit. La passion finit cependant par se rveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernire protestation de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de faire tourner sa dfection au profit de son amour, et se persuada que c'tait le seul parti qu'il avait prendre. --D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis moi-mme d'attendre une dernire manifestation du mauvais vouloir et de la puissance de mon ennemi. C'est l ce qui me dcidera! Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder se prsenter. Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y tait occup faire disparatre les traces du tumulte de la nuit. --Il n'est venu personne? demanda le jeune homme. --Non, monsieur Marc. Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des chambranles, pensif, le front baiss, le regard triste, il resta longtemps rver. Tranquille qui avait rarement vu son matre aussi soucieux, le regarda d'un air de commisration profonde, et hocha la tte plusieurs reprises. --Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre ses dents. Sur les onze heures un mouvement inusit se manifesta dans la rue Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit entendre, et un crieur, dernier vestige des hrauts d'autrefois, se mit lire haute voix, _afin que personne n'en prtendit cause d'ignorance_, une proclamation du gouverneur convoquant la milice bourgeoise se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi: Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mla au rassemblement et couta la proclamation, jusqu'au bout. Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enrous de trompe et s'en alla plus loin. Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un ce dernier, il va donc falloir nous aligner et peut-tre en dcoudre! --Oui, voisin, rpondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le sparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses yeux rencontrrent un militaire anglais qui tendait Tranquille un pli cachet que celui-ci se mfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas, refusait de prendre. Ce soldat tait une des ordonnances du gnral Carleton. Il tourna la tte, reconnut son air le matre du lieu, vint Marc et lui tendit le message. L'ordonnance s'assura que le jeune homme ouvrait la lettre aprs en avoir lu l'adresse et sortit. Tranquille observait son jeune matre du coin de l'oeil. A peine Marc eut-il jet un coup d'oeil sur le papier qu'il devint ple comme un trpass. --Bon! pensa Clestin, voil que a se complique! Tas d'Anglais de malheur! Marc Evrard froissa le papier, le jeta par terre et s'cria: --Eh bien! fatalit, c'est toi qui l'aura voulu! Il s'assit prs du comptoir, et s'abma dans ses penses noires. Le message tait ainsi conu: "A Monsieur Marc Evrard, ngociant Qubec; "Moi, Guy Carleton, capitaine gnral et gouverneur en chef de la Province de Qubec et territoires en dpendants [4] en l'Amrique, vice-Amiral d'icelle, garde du grand sceau de la dite Province, et Major-Gnral des troupes de Sa Majest, commandant le dpartement Septentrional, etc., etc., etc., ayant appris que vous vous tes trouv prsent, hier soir, une assemble convoque par des ennemis de l'tat, dans le but, de dtourner les fidles sujets de notre bien-aim roi, Georges Trois de l'obissance qu'ils lui doivent, et que l, vous vous tes ouvertement prononc en faveur des sujets rvolts contre l'autorit royale, je vous fais savoir par les prsentes, que je vous considre comme un rebelle et, mauvais citoyen. En consquence, comme je ne veux garder dans l'enceinte de la capitals que de bons et loyaux sujets sur lesquels je puisse entirement compter, je vous enjoins d'avoir quitter la ville dans les vingt-quatre heures, sous peine d'emprisonnement immdiat pour crime de lse-majest. "Donn sous le seing et le sceau de mes armes, au chteau St. Louis, dans la ville de Qubec, dix heures du matin, le vingtime jour de Novembre, dans la quinzime anne du rgne de Notre Souverain Seigneur Georges Trois, par la grce de Dieu, roi de la Grande Bretagne, d'cosse et d'Irlande, dfenseur de la Foi, etc., etc., etc., et dans l'anne de Notre Seigneur mil sept cent soixante-et-quinze." (Sign) "GUY CARLETON." Par ordre de Son Excellence. (Contresign) "GEO. ALLSOP" "Faisant fonction de Secrtaire. "Traduit, par ordre de Son Excellence. "F. CUGNET S. F. "Vive le Roy." [Note 4: Tel est l'en-tte exact des proclamations, etc. du temps,] Tranquille, affect de l'affliction profonde de son jeune matre, s'approcha et lui dit, non sans beaucoup d'hsitation: --Pardon, Monsieur Marc, si j'ose me mler de vos affaires. Mais vous m'avez l'air si en peine, que... je... Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix. --Oui, mon pauvre Clestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas sans raison, je t'assure. Je suis chass de partout; l'on me force de quitter la ville d'ici demain. --On vous chasse!.... s'cria Tranquille qui ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne. --Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais, l'assemble d'hier soir. --Vous! --Oui moi. Tu ne comprend pas? coute. Tu sais que depuis un an j'aime mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que tu ignores peut-tre, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort, inutilement mademoiselle Alice. Outr de se voir conduit par la jeune fille, il a rsolu de captiver les bonnes grces du pre enclin d'avance, comme chacun le sait baiser les pieds de tous ceux qui portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui accompagnait le colonel McLean la chapelle de l'vch, a trouv l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en lui disant que je m'tais fort compromis l'assemble. Le pre Cognard n'a pas manqu de le croire et m'a signifi de ne plus remettre les pieds chez lui. J'ai soufflet Evil en sortant... --Bon! fit Tranquille qui serra les poings. --Il a rencontr aussitt aprs trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin, exaspr du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en est veng ce matin en me dnonant au gouverneur comme un rebelle des plus dangereux; puisque je viens de recevoir du gnral Carleton lui-mme ordre de quitter la vile d'ici dix heures, demain matin, sous peine d'tre emprisonn comme un conspirateur. --Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre capitaine je lui en ferai danser une rude! --Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. tre oblig de me sparer d'Alice, de toi, mon bon Clestin. --Comment! monsieur Marc? Qu'il vous faille quitter mademoiselle Alice, je le comprend, hlas! Mais je ne vois pas ce qui me peut forcer de vous abandonner, moi? Marc Evrard secoua ngativement la tte. --C'est que, vois-tu, Clestin, je suis dcid d'aller prendre place dans les rangs des Bostonnais, afin de pouvoir combattre ouvertement l'influence perfide de cet Anglais. Or si je suis prt tout risquer en me rangeant du ct des rebelles, je ne voudrais pas pour rien au monde t'entraner avec moi. --Et vous pensez Monsieur Marc, que je vas vous laisser partir seul? Ah vous croyez donc que je les aime bien, moi, nos matres, pour hsiter un instant entre votre service et le leur. Il est bien vrai que les autres que vous allez trouver sont aussi des Anglais; mais enfin ils se battent contre les soldats du roi d'Angleterre. Cela me suffit, monsieur Marc; nous partirons ensemble. Ne dites pas non, voyez-vous. C'est inutile. Je vous suivrais chez le diable! Le dvouement de ce pauvre homme toucha profondment Marc, Evrard qui lui tendit la main et lui dit: --C'est bon, puisque tu le veux, tu partageras ma fortune, mauvaise ou bonne. Maintenant comme nous devons nous en aller d'ici demain, fermons le magasin pour n'tre point drangs dans nos apprts de dpart.. Il alla verrouiller la porte et procda ses prparatifs. Quelques jours auparavant, Evrard avait reu une lettre de M. Franois Cazeau qui lui demandait de mettre toutes leurs marchandises la disposition des Bostonnais et mme d'en faire le sacrifice complet au cas o il se dciderait quitter la ville pour joindre les insurgs. Ces pertes momentanes, disait Cazeau, seraient amplement compenses par la suite, alors que les armes, du Congrs auraient soumis le pays. Cette lettre en contenait une autre qui recommandait fortement Evrard aux officiers dans la supposition qu'il se dciderait prendre du service dans l'arme du Congrs. Les ventes de l'automne avaient bien donn. Marc se trouvait avoir en coffre plusieurs centaines de louis qu'il lui fallait emporter avec lui autant pour rencontrer ses dpenses et en rendre compte plus tard M. Cazeau que pour ne les point laisser tomber en d'autres mains. Quand Marc eut mis, dans une de ces solides valises recouvertes de peaux de loup-marin, comme on en voit encore quelques-unes, tout l'argent qu'il avait en main, ainsi que ses livres de compte, et quelques vtements, il crivit une interminable ptre sa fiance. Longtemps sa plume courut sur le papier avec une rapidit fbrile. Mais apparemment que la lettre ne lui plut gure lorsqu'il la relut, ou bien qu'il changea brusquement de rsolution, car il la dchira, prit une autre feuille et crivit seulement ces mots: "Qubec ce vingt novembre "Ma bonne Alice, "Au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de notre amour, ne manquez pas de vous rendre, selon votre habitude, la basse messe de sept heures, demain, la cathdrale. Nous nous y verrons, peut-tre pour la dernire fois." "Votre pauvre fianc," Marc Evrard. Marc mit ce billet sous enveloppe, appela Tranquille, et le lui remit avec cette injonction: --Ce soir, dit-il, tu iras veiller avec les domestiques de M. Cognard. On te voit assez souvent dans la cuisine pour que cette visite n'excite aucun soupon. Tu remettras en secret cette lettre Lisette,--la fille de chambre que tu aimes, je le sais--et tu lui diras de le donner ce soir mme sa matresse, mademoiselle Alice. Pour l'engager faire diligence et se taire, tu lui glisseras ce louis d'or. Clestin mit la lettre et le louis dans sa poche de veste, et dit: --Soyez tranquille, M. Marc. Mademoiselle aura votre lettre ce soir. Cependant les milices bourgeoises furent passes en revue par le gouverneur. Il en parcourut les rangs et commenant par les Canadiens qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils taient rsolus se dfendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci rpondirent affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui taient prsents firent de mme. Carleton s'aperut qu'il en manquait un certain nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionns--on les connaissait--eussent quitter immdiatement la place. Durant tout le reste du jour la ville fut en moi. Il fallait armer les citoyens, et presser les travaux de dfense par trop ngligs eu l'absence du gouverneur. Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord apportant avec lui la premire gele de l'hiver. Sur les sept heures comme la cloche de la cathdrale jetait au vent ses bourdonnements monotones, une jeune fille enveloppe dans une chaude pelisse garnie de fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait pas presss, ses pieds mignons trottinant sur la terre gele. Elle longea l'glise des Jsuites et descendit vers la place du march qu'elle traversa pour gagner la cathdrale. A peine fut-elle entre dans la grande glise qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperut un jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrire, et qui semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait frquemment la tte. C'tait, Marc Evrard. Alice passa prs de lui. Leurs regards se rencontrrent, rapides et lumineux comme deux clairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par le froid et se mit prier avec ferveur. La messe commenait. Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord prier avec recueillement. Puis, peu peu, nous devons bien l'avouer, il releva la tte, et, son regard s'arrta sur Alice avec une expression de mlancolique tendresse, et resta fix sur la jeune fille. A la fin de la messe, le prtre s'tant tourn du ct des fidles pour les bnir, Alice et Marc se signrent et leur pense se rencontra et ils s'agenouillrent sous cette commune bndiction en demandant Dieu de la vouloir bien ratifier l-haut. Quant ils furent sortis de l'glise, ils restrent d'abord silencieux. Leur coeur tait si gonfl que ni l'un ni l'autre n'osait parler le premier. Enfin Marc dit la jeune fille: --Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprme entrevue. --Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernire? --Hlas! ma pauvre chre Alice, il s'est, depuis l'avant dernier soir, pass des vnements qui vont avoir sur notre vie une bien funeste influence. --Mon Dieu! j'ai, en effet, oui parler hier d'un soufflet que vous avez donn ce capitaine, d'une rencontre, d'un combat...., pourquoi me faites-vous souffrir ainsi par tous ces emportements? J'ai cru que vous tiez bless, tu peut-tre! Marc! c'est bien mal, ce que vous avez fait l! --Attendez, Alice, attendez un peu pour me blmer que je vous aie expos les motifs qui ont dict ma conduite. Ils arrivaient en ce moment au coin de la rue Sainte-Anne. Loin de s'y engager pour regagner sa demeure; Alice continua de remonter la Rue des Jardins dans l'intention de prendre ensuite la rue Saint-Louis pour redescendre par celle de Sainte-Ursule. Ils continurent donc de marcher ainsi, serrs l'un contre l'autre. Tandis que Marc exposait sa fiance la perfide intervention de James Evil dans leur destine, Alice avec calme, car son pre lui ayant signifi, le soir mme du bal, qu'elle devait ne plus revoir Marc Evrard et renoncer l'espoir de l'avoir jamais pour poux elle s'tait bien doute d'o venait le coup, et avait dj sans doute form quelque dessein pour le conjurer tt ou tard. Mais quand Marc lui annona qu'il tait chass de la ville par les autorits, elle vit bien que le mal tait son comble, et elle fondit en larmes. --Alice! calme-toi! je t'en prie, s'cria Marc qui offrit vivement son bras sa fiance afin de la soutenir. Celle-ci le repoussa doucement, et d'une main tremblante se mit essuyer les grosse larmes qui glissaient sur ses joues. --Mon Dieu! dit Marc en tordant ses mains dans un transport de dsespoir, mon Dieu! Que vous avons-nous fait pour que vous nous torturiez ainsi! Est-ce donc un crime de s'aimer? Ils marchrent quelque temps sans parler, cherchant se dissimuler l'un l'autre les sanglots qui soulevaient leur poitrine. Ils allrent ainsi jusqu' la rue Sainte-Ursule qu'ils prirent pour descendre vers la rue Sainte-Anne. A cette poque, il n'y avait que cinq ou six maisons gauche de la rue Sainte-Ursule, en descendant. A droite elle tait borde par un haute clture qui la sparait de la Communaut des dames Ursulines. Les arbres du jardin des religieuses, tendaient leurs branches dnudes par-dessus la clture au pied de laquelle tombaient leurs dernires feuilles dtaches par la brise d'automne. Les deux amants s'engagrent sur le sentier des feuilles mortes qui gmissaient sous leurs pieds. --Ces pauvres feuilles murmura Marc, ressemblent nos illusions tombes... --Penser, dit Alice, que nous allons nous sparer, et peut-tre ne plus nous revoir jamais! Oh! c'est en devenir folle! Elle eut comme un de ces blouissements qui prcdent les dfaillances et chancela. Lui tendit les bras pour l'empcher de tomber. Mais, par un grand effort de volont, elle surmonta aussitt cette faiblesse. Cependant il passait d'tranges ides dans sa tte en feu. Il lui venait des envies de se jeter dans les bras de Marc et de lui dire:--"Je suis ta fiance, emmne-moi, je serai ta femme". C'tait comme un affolement. Elle sentit que son courage s'en allait et qu'il lui fallait brusquer leur sparation. --coutez, Marc! s'cria-t-elle en s'arrtant au bout de la rue Sainte-Anne qui, cette poque, finissait l. Il faut, aprs tout, avoir foi en Dieu! Promettons-nous mutuellement, quoi qu'il arrive, de nous aimer fidlement et toujours. Marc refoula un sanglot qui lui dchirait la gorge et dit avec vhmence: --Alice: au nom de Dieu qui m'entend, je vous le jure! Et puis il saisit la main qu'elle lui abandonnait, et la couvrit d'un baiser brlant. Alice, levant au ciel ses beaux yeux pleins de larmes, s'cria: --Eh bien! moi aussi, Marc, je te le jure, au nom sacr de la Vierge. Je ne serai jamais qu' toi seul! Alice dgagea ses mains d'entre celles du jeun homme et le quitta brusquement. Aprs avoir fait trois pas en avant, par un mouvement prompt comme la pense elle revint Marc, lui jeta ses deux bras autour du cou, effleura d'un baiser d'ange la joue de son fianc, se dgagea de cette rapide treinte et s'enfuit comme un oiseau. --Adieu! dit-elle en se retournant de loin vers Marc pour lui faire signe de ne pas la suivre, adieu! Evrard paralys, regarda le jeune fille gagner en courant sa demeure. Il la vit se soulever sur le seuil, lui faire un dernier signe de la main et disparatre dans l'enfoncement de la porte. Il resta plusieurs minutes, les yeux fixs sur l'endroit o Alice avait disparue, comme s'il et d la revoir encore, Enfin passant sa main sur son front d'o perlait une sueur glace, il murmura: --C'est fini! Il remonta la rue et reprit le chemin de la basse ville. Mais il ne marchait pas bien vite; ses jambes pliaient sous lui presque chaque pas. Arriv sa demeure, il aperut deux soldats que se tenaient debout devant la porte. En l'un d'eux il reconnut l'ordonnance que, la veille lui avait apport le message du gouverneur. --Vous venez m'arrter? lui demanda Evrard du ton le plus indiffrent. --Oui, si vous n'avez pas quitt la ville avant dix heures. Evrard consulta sa montre. Il tait pass neuf heures. --C'est bien, je m'en vas, dit-il, et il entra chez lui. Tranquille, assis sur un baril et la joue appuye sur son poing ferm, attendait. --Est-il temps? demanda-t-il --Oui, rpondit Marc. Tranquille se leva, jeta sur son paule gauche la valise de son matre, saisit dans sa main droite son fidle mousquet sur le canon duquel il avait attach un mouchoir carreaux rouges, nou aux quatre coins, qui contenait toute sa garde-robe lui, et sortit de la maison sans regarder en arrire. Marc prit son pe, sortit et referma froidement la porte, comme s'il n'allait s'absenter que pour une heure et remonta vers la cte de Lamontagne. Tranquille embota le pas derrire lui. Les deux soldats les suivaient distance. Ils montrent ainsi jusqu' la haute ville qu'ils traversrent entirement. Arriv la porte Saint-Jean qui tait ferme depuis la veille, Marc allait expliquer la sentinelle qui lui barrait le passage la raison qui l'obligeait sortir. Les deux soldats qui l'avaient escort s'approchrent du factionnaire et lui glissrent quelques mots l'oreille. Celui-ci releva son arme et appela ses compagnons qui sortirent du corps-de-garde. La porte de la ville fut ouverte et se referma avec un bruit sinistre de ferrailles, sur les pas du proscrit et de son fidle serviteur. CHAPITRE CINQUIME FEU ET FLAMMES. On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrs, avait t charg de marcher sur Qubec, en pntrant dans le pays par les rivires Kennebec et Chaudire. Arnold connaissait bien Qubec pour y tre venu plusieurs fois lorsqu'il n'tait encore que commerant de chevaux. Il quitta Cambridge, prs de Boston, le 13 septembre la tte de onze cents hommes. Mais ds le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa chemin en entranant trois compagnies dans sa dfection[5]. [Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succda comme second officier en grade Enos. Les majors taient Return, J. Meigs. Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie taient conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks tait la tte d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du Rhode-Island. Le chapelain tait le Rvd. Samuel Sprint et le docteur Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft, sont cits par M. James LeMoine dans son intressant Album du Touriste.] Affaibli par la dsertion de ces trois compagnies et par trente-deux jours d'une marche des plus pnibles travers les bois, le corps expditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan, qui tait alors la paroisse de la Beauce la plus rapproche des frontires et sise vingt-cinq lieues de Qubec. A peine restait-il six cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitt Cambridge un mois auparavant. Aprs s'tre ravitaill Satignan, Arnold continua d'avancer vers la capitale. Le dix-sept de novembre il couchait Saint-Henri et le dix il atteignit la Pointe Lvy. Le commandant Cramah ayant fait venir du ct de la ville toutes les embarcations de Lvy, Arnold ne put effectuer la traverse du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots d'corce conduits par des sauvages qu'il avait engags Satignan. Quoique deux vaisseaux de guerre, le _Lizard_ et le _Hunter_ fussent ancrs dans la rade, les Bostonnais passrent inaperus. Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre rsistance, traversa les plaines et vint occuper la rsidence du colonel Anglais Caldwell, (_Sans-Bruit_.) Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de fusil tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer s'emparer de la ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y attendre le Gnral Montgomery qui descendait de Montral. Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d' peu prs onze cent hommes, s'en vinrent investir Qubec. Le gnral Montgomery tablit son quartier gnral la Maison Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en allait camper sur les bords de la rivire Saint-Charles, et s'installait dans une maison qui a pendant longtemps appartenu une famille Langlois et qui tait situe prs de la rive ou est jet le pont de Scott. [Note 6: Mmoires de Sanguinet.] [Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette proprit avait t occupe par mon anctre maternel, M. Jean Tach.] Cependant le gnral Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre la ville en tat de dfense. Son premier soin avait t de jeter l'embargo sur plusieurs navires chargs de bl qui allaient faire voile pour l'Europe. Outre cette prcieuse rserve de vivres, il s'assura aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des miliciens--deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le sige--ajout soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en comprenant la compagnie des _Invalides_. Cette dernire s'appelait ainsi parce qu'elle n'tait compose que de vieillards et de personnes d'un faible temprament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi pourvue d'une grande quantit de morue, d'anguille et d'autres poissons. Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses pices de canon, cinquante pices de campagne, huit mortiers, quinze obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans mnagement pendant huit mois.[9] [Note 8: Mmoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se composait la garnison de Qubec au sige de 1775. 70 hommes des _Royal Fusiliers_ ou 7e rgiment. 230 des _Royal Emigrants_ ou 84e rgiment. 22 du _Royal Artillery_. 230 Miliciens anglais commands par le Lieutenant colonel Caldwell. 543 Canadiens-Franais command par le Colonel Le Comte Dupr. 400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et MacKenzie. 50 Matres et Contre-Matres. 35 Marins 120 artificiers. ] [Note 9: Mmoires de Sanguinet.] Qubec tait fortifi du ct de la campagne par des murs de trente pieds de haut et de douze pieds d'paisseur. Au-dessus du Palais et de la basse-ville la cime du roc tait dfendue moiti par des murailles et moiti par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Prs-de-Ville, qui offraient deux troits dfils par o l'ennemi pouvait seulement pntrer dans la basse-ville, furent entrecoups de plusieurs barrires et de barricades, dont un bon nombre de pices de canon dfendaient l'approche. Le cinq dcembre les Bostonnais s'tant empar des faubourgs Saint-Jean et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, aprs avoir somm ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques personnes seulement cherchrent un refuge dans la place, les autres gagnrent la campagne pour viter les misres d'un sige qui ne pouvait manquer de durer au moins tout l'hiver. Dans la nuit du 10 dcembre une grande agitation se manifesta dans la division du colonel Arnold, qui tait campe sur les bords de la rivire Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'tait occupe que de ses travaux d'installation. Le gnral Montgomery venait d'envoyer l'ordre son lieutenant Arnold de faire marcher immdiatement contre la ville la moiti de sa division, environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque. Il pouvait tre trois heures du matin lorsque les assaillants, aprs avoir gravi le coteau Sainte-Genevive, pntrrent dans les rues du faubourg Saint-Jean. La nuit tait noire. Pourtant, entre les angles indcis des toits, travers l'obscurit tempre par le reflet que la neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient l-bas, devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance et assourdis par la neige, les appels rguliers et monotones des sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au fate des murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre monde. Plus d'un, soit par suite des pres morsures de la bise, soit par l'effet pnible que causait cette sombre mise en scne, sentit la main glace du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le moment de la halte que fit faire Arnold l'entre du faubourg. Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, touffant le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et dsertes et prtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premires habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et commenaient dj dboucher sur la place aux pieds des fortifications, lorsqu'un clair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville. Une dtonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris confus clataient dans la place. --_Forward!_ crie Ogden qui tire son pe et bondit au premier rang. --En avant! _forward!_ rpte aprs lui un jeune officier. Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crte des murailles s'illumine de nouveau et que les balles commencent miauler dans les rangs des Bostonnais. Ceux-ci hsitent. --_Fire! boys, fire!_ leur crie le major Ogden. --Feu! soldats, feu! rpte en franais la mme voix derrire lui. Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tir trop prcipitamment et les balles crpitent sur la muraille comme la grle sur les toits. L'indcision, le dsordre se manifestent parmi les assigeants. L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la voix grle et stridente de la mousqueterie, une formidable dtonation se fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais o il fait une troue sanglante. Les maldictions, les cris de douleur et de rage retentissent lugubrement dans la nuit. Un second coup de canon suit aussitt le premier. --_Steady! steady!_ crie Ogden de toute la force de ses poumons. Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifis. Deux autre voles de canon mettent le comble l'effarement des Bostonnais qui, n'coutant plus la voix de leurs officiers, se dbandent, s'enfuient de toutes parts. --_Stop! by God, you cowards!_ s'crie Ogden. --Arrtez donc! messieurs, arrtez donc! Et une troisime voix, forte et rude: --Arrtez! lches que vous tes! Et puis avec un immense clat de rire:--Ventre de chien! les beaux soldats! Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls en face des canons et des mousquets braqus sur eux de la ville. Les assigs qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur lancer des gestes de dfi. Mme l'un des trois, celui-ci tait un soldat de haute stature, dchargea son fusil vers la ville. Vingt mousquetades lui rpondent. Les trois braves retraitrent gravement au pas, tout comme des flneurs qui prennent plaisir essuyer une rafrachissante averse d't, malgr la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements. Un instant ils se retournrent tous trois dans un commun ensemble et jetrent aux assigs un dernier cri de dfi, avant de rentrer dans les tnbres. C'est l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien factieux composa cette chanson: Les premiers coups que je _tiris_ Sur ces pauvres rebelles, Cinq cents de leurs amis Ont perdu la cervelle. _Yankee doodle_, tiens-toi bien, J'entends la musique; Ce sont les Amricains qui prennent le Fort-Pique![10] [Note 10: Ce nom dsignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.] Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard tait assis pensif, abattu, dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a d reconnatre dans ce jeune capitaine qui s'tait efforc, avec le major Ogden et le soldat tranquille, d'empcher la droute des Bostonnais, avait t, grce aux recommandations puissantes de Franois Cazeau, fiat capitaine d'une compagnie laisse sans commandant par suite de la dfection d'Enos et de ses partisans. Aprs avoir vaillamment retrait avec le major amricain et Tranquille, Marc tait rentr dans le domicile temporaire o il se trouvait cantonn, et s'tait affaiss en proie au plus amer dcouragement. Aussi facilement il s'tait, sous le coup de la fatalit, si l'on veut, enthousiasm pour la cause des armes amricaines, aussi vite ce feu venait-il de s'teindre aprs la tentative des Bostonnais. Les autres nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'esprance la plus chevele au plus morne dsespoir. Aussi sont-ils marqus du sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a dparti une semblable organisation. Il tait l, cras dans sa douleur, laissant errer sa pense dsole autour des ruines de ses esprances. Quoiqu'il sentit son coeur noy dans les larmes, ses yeux taient secs. Les hommes de cette trempe ne pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbs sur leur souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les dchire; ils analyseront chaque dtail de la torture qui les ronge, ils compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur meurtri; ils prteront l'oreille aux vois de la dsolation qui se lamentent dans leur me, et pas une larme ne viendra mouiller leurs yeux. Aimer la douleur est le propre des grandes mes, et ceux-l qui sont ainsi dous naissent artistes ou potes. Les circonstances, l'ducation, le milieu ou ils vivent, dterminent l'closion de cette vocation inne. Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles immortelles, larmes cristallises qui tombent des yeux de l'homme de gnie. Plus ils ont t grands et plus ils ont souffert: Homre, Dante, le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont t les gants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en gnie et en infortune, s'cria-t-il un jour: "...Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur." "Le pote a une maldiction sur sa vie", disait en mme temps que Musset le comte Alfred de Vigny, dans _Stello_, livre crit avec une plume d'or trempe dans les larmes de trois potes dont les malheurs ont mu toute la terre: Gilbert, Chatterton et Andr Chnier. Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altrs de souffrance hors de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en dsesprs sur les jouissances matrielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du tout, ils se tuent; ou bien encore ils vgtent dans une carrire pour laquelle ils n'taient pas du tout faits et tranent une vie inquite et misrable. Dans tous les cas, ceux-l, nous le rptons, sont marqus du sceau de la fatalit. Marc Evrard, vritable organisation de pote, tait trop croyant pour se tuer; cependant il se disait, au moment o nous le retrouvons, que le mtier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous dbarrasser promptement de l'existence, sans que vous y prtiez une main criminelle. Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'arme amricaine, et la malheureuse expdition de la nuit prcdente, venait presque d'anantir le dernier espoir que Marc Evrard avait plac dans le succs des armes du Congrs. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de l'arme assigeante, ni bravoure vritable et soutenue parmi les soldats. En outre les Bostonnais taient trs-mal pourvu de tout ce qu'il faut pour un sige, et manquaient presque compltement d'artillerie et de munitions. Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'ducation, se querellaient tout propos au sujet de leurs attributions respectives, et il ne fallait rien moins que l'exprience de Montgomery, et partant le respect qu'il inspirait des gens qui n'avaient jamais t soldats, pour empcher les plus violents dsordres. Enfin n'tait-il pas ridicule de voir que l'arme assigeante que aurait d doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait peine les deux tiers du chiffre des combattants qui dfendaient la ville! Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi emporter dans le tourbillon de ses penses noires, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit. Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut. --Mon capitaine? dit-il. Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains. --Monsieur Marc? reprit Clestin que, tout en s'efforant d'adoucir sa grosse voix, fit trois pas dans la chambre. Evrard tressaillit, releva une tte effare comme s'il revenait de l'autre monde, et s'cria: --Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on? --Il y a, mon capitaine, rpondit Tranquille en se redressant, que le major de cette nuit est l, qui veut vous parler. --Fais-le entrer. --C'est bien, mon capitaine, repartit Clestin qui tourna militairement sur ses talons. Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le gnral Montcalm et M. de Lvis! Le major Ogden entra. Il s'aperut l'air constern de Marc Evrard combien l'chec de la nuit prcdente avait humili le jeune homme. --Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas l'escapade de cette nuit qui doive vous dmoraliser ainsi! C'est pour la premire fois que nos soldats voient le feu, savez-vous? --On s'en aperoit! gronda une voix dans la chambre d' ct. C'tait Clestin Tranquille qui donnait son apprciation de l'arme amricaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler l'ordre. Ogden poursuivit: --Vous aurez, ce matin mme, l'occasion de voir ce que nos hommes peuvent faire. Moins encore pour mettre profit votre connaissance des lieux que pour vous rcompenser de votre belle conduite de la nuit dernire, le colonel vous charge d'aller vous emparer, avec votre compagnie, de la partie du faubourg Saint-Roch qui avoisine immdiatement les fortifications. Il vous est surtout recommand de prendre possession de ce grand btiment que s'tend au pied des palissades et que vos gens appellent "le Palais". De la coupole que surmonte cet difice, vous dominerez probablement les murailles et pourrez diriger un feu plongeant dans la place. --Tiens! pensa Marc Evrard, cela me sourit assez; il y aura peut-tre quelque balle recevoir de ce ct! Et puis voix haute: --Quand ce mouvement doit-il s'effectuer? --Sur le champ. --C'est bien, reprit Marc en bouclant le ceinturon de son pe, veuillez dire au colonel, monsieur le major, que je pars l'instant mme et que je ferai mon devoir. --Oh! quant a, personne n'en doute! rpartit Ogden. Comme Evrard sortait pour faire sonner l'appel, un coup de canon qui partait des hauteurs du faubourg Saint-Jean, lui fit lever la tte. Les assigeant ouvraient le feu sur la ville. Le gnral Montgomery avait profit des dernires ombres de la nuit pour faire lever une batterie de six canons en face de la porte Saint-Jean. Une seconde batterie de deux canons seulement s'levait sur l'autre ct de la rivire Saint-Charles, tandis qu'une troisime compose de quatre pices d'artillerie devait faire feu de la Pointe-Lvy.[11] Les assigeants avaient en outre quelques obusiers d'un trs-petit calibre. [Note 11: Ces dtails sont mentionns dans le _Journal_ de M. James Thompson qui, en 1775, tait surveillant des Travaux Publics dans Dpartement des Ingnieurs Royaux Qubec. C'est ce mme M. Thompson qui prsida aux travaux de dfense de la capitale, lors du sige de 1775.] C'tait l tout le matriel de sige dont les Bostonnais pouvaient disposer pour bombarder Qubec! Cependant la compagnie de Marc Evrard s'tait rallie l'appel et marchait dans la direction du Palais. Afin de ne pas exposer inutilement ses soldats, le capitaine Evrard, aprs avoir long la rivire, s'engagea dans la rue Saint-Joseph. Arriv en face du parc o l'on voit encore aujourd'hui les ruines du palais des Intendants franais, il remonta la rue Saint-Roch afin d'installer la moiti de sa compagnie dans un groupe de maisons qui avoisinaient l'Intendance et qui s'levaient alors l'endroit aujourd'hui resserr entre les rues des Prairies et des Fosss, quand une fusillade, partie de cette direction, lui dmontra que la place tait occupe dj par une autre partie de l'arme assigeante. --Bon! murmura Marc Evrard, on m'ordonne de venir m'emparer de cette position et voil que d'autres y sont rendus avant moi! Quel admirable discipline prside cette arme! Le Congrs a droit d'en tre fier! Au mme instant il fut rejoint par un jeune officier qui avait coup court en prenant par la rue des Fosss. --Capitaine, lui dit celui-ci, le colonel m'envoie vous prier de ne pas vous occuper de cette position droite, et d'installer toute votre compagnie dans le palais. Vous n'aurez pas trop d'hommes pour vous y maintenir, D'ailleurs se trouvant plus rapproch des murs et de la porte de ville qui ouvre de ce ct, est plus expos. Comme le colonel me l'a dit, avec un sourire fort obligeant pour vous, ce dernier poste vous revient de droit. --C'est bien, rpondit Marc Evrard en faisant oprer volte-face sa compagnie: dites au colonel Arnold que ses ordres vont tre excuts. Marc, suivi de ses hommes, revint sur ses pas et pntra par le parc en arrire du palais. Le palais des Intendants qui avait t, avant 1760, le plus somptueux difice de Qubec, sans oublier mme le Chteau Saint-Louis, tait demeur peu prs inoccup depuis la conqute. C'tait un grand pavillon deux tages, dont la faade regardait du ct de la haute ville.[12] [Note 12: Ceux qui seraient dsireux d'en voir la description et de connatre quelques'uns des mystres de la vie de son dernier occupant, n'ont qu' parcourir _L'intendant Bigot_.] Les portes du palais dsert taient verrouilles au dedans et fermes triple tour. --Clestin, commanda Marc Evrard, enfonce-moi cette porte! --Oui, mon capitaine. Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pice de bois que deux homme ordinaires auraient eu peine porter, et qui gisait dans la cour. Il la souleva sans effort apparent et la lana de toutes ses forces dans la premire porte qui se trouvait devant lui; mais la porte tait en chne pais et barde de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais. --Oh! oh! fit Tranquille reprenant son blier improvis, nous allons voir! Cette fois le choc fut si fort que la porte arrache de ses gonds et de ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore de l'lan, allait s'abattre l'intrieur du palais. Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla reprendre son poste, sans paratre remarquer les regards respectueux qu'on lui jetait de tous cts. Il lui sembla pourtant que ses deux voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large qu'auparavant. C'est qu'il doit tre dsagrable de recevoir dans les cts, mme par mgarde, le coup de coude d'un homme bti comme Clestin Tranquille. Les appartements vides du palais retentirent bientt d'un grand bruit de pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fentres des deux tages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa, suivi de Tranquille et de deux soldats. De cet endroit lev l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu' la porte de la ville, qu'on a toujours appele porte du _Palais_, cause du voisinage de l'intendance, tait en pierre. A partir de la porte en remontant gauche vers les jardins du couvent de l'Htel-Dieu, la cime du roc, peu prs inaccessible, n'tait dfendue que par des palissades. Au-dessus de la cte de la Canoterie s'levait un autre bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise place en faction la porte du _Palais_ et qui, inconsciente du danger, marchait lentement de long en large, une petite porte de fusil, Tranquille ne put retenir un cri et arma son mousquet. --Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un peu que je fasse quelques observations. Quant celui-l il sera toi dans un instant. Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de l'artilleries, et qui portait ds lors le nom de _Barrack Bastion_, quelques soldats anglais changeaient des coups de fusil avec les Bostonnais, retranchs dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrta successivement sur les bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. L s'levaient les batteries charges de dfendre la ville du ct des Plaines. On venait d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans compter les bombes et les pots feu, qui dj portaient l'incendie dans les premires maisons du faubourg Saint-Jean. --En vrit! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille contre toutes les bouches feu anglaises...! Il poussa un soupir de dcouragement, et sa pense changeant aussitt de cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue Sainte-Anne, o s'levait la demeure de sa chre Alice. Mais les maisons de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir. --Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un soupir d'angoisse. Il remarqua pourtant que les assigs paraissaient si peu craindre les projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les rues de la ville. [13] [Note 13: Historique. Voir les mmoires de Sanguinet.] Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours, raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade. Marc le dsigna du doigt Tranquille Celui-ci paula son fusil et tira. Le factionnaire anglais tourna sur lui-mme, tendit les bras, lcha son arme et tomba. --Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir! Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde voisin on se prcipite vers la muraille pour voir d'o vient le coup. Trente dtonations parties du palais vont renseigner les curieux qui ripostent leur tour. La fusillade s'engage des deux cts. Un demi cercle de flamme environne la moiti de la ville au-dessus de laquelle s'lve bientt et plane un pais nuage de fume. Au milieu de cette mousquetade que ne faisait gure de mal personne, chacun tirant couvert et avec prcipitation, Tranquille ne lcha que deux coups de fusil; mais chaque fois il eut la satisfaction de voir tomber son homme. Il guettait une troisime victime lorsque son attention fut attire vers une embrasure du petit bastion qui s'levait presque en face du palais. A travers de la fume il vit que l'on pointait une pice de leur ct. Il tira. Une ombre qui se mouvait prs de la pice disparut aussitt et Tranquille entrevit un instant le ciel travers l'embrasure. --Je crois que celui-l en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme. Soudain il jeta un cri, saisit Marc bras-le-corps et se laissa tomber avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles la coupole. Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement retentit au-dessus de leur tte, tandis qu'un grand coup de canon branlait tout le quartier. La coupole fracasse par un boulet, vola en clats et s'abattit avec fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se prcipita tout meurtri ct d'Evrard et de Tranquille. Le quatrime broy par le projectile, glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour o il expira sur l'heure. --Tu m'as sauv la vie, dit Marc Tranquille. Je t'en remercie, bien que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service! Ils descendaient rejoindre les autres au premier tage, lorsqu'un second boulet ventra l'une des fentres, tuant deux ou trois Bostonnais. --Feu! mes amis, feu sans relche! cria le capitaine. A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un vacarme d'enfer sur les toits. Avant qu'on eut le temps d'en reconnatre la cause, une norme bombe de deux cents livres, tombe sur le palais, passait travers deux planchers et s'en allait clater avec un bruit pouvantable au rez-de-chausse, au milieu de ceux qui s'y taient retranchs. Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussire que le passage de la bombe avait soulev fut tomb, Marc Evrard et Tranquille s'aperurent qu'ils taient seuls au premier tage. Ils descendirent au rez-de chausse: personne. --Les lches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fentre que les clats de la bombe avaient dfonce, et aperut ses gens qui s'taient rfugis dans la cour. Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait autrefois t tmoin de ftes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emports. Les autres taient morts. Tranquille chargea le bless sur ses paules et descendit dans la cour, o Marc Evrard tchait en vain de persuader ses hommes de reprendre possession du palais et de s'y maintenir. Cependant l'on continuait faire feu de la place sur l'Intendance, et il y avait peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitt le palais, lorsqu'une pice d'artifice y vint mettre le feu. En quelques minutes l'on vit briller de sinistres lueurs travers les fentres, et bientt l'difice entier s'embrasa. La nuit tombait lorsque Marc Evrard reut un message dans la cour de l'Intendance, o il avait du moins forc ses hommes rester, menaant de casser la tte au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui enjoignait de se replier dur le quartier-gnral. Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait son cantonnement. Les trois batteries de Bostonnais s'taient tues, mais l'artillerie des assigs tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14] [Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-l de la ville cent cinquante coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres, tandis que les Bostonnais lancrent peine une quarantaine de boulets sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres seulement.] A mesure que s'paississaient les tnbres de la nuit, les lueurs de l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme s'levaient au-dessus des faubourgs et du _Palais_ et se runissaient l-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et colorer au loin les dernires cimes des Laurentides. Pendant cette nuit dsastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient prs de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants franais, furent compltement rduits en cendres. CHAPITRE SIXIME LA NUIT DU 31 DCEMBRE, 1775 Les deux partis restrent dans une inaction presque complte jusqu'au dernier jour de dcembre. On se canonna bien de part et d'autre; mais dans la ville on craignait si peu l'artillerie des Bostonnais "que les femmes et les enfants se promenaient dans les rues et sur les remparts l'ordinaire".[15] [Note 15: Mmoires de Sanguinet.] La dissension allait croissant parmi les officiers Amricains, et leurs soldats commenaient dserter. Aussi le gnral Montgomery songea-t-il qu'il tait temps d'arrter tous ces dsordres en donnant un assaut dcisif. Il attendit une nuit favorable. Celle du trente-et-un dcembre parut propice. Le temps tait sombre et il tombait une neige paisse fouette par un vent violent que devait amortir le bruit des armes. Sur les deux heures du matin toutes les troupes taient ranges en bataille. Les forces des assigeants pouvaient se monter alors prs de quatorze-cents hommes, les Bostonnais ayant reu quelque renfort de Montral et des Trois-Rivires depuis le commencement du mois. Montgomery harangua ses soldats qui, pour se reconnatre au milieu des tnbres et de la mle, avaient mis sur leurs chapeaux, le uns de petites branches de pruche et les autres des criteaux portant cette devise: "Victoire et libert ou la mort!" Il divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, command par le colonel Livingston, devait simuler une attaque du ct de la porte Saint-Jean; le major brown avait pour mission de menacer la citadelle avec le deuxime corps; le colonel Arnold la tte de quatre cent cinquante hommes avait ordre d'enlever les barricades de la rue Sault-au-Matelot, tandis que le gnral Montgomery se chargeait d'emporter lui-mme les postes de Prs-de-Ville et de la rue Champlain. Arnold et Montgomery devaient se joindre ensuite la basse ville et marcher ensemble sur la ville haute qu'ils croyaient ouverte de ce ct. Montgomery, la tte de la plus forte colonne d'attaque, descend par la cte du Foulon et s'avance en ordre de bataille jusqu' l'anse des Mres o il s'arrte un instant pour lancer deux fuses, signal qui doit avertir les trois autres divisions de marcher l'assaut. Il est quatre heures. Le gnral continue d'avancer avec ses sept cents[16] hommes. Le dfil se resserre de plus en plus, et les assaillants ne peuvent marcher que deux ou trois de front. A leur droite mugit le fleuve dont les vagues souleves par la tempte dferlent violemment sur la plage en jetant des glaons jusque sous les pieds des soldats. A gauche se dresse la masse norme et noir de la falaise qui, en cet endroit tombe perpendiculairement. Aveugls par la neige qui leur fouette la figure, embarrasss par les glaons qui encombrent la voie, les Bostonnais n'avancent que lentement. Le premier en avant de tous, Montgomery les encourage de la voix et de l'exemple. [Note 16: Hawkins, _Picture of Quebec_.] Le jour se lve et l'on commence entrevoir la barricade qui ferme le dfil de Prs-de-Ville, ainsi qu'un hangar qui se dresse au sud du sentier et se dtache encore indcis sur le fond noirtre du fleuve. Chacun amortit le bruit de ses pas et l'on continue d'approcher. A cinquante verge de la barrire, Montgomery commande la halte. On s'arrte, on coute. Rien que le clapotage des vagues et les sifflement du vent contre les saillies de roc. L'un des officiers d'tat-major s'offre aller reconnatre le poste. Seul il s'avance et vient s'arrter quelques pas seulement de la barricade. Aucun mouvement au dedans, partout le silence. Le coeur palpitant de joie et d'espoir, il revient en grande hte vers le gnral et lui dit rapidement voix basse: --Ils dorment tous! --Hourra! en avant! crie Montgomery. Et tous s'lancent au pas de charge vers la barrire. Ils n'en sont plus qu' vingt pas, lorsque la barricade vomit une dcharge de mitraille. Les premiers rangs des Bostonnais sont broys, balays, par cet horrible feu d'enfilade. blouis par l'clair, aveugl par la fume, ceux qui suivent s'arrtent frmissants d'pouvante. Le colonel Campbell, qui se trouvait aussi en avant, n'aperoit plus son chef Montgomery. --Gnral! o tes-vous? s'crie-t-il avec angoisse. Seuls les cris des blesss et le rle des mourants qui se tordent sur la neige, lui rpondent. Une seconde vol de mitraille part de la barricade et renverse d'un seul coup ceux qui se trouvent en de du tournant de la falaise. Deux ou trois peine se relvent tout sanglants, et, affols, se rejettent en dsordre sur le gros de la colonne. La panique s'empare de tous. Le sauve-qui-peut est gnral, et, culbutant les uns sur les autres, les Bostonnais s'enfuient perdus vers le Foulon. Ce poste de Prs-de-Ville tait dfendu par quarante-sept hommes, dont trente Canadiens-Franais sous le commandement du capitaine Chabot et du Sieur Alexandre Picard, huit miliciens et neuf marins Anglais servant comme artilleurs sous le capitaine Barnsfare, matre d'un transport retenu dans la rade. Le pignon du hangar qui s'levait ct de la barricade avait t perc et l'on avait mis neuf canons en batterie dans cette embrasure. On faisait bonne garde au poste et l'on avait vu venir les Bostonnais. Le Capitaine Chabot qui en fut aussitt prvenu donna l'ordre de ne faire aucun bruit et de les laisser s'approcher davantage. Les artilleurs, mches allumes, se tenaient cachs prs des pices charges d'avance mitraille. Quand les assaillants ne furent plus qu' une vingtaine de pas, chabot commanda le feu. Les neuf canons tonnrent avec l'effet terrible que nous avons vu. [17] [Note 17: Nos historiens ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes que les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize morts, en comprenant le gnral Montgomery. Hawkins n'en compte pas plus, tandis que Sanguinet, qui crivait cette poque et que nos crivains se plaisent d'ailleurs suivre, dit que l'on trouva trente-six hommes tus prs de la barrire ainsi que quatorze blesss, sans compter ceux qui se noyrent en se sauvant. J'incline d'autant plus me ranger du ct de Sanguinet que ce qu'il avance se trouve corrobor par le tmoignage d'une personne qui vivait lors du sige et demeurait Prs-de-Ville dans la maison la plus proche, en de de la barricade. Voici ce que cette personne--elle avait quinze ans lors du sige de 1775--raconta M. le docteur Wells, l'ge de quatre-vingt-douze ans. Elle tait trs-intelligente, et, malgr son grand ge, me dit le docteur, elle jouissait de la plnitude de ses facults. Son nom de fille tait Mariane Marc: "Le trente-et-un dcembre, cinq heures et demie du matin, disait-elle, nous allions sortir nos cuves de la cave quand un effroyable coup de canon fit trembler la maison. pouvantes nous nous sauvons dans la et nous fourrons sous les cuves. Nous y restmes longtemps. Enfin vers sept heures et demi nous sortmes de notre cachette et nous nous hasardmes ouvrir la porte. Un vieillard passait qui nous dit qu'on avait tir le canon et qu'on en ignorait encore le rsultat. Dans le courant de la matine nous vmes passer dix-huit voitures recouvertes de prlarts et charges de Bostonnais qui avaient t tus en avant de la barrire." En admettant, d'aprs le tmoignage de Mariane Marc, que chaque voiture portt deux cadavres--ce qui est le me moins que l'on doit supposer--nous nous rencontrons justement avec Sanguinet qui prtend qu'il y eut trente-six Bostonnais tus cette affaire de Prs-de-Ville.] Aprs avoir t chaudement reus par les troupes charges de dfendre les remparts, Livingston et Brown, dont l'attaque n'tait d'ailleurs qu'une feinte, s'taient replis sur le quartier gnral. Il ne nous reste donc plus qu' rejoindre la division d'Arnold et dvelopper les pripties du combat de la rue Sault-au-Matelot qui fut le plus meurtrier, le plus long, le plus mouvant et le plus dcisif de toute la nuit. Aussitt qu'il avait aperu, par-dessus les hauteurs du faubourg Saint-Jean, les fuses lances par Montgomery, le colonel Arnold s'tait mis en marche avec sa division. Il allait la tte de la colonne, ayant son ct Marc Evrard qu'il avait nomm officier de son tat-major, autant pour s'attacher le jeune homme, qu'il estimait beaucoup, que pour s'attirer la sympathie des Canadiens, et faire taire la jalousie des soldats de la compagnie d'Evrard qui murmuraient hautement de se voir commands par un tranger. Ils traversrent sans obstacle le faubourg Saint-Roch et le quartier du Palais qui taient tout--fait dserts, et, aprs avoir long le Parc, dbouchrent dans la rue Saint-Charles. On sait que la rue Saint-Paul n'existait pas alors et que la mare venait presque baigner la base du roc, ne laissant au pied du prcipice que l'troit passage qui existe encore en arrire de la rue Saint-Paul, en bas de la porte _Hope_. A cet endroit le rocher forme en tombant une saillie considrable; l s'levait la premire barricade, barrant l'extrmit de la vieille rue Sault-au-Matelot. Bien que les Bostonnais avanassent le plus doucement possible, on les entendit ou on les aperut de la haute ville; car peine le colonel Arnold, en arrivant la premire barrire, allait-il en donner l'assaut, que la fusillade clata du haut des remparts. Ces premiers coups de feu firent beaucoup de mal aux assaillants. Une balle vient frapper la jambe Arnold, qui tombe la renverse. On s'empresse autour de lui, Marc Evrard le premier. Au mme instant une seconde dcharge de mousqueterie part de la haute ville et renverse Evrard tout sanglant auprs du colonel. Un homme se prcipite hors des rangs et se jette, dsespr, vers le jeune homme qui fait d'inutiles efforts pour se remettre sur pied. --Vous tes bless! monsieur Marc, s'crie Tranquille en le soutenant avec une tendresse indicible. --Oui, Clestin. La fatalit me poursuit! Incapable de faire le moindre mouvement et voyant qu'il sera plus nuisible qu'utile aux siens, Arnold demande tre transport l'Hpital-Gnral, et ordonne qu'on emporte Evrard en mme temps que lui. Il a remis le commandement de l'avant-garde au capitaine Morgan, ancien perruquier de Qubec, mais officier plein de bravoure. Dj Tranquille enlevait dans ses bras Marc moiti vanoui et l'emportait lui seul, lorsque le colonel l'arrta du geste: --Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intrt que vous portez votre matre et combien vous dsirez le rendre vous-mme l'Hpital-Gnral; mais vous pouvez nous tre ici de la plus grande utilit. M. Evrard et vous tiez les deux seules personnes en tat de nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre matre est bless vous seul restez pour guider nos troupes. --Que le diable emporte vos troupes! s'cria Tranquille avec colre. Ces cris ranimrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitt la cause de cette altercation et dit au Canadien: --Au nom de mon pre que tu aimas tant, Clestin, au nom de tout ce que j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obir au colonel! --Moi, Clestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable trangle plutt tous les Bostonnais. Evrard fit un effort suprme qui le dgagea demi des bras de Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante: --Si tu ne m'coutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de ma blessure tout appareil qu'on y mettra! Tranquille parut hsiter. Arnold lui dit: --Je vous donne ma parole, mon ami, que votre matre sera trait avec le plus grand soin, et sous mes yeux. Sur un signe du colonel deux homme s'approchrent et s'emparrent de Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforait de rendre ferme: --Du courage, mon bon Clestin, et si tu veux que je me laisse vivre, fais-moi ce dernier sacrifice... Tranquille lcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa joue rugueuse. Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on emporta l'Hpital-Gnral. Toute cette scne s'tait passe en quelque secondes, et Tranquille avait peine vu disparatre son infortun jeune matre que dj le capitaine Morgan entranait ses gens l'assaut. Le Canadien bondit ct de lui en s'criant: --Mille massacres! malheur au premier que je rencontre! Et dpassant tous les autres il s'lance le premier sur la barricade en s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperoit et fait feu sur lui. Elle a tir trop vite et la balle siffle l'oreille de Tranquille qui se donne un dernier lan et saute sur la barrire. Mais le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe le Canadien d'un violent coup de crosse la tte. Malgr sa force herculenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant: --Pas de chance! Et il reste tendu sans mouvement. Le capitaine Morgan, qui venait aprs lui, a saisi le moment o la sentinelle frappait Tranquille pour passer son pe au travers du corps du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant la barrire se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au poste o la garde, commande par le capitaine McLeod, des Royal Emigrants, est dsarme sans coup frir. McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut prendre les armes, il s'y opposa; de manire que les Bostonnais s'emparrent de la barrire, ainsi que des canons qui taient sur un quai et firent tout la garde prisonnire. Alors le capitaine McLeod feignit d'tre saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Amricains. Il fut mis ensuite aux arrts jusqu'au printemps par les autorits anglaises. Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il matre du poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan s'emporta, jura, cria que c'tait vraiment jour de malheur. Mais cela ne ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18] [Note 18: Historique.] Bientt aprs la prise de la barrire, le lieutenant-colonel Green le rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scne assez curieuse. Les premiers bruits de l'attaque des assigeants du ct de la campagne et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient t entendus dans la haute ville. Aussitt l'on sonna les cloches toute vole, tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut aux armes. Les coliers et quelques citoyens qui taient de piquet cette nuit-l, descendent dans la rue Sault-au-Matelot o l'on devait se rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu' la barrire la plus avance, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur tendent la main en leur criant: --Vive la libert! Ces pauvres gens restrent ahuris! Quelques coliers alertes s'chapprent, mais on s'empara des moins ingambes et on les dsarma. Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-l de service. A peine se vit-il entour d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son mousquet... et le prsenta au premier Bostonnais venu en lui disant: --Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal... Je suis un homme inoffensif... Je n'ai jamais tir un seul coup de fusil... La peur lui faisait claquer les dents. --Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous... si je me trouve ainsi arm au milieu de braves citoyens amricains... Le gnral Carleton nous tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgr mon ge avanc, il m'a forc prendre les armes contre vous..., moi dont toutes les sympathies ont toujours t pour votre cause... Menac des derniers tourments, j'ai d paratre cder et monter la garde avec les autres... Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais fait de mal personne... Non, sur mon honneur, monsieur l'officier! Le soldat qui il s'adressait n'entendait pas un mot de franais, mais il vit aisment qu'il avait affaire un homme de bonne volont et le dsarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit: --Vous tes donc des ntres, Monsieur? --Qui, gnral, bas l'Angleterre! vive le Congrs! cria Cognard de toute la force de son aigre voix de fausset. Les coliers qui avaient pou s'chapper taient remonts a la haute ville en toute hte. Ils arrivrent la course sur la place d'armes, o toute la garnison tait dj rassemble, en criant que les ennemis taient dans la rue Sault-au-Matelot. Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir la basse ville afin de savoir au plus tt la vrit. Ce dernier revint en criant tue-tte que de fait les ennemis taient dans le Sault-au-Matelot, et qu'ils s'taient empars de la premire batterie et de toute la garde qui la dfendait. --"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre courage. Prenez confiance, je reois l'instant un message de Prs-de-Ville qui m'annonce que le corps d'arme qui a tent d'enlever la barrire vient d'tre repouss avec perte. On croit mme que le commandant ennemi est parmi les morts. Quant l'attaque du ct de la campagne elle n'a rien de srieux et les assaillants ont dj battu en retraite.--Major Nairne et vous, capitaine Dambourgs, prenez deux cents hommes et descendez la basse ville pour soutenir ceux qui dfendent la dernire barricade. Vous, capitaine Laws, la tte de votre dtachement du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec sa compagnie. Quant vous, colonel Dupr [19], restez pour le moment prs de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens, sur le point le plus menac." [Note 19: Le colonel LeComte Dupr qui commandait les Canadiens-Franais, se distingua lors du sige de 1775, et son nom fut mis en tte de la liste d'honneur que le gnral Carleton envoya au Secrtaire d'tat, Lord Germaine, aprs la retraite des Amricains. Parmi les Canadiens signals l'on remarque encore, dans les dpches, les noms du major L'cuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. _Hawkin's Picture of Quebec._] Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgs arrivrent la basse ville, les Amricains avaient occup la rue Sault-au-Matelot dans l'espace de deux cents pas jusqu' la seconde barrire qui, en arrire de la maison servant aujourd'hui de bureau M. A. Campbell et M. Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait battre le quai de Lymburner, en arrire. Ce quai, avec la maison de Lymburner, btie l'endroit o s'lve aujourd'hui la banque de Qubec, taient dfendus par quelques pices de canon. Les Bostonnais s'taient retranchs dans les maisons qui s'tendaient de chaque ct de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet troit dfil qui conduit de la base du rocher la porte Hope. La projection de la balaise protgeait ces derniers contre le feu des canons de la barrire. "Ainsi placs, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le ct parallle au cap tait occup par les assaillants, et le ct coupant la ligne du cap angle droit et courant au fleuve, tait dfendu par les assigs qui avaient une batterie leur droite." Avant l'arrive de Nairne et de Dambourgs amenant du secours au capitaine Dumas qui commandait le poste menac, les assigeants se seraient peut-tre empars dj de la seconde barrire, sans le dvouement d'un Canadien fort brave et robuste nomm Charland, qui, au milieu des balles, s'avana sur la barricade et tira en dedans les chelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir. Il tait temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrire, et par les fentres de laquelle les Bostonnais tirait sur les ntres feu plongeant. Le capitaine Dambourgs et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les chelles enleves aux assaillants. Dambourgs grimpe jusqu' la fentre du pignon, lche son coup de fusil, s'lance l'intrieur et fonce avec sa baonnette dans une chambre occupe par les Bostonnais. Les Canadiens l'y suivent et tombent grands coups sur les ennemis. A la vue de ces enrags qui frappent ferme et dru, les Amricains perdent la tte, jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves. Ce fut le commencement de la droute de la division Arnold. Excits par ce succs les Canadiens continuent traquer les Bostonnais qu'ils dlogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrire du bout de la vieille rue Sault-au-Matelot. Le capitaine Laws n'avait gure plus perdu son temps. Sorti par la porte du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au cas o il viendraient battre en retraite, Laws entre dans une maison o la plupart des officiers amricains dlibraient sur le parti qui leur restait prendre, et tombe inopinment au milieu d'eux. On l'entoure en le menaant de mort. --Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis la tte de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez l'instant mme, sur un signe de moi on vous massacre tous! Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue, sans qu'ils en puissent pourtant prciser le nombre, et se rendent prisonniers. Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui. Refouls en tte, presss l'arrire-garde, cerns de toutes parts, les Amricains ne se dfendent plus que mollement, tandis que le feu des Canadiens redouble d'intensit. Alors un homme qui ne se sentit pas du tout son aise, ce fut M. Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les Amricains avaient t matres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard tait tranquillement rest l'abri des balles dans l'une des maisons occupes par l'ennemi. Mais lorsque la droute des Bostonnais commena, ce fut une toute autre chose. Pourchasss de maison en maison, les soldats d'Arnold se rpandaient effars dans cette rue ferme chaque bout, y tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que l'pouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernires dont s'emparrent les ntres. Les Canadiens y tant entrs par la porte, Cognard que la peur faisait perdre la tte sortit perdu par la fentre avec les Bostonnais. Un Canadien qui l'aperut lui lcha un coup de fusil. La balle pntra dans la partie charnue qui terminait l'chine du malheureux Cognard. En sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par surcrot d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la pointe de la baonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui et n'avait pas encore eu le temps de se relever. Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'levant au-dessus des dtonations de la fusillade et du vacarme de la mle, on entendit un cri aigre, dchirant, inou. Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le _couac_ horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche d'une clarinette en y soufflant plein poumons, et le braiment mlancolique de l'ne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope qui se lamente le soir en contant ses chagrins la lune. Ce cri indfinissable avait quelque chose de tellement trange, que, d'un commun accord, le combat cessa un instant des deux cts. L'on entendit alors une voix lamentable et perante qui criait dans le plus haut diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint: --Aie...! aie...! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!... Ceci devenait tellement burlesque qu'un norme clat de rire traversa le champ de bataille. --M'est avis que voil un particulier bien malade! s'cria, dans l'embrasure d'une fentre, le Canadien qui avait tir sur Cognard en le prenant pour un ennemi. _Yankee doodle_, tiens-toi bien; nous allons t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la rue pour s'lancer avec ses camarades la poursuite des Bostonnais qui se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot. Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours tendu plat ventre, redoubla ses cris frntiques. --Ah ! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrtant prs de lui pour recharger son fusil. Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se mit trpigner des pieds et des mais comme un enfant pm. --Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici! Il lui allongea en mme temps un grand coup de pied, car voyant que ce poltron tait un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et avait honte de l'entendre se lamenter ainsi. Cognard voulut crier plus haut encore... mais il manqua de vois et s'vanouit... Comme les ntres refoulaient de plus en plus les Amricains, on entendit du ct des ennemis plusieurs voix qui criaient: --Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis! L'on crut d'abord une feinte et nos gens continurent fusiller la masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mmes paroles se rptaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les ntre cessrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient t faits prisonniers la garde. Les Bostonnais prsentrent en mme temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers. Le combat avait dur deux heures. Dans cet engagement nous n'emes que dix-sept hommes tus et blesss, dont un seul Canadien-Franais perdit la vie, selon que le constatent les registres de N. D. De Qubec. Le lieutenant Anderson de la marine royale fut trouv parmi les morts. Les Amricains eurent vingt hommes tus et une cinquantaine de blesss, et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits et enferms au Sminaire. [20] [Note 20: Voici l'tat de la division d'Arnold faite prisonnire dans la rue Sault-au-Matelot: 1 Lieutenant-colonel, 2 Majors, 8 Capitaines, 1 Adjudant, 1 Quartier-Matre, 4 Volontaires 350 Soldats, tous sans blessure; Et 44 Officiers et soldats blesss, En tout 426 prisonniers. ] Les mmoires du temps nous ont transmis le rcit de ce combat d'une manire si dtaille, qu'il m'a fallu les suivre de bien prs, l'imagination n'ayant gure de champ libre en pareil cas, lorsque l'on tient surtout ne point fausser l'histoire. Voir les mmoires de Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau. Dans le courant de cette matine glorieuse o la capitale dut son salut surtout la bravoure des se citoyens, le gnral Carleton, anxieux de savoir si le gnral Montgomery se trouvait parmi les morts Prs-de-Ville, donna l'ordre M. James Thompson d'aller explorer l'avant-poste o commandait le capitaine Chabot. Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui qui paraissait tre l'officier suprieur en grade avait reu deux balles dans la tte et avait en outre une jambe fracasse. Son bras gauche sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel dsespr, tandis que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les genoux tant violemment ramens vers la tte. Une pe pommeau d'argent tait tendue prs de lui. M. Thompson s'en empara et monta au Sminaire afin de demander quelqu'un des officiers amricains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres relevs Prs-de-Ville. A peine fut-il entr dans la chambre o se trouvaient les malheureux officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit fondre en larme. Il avait reconnu l'pe de son gnral. Le corps de Montgomery fut transport dans une maison de la rue Saint-Louis, la seconde en de du coin de la rue Sainte-Ursule; elle appartenait un nomm Franois Gobert [21] [Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tte comme un vieillard dcrpit, porte aujourd'hui (1875) le numro 42.] Dans le courant de la journe le gnral Carleton ordonna que Montgomery fut inhum dcemment, mais sans aucune dmonstration publique. Il fut enterr sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis, avec ses deux aides-de-camp--MM. Mcpherson et Cheeseman--que l'on avait trouvs morts ses cts--et tous les soldats amricains qui avaient t tus durant la nuit prcdente. [22] Ainsi mourut glorieusement l'ge de quarante ans, Richard Montgomery que la grande rpublique amricaine considre bon droit comme l'un de ses hros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait aid la prise de Qubec, en 1759. Plus tard il se maria avec une Amricaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de son beau-pre, et embrassa la cause de l'indpendance des colonies. Sa fin chevaleresque eut un grand retentissement aux tats-Unis, o, en considration de son patriotisme, on lui leva un monument; tandis que, en Angleterre, les grands dfenseurs de la libert faisaient retentir le Parlement de son loge [23] [Note 22: Le corps du gnral seul fut dpos dans un cercueil, et c'est ce qui permit M. Thompson de le reconnatre en 1818, lorsque le neveu du gnral, M. Lewis, vint rclamer au nom des tats-Unis les restes d'un parent illustre et malheureux.] [Note 23: La plupart de ces dtails qui concernent la mort de Montgomery sont tirs d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitul "_The Sword of Brigadier General Richard Montgomery_", et compos en grande partie du journal de M. Thompson.] CHAPITRE SEPTIME ALICE Pendant que j'crivais le rcit des vnements tumultueux qui prcdent, plus d'une fois il m'a sembl voir le doigt effil de quelqu'une de mes lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de sang; plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire: --Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu de votre hrone, laquelle--il nous faut bien vous l'avouer--nous commencions nous intresser quelque peu! --Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience veillent en moi quelque orgueil. Cependant vous avez d prvoir, au dbut de ce livre, que ce n'tait pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutt d'vnements heurts, o l'ternel pome de deux coeurs fortement pris l'un de l'autre serait travers par la plus violente des passions, la jalousie, et par ce terrible flau, ce chtiment de l'humanit, la lutte main arme de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me suivre jusqu' la fin, il faut vous rsigner passer par toutes les phases de ce rcit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si de ces trois cents pages, une seule vous mouvait au point qu'une de vos larmes vint y perler, dt votre main impatiente feuilleter le reste du livre, de ce mouvement rapide et ddaigneux que l'on vous connat lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intresser. Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille qui s'ignore elle-mme et n'a pas encore ressenti les froissements de la vie relle, cet irrsistible besoin d'aimer atteint les limites extrmes de la passion. L'heureux lu de son coeur est tout pour elle, et pour celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son amour. Il me faudrait une plume tombe de l'aile d'Abdiel, cet ange des regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la souffrance d'Alice aprs qu'elle et t si violemment spare de son fianc. Il y avait en elle deux mes distinctes: une me de gnie et une me de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en prouverait un ange exil sur cette terre et qui se souviendrait des cieux. Elle avait aussi des navets d'enfant. Depuis que Marc Evrard avait t banni de la ville, Alice tait compltement reste trangre toute proccupation extrieure. Sa douleur avait lev autour d'elle comme un rempart qui la sparait du monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son malheureux amants toujours prsente son esprit. Le regard d'angoisse qu'il lui avait jet en partant tait le dernier dont elle se souvint; la pression de sa main la dernire qu'elle et ressentie, et le son de sa voix le dernier qui et vibr son oreille. James Evil--on se doute bien qu'il s'tait ht de profiter de l'loignement de son rival--avait beau venir, presque chaque jour, lui parler de ses _sentiments_ pendant de longues heures, non seulement elle ne lui rpondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si peu mme qu'elle tait encore s'apercevoir qu'il manquait une oreille Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure ce digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu l'officier les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tchait-il, dix fois le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revche belle-mre, dame Gertrude, lui glissait-elle demi-voix toutes les allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggrait contre Marc, Alice n'entendait rien que la voix plore de l'amour d'Evrard, qui chantait tristement dans son coeur. Souvent, au commencement du sige, elle allait, suivie de sa fille de chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. L, tandis que la soubrette effraye se blottissait l'abri d'un mur, Alice, debout, le coude appuy sur le parapet, qu'elle dominait de toute sa tte, la joue appuye sur ses doigts replis, passait de longues heures regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient clater dans les environs, qu'elle ne daignait mme pas le remarquer. Eh! que lui importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir! Elle s'exposait souvent tel point que plus d'une fois les artilleurs que faisaient, en cet endroit, le service des pices, voulurent la persuader de s'loigner; mais elle les regardait alors d'un air si dcid qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers vinrent la contempler distance en admirant sa taille svelte et finement cambre; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone". Evil ne fut pas longtemps ignorer ces escapades romanesques et accourut un jour auprs de la jeune fille pour la supplier de quitter un endroit si prilleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de ddain qu l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de quelques pas il dvora dans un silence farouche la colre qui grondait en lui la vue de l'amour profond vou son rival. Car lui aussi aimait Alice: Il l'aimait avec rage! Le soir du mme jour, autant pour se venger de la ddaigneuse Alice que pour l'empcher de s'exposer encore, Evil condescendit se plaindre Madame Cognard--qu'il mprisait de tout son coeur--des imprudentes sorties de sa belle-fille. Ce soir-l dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'aprs-midi du lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva prs de la porte. Jamais bouche de belle-mre n'improvisa pareille semonce. Nous ne la rpterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol pour en reproduire toute la virulence. Alice n'essaya mme pas de l'interrompre et garda son grand air de reine qui avait le don d'exasprer au plus haut point la mgre. Quand bout d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrta puise, haletante de fureur, Alice lui rpondit d'une voix douce et ferme: --Je ne fais rien de blmable o je vais, madame, puisque je m'y rends la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mre est d'accompagner partout sa fille, libre vous de venir avec moi! Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le bastion Sainte-Ursule o elle prit sa place et sa position accoutumes. On tait la fin de dcembre. Une couche paisse de neige couvrait la plaine perte de vue, en descendant vers la rivire Saint-Charles et en remontant la valle jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de nuages d'un rouge violac zbrait le ciel et se refltait en demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la valle prs du couvent de l'Hpital-Gnral, et l-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye et prs du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui s'agitaient en tous sens. De temps autre un clair flamboyait au milieu de ces masses confuses, et les bombes des assigeants, aprs avoir trac dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville avec un sourd bourdonnement. Alice, le sein gonfl de muets sanglots, suivait tous les mouvements de ces points noirs qui s'agitaient au loin. --O tait-il, atome perdu dans l'immensit de cet horizon? Que faisait-il? Le reverrait-elle un jour? Tel tait le cercle fatal et restreint o, durant de longues heures, tournait sa pense dsole... Le mme soir le pre Cognard fit une scne sa fille. --J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il durement, comme ils allaient se mettre table. Madame Cognard s'tait empresse de dnoncer son mari les sorties _scandaleuses_ de sa fille et s'tait plainte lui, en larmoyant, la digne femme, du peu de respect que lui tmoignait Alice. Les femmes du caractre de dame Gertrude ont toujours des larmes leur service. D'o les tirent-elles? O se trouve chez elles ce rservoir intarissable? On n'a jamais pu le savoir. Aux premires paroles que lui adressa son pre, Alice pressentit un orage et releva la tte. --Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher devant tout le monde votre amour insens pour un misrable rebelle que le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous perdre tout damais dans l'esprit des honntes gens et de plus compromettre votre malheureux pre!... Daignerez-vous au moins me rpondre, Mademoiselle! S'cria-t-il, la figure empourpre et s'animant de plus en plus. Alice, le coeur affreusement serr, ne trouvait rien dire. En face de ce mutisme, la colre du pre Cognard monta, monta jusqu' la fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter les assiettes: --Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous montrer que est le matre ici! Entendez-vous! Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la table o toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires tyrans avec les femmes que ces hommes lches qui tremblent devant la menace d'un autre homme. --Et puis, vocifra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter madame votre mre, ici prsente, avec tout le respect qui lui est d, ou sinon!... Un troisime coup de poing appuya ces paroles. Alice que cette colre bruyante--elle y tait habitue depuis longtemps--bien loin de l'effrayer, avait ramene tout son sang froid, se leva, et calme, digne: --Puisque vous l'ordonnez, mon pre, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai vou un infortun, victime d'une atroce calomnie--amour que vous avez d'abord encourag, mon pre--vous n'en avez maintenant ni le droit ni la puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant madame, si elle veut tre respecte, qu'elle se respecte d'abord elle-mme en me traitant avec les gards qui sont dus votre fille. Et Alice se retira. Le pre Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude clata en sanglots spasmodiques. Alice regagna sa chambre qui tait situe l'tage suprieur et se jeta sur son lit o, toute sa fermet l'abandonnant soudain, elle fondit en larmes. Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la rejoignit aussitt, et s'agenouilla prs du lit d'Alice en tchant de la consoler. Une souffrance identique rapproche les infortuns, Lisette aussi tait frappe d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'tait volontairement exil avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa matresse. Longtemps elles pleurrent ensemble sans se dire un mot. Les douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins. Il y avait plus d'une heure qu'elles mlaient ainsi l'amertume de leurs larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment aprs la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre ct de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir: --Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'tes bonne qu' flner partout. Votre matresse doit avoir fini de vos services? --Je l'aide se dshabiller, rpondit Lisette avec cette intonation sche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supports en arrire. --Dpchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous. Et madame Cognard redescendit l'escalier en grommelant --Tu vas m'aider me mettre au lit dit Alice. Je suis brise! Quant elle eut couch sa matresse, avec tous ces petits soins dont seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'loigner quand Alice la rappela: --Donne-moi mon _pichon_, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace. Le _pichon_ tait une invention d'Alice et qui rvlait d'une manire charmante le ct juvnile du double caractre de la jeune fille. C'tait un tout petit manchon qui, du temps qu'il tait neuf, avait protg, la promenade, les mains dlicates d'Alice contre les morsures du froid. Maintenant qu'il tait un peu pass, elle s'en servait la nuit pour rchauffer ses pieds froidis. Et voil comment le manchon tait devenu _pichon_. L'expdient tait neuf et le mot pittoresque. Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans l'ouverture troite et chaudement entoure d'une ouate paisse, ses petits pieds blancs dlicatement veins de bleu, aux ongles polis et nacrs, pieds mignons qui se blottirent dans ce rduit duveteux en palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glac, elles accourent se tapir dans le mol dredon de leur nid. Reste seule, Alice sentit sa pense monter et planer dans le vague de ces rveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant pas sans charmes. "La mlancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui n'en ont plus?" a dit un auteur aussi dlicat analyste du coeur de l'homme que charmant crivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le vol infatigable de son inquite pens. Qui jamais pourra suivre l'essor des rveries d'une jeune fille, et apprcier l'immensit du trsor de dvouement contenu dans un tre aussi frle?... Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot. M. Cognard dont nous avons racont les msaventures, fut rapport chez lui sur une civire. En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappe d'une anxit poignante. Car aprs tout elle aimait son pre. Quant madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les femmes de son acabit ont rendus classiques. Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientt rassurer Alice. Aprs avoir pans les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur pied en moins d'un mois, mais qu'il s'coulerait encore plusieurs semaines avant qu'il pt s'asseoir sur la dure. [Note 24: Charles Nodier dans les _Proscrits_.] [Note 25: Voyez les mmoires de P. de Sales Laterrire.] Tandis qu'Alice, un peu console, regagnait sa chambre, madame Gertrude s'installait, en arrtant bruyamment le dernier flot de ses larmes. Alice tait peine rentre chez elle que Lisette vint la trouver. --Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essouffle, on dit qu;'une partie de l'arme des Bostonnais a t faite prisonnire. Si vous me le permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de M. Evrard. --Et de Clestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes. Et puis avec angoisse: --Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arriv malheur! Va, Lisette, et reviens bien vite! La soubrette partit comme un trait. Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les prisonniers amricains taient gards au Sminaire. La brave fille, qui du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgr ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs. Cependant elle insista si longtemps auprs de l'un des gardiens, qui tait un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit aller aux informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces quelques renseignements qu'il avait arrachs par bribes d'un officier amricain que entendait un peu le franais: Un jeune Canadien, de Qubec, petit de taille et ple, avait, au commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui, aprs avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et dcid, l'avait fait officier... Ce jeune homme avait t bless la jambe au commencement du combat, en mme temps que le colonel Arnold. Tous deux avaient t emports l'Hpital-Gnral... Arnold avait promis que son jeune ami serait trait avec la plus grande attention... Quant au serviteur du jeune officier--un Canadien aussi,--sa grande taille et sa force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il avait reu un coup de crosse la tte... Ramass sans connaissance sur la barricade, il avait donn signe de vie comme on le jetait parmi les morts... Il avait alors t amen au Sminaire avec les autres prisonniers... Le chirurgien qui avait visit sa blessure ne dsesprait pas de le sauver... Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de Tranquille. Le coeur serr, mais non sans espoir elle reprit le chemin du logis de sa matresse. Comme elle traversait la grande place du march, elle s'arrta court, et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha quelque objet dont elle reconnut aussitt la prsence avec une vidente satisfaction. Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla frapper la porte du docteur Lajust. On la fit entrer. Le mdecin tait de retour de chez M. Cognard et se trouvait seul. --Qu'y a-t-il votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il tait le mdecin ordinaire. Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner par Tranquille, et le prsenta au docteur. --Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tte? --Cela dpend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de la constitution de celui qui le reoit, rpondit en souriant le mdecin. Cependant je puis vous dire qu'une blessure la tte, dont on ne meurt pas sur le champ, est rarement mortelle. On en gurit mme assez vite. --Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la main du docteur. Mais celui-ci le repoussa doucement. --N'est-ce que cela? demanda-t-il. --Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est pas abuser de votre bont, veuillez donc me dire encore si une balle reue dans la jambe fait une blessure dangereuse? --Diable! s'cria M. Lajust, il parat que le malheureux garon auquel vous vous intressez est joliment endommag! Eh bien gnralement ces sortes de blessures gurissent assez facilement, pourvu toutefois qu'elles soient bien soignes. --Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'cria Lisette dans une sympathique explosion de joie. Et elle offrit de nouveau sa pice d'or au docteur. Celui-ci la lui rendit et lui dit: --Non vraiment! je l'aurais trop aisment gagne! Mais dites-moi donc pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela. --Oh! rpondit Lisette, ceci est mon secret! --Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un mdecin de respecter les secrets. En voyant que Lisette se retirait: --Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur. --Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une rvrence. Elle vola plutt qu'elle ne courut chez sa matresse qui l'attendait depuis deux heures avec un impatience extrme. Nous n'assisterons pas l'entretien de la soubrette et d'Alice, car vraiment cela mnerait trop loin. Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appele pour le service de la maison quitta sa matresse fort afflige des nouvelles qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura, part soi, en descendant rapidement: --Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Clestin avant quinze jours! CHAPITRE HUITIME CE QUE FEMME VEUT Aprs les checs dsastreux du 31 dcembre, l'arme amricaine, considrablement affaiblie par la capitulation de toute la division d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation prs de deux milles de la ville assige. Quoique privs de plus du tiers de leurs forces, les Bostonnais n'en continurent pas moins le blocus. On ne sait ce dont il faut le plus s'tonner dans ce sige, ou de la folie des assigeants ou de la timidit du gnral Carleton qui n'osa jamais, avec les forces suprieures dont il pouvait disposer, faire une sortie qui et certainement cras la petite arme des Bostonnais et dtermin la leve immdiate du sige. C'est assez gnralement l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un sige, d'une campagne, sur le commandant en chef; tel point que, lorsqu'on lit le rcit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir les sicles des temps modernes et de l'antiquit, on ne songe presque jamais se rendre compte des difficults vaincues par les soldats dont la bravoure assure, aprs tout, le gain des batailles. Les auteurs, habitus depuis longtemps ne clbrer que le gnie, plus ou moins rel, du gnral, font tellement converger avec lui tous les rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement entraner aprs eux n'admirer que ce demi-dieu dont le resplendissement clipse tous ceux qui l'entourent. Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les pangyristes de Carleton, je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de son gnie, ou par les efforts d'une volont intelligente, sauva le Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgr la meilleure volont du monde, qu'il et personnellement une bien grande part au succs de nos armes. Les capitulations successives du fort Chambly et de Saint-Jean, de Montral et des Trois-Rivires d'o nous avons vu Carleton dcamper devant l'ennemi avec une merveilleuse diligence, la timidit d'un gnral qui se laisse assiger par des forces de beaucoup infrieures aux siennes sans jamais tenter une sortie contre l'ennemi, font beaucoup plir mes yeux l'aurole de gloire qu'on s'est plu poser sur la tte de ce gouverneur. En remontant mme des grands effets aux petites causes, lorsque j'en viens enfin me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple, obscur soldat, nomm Charland, n'et pas, au grand pril de ses jours, retir en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les chelles l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgs n'avaient point personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme dcision, il me parat que le salut de Qubec et la gloire future de Sir Guy Carleton eussent t singulirement compromis! Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout svre qu'il peut paratre, ne m'est point dict par quelque sotte animosit de race, je me hte d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'me d'un hros, n'en tait pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la dure de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire mme l'affection des Canadien-Franais. Et certes! c'est un mrite dont on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le gouvernement tyrannique de son successeur excr, Frdrick Haldimand. Le sige ou plutt le blocus de la ville continua donc en dpit des pertes terribles essuyes par les Amricains, qui ne pouvaient mme plus continuer le bombardement, leurs pices ayant t dmontes par l'artillerie de la place. Les assigs comptaient si bien n'tre jamais forc de capituler qu'ils levrent sur les murs, du ct des faubourgs, un norme cheval de bois, avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "_Quand ce cheval aura mang cette botte de foin, nous nous rendrons._" Il arriva, dans l'une des premires semaines de 1776, un fait qui prta bien rire aux dpens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau vinrent de Montral pour informer le gnral Carleton que la situation des Amricains tait loin d'tre meilleure dans le haut de la Province. Dguiss en mendiants, ils arrivrent tous deux au camp des Bostonnais devant Qubec. Il y passrent deux ou trois jours tendant la main pour demander l'aumne, et constatant du coin de l'oeil combien tait grande la dtresse de cette bande dguenille qui n'avait la tmrit de continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser faire. Enfin ils s'avancrent jusqu' la dernire garde o, ayant obtenu un morceau de lard, l'un d'eux se mit le faire cuire. Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la ville. Le premier jette des cris de paon et court sus son camarade qu'il rejoint aux dernires limites du camp. Il se bousculent, se chamaillent et se donnent mme des taloches, au grand plaisir des soldats qui rient pleine gorge des deux prtendus mendiants et les excitent se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit le cercle des curieux que s'cartent du reste pour lui donner plus de chance, et s'enfuit vers la ville. L'autre se relve furieux et s'lance la poursuite de son camarade. Mais feignant aussitt d'tre empch de courir par son bissac de mendiant, il s'arrte auprs de la dernire sentinelle et lui dit: --Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard. --Cours! cours! rpond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu vas l'attraper! --Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes son cou. Les deux compres, l'un courant aprs l'autre ne cessrent cette course effrne qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitt qu'ils se furent fait connatre.[26] [Note 26: Voyez les _Mmoires_ de Sanguinet, page. 124, et le _Journal_ de J.-Bte. Badeaux, page 250, dition publie par M. l'abb Verreau.] Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du gnral Carleton, le colonel McLean enrla dans son rgiment des _Royal Emigrants_ quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait faits le trente-et-un dcembre. Les citoyens protestrent contre cette imprudence qui mettait tant d'ennemis arms au milieu d'eux. Les Amricains, contents de la libert relative qu'on leur donnait, se comportrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs rompirent sans faon un engagement qu'ils n'avaient contract sans doute que dans le but de recouvrer plus aisment leur libert entire, et dsertrent avec les armes qu'on leur avait donnes. McLean instruit par l'exprience rinstalla les autres en prison dans les casernes de l'artillerie o tous les Amricains pris dans la nuit du 31 dcembre avaient t transfrs aprs quelques jours passs au Petit-Sminaire. Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette s'tait faite elle-mme de pntrer jusqu' son amoureux Clestin Tranquille. Ces promesses-l, vous le savez, mesdames, c'est le diable! "Dsir de _femme_ est un feu qui dvore; Dsir de _fille_ est cent fois pire encore!" Or donc huit jours ne s'taient pas couls que Lisette s'tait dj prsente plusieurs fois au Sminaire afin de tcher de sduire les gardes et de revoir son amant. Elle eut beau dire qu'elle tait la soeur du bless, faire la chattemite, enfin mettre en jeu toutes les coquetteries agaantes quel les plus honntes femmes se permettaient en pareille occurrence, rien n'y fit. Les gardiens restaient comme des statues de bronze que les oeillades les plus brlantes ne sauraient mouvoir. Sur ces entrefaites les prisonniers furent transfrs dans les casernes de l'artillerie[27] qu'on avait pris le temps de disposer de manire les recevoir. Lisette qui ne se laissait pas aisment rebuter y alla tout aussitt. La premire personne qu'elle aperut montant la garde la porte fut ce menuisier de sa connaissance qui lui avait dj procur des nouvelles de Tranquille. [Note 27: Ces casernes situes gauche de la porte du Palais, maintenant dmolies, furent construites par le gouvernement franais en 1750, la place d'autres qui s'y levaient longtemps mme auparavant.] --Monsieur Mathurin, dit-elle, je ne veux rien vous cacher vous; il faut que vous m'aidiez revoir mon amoureux. --Oh! oh! repartit l'autre, votre petit coeur en tient donc de ce gros Tranquille? Je vous en fais mon compliment mam'zelle Lisette. Si le gaillard a l'me aussi tendre qu'il a la tte dure, je vous promets un bon mari. --Il est donc mieux! --Mieux? c'est--dire qu'il est sauv. C'est gal, il avait reu tout de mme un fameux coup, et le chirurgien qui l'a soign dit qu'il faut que ce diable de Clestin ait la caboche solide pour y avoir rsist. --Mon bon Mathurin, laissez-moi donc le voir? --Ta, ta, ta... voyez un peu ce petit lutin de fille si a sait dj bien vous enjler un homme!... Monsieur Mathurin par ci!... mon bon Mathurin par l!... Tout a c'est de la frime, Lisette. Tu fais les yeux doux au pre Mathurin pour arriver plus srement jusqu' l'autre. On connat a. --Eh mais dites donc, mon cher Monsieur Mathurin, quand vous alliez voir Luce Ct, dans le temps--votre femme aujourd'hui et qui est encore assez jolie oui-d...-- --Oui, ma foi! fit Mathurin en clignant de l'oeil d'un air goguenard, un assez beau brin de femme et encore pas mal conserve, hein, Lisette? --Pardine! Eh bien, Monsieur Mathurin, quand vous lui faisiez votre cour si l'on vous et tout coup emprisonn pour un motif qui n'aurait eu rien de dshonorant, eussiez-vous trouv bien mauvais que votre petite Luce et honntement cherch attendrir un gros mchant gardien comme vous pour tcher d'aller vous consoler dans votre cachot? --Non, c'est vrai, petite sournoise. Ce n'est pas que je blme ta manire d'agir; mais je ne peux rien faire pour te contenter, Lisette. La consigne est l... --La consigne... la consigne... o avez-vous trouv ce vilain mot, pre Mathurin? Pas sous votre rabot de menuisier, j'imagine! --Non, certes! c'est depuis que je suis devenu soldat. --La belle avance! On perd donc tout fait le coeur ce beau mtier de tueur d'hommes? --Non, mais on y apprend que le devoir passe avant tout. --Le devoir! le devoir! fit Lisette en frappant du pied, tandis qu'un sanglot faisait trembler sa voix. Eh bien, mon devoir moi est de revoir Clestin, pour le soigner et le consoler s'il en a besoin! --Que veux-tu ma pauvre Lisette... Eh mais! coute... je crois qu'il me vient une ide. --Vite! votre ide, vite, mon cher bon Mathurin! --Mon cher bon Mathurin!... Ah! friponne... Ah! ah! --Vous me faites mourir, la fin! --Un peu de patience, petit dmon. J'en ai encore au moins pour une demi-heure monter ma garde et je ne peux pas bouger d'ici sans risquer qu'on me loge une balle dans la tte pour me payer de ma dsobissance cette consigne que sembles aussi peu connatre que respecter; ce qui serait bien embtant pour moi, Lisette. Mais quand on viendra me remplacer j'irai trouver le chef du poste et je lui dirai:--Il y a l, mon capitaine, un beau brin de fille, et brave et honnte... --Vous pouvez l'affirmer sans crainte, pre Mathurin. --Je crois bien, certes! Eh bien, mon commandant, cette pauvre crature du bon Dieu est l qui se lamente la porte, et qui pleure toutes les larmes de son corps parce qu'on refuse de lui laisser voir son frre qui est bless; un bon diable, aprs tout, mon capitaine, et qui n'est entr dans la rbellion que par seul attachement son matre qu'il n'a pas voulu quitter... Et bien d'autres choses encore que je lui dira, Lisette, mon capitaine. Et j'espre lui faire entendre raison; car vois-tu je crois que je lui ai un peu sauv la vie dans l'affaire de la rue Sault-au-Matelot! --Vrai, Mathurin! oh alors, vous me l'aurez sauve moi aussi! Mais va-t-il falloir que j'attende ici tout ce temps-l? --Non, Lisette, cela ne ferait pas du tout! Va-t'en plutt l'glise faire un bout de prire. Quant tu auras joint un peu tes menottes blanches sur ces petites lvres couleur de rose qui feraient venir l'eau la bouche des anges, et que tu auras dit comme a au bon Dieu: "Mon Dieu vous savez que je suis une assez bonne fille, pas trop mchante, aprs tout, et que j'aime ce pauvre Clestin Tranquille qui m'aime aussi de tout son coeur et m'a promis de faire de moi sa petite femme. Eh bien, mon Dieu, voil que ce pauvre garon est bien malade d'un coup de crosse de fusil et qu'on veut m'empcher de le voir! Cela est-t-il raisonnable, mon Dieu, de sparer ainsi deux de vos cratures qui ne demandent qu' s'aimer pour pouvoir vous aimer davantage toutes les deux... ensemble avec les petits enfants que vous leur enverrez plus tard?..." Et ainsi de suite, Lisette. Mais tu sauras lui parler bien mieux que moi, et je crois qu'il t'coutera. Je reviendrai dans une demi-heure? demanda Lisette qui frtillait d'impatience. --Disons dans une heure car il me faudra le temps de parler au capitaine. --Merci, pre Mathurin, vous tes un brave homme et je vous aime bien. Lisette partit en courant, comme si la rapidit de ses allures et d abrger la dure du temps. Une heure ne s'tait pas encore coule que la jeune fille revenait aux Casernes. L'entrevue de Mathurin avec le chef de poste, qui tait le capitaine Cugnet, [28] n'avait pas t longue puisque Lisette aperut notre homme qui fumait la porte, tout en causant avec la sentinelle qui l'avait relev de faction. [Note 28: Mmoires de Sanguinet.] Du plus loin qu'elle vit Mathurin, Lisette comprima de sa main tremblante les battements prcipits de son coeur qui faisait le diable quatre sous le fichu. Elle s'approcha en proie une grande agitation nerveuse. L'esprance et la crainte la troublaient tellement tour tour qu'elle n'osa point parler la premire Mathurin qui l'avait vue venir et prenait un malin plaisir l'observer du coin de l'oeil. Enfin le brave homme eut piti d'elle et se retourna tout coup. --Tiens! dit-il c'est vous, mademoiselle? Donnez-vous la peine d'entrer. C'est d'elle que je te parlais tout l'heure, fit-il en s'adressant au factionnaire. Ordre du capitaine. La sentinelle s'inclina et Lisette, prcd de Mathurin, pntra dans cette bienheureuse prison qui renfermait son cher Clestin, et qui tait pour lors le but de tous les voeux et des aspirations de la jeune fille. Comme ils passaient dans le vestibule, Mathurin, aprs s'tre assur qu'ils n'taient pas couts, arrta Lisette et lui dit: --J'ai obtenu assez facilement du capitaine la permission de vous laisser voir Tranquille en affirmant que vous tes la soeur du prisonnier. Mais si vous voulez le revoir encore, il fut que vous me promettiez de ne revenir ici qu'aux jours o je serai de garde, les mardis deux heures de releve. D'abord vous ne russiriez pas en vous adressant d'autres qu' moi, et puis vous pourriez me mettre dans de mauvais draps si la menterie que j'ai faite pour vous servir venait tre dcouverte. Vous voir une fois la semaine ce n'est pas le diable; mais enfin a vaut mieux que rien. Elle promit tout ce que lui demandait Mathurin. On nous dispensera d'assister cette premire entrevue de Lisette et Clestin qui entrait en convalescence. Il ne s'y dit rien qui puisse intresser particulirement le lecteur dont l'imagination saura suppler aisment tout ce que nous en pourrions raconter, lorsque nous aurons dit, toutefois, que Tranquille, une fois la premire motion passe, se montra fort intimid, et que mademoiselle Lisette la faconde que l'on connat la soubrette l'entretien n'en alla pas moins bon train. Bien qu'il ne parlt que par monosyllabes, Tranquille rpondit trs propos; car dj Lisette avait su le dompter sa main, et le gros Clestin, qui se serait bien donn garde de regimber, promettait d'tre le mari le plus soumis que jamais petite femme ait, comme on dit vulgairement, men par le bout du nez. CHAPITRE NEUVIME LE COMPLOT La dernire quinzaine de janvier et tout le mois de fvrier s'coulrent sans que Lisette manqut une seule fois d'aller voir son amoureux, chaque mardi o Mathurin tait de service. Tous les prisonniers tant dtenus dans la mme pice, afin d'en faciliter la garde, les entrevues de Lisette et de Clestin avaient lieu en prsence de tant de monde que je ne vois pas que les plus collets monts y puissent trouver redire. On tait au commencement du mois de mars et la soubrette venait encore une fois de pntrer jusqu' son amant pour lors entirement remis de sa blessure. Ils causaient tous deux dans un coin de la vaste salle, un peu isols des autres prisonniers qui taient tous occups diversement tromper les ennuis de leur captivit. Lisette qui avait dj remarqu que Tranquille tait encore plus timide avec elle que d'habitude et qu'il semblait singulirement proccup, constata que dcidment matre Clestin avait une ide fixe que bourdonnait dans sa grosse tte. --videmment, pensa-t-elle, il voudrait m'en faire part, mais il n'ose. Voyons l'aider, ce gros peureux-l. Bien doucement elle se mit lui tendre ces tratres hameons que les femmes habiles ont toujours su agiter d'une main si provoquante sous le bec de cette varit monstre de l'espce des goujons appele par les Grecs _anthropos_, _homo_ par les latins et comme en franais sous la dsignation d'_homme_. Malgr toute l'habilet que Lisette savait dployer ce genre de pche, Tranquille ne se htait pas de mordre. Il s'approchait bien de l'appt; mais il ne le flairait qu'avec mfiance et au moment o Lisette allait donner le suprme coup de ligne, Clestin faisait dans la conversation un bond qui le rejetait loin du danger des aveux. --Oui-d se dit Lisette, tu ne veux pas mordre, et bien je vas t'accrocher moi-mme avec mon haim! Cette manoeuvre extrme russit quelquefois au pcheur audacieux. --Mon bon Clestin, fit-elle en dardant entre ses pais cils bruns l'clair le plus perant qui ait jamais jailli de l'oeil d'une smillante soubrette, mon bon Clestin, il y a quelque chose que vous brlez de me dire? Tranquille se sentit piqu et fit un bond. Lisette appuya sa petite main sur celle de Tranquille. Ce contact lectrique fit perdre la tte au pauvre garon qui se dbattit vainement et ne russit qu' s'enferrer davantage. Il tenta cependant un dernier effort pour se dgager et voulut brusquement changer le sujet de la conversation. Mais Lisette, impitoyable, tira tout aussitt sur la ligne pour prouver au goujon qu'il tait pris. --J'attends! dit-elle avec froideur et en retirant avec vivacit sa main de celle de Tranquille qui, la voyant si prs de la sienne, s'en tait timidement empare. Le pauvre garon s'agita sur sa chaise et resta la bouche ouverte. Il voulait commencer et les mots semblaient figs dans sa gorge. C'tait comme le dernier spasme du poisson que le pcheur sort de l'eau. --Puisque vous n'avez plus rien me dire, continua Lisette qui fit mine de se lever, je m'en vais. --Attendez! Mam'zelle Lisette, attendez! je vas tout vous dire! s'cria Clestin. Lisette se rassit. Le goujon tait tir terre et agonisait entre les mains du pcheur. C'tait un beau coup de ligne. --C'est... c'est bien ennuyant, ici, commena Tranquille. Lisette qui l'avait d'abord regard avec un grand srieux lui dcocha sous le nez un sonore clat de rire. --Cela valait bien la peine de se faire tant prier! s'cria-t-elle. Clestin perdit d'abord contenance: mais ne pouvant plus s'arrter sur la pente si glissante des aveux, il continua: --Et nous donnerions gros pour nous en aller! --Ah! fit Lisette dont les sourcils s'levrent arqus en point d'interrogation. --Oui, moi surtout qu'on parle de fusiller comme tratre, pour faire un exemple. --Ah! mon Dieu! --Oh! ne craignez rien, mam'zelle Lisette, nous dcamperons avant la crmonie! Mais pour a il faut que quelqu'un nous aide. --Il y a tout plein du monde ici. --Ce n'est pas l l'embarras. Il nous faudrait quelqu'un dans la ville. --Ah! ah! Et qui donc? --Dame... --Un homme sr? --Il n'est pas besoin que ce soit un homme. --Tiens? --Une femme fiable... --Ferait l'affaire? --Oui. --En connaissez-vous? --Oui... une. --Et c'est?... --Vous. --Moi!... --Oui, Mam'zelle Lisette. Il y eut un moment de silence. --Qu'est-ce qu'il faudrait donc faire? --Ah voil! dit Tranquille en se frottant l'oreille du bout du doigt. Il faudrait d'abord... me promettre... --De n'en rien dire personne? repartit Lisette avec humeur. Vous voil bien, vous autres hommes, croyant que vous seuls savez garder un secret! (_Avec dpit_) Sachez, Monsieur Clestin Tranquille, qu'une femme peut tout aussi bien que vous et mme mieux, retenir sa langue... (_A part_) surtout quand elle aime... --Vous dites? --On ne rpte point la messe pour les sourds!... Enfin puisque vous n'avez pas confiance en moi gardez vos affaires pour vous. Elle fit mine de se lever, Tranquille la retint d'un geste suppliant. --Mam'zelle Lisette, dit-il, ne vous fchez pas, je vous en prie! Ce n'tait pas pour moi, mais pour les camarades... qui ne vous connaissent pas, voyez-vous. --Eh bien parlez ou laissez-moi m'en aller. --D'abord il nous faut des limes. --Ah! des limes? --Oui, et des sabres. --O trouver tout cela, bon Dieu! --coutez, Mam'zelle Lisette. Vous m'avez dit tre passe plusieurs fois devant le magasin de M. Evrard et que tout y paraissait en ordre comme avant notre dpart; que la porte tait reste ferme et qu'on ne paraissait pas l'avoir force. --Oui, je vous ai dit a. --Vous avez ajout, l'autre jour, que la barrire qui, au commencement du sige, fermait le passage en haut de la cte de Lamontagne, est ouverte depuis que les Bostonnais se sont loigns des environs de la ville, de sorte qu'on peut aller de la haute la basse ville sans embarras? --Oui. --Eh bien, mam'zelle Lisette, je sais que vous n'tes pas du tout peureuse et que si vous voulez aller au magasin de M. Marc vous y trouverez tout ce qui nous manque pour nous aider nous sauver. --J'emporterai bien des limes dans mes poches. Mais les sabres?... --En effet, ce n'est pas ais. Aprs tout nous n'en avons pas besoin; vous trouverez dans une caisse, sous le comptoir, des couteaux de chasse que nous avions coutume de vendre aux sauvages o aux voyageurs. Vous pourrez bien nous en apporter quelques-uns. --Hum!... j'essaierai. --Vous essaierez! oh merci! --Mais pour ouvrir la porte? --Voici la clef. M. Evrard en avait deux. Il a gard l'une et m'a donn l'autre, en cas de malheur. Il restrent tous deux pensifs durant quelques instants aprs lesquels Lisette se leva et tendit la main Tranquille. --Tout cela demande rflexion pour ne pas manquer le coup, lui dit-elle de sa voix la plus douce. Je m'en vais y songer et... je pense que mardi prochain je vous apporterai sinon tout, du moins une partie de ce qu'il vous faut Quant au secret, Monsieur Clestin, soyez sr qu'il est en sret. --Si je n'en avais pas t certain, vous ne me l'auriez pas arrach. --Qui sait? Lisette fit part sa matresse du projet qui tendait faciliter l'vasion de Tranquille. Elle lui dmontra si bien que Clestin courait un grand danger de mort, qu'Alice n'hsita pas promettre son concours la soubrette. Alice tait bien aise de contribuer rendre Tranquille la libert et son matre qui avait sans doute grand besoin en ce moment de ce serviteur dvou. D'ailleurs ne serait-ce pas un bon tour jouer aux Anglais qu'elle dtestait collectivement dans la personne de James Evil? Elle se doutait que le capitaine qui hassait tant Marc Evrard serait pour beaucoup dans la condamnation du pauvre Tranquille. Comme on tait arriv au carme et qu'on faisait le soir, la cathdrale, les exercices religieux accoutums, il fut facile Alice et sa servante de sortir sans exciter les soupons, madame Cognard gardant la maison avec son mari qui n'tait pas encore entirement rtabli de ses blessures. Quand Alice et la soubrette sortirent pour descendre la basse ville, il faisait dj nuit. La sentinelle qui montait la garde en haut de la cte les arrta bien pour leur demander o elles allaient pareille heure. Mais Alice lui rpondit qu'elles descendaient chercher une dame de leurs amis qui craignait de monter seule la cathdrale. La raison fut trouve bonne, et on les laissa passer. Ce ne fut pas sans une peur extrme que les deux jeunes filles pntrrent dans la maison abandonne. La main tremblait bien fort Lisette en introduisant la clef dans le trou de la serrure. Mais quand elles eurent vitement referm la porte derrire elles pour n'tre point aperues des voisins, et qu'elles se trouvrent dans une obscurit complte, elles sentirent courir sur leurs membres le froid de la frayeur. Lisette avait eu soin d'apporter une bougie pour clairer le magasin: mais elle tremblait tellement qu'elle ne put russir enflammer l'amadou l'aide du maudit briquet alors en usage. Ce fut un moment d'une terreur poignante. Alice arracha le briquet des mains de sa suivante et russit faire jaillir du caillou l'tincelle bnie. La matresse avait de plus que sa servante cette force d'me que donne l'ducation. Au premier pas qu'elles firent, elles s'arrtrent saisies d'effroi. Dcupls par l'cho, les craquement du plancher avaient gmi sinistrement dans le magasin solitaire. Elles restrent un moment immobiles, un pied en avant, les yeux hagards, retenant jusqu'au bruit de leur souffle et n'entendant plus que les battements prcipits de leur coeur qui bondissait sous leur poitrine haletante. N'est-il pas trange que la demeure de l'homme, lorsqu'elle est abandonne, produise une impression si pnible que les plus braves mmes ont peine surmonter? Il semblerait que l'me de ceux qui l'ont habite l'occupent encore, et que vous entendez autour de vous le frmissent de leurs ailes invisibles? La ple lueur que la bougie rpandait faiblement autour des deux jeunes femmes donnait un aspect fantastique aux objets environnants. Dans la pnombre tombaient du plafond de grandes ombres noires aux formes sinistres, dont l'une surtout, avait la forme d'un pendu: touffes de cheveux hrisss sur la tte, cou allong sur lequel tombait une langue norme, bras tordus, longues jambes ballantes et semblant s'tirer dmesurment dans un effort dsespr pour toucher la terre. --Mon Dieu que j'ai peur! murmura Lisette. Voyez-vous ce pendu!... Alice fit un suprme appel! son courage et parvint secouer la torpeur qui envahissait tout sot tre. Elle fit trois pas en avant et leva la bougie vers le spectre. --Folle que tu es! dit-elle Lisette, mais d'une voix saccade par l'motion, ne vois-tu pas que ton pendu n'est qu'une peau de buffle accroche cette poutre? --C'est pourtant vrai! fit Lisette avec un grand soupir. Vilaine peau, que tu m'as fait peur! Allons, s'il faut s'arrter devant chacun des fantmes crs par ta sotte imagination, la frayeur, qui est contagieuse, pourrait bien me gagner aussi et nous n'avancerions gure. Et puis il ferait beau aller nous vanouir follement ici? dpchons-nous. Grce aux indications prcises de Tranquille, Lisette, un peu remise de son effroi, trouva bientt les objets qu'il fallait emporter. Chacune d'elles prit six couteaux de chasse et quelques limes dont elles firent deux paquets spars. --Nous ne pouvons pas en emporter plus en une fois, sans tre remarques, dit Alice. Nous reviendrons s'il le faut. --C'est bon, allons nous-en! rpondit Lisette que avait grand hte de partir. Aprs avoir teint la bougie elle sortirent et refermrent la porte sans tre aperues. La lumire n'avait pas pu tre remarque du dehors, les volets du magasin tant hermtiquement clos. Elles remontrent la haute ville sans tre inquites et rentrrent sans encombre au logis o Alice s'empressa de cacher les armes dans sa chambre. Huit jours plus tard Lisette, grce au confiant Mathurin qui vous l'aurait promptement conduite s'il avait pu se douter du tour pendable que lui jouait la fillette, Lisette, dis-je, arrivait encore jusqu' Tranquille. Quand celui-ci l'aperut les mains vides, un nuage de tristesse passa sur son front. --Vous n'avez donc pas russi? lui demanda-t-il aprs lui avoir serr les doigts, les craser, dans sa grosse main rude. --Et pourquoi pas? --Dame! vous n'apportez rien. --Vous avez donc bien hte de me quitter? --O mam'zelle Lisette!... Aprs a, si vous aimez mieux me voir fusill pour me garder plus prs de vous, je suis prt rester. --Vous voyez bien que j'ai voulu rire, gros enfant. --Mais enfin... --tes-vous surveills ici; nous observe-t-on? --Il n'y a dans cette chambre que les camarades que vous voyez. Encore ne s'occupent-ils pas de nous. Les autres prisonniers causaient entre eux et leur tournaient le dos. --Eh bien vous allez voir... ce que vous allez voir, dit Lisette. Et d'une main preste elle dgrafa la jupe de sa robe qui tomba ses pieds avec un bruit sourd. Eh! mon Dieu, lecteurs, n'allez pas vous voiler les yeux de vos main... quitte regarder entre les doigts. Lisette tait une fille honnte, et la jupe de robe qu'elle avait si lestement laisse tomber n'tait pas seule; une autre toute semblable recouvrait l'norme panier--cet aeul de la crinoline--dont les femmes de ce temps-l s'affublaient. Lisette s'assit, retourna la jupe tombe, arma ses doigts d'une paire de ciseaux et coupa les fils qui retenaient en-dedans de la jupe une douzaine de couteaux-poignards et quelques limes de fin acier. Cela fut fait en un tour de main, et ce bon Tranquille n'tait pas encore revenu de sa surprise que dj Lisette avait repass sa double jupe. Le canadien fit immdiatement disparatre les armes sous le grabat qui lui servait de lit. --Vous tes une brave fille dont je serai bien fier de faire ma femme! s'cria Tranquille, devenu hardi force d'enthousiasme. --Avec mon consentement, monsieur Clestin, s'il vous plat. Mais avez-vous assez de ces armes? --Hum... je vais en parler aux autres. Tranquille rejoignit l'un des groupes que se tenait l'cart. Aprs quelques pourparlers il revint trouver Lisette. --Ces couteaux nous suffiront pour gorger les gardes. --Ah! mon Dieu! fit Lisette, il vous faudra verser du sang! --Que voulez-vous? c'est le seul moyen. --Ah! c'est affreux! Et dire que j'en aurai t la cause! --En fin de compte, mam'zelle Lisette, s'ils se montrent bons enfants on ne les tuera point. On se contentera de les attacher solidement. --Dans tous les cas, Clestin, s'il fout que vous employiez la violence, promettez-moi de ne point faire de mal ce bon Mathurin qui vous le savez, m'a fait permettre de vous voir. --Je vous jure qu'on le respectera. L'avoir tromp comme a pour le tuer ensuite, ce serait trop fort! Les amants se quittrent ne sachant trop s'ils se reverraient jamais, le jour o le complot devait clater n'tant pas encore arrt. Tous les deux avaient les larmes plein les yeux --Vous allez jouer gros jeu, dit Lisette Clestin. S'il ne vous arrive point malheur, si nous nous retrouvons un jour et que vous ne m'ayez pas oublie, je vous laisserai me conduire l'glise pour avoir un petit bout d'entretien avec M. le Cur. Elle disait cela moiti pleurant, moiti souriant. Elle tait charmante. Ce gros Clestin qui avait dj l'me toute trouble perdit ou plutt recouvra tout fait ses sens. --Mam'zelle Lisette? dit-il. --Eh bien? --Laissez-moi vous embrasser? --Ce sera la premire et la dernire fois... avant notre mariage! --Tope l, a y est, Lisette! s'cria Tranquille qui ne se reconnaissait plus lui-mme. Il appuya ses grosses lvres sur la joue de son amante qui s'enfuit aussitt la figure rouge comme une pivoine panouie sous un chaud rayon de soleil. L'ANCIEN RGIME AU CANADA [29] Les travaux historiques sur le Canada que M. Parkman poursuit depuis quelques annes sont suivis avec un intrt toujours croissant par nos compatriotes. Accoutums depuis longtemps voir la plupart des crivains d'origine trangre n'aborder notre histoire que pour la travestir, et ne chercher qu' avilir notre race en rptant des assertions fausses et calomnieuses, nous avons salu avec joie cet auteur amricain, dont les crits attestaient des recherches consciencieuses, et dont les apprciations toujours tudies, taient souvent impartiales. Ce n'est pas encore toute la justice que nous sommes en droit d'attendre; mais c'est un acheminement vers l'entire vrit. Narrateur habile, M. Parkman a su faire admirer et aimer notre histoire: c'est une conqute qui en assure d'autres. Aprs avoir crit l'histoire de la fondation du Canada dans un premier volume intitul: _Les Pionniers Franais dans le Nouveau Monde_, il a fait connatre, son point de vue, l'oeuvre des missions catholiques dans la Nouvelle-France sous le titre: _Les Jsuites dans l'Amrique du Nord_. Il a racont ensuite les voyages et les aventures de nos grands dcouvreurs dans un troisime volume qui a pour titre: _La Dcouverte du Grant-Ouest_. La vie et les portraits de Joliet, du pre Marquette et de La Salle y sont tracs de main de matre. La suite des vnements amenait naturellement l'auteur raconter l'histoire de l'tablissement du systme fodal au Canada, sous le titre de l'_Ancien Rgime au Canada_. Cet ouvrage rpond-til l'attente qu'il a fait natre? C'est ce que nous allons examiner. [Note 29: The Old Rgime in Canade, by Francis Parkman. Boston; Little, Brown and Company, 1574, I vol. in 8, 448 pages.] CHAPITRE DIXIME OU JAMES EVIL REPARAIT Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adresse Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonaient au colonel qu'ils taient en tat de recouvrer leur libert et de lui faciliter la prise de la ville--ayant russi s'chapper[30], le gnral Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes o les Amricains taient dtenus. Comme il se mfiait cependant quelque peu des Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller tablir son domicile aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de prs les prisonniers et leurs gardiens eux-mmes. [Note 30: Mmoires de Sanguinet.] Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement o les Bostonnais taient emprisonns. Or, par une aprs-midi o notre capitaine, devenu gelier, charmait les ennuis de son nouvel emploi, en tte--tte avec un verre de grog de vieux rhum de la Jamaque, son attention fut attire par un bruit de voix que partait de l'appartement voisin. Les portes tant fermes, Evil se demandait par o lui pouvait venir ce murmure qu'il n'tait pas accoutum d'entendre, quand son attention fut attire sur le tuyau de pole qui venait de la pice occupe par les prisonniers et traversait la chambre o se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prs de la chemine o il aboutissait. Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice bant. Ainsi plac, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement contigu lui arrivaient distinctement. Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers s'taient pliants depuis plusieurs jours que leur pole fumait affreusement. On en avait trouv la cause en constatant que le tuyau, brle en un certain endroit prs du pole, livrait par une assez large ouverture un libre passage la fume. Un ferblantier qui avait t appel, venait d'enlever la feuille endommage et de l'emporter chez lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le tuyau perdant alors son point d'appui, avait baiss du ct de l'appartement des Bostonnais, et s'tait disjoint dans la chambre du capitaine Evil, tablissant ainsi d'une pice l'autre un conduit acoustique des mieux conditionns. Evil tira doucement soi l'orifice suprieur du tuyau et prta l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son espionnage. D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il prtt plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent, leur insu, rapprochs davantage de l'autre extrmit du tuyau, les paroles suivantes lui parvinrent clairement, accompagnes mais non couvertes par le murmure de la causerie des autres prisonniers. --C'est donc pour cette nuit? demandait une voix. --Oui, rpondant l'autre. --A quelle heure? --Deux heures aprs minuit. --Serons-nous prts? --...(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques mots)... L'une des deux pentures de la porte est lime, l'autre ne tient plus qu' demi. --Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfonce?... --Une fois la porte enfonce, nous gorgeons les gardes--ils ne sont que douze-- l'aide des poignards que cette jolie brunette a apports au Canadien. A propos, celui-ci s'est rserv le soin de faire passer l'arme gauche cet officier anglais qui nous a t envoy ces jours derniers pour nous espionner sans doute. Il parat en vouloir cet officier et dit q'ils ont de vieux comptes rgler ensemble, et qu'il tient s'assurer par lui-mme que cet homme ne puisse plus nuire certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attach. --Tiens! pensa Evil, intress au plus haut point, comme a se trouve! On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard tait du nombre des prisonniers. Oui nous rglerons bientt nos comptes, mais d'une toute autre manire que tu penses! --Quant une fois nous aurons mis les gardiens la raison, continua la voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et guids par ce Canadien que connat tous les tres de la place, nous nous dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean trs-proche d'ici, parat-il, et dont aucun obstacle ne nous spare. --Le poste qui la dfend est-il nombreux? --Il n'est compos que de trente-cinq quarante hommes que, vu notre nombre de beaucoup suprieur, nous massacrerons en un rien de temps. --Hum! est-on bien sr de tous ces dtails? --Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes matres d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins! --Hourra! superbe! --Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre! --Bah! il n'y a pas de danger! Et aprs? --Aprs, nous mettons le feu deux ou trois maisons du voisinage pour avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par notre lettre de l'autre jour, que nous sommes matres de la position et qu'il n'a qu' s'approcher pour s'emparer de ce ct de la ville. Une fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mle si toute la place n'est pas nous avant le jour! Je crois, pardieu! que vous avez raison! Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre ct un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'tait le ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau. Evil, qui du reste n'avait plus rien apprendre, descendit du son poste. Un mchant sourire plissait ses lvres minces. Il se rapprocha de la table, se prpara un grand verre de grog qu'il dgusta petites gorges, en amateur. Aprs quoi, il se frotta joyeusement les mains et sortit. La nuit vint sans que rien indiqut aux prisonniers que leur complot ft dcouvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les prisonniers qui s'taient couchs comme d'habitude, mais veillaient sur leur grabat, agits par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient plus que les pas lents et mesurs de la sentinelle qui marchait de long en large, sur les dalles de pierre du corridor. Tous attendaient avec patience, confiants dans le succs de leur entreprise. Sur les deux heures du matin, Clestin Tranquille se leva silencieusement et s'approcha de celui des officiers amricains qui tait l'me du complot. --Est-ce le temps? lui demanda-t-il. --Oui, rpondit l'autre. --Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand silence. En passant prs du pole, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer dont on avait laiss l'usage aux prisonniers. Arriv en face de la porte, il introduisit le bout de ce levier improvis dans une coche qu'on avait taille le soir mme sur l'un des montants qui encadraient la porte. Les autres vinrent se ranger derrire lui et l'officier qui devait commander au premier rang. Sur un signe de celui-l, Tranquille se pencha en appuyant de tout son poids sur le levier. Un craquement prolong retentit, et la porte arrache de ses gonds dj moiti rompus, tournoya sur elle-mme et s'abattit sur vingt mains leves pour la recevoir. Le passage tait libre. --En avant! cria Tranquille. Mais il ne fit qu'un pas. --Apprtez armes!... joue!... cria dans le corridor une voix tonnante. Un flot de lumire jaillit de plusieurs lanternes sourdes dmasques soudain la fois, et trente hommes, le mousquet l'paule, la gueule de leurs fusil tourne du ct des prisonniers, apparurent dans le vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son pe nue d'une main, un pistolet arm dans l'autre, apparaissait le capitaine Evil. --Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers: Vous tes morts! Tranquille saisit son tisonnier deux mains et regarda l'officier amricain. Celui-ci secoua ngativement la tte d'un air qui voulait dire: --C'est inutile, le coup est manqu! --Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous! --Maudit Anglais de malheur! vocifra Tranquille qui ploya dans un spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin! --Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientt pour la dernire fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser au bout d'une corde! Allons! tous vos lits, vous autres, ou je commande le feu! Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'taient dj retirs de la foule afin d'viter la fusillade. Les autres se dispersrent et rentrrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces. --Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me suivent, et qu'on nous claire. Il entra dans la vaste salle o tous les prisonniers se bousculant se jetaient sur le premier grabat venu. Seul Tranquille restait debout, balanant le tisonnier dans sa main droite. --Jette cela, dit Evil, ou je te brle la cervelle! Et s'adressant aux soldats. --En joue cet homme; s'il bouge, feu! Les yeux de Tranquille tincelrent. Rsister eut t de la dmence. Dix mousquets braqus sur lui bout portant suffisaient pour l'en convaincre. --Vous tes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit moi que la corde qui me pendra n'est pas encore tresse, et que le juge qui dcidera entre nous est plus haut plac que tous les vtres! --C'est ce que nous verrons bientt, repartit Evil en riant! Tu avais bien aussi l'esprance de m'gorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un regret, c'est que ton matre ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort dvou que je t'aurais procur l'honneur de balancer ta carcasse ct de la sienne et au bout du mme gibet.--Soldats, saisissez cet homme. S'il rsiste, tuez-le comme un chien. Tranquille se laissa faire. On l'enchana, ainsi que l'officier amricain qui tait la tte du complot, tandis que le capitaine Evil faisait fouiller les autres prisonniers pour les dsarmer. En attendant que la forte fut remplace sur des gonds neufs quinze hommes arms devaient veiller dans le vestibule. Quelques minutes aprs l'arrestation de Tranquille et de l'officier son complice, une sourde rumeur veilla toute la ville qui se remplit d'un grand bruit d'armes. Prvenu le soir mme du dessein des prisonniers bostonnais, le gnral Carleton avait rsolu de profiter de la circonstance afin de prendre les Amricains dans leur propre pige, et d'engager Arnold venir attaquer la ville avec les troupes qui lui restait. Aussitt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait rat et qu'on venait d'arrter les deux principaux conjurs, Carleton fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux assigeants que la ville tait alarme. Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de persuader Arnold que les prisonniers taient matres de la porte Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs dcharges de mousqueterie et d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs joyeuses eussent t pousses par les prisonniers victorieux, et, pour complter l'illusion, trois grand feux furent allums. Les canons taient chargs jusqu' la gueule, et, cachs prs des pices, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer les assaillants d'un seul coup. Mais les Bostonnais flairrent quelque ruse et se donnrent garde d'approcher. Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un dserteur du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons taient vainqueurs; mais le gnral Wooster qui venait de descendre de Montral, russit l'en dtourner. L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves, et l'loignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout moyen d'action, laissant Alice la merci des desseins ambitieux de son pre et des prtentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiance avaient pu caresser autrefois. Quand, aprs le tumulte momentane qui rgna cette nuit-l dans la ville, la tranquillit s'y fut peu peu rtablie, Alice, que le bruit avait tenue veille, voyant que l'ordre habituel revenait dans la place, se sentit saisie d'apprhensions funestes. Elle savait bien que Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'vader d'un jour l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait choue. Au grand calme qui se fit dans la ville, aprs l'agitation qui l'avait prcd, elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-tre, venait d'tre abattu par quelque nouveau coup de la fatalit, la laissant chancelante et sans soutien au milieu des dbris pars de ses illusions perdues. CHAPITRE ONZIME SCNES D'INTRIEUR M. Cognard, qui ne laissait gure une occasion de montrer son loyalisme sans la prendre au vol, saisit avec empressement le prtexte que lui offrait l'insuccs du complot des Bostonnais, pour inviter Evil dner. Le digne homme avait bien coeur aussi de racheter ses faiblesses de la nuit du trente-et-un dcembre, et de pallier ses dfaillances politiques--en supposant que le bruit en parvint l'oreille des autorits--par un plus grand dploiement de servilit la cause anglaise. Deux questions jailliront ici des lvres du lecteur, si toutefois elles ne se sont pas dj prsentes plus d'une fois son esprit. Comment un tre aussi vil que Nicholas Cognard pouvait-il tre le pre de la noble et fire Alice, et par suite de quel aveugle entranement l'arrogant capitaine voulait-il tout prix pouser la fille d'un homme aussi mprisable? N'avez-vous jamais remarqu quelque vieil arbre au tronc tordu par les ans et moiti dessch et rong de vers, pousser entre ses branches mortes un rameau verdoyant qui supportait quelque beau fruit vermeil? De loin cet arbre vous semblait bien mort, mais en l'approchant quand vous en tes venu l'examiner en dtail, vous avez aperu, non sans surprise, entre le fouillis des rameaux desschs, une verte branche assez vigoureuse encore pour donner des fruits pleins d'clat et de saveur. Si, frapp de ce phnomne, vous en avez demand la raison au jardinier qui n'avait pas ddaign de laisser debout cet arbre tout--fait mort en apparence, il vous aura rpondu qu'il avait remarqu que, dans ce tronc vermoulu, couraient encore quelques fibres remplies d'une sve fcondante, dernier reste d'une ancienne vigueur teinte. De mme l'homme--qui ne nat pas ncessairement mchant et que l'ambition et toutes les passions de l'ge mr corrompent seulement par degr--peut aussi donner naissance des rejetons saines et vigoureux, surtout quant les jeunes pousses sont closes alors qu'il tait jeune encore et qu'il y avait encore en lui quelque germe gnreux. Ft-il d'ailleurs tout--fait mauvais, l'homme dans son principe gnrateur n'a-t-il pas pour correctif la femme, gnralement meilleure, et dont la bienfaisante influence nous transmet ce qu'il y a de plus estimable en chacun de nous? Du reste, nous avons dj dit d'Alice qu'en elle revivait sa mre, belle me qui s'tait bien jeune envole de la terre o elle n'avait rencontr que chagrins et dceptions. Pour ce qui est de la passion qui entranait insensiblement, fatalement Evil vers Alice, je consens en rectifier vos yeux l'inconsquence apparente, puisque surtout il n'tait pas pay de retour, lorsque vous aurez bien voulu m'indiquer la mystrieuse influence qui, au milieu de la foule, attire de prfrence certaine personne vers une autre. Vous pouvez bien me renvoyer aux lois de l'harmonie universelle, et me parler des deux fluides sympathiques qu, aprs s'tre longtemps cherchs, finissent ncessairement par se rencontrer. Fort bien, s'il s'agit d'un amour partag. Mais comment expliquer la sympathie opinitre en face de l'antipathie la moins dissimule? Pourquoi de deux personnes l'une poursuivra-t-elle l'autre de ses obsessions importunes, sans la moindre probabilit d'en tre jamais coute? Pourtant ces entranements malheureux ne se voient-ils pas tous les jours? Maintenant, qu'Evil aimt Alice en dpit de la rpugnance qu'il et d prouver devenir le gendre de Cognard, en supposant qu'il crt parvenir vaincre les rpugnances manifestes de la jeune fille, ceci rentre un peu plus dans le domaine des choses comprhensibles. L'amour qui vit surtout d'illusions, ne frappe-t-il pas tout d'abord d'aveuglement ceux qui en sont atteints? La personne aime, au dire des potes qui prtendent s'y connatre en matire de sentiments, est un astre qui blouit celui qui le contemple. Qui sait d'ailleurs, lors mme que James Evil ne ft pas entirement aveugl par sa passion, si, ses yeux d'homme mri par le ralisme de la vie, Cognard paraissait aussi mprisable qu'il le semble bon droit au lecteur? Aux yeux du capitaine, Cognard, tout rampant qu'il tait devant le pouvoir, pouvait bien ne sembler qu'un homme habile chez qui l'envie de parvenir dominait ces instincts dlicats avec lesquels l'ambitieux doit ncessairement rompre pour en arriver son but. Enfin si, la connaissance d'Evil, Cognard s'tait montr lche lors de l'affaire de la rue Sault-au-Matelot, n'est-il pas avr que la bravoure n'est point le fait de la gnralit des gens appels la vie bourgeoise? Horace, le charmant pote, est-il moins estim des gens d'esprit pour avoir jet son bouclier la bataille de Philippes afin de se sauver plus prestement? Que James Evil se fit ou non ces raisonnements, il n'en tait pas moins perdument pris d'Alice et la voulait tout prix. C'tait un de ces hommes violents et tenaces, dont les checs successifs, loin de les rebuter, ne font que redoubler l'intensit des convoitises. Il en tait mme rendu ce degr d'exaspration qui fait trouver bons tous les moyens de vaincre une rsistance qui n'est que plus irritante parce qu'elle a t plus opinitre et prolonge. Ce fut avec d'autant plus d'empressement qu'il accepta l'invitation dner, qu'il comptait avoir en main cette fois une arme puissante sinon propre charmer la cruelle, du moins capable de porter un coup dcisif son orgueil. Alice essaya bien de se soustraire au supplice que lui promettait cette rencontre prolonge avec le capitaine; mais peine et-elle manifest son intention de ne point paratre au dner que le pre Cognard entra dans une colre telle que sa fille dut plier devant cette volont rageuse. Au jour et l'heure dsigns il lui fallut donc prendre place table, tout ct de James Evil. C'tait madame Cognard qui avait mnag cette dlicate attention sa belle-fille. La pauvre enfant, malgr son attitude calme et froide, avait l'me saisie d'une morne tristesse. Elle sentait circuler autour de soi comme un souffle de vent funeste. Elle prouvait les dfaillances de la sensitive dont les ptales frissonnent et se replient sur elles-mmes, aux premires approches de la froidure des nuits. Le pressentiment n'est-il pas la prvoyance des mes dlicates? M. Cognard se montrait d'une gat peu ordinaire et d'une extrme prvenance envers l'officier anglais, qui rpondait de son mieux aux avances du pre d'Alice. Quant dame Gertrude elle rayonnait. Son oeil impitoyable de martre pntrant jusqu'au coeur bris de la jeune fille, en fouillait avec dlice toutes les meurtrissures. Inquite, Alice jetait la drobe des regards anxieux sur ceux qui l'entouraient. A certains signes de suffisance et de fatuit plus qu'ordinaires, qui se manifestaient de temps autre chez le capitaine quand il la regardait, elle devina que l'orage viendrait directement de lui. La plus grande partie du dner s'coula cependant sans qu'aucune agression vnt rpondre ces craintes. Quand la grosse faim des convives--je n'entends point parler d'Alice qui ne toucha gure aux mets qu'on lui servit--eut eu raison des pices de rsistance, le vin ayant de plus en plus dli la langue de l'officieux Cognard, il prouva le besoin d'taler son dvouement la bonne cause, et lana la conversation sur le sujet d'actualit qui lui avait fait inviter le capitaine Evil. --Eh bien, dit Cognard aprs avoir rempli le verre de son hte d'un rouge-bord, grce vous, capitaine, nous avons donc eu raison de ces gredins de prisonniers? --Ah! ma foi, rpondit Evil, ce n'est point la peine d'en parler. Un tas de gueux qui ne valent pas la corde avec laquelle on aurait d les pendre tout d'abord! --Pardonnez, pardonnez. Outre qu'ils taient nombreux et dtermins, on dit qu'ils taient arms jusqu'aux dents. --Peuh! une dizaine seulement avaient des poignards. Mais propos, savez-vous, monsieur Cognard, qui avait procur ces armes aux conjurs? --Non, ma foi. --Hum, c'est tout une histoire qui vous causera peut-tre quelque embarras si le rcit s'en propage. --Comment cela? s'cria Cognard qui bondit dur son sige. --Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la nuit du 31 dcembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune homme que j'ai rencontr quelquefois ici et qui a pris fait et cause pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard... Ervard...? --Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire. Ce coup de canif dont elle perait le coeur de sa belle-fille lui causa, cette excellente femme, un petit spasme intrieur d'une ineffable jouissance. Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait mourir. --Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe de tte. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son matre chass de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy Carleton, cause de manifestations le plus effrontes en faveur de la rbellion. --Oh! c'est un petit misrable! s'cria Cognard qui suait grosse gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zle. --Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant t bless au combat de la rue Sault-au-Matelot, a t fait prisonnier avec les autres Bostonnais. Jusqu'ici rien qui soit de nature vous surprendre. Mais figurez-vous, du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier, lequel rpond, je crois au nom de Tranquille, a russi tromper les gardiens et pntrer dans la prison de son amant. --La coquine! s'cria Cognard. Il jaunissait vue d'oeil. Madame Gertrude que cette histoire semblait intresser au plus haut point, s'oublia jusqu' poser ses coudes sur la table. --Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire part de tous les renseignements qu'on m'a fourni ce sujet. Mon embarras n'est pas mince. Aprs tout, diable! n'tes-vous pas l'abri de tout soupon? --Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous dire?... --Eh bien! voici. L'on prtend comme a que la ruse matresse de Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est votre service. --Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la serviette que pendait son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine, dit-il en retombant sur sa chaise. --Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave! --En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me rappeler avoir remarqu ce Tranquille la cuisine, du temps que M. Evrard venait ici. Certainement que si sa femme n'et pas t l'autre bout de la table et qu'elle se ft trouve porte de sa main, Cognard lui et flanqu un bon soufflet. Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son mari. Il y avait du dmon dans cette femme. Elle savait bien que Cognard, avec sa flexibilit de l'chine, se tirerait d'affaire, et elle devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'tait de perdre Lisette qu'elle hassait presque autant que sa belle-fille. Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son coeur avait presque cess de battre, et les paroles des convives n'arrivaient plus qu'indistinctes son entendement. Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin qu'il but petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire appel ses souvenirs, et poursuivit: --Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que c'est bien votre servante qui a fourni son amant les armes trouves sur les prisonniers. --Mille millions de tous les diables! s'cria Cognard dont la figure s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!... je... Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette. --Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires, croyez-m'en, il faut surtout viter l'clat. --Comment! monsieur, comment! viter l'clat, dites-vous! Moi, Nicholas Cognard, souffrir qu'une infme servante me compromette ainsi! Sacr tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme tuer de mes propres mains ma femme et ma fille, plutt que de les laisser ainsi se jouer de ma rputation de loyaut envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais m'imaginer que au as mis les mains cette trahison infme, si je croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je... Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable. --Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'cria Evil en lui saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut se trouver mle de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur, me l'affirmt-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien. Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai dj dit, votre conduite nous met, vous et votre famille, l'abri de tout soupon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis au secret, subira bientt son procs devant une cour martiale. Il faudra bien, il est vrai, tablir la complicit de son amante. --Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de cette complicit, rendue publique, sera prcisment ce qui me perdra! --J'avoue, dit Evil avec hsitation, qu'il sera mieux d'viter ce tmoignage compromettant. coutez, monsieur Cognard... Mais j'espre que nous ne sommes pas pis. --Ah! sacr mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple! Et Cognard se leva pour courir la porte de la salle. Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux coutes, eut heureusement le temps de s'esquiver et de disparatre, sans quoi son matre l'aurait assomme du coup. --Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls. --coutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'touffer compltement cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi que mademoiselle, vouliez bien me mettre mme de pouvoir vous tre utile. Je ne pose pas en homme dsintress. Je joue carte sur table et vous demande service pour service. --Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous tre agrable, gronda Cognard. --Voici. Vous n'tes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je m'engage touffer cette affaire, duss-je, si je ne puis russir autrement, faire vader cet homme. --Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour o vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie! --Merci, monsieur Cognard, mais il me reste m'assurer du consentement de mademoiselle. --Ma fille n'a pas d'autre volont que la mienne! Alice qui jusqu'alors tait demeure dans une immobilit complte et semblait avoir t frappe par la foudre, se ranima soudain sous ce dernier coup de l'gosme de son pre qui la sacrifiait impitoyablement son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre l'engagement que son pre venait de prendre sans mme daigner la consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que Marc Evrard qui elle tait fiance, lorsqu'Evil lui coupa la parole. --Il serait malsant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle par surprise et de la forcer de donner une adhsion aussi subite ma demande. Comme le procs de Tranquille ne peut certainement pas commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui reste mademoiselle pour se dcider vouloir faire mon bonheur. En supposant que dans mon indignit je ne pusse par moi seul trouver grce vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour o elle consentira devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi d'abord qui ne pourrai reconnatre cette inestimable faveur que par le dvouement de toute ma vie aux moindres de ses dsirs, et ce pauvre diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous tes au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait peut-tre et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire. Seulement surveillez-la de prs. Afin de couper court toute protestation de la part d'Alice, Evil s'tait lev sans faon le premier de table. Il prtexta quelque exigence de service pour se retirer sur-le-champ. Le capitaine avait senti que le moment tait des plus critiques et qu'il fallait empcher la jeune fille de se prononcer immdiatement. Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de rpit pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de la _travailler_. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prires que Lisette oserait probablement adresser sa matresse pour sauver Tranquille de l'chafaud. On conviendra que cette petite machination tait assez bien ourdie. Tandis qu'Alice atterre regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu' ce dner. CHAPITRE DOUZIME MINES ET CONTRE-MINES Bien qu'il ne se ft gure donn la peine de cultiver activement dame Gertrude afin de l'engager travailler pour lui, Evil avait prvu que le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de produire des fruits abondants. Et il ne s'tait pas tromp. Autant pour se dbarrasser de sa belle-fille que pour la rendre srement malheureuse en lui faisant pouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille dans un rseau d'obsessions inextricables. Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de lisette. Quelques parole adroitement lances par Evil avaient cette femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux abois. Elle tira la servante part et, dans l'ignorance o elle tait que celle-ci ft dj au fait de la situation, elle lui dpeignit la position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit entendre que le sort du prisonnier tait entre les mains de James Evil qui ne consentirait sauver l'accus qu'autant que Lisette voudrait bien aider vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille d'accorder sa main l'officier. Lisette avait assez d'intelligence pour dmler aisment la trame de cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant se joindre aux perscuteurs de sa jeune matresse. Et pourtant l'affreuse perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice rsistait jusqu'au bout, pntrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se gardait bien de dire sa matresse le moindre mot qui pt dvoiler ses angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son silence mme, dans sa muette loquence, ne trahissaient-ils point aux yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux mutisme valait bien une supplication constante. Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces moyens, se trouvaient servis souhait. Quant au pre Cognard, on pense bien que dans toutes ces menes il ne restait pas en arrire. Afin d'avoir une ide de la vie d'enfer qu'on faisait Alice pour assouplir cette tte de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il faut assister encore une fois avec nous l'un de ces repas de famille qui taient d'autant plus pnibles pour la malheureuse enfant, qu'il taient devenus comme le champ-clos o se livraient trois fois le jour les assauts qu'elle avait soutenir. C'tait la quatrime journe qui avait suivi celle o James Evil avait brusqu sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits passs dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques menue bouches des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles taient ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil tout pour en tirer prtexte quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant de mchancet: --Vous n'avez donc point d'apptit, ma chre, vous mangez du bout des dents. Alice leva sur sa belle-mre ses beaux grands yeux noirs encore humides d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau. Mais madame Cognard n'tait gure sensible aux sentiments tendres. Au contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la douceur qu'on opposait ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans dguiser cette fois ses mauvaises intentions: --Peut-tre aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mre. Je ne saurais avoir toutes les qualits qui distinguaient cette excellent femme. --Ce plat est trs-bien prpar, dit Cognard, et si mademoiselle ne le trouve pas son got, il lui sera bientt loisible d'avoir une table servie sa fantaisie. --En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera fixe l'poque du mariage? --Oui, et j'espre que ma fille a assez de coeur pour tre dj dcid ne pas causer le malheur de son pre en refusant la main du capitaine Evil. --Pour ma part je suis sre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle vous doit pour contrecarrer vos dsirs. --Et ne faudrait-il pas qu'elle ft sotte lier, en supposant qu'elle ne ft pas touche de la terrible position o me mettrait son refus, pour aller renoncer l'un des plus beaux partis de la colonie? --C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame Cognard de sa vois la plus insinuante. --Charmant! s'cria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que l'on puisse voir, aimable, et distingu autant que ce petit gueux d'Evrard tait malhonnte et prtentieux. En voici un, par exemple, dont je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de toutes les tracasseries qui m'arrivent! --Aussi a-t-il maintenant tout le mpris, bien mrit, du reste, de chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus ddaigneux qu'elle pt trouver. Alice qui avait dvor jusque-l, en silence, toutes ces humiliations, allait protester, la courageuse enfant, contre la dernire assertion de sa belle-mre. Mais Cognard piait sa fille du coin de l'oeil et comme il ne craignait rien tant que d'avoir s'attaquer ouvertement aux raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il prfrait la prvenir en lui imposant silence force de grands clats de vois, il cria en roulant de gros yeux: --Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misrable petit marchand qui, trop sot pour russir dans son commerce, n'a pas trouv mieux que de s'allier des bandits venus en ce pays pour piller et massacrer les honntes gens! Ne vous gnez pas, et si le coeur vous en dit, persistez dans une rsolution qui causerait ma ruine et peut-tre ma mort! Madame Cognard qui savait se monter mesure que s'chauffait son mari, s'cria avec colre: --Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas son coup d'essai. N'a-t-elle pas, par son caractre insupportable avanc la mort de sa mre? Ceci tait trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mre avait toujours t encore plus une adoration qu'une affection filiale ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste que cruelle. --O madame! s'cria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il tait vrai que j'eusse caus la mort de ma pauvre mre que j'ai tant aime, j'en serais atrocement punie par vous! Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice clata en sanglot et sortit. Le regard de louve enrage que lui lana sa belle-mre ne saurait se dfinir. Ce n'tait plus de la malveillance, c'tait de la haine, c'tait de l'excration. La riposte de la jeune fille avait frapp si juste! En entrant dans sa chambre Alice plore se trouva en face de Lisette qui, l'air triste mais rsign, poussetait lentement la pice. --Ah! quel monstre que cette femme! s'cria Alice qui se jeta sur son lit en pleurant. --Elle vous a donc encore fait de la peine? --Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non jamais!... C'est affreux! Elle prtend que j'ai caus la mort de ma mre! --L'infme crature! --C'en est trop! s'cria Alice qui se dressa sur son sant. J'ai assez souffert comme a! Depuis dix ans que cette femme est entre dans la maison, pas un seul de mes jours qui n'ait t marqu d'une injure ou de quelque cruaut! Et Dieu m'est tmoin que j'ai presque tout endur dans me plaindre. Mais aujourd'hui elle a combl la mesure. Place entre un pre qui m'abandonne et me sacrifie cette martre qui Dieu n'a pas voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mriter le nom de mre, et un homme qui m'obsde et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a spar de celui-l seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et aller demander asile et protection celui qui doit tre mon mari. Lisette, aprs s'tre assure que personne ne les coutait, se rapprocha de sa matresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras: --Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne croyiez mes paroles souffles par la crainte des malheurs qui me menacent moi-mme. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous aime trop pour penser une seule minute vouloir vous causer la moindre souffrance pour m'pargner moi-mme les plus grands maux. Ne vous tes-vous pas dj trop expose pour m'aider donner Clestin les moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, moi-mme et celui que j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien il serait malais, une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi bien garde que l'est la ntre par le temps qui court. Y avez-vous pens? Alice ne rpondit pas. --Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aise qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prte vous aider; mais que voulez-vous que nous fassions nous deux? Si nous manquons le coup on nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de ceux qui vous tourmentent. coutez et permettez-moi de vous donner un conseil. --Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dvoue. --Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour avoir votre rponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M. Evrard et que cet amour ne peut pas s'teindre ainsi tout d'un coup; que si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapproche de M. Marc, vous considrerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez devenir la femme du capitaine Evil. --Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement? --Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce sont l de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge et qui n'engagent rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne rentrera pas de sitt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre. Un mois c'est peine le temps qu'il faut pour prparer votre trousseau: il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous le mettrons joliment profit ce mois-l, et il faudra bien que Dieu soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour ce vilain Anglais! --Mais enfin as-tu quelque projet arrt? --Oui, mademoiselle, et voici mon ide. Je m'attendais que vous voudriez vous sauver plutt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pens m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aides de Clestin. --Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner, emprisonn et surveill comme il doit l'tre maintenant? --Ceci me regarde, mademoiselle. --Sais-tu seulement o il est dtenu? --Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la peine de vous lever et je vas vous montrer o il est enferm. Lisette se rapprocha de la fentre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et montra du doigt Alice qui l'avait suivie, une construction militaire qui se dressait en face de la maison. 'tait une redoute que s'levait sur l'emplacement que le collge Morrin occupe aujourd'hui et que l'on voit indique sur les plans de Qubec, de cette poque, sous le nom de _King's Redoubt_. Au sommet de ce bastion isol, un soldat anglais se promenait de long en large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos la maison de M. Cognard. --Cachez-vous comme derrire ce rideau, dit Lisette, car cet homme pourrait nous voir et se mfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au dessus de terre, ce petit chssis protg par deux gros barreaux de fer? --Oui. --Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous tiez djeuner, comme j'ouvrais la fentre pour arer votre chambre, en regardant par hasard de ce ct-l, j'aperus, colle contre les vitres, au-dedans de cette espce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je reconnus aussitt pour appartenir Clestin. --Vraiment! tu ne t'es point trompe? --Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assur que mon coeur m'aurait dit que c'tait lui; du doigt il me fit signe de prendre garde la sentinelle qui marchait comme prsent au-dessus de lui. Je refermai ce ct-ci de la fentre et me cachai derrire le rideau. Clestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les limer. Je cours votre commode o se trouvent encore une couple de ces limes que vous avons emportes du magasin de M. Evrard, et je reviens les montrer Clestin. Il fait plusieurs signes de tte qui veulent dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fentre et, tout en lavant les vitres, je me mets chanter: "Dans les prisons de Nantes". La sentinelle s'arrte et regarde de mon ct. Il faisait un chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Aprs m'avoir regard quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson. J'avais bien vu que c'tait un Anglais qui ne devait pas comprendre ce que je disais. Aprs avoir chant quelques couplets de cette chanson que vous savez, je me mis inventer celui-ci que n'est pas bien drle mais qui disait tout ce que je voulais faire savoir Clestin: C'est la nuit prochaine (_bis_) Que je vous passerai, Gai faluron, falurette, Que je vous passerai Ces deux limes d'acier. En regardant du coin de l'oeil je m'tais aperue que Clestin avait entr'ouvert son chssis d'un doigt pour mieux couter. Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait compris. --Mais que comptes-tu donc faire? --Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de cette btisse-l, et aprs avoir attach les deux limes l'un des bouts d'une corde, je jetterai l'autre Clestin qui saura bien l'attraper. Et voil! Qu'en dites-vous? --Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu russisses faire parvenir ces limes Tranquille, qui t'assure qu'il pourra s'enfuir? --Oh! quant cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux coups, il faudra bien des _Englishmen_ pour retenir mon Clestin. Nous autres, nous nous tiendrons prtes partir au premier moment, et nous veillerons toutes les nuits, tour de rle, pour saisir le temps o Tranquille sera libre et nous sauver avec lui. --Puissions-nous russir, ma pauvre Lisette! --Il y a quelque chose qui me dit moi que nous russirons mademoiselle Alice. --Mais penses-tu que Clestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer en moins d'un mois? --Avec la force qu'il a, il les aura bientt coups, s'il n'tait pas forc de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sre qu'il aura fini d'ici huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Clestin. Avec lui je crois que nous passerions dans le feu sans nous brler. Si par malheur il ne russit pas reprendre sa libert avant un mois, je vous jure que je serai prte vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me semblerait alors bien risque. Aprs y avoir rflchi, Alice se rendit l'avis de Lisette. Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait l'intrieur l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il et fait jour, reconnatre le minois veill dans l'entrebillement de la porte. Elle regardait du ct de la redoute dont la masse, plus noire encore, ressortait sur le ciel sombre. Sur le fate se dtachait la silhouette de la sentinelle qui marchait grands pas, l'air tant vif. Lisette attendit que la factionnaire eut tourn le dos et s'lana dans la rue, lgre comme un jeune chat. Avant que la sentinelle ft revenu sur ses pas, Lisette avait gagn le pied du mur de la redoute et s'tait blottie au-dessous de la petite fentre travers laquelle elle avait entrevu, pendant la journe la figure de Clestin Tranquille. Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrtait au-dessus de l'endroit o elle tait tapie, eut tourn les talons, et, se levant debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutt qu'elle ne dit ces paroles: --Clestin, es-tu l? --Oui, rpondit-on aussi doucement. --Voici que la sentinelle revient de notre ct. Attends qu'elle soit retourne, et tu prendras ce que je te jetterai. Le soldat que sa faction solitaire ennuyait l-haut, se mit siffler entre ses dents. --Pourvu que l'animal ne s'arrte pas, pensa Lisette. Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air impossible. --Es-tu prt? demanda Lisette vois basse. --Oui. Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde laquelle taient lies les deux limes, un peloton de laine qui tout en prsentant le poids ncessaire pour tre lanc quelque distance, ne ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque de casser les vitres. C'tait une petite tte joliment organise pour l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette. Les pas de la sentinelle retentissaient l'autre extrmit de la plate-forme. Lisette lana le peloton de laine. Jet trop haut, il frappa le mur deux pieds au dessus de la fentre, retomba et roula par terre. --Trop haut! souffla Tranquille. On a d remarquer souvent la gaucherie d'une femme jeter un objet vers un but dtermin, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras s'est exerc de bonne heure lancer des pierres ou des boules de neige, donne tout coup dans le blanc. Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le but. En vain le bras de Tranquille tait moiti sorti par l'ouverture de la fentre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la bonne ide de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde, celui qui tait nou autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter sa position, ramener soi le peloton de laine, lorsqu'il tait retomb. Dj Tranquille commenait s'impatienter et lisette l'entendait mchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lance, s'en alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit la tirer doucement lui. Pour viter le bruit que les limes pouvaient rendre en frlant la muraille, Lisette tendit le bras et laissa glisser la corde entre ses doigts. --Merci, lui dit bientt Tranquille. --Tu les as? --Oui. --A prsent, coute, Clestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgr elle, ce capitaine anglais que tu connais. --Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, leva la voix plus haut que la prudence ne l'aurait voulu. --Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient... Ils restrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible: --Le capitaine a dit ma matresse que si elle refusait d'tre sa femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en libert. --Oui, fiez-vous ce gredin-l! J'aime mieux compter sur les limes et sur mes bras. --C'est ce que j'ai pens... mais chut! voici l'autre qui revient... Mademoiselle Alice doit rpondre aprs-demain l'officier que si d'ici un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps. Mademoiselle Alice est dcide se sauver de la ville et aller trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu t'chappe toi-mme... En combien de temps aura-tu fini de scier ces barreaux? --Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement... cela me prendra une dizaine de jours. --Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'aprs nous nous sauverons tous ensemble. Soit qu'il et saisi quelque bruit, soit qu'il ft fatigu, le factionnaire s'arrta. --Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait entendus! Mais bientt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant rien du reste, le soldat continua sa marche. --Est-ce compris? demanda Lisette. --Oui. --Tu n'as besoin de rien? --Non. --Je me sauve; j'ai dj t trop longtemps ici. Bonne nuit, Clestin. --Bonsoir et merci, ma petite Lisette. La soubrette profita du moment o le soldat avait le dos tourn, et regagna sans bruit la maison o elle rentra sans avoir t remarque. Trois jours plus tard, c'tait un samedi de la premire semaine d'avril, James Evil se prsenta chez M. Cognard. A peine fut-il entr que M. et Mme. Cognard qui s'attendaient sa visite, le rejoignirent dans la grand'chambre--aujourd'hui l'on dit le salon. Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure cause, faisait prvenir Alice d'avoir descendre immdiatement, la conversation s'engageait sur le premier sujet venu. Alice parut enfin, ple, les yeux fatigus par les larmes, et trahissant l'angoisse qui la dvorait. Quand on eut pous ces lieux communs qui sont les prliminaires de toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se tourna vers Alice et lui dit: --Vous n'tes pas sans vous rappeler, peut-tre, mademoiselle, la question importante qui m'amne ici et dont la rsolution fera le bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou ngative? Alice inclina la tte pour marquer qu'elle se souvenait. --Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil qui l'motion faisait trembler la voix, puis-je esprer que vous voudrez faire ma flicit en me mettant mme de consacrer ma vie tcher de vous rendre heureuse? Alice fit un suprme effort et, d'une voix qu'on entendait peine: --Monsieur Evil, dit-elle, quant mme je voudrais vous cacher que j'ai beaucoup aim et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point douter... Ce prambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une contraction des mchoires qui tmoignait de sa dconvenue. M. Cognard rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colre, tandis que les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'tincelles menaantes. Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer l'impression dsagrable que causaient ses parole: --Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument rpondre, sans plus tarder votre demande que je ne puis renoncer aussi subitement l'espoir d'pouser celui que j'aime. Pour le coup la crainte des trois intresss devenait une certitude. Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche. --Tonnerre de Dieu! Alice, s'cria-t-il en frappant du pied avec menace. --Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa comme une couleuvre qui prend son lan. Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve clair brillait dans ses yeux, tandis que ses lvres minces et ples blanchissaient encore sous la pression intrieure des dents. Alice promena autour d'elle un regard calme et continua: --Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous pouser causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'tre dvou pour son matre qui a mon amour, je vous rpondrai que si, d'ici un mois, la Providence n'a pas tout--fait chang la face des choses en me rapprochant dfinitivement de mon fianc (elle appuya sur ce dernier mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose mon mariage avec M. Evrard, et alors... Alors?... demandrent dame Gertrude, Evil et Cognard. --Alors je serai prte sacrifier mes gots la volont de mon pre, rpondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement terrible qu'elle tait force de prendre. --Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indlicat que cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai l'honneur d'tre votre beau-pre dans quatre semaines. Car j'imagine que la ville est assez bien garde pour empcher d'y entrer qui que ce soit! Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina devant Alice et lui dit: --Je vous remercie profondment, mademoiselle, d'une dtermination qui m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux. Je peux commander votre trousseau, ma chre! siffla dame Gertrude. Ds le soir mme toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait pouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle fit beaucoup de bruit et prta bien des commentaires. Nous renonons analyser les sensations d'inquitude, de tourment et d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours qui suivirent. Ses journes taient d'interminables cauchemars et ses nuits sans sommeil taient remplies de ces hallucinations funestes qui prcdent la folie. Ajoutant la barbarie la joie bruyante du triomphe, madame Cognard tourmentait chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui, je vous assure, allait grand train. Il n'tait pas jusqu' Evil qui, abusant de sa position de fianc, ne vnt relancer tous les jours Alice et la faire mourir petit feu. Lisette, gure moins inquite que sa jeune matresse, tchait nanmoins de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait Alice que tout allait pour le mieux, que Tranquille avanait rapidement dans son travail d'vasion, et que la prsente semaine ne se passerait pas sans que le signal de la fuite ft donn. Huit jours s'taient couls depuis qu'Alice avait donn sa rponse formelle James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au devant d'Alice qui remontait de djeuner, et lui dit que Tranquille venait de lui indiquer par gestes que son vasion et leur fuite aurait lieu la nuit suivante. --Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu bien sr de ne t'tre pas trompe, Lisette? --Oh! bien sre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les arracher tout--fait. C'tait une belle journe de printemps. Le soleil nageait radieux dans l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante. Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre frachement dcouvertes, et jetaient leur cris joyeux la brise d'avril. --Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous rjouir avec ces chers petits tres? remarqua Lisette. --Puissent ces pronostics n'tre pas trompeurs, rpondit tristement Alice. Les deux jeunes filles se tenaient prs de la fentre. Elles aperurent en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute. Arrivs en face de la poterne qui y donnait accs, deux, un sergent et un caporal, s'y enfoncrent et disparurent l'intrieur. --Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'cria la pauvre Alice saisie d'un douloureux pressentiment. Lisette ne rpondit pas. Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers aux mains. Les dix hommes de l'escorte entourrent les deux prisonniers, et tous se mirent en marche et remontrent vers la rue Saint-Anne. Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un peu la tte et lana un long regard de dtresse aux deux jeunes filles qu'il aperut dans l'embrasure de la fentre. L'instant d'aprs l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la rue Sainte-Anne. --Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus ple qu'une morte, s'affaissa sur son lit. --Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir o ils conduisent Clestin. Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un reste de pudeur empchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria de l'autre ct de la porte: --tes-vous l, Lisette? --Oui, madame --Descendez, les couturires viennent d'arriver, et nous avons besoin de vous. Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de plus en plus. --Allons, vite! gronda madame Cognard. --Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne, pourquoi lutter davantage! Ni ce jour-l, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparatre la Redoute du Roi. CHAPITRE TREIZIME MARC EVRARD Ce jour-l mme un matelot canadien dserta la ville. Il y a toujours de ces transfuges qui, pendant une campagne ou un sige, passent l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les oprations militaires tranent en langueur, la dsertion devient quelquefois mme une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrter le progrs. Cet homme, aprs avoir travers le faubourg Saint-Jean, descendit Saint-Roch et se dirigea vers l'Hpital qui tait devenu, depuis la mort de Montgomery, le quartier-gnral de l'arme assigeante. Dans quel but le dserteur passait-il du ct des Bostonnais? Lui-mme n'en savait trop rien. Enferm depuis prs de cinq mois dans l'troite enceinte de la ville assige, il avait besoin de mouvement, d'espace et de libert. Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurment non. Il en avait assez du service assidu et prolong auquel on l'avait astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment, c'tait l'absence de toute discipline et la libert de mouvement. La curiosit l'attirait bien aussi quelque peu du ct des Amricains, mais il se promettait de leur fausser bientt compagnie, s'ils le voulaient forcer servir le Congrs, et de s'enfuir Charlesbourg o il avait quelque parent. Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rtabli depuis un mois de sa blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprs d'Arnold. En apercevant le transfuge qui tait souvent venu son magasin, Marc le reconnut. --Tiens, c'est toi, Ct! dit-il. --Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez. --D'o diable viens-tu donc? --De la ville --Et que viens-tu faire ici? --Je m'ennuyais, l-bas. --Comment, tu t'ennuyais? --Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits monter la garde en plein air, et toutes ses journes faire l'exercice. --Je comprends en effet que pour un farceur de ton espce, habitu avoir partout ses coudes franches, la discipline militaire offre peu d'agrments. Mais dis-moi donc dans quel tat est la garnison de la ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur se dfendre? --Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Ct en jetant un regard de piti sur le piquet de soldats qui, hves, peine vtus et plus mal chausss encore, suivait le jeune officier, mais je vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vtres qui paraissent faire ici un bien long carme. Si tous les Bostonnais ressemblent ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de sitt. Evrard rprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit: --Y a-t-il du nouveau, l-bas? --H! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez, votre engag, Clestin Tranquille? --Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille. --Eh bine, il parat qu'il va tre pendu. --Pendu! --H! mais oui. Bon garon, mais pas chanceux, ce pauvre Clestin. Vous savez qu'il avait t fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans l'affaire de la rue Sault-au-Matelot. --Oui. --Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voil-t-il pas que notre homme, qui s'ennuie d'tre comme a sous le verrous, s'avise de dcamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forait la porte avec ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va tre pendu comme tratre. Evrard pntr de douleur, en apprenant quel sort funeste tait destin ce fidle serviteur qui ne s'tait perdu que par trop de dvouement pour son matre, Evrard avait peine retenir ses larmes et ne pouvait dire un mot. L'autre--un de ces heureux porteurs de mauvaises nouvelles et qui en ont toujours plutt deux qu'une vous annoncer--continua sans remarquer l'impression pnible que ces paroles causaient son interlocuteur: --Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le temps. --Hein! mademoiselle Cognard est marie, dis-tu! s'cria Marc en sortant de sa stupeur comme un homme qu'on veillerait coups de pieds. --Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit tranquillement Ct, puisqu'elle le sera dans quinze jours. --Mais, bon Dieu, que me dis-tu l! Et avec qui se marie-t-elle? --Avec un officier anglais. --Un officier... anglais! s'crie Marc avec garement. --Oui, rien que cela. Un nomm Nevil... Ervil... je ne sais plus trop, moi. --Evil... James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de sang au visage. --C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous... --Mais, mon ami! cria Marc en se prcipitant sur Ct qu'il secoua violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier... avec cet homme!... Allons, ajouta-t-il en le lchant, tu veux rire, n'est-ce pas? --Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Ct qui se frottait les bras que Marc lui avait videmment serrs un peu fort. Je vous assure qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sr c'est que ce sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune demoiselle. Je vois bien prsent que a vous interloque un peu, mais enfin ce n'est pas de ma faute moi, et a n'en est pas moins vrai. Dans la ville tout le monde en parle. --Et tu dis que... le mariage se fera... dans quinze jours? --Oui, peu prs, vers le commencement de Mai. Marc resta un moment tourdi comme s'il et reu un coup de massue sur la tte, et puis, remettant un sergent le commandement du piquet de soldats, il s'loigna grands pas. Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de ce qu'il faisait, tantt se heurtant contre les soldats tonns qui purent le croire subitement devenu fou, tantt s'arrtant soudain et restant plusieurs minutes plong dans une immobile rverie, et puis se remettant marcher d'un pas fbrile et tourment. Lass enfin de cette course fivreuse, il finit par s'arrter prs d'une pice de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer vaguement sur la campagne. C'tait un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernire saison, proprement parler, n'existant du reste gure dans notre pays o le passage de l'hiver l't se fait brusquement, et sans la transition douce qui spare ces deux saisons dans les contres plus aimes du soleil. La cte de Beaupr s'tendait remontant gristre jusqu'aux montagnes brunies par le passage du dernier hiver, et tachete en maints endroits de larges flaques d'une neige souille. A gauche se dressaient les Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevs, brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne l'horizon o elles tombent soudain dans le fleuve, au del de l'le d'Orlans. Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivire Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu' l'Ile dont la masse sombre mergeait du Saint-Laurent comme un norme vaisseau dmt. Sur la droite s'tageaient en amphithtre: le cteau Sainte-Genevive aux flancs dnuds, le plateau sans verdure et bossu des plaines d'Abraham, l'amas resserr des maisons de la ville dont les toitures en bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crnes d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tte formidable du Cap-aux-Diamants, grinant des dents par la dentelure de ses canons, et le front nuageux. Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur la grandeur des lignes, s'tendait au-dessus un ciel ple et sans soleil, o se tranaient de longs nuages bas et brumeux que le vent pourchassait en les tirant l'infini. Le sombre aspect de ce tableau n'tait gure de nature faire pntrer par les yeux d'Evrard quelque adoucissement la douleur dont son me tait treinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant. L'apparence des objets extrieurs a sur les natures nerveuses une influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard tait de celles-l! "C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que ce butor vnt si btement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en tais me demander ce qu'Alice faisait l-bas, si elle ne se consumait pas dans un ennui mortel, si mme elle n'tait point malade, mourante peut-tre? H! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si fatalement influencer sa destine! Ce qu'elle faisait? parbleu! son trousseau de noces!... Quant se bien porter j'tais un peu fou d'en douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est pas celui-l mme qui devait le moins s'y attendre, et que je m'imaginais qu'elle devait har autant que je l'excre! Et c'est ma fiance!... Oui, celle-l mme qui se suspendant mon cou, il y a cinq mois peine, jurait, en pressant ses lvres sur mes lvres, qu'elle ne serait jamais qu' moi seul... Et cette femme, fausse aux serments jurs par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!... O humanit pourrie, jusqu'o la gangrne de la perversit ne t'a-t-elle pas pntre!... Vierges peine formes auxquelles il nous semble, nous jeunes hommes insenss, qu'il n'est pas d'autel assez sacr pour les y lever et les y adorer dans l'extase d'un amour thr, de quelle fange est donc ptri votre coeur?... Pourquoi cette me de dmon dans un corps d'ange?... Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein qui parat tre le miroir o se rflchit une me aimante et chaste, bouche enfantine que nous croyons ne profrer jamais que des paroles saintes et des promesses sacres, et dont les baisers de flamme nous semblent une cire brlant frmissant sous le sceau de la sincrit, oeil tour tour doucement rveur et enflamm d'une tincelle ardente qui nous embrase d'un feu que nous pensons divin... Oh! ses yeux! ses grands yeux noirs! ils sont l! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes les facults de mon cerveau!... Son feu me brle! Mon Dieu!... Alice! O Alice, ma fiance! Je viens de blasphmer contre toi? Car n'est-ce pas que tu ne saurais tre ce point trompeuse? C'est moi qui suis un misrable rengat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement outrage!" Il se prit pleurer. Un officier qui passait le vit en cet tait. Il lui trouva un air si gar qu'il s'en alla prvenir le colonel Arnold. "Pourtant cet homme, continua Marc dans son fivreux monologue, cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annonc cette nouvelle. Il n'y a que la vrit qui puisse se faire aussi lourde et bte! Oui cet homme a dit vrai!... Je comprends tout maintenant! _L'autre_--je le hais trop pour prononcer son nom qui m'toufferait--l'autre aura mis profit mon absence; il aura circonvenu le pre dj trop favorablement dispos l'couter. Le pre est intervenu, a parl, a ordonn, a menac, et sa fille s'est courbe sous le commandement paternel en demandant Dieu de la dlier du serment qu'elle m'avait prt. Et voil comment l'autre a triomph, voil comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!... O rages de l'enfer! Alice cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins, et ce dont la mort saura m'viter le trop excrable aspect!" Dans l'emportement furieux de son dsespoir, Evrard criait plutt qu'il ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva prs de lui. Le colonel avait montr tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci, expansif comme on l'est son ge, lavait mis au courant de ses malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle fcheuse. Il appuya sur l'paule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda doucement quelle tait la cause d'une telle irritation. Le fluide sympathique que cet attouchement amical tablit tout coup entre le colonel et lui, causa une commotion, un branlement profonds dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes. Le colonel se garda bien d'arrter le cours bienfaisant de ces pleurs, et laissa le pauvre garon verser toutes les larmes de son me. Lorsqu'il le vit un peu plus calme il ritra sa question de la manire la plus amicale. D'une voix entrecoupe de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel l'couta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agit, il lui dit: --Attendez-moi quelques instants, ou plutt non, veuillez rentrer chez vous, car vous tes ici l'objet d'une indiscrte curiosit. Je m'en vais aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous. Evrard se rendit machinalement ce bon avis. Une demi-heure aprs le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air anxieux. --Hlas! mon pauvre ami, rpondit Arnold cette muette interrogation, je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vrit! Ce n'est certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien surpris dans ses rponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une fourberie. coutez, Evrard, il vous faut tre homme avant tout, et ne pas vous laisser aller un dsespoir que la fillette qui vous a sitt n'est pas digne de causer en vous. Vous tes jeune et assez charmant garon pour rencontrer n'importe o une foule de jolies filles qui ne demanderont pas mieux que d'tre heureuses par vous en vous rendant ce bonheur au centuple. Trve donc de dsespoirs inutiles. Acceptez aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'etes le tort de refuser, de m'accompagner Montral o je m'en vais dans quelques heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l't qui arrive. La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientt au secours de la ville toute une flotte qui doit tre depuis longtemps dj partie d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous exposeriez pour rien tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas ou moins votre trop heureux rival mme de pitiner sur votre cadavre avant ou immdiatement aprs son mariage. Ce serait vraiment lui causer trop de jouissances la fois. --Vous avez raison, colonel! s'cria Marc. Je pars avec vous. Du reste on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs, et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-tre l-bas! Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda de relever cette pense funeste, et reprit: --Nous partirons ce soir huit heures, soyez prt. La nuit s'paississait sur la valle lorsque le colonel Arnold et Marc Evrard s'loignrent de l'Hpital-Gnral, au grand train de leurs chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue, Evrard arrta son cheval et se retourna sur sa selle. Les hauteurs et la ville, demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir, n'apparaissaient plus que fondues en une masse indcise. Marc resta un instant immobile. Deux grosses larmes glissrent sur ses joues. Il murmura: --Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidle serviteur que je ne puis secourir! Adieu Alice... Adieu! Il enfona ses perons dans les flancs haletants de sa monture, rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas prcipit des chevaux, et rentrrent l'instant d'aprs dans le calme de la nuit. Pauvre Alice, comme les tnbres qui allaient s'paississant toujours sur la ville, la solitude et le dlaissement se faisaient autour de toi de plus en plus profonds! CHAPITRE QUATORZIME TRAVERSES Le soir du jour o nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle avait mis en Tranquille pour chapper Evil, son perscuteur, une fivre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il fallut avoir recours au mdecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha la tte d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprs de la malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit Lisette, quand il s'en alla, de passer la nuit auprs de sa matresse. Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fivre avait redoubl, la patiente dlirait. Le docteur la dclara atteinte d'une fivre crbrale des plus violentes. Il profita d'un moment o il se trouvait seul avec Lisette et lui demanda si sa matresse n'avait pas prouv quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgr elle, et avec un homme qu'elle avait toutes les raisons de dtester. Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au mdecin ce qu'il pensait de l'tat d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air bourru, haussa les paules, donna de nouvelles prescriptions et s'en alla en ordonnant Lisette de ne laisser voir la malade personne dont la vue pt lu tre dsagrable. Comme le docteur allait sortir, madame Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chre Alice. --Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le mdecin, c'est que si elle meurt, on l'aura tue, madame! Madame Cognard n'en demanda pas davantage. La fivre et le dlire s'accrurent encore les jours suivants et le docteur dclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta presque plus. En face de son unique enfant qui se dbattait soul les treintes d'une mort qu'il avait lui-mme appele par sa honteuse ambition, le pre Cognard dut faire des rflexions srieuses. Cependant comme le docteur vitait de lui parler et que lui-mme n'osait gure ouvrir la bouche, les penses de M. Cognard ne se firent pas jour, et personne ne put connatre la nature de ses rflexions. Quant dame Gertrude elle tait d'une humeur massacrante. Tout le personnel de la maison s'en ressentait, et de temps autre on entendait les clats de sa voix grondeuse monter de la cuisine o elle gourmandait les domestiques. La malade qui, dans son dlire mme, ne reconnaissait que trop cette voix dteste s'agitait alors sur son lit brlant. Le docteur fronait les sourcils et, se tournant du ct du pre Cognard qui allait et venait avec inquitude dans la chambre, lui disait d'une voix brve: --Veuillez donc aller prvenir madame Cognard d'avoir adoucir un peu le ton de sa voix. Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de nouveau japper dame Gertrude. Irrit, le docteur se tournait vers Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientt se glisser dans la chambre de sa fille. Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pice que les mots sans suite que la malade profrait dans son dlire, ou que le tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin, n'y tenant plus, le docteur exaspr se tourna vers Cognard et lui dit brusquement: --Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la taire! Cognard sortit rsolument cette fois-ci et, aprs une courte altercation qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon. C'est gal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame Cognard une femme qui le dtestait joliment! Aprs neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se dclara. Les passions mauvaises du pre--en supposant qu'elles n'eussent pas mme touff la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille--durent alors reprendre tout fait leur empire sur ce mprisable ambitieux. Car ce fut avec un visage des plus riants qu'il annona au capitaine Evil, qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la sant d'Alice, que sa _future petite femme_ tait sauve. Lisette qui, pendant une semaine entire, n'avait quitt le chevet de sa matresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la convalescence pour sortir afin de tcher de se renseigner au sujet de Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait t transfr dans Une partie du collge des Jsuites--on ne put lui dire prcisment laquelle--et qu'il n'tait pas en question du procs. Avant de revoir Evil qui commenait insister pour tre introduit prs d'elle, Alice rsolut de tenter un dernier effort afin de persuader son pre de renoncer ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment o elle se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus suppliante. Elle tait encore si faible que le pre Cognard n'osa point s'emporter. Mais il lui reprsenta fermement qu'il avait donn sa parole, qu'elle mme s'tait engage d'une manire formelle, qu'il tait impossible de reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement jusqu'au cinq de mai pour qu'elle et le temps de se rtablir entirement. --Mais, mon pre! s'cria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je ne pourrai jamais aimer cet homme-l! --Bah! rpondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au mme rsultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage! Lisette entra dans la chambre comme le pre Cognard en sortait aprs avoir mis cette consolante maxime. --Vous m'tes tmoin, mon Dieu! s'crie Alice qui se leva avec nergie, que j'ai tout tent pour viter de prendre un parti extrme. Vous avez reu le serment que j'ai fait Marc mon fianc, de n'appartenir jamais qu' lui seul. Vous connaissez ma rsolution de ne jamais pouser un Anglais... Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre! Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours! Comme Lisette semblait effraye de cette excitation o elle trouvait sa matresse, celle-ci se calma subitement et continua: --Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fivre qui me reprend. Non, je veux tre calme, je veux reprendre mes forces, je veux tre capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Clestin? --Hlas! non, mademoiselle. --Je partirai seule, alors. --Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux taient pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous. La dernire semaine d'avril s'coula et Alice qui suivait scrupuleusement les ordonnances de son mdecin tait peu prs rtablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprts du mariage. On en tait rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait dcid qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui tait l'anniversaire de sa naissance et l'poque de sa majorit, ce qui lui semblait d'un bon augure pour son entreprise. La fatalit qui semblait prsider la destine de la pauvre enfant, vint encore djouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour tendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut et se donna une entorse la cheville du pied. Il fallut la transporter jusqu' son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le mdecin fut appel. Alice, la mort dans l'me, voulut tre prsente la visite du docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont tait dvore sa matresse, demanda au mdecin dans combien de jours elle pourrait marcher: --Dans trois ou quatre jours, peut-tre, rpondit-il, si vous ne faites aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y rchauffer par la chaleur de la fivre. --C'est bien, dit Lisette avec rsolution, ce ne sera pas de ma faute alors, si je ne suis pas debout, mme avant ce temps-l. --Prenez garde, si nous marchez trop tt vous aurez une rechute qui sera pire que le premier accident. --Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je veux tre sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'tait intelligible que pour Alice. Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient l'entendre, car ils auraient pu souponner quelque chose. Dans le cours de l'aprs-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule avec elle. --Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains, tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espre que vous ne me souponnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est enfl. Ce fut peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tumfi de Lisette, et rpondit avec un bon sourire: --Non, Lisette, tu m'as trop appris estimer ton dvouement pour que j'ai pu avoir cette mauvaise pense. Mais il n'en est pas moins vrai que Dieu m'prouve bien rudement. --tes-vous toujours dcide vous en aller cette nuit? --Non! quant partir seule, je prfre attendre au dernier moment. Mais alors rien ne me retiendra, et je m'en irai la grce de Dieu. --Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que cette vilaine entorse soit bien mchante pour m'empcher de vous suivre! Nous n'insisterons pas sur les inquitudes, sur l'excitation des deux jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut souffrir de la part de sa belle-mre et du capitaine Evil, pendant les jours suivants. Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies, et dsire avec hte arriver au dnouement. Nous enjamberons sans transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous transporter au troisime jour du mais, qui tait un samedi. Le mariage devait se faire le lundi d'aprs, et le contrat se signer le soir mme, cause du lendemain qui tait un dimanche. Depuis la veille Lisette se levait l'insu de tous, pour dtourner mme l'ide d'un soupon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans dire qu'Alice tait au fait de rtablissement de sa suivante, et que tout son courageux espoir tait revenu. Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les cheveux soigneusement ramens sur les tempes pour cacher le vide laiss par son oreille absente. Il tait accompagn du colonel McLean que lui devait servir de tmoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala, lui plus obsquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus compasse, et plus guinde que jamais, et la figure rayonnant d'une victorieuse mchancet, allrent, avec un empressement des plus bourgeois, recevoir leurs htes dans le vestibule. Alice fut la dernire paratre. Elle tait un peu fivreuse et son teint, plus anim que dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante. Elle tait belle faire s'excuser Evil d'avoir employ des moyens si peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prtendu avec meilleure grce qu'on ne pouvait s'y attendre. Le pre Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour le mieux, et qu'aprs toutes les rpugnances qu'elle avait montres, Alice ne serait peut-tre pas longtemps sans prendre got ce mari qu'on la forait d'accepter. Seule madame Cognard tait un peu surprise. Son instinct de femme, plus vif et plus rus, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa belle-fille, quelque chose qui n'tait pas d'accord avec les sentiments qu'Alice avait si peu dguiss jusqu'alors l'gard de son futur mari. Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rle, elle se garda si bien de ne pas l'exagrer, que peu peu sa belle-mre s'y laissa prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la jeune fille, en personne bien ne, savait faire contre fortune bon visage. La digne femme alla mme jusqu' penser qu'Alice n'tait pas fche d'chapper sa rude tutelle et qu'elle prfrait encore celle d'un mari qui, aprs tout, donnait les signes les plus vidents d'un amour passionn. Nous devons avouer que la perspective de voir sa belle-fille heureuse, mme avec le capitaine, ne remplissait pas le chre femme d'une joie dlirante. Le contrat fut rdig, lu, sign, paraph, sance tenante. Il ne manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux poux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur. En se mariant Alice apportait son poux cinq cents louis qui lui revenaient du ct de sa mre, abstraction faite des biens qu'elle devait avoir plus tard aprs la mort du pre Cognard. --Ce sera toujours autant pour monter votre petit mnage, dit bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se montra mdiocrement flatt de la familiarit du futur beau-pre. Et puis se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:--Ce soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh! Il n'est nullement douter que Cognard crt avoir en ce moment un trs-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme a qui savent se contenter de peu. En se retirant, Evil demanda Alice la permission de l'embrasser. Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu' la fin, lui prsenta la joue. Mais quand les lvres du capitaine effleurrent le visage de la jeune Fille, ce fut comme si elle eut t brle par un fer rouge. Elle put si peu retenir un tressaillement rpulsif, que James Evil qui lui tenait en mme temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable son amour-propre. Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une motion indicible, s'empressa de se drober la joie bruyante de son pre qui, il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin d'Espagne aux deux officiers. Elle commenait se dshabiller tout comme d'habitude, lorsque son pre frappa la porte de sa chambre. Il entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta bruyamment sur la commode en disant: --Tiens, fi-fille, voil pour t'aider faire le trousseau de ton premier poupon! Mais je m'aperois que je te drange. Tu as du reste besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rves d'or, fit-il en clignant de l'oeil du ct des sacs. Pour dployer autant d'esprit le pre Cognard devait certainement tre en pointe de vin. A peine fut-elle seule que Alice tomba genoux. Elle priait depuis longtemps avec une ferveur extrme, lorsqu'une pense, pour ainsi dire extrieure, traversa sa prire et lui fit jeter un regard autour d'elle. Alors sa tte tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes jaillirent de ses yeux. Termine le soir mme, sa robe de marie talait sur un meuble la blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger reposait coquettement au-dessus, comme dsireuse de parer au plus tt le beau front de vierge auquel elle tait destin. Tous ces apprts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure des fiances la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, tait-ce bien ainsi qu'Alice les avait rvs? Pouvait-elle, derrire la gaze transparente de son voile de tulle, entrevoir le sduisant lu de son coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse du bonheur tant dsir? Hlas! cette extase momentane, cette illusion trop souvent de si courte dure qui clt l'existence de la jeune fille, et prcde de si prs l'amer rveil d'un grand nombre d'pouses, le brillant souvenir de ce jour mmorable qui illumine la vie entire de la femme, et qu'elle aime se contempler en se retournant, mesure qu'elle avance sur la mer orageuse du monde--comme l'exil qui s'loignant des rives o s'coula son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumire que le dernier phare de la patrie projette l'horizon sur les flots tourments et sombres--cette faible consolation lui tait mme jamais refuse! Pour elle ce dploiement des apprts nuptiaux n'tait qu'une ironie de plus dont la fatalit surchargeait son malheur. Elle pleura longtemps et peut-tre les larmes les plus amres qu'elle eut encore verses. N'tait-elle pas dcide tout tenter pour chapper l'odieuse treinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son pre, cette maison o elle tait ne, o sa premire enfance, heureuse et insouciante, s'tait coule sous l'irradiation du sourire maternel. Il lui fallait quitter son pre qu'elle aimait toujours malgr cette cruelle ambition laquelle il n'avait pas hsit sacrifier sa fille, le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien compte de la culpabilit de sa dmarche, et se disait que le chtiment, presque toujours attach cette rvolte ouverte contre l'autorit paternelle, ne se ferait peut-tre pas longtemps attendre! Telles taient ses penses dsesprantes lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tte et reconnut Lisette coiff, habille, toute prte sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte. Elle s'approcha de sa matresse et lui dit l'oreille: --Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre coucher. Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'tes qu' moiti habille. Il faut nous dpcher. --coute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de terre o elle tait reste agenouille plus d'une heure. Il est encore temps pour toi de rester, et comme il m'en cote de te lier ma triste destine, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville o tu auras du moins la consolation de te savoir auprs de ton pauvre ami Clestin que je ne puis malheureusement pas sauver. Lisette secoua ngativement la tte. --Non, mademoiselle Alice rpondit-elle, je vous ai promis de m'en aller avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas changer d'ide. Pour ce qui est de Clestin quelque chose me dit qu'il se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre comme a que ce brave Tranquille soit la victime d'un mchant homme--Quant moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que toute la colre de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu de perdre notre temps en paroles inutiles, prparons nous vite. Pour moi vous voyez que je n'ai pas fln. Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa taille. --Qu'est-ce que cela? fit Alice. --La corde pour faire scher le linge. J'ai t la dcrocher au grenier pendant la soire. Je vous ai dj dit que le seul moyen que nous avions de sortir de la ville tait de nous laisser glisser du haut en bas des murs, du ct des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen. --Est-elle assez longue? --Les murs ont trente pieds de haut, ce qu'on m'a dit, et cette corde en a soixante de long. Nous pourrons mme la mettre double, il y aura moins de danger qu'elle casse. --C'est bon, aide-moi m'habiller, reprit Alice qui l'air dcid de la soubrette rentait toute sa fermet. Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier rgnait dans la maison. --Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide, et Dieu seul sait o nous allons. Quand Alice eut achev de se vtir elle prit sur sa commode un des sacs d'or que son pre y avait laisss, et le pesa dans sa main. --Cet or vient de ma mre, dit-elle, en consquence il est moi. Nous en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres. Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu prte? --Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa matresse un sac de cent louis dans chaque main. Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur haleine et marchant avec une extrme prudence pour dissimuler le bruit de leurs pas, elles traversrent le corridor et descendirent l'escalier. Quand elles passrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur. Un moment elles restrent immobiles, craignant d'avoir t entendues. Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continurent d'avancer. Tandis que Lisette dbarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le vestibule et murmura ces mots: --Pardon, mon pre, pardon votre malheureuse enfant! Quand elle se releva la porte tait ouverte, et avec un empressement fbrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait dj dans la rue. Il avait t entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immdiatement vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu' la rue Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu' la rue Saint-Louis pour, de l, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu' l'endroit vacant dans le voisinage immdiat du bastion des Ursulines. De la sorte elles viteraient de donner des soupons la sentinelle qui, plac en faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans l'espace alors vaste et dsert qui s'tendait depuis le collge des Jsuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du ct des plaines, aurait pou les inquiter dans leur fuite. Par bonheur, au moment o elles prirent pied dans la rue, la sentinelle leur tournait le dos, et la nuit tant noire, elles se trouvaient hors de vue quand le factionnaire revint sur ses pas. Commes les deux jeunes femmes, peu habitues de pareilles courses nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient leur rencontre et s'avanaient tout doucement, comme des gens qui craignent d'tre entendus et ont le plus grand intrt n'tre point remarqus. La premire impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette qui n'en tait qu' deux pas, eut peine envisag l'un de ces hommes, un grand, qu'elle s'cria, tout en touffant sa voix: --Mon Dieu! est-ce bien toi, Clestin?... --Mam'zelle Lisette! rpondit la voix de Tranquille. --C'est Dieu qui vous envoie! rpartit Alice. O alliez-vous donc? Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure que j'ai passablement travaill pour m'chapper avec mon camarade que voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dvou, mademoiselle Alice. L'officier qui s'tait approch salua profondment Alice. Celle-ci s'inclina. En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite, et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succs. --Pauvres enfants! dit Clestin, c'est fort heureux que nous vous ayons rencontres, car je doute fort que vous eussiez russi. Enfin, grce Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prts nous faire hacher en morceaux pour votre service. Alice le remercia de ce dvouement avec effusion, et tous les quatre, suivant l'ide premire des deux jeunes filles, s'avancrent vers la rue Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu' la rue Sainte-Ursule o ils s'engagrent sans avoir rencontr personne. --Tout va bien jusqu' prsent, dit Tranquille. Reste savoir ce qui nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapproches. C'est l qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les bras fermes au besoin. Attention, prsent! Ils venaient de dpasser la dernire maison de la rue Sainte-Ursule qui s'arrtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avanaient dans l'espace, inhabit cet poque-l qui regardait les remparts. Arrivs l'endroit o la rue d'Auteuil coupe maintenant angle droit le bout de la Rue Sainte-Anne, c'est--dire en face du bastion Sainte-Ursule dont l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de l'Esplanade, Tranquille fit arrter ceux qui l'accompagnaient et leur enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard scrutateur en avant, afin de reconnatre la position et de prendre ses mesures en consquence. Une centaine de pas l'loignait du point le plus rapproch des remparts. Quoique la nuit ft sans toiles, on pouvait entrevoir les sentinelles dont la tte et les paules, vues de la position occupe par Tranquille, dominaient le parapet et se dtachaient, bien que confusment, sur le ciel toujours moins sombre, cette heure mme, que la surface du sol. Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un autre l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des Ursulines en joignant la courtine, un troisime au point le plus avanc du bastion, c'est--dire l'union des deux faces qui font angle saillant du ct de la campagne. Le dernier qu'on apercevait tait post l'angle rentrant qui forme le ct gauche de la gorge du bastion. Ainsi chelonnes gale distance, les sentinelles faisaient bonne garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une l'autre d'une voix tranante et monotone: --_Sen-try all-'s-well._ En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en sentinelle auprs des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis, diminua et finit par s'teindre au loin sur les hauteurs o s'lve aujourd'hui la citadelle. --Vous allez venir avec moi, dit Tranquille l'officier amricain. Il faut que nous allions dsarmer et garrotter la sentinelle que est en face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long. En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre les sauvages, Tranquille et son compagnon s'loignrent en rampant sans bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancrent jusqu'au pied du talus au haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du ct de la campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montrent en se glissant inaperus jusqu' lui. A cet instant le cri de veille remontait de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que le soldat auquel il en voulait eut rpondu, et bondit sur lui comme la sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre un autre camarade. Le factionnaire saisi la gorge par la main puissante du Canadien ne put point mme jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renvers d'un seul coup de genoux dans les reins. --Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la bouche de notre homme. Pendant que l'officier amricain s'accrochait aux membres du soldat renvers, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour s'assurer que le billon toufferait les cris du factionnaire, le Canadien desserra peu peu l'tau des cinq doigts. Le malheureux soldat voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point entendu trois pas. --Bon comme a! fit Tranquille. Mais pour tre plus sr qu'il ne nous trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il fait mine de bouger et de crier nous lui enfonons sa baonnette dans le ventre... A prsent, garrottons-le avec les lanires de nos draps dcoups que nous avons emportes de la prison. Puisque ces dames ont une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour descendre au pied des remparts. En un tour de main, le soldat fut li des pieds la tte et resta couch sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes. --Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde sa place, et quand votre tour sera venu de rpondre ces mots anglais que ces messieurs se jettent l'un l'autre, criez hardiment comme celui-ci le faisait tout--l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles. Tout ce qui prcde s'tait fait en un tour de main, et les deux factionnaires voisins de leur camarade garrott, et spars de ce dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'taient aperus de rien, leur attention se trouvant attire plutt du ct de la campagne qu' l'intrieur de la ville, o il leur devait sembler qu'il n'y avait aucune surprise redouter. Tranquille s'loigna et revint quelques minutes aprs avec Alice et Lisette qui tremblaient de tous leurs membres. --Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Clestin, vous aurez besoin dans un instant de l'entire puissance de vos muscles pour vous retenir aprs la corde de toute la force de vos poignets. Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour tre moins en vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchrent du crneau qui traversait l'angle du bastion, l'endroit o celui-ci se runissait la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds d'paisseur, et le parapet dominant le talus de cinq six pieds, les trois fugitifs se trouvrent l'abri de tout regard indiscret, lorsqu'ils furent entrs dans l'embrasure. --Mam'zelle Lisette, dit Tranquille voix basse, droulez vite la corde que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle avait soixante pieds de long? --Oui. --C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du reste. Placs comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq pieds d'ici le foss. Mademoiselle Alice, comme vous tes la plus presse de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plat, descendre la premire. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir pour que la corde vous les meurtrisse moins... coutez.... Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'tait au tour de l'officier amricain de rpondre. Les quatre acteurs de cette scne mouvante attendaient avec anxit le rsultat de l'audacieuse substitution de la sentinelle. --_Sen-try all-'s-well_, cria l'officier amricain qui dt imiter s'y mprendre, surtout distance, la voix de la sentinelle garrotte; car on entendit le plus proche factionnaire rpter nonchalamment les trois mots d'ordre. Lisette passa la corde tranquille. Celui-ci la runit en double, en donna l'un des buts Alice et lui en serra soigneusement les deux mains. --A prsent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut. N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien. --Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, rpondit Alice, dt cette corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os. Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois l, n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps. Allons, tenez-vous bien, et ne lchez la corde que lorsque vous aurez srement pris pied terre. Guide par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets, tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais ds qu'elle sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et les battements de son coeur devinrent si forts et si prcipits qu'elle en fut presque suffoque. --Mon Dieu, ayez piti de moi! soupira-t-elle. Le canadien s'tait attendu ce premier moment de frayeur, et, pour donner la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il la retint quelques secondes par les bras en lui disant: --Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientt revoir, du courage, je vous en prie! Ranime par le souvenir de son fianc, Alice se roidit contre la frayeur, et comme elle s'aperut que la circulation du sang dans ses artres gonfles se ralentissait peu peu, elle dit Tranquille: --C'est bien, je me sens remise, je suis prter. --Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lcha les bras de la jeune fille, se renversa en arrire en s'arc-boutant contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde. Les mains demi broyes par la corde et les pieds flottants sans le vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'me incroyable pour ne point crier. Enfin, aprs une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale agglomration doit composer les sicles sans fin dans l'abme maudit, Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle tait bien rendue tout au fond du foss, tira deux fois sur la corde et la laissa aller Tranquille qui la remonta aussitt. Nous ne nous arrterons pas analyser les sensations de Lisette dans cette descente plus effrayante que prilleuse. Elle les ressentit et les supporta avec autant de force que sa matresse auprs de laquelle elle se trouva saine et sauve en moins d'une minute. L'officier amricain venait de rpondre pour la seconde fois au cri de veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entre de l'embrasure et lui dit que son tour tait venu. --Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-tre; la baonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde. Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte rsistance au poids de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit rapidement dans le foss. Le Canadien se releva d'un bond, ta la baonnette qui tait pass eau bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arriv terre, il tira lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moiti sur la baonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de traverser le foss. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils taient arrts par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur. --Montez sur mes paules dit Tranquille son compagnon. Une fois en haut, vous tirerez vous les dames l'aide de la corde que je vous jetterai. Il s'appuya sur le revers, de la figure du ct de la muraille. L'officier grimpa sur les paules du gant. Malgr la grande taille de Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, mme en tendant les bras. --Trop haut! murmura-t-il. --Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernire pousse de Tranquille porta l'officier sur le talus. Il attrapa au vol la corde que Clestin lui jeta. Au moment o Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le talus, Tranquille, que avait l'oeil tout, vit la sentinelle s'agiter sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit clair, tandis qu'un coup de feu clatait dans la nuit et que le bruit d'une balle frappant la pierre ct d'eux, faisait tressaillir les fugitifs. On les avait aperus. --Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'cria tranquille. Il vit que la jeune fille saisissait rsolument la corde, se retourna du ct des remparts, et, prompt comme l'clair visa l'autre sentinelle qui apparaissait l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira. Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire qui le le coup tait destin retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tir son arme qu'il paulait. Alice tait dj rendue sur la corniche. --Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le gredin de la porte ait recharg son fusil! En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa matresse et s'tendit par terre ct d'elle. Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des cris de paon. --A prsent, s'cria le Canadien qui bondit sur le fate du mur, tout le monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir quelque balle dans le corps. L'officier donna la main Alice, Tranquille Lisette, et tous les quatre descendirent le talus la course en gagnant les maisons du faubourg. Les soldats du corps-de-garde, attirs par les deux coups de feu et par les cris de leur camarades, accouraient prcipitamment au parapet. Ils entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entre de la rue Saint-Jean et dtalaient toute jambe. Les premiers arrivs tirrent au juger sur ces ombres fuyantes. Mais la prcipitation nuisit la justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne. Une fois hors de porte, Tranquille arrta les jeunes filles auxquelles la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous continurent d'avancer au pas en longeant les maisons dsertes et moiti dmolies. --Derrire eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui croissaient de seconde en seconde. --A en juger par le vacarme qui se fait l-bas, remarqua Tranquille, vous pouvez voir qu'il tait temps de dcamper quand cet animal de soldat tir sur vous. C'est gal, j'ai proprement descendu l'autre. Pour loigner de son esprit la pnible pense qu'un homme avait t tu, peut-tre, cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui demanda, tout en marchant: --Dites-moi donc, Clestin, comment se fait-il qu'on vous ait tir, l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transfrer dans une autre prison, et que nous nous ayez rejoint si fort propos cette nuit? --Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait log la Redoute qu'en attendant qu'on nous et prpar une autre demeure dans le collge des Jsuites. Il fallait poser des barreaux de fer la fentre de notre dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez que le matin o je vous avais fait savoir que je serais prt m'enfuir avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher la Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de la Redoute ne s'aperurent pas que nous avions sci presque tout--fait les barreaux de cette embrasure qui est revtue d'une fentre au-dehors, pour dfendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A prsent pourquoi nous changeait-on de prison? tait-ce parce qu'on nous trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas assez en sret?... --C'est plutt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le capitaine Evil savait d'avance que c'tait Lisette qui vous avait port des armes aux casernes dont vous avez failli vous vader avec tous les prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu' une vingtaine de pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche voisinage de Lisette. Je m'tonne mme qu'il ait pu vous laisser passer plusieurs jours aussi prs de nous. --C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais, et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans tous les cas, je m'aperus en entrant dans notre cellule, au collge des Jsuites, qu'on nous y avait prpar un petit endroit soign. La porte tait en chne neuf, paisse de trois pouces avec des plaques de fer en dedans, et l'on avait eu la prcaution d'en mettre cette fois les pentures en dehors. Il ne fallait pas penser nous sauver par-l. Je vous assure que la chose n'tait pas aise non plus du ct de la fentre. De gros barreaux de fer trs rapprochs et croiss y formaient un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'paisseur, n'taient loigns que de quatre pouces les uns des autres, et se trouvaient relis en travers par d'autres barres de fer. Pour nous permettre de passer par-l, il fallait en couper cinq des plus longs et six de ceux qui taient en travers, tous en un seul bout, il est vrai, puisque je pouvais les plier l'autre extrmit ajouta bonnement Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire cer tour de force. Ds le premier soir nous nous mmes pourtant l'ouvrage. Mais vous pouvez croire que cela nous a donn bien du mal. A la fin nos limes ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voil pourquoi nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons pu finir si point cette nuit! --Oui, mon brave Clestin, reprit Alice, juste temps pour me sauver la vie! Car j'tais bien rsolue me faire tuer plutt que de rester dans la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement morte l'heure qu'il est!... Aprs avoir descendu le cteau Sainte-Genevive, parcouru jusqu'au bout la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dpass les dernires maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estomps leur base par les dernires ombres de la nuit qui rasaient la terre, se dchiquetaient pittoresquement sur les premires clarts qui blanchissaient le ciel l'orient, les fugitifs s'avancrent, travers les champs, dans la direction de l'Hpital-Gnral prs duquel tait assis le camp de l'arm amricaine. Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur place. L'officier qui les accompagnait, leva la voix, se fit reconnatre et tous pntrrent aussitt dans le camp o l'on apprit aux fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard taient partis pour Montral depuis plusieurs jours. L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui tait de service, pour autoriser Alice et sa suivante passer la nuit l'intrieur du couvent, ce qui leur fut aussitt permis. La suprieure accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une chambre o elles achevrent de passer la nuit en se reposant des fatigues et des motions qui avaient accompagn leur fuite. Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop prs de la ville, et avait hte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un poux, rsolut d'aller rejoindre Marc Evrard Montral. Une voiture pour faire le voyage n'tait pas chose facile trouver dans le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui tait venu de Bon matin vendre des provisions aux assigeants offrit Tranquille de conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon prix il leur vendrait un cheval et une voiture. Alice accepta avec empressement, et, tout en se prparant partir, elle fit venir l'officier qui l'avait protge pour le remercier cordialement. Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le foss de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat avec laquelle il avait t fait prisonnier les quatre cents louis d'or emports par la fiance de Marc Evrard. En montant dans la charrette le Canadien, aprs s'tre assur que son prcieux fardeau ne lui avait pas fauss compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse ide d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on pouvait aller loin. On arriva Sainte-Foy de bonne heure dans la matine. En vrai maquignon Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il tait jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos calches du bon vieux temps, larges oreilles et soufflet, pouvait subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de fatigue. Aprs en avoir dbattu le prix avec le propritaire, Tranquille donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture. Une fois assur de continuer le voyage aussitt qu'elle le dsirerait, Alice consentit prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille et Lisette, malgr leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque le djeuner toucha sa fin, elle dit Tranquille: --Si j'ai bonne mmoire, Clestin, je crois que vous tmoignez depuis longtemps de l'inclination pour Lisette. Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une rponse qui n'tat certes pas ngative. Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut viter de faire parler les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytre o le cur vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez, cette occasion, monsieur Clestin de donner cent louis de dot Lisette en faible reconnaissance du dvouement sans bornes qu'elle m'a montr. Lisette se jeta aux genoux de sa matresse, et les larmes aux yeux, voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant: --Je le veux, ma chre lisette; seulement je regrette de ne pouvoir faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop svrement de la faute que j'ai commise en quittant la maison de mon pre et que mes voeux se ralisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre au travail. Lisette embrassa la main de sa matresse, faveur que ce bon Tranquille tout confus demanda partager. Une heure plus tard, le cur de Sainte-Foye, bnissait l'union de Clestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout rjoui battait fort joyeusement aprs toutes les transes qui lavaient saisi depuis quelques semaines. La compensation tait si douce que Lisette, oubliant ses rcentes alarmes, se laissait ravir dans les extases d'un bonheur aussi doux qu'il tait imprvu, tandis que le cur prononait les paroles sacramentales. Aussitt que la crmonie fut termine, ils remontrent en voiture, Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calche qui partit au grand trot du cheval. Clestin profitait du moindre prtexte pour tourner chaque instant la tte du ct de sa petite femme qui lui lanait de radieuses oeillades, tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur l'attendait au bout de la voie, ou si plutt le malheur n'tait pas embusqu quelque tournant du chemin, prt bondir sur elle comme un bandit sur le passant. CHAPITRE QUINZIME UNE EXPIATION La grosse cloche de la cathdrale sonnait toute vole le dernier coup de la grand-messe, et dj, remplissant les rue ardemment claires par le joyeux soleil de mai, les fidles se htaient d'arriver l'glise. M. et Mme Cognard, tout endimanchs, en vrais bourgeois qu'ils taient, et prts sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tte, mchonnait quelques jurons en marchant de long en large dans la salle dner qui donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fentre, regardait au dehors, les sourcils froncs et les yeux pleins d'clairs. --Es-tu bien sre, dit pour la vingtime fois Cognard en s'arrtant derrire sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe? --Quand je te dis que oui, rpondit dame Gertrude en se tournant vers son mari avec un mouvement d'impatience. --As-tu t voir dans sa chambre? --Non, mais la cuisinire vient encore de me rpter qu'Alice et Lisette--qui ont d sortir bonne heure puisqu'elle-mme ne sait pas quand elles sont parties--ne sont pas encore de retour. Du reste, nous en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures! --Qu'est-ce que cela veut dire! s'cria Cognard que frappa du pied en lchant un de ses plus gros jurons. En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue. Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos la fentre, n'avait pu voir arriver personne. --Enfin les voil! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour aller ouvrir, et bien dcide gourmander sa belle-fille. La bouche toute pleine de mchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte. Mais au lieu de donner cours sa colre, elle fit un pas en arrire et resta la bouche gante. Ple, essouffl, tremblant d'motion, un pied sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle. --Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix trangle. Au nom de Dieu, rpondez-moi! s'cria-t-il en faisant un pas dans le vestibule. --Je ne... sais pas... balbutia madame Cognard. Je vas aller... voir sa chambre. Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier tage, ouvre la porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la pice est vide, et, apercevant un papier plac bine en vue sur la toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont crits au crayon: "Mon pre, je n'ai pu me dcider pouser cet homme. Je pars, pardonnez-moi!" Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se prcipite dans le corridor. Mais aveugle par la fureur, elle manque la seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe tranante, tombe la tte la premire du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible, et le crne ouvert, le cou rompu, elle reste tendue sans bouger par terre. Cognard accourt, la soulve dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crisps. Et puis il s'affaisse sur lui-mme en poussant des beuglements de douleur et de rage... Il ne relevait qu'un cadavre... et sa fille tait partie... Evil est aussi accouru. Il jette son tour les yeux sur le papier froiss, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte, il sort de la maison en courant comme un fou. Aprs l'alerte de la nuit prcdente on avait trouv prs d'une embrasure, gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrotte et billonn par Tranquille. Quand on lui enleva le billon qui l'touffait, le factionnaire raconta comment il avait t dsarm et rduit l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en compagnie de deux femmes. Cette nuit-l Evil n'tait pas de service; il n'apprit qu'en se levant, sur les neuf heures, les vnements de la nuit prcdente. En s'habillant, l'ide de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitt la ville le tourmentait fort. --Connat-on les deux hommes? demanda-t-il son ordonnance. --Non, capitaine, pas encore. Evil de plus en plus tourment par ses soupons sortit en toute hte et s'en alla droit au collge des Jsuites. Quant il arriva la chambre qui, d'aprs ses ordres avait t transforme en cachot pour Tranquille et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat qui il avait spcialement confi la garde des prisonniers se tordait les bras en face de l'norme grillage ventr. Evil poussa un hurlement, renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard. On vient de voir ce qui l'y attendait. CHAPITRE SEIZIME OU IL EST PARL DE CERTAINES CHOSES ET DE QUELQUES AUTRES Le matin du sixime jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de canon tir de la rade veilla en sursaut les bons habitants de Qubec. Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lanc contre la ville un brlot qui aprs tre venu assez prs de la place pour terrifier les habitants, tait all s'chouer, pouss par la mare, sur la batture de Beauport o il avait fini de brler avec plus de bruit que d'effet, et de lancer sur la grve dserte ses bombes, ses grenades et ses fuses. Or ce matin-l, les Qubecquois en entendant ce coup de canon bientt suivi d'un seconde, d'un troisime et de plusieurs autres, crurent que c'tait un nouveau brlot qui, cette fois-ci, clatait devant la ville. Aussi chacun s'lana-t-il hors du logis, ......................dans le simple appareil D'un _bourgeois_ que l'on vient d'arracher au sommeil. Tout en recommandant son me au Seigneur, chacun s'attendait voir d'un moment l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, clater comme un volcan et vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une infernale pluie d'obus et de pots- feu. Mais quelle joie sereine n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent que c'tait une frgate qui, bientt suivie de plusieurs transports anglais, jetait l'ancre devant la ville. On rpondit ces navires librateurs par plusieurs dcharges d'artillerie, et l'on courut sur la place d'armes pour saluer les troupes qui allaient dbarquer. Le gnral Carleton fit aussitt descendre terre les grenadiers et cinq autres compagnies. Les grenadiers demandrent au gnral la permission d'aller dloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit, fit prendre les armes neuf cent hommes de la milice, et se mettant lui-mme la tte de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais commencrent dtaler toutes jambes, et, sans brler une seule cartouche, abandonnrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs munitions. La plupart mme jetrent leurs fusils. On prit aussi trois pices de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui taient le reste de l'artillerie des Bostonnais[31]. [Note 31: Mmoires de Sanguinet.] Le blocus tait lev. Pendant ce sige, qui avait dur cinq mois, le feu de l'artillerie des assigeants n'avait tu qu'un enfant et bless seulement deux matelots dans la ville. Pour arriver ce rsultat les Amricains avaient lanc sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts bombes. Pendant le mme temps la ville avait tir, _y compris les coups pour souffler les pices_ dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent soixante six coups de canon et lanc neuf cent quatre vingt seize bombes. Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement renseigner la postrit sur le nombre de coups de canon qui furent tirs durant le sige de Sbastopol?... Partie de Sainte-Foye dans la matine, avec Tranquille te Lisette, Alice n'arriva Deschambault que fort avant dans la soire. Aprs avoir pass la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain matin pour les Trois-Rivires, qu'il n'atteignirent qu' une heure avance le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le jour suivant. Affaiblie pas sa maladie rcente et par les motions de tut genre par lesquelles elle avait pass, Alice n'tait gure en tat de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins du printemps rendaient plus pnibles encore. Elle avait si peu compte avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est situe dix milles plus haut que les Trois-Rivires. On conoit quels furent l'effroi de Lisette et l'embarras de Tranquille en voyant leur matresse en ce piteux tat. Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander assistance. Le matre accourut la voiture avec sa femme et aida Tranquille transporter la maison la jeune fille vanouie. L, aprs une demi-heure de soins, Lisette et la matresse du logis parvinrent rchauffer et ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens. Le docteur La terrire, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice, dont la proprit appartenait un M. Plissier, et qui tait bien connu dans les paroisses environnantes o il donnait souvent ses soins mdicaux, tant venu passer devant la maison, on l'y fit entrer. Aprs avoir vu mademoiselle Cognard et s'tre inform du but o tendant son voyage, il la trouva si faible qu'il la dclara hors d'tat de continuer sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu. Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien elle-mme l'impossibilit d'aller plus loin. Mais la hte d'tre runie le plus tt possible son fianc lui fit aussitt prendre un parti extrme. Elle fit venir Tranquille auprs de son lit et lui dit: --Mon bon Clestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre Montral en toute diligence. Quant vous aurez trouv M. Evrard, dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hte de me rejoindre s'il m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a faite de m'pouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre soin de moi, votre femme vous accompagnera. --Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous abandonnerai pas dans l'tat o vous tes; Clestin ira seul Montral. --Voil qui est bien parl, repartit Tranquille: je n'en serai que plus press revenir, avec M. Marc. --Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant. Aprs avoir embrass sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son cheval d'un grand coup de fouet, il partit fond de train. Le brave homme hsitait d'autant moins suivre les ordres de sa matresse qu'il se disait que les troupes amricaines occupant la ville des Trois-Rivires et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait rien craindre de la part du capitaine anglais renferm dans les murs de Qubec. Le brave homme tait loin de penser que dans ce moment mme, l'arrive de la flotte anglaise dans le port de la capitale dterminait la leve du sige, et que la dbandade des troupes amricaines qui commenait, allait bientt amener aux Trois-Rivires les troupes royalistes lances la poursuite des Bostonnais. Malgr le dsir que nous avons de ne plus nous sparer un instant de nos principaux personnages, certains faits sont l qui se pressent derrire nous et rclament imprieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce rcit. La nouvelle de la leve du sige de Qubec et de la retraite prcipite des troupes amricaines parvint aux Trois-Rivires dans la soire du 7 mai [32]. Elle y causa un grand moi parmi les Bostonnais et ceux des habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrs. Plusieurs jours s'coulrent cependant avant que le gnral Thomas qui, ds le commencement de mai, avait succd Wooster comme commandant en chef de la division qui assigeait la capitale, arrivt aux Trois-Rivires avec les fuyards. Il s'tait arrt Deschambault pour attendre des renforts dont on lui avait annonc l'arrive prochaine. Le congrs venait en effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraches sur le Canada. Aprs avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se voyant serr de prs par les troupes anglaises qui commenaient remonter le fleuve, en haut de Qubec, se replia sur les trois rivires, ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour Sorel, laissant aux Trois-Rivires environ six cents hommes. Dans l'aprs-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle que les royalistes avaient repris Montral aux Amricains, et qu'ils avaient massacr tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans du Congrs, qui leur taient tombs sous la main[33]. [Note 32: Journal de Badeaux.] [Note 33: Journal de Badeaux.] Les troupes amricaines s'empressrent aussitt d'vacuer Trois-Rivires en s'embarquant pour Sorel. Cette rumeur de la prise de Montral tait fausse, et ce qui y avait donn lieu c'tait l'affaire des Cdres, o le capitaine anglais Forter, du 8e rgiment, la tte de deux cent quarante soldats et sauvages, avait d'abord forc le major amricain Butterfield se rendre avec les trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major Sheborne qui venait de Montral avec une centaine d'hommes au secours de Butterfield, dposer aussi les armes. Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes royales remontaient le fleuve n'arrivrent aux Trois-Rivires que dans la journe du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent possession de cette ville. Ces dtails tant donns, pour la plus grande intelligence des faits qui vont suivre, rien ne nous empche plus de rejoindre mademoiselle Cognard la Pointe-du-Lac, o la nouvelle des revers essuys par les troupes amricaines l'tait venue trouver en lui causant les plus tristes apprhensions sur l'avenir que lui prparait ces vnements si funestes la cause de son fianc. CHAPITRE DIX-SEPTIME SURPRISES Alice avait calcul que Tranquille prendrait tout au plus deux jours pour se rendre Montral autant pour en revenir, et peut-tre encore deux autres journes pour trouver Marc, ce qui faisait six jours d'attente. Aussi vit-elle s'couler la premire semaine sans trop d'inquitude et d'alarmes. Cependant ds la cinquime journe, elle s'tait poste l'une des fentres qui donnaient sur le grand chemin et sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrive de son fianc, esprant que grce la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous deux, mme avant le temps qu'elle avait fix pour leur retour. Mais quand la huitime journe fut passe sans que rien n'annont l'arrive prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifie, une cruelle angoisse pntra dans son me, pointe d'abord acre mais tnue, et qui alla se dilatant peu peu et lui traversant le coeur avec d'affreux dchirements. Qui pourrait dcrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait la fentre de la chaumire, les yeux fixs sur la poussire grise du chemin, ou sur l'horizon o s'estompait le dernier plan des eaux du lac assoupi? Qui esprait pntrer d'un regard certain sous ce petit front de jeune fille et y saisir chacune des tristes penses qui s'y agitaient avec ce tourbillonnement confus que donne la fivre de l'attente? Quelle main serait assez tmraire pour oser retracer ces ides innombrables et agites comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un mince rayon de soleil? De temps autre, le dernier dtour rtrci du chemin s'animait l'apparition de quelque passant. Alors l'oeil anxieux de la jeune fille se fixait sur ce point mouvant qui grandissait et prenait une forme plus distincte en se rapprochant. Mais hlas! ce n'tait toujours que quelque paysan qui apportait sur sa charrette son grain au moulin seigneurial des Montour, dont on entendait distance le sourd grondement, ou quelque courrier bostonnais qui, venant de Montral, se rendait en toute hte aux Trois-Rivires. Tantt une tache noirtre tranchant sur l'azur du lac et du ciel se dessinait lgrement sur l'horizon; petit petit ce point grossissant s'abaissait sous le ciel et rentrant de plus en plus dans la grande plaine du lac, comme un oiseau de mer qui aprs avoir plan dans l'espace descend lentement sur les eaux. A mesure qu'elle se rapprochait le mouvement d'une embarcation s'accentuait au balancement uniforme des vagues qui se soulevaient et s'abaissaient comme le sein d'une femme endormie. Mais toujours l'embarcation doublait, sans y toucher, la Pointe-du-Lac, sa proue fendant l'eau profonde dans la direction des Trois-Rivires. Ainsi s'coulrent des jours et des semaines. Toujours assise la mme place, Alice immobile ressemblait, dans sa pose attriste, une statue du dsespoir muet et rsign. C'est peine si les premiers feux de l'aurore qui venaient illuminer les vitres, colorant ses joues d'une rougeur momentane, semblaient y jeter une fugitive lueur d'esprance qui plissait sous la lumire plus blanche du jour, et finissait par s'y teindre tout fait quand la nuit venait tomber sur le lac assombri. Ce taciturne dsespoir se changea cependant en angoisse fbrile, quand la nouvelle de la leve du sige de Qubec et de la retraite des Bostonnais parvint la Pointe-du-Lac, angoisse qui devint frayeur mortelle, quand Alice vit passer, dans la journe du 21 mai, les bateaux emmenant Sorel les dernires troupes amricaines qui venaient d'vacuer les Trois-Rivires. Et puis enfin lorsque, dans la soire du six juin, elle apprit que les troupes anglaises avaient repris possession des Trois-Rivires depuis, l'avant-veille, sa terreur fut son comble. --Partons, Lisette! s'cria-t-elle en clatant en sanglots, partons sans retard! _L'autre_ est plus prs de moi, je sens son influence fatale qui se rapproche et me menace. Oh! oui, fuyons cet homme avant qu'il ne m'ait rejointe, car je sens dj les approches de la mort qui marche avec lui! --Mais o aller? mon Dieu! dit Lisette en pleurant. --Droit devant nous, et ne nous arrter que vaincues par la fatigue et si loignes de lui qu'il ne puisse pas nous atteindre! En ce moment se fit entendre au loin dans la nuit tombante le galop furieux d'un cheval dont les pieds ferrs heurtaient avec rage les pierres du grand chemin. En face de la maison le cheval s'arrta net; le cavalier qui le montant sauta terre, s'lana sur le seuil, ouvrit brusquement la porte et demanda d'une voix haletante: --Est-ce ici que demeure Jean Gagnier? Avant que le matre eut eu le temps de rpondre, un cri de femme, cri surhumain de la passion qui clate en transports, fit tressaillir la maison. --Marc!... --Alice!... rpondit Evrard en se prcipitant vers sa fiance qui flchit sur ses genoux et tomba pme dans les bras de son amant. Et dans l'ombre o tait plong la chaumire, retentit un de ces baisers ardent o les mes semblaient s'treindre et se confondre. --Femme! cria le matre de la maison en battant le briquet pour faire de la lumire, prpare le souper de Monsieur qui me parat avoir fait une rude journe et doit avoir une faim dvorer les pierres! --Mais pourquoi donc as-tu tant tard?... demandait Alice Marc. J'en ai failli mourir! --Ah! pourquoi, pourquoi?... Alice, parce que la fatalit qui semblait s'acharner nous sparer, a voulu que je ne fusse pas Montral quand Tranquille y est arriv ma recherche. --Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous? --Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Clestin ne m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant. Il sert d'claireur un parti d'Amricains qui descends en ce moment pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivires. Tu le verras probablement aprs-demain. --Mais o tiez-vous donc? demanda de nouveau Alice son fianc en vitant cette fois de le tutoyer. --Voici, ma chre Alice, rpondit Marc qui s'assit en attirant doucement la jeune fille auprs de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu d'avril, j'appris au camp de l'Hpital-Gnral, devant Qubec, que votre mariage avec le capitaine Evil tait fix au commencement de mai. Les dtails qu'un dserteur de la ville--frre des couturires que madame Cognard employait la confection de votre trousseau de marie--me donna ce sujet, ne m'ayant laiss aucun doute sur la ralit du fait, je suivis le premier mouvement que dtermina mon dsespoir, et je partis pour Montral avec le colonel Arnold, bien dcid de saisir la premire occasion de me faire tuer. --Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche. Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et poursuivit: --Arriv Montral j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction complte. On ne s'y battait pas plus qu' Qubec. Je languissais dans une attende dsesprante, quand j'appris que le major amricain Sheborne allait quitter Montral, pour se porter au secours du major Butterfield qu'un dtachement anglais menaait aux Cdres. Je compris qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce serait me dsobliger que de se refuser ma demande, il me permit d'accompagner le major. Nous n'tions que cent hommes. Nous arrivions aux Cdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres du capitaine anglais, Foster, qui Butterfield s'tait rendu la veille, nous attaqua l'improviste. Surpris, les ntres se rendirent aprs quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de moi et que ce que je craignais le plus au monde c'tait la captivit, j'opposai une rsistance dsespre aux sauvages qui voulaient s'emparer de moi, et je parvins leur chapper aprs une course furieuse travers les bois. Plusieurs jours s'coulrent avant que je pusse regagner Montral, o j'arrivai tellement puis de fatigue que je dus m'arrter l'une des premires maisons de la ville; je succombais de lassitude. Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalire. Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu que ce pauvre Clestin ne pt me trouver en arrivant Montral, vu que le colonel m'avait alors envoy porter un message aux troupes cantonnes Sorel. Nous nous tions croiss en chemin, et Tranquille n'avait pu parler Arnold qui s'en tait all Longueil, le mme jour que j'tais parti pour les Cdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon serviteur a russi me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir immdiatement, le colonel s'tant de nouveau trouv absent de la ville en ce moment-l. Comme je relve directement de lui, il m'a fallu attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai d'autant plus facilement reu cette autorisation que je dois commander un dtachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des Trois-Rivires. --Quoi! s'cria Alice, faudra-t-il qu' peine arriv prs de moi, vous me quittiez encore pour aller vous exposer la mort? --Quant me battre, ma chre Alice, il le faut. Mais pour ce qui est de mourir, je vous assure que je n'en ai plus aucune envie. Non, je vivrai, je le sens et je le dois puisque demain matin vous serez ma femme. --Et bien alors, repartit Alice, vu que j'ai tout quitt pour vous et que vous voulez bien m'pouser, vous ne saurez m'empcher de vous suivre partout o vous irez dsormais. Puisque vous allez combattre je vous accompagnerai. Oh! ne dites pas non, car j'en ai'le droit voyez-vous! Il y avait tant de dcision dans ces paroles de sa fiance que Marc vit tout de suite qu'il serait inutile de vouloir la dtourner de son dessein. Il dut mme lui promettre sur l'heure qu'elle le suivrait partout dans sa vie aventureuse. Nous laisserons les heureux amants passer en un dlicieux tte--tte cette soire qui les voyait runis aprs tant de traverses et de souffrances, et nous nous contenterons d'ajout que lorsqu'Alice se fut retire dans sa chambre, Marc se fit dresser un lit dans la pice voisine, en ayant soin de placer prs de lui ses pistolets et son pe; le voisinage des Anglais, matres des Trois-Rivires, rendait ces prcautions plausibles dans le cas o le capitaine Evil et t inform de la prsence d'Alice la Pointe-du-Lac et rodt aux environs, ce qui n'tait pas impossible. La nuit s'coula sans qu'aucun incident vint en troubler le calme. Le jour se leva froid et sombre. Le vent soufflait violemment soulevant les eaux gristres du lac et chassant devant soi d'paisses nues pleines d'orage. --Nous allons bientt avoir du gros temps fit le matre en ouvrant la porte de son logis. --Vous croyez? dit quelqu'un derrire lui. C'tait Marc Evrard que venait de se lever. --Oui, Monsieur, reprit l'autre. --Dites donc, mon ami, repartit Marc, voulez-vous nous rendre un grand service mademoiselle Cognard et moi? --Comment, Monsieur? mais bien sr, du moment que a m'est possible. Qu'est-ce qu'il faut faire? --Nous voulons nous marier ce matin, et, comme nous n'avons aucune connaissance ici, je vous demanderai de vouloir bien servir de pre mademoiselle et de prier l'un de vos voisins de me rendre le mme office. J'ai sur moi tous mes papiers, et mademoiselle Cognard a eu soin d'obtenir son extrait de baptme avant de quitter Qubec. Vous voyez que nous somme en tat de satisfaire aux formalits requises et que vous ne risquez rien, mademoiselle tant majeure, du reste, et moi aussi. Avez-vous aucune objection nous obliger? --Certes, non, Monsieur. Pauvre chre demoiselle, va-t-elle tre assez heureuse? Elle en bien pleur, allez, en vous attendant et vous pouvez vous vanter d'tre joliment aim! A quelle heure voulez-vous que la crmonie se fasse? --Bien matin, afin de moins attirer l'attention des curieux. A quelle heure votre cur dit-il sa messe? --A sept heures, Monsieur --C'est bon, va pour sept heures. --Monsieur voudra bien m'excuser alors; il est pass cinq heures, et il faut que je m'endimanche un peu et que j'aille prvenir le cur et votre tmoin. Mais, Monsieur, croyez-vous que notre cur va vous marier comme a sans publication de bans, et sans toutes les autres crmonies qui ont coutume de prcder le mariage? --Ceci me regarde, reprit Evrard, et ce propos je crois qu'il vaut mieux ne pas prvenir le cur. Un peu avant la messe nous nous rendrons tous ensemble la sacristie, et pendant qu'il sera occup se revtir de ses habits sacerdotaux, nous nous rapprocherons sans bruit du cur, et... vous me laisserez faire; tout ira bien. --Damne... Monsieur, fit le paysan qui se gratta l'oreille (il n'y voyait pas bien clair en tout cela), du moment que vous m'assurez que vous ne me mnerez pas mal, je suis prt. --Je rponds de tout, dit Evrard, d'un ton d'autorit qui acheva d'en imposer au paysan. Celui-ci sortit. Marc aperut la matresse du logis; il allait la prier d'veiller Alice, mais la voix joyeuse de Lisette qu'il entendit en ce moment rpondre sa matresse, lui prouva que sa fiance n'avait gure en ce moment plus sommeil que lui. Il se contenta de dire la bonne femme qu'elle voult bien aller demander la jeune fille de se tenir prte sortir sur les six heures et demie. Il tait prs de sept heures lorsque Marc et Alice, suivis de leurs tmoins, pntrrent dans la sacristie. Le cur qui passait sa chasuble et leur tournait le dos, ne les vit pas entrer. S'il les entendit, il ne leur prta aucune attention. Evrard fit signe aux tmoins de le suivre, et, tenant sa fianc par la main, il s'approcha du prtre aux pieds duquel il s'agenouilla en disant: --Monsieur le cur, je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme. Avant que le cur--il s'tait retourn tout surpris--n'et eu le temps de dire un seul mot, Alice qui Marc avait fait la leon, s'cria son tour: --Monsieur le cure, je prends Monsieur Marc Evrard pour mari. --Mais en vrit... en vrit..., mes enfants, qu'est-ce que cela veux dire? que me voulez vous? balbutia le cur ahuri. --Je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme, reprit Marc. --Je prends Monsieur Marc Evrard pour mari, rpta la voix d'Alice. Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en Italie, les mariages contracts de la sorte taient tenus pour valides, et il s'tait servi de cet expdient pour aplanir tous les obstacles et arriver plus srement et plus vite son but. De son ct le cur n'tait pas sans savoir que l'glise romaine regardait comme valides les mariages ainsi contracts[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa premire surprise: --Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identit je bnirai publiquement votre union l'glise. [Note 34: "Ces sortes de mariages taient alors et furent jusqu' nos jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait un tel expdient que lorsqu'on avait trouv quelque obstacle ou quelque refus dans les voies ordinaires, les prtres mettaient tous leurs soins chapper cette coopration forc; et quand un d'eux venait tre surpris par un de ces couples accompagn de tmoins, il tentait tous les moyens possibles de lui chapper. Seulement du moment qu'il avait entendu les paroles, le mariage tait bel et bon et sacr comme s'il avait t bni par le Pape." Manzoni, _Les Fiancs_] --Voici nos papiers, ils sont en rgle, dit Marc Evrard. Plusieurs curieux, avertis d'avance par les tmoins, envahissaient la sacristie et ouvraient des yeux dmesurs. Alice, qui sentait tous ces regards fix sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu mu, Marc donna au cur toutes les explications que celui-ci crut devoir lui demander sur les circonstances que l'avaient plac dans l'obligation de recourir des moyens si peu ordinaires. Il lui dmontra combien il serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui. Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'tre pour toujours l'une l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se sparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment l'autre tre appel combattre. Le cur se rendit ces raisons et enjoignit aux deux fiancs d'aller l'attendre l'glise. --Entrez par ici, leur dit-il, en dsignant la porte de communication intrieure, voulant leur viter l'ennui de passer au milieu du groupe d'indiscrets qui se pressaient en arrire de la sacristie. La crmonie du mariage se fit comme l'ordinaire, et une demi-heure aprs mademoiselle Cognard tait devenue madame Evrard devant Dieu et devant les hommes. Les deux nouveaux poux retournrent la sacristie pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre avait considrablement augment, sortaient de l'glise en ayant bien soin de se tenir tous prts de la porte afin de voir repasser les maris. En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet aprs avoir bien fatigu sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce matin-la, atteignait le rivage, en face de l'glise de la Pointe-du-lac. Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touch la grve, l'un d'eux sauta terre, et, aprs avoir pay les deux autres et leur avoir signifi qu'ils n'eussent pas l'attendre, il monta la rive vers l'glise. A la vue du rassemblement qui s'tait fait aux abords de la grand'porte, il sembla d'abord hsiter quelque peu; mais il se remit aussitt et dirigea ses pas du ct du groupe. C'tait un tranger. En l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas vers lui; l'tranger le rejoignit et voyant l'air obsquieux du paysan qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans la main, et lui demanda en franais mais avec un accent anglais assez prononc: --Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes filles soient passes dernirement par ici, en compagnie d'un jeune homme et d'un autre de trente-cinq quarante ans? --Il y a bien, en effet, Monsieur, deux jeunes filles ou femmes qui nous sont venues d'en bas de Qubec, ce qu'on dit, tel point qu'elles sont encore ici, et que c'est Jean Gagnier qui les hberge. --Elles sont ici! s'cria l'tranger. --Oui, et depuis plusieurs semaines. C'est une bonne affaire pour Gagnier, car il saura se faire payer leur pension un bon prix. Il y en a une, la matresse, qui a bien de l'argent, ce qu'il parat. --O demeure ce Gagnier? --L-bas, voyez-vous, cette maison blanche pignon rouge, avec une range de peupliers en avant. Mais si vous voulez voir ces deux demoiselles ou plutt ces deux dames, puisqu'on dit que la servant avait dj son mari en arrivant ici, et que la matresse a aussi le sien, l'heure qu'il est, voici qu'elles vont bientt sortir de l'glise. --Comment! marie, la matresse, dis-tu? --Oui, pardi! mais il faut dire qu'il n'y a pas longtemps, puisqu'ils ne sont pas encore sortis de l'glise, et que nous attendons ici les nouveaux maris pour les voir passer. Au mme moment Marc Evrard, donnant le bras sa femme, sortait radieux. Lisette les suivait distance. --Damnation! cria l'tranger, en anglais cette fois-ci. Cette exclamation dut dominer les rumeurs de la foule, car Evrard, sa femme et Lisette tournrent simultanment la tte du ct qu'elle tait partie. Lisette fut cependant seule apercevoir celui qui avait pouss ce cri involontaire. Elle plit. D'un bond l'tranger se jeta au milieu du groupe de paysans et releva le collet de son manteau de panire s'en cacher la figure. Alice jetait des regards inquiets du ct du rassemblement. --Les voil, Monsieur, si vous voulez leur parler, dit le paysan qui l'tranger s'tait adress. --Silence! fit celui-ci en lui serrant le bras avec force. Les maris s'loignrent en se dirigeaut vers la maison de leur hte; ce dernier les suivait avec l'autre tmoin. L'tranger tira son interlocuteur l'cart: --Veux-tu gagner de l'argent, beaucoup d'argent? lui demanda-t-il. --Pardine! je crois bien, rpondit l'autre avec avidit. --Comment te nommes-tu? --Antoine Gauthier. --A quel parti appartiens-tu? --Quand les Bostonnais taient les matres ici, j'tais pour eux. A prsent qu'ils sont partis je suis pour les autre, rpondit effrontment le paysan. --Voici bien le coquin qu'il me faut, pensa l'tranger.--Tu n'es donc pas trop mal vu des Bostonnais? reprit-il. --Je crois bien, Monsieur; tout le temps qu'ils ont t ici je leur ai rendu comme a plusieurs petits services... que je me suis bien fait payer, du reste. --Bien. As-tu un cheval et une voiture? --Oui, Monsieur. --Cours les chercher. Tu viendras me prendre quelques arpents plus bas que l'glise. Je vas passer par la grve pour ne pas tre vu des gens de la maison Gagnier. Tu me conduiras aux Trois-Rivires. En chemin je t'exposerai ce que j'attends de toi. Si tu me promets de m'obir en tous points je te compterai cinquante louis quand nous serons rendus aux Trois-Rivires. Dans trois jours si tu m'as satisfait je t'en donnerai encore autant, sinon plus. --Vous voulez rire de moi, Monsieur? --Est-ce que j'ai l'air d'avoir envie de rire? repartit l'tranger que la rage tranglait. --Certes, au contraire, Monsieur. --Et bien, va! Gauthier partit comme une flche. L'attroupement s'tait dissip; l'tranger restait seul. --Ah! vous m'avez jou, s'cria-t-il avec un geste menaant dirig du ct de la maison o Marc et Alice venaient d'entrer, et votre rjouissance provient de ma dfaite. Eh bien, votre bonheur ne sera pas long! c'est James Evil qui vous le dit! Tout en grommelant de sourdes menaces il s'loigna grands pas. Evil qui, depuis le jour o Alice avait quitt Qubec pour suivre Marc Evrard, ne vivait plus que pour la vengeance, tait mont aux Trois-Rivires avec les troupes royales, bien dcid de tout tenter pour rejoindre Evrard et le sacrifier sa haine. Ignorant o tait son ennemi et pensant qu'Alice tait avec lui, dans le dessein de les retrouver il avait obtenu la libert de quitter Trois-Rivires et d'aller battre les campagnes, sous le prtexte de reconnatre la position des Amricains que leurs partisans disaient devoir bientt descendre en force vers la capitale pour y reprendre l'offensive. Comme il savait que la division la plus avance des troupes amricaines occupait Sorel, il s'tait fait traverser sur la cte sud qu'il avait remonte jusqu' la rivire Saint-Franois. Aprs avoir failli tomber au milieu de l'avant-garde de la division Thompson, il s'esquiva non sans avoir appris, toutefois--dame rumeur se plaisant toujours grossier les vnements--que toutes les forces amricaines s'en allaient s'emparer de la ville des Trois-Rivires et qu'elles traverseraient la Pointe-du-Lac. Il comptait bien que Marc Evrard se trouverait avec ce corps d'arme; aussi ne songea-t-il nullement pousser plus loin sa reconnaissance et redescendit-il en toute hte Nicolet, tout en ruminant le moyen de faire tomber les Amricains dans une embuscade, et de s'emparer de la personne de Marc Evrard. Il avait dj form le plan de s'aboucher avec quelque habitant de la Pointe-du-Lac lorsqu'il aborda en cet endroit. Ce qu'il y vit ne fut pas de nature calmer le paroxysme de sa rage. Un instant il songe se prcipiter sur Evrard et le poignarder sous les yeux de sa femme. Mais il se ravisa aussitt en pensant ce que ce dessein offrit de dangereux dans son accomplissement, et se contint devant la perspective d'une vengeance plus raffine. Lorsque Gauthier le rejoignit avec sa voiture, Evil tait tout souriant. Il sauta vivement sur le sige, ct du conducteur, qui, sur l'ordre impratif qu'il reut, lana son cheval toute vitesse dans la direction des Trois-Rivires. --Mon Dieu! disait en ce moment Alice qui se pressait palpitante d'effroi sur la poitrine de son poux, c'est lui, c'est Evil... Lisette l'a reconnu! --Qu'importe? cher ange! rpondit Evrard qui la serra dans ses bras en laissant tomber sur elle un regard de tendresse ineffable, o se lisait aussi la fire rsolution de se dfendre vaillamment le cher trsor qu'il avait eu tant de peine conqurir, qu'importe qu'il soit ici ou ailleurs? Ne suis-je pas toujours l, maintenant, pour te dfendre? --Oh oui! toujours, n'est-ce pas? Je te suivrai partout. Jamais tu ne me laisseras seule? --Non, jamais plus, ma bien-aime! Les chers enfants ayant bien des choses se dire, le lecteur voudra bien se retirer discrtement avec nous et les laisser tout entier leur bonheur. Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Amricains, sous le commandement du gnral Thompson, traversrent de Nicolet la Pointe-du-Lac. Leur dessein tait d'attaquer Trois-Rivires l'improviste, et ils avaient form le plan de passer, la mme nuit, par les bois pour arriver sur la ville du ct nord du Coteau Sainte-Marguerite. Les nomms Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris pour guide et qui se tenaient l'avant-garde ne connaissaient pas bien les bois qui s'tendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment trop comment s'y prendre pour arriver inaperus en arrire de la ville par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils dbarquaient de l'un des premiers bateaux qui venaient de prendre terre la Pointe-du-Lac, ils entrevirent la faveur des premires clarts de l'aube, un homme de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rdait sur le rivage. [Note 35: Mmoire de Berthelot.] --Tiens, dit Dupaul, voil bien Antoine Gauthier, tchons qu'il nous aide sortir d'embarras.--Antoine, h! viens donc par ici, qu'on te parle un peu. L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas ais de persuader Gauthier de marcher avec eux. --Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause? --Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure, mon vieux. --A ce compte-l tu tiens prsent pour les Anglais? --Oui, depuis qu'ils sont les matres ici et que les Bostonnais ont le dessous. --Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous. --Comment a? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put trouver. --Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivires l'heure qu'il est? --Sept mille! [36] [Note 36: Mmoire de Berthelot.] --Rien que a! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon vieux qu'avant demain il y aura dix mille Amricains devant Trois-Rivires. --Pas possible! s'cria Gauthier avec un geste d'tonnement accompagn d'un air de crdulit bien marqu. --C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher aujourd'hui l'amiti des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de lcher les autres. --Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrdule, vous n'tes pas encore les matres. --N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens coute, Antoine, tu serais bien bte de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent gagner. --Peuh! --Ne fais pas le dgot. Sais-tu combien nous avons pour guider les Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivires? Dix louis chacun, mon vieux. Hein! qu'en dis-tu? --Sacrdi! --Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette nuit? --Moi?... --Oui, toi. coute: le gnral Thompson nous avait demand de mener les troupes la ville par le chemin du roi. Notre argent tait facile gagner. Mais ne voil-il pas qu'il s'est avis cette nuit d'attaque la ville par surprise, et de passer en arrire du Coteau Sainte-Marguerite, pour arriver sans tre vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras, puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la Rivire-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin prendre travers les bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras pay comme nous? [Note 37: Mmoire de Berthelot] Aprs s'tre fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par accepter un office pour lequel il tait du reste grassement pay par le capitaine Evil. C'tait un rus compre! Sur les quatre heures du matin, au moment o les troupes, aprs avoir mis pied terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en march, trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on aurait dit trois hommes, en juger par leurs vtements. Mais mesure qu'ils se rapprochaient la dmarche du plus petit vous et sembl trange. Non, certes, ce n'tait point l l'allure libre et le pas dgag d'un homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait plutt, et les hanches, plus dvelopps que celles d'un homme, ondoyaient chaque pas avec une grce toute fminine. Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'tait autre que madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommod sa taille un costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Clestin Tranquille, qui venait de dbarquer et de signifier bel et bien madame Lisette, son pouse, qu'elle et rester la maison pour y attendre son retour. Une pluie froide et frappe par un fort vent de nord-est tombait diagonalement en leur fouettant la figure. --Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc sa femme avec un tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui pitinent dans cette affreuse boue, pourront-ils rsister tant de fatigue? Pourquoi ne pas rester... --Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute pas loin d'ici cette heure, voudra certainement venir prsenter votre femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine. --Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as cent fois raison, plutt la mort ensemble! Et il doubla le pas du ct de sa compagnie, que Tranquille venait de lui indiquer. L'instant d'aprs la colonne s'branla en remontant vers le coteau Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appels sur les lieux virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement dans le brouillard qui voilait le sommet embrum du coteau. CHAPITRE DIX-HUITIME LUTTES SUPRMES Au moment o les Amricains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un signe d'intelligence, s'tait lanc cheval et avait gagn Trois-Rivires au galop. C'tait un capitaine de milice nomm Landron[38]. Il arriva sur les sept heures la ville et piqua droit au logis du gnral Fraser qu'il fit veiller sur le champ pour le prvenir de l'arrive des Amricains qu'on n'attendait pas si tt. Fraser fit immdiatement battre la gnrale pour rassembler les troupes qui comptaient sept mille hommes; diffrents piquets furent placs aux endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre la ville, entre autre la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les environs".[39] Le gnral Nesbitt fut mis la tte d'un dtachement pour aller prendre les Amricains en queue, tandis que le major Grant s'emparait d'un pont, afin de les empcher de se sauver par la Rivire-du-loup. [Note 38: Mmoire de Berthelot.] [Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mmoires de Laterrire.] Malgr toute la promptitude qu'on apporta excuter ces manoeuvres, il est certain que les Bostonnais fussent arrivs la ville l'improviste, si leur prtendu guide, Antoine Gauthier, n'et as su mnager aux Anglais le temps de se prparer se dfendre. Il feignit de s'garer, allongea la route des Amricains, en leur faisant faire d'inutiles dtours, et retarda leur marche en les conduisant par des sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze volontaires les aperut, courut au-devant d'eux, et, aprs un rapide engagement, les fit tous prisonniers. Au premier coup de feu, Gauthier s'tait jet plat ventre pour viter d'tre atteint par les balles. L'empressement qu'il mit se rendre, et la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Amricains que cet homme les avait jous. Au mme instant, le gros des troupes amricaines parut sur la hauteur, tandis que le gnral Fraser, prvenu de leur arrive, courait leur rencontre avec les forces anglaises. La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des deux cts tua peu de monde. Les Amricains arrivaient masss en colonne. Le gnral anglais, dont les forces taient presque deux fois aussi considrables que celles des Bostonnais, fit dployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de la division anglaise avanaient la course en se repliant l'une vers l'autre, le centre marchait au pas, tout en rpondant vivement au feu des ennemis. D'attaqus qu'ils devaient tre les Anglais se faisaient assaillants. Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu' une demi-porte de fusil, les Bostonnais, qui avaient compt prendre par surprise et en plus petit nombre, commencrent reculer, malgr les cris de leur commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de l'arrire-garde furent les premiers de dbander pour gagner la lisire du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique dclare, le gros de l'arme amricaine embota le pas derrire les premiers fuyards. Il ne resta bientt plus sur le terrain que deux cents hommes, la tte desquels se tenaient le gnral Thompson, le colonel Irwin, le capitaine Evrard et quelques autres, tous dsireux de disputer jusqu'au bout la victoire aux Anglais. Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son ct tait Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme chaque coup de fusil, avec une rgularit mcanique. Tous deux faisaient un rempart de leur corps la pauvre Alice dont toute la crainte tait de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant son propre pril, elle ne paraissait y songer nullement, et le sifflement des balles ne semblait la proccuper q'en autant qu'elles passaient prs de son mari. --Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce sang-froid extraordinaire chez une femme aussi dlicate! Tu m'emmneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant son oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour embrasser son mari sur le cou. --Oui... si nous en revenons. --Nous allons tre pris comme dans une souricire, dit Tranquille. coutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir rester plus longtemps. Il faut dcamper. Vous n'avez rien de bon attendre ici. Songez plutt madame. Seulement attendez un peu, pour filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrire nous. Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files la fois, et vous seriez tu bien sr. Quand la chane de ces gredins-l se sera referme derrire nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs. Alors vous profiterez de l'claircie pour i passer avec madame. Il leur faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites attention la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et profitez du bon moment. Quant moi, vous me laisserez faire, je saurai bien me tirer d'entre leurs pattes. Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait sur lui, roula ce papier en forme de fuse qu'il introduisit dans le goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait ses pieds, il se mit en raviver le feu. Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'tait retourne de leur ct jeta un cri. --Quoi! es-tu blesse?... demanda Marc. --Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil qui commandant la dernire compagnie de l'aile gauche. Evil aussi les avait aperus, et les dsignait avec agitation aux soldats qui l'entouraient. --Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne poudre dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer au milieu des _goddams_ abrutis par l'explosion. Il approcha la bourre enflamme de la fuse qui prit feu en ptillant, balana un instant la corne au-dessus de sa tte et la lana de toutes forces vers James Evil. Le projectile s'embrasa et clata en tombant aux pieds du capitaine qui disparut avec sa compagnie dans un nuage pais de fume. --En avant! cria Tranquille. Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle l'endroit o la corne, en clatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne anglaise. Evil que la violence de l'explosion avait renvers se relevait moiti roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres travers la fume. Il allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son pe l'un des fuyards que la fume lui empcha de reconnatre Il sentit que le coup avait fermement port; l'arme avait d pntrer avant dans les chairs, car elle tait teinte de sang. Avant que Evil eut pu constater quels taient ceux des rebelles qui venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une trombe au milieu de la compagnie. C'tait Clestin Tranquille qui protgeait la retraite de ses matres. Il tenait son fusil par le canon et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme. Autour de lui, les hommes tombaient comme des pis sous la main du faucheur. Il tait superbe. La fume commenait se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne anglaise de toute sa tte aperut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il frona le sourcil et grommela: --Les gredins ont d blesser mon matre; il trbuche. --Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine ses gens qui s'taient carts une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le prenne vivant! Au mme instant, comme il jetait les yeux par l'claircie que formaient les rangs entr'ouverts, il aperut son heureux rival qui s'enfuyait au sommet du coteau. --Par satan! vocifra-t-il, feu sur ces maudits!... Arrtez celui-ci! Il tait hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne savaient auquel de ses ordres obir. --Lches que vous tes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il en cumant. Stimuls par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se jetrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'tait sacrifi pour ses matres, et parvinrent le dsarmer, mais non sans avoir vu trois ou quatre des leurs assomms mordre la poussire. --Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette fois-ci tu ne m'chapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la pesanteur de ton corps! --Vous m'avez dj dit cela, rpondit Clestin, et je ne m'en porte pas plus mal... --Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux autres je les reverrai avant longtemps. --Bah, c'est encore drle! repartit Tranquille en haussant les paules. Evil songea bine un instant se lancer, avec quelques soldats la poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un pareil moment, c'et t folie de sa part que de s'aventurer dans les bois o fourmillaient les Amricains fugitifs. C'est ainsi que fur remporte sur les rebelles cette facile victoire. Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant prisonniers le gnral Thompson, le colonel Irwin, et deux cents soldats. A trois heures de l'aprs-midi, les Amricains avaient perdu en outre vingt bateaux et huit canons. Le gnral Carleton arriva aux Trois-Rivires six heures du soir. "Il fit venir Gauthier, et aprs l'avoir interrog sur la manire dont il avait tromp les Amricains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette observation peut paratre trange plusieurs, ajoute Berthelot, qui nous empruntons ce dtail, mais je la transmets telle qu'on me l'a raconte." Le premier soin du capitaine en arrivant la ville fut de faire Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne o lui-mme avait son logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fentre et dont la seule issue tait une porte auprs de laquelle Evil posa une sentinelle qui, sur sa vie, devait rpondre du captif. Ayant appris que le gros de l'arme amricaine avait fait sa retraite dans un bois marcageux qui s'tendait en arrire du coteau, et prvoyant que les malheureux y mourraient de misre et de faim, par un sentiment d'humanit que les _loyalistes_ zls blmrent beaucoup dans le temps[40], le gnral Carleton se dcida d'abandonner la possession de ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empchait les Amricains de batte en retraite vers Rivire-du-Loup. [Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blmer, ou de la tmrit et de l'impritie des Amricains dans cette expdition contre les Trois-Rivires, ou de la mollesse du gnral Carleton qui les laissa chapper des marcages o il pouvait les forcer si facilement mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle rponse et-il faite si on lui et demand _pourquoi il sauvait les armes du Congrs?_"] L'un des premiers Evil apprit cette dtermination du gnral. Tout en dissimulant le dpit que lui causait une mesure qui s'opposait ses ides de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-mme au major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur Trois-Rivires. James Evil se mit en route avec Gauthier son me damne; chacun d'eux avait un fusil et des munitions. Quand ils arrivrent au pont, le dtachement du major Grant se prparait repousser l'attaque d'un parti d'Amricains que l'on voyait s'agiter sous les bois, quelque distance. Il semblait vident que les Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le passage. Evil remit son message Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur en en prenant connaissance. --Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout fait avoir l'air d'une fuite devant l'ennemi! --Que voulez-vous, rpondit Evil en haussant les paules, ce sont les ordres du gnral! --Qu'il prenne alors la responsabilit de ceci! repartit brusquement le major--Soldats, formez les rangs! Arme au bras.--Eh bien, Evil, que diable faites-vous l, est-ce que vous ne venez pas avec nous? En ce moment Evil et Gauthier s'loignaient de quelques pas et, se baissant vers le sol, gagnaient une touffe paisse de broussailles qui se dressait une dizaine de pas de la tte du pont et cinquante pieds du chemin. --J'ai une mission remplir ici, rpondit Evil qui se tourna vers le major, et je profite de l'instant o vous m'entourez, pour me glisser dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperoivent. Il faut que je les voie dfiler. --Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tte! --C'est mon affaire. --Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie! Evil et Gauthier disparurent dans le buisson. --Par file droite, en avant marche! commanda le major dont le dtachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivires. Une demi-heure s'coula sans que le capitaine et son compagnon entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur d'tre aperus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un Amricain qui s'avanait prudemment en claireur. Les Bostonnais s'taient aperus de la retraite du dtachement anglais, et l'un des leurs se hasardait venir reconnatre les abords du pont afin de constater si les Anglais en taient bien tous partis. Cet homme, le doigt sur la dtente de son fusil, le corps pench en avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prt faire feu et lever le pied la moindre alerte. Arriv en face de la touffe de broussaille, il hsita quelque peu et la sonda du regard. Mais sans doute il se fit la rflexion que ce buisson tait trop petit pour cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement droite et gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivire, jeta un regard attentif sur le chemin dsert qui s'tendait de l'autre ct du pont, poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'paule et regagna d'un pas leste et assur la lisire du bois o l'attendaient ses camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crirent de loin. Il leur rpondit distance en agitant joyeusement son chapeau. --Attention, maintenant, dit Evil Gauthier. Tu connais Evrard et sa femme pour les avoir vus la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui vont passer; si tu l'aperois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon ct je vais faire bonne garde, il ne nous chappera pas. Tu sais que la rcompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est de bonne guerre. Aussitt que nous aurons vu tomber notre homme, nous nous laisserons glisser entre les broussailles qui hrissent le bord de la rivire, que nous remonterons la course en gagnant le bois. Mettons bien nos armes en position et prte tirer, afin de ne faire, avant le moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse. Couchs tous les deux plat ventre, leur fusil terre la crosse l'paule et la gueule du canon tourne vers le chemin, ils attendaient, immobiles et retenant leur souffle. De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient passer. Bientt apparut l'avant-garde amricaine. Elle approchait au pas et prte faire feu; l'claireur tait a tte. Quelques-uns des Bostonnais jetrent en passant un regard souponneux du ct de la touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'claireur, ils passrent outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquitrent pas davantage et s'engagrent sur le pont en toute confiance, la suite des premiers. Pendant plus d'une heure tous ceux qui dfilrent marchaient asses lestement, quoiqu'ils dussent tre extnus. Ensuite vinrent les tranards moins endurcis la fatigue que les autres, et puis enfin quelques clops que leur blessure n'empchait pas de marcher; ils se tranaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui taient ingambes se dpchant de prendre de l'avance et ne songeant qu' leur propre sret[41]. [Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivires fut si prcipite qu'ils abandonnrent leurs blesss dans les bois." Quelques-uns furent recueillis et soigns par les Canadiens; mais beaucoup prirent dans la fort, o ils s'taient gars. Mmoire de Berthelot. Voyez aussi les Mmoires de Laterrire.] --Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil Gauthier. Comme sa femme est avec lui--je l'ai reconnue pendant le combat malgr son dguisement--ils sont tous les deux sans doute parmi les tranards. D'ailleurs il est bless, je le sail. Mon pe est encore toute teinte de sang. Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misrables blesss perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la route se fit dserte et silencieuse. Il pouvait tre alors une heure de l'aprs-midi. --Il n'est point pass, donc il est rest dans le bois, gronda Evil en se levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la fort et gagner Trois-Rivires, en passant par le chemin que les autres ont suivi pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions et des vivres, allons. Gauthier dsarma son mousquet, le jeta sur son paule, et tous deux dirigrent leurs pas vers l'endroit de la fort d'o les Amricains taient sortis. Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde o Tranquille avait t retenu prisonnier. Rjouis de leur victoire tous les soldate taient en liesse. Les officiers venaient de leur faire distribuer une double ration d'eau-de-vie. C'tait l'heure du dner. De l'troit et sombre cachot o il tait enferm, Tranquille pouvait our les joyeux propos et le cliquetis des fourchettes et des verres. A plusieurs reprises, il avait eu connaissance que des camarades du soldat en faction lui avaient apport boire. Bientt mme il entendit la sentinelle, un peu excite par ses libations rptes, fredonner une chanson joyeuse. --Mon homme me semble de bonne humeur, voici le moment de l'appeler, pensa Tranquille. Il frappa trois coups dans la porte. Le soldat qui marchait de long en large, s'approcha et vint ouvrir. --J'ai soif! lui dit Tranquille. L'autre, qui ne comprenait pas le franais et que l'obscurit qui rgnait dans le caveau empchait de bien apercevoir le prisonnier, se pencha en dedans de la porte entrebille. Cinq doigts d'acier se cramponnrent son cou, tandis qu'une main le tirait dans le caveau. Sans lcher la gorge du soldat, Tranquille lui assna de son autre main ferme deux formidables coups de poings dans la poitrine, et un dernier, vrai coup de massue, en plein sur le crne. Le malheureux tomba tout d'une pice et perdit connaissance avant d'avoir pu jeter un cri. Tranquille lui enleva sa giberne pleine de cartouches, la passa son cou, saisit le fusil de factionnaire, et s'lana hors du caveau. La porte de sortie donnait sur la salle dner du corps-de-garde. Il ne fallait pas songer s'en aller par-l. Et pourtant il n'y avait pas de temps perdre, au mme instant on l'apercevait de la salle. Il avisa une fentre, reconnut d'un coup d'oeil qu'elle n'tait point garnie de barreaux de fer, l'enfona d'un coup de pied, et, au milieu des clats de verre et des dbris de toutes sortes, qui volaient autour de lui, au bruit des clameurs forcenes des soldats, il sauta dans la rue. D'abord il courut quelques pas droit devant lui, puis s'orienta, pris ses longues jambes son cou et s'lana du ct de la campagne. Une dizaine de soldats s'taient jets sa poursuite sans avoir eu le temps de prendre leurs armes, esprant le devancer la course. Mais les pauvres diables ne savaient point qu'ils avaient affaire au plus agile coureur des bois qui ait chass l'orignal de nos forts. A chaque bond qu'il faisait, Tranquille gagnait un pas sur ses poursuivants. Enfin il atteignit l'extrmit de la ville, sauta dans les champs o il secoua joyeusement la tte en aspirant l'air libre. Ses bondissements taient joyeux et puissants comme ceux d'un fauve qui a rompu les barreaux de sa cage et dvore l'espace qui le spare de la libert. Lasss bientt de leur inutile poursuite, les soldats s'arrtrent, et ahuris, le virent grimper au haut du coteau Sainte-Marguerite et s'enfoncer dans la fort. Maintenant il faut nous reporter au jour prcdent, aussitt aprs la bataille. Comme ils s'enfuyaient tous deux en remontant le versant du coteau, Alice remarqua plusieurs fois que son mari chancelait. --Es-tu bless, dis-moi? lui demanda-t-elle plusieurs reprises. Mais lui, qui tenait sa main crispe autour du bras de la jeune femme, fuyait toujours, tout en la maintenant son ct pour l'empcher de le regarder en face. --Non, non! disait-il avec nergie. Ce fut ainsi qu'ils gagnrent le bois o ils s'enfoncrent en courant toujours. Ils firent plusieurs arpents, sans s'arrter une minute. Mais peu peu Marc semblait perdre de sa vigueur. Plus incertain son pas se ralentissait. Alice sentit enfin que les doigts qui retenaient se desserraient brusquement, et s'aperut qu'il allait tomber. Elle voulut le retenir; mais Evrard ploya sur ses jambes sans force, et s'abattit lourdement sur le sol en entranant sa femme avec lui. --Mon Dieu! Marc, qu'as-tu donc? s'cria-t-elle. En le regardant, elle jeta un cri de terreur et appuya ses doigts ferms sur la poitrine du jeune homme, d'o s'chappait un flot de sang. L'pe du capitaine Evil avait perc le sein d'Evrard en pntrant dans le poumon droit. --Il va mourir mon Dieu! fit-elle avec un cri de dsespoir qui retentit sous le dme des grands arbres--Marc! je t'en prie, rponds-moi! criait-elle affole. Tout ce sang... Sa vie qui s'en va, Seigneur Dieu! A l'aide! Au secours!... Mais ses clameurs se perdaient sous les bois et l'cho dsesprant rpondait seul sa voix. Aprs une faiblesse de quelques minutes, Marc un peu soulag par l'hmorragie et ranim par les accents dchirants d'Alice, ouvrit des yeux hagards. En reprenant peu peu ses sens, il arrta ses regards sur sa femme avec un sentiment indicible d'angoisse. Elle dvorais ses gestes et aspirait chacun de ses soupirs. --Oh! ne meurs pas, je t'en prie, Marc! Sauvez-le, mon Dieu! Tuez-moi, mais qu'il vive lui, Seigneur! --Alice, soupira le bless, je t'en prie... ne te dsespre pas ainsi!... Tche plutt... d'arrter mon sang... L'effort qu'il faisait pour parler produisait un affreux gargouillement aux lvres de la blessure, ou la crpitation du sang chass par l'expiration rendait de sinistres plaintes. --Mais, comment l'arrter ce sang? Marc, dis-moi comment!... --Du linge... plusieurs plis... bander la poitrine. Sa voix faiblissait, faiblissait. De ses mains ensanglantes, Alice arracha plutt qu'elle n'ouvrit le gilet qui couvrait sa poitrine, et dchira sa chemise en lambeaux qu'elle replia plusieurs fois. Quand elle jugea que la compresse tait assez paisse, elle l'appuya sur la blessure. Tout en l'y maintenant de sa main gauche, elle dfit de la droite sa ceinture que retenait l'pe, la remonta sous les bras, en ramena les extrmits sur la poitrine o elle les rejoignit, passa dans la boucle d'argent l'autre bout de le ceinture qu'elle serra fortement en l'arrtant ensuite avec soin. Le bless avait ferm les yeux. Petit petit, sa respiration redevint plus rgulire et plus forte, et le sang vint colorer un peu ses joues plies. Agenouille prs de son mari, ses maintes jointes pour une muette prire, anxieusement penche sur le corps inerte du bless, Alice restait plonge dans une stupeur profonde. Les bruits du combat avaient cess. L'on n'entendait plus au loin que les derniers roulement des tambours battant la retraite glorieuse des vainqueurs. Au-dessus des deux infortuns les feuillages naissants frmissaient gaiement sous un joyeux rayon de soleil qui, sortant tout coup des nues pluvieuses du matin, venait rchauffer les bourgeons nouvellement clos et refroidis par l'orage de la nuit. Effrays quelque temps par le fracas de la bataille, les oiseaux reprenaient, maintenant leur amoureux babil et se poursuivant sur la cime odorifrante des arbres. C'tait le printemps qui chantait la renaissance de l'anne, le joyeux murmure de la vie ct du rle de la mort. Impassible dans son irrsistible vitalit, la nature continuait le travail fcond de son incessante reproduction. Une heure ou deux, peut-tre plus encore, s'coulrent sans que Marc donnt d'autre signe de vie qu'une respiration faible et parfois embarrasse Toujours agenouille prs de lui, Alice restait immobile comme une froide statue veillant sur un tombeau. Le soleil allait disparatre derrire les arbres, lorsque le bless s'agita faiblement. Alice se pencha sur lui en piant avec avidit ce premier indice de retour la vie. --Que veux-tu, Marc? fit-elle en appuyant avec passion ses lvres froides sur la bouche brlante de son mari. Rponds-moi, mon ami. L'ardent contact de cette bouche glace sur ses lvres fivreuses acheva de tirer le jeune homme de son vanouissement. --...De l'eau, j'ai soif... je brle, fit-il en ramenant sa main sur sa poitrine. Alice jeta autour d'elle un regard dsespr. --Attends un peu, mon ami, je m'en vais tcher d'en trouver, rpondit-elle en dardant un long regard vers le ciel. Elle se mit en qute, furetant les buissons, scrutant les rochers pour y dcouvrir un mince filet d'eau. Mais aprs une battue d'une demi-heure, elle s'en revenait la mort dans l'me et sans avoir pu trouver une goutte d'eau, lorsqu'elle avisa un mchant cassot d'corce qui avait t jet sur le bord d'un sentier par quelque passant. Tremblant de peur de voir sa dernire esprance due, elle s'approcha et sentit son coeur palpiter d'une joie immense en apercevant quelques gouttes d'eau, deux trois gorges peine, au fond du cassot. Elle s'empara de ce vase primitif, bien plus prcieux pour elle en ce moment que s'il et t d'or pur, et marchant avec une extrme prcaution, de crainte de perdre une seule gutte du prcieux liquide, elle s'approcha de l'endroit o gisait Evrard. Il avait les yeux ouverts. Au bruit des pas d'Alice il se dressa mme demi sur son sant. --Ah! c'est toi!... fit-il avec un grand soupir de satisfaction. Tu as t bien longtemps... --Mon ami, rpondit-elle avec un sanglot dans la voix, si tu savais combien il m'a fallu chercher! Encore n'ai-je pu trouver que ceci. --Je suis un affreux goste.. c'est vrai. Mais je souffrais tant de la soif... vois-tu... j'ai comme du feu... l-dedans!... Cette eau, donne, oh! donne-la moi! Elle approcha le cassot des lvres du bless, de manire qu'il n'en perdit pas une goutte. En deux traits avides il but tout. --Que c'est bon! soupira-t-il, Dieu que c'est bon! Merci, ma bonne Alice! Elle se baissa vers lui, et tout en cherchant sa bouche pour y appuyer un baiser, elle murmura: --Ces quelques gouttes d'eau me donnent en ce moment la plus grande joie de ma vie! --Quelle heure peut-il tre, maintenant? demanda Marc aprs quelques instants de silence. --Le soleil doit tre sous l'horizon; puisque que la fort commence s'assombrir. --Il faut pourtant... continuer notre route... avant que la nuit... soit tout fait venue. --Continuer! Mais o aller, mon ami? --O aller?... Rejoindre les ntres... Nous en rencontrerons certainement... dans quelque endroit de la fort. --Mais quelle distance, mon Dieu! coute, Marc. La ville n'est pas bien loin d'ici, j'en reconnatrai facilement le chemin et pourrai m'y rendre en assez peu de temps. J'y trouverai bien quelque me charitable qui consente venir te porter secours. Veux-tu que j'y aille? --Toi! s'cria Marc en se redressant. Et Evil?... --C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai! dit-elle en fondant en larmes. Ah! qu'avons-nous fait Dieu? --Alice! Alice, tes cris me dchirent le coeur! du courage, je t'en prie... coute! quel est ce bruit?... Ils tendirent tous deux l'oreille. Des coups sourds et multiplis retentissaient au loin et arrivaient jusqu' eux en roulant sous le dme du bois. --Ce sont des coups de hache, remarqua Evrard. Allons de ce ct. Quelques-uns des ntres qui abattent un arbre... pour un feu de bivouac. Allons, la grce de dieu... tournons le dos la ville qui abrite notre ennemi. Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent, et il retomba sur la terre. --Arrte, Marc! tu vas te tuer! lui dit Alice en s'efforant de le retenir. --Donne-moi ma gourde d'eau-de-vie! demanda-t-il. --Mais si tue en bois, tu vas peut-tre te faire un mal affreux? --Donne! Elle obit, dboucha la gourde et la lui appliqua sur les lvres. Il but prement cinq ou six gorges. Mais ses doigts se crispaient sur sa poitrine. Il aurait aval du plomb fondu que la sensation n'et pas t plus atroce. Il vita de parler de peur de laisser chapper des cris de douleur, et resta quelque temps immobile. Enfin, aprs plusieurs minutes de silence, il id sa femme. --Bois-en toi-mme un peu pour te donner des forces... Tu n'as rien pris, depuis le matin! Quand elle eut aval une gorge: --Donne-moi la main, lui dit-il. Lui, s'en aidant, se mit, lentement, bien lentement, sur son sant, puis genoux, et puis enfin, aprs un suprme effort, debout sur ses jambes qui ployaient sous lui. --Bon! fit-il. Ton bras prsent. Il s'y accrocha, et, tout en essayant son premier pas: --Je n'aurais jamais cru, pensa-t-il, qu'on put souffrir autant sans mourir. Ils s'en allaient ainsi, lui s'appuyant sur elle et trbuchant comme un enfant qui fait ses premiers pas; elle se retenant aux arbres, aux moindres branches pour s'empcher de tomber. Ils n'avaient pas fait un arpent, qu'il lui dit, sa voix tremblait: --Arrtons un instant, mais rien qu'un instant. Il lui passait comme un nuage de sang devant les yeux. --Mon Dieu! pensa-t-il, pas maintenant, je vous en supplie!... Encore une heure de vie, Seigneur, que je puisse remettre ma femme entre des mains amies! C'est si peu pour vous qu'une heure de plus l'une de vos cratures, et c'est tant pour moi! Il fit appel tout ce que son pauvre corps bris renfermait encore d'nergie, et continua d'avancer. Ils se tranrent assez longtemps ainsi, lui se heurtant les pieds contre les pierres et les racines, glissant sur la mousse et sur la terre humide, mais ne tombant jamais cependant grce aux efforts surhumains d'Alice. Combien de temps marchrent-ils de la sorte? c'est ce qu'ils n'auraient pu dire. Mais eussent-ils vcu cent ans, sous les conditions ordinaires de la vie, qu'un sicle ne leur et pas sembl plus long que ces heures, que ces minutes, peut-tre, dont chaque seconde grenait sur eux des tortures indicibles. Lui, se sentir expirer chaque pas, et penser Qu'elle allait bientt rester seule, perdue en ce grand bois morne! Elle, de voir s'en aller mourant et se dire qu'elle allait lui survivre! Et tant de souffrance, et tant d'horreur, le lendemain du jour nuptial.. --J'ai pch contre vos lois, et vous m'en punissez, mon Dieu! soupirait Alice, en touffant des sanglots qui lui tenaillaient la gorge. --Je suis maudit! pensait Evrard. Firent-ils beaucoup de chemin? On ne le saurait croire. Car, voyez-vous, les pauvres enfants ne pouvaient aller bien vite! Cependant les bruits qu'ils avaient entendus devenaient de plus en plus distincts. Ils finirent mme par apercevoir des lueurs entre les arbres. Ils s'arrtrent. On allait, on revenait autour de plusieurs feux. Il devait y avoir l beaucoup de gens. Un bruissement confus de voix nombreuses se faisait entendre distance. --Allons, allons! dit Evrard avec impatience--J'ai cru que j'allais tomber, songea-t-il, et si je tombais, ce serait fini!--Du courage, ma bonne Alice, du courage... dans quelques instants... nous seront sauvs! S'appuyant tous les deux, maintenant, l'un sur l'autre,--car elle aussi se sentait dfaillir,--ils reprirent ce nouveau et long chemin du Calvaire. La nuit s'paississait de plus en plus, et c'est peine s'ils pouvaient y voir leurs pieds. Aussi une racine, moiti sortie de terre, s'tant rencontre sous ses pas, Marc s'y embarrassa le pieds et s'abattit lourdement sur le sol. Alice jeta un cri de dsespoir et de ses deux bras enserra le corps de son mari pour l'aider se relever. Mais il restait tendu par terre comme une passe inerte. De plus elle sentit qu'un sang chaud lui coulait sur les mains. L'appareil s'tait dplac dans la chute et la blessure venait de se rouvrir. Heureusement qu'ils n'taient plus qu' trente pas d'une espce de clairire o l'arme amricaine s'tait arrte. Alice courut perdue jusque-l et demanda de l'aide. mus par ses cris dchirants quelques soldats la suivirent. Ils emportrent le bless tout fait insensible et le dposrent auprs d'un feu, la tte contre un tronc d'arbre. --Un chirurgien, pour l'amour de Dieu! cria la jeune femme en montrant son mari, trouvez un chirurgien! Et bout de forces, elle tomba vanouie prs du bless. Quand elle reprit connaissance, il tait tout fait nuit. Devant elle, clair par le feu qui flambait en ptillant quelques pas, se tenait le chirurgien. Celui-ci comprit cette muette mais loquente interrogation. --Ne le drangez pas, il dort, dit-il la jeune femme. J'ai pans sa blessure avec soin. L'hmorragie est arrte. --Y a-t-il du danger. --Aucun... pour le moment, Madame --Sa blessure est elle grave? --Je vous avouerai, rpondit le docteur en hsitant qu'elle est srieuse. --Oh! dites-moi, Monsieur, dites-moi franchement, la croyez-vous mortelle? --Il m'est impossible de rpondre cette question avant d'avoir examin la plaie au grand jour. Alice vit bien qu'elle n'obtiendrait pas une rponse plus positive et tourna vers son mari des yeux pleins de larmes. --Mais, vous-mme, Madame, reprit le mdecin, vous tes bien faible en ce moment. Elle haussa les paules avec indiffrence. Ce geste disait: --Eh! Que m'importe lorsque celui que j'aime se meurt sous mes yeux. --Avez-vous mang quelque chose, depuis le matin, Madame? Alice ne rpondit pas. --Je m'en doutais, pensa le chirurgien.--Tenez, Madame, prenez ce morceau de pain. C'est tout ce qui reste ici en fait de vivres. Plus prvoyant que nos gens qui comptaient dner aux Trois-Rivires, j'avais emport quelques provisions pour nos blesss. --Mais vous-mme, Monsieur, n'avez-vous pas faim? --Non, je viens de manger, il n'y a qu'un instant, repartit le docteur qui n'hsitait pas faire un mensonge. C'tait son repas qu'il donnait. --La beaut, la jeunesse, la distinction, l'infortune de cette femme dlicate le touchait profondment. --Dans ce cas, Monsieur, reprit Alice, j'accepte, mais pour lui! Moi, je n'ai pas faim. --C'est de faiblesse que vous vous tes vanouie, Madame. Vous ferez bien de manger un peu. Si vous voulez tre en tat de veiller sur votre mari, il faut que vous vous donniez un peu de force. Du reste, dans l'tat o il se trouve, mieux vaut qu'il ne mange rien maintenant. Alice secoua ngativement la tte et enfouit le morceau de pain dans la poche du justaucorps de Marc. --Croyez-m'en, Madame reprit le docteur, tout ce dont il a besoin prsent, c'est de boire de temps autre. Vous lui donnerez de l'eau quand il en demandera, mais peu la fois. En voici, prs de vous, dans ce vase; je l'ai puise pour vous. Elle est bien trouble, l'eau de ce marais; mais c'est tout ce que nous en avons, et bien heureux sommes-nous encore de n'en tre pas compltement dpourvus. Mais encore une fois, vous ne pouvez passer la nuit de la sorte. Prenez au moins quelques gouttes d'eau-de-vie avec de l'eau, j'en ai ici, dans cette gourde. Oui, n'est-ce pas? Elle but ce que lui prsenta le docteur, le remercia du regard, et, tombant dans une rverie morne, se remit contempler le bless toujours assoupi. Le chirurgien vit qu'on n'avait plus besoin de lui et s'loigna. Longtemps Alice demeura dans l'impossibilit de la contemplation, grenant dans son coeur meurtri le long rosaire de ses penses douloureuses. Enfin Marc ouvrit les yeux et les promena autour de lui avec garement. Comme c'tait la premire fois qu'il reprenait connaissance depuis sa chute, il ne comprenait rien la scne trange qui s'offrait brusquement ses regards. A perte de vue, dans un vaste bas-fond, s'tendaient des groupes d'hommes couchs ple-mle auprs d'une centaine de feux, et l, quelques sentinelles postes autour du camp, erraient lentement, comme autant de fantmes, dans le silance et l'ombre. Puissamment clairs d'en bas les milles arceaux de la cime des arbres saillissaient vivement sur le ciel sombre, tandis que, travers le feuillage clair, tremblotaient quelques toiles que semblaient frissonner sous la fracheur de la nuit. Gmissant dans le feuillage touffu de quelques vieux pins qui se dressaient tout ct du marcage, le vent produisait ce bruit mlancolique qui rappelle la plainte des flots mourants sur une grve. Quelques oiseaux de proie que flairaient la mort, dominaient de temps en temps cette plainte solennelle et continue, en se jetant l'un l'autre de sinistre croassements, tandis qu'un hibou, irrit de l'clat de tous ces feux, poussait dans l'espace des miaulements rauques et lugubres. Marc frissonna, regarda Alice, se souvint et comprit. Il soupira et ferma les yeux devant cette scne d'une mlancolie poignante. --Qu'as-tu donc, mon ami, lui demanda sa femme, souffres tu? Veux-tu quelque chose? --J'ai soif. Alice lui souleva la tte et lui prsenta de l'eau. Il en fut quelques gorges, resta quelques instants immobiles, et puis alla chercher la main froide d'Alice qu'il pressa doucement dans sa main brlante, tandis que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissaient de chaque ct de son visage. --Oh! je t'en supplie, Marc, balbutia la jeune femme, et avalant un sanglot, ne pleure pas ainsi, cela te fait trop de mal! --Pauvre malheureuse enfant, murmura-t-il, tant de souffrances immrites... cause de moi! Rien ne m'ayant jamais russi... n'aurais-je pas d me douter... que je te serais fatal! --Ne dis pas cela, Marc! Non, vois-tu, c'est moi qui suis abandonne de Dieu pour avoir dlaiss mon pre... Et l'infortune crature sentent la main de fer du malheur tordre plus violemment ses entrailles elle clata en sanglots et laissa tomber sa tte dfaillante sur l'paule de Marc. Ils pleurrent ainsi longtemps, bien longtemps. Ce fut une horrible et interminable nuit. Enfin la soleil se leva et ses rayons vinrent clairer les fugitifs veills dj par les premires lueurs du jour. Souills de poudre et de boue, quelques-uns de sang, leurs vtements dchirs, la figure plie par l'insomnie et la faim, ces misrables soldats rappelaient en ce moment les _Gueux des bois_, paysans arms qui, la fin du seizime sicle, guerroyaient en partisans pour l'indpendance des Provinces-Unies. Aussitt que le jour fut assez grand, tout le camp s'branla pour se mettre ne marche, ceux du moins qui le pouvaient. Quant aux blesss, ils ne furent pas longtemps s'apercevoir qu'on ne s'occupait point d'eux. En vain, les chirurgiens et les officiers couraient-ils de groupe en groupe en suppliant ceux qui taient valides de ne pas abandonner ainsi leurs malheureux compagnons d'armes, on leur tournait le dos sans les couter, chacun ne songeant plus qu' soi. L'extrme misre, la terreur des foules affoles produisent de ces spectacles d'gosme hideux qui ravalent l'homme au dessous de la brute. CHAPITRE DIX-NEUVIME Ce n'tait plus une retraite, c'tait une fuite, une vritable panique. A mesure que cette foule indiscipline s'engouffrait sans ordre sous les bois, les lamentations croissantes s'levaient derrire elle. Vainement les misrables dlaisss tendaient vers leurs frres des mains suppliantes, en vain ceux que en avaient encore la force se tranaient-ils aux genoux de leurs amis, ceux-ci les cartaient du pied et passaient. Alors s'leva de la clairire un effroyable concert de maldictions et de hurlements dsesprs. Marc et Alice que la faiblesse et la douleur avaient jets, vers le matin, dans un assoupissement lthargique, furent tirs de leur sommeil par ces cris de dsespoir qui montaient vers le ciel comme des imprcations de damns. Ils comprirent d'un coup d'oeil la signification terrible de cette scne de dsolation. Ils en ressentirent tous deux un poignant serrement de coeur, Marc de terreur pour Alice, elle d'effarement pour lui. --Au nom de mon amour pour toi, je t'en supplie, s'cria Marc, suis-les, va-t-en! Laisse-moi mourir ici, mes derniers moments seront plus doux! Elle laissa tomber sur lui un regard ineffable de reproche et de tendresse. Alors il se tut. Mais elle se sentit illumine d'une inspiration subite, et, avisant quelques soldats qui passaient prs d'eux, elle se leva, prit une bourse pleine d'or qu'elle avait emporte la veille en cas de ncessit, et la leur montra en leur faisant signe d'emporter son mari. Ceux-l s'arrtrent, se consultrent un instant et finirent par accepter. --Il est sauv, merci, mon Dieu! s'cria-t-elle. Les soldats firent une espce de civire l'aide de quelques grosses branches qu'on avait coupes la veille pour les feux de la nuit. Ils y dposrent le bless et se htrent de suivre leurs compagnons dont les derniers disparaissaient dans les ddales de la fort. A son tour, en passant au milieu des infortuns qu'on abandonnait dans la clairire, Alice dut rester sourde leurs supplications. A peine le brancard pouvait-il supporter son mari; d'ailleurs ceux qui le portaient montraient bien par leur attitude qu'ils n'taient gure disposs accepter un surcrot de charge. Ils passrent donc et s'en allrent en fermant l'oreille ces pitoyables lamentations que se mouraient peu peu dans l'loignement. Ainsi Dante et Batrice en quittant les enfers, entendaient le bruissement confus de la voix des damns au fond de la spirale maudite. Alice, la courageuse enfant, tantt ct de son mari, tantt la suite du convoi, selon que le lui commandait la largeur du sentier, allait d'un pas fbrile rconfortant Evrard d'une parole amie, et encourageant les porteurs d'un regard reconnaissant. Pourtant la malheureuse enfant, jeun depuis bientt deux jours, ne se soutenait plus qu' force d'nergie et d'hrosme. Outre les tiraillements douloureux d'un estomac irrit par une dite aussi prolonge, une dpression gnrale commenait paralyser ses mouvements qui devenaient automatiques. Par moments il lui passait dans tous les membres des frissons de dfaillance, et sa vue s'obscursissait. Alors, pour dompter ces symptmes menaants de syncope, elle se raidissait contre ces affaissements, se rapprochait de Marc et serrait sa main dans la sienne. Le contact de cette main chrie la ranimait, et la seule pense que si elle venait s'vanouir, ceux qui portaient son mari les abandonneraient peut-tre, achevait de lui rendre une partie de ses forces. Elle allait donc toujours, toujours dans la fort sans fin, sans jamais s'arrter. Et pourtant encore, sa chaussure lacre dj par les longues marches de la veille travers les bois, laissait presque nus ses petits pieds que meurtrissaient les pierres et les racines, et qui saignaient chaque pas. Inquitude cruelle, atroce tourment de l'me la vue de son mari bless grivement, mortellement peut-tre, souffrance physique presque surhumaine pour un tre aussi dlicat, telle tait la voie horriblement douloureuse o la jeune pouse se trouvait pousse par une force fatale, ds le lendemain de ce jour attendu par elle avec tant d'impatience et entrevu si rayonnant de jouissances mystrieuses dans un pass si rapproch. Il y avait une couple d'heures qu'ils allaient de la sorte, lorsque les porteurs s'arrtrent en prtant l'oreille te en se consultant d'un air inquiet. Le bruit des pas et de la voix de ceux qui s'en allaient devant eux, avait peu peu diminu et fini mme par s'teindre tout fait. Aucun accent humain ne retentissait plus dans la solitude, et nul autre bruit ne s'y faisait entendre que le frmissement des branches et des feuilles naissantes ou quelques cris d'oiseaux. Ces hommes se parlrent un instant voix basse et se rapprochrent d'Alice. Ils avaient un air si menaant qu'elle en frmit par tout ses membres en flairant quelque nouvelle infortune. --Avant d'aller plus loin, dit le plus hardi des quatre, nous voulons tre bien srs que nos fatigues ne resteront pas sans rcompense. Donnez-nous l'or que vous nous avez montr. Ces paroles taient dites en anglais et Marc fut seul les comprendre. --Que veulent-ils donc? lui demanda sa femme. --L'or que tu leur as fait voir. Est-il prudent de le leur donner maintenant? --Oui, plus prudent que de vouloir discuter avec eux en un pareil moment, rpondit Alice en tendant la bourse celui qui la lui demandait. Seulement dis-leur, Marc, qu'ils en auront trois et quatre fois plus, s'ils te rendent en quelque endroit habit. Evrard achevait peine de traduire ces paroles, que celui des porteurs, qui parlait au nom des autres, lui rpondit en branlant la tte: --Vous nous offririez chacun une fortune, que nous ne l'accepterions pas. Nous avons perdu nos compagnons de vue, nous mourons de fatigue et de faim, et nous somme menacs de tomber entre les mains de quelque parti d'ennemis lanc sans doute notre poursuite. Non, non, notre vie vaut encore mieux que tout votre or, et nous allons nous hter de rejoindre nos camarades, pendant q'il en est temps encore. Ce que vous nous avez donn n'est que le juste prix que nous mritons cent fais pour vous avoir mens jusqu'ici. Tchez de vous tirer d'affaire. Misrables! s'cria Marc en se soulevant avec un geste de menace. Mais eux, sachant bien qu'ils n'en avaient rien craindre, lui tournrent tranquillement le dos et s'enfoncrent grands pas dans le bois. Le bless retomba sur le brancard avec un gmissement de dsespoir. Alice leva les mains vers le ciel, tourna sur elle-mme et vint tomber sans connaissance ct de son mari. --O dieu! s'cria Marc, puisque tu veux notre mort, pourquoi donc prolonger autant notre agonie! Si tu es jaloux du seul jour de bonheur que nous ayons got, que n'en finis-tu donc d'un seul coup? Trve ces tortures sans nom et fais-nous mourir! Le dlire le prenait. --Mourir... rpta-t-il, quand nous sommes tous deux si jeunes! quant l'amour nous gardait encore tant de jouissances! Non, nous ne mourrons pas! Je veux vivre, moi, et je veux qu'elle vive aussi. Allons, plus de ces faiblesses indignes d'un homme te voyons sortir de ce bois maudit. Si la mort est ici, l-bas est le salut; allons l'y chercher. Il s'assit. Sa blessure lui fit un mal atroce, mais il en vainquit la douleur et se trana auprs de sa femme vanouie. --Alice, rveille-toi, fit-il en la pressant dans ses bras. N'entends-tu pas ma voix? Allons, il faut se lever et partir... Mais ne sens-tu donc plus le feu de mes baisers! Il l'embrassait avec transport; mais la jeune femme restait froide ses caresses et ne donnait aucun signe de vie. Soudain il s'arrta, en apercevant sa gourde dont Alice avait voulu se charger pour l'en dbarrasses. L'ide lui vint de verser de l'eau-de-vie sur les lvres de la jeune femme. Quelques gouttes ayant pntr, entre les lvres, et les dents, jusque dans la gorge d'Alice, l'action irritante de l'eau-de-vie la fit tousser et finit par la tirer de son vanouissement. Mais avec la vie lui revint aussi la mmoire, et en se rappelant toute l'horreur de la position, elle s'cria avec dsespoir: --C'est donc vrai qu'ils sont partis! --En! qu'importe! Nous pouvons nous passer d'eux, je pense. Le chemin n'est-il pas battu devant nous? Alice fut effraye de l'animation fivreuse que trahissait la voix de Marc. Elle se leva et le regarda. Il avait la figure empourpre par la fivre. --Je t'en prie, dit-elle, calme-toi, tu vas te faire mal! --Me calmer! repartit Evrard avec un rire nerveux. L'occasion est bien choisie!... Tu te trouves donc bien, ici, toi, que tu veuilles y rester? --Mais, que veux-tu donc que nous fassions, Marc?... --Nous en aller, pardieu! coute... Tu ne m'en crois pas la force... Mais c'est que je suis bien mieux, moi... Ma faiblesse d'hier et de la nuit passe... ne venait que de la perte rcente de mon sang... Ma blessure, bah! je sens bien maintenant... qu'elle n'a rien de srieux... (Il tait hors d'haleine en profrant ces mots.) Elle ne me fait plus mal... Tines, nous allons boire chacun... la moiti de ce qui reste encore de cette eau-de-vie. Cela nous donnera des forces... et nous nous mettrons en marche... Si nous avions seulement quelque chose manger... ajoute-t-il en _apart_. --Aurais-tu faim? lui demanda-t-elle --Mais, il me semble que je... mangerais bien une bouche, reprit-il avec anxit. --Regarde dans la poche droite de ton justaucorps. Il en tira le morceau de pain qu'elle y avait mis la veille. --D'o ceci vient-il donc? demanda-t-il. --Le docteur m'en a donn deux tranches. J'en ai mang une et je t'ai gard l'autre. Marc la regarda fixement et vit qu'elle rougissait. --Ce n'est pas vrai ce que tu dis l, tu as tout gard pour moi! --Je t'assure... balbutia-t-elle en rougissant de plus en plus. Il lui enserra la taille de son bras, l'assit prs de lui, et l'embrassa sur le front. --Tu es un ange! dit-il, dans ce baiser empreint d'autant de respect que de tendresse. Il cassa ce pain durci, et puis en offrit la moiti sa compagne en lui disant: --Si tu n'acceptes pas, jamais ce morceau que je tiens ne touchera mes lvres. Elle comprit qu'il serait inutile de lui rsister. Quand il la vit porter le pain sa bouche, il entama le sien. --Tiens, dit-il en lui prsentant la gourde, bois un peu, cela te donnera des forces. Quand elle en eut pris quelques gouttes il saisit la gourde et but rapidement son tour. Pas un muscle de sa figure ne trahit l'embrasement qui dvora soudain sa poitrine. Seulement il lui sembla qu'il allait mourir. Alice le regardait plir avec effroi. Il lui sourit, laissa tomber la gourde vide, et ds qu'il put parler: --Cela me fait du bien, murmura-t-il. J'en suis tout ragaillardi... Donne-moi la main... Tout l'heure je serai plus fort,... quand l'effet se fera sentir. Aprs un immense effort il se trouva debout. Il lui parut que les arbres dansaient autour de lui et que le sol se drobait sous ses pieds. Alice le sentit chanceler et le retint dans ses bras. Mais il finit par se remettre. Il se cramponnait la vie avec toute l'nergie du dsespoir. --Marchons! dit-il. Momentanment stimuls par ces quelques bouches de pain et le peu d'eau-de-vie qu'ils venaient de prendre, ils se mirent tous deux en marche. C'tait piti que de les voir, appuys l'un sur l'autre, marchant petits pas, le corps flchissant sur leurs jambes tremblantes, tels que deux vieillards qui essaient leurs derniers pas avant de se coucher dans la tombe. Les efforts inous qu'ils faisaient pour marcher leur paralysaient la voix, et ils haletaient tous deux chacun coutant avec effroi la respiration pnible de l'autre. Ils s'en allaient donc, la tte basse, les yeux rivs par terre pour viter le moindre obstacle qui pouvait embarrasser leurs pieds, se tranant, machinalement pousss par l'instinct confus de la conservation, n'ayant plus de forces que ce qu'il leur en fallait pour s'empcher de choir, lorsque Marc entendit un bruit de pas devant lui et releva la tte. --Encore lui! toujours lui! s'cria-t-il avec emportement. La premire pense d'Alice fut que le dlire le reprenait avec plus de violence, mais peine eut-elle lev les yeux qu'elle jeta aussi un cri de terreur. Evil, l'homme fatal, tait l, dix pas devant eux. A ct de lui se tenait un inconnu. --Puisque l'enfer t'a pouss jusqu'ici, cria Evrard, nous allons du moins mourir ensemble! Et avec une force dont on ne l'eut pas cru capable, il dgagera son bras de sous celui d'Alice, qui le retenait, tira son pe qu'il n'avait point voulu quitter, et marcha sur Evil. Alice, comme ptrifie par la terreur, resta l'endroit o elle s'tait arrte, sans voix, sans force et sans volont. Evil et Gauthier se trouvaient sur le bord d'un rocher coup perpendiculairement derrire eux et dominant d'une trentaine de pieds un ruisseau qui coulait en bas sur un lit de cailloux. En voyant monter vers lui ce mourant arm d'une pe qu'il pouvait peine tenir, Evil eut un sourire d'infernal contentement. Il fit signe Gauthier qui venait d'armer son mousquet, de dposer son arme, et, attendit sans bouger, avec le rire satanique de la vengeance aux lvres, ce spectre vivant qui se tranait vers lui. --Attends..., balbutiait Evrard en approchant, il me reste encore... assez de force pour te tuer! Le bras tendu, l'p au poing il arriva enfin prs d'Evil. --O mon Dieu! dit Evrard, donnez-m'en la force! Evil bondit sur Marc, lui arracha son pe qu'il jeta loin d'eux, saisit Evrard par les poignets et la gorge, et tranant le malheureux jusqu'au bord du rocher: --Tu as tort d'invoquer Dieu en ce moment! lui dit-il. L'esprit de la vengeance est Satan, et c'est mon Dieu, moi. Vois-tu comme il ta jet sans dfense dans mes mains vengeresses! Tu m'as vaincu d'abord, et pourtant je vais rester le dernier sur la brche. Mais avant que de pitiner sur ton cadavre, je veux, l, sous tes regards mourants, que le feu infernal de la jalousie te ronge aussi le coeur. Avant que tu rendes au diable ton me maudite, ta femme, entends-tu, ta femme sera la mienne, ici, sous tes yeux. Dans un dernier effort, Evrard se dbattit pour chapper l'treinte de son ennemi. Mais Evil le souleva de terre et le poussa dans le vide. L'infortun jeta un cri touff, et s'en alla tomber au fond du ravin. --Maintenant, la belle enfant, dit l'officier, d'une voix horrible, nous deux! Et il descendit vers elle. Le cri d'horreur que poussa la misrable femme ne saurait tre rendu par aucun mot. Il n'avait plus rien d'humain, et retentit au loin dans la solitude, appel dchirant, pouvantable. --Au secours, mon Dieu! au secours! criait-elle en courant pour chapper l'infme. Lui, tout en la poursuivant rpondit avec un ricanement de dmon: --Je m'en moque pas mal de ton Dieu, attends!.... Chacun de ses pas le rapprochait d'Alice. Comme il profrait ce blasphme, il rejoignait la jeune femme, il allait la saisir, quant un bruit de branches casses se fit entendre, tandis qu'une vois rude, bien connue d'Alice, criait vingt pas de l: --Jetez-vous par terre, madame! Elle obit. Avant que Evil stupfait eut pu faire un seul geste, un coup de feu retentit et le capitaine atteint en pleine poitrine roula sur le sol. Gauthier, qui l'observait distance, le vit tomber; saisi de frayeur il se jeta derrire les arbres et disparut en courant. --Sauve-toi si tu veux, je te retrouverai bien, toi! dit Tranquille en sortant du fourr. Se tordant dans les convulsion de l'agonie, Evil labourait la terre des ses ongles, et, dans les transports d'une impuissante fureur, comme un loup enrag frapp d'un coup mortel, il arrachait pleine bouche l'herbe et les racines. --O est monsieur Marc? demanda Tranquille la jeune femme qui se relevait. --L! fit-elle en dsignant le rocher. Elle courut dans cette direction. Avant de s'loigner du capitaine, Tranquille lui broya la tte d'un coup de crosse de fusil. --Que le diable ait ton me! dit le Canadien en essuyant sur des feuilles sches son arme couverte de sang. Et puis il courut la suite d'Alice. Celle-ci, du bas du versant, n'avait pu juger de la prsence et de la profondeur du ravin creus derrire le rocher. Elle accourant en toute hte, autant que le lui permettaient ses forces surexites par l'motion du moment, quant elle se trouva inopinment sur le fate du rocher qui surplombait le ravin. La vue de son mari gisant tout au fond la frappa d'pouvante, et le vertige l'empoigna et la prcipita du haut en bas du rocher. --Maldiction! cria Tranquille qui arriva comme elle tombait. Il avisa quelques crans saillants de la roche et s'en aida pour descendre. Lorsque, tremblant de douleur, il arriva prs de ses matres, il vit immdiatement qu'ils taient perdus. La chute d'Evrard avait dtermin chez lui une lsion intrieure du poumon dj bless; il perdait le sang pleine bouche. Quant la jeune femme, outre les meurtrissures de sa chute, la faiblesse, la misre, le douleur et l'effroi, venaient de la jeter dans une syncope mortelle. A travers le nuage de l'agonie qui voilait demi ses yeux, Marc aperut son fidle serviteur et le reconnut. --Evil? demanda-t-il. --Mort! rpondit Tranquille. Evrard lui serra la main, et lui fit signe de le rapprocher d'Alice tendue quelques pieds de lui. Quand ils furent ct l'un de l'autre, Evrard enlaa de ses bras le corps de sa chre femme et le pressa sur son coeur dans une treinte suprme. Elle tressaillit, ouvrit les yeux et lui sourit; leurs lvres se cherchrent, et leur vie s'exhala dans un dernier baiser. PILOGUE Aprs l'expdition des Trois-Rivires, les restes de la petite arme du gnral Thomas s'tait enfuis Sorel pour y rejoindre le gnral Sullivan. Les troupes du roi s'y tant rendues le 14 juin, les Amricains vacurent Sorel et se retirrent sur Chambly. Mais Burgoyne, qui commandait en second l'arme anglaise, les suivait de prs, et l'arme amricaine dut faire sauter le fort pour retraiter sur Saint-Jean, dont il lui fallut dloger aussi pour se replier successivement sur l'Ile-aux-Noix, sur Crown-Point et enfin sur Ticonderoga; d'o elle tait partie huit mois auparavant et o elle revenait aprs une campagne dont les succs et les dfaites avaient vari suivant les changements des Canadiens![42]. [Note 42: Garneau.] Aprs avoir jet les Amricains hors des frontires, les Anglais lancrent une flottille sur le lac Champlain. De leur ct les Amricains s'empressrent d'armer quelques vaisseaux. Les deux flottilles se rencontrrent pour la premire fois sous l'le de Valcourt, et le capitaine anglais Pringle fut forc de battre en retraite devant Arnold. Mais deux jours plus tard Arnold fut compltement dfait son tour, et les troupes royales restrent dfinitivement matresses du lac Champlain. Ainsi finit la campagne de 1776. L'anne suivante, Burgoyne envahit les provinces rvoltes, o, aprs plusieurs alternatives de victoires et de dfaites, il finit par tre entour par seize mille hommes sur les hauteurs de Saratoga, et oblig d'y mettre bas les armes avec les cinq mille huit cents soldats qu'il commandait, ce qui acheva d'assurer l'indpendance des tats-Unis, que le Congrs avait hautement proclame ds le 7 juin 1776. Un an aprs que les Amricains avaient vacu le Canada, l'on pouvait voir errer dans les rues de Qubec un malheureux, objet de piti pour les uns et de raillerie pour les autres. Vieilli, cass encore plus par le chagrin et les remords que par l'ge, tout le jour ce corps sans me s'en allait par la ville, cherchant et sa raison absente et quelqu'un qu'il ne devait plus revoir. Voyait-il de loin onduler la taille souple de quelque jeune femme, il pressait le pas pour la rejoindre te s'arrtait devant elle en la dvorant d'un regard hbt. Sans doute lui restait-il encore une lueur d'intelligence, mais une seule; car en ne reconnaissant pas celle que, dans son ide fixe, il allait cherchant toujours, il baissait la tte et reprenait sa marche inquite. Ses poursuites incessantes, les yeux hagards qu'il promenait sur elles, effrayaient les femmes qui tachaient de l'viter d'aussi loin qu'elles le voyaient venir. Les gamins, toujours sans piti, s'attroupaient derrire lui en le raillant sur sa folie et le dsordre de se vtements qui tombaient en haillons. Quand il se retournait pour les menacer de sa canne, les pierre commenaient pleuvoir sur lui, tandis que les chiens, excits par ces clameurs, le poursuivaient en aboyant ses talons. Malgr ces hues, ces pierres et ces menaces, le misrable n'en reprenait pas moins chaque jour son pnible plerinage de la veille. Si vous eussiez demand aux passant le nom de cet infortun qui finit, aprs plusieurs annes de souffrances, par achever de rendre l'me dans sa maison dserte, on vous et dit que c'tait Nicholas Cognard qui cherchait sa fille perdue par la coupable ambition d'un pre dnatur. Enfin, voici, en peu de mots, la relation d'un fait qui est le dnouement naturel de notre rcit. Cet vnement, mystrieux et terrible, arriv la Pointe-du-Lac en 1777, frappa tellement la population de l'endroit que l'on en parle encore aujourd'hui. Demandez plutt quelque vieillard de la Pointe-du-Lac, des Trois-Rivires ou des environs, et voici ce qu'il vous racontera, pour l'avoir appris de son pre qui, lui, en avait eu connaissance. Dans la nuit du huit juin 1777, un an jour pour jour aprs l'attaque et la dfaite des Amricains aux Trois-Rivires, le fils an de ce mme Antoine Gauthier, qui avait si bien jou les Bostonnais, revenait d'une maison voisine o il avait pass la veille. C'tait un jeune gars dont le coeur s'veillait l'amour et qui allait chaque soir pousser de gros soupirs auprs de la fille du voisin. Il s'en revenait donc le coeur panoui et chantant plein gosier, selon l'habitude des paysans lorsqu'ils marchent seuls le soir par la campagne, quand il aperut, quelques pas de la maison paternelle un homme qui descendait vers la grve en courant. Intrigu, le jeune homme s'arrta pour pier l'inconnu et le suivit tout en ayant soin de se tenir distance. Arriv sur la grve le personnage mystrieux rejoignit trois autres individus qu'on entrevoyait confusment dans l'ombre et qui devaient l'attendre ou l'avoir prcd de bien prs. Tous les quatre se jetrent aussitt dans une chaloupe et s'loignrent force de rames en gagnant le large. --Encore des voleurs de moutons! murmura le jeune homme. C'est dommage que j'aie t seul; on aurait pu pincer ces gars-l! Il remonta vers son logis tout en prtant une oreille distraite au bruit cadenc des rames, qui se perdait peu peu dans l'loignement. A sa grande surprise, quant il touche le seuil, la porte de la maison de son pre tait entr'ouverte, et il lui sembla entendre un gmissement qui venait de l'intrieur. Alarm, il prta l'oreille, mais n'entendit plus rien. --Bah! je suis fou, pensa-t-il. La pre aura oubli de fermer la porte et je viens de l'entendre ronfler. Il se faisait ces rflexions pour se rassurer quand il entra. Il n'avait point fait trois pas dans les tnbres qu'il mit le pied sur un corps tendu par terre. Il recula de surprise et tressaillit. Et puis il se pencha, tta le corps, reconnut son pre. Horreur! sa main en se promenant sur la tte de celui qui gisait ses pieds, s'enfona dans une blessure profonde qui trouait le crne, et il lui dgoutta des doigts un liquide chaud, pais et cre qui devait tre du sang! Il fut pouvant. --Papa! cria-t-il Rien ne lui rpondit qu'un silence de mort. Saisi des plus sinistres pressentiments, il fit deux pas de ct pour s'approcher d'une table o il tait accoutum de trouver un briquet et de l'amadou pour allumer la chandelle qu'on lui laissait sur la table, quand il sortait le soir. Son pied s'appuya en plein sur une poitrine humaine. C'tait une femme, c'tait sa mre! perdu d'pouvante, il s'lana hors de la maison en jetant des cris de terreur. Il courut chez le plus proche voisin qui tait couch mais qui ne fut pas lent se lever en entendant le vacarme que l'on faisait dans sa porte. Encore moiti endormi il vint ouvrir en grommelant; mais quand il demanda au jeune homme ce qui l'amenait pareille heure, celui-ci, qui avait peine eu la force de lui crier son nom, ne put parvenir lui rpondre. Les dents lui claquaient dans la bouche. L'autre intrigu, comme bien on pense, fit aussitt de la lumire. La figure qui lui apparut dans le cadre de la porte avait une telle expression d'effarement, un pleur telle qu'il en resta lui-mme tout saisi. --Mais, pour l'amour de Dieu! qu'est-ce que tu as donc, Jean, lui demanda-t-il. --Porte ouverte... chez nous, balbutia le jeune homme, pre tendu dans la place... mre aussi... du sang... Regardez... Du sang, il en avait jusqu'au poignet. --Vite, Pierre, Baptiste, levez-vous! cria le matre ses garons. Ceux-ci, qui taient veills dj, se montrrent aussitt. --Allume le fanal, Pierre, dit le matre. L'instant d'aprs ils sortaient tous les quatre. Quand ils pntrrent dans la maison de Gauthier, un spectacle pouvantable s'offrit leurs yeux. A deux pas de l'entre le matre de la maison, Antoine Gauthier, la tte fendue jusqu'aux yeux, gisait dans une mare de sang. Tout ct sa femme tait tendue, le crne ouvert, morte aussi. Au fond de la pice il y avait un autre cadavre, celui du plus jeune fils de Gauthier, garon de douze ans; comme les autres il avait la tte fracasse, de plus son bras gauche tait coup par le milieu et ne tenait plus que par un lambeau de chair. En travers d'une porte qui donnait sur la seconde pice, le cadavre de la fille de la maison barrait le passage. Enfin, au fond de cette chambre, on trouva la servante, robuste paysanne, aussi assassine. Mais celle-ci avait d dfendre sa vie avec acharnement. Une table derrire laquelle elle avait cherch un abri, tait fendue, casse en pices. Quant au corps de la pauvre fille, il tait cribl de coups. Les bras, les paules, la tte, taient coups, hachs, broys affreusement. A la largeur, la profondeur des blessures, on reconnut que le meurtrier s'tait servi d'une hache.--On la retrouva effectivement le lendemain matin, prs du seuil de la porte. Le pre avait d tre assomm le premier, l'improviste, en ouvrant la porte. Quand au jeune garon, il avait t frapp sans doute comme ils accourait appel par les cris de ses parents. Averti du danger il avait d s'avancer le bras gauche instinctivement lev pour parer les coups. La hache en s'abattant lui avait d'abord coup le bras et puis bris la tte. La jeune fille s'tait certainement vanouie avant que de recevoir le coup fatal; elle tait tombe la renverse et la hache de l'assassin avait port en plein visage, fracassant l'os frontal qui tait compltement spar du crne. Pour ce qui est de la servante, le bruit sinistre des coups de hache, les cris et les lamentations des victimes, lui avaient donn le temps de se mettre sur ses gardes. Elle avait lutt de toutes ses forces et il avait fallu plusieurs coups pour l'abattre. Comme il n'y avait pas eu un seul objet enlev, et que, part les dsordres occasionns par la lutte des victimes, il n'y avait rien de drang dans la maison, il tait vident que le vol n'avait pas t le mobile de ce crime pouvantable. La trahison de Gauthier tant bien connue de tous, on estima que les Amricains avaient fait le coup pour se venger. Telle est encore aujourd'hui l'opinion des gens de l'endroit. Cependant, les circonstances mystrieuses de ce crime ne font-elles pas souponner que l'ide d'une vengeance particulire dut plutt inspirer cette effroyable tuerie? Tout en acceptant peut-tre l'aide des Amricains chez lesquels il s'tait rfugi depuis qu'ils avaient laiss le Canada, Tranquille n'avait-il pas voulu venger personnellement la mort de ses matres?... Toujours est-il que jamais ni Clestin ni sa femme ne reparurent ostensiblement dans le pays. JOSEPH MARMETTE Qubec, Octobre 1875. End of Project Gutenberg's La fiance du rebelle, by Joseph Marmette License: Share Alike