Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) MMOIRES DE MARMONTEL PUBLIS AVEC PRFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX TOME PREMIER PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES M DCCC XCI PRFACE I Les Mmoires d'un Pre pour servir l'instruction de ses enfants _ont t, comme le rappelle deux fois l'auteur, rdigs dans ce hameau d'Abloville, dpendant de Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), o il s'tait rfugi en 1792, et o il revint mourir aprs un court passage au Conseil des Anciens. Marmontel a donc retrac, ses souvenirs tout fait au dclin de sa vie, loin de ses notes, s'il en avait pris, spar de ses amis survivants et dpouill de ses pensions et de ses places. Aussi n'est-il pas tonnant qu'il ait commis quelques inexactitudes plus ou moins involontaires dans le rcit de ses premires annes, ou port un jugement prmatur sur les vnements qui avaient boulevers sa paisible existence. La part faite ces dfaillances fort excusables, et des apprciations ncessairement partiales, l'auteur_ _s'est trop complaisamment tendu sur les diverses phases de sa vie pour qu'il y ait lieu de reprendre_ ab ovo _sa biographie, et il suffira d'en rappeler ici les derniers traits. Parti de Paris le 4 avril 1792, avec sa femme, ses trois enfants, une servante et un domestique[1], Marmontel s'arrta d'abord Saint-Germain, prs d'vreux, puis se fixa au hameau d'Abloville, o il acheta une maison de paysan et deux arpents de terre. Il ne semble pas d'ailleurs que, sauf pendant les quelques jours qu'il dut passer Aubevoie pour fuir la maladie contagieuse laquelle avait succomb le prcepteur de ses enfants, il ait t inquit ni dnonc. Bien lui en prit toutefois, suivant Morellet, de n'tre pas rest Paris, car le commissaire qui arrta Florian Sceaux semblait tout dispos lui donner pour compagnon de captivit le secrtaire perptuel de l'Acadmie, dont il n'ignorait ni la fuite ni la rsidence. Confin dans une solitude prudente, Marmontel trouva un apaisement ses alarmes et ses regrets en crivant de_ NOUVEAUX CONTES MORAUX _qui ne valaient pas les premiers, de petits traits de grammaire, de logique, de mtaphysique et de morale, l'usage de ses enfants, et enfin ses_ MMOIRES, _qui, si leur titre ne le disait expressment, ne semblaient pas avoir la mme destination. Le 14 nivse an III (3 janvier 1793), sur le rapport de M.-J. Chnier, et sans qu'il paraisse l'avoir sollicit, il fut compris pour une somme de 3,000 livres dans les encouragements accords par la Convention aux artistes et aux gens de lettres. Mais, lors de la cration de l'Institut, la mme anne, il n'y fut appel qu' titre d'associ non rsidant, pour la section de grammaire. Au mois de germinal an V (avril 1797), Marmontel fut, comme il nous l'apprend lui-mme, convoqu l'assemble lectorale d'Evreux, et nomm reprsentant du dpartement de l'Eure, avec le mandat spcial de rclamer le rtablissement des crmonies catholiques. Fidle cet engagement, il rdigea une_ OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES, _qu'il n'eut pas l'occasion de lire la tribune, mais que ses hritiers imprimrent la suite de ses_ MMOIRES. _Par contre, ils n'ont (pas plus que ses autres diteurs) accord le mme honneur un rapport qui, tous gards, ne mritait point un si injuste oubli. la fin de 1795, l'encombrement des dpts littraires, o s'taient accumules les bibliothques des communauts religieuses supprimes en 1790, des migrs et des condamns, tait devenu tel que le Directoire invita l'Institut lui prsenter ses vues sur les moyens d'y remdier. L'Institut, par l'organe de Langls, rapporteur de la commission, proposait d'accorder la Bibliothque nationale et autres bibliothques de Paris un droit de prlibation, de rpartir le surplus entre les bibliothques des dpartements et des coles centrales, et de liquider la masse norme des livres de thologie et de jurisprudence tombs au rebut, soit par voie d'changes avec l'tranger, soit par des ventes aux enchres. Tandis que Camus faisait passer, le 30 floral, une motion conforme au conseil des Cinq-Cents, Marmontel, en son nom et en celui des deux collgues qui lui avaient t adjoints, Ysabeau et Portalis, prsentait des conclusions toutes diffrentes[2]. Il y insiste avec raison sur la ncessit de distinguer quels livres conviennent une bibliothque plutt qu' une autre, rclame un choix scrupuleux dans les livres mis la disposition des lves des coles centrales, et plaide incidemment la cause des migrs, dont la plupart rclamaient leur radiation: Eh! quoi, s'criait-il, dans un naufrage o tant de malheureux ont pri, o tant d'autres luttent contre les flots qui les repoussent du rivage, tandis qu'il en aborde tous les jours quelques-uns et que nous avons l'esprance d'en voir sauver un plus grand nombre, y aurait-il de l'humanit riger en loi la dispersion de leurs dbris? Combattu par Camus et par Creuz-Latouche, l'ajournement propos par Marmontel fut cart, et la loi du 26 fructidor an V, qui consacrait les propositions de l'Institut, fut promulgue. Dans l'intervalle, le coup d'tat du 18 fructidor avait dpossd Marmontel de son mandat. Il abandonna aussitt l'appartement de la place de la Ville-l'vque, qu'il partageait avec la famille Chron, allie de Morellet[3], et dut regagner Abloville. C'est l que, frapp d'une attaque d'apoplexie, il s'teignit le 9 nivse an VIII (31 dcembre 1799), minuit. Conformment au dsir qu'il avait eu encore la force d'exprimer, il fut enterr dans son propre jardin, selon les rites catholiques, en prsence de sa femme, de ses deux plus jeunes fils et des amis qui ont sign l'extrait mortuaire[4]. Son fils an, Albert, employ dans la maison de banque de M. Hottinger, ne put tre prvenu assez tt pour assister la crmonie. Morellet, qui l'excuse dans la premire de deux lettres communiques par M. Jules Claretie Albert de la Fizelire[5], crivait de nouveau Mme Marmontel, le 15 nivse (5 janvier 1800): J'ai t sensiblement touch de l'offre des bons MM. Pelou, pour recueillir ces prcieux restes dans ce joli jardin de la Rivette o notre ami a trouv un asile ouvert par l'amiti et les vertus, et qu'il tait si digne d'habiter. C'est certainement l ce qu'il y a de plus dcent, de plus capable d'honorer sa mmoire; un monument que les gens de bien et les gens de got voudront visiter sera bien mieux plac dans un lieu agrable, accessible, habit par ses amis et les enfants et petits-enfants de ses amis, que dans votre chaumire, que je dsire d'ailleurs que vos enfants et vous conserviez prcieusement. Mais, respectueuse des volonts suprmes de son mari, la veuve ne consentit pas cette translation, et, jusqu'en 1866, l'humble pierre fut un but de promenade pour les curieux de passage Gaillon et une source de profit pour les paysans qui en avaient organis l'exhibition. Elle tait tout fait dlabre et abandonne lorsque, le 8 novembre 1866, les derniers reprsentants du nom de Marmontel, l'minent professeur au Conservatoire de musique et sa cousine, Mme Anne Marmontel (ne Beynaguel), procdrent, non sans de longs pourparlers, une inhumation dfinitive dans un terrain concd par la municipalit au cimetire de Saint-Aubin-sur-Gaillon_. II _En annonant dans un mme paragraphe la mort de Marmontel, de Montucla et de Daubenton, le MAGASIN ENCYCLOPDIQUE faisait observer que la littrature, la gomtrie et l'histoire naturelle perdaient la fois leurs doyens, et formait des voeux pour que la mmoire du premier, bien qu'il n'appartnt, plus aucune association littraire,--ce qui n'tait pas tout fait exact,--ne ft pas prive du juste hommage qui lui tait d. L'Institut national Paris, les Lyces, qui reprenaient en province la succession des Acadmies jadis si nombreuses, s'efforaient alors de rattacher le pass au prsent en voquant publiquement le souvenir des membres dont les noms brillaient sur leurs anciennes listes. C'est ainsi que, ds le 30 germinal an VIII (20 avril 1800), le citoyen Taverne lut devant le Lyce de Toulouse un_ LOGE _de l'ancien laurat des Jeux floraux, dont il n'y a gure tirer qu'une anecdote plus ou moins controuve[6]. Elle ne souleva, il est vrai, pas plus de protestations que l'invraisemblable affabulation imagine sur son nom mme par Armand Gouff, Tournay et Vieillard, pour glorifier l'auteur de_ BLISAIRE, et reprsente en fructidor an XI sur le thtre du Vaudeville. Les auteurs purent impunment montrer Mme de Pompadour (morte en 1764) s'efforant de dtourner les foudres de la Sorbonne prtes frapper_ BLISAIRE (1767), _Marmontel rimant au chteau de Mnars l'opra de_ DIDON (crit en 1784), Marigny lui demandant (toujours en 1767) quand on reprsenterait sa_ CLOPTRE _(joue en 1750); l'indulgente critique n'eut d'oreilles que pour de jolis couplets sans calembours et tout fait exempts de mauvais got. Quant la donne mme du vaudeville, elle est inepte, et je renvoie les curieux qui la voudraient connatre soit l'analyse du_ MAGASIN ENCYCLOPDIQUE, _soit au texte lui-mme, car la pice a t imprime[7]. Ce nouvel hommage tait depuis longtemps oubli quand les_ MMOIRES D'UN PRE, publis en 1804, taient dans toutes les mains, et que Morellet lut enfin devant ses confrres de la seconde classe de l'Institut (12 thermidor an XIII--30 juillet 1805) un_ LOGE _dont la dernire partie est prcisment consacre rpondre aux critiques provoques par les testimonia posthumes de son neveu. Depuis la rvlation dj lointaine des_ CONFESSIONS _de Rousseau, et bien avant celle des_ LETTRES _de Mme du Deffand, ou de la_ CORRESPONDANCE LITTRAIRE _de Grimm, aucun livre n'avait remis en circulation plus de noms clbres, ni ranim plus de polmiques tant sur les hommes que sur les doctrines. Deux partis divisaient alors la socit renaissante: l'un, celui des dvots, rendait responsable des crimes de la Rvolution tout le sicle qui l'avait prcde, et volontiers en et aboli jusqu'au souvenir; l'autre, bien moins nombreux, celui des idologues, dfendait pied pied des conqutes dont il avait eu sa part, et s'y montrait d'autant plus attach qu'il n'ignorait pas ce qu'elles avaient cot[8]. Ces querelles plus politiques que littraires, dont la personnalit de Marmontel fut bien moins le sujet que le prtexte, ont t parfaitement rsumes, et, si j'ose dire, compenses dans une tude intitule prcisment:_ DES MMOIRES DE MARMONTEL ET DES CRITIQUES QU'ON EN A FAITES. _Cette tude, signe E. H. (Mme Guizot, ne Pauline de Meulan), publie dans les_ ARCHIVES LITTRAIRES DE L'EUROPE, _tome VIII (1805), p. 124-141, n'a pas t recueillie par Mme de Witt dans les deux volumes o elle a runi sous ce titre:_ LE TEMPS PASS, _les articles fournis au_ PUBLICISTE _par des membres de sa famille, et cette omission a d'autant plus lieu de surprendre que tout le dbut de l'article a t reproduit dans ce journal la date du 7 ventse an XIII (26 fvrier 1805). C'est assurment l'une des meilleures pages de Mme Guizot, et l'on y retrouve en germe quelques-unes des remarques suggres Sainte-Beuve par la lecture de ces mmes_ MMOIRES, _notamment sur la tendance de Marmontel tout embellir, hommes et choses, d'un coloris bienveillant et amolli, et refaire, vaille que vaille, les discours tenus lui ou par lui dans une circonstance mmorable. Deux autres jugements dont il importe de tenir compte furent ports la mme date sur les_ MMOIRES, _mais tous deux, et pour cause, restrent ignors des contemporains: l'un est indit, l'autre n'a vu le jour que dans les oeuvres posthumes de son auteur. Jacques-Henri Meister, retir Zurich, continuait, pour quelques souscripteurs la correspondance littraire dont Grimm lui avait, ds 1774, cd la clientle, et il demandait volontiers ses amis de Paris de quoi alimenter sa gazette manuscrite. Mme de Vandeul, fille unique de Diderot, tait du petit nombre de ses tributaires, et voici ce qu'elle lui rpondait au sujet du livre que chacun s'arrachait_[9]: J'ai lu les _Mmoires_ de Marmontel; le plaisir qu'ils m'ont fait a t de me reporter au temps de ma jeunesse, aux poques o j'ai vu et connu tous ceux dont il parle. Pour lui-mme, il s'est peint, ce me semble, tel qu'il tait: courant aprs la fortune, faisant la cour ceux qui pouvaient le mener son but d'ambition, de succs littraires ou d'argent, aimant le plaisir de manire n'aller que dans les socits o il se trouve, et changeant de socit sans chagrin ni regret; aimant les femmes, et ne s'attachant aucune assez pour l'empcher d'en vouloir une autre. Il parle assurment trs bien de mon pre, mais pendant sa maladie, qui a dur dix-neuf mois, il n'a envoy qu'une seule fois savoir de ses nouvelles, et n'est jamais venu le voir. Ce n'tait pas par projet, c'est qu'il n'y a pas pens, et srement il aura appris sa mort comme une nouvelle de gazette. Ce qui me dplat fort, c'est que, pour l'instruction de ses enfants, il leur ait appris recueillir de la faon la plus dangereuse tous les dtails de la vie domestique o la confiance fait introduire. Mais est-il au monde une manire plus propre rconcilier avec l'ignorance et la sottise, faire fuir comme la peste les gens d'un esprit un peu suprieur? Je ne vois personne qui ne fasse cette rflexion. L'intrieur d'une socit n'est-il pas sacr? Comment! des matres de maison, s'ils supposent qu'un individu peut tre indiscret, avertiront leurs convives, ils tairont leurs amis les dfauts qu'ils observent, et pendant qu'ils dpensent ainsi leur estime, leur amiti, souvent leur admiration pour le talent et l'esprit, le fruit qu'ils ont esprer de leur confiance est de se voir un beau jour peints, traduits au tribunal de la socit qui leur succde, et cela sans considrer si l'on ne fait pas grande peine leurs parents! Si j'avais de la richesse et de la jeunesse, je crois que je ne recevrais que des imbciles, pour tre l'abri des loges ou des critiques futures de beaux esprits qui semblent avoir renonc la sret du commerce, sans laquelle la socit n'est qu'une ruche d'insectes trs dangereux. Voil, mon ami, tout ce que m'a fait penser l'ouvrage de Marmontel, et je suis srement une des personnes qui l'ont lu avec le plus d'intrt et de plaisir. _ cette apprciation svre, o perce une pointe de ressentiment personnel, il est juste et piquant d'opposer le jugement beaucoup plus net et rassis d'un homme qui est et restera, disait Sainte-Beuve, un homme du XVIIIe sicle, de L.-P. Roederer. Sa lettre M. de V..., du 23 frimaire an XIII (19 dcembre 1805), montre trs bien le fort et le faible, des_ MMOIRES[10]. J'ai lu en entier les _Mmoires_ de Marmontel. Il n'y a gure que les deux premiers volumes qui rpondent ce titre, car, quand l'auteur raconte les commencements de la Rvolution, il est historiographe de France, et non historien de lui-mme. Il n'est pas vrai, comme le disent bien des gens, que cette partie soit absolument mauvaise: elle est pleine de dtails vrais et d'observations justes; mais l'auteur n'a pas tout vu. Il est vident pour moi que tout ce qui regarde les temps antrieurs la Convention a t rdig dans la vue de remplir le devoir de la place d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laiss de l'existence qu'il avait sous ce titre. Sa _Lettre sur le Sacre de Reims_ est au-dessous du mdiocre: ce n'est rien. Ce qu'il dit du commencement de la Rvolution est quelque chose. La politique tait chose trop compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel: il tait accoutum pntrer dans les moeurs des boudoirs et des coulisses, aussi peint-il trs bien des caractres de femmes; et d'hommes du monde, ce qui diffre trs peu des femmes; mais, quand il veut nous reprsenter l'me d'un politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou d'un homme d'tat, le burin s'mousse dans ses mains, et nul trait ne ressort. Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui, seule, constitue proprement ses _Mmoires_, deux sentiments distincts m'ont frapp, et je les ai conservs aprs la lecture: le premier, c'est que l'auteur a su rendre la pauvret aimable, intressante, noble, en lui donnant de l'esprit et de l'me, et le second, c'est qu'il rend la grandeur parfaitement ridicule et mprisable quand il la trouve sans moeurs, sans raison, sans esprit. Je lui sais gr de ces deux effets; il est bon de montrer par de doubles exemples que l'esprit et la raison sont les matres du monde; que, partout o pntre leur lumire, il y a de l'intrt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu. J'ai remarqu avec plaisir que Marmontel, en parlant mal de la Rvolution, mme en plaidant pour la libert du culte catholique, avait t consquent; qu'il n'avait rtract ni eu besoin de rtracter les principes de sa philosophie pour se dchaner contre les horreurs commises par des sclrats qui n'avaient pas plus de rapport avec la philosophie qu'avec l'vangile, o la doctrine dite des _Sans-Culottes_ est expressment tablie. Je conclus de l que, si tous les confrres de Marmontel avaient, comme lui, pouss leur carrire jusqu'au del de la Rvolution, comme lui, sans se dmentir plus que lui et en se conformant aux principes professs par eux durant toute leur vie, ils auraient eu horreur de tout ce qui se passait en 92, en 93, mme avant et depuis. Il me parat donc que ces _Mmoires_ sont un tmoignage en faveur des philosophes du XVIIIe sicle, et contre les crimes qui en ont dshonor la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger. Il me parat, au reste, que le prodigieux succs de ces _Mmoires_, que tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du peu de succs qu'ont obtenu, _hors de leur parti_, les dtracteurs jurs de la raison humaine, gens bien plus odieux que ne sont ridicules les chevaliers de la perfectibilit. L'intrt qu'inspirent ces _Mmoires_ tient en trs grande partie celui que le XVIIIe sicle et les hommes qui l'ont honor continuent d'inspirer aux gens senss du XIXe. Il y a de quoi rire voir tant d'efforts rpts tous les matins par tant de fripons dguiss, sous tant de prtextes divers, pour nous faire rougir du XVIIIe sicle; il y a de quoi, dis-je, rire de les voir si parfaitement inutiles. III _Les_ MMOIRES D'UN PRE, _de mme qu'un travail sur la_ RGENCE DU DUC D'ORLANS _et les autres oeuvres posthumes de l'auteur, furent prsents au public comme imprims sur le manuscrit autographe, et cette spcification, que la_ DCADE _trouve oiseuse, ne me semble pas absolument inutile. D'abord, il n'y aurait rien de surprenant ce que l'original mme de Marmontel et servi de copie aux compositeurs de l'imprimerie Xhrouet, puis il parait certain que le texte ne subit aucun retranchement. Cinq noms en tout (dont trois noms de femmes) furent remplacs par des initiales. Si, grce aux recherches de M. Ernest Rupin, nous savons aujourd'hui que Mlle B***, objet des premiers soupirs de Marmontel, s'appelait Mlle Broquin, il nous manque un Oedipe pour deviner quelles furent Mlle Sau*** et Mme de L. P. L'une ne saurait tre Mlle Saugrain, qui j'avais tout d'abord song, et les initiales de l'autre ne constituent pas une probabilit suffisante en faveur de la seconde, Mme de La Popelinire, fille de M. de Mondran, prsident au parlement de Toulouse. Quant l'abb M. (Maury) et M. de L. H. (La Harpe), l'un encore vivant en 1804, l'autre mort cette date depuis quelques mois seulement, il n'tait point difficile de deviner, et il et t puril de respecter un incognito aussi transparent. Au moment o il posait la plume pour ne plus la reprendre, Marmontel, s'appliquant un mot de Mme de Staal-Delaunay qui avait fait fortune auprs des lecteurs de ses charmants_ MMOIRES, _dclare qu'il ne s'est peint qu'_en buste, _et cette rticence est assez extraordinaire de la part d'un homme qui ne nous a rien dissimul de ses amours avec la facile Gaussin, l'altire Clairon, la voluptueuse et fantasque Navarre, ni mme de ses passades avec les nymphes foltres charges, Passy, de ranimer la snilit prcoce de La Popelinire. On peut s'tonner bon droit qu'il ait ainsi tal aux yeux de ses enfants ce qu'un pre garde d'ordinaire pour lui, mais, comme l'a dit Sainte-Beuve, cela forme un trait de moeurs de plus, et le ton gnral de bonhomie et de naturel qui rgne dans l'ensemble fait tout passer. Si la morale en souffre, l'histoire sociale y gagne, et l'on doit savoir gr aux dpositaires des_ MMOIRES _de n'avoir point compris leur tche comme l'auraient pratique certains diteurs de nos jours. L'dition originale est prcde d'un avertissement de deux pages et suivie d'une post-face non moins brve, d'une table des matires et de l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Ces adjonctions sont remplaces ici par la prsente Prface, par une annotation continue, par une nouvelle table analytique et par un index des titres et des noms cits. Voici, au surplus, la nomenclature bibliographique des ditions antrieures celle-ci:_ OeUVRES POSTHUMES DE MARMONTEL, HISTORIOGRAPHE DE FRANCE, SECRTAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE FRANAISE, IMPRIMES SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE L'AUTEUR. MMOIRES. _Paris, Xhrouet, Dterville, Lenormant, Petit, an XIII-1804, 4 vol. in-8 ou in-12. Les exemplaires des deux tirages dposs la Bibliothque nationale portent la signature autographe de Xhrouet, imprimeur-diteur. Heinsius et Kayser mentionnent une dition franaise publie l'anne suivante chez G. Fleischer, Leipzig, 4 vol. in-12._ --MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, CONTAINING HIS LITERACY AND POLITICAL LIFE AND ANECDOTES OF THE PRINCIPAL CHARACTERS OF THE EIGHTEENTH CENTURY. _London, Longman et Murray, 1805, 4 vol. in-12._ --MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, INCLUDING ANECDOTES OF THE MOST DISTINGUISHED LITERACY AND POLITICAL CHARACTERS WHO APPEARED IN FRANCE DURING THE LAST CENTURY. _Edinburgh, 1808, 4 vol. in-12. (D'aprs un catalogue; peut-tre est-ce la prcdente traduction dont on a renouvel le titre. Elle n'est pas mentionne par Watt.) Oettinger et Kayser signalent une traduction allemande par Wilhelm Becker et Nicolaus-Peter Stampeel (Leipzig, 1805-1806, ou 1819, 4 vol. in-8). Le British Museum en possde une autre par Muller (Hamburg et Mainz (Mayence), 1805, 4 vol. in-12), avec un mauvais portrait en tte du tome II. Oettinger indique galement une traduction italienne par Camillo Ciabatta (Milan, 1822-1823, 4 vol. in-8)._ --MMOIRES DE MARMONTEL. _Tomes I et II des_ Oeuvres compltes _publies par Saint-Surin (Verdire,_ 1818-1819, 18 _vol. in-_8). _Cette rimpression est prcde de l'_LOGE _de Morellet et suivie de l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Un libraire, tienne Ledoux, acqureur du solde de l'dition, fit rimprimer son nom des titres particuliers afin d'couler sparment les divers ouvrages de la collection._ --MMOIRES D'UN PRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres compltes, _nouvelle dition. Amable Costes et Ce_, 1819-1820 (_ou_ MAUMUS, 1826), 18 _vol. in_-12. _Mmes adjonctions qu'au tirage in_-8. --MMOIRES D'UN PRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres compltes _publies par Villenave (A. Belin_, 1819-1820, 7 _vol. in_-8 _compacts_). --MMOIRES D'UN PRE. _Paris, tienne Ledoux,_ 1827, 2 _vol. in_-8. _Les faux-titres portent:_ Oeuvres choisies _et la rubrique typographique de Gaultier-Laguionie. Ces deux volumes sont orns d'un dtestable frontispice reprsentant la_ Cascade de Bort _et d'un non moins mdiocre portrait sign:_ CHOQUET del., 1818, grav par Leroux, _dont un tirage moins us accompagnait dj l'dition de_ 1818. _Il a nanmoins son intrt, car il a t visiblement copi sur l'original expos par Roslin au Salon de_ 1767. _Il est ressemblant, crivait Diderot, mais il a l'air ivre, ivre de vin s'entend, et l'on jurerait qu'il lit quelques chants de sa_ NEUVAINE (LA NEUVAINE DE CYTHRE) _ des filles_. --MMOIRES DE MARMONTEL, SECRTAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE FRANAISE, PRCDS D'UNE INTRODUCTION PAR M. FR. BARRIRE (_Firmin Didot_, 1846, in-12). _Forme le tome V de la_ Bibliothque des Mmoires relatifs l'histoire de France pendant le XVIIIe sicle. _Dans l'introduction, o il est question de tout et accessoirement des_ MMOIRES, _Barrire allgue qu'il a supprim les neuf derniers livres parce que Marmontel n'avait pas le burin de Tacite. L'diteur n'a corrig aucune des fautes de lecture des premiers tirages, et, pour tout commentaire, il a reproduit en appendice un fragment des_ MMOIRES _de Mme d'pinay_ (Un Souper chez Mlle Quinault) _et un passage des_ MMOIRES _de Morellet (sur la constitution de la maison de Sorbonne)_. --MMOIRES DE MARMONTEL, NOUVELLE DITION l'USAGE DE LA JEUNESSE, AVEC INTRODUCTION ET CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. L'ABB J.-A. FOULON, LICENCI S-LETTRES, PROFESSEUR AU PETIT SMINAIRE DE PARIS. _Paris, la Librairie des livres illustrs de Plon frres_, 1850, in-8. _Le faux-titre porte:_ Bibliothque des familles chrtiennes et des maisons d'ducation, publie sous le patronage de l'piscopat. _Ce n'tait pas une mince besogne que de transformer les_ MMOIRES _en un livre d'dification, et, ce point de vue, cette dition, devenue d'ailleurs trs rare, parce qu'elle a d tre accapare par la clientle spciale laquelle on la destinait, est une vritable curiosit bibliographique. L'abb Foulon n'y est pas all, comme on dit, de main morte. D'un trait de plume il biffe tout ce qui donnerait penser que jusqu'au jour de son mariage ( cinquante-quatre ans) Marmontel ne fut pas tout fait un petit saint: de Mlle Broquin, de ses diverses amours de thtre, pas un mot ne subsiste, non plus que des msaventures conjugales de La Popelinire. Rien ne trouve grce devant l'austre censeur, pas mme cette phrase assez innocente sur Mme Necker: Elle dansait mal, mais de tout son coeur, ni, dans un autre ordre d'ides, les confidences du suprieur des Jsuites de Clermont sur l'art de s'agrandir, sans bourse dlier, au dtriment des voisins, ni le dialogue du P. Nolhac et de l'auteur pour l'attirer au noviciat. Quant aux retouches de dtail, passe encore si le plus crasseux et le plus cagot des sminaires devint le plus pauvre; mais l'abb Foulon excde la mesure quand il fait exprimer Marmontel tout le contraire de sa pense. J'eus aussi pour amusement, dit-il (durant son sjour Bordeaux), les facties qu'on imprimait contre un homme qui mritait d'tre chti de son insolence (Le Franc de Pompignan); l'abb imprime: ... contre un homme_ qu'on ne mnagea pas assez, _et tout ce qui suit est tronqu. Les dmls de l'auteur de_ BLISAIRE _avec la Sorbonne, avec Christophe de Beaumont, avec les vques de Noyon et d'Autun, ne sont pas escamots avec moins de dsinvolture, et remplacs par ces lignes, qu'on chercherait inutilement dans l'original: Tout le monde connat la censure qu'en fit la Sorbonne. Je ne rappellerai pas les dtails de cette affaire, qui occupa quelque temps Paris et la France entire. On mit de l'aigreur de part et d'autre; tous eurent se reprocher des torts rciproques. Quant aux miens, je les rtracte avec franchise. Par contre, il a donn en entier les livres XII-XX, sauf les toutes dernires lignes de celui-ci; la phrase fameuse sur laquelle il s'arrte: Je ne me suis peint qu'en buste, est, cette fois, parfaitement justifie. Mes prdcesseurs m'avaient, on le voit, laiss tout faire, et j'ai d procder l'gard de ce texte comme s'il tait indit. dfaut de la collation du manuscrit, laquelle je ne pouvais songer, j'ai pris tche d'identifier les noms propres mal lus par les diteurs de_ 1804 _et reproduits tels quels depuis lors; dans les notes je me suis efforc d'claircir les allusions, de rappeler les circonstances et de rtablir les titres qui pouvaient embarrasser le lecteur. Ces vrifications, que n'auraient pu accomplir les anciens diteurs, alors mme que la pense leur en serait venue, sont rendues aujourd'hui faciles par le nombre et la valeur des documents que l'rudition moderne met notre disposition; toutefois, il est tel nom inconnu, tel point obscur, devant qui ma bonne volont et chou si je n'avais trouv auprs de quelques-uns des reprsentants de cette rudition soucieuse d'exactitude et de critique, M. C. Port, membre de l'Institut, le P. Sommervogel, M. Jules Flammermont, M. F, Bournon, des secours dont je tiens les remercier ici. Loin d'tendre ce commentaire, je me suis efforc d'ailleurs de le restreindre l'essentiel, en raison de la place dont je disposais et du public auquel cette dition est prsente. Sans doute il et t piquant de rapprocher des tmoignages de Marmontel ceux de ses contemporains, de rappeler leurs jugements sur ses oeuvres, de le montrer, en un mot, tel qu'il fut dans la socit de son temps; mais il n'est point de lettr qui n'ait aujourd'hui dans sa bibliothque tous ces lments de comparaison, et ces lecteurs d'lite ne trouveront pas mauvais que j'aie pris pour rgle le vieil et flatteur adage:_ Intelligenti pauca. MAURICE TOURNEUX. MMOIRES D'UN PRE POUR SERVIR L'INSTRUCTION DE SES ENFANS LIVRE PREMIER C'est pour mes enfans que j'cris l'histoire de ma vie; leur mre l'a voulu. Si quelque autre y jette les yeux, qu'il me pardonne des dtails minutieux pour lui, mais que je crois intressans pour eux. Mes enfans ont besoin de recueillir les leons que le temps, l'occasion, l'exemple, les situations diverses par o j'ai pass, m'ont donnes. Je veux qu'ils apprennent de moi ne jamais dsesprer d'eux-mmes, mais s'en dfier toujours; craindre les cueils de la bonne fortune, et passer avec courage les dtroits de l'adversit. J'ai eu sur eux l'avantage de natre dans un lieu o l'ingalit de condition et de fortune ne se faisoit presque pas sentir. Un peu de bien, quelque industrie, ou un petit commerce, formoient l'tat de presque tous les habitans de Bort[11], petite ville de Limosin o j'ai reu le jour. La mdiocrit y tenoit lieu de richesse; chacun y toit libre et utilement occup. Ainsi la fiert, la franchise, la noblesse du naturel, n'y toient altres par aucune sorte d'humiliation, et nulle part le sot orgueil n'toit plus mal reu ni plus tt corrig. Je puis donc dire que, durant mon enfance, quoique n dans l'obscurit[12], je n'ai connu que mes gaux; de l peut-tre un peu de roideur que j'ai eue dans le caractre, et que la raison mme et l'ge n'ont jamais assez amollie. Bort, situ sur la Dordogne, entre l'Auvergne et le Limosin, est effrayant au premier aspect pour le voyageur, qui, de loin, du haut de la montagne, le voit au fond d'un prcipice, menac d'tre submerg par les torrens que forment les orages, ou cras par une chane de rochers volcaniques, les uns plants comme des tours sur la hauteur qui domine la ville, et les autres dj pendans et demi dracins; mais Bort devient un sjour riant lorsque l'oeil, rassur, se promne dans le vallon. Au-dessus de la ville, une le verdoyante que la rivire embrasse, et qu'animent le mouvement et le bruit d'un moulin, est un bocage peupl d'oiseaux. Sur les deux bords de la rivire, des vergers, des prairies et des champs cultivs par un peuple laborieux, forment des tableaux varis. Au-dessous de la ville le vallon se dploie d'un ct en un vaste pr que des sources d'eau vive arrosent, de l'autre en des champs couronns par une enceinte de collines dont la douce pente contraste avec les rochers opposs. Plus loin, cette enceinte est rompue par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit travers des forts, des rochers et des prcipices, et vient tomber dans la Dordogne par une des plus belles cataractes du continent, soit pour le volume des eaux, soit pour la hauteur de leur chute; phnomne auquel il ne manque, pour tre renomm, que de plus frquens spectateurs. C'est prs de l qu'est situe cette petite mtairie de Saint-Thomas, o je lisois Virgile l'ombre des arbres fleuris qui entouroient nos ruches d'abeilles, et o je faisois de leur miel des goters si dlicieux. C'est de l'autre ct de la ville, au-dessus du moulin et sur la pente de la cte, qu'est cet enclos o, les beaux jours de fte, mon pre me menoit cueillir des raisins de la vigne que lui-mme il avoit plante, ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu'il avoit greffs. Mais ce qui, dans mon souvenir, fait le charme de ma patrie, c'est l'impression qui me reste des premiers sentimens dont mon me fut comme imbue et pntre par l'inexprimable tendresse que ma famille avoit pour moi. Si j'ai quelque bont dans le caractre, c'est ces douces motions, ce bonheur habituel d'aimer et d'tre aim, que je crois le devoir. Ah! quel prsent nous fait le Ciel lorsqu'il nous donne de bons parens! Je dus aussi beaucoup une certaine amnit de moeurs qui rgnoit alors dans ma ville; et il falloit bien que la vie simple et douce qu'on y menoit et de l'attrait, puisqu'il n'y avoit rien de plus rare que de voir les enfans de Bort s'en loigner. Leur jeunesse toit cultive, et, dans les collges voisins, leur colonie se distinguoit; mais ils revenoient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles la ruche aprs le butin. J'avois appris lire dans un petit couvent de religieuses, bonnes amies de ma mre. Elles n'levoient que des filles; mais, en ma faveur, elles firent une exception cette rgle. Une demoiselle bien ne, et qui, depuis longtemps, vivoit retire dans cet hospice, avoit eu la bont d'y prendre soin de moi. Je dois bien chrir sa mmoire et celle des religieuses, qui m'aimoient comme leur enfant. De l je passai l'cole d'un prtre de la ville, qui, gratuitement et par got, s'toit vou l'instruction des enfans. Fils unique d'un cordonnier, le plus honnte homme du monde, cet ecclsiastique toit un vrai modle de la pit filiale. J'ai encore prsent l'air de biensance et d'gards mutuels qu'avoient l'un avec l'autre le vieillard et son fils, le premier n'oubliant jamais la dignit du sacerdoce, ni le second la saintet du caractre paternel. L'abb Vaissire (c'toit son nom), aprs avoir rempli ses fonctions l'glise, partageoit le reste de son temps entre la lecture et les leons qu'il nous donnoit. Dans le beau temps, un peu de promenade, et, quelquefois, pour exercice une partie de mail dans la prairie, toient ses seuls amusemens. Il toit srieux, svre, et d'une figure imposante. Pour toute socit, il avoit deux amis, gens estims dans notre ville. Ils ont vcu ensemble dans la plus paisible intimit, se runissant tous les jours et tous les jours se retrouvant les mmes, sans altration, sans refroidissement dans le plaisir de se revoir; et, pour complment de bonheur, ils sont morts peu d'intervalle. Je n'ai gure vu d'exemple d'une si douce et si constante galit dans le cours de la vie humaine. cette cole, j'avois un camarade qui fut pour moi, ds mon enfance, un objet d'mulation. Son air sage et pos, son application l'tude, le soin qu'il prenoit de ses livres, o je n'apercevois jamais aucune tache, ses blonds cheveux toujours si bien peigns, son habit toujours propre dans sa simplicit, son linge toujours blanc, toient pour moi un exemple sensible; et il est rare qu'un enfant inspire un enfant l'estime que j'avois pour lui. Il s'appeloit Durant. Son pre, laboureur d'un village voisin, toit connu du mien; j'allois en promenade, avec son fils, le voir dans son village. Comme il nous recevoit, ce bon vieillard en cheveux blancs! la bonne crme, le bon lait, le bon pain bis qu'il nous donnoit! et que d'heureux prsages il se plaisoit voir dans mon respect pour sa vieillesse! Que ne puis-je aller sur sa tombe semer des fleurs! Il doit reposer en paix, car de sa vie il ne fit que du bien. Vingt ans aprs, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvs Paris sur des routes bien diffrentes; mais je lui ai reconnu le mme caractre de sagesse et de biensance qu'il avoit l'cole; et ce n'a pas t pour moi une lgre satisfaction que celle de nommer un de ses enfans au baptme. Revenons mes premiers ans. Mes leons de latin furent interrompues par un accident singulier. J'avois un grand dsir d'apprendre, mais la nature m'avoit refus le don de la mmoire. J'en avois assez pour retenir le sens de ce que je lisois, mais les mots ne laissoient aucune trace dans ma tte; et, pour les y fixer, c'toit la mme peine que si j'avois crit sur un sable mouvant. Je m'obstinois suppler, par mon application, la foiblesse de mon organe; ce travail excda les forces de mon ge, mes nerfs en furent affects. Je devins comme somnambule: la nuit, tout endormi, je me levois sur mon sant, et, les yeux entr'ouverts, je rcitois haute voix les leons que j'avois apprises. Le voil fou, dit mon pre ma mre, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin; et l'tude en fut suspendue. Mais, au bout de huit ou dix mois, je la repris, et, au sortir de ma onzime anne, mon matre ayant jug que j'tois en tat d'tre reu en quatrime, mon pre consentit, quoiqu' regret, me mener lui-mme au collge de Mauriac, qui toit le plus voisin de Bort. Ce regret de mon pre toit d'un homme sage, et je dois le justifier. J'tois l'an d'un grand nombre d'enfans; mon pre, un peu rigide, mais bon par excellence sous un air de rudesse et de svrit, aimoit sa femme avec idoltrie. Il avoit bien raison: la plus digne des femmes, la plus intressante, la plus aimable dans son tat, c'toit ma tendre mre. Je n'ai jamais conu comment, avec la simple ducation de notre petit couvent de Bort, elle s'toit donn et tant d'agrment dans l'esprit, et tant d'lvation dans l'me, et singulirement, dans le langage et dans le style, ce sentiment des convenances si juste, si dlicat, si fin, qui sembloit tre en elle le pur instinct du got. Mon bon vque de Limoges, le vertueux Cotlosquet[13], m'a parl souvent Paris, avec le plus tendre intrt, des lettres que lui avoit crites ma mre en me recommandant lui. Mon pre avoit pour elle autant de vnration que d'amour. Il ne lui reprochoit que son foible pour moi, et ce foible avoit une excuse: j'tois le seul de ses enfans qu'elle avoit nourri de son lait; sa trop frle sant ne lui avoit plus permis de remplir un devoir si doux. Sa mre ne m'aimoit pas moins. Je crois la voir encore, cette bonne petite vieille: le charmant naturel! la douce et riante gaiet! conome de la maison, elle prsidoit au mnage, et nous donnoit tous l'exemple de la tendresse filiale: car elle avoit aussi sa mre, et la mre de son mari, dont elle avoit le plus grand soin. Je date d'un peu loin en parlant de mes bisaeules; mais je me souviens bien qu' l'ge de quatre-vingts ans elles vivoient encore, buvant au coin du feu le petit coup de vin et se rappelant le vieux temps, dont elles nous faisoient des contes merveilleux. Ajoutez au mnage trois soeurs de mon aeule, et la soeur de ma mre, cette tante qui m'est reste; c'toit au milieu de ces femmes et d'un essaim d'enfans que mon pre se trouvoit seul: avec trs peu de bien tout cela subsistoit. L'ordre, l'conomie, le travail, un petit commerce, et surtout la frugalit, nous entretenoient dans l'aisance. Le petit jardin produisoit presque assez de lgumes pour les besoins de la maison: l'enclos nous donnoit des fruits; et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au miel de nos abeilles, toient, durant l'hiver, pour les enfans et pour les bonnes vieilles, les djeuners les plus exquis. Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habilloit de sa laine tantt les femmes et tantt les enfans; mes tantes la filoient; elles filoient aussi le chanvre du champ qui nous donnoit du linge; et les soires o, la lueur d'une lampe qu'alimentoit l'huile de nos noyers, la jeunesse du voisinage venoit teiller avec nous ce beau chanvre, formoient un tableau ravissant. La rcolte des grains de la petite mtairie assuroit notre subsistance; la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes tantes cultivoit avec soin, toient un revenu qui cotoit peu de frais; l'huile, exprime de nos noix encore fraches, avoit une saveur, une odeur, que nous prfrions au got et au parfum de celle de l'olive. Nos galettes de sarrasin, humectes, toutes brlantes, de ce bon beurre du Mont-Dore, toient pour nous le plus friand rgal. Je ne sais pas quel mets nous et paru meilleur que nos raves et nos chtaignes; et en hiver, lorsque ces belles raves grilloient le soir l'entour du foyer, ou que nous entendions bouillonner l'eau du vase o cuisoient ces chtaignes si savoureuses et si douces, le coeur nous palpitoit de joie. Je me souviens aussi du parfum qu'exhaloit un beau coing rti sous la cendre, et du plaisir qu'avoit notre grand'mre le partager entre nous. La plus sobre des femmes nous rendoit tous gourmands. Ainsi, dans un mnage o rien n'toit perdu, de petits objets runis entretenoient une sorte d'aisance, et laissoient peu de dpense faire pour suffire tous nos besoins. Le bois mort dans les forts voisines toit en abondance et presque en non-valeur; il toit permis mon pre d'en tirer sa provision. L'excellent beurre de la montagne et les fromages les plus dlicats toient communs et cotoient peu; le vin n'toit pas cher, et mon pre lui-mme en usoit sobrement. Mais enfin, quoique bien modique, la dpense de la maison ne laissoit pas d'tre peu prs la mesure de nos moyens; et, quand je serois au collge, la prvoyance de mon pre s'exagroit les frais de mon ducation. D'ailleurs, il regardoit comme un temps assez mal employ celui qu'on donnoit aux tudes: le latin, disoit-il, ne faisoit que des fainans. Peut-tre aussi avoit-il quelque pressentiment du malheur que nous emes de nous le voir ravir par une mort prmature; et, en me faisant de bonne heure prendre un tat d'une utilit moins tardive et moins incertaine, pensoit-il laisser un second pre ses enfans. Cependant, press par ma mre, qui dsiroit passionnment qu'au moins son fils an ft ses tudes, il consentit me mener au collge de Mauriac. Accabl de caresses, baign de douces larmes et charg de bndictions, je partis donc avec mon pre; il me portoit en croupe, et le coeur me battoit de joie; mais il me battit de frayeur quand mon pre me dit ces mots: On m'a promis, mon fils, que vous seriez reu en quatrime; si vous ne l'tes pas, je vous remmne, et tout sera fini. Jugez avec quel tremblement je parus devant le rgent qui alloit dcider de mon sort. Heureusement c'toit ce bon P. Malosse[14] dont j'ai eu tant me louer: il y avoit dans son regard, dans le son de sa voix, dans sa physionomie, un caractre de bienveillance si naturel et si sensible que son premier abord annonoit un ami l'inconnu qui lui parloit. Aprs nous avoir accueillis avec cette grce touchante, et invit mon pre revenir savoir quel seroit le succs de l'examen que j'allois subir, me voyant encore bien timide, il commena par me rassurer; il me donna ensuite, pour preuve, un thme: ce thme toit rempli de difficults presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et aprs l'avoir lu: Mon enfant, me dit-il, vous tes bien loin d'tre en tat d'entrer dans cette classe; vous aurez mme bien de la peine tre reu en cinquime. Je me mis pleurer. Je suis perdu, lui dis-je; mon pre n'a aucune envie de me laisser continuer mes tudes; il ne m'amne ici que par complaisance pour ma mre, et en chemin il m'a dclar que, si je n'tois pas reu en quatrime, il me remmneroit chez lui; cela me fera bien du tort, et bien du chagrin ma mre! Ah! par piti, recevez-moi; je vous promets, mon pre, d'tudier tant que dans peu vous aurez lieu d'tre content de moi. Le rgent, touch de mes larmes et de ma bonne volont, me reut, et dit mon pre de ne pas tre inquiet de moi, qu'il toit sr que je ferois bien. Je fus log, selon l'usage du collge, avec cinq autres coliers, chez un honnte artisan de la ville; et mon pre, assez triste de s'en aller sans moi, m'y laissa avec mon paquet, et des vivres pour la semaine; ces vivres consistoient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un morceau de lard et deux ou trois livres de boeuf; ma mre y avoit ajout une douzaine de pommes. Voil, pour le dire une fois, quelle toit toutes les semaines la provision des coliers les mieux nourris du collge. Notre bourgeoise nous faisoit la cuisine, et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et mme les lgumes de son petit jardin qu'elle mettoit au pot, nous lui donnions par tte vingt-cinq sous par mois; en sorte que, tout calcul, hormis mon vtement, je pouvois coter mon pre de quatre cinq louis par an. C'toit beaucoup pour lui, et il me tardoit de lui pargner cette dpense. Le lendemain de mon arrive, comme je me rendois le matin dans ma classe, je vis sa fentre mon rgent, qui, du bout du doigt, me fit signe de monter chez lui. Mon enfant, me dit-il, vous avez besoin d'une instruction particulire et de beaucoup d'tude pour atteindre vos condisciples; commenons par les lmens, et venez ici, demi-heure avant la classe, tous les matins, me rciter les rgles que vous aurez apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage. Je pleurai aussi ce jour-l, mais ce fut de reconnoissance. En lui rendant grces de ses bonts, je le priai d'y ajouter celle de m'pargner, pour quelque temps, l'humiliation d'entendre lire haute voix mes thmes dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre l'tude. Je ne puis dire assez avec quel tendre zle il prit soin de m'instruire et quel attrait il sut donner ses leons. Au seul nom de ma mre, dont je lui parlois quelquefois, il sembloit en respirer l'me; et, quand je lui communiquois les lettres o l'amour maternel lui exprimoit sa reconnoissance, les larmes lui couloient des yeux. Du mois d'octobre, o nous tions, jusqu'aux ftes de Pques, il n'y eut point pour moi ni amusement, ni dissipation; mais, aprs cette demi-anne, familiaris avec toutes mes rgles, ferme dans leur application, et comme dgag des pines de la syntaxe, je cheminai plus librement. Ds lors je fus l'un des meilleurs coliers de la classe, et peut-tre le plus heureux: car j'aimois mon devoir, et, presque sr de le faire assez bien, ce n'toit pour moi qu'un plaisir. Le choix des mots et leur emploi, en traduisant de l'une en l'autre langue, mme dj quelque lgance dans la construction des phrases, commencrent m'occuper; et ce travail, qui ne va point sans l'analyse des ides, me fortifia la mmoire. Je m'aperus que c'toit l'ide attache au mot qui lui faisoit prendre racine; et la rflexion me fit bientt sentir que l'tude des langues toit aussi l'art de dmler les nuances de la pense, de la dcomposer, d'en former le tissu, d'en saisir avec prcision les caractres et les rapports; qu'avec les mots autant de nouvelles ides s'introduisoient et se dveloppoient dans la tte des jeunes gens; et qu'ainsi les premires classes toient un cours de philosophie lmentaire bien plus riche, plus tendu et plus rellement utile qu'on ne pense, lorsqu'on se plaint que, dans les collges, on n'apprenne que du latin. Ce fut ce travail de l'esprit que me fit observer, dans l'tude des langues, un vieillard qui mon rgent m'avoit recommand. Ce vieux jsuite, le P. Bourzes[15], toit l'un des hommes les plus verss dans la connoissance de la bonne latinit. Charg de suivre et d'achever le travail du P. Vanire, dans son dictionnaire potique latin[16], il avoit humblement demand faire en mme temps la classe de cinquime dans ce petit collge des montagnes d'Auvergne. Il se prit d'intrt pour moi, et m'invita l'aller voir les matins des jours de cong. Vous croyez bien que je n'y manquois pas, et il avoit la bont de donner mon instruction quelquefois des heures entires. Hlas! le seul office que je pouvois lui rendre toit de lui servir la messe; mais c'toit un mrite ses yeux, et voici pourquoi. Ce bon vieillard toit, dans ses prires, tourment de scrupules pour des distractions dont il se dfendoit avec la plus pnible contention d'esprit: c'toit surtout en disant la messe qu'il redoubloit d'efforts pour fixer sa pense chaque mot qu'il prononoit; et, lorsqu'il en venoit aux paroles du sacrifice, les gouttes de sueur tomboient de son front chauve et prostern. Je voyois tout son corps frmir de respect et d'effroi, comme s'il avoit vu les votes du ciel s'entr'ouvrir sur l'autel et le Dieu vivant y descendre. Il n'y eut jamais d'exemple d'une foi plus vive et plus profonde: aussi, aprs avoir rempli ce saint devoir, en toit-il comme puis. Il se dlassoit avec moi par le plaisir qu'il avoit m'instruire, et par celui que j'avois moi-mme recevoir ses instructions. Ce fut lui qui m'apprit que l'ancienne littrature toit une source intarissable de richesses et de beauts, et qui m'en donna cette soif que soixante ans d'tude n'ont pas encore teinte. Ainsi, dans un collge obscur, je me trouvois avoir pour matre un des hommes les plus lettrs qui fussent peut-tre au monde; mais je n'eus pas longtemps jouir de cet avantage: le P. Bourzes fut transfr, et, six ans aprs, je le retrouvai dans la maison professe de Toulouse, infirme et presque dlaiss. C'toit un vice bien odieux, dans le rgime et les moeurs des jsuites, que cet abandon des vieillards! L'homme le plus laborieux, le plus longtemps utile, ds qu'il cessoit de l'tre, toit mis au rebut; duret insense autant qu'elle toit inhumaine, parmi des tres vieillissans, et dont chacun seroit rebut son tour. l'gard de notre collge, son caractre distinctif toit une police exerce par les coliers sur eux-mmes. Les chambres runissoient des coliers de diffrentes classes, et parmi eux l'autorit de l'ge ou celle du talent, naturellement tablie, mettoit l'ordre et la rgle dans les tudes et dans les moeurs.. Ainsi l'enfant qui, loin de sa famille, sembloit hors de la classe tre abandonn lui-mme, ne laissoit pas d'avoir parmi ses camarades des surveillans et des censeurs. On travailloit ensemble et autour de la mme table; c'toit un cercle de tmoins qui, sous les yeux des uns et des autres, s'imposoient rciproquement le silence et l'attention. L'colier oisif s'ennuyoit d'une immobilit muette et se lassoit bientt de son oisivet; l'colier inhabile, mais appliqu, se faisoit plaindre; on l'aidoit, on l'encourageoit; si ce n'toit pas le talent, c'toit la volont qu'on estimoit en lui; mais il n'y avoit ni indulgence ni piti pour le paresseux incurable; et, lorsqu'une chambre entire toit atteinte de ce vice, elle toit comme dshonore: tout le collge la mprisoit, et les parens toient avertis de n'y pas mettre leurs enfans. Nos bourgeois avoient donc eux-mmes un grand intrt ne loger que des coliers studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement pour cause de paresse et d'indiscipline. Ainsi, dans presque aucun de ces groupes d'enfans, l'oisivet n'toit soufferte; jamais l'amusement et la dissipation ne venoient qu'aprs le travail. Un usage, que je n'ai vu tabli que dans ce collge, y donnoit aux tudes, vers la fin de l'anne, un redoublement de ferveur. Pour monter d'une classe une autre, il y avoit un svre examen subir, et l'une des tches que nous avions remplir pour cet examen toit un travail de mmoire. Selon la classe, c'toit, pour la posie, du Phdre ou de l'Ovide, ou du Virgile ou de l'Horace, et, pour la prose, du Cicron, du Tite-Live, du Quinte-Curce ou du Salluste; le tout ensemble, retenir par coeur, formoit une masse d'tudes assez considrable. On s'y prenoit de loin; et ce travail, pour ne pas empiter sur nos tudes accoutumes, se faisoit ds le point du jour jusqu' la classe du matin. Il se faisoit dans la campagne, o, diviss par bandes, et, chacun son livre la main, nous allions bourdonnant comme de vrais essaims d'abeilles. Dans la jeunesse, il est pnible de s'arracher au sommeil du matin; mais les plus diligens de la bande faisoient violence aux plus tardifs; moi-mme bien souvent je me sentois tirer de mon lit encore endormi; et, si depuis j'ai eu dans l'organe de la mmoire un peu plus de souplesse et de docilit, je le dois cet exercice. L'esprit d'ordre et d'conomie ne distinguoit pas moins que le got du travail notre police scolastique. Les nouveaux venus, les plus jeunes, apprenoient des anciens soigner leurs habits, leur linge, conserver leurs livres, mnager leurs provisions. Tous les morceaux de lard, de boeuf ou de mouton que l'on mettoit dans la marmite, toient proprement enfils comme des grains de chapelet; et, si dans le mnage il survenoit quelques dbats, la bourgeoise en toit l'arbitre. Quant aux morceaux friands qu' certains jours de ftes nos familles nous envoyoient, le rgal en toit commun, et ceux qui ne recevoient rien n'en toient pas moins convis. Je me souviens avec plaisir de l'attention dlicate qu'avoient les plus fortuns de la troupe ne pas faire sentir aux autres cette affligeante ingalit. Lorsqu'il nous arrivoit quelqu'un de ces prsens, la bourgeoise nous l'annonoit; mais il lui toit dfendu de nommer celui de nous qui l'avoit reu, et lui-mme il auroit rougi de s'en vanter. Cette discrtion faisoit, dans mes rcits, l'admiration de ma mre. Nos rcrations se passoient en exercices l'antique: en hiver, sur la glace, au milieu de la neige; dans le beau temps, au loin dans la campagne, l'ardeur du soleil; et ni la course, ni la lutte, ni le pugilat, ni le jeu de disque et de la fronde, ni l'art de la natation, n'toient trangers pour nous. Dans les chaleurs, nous allions nous baigner plus d'une lieue de la ville; pour les petits, la pche des crevisses dans les ruisseaux; pour les grands, celles des anguilles et des truites dans les rivires, ou la chasse des cailles au filet aprs la moisson, toient nos plaisirs les plus vifs; et, au retour d'une longue course, malheur aux champs d'o les pois verts n'toient pas encore enlevs! Aucun de nous n'auroit t capable de voler une pingle; mais dans notre morale il avoit pass en maxime que ce qui se mangeoit n'toit pas un larcin. Je m'abstenois tant qu'il m'toit possible de cette espce de pillage; mais, sans y avoir coopr, il est vrai cependant que j'y participois, d'abord en fournissant mon contingent de lard pour l'assaisonnement des pois, et puis en les mangeant avec tous les complices. Faire comme les autres me sembloit un devoir d'tat dont je n'osois me dispenser; sauf capituler ensuite avec mon confesseur, en restituant ma part du larcin en aumnes. Cependant je voyois dans une classe au-dessus de la mienne un colier dont la sagesse et la vertu se conservoient inaltrables, et je me disois moi-mme que le seul bon exemple suivre toit le sien; mais, en le regardant avec des yeux d'envie, je n'osois croire avoir le droit de me distinguer comme lui. Amalvy toit considr dans le collge tant de titres, et tellement hors de pair au milieu de nous, qu'on trouvoit naturel et juste l'espce d'intervalle qu'il laissoit entre nous et lui. Dans ce rare jeune homme, toutes les qualits de l'esprit et de l'me sembloient s'tre accordes pour le rendre accompli. La nature l'avait dou de cet extrieur que l'on croiroit devoir tre rserv au mrite. Sa figure toit noble et douce, sa taille haute, son maintien grave, son air srieux, mais serein. Je le voyois arriver au collge ayant toujours ses cts quelques-uns de ses condisciples, qui toient fiers de l'accompagner. Social avec eux, sans tre familier, il ne se dpouilloit jamais de cette dignit que donne l'habitude de primer entre ses semblables. La croix, qui toit l'empreinte de cette primaut, ne quittoit point sa boutonnire; pas un mme n'osoit prtendre la lui enlever. Je l'admirois, j'avois du plaisir le voir, et, toutes les fois que je l'avois vu, je m'en allois mcontent de moi-mme. Ce n'toit pas qu' force de travail je ne fusse, ds la troisime, assez distingu dans ma classe; mais j'avois deux ou trois rivaux; Amalvy n'en avoit aucun. Je n'avois point acquis dans mes compositions cette constance de succs qui nous tonnoit dans les siennes, et j'avois encore moins cette mmoire facile et sre dont Amalvy toit dou. Il toit plus g que moi; c'toit ma seule consolation, et mon ambition toit de l'galer lorsque je serois son ge. En dmlant, autant qu'il m'est possible, ce qui se passoit dans mon me, je puis dire avec vrit que dans ce sentiment d'mulation ne se glissa jamais le malin vouloir de l'envie: je ne m'affligeois pas qu'il y et au monde un Amalvy, mais j'aurois demand au Ciel qu'il y en et deux, et que je fusse le second. Un avantage, plus prcieux encore que l'mulation, toit dans ce collge l'esprit de religion qu'on avoit soin d'y entretenir. Quel prservatif salutaire, pour les moeurs de l'adolescence, que l'usage et l'obligation d'aller tous les mois confesse! La pudeur de cet humble aveu de ses fautes les plus caches en pargnoit peut-tre un plus grand nombre que tous les motifs les plus saints. Ce fut donc Mauriac, depuis onze ans jusqu' quinze, que je fis mes humanits, et en rhtorique je me soutins presque habituellement le premier de ma classe. Ma bonne mre en toit ravie. Lorsque mes vestes de basin lui toient renvoyes, elle regardoit vite si la chane d'argent qui suspendoit la croix avoit noirci ma boutonnire; et, lorsqu'elle y voyoit cette marque de mon triomphe, toutes les mres du voisinage toient instruites de sa joie; nos bonnes religieuses en rendoient grces au Ciel; mon cher abb Vaissire en toit rayonnant de gloire. Le plus doux de mes souvenirs est encore celui du bonheur dont je faisois jouir ma mre; mais autant j'avois de plaisir l'instruire de mes succs, autant je prenois soin de lui dissimuler mes peines: car j'en prouvois quelquefois d'assez vives pour l'affliger, s'il m'en ft chapp la plus lgre plainte. Telle fut, en troisime, la querelle que je me fis avec le P. By[17], le prfet du collge, pour la bourre d'Auvergne; et tel fut le danger que je courus d'avoir le fouet, en seconde et en rhtorique, une fois pour avoir dict une bonne amplification, une autre fois pour tre all voir la machine d'une horloge. Heureusement je me tirai de tous ces mauvais pas sans accident, et mme avec un peu de gloire. On sait quelle est la cour des rois l'envieuse malignit que s'attirent les favoris; il en est de mme au collge. Les soins particuliers qu'avoit pris de moi mon rgent de quatrime, et mon assiduit l'aller voir tous les matins, m'ayant fait regarder d'abord d'un oeil jaloux et mfiant, je me piquai ds lors de me montrer meilleur et plus fidle camarade qu'aucun de ceux qui m'accusoient de ne pas l'tre et qui se dfioient de moi. Lors donc que je parvins tre frquemment le premier de ma classe, grade auquel toit attach le triste office de censeur, je me fis une loi de mitiger cette censure; et en l'absence du rgent, pendant la demi-heure o je prsidois seul, je commenai par accorder une libert raisonnable: on causoit, on rioit, on s'amusoit petit bruit, et ma note n'en disoit rien. Cette indulgence, qui me faisoit aimer, devint tous les jours plus facile. la libert succda la licence, et je la souffris; je fis plus, je l'encourageai, tant la faveur publique avoit pour moi d'attraits! J'avois ou dire qu' Rome les hommes puissans qui vouloient gagner la multitude lui donnoient des spectacles: il me prit fantaisie d'imiter ces gens-l. On me citoit l'un de nos camarades, appel Toury, comme le plus fort danseur de la bourre d'Auvergne qui ft dans les montagnes; je lui permis de la danser, et il est vrai qu'en la dansant il faisoit des sauts merveilleux. Lorsqu'une fois on eut got le plaisir de le voir bondir au milieu de la classe, on ne put s'en passer; et moi, toujours plus complaisant, je redemandois la bourre. Il faut savoir que les sabots du danseur toient arms de fer, et que la classe toit pave de dalles d'une pierre retentissante comme l'airain. Le prfet, qui faisoit sa ronde, entendoit ce bruit effroyable; il accouroit, mais dans l'instant le bruit cessoit, tout le monde toit sa place; Toury lui-mme, dans son coin, les yeux attachs sur son livre, ne prsentoit plus que l'image d'une lourde immobilit. Le prfet, bouillant de colre, venoit moi, me demandoit la note: la note toit en blanc. Jugez de son impatience; ne trouvant personne punir, il me faisoit porter la peine des coupables par les _pensum_ qu'il me donnoit. Je la subissois sans me plaindre; mais autant il me trouvoit docile et patient pour ce qui m'toit personnel, autant il me trouvoit rebelle et rsolu ne faire jamais de la peine mes camarades. Mon courage toit soutenu par l'honneur de m'entendre appeler le martyr, et mme quelquefois le hros de ma classe. Il est vrai qu'en seconde la libert fut moins bruyante, et le ressentiment du prfet parut s'adoucir; mais, au milieu du calme, je me vis assailli par un nouvel orage. Mon rgent de seconde n'toit plus ce P. Malosse qui m'avoit tant aim: c'toit un P. Decebi[18], aussi sec, aussi aigre que l'autre toit liant et doux. Sans beaucoup d'esprit, ni, je crois, beaucoup de savoir, Decebi ne laissoit pas de mener assez bien sa classe. Il avoit singulirement l'art d'exciter notre mulation en nous piquant de jalousie. Pour peu qu'un colier infrieur et moins mal fait que de coutume, il l'exaltoit d'un air qui sembloit faire craindre aux meilleurs un nouveau rival. Ce fut dans cet esprit que, rappelant un jour certaine amplification qu'un colier mdiocre passoit pour avoir faite, il nous dfia tous de faire jamais aussi bien. Or, on savoit de quelle main toit cette amplification si excessivement vante. Le secret en toit gard, car il toit svrement dfendu dans la classe de faire le devoir d'autrui. Mais l'impatience d'entendre louer l'excs un mrite emprunt ne put se contenir: Elle n'est pas de lui, mon pre, cette amplification que vous nous vantez tant, s'cria-t-on.--Et de qui donc est-elle? demanda-t-il avec colre. On garda le silence. C'est donc vous me le dire, poursuivit-il en s'adressant l'colier qui toit en scne; et celui-ci, en pleurant, me nomma. Il fallut avouer ma faute; mais je priai le rgent de m'entendre, et il m'couta. Ce fut, lui dis-je, le jour de saint Pierre, sa fte, que Durif, notre camarade, nous donnoit dner: tout occup bien rgaler ses amis, il n'avoit pu finir les devoirs de la classe, et l'amplification toit ce qui l'inquitoit le plus. Je crus permis et juste de lui en viter la peine; et je m'offris travailler pour lui, tandis qu'il travailloit pour nous. Il y avoit au moins deux coupables; le rgent n'en voulut voir qu'un, et son dpit tomba sur moi. Confus, tourdi de colre, il fit appeler le correcteur pour me chtier, disoit-il, comme je l'avois mrit: au nom du correcteur, je faisois mon paquet de livres et j'allois quitter le collge. Ds lors plus d'tudes pour moi, et mon destin changeoit de face; mais ce sentiment d'quit naturelle qui, dans le premier ge, est si vif et si prompt, ne permit pas mes condisciples de me laisser abandonn. Non, s'cria toute la classe, ce chtiment seroit injuste, et, si on l'oblige s'en aller, nous nous en allons tous. Le rgent s'apaisa, et il m'accorda mon pardon, mais au nom de la classe, en s'autorisant de l'exemple du dictateur Papirius. Tout le collge approuva sa clmence, l'exception du prfet, qui soutint que c'toit un acte de foiblesse, et que contre la rbellion jamais il ne falloit mollir. Lui-mme, un an aprs, il voulut exercer sur moi cette rigueur dont il faisoit une maxime; mais il apprit qu'au moins falloit-il tre juste avant que d'tre rigoureux. Nous n'avions plus qu'un mois de rhtorique faire pour n'tre plus sous sa puissance, lorsqu'il me trouva dans la liste des coliers qu'il vouloit punir d'une faute sans vraisemblance, et dont j'tois pleinement innocent. Dans le clocher des Bndictins, deux pas du collge, on rparoit l'horloge; curieux d'en voir le mcanisme, des coliers de diffrentes classes toient monts dans ce clocher. Soit maladresse de l'ouvrier, soit quelque accident que j'ignore, l'horloge n'alloit point; il toit aussi difficile que d'paisses roues de fer eussent t dranges par des enfans que ronges par des souris; mais l'horloger les en accusa, et le prfet reut sa plainte. Le lendemain, l'heure de la classe du soir, il me fait appeler; je me rends dans sa chambre; j'y trouve dix douze coliers rangs en haie autour du mur, et au milieu le correcteur, et ce prfet terrible qui successivement les faisoit fustiger. En me voyant, il me demanda si j'tois du nombre de ceux qui toient monts l'horloge; et, lui ayant rpondu que j'y tois mont, il me marqua du doigt ma place dans le cercle de mes complices, et se mit poursuivre son excution. Vous croyez bien que ma rsolution de lui chapper fut bientt prise. Je saisis le moment o il tenoit une de ses victimes qui se dbattoit sous sa main, et tout d'un temps j'ouvris la porte et je m'enfuis. Il s'lana pour m'attraper; mais il manqua sa proie, et j'en fus quitte pour un pan d'habit dchir. Je me rfugiai dans ma classe, o le rgent n'toit pas encore. Mon habit dchir, mon trouble, la frayeur, ou plutt l'indignation dont j'tois rempli, me tinrent lieu d'exorde pour m'attirer l'attention. Mes amis, m'criai-je, sauvez-moi, sauvez-vous des mains d'un furieux qui nous poursuit. C'est mon honneur et c'est le vtre que je vous recommande et que je vous donne garder: peu s'en est fallu que cet homme injuste et violent, ce P. By, ne vous ait fait en moi le plus indigne outrage en fltrissant du fouet un rhtoricien; il n'a pas mme daign me dire de quoi il vouloit me punir; mais, aux cris des enfans qu'il faisoit corcher, j'ai entendu qu'il s'agissoit d'avoir dtraqu une horloge, accusation absurde et dont il sent la fausset; mais il aime punir, il aime s'abreuver de larmes; et l'innocent et le coupable, tout lui est gal, pourvu qu'il exerce sa tyrannie. Mon crime, moi, mon crime ineffaable, et qu'il ne peut me pardonner, est de n'avoir jamais voulu vous trahir pour lui plaire, et d'avoir mieux aim endurer ses rigueurs que d'y exposer mes amis. Vous avez vu avec quelle obstination il s'est efforc, depuis trois ans, faire de moi l'espion et le dlateur de ma classe. Vous seriez effrays de l'normit du travail dont il m'a accabl pour arracher de moi des notes qui lui donnassent tous les jours le plaisir de vous molester. Ma constance a vaincu la sienne, sa haine a paru s'assoupir; mais il pioit le moment de se venger sur moi, de se venger sur vous, de la fidlit que je vous ai garde. Oui, mes amis, si j'avois t assez craintif ou assez foible pour lui laisser porter les mains sur moi, c'en toit fait, la rhtorique toit dshonore, et dshonore jamais. C'est l ce qu'il s'toit promis. Il vouloit qu'il ft dit que, sous sa prfecture et sous sa verge humiliante, la rhtorique avoit flchi. Grce au Ciel, nous voil sauvs. Il va venir sans doute pour vous demander de me livrer lui, et d'avance je suis bien sr du ton dont vous lui rpondrez; mais, quand j'aurois pour camarades des hommes assez lches pour ne pas me dfendre, seul je lui vendrois cher mon honneur et ma vie, et je mourrois libre plutt que de vivre dshonor. Mais loin de moi cette pense! je vous vois tous aussi dtermins que moi ne pas rester sous le joug: aussi bien, dans un mois d'ici la rhtorique alloit finir, nous allions entrer en vacances, et un mois retranch du cours de nos tudes n'est pas digne de nos regrets. Que ce soit donc aujourd'hui la fin, la clture de notre classe. Ds ce moment nous sommes libres, et l'homme altier, l'homme cruel, l'homme froce, est confondu. Ma harangue avoit excit de grands mouvemens d'indignation; mais la conclusion fit plus d'effet que tout le reste. Jamais proraison n'entrana les esprits avec tant de rapidit. Oui, clture! vacance! me rpondit par acclamation la trs grande pluralit, et jurons tous, avant de sortir de la classe, jurons sur cet autel (car il y en avoit un) de n'y plus remettre les pieds. Aprs que le serment eut t prononc, je repris la parole. Mes amis, ce n'est point, leur dis-je, en libertins ni en esclaves fugitifs que nous devons sortir de cette classe; que le prfet ne dise pas que nous nous sommes chapps: notre retraite doit se faire paisiblement et dcemment; et, pour la rendre plus honorable, je propose de la marquer par un acte religieux. Cette classe est une chapelle; rendons-y grce Dieu, par un _Te Deum_ solennel, d'avoir acquis et conserv, durant le cours de nos tudes, la bienveillance du collge et l'estime de nos rgens. Au mme instant je les vis tous se ranger autour de l'autel; et, au milieu d'un profond silence, l'un de nos camarades, Valarch, dont la voix le disputoit celle des taureaux du Cantal, o il toit n, entonna l'hymne de louanges; cinquante voix lui rpondirent, et l'on imagine sans peine quel fut l'tonnement de tout le collge au bruit imprvu et soudain de ce concert de voix. Notre rgent accourut le premier, le prfet descendit, le principal lui-mme s'avana gravement jusqu' la porte de la classe. La porte toit ferme, et ne s'ouvrit qu'aprs que le _Te Deum_ fut chant; alors, rangs en demi-cercle, les petits ct des grands, nous nous laissmes aborder. Quel est donc ce tapage? nous demanda le violent prfet en s'avanant au milieu de nous.--Ce que vous appelez un tapage n'est, lui dis-je, mon pre, qu'une action de grce que nous rendons au Ciel d'avoir permis que, sans tomber entre vos mains, nous ayons achev nos premires tudes. Il nous menaa d'informer nos familles de cette coupable rvolte; et, en me regardant d'un oeil menaant et terrible, il me prdit que je serois un chef de faction. Il me connoissoit mal: aussi sa prdiction ne s'est-elle pas accomplie. Le principal, avec plus de douceur, voulut nous ramener; mais nous le supplimes de ne pas insister contre une rsolution qu'un serment avoit consacre, et notre bon rgent resta seul avec nous: oui, bon, je lui dois cet loge; et, quoique d'une trempe d'me moins flexible et moins douce que celle du P. Malosse, il lui toit comparable au moins par la bont. Selon l'ide que l'on s'est faite du caractre politique de cette socit si lgrement condamne et si durement abolie, jamais jsuite ne le fut moins dans le coeur que le P. Balme[19] (c'toit le nom de ce rgent). Un caractre ferme et franc toit le sien; l'impartialit, la droiture, l'inflexible quit qu'il portoit dans sa classe, et une estime noble et tendre qu'il marquoit ses coliers, lui avoient gagn notre respect et concili notre amour. travers les austres biensances de son tat, sa sincrit naturelle laissoit percer des traits de force et de fiert qui auroient mieux convenu au courage d'un militaire qu' l'esprit d'un religieux. Je me souviens qu'un jour l'un de nos condisciples, tte rustique et dure, lui ayant mal rpondu, il s'lana brusquement de sa chaire, et, arrachant avec clat un ais de chne du plancher de la classe: Malheureux, lui dit-il en le levant sur lui, je ne fais point donner le fouet en rhtorique; mais j'assomme l'audacieux qui m'ose manquer de respect. Ce genre de correction nous plut infiniment; nous lui smes gr de l'effroi dont nous avoit frapps le bruit de la planche brise, et nous vmes avec plaisir l'insolent, genoux sous cette espce de massue, demander humblement pardon. Tel toit l'homme qui j'avois rendre compte de ce qui venoit de se passer. Je l'observois en le lui racontant; et, au moment o je lui montrai l'un de ses coliers prt tre forc de subir la peine du fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais, aprs en avoir frmi, tchant de dguiser sa colre par un sourire: Que ne lui criois-tu, me dit-il, _sum civis romanus!_--Je m'en suis bien gard, lui rpondis-je; j'avois affaire un Verrs. Cependant, pour n'avoir aucun reproche essuyer, le P. Balme fit pour nous retenir tout ce qu'exigeoit son devoir; raisons et sentimens, il mit tout en usage. Ses efforts furent inutiles: il ne nous en estima pas moins, et il m'en aima davantage. Mon enfant, me dit-il tout bas, dans quelque collge que vous alliez, mon attestation peut vous tre de quelque utilit; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincre et de bon coeur. Ainsi finit ma rhtorique. J'eus donc, cette anne-l, d'assez longues vacances; mais, bien heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien cur de campagne, mon parent quoique d'un peu loin, homme instruit, qui me fit connotre la _Logique de Port-Royal_, et qui de plus se donna la peine de m'exercer parler latin, ne voulant dans nos promenades employer avec moi que cette langue-l, qu'il parloit lui-mme aisment. Cet exercice fut pour moi un avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin toit la langue, je me trouvai comme dans un pays o j'tois naturalis. Mais, avant d'y passer, je veux jeter encore quelques regards sur les annes que je viens de voir s'couler; je veux parler de ces vacances qui, tous les ans, me ramenoient chez moi, et qui, par des repos si doux, payoient mes travaux et mes peines. Mes petites vacances de Nol se passoient jouir, mes parens et moi, de notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs de biensance et d'amiti. Comme la saison toit rude, ma volupt la plus sensible toit de me trouver mon aise auprs d'un bon feu: car Mauriac, dans le temps mme du froid le plus aigu, quand les glaces nous assigeoient, et lorsque, pour aller en classe, il falloit nous tracer nous-mmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne retrouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisoient sous la marmite, et auxquels peine tour tour nous toit-il permis de dgeler nos doigts; encore le plus souvent, nos htes assigeant la chemine, toit-ce une faveur de nous en laisser approcher, et le soir, durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvoient plus tenir la plume, la flamme de la lampe toit le seul foyer o nous pouvions les dgourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, ns sur la montagne et endurcis au froid, l'enduroient mieux que moi, m'accusoient de dlicatesse; et, dans une chambre o la bise siffloit par les fentes des vitres, ils trouvoient ridicule que je fusse transi, et se moquoient de mes frissons. Je me reprochois moi-mme d'tre si frileux et si foible, et j'allois avec eux sur la glace, au milieu des neiges, m'accoutumer, s'il toit possible, aux rigueurs de l'hiver; je domptois la nature, je ne la changeois pas, et je n'apprenois qu' souffrir. Ainsi, quand j'arrivois chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin d'un bon feu, je me sentois tout ranim, c'toit pour moi l'un des momens les plus dlicieux de la vie; jouissance que la mollesse ne m'auroit jamais fait connotre. Dans ces vacances de Nol, ma bonne aeule, en grand mystre, me confioit les secrets du mnage. Elle me faisoit voir, comme autant de trsors, les provisions qu'elle avoit faites pour l'hiver: son lard, ses jambons, ses saucisses, ses pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de bl noir, de seigle, de pois et de fves, ses tas de raves et de chtaignes, ses lits de paille couverts de fruits. Tiens, mon enfant, me disoit-elle, voil les dons que nous a faits la Providence: combien d'honntes gens n'en ont pas reu autant que nous! et quelles grces n'avons-nous pas lui rendre de ses faveurs! Pour elle-mme, rien de plus sobre que cette sage mnagre; mais son bonheur toit de voir rgner l'abondance dans la maison. Un rgal qu'elle nous donnoit avec la plus sensible joie toit le rveillon de la nuit de Nol. Comme il toit tous les ans le mme, on s'y attendoit, mais on se gardoit bien de parotre s'y tre attendu: car tous les ans elle se flattoit que la surprise en seroit nouvelle, et c'toit un plaisir qu'on avoit soin de lui laisser. Pendant qu'on toit la messe, la soupe aux choux verts, le boudin, la saucisse, l'andouille, le morceau de petit-sal le plus vermeil, les gteaux, les beignets de pommes au saindoux, tout toit prpar mystrieusement par elle et une de ses soeurs; et moi, seul confident de tout cet appareil, je n'en disois mot personne. Aprs la messe on arrivoit; on trouvoit ce beau djeuner sur la table; on se rcrioit sur la magnificence de la bonne grand'mre, et cette acclamation de surprise et de joie toit pour elle un plein succs. Le jour des Rois, la fve toit chez nous encore un sujet de rjouissance; et, quand venoit la nouvelle anne, c'toit dans toute la famille un enchanement d'embrassades et un concert de voeux si tendres qu'il et t, je crois, impossible d'en tre le tmoin sans en tre mu. Figurez-vous un pre de famille au milieu d'une foule de femmes et d'enfans qui, tous levant les yeux et les mains vers le ciel, en appeloient sur lui les bndictions; et lui, rpondant leurs voeux par des larmes d'amour qui prsageoient peut-tre le malheur qui nous menaoit: telles toient les scnes que me prsentoient ces vacances. Celles de Pques toient un peu plus longues; et, lorsque le temps toit beau, elles me permettoient quelques dissipations. J'ai dj dit que, dans ma ville, l'ducation des jeunes gens toit soigne; leur exemple toit pour les filles un objet d'mulation. L'instruction des uns influoit sur l'esprit des autres, et donnoit leur air, leur langage, leurs manires, une teinte de politesse, de biensance et d'agrment que rien ne m'a fait oublier. Une libert innocente rgnoit parmi cette jeunesse. Les filles, les garons, se promenoient ensemble, le soir mme, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire toit le chant, et il me semble que ces jeunes voix runies formoient de doux accords et de jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette socit; mais, jusqu' l'ge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes gots pour l'tude et la solitude. Je n'tois jamais plus content que lorsque, dans le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passois un beau jour lire les vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces rpubliques laborieuses que faisoit prosprer l'une des tantes de ma mre, et dont, mieux que Virgile encore, elle avoit observ les travaux et les moeurs. Mieux que Virgile aussi elle m'en instruisoit, en me faisant voir de mes yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et de sagesse qui avoient chapp ce divin pote, et dont j'tois ravi. Peut-tre, dans l'amour de ma tante pour ses abeilles, y avoit-il quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intrt qu'elle prenoit leurs jeunes essaims ressembloit beaucoup celui d'une mre pour ses enfans; mais je dois dire aussi qu'elle sembloit en tre aime autant qu'elle les aimoit. Je croyois moi-mme les voir se plaire voler autour d'elle, la connotre, l'entendre, obir sa voix; elles n'avoient point d'aiguillon pour leur bienfaisante matresse, et lorsque, dans l'orage, elle les recueilloit, les essuyoit, les rchauffoit de son haleine et dans ses mains, on et dit qu'en se ranimant elles lui bourdonnoient doucement leur reconnoissance. Nul effroi dans la ruche quand leur amie la visitoit; et si, en les voyant moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versoit un peu de vin pour leur rendre la force et la sant, ce mme doux murmure sembloit lui rendre grces. Elle avoit entour leur domaine d'arbres fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps; elle y avoit introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit ruisseau d'eau limpide, et, sur les bords, le thym, la lavande, la marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avoit le plus d'attraits pour elles, leur offroient les prmices de la belle saison. Mais, lorsque la montagne commenoit fleurir, et que ses aromates rpandoient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au butin de leur petit verger, alloient chercher au loin de plus amples richesses; et, en les voyant revenir charges d'tamines de diverses couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommoit les fleurs dont c'toit la dpouille. Ce qui se passoit sous mes yeux, ce que ma tante me racontoit, ce que je lisois dans Virgile, m'inspiroit pour ce petit peuple un intrt si vif que je m'oubliois avec lui, et ne m'en loignois jamais sans un regret sensible. Depuis, et encore prsent, j'ai tant d'amour pour les abeilles que sans douleur je ne puis penser au cruel usage o l'on est, dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah! quand la ruche en toit pleine, chez nous c'toit les soulager que d'en ter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se nourrir jusqu' la floraison nouvelle, et l'on savoit, sans en blesser aucune, enlever les rayons qui excdoient leur besoin. Dans les longues vacances de la fin de l'anne, tous mes devoirs remplis, tous mes gots satisfaits, j'avois encore du temps donner la socit, et je conviens que, tous les ans, celle de la jeunesse me plaisoit davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu' quinze ans qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formoit n'inquitoient point les familles: il y avoit si peu d'ingalit d'tat et de fortune que les pres et mres toient presque aussitt d'accord que les enfans, et rarement l'hymen faisoit languir l'amour; mais ce qui pour mes camarades n'toit d'aucun danger avoit pour moi celui d'teindre mon mulation et de faire avorter le fruit de mes tudes. Je voyois les coeurs se choisir et former entre eux des liens: l'exemple m'en donna l'envie. L'une de nos jeunes compagnes, et la plus jolie mon gr, me parut libre encore et n'avoir, comme moi, que le vague dsir de plaire. Dans sa fracheur, elle n'avoit pas ce tendre et doux clat que l'on nous peint dans la beaut lorsqu'on la compare la rose; mais le vermillon, le duvet, la rondeur de la pche, vous offrent une image qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche pouvoit-elle ne pas en avoir? Ses yeux et son sourire en auroient donn seuls son langage le plus simple; et, sur ses lvres, le bonjour, le bonsoir, me sembloient dlicats et fins. Elle pouvoit avoir un ou deux ans de plus que moi, et cette ingalit d'ge, qu'un air de raison, de sagesse, rendoit encore plus imposante, intimidoit mon amour naissant; mais peu peu, en essayant de lui faire agrer mes soins, je m'aperus qu'elle y toit sensible, et, ds que je pus croire que j'en serois aim, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans dtour, et, sans dtour aussi, elle me rpondit que son inclination s'accorderoit avec la mienne. Mais vous savez bien, me dit-elle, qu'il faut au moins, pour tre amans, pouvoir esprer d'tre poux; et comment pouvons-nous l'esprer notre ge? Vous avez peine quinze ans: vous allez suivre vos tudes?--Oui, lui dis-je, telle est ma rsolution et la volont de ma mre.--Eh bien! voil cinq ans d'absence avant que vous ayez pris un tat, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne saurons encore quoi vous tes destin.--Hlas! il est trop vrai, lui dis-je, que je ne puis savoir ce que je deviendrai; mais au moins jurez-moi de ne vous marier jamais sans prendre conseil de ma mre et sans lui demander si je n'ai pas moi-mme quelque esprance vous offrir. Elle me le promit avec un sourire charmant, et, tout le reste du temps de nos vacances, nous nous livrmes au plaisir de nous aimer avec l'ingnuit et l'innocence de notre ge. Nos promenades tte tte, nos entretiens les plus intressans, se passoient imaginer pour moi dans l'avenir des possibilits de succs, de fortune, favorables nos dsirs; mais, ces douces illusions se succdant comme des songes, l'une dtruisoit l'autre, et, aprs nous en tre rjouis un moment, nous finissions par en pleurer, comme les enfans pleurent lorsqu'un souffle renverse le chteau qu'ils ont lev. Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous tions assis sur la pente de la prairie, au bord de la rivire, un incident survint qui faillit me coter la vie. Ma mre toit instruite de mes assiduits auprs de Mlle B***[20]. Elle en fut inquite, et craignit que l'amour ne ralentt en moi le got et l'ardeur de l'tude. Ses tantes s'aperurent qu'elle avoit du chagrin, et firent tant qu'elle ne put leur en dissimuler la cause. Ds lors ces bonnes femmes, prsageant mon malheur, s'aigrirent l'envi contre cette jeune innocente, l'accusant de coquetterie et lui faisant un crime d'tre aimable mes yeux. Un jour donc que ma mre me demandoit, l'une d'elles se dtacha, vint me chercher dans la prairie, et, m'y ayant trouv tte tte avec l'objet de leur ressentiment, elle accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y pargner les mots d'indcence et de sduction. Aprs cet imprudent clat elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante dsole, touffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur mon me l'impression de sa douleur! J'eus beau lui demander pardon, pleurer ses genoux, la supplier de mpriser, d'oublier cette injure: Malheureuse! s'crioit-elle, c'est moi que l'on accuse de vous avoir sduit et de vouloir vous dranger! Fuyez-moi, ne me voyez plus; non, je ne veux plus vous revoir! ces mots, elle s'en alla, et me dfendit de la suivre. Je retournai chez moi, l'air gar, les yeux en feu, la tte absolument perdue. Heureusement mon pre toit absent, et je n'eus pour tmoin de mon dlire que ma mre. En me voyant passer et monter dans ma chambre, elle fut effraye de mon trouble; elle me suivit; je m'tois enferm; elle me commanda d'ouvrir: ma mre! lui dis-je, dans quel tat vous me voyez! Pardon! je suis au dsespoir, je ne me connois plus, je me possde peine. pargnez-moi la honte de parotre ainsi devant vous. J'avois le front meurtri des coups que je m'tois donns de la tte contre le mr. Quelle passion que la colre! J'en prouvois pour la premire fois la violence et le transport. Ma mre, perdue elle-mme, me serrant dans ses bras et me baignant de larmes, jeta des cris si douloureux que toutes les femmes de la maison, hormis une seule, accoururent; et celle qui n'osoit parotre, et qui venoit d'avouer sa faute, s'arrachoit les cheveux du malheur qu'elle avoit caus. Leur dsolation, le dluge de pleurs que je voyois pleuvoir autour de moi, ces tendres et timides gmissemens que j'entendois, m'amollirent le coeur et firent tomber ma colre; mais j'touffois, le sang avoit enfl toutes mes veines: il fallut me saigner. Ma mre trembloit pour mes jours. Sa mre, pendant la saigne, lui dit tout bas ce qui s'toit pass, car inutilement me l'avoit-elle demand moi-mme: Une horreur! une barbarie! toient les seuls mots de rponse que j'avois pu lui faire entendre; lui en dire davantage et t trop affreux pour moi dans ce moment. Mais, lorsque la saigne m'eut donn du relche, et qu'un peu de calme eut chang ma furie en douleur, je fis ma mre un rcit fidle et simple de mon amour, de la manire honnte et sage dont Mlle B*** y avoit rpondu, enfin de la promesse qu'elle avoit bien voulu me faire de ne jamais se marier sans que ma mre y consentit. Aprs cela, lui dis-je, quelle blessure pour son coeur, quel dchirement pour le mien, que l'injuste et sanglant reproche qu'elle vient d'essuyer pour moi! Ah! ma mre, c'est un affront que rien ne sauroit effacer.--Hlas! c'est moi qui en suis la cause, me dit-elle en pleurant; c'est mon inquitude sur cette liaison qui a troubl la tte nos tantes; si tu ne leur pardonnes pas, il faut aussi ne point pardonner ta mre. ces mots, mes bras l'enveloppent et la serrent contre mon coeur. Pour lui obir, je m'tois couch. L'effervescence de mon sang, quoique bien affoiblie, n'toit point apaise; tous mes nerfs toient branls, et l'image de cette fille intressante et malheureuse, que je croyois inconsolable, toit prsente ma pense, avec les traits de la douleur les plus vifs et les plus perans. Ma mre me voyoit frapp de cette ide, et mon coeur, encore plus mu que mon cerveau, tenoit mon sang et mes esprits dans un mouvement drgl semblable une ardente fivre. Le mdecin, qui la cause en toit inconnue, prsageoit une maladie, et parloit de la prvenir par une seconde saigne. Croyez-vous, lui demanda ma mre, que ce soir il soit temps encore? Il rpondit qu'il seroit temps. Revenez donc ce soir, Monsieur; jusque-l j'aurai soin de lui. Ma mre, en m'invitant essayer de prendre quelque repos, me laissa seul, et, un quart d'heure aprs, elle revint accompagne... de qui? Vous devez le prvoir, vous qui connoissez la nature. Sauvez mon fils, rendez-le-moi, dit-elle ma jeune matresse en l'amenant prs de mon lit. Cet enfant vous croit offense, apprenez-lui que vous ne l'tes plus, qu'on vous a demand pardon, et que vous avez pardonn.--Oui, Monsieur, je n'ai plus que des grces rendre votre digne mre, me dit cette fille charmante, et il n'est point de dplaisir que ne me fissent oublier les bonts dont elle m'accable.--Ah! c'est moi, Mademoiselle, d'tre reconnoissant des soins de son amour, c'est moi qu'elle rend la vie. Ma mre fit asseoir au chevet de mon lit celle dont la vue et la voix rpandoient dans mon me un calmant si pur et si doux. Elle eut aussi la complaisance de parotre donner dans nos illusions, et, en nous recommandant tous les deux la sagesse et la pit: Qui sait, dit-elle, ce que le Ciel vous destine? il est juste; vous tes bien ns l'un et l'autre, et l'amour mme peut vous rendre plus dignes encore d'tre heureux.--Voil, me dit Mlle B***, des paroles bien consolantes et bien propres vous calmer. Pour moi, vous le voyez, je n'ai plus aucune colre, aucun ressentiment dans l'me. Celle de vos tantes dont la vivacit m'avoit blesse m'en a tmoign ses regrets; je viens de l'embrasser, mais elle pleure encore; et vous, qui tes si bon, ne l'embrasserez-vous pas?--Oui, de tout mon coeur, rpondis-je; et, dans l'instant, la bonne tante vint baigner mon lit de ses larmes. Le soir, le mdecin trouva mon pouls encore un peu mu, mais parfaitement bien rgl. Mon pre, son retour du petit voyage qu'il venoit de faire Clermont, nous annona qu'il alloit m'y mener, non pas, comme l'auroit voulu ma mre, pour continuer mes tudes et faire ma philosophie, mais pour apprendre le commerce. C'est, lui dit-il, assez d'tudes et de latin: il est temps que je pense lui donner un tat solide. J'ai pour lui une place chez un riche marchand; le comptoir sera son cole. Ma mre combattit cette rsolution de toute la force de son amour, de sa douleur et de ses larmes; mais moi, voyant qu'elle affligeoit mon pre sans le dissuader, j'obtins qu'elle cdt. Laissez-moi seulement arriver Clermont, j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder. Si je n'avois suivi que ma nouvelle inclination, j'aurois t de l'avis de mon pre, car le commerce, en peu d'annes, pouvoit me faire un sort assez heureux; mais ni ma passion pour l'tude, ni la volont de ma mre, qui, tant qu'elle a vcu, a t ma suprme loi, ne me permirent de prendre conseil de mon amour. Je partis donc, avec l'intention de me rserver, matin et soir, une heure et demie de mon temps pour aller en classe; et, en assurant mon patron que tout le reste de mes momens seroit lui, je me flattois qu'il seroit content. Mais il ne voulut point entendre cette composition, et il fallut opter entre le commerce et l'tude. Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, huit heures par jour d'un travail assidu dans votre comptoir ne vous suffisent pas? Qu'exigeriez-vous d'un esclave? Il me rpondit qu'il dpendoit de moi d'aller tre plus libre ailleurs. Je ne me le fis pas redire, et, dans le moment mme, je pris cong de lui. Je n'avois pour toute richesse que deux petits cus que mon pre m'avoit donns pour mes menus plaisirs, et quelques pices de douze sous que ma grand'mre, en me disant adieu, m'avoit glisses dans la main; mais la dtresse o j'allois tomber toit la moindre de mes peines. En quittant l'tat que mon pre me destinoit, j'allois contre sa volont, je semblois me soustraire son obissance: me pardonneroit-il? ne viendroit-il pas me rduire et me ranger mon devoir? et quand mme, dans sa colre, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il pas ma mre d'avoir contribu mon garement? La seule ide des chagrins que je causerois ma mre toit un supplice pour moi. L'esprit troubl, l'me abattue, j'entrai dans une glise, je me mis en prire, dernier recours des malheureux. L, comme par inspiration, me vint une pense qui tout coup changea pour moi la perspective de la vie et le rve de l'avenir. Rconcili avec moi-mme, esprant l'tre avec mon pre par la saintet du motif que j'avois lui prsenter, je commenai par me donner un gte, en louant auprs du collge un cabinet arien, o, pour meubles, j'avois un lit, une table, une chaise, le tout dix sous par semaine, n'tant pas en tat de faire un plus long bail. J'ajoutai ces meubles un ustensile d'anachorte, et je fis ma provision de pain, d'eau claire et de pruneaux. Aprs m'tre tabli, et avoir fait le soir chez moi une collation frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'crivis deux lettres: l'une ma mre, o je lui exposois le refus inhumain que j'avois essuy de cet inflexible marchand; l'autre mon pre, o, faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de ne pas s'opposer la rsolution qui m'toit inspire de me consacrer aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation toit en effet si sincre, et ma foi aux desseins et aux soins de la Providence toit si vive alors, que j'nonai dans ma lettre mon pre l'esprance presque certaine de n'avoir plus dornavant aucune dpense lui causer; et, pour continuer mes tudes, je ne lui demandois que son consentement et sa bndiction. Ma lettre fut un texte pour l'loquence de ma mre. Elle crut voir ma route trace par les anges, et rayonnante de lumires, comme l'chelle de Jacob. Mon pre, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de pit. Il se laissa flchir, et permit ma mre de m'crire qu'il adhroit mes saintes rsolutions. En mme temps, elle me fit passer quelques secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientt je fus en tat de les lui rendre tels que je les avois reus. J'avois appris que le collge de Clermont, bien plus considrable que celui de Mauriac, faisoit seconder ses rgens par des rptiteurs d'tudes; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour y tre admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collge, et, malgr mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des rgens. J'ai oubli de dire qu'aprs la clture des classes au collge de Mauriac, j'y tois all prendre l'attestation de mon rgent de rhtorique; il me l'avoit donne la plus complte qu'il avoit pu; et, aprs l'avoir embrass et remerci tendrement, je m'en allois, les yeux encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce prfet qui m'avoit si durement trait. Vous voil, Monsieur! me dit-il; d'o venez-vous?--Je viens, mon pre, de voir le P. Balme, et de lui faire mes adieux.--Il vous aura donn sans doute une attestation favorable.--Oui, mon pre, trs favorable; et j'en suis bien reconnoissant.--Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en avoir pas besoin.--Hlas! mon pre, je serois bien heureux de l'obtenir, mais je n'ose pas l'esprer.--Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu. J'entrai; il se mit sa table; et, aprs avoir crit une attestation plus exagre en louanges que celle mme de mon rgent: Lisez, dit-il en me la prsentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en tes pas content, je vous en donnerai une plus ample. En la lisant, je me sentis accabl de confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les noms odieux que je lui avois donns se prsentrent ma pense comme autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il toit magnanime, plus j'tois confondu et humili devant lui; enfin, mes yeux remplis de larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il toit touch de mon repentir: Vous me pardonnez donc, mon pre? lui dis-je avec transport, et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scnes qui nous sont personnelles ont pour nous un intrt propre qui ne se fait sentir qu' nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit t touchante mme pour des indiffrens. Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu' les prsenter au prfet du collge de Clermont, c'en toit assez pour tre envoy en philosophie sur-le-champ et sans examen; mais ce n'toit pas ce que je voulois. Un loge en paroles, mme le plus exagr, ne fait qu'une impression vague; et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je voulus tre examin. Je m'adressai donc au prfet, et, sans lui dire d'o je venois, je lui demandai son agrment pour entrer en philosophie. D'o tes-vous? me demanda-t-il.--Je suis de Bort, mon pre.--Et o avez-vous tudi? Ici je me permis de biaiser un peu. Je viens, lui rpondis-je, d'avoir pour matre un cur de campagne. Ses sourcils et ses lvres laissrent chapper un signe de ddain; et, ouvrant un cahier de thmes, il me proposa d'en faire un o il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au trait de la plume et avec assez d'lgance. Et vous avez, dit-il en le lisant, vous avez eu pour matre un cur de campagne?--Oui, mon pre.--Ce soir, vous composerez en version. Le hasard fit que ce fut un morceau de la harangue de Cicron que j'avois vue en rhtorique; aussi fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thme avoit t fait. Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un cur de campagne que vous avez tudi?--Vous devez bien le voir, lui dis-je.--Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en amplification. Dans cet examen prolong je crus apercevoir une curiosit qui m'toit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un colier qui quitte ses parens pour aller au collge. Quoi de plus analogue ma situation et aux affections de mon me? Je me rappellerois encore l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mre. Ces mots dicts par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'loquente simplicit, furent arross de mes larmes, et le prfet s'en aperut. Mais ce qui l'tonna le plus (parce que la vrit mme y ressembloit l'invention), ce fut l'endroit o, m'levant au-dessus de moi-mme, je fis parler le jeune homme son pre du courage qu'il se sentoit pour devenir un jour, force d'application et de travail, la consolation, l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre ses autres enfans ce qu'il lui auroit cot pour son ducation. Et vous avez tudi chez un cur de campagne? s'cria plus fort mon jsuite. Pour cette fois je gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. Et les vers, reprit-il, ce cur de campagne vous a-t-il appris les faire? Je rpondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. C'est ce que je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir avant la classe. Le sujet des vers fut: _En quoi la feinte diffre du mensonge?_ C'toit justement une excuse qu'il m'offroit peut-tre dessein. Je m'appliquai faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un artifice innocent; un art ingnieux d'amuser pour instruire, et quelquefois un art sublime d'embellir la vrit mme, et de la rendre plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prtant un voile transparent et sem de fleurs. Dans le mensonge il me fut ais de montrer la bassesse d'une me qui trahit son sentiment ou sa pense; l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altre, dnature la vrit, et dont le langage porte le caractre de la ruse et de la malice, de la fraude et de la noirceur. prsent, dites-moi, reprit l'adroit jsuite, si c'est feinte ou mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un cur de campagne a t votre matre: car je suis presque sr que c'est chez nous, Mauriac, que vous avez tudi.--Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui dis-je, mon pre, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention avoit t de vous tromper; mais, en diffrant de vous dire ce que vous savez prsent, je n'ai pas eu envie de vous le dguiser, ni de vous laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'tre connu de vous mieux que par des attestations: j'en avois d'assez bonnes vous produire, et les voici. Mais, sur ces tmoignages et sans examen, vous m'auriez accord ma premire demande; et j'en avois une vous faire bien plus essentielle pour moi. En tudiant, il faut que moi-mme j'enseigne, et que vous ayez la bont de me faire gagner ma vie en me donnant des coliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai dj trop cot, je ne veux plus tre un fardeau pour elle; et, en attendant que je puisse aller son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.--Eh! mon enfant, me dit-il, votre ge, le moyen de se faire couter, obir, respecter parmi ses pareils? Vous avez peine quinze ans.--Il est vrai; mais, mon pre, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous qu'il n'avance pas l'autorit de la raison et la maturit de l'ge? Essayez de mon caractre, et vous le trouverez peut-tre assez grave pour faire oublier mes quinze ans.--Je verrai, me dit-il, je consulterai.--Non, mon pre, il n'y a point consulter. Il faut ds prsent me mettre sur la liste des rptiteurs du collge et me donner des coliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir, j'ose vous en rpondre, et vous serez content de moi. Il me le promit, quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai tudier en logique. Ds le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris quelque connoissance de moi. La _Logique de Port-Royal_, et l'habitude de parler latin avec mon cur de campagne, me donnoient sur mes camarades une avance considrable. Je me htai de me produire, et ne ngligeai rien pour tre remarqu. Cependant les semaines s'couloient sans que le prfet me donnt aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais peine tois-je aperu. Mme il sembloit que, n'ayant rien de bon m'annoncer, il feignt de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon cabinet, voisin des nues, me livrant mes rflexions, je faisois en pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain. Une bonne petite Mme Clment, qui logeoit au-dessous de moi, et qui avoit une cuisine, fut curieuse de savoir o toit la mienne. Elle me vint voir un matin. Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez vous l'heure des repas, et vous tes seul, et vous tes sans feu, et personne aprs vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquite sur votre situation. Je lui avouai que, pour le moment, je n'tois pas fort mon aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi vivre; que j'tois en tat de tenir une cole, et que les Pres jsuites vouloient bien s'occuper de moi. Bon! me dit-elle, vos Pres jsuites! ils ont bien autre chose en tte! Ils vous berceront de promesses, et ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous Riom chez les Pres de l'Oratoire? Ceux-l vous donneront moins de belles paroles, mais ils feront pour vous plus qu'ils n'auront promis. Je n'ai pas besoin de vous dire que je parlois une jansniste. Sensible l'intrt qu'elle prenoit moi, je parus dispos suivre ses conseils, et je lui demandai quelques instructions sur les Pres de l'Oratoire. Ce sont, me dit-elle, des gens de bien que les jsuites dtestent et qu'ils voudroient anantir. Mais il est l'heure de dner, venez manger ma soupe: je vous en dirai davantage. J'acceptai son invitation; et, quoique son dner ft assurment bien frugal, je n'en ai jamais fait de meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur qu'elle me fit boire ranimrent tous mes esprits. L j'appris dans une heure tout ce que j'avois savoir de l'animosit des jsuites contre les oratoriens, et de la jalouse rivalit de l'un et l'autre collges. Ma voisine ajouta que, si j'allois Riom, j'y serois bien recommand. Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de ses intentions et de mes esprances, j'allai voir le prfet. C'toit un jour de cong pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader ce que m'avoit dit ma voisine. Je viens, mon pre, lui rpondis-je, prendre cong de vous.--Vous vous en allez?--Oui, mon pre, je m'en vais Riom, o les Pres oratoriens me donneront dans leur collge autant d'coliers que j'en voudrai.--Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous, lev dans nos coles, vous en seriez transfuge!--Hlas! c'est regret; mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons pres...--Ces bons pres n'ont que trop l'art de sduire et d'attirer les jeunes gens crdules comme vous; mais soyez bien sr, mon enfant, qu'ils n'ont ni le crdit ni le pouvoir que nous avons.--Ayez donc, mon pre, celui de me donner travailler pour vivre.--Oui, j'y pense, je m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir vos besoins.--Qu'appelez-vous, mon pre, pourvoir mes besoins? Apprenez que ma mre se priveroit de tout plutt que de souffrir qu'un tranger vnt mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, mme de ma famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande subsister. Donnez-m'en les moyens vous-mme, ou je vais les chercher ailleurs.--Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le dfends. Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir ensemble. Et de ce pas il me mena chez mon professeur. Savez-vous, lui dit-il, mon pre, ce que va devenir cet enfant-l? On l'appelle Riom. Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un proslyte. Il va se perdre, et c'est nous de le sauver. Mon professeur prit feu dans cette affaire encore plus vivement que le Pre prfet. Ils dirent l'un et l'autre des merveilles de moi tous les rgens du collge; ds lors ma fortune fut faite; j'eus une cole, et, dans un mois, douze coliers, quatre francs par tte, me firent un tat au-dessus de tous les besoins. Je fus bien log, bien nourri, et Pques j'eus les moyens de me vtir dcemment en abb, ce dont j'avois le plus d'envie, soit pour mieux assurer mon pre de la sincrit de ma vocation, soit pour avoir dans le collge une srieuse existence. Quand je quittai mon cabinet, ma voisine, qui j'allai dire ce qu'on faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. Ah! je serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller Riom. C'est l qu'on fait de bonnes et de saintes tudes. Je la priai de me garder ses bonts en cas de besoin, et, mme dans mon opulence, j'allai la revoir quelquefois. Mon habit ecclsiastique, les biensances qu'il m'imposoit, et de plus cet ancien dsir de considration personnelle que l'exemple d'Amalvy m'avoit laiss dans l'me, eurent pour moi d'heureux effets, et singulirement celui de me rendre svre et rserv dans mes liaisons de collge. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un petit nombre: nous tions quatre, et toujours les mmes, dans nos parties de plaisir, c'est--dire de promenade. frais communs, et peu de frais, nous tions abonns pour nos lectures avec un vieux libraire; et, comme les bons livres sont, grce au Ciel, les plus communs, nous n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands potes, les meilleurs crivains du sicle dernier, quelques-uns du sicle prsent, car le libraire en avoit peu, se succdoient de main en main; et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en confrences sur nos lectures. Dans l'une de nos promenades Beauregard, maison de plaisance de l'vch; nous emes le bonheur de voir le vnrable Massillon. L'accueil plein de bont que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune ge. Dans cet ge o les affections de l'esprit et celles de l'me ont une communication rciproquement si soudaine, o la pense et le sentiment agissent et ragissent l'un sur l'autre avec tant de rapidit, il n'est personne qui quelquefois il ne soit arriv, en voyant un grand homme, d'imprimer sur son front les traits du caractre de son me ou de son gnie. C'toit ainsi que, parmi les rides de ce visage dj fltri, et dans ces yeux qui alloient s'teindre, je croyois dmler encore l'expression de cette loquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, si profondment pntrante, dont je venois d'tre enchant la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait rpandre. Aprs un travail excessif, durant mon anne de logique, ayant eu, sans compter mes tudes particulires, trois autres classes, soir et matin, faire avec mes coliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus devant mon pre, bien vtu, les mains pleines de petits prsens pour mes soeurs, et avec quelque argent de rserve. Ma mre, en m'embrassant, pleura de joie; mon pre me reut avec bont, mais froidement; tout le reste de la famille fut comme enchant de me voir. Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-mme bien confus, bien mal mon aise, lorsqu'en habit d'abb il fallut parotre ses yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui tois pas infidle, mais j'tois inconstant: c'en toit bien assez. Je ne savois comment me conduire avec elle. Je consultai ma mre sur un point aussi dlicat. Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous tmoigner du dpit, de la colre, et quelque chose mme de plus piquant, de la froideur et du ddain. C'est vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime la plus tendre, et de traiter avec des mnagemens infinis un coeur que vous avez bless. Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec rserve et biensance; seulement elle eut soin d'viter avec moi tout entretien particulier. Ainsi, dans la socit, nous fmes assez bien ensemble pour ne pas laisser croire qu'auparavant nous eussions t mieux. La seconde anne de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la premire. Mon cole toit augmente, j'y donnois tous mes soins; et, de plus, destin soutenir des thses gnrales, il fallut prendre de longues veilles sur mes nuits pour m'y prparer. Ce fut le jour o je venois de terminer, par cet exercice public, le cours de ma philosophie, que j'appris l'vnement funeste qui nous plongeoit, ma famille et moi, dans un abme de douleur. Aprs mes thses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la chambre du professeur, une collation qu'auroit d animer la joie; et, dans les flicitations qui m'toient adresses, je ne vis que de la tristesse. Comme j'avois assez bien rsolu les difficults qu'on m'avoit proposes, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur lui-mme, n'eussent pas un air plus content. Ah! si j'avois bien fait, leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.--Hlas! mon cher enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde, cette tristesse qui vous tonne! et plt au Ciel qu'elle n'et pour cause qu'un succs moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un malheur bien plus cruel qui me reste vous annoncer: vous n'avez plus de pre. Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans couleur et sans voix. Rendu la vie et aux larmes, je voulois partir sur-le-champ pour aller sauver du dsespoir ma pauvre mre; mais, sans guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues faire sur un cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'toit possible, je n'allois que trs lentement. Durant ce funbre voyage, une seule pense, un seul tableau prsent mon esprit, l'avoit occup sans relche, et toutes les forces de mon me s'toient runies pour en soutenir l'impression; mais bientt, en ralit, il fallut avoir le courage de le voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs. J'arrive, au milieu de la nuit, la porte de ma maison. Je frappe, je me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mlange de voix gmissantes, se fait entendre. Toute la famille se lve, on vient m'ouvrir, et, en entrant, je suis environn de cette famille plore, mre, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, chevels, semblables des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et dchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous rserve, sans doute, pour le malheur extrme, se dploya tout coup en moi. Jamais je ne me suis senti si suprieur moi-mme. J'avois soulever un poids norme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras, mon sein cette foule de malheureux; je les y reus tous; et, avec l'assurance d'un homme inspir par le Ciel, sans marquer de foiblesse, sans verser une larme, moi qui pleure facilement: Ma mre, mes frres, mes soeurs, nous prouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions; ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un pre; vous en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'tre: j'en embrasse tous les devoirs, et vous n'tes plus orphelins. ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amres, coulrent de leurs yeux. Ah! s'cria ma mre en me pressant contre son coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu! Et mes frres, mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mre, tombrent genoux. Cette scne touchante auroit dur le reste de la nuit, si j'avois pu la soutenir. J'tois accabl de fatigue; je demandai un lit. Hlas! me dit ma mre, il n'y a dans la maison que le lit de... Ses pleurs lui couprent la voix. Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans rpugnance. J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs toient trop branls. Toute la nuit je vis l'image de mon pre, aussi vive, aussi fortement empreinte dans mon me que s'il avoit t prsent. Je croyois quelquefois le voir rellement. Je n'en tois point effray; je lui tendois les bras, je lui parlois. Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je, que n'tes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me rpondre, et me dire du moins si vous tes content de moi! Aprs cette longue insomnie et ce pnible rve qui n'toit pas un songe, il me fut doux de voir le jour. Ma mre, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit attendre mon rveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle vint, et fut effraye de la rvolution qui s'toit faite en moi. Ma peau sembloit avoir t teinte dans le safran. Le mdecin, qu'elle appela, lui dit que c'toit l un effet des grandes douleurs concentres, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. Un voyage, une absence, et le plus tt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus sr remde que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas comme une dissipation: les grandes douleurs y rpugnent; il faut, leur insu, tcher de les distraire, et les tromper pour les gurir. Le vieux cur qui m'avoit donn des leons au temps des vacances s'offrit m'attirer chez lui, au centre du diocse o toit son presbytre, et m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma sant. Mais il falloit ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention o j'tois moi-mme de prendre la tonsure, des mains de mon vque, avant d'aller plus loin: car l'une de mes esprances toit l'heureux hasard d'un bnfice simple que je tcherois d'obtenir. Je vais, me dit ma mre, employer cette anne claircir et rgler les affaires de la maison. Toi, mon fils, hte-toi d'entrer dans la carrire o Dieu t'appelle: fais-toi connotre de notre saint vque et demande-lui ses conseils. Le mdecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le plaisir mme. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison paternelle toit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de peine la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que j'avois amasss, ma mre me permit d'en laisser trois dans le mnage; et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de Saint-Bonet. LIVRE II La tranquillit, le silence du hameau d'Abloville, o j'cris ces mmoires, me rappellent le calme que rendit mon me le village de Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en toit pas aussi riant, aussi fertile; le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs rameaux chargs de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune famille; le chtaignier avec assez de majest y dployoit son ombre et y rpandoit ses largesses; les champs, les prs, les bois, les troupeaux, la culture, la pche des tangs, les grandes scnes de la campagne y toient assez intressantes pour occuper une me oisive. La mienne, aprs le long travail de mes tudes et le cruel assaut de la mort de mon pre, avoit besoin de ce repos. Mon cur avoit quelques livres analogues son tat, qui alloit tre le mien. Je me destinois la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me faisoit goter celle des livres saints, et, dans les pres de l'glise, il me montroit de bons exemples de l'loquence vanglique. L'esprit de ce vieillard, naturellement gai, ne l'toit avec moi qu'autant qu'il le falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire mlancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible la joie. Elle venoit deux fois par mois prsider, avec l'amiti, aux dners que faisoient ensemble les curs de ce voisinage, et qu'ils se donnoient tour tour. Admis ces festins, ce fut l que je pris par mulation le got de notre posie. Presque tous ces curs faisoient des vers franois et s'invitoient par des ptres, dont l'enjouement et le naturel me charmoient. Je fis, leur imitation, quelques essais auxquels ils daignrent sourire. Heureuse socit de potes, o l'on n'toit point envieux, o l'on n'toit point difficile, et o chacun toit content de soi-mme et des autres, comme si c'et t un cercle d'Horaces et d'Anacrons! Ce loisir n'toit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je m'tois approch de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais l'vque[22] ne la donnoit en crmonie qu'une fois l'an, et le moment en toit pass. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur particulire. J'aimai mieux me soumettre la rgle commune; en voici la raison. La crmonie de la tonsure toit tous les ans prcde d'une retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le caractre des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualits et les talens qu'ils annonaient, pour en rendre compte l'vque. J'avois besoin d'tre recommand, et pour cela d'tre aperu, nomm, distingu dans la foule. _Ncessit l'ingnieuse_ me conseilla de me mnager cette occasion d'tre connu des sulpiciens et de mon vque; mais six mois d'attente et de sjour chez mon pauvre cur lui auroient t trop onreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins, le marquis de Linars[23], me fit tmoigner, par son prieur, l'extrme dsir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos un petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont l'instruction avoit t jusque-l nglige. Je fis consentir mon cur, et puis je consentis moi-mme ce qui m'toit propos. Je n'ai qu' me louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honor dans cette maison distingue, o toute la noblesse du pays abondoit. La marquise elle-mme, Mortemart de naissance, leve Paris, un peu haute de caractre, toit bonne et simple avec moi, parce que j'tois auprs d'elle naturel avec biensance et respectueux sans faon, caractre qui m'a toujours mis mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a t mcontent. Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au sminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le silence, qui rgnoient parmi nous, et les exercices de pit dont on nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables mes vues; mais, lorsque je dsesprois de pouvoir me faire connotre, l'occasion s'en offrit d'elle-mme. Nous avions, deux fois le jour, une heure de rcration dans un petit jardin plant de tilleuls en alles; mes camarades s'y amusoient jouer au petit palet, et moi, qui le jeu ne plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en socit avec mes camarades. Je lui rpondis que j'tois le moins jeune, et qu' mon ge on toit bien aise d'avoir quelques momens soi pour recueillir, classer et ranger ses ides; que j'aimois me rendre compte de mes tudes, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de mmoire, je ne pouvois y suppler qu' force de mditation. Cette rponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir o j'avois fait mes classes, quel systme j'avois soutenu dans mes thses, et pour quel genre de lecture je me sentois le plus de got. Je rpondis tout cela. Vous pensez bien qu'un directeur du sminaire de Limoges ne s'attendoit pas, en interrogeant un colier de dix-huit ans, trouver en lui un grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui parotre un petit trsor. Je prsumai bien du succs de mon dbut, lorsque le soir, l'heure de la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut l que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur relle. J'avois dit que mon got de prdilection toit pour l'loquence, et j'avois rapidement nomm ceux de nos orateurs chrtiens que j'admirois le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer distinctement leurs divers caractres, citer de chacun les endroits qui m'avoient le plus frapp d'tonnement, ou rempli d'motion, ou ravi par l'clat et le charme de l'loquence. Les deux hommes dont je parlai avec le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me manqua pour me dvelopper; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai leur loge. J'avois tous leurs plans dans ma tte; les extraits que j'avois crits de leurs sermons m'toient prsens; leurs exordes, leurs divisions, leurs plus beaux traits, jusqu' leurs textes, me revenoient en foule. Ah! je puis dire que ce jour-l ma mmoire me servit bien; au lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs, et tous les trois, aprs m'avoir cout en silence, s'en allrent comme tourdis. Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittrent plus aux heures de la promenade) s'tendit plus vaguement sur les plus belles oraisons funbres de Bossuet et de Flchier, sur quelques sermons de La Rue[24], sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des potes. Je convins que j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. Et le tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?--Oui, je m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est de lui qu'il avoit appris parler au coeur avec tant d'onction et de charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fnelon, l'auteur du _Tlmaque_, n'et pas lu et relu vingt fois dans l'_nide_ les amours de Didon? propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs, qui ne savoient pas combien, grce mon infortune, je devois tre imbu de cette vieille latinit, furent surpris de voir comme j'en tois plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la rpandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en accabler. Je finis par un talage de ma frache rudition de Saint-Bonet. Les livres de Mose et ceux de Salomon avoient dj pass sur le tapis; j'en tois aux saints pres lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la tonsure. Ce jour-l donc, aprs notre initiation l'tat ecclsiastique, nous allmes, conduits par nos trois directeurs, rendre nos devoirs l'vque. Il nous reut tous avec une gale bont; mais, au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le coeur me tressaillit. Mon enfant, me dit-il, vous ne m'tes pas inconnu; votre mre vous a recommand moi. C'est une digne femme que votre mre, et j'en fais grand cas. O vous proposez-vous d'aller achever vos tudes? Je rpondis que je n'avois encore aucun dessein pris l-dessus; que je venois d'avoir le malheur de perdre mon pre; que ma famille, nombreuse et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tcher de voir quelle universit pourroit me procurer, durant le cours de mes tudes, le moyen d'exister et d'aller au secours de ma mre et de nos enfans. Et de vos enfans? reprit-il, attendri de cette expression.--Oui, Monseigneur, je suis pour eux un second pre; et, si je ne meurs la peine, je me suis bien promis d'en remplir les devoirs.--coutez, me dit-il, j'ai pour ami l'archevque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prlats; je puis vous adresser lui; et, s'il veut bien, comme je l'espre, avoir gard ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille, qu' mriter qu'il vous protge, en usant bien des dons que le Ciel vous a faits. Je rendis grces mon vque de ses bonnes intentions; mais je lui demandai le temps d'en instruire ma mre et de la consulter, ne doutant pas qu'elle n'y ft sensible autant que je l'tois moi-mme. Mon bon cur, de qui j'allai prendre cong, fut transport de joie en apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il dit, s'il avoit pu prvoir que cet archevque de Bourges seroit grand aumnier, cardinal, ministre de la feuille des bnfices, et que l'loquence, laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous ce ministre les occasions les plus intressantes de se signaler la cour? Il est certain que, pour un jeune ecclsiastique qui, avec beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi une belle carrire. Une vaine dlicatesse, une plus vaine illusion m'empcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se noue et se dnoue la trame de nos destines, et de combien de fils dlis et fragiles le tissu en est compos. Arriv Linars, j'crivis ma mre que je venois de prendre la tonsure sous de favorables auspices; que j'avois reu de l'vque les plus touchantes marques de bont; qu'au plus tt j'irois l'en instruire. Le mme jour je reus d'elle un exprs avec une lettre presque efface de ses larmes. Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frre du marquis, et capitaine au rgiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur, marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dgager mon fils. mon Dieu! est-ce bien l le fils que vous m'aviez donn! Jugez du dsespoir o je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit fait un dtour pour arriver Bort; ma mre ne la recevroit que dans deux jours, et je la voyois dsole. Je lui crivis bien vite que ce qu'on lui avoit dit toit un horrible mensonge; que cette coupable folie ne m'toit jamais venue dans la pense; que j'avois le coeur dchir du chagrin qu'elle en prouvoit; que je lui demandois pardon d'en tre la cause innocente; mais qu'elle auroit d me connotre assez pour ne pas croire cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire voir que ma conduite n'toit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune insens. L'exprs repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter les heures o ma mre n'toit pas encore dtrompe, je fus au supplice moi-mme. Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars Bort; et, quoique j'eusse conjur l'exprs d'aller toute la nuit, comment pouvois-je croire qu'il n'et pas pris quelque repos? Il me fut impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cess de baigner mon lit de mes larmes, en songeant celles que ma mre versoit pour moi, lorsque j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lve. C'toit le comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller pour aller au-devant de lui; mais il me prvint; et, en venant moi en homme dsol: Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la dsolation dans votre famille, et dans le coeur de votre mre une douleur que je n'ai pu calmer! Elle vous croit engag avec moi. Elle est venue tout plore se jeter mes pieds, et m'offrir, pour vous dgager, sa croix d'or, son anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer vous-mme.--Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu ce bruit funeste?--Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au dsespoir; je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouv quelques jeunes gens, vos camarades de collge, qui avoient envie de s'engager, mais qui dlibroient encore. J'ai vu que, pour les dcider, il ne falloit que votre exemple. J'ai succomb la tentation de leur dire qu'ils vous auroient pour camarade, que je vous avois engag, et le bruit s'en est rpandu.--Ah! Monsieur, m'criai-je avec indignation, se peut-il qu'un pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que vous!--Accablez-moi, me dit-il, je mrite les reproches les plus honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la consquence, m'a fait connotre un naturel de mre comme je n'en ai jamais vu. Allez la consoler; elle a besoin de vous revoir. Le marquis de Linars, qui son frre avoua sa faute et tout le mal qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je partis; mais je partis avec la fivre, car mon sang s'toit allum; et sur le soir le redoublement me prit dans le moment o, par des chemins de traverse, mon guide m'avoit gar. Je frissonnois sur mon cheval, et la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir o j'tois, et s'il y avoit loin de l au village o mon guide croyoit aller. Vous en tes plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'tes pas sur la route. Mais, en me rpondant, il m'avoit reconnu: c'toit un garon de ma ville. Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel hasard vous trouv-je l'heure qu'il est dans ces bruyres? Vous avez l'air malade! O allez-vous donc passer la nuit?--Et vous? lui demandai-je.--Moi, dit-il, je vais voir un oncle moi dans un village qui n'est pas loin d'ici.--Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien me donner l'asile dans sa maison jusqu' demain, car j'ai grand besoin de repos?--Chez lui, me dit-il, vous serez mal log, mais vous y serez bien reu. Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de paille frache et de l'eau pane pour mon souper. Il ne m'en falloit pas davantage, car j'tois dans l'accs, et il fut assez fort. Le lendemain mon rveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris que ce village toit une paroisse. C'toit le jour de l'Assomption, et, quoique bien malade, je voulus aller la messe. Un jeune abb dans cette glise toit un objet d'attention. Le cur m'aperut; et, aprs la messe, il me pria de venir dans la sacristie. Est-il possible, me dit-il aprs avoir appris mon aventure, que, dans un village o je suis, un ecclsiastique ait couch sur la paille? Il me mena chez lui, et jamais l'hospitalit ne fut plus cordialement ni plus noblement exerce. J'tois affaibli par la dite et la fatigue du voyage; il voulut me fortifier; et, persuad que ma fivre n'toit que dans le sang et non dans les humeurs, il prtendit qu'un chyle abondant, frais et doux en seroit le remde. Il ne se trompoit point. Il me fit dner avec lui. Jamais je n'ai mang une si excellente soupe. Sa nice l'avoit faite; sa nice, dix-huit ans, ressembloit ces vierges du Corrge ou de Raphal. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le cur disoit les vpres l'glise; et, tout malade que j'tois, je ne fus pas insensible ses soins. Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans l'tat o vous tes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici Bort. Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des forces. Et pourquoi vous presser? N'tes-vous pas bien avec nous? Vous aurez un bon lit; je le ferai moi-mme. Je vous porterai vos bouillons, ou, si vous l'aimez mieux, du lait cumant d'une chvre que je trais de ma main; vous nous arrivez ple, et nous voulons absolument vous renvoyer couleur de rose.--Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit bien doux d'attendre prs de vous la sant; mais si vous saviez quel point ma mre est en peine de moi! combien elle est impatiente de me revoir! et combien je dois tre impatient moi-mme de me retrouver dans ses bras!--Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez, me dit-elle, lui pargner la douleur de vous revoir dans cet tat. Une soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.--On le croiroit, lui dis-je, ce tendre intrt que vous voulez bien prendre moi.--Assurment, dit-elle, vous nous intressez; et cela est bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'me compatissante pour tout le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous. Le cur revint de l'glise. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi. Dans une situation tranquille, je me serois trouv enchant dans ce presbytre, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma nave Marcelline toit une Armide pour moi; et plus elle toit innocente, plus je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mre dt tre dtrompe par mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au del du jour o, l'accs de ma fivre ayant t plus foible, et me sentant un peu remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter cheval. Ma soeur (c'toit le nom que Marcelline s'toit donn, et que je lui donnois moi-mme lorsque nous tions tte tte) ne me vit pas au moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler. Adieu, Monsieur l'abb, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de votre sant; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi madame votre mre; dites-lui que je l'aime bien. ces mots, ses yeux se mouillrent, et, comme elle se retiroit pour nous cacher ses pleurs: Vous voyez, me dit le cur, ce nom de mre l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne. Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous parlerons souvent de vous. Je trouvai ma mre pleinement rassure sur ma conduite; mais, en me voyant, elle fut alarme sur ma sant. Je calmai ses inquitudes, et, en effet, je me sentois bien mieux, grce au rgime auquel le cur m'avoit mis. Nous lui crivmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bonts hospitalires, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'tois venu, nous accompagnmes nos lettres de quelques modestes prsens, parmi lesquels ma mre glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de valeur, mais lgante et de bon got. Aprs quoi, ma sant se rtablissant vue d'oeil, nous ne fmes plus, l'un et l'autre, occups que de mes affaires. La protection de l'vque, sa recommandation, la perspective qu'elle m'offroit, parurent ma mre tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour moi, et je pensois alors comme elle. Mon toile (et je dis prsent, mon heureuse toile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige encore revenir sur le pass. J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du prfet de Clermont, les jsuites avoient jet les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des plus distingus, toient dj pris dans leurs filets. Il toit possible qu'on voult m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gard la souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pens. Dans le peu de loisirs que j'avois Clermont, je m'tois fait un amusement du dessin, et, comme j'en avois le got, l'on m'en supposoit le talent. J'avois l'oeil juste et la main sre; il n'en falloit pas davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprs du recteur. Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez dessiner l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui de notre collge; examinez bien l'difice, et, aprs en avoir exactement trac l'enceinte, figurez-en l'lvation. Apportez-y le plus grand soin, car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi. Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir voulu trop bien faire, je fis trs mal. L'une des ailes du btiment avoit un tage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette ingalit choquante, et je la corrigeai en levant une aile comme l'autre. Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.--J'ai rendu, lui dis-je, mon pre, l'difice rgulier.--Et c'est prcisment ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destin montrer le contraire, d'abord au pre confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi lui-mme: car il s'agit d'obtenir des fonds pour lever l'tage qui manque l'une des deux ailes. Je m'en allai bien vite corriger ma bvue, et, quand le recteur fut content: Voulez-vous bien, mon pre, me permettre, lui dis-je, une observation? Ce collge qu'on vient de vous btir est beau, mais il n'y a point d'glise. Vous y dites la messe dans une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oubli l'glise? Le jsuite sourit de ma navet. Votre observation, me dit-il, est trs juste; mais vous avez d remarquer aussi que nous n'avons point de jardin.--Et c'est aussi de quoi je me suis tonn.--N'en soyez plus en peine; nous aurons l'un et l'autre.--Comment cela, mon pre? je n'y vois point d'emplacement.--Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer cheval qui ferme l'enceinte du collge, vous ne voyez pas cette glise des Pres augustins, et ce jardin dans leur couvent?--Eh bien! mon pre?--Eh bien! ce jardin, cette glise, seront les ntres, et c'est la Providence qui semble les avoir placs si prs de nous.--Mais, mon pre, les augustins n'auront donc plus ni jardin, ni glise?--Au contraire, ils auront une glise plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne leur ferons aucun tort, Dieu ne plaise! et, en les dlogeant, nous saurons les ddommager.--Vous dlogerez donc les Pres augustins?--Oui, mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de repos.--Rien n'est plus juste, assurment; mais je cherche o vous logerez les Pres augustins.--N'en ayez point d'inquitude: ils auront le couvent, l'glise et le jardin des Pres cordeliers. N'y seront-ils pas leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont l?--Fort bien! mais que deviennent les Pres cordeliers?--Je me suis attendu cette objection, et il est juste que j'y rponde: Clermont et Mont-Ferrand faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu' Mont-Ferrand les cordeliers ont un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas ncessaire qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer ceux de Clermont Mont-Ferrand on ne fait du mal personne, et nous voil, sans prjudice pour autrui, possesseurs de l'glise, du jardin, du couvent de ces bons Pres augustins, qui nous sauront gr de l'change, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la socit; mais vous n'y tes pas tranger, et je me plais, ds prsent, vous regarder comme tant l'un des ntres. Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, o Blaise Pascal auroit trouv le mot pour rire, et qui ne me parut que sincre et naf. Ce que j'en infre aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention prmdite que le professeur de rhtorique de Clermont, le P. Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller Toulouse, vint me demander dner. Ma bonne mre, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi, le reut de son mieux; et, pendant le dner, il la rendit heureuse, en lui exagrant mes succs dans l'art d'enseigner. l'entendre, mes coliers toient distingus dans leurs classes, et il toit ais de reconnotre, en lisant les devoirs, ceux qui avoient pass sous mes yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive, mais je n'en voyois pas le but. Vers la fin du repas, ma mre, selon l'usage du pays, nous ayant laisss seuls table, mon jsuite fut son aise. prsent, me dit-il, parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route allez-vous prendre? Je lui confiai les avances que mon vque m'avoit faites, et le dessein o nous tions, ma mre et moi, d'en profiter. Il m'couta d'un air pensif et ddaigneux. Je ne sais pas, me dit-il enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de sduisant dans ces offres. Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de docteur de Bourges est dcri au point d'en tre ridicule; et, au lieu d'y prendre des grades, vous allez vous y dgrader. Ensuite... mais ceci est un article trop dlicat pour y toucher. Il est des vrits qu'on ne peut dire qu' son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de m'expliquer si librement. Cette rticence discrte eut l'effet qu'il en attendoit. Expliquez-vous, mon pre, et soyez sr, lui dis-je, que je vous saurai gr de m'avoir parl coeur ouvert.--Vous le voulez, dit-il, et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de vous dissimuler ce que je pense d'une affaire o je ne vois pour vous rien d'assur que des dgots.--Et quels dgots? lui demandai-je avec tonnement. --Votre vque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis persuad. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la dpendance et la merci de cet archevque de Bourges? Durant vos cinq annes de thologie et de sminaire, vous serez sa pension et vous vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille de quelques secours charitables (ces mots me glacrent les sens); mais, vous et votre mre, tes-vous faits pour tre sur la liste de ses aumnes? et en tes-vous rduits l?--Assurment non, m'criai-je.--C'est pourtant l, et pour longtemps peut-tre, ce que l'on vous propose, ce que l'on vous fait esprer.--Il me semble, lui dis-je, que l'glise a des biens dont la dispensation est remise aux vques, des biens qu'ils n'ont pas droit de possder eux-mmes, et dont seulement ils disposent; et ces biens-l, ces bnfices, on peut les recevoir de leurs mains sans rougir.--Vraiment, c'est l, me dit-il, l'appt dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protgs ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur chappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'tat de dpendance et d'asservissement o ils tiennent ces malheureux. Ils donnent aisment et libralement la faveur, la naissance; mais, si le mrite infortun en obtient jamais quelque grce, il l'achte bien chrement!--Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des pines o je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, charg d'une famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que me conseillez-vous de faire?--Je vous conseille, me dit-il, de vous mettre en position de vous protger vous-mme, et non pas d'tre protg. Je connois un tat o tout homme qui se distingue a du crdit et des amis puissans. Cet tat, c'est le mien. Toutes les voies de la fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais elles sont toutes ouvertes tout ce qui nous appartient.--Vous me conseillez donc de me faire jsuite?--Oui, sans doute! et bientt, par des moyens qui nous sont connus, votre mre sera tranquille, ses enfans seront levs, l'tat lui-mme en prendra soin; et, lorsque arrivera le temps de les pourvoir, il n'est point de facilits que nos relations ne vous donnent. Voil pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collges ambitionne et sollicite l'avantage d'tre reue dans cette socit puissante; voil pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y tre affilis.--J'ai regard, lui dis-je, votre socit comme une source de lumires; et, pour un homme qui veut s'instruire et dvelopper ses talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de vivre au milieu de vous; mais dans vos rglemens deux choses me rpugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par enseigner les basses classes.--Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux ans d'preuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les basses classes, je crois pouvoir rpondre que vous en serez dispens. En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tte du jsuite s'exaltoit en jactance de la considration dont jouissoit sa compagnie, et de l'clat qui en rejaillissoit sur les individus. Rien, disoit-il, n'est comparable aux agrmens dont jouit dans le monde un jsuite, homme de mrite: tous les accs lui sont faciles; partout l'accueil le plus favorable, le plus flatteur, lui est assur. Son loquence fut si pressante qu' la fin elle m'entrana. Me voil dcid, lui dis-je, remercier mon vque. Le reste demande un peu plus de rflexion. Mais je compte aller Toulouse; et l, si ma mre y consent, j'achverai de suivre vos conseils. Je communiquai ma mre les observations du jsuite sur le dsagrment d'aller Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevque. Elle eut la mme dlicatesse et la mme fiert que moi, et nos deux lettres mon vque furent crites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de la consulter sur le dessein de me faire jsuite. Je n'en eus jamais le courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit tre loign l'un de l'autre. Je me rservai de lui crire, et je me rendis Toulouse, irrsolu moi-mme encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je qu'en chemin je manquai encore ma fortune? Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses mulets, et lui, le plus souvent pied, cheminoit ct de moi. Monsieur l'abb, me dit-il, vous serez oblig de passer chez moi quelques jours, car mes affaires m'y arrtent. Au nom de Dieu, employez ce temps-l gurir ma fille de sa folle dvotion. Je n'ai qu'elle, et pas pour un diable elle ne veut se marier. Son enttement me dsole. La commission toit dlicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en chargeai volontiers. Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un homme qui trottoit sans relche la suite de ses mulets, ayant tantt la pluie, tantt la neige sur le corps, et par les chemins les plus rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je vis une maison commode, bien meuble, d'une propret singulire, et qu'une espce de soeur grise, jeune, frache, bien faite, vint au-devant de Pierre (c'toit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son pre. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de l'aisance. Le gigot toit tendre et le vin excellent. La chambre que l'on me donna avoit, dans sa simplicit, presque l'lgance du luxe. Jamais je n'avois t si mollement couch. Avant de m'endormir, je rflchis sur ce que j'avois vu. Est-ce, dis-je en moi-mme, pour passer quelques heures de sa vie son aise que cet homme en tracasse et consume le reste en de si pnibles travaux? Non, c'est une vieillesse tranquille et repose qu'il travaille se procurer, et ce repos, dont il jouit en esprance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme elle est, s'est-elle vtue en dvote? Pourquoi cet habit gris, ce linge plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour! Sur ces rflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de djeuner avec la dvote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de mon sommeil. Il a t fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas t tranquille, et les songes l'ont agit. Et vous, Mademoiselle, avez-vous bien dormi?--Pas mal, grce au Ciel! me dit-elle.--Avez-vous fait aussi des rves? Elle rougit, et rpondit qu'elle rvoit bien rarement. Et, quand vous rvez, c'est aux anges?--Quelquefois aux martyrs, dit-elle en souriant.--Sans doute aux martyrs que vous faites?--Moi! je ne fais point de martyrs.--Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rve. Je les vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien dans cet ajustement simple n'altre la beaut naturelle de leurs cheveux ni de leur teint; rien n'obscurcit l'clat d'un front pur, d'une joue vermeille; aucun pli ne gte leur taille; une troite ceinture en marque et en dessine la rondeur. Un bras ptri de lis et une jolie main avec ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche unie et modeste, et ce que leur guimpe drobe se devine encore aisment. Mais, quelque plaisir que j'aie voir en songe toutes ces jeunes filles dans le ciel, je suis un peu afflig, je l'avoue, de les y voir si mal places.--O les voyez-vous donc places? demanda-t-elle avec embarras.--Hlas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me dplat encore bien davantage) auprs des pres capucins.--Auprs des pres capucins! s'cria-t-elle en fronant le sourcil.--Hlas! oui, presque dlaisses, tandis que d'augustes mres de famille, environnes de leurs enfans qu'elles ont levs, de leurs poux qu'elles ont rendus bienheureux dj sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consols et rjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une place minente, en vue tout le ciel, et toutes brillantes de gloire.--Et les abbs, demanda-t-elle d'un air malin, o les a-t-on mis?--S'il y en a, rpondis-je, on les aura peut-tre aussi nichs dans quelque coin loign de celui des vierges.--Oui, je le crois, dit-elle, et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux voisins. Cette querelle sur nos tats rjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il n'avoit vu sa fille si veille et si parlante: car j'avois soin de mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce pointe de gaiet piquante et flatteuse qui sembloit la fcher, et dont elle me savoit gr. Son pre, enfin, la veille de son dpart et du mien pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: Monsieur l'abb, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dvote et d'abb finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de pre, et que chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement et cordialement. Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me montrant des monceaux d'cus: Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a qu'un mot qui serve: voil ce que j'ai amass, ce que j'amasse encore pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous voulez et si vous lui faites vouloir. Je ne dirai point qu' la vue de ce trsor je ne fus point tent. L'offre en toit pour moi d'autant plus sduisante que le bonhomme Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse. Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: chaque voyage, en passant je grossirai ce tas d'cus dont vous aurez la jouissance. Ma vie, moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la force et la sant, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer prs de vous.--Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura mrit ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais quoi pensez-vous de vouloir donner pour mari votre fille un homme qui a dj cinq enfans?--Vous, Monsieur l'abb! cinq enfans votre ge!--Hlas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frres? Ont-ils d'autre pre que moi? C'est de mon bien, et non pas du vtre, que ceux-l doivent vivre; c'est moi de leur en gagner.--Et pensez-vous en gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?--Je l'espre, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il dpendra de moi.--Vous ne voulez donc pas de ma dvote? Elle est pourtant gentille, et surtout prsent que vous l'avez moustille.--Assurment, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable, et j'en serois tent plus que de vos cus. Mais, je vous le dis, la nature m'a dj mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit bientt cinq autres, peut-tre plus, car les dvotes en font beaucoup, et ce seroit trop d'embarras.--C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra plus se marier.--Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a plus pour le mariage le mme loignement. Je lui ai fait voir que dans le Ciel les bonnes mres de famille toient fort au-dessus des vierges; et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de lui mettre dans l'me ce nouveau genre de dvotion. Ma prdiction s'accomplit. Arriv Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. Votre affaire est bien avance, me dit-il; j'ai trouv ici plusieurs jsuites qui vous connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous tes propos, agr; ds demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend. Je fus un peu surpris qu'il se ft tant press; mais, sans lui en faire aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le trouvai, en effet, dispos me recevoir aussitt que bon me semblerait, si ma vocation, disoit-il, toit sincre et dcide. Je rpondis qu'en quittant ma mre je n'avois pas eu le courage de lui dclarer ma rsolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui demander son aveu; que je me rservois le temps de lui crire et de recevoir sa rponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le quittant j'crivis. La rponse arriva bien vite; et quelle rponse, grand Dieu! quel langage et quelle loquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit rempli la tte n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mre. Elle n'avoit vu que la dpendance absolue, le dvouement profond, l'obissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit de jsuite. _Et comment puis-je croire,_ me disoit-elle, _que vous serez moi? Vous ne serez plus vous-mme. Quelle esprance puis-je fonder pour mes enfans sur celui qui lui-mme n'aura plus d'existence que celle dont un tranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que, si, par le caprice de vos suprieurs, vous tes dsign pour aller dans l'Inde, la Chine, au Japon, et que le gnral vous y envoie, il n'y a pas mme balancer, et que, sans rsistance et sans rplique, il faut partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un tre libre, ne vous a-t-il donn une raison saine, un bon coeur, une me sensible; ne vous a-t-il dou d'une volont si naturellement droite et juste, et des inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous rduire l'tat d'une machine obissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les rgles inflexibles des mes qui sentent le besoin qu'elles ont d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la vtre sera libre, plus elle sera sre de ne rien vouloir que d'honnte et de louable. mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher ma mmoire, tout dchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment o, au milieu de votre famille accable, Dieu vous donna la force de relever ses esprances en vous dclarant son appui. Le rendrez-vous meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renonc la libert de les suivre, lorsque rien de vous-mme ne sera plus vous, que deviendront ces rsolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frres, vos soeurs, votre mre? Ah! vous tes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de vous. Mes enfans! votre second pre va mourir au monde et la nature; pleurez-le; et moi, mre dsespre, je pleurerai mon fils, je pleurerai sur vous qu'il aura dlaisss. Dieu! c'tait donc l ce qui se mditoit chez moi mon insu, avec ce perfide jsuite! Il venoit drober un fils une pauvre veuve, et un pre cinq orphelins! Homme cruel, impitoyable! et avec quelle douceur tratresse il me flattoit! C'est l, dit-on, leur gnie et leur caractre. Mais vous, mon fils, vous qui jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a t de me tendre un pige! Ce noble et gnreux motif de refuser les secours d'un vque n'toit qu'un vain prtexte pour me donner le change et me dguiser vos desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux croire un prestige qui vous a fascin l'esprit. Je ne veux point cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je tiens plus qu' la vie. Mon fils s'est enivr d'ambitieuses esprances. Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tte a t foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre, baigne des larmes de sa mre, sans dtester les conseils perfides qui l'ont un moment gar._ Ah! ma mre avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa lettre sans tre suffoqu de pleurs et de sanglots. Ds ce moment l'ide de me faire jsuite fut chasse de mon esprit, et je me htai d'aller dire au provincial que j'y renonois. Sans dsapprouver mon respect pour l'autorit de ma mre, il voulut bien me tmoigner quelque regret qui m'toit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gr de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les rgens du collge favorablement disposs me donner, comme Clermont, des coliers de toutes classes; mais alors mon ambition toit d'avoir une cole de philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai. Mon ge toit toujours le premier obstacle mes vues. En commenant mes grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner les lmens; mais presque aucun de mes coliers ne seroit moins jeune que moi. Sur cette grande difficult je consultai un vieux rptiteur appel Morin, le plus renomm dans les collges. Il causa longtemps avec moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands garons voulussent tre mon cole! Cependant il lui vint une ide qui fixa son attention. Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa barbe. N'importe, je verrai: cela peut russir. Je fus curieux de savoir quelle toit cette ide. Les bernardins ont ici, me dit-il, une espce de sminaire o ils envoient de tous cts leurs jeunes gens faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient de tomber malade, et, pour le suppler jusqu' son arrive, ils se sont adresss moi. Comme je suis trop occup pour tre ce supplant, ils m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer. On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes fonctions et de mon ge. Presque toute l'cole avoit de la barbe, et le matre n'en avoit point. Au sourire un peu ddaigneux qu'excitoit ma prsence, j'opposai un air froid et modeste avec dignit; et, tandis que Morin causoit avec les suprieurs, je m'informai avec les jeunes gens de la rgle de leur maison pour le temps des tudes et pour l'heure des classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient se pourvoir, afin d'approprier leurs lectures leurs tudes; et, dans tous mes propos, j'eus soin qu'il n'y et rien ni de trop jeune, ni de trop familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperus que, de leur part, une attention srieuse avoit pris la place du ton lger et de l'air moqueur par o elle avoit commenc. Le rsultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les suprieurs fut que le lendemain matin j'irois donner ma premire leon. J'tois piqu du sourire insultant que j'avois essuy en me prsentant chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il est du bel usage de dicter la tte des leons de philosophie une espce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la sagesse o l'on introduit ses disciples, et qui, par consquent, doit runir un peu d'lgance et de majest. Je composai ce morceau avec soin, je l'appris par coeur; je traai et j'appris de mme le plan qui devoit prsenter l'ordonnance de l'difice; et, la tte pleine de mon objet, je m'en allai gravement et firement monter en chaire. Voil mes jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs suprieurs debout, appuys sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si l'on est prt crire sous ma dicte. On me rpond que oui. Alors, les bras croiss, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant d'abondance, je leur dicte mon prambule, et puis ma distribution de ce cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales et les points les plus minens. Je ne puis me rappeler sans rire l'air bahi qu'avoient mes bernardins, et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis de chaire. Cette premire espiglerie m'avoit trop bien russi pour ne pas continuer et soutenir mon personnage. J'tudiois donc tous les jours la leon que j'allois dicter; et, en la dictant de mmoire, j'avois l'air de produire et de composer sur-le-champ. quelque temps de l, Morin alla les voir, et ils lui parlrent de moi avec l'tonnement dont on parleroit d'un prodige. Ils lui montrrent mes cahiers; et, lorsqu'il voulut bien me tmoigner lui-mme sa surprise que cela ft dict de tte, je lui rpondis par une sentence d'Horace et que Boileau a traduite ainsi: Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisment. Ainsi, chez les Gascons, je dbutai par une gasconnade; mais elle m'toit ncessaire, et il arriva que, le professeur bernardin tant venu prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'coliers qui s'adressoient lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre ct, la fortune vint encore au-devant de moi. Il y avoit Toulouse un hospice fond pour les tudians de la province du Limosin. Dans cet hospice, appel le collge de Sainte-Catherine[29], les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq annes de grades. Lorsqu'une de ces places toit vacante, les titulaires y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser moi. Dans ce collge, o la libert n'avoit pour rgle que la dcence, chacun vivoit sa manire; le portier et le cuisinier toient pays frais communs. Ainsi, par mon conomie, je pus verser dans ma famille la plus grande partie du fruit de mon travail; et cette pargne, qui suivoit tous les ans l'accroissement de mon cole, devint assez considrable pour commencer mettre mes parens leur aise. Mais, tandis que la fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me prparoit les plus dchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque temps de prosprit. En feuilletant par hasard un recueil des pices couronnes l'Acadmie des Jeux Floraux, je fus frapp de la richesse des prix qu'elle distribuoit: c'toient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas merveill de mme de la beaut des pices qui remportoient ces prix, et il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer ma mre de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit elle-mme les recevoir de ma main. De l me vint l'ide d'tre pote. Je n'avois point tudi les rgles de notre posie. J'allai bien vite faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces rgles; et, par les conseils du libraire, j'acquis en mme temps un exemplaire des _Odes_ de Rousseau. Je mditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis chercher dans ma tte quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je m'arrtai fut l'invention _de la poudre canon_. Je me souviens qu'elle commenoit par ces vers: Toi qu'une infernale Eumnide Ptrit de ses sanglantes mains. Je ne revenois pas de mon tonnement d'avoir fait une ode si belle. Je la rcitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et, en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportt le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas mme le consolant honneur de l'accessit. Je fus outr, et, dans mon indignation, j'crivis Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait avec quelle bont Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonoient par quelque talent pour la posie: le Parnasse franois toit comme un empire dont il n'auroit voulu cder le sceptre personne au monde, mais dont il se plaisoit voir les sujets se multiplier. Il me fit donner une de ces rponses qu'il tournoit avec tant de grce, et dont il toit si libral[30]. Les louanges qu'il y donnoit mon ouvrage me consolrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Acadmie, dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de ses oeuvres, corrig de sa main, dont il me fit prsent. Je fus fou d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collges avec ce prsent dans les mains. Ainsi commena ma correspondance avec cet homme illustre et cette liaison d'amiti qui, durant trente-cinq ans, s'est soutenue jusqu' sa mort sans aucune altration. Je continuai de travailler pour l'Acadmie des Jeux Floraux, et j'obtins des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits triomphes littraires eut un intrt plus raisonnable et plus sensible que celui de la vanit, et c'est par l que cette scne mrite d'avoir place dans les souvenirs que je transmets mes enfans. Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprci que par comparaison, et qu' Toulouse il n'y avoit rien en littrature de plus brillant que le succs dans la lice des Jeux Floraux, l'assemble publique de cette Acadmie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence d'une grande solennit. Trois dputs du parlement la prsidoient; les capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la salle, en amphithtre, toit remplie du plus beau monde de la ville et des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'universit occupoit le parterre autour du cercle acadmique; la salle, qui est trs vaste, toit orne de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la ville, chaque prix que l'on dcernoit, faisoient retentir le Capitole d'un bruit clatant de victoire. J'avois mis cette anne-l cinq pices au concours, une ode, deux pomes et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donn. Les deux pomes se balancrent; l'un des deux eut le prix de posie pique, et l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles obtint le prix de posie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les trois prix, et les seuls que l'Acadmie alloit distribuer, j'allois les recevoir. Je me rendis l'assemble avec des tressaillemens de vanit, que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans piti de ma jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus charg de mes fleurs et de mes couronnes. Mais quel est le pote de vingt ans qui pareille chose n'et pas tourn la tte? On fait silence dans la salle; et, aprs l'loge de Clmence Isaure, fondatrice des Jeux Floraux, loge inpuisable, prononc tous les ans au pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord que celui de l'ode est rserv. Or on savoit que j'avois mis une ode au concours, on savoit aussi que j'tois l'auteur d'une idylle non couronne: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme haute voix le pome auquel le prix est accord; et, ces mots: _Que l'auteur s'avance_, je me lve, j'approche, et je reois le prix. On applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: Il en a manqu deux, il ne manque pas le troisime: il a plus d'une corde et plus d'une flche son arc. Je vais modestement me rasseoir au bruit des fanfares; mais bientt on entend l'annonce du second pome, auquel l'Acadmie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'loquence, plutt que de le rserver. L'auteur est appel, et c'est encore moi qui me lve. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce pome est coute avec la mme complaisance et la mme faveur que celle du premier. Je m'tois remis ma place, lorsque l'idylle fut proclame, et l'auteur invit venir recevoir le prix. On me voit lever pour la troisime fois. Alors, si j'avois fait _Cinna_, _Athalie_ et _Zare_, je n'aurois pas t plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrme: les hommes, travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes m'embrassoient. Lgre fume de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi, puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un seul qui, quarante ans aprs, relu mme avec indulgence, m'ait paru digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que je vais raconter. Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivr, deux grands bras noirs s'lvent et s'tendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon rgent de troisime, ce bon P. Malosse, qui, spar de moi depuis plus de huit ans, se retrouvoit cette fte. l'instant, je me prcipite, je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix: Tenez, mon pre; ils sont vous, lui dis-je, et c'est vous que je les dois. Le bon jsuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui causois qu' l'clat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intresse le coeur et l'me est doux dans tous les temps, on s'y complat toute la vie. Ce qui n'a flatt que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chri l'erreur. Ces amusemens littraires, quoique bien sduisans pour moi, ne prenoient pourtant rien sur mes occupations relles. Je donnois aux vers des momens de promenade et de loisir; mais en mme temps je vaquois assidment mes tudes et celles de mon cole. Ds ma seconde anne de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jsuite nous enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller tudier l'cole des doctrinaires. Leur collge, appel l'Esquille, avoit pour professeurs de philosophie deux hommes de mrite; mais l'un des deux, et c'toit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou par caractre, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant dj fait sa philosophie, pt, de temps en temps, lui pargner la fatigue et l'ennui du travail de la classe. Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce que vous saisissez vous-mme si facilement. Cet loge me payoit bien des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des coliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collge de m'avoir pour rptiteur, excellente et solide aubaine. Pour complaire mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu malgr moi, soutenir des thses gnrales. Il attachoit une grande importance me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit produire en public, et, comme il toit membre de l'Acadmie des sciences de Toulouse[32], il voulut que ce ft cette compagnie que ma thse ft ddie; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une thse ainsi prside! Ce fut par l qu'il voulut terminer sa carrire philosophique; et il imagina d'ajouter la pompe de ce spectacle un coup de thtre honorable pour moi, mais dont je fus tonn moi-mme. Il n'y russit que trop bien; et mon tonnement fut tel qu'il manqua de me rendre fou ou imbcile pour la vie. Dans ces exercices publics, il toit d'usage constant que le professeur ft dans sa chaire, et son colier devant lui, sur ce qu'on appelle un pupitre, espce de tribune infrieure la chaire. Quand tout le monde fut en place, et que l'illustre Acadmie fut range devant la chaire, on m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois prpar un compliment pour l'Acadmie, et dans cette petite harangue j'avois mis tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je l'avois vingt fois rcite sans aucune hsitation, et, pour le coup, j'tois si sr de ma mmoire que j'avois nglig de me pourvoir du manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en chaire, je l'aperois au rang des acadmiciens. Je lui fais respectueusement signe de venir se mettre sa place. Montez, Monsieur, me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de scurit, montez sur le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas besoin de moi. Ce magnifique tmoignage excita dans l'assemble un murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant, je monte les degrs du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage, comme pour implorer les lumires du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant de me lever, je veux me rappeler le dbut de mon compliment, je ne m'en souviens plus, et le bout du fil m'en chappe; je veux le chercher dans ma tte, je n'y vois qu'un pais brouillard. Je fais des efforts incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas un mot, et pas une ide ne me revient. Dans cet tat d'angoisse, je suis plusieurs minutes suer sang et eau, et tout prs de me rompre les veines et les nerfs de la tte par l'effroyable contention o ce long travail les avoit mis, lorsque tout coup, et comme par miracle, le nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tte se dgage, mes ides renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigu, mais tranquille et rassur, je le prononce. Je ne parle pas du succs qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reues. J'avois assaisonn celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par les plus belles questions de la physique, ceux des acadmiciens qui daignrent me provoquer ne s'occuprent que du soin de faire briller mes rponses. Ils en agirent en vrais Mcnes, pleins d'indulgence et de bont. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour moi, ce fut le noble procd du professeur jsuite que j'avois trop lgrement quitt pour passer l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le systme de la gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me mnagea les moyens les plus avantageux de me dvelopper. Heureusement, dans mes rponses, je sus lui faire entendre qu' sa manire de me combattre, on reconnoissoit la supriorit du matre qui exerce les forces de son disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du pupitre, le prsident de l'Acadmie, en me flicitant, me dit qu'elle ne pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reus le prix du combat. Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succs de jeunesse, c'toit le nombre d'coliers qui venoient grossir mon cole, et contribuer aux secours que je faisois passer Bort. Assez riche de mon travail pour soutenir dans ses tudes celui de mes frres qui venoit aprs moi, je lui tendis la main et je l'appelai Toulouse. Il avoit quatorze ans, et il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception trs vive, la mmoire excellente, et un dsir passionn de profiter de mes leons. Je lui simplifiai les rgles, je lui abrgeai la mthode; dans six mois il n'y eut plus pour lui de difficults de syntaxe; et encore un an bien employ le mit en tat d'aller seul et sans matre: c'toit l son ambition, car il me voyoit accabl de travail, et il se sentoit soulag de la peine qu'il m'pargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi n'toit pas seulement de l'amiti, c'toit du culte. Le nom de frre avoit dans sa bouche un caractre de saintet. Il me tmoigna le dsir d'tre homme d'glise, et j'en fus bien aise: car ce dsir en moi commenoit se refroidir pour plus d'une raison, et singulirement par les difficults pineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route. Le collge de Sainte-Catherine, o j'avois une place, avoit pour inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevque appel Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit mme un peu fripon, lequel vouloit mener son gr le collge, et disposer des places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualit de promoteur, l'autorit de l'archevque qu'il faisoit sonner, le crdit qu'il se vantoit d'avoir auprs de monseigneur, intimidant les uns et amorant les autres, il s'toit fait parmi nos camarades un parti subjugu par la crainte et par l'esprance; mais il trouva dans le collge un certain Pujalou, caractre franc, libre et ferme, qui, fatigu de sa domination, osa lui tenir tte et donner le signal de la rbellion contre ce pouvoir usurp. De quel droit, mes amis, dit-il aux jeunes Limosins ses camarades, cet homme-l vient-il intriguer dans nos assembles et gner nos lections? Le fondateur de ce collge, en nous laissant la libert d'lire et de nommer nous-mmes aux places vacantes parmi nous, a jug sainement que la jeunesse est l'ge o l'quit naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intgrit. Pourquoi souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette quit qui nous anime? Parmi nous les places vacantes sont destines aux plus dignes, et non pas aux plus protgs. Si Goutelongue veut avoir des cratures, qu'il leur obtienne les faveurs de son archevque, et qu'il ne vienne pas les gratifier nos dpens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois, je dclare que je crois sa probit moins qu' celle d'un maquignon. Ce dernier trait, qui n'toit pas de l'loquence noble, fut celui qui porta: l'pithte de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans le collge ne s'appelrent plus que du maquignonnage. J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine m'engager dans son parti. Ds ce moment je fus not sur les tablettes du promoteur; mais bientt, par un trait qui m'toit personnel, j'y fus encore mieux signal. Il y eut dans le collge une place vacante. Les deux partis se balanoient; et, en cas de partage, c'toit l'archevque dcider l'lection. Notre parti consulta ses forces, et il se croyoit sr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de l'lection, cette voix nous fut enleve. L'un de nos camarades, honnte et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprmes que, dans un village trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle cur, et que cet oncle toit venu le prendre, et l'avoit emmen chez lui passer les ftes de Nol. Nous ne doutmes point que ce ne ft une manoeuvre de Goutelongue. On sut quel toit le village, et la route en toit connue; mais il toit nuit sombre; il tomboit une pluie mle de neige et de verglas, et il y avoit de la folie croire que, par ce temps-l, le cur consentt laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmen lui-mme par gard pour le promoteur. N'importe! dis-je tout coup, je me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que l'on me donne un bon cheval. J'en eus un dans l'instant; et, affubl du long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures la porte du presbytre, au moment o le cur, son neveu, sa servante, alloient se coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint moi, et en l'embrassant: Du courage, lui dis-je, ou tu es dshonor. Le cur, qui je m'annonai comme tant du collge de Sainte-Catherine, me demanda ce qui m'amenoit. Je viens, lui dis-je, au nom de Jsus-Christ, le pre universel des pauvres, vous conjurer de n'tre pas complice de l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur drobe leur substance pour la prodiguer son gr. Alors je lui dveloppai les intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer nos places et les donner la faveur. Demain, lui dis-je, nous avons lire ou un colier qu'il protge et qui n'a pas besoin de la place vacante, ou un pauvre colier qui la mrite et qui l'attend. Auquel des deux voulez-vous qu'elle tombe? Il rpondit que le choix ne seroit pas douteux s'il dpendoit de lui. Et il dpend de vous, lui dis-je: il ne manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui toit assure, et, la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous tes venu la lui ter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arrach. Interdit et confus, il rpondit encore que son neveu toit libre, qu'il l'avoit amen pour passer avec lui les ftes, et qu'il ne l'avoit point forc. S'il est libre, qu'il vienne avec moi, rpliquai-je; qu'il vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu Goutelongue. Alors regardant le jeune homme, et le voyant dispos me suivre: Allons, lui dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collge que vous n'tes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur. l'instant nous voil tous les deux cheval, et dj bien loin du village. Nos camarades ne s'toient point couchs; nous les retrouvmes table, et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus que Pujalou m'toufferoit en m'embrassant. Nous tions mouills jusqu'aux os. On commena par nous scher, et puis le jambon, la saucisse, le vin, nous furent prodigus; mais, prudent au milieu de tant d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie ft inconnu au parti oppos jusqu'au moment de l'assemble; et, en effet, l'apparition soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise accablant. Nous enlevmes la place vacante comme la pointe de l'pe; et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais. Lors donc que j'allai demander l'archevque de vouloir bien obtenir pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa main, je lui trouvai la tte pleine de prventions contre moi: Je n'tois qu'un abb galant tout occup de posie, faisant ma cour aux femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois mme sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de jolies demoiselles. Cet archevque toit La Roche-Aymon[33], homme peu dlicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les pchs qui n'toient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire pnitence dans le plus crasseux et le plus cagot des sminaires. Je reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dgot pour le sminaire de Calvet me rvla, comme un secret que je me cachois moi-mme, le refroidissement de mon inclination pour l'tat ecclsiastique. Ma relation avec Voltaire, qui j'crivois quelquefois en lui envoyant mes essais, et qui voulut bien me rpondre, n'avoit pas peu contribu altrer en moi l'esprit de cet tat. Voltaire, en me faisant esprer des succs dans la carrire potique, me pressoit d'aller Paris, seule cole du got o pt se former le talent. Je lui rpondis que Paris toit pour moi un trop grand thtre, que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, tant n sans bien, je ne saurois qu'y devenir; qu' Toulouse je m'tois fait une existence honorable et commode, et qu' moins d'en avoir une Paris peu prs semblable, j'aurois la force de rsister au dsir d'aller rendre hommage au grand homme qui m'y appeloit. Cependant il falloit bientt me dcider pour un parti. La littrature Paris, le barreau Toulouse, ou le sminaire Limoges, voil ce qui s'offroit moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et incertitude. Dans mon irrsolution, je sentis le besoin de consulter ma mre: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante; j'esprois que ma vue lui rendroit la sant: j'allai la voir. Quels charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en et rpondu une si chre esprance! Je laisse mon frre Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois achet, je pars, j'arrive ce hameau de Saint-Thomas o toit ma mtairie. C'toit un jour de fte. Ma soeur ane, avec la fille de ma tante d'Albois, toit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement d'un abb. De Saint-Thomas Bort, en passant gu la rivire, il n'y avoit plus qu'une prairie traverser. Je fais passer sur mon cheval la rivire mes deux fillettes, je la passe de mme, et j'arrive la ville par cette belle promenade. Pardon de ces dtails: je le rpte encore, c'est pour mes enfans que j'cris. Quand je passai devant l'glise on disoit vpres, et, en y allant, l'un de mes anciens condisciples, le mme qui depuis a pous ma soeur, Odde, me rencontra, et alla rpandre l'glise la nouvelle de mon arrive. D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde s'coule; l'glise est vide, et bientt ma maison est remplie et environne de cette foule qui vient me voir. Hlas! j'tois bien afflig dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mre; et, sa maigreur, sa toux, au vermillon brlant dont sa joue toit colore, je croyois reconnotre la mme maladie dont mon pre toit mort. Il n'toit que trop vrai qu'avant l'ge de quarante ans ma mre en toit attaque. Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler ma mre la douleur dont j'tois saisi. Elle, qui connoissoit son mal, l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exig du mdecin et de nos tantes de me flatter sur son tat, et de ne m'en laisser aucune inquitude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon me reut avidement la douce erreur de l'esprance. Je reviens nos habitans. L'enchantement o toit ma mre de mes succs acadmiques s'toit rpandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fte-Dieu, avoient donn de moi, dans ma ville, une ide indfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est peut-tre laiss dnaturer comme tant d'autres, toit alors la bont mme. Il n'est point d'amitis dont chacun l'envi ne s'empresst de me combler. Les bonnes femmes se plaisoient me rappeler mon enfance; les hommes m'coutoient comme si mes paroles avoient d tre recueillies. Ce n'toient gure cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur mu me dictoit. Comme tout le monde venoit fliciter ma mre, Mlle B*** y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle permt l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y droba en retirant doucement sa joue. Je sentis cette diffrence, et j'en fus vivement touch. De trois semaines que je passai prs de ma mre, il me fut impossible de ne pas drober quelques momens la nature pour les donner l'amiti reconnoissante. Ma mre l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-mme aux petites ftes qu'on me donnoit. Ces ftes toient des dners o l'on s'invitoit tour tour. L, continuellement occupe et continuellement mue de ce qu'on disoit son fils, de ce que son fils rpondoit, observant jusqu' mes regards, et inquite tout moment sur la manire dont j'allois rendre, tantt l'un, tantt l'autre, les attentions dont j'tois assailli, ces longs dners toient pour son me un travail et un effort pnibles pour ses frles organes. Nos conversations tte tte, en l'intressant davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tchois bien de lui mnager de longs silences, ou par mes longs rcits, ou par ma diligence couper le dialogue pour m'tendre en rflexions; mais, aussi anime en m'coutant qu'en parlant elle-mme, l'attention n'toit pas moins nuisible sa sant que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus douloureux attendrissement, ptiller dans ses yeux le feu qui consumoit son sang. Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'tat ecclsiastique, et de l'irrsolution o j'tois sur le choix d'un nouvel tat. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement. L'tat ecclsiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux devoirs, celui d'tre pieux et celui d'tre chaste: on n'est bon prtre qu' ce prix, et sur ces deux points c'est vous de vous examiner. Pour le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai, que vous n'y dfendrez jamais que ce que vous croirez juste. l'gard de l'autre carrire que M. de Voltaire vous invite courir, je trouve sage la prcaution de vous assurer Paris une situation qui vous laisse le temps de vous instruire et d'acqurir plus de talens: car, il ne faut point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M. de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnte, libre et sre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et la plus digne compagne du gnie, c'est la vertu. Ainsi parloit cette femme tonnante, qui n'avoit eu d'autre ducation que celle du couvent de Bort. Son mdecin crut devoir m'avertir que ma prsence lui toit nuisible. Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allum; je le calme tant que je puis; et vous, sans le vouloir, sans mme pouvoir l'viter, vous l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus frquent et plus lev. Monsieur, si vous voulez que sa sant se rtablisse, il faut vous loigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos adieux l'attendrir. Je les fis, ces adieux cruels, et ma mre eut dans ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la ncessit d'aller retrouver mes disciples: Oui, mon fils, me rpondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont parl. Nous n'avons plus rien nous dire que de tendres adieux, car je n'ai pas besoin de vous recommander... Elle s'interrompit, et comme ses yeux se mouilloient: Je pense, me dit-elle, cette bonne mre que j'ai perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle auroit eu bien de la joie te voir encore une fois. Mais tchons de mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu. Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau prsent qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois envoy: l'dition en toit chtie; elle les avoit lues, elle les relisoit encore. Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux momens qu'il aura fait passer votre mre; dites-lui qu'elle savoit par coeur le second acte de _Zare_, qu'elle arrosoit _Mrope_ de ses larmes, et que ces beaux vers de _la Henriade_ sur l'esprance ne sont jamais sortis de sa mmoire et de son coeur: Mais aux mortels chris qui le Ciel l'envoie Elle n'inspire point une infidle joie; Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui; Elle est inbranlable et pure comme lui. Cette faon de parler d'elle-mme comme d'une personne qui bientt ne seroit plus me dchiroit le coeur. Mais, comme il m'toit recommand d'viter avec soin tout ce qui l'auroit trop mue, je dissimulai ce prsage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous sparer, nous ne donnmes nos adieux que ce qu'il nous fut impossible de refuser la nature. Ds que je fus loign d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage s'accordrent pour m'accabler. Dans peu je ne l'aurai donc plus cette mre qui, depuis ma naissance, n'avoit respir que pour moi, cette mre adore qui je craignois de dplaire comme Dieu, et, si je l'osois dire, encore plus qu' Dieu mme. Car je pensois elle bien plus souvent qu' Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation vaincre, quelque passion rprimer, c'toit toujours ma mre que je me figurois prsente. Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur! Telles toient les rflexions que je m'opposois moi-mme, et ds lors ma raison reprenoit son empire, seconde par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels toient la tristesse et l'abattement de mon me. Cependant je tenois encore une fragile esprance; elle m'toit trop chre pour ne pas m'y attacher jusqu'au dernier moment. J'allai donc achever le cours de mes tudes; et, comme j'avois pris deux fins mes premires inscriptions l'cole du droit canon, il est vraisemblable que ma rsolution ultrieure auroit t pour le barreau. Mais, vers la fin de cette anne, un petit billet de Voltaire vint me dterminer partir pour Paris. Venez, m'crivoit-il, et venez sans inquitude. M. Orry, qui j'ai parl, se charge de votre sort. _Sign_: VOLTAIRE. Qui toit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le demander mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. M. Orry! s'crirent-ils; eh! cadedis! c'est le contrleur gnral des finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier gnral. Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protg du ministre, il te sera facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voil tout l'heure la source des grces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit notre ambition. L'un auroit bien voulu une recette gnrale, l'autre se contentoit d'une recette particulire ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille petits cus; et cela dpendoit de moi. J'ai oubli de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalit de l'Acadmie des Jeux Floraux, nous avions form une socit littraire, dj clbre sous le nom de _Petite Acadmie_[34]. C'toit l qu' l'envi l'on exaltoit mes esprances: je n'eus donc rien de plus press que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans ce moment du soin de mnager mes fonds, je cherchois les moyens de faire mon voyage avec conomie, lorsqu'un prsident au parlement, M. du Puget, me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans, d'aller frais communs avec son fils[35] en litire Paris. Je rpondis monsieur le prsident que, quoique la litire me part lente et ennuyeuse, l'avantage d'y tre en bonne compagnie compensoit ce dsagrment; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul toit fait; qu'il ne m'en coteroit que quarante cus par la messagerie, et que j'tois dcid m'en tenir l. Monsieur le prsident, aprs avoir inutilement essay de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se rduire ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il et pay seul la litire, et ma petite part toit tout gain pour lui. Je laissai mon frre Toulouse, et ma place au collge de Sainte-Catherine lui auroit t bien assure, s'il et t en philosophie; mais c'toit aux cinq ans de grades que la concession en toit rserve. Il fallut donc pour le moment renoncer cet avantage, et je donnai pour asile mon frre le sminaire des Irlandois. Je payai un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout le reste de mon argent, n'ayant plus moi-mme un cu lorsque je partis de Toulouse; mais, en passant Montauban, j'y allois trouver de nouveaux fonds. Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une acadmie littraire qui tous les ans donnoit un prix. Je l'avois gagn cette anne, et je ne l'avois point retir. Ce prix toit une lyre d'argent d'une valeur de cent cus. En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la vendis. Ainsi, aprs avoir pay d'avance au muletier les frais de mon voyage, et bien rgal mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagn jusqu' Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante cus. En falloit-il tant un homme que la fortune attendoit Paris? Jamais on n'est all plus lentement au-devant d'elle. Ce voyage en litire ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je l'aurois pens. J'tois fait pour trouver des muletiers honntes gens. Celui-ci nous faisoit une chre dlicieuse. Jamais je n'ai mang ni de meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes si parfumes. J'avois honte d'tre si bien nourri pour mes quarante cus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitt que je serois en tat d'tre libral. Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi voulut-il bien se prvaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas dispos l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cd le fond de la litire, et, quelque mal de coeur que me caust le balancement de la voiture et cette allure reculons, j'en souffris l'incommodit. Je dissimulai mme l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gts m'taler longuement, avec une purile emphase, et sa noble origine, et sa grande fortune, et cette dignit de prsident dont son pre toit revtu. Je lui laissois vanter la beaut de ses gros yeux bleus et les charmes de sa figure, dont il me disoit navement que toutes les femmes toient folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs baisers sur ses beaux yeux; je l'coutois patiemment, et je me disois moi-mme: Voil pourtant le ridicule que se donne la vanit. Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le fond. Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il vous plat. C'est aujourd'hui mon tour d'tre mon aise. Il me rpondit qu'il toit sa place, et que monsieur son pre avoit entendu qu'il occupt le fond. Je rpliquai que, si monsieur son pre avoit sous-entendu cela dans son march, je ne l'avois pas, moi, entendu dans le mien; que, s'il me l'avoit propos, je ne me serois pas embot comme un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au mme prix je serois en plein air et sur un bon cheval voir librement la campagne; que j'tois dj assez dupe d'avoir si mal employ mes quarante cus, et que je ne le serois pas au point de lui cder demeure la bonne place. Il persistoit vouloir la garder; mais, quoiqu'il ft aussi grand que moi, je le priai de ne pas m'obliger l'en tirer de force et le mettre terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il en eut de l'humeur jusqu' la dne. Cependant il se contenta de me priver de son entretien; mais dner sa supriorit lui revint dans la tte. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les viandes: _Quo gestu lepores, et quo gallina secetur_. Et, en effet, cet exercice toit entr dans son ducation. Il prit donc la perdrix sur son assiette, en dtacha trs adroitement les deux cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa les cuisses et le corps. Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de perdrix?--Oui, me dit-il, assez.--Et moi aussi, lui dis-je. Et en riant, sans m'mouvoir, je rtablis l'galit. Vous tes bien hardi, me dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!--Vous l'tes bien plus, lui rpondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat. Il toit rouge de colre, mais il se modra, et nous dnmes paisiblement. Le reste du jour il se retrancha dans la dignit du silence, et souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui en donnai la meilleure partie, nous n'emes aucun dml. Le lendemain: C'est vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la voiture. Il s'y mit en disant: Vous me faites bien de la grce. Et le tte--tte alloit tre aussi silencieux que la veille, lorsqu'un incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois aussi, grce une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donn le got. En boudant, il ouvrit sa belle tabatire, et moi, qui ne boudois point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions t le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, aprs quelques minutes de rflexion: Il faut, me dit-il, que je vous raconte une histoire arrive M. de Maniban[36], premier prsident au parlement de Toulouse. Je prvis qu'il alloit me dire quelque insolence, et j'coutai. M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son cabinet un _quidam_ qui avoit un procs et qui venoit le solliciter. En l'coutant le magistrat ouvrit sa tabatire, le _quidam_ y prit du tabac; monsieur le premier prsident ne s'en mut point; mais il sonna ses valets de chambre, et, jetant le tabac o le _quidam_ avoit touch, il en demanda d'autre. Je ne fis pas semblant de m'appliquer la parabole; et, quelque temps aprs, mon fat ayant tir sa tabatire, j'y repris du tabac aussi tranquillement que la premire fois. Il en parut surpris; et moi, en souriant: Sonnez donc, Monsieur le marquis.--Il n'y a point de sonnettes.--Vous tes bien heureux qu'il n'y en ait point, lui dis-je, car le _quidam_ vous donneroit vingt coups de pieds dans le ventre pour la peine d'avoir sonn. Vous concevez l'tonnement que ma rplique lui causa. Il voulut s'en fcher, mais mon tour j'tois en colre. Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les oreilles. Je vois bien que l'on m'a donn un jeune sot corriger, et ds ce moment je vous dclare que je ne vous passerai aucune impertinence. Songez que nous allons dans une ville o un fils de prsident de province n'est rien, et commencez ds prsent tre simple, honnte et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la suffisance, la fatuit, le sot orgueil, vous feroient essuyer des dgots encore plus amers. Tandis que je parlois, il avoit les mains sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus piti, et je pris avec lui le ton d'un ami vritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules jactances, de ses puriles vanits, de ses folles prtentions, et insensiblement je croyois voir sa tte se dsenfler du vent dont elle toit remplie. Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a lev[37]. Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procd de lui cder presque toujours le fond, car j'tois plus accoutum que lui l'incommodit d'aller reculons, et cette complaisance acheva de le rconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens toient coups par de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le pome de _la Boucle de cheveux enleve_; amusement dont le produit alloit tre bientt pour moi d'une si grande utilit. J'avois aussi dans mes rveries deux abondantes sources d'agrables illusions. L'une toit l'ide de ma fortune, et, si le Ciel me conservoit ma mre, l'esprance de l'attirer, de la possder Paris; l'autre toit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de cette capitale, o ce que je me figurois de moins magnifique toit d'une lgance noble ou d'une belle simplicit. L'une de ces illusions fut dtruite ds mon arrive Paris; l'autre ne tarda point l'tre. Ce fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et ds le lendemain matin je fus au lever de Voltaire. LIVRE III Les jeunes gens qui, ns avec quelque talent et de l'amour pour les beaux-arts, ont vu de prs les hommes clbres dans l'art dont ils faisoient eux-mmes leurs tudes et leurs dlices, ont connu comme moi le trouble, le saisissement, l'espce d'effroi religieux que j'prouvai en allant voir Voltaire. Persuad que ce seroit moi de parler le premier, j'avois tourn de vingt manires la phrase par laquelle je dbuterois avec lui, et je n'tois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant nommer, il vint moi, et, me tendant les bras: Mon ami, me dit-il, je suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle vous apprendre: M. Orry[39] s'toit charg de votre fortune; M. Orry est disgraci. Je ne pouvois gure tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprvue et plus soudaine; et je n'en fus point tourdi. Moi qui ai l'me naturellement foible, je me suis toujours tonn du courage qui m'est venu dans les grandes occasions. Eh bien! Monsieur, lui rpondis-je, il faudra que je lutte contre l'adversit. Il y a longtemps que je la connois et que je suis aux prises avec elle.--J'aime vous voir, me dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la vritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en lui-mme et dans ses talens; mais, en attendant que les vtres vous donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans dtour, je veux pourvoir tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner. Si ds ce moment mme il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux pas que vous ayez d'autre crancier que Voltaire. Je lui rendis grce de ses bonts, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. Vous me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, quoi allez-vous travailler?--Hlas! je n'en sais rien, et c'est vous de me le dire.--Le thtre, mon ami, le thtre est la plus belle des carrires; c'est l qu'en un jour on obtient de la gloire et de la fortune. Il ne faut qu'un succs pour rendre un jeune homme clbre et riche en mme temps; et vous l'aurez, ce succs, en travaillant bien.--Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui rpondis-je, mais au thtre que ferai-je?--Une bonne comdie, me dit-il d'un ton rsolu.--Hlas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois pas les visages. Il sourit cette rponse. Eh bien, faites des tragdies. Je rpondis que les personnages m'en toient un peu moins inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-l. Ainsi se passa ma premire entrevue avec cet homme illustre. En le quittant, j'allai me loger neuf francs par mois prs de la Sorbonne, dans la rue des Maons, chez un traiteur qui, pour mes dix-huit sous, me donnoit un assez bon dner. J'en rservois une partie pour mon souper, et j'tois bien nourri. Cependant mes cinquante cus ne seroient pas alls bien loin; mais je trouvai un honnte libraire qui voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de _la Boucle de cheveux enleve_, et qui m'en donna cent cus, mais en billets, et ces billets n'toient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois fait connoissance au caf me dcouvrit, dans la rue Saint-Andr-des-Arcs, un picier qui consentit prendre mes billets en payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour cent cus de sucre, et, aprs le lui avoir pay, je le priai de le revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un ct mes cinquante cus de Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre, me mettoient en tat d'aller jusqu' la rcolte des prix acadmiques sans rien emprunter personne. Huit mois de mon loyer et de ma nourriture ne monteroient ensemble qu' deux cent quatre-vingt-huit livres. Pour le surplus de ma dpense, il me restoit cent quarante-deux livres. C'en toit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu' la Saint-Louis, travailler sans inquitude; et, si je remportois le prix de l'Acadmie franoise, qui toit de cinq cents livres, j'atteindrois la fin de l'anne. Ce calcul soutint mon courage. Mon premier travail fut l'tude de l'art du thtre. Voltaire me prtoit des livres. La _Potique_ d'Aristote, les discours de P. Corneille sur les trois units, ses examens, le thtre des Grecs, nos tragiques modernes, tout cela fut avidement et rapidement dvor. Il me tardoit d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit saisir fut la rvolution de Portugal. J'y perdis un temps prcieux; l'intrt politique de cet vnement toit trop foible pour le thtre; plus foible encore toit la manire dont j'avois prcipitamment conu et excut mon sujet. Quelques scnes que je communiquai un comdien, homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il falloit, me disoit-il, tudier l'art du thtre au thtre mme, et il me conseilla d'engager Voltaire demander mes entres. Roselly[40] a raison, me dit Voltaire, le thtre est notre cole tous; il faut qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois d y penser plus tt. Mes entres au Thtre-Franois me furent libralement accordes, et, ds lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leon. Je ne puis exprimer combien cette tude assidue hta le dveloppement et le progrs de mes ides et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne revenois jamais de la reprsentation d'une tragdie sans quelques rflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degr de chaleur dans l'imagination, dans l'me et dans le style. Pour puiser la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu m'enfoncer dans l'tude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage; mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus lgrement l'histoire ancienne; et, le sujet de _Denys le Tyran_ s'tant saisi de ma pense, je n'eus plus de repos que le plan n'en ft dessin, et tous les ressorts de l'action invents et mis leur place; mais je n'en dis rien Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achev. Ce fut dans ce temps-l que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement trait par la nature du ct du corps, il toit, du ct de l'me, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui Fnelon infirme et souffrant. Il me tmoignoit de la bienveillance, et j'obtins aisment de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laiss de ses penses et de ses mditations; mais, tout loquent, tout sensible qu'il est dans ses crits, il l'toit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec nous. Je dis _avec nous_, car le plus souvent je me trouvois chez lui avec un homme qui lui toit tout dvou, et qui par l eut bientt gagn mon estime et ma confiance. C'toit ce mme Bauvin[41] qui, depuis, a donn au thtre la tragdie des _Chrusques_, homme de sens, homme de got, mais d'un naturel indolent; picurien par caractre, mais presque aussi pauvre que moi. Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espce de sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous aprs la comdie au caf de Procope, le tribunal de la critique et l'cole des jeunes potes, pour tudier l'humeur et le got du public. L nous causions toujours ensemble; et les jours de relche au thtre, nous passions nos aprs-dners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours nous devnmes plus ncessaires l'un l'autre, et nous prouvions tous les jours plus de regret nous quitter. Et pourquoi nous quitter? me dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitire chez qui je loge a une chambre vous louer, et, en vivant frais communs, nous dpenserons beaucoup moins. Je rpondis que cet arrangement me plairoit fort, mais que, dans le moment prsent, il ne falloit pas y penser; il insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de ma rsistance. Chez mon hte, lui dis-je, mon exactitude le bien payer doit m'avoir acquis un crdit que je ne trouverois point, ailleurs, et dont peut-tre incessamment j'aurai besoin de faire usage. Bauvin, qui possdoit une centaine d'cus, me dit de n'tre pas en peine; qu'il toit en tat de faire des avances, et qu'il avoit dans la tte un projet capable de nous enrichir. De mon ct, je lui exposai mes esprances et mes ressources; je lui communiquai la pice que je devois mettre au concours de l'Acadmie franoise; il trouva que c'toit de l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premires scnes de ma tragdie; il me rpondit du succs, et alors c'toit le Potose. Le marquis de Vauvenargues logeoit l'htel de Tours, petite rue du Paon, et vis--vis de cet htel toit la maison de la fruitire de Bauvin. M'y voil log avec lui. Son projet de faire nous deux une feuille priodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espr: nous n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'tant ni la critique infidle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amre et mordante des bons auteurs, elle eut peu de dbit[42]. Cependant, au moyen de ce petit casuel et du prix de l'Acadmie que j'eus le bonheur d'obtenir[43], nous arrivmes l'automne, moi ruminant des vers tragiques, et lui rvant ses amours. Il toit laid, bancal, dj mme assez vieux, et il toit amant aim d'une jeune Artsienne dont il me parloit tous les jours avec les plus tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi j'tois l'cho qui rpondoit ses soupirs. Quoique bien plus jeune que lui, j'avois d'autres soins dans la tte. Le plus cuisant de mes soucis toit la rpugnance qu'avoit dj notre aubergiste nous faire crdit. Le boulanger et la fruitire vouloient bien nous fournir encore, l'un du pain, l'autre du fromage: c'toient l nos soupers; mais le dner, d'un jour l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une esprance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'tois plus fier qu'opulent, avoit voulu que le petit pome couronn l'Acadmie ft imprim mon profit, et il avoit exig d'un libraire d'en compter avec moi, les frais d'impression prlevs. Mais, soit que le libraire en et retir peu de chose, soit qu'il aimt mieux son profit que le mien, il dit n'avoir rien me rendre, et qu'au moins la moiti de l'dition lui restoit. Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste, j'en trouverai bien le dbit. Il partoit pour Fontainebleau, o toit la cour; et l, comme le sujet propos par l'Acadmie toit un loge du roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet loge, en apprciant son gr le bnfice de l'auteur. C'toit sur ce dbit que je comptois, sans cependant l'valuer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas. Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en soupirant: Mon ami, toutes nos ressources sont puises, et nous en sommes rduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau. Je le vis abattu, mais je ne le fus point. Le boulanger et la fruitire, lui demandai-je, nous refusent-ils le crdit?--Non, pas encore, me dit-il.--Rien n'est donc perdu, rpliquai-je, et il est bien ais de se passer de porteur d'eau.--Comment cela?--Comment? Eh! parbleu! en allant nous-mmes prendre de l'eau la fontaine.--Vous auriez ce courage?--Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que celui-l! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, o est donc le dshonneur de se servir soi-mme? Alors je pris la cruche, que j'allai firement remplir la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche la main, je vois Bauvin, d'un air panoui de joie, venant moi les bras ouverts: Mon ami, la voil, c'est elle! elle arrive! elle a tout quitt, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce l de l'amour? Immobile d'tonnement, et toujours ma cruche la main, je regarde, et je vois une grande fille bien frache, bien dcouple, et assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me fait partir d'un clat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux. Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux choisir le moment, ni arriver plus propos. Et, aprs les premires civilits, je descendis chez la fruitire. Madame, lui dis-je gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fte. Il faut, s'il vous plat, nous aider faire les honneurs de la maison, et largir un peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez souper.--Et que vient faire ici cette femme? demanda-t-elle.--Ah! Madame, lui dis-je, c'est un prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous vous payerons bientt, s'il plat Dieu.--Oui, dit-elle, s'il plat Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est gure le temps de songer l'amour. Voltaire, peu de jours aprs, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon chapeau d'cus, en me disant que c'toit le produit de la vente de mon pome. Quoique dans ma dtresse j'eusse t pardonnable de me laisser faire du bien, je pris cependant la libert de lui reprsenter qu'il avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit entendre que les personnes qui l'avoient pay noblement toient de celles dont lui ni moi nous n'avions rien refuser. Quelques ennemis de Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouill avec lui. Je n'en fis rien, et avec ces cus, qu'il et t plus malhonnte de refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44]. Bauvin avoit reu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun recevoir du mien, et j'allois tre au bout de mes finances. Il n'toit donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle faon de vivre, que nous fussions plus longtemps en communaut de dpense. Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois l'aisance et la tranquillit dont je jouissois Toulouse, je ne sais quelle heureuse influence de mon toile ou de la bonne opinion que Voltaire donnoit de moi fit souhaiter une femme, dont je rvre la mmoire, que je voulusse me charger d'achever l'ducation de son petit-fils. Ah! de toute manire, le souvenir de cet vnement doit tre bien cher mon coeur. Quels agrmens inestimables de socit et d'amiti il a rpandus sur ma vie! et de quelles annes de bonheur il m'a fait jouir! Un directeur de la Compagnie des Indes, nomm Gilly, intress dans un commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruin, avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mre, Mme Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans la vieillesse d'une femme plus d'amabilit que n'en avoit Mme Harenc, et cette amabilit se joignoient le plus grand sens, la plus rare prudence et la plus solide vertu. Elle toit, au premier aspect, d'une laideur repoussante; mais bientt tous les charmes de l'esprit et du caractre peroient travers cette laideur, et la faisoient non pas oublier, mais aimer. Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable. C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps distingu par son got et par ses lumires parmi les amateurs des arts[45]. Leur socit, compose avec choix, avoit pour caractre l'intimit, la sret, une srnit paisible et quelquefois riante, et la plus parfaite harmonie des sentimens, des gots et des esprits. Quelques femmes, toujours les mmes et tendrement unies, en faisoient l'ornement: c'toit la belle Desfourniels, qui, pour la rgularit, la dlicatesse des traits et leur finesse inimitable, toit le dsespoir des plus habiles peintres, et qui la nature sembloit avoir exprs et plaisir form une me assortie un si beau corps; c'toit sa soeur, Mme de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mre alors bienheureuse de cet infortun de Lessart que nous avons vu gorger Versailles avec les autres prisonniers d'Orlans; c'toit la jeune Desfourniels, depuis comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beaut ni le naturel de sa mre, mloit avec un peu d'aigreur tant d'agrment du ct de l'esprit qu'on pardonnoit sans peine sa vivacit ce qu'il y avoit quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome, amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractres un ton de raison saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de toutes les nouveauts littraires, en faisoit un recueil exquis, et nous en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le chteau dans cette valle, et son frre an, homme d'esprit, passionn pour Rabelais, portoient l le bon got de l'ancienne gaiet. Je n'oublierai point, en parlant de cette socit charmante, le bon M. de l'Osilire, l'homme le plus sincrement philosophe que j'aie connu aprs M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit avec la nave candeur de son me et de son langage, faisoit penser La Fontaine. C'est l que je fus appel, et que je fus bientt chri comme l'enfant de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu' tant d'agrmens se trouva joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien n, d'une innocence pure, d'une docilit parfaite, avec assez d'intelligence et de mmoire pour ne rien perdre de mes leons. Il est mort avant l'ge d'homme, et en lui la nature a dtruit l'un de ses plus charmans ouvrages. Il toit beau comme Apollon, et je ne m'aperus jamais qu'il se doutt de sa beaut. Ce fut auprs de lui, et sans lui drober aucun des momens et des soins que je devois ses tudes, que j'achevai ma tragdie. J'obtins encore le prix de posie cette anne l, et je la compterois parmi les plus heureuses de ma vie, sans le chagrin o me plongea l'vnement de la mort de ma mre. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont pouvoit tre susceptible une douleur si grande, je les trouvai prs de Mme Harenc. Je la quittai lorsque le pre de mon disciple, lui destinant un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et jusqu' la mort de cette femme respectable, elle m'a aim tendrement, et sa maison a t la mienne. Ma tragdie tant acheve, il toit temps de la soumettre la correction de Voltaire; mais Voltaire toit Cirey. Le parti le plus sage auroit t d'attendre son retour Paris, et je le sentois bien. De quel secours n'eussent pas t pour moi l'examen, la critique, le conseil d'un tel matre! Mais plus mon ouvrage et gagn en passant sous ses yeux, moins il et t mon ouvrage. Peut-tre aussi, en exigeant de moi au del de mes forces, m'et-il dcourag. Ces rflexions m'engagrent prendre ma rsolution, et j'allai demander aux comdiens d'entendre la lecture de ma pice. Cette lecture fut coute avec beaucoup de bienveillance. Les trois premiers actes et le cinquime furent pleinement approuvs; mais on ne me dissimula point que le quatrime toit trop foible. J'avois eu d'abord pour ce quatrime acte une ide qui m'avoit paru hasardeuse, et que j'avois abandonne. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu tre plus sage, je m'tois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrime. Je dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien pay de cette longue veille par le succs que mon nouvel acte obtint la lecture, et par l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce fut alors que commencrent les tribulations d'auteur; et la premire eut pour objet la distribution des rles. Lorsque les comdiens m'avoient gratuitement accord mes entres, Mlle Gaussin avoit t la plus empresse les solliciter pour moi. Elle toit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans tous les rles tendres et qui ne demandoient que l'expression nave de l'amour et de la douleur. Belle, et du caractre de beaut le plus touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il toit plac, ne laissoit rien dsirer; et ce vers, adress Zare par Orosmane: L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin, avoit t inspir par elle. On peut de l juger combien elle toit chrie du public, et assure de sa faveur; mais, dans les rles de fiert, de force et de passion tragique, tous ses moyens toient trop foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rles tendres toit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rle de mon hrone. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimul le dsir de l'avoir; elle me l'avoit tmoign de la manire la plus flatteuse et la plus sduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intrt et pour la pice et pour l'auteur. Dans ce temps-l les tragdies nouvelles toient rares, et plus rares encore les rles dont on attendoit du succs; mais le motif le plus intressant pour elle toit d'ter ce rle l'actrice qui tous les jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit inspir plus de haine qu' la belle Gaussin pour la jeune Clairon. Celle-ci n'avoit pas le mme charme dans la figure; mais en elle les traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fiert, l'nergie du caractre, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les sentimens levs. Depuis qu'elle s'toit saisie des rles de Camille, de Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui cder. Son jeu n'toit pas encore rgl et modr comme il l'a t dans la suite, mais il avoit dj toute la sve et la vigueur d'un grand talent. Il n'y avoit donc pas balancer entre elle et sa rivale pour un rle de force, de fiert, d'enthousiasme, tel que le rle d'Artie; et, malgr toute ma rpugnance dsobliger l'une, je n'hsitai point l'offrir l'autre. Le dpit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que l'on savoit bien par quel genre de sduction Clairon s'toit fait prfrer. Assurment elle avoit tort; mais Clairon, pique son tour, m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et l, sans m'avoir prvenu de ce qui alloit se passer: Tenez, Mademoiselle, je vous l'amne, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai sduit, si j'ai mme sollicit la prfrence qu'il m'a donne, je vous dclare, et je lui dclare lui-mme, que, si j'accepte son rle, ce ne sera que de votre main. ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge, elle m'y laissa. J'avois alors vingt-quatre ans, et je me trouvois tte tte avec la plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serroient les miennes, et je puis dire que ses beaux yeux toient en supplians attachs sur les miens. Que vous ai-je donc fait, me disoit-elle avec sa douce voix, pour mriter l'humiliation et le chagrin que vous me causez? Quand M. de Voltaire a demand pour vous les entres de ce spectacle, c'est moi qui ai port la parole. Quand vous avez lu votre pice, personne n'a t plus sensible ses beauts que moi. J'ai bien cout le rle d'Artie, et j'en ai t trop mue pour ne pas me flatter de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le drober? Il m'appartient par droit d'anciennet, et peut-tre quelque autre titre. C'est une injure que vous me faites en le donnant une autre que moi; et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Croyez-moi, ce n'est pas le bruit d'une dclamation force qui convient ce rle. Rflchissez-y bien; je tiens mes propres succs, mais je ne tiens pas moins aux vtres; et ce seroit pour moi une sensible joie que d'y avoir contribu. Il fut pnible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-mme. Mes yeux, mon oreille, mon coeur, toient exposs sans dfense au plus doux des enchantemens. Charm par tous les sens, mu jusqu'au fond de l'me, j'tois prt cder, tomber aux genoux de celle qui sembloit dispose m'y bien recevoir; mais il y alloit du sort de mon ouvrage, mon seul espoir, le bien de mes pauvres enfans; et l'alternative d'un plein succs ou d'une chute toit si vivement prsente mon esprit que cet intrt l'emporta sur tous les mouvemens dont j'tois agit. Mademoiselle, lui rpondis-je, si j'tois assez heureux pour avoir fait un rle comme ceux d'Andromaque, d'Iphignie, de Zare, ou d'Ins, je serois vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne sent mieux que moi le charme que vous ajoutez l'expression d'une douleur touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais malheureusement l'action de ma pice n'est pas susceptible d'un rle de ce caractre; et, quoique les moyens qu'exige celui-ci soient moins rares, moins prcieux que ce beau naturel dont vous tes doue, vous m'avouerez vous-mme qu'ils sont tout diffrens; un jour peut-tre j'aurai lieu d'employer avec avantage ces doux accens de voix, ces regards enchanteurs, ces larmes loquentes, cette beaut divine, dans un rle digne de vous. Laissez les prils et les risques de mon dbut celle qui veut bien les courir; et, en vous rservant l'honneur de lui avoir cd ce rle, vitez les hasards qu'en le jouant vous-mme vous partageriez avec moi.--C'en est assez, dit-elle avec un dpit renferm. Vous le voulez; je le lui cde. Alors, prenant sur sa toilette le manuscrit du rle, elle descendit avec moi, et, retrouvant Clairon dans le foyer: Je vous le rends, et sans regret, ce rle dont vous attendez tant de succs et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense, comme vous, qu'il vous va mieux qu' moi. Mlle Clairon le reut avec une fiert modeste; et moi, les yeux baisss et en silence, je laissai passer ce moment. Mais le soir souper, tte tte avec mon actrice, je respirai en libert de la gne o elle m'avoit mis. Elle ne fut pas peu sensible la constance avec laquelle j'avois soutenu cette preuve, et ce fut l que prit naissance cette amiti durable qui a vieilli avec nous. Ce rle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracass; l'acteur qui je destinois celui de Denys le pre, Grandval, le refusa, et ne voulut jouer que celui du jeune Denys. Il me fallut donner le premier un acteur appel Ribou, plus jeune que Grandval. Ribou toit un garon beau et bien fait, et dans son action il ne manquoit pas de noblesse; mais il manquoit d'intelligence et d'instruction, au point qu'il fallut lui expliquer son rle en langue vulgaire, et le lui montrer mot mot comme un enfant. Cependant, force de peine et de leons, je le mis en tat de le jouer passablement; et, avec quelque dguisement dans le costume, il en prit assez bien le caractre pour ne pas nuire, par sa jeunesse, l'illusion thtrale. Vint le moment des rptitions. Ce fut l que les connoisseurs commencrent me juger. J'ai parl de ce quatrime acte que j'avois moi-mme d'abord trouv trop hasardeux: ce fut surtout celui-l qu'ils s'attachrent. Le moment critique toit celui o Denys le jeune retient sa matresse en otage dans le palais de son pre pour dsarmer les factieux. Mlle Clairon entendoit dire que c'toit l l'cueil o la pice alloit chouer, et qu'elle n'iroit pas plus loin. Elle me proposa d'assembler chez elle un petit nombre de gens de got qu'elle consultoit elle-mme, de leur lire ma pice, et, sans les prvenir sur la situation dont nous tions en peine, de voir ce qu'ils en penseroient; je me soumis, comme vous croyez bien, et le conseil fut assembl. Voici comment il toit compos. C'toit ce d'Argental, l'me damne de Voltaire, et l'ennemi de tous les talens qui menaoient de russir. C'toit l'abb de Chauvelin, le dnonciateur des jsuites, et qui ce rle odieux donna quelque clbrit. C'est de lui qu'on a dit: Quelle est cette grotesque bauche? Est-ce un homme? est-ce un sapajou? Cela parle, etc. C'toit le comte de Praslin, qui, comme d'Argental, n'existoit que dans les coulisses avant que le duc de Choiseul, son cousin, et donn l'importance de l'ambassade et du ministre sa triste inutilit. C'toit enfin ce vilain marquis de Thibouville, distingu parmi les infmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinemens d'un luxe dgotant de mollesse et de vanit. Le seul mrite de cet homme abreuv de honte toit de rciter des vers d'une voix teinte et casse, et avec une affterie qui se ressentoit de ses moeurs. Comment ces personnages avoient-ils du crdit, de l'autorit, au thtre? En courtisant Voltaire, qui ne ddaignoit pas assez l'hommage de ces vils complaisans, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont qu'il ne pouvoit mieux se conduire dans le gouvernement du Thtre-Franois qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma jeune actrice s'en laissoit imposer par l'air de consquence et de capacit que se donnoient ces messieurs-l, et moi j'tois frapp de son respect pour leurs lumires. Je leur lus mon ouvrage. Ils l'coutrent avec le plus grave silence; et, aprs la la lecture, Mlle Clairon, les ayant assurs de ma docilit, les pria de me dire librement leur avis. Ce fut d'Argental que l'on dfra la parole. On sait comment il opinoit: des demi-mots, des rticences, des phrases indcises, du vague et de l'obscurit, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en billant comme une carpe, il pronona enfin qu'il falloit voir comment tout cela seroit pris. Aprs lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pice, il y avoit bien des choses qui mritoient rflexion; et, d'un ton sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abb de Chauvelin, en remuant ses jambes de basset du haut de son fauteuil, assura qu'on se trompoit fort si l'on croyoit qu'une tragdie ft une chose si facile; que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractres, la diction, le tout ensemble composer, n'toient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que pour lui, sans juger la mienne la rigueur, il y reconnoissoit l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en rfroit l'opinion de M. d'Argental. Thibouville, son tour, parla; et, en se flattant le menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyoit se connotre un peu en vers tragiques: Il en avoit tant rcit, il en avoit tant fait lui-mme, qu'il devoit savoir en juger; mais le moyen d'entrer dans ces dtails d'aprs une simple lecture! Il ne pouvoit que me renvoyer aux modles de l'art: les nommer, c'toit dire assez ce qu'il vouloit me faire; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il toit bien ais de voir de quel style ils avoient crit. Comme, en les coutant de toutes mes oreilles, je n'avois rien entendu de net et de prcis sur mon ouvrage, il me vint dans l'ide que, par mnagement, ils avoient pris, en parlant devant moi, ce langage insignifiant. Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas mon actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus. Et le soir en la revoyant: Eh bien! lui demandai-je, ont-ils parl de moi absent plus clairement qu'en ma prsence?--Vraiment, me dit-elle en riant, ils ont parl tout leur aise.--Et qu'ont-ils dit?--Ils ont dit qu'il toit possible que cet ouvrage et du succs, mais qu'il toit possible aussi qu'il n'en et pas. Et, toute rflexion faite, l'un ne rpond de rien, l'autre n'ose rien assurer.--Mais n'ont-ils fait aucune observation particulire? Et par exemple sur le sujet?--Ah! le sujet! c'est l le point critique. Cependant que sait-on? le public est si journalier!--Et de l'action, que leur en semble?--Pour l'action, Praslin ne sait qu'en dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis qu'il faut la juger au thtre.--N'ont-ils rien dit des caractres?--Ils ont dit que le mien seroit assez beau, si...; que celui de Denys seroit assez bien, mais...--Eh bien! si, _mais_? Aprs?--Ils se sont regards et n'en ont pas dit davantage.--Et ce quatrime acte, qu'en pensent-ils?--Oh! pour le quatrime acte, son sort est dcid: il tombera ou il ira aux nues.--Allons, j'en accepte l'augure, repris-je vivement, et c'est de vous, Mademoiselle, qu'il dpend de dterminer la prdiction en ma faveur.--Comment?--En voici le moyen. Dans le moment o le jeune Denys s'oppose votre dlivrance, si vous voyez le public s'mouvoir contre cet effort de vertu, n'attendez pas qu'il en murmure, et, pressant la rplique, faites sonner ces vers: Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc. L'actrice m'entendit, et l'on verra bientt qu'elle passa mon esprance. Durant les rptitions de ma pice, il m'arriva une aventure que j'ai raconte mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus de deux ans que j'tois parti de Toulouse, et je n'avois pay qu'un an de la pension de mon frre au sminaire des Irlandois. J'en devois une anne entire, et, avec bien de l'conomie, j'avois mis en rserve mes cent cus pour la payer; mais je voulois pouvoir srement et sans frais les faire parvenir leur destination. Boube, avocat de Toulouse et acadmicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors Paris, j'allai le voir; et, en prsence d'un homme dcor qui m'toit inconnu, je lui demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sre pour faire passer mon argent. Il me dit n'en avoir aucune. Eh! sandis! s'cria l'homme au cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'toit qu'un chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur de rencontrer ici. Il ne reconnot pas ses amis de Toulouse. Je lui avouai avec confusion que je ne savois point qui j'avois l'honneur de parler. C'est, reprit-il, ce chevalier d'Ambelot qui vous applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien! tout ingrat que vous tes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service de faire compter vos cent cus au sminaire des Irlandois. Donnez-moi votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de cette somme, payable vue; et, quand le suprieur vous marquera que l'argent lui aura t compt, vous me le remettrez ici tout votre aise. Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le chevalier de son empressement me rendre ce bon office. Alors, la conversation s'tant gaye sur Toulouse, et moi m'tant mis vanter l'originalit piquante de l'esprit de ce pays-l: Je suis fch, me dit Boube, que vous, qui frquentiez notre barreau, ne vous y soyez pas trouv quand j'ai plaid la cause du peintre de l'Htel de ville. Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bte, qui tous les ans barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine du voisinage l'accusoit de l'avoir sduite. Elle toit grosse: elle demandoit qu'il l'poust, ou qu'il lui payt les dommages d'une innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre diable toit dsol; il vint me conter sa disgrce. Il me jura que c'toit elle qui l'avoit suborn; il vouloit mme expliquer ses juges comme elle s'y toit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il exposeroit l'audience. Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a sduit! Je plaiderai ta cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir tranquille auprs de moi l'audience, et de ne pas souffler le mot, quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamn. Il me promit tout ce que je voulus. Le jour donc arriv et la cause appele, je laissai mon adversaire dclamer amplement sur la pudeur, sur la foiblesse et la fragilit du sexe, et sur les artifices et les piges qu'on lui tendoit. Aprs quoi prenant la parole: Je plaide dis-je, pour un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le voil; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de l'interroger. Ces trois grandes vrits une fois tablies, je raisonne ainsi: On ne peut sduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la figure. Or ma partie n'a pu sduire par l'argent, puisque c'est un gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est un laid, et le plus laid des hommes: d'o je conclus qu'il est faussement accus. Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout d'une voix. Je promis Boube de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et, en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livre, et coiff d'un chapeau bord d'un large point d'Espagne, m'apporta la lettre de change, que je fis partir sur-le-champ. Trois jours aprs, en passant le matin par la rue de la Comdie-Franoise, je m'entends appeler du haut d'un second tage. C'toit un Languedocien nomm Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa fentre m'invitoit monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre, autour d'une table couverte d'hutres, je trouve cinq ou six Gascons. Mon ami, me dit-il, une petite incommodit m'oblige de garder la chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous djeunons ensemble, djeunez avec nous. Sa petite incommodit toit une sentence des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier toit noy de dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-l crdit chez le marchand de vin, le boulanger et l'caillre, il nous donnoit des hutres et du vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit t dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde dissolution de moeurs, formoit le caractre de cet homme, d'ailleurs aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement, dou du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins d'abandon de lui-mme il et t capable de remplir les plus grands emplois. Je le frquentois peu, mais il m'intressoit par sa franchise, sa gaiet, son loquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet picurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux. Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, toit l'un des convives du djeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de change. Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus lger service que nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire, vous tes Toulousain; nous voulons que vous le soyez. Et, me voyant prt m'en aller: Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai l-bas mon carrosse: o voulez-vous que je vous mne? Je refusai; il insista, et me fit monter dans sa voiture. Permettez-moi seulement, reprit-il, de passer la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai que deux mots lui dire: je serai vous dans l'instant. Vous venez de voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et le plus gnreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a t riche, et il s'est ruin; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses amis au besoin. Arriv l'htel o il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture, et le moment d'aprs il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas. Je le vis hriss, je lui en demandai la cause. Mon ami, me dit-il, vous tes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde qui vous vous fierez, car il y a bien peu de gens srs! Celui-ci, par exemple, un homme qui j'aurois confi ma fortune, le marquis de Montgaillard...--Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime contre lui?--Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en parlez personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une maison o l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'couta point: il ponte, il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il vient moi, et me conjure de lui prter ce que j'en ai. Je n'avois que douze louis, et j'avois donn ma parole ce bon Favier de les lui apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose Montgaillard le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet, parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqu de ma vie personne! Ah! je suis indign. Et n'ai-je pas raison de l'tre! Vous, Monsieur, qui vous connoissez en procds, dites-moi, n'ai-je pas raison?--Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable ds prsent, et je vais m'acquitter.--Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai plutt.--Assurment, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est ncessaire, il est vous. Trouvez bon, s'il vous plat, que sur l'heure il vous soit remis. Il fit la plus belle dfense; mais de mon ct je m'obstinai si fort qu'il fallut me cder et recevoir mes cent cus. Quelques jours aprs, une lettre du suprieur du sminaire fut pour moi un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'tre moqu de lui en lui envoyant un chiffon. L'homme sur qui votre aventurier a eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'crivoit-il, ne lui doit rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie. Jugez de ma fureur. C'toit mes yeux un grand crime que de m'avoir escamot mes pauvres cent cus; mais une trahison bien plus horrible toit de m'avoir fait passer, sinon pour un malhonnte homme, du moins pour un homme lger. Juste Ciel! m'criai-je; et de quel oeil mon frre est-il regard dans ce moment? Outr de douleur et de colre, et l'pe au ct (car en me vouant au thtre j'avois chang d'tat), je cours chez d'Ambelot, je le demande. Ah! le malheureux! me rpond le portier de l'htel, il est au For-l'vque. Il nous a escroqu tous le peu d'argent que nous avions. Je ne le fis pas crouer dans sa prison, mais peu de temps aprs j'appris qu'il y toit mort, et je n'en fus point afflig. Le jour de ma msaventure, j'allai rpandre mon chagrin dans le sein de Mme Harenc. Assurment, dit-elle, c'est bien l voler sur l'autel. Et puis: Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.--Oui, Madame.--Je vous laisse donc un moment. Elle revint quelques instans aprs. Je pense, reprit-elle, votre pauvre frre; c'est peut-tre sur lui que tombe l'humeur de ce prtre irlandois. Ds demain, mon ami, il faut lui envoyer une meilleure lettre de change.--Oui, Madame, lui dis-je, telle est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.--Vous en aurez un. prsent, parlons de vos rptitions. Vont-elles bien? En tes-vous content? Je lui confiai mes inquitudes sur l'obscurit des oracles qui m'avoient t prononcs chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur. Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pice a du succs, ils l'auront prdit; si elle tombe, ils l'auront annonc. Mais, qu'elle tombe ou qu'elle russisse, souvenez-vous que ce jour-l vous soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous rjouir ou nous affliger avec vous. Comme elle parloit avec cette bont, son homme d'affaires vint lui dire deux mots; et quand il fut sorti: Tenez, me dit-elle, voici une lettre de change payable vue plus srement que celle de votre chevalier; et lorsque je parlai d'en remettre la somme: _Denys_, me dit-elle, _Denys_ en est le dbiteur; il s'acquittera bien. Ds lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragdie, et c'toit bien assez. L'vnement en toit pour moi d'une telle importance qu'on me pardonnera, j'espre, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser. Dans ce temps-l l'auteur d'une pice nouvelle avoit pour lui et pour ses amis une petite loge grille aux troisimes sur l'avant-scne, dont je puis dire que la banquette toit un vrai fagot d'pines. Je m'y rendis demi-heure avant qu'on ne levt la toile, et jusque-l je conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile fit mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47]. On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne fut qu' la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que je fus ranim. Ds ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux, jusqu' l'endroit du quatrime acte dont on m'avoit tant menac; mais, l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans exagrer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes rvolutions qui se passent dans l'me et dans les sens toient mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu' l'heureuse violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononant ces vers: Va, ne crains rien, etc., toute la salle retentit d'applaudissemens redoubls. Jamais d'une frayeur plus vive on n'a pass une plus soudaine et plus sensible joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le coeur et l'me avec tant de violence que ma respiration n'toit que des sanglots. Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des acclamations du parterre qui me demandoit grands cris, on vint me dire qu'il falloit descendre et me montrer sur le thtre, il me fut impossible de me traner seul jusque-l; mes jambes flchissoient sous moi; il fallut que l'on me soutnt. _Mrope_ avoit t la premire pice o l'on et demand l'auteur, et _Denys_ toit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu flatteur toit donc honorable encore, et aux trois premires reprsentations cet honneur me fut accord; mais cette espce d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient excessivement le mrite de mon ouvrage. Crbillon toit vieux, Voltaire vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complat d'abord exagrer ses esprances; mais malheur qui les doit! Ce fut ce que la rflexion ne tarda pas me faire connotre, et ce dont les critiques s'empressrent de m'avertir. J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme Harenc. M. de Presle m'y ramena aprs le spectacle. Sa bonne mre, qui m'attendoit, me reut dans ses bras; et, en apprenant mon succs, elle m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mre, et l'instant un flot d'amertume se mlant ma joie: Ah! Madame! lui dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mre si tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit bien heureuse! Nos amis arrivrent, croyant n'avoir qu' me fliciter. Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garon. Le voil qui pleure sa mre, qui auroit t, dit-il, si heureuse dans ce moment. Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientt l'amiti que l'on me tmoignoit se saisit de toute mon me. Ah! si dans le malheur c'est un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une volupt bien vive et bien dlicieuse que de trouver des coeurs qui le partagent avec nous! J'ai toujours prouv qu'il m'toit plus facile de me suffire moi-mme dans le chagrin que dans la joie. Ds que mon me est triste, elle veut tre seule. C'est pour tre heureux avec moi que j'ai besoin de mes amis. Ds que le sort de ma pice fut dcid, j'en fis part Voltaire, et en mme temps je le priai de permettre qu'elle lui ft ddie. On peut voir dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon succs et avec quelle bont il en reut l'hommage. La mme anne que j'avois eu le malheur de perdre ma mre, Vauvenargues toit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en ressentois, et, dans mon ptre Voltaire, il me fut doux de les rpandre. Cette ptre est de tous mes ouvrages celui que j'ai crit avec le plus de rapidit. Les vers couloient de source; je la fis dans une soire, et depuis je n'y ai rien chang. Ce que m'avoit prdit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un moment, je me trouvai riche et clbre. Je fis de ma richesse l'usage convenable. Il n'en fut pas de mme de ma clbrit. Elle devint la cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-l ma vie avoit t obscure et retire. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abb de Prades: celui-ci occup traduire la thologie d'Huet[49], et l'autre la physique de Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbs gascons[50], aimables fainans, d'une gaiet intarissable, lesquels alloient courant le monde, tandis que nous tions appliqus au travail, et revenoient le soir nous rjouir des nouvelles qu'ils avoient recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je frquentois toient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son amie, o j'tois toujours dsir; celle de Voltaire, o je jouissois avec dlices des entretiens de mon illustre matre, et celle de Mme Denis, sa nice, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son got, de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher et chrir sa socit. Toutes ces liaisons contribuoient me remplir l'me et l'esprit de courage et d'mulation, et rpandre dans mon travail plus de chaleur et de lumire. Surtout quelle cole pour moi que celle o tous les jours, depuis deux ans, l'amiti des deux hommes les plus clairs de leur sicle m'avoit permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues toient ce que jamais on put entendre de plus riche et de plus fcond: c'toit, du ct de Voltaire, une abondance intarissable de faits intressans et de traits de lumire; c'toit, du ct de Vauvenargues, une loquence pleine d'amnit, de grce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'toit, d'un ct, le respect de Vauvenargues pour le gnie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre vnration de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre, sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'honoroient mes yeux par une libert de pense qui ne troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'toit plus, et l'autre toit absent. Je fus trop livr moi-mme. Aprs le succs de _Denys_, un monde curieux, sduisant et frivole s'tant saisi de moi, je me vis emport dans le tourbillon de Paris. C'toit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la pice nouvelle; et moi, flatt de cet empressement, je ne savois pas m'en dfendre. Tous les jours invit des dners, des soupers, dont les htes et les convives m'toient galement nouveaux, je me laissois comme enlever d'une socit dans une autre, sans savoir bien souvent o j'allois ni d'o je venois: si fatigu de la mobilit perptuelle de ce spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de m'appliquer rien. Cependant cette varit, ce mouvement de scnes, me plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mmes, en me recommandant la sagesse et la modestie, pensoient que je devois cder ce premier dsir qu'on avoit de me voir. Si ce n'est pas de l'amiti, ce sera, disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connotre les moeurs, les gots, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le voyant de prs que l'on peut bien l'tudier, et vous tes heureux d'y tre si favorablement et de si bonne heure introduit. Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modrment profiter de cet avantage; mais une extrme facilit fut le dfaut de ma jeunesse, et, lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais rsister. Dans ce temps de dissipation et d'tourdissement, je vis un jour arriver chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opra-Comique, et que je ne connoissois pas. Monsieur, me dit-il, je suis charg auprs de vous d'une commission qui, je crois, ne vous dplaira point. N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]? Je lui rpondis que ce nom toit nouveau pour moi. C'est, poursuivit Monet, le prodige de notre sicle pour l'esprit et pour la beaut. Elle vient de Bruxelles, o elle faisoit l'ornement et les dlices de la cour du marchal de Saxe; elle a vu _Denys le Tyran_; elle brle d'envie d'en connotre l'auteur, et m'envoie vous inviter dner aujourd'hui chez elle. Je m'y engageai sans peine. Jamais je n'ai t plus bloui que je le fus en la voyant. Elle avoit encore plus d'clat que de beaut. Vtue en Polonoise, de la manire la plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses paules; et sur sa tte des fleurs jonquilles, mles parmi ses cheveux, relevoient merveilleusement l'clat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs feux deux yeux tincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le pril de voir de si prs tant de charmes; et son langage eut bientt confirm l'loge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu prvoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauv du danger que j'allois courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre pre qui va vous apprendre redouter la plus sduisante des passions. Parmi les convives que mon enchanteresse avoit runis ce jour-l, je trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dner fut brillant de galanterie et de gaiet, mais avec biensance. Mlle Navarre savoit tenir d'une main lgre les rnes de la libert. Elle savoit aussi mesurer ses attentions; et, jusque vers la fin du dner, elle les distribua si bien que personne n'eut se plaindre; mais insensiblement elles se fixrent sur moi d'une manire si marque, et la la promenade, dans son jardin, elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'tre seule avec moi, que les convives, l'un aprs l'autre et sans bruit, s'coulrent. Tandis qu'ils dfiloient, son matre de danse arriva. Je lui vis prendre sa leon. La danse qu'elle excuta toit connue alors sous le nom de l'_Aimable vainqueur_. Elle y dploya toutes les grces d'une taille lgante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantt fires, et tantt remplies de mollesse et de volupt. La leon ne dura gure plus d'un quart d'heure, et Lany fut congdi. Alors, en fredonnant l'air qu'elle avoit dans, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de cet air-l. Je les savois; en voici le dbut: Aimable vainqueur, Fier tyran d'un coeur, Amour, dont l'empire Et le martyre Sont pleins de douceur! etc. Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant le moment est propre me les inspirer! Une conversation qui commenoit ainsi ne devoit pas sitt finir. Nous passmes la soire ensemble; et, dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel toit le nouvel ouvrage dont j'tois occup. Je lui en dis le sujet, et je lui en exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire laquelle j'tois forc. Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en Champagne, dans le village d'Avenay, o mon pre a des vignes et une petite maison[52]. Mon pre est Bruxelles, la tte d'un magasin qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer ses affaires. Je pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque aprs les vendanges. Ds que j'aurai tout arrang pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne, vous ne faites pas de beaux vers. Quelle raison, quelle sagesse, quelle force, aurois-je opposes au charme irrsistible d'une pareille invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait. Elle exigea de moi ma parole la plus sacre de n'avoir aucun confident. Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre intelligence. Depuis son dpart jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux mois; et, quoiqu'il ft rempli par une correspondance assidue et trs anime, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intresser l'esprit et l'me ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je recevois, inspires par une imagination vive et brillante, en exaltant la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus ardemment dsirer de revoir celle qui, mme en son absence, me causoit ces ravissemens. J'employai ce temps-l dnouer le plus grand nombre des liaisons que j'avois formes, faisant entendre aux uns que mon nouveau travail me demandoit la solitude, et prtextant avec les autres un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle Clairon, je prvins leurs inquitudes; mais, redoutant la curiosit et la pntration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur mon projet d'vasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amiti pour moi n'avoit pas attendu des succs pour se dclarer. Inconnu dans le monde, j'tois reu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son oncle. Rien n'toit nglig de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison agrable. Mes amis y toient accueillis; ils toient devenus les siens. Mon vieil ami l'abb Raynal se souvient, comme moi, des soupers agrables que nous faisions chez elle. L'abb Mignot son frre, le bon Cideville, mes deux abbs gascons de la rue des Mathurins, y portoient une gaiet franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu' ces soupers j'tois le hros de la table; j'y avois la verve de la folie. La dame et ses convives n'toient gure plus sages ni moins joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'chapper des liens de sa marquise du Chtelet, et de ses soupers du grand monde, il toit trop heureux de venir rire aux clats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur facile, gal, paisible, inaltrable, ne suffisoit-il pas mes dsirs? Que falloit-il de plus mes dlassemens, la fin d'un long jour de travail et d'tude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux Avenay? Elle arriva enfin, cette lettre tant dsire, si impatiemment attendue, qui devoit marquer mon dpart. Je logeois seul alors dans le voisinage du Louvre. Dlivr du souci de la dpense de ma table, je m'tois spar de mes compagnons de mnage, n'ayant mon service qu'une vieille femme six francs par mois, et qu'un barbier au mme prix. Ce fut mon barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux lettres, qui, dans sa carriole, voult me porter jusqu' Reims avec ma petite valise. Il s'en offrit un point nomm, et je partis. De Reims Avenay j'allai franc trier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des ailes, en vrit il n'en eut pas pour moi: j'tois bris en arrivant. Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes dplorables folies. Quoique ce temps soit loign, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas dans un tat d'enivrement et de dlire que je veux parotre vos yeux. Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont j'tois abreuv furent mles des plus affreuses amertumes; que la plus sduisante des femmes toit en mme temps la plus capricieuse; que, parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit chaque instant quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu' tout moment sa volont changeoit, et qu' tout moment il falloit que la mienne lui ft soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour tour, presque en mme temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux esclave. Nous tions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre solitude par des incidens imprvus. La mobilit de ses nerfs, la vivacit singulire des esprits qui les animoient, lui causoient des vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle toit le plus brillante d'enjouement et de sant, ses accs lui prenoient par des clats de rire involontaires; au rire succdoient une tension dans tous ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se terminoient par des larmes. Ces accidens toient plus douloureux pour moi que pour elle-mme; mais ils me la rendoient plus chre et plus intressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occup l'intervalle de ses vapeurs! Tte tte au milieu des vignes de Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme? C'toit l son tude, c'toit l son gnie. Tous les jours elle imaginoit quelque nouvelle preuve faire sur mon me. C'toit comme un roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scnes. Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entre de leur jardin, c'toit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre promenade lui toit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs du jardin dfendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit ma contenance. J'allois lui, et firement je lui glissois un cu dans la main, mais sans qu'elle s'en apert, car elle et pris cela pour un trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-mme, et nous nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et pas lents. Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquitude, tenant en main la lettre, ou vritable ou suppose, d'un amant malheureux, jaloux et furieux de mon bonheur, qui menaoit de venir se venger sur moi de ses mpris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si j'avois paru troubl, j'aurois t perdu dans son esprit. Ds que j'tois sorti d'une preuve, elle en inventoit d'autres, et ne me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par o elle me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son pre, ayant appris qu'un jeune homme toit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche. Elle m'exagra la colre o il en toit. l'entendre, elle toit perdue, son pre alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit, disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dpendoit de moi; mais elle et mieux aim mourir que de me l'indiquer: c'toit mon amour pour elle me l'apprendre. Je l'entendois trs bien, mais l'amour, qui prs d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas oublier moi-mme. Je l'adorois comme matresse, mais je n'en voulois point pour femme. J'crivis M. Navarre en lui faisant l'loge de sa fille, et en lui tmoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus innocente amiti. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me rpondit que, si j'avois sur elle des vues lgitimes (comme elle apparemment le lui faisoit entendre), il n'toit point de sacrifices qu'il ne ft dispos faire pour notre bonheur. Je rpliquai en appuyant sur l'estime, sur l'amiti, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mcontente, et, soit pour se venger du refus de sa main, soit pour connotre quel seroit, dans un accs de jalousie, le caractre de mon amour, elle choisit, pour me percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus dchirant. Dans un de ces momens o je devois la croire tout occupe de moi seul, comme j'tois occup d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle m'avoit menac, fut celui qu'elle pronona. J'entendis de sa bouche: _Ah! mon cher Bthizy!_ Figurez-vous, s'il est possible, de quel transport je fus saisi: je sortis perdu, et, grands cris appelant ses valets, je demandai des chevaux de poste. Mais, peine m'tois-je enferm dans ma chambre pour me prparer partir, elle accourut chevele, et, frappant ma porte avec des cris perans et une violence effroyable, elle me fora de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir en moi qu'un malheureux hors de lui-mme, elle dut triompher; mais, effraye de l'tat o elle m'avoit mis, je la vis son tour, dsole et dsespre, se jeter mes pieds, et me demander grce pour une erreur dont, disoit-elle, sa langue seule toit coupable, et laquelle ni sa pense ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scne ft joue, c'est ce qui parot incroyable, et alors j'tois loin moi-mme d'y penser; mais plus j'ai rflchi depuis l'inconcevable singularit de ce caractre romanesque, plus j'ai trouv possible qu'elle et voulu me voir dans cette situation nouvelle, et que, touche aprs de la violence de ma douleur, elle et voulu la modrer. Au moins est-il vrai que jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible moment. Aussi, aprs avoir t assez longtemps inexorable, me laissai-je la fin persuader et flchir; mais, peu de jours aprs, son pre l'ayant rappele Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'esprance de la revoir bientt, m'tant spar d'elle, je revins Paris. La cause de mon vasion n'toit plus un mystre: un pote chansonnier, l'abb de Lattaignant, chanoine de Reims, o il toit alors, ayant appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une ptre Mlle Navarre, et cette ptre couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir acquis la rputation d'homme bonnes fortunes, dont je me serois bien pass, car elle me fit des jaloux, c'est--dire des ennemis. Le lendemain de mon arrive, je vis venir chez moi mes deux abbs gascons de la rue des Mathurins, et j'en reus une semonce du srieux le plus comique. D'o venez-vous? me dit l'abb Forest. Voil une belle conduite! Vous vous chappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on vous cherche en vain. O est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme intressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que vous tes, vous ne mritez pas l'amour qu'elle a pour vous.--Quelle est, lui demandai-je, cette _Ariane_ en pleurs? Et de qui parlez-vous?--De qui? reprit l'abb Debon; de cette amante dsole qui vous a cru noy, qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.--Messieurs, leur dis-je d'un ton ferme et d'un air srieux, Mme Denis est mon amie, et rien de plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai fait mystre, ainsi qu' vous, parce que je l'ai d.--Oui, du mystre, reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une...! Je l'interrompis. Tout beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me suis jamais permis de rprimande avec vous, je vous prie de n'en pas user avec moi.--Eh! sandis! rpliqua Forest, vous en parlez bien votre aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots casss. On nous accuse d'avoir t vos confidens, vos approbateurs, vos complices. Mme Denis elle-mme nous voit de mauvais oeil, nous reoit froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix pathtique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans le deuil.--Ah! j'entends: voil donc, lui dis-je, le grand crime de mon absence. Vraiment! je ne m'tonne plus que vous m'ayez grond si fort. Plus de soupers! Allons, il faut les rtablir. Vous serez invits demain. Un air de jubilation se rpandit sur leur visage. Tu crois donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?--Oui, dit l'autre, elle est bonne femme, et la paix sera bientt faite.--La paix de l'amiti, leur dis-je, sera toujours facile faire: il n'en est pas de mme de celle de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis. Elle me reut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquitude que mon escapade lui avoit cause, comme tous mes amis. J'essuyai ses reproches, et je confessai qu' mon ge on n'toit exempt ni de foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'toit command; je n'avois pas d le trahir. N'allez pas, Madame, ajoutai-je, en parotre offense; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il faut dmentir plutt que de l'autoriser.--Le dmentir! dit-elle, est-ce qu'il se rpand?--Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives disperss pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce matin qui m'ont fait la scne la plus vive, et qui vos soupers interrompus font croire que vous tes au dsespoir. Je lui racontai cette scne; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il toit convenable de les inviter au plus vite pour leur ter l'ide d'une _Ariane en pleurs_. Voil, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amiti: facile, indulgente et paisible, rien ne l'altre, et avec elle on vit content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec l'amour...--Avec l'amour! s'cria-t-elle, que le Ciel m'en prserve! Cela n'est bon qu'en tragdie, et le comique, moi, est le genre qui me convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de quelqu'un qui vous en donne des leons, et j'entends dire que pour cela vous vous tes bien adress. Je vous en fais mon compliment. Hlas! oui, je savois dj, par ma fatale exprience, combien la passion de l'amour, mme lorsqu'on le croit heureux, est encore un tat pnible et violent: mais jusque-l je n'en avois connu que les peines les plus lgres; il me rservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel! La premire lettre que je reus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisime se fit attendre, et ce n'toient plus que de ples tincelles d'un feu mourant. Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour rponse de lgres excuses. Des ftes, des spectacles, du monde recevoir, toient les causes qu'on m'allguoit de cette ngligence et de cette froideur. Je devois connotre les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de s'y livrer. Ce fut alors que commena pour moi le vrai supplice de l'amour. trois lettres brlantes et dchirantes, plus de rponse. Je trouvai d'abord ce silence si incomprhensible qu'aprs que les facteurs avoient pass et m'avoient dit ces mots accablans: _Il n'y a rien pour vous_, j'allois la poste moi-mme voir si quelque lettre mon adresse n'toit pas reste au bureau; et, aprs y avoir t, j'y retournois encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompe, je schois, je me consumois. J'ai oubli de dire qu'en arrivant Paris, en passant par le clotre Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cloptre m'ayant frapp de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois achet bien vite, et l'avois emport chez moi. C'toit ma seule consolation. Je m'enfermois seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois, par piti, un mot de lettre qui me rendt la vie. Insens! comment cette image m'auroit-elle entendu? Celle qui elle ressembloit ne daignoit pas m'entendre. Cet excs de rigueur et de mpris n'toit pas naturel. Je la croyois malade ou enferme par son pre et garde vue comme une criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis l'affreuse vrit. Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en et fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous tions dans le foyer de la Comdie, elle entendit le marquis de Brancas-Creste[54] dire quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles. Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez vu Mlle Navarre?--Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus brillante que jamais, menant enchan son char le chevalier de Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idoltre. J'tois prsent; j'entendis sa rponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber chez moi comme une victime immole. Ah! mes enfans! quelle folie que celle d'un jeune homme qui croit la fidlit d'une femme dj clbre par ses foiblesses, et qui l'attrait du plaisir a fait oublier la pudeur! Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir chang de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman n'en fut pas long, et il finit misrablement. La fivre qui m'avoit saisi le soir mme o j'avois appris mon malheur me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune homme qui m'toit inconnu et qui me dclina son nom: c'toit le chevalier de Mirabeau. Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de Vauvenargues, mon ancien camarade au rgiment du roi. Je serois fier de mriter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je dsire de l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de votre successeur auprs de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce tmoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai t souvent jaloux moi-mme de la manire dont elle me parloit de vous; et, mon dpart de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressment recommand a t de venir vous voir et de vous demander votre amiti. --Monsieur le chevalier, lui rpondis-je, vous me voyez malade; je le suis de votre faon, et je ne me sens pas dispos, je l'avoue, prendre si subitement de l'amiti pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de mal; mais la manire noble, loyale et franche dont vous vous annoncez, m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifi, c'est du moins pour moi une consolation de l'tre un homme comme vous. Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de l'autre je ne vous dirai que du bien. Aprs cette conversation, qui fut longue et intressante: Monsieur, me dit-il, je me flatte que vous ne serez point fch d'apprendre que Mlle Navarre m'ait communiqu vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins l'loge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa part, je suis charg de recevoir les siennes.--Monsieur, lui demandai-je, a-t-elle eu la bont de m'crire deux mots pour m'autoriser vous les remettre?--Non, me dit-il, elle a compt, ainsi que moi, que vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.--Pardon, lui rpondis-je, pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors que de ce qui est moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas de mme. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez tre content. Alors, tirant de mon secrtaire le paquet de lettres de Mlle Navarre: Vous reconnoissez son criture, et vous voyez, lui dis-je, que je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez tmoin que ses lettres ont t brles. l'instant je les mis au feu avec les miennes, et, tandis qu'elles brloient ensemble: Mon devoir est rempli, ajoutai-je, mon sacrifice est consomm. Il approuva ma dlicatesse, et se retira satisfait. La fivre ne me quittoit pas; j'tois mlancolique; je ne voulois plus voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg. Ce fut l que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. Qui est l? On ne me rpond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcve, et, dans l'obscurit, je me sens embrasser par une femme dont le visage, appuy sur le mien, me baignoit de larmes. Qui tes-vous? demandai-je encore. Et, sans me rpondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et de pleurs. Enfin on se lve, et je vois Mlle Navarre, en dshabill du matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. C'est vous, Mademoiselle! m'criai-je. Hlas! qui vous amne? Voulez-vous me faire mourir? En disant ces mots, j'aperus derrire elle le chevalier de Mirabeau, immobile et muet. Je crus tre dans le dlire; mais elle, se tournant vers lui d'un air tragique: Voyez, Monsieur, lui dit-elle, voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionn, le plus fidle, le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel tat mon amour pour vous l'a rduit, et combien vous seriez coupable si vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice. Le chevalier toit ptrifi d'tonnement et d'admiration. tes-vous en tat de vous lever? me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien! levez-vous et donnez-nous djeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons vous communiquer des choses de grande importance. Je me lve, et, mon Savoyard tant arriv, je leur fais apporter du caf au lait. Ds que nous fmes seuls: Mon ami, me dit-elle, monsieur le chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels, nous marier, non pas en France, o nous aurions bien des difficults vaincre, mais en Hollande, o nous serons libres. Le marchal de Saxe est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a crite. Il y traite lgrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison. Je lui reprsentai qu'un rival jaloux n'toit pas oblig d'tre juste envers son rival, et qu'il ne seroit gure ni prudent ni possible de s'attaquer au marchal de Saxe. Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel, l'pe la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre. Monsieur le chevalier, aprs son mariage, s'en va demander du service quelque puissance trangre: il est connu, il peut choisir. Avec son nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide; incessamment on le verra la tte des armes, et c'est dans un champ de bataille qu'il se mesurera avec le marchal.--Fort bien, Mademoiselle, m'criai-je, voil ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et l'autre dans un projet si gnreux. Je les vis en effet aussi fiers, et aussi contens de leur rsolution que si elle avoit d s'excuter le lendemain. Dans la suite j'appris qu'aprs s'tre maris en Hollande, ils avoient pass Avignon; que le frre du chevalier, le soi-disant ami des hommes, et l'ennemi de son frre, avoit eu le crdit de le faire poursuivre jusque dans les tats du pape; qu'au moment o les sbires, par ordre du vice-lgat, venoient pour l'arrter, sa femme toit en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit saisie avoit caus en elle une rvolution qui lui avoit donn la mort. Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet ami des hommes, que j'ai connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux, orgueilleux et mchant, a t ma bte d'aversion. Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'toit fait en moi lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle Navarre pour en faire sa femme. Guri de mon amour, et surtout de ma jalousie, je trouvai juste la prfrence qu'elle lui avoit donne, et, loin d'en tre humili, je m'applaudis de lui avoir cd. Par l je reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanit blesse entroit dans les dpits et dans les chagrins de l'amour. Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquitude, un ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cloptre, que j'avois encore devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus, mais il m'importunoit, et je m'en dlivrai. Ce qui redoubloit ma tristesse, c'toit la perte de mon talent. Parmi les dlices et les tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve donner au travail: Mlle Navarre m'y excitoit elle-mme. Les jours d'orage, comme elle avoit peur du tonnerre, il falloit ou dner ou souper dans ses caves (qui toient celles du marchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles de vin de Champagne, il toit difficile de ne pas s'chauffer la tte. Il est bien vrai que ces jours-l mes vers toient fumeux; mais la rflexion dissipoit ces vapeurs. mesure que j'avancois, je lui lisois mes nouvelles scnes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce qu'elle appeloit son trne: c'toit, au haut des vignes, un monticule de gazon entour de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses lettres la description de ce trne qui nous attendoit, disoit-elle: celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'toit l qu' ses pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art toient sems pour moi, je n'y trouvai que des pines. Le gnie qui m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon me tombrent languissans comme les voiles d'un navire auquel tout, coup manque le vent qui les enfloit. Mlle Clairon, qui voyoit la langueur o j'tois tomb, s'empressa d'y apporter remde. Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il donc qu'une femme au monde qui puisse tre aimable vos yeux?--Je n'en connois, lui dis-je, qu'une seule qui pt me consoler, si elle le vouloit bien; mais seroit-elle assez gnreuse pour le vouloir?--C'est ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma connoissance? je vous aiderai si je puis.--Oui, vous la connoissez, et vous pouvez beaucoup sur elle.--Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous tes capable de fidlit, de constance, et qu'elle est sre d'tre heureuse en vous aimant.--Vous croyez donc tout cela de moi?--Oui, j'en suis trs persuade.--Ayez donc la bont de vous le dire.-- moi, mon ami?-- vous-mme.--Ah! s'il dpend de moi, vous serez consol, et j'en serai bien glorieuse. Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le prvoir, ne fut pas de longue dure, mais qui eut pour moi l'avantage de me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent mieux d'accord qu'ils l'toient dans mon coeur. _Denys_ fut remis au thtre; il eut, la reprise, mme succs que dans la nouveaut. Le rle d'Artie se ressentit du surcrot d'intrt qu'y prenoit celle qui rien n'toit plus cher que ma gloire. Elle y fut plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis! Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon toit un sentiment trop vif en moi, trop exalt, pour qu'il me soit possible de dmler, dans ma passion pour elle, ce qui n'toit que de l'amour; mais, indpendamment des charmes de l'actrice, elle toit encore mes yeux une amante trs dsirable par une jeunesse brillante de vivacit, d'enjouement et de tous les attraits d'un naturel aimable, sans mlange d'aucun caprice, et avec le dsir unique et les soins les plus dlicats de rendre son amant heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus passionnment qu'elle, ni de meilleure foi. Sr d'elle comme de moi-mme, la tte libre et l'me en paix, je donnois au travail une partie du jour, et l'autre lui toit rserve. Charmante je l'avois quitte; la mme, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel dommage qu'un caractre si sduisant ft si lger, et qu'avec tant de sincrit, de fidlit mme dans ses amours, elle n'et pas plus de constance! Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me dit: N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal votre aise: le bailli de Fleury doit y souper, et il me ramne.--J'en suis connu, lui rpondis-je navement, il voudra bien me ramener aussi.--Non, me dit-elle, il n'aura qu'un vis--vis. Ce mot fut un trait de lumire. Et comme elle m'en vit frapp: Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une fantaisie, il faut me la passer.--Est-il bien vrai? lui demandai-je, parlez-vous srieusement?--Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne serai jamais fausse.--Je vous en sais bon gr, lui dis-je, et je cde la place monsieur le bailli. Pour cette fois je me sentis du courage et de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un sentiment honnte est plus analogue et plus doux mon coeur qu'un got frivole et passager. Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: Mlle B*** vous a promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mre. Votre mre n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidle sa parole: il se prsente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun sans votre propre consentement. ces mots, je sentis renatre en moi non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce, si vive et si tendre que je n'y aurois point rsist si ma fortune et mon tat avoient eu quelque consistance. Hlas! dis-je Rigal, que ne suis-je en situation de m'opposer l'engagement qu'on propose ma chre B***! mais malheureusement le sort que j'aurois lui offrir est trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'o le sien ne doit pas dpendre. Elle mrite un bonheur solide; et je ne puis que porter envie celui qui est en tat de le lui assurer. Quelques jours aprs je reus de Mlle Clairon un billet conu en ces mots: Votre amiti m'est ncessaire dans ce moment. Je vous connois trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends. Je me rendis chez elle. Il y avoit du monde. J'ai vous parler, me dit-elle en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. Vous me marquez, Mademoiselle, que mon amiti peut, lui dis-je, vous tre bonne quelque chose. Je viens savoir quoi, et vous assurer de mon zle.--Ce n'est ni votre zle ni votre amiti seule que je rclame, me dit-elle, c'est votre amour; il faut que vous me le rendiez. Alors, avec une ingnuit qui, pour tout autre que moi, auroit t plaisante, elle me dit combien cette poupe, le bailli de Fleury, avoit peu mrit que j'en fusse jaloux. Aprs cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut avoir de plus sduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un coeur o la rflexion avoit teint l'amour. Vous ne m'avez pas tromp, lui dis-je; et, aussi sincre que vous, je me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour tre amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne serons plus amans. J'abrge un dialogue dont ce fut l pour moi la conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis cependant que j'tois un peu trop veng. _Aristomne_ toit achev, je le lus aux comdiens. Mlle Clairon assista cette lecture avec une dignit froide. On nous savoit brouills: je n'en fus que plus applaudi. C'toit un problme parmi les comdiens si je lui donnerois le rle de la femme d'Aristomne. Elle en fut inquite, surtout lorsqu'elle apprit que les autres rles toient distribus. Elle reut le sien, et, un quart d'heure aprs, elle arriva chez moi avec une de ses amies. Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont elle entroit sur le thtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on lui avoit remis), je ne veux point du rle sans l'auteur, car l'un m'appartient comme l'autre.--Ma chre amie, lui dis-je en l'embrassant, ce titre je suis vous: n'en demandez pas davantage. Un autre sentiment nous rendrait malheureux.--Il a raison, dit-elle sa compagne: ma mauvaise tte feroit son tourment et le mien. Venez donc, mon ami, venez dner chez votre bonne amie. Ds ce moment l'intimit la plus parfaite s'tablit entre nous; elle a dur trente ans la mme; et, quoique loigns l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a chang le fond de nos sentimens mutuels. propos de cette amiti libre et sre qui rgnoit entre nous, je me rappelle un trait qui ne me doit point chapper. Mlle Clairon n'toit ni riche, ni conome; souvent elle manquoit d'argent. Un jour elle me dit: J'ai besoin de douze louis. Les avez-vous?--Non, je ne les ai pas.--Tchez de me les procurer, et apportez-les-moi ce soir dans ma loge, la Comdie. Aussitt je me mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois point m'adresser ceux-l. J'allai mes abbs gascons et quelques autres de cette classe: je les trouvai sec. J'arrivai triste dans la loge de Mlle Clairon. Elle toit tte tte avec le duc de Duras. Vous venez bien tard, me dit-elle.--Je viens, lui dis-je, d'tre en qute de quelque argent qui m'est d; mais j'ai perdu mes pas. Cela dit, et bien entendu, j'allai prendre place dans l'amphithtre, lorsque, du bout du corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le duc de Duras qui vient moi et qui me dit: Je viens de vous entendre dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il? ces mots il tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en tois point press. Ce n'est pas l rpondre, insista-t-il; quel est l'argent que vous deviez toucher?--Douze louis, lui dis-je enfin.--Les voil, me dit-il, mais condition que, toutes les fois que vous en manquerez, vous vous adresserez moi. Et lorsque je les lui rendis et le pressai de les reprendre: Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends donc; mais souvenez-vous que cette bourse o je les remets est la vtre. Je n'usai point de ce crdit; mais depuis ce moment il n'est point de bonts qu'il ne m'ait tmoignes. Nous nous sommes trouvs ensemble l'Acadmie franoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie saisir les momens de me rendre de bons offices. Quand je dnois chez lui, il me donnoit toujours de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accs de sa goutte, il tmoignoit encore du plaisir me voir. On le disoit lger; assurment il ne le fut jamais pour moi. Revenons _Aristomne_. Voltaire alors toit Paris. Il avoit eu envie de connotre ma pice avant qu'elle ft acheve, et je lui en avois lu quatre actes dont il avoit t content. Mais l'acte qui me restoit faire lui donnoit de l'inquitude; et ce n'toit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il avoit entendus, l'action paroissoit complte et suivie d'un bout l'autre. Quoi! me dit-il aprs la lecture, prtendez-vous, ds votre seconde tragdie, vous affranchir de la rgle commune? Lorsque j'ai fait _la Mort de Csar_ en trois actes, c'toit pour un collge, et j'avois pour excuse la contrainte o j'tois de n'y introduire que des hommes; mais vous, au grand thtre, et dans un sujet o rien ne vous aura gn, donner une pice tronque, et en quatre actes, forme bizarre dont vous n'avez aucun exemple! c'est votre ge une licence malheureuse que je ne saurois vous passer.--Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la prendre, cette licence. Ma pice est en cinq actes dans ma tte, et j'espre bien les remplir.--Et comment? me demanda-t-il: je viens d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne pensez pas sans doute prendre l'action de plus haut?--Non, rpondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le reste est mon secret. Ce que je mdite est peut-tre une folie; mais, quelque prilleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous m'en tiez le courage, tout mon travail seroit perdu.--Allons, mon enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe. Il y a dans ce mtier, comme dans celui de la guerre, des tmrits heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficults les plus dsesprantes que naissent les grandes beauts. Le jour de la premire reprsentation[55] il voulut se placer derrire moi dans ma loge; et je lui dois ce tmoignage qu'il toit presque aussi mu et aussi tremblant que moi-mme. prsent, me dit-il avant qu'on ne levt la toile, apprenez-moi d'o vous avez tir l'acte qui vous manquoit. Je lui rappelai qu' la fin du second acte il toit dit que la femme et le fils d'Aristomne alloient tre jugs, et qu'au commencement du troisime on apprenoit qu'ils avoient t condamns. Eh bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois suppos se passer dans l'entr'acte, je l'ai mis sur la scne.--Quoi! la Tournelle sur le thtre! s'cria-t-il; vous me faites trembler.--Oui, lui dis-je, c'est un cueil, mais il toit invitable; c'est Clairon de me sauver. _Aristomne_ eut au moins autant de succs que _Denys_. Voltaire, chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'tonna et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisime acte. Lorsqu'il vit Lonide charge de fers, en criminelle, parotre au milieu de ses juges, et, avec son grand caractre, les dominer, s'emparer de la scne et de l'me des spectateurs, tourner sa dfense en accusation, et, discernant parmi les snateurs les vertueux amis d'Aristomne de ses perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur sclratesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: Bravo, Clairon! s'cria Voltaire, _macle animo, generose puer!_ Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du ct du talent, j'tois peu digne de lui faire envie; mais le succs toit assez grand pour qu'il en ft jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire avoit trop le sentiment de sa supriorit pour craindre des talens vulgaires. Peut-tre qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui auroit fait du chagrin; mais il n'toit pas aussi facile qu'on le croyoit d'inquiter l'auteur de _Zare_, d'_Alzire_, de _Mrope_ et de _Mahomet_. cette premire reprsentation d'_Aristomne_, je fus encore oblig de me montrer sur le thtre; mais, aux reprsentations suivantes, mes amis me donnrent le courage de me drober aux acclamations du public. Un accident interrompit mon succs et troubla ma joie. Roselly, cet acteur dont j'ai dj parl[56], jouoit le rle d'Arcire, ami d'Aristomne, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il n'toit ni beau ni bien fait; il avoit mme dans la prononciation un grasseyement trs sensible; mais il faisoit oublier ses dfauts par la dcence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'me. Je lui attribuois le succs du dnouement de ma tragdie; et, en effet, voici comment il l'avoit dcid. Lorsque, dans la dernire scne, en parlant du dcret par lequel le snat avoit mis le comble ses atrocits, il dit: Thonis le dfend et s'en nomme l'auteur, il s'aperut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitt, s'avanant au bord du thtre, avec l'action la plus vive il cria au parterre, comme pour l'apaiser: Je m'lance, et lui plonge un poignard dans le coeur. l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Thonis frapp, et ce fut dans toute la salle un transport de joie clatant. Or, aprs la sixime reprsentation de ma pice, et dans la plus grande chaleur du succs, on vint m'annoncer que Roselly toit attaqu d'une fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rle, on me proposoit un acteur incapable de le jouer. C'toit pour moi un trs grand prjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'et t un plus grand mal encore que de dgrader mon ouvrage. Je demandai que les reprsentations en fussent suspendues jusqu'au rtablissement de la sant de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'_Aristomne_ fut remis au thtre. la premire reprsentation de cette reprise, l'motion du public fut si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de parotre sur le thtre; mais j'tois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperut du parterre et cria: Le voil! La loge toit vers l'amphithtre; tout le parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble salutation, rpondre cette nouvelle faveur. L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me prsenter au public, va occuper dans ces _Mmoires_ une place considrable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa socit. C'toit M. de La Popelinire[57]. Ds le succs de _Denys le Tyran_, il m'avoit attir chez lui. Mais, l'poque dont je parle, le courage qu'il eut de m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de dplaire l'homme tout-puissant que j'avois offens, m'attacha fortement un hte si gnreux. Le pril d'o il me tiroit avoit pour cause une de ces aventures de jeunesse o m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront mes enfans tre plus sages que moi. LIVRE IV Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une ancienne actrice de l'Opra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon, et marie avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province, tant accouche Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle ft marraine de son enfant, et moi j'avois t pris pour parrain[58]. De ce baptme il arriva que ma commre Durancy, qui, chez Mlle Clairon, m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la dclamation, me dit un jour: Mon compre, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie actrice former? Elle aspire dbuter dans le tragique, et elle vaut la peine que vous lui donniez des leons. C'est Mlle Verrire, l'une des protges du marchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est sage, elle vit fort dcemment avec sa mre et avec sa soeur. Le marchal, comme vous savez, est all voir le roi de Prusse, et nous voulons, son retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au thtre jouant _Zare_ et _Iphignie_ mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dnerons chez elle ensemble. Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point alin le marchal de Saxe; il m'avoit mme tmoign de la bienveillance; et, avant qu'_Aristomne_ ft mis au thtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en faire la lecture. Cette lecture tte tte l'avoit intress: le rle d'Aristomne l'avoit mu. Il trouva celui de Lonide thtral. Mais, corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tte que cette femme-l! je n'en voudrois pas pour rien. Ce fut l sa seule critique. Du reste, il fut content, et me le tmoigna avec cette franchise noble et cavalire qui sentoit en lui son hros. Je fus donc enchant d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui ft agrable, et trs innocemment, mais trs imprudemment, j'acceptai la proposition. La protge du marchal toit l'une de ses matresses; elle lui avoit t donne l'ge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue et marie depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, la naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de plus, par an, cinq cents louis pour sa dpense. Il l'aimoit de bonne amiti; mais, quant ses plaisirs, elle n'y toit plus admise. La douceur, l'ingnuit, la timidit de son caractre, n'avoient plus rien d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de fiert dans l'me, le marchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par got autant que par systme, il vouloit de la joie dans ses armes, disant que les Franois n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus la guerre, c'toit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opra-Comique. C'toit ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces jours-l, entre les deux pices, la principale actrice annonoit ainsi: Messieurs; demain relche au thtre, cause de la bataille que donnera monsieur le marchal; aprs-demain, _le Coq du village_, _les Amours grivois_, etc. Deux actrices de ce thtre, Chantilly et Beaumnard[60], toient ses deux matresses favorites; et leur rivalit, leur jalousie, leurs caprices, lui donnoient, disoit-il, _plus de tourmens que les hussards de la reine de Hongrie_. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres. C'toit pour elles que Mlle Navarre avoit t nglige. Il trouvoit en elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle Verrire, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas mme l'ambition de le disputer ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beaut du soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'galit d'un caractre aimable et par son indolence se laisser aimer. Les premires scnes que nous rptmes ensemble furent celles de Zare avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilit de son regard, son air de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rle, et dans le mien je ne mis que trop de vhmence et de chaleur. Ds notre seconde leon, ces mots: _Zare, vous pleurez!_ furent l'cueil de ma sagesse. La docilit de mon colire me rendit assidu; cette assiduit fut malignement explique. Le marchal, qui toit alors en Prusse, instruit de notre intelligence, en prit une colre peu digne d'un aussi grand homme. Les cinquante louis que Mlle Verrire touchoit par mois lui furent supprims, et il annona que de sa vie il ne reverroit ni la mre ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'aprs sa mort, et un peu par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et leve dans un couvent comme fille de ce hros. Le dlaissement o tomboit ma Zare nous accabla tous les deux de douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle tragdie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous nos amis nous conseillrent de cesser de nous voir, au moins pour quelque temps. Il nous en cota bien des larmes, mais nous suivmes ce conseil. Le marchal revint. J'entendois dire de tous cts qu'il toit furieux contre moi. J'ai su depuis par le marchal de Loewendal, et par deux autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la peine retenir les mouvemens de sa colre. Il alloit disant dans le monde, la cour, et au roi lui-mme, que ce petit insolent de pote lui prenoit toutes ses matresses (je n'avois cependant que celles qu'il abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit vol celle-ci. Heureusement dans ce billet, propos de la tragdie de _Cloptre_, laquelle je travaillois, il toit dit qu'Antoine toit _un hros en amour comme en guerre_. Et cet Antoine, disoit le marchal, vous entendez bien qui il est. Cette allusion, laquelle je n'avois point pens, en le flattant, le calmoit un peu. Cependant j'tois dans des transes d'autant plus cruelles que j'tois rsolu, au pril de ma vie, de me venger de lui s'il m'et fait insulter. Dans cette situation, l'une des plus pnibles o je me sois trouv, M. de La Popelinire me proposa de me retirer chez lui la campagne, et, d'un autre ct, le prince de Turenne me soulagea du chagrin o j'tois de laisser ma Zare dans l'infortune. Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comdie-Franoise, vint moi et me dit: Vous tes cause que le marchal de Saxe a quitt Mlle Verrire; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir? son malheur sera rpar. Ceci m'expliqua le mystre du rendez-vous qu'elle m'avoit donn la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs qu'elle avoit verss en me disant adieu. Oui, mon prince, je vous la donne, lui rpondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle Verrire soit heureuse avec vous; je consens ne plus la voir. Il la prit, et je fus fidle ma promesse. Retir, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien diffrente alors et de ce qu'elle avoit t et de ce qu'elle fut depuis, j'eus tout le temps de me livrer mes rflexions sur moi-mme. Je tournai les yeux vers l'abme au bord duquel je venois de passer. Le hros de Fontenoy, l'idole des armes et de la France entire, l'homme devant qui la plus haute noblesse du royaume toit dans le respect, et que le roi lui-mme accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent flatter un grand homme, toit celui qui j'avois manqu, sans avoir mme pour excuse l'garement d'un fol amour. Cette fille imprudente et foible ne m'avoit point dissimul qu'elle tenoit lui par ses bienfaits, et comme au pre de son enfant. J'tois si bien instruit et si persuad du risque pouvantable que nous courions ensemble que, lorsqu' des heures indues je me glissois chez elle, ce n'toit jamais qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante elle-mme. Il n'toit point dplaisir qui n'et t trop chrement pay par nos frayeurs d'tre surpris et dnoncs; et si le marchal, instruit de ma tmrit, ddaignant de m'ter la vie, m'et fait seulement insulter par un de ses valets, je n'opposois cette crainte qu'une rsolution laquelle je ne puis penser sans frmir. Ah! frmissez comme moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente jeunesse, pour une liaison fortuite et passagre, sans autre cause que l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer l'cueil pour vous prserver du naufrage. Peu de temps aprs le marchal mourut. Il avoit fini par se montrer magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. la premire reprsentation de _Cloptre_, s'tant trouv dans le corridor face face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me fit plir), il avoit eu la bont de me dire ces mots d'approbation: Fort bien, Monsieur, fort bien! Je regrettai sincrement en lui le dfenseur de ma patrie et l'homme gnreux qui m'avoit pardonn; et, pour honorer sa mmoire autant qu'il toit en moi, je fis ainsi son pitaphe: Courtray Fabius, Annibal Bruxelles, Sur la Meuse Cond, Turenne sur le Rhin, Au lopard farouche il imposa le frein. Et de l'aigle rapide il abattit les ailes. La retraite o je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientt de nouvelles; mais dans ce moment-l elle ne me donnoit que de srieuses leons de moeurs. Pour faire connotre la cause de la tristesse silencieuse et sombre qui rgnoit alors dans un lieu qui avoit t le sjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le pass, et que je dise comment s'toit form et dtruit cet enchantement. M. de La Popelinire n'toit pas le plus riche financier de son temps, mais il en toit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour matresse, et depuis pour femme, la fille d'une comdienne[61]. Son intention n'avoit pas t de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger; voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, aprs avoir lev son frre la dignit de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'tat, avoit par lui un crdit obscur, mais puissant, auprs du vieux cardinal de Fleury. Mlle Dancourt se fit prsenter elle, et, en jeune innocente qui avoit t sduite, elle se plaignit que M. de La Popelinire, aprs l'avoir flatte de l'esprance d'tre sa femme, ne pensoit plus l'pouser. Il vous pousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui. Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et, parmi les anciens fermiers gnraux, c'toit qui seroit conserv sur la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'toit le moment de faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui reprsenta Mlle Dancourt comme une victime intressante de la sduction, et La Popelinire comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence aprs avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi. Ce n'toit pas encore parmi les financiers un luxe autoris que celui des matresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinire alla solliciter ses bonts pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'toit que Mlle Dancourt. C'est une jeune personne dont j'ai pris soin, lui rpondit La Popelinire; et il lui fit l'loge de son esprit, de ses talens et de sa bonne ducation. Je suis bien aise, reprit le cardinal, de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de mme, et l'intention du roi est de donner votre place celui qui l'pousera. Il est bien juste au moins qu'aprs l'avoir sduite vous lui laissiez pour dot l'tat qu'elle avoit droit d'attendre de vous-mme, et que vous lui aviez promis. La Popelinire voulut se dfendre d'avoir pris cet engagement. Vous l'avez abuse, insista le ministre, et sans vous elle auroit encore son innocence. Il faut rparer ce tort-l: c'est le conseil que je vous donne, et ne tardez pas le suivre, sans quoi je ne puis rien pour vous. Perdre sa place ou pouser, l'alternative toit pressante. La Popelinire prit le parti le moins fcheux; mais sa rsolution force il voulut donner l'apparence d'une volont libre, et le lendemain, au rveil de Mlle Dancourt: Levez-vous, lui dit-il, et, avec votre mre, venez o je vais vous conduire. Elle obit. Ce fut chez son notaire qu'il les mena. coutez, leur dit-il, la lecture de l'acte que nous allons signer. C'toit le contrat de mariage. Le coup de thtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pmer, la mre embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble ses bonts et leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et, tant qu'il fut dans l'illusion d'un poux qui se croit aim, il vit sa maison embellie par les enchantemens de sa brillante pouse. Le plus grand monde toit de ses soupers et de ses ftes; mais bientt les inquitudes et les soupons jaloux troublrent son repos. Sa femme avoit pris son essor. Porte dans un tourbillon o il ne pouvoit pas la suivre, on lui donnoit elle des soupers dont il n'toit pas, et, par des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il toit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit chez lui. C'toit dans ce temps-l qu'il m'y avoit attir; mais je ne fus d'abord que de sa socit particulire. L, je trouvai le clbre Rameau; La Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce merveilleux mcanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand coloriste; et sa femme[62], qui, la premire, avec sa voix de rossignol, nous avoit fait connotre les chants de l'Italie. Mme de La Popelinire me marquoit de la bienveillance. Elle voulut entendre la lecture d'_Aristomne_, et, de tous les critiques dont j'avois pris conseil, ce fut mon gr le meilleur. Aprs avoir entendu ma pice, elle en fit l'analyse avec une clart, une prcision surprenante, me retraa de scne en scne le cours de l'action, remarqua les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses observations me frapprent comme autant de traits de lumire. Ce coup d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, tonna tout le monde, et dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-mme, je dois dire que son succs fut plus clatant que le mien. Son mari en toit tristement interdit. travers son admiration pour cette heureuse facilit de mmoire et d'intelligence, pour cette verve d'loquence qui tenoit de l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du got qui l'tonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgr lui, un fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit voulu la retirer de ce grand monde o elle toit lance; mais elle avoit trait de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gne o il prtendoit la rduire, et de l les scnes violentes qu'il y avoit entre eux sans tmoins. La Popelinire se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des satires de ce monde dont il toit excd, disoit-il, et dont il vouloit s'loigner. Il m'avoit engag loger prs de lui. Ma simplicit, ma franchise, lui convenoient. Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes faits pour nous aimer, et laissez l, croyez-moi, ce monde qui vous a sduit, comme il m'avoit sduit moi-mme. Et qu'en attendez-vous?--Des protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.--Des protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-l protgent!... De la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point d'enfant, et, grce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'tes plus ncessaire. Malgr sa rpugnance me voir lui chapper, il ne put refuser Mme de Tencin, qu'il mnageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de me mener chez elle pour lui lire ma tragdie: c'toit _Aristomne_, qu'on venoit de jouer. L'auditoire toit respectable. J'y vis rassembls Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvtius, Astruc, je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppe dans son extrieur de bonhomie et de simplicit, avoit plutt l'air de la mnagre que de la matresse de la maison: c'toit l Mme de Tencin. J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle; et, quoique bien prs de son oreille, il me falloit encore prononcer chaque mot avec force et haute voix; mais il m'coutoit avec tant de bont qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pnible. Elle fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrme, sans inflexions, sans nuances; cependant je fus honor des suffrages de l'assemble; j'eus mme l'honneur d'tre du dner de Mme de Tencin; et, ds ce jour-l, j'aurois t inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de La Popelinire n'eut pas de peine me persuader qu'il y avoit l trop d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperus bientt qu'on y arrivoit prpar jouer son rle, et que l'envie d'entrer en scne n'y laissoit pas toujours la conversation la libert de suivre son cours facile et naturel. C'toit qui saisiroit le plus vite, et comme la vole, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait lger et piquant; et, pour amener l'-propos, on le tiroit quelquefois d'un peu loin. Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacit peroit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la balle vnt lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion. Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais qu'un moment. Helvtius, attentif et discret, recueilloit pour semer un jour. C'toit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de suivre: aussi cette socit eut-elle pour moi peu d'attrait. Il n'en fut pas de mme de celle d'une femme que mon heureuse toile m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, ds lors, eut la bont de m'inviter l'aller voir. Cette femme, qui commenoit choisir et composer sa socit littraire, toit Mme Geoffrin. Je rpondis trop tard son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinire qui m'empcha d'aller chez elle. Qu'iriez-vous faire l? me dit-il; c'est encore un rendez-vous de beaux esprits. C'toit ainsi qu'il m'avoit captiv lorsque arriva mon aventure avec le marchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus troitement lui fut de le voir malheureux lui-mme, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit qu' Passy mme un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en toit instruite, et ne voyoit en lui que le gelier de sa prison. Ce fut l que j'appris ce que c'est qu'un mnage o d'un ct la jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs honntes, sembloient avoir fait leur sjour, et, dans cette maison, le luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par la dfiance et la crainte, par les tristes soupons et par les noirs chagrins! Il falloit voir table ces deux poux vis--vis l'un de l'autre; la morne taciturnit du mari, la fire et froide indignation de la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'viter, et l'air terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens; l'effort qu'ils faisoient sur eux-mmes pour s'adresser quelques paroles, et le ton sec et dur dont ils se rpondoient. On a de la peine concevoir comment deux tres aussi fortement alins pouvoient habiter ensemble; mais elle toit dtermine ne pas quitter sa maison, et lui, aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en chasser. Moi qui savois enfin la cause de cette msintelligence, je ne ngligeois rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer sur le mien. Un misrable, que je ddaigne de nommer parce qu'il est mort, m'a accus d'avoir t l'un des complaisans de La Popelinire. Je commence par dclarer que jamais je n'ai reu de lui le plus lger bienfait. Aprs cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment trs naf et trs tendre, je m'tudiois lui complaire. Aussi loign de l'adulation que de la ngligence, je ne le flattois pas, mais je le consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses: _Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis alm_. Et plt au Ciel qu'il n'et pas t lui-mme plus indulgent pour ma vanit que je ne l'tois pour la sienne! Cet esprit de proprit qui exagre nos yeux le prix de tout ce qui nous intresse lui faisoit tant d'illusion sur le jeune pote qu'il avoit adopt que tout ce qui couloit de ma plume lui sembloit beau; et, au lieu d'un ami svre dont j'aurois eu besoin, je ne trouvois en lui qu'un trs facile approbateur. Ce fut l'une des causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui. Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de campagne, et peu de temps aprs arriva l'aventure qui le spara de sa femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le marchal de Saxe donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La Popelinire, plus excd que jamais des lettres anonymes qui lui rptoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le marchal de Richelieu, prit le temps o elle toit la revue pour visiter son appartement, et voir comment un homme pouvoit y tre introduit malgr la vigilance d'un portier dont il toit sr. Il avoit avec lui, pour l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit avocat, d'un esprit fin et pntrant, mais personnage assez grotesque par la singularit d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un caractre ml de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et servile par habitude. C'toit lui qui louoit M. de La Popelinire sur la finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui: _Qu'il s'en aille cuver son or_. Pour Vaucanson, tout son esprit toit en gnie, et, hors des mcaniques, rien de plus ignorant et rien de plus born que lui. En visitant l'appartement de Mme de La Popelinire, Balot fit la remarque que, dans le cabinet o toit son clavecin, on avoit tendu un tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la chemine de cette pice ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps ft dj froid et que l'on ft du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de sa canne la plaque de la chemine: la plaque sonna creux. Alors Vaucanson, s'approchant, s'aperut qu'elle toit monte charnire, et si parfaitement unie au revtement des cts que la jointure en toit presque imperceptible. Ah! Monsieur, s'cria-t-il en se tournant vers La Popelinire, le bel ouvrage que je vois l! et l'excellent ouvrier que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la charnire en est d'une dlicatesse!... non, il n'y a point de tabatire mieux travaille. L'habile homme que celui-l!--Quoi! Monsieur, dit La Popelinire en plissant, vous tes sr que cette plaque s'ouvre?--Vraiment! j'en suis sr, je le vois, dit Vaucanson, ravi d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.--Et que me fait votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!--Ah! Monsieur, de tels ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurment; mais je n'en ai pas un qui...--Laissons l vos ouvriers, interrompit La Popelinire, et qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.--C'est dommage, dit Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-l. Derrire la plaque une ouverture faite au mur mitoyen toit ferme par un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine, s'ouvroit volont, et donnoit une libre entre dans le cabinet de musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux La Popelinire, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen lgitime de se dlivrer de sa femme, envoya qurir un commissaire, et fit constater sur-le-champ, par un procs-verbal, sa dcouverte et sa disgrce[65]. Sa femme toit encore la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gr, ou de force, elle pria le marchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut ferme, et le marchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut recours au marchal de Saxe. Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et que je parle mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauve. Le marchal la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant la porte, il descendit et frappa lui-mme. Le fidle portier, en entr'ouvrant la porte, voulut lui dire qu'il lui toit dfendu... Et ne me connoissez-vous pas? lui dit le marchal. Apprenez que pour moi il n'y a point de porte ferme. Entrez, Madame, entrez chez vous. Il lui donna la main et monta avec elle. La Popelinire, effarouch, vint au-devant de lui. Eh bien, mon ami, qu'est-ce? lui dit le marchal: un esclandre, des scnes, un spectacle pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu' vous brouiller ensemble, et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe. coutez votre femme, qui se justifiera pleinement vos yeux, et qui ne demande qu' vivre convenablement avec vous. La Popelinire se contint respectueusement en silence; et le marchal s'en alla en leur recommandant la dcence et la paix. Tte tte avec son mari, Mme de La Popelinire s'arma de tout son courage et de toute son loquence. Elle lui demanda sur quel nouveau soupon, sur quelle dlation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crt complice de cette coupable invention. N'toit-ce pas chez lui, bien plutt que chez elle, qu'on avoit voulu pntrer? Et, pour avoir leur insu pratiqu ce passage d'une maison l'autre, que falloit-il qu'un domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il douter de la cause d'un stratagme si visiblement invent pour la perdre dans son esprit? J'tois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imagin cette dtestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine me perscuter, n'avez-vous pas d voir quel toit ses yeux mon crime? Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si violemment attaqus? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois et que j'aurois encore si vous aviez t plus juste. Je contribuois au bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considration, l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est l le motif de ces libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succs qu'on espre de ce pige grossier que l'on vous a tendu. Alors, se jetant ses pieds: Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me vengeant moi-mme du mal que nous ont fait nos communs ennemis. Malheureusement trop convaincu, La Popelinire fut inflexible. Madame, lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de rsolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bont pour vous sera touff dans mon me. Elle sortit. Il lui donna, je crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla vivre ou plutt mourir dans un rduit obscur, dlaisse de ce beau monde qui l'avoit tant flatte, et qui la mprisa lorsqu'elle fut dans le malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur corrosive qui la dvora lentement. Le marchal de Richelieu, qui se donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui rendre en passant quelques devoirs de biensance; aussi disoit-on dans le monde, aprs qu'elle eut cess de vivre: En vrit, M. de Richelieu a eu pour elle des procds bien admirables! il n'a pas cess de la voir jusqu' son dernier moment. C'toit pour tre aime ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une conduite honnte, auroit joui de l'estime publique et des agrmens d'une vie honore et dlicieuse, avoit sacrifi son repos, sa pudeur, sa fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce dlire de la vanit, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu qu'une part trs lgre. Mme de La Popelinire, avec une tte assez vive, toit d'une extrme froideur; mais un duc bonnes fortunes lui avoit paru, comme bien d'autres, une glorieuse conqute: ce fut l ce qui la perdit. La Popelinire, spar de sa femme, ne songea plus qu' vivre en homme libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le sjour le plus charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit ses gages le meilleur concert de musique qui ft connu dans ce temps-l. Les joueurs d'instrumens logeoient chez lui, et prparoient ensemble le matin, avec un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dvoient excuter le soir. Les premiers talens des thtres, et singulirement les chanteuses et les danseuses de l'Opra, venoient embellir ses soupers. ces soupers, aprs que de brillantes voix avoient charm l'oreille, on toit agrablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la jeune Puvign, quitter la table, et, dans la mme salle, danser les airs qu'excutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, toient reus, logs, nourris dans sa maison, et chacun l'envi brilloit dans ces concerts. Rameau y composoit ses opras; et, les jours de fte, la messe de la chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve tonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vcu en prince, et les princes venoient jouir de ses plaisirs. son thtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comdies de sa faon, et dont les acteurs toient pris dans sa socit. Ces comdies, quoique mdiocres, toient d'assez bon got, et assez bien crites pour qu'il n'y et pas une complaisance excessive les applaudir. Le succs en toit d'autant plus assur que le spectacle toit suivi d'un splendide souper auquel l'lite des spectateurs, les ambassadeurs de l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris toient invits. La Popelinire en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manires n'avoient rien que de biensant, dont l'orgueil mme savoit s'envelopper de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilit libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui toit naturel. Personne, quand il vouloit plaire, n'toit plus aimable que lui. Il avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune tude ni beaucoup de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux mme qui venoient de jouir de son luxe et de sa dpense ne manquoient pas de trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne s'entendoit que fliciter et louer; et, avec plus ou moins de complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui avoit donns. C'toit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gt de la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de prs, et qui m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'tonne aujourd'hui qu'il ne le ft pas davantage. Un dfaut bien plus dplorable que cette vanit de richesse et de faste, c'toit en lui une soif de Tantale pour un genre de volupts dont il ne pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se plaignoit qu'au march l'on ne vendt pas le dormir comme le manger et le boire. Pour celui-ci, ce n'toit point le dormir qu'il auroit voulu payer au poids de l'or. Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de continuelles privations toit un supplice pour lui. Le malheureux ne pouvoit se persuader que la cause en ft en lui-mme. Il ne manquoit jamais d'en accuser l'objet prsent, et, toutes les fois qu'un objet nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjou, comme panoui par ce doux rayon d'esprance; c'toit alors qu'il toit aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il avoit composes, et d'un style tantt plus libre, tantt plus dlicat, selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit t vif et charm le soir, autant le lendemain il toit triste et mcontent. Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'tois rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'toient nuisibles, et que, pour m'en dfendre, il et fallu m'en loigner; mais je n'en avois pas la force. Le corridor o je logeois toit le plus souvent peupl de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il toit difficile que je fusse conome et des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi obscurcir en moi les facults intellectuelles. Je ne me doutois pas que la temprance ft la nourrice du gnie, et cependant rien n'est plus vritable. Je m'veillois la tte trouble et les ides appesanties des vapeurs d'un ample souper. Je m'tonnois que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle des Maons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas tre embarrass par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles toient sobres; et l'une et l'autre de ces maximes toient chez moi dans un profond oubli. J'avois ngligemment fini la tragdie de _Cloptre_; et cette pice qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai travaill avec le plus de soin, se ressentoit alors, comme je l'ai dit ailleurs[66], de la prcipitation avec laquelle on crit dans un ge o l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien crire. Elle eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succs de onze reprsentations. J'avois mis sur le thtre le dnouement que me donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic automate qui, dans le moment o Cloptre le pressoit sur son sein pour en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de l'art faisoit diversion au vritable intrt du moment. J'ai prfr depuis un dnouement plus simple. Au reste, je dois reconnotre que j'avois trop prsum de mes forces, en esprant de faire pardonner Antoine l'excs de son garement. L'exemple en est terrible, mais l'extrme difficult toit de le rendre touchant. Je cherchai un sujet plus pathtique, et je crus le trouver dans la fable des _Hraclides_. Il y avoit quelque ressemblance avec l'_Iphignie en Aulide_; mais, par les caractres et les incidens de l'action, ces deux sujets toient si diffrens que le mme pote grec, Euripide, les avoit traits l'un et l'autre. Cependant, peine ma pice eut-elle t reue et mise en rptition que le bruit courant dans le monde fut que, dans un sujet tout semblable celui de Racine, je voulois jouter avec lui. ce bruit rpandu avec l'affectation d'une malveillance marque, je m'aperus que j'avois des ennemis; je fus mme averti que j'en avois une nue. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai bien su pourquoi. Au thtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit alin tout son parti, et il toit nombreux: car il toit form d'abord de ses amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les zls partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succs, enlevoit toujours quelque rle l'une et l'autre de ces actrices; et moi, son pote fidle, j'tois aussi l'objet de leur inimiti. Parmi les amateurs et les intrigans des coulisses, j'avois de mme contre moi tous les ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins gnreux que lui, ne tolroient pas mme des succs au-dessous des siens. Bien des socits que j'avois ngliges aprs y avoir t reu m'en vouloient de n'avoir pas mieux rpondu leurs prvenances, et l'amiti qu'avoit pour moi La Popelinire faisoit rejaillir contre moi la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement disposs rabaisser ceux qui s'lvent et jouir de la disgrce de ceux qu'ils ont vus prosprer, vous concevrez comment, sans avoir fait du mal, sans mme en vouloir personne, j'avois dj tant d'ennemis. J'en avois mme parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les prtentions de leur fatuit, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, _Cache ta vie_, ne convient personne mieux qu' l'homme de lettres, et que ce n'est que par ses crits qu'il lui est permis d'tre clbre. Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-l pour moi, ce fut le caf de Procope. J'avois d'abord frquent ce caf, le rendez-vous des habitus et des arbitres du parterre, et j'y tois assez bien venu; mais, aprs le succs de _Denys_ et d'_Aristomne_, on m'avoit donn le conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une retraite si soudaine et si brusque, attribue ma vanit, me fit le plus grand tort; et autant cette espce de tribunal m'avoit t favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans, un avis d'tre rservs dans vos liaisons de jeunesse, car il est difficile de se tirer de celles o l'on s'est engag sans y laisser d'amers ressentimens et de cruelles inimitis. Au lieu de dnouer insensiblement, je rompis: ce fut une trs grande faute. Enfin, trop de sincrit, peut-tre aussi trop de roideur que j'avois dans le caractre, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le mpris dont j'tois plein pour ces malheureux journalistes, qui attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de la noble profession des lettres un mtier aussi lche et aussi mprisable qu'eux. Ds mes premiers succs, je m'en vis assailli comme par un essaim de gupes; et, depuis Frron jusqu' l'abb Aubert, il n'y a pas un de ces vils crivains qui ne se soit veng de mes mpris par son dchanement contre tous mes ouvrages. Telles toient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis au jour la tragdie des _Hraclides_[67]. C'toit la plus foiblement crite de mes pices de thtre, mais la plus pathtique; et, aux rptitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle Du Mesnil y jouoit le rle de Djanire, Mlle Clairon celui d'Olympie; et, dans leurs scnes, l'expression de l'amour et de la douleur de la mre toit si dchirante que celle qui jouoit la fille en toit pntre au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La Popelinire, ainsi que tous les assistans, me rpondoient d'un plein succs. J'ai fait entendre ailleurs par quel vnement tout l'effet de ce pathtique fut dtruit la premire reprsentation. Mais, ce que je n'ai pas voulu expliquer dans une prface, je puis le dire clairement dans des mmoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez tremp d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-l, son laquais le lui versa pur, son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'tre sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala ce vin, et il lui porta la tte. Dans cet tat d'ivresse et d'tourdissement, elle joua le reste de son rle, ou plutt le balbutia d'un air si gar, si hors de sens, que le pathtique en devint risible; et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence prendre le srieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il ne cherche plus qu' s'gayer. Comme on ne savoit pas dans le public ce qui toit arriv dans la coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rle l'extravagance de l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pice toit d'une familiarit si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux clats. Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimt point, comme elle s'attribuoit au moins une partie de ma disgrce, elle crut devoir faire ses efforts pour la rparer. On redonna, malgr moi, la pice; elle fut joue, par les deux actrices, aussi bien qu'il toit possible; le peu de monde qui la voyoit y rpandoit de douces larmes; mais, la prvention contraire une fois tablie, le coup toit port. Elle ne s'en releva point, et, la sixime reprsentation, je voulus qu'on l'interrompt. Mes enfans auront lu le rcit que j'ai fait ailleurs[68] de la fte qui m'attendoit Passy le jour de la premire reprsentation des _Hraclides_, et dont le contretemps auroit mis le comble mon humiliation si je n'avois eu la prsence d'esprit d'en viter le ridicule en posant sur la tte de Mlle Clairon cette couronne de laurier qu'on m'offroit si mal propos. Je ne rappelle ici cet incident que pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinire avoit compt sur le succs de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit eue, et son amiti redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement o j'tois comme ananti. Mon esprit, en se relevant, prit un caractre un peu plus mle, et mme une teinte de philosophie, grce l'adversit, grce peut-tre aussi aux liaisons que j'avois formes. Mon enchantement Passy n'toit pas tel qu'il me ft oublier Paris; et, plus souvent que n'et voulu M. de La Popelinire, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc, que je n'ai jamais nglige, j'avois fait connoissance avec d'Alembert et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que nommer ici ces personnages intressans; j'en parlerai loisir dans la suite. Une autre socit o je fus attir, je ne sais plus comment, fut celle du baron d'Holbach. Ce fut l que je connus Diderot, Helvtius, Grimm, et J.-J. Rousseau avant qu'il se ft fait sauvage. Grimm, alors secrtaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du marchal de Saxe, nous donnoit, chez lui, un dner toutes les semaines; et, ce dner de garons, rgnoit une libert franche; mais c'toit un mets dont Rousseau ne gotoit que trs sobrement. Personne mieux que lui n'observoit la triste maxime de vivre avec ses amis comme s'ils dvoient tre un jour ses ennemis. Lorsque je le connus, il venoit de remporter le prix d'loquence l'Acadmie de Dijon, avec ce beau sophisme o il a imput aux sciences et aux arts les effets naturels de la prosprit et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonoit pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'toit pas n, ou il se cachoit sous les dehors d'une politesse timide, quelquefois fois mme obsquieuse et tenant de l'humilit. Mais, dans sa rserve craintive, on voyoit de la dfiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquoit peine, et jamais il ne se livroit. Il n'en toit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile blesser, il toit choy, mnag avec la mme attention et la mme dlicatesse dont on auroit us l'gard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine qui l'on auroit voulu plaire. Il travailloit alors la musique du _Devin du village_, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composs. Nous en tions charms; nous ne l'tions pas moins de la manire ferme, anime et profonde dont son premier essai en loquence toit crit. Rien de plus sincre, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce temps-l qui m'a indign contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises ou pour des torts qu'il avoit lui-mme, calomnier des gens qui le traitoient si bien et ne demandoient qu' l'aimer. J'ai vcu avec eux toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur me. Jamais je n'ai aperu en eux rien de semblable au caractre que son mauvais gnie leur a attribu. mon gard, le peu de temps que nous fmes ensemble dans leur socit se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion l'un pour l'autre; nous n'emes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous louer de notre faon d'tre ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui, et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de toute personnalit[69]. Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un retour de rflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. Voil, disois-je, un homme qui s'est donn le temps de penser avant que d'crire; et moi, dans le plus difficile et le plus prilleux des arts, je me suis ht de produire presque avant que d'avoir pens. Vingt ans d'tude et de mditation dans le silence et la retraite ont amass, mri et fcond ses connoissances; et moi je rpands mes ides lorsqu' peine elles sont closes, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers crits une plnitude tonnante, une virilit parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'tude et la rflexion n'ont pas assez longtemps nourri. Ma seule excuse toit mon infortune et le besoin de travailler incessamment et la hte pour me procurer de quoi vivre. Je rsolus de me tirer de cette triste situation, fallt-il renoncer aux lettres. J'avois quelque accs la cour, et la disgrce de M. Orry ne m'avoit pas t toute esprance de fortune. La mme femme dont le crdit l'avoit fait renvoyer me savoit gr d'avoir plus d'une fois t l'cho de la voix publique dans des vers o je clbrois ce qui toit digne de louange dans le rgne de son amant. Un petit pome que j'avois compos sur l'_tablissement de l'cole militaire_[70], monument lev la gloire du roi par les Pris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit pome, dis-je, l'avoit intresse, et m'avoit mis en faveur auprs d'elle. L'abb de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amiti pour moi, j'allois en troisime avec eux. Cette femme, qui les plus grands du royaume et les princes du sang eux-mmes faisoient la cour sa toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire au roi et le malheur d'y russir, toit dans son lvation la meilleure femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familirement, quoique avec des nuances de distinction trs sensibles. l'un elle disoit, d'un air lger et d'un parler bref: Bonjour, Duclos; l'autre, d'un air et d'un ton plus amical: Bonjour, abb, en lui donnant quelquefois un petit soufflet sur la joue; et moi, plus srieusement et plus bas: Bonjour, Marmontel. L'ambition de Duclos toit de se rendre important dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abb de Bernis toit d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension de cinquante louis sur la cassette; mon ambition moi toit d'tre occup utilement pour moi-mme et pour le public sans dpendre de ses caprices. C'toit un travail assidu et tranquille que je sollicitois. Je ne me sens pour la posie qu'un talent mdiocre, dis-je Mme de Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'preuve; j'ose vous assurer que l'on sera content de moi. Elle me rpondit que j'tois n pour tre homme de lettres; que mon dgot pour la posie n'toit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire, et me relever, comme lui, d'une chute par un succs. Je consentis, pour lui complaire, m'exercer sur un nouveau sujet; mais je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets donns par l'histoire me sembloient puiss; je trouvois tous les grands intrts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur et de la compassion employs avant moi par les matres de l'art. Je me creusai la tte pour inventer une action nouvelle et hors de la route commune. Je crus l'avoir trouve dans un sujet tout d'imagination, dont je fus d'abord engou. Il m'offroit une exposition d'une majest imposante (les funrailles de Ssostris); il me donnoit de grands caractres peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un noeud si fort et si serr qu'il seroit impossible d'en prvoir la solution. Ce fut l ce qui m'tourdit sur les difficults d'une action sans amour, toute politique et morale, et qui, pour tre soutenue avec chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de l'loquence potique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit excs d'indulgence, on me persuada que j'avois russi. Mme de Pompadour me demandoit souvent o en toit ma nouvelle pice; elle voulut la lire lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques critiques de dtail; mais l'ensemble lui parut bien. Il me revient ici un souvenir qui va peut-tre gayer un moment le rcit de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pice toit encore dans les mains de Mme de Pompadour, je me prsentai un dimanche sa toilette, dans ce salon o refluoit la foule des courtisans qui venoient d'assister au lever du roi. Elle en toit environne; et, soit qu'il y et quelqu'un qui lui choqut la vue, soit qu'elle voult faire diversion l'ennui que tout ce monde lui causoit, ds qu'elle m'aperut: J'ai vous parler, me dit-elle; et, quittant sa toilette, elle passa dans son cabinet, o je la suivis. C'toit tout simplement pour me rendre mon manuscrit, o elle avoit crayonn ses notes. Elle fut cinq ou six minutes m'indiquer les endroits nots et m'expliquer ses critiques. Cependant tout le cercle des courtisans toit debout autour de la toilette l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon manuscrit, je vins modestement me remettre ma place. Je me doutois bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais l'impression qu'il fit sur les esprits passa de trs loin mon attente. Tous les regards se fixrent sur moi; de tous cts on m'adressa de petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amiti, et, avant de sortir du salon, je fus invit dner au moins pour toute la semaine. Le dirai-je? Un homme titr, un homme dcor, avec qui j'avois dn quelquefois chez M. de La Popelinire, le M. D. S., se trouvant ct de moi, me prit la main, et me dit tout bas: Vous ne voulez donc pas reconnotre vos anciens amis? Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et je dis en moi-mme: Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre seule me donne une si singulire importance? Les comdiens furent sduits la lecture, comme Mme de Pompadour, par la beaut des moeurs dont j'avois dcor les derniers actes de ma pice; mais au thtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie que j'avois mis plus de vhmence et de chaleur dans les premiers. Des combats de gnrosit et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public s'ennuya de n'tre point mu, et ma pice tomba[71]. Pour cette fois, je reconnus que le public avoit raison. Je rentrai chez moi, dtermin ne plus travailler pour le thtre; et, par un exprs, j'crivis sur-le-champ Mme de Pompadour, qui toit Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec instance la prire que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employ plus utilement que je ne l'tois dans un art pour lequel je n'tois pas n. Elle toit table avec le roi lorsqu'elle reut ma lettre, et, le roi lui ayant permis de la lire: La pice nouvelle est tombe, lui dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-mme. Le malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi lui offrir pour le consoler. Son frre, le marquis de Marigny, qui toit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrtaire des btimens me donner, si elle vouloit. Ah! ds demain, dit-elle, crivez-lui, je vous en prie. Et le roi parut satisfait qu'on me donnt cette consolation. Cette lettre, o, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille, et qui me laisseroit des loisirs donner aux muses, me causa un mouvement de joie et de reconnoissance dont ma rponse fut l'expression. Je me crus sauv dans un port aprs mon naufrage, et j'embrassai la terre hospitalire qui m'assuroit un doux repos. M. de La Popelinire n'apprit pas sans quelque chagrin que je me sparois de lui. Dans ses plaintes, il rpta ce qu'il m'avoit dit bien des fois, que je n'aurois pas d m'inquiter de mon avenir, et que son intention avoit t d'en prendre soin. Je lui rpondis qu'en renonant l'tat d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas t de vivre en homme oisif et inutile, mais que je n'en tois pas moins reconnoissant de ses bonts. En effet, je serois ingrat si, aprs avoir dit la part qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois moi-mme, je n'ajoutois pas qu' bien d'autres gards le temps que je passai auprs de lui doit tre cher mon souvenir, et par les sentimens d'estime et de confiance qu'il me marquoit lui-mme, et par la bienveillance qu'il inspiroit pour moi tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon bon naturel, car c'toit l surtout ce qu'il louoit en moi. Chez lui se succdoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages diffrens de moeurs, d'esprit, de caractre. J'y voyois frquemment les ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut l que je connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et depuis le plus clbre homme d'tat de l'Europe. Il m'avoit pris en amiti; j'allois assez souvent dner chez lui, au palais Bourbon, et il me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien. Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui toit la dlicatesse et la vanit d'une me effmine[72]. Je le croyois plus occup du soin de sa sant, de sa figure, et singulirement de sa coiffure et de son teint, que des intrts de sa cour. Je le surpris un jour, au retour d'une promenade de chasse, s'tant enduit la peau du visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hle; et j'ai appris longtemps aprs du comte de Par, son cousin, homme naf et simple, que tout le temps de ce long et glorieux ministre o il a t l'me du conseil de Vienne, il a conserv dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les soins minutieux de sa parure et de sa personne, le mme caractre que je lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde, celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement tromp. Je me souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient d me donnera penser sur la trempe de son esprit et de son me. Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.--On dit, Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'ide de magnificence qu'on en avoit conue son arrive Paris. La premire ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour htel, la pompe la plus fastueuse dans l'entre que vous avez faite, annonoient, pour votre maison et pour votre faon de vivre, plus de luxe et plus de splendeur. Une table somptueuse, des festins et des ftes, le bal surtout, le bal dans vos superbes salons, c'toit l ce qu'on attendoit, et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de finance, comme un simple particulier, et vous ngligez le grand monde et de la ville et de la cour.--Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai consulter que moi. La reprsentation m'ennuieroit et me gneroit, voil pourquoi je m'en dispense. Il n'y a pas Versailles une intrigante qui vaille la peine d'tre gagne. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste cavagnol? J'ai deux personnes mnager, le roi et sa matresse: je suis bien avec tous les deux. Ce discours n'toit pas d'un homme frivole et lger. Au reste, ses petits dners taient fort bons; Mercy[73], Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes d'ambassade, ou plutt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance; nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la fin du repas. Un personnage tout diffrent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus aimable, toit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui mourut Paris, aussi regrett parmi nous que dans sa patrie. C'toit, par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible, gnreux, plein de loyaut, de franchise, de politesse et de bont, et il runissoit ce que les deux caractres de l'Anglois et du Franois ont de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour matresse une fille accomplie, et qui l'envie elle-mme n'a jamais reproch que de s'tre donne lui. Je m'en fis une amie; c'toit un moyen sr de me faire un ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne toit Gaucher: son nom d'enfance et de caresse toit Lolotte. C'toit elle que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une toile: Ne la regardez pas tant, ma chre; je ne puis pas vous la donner. Jamais l'amour ne s'est exprim plus dlicatement. Celui de milord honoroit son objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il n'toit pas le seul qui et pour elle ces sentimens. Aussi sage que belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des erreurs o l'extrme jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un caractre de noblesse et d'honntet que le vice n'a jamais eu. Fidlit, dcence, dsintressement, rien ne manquoit son amour, pour tre vertueux, que d'tre lgitime. Ces deux amans auroient t le plus parfait modle des poux. Le caractre de Mlle Gaucher toit navement exprim dans toute sa personne. Il y avoit dans sa beaut je ne sais quoi de romantique et de fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-l qu'en ide. Sa taille avoit la majest du cdre, la souplesse du peuplier; sa dmarche toit indolente; mais, dans la ngligence de son maintien, c'toit un naturel plein de biensance et de grce. C'est d'aprs son image, prsente ma pense, que j'ai peint autrefois _la Bergre des Alpes_. Une imagination vive et une raison froide donnoient son esprit beaucoup de l'air de celui de Montaigne. C'toit son livre favori et sa lecture habituelle: son langage en toit imbu; il en avoit la navet, la couleur, l'abandon, bien souvent le tour nergique et le bonheur d'expression. Autant qu'il est possible d'tre charm d'une femme sans tre amoureux d'elle, autant j'tois charm de celle-ci. Aprs la conversation de Voltaire, la plus ravissante pour moi toit la sienne. Nous devnmes amis intimes ds que nous nous fmes connus. Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assur, je crois, deux mille cus de rente; c'toit l toute sa fortune. La douleur qu'elle ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider soutenir dcemment son malheur. Tous les amis de milord toient les siens; ils lui restrent tous fidles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et quelques autres du mme tage, composoient sa socit. Heureuse si, d'une situation si douce et dont elle toit satisfaite, elle n'et pas t jete, par une espce de fatalit, dans un tat qui n'toit pas le sien! Sa sant s'toit affoiblie; on en prit de l'inquitude, et on lui conseilla les eaux de Barges. En passant et en repassant par Montauban, elle fut honorablement traite par le commandant, le comte d'Hrouville; et, en arrivant Paris, elle reut de lui une lettre peu prs conue en ces mots: Je suis empoisonn. Tout mon domestique l'est comme moi. Venez, Mademoiselle, venez mon secours, et amenez-moi un mdecin. Je n'ai confiance qu'en vous[77]. Elle partit en chaise de poste avec un mdecin habile, et M. d'Hrouville fut sauv. Il s'toit dj pris pour elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards tte vive, ressemble beaucoup l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y ajouter encore. Il l'avoit vue la tte de sa maison y rtablir l'ordre et le calme, rendre l'esprance ses gens qui le vert-de-gris dchiroit les entrailles, le rassurer lui-mme, et, de concert avec le docteur Malet[78], faire au moral, de son ct, son office de mdecin. Tant de zle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, ds qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en lui disant, comme Mdor Anglique[79]: Vous servir est ma seule envie: J'en fais mon espoir le plus doux: Vous m'avez conserv la vie; Je ne la chris que pour vous. Elle fut asssez sage pour rsister d'abord ses instances; mais elle eut la foiblesse d'y cder la fin, condition cependant que leur mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mre: il fallut le rendre public. Alors la seule conduite sage tenir pour l'un et pour l'autre (et ce fut le conseil que je donnai mon amie), 'auroit t de se confiner dans une socit d'hommes qu'ils auroient choisis leur gr; de la rendre agrable, et, s'il toit possible, attrayante aussi pour les femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme d'Hrouville sentoit parfaitement que cette conduite toit la seule qui lui convnt; mais son poux, impatient de la produire dans le monde, voulut faire violence l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit d savoir que cette opinion tenoit au plus grand intrt des femmes; et que, dj trop indignes que les filles leur enlevassent et leurs poux et leurs amans, elles toient bien rsolues ne jamais souffrir qu'elles vinssent encore usurper leur tat, et en jouir au milieu d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractre, un mrite si rare, tant de qualits estimables, tant de dcence et de sagesse dans sa foiblesse mme, la feroient oublier. Il fut cruellement dtromp de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en mourut de douleur. Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinire que je me liai avec la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans ces _Mmoires_, et que j'ai vue s'teindre sous mes yeux. Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne o j'tois, et de celle de Mme de Tencin, Passy, l'avantage de voir quelquefois tte tte cette femme extraordinaire. Je m'tois refus l'honneur d'tre admis ses dners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens o elle toit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans sa politique, remuoit le plus de ressorts et la ville et la cour, n'toit pour moi qu'une vieille indolente. Vous n'aimez pas, me disoit-elle, ces assembles de beaux esprits; leur prsence vous intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez plus votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon pais bon sens. Elle me faisoit raconter mon histoire, ds mon enfance, entroit dans tous mes intrts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit avec moi mes vues et mes esprances, et sembloit n'avoir dans la tte autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activit, cet air naf, cette apparence de calme et de loisir, ne me cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicit avec laquelle je m'criois en la quittant: La bonne femme! Le fruit que je tirai de ses conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indpendante des succs littraires, et de ne mettre cette loterie que le superflu de mon temps. Malheur, me disoit-elle, qui attend tout de sa plume! rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragdie n'est jamais sr de rien. L'autre conseil fut de me faire des amies plutt que des amis. Car, au moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissips, les autres trop proccups de leurs intrts personnels, pour ne pas ngliger les vtres; au lieu que les femmes y pensent, ne ft-ce que par oisivet. Parlez ce soir votre amie de quelque affaire qui vous touche; demain son rouet, sa tapisserie, vous la trouverez y rvant, cherchant dans sa tte le moyen de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous tre utile, gardez-vous bien d'tre autre chose que l'ami, car, entre amans, ds qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprs d'elle assidu, complaisant, galant mme si vous voulez, mais rien de plus, entendez-vous? Ainsi, dans tous nos entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne pris jamais son esprit que pour du bon sens. Une liaison d'une autre espce avec Cury et ses camarades, intendans des Menus-Plaisirs, date pour moi du mme temps. Elle me cota cher, comme on le verra dans la suite. Quant prsent, voici quelle en fut l'occasion. Quinault toit l'un de mes potes les plus chris. Sensible l'harmonie de ses beaux vers, charm de l'lgante facilit de son style, je ne lisois jamais les belles scnes de _Proserpine_, de _Thse_ et d'_Armide_, qu'il ne me prt envie de faire un opra, non sans quelque esprance d'crire comme lui; vaine prsomption de jeunesse, mais qui faisoit l'loge du pote qui me l'inspiroit: car l'un des caractres du vrai beau, comme a dit Horace, est d'tre en apparence facile imiter, et en effet inimitable: _Ut sibi quivis Speret idem, sudet multum, frustraque laboret Ausus idem._ D'un autre ct, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler sur de mauvais pomes, et j'aurois bien voulu lui en donner de meilleurs. J'tois dans ces dispositions, lorsqu' la naissance du duc de Bourgogne, le prvt des marchands, Bernage, vint me proposer, Passy, de faire, avec Rameau, un opra relatif cet heureux vnement, et susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage, paroles et musique, tout ft fait la hte et jour nomm. On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut bauche. Cependant, comme _Acanthe et Cphise_[80] toit un spectacle grande machine, le mouvement du thtre, la beaut des dcorations, quelques grands effets d'harmonie, et peut-tre aussi l'intrt des situations, le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze reprsentations; c'toit beaucoup pour un ouvrage de commande. Je fis moins mal deux actes dtachs que Rameau voulut bien encore mettre en musique, _la Guirlande_[81] et les _Sybarites_[82]. Ils eurent tous deux du succs; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux d'une mlodie aprs laquelle la musique franoise me sembloit lourde et monotone. Ces airs, ces duos, ces rcits mesurs dont les Italiens composoient la scne lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient l'me. J'en tudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprt avec moi de transporter sur notre thtre ces richesses et ces beauts; mais Rameau, dj vieux, n'toit pas dispos changer de manire; et, dans celle des Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la mpriser. Le plus bel air de Lo, de Vinci, de Pergolse, ou de Jomelli, le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps aprs que je trouvai des compositeurs en tat de m'entendre et de me seconder. Ds lors pourtant je fus connu l'Opra parmi les amateurs, la tte desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la volupt, se distinguoient dans les coulisses les intendans des Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur socit par cette douce inclination qui naturellement nous porte jouir de la vie; et leur commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein de la joie, des traits de caractre d'une originalit piquante, et des saillies de gaiet du meilleur got et du meilleur ton. Cury, le chef de la bande joyeuse, toit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans son srieux ironique, et plus espigle que malin. L'picurien Tribou[83], disciple du P. Pore, et l'un de ses lves les plus chris, depuis acteur de l'Opra, et aprs avoir cd la scne Jlyotte, vivant libre et content de peu, toit charmant dans sa vieillesse, par une humeur anacrontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul homme que j'aie vu prendre cong gaiement des plaisirs du bel ge, se laisser doucement aller au courant des annes, et dans leur dclin conserver cette philosophie _verte, gaie et nave_, que Montaigne lui-mme n'attribuoit qu' la jeunesse. Un caractre d'une autre trempe, et aussi aimable sa manire, toit celui de Jlyotte[84]: doux, riant, _amistoux_, pour me servir d'un mot de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la srnit du bonheur, et, en le respirant lui-mme, il l'inspiroit. En effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus compltement heureux que j'aie vu en ma vie, je rpondrai: C'est Jlyotte. N dans l'obscurit, et enfant de choeur d'une glise de Toulouse dans son adolescence, il toit venu de plein vol dbuter sur le thtre de l'Opra, et il y avoit eu le plus brillant succs: ds ce moment il avoit t, et il toit encore l'idole du public. On tressailloit de joie ds qu'il paroissoit sur la scne; on l'coutoit avec l'ivresse du plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix. Cette voix toit la plus rare que l'on et entendue, soit par le volume et la plnitude des sons, soit par l'clat perant de son timbre argentin. Il n'toit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il n'avoit qu' chanter; on et dit qu'il charmoit les yeux en mme temps que les oreilles. Les jeunes femmes en toient folles: on les voyoit, demi-corps lances hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mmes l'excs de leur motion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la lui tmoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et son tat n'avoit pour lui aucun de ses dsagrmens. Chri, considr parmi ses camarades, avec lesquels il toit sur le ton d'une politesse amicale, mais sans familiarit, il vivoit en homme du monde, accueilli, dsir partout. D'abord c'toit son chant que l'on vouloit entendre; et, pour en donner le plaisir, il toit d'une complaisance dont on toit charm autant que de sa voix! Il s'toit fait une tude de choisir et d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare avec un got dlicieux; mais bientt on oublioit en lui le chanteur, pour jouir des agrmens de l'homme aimable; et son esprit, son caractre, lui faisoient dans la socit autant d'amis qu'il avoit eu d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'toit jamais dplac. Il s'toit fait, par son talent et par les grces qu'il lui avoit obtenues, une petite fortune honnte; et le premier usage qu'il en avoit fait avoit t de mettre sa famille son aise. Il jouissoit, dans les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crdit trs considrable, car c'toit le crdit que donne le plaisir; et il l'employoit rendre dans la province o il toit n des services essentiels. Aussi y toit-il ador. Tous les ans il lui toit permis, en t, d'y faire un voyage, et, de Paris Pau, sa route toit connue; le temps de son passage toit marqu de ville en ville; partout des ftes l'attendoient; et, ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui Toulouse avant mon dpart. Il avoit deux amis dans cette ville, qui jamais personne ne fut prfr: l'un toit le tailleur chez lequel il avoit log; l'autre son matre de musique lorsqu'il toit enfant de choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que Jlyotte feroit Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il toit invariablement rserv ses deux amis. Homme bonnes fortunes, autant et plus qu'il n'auroit voulu l'tre, il toit renomm pour sa discrtion; et de ses nombreuses conqutes on n'a connu que celles qui ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prosprits, il n'a jamais excit l'envie, et je n'ai jamais ou dire que Jlyotte et un ennemi. Le reste de la socit des Menus-Plaisirs toit tout simplement des amis de la joie; et, parmi ceux-l, je puis dire que je tenois mon coin avec quelque distinction. Or, aprs les dners joyeux que je venois de faire avec ces messieurs-l, qu'on s'imagine me voir passer l'cole des philosophes, et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivs d'Italie, dans le fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert, les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvtius, les Rousseau, tous brlans de zle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour lever cet difice immense de l'_Encyclopdie_, dont on jetoit les fondemens; on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe: Omnis Aristippum decuit color, et status, et res. Oui, j'en conviens, tout m'toit bon, le plaisir, l'tude, la table, la philosophie; j'avois du got pour la sagesse avec les sages, mais je me livrois volontiers la folie avec les fous. Mon caractre toit encore flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cdois l'exemple et l'attrait du vice. J'tois content, j'tois heureux, lorsque dans la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrire, faisant avec lui tte tte un dner frugal, je l'entendois, aprs avoir chiffr tout le matin de sa haute gomtrie, me parler en homme de lettres, plein de got, d'esprit et de lumires; ou que sur la morale, dployant mes yeux la sagesse d'un esprit mr et l'enjouement d'une me jeune et libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Dmocrite, et me faisoit rire aux dpens de la sottise et de l'orgueil. J'tois aussi heureux, mais d'une autre faon, plus lgre et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une vole de jeux et de plaisirs chapps des coulisses, table entre nos amateurs parmi les nymphes et les grces, quelquefois parmi les bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout cela pour me rendre Versailles; mais, avant de me sparer des chefs de l'entreprise de l'_Encyclopdie_, je m'engageai y contribuer dans la partie de la littrature; et, encourag par les loges qu'ils donnrent mon travail, j'ai fait plus que je n'esprois, et plus qu'on n'attendoit de moi. Voltaire alors toit absent de Paris; il toit en Prusse. Le fil de mon rcit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu' son dpart elles avoient t les mmes, et les chagrins qu'il avoit prouvs sembloient encore avoir resserr nos liens. De ces chagrins le plus vif un moment fut celui de la mort de la marquise du Chtelet; mais, ne rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait souvent, la mobilit de son me. Lorsque j'allai lui tmoigner la part que je prenois son affliction: Venez, me dit-il en me voyant, venez partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au dsespoir, je suis inconsolable. Moi, qui il avoit dit souvent qu'elle toit comme une furie attache ses pas, et qui savois qu'ils avoient t plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirs l'un contre l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui. Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause mme de cette mort quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle toit morte. De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tue! le brutal. Il lui a fait un enfant. C'toit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il me parloit. Et le voil me faisant l'loge de cette femme incomparable, et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez plaisant; et Voltaire de rire aux clats avec lui. Je ris aussi, en m'en allant, de voir dans ce grand homme la facilit d'un enfant passer d'un extrme l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule toit fixe en lui et comme inhrente son me: c'toit l'ambition et l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette passion, rien ne lui toit indiffrent. Ce n'toit pas assez pour lui d'tre le plus illustre des gens de lettres; il vouloit tre homme de cour. Ds sa jeunesse la plus tendre, il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord, la marchale de Villars, le grand-prieur de Vendme, et, depuis, le duc de Richelieu, le duc de La Vallire, les Boufflers, les Montmorency, avoient t son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait avec quelle familiarit respectueuse il avoit l'art de leur crire et de leur parler. Des vers lgrement et dlicatement flatteurs, une conversation non moins sduisante que ses posies, le faisoient chrir et fter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse toit admise aux soupers du roi. Pourquoi lui n'en toit-il pas? C'toit l'une de ses envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit Boileau et Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher d'Auguste, que l'_nide_ avoit t lue dans le cabinet de Livie. Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie n'avoient-ils pas t employs honorablement, l'un dans le ministre et l'autre en ambassade? La place d'historiographe toit dj pour lui une marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant d'clat? Il avoit achet une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi: cette charge, communment assez oiseuse, donnoit pourtant le droit d'tre envoy auprs des souverains pour des commissions lgres, et il s'toit flatt que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se borneroient pas de striles complimens de flicitation et de condolance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin la cour; et, lorsqu'il avoit un projet dans la tte, il y tenoit obstinment: l'une de ses maximes toit ces mots de l'vangile: _Regnum coelorum vim patitur, et violenti rapiunt illud_; il employa donc s'introduire auprs du roi tous les moyens imaginables. Lorsque Mme d'tioles, depuis marquise de Pompadour, fut annonce pour matresse du roi, et avant mme qu'elle ft dclare, il s'empressa de lui faire sa cour. Il russit aisment lui plaire; et, en mme temps qu'il clbroit les victoires du roi, il flattoit sa matresse en faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il n'obtnt la faveur d'tre admis aux soupers des petits cabinets, et je suis persuad qu'elle l'auroit voulu. Transplante la cour, et assez mal instruite du caractre et des gots du roi, elle avoit d'abord espr de l'amuser par ses talens. Sur un thtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opra, dont quelques-uns toient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa voix, son chant, toient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprs d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs. C'toit empiter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour loigner de l un homme qui les auroit tous domins, s'il avoit plu au roi autant qu' sa matresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas, et que son empressement se produire ajoutoit encore ses prventions contre lui. Peu touch des louanges qu'il lui avoit donnes dans son _Pangyrique_, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un flatteur ambitieux. grand'peine avoit-il enfin consenti ce qu'il ft reu l'Acadmie franoise. Sans compter les amis de la religion, qui n'toient point les amis de Voltaire, il avoit l'entour du roi des jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-l toient attentifs censurer ce qu'il faisoit pour plaire. leur gr, le pome de _Fontenoy_ n'toit qu'une froide gazette; le _Pangyrique_ du roi toit inanim, sans couleur et sans loquence; les vers Mme de Pompadour furent taxs d'indcence et d'indiscrtion, et dans ces vers surtout, Soyez tous deux sans ennemis, Et gardez tous deux vos conqutes, on fit sentir au roi qu'il toit messant de le mettre au niveau et de pair avec sa matresse. Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut ais de relever l'inconvenance et le ridicule d'avoir donn pour spectacle l'infante cette _Princesse de Navarre_, qui vritablement n'toit pas faite pour russir. Je n'en dis pas de mme de l'opra du _Temple de la Gloire_: l'ide en toit grande, le sujet bien conu et dignement excut. Le troisime acte, dont le hros toit Trajan, prsentoit une allusion flatteuse pour le roi: c'toit un hros juste, humain, gnreux, pacifique, et digne de l'amour du monde, qui le temple de la Gloire toit ouvert. Voltaire n'avoit pas dout que le roi ne se reconnt dans cet loge. Aprs le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant que Sa Majest passoit sans lui rien dire, il prit la libert de lui demander: Trajan est-il content? Trajan, surpris et mcontent qu'on ost l'interroger, rpondit par un froid silence; et toute la cour trouva mauvais que Voltaire et os questionner le roi. Pour l'loigner, il ne s'agissoit que d'en dtacher la matresse; et le moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crbillon. Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du Marais, travaillant btons rompus ce _Catilina_ qu'il annonoit depuis dix ans, et dont il lisoit et l quelques lambeaux de scnes qu'on trouvoit admirables. Son ge, ses succs, ses moeurs un peu sauvages, son caractre soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air, le ton imposant, quoique simple, dont il rcitoit ses vers pres et durs, la vigueur, l'nergie qu'il donnoit son expression, tout concouroit frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'toient pas btes, ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicron: Catilina, je crois que tu n'es point coupable; Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme dtestable; Et je ne vois en toi que l'esprit et l'clat Du plus grand des mortels, ou du plus sclrat. Le nom de Crbillon toit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire. _lectre_ et _Rhadamiste_, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient peu de monde; tout le reste des tragdies de Crbillon toit oubli, tandis que, de Voltaire, _Oedipe_, _Alzire_, _Mahomet_, _Zare_, _Mrope_, occupoient le thtre dans tout l'clat d'un plein succs. Le parti du vieux Crbillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de l'appeler le Sophocle de notre sicle; et, mme parmi les gens de lettres, les Marivaux disoient que devant le gnie de Crbillon devoit plir et s'clipser tout le bel esprit de Voltaire. On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonn, qu'on laissoit vieillir sans secours, parce qu'il toit sans intrigue. C'toit la prendre par son endroit sensible. Que dites-vous? s'cria-t-elle; Crbillon est pauvre et dlaiss! Aussitt elle obtint pour lui du roi une pension de cent louis sur sa cassette. Crbillon s'empressa d'aller remercier sa bienfaitrice. Une lgre incommodit la tenoit dans son lit lorsqu'on le lui annona; elle le fit entrer. La vue de ce beau vieillard l'attendrit; elle le reut avec une grce touchante. Il en fut mu; et, comme il se penchoit sur son lit pour lui baiser la main, le roi parut. Ah! Madame, s'cria Crbillon, le roi nous a surpris; je suis perdu! Cette saillie d'un vieillard de quatre-vingts ans plut au roi; le succs de Crbillon fut dcid. Tous les Menus-Plaisirs se rpandirent en loges de son gnie et de ses moeurs. Il avoit, disoit-on, de la fiert, mais point d'orgueil, et encore moins de vaine gloire. Son infortune toit la preuve de son dsintressement. C'toit un caractre antique et vraiment l'homme dont le gnie honoroit le rgne du roi. On parloit de _Catilina_ comme de la merveille du sicle. Mme de Pompadour voulut l'entendre. Le jour fut pris pour cette lecture; le roi, invisible et prsent, l'entendit. Elle eut un plein succs; et, lorsque _Catilina_ fut mis au thtre, Mme de Pompadour, accompagne d'une vole de courtisans, vint assister ce spectacle avec le plus vif intrt. Peu de temps aprs, Crbillon obtint la faveur d'une dition de ses oeuvres l'imprimerie du Louvre, aux dpens du trsor royal. Ds ce temps-l, Voltaire fut froidement reu, et cessa d'aller la cour. On sait quelle avoit t sa relation avec le prince royal de Prusse. Ce prince, devenu roi, lui marquoit les mmes bonts; et la manire infiniment flatteuse dont Voltaire y rpondoit n'avoit peut-tre pas laiss de contribuer en secret lui aliner l'esprit de Louis XV. Le roi de Prusse donc, en relation avec Voltaire, n'avoit cess, depuis son avnement la couronne, de l'inviter l'aller voir; et la faveur dont Crbillon jouissoit la cour, l'ayant piqu au vif, avoit dcid son voyage. Mais, avant de partir, il avoit voulu se venger de ce dsagrment, et il s'y toit pris en grand homme: il avoit attaqu son adversaire corps corps pour se mesurer avec lui dans les sujets qu'il avoit traits, ne s'abstenant que de _Rhadamiste_, d'_Atre_ et de _Pyrrhus_: de l'un sans doute par respect, de l'autre par horreur, et du troisime par ddain d'un sujet ingrat et fantasque. Il commena par _Smiramis_, et la manire grande et tragique dont il en conut l'action, la couleur sombre, orageuse et terrible qu'il y rpandit, le style magique qu'il y employa, la majest religieuse et formidable dont il la remplit, les situations et les scnes dchirantes qu'il en tira, l'art enfin dont il sut en prparer, en tablir, en soutenir le merveilleux, toient bien faits pour anantir la foible et froide _Smiramis_ de Crbillon; mais alors le thtre n'toit pas susceptible d'une action de ce caractre. Le lieu de la scne toit resserr par une foule de spectateurs, les uns assis sur des gradins, les autres debout au fond du thtre et le long des coulisses, en sorte que Smiramis perdue et l'ombre de Ninus sortant de son tombeau toient obliges de traverser une paisse haie de petits-matres. Cette indcence jeta du ridicule sur la gravit de l'action thtrale. Plus d'intrt sans illusion, plus d'illusion sans vraisemblance; et cette pice, le chef-d'oeuvre de Voltaire, du ct du gnie, eut dans sa nouveaut assez peu de succs pour faire dire qu'elle toit tombe. Voltaire en frmit de douleur; mais il ne se rebuta point. Il fit l'_Oreste_ d'aprs Sophocle, et il s'leva au-dessus de Sophocle lui-mme dans le rle d'lectre, et dans l'art de sauver l'indcence et la duret du caractre de Clytemnestre. Mais, dans le cinquime acte, au moment de la catastrophe, il n'avoit pas encore assez affaibli l'horreur du parricide, et, le parti de Crbillon n'tant l rien moins que bnvole, tout ce qui pouvoit donner prise la critique fut relev par des murmures ou tourn en drision. Le spectacle en fut troubl chaque instant, et cette pice, qui depuis a t justement applaudie, essuya des hues. J'tais dans l'amphithtre, plus mort que vif. Voltaire y vint; et, dans un moment o le parterre tournoit en ridicule un trait de pathtique, il se leva et s'cria: Eh! barbares! c'est du Sophocle! Enfin, il donna _Rome sauve_, et, dans les personnages de Cicron, de Csar, de Caton, il vengea la dignit du snat romain, que Crbillon avoit dgrade en subordonnant tous ces grands caractres celui de Catilina. Je me souviens qu'en venant d'crire les belles scnes de Cicron et de Csar avec Catilina, il me les lut dans une perfection dont jamais acteur n'approchera: simplement, noblement, sans aucune manire, mieux que jamais lui-mme je ne l'avois entendu lire. Ah! vous avez, lui dis-je, la conscience en repos sur ces vers-l; aussi ne les fardez-vous point, et vous avez raison: vous n'en avez jamais fait de plus beaux. Cette pice eut dans l'opinion des gens instruits un grand succs d'estime; mais elle n'toit pas faite pour mouvoir la multitude, et cette loquence du style, ce mrite d'avoir si savamment observ les moeurs et peint les caractres, fut peu sensible aux yeux de cette masse du public. Ainsi, avec des avantages prodigieux sur son rival, Voltaire eut la douleur de se voir disputer, refuser mme le triomphe. Ces dgots avoient dtermin son voyage en Prusse. Une seule difficult le retardoit encore, et la manire dont elle fut leve est assez curieuse pour vous amuser un moment. La difficult consistoit dans les frais du voyage, sur lesquels Frdric se faisoit un peu tirer l'oreille. Il vouloit bien dfrayer Voltaire, et pour cela il consentoit lui donner mille louis; mais Mme Denis vouloit accompagner son oncle, et, pour ce surcrot de dpense, Voltaire demandoit mille louis de plus. C'toit quoi le roi de Prusse ne vouloit point entendre. Je serai fort aise, lui crivoit-il, que Mme Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas. Voyez-vous, me disoit Voltaire, cette lsine dans un roi. Il a des tonneaux d'or, et il ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Mme Denis Berlin! Il les donnera, ou moi-mme je n'irai point. Un incident comique vint terminer cette dispute. Un matin que j'allois le voir, je trouvai son ami Thiriot dans le jardin du Palais-Royal; et, comme il toit l'afft des nouvelles littraires, je lui demandai s'il y en avoit quelqu'une. Oui, vraiment, il y en a, et des plus curieuses, me dit-il. Vous allez chez M. de Voltaire: l vous les entendrez, car je m'en vais m'y rendre ds que j'aurai pris mon caf. Voltaire travailloit dans son lit lorsque j'arrivai. son tour, il me demanda: Quelles nouvelles?--Je n'en sais point, lui dis-je; mais Thiriot, que j'ai rencontr au Palais-Royal, en a, dit-il, d'intressantes vous apprendre. Il va venir. Eh bien! Thiriot, lui dit-il, vous avez donc nous conter des nouvelles bien curieuses?--Oh! trs curieuses, et qui vous feront grand plaisir, rpondit Thiriot avec son sourire sardonique et son nasillement de capucin.--Voyons, qu'avez-vous nous dire?--J'ai vous dire qu'Arnaud-Baculard est arriv Potsdam, et que le roi de Prusse l'y a reu bras ouverts.-- bras ouverts!--Qu'Arnaud lui a prsent une ptre[86].--Bien boursoufle et bien maussade?--Point du tout, fort belle, et si belle que le roi y a rpondu par une autre ptre.--Le roi de Prusse une ptre d'Arnaud! Allons, Thiriot, allons, on s'est moqu de vous.--Je ne sais pas si on s'est moqu de moi, mais j'ai en poche les deux ptres.--Voyons, donnez donc vite, que je lise ces deux chefs-d'oeuvre. Quelle fadeur! quelle platitude! quelle bassesse! disoit-il en lisant l'ptre de d'Arnaud; et, passant celle du roi, il lut un moment en silence et d'un air de piti; mais, quand il en fut ces vers: Voltaire est son couchant; Vous tes votre aurore, il fit un haut-le-corps et sauta de son lit, bondissant de fureur: Voltaire est son couchant et Baculard son aurore! Et c'est un roi qui crit cette sottise norme! Ah! qu'il se mle donc de rgner! Nous avions de la peine, Thiriot et moi, ne pas clater de rire de voir Voltaire en chemise, gambadant de colre et apostrophant le roi de Prusse. J'irai, disoit-il, oui, j'irai lui apprendre se connotre en hommes; et ds ce moment-l son voyage fut dcid. J'ai souponn le roi de Prusse d'avoir voulu lui donner ce coup d'peron, et sans cela je doute qu'il ft parti, tant il toit piqu du refus des mille louis, non point par avarice, mais de dpit de ne pas avoir obtenu ce qu'il demandoit. Volontaire l'excs par caractre et par systme, il avoit, mme dans les petites choses, une rpugnance incroyable cder et renoncer ce qu'il avoit rsolu. J'en vis encore avant son dpart un exemple assez singulier. Il lui avoit pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de chasse, et, un matin que j'tois chez lui, on lui en apporta un faisceau pour en choisir un. Il le choisit; mais le marchand voulait un louis de son couteau de chasse, et Voltaire s'toit mis dans la tte de n'en donner que dix-huit francs. Le voil qui calcule en dtail ce qu'il peut valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractre d'un honnte homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front il avouera qu' dix-huit francs cette arme sera bien paye. Le marchand accepte l'loge qu'il veut bien faire de sa figure; mais il rpond qu'en honnte homme il n'a qu'une parole, qu'il ne demande au juste que ce que vaut la chose, et qu'en la donnant plus bas prix il ferait tort ses enfans. Vous avez des enfans? lui demande Voltaire.--Oui, Monsieur, j'en ai cinq, trois garons et deux filles, dont le plus jeune a douze ans.--Eh bien! nous songerons placer les garons, marier les filles. J'ai des amis dans la finance, j'ai du crdit dans les bureaux; mais terminons cette petite affaire: voil vos dix-huit francs; qu'il n'en soit plus parl. Le bon marchand se confondit en remerciemens de la protection dont vouloit l'honorer Voltaire, mais il se tint son premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un liard. J'abrge cette scne, qui dura un quart d'heure par les tours d'loquence et de sduction que Voltaire employa inutilement, non pas pargner six francs qu'il auroit donns un pauvre, mais donner sa volont l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cdt lui-mme, et, d'un air interdit, confus et dpit, il jeta sur la table cet cu qu'il avoit tant de peine lcher. Le marchand, ds qu'il eut son compte, lui rendit grces de ses bonts, et s'en alla. J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir.--De quoi, me demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc tes-vous bien aise?--De ce que la famille de cet honnte homme n'est plus plaindre. Voil bientt ses fils placs, ses filles maries; et lui, en attendant, il a vendu son couteau de chasse ce qu'il vouloit, et vous l'avez pay malgr toute votre loquence.--Et voil de quoi tu es bien aise, ttu de Limosin!--Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avoit cd, je crois que je l'aurois battu.--Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, aprs un moment de silence, que, si Molire avoit t tmoin d'une pareille scne, il en auroit fait son profit?--Vraiment, lui dis-je, c'et t le pendant de celle de M. Dimanche. C'toit ainsi qu'avec moi sa colre, ou plutt son impatience, se terminoit toujours en douceur et en amiti. Comme l'gard du roi de Prusse j'tois dans son secret, et que je croyois tre aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de sincrit des caresses qu'il lui faisoit, j'avois quelque pressentiment du mcontentement qu'ils auroient l'un de l'autre en se voyant de prs. Une me aussi imprieuse et un esprit aussi ardent ne pouvoient gure tre compatibles, et j'avois l'esprance de voir bientt Voltaire revenir plus mcontent de l'Allemagne qu'il ne l'toit de son pays; mais le nouveau dgot qu'il prouva en allant prendre cong du roi, et la colre qu'il en tmoigna, ne me laissrent plus cette illusion consolante. En sa qualit de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprs du roi de Prusse; mais le roi, pour rponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans son dpit, ds qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet d'historiographe de France, et accepta sans son agrment la croix de l'ordre du Mrite, dont le roi de Prusse le dcora, pour l'en dpouiller peu de temps aprs. L'exemple de tant d'amertume et de tribulations rpandues dans la vie de ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrire des lettres o j'tois engag, et plus doux le repos obscur dont j'allois jouir Versailles. Ici finissent, grce au Ciel, les garemens de ma jeunesse; ici commence pour moi le cours d'une vie moins dissipe, plus sage, plus gale, et surtout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractre, trop longtemps mobile et divers, va prendre un peu de consistance; et, sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence rgler mes moeurs. NOTES [1: _Mmoires_ de Morellet (1821), II, 30.] [2: _Corps lgislatif. Conseil des Anciens. Rapport fait par Marmontel, au nom de la commission nomme pour l'examen de la rsolution du 12 fructidor, sur la manire de disposer des livres conservs dans les dpts littraires. Sance du 24 prairial an V_ (12 juin 1797). Paris, Imp. nationale, prairial an V, in-8, 15 p.] [3: _Mmoires et Rcits de Franois Chron_, publis par F. Herv-Bazin. Paris, librairie de la Socit bibliographique, 1882, in-18, p. 11 3-i 14.] [4: Voici cet acte de dcs, dont je dois la copie M. le maire de Saint-Aubin-sur-Gaillon, et que je crois indit: Aujourd'hui, dixime jour de nivse, l'an huitime de la Rpublique franoise, une et indivisible, dix heures du matin; par devant moi, Jean-Baptiste Crepel, agent municipal de la commune de Saint-Aubin-sur-Gaillon, charg par la Loi de recevoir les actes de naissance et dcs des citoyens, sont comparus les citoyens Antoine-Flix Baroche, notaire public, g de cinquante-cinq ans, domicili en la commune de Gaillon, et Ren Lemonnier, juge de paix, g de cinquante-cinq ans, domicili en la commune de Saint-Aubin, amis du citoyen Jean-Franois Marmontel, homme de lettres, g de soixante-seize ans, poux de Marie-Adlade Lairin-Montigny, domicili en ladite commune, n en la commune de Bort; lesquels, Antoine-Flix Baroche et Ren Lemonnier, m'ont dclar que ledit Jean-Franois Marmontel est mort aujourd'hui minuit, en son domicile, section d'Habloville. D'aprs cette dclaration, je me suis sur-le-champ transport au lieu de ce domicile, je me suis assur du dcs dudit Jean-Franois Marmontel, et j'en ai dress le prsent acte, que Antoine-Flix Baroche et Ren Lemonnier ont sign avec moi. Fait Saint-Aubin-sur-Gaillon, les jour, mois et an ci-dessus. (_Suivent les signatures_.) ] [5: _La Petite Revue anecdotique_, 25 fvrier 1868.] [6: Natif de Bort en Limousin, et d'une famille obscure et pauvre, Marmontel fut ds l'enfance plac chez un cur qui tait son parent, et qui lui apprit un peu de latin. Ne s'tant pas bien comport chez cet ecclsiastique, son pre lui fit apprendre le mtier de tailleur. Il vint Toulouse et entra en qualit de garon chez Lamanire, tailleur des jsuites. Un jour, en portant un habit un pensionnaire, il le trouva occup un thme dont il ne pouvait venir bout. Marmontel s'approcha, lut l'ouvrage de l'enfant, et lui fit connatre ses fautes. Puisque vous savez le latin, lui dit l'colier, faites-moi le plaisir d'arranger ce thme. Marmontel fit des corrections lgantes. Le prfet de l'enfant, peu accoutum tant de perfection de sa part, lui dit: Mon ami, qui a fait ce thme?--Le garon tailleur, rpondit l'enfant.--Oh! parbleu, je veux le connatre, dit le jsuite. Il le mande, lui parle, est satisfait de lui, et lui propose de reprendre ses tudes. Marmontel y consent, et, pour lui donner les moyens de subsister, il le place en qualit de prcepteur dans une maison bourgeoise. Ds lors, il prit un got dcid pour les belles-lettres, et, pendant son cours de philosophie et de droit, il s'associa aux d'Auffrery, aux Forest, aux Dutour, aux Revel, et ils formrent ensemble l'_Acadmie des Galetas_ [la Petite Acadmie], o ils rectifiaient leurs compositions rciproques. Il travailla avec eux pour les Jeux floraux et remporta une foule de prix. Voulant aller se perfectionner dans la capitale, M. de Mondran, l'ami des talents et des artistes, lui donna une lettre de recommandation pour son gendre, La Popelinire, fermier gnral, qui se piquait de littrature, et qui le garda longtemps chez lui avec distinction. Taverne est le seul qui ait ainsi cont les dbuts de Marmontel, et je reproduis son rcit tel quel, sans m'en porter garant. Il se termine d'ailleurs par une erreur manifeste: M. de Mondran ne devint le beau-pre de La Popelinire qu'en 1759, prs de quinze ans aprs l'arrive de Marmontel Paris.] [7: Le thtre du Vaudeville donna encore, le 23 janvier 1813, _Marmontel et Thomas, ou la Parodie de Cinna_, vaudeville en un acte. Il n'y a dans cet ouvrage, dit le _Magasin encyclopdique_, aprs avoir rappel l'pisode qui en avait fourni le sujet, ni ce qui provoque une chute, ni ce qui justifie un succs. Le public, qui l'avait entendu avec une paisible indulgence, n'a pas vu sans surprise la toile se lever et Vertpr venir proclamer le nom de M. Dumolard. Celui-ci l'a gard en portefeuille.] [8: Voir dans le _Mercure de France_ du 8 nivse an XIII, (29 dcembre 1804) un article violent, presque grossier, de Five contre Marmontel et ses contemporains, article cit et rfut par _le Publiciste_ du 13 fructidor (31 aot 1805). Voir aussi la _Dcade philosophique_, tome 43 (an XIII, 1er trimestre), p. 567, et tome 44, p. 27-37.] [9: J'ai copi ce fragment de lettre dans la partie reste indite du manuscrit de la _Correspondance littraire_, appartenant la Bibliothque Ducale de Gotha.] [10: Publie dans le tome IV (p. 170) de ses _Oeuvres_, runies par son fils (Typ. Firmin Didot, 1853-1859, 8 vol. in-8), et non mises dans le commerce. Le destinataire de cette lettre ne peut tre Jean de Vaines, mort en 1803.] [11: Bort, chef-lieu de canton de l'arrondissement, et trente kilomtres sud-est d'Ussel (Corrze), sur la Dordogne. Les concrtions basaltiques connues sous le nom d'_orgues de Bort_ sont une des curiosits de ce beau pays, frquent depuis quelques annes seulement par les touristes.] [12: cette allusion beaucoup trop rapide et discrte, il est permis aujourd'hui d'opposer des documents positifs. M. Ernest Rupin a retrouv et publi l'extrait baptistaire d'o il rsulte que Jean-Franois Marmontel, n le 11 juillet 1723 et baptis le surlendemain, tait fils de Martin Marmontel, tailleur d'habits, originaire d'Auvergne, et de Marianne Gourdes, native de Bort. La notice de M. Rupin, publie dans le _Bulletin de la Corrze_ (tome IV, 1882), a t tire part; elle est orne d'un portrait grav l'eau-forte par M. Ad. Lalauze.] [13: Jean-Gilles du Cotlosquet, n au manoir de Krigou ( deux kilomtres de Saint-Pol-de-Lon), le 15 septembre 1700, vque de Limoges (1739-1757), prcepteur des enfants de France (1758-1771), membre de l'Acadmie franaise (1761), en remplacement de l'abb Sallier, mort Paris le 21 mars 1784. Il eut pour successeur l'Acadmie le marquis de Montesquiou. Voir sur Cotlosquet l'tude que lui a consacre M. Ren Kerviler dans _la Bretagne l'Acadmie franaise au XVIIIe sicle_ (V. Palm, 1889, in-8).] [14: Jacques-Antoine Malosse, n au Puy le 14 dcembre 1713, entr dans l'ordre le 11 septembre 1729. En 1762, il se retira au Puy.] [15: Les anciens diteurs ont tous imprim tort le P. _Bourges_. Jean Bourzes, dont la date et le lieu de naissance ne sont pas connus, entra dans l'ordre en 1695. Tour tour professeur de physique Aubenas(1711-1712), de philosophie Tournon (1713-1717), prfet des tudes Rodez (1717-1713), de nouveau professeur de philosophie Perpignan (1720-1725), il tint, en effet, les classes de cinquime, de quatrime et de troisime Mauriac (1729-1738); il mourut au grand sminaire d'Auch, en 1741, aprs avoir pass les deux dernires annes de sa vie Toulouse, o Marmontel dit, un peu plus bas, qu'il le revit infirme et presque dlaiss.] [16: Le P. Jacques Vanire (1664-1739) n'est pas l'auteur du fameux _Gradus ad Parnassum_, dont la premire dition, sous le titre de _Epithetorum et synonymorum thsaurus_, remonte 1652, mais il y fit en 1722 des additions et corrections importantes. Voy. Barbier, _Examen des dictionnaires historiques_, v _Aler_.] [17: Le P. Claude-Alexandre By (et non _Bis_, comme on l'a imprim jusqu' ce jour), n Mcon le 28 juillet 1703, entr le 7 aot 1721, prfet des tudes et prdicateur Mauriac (1736-1738), tait, en 1762, directeur des retraites la maison professe de Toulouse.] [18: Le P. Ignace Decebi ou de Cebi (on trouve ces deux formes, mais non _Cibier_, comme le portent les anciennes ditions), n urillac le 20 fvrier 1711, entr dans l'ordre le 6 octobre 1728, professa les humanits Mauriac de 1736 1738. En 1762, il tait missionnaire Aurillac.] [19: Le P. Jean-Pierre Balme professa la rhtorique Mauriac de 1737 1739. En 1742, il partit pour les Antilles.] [20: Selon M. Rupin, cette initiale dissimulerait Mlle Broquin, dont la famille existe encore Bort. Des vieillards se souvenaient d'avoir vu sur un htre de l'le Verdier, ou des Amours, le chiffre _M. B._, que la tradition attribuait aux deux amoureux, et sous lequel on lisait la date de 1746. L'arbre fut dracin en 1830.] [21: Il y a six localits de ce nom dans le dpartement de la Corrze; celle dont parle Marmontel est situe 13 kilomtres d'Ussel et 17 kilomtres de Bort.] [22: Cotlosquet. Voyez ci-dessus, note n 13.] [23: Annet-Charles de Gain, marquis de Linars, page de la petite curie en 1709, mari, le 19 juillet 1723, Anne-Perry de Saint-Auvent, fille d'Isaac, marquis de Monmoreau, et d'Anne de Rochechouart, comtesse de Saint-Auvent, mort soixante-seize ans et enterr Linars le 20 mai 1768. L'lve de Marmontel tait le second de six enfants du marquis, Jean, chevalier de Malte et plus tard capitaine de dragons. (L'abb Nadaud, _Nobiliaire du diocse de Limoges_, 1856-1880, 4 vol. in-8.)] [24: Les _Sermons_ du P. de La Rue (1643-1725) _pour le Carme et l'Avent_ ont t publis par l'auteur en 1719, 4 vol. in-8, et rimprims en 1781 (Toulouse, Sens et Nmes, 4 vol. in-12). Ils avaient t publis ds 1706 sur des copies infidles par le libraire Foppens, de Bruxelles, et remis en circulation sous le nom du P. Le Maure, prtre de l'Oratoire, Bruxelles, 1734, 4 vol. in-12.] [25: Les _Sermons_ du P. Timolon Cheminais de Montaigu (1652-1689) ont t publis pour la premire fois en 1691, et rimprims en 1734, 1738, 1756 (in-12 et in-24).] [26: Frdric-Jrme, cardinal de La Rochefoucauld de Roye, archevque de Bourges de 1729 au 29 avril 1758, coadjuteur de l'abbaye de Cluny (1738), charg de la feuille des bnfices (1755) et grand aumnier (1756).] [27: Claude-Annet, baron d'Anval, seigneur de Teissonires, capitaine au rgiment d'Enghien, chevalier de Saint-Louis, mari, en 1741, Marie de Bort, dame de Teissonires. (Nadaud.)] [28: Et non _Noaillac_, comme le portent les anciennes ditions. Il y a eu deux jsuites du nom de Nolhac (probablement les deux frres), tous deux ns au Puy: l'un, Jacques-Antoine, le 22 octobre 1713; l'autre, Antoine, le 17 janvier 1715. Le premier, entr le 29 septembre 1728, professa les humanits et la rhtorique et la philosophie; en 1761, il tait recteur Bziers; le second, entr en 1732, qui professa galement les mmes classes, devint, aprs la suppression de l'ordre, cur de Saint-Symphorien d'Avignon, o il fut massacr le 18 octobre 1791 et jet dans la Glacire. Il est assez difficile de dterminer quel est celui des deux que Marmontel a connu.] [29: Fond en 1382, par le cardinal de Pampelune, neveu d'Innocent VI, pour vingt boursiers et quatre prtres.] [30: Cette premire lettre n'est pas connue.] [31: Poitevin-Peitavi, auteur de _Mmoires pour servir l'histoire des Jeux Floraux_ (Toulouse, 1815, 2 vol. in-8), s'est inscrit en faux contre cette assertion. Marmontel remporta, en effet, deux prix en 1744 et en 1745, mais non le prix d'honneur, c'est--dire l'amarante, qu'il n'obtint que le 3 mai 1749, avec une ode sur _la Chasse_, alors qu'il tait deux fois dj laurat de l'Acadmie franaise. Les autres pices couronnes sont les suivantes: _l'glogue_, idylle (1744); _la Jonction des deux mers par Hercule_, pome (1745); _l'Incarnation du Verbe_, Philis ( Mme la c. D.) (1745); _l'Origine du fard_, idylle (1745).] [32: Marmontel veut certainement parler ici de Jean Reynal, n Grammont en Rouergue, en 1702, d'une famille obscure, entr seize ans chez les doctrinaires de Villefranche. Professeur vingt-cinq ans, il enseigna successivement, au collge de l'Esquille, la rhtorique et la philosophie, fut recteur du collge, puis appel, malgr sa rsistance, au gnralat de la congrgation. Il mourut en 1763. Reynal avait compos un pome latin sur _l'Aimant_.] [33: Charles-Antoine de La Roche-Aymon, n en 1697, mort le 27 octobre 1777, vque _in partibus_ de Sarepta (1725), puis de Tarbes (1729), archevque de Toulouse en 1740, archevque de Reims en 1752, grand aumnier de France, cardinal, abb de Saint-Germain-des-Prs, et ministre de la feuille des bnfices.] [34: Poitevin-Peitavi cite, parmi les confrres de Marmontel la _Petite Acadmie_, le chevalier de Ressguier, d'Aufrery, Castilhon, le prsident d'Orbessan, le prsident du Puget, etc. Cette association n'tait pas en concurrence avec la sculaire institution des Jeux floraux; c'tait plutt une sorte de sminaire potique o l'on s'exerait aux luttes futures.] [35: Henri-Gabriel du Puget, n le 23 juillet 1725, de Charles-Joachim du Puget, prsident au Parlement de Toulouse, et de Marie de Pralheau, conseiller en 1748, prsident mortier le 23 mai 1759, mort le 25 octobre 1772.] [36: Jean-Gaspard de Maniban, n Toulouse le 2 juillet 1686, fils d'un prsident mortier, fut lui-mme lev cette dignit en 1714; nomm premier prsident en 1721, il mourut dans l'exercice de ses fonctions, le 30 aot 1762. Il avait pous, en 1707, Jeanne-Christine de Lamoignon, fille de Chrtien-Franois de Lamoignon, prsident mortier au Parlement de Paris.] [37: Selon Poitevin-Peitavi, ce rcit est absolument incroyable de ceux qui se souviennent du ton du pays et des moeurs de ce temps-l, qui savent que M. du Puget tait de l'ge de Marmontel, aussi vigoureux que lui, exerc, comme tous les jeunes Toulousains, au maniement des armes, et sentant, au moins vingt-deux ans, que la prrogative de pouvoir tre toujours arm avait pour objet principal la dfense de son honneur et la rpression des outrages que Marmontel se vante de lui avoir faits impunment.] [38: Les Thermes de Julien appartenaient depuis le XIVe sicle l'ordre de Cluny, qui n'en fut dpossd qu'en 1790. (Leroux de Lincy, _Mmoires de la Socit des antiquaires de France_, tome XVIII.)] [39: Selon le duc de Luynes et le _Journal_ de Barbier, la retraite ou la disgrce de Philibert Orry fut officiellement connue dans les premiers jours de dcembre 1745; mais le bruit s'en tait rpandu auparavant parmi les gens bien informs, car Marmontel, dans une lettre adresse au marquis de Fulvy, neveu du ministre, dit qu'il arriva Paris au mois d'octobre 1745. Cette lettre, date du 26 dcembre 1788, a t publie dans les _trennes d'Apollon_, de d'Aquin de Chateaulyon, pour 1789, et rimprime par Labouisse-Rochefort dans ses _Souvenirs et Mlanges_, t. I, p. 197.] [40: Raisouche-Montet, dit Roselly, n Paris en 1722, dbuta en 1742 et fut reu l'anne suivante. Parmi ses principaux rles, on cite ceux de Cimber dans _la Mort de Csar_, de Voltaire, de Pylade dans _Oreste_, d'Arcire dans _Aristomne_, de Marmontel (dont il sera question plus loin) et de Tlmaque dans _Pnlope_, tragdie de l'abb Genest, reprise en 1745. Ce rle fut, quelques annes plus tard, la cause de sa mort; insult et provoqu par son camarade Ribou qui le lui disputait, il reut deux coups d'pe dont il mourut deux jours plus tard, le 22 dcembre 1750. La querelle est raconte tout au long dans le _Journal_ de Coll (d. H. Bonhomme, I, 264-266). Voir aussi, dans la dernire dition de la _Correspondance_ de Grimm (II, 19), une pigramme sur ce duel.] [41: Jean-Grgoire Bauvin, n Arras, en 1714, mort le 7 janvier 1776. La tragdie des _Chrusques_, adaptation d'_Arminius_ de Schlegel, fut joue au Thtre-Franais, grce la protection de Marie-Antoinette (1772). Grimm prtend que les tats d'Artois avaient promis une pension l'auteur si sa pice tait joue trois fois et que le public mit de la bonne volont la lui faire obtenir.] [42: C'est probablement pour cela qu'elle est devenue si rare. _L'Observateur littraire_ (1746, in-12), qu'il ne faut pas confondre avec la feuille, portant le mme titre, rdige par l'abb de La Porte (1758-1761), a t rimprim par Villenave dans l'dition de 1821, d'aprs un exemplaire incomplet de 24 pages sur 120, le seul que Villenave ait pu se procurer.] [43: Le sujet du concours tait _la Gloire de Louis XIV perptue dans le roi, son successeur._] [44: Il est assez singulier, comme Villenave l'observe avec raison, que Marmontel n'ait rien dit ici de l'dition de _la Henriade_ (Prault, 1746, 2 vol. in-12, vignettes de Cochin) pour laquelle il crivit une _Prface_ maintes fois rimprime depuis dans les _Oeuvres compltes_ de Voltaire. (Voir la _Bibliographie_ de M. C. Bengesco, tome Ier, n 375.) Le dbit de cette dition expliquerait encore mieux que celui du pome acadmique la gnrosit de Voltaire.] [45: Harenc de Presle, banquier, rue du Sentier. Son cabinet de tableaux renfermait, selon l'_Almanach des artistes_ (1777, p. 180), un Guide, deux Murillo, des Rubens, des Van Dyck, Wouwerman, Van Huysum, Teniers, et autres; il y avait joint de prcieux ouvrages du fameux Boule. M. G. Duplessis a cit, dans son travail sur _les Ventes de tableaux... aux XVIIe et XVIIIe sicles_ (1874, in-8), le _Catalogue d'objets rares et prcieux en tous genres provenant du citoyen Aranc (sic) de Presle_, vendus aux enchres, le 11 floral an III (30 avril 1795), par les soins de J.-A. Lebrun jeune. Il faut joindre ce catalogue une addition de quatre pages contenant la mention de _Recueils d'estampes relis en maroquin et en veau_.] [46: Depuis la publication de _la Politique de tous les cabinets de l'Europe_ (1793, 2 vol. in-8), de la _Correspondance secrte indite de Louis XV_, par Boutaric, et du _Secret du Roi_, par M. le duc de Broglie, la part prise par Favier la diplomatie occulte n'est pas douteuse. Sa vie prive, qui fut celle d'un picurien, est moins connue, et, si l'on sait la date de sa mort (2 avril 1784), on n'a pas encore signal celle de sa naissance. On peut du moins lire sur lui quelques pages de Snac de Meilhan dont se sont inspirs tous ceux qui, de nos jours, ont parl de Favier. (Voy. _le Gouvernement, les Moeurs et les Conditions en France avant la Rvolution_, d. de Lescure, Poulet-Malassis, 1862, in-18.)] [47: _Denys le Tyran_, jou le 5 fvrier 1748, obtint alors seize reprsentations, et en eut six autres la reprise du 25 novembre de la mme anne. (Mouhy, _Abrg de l'histoire du Thtre Franais._)] [48: Louis-Anne de Lavirotte, n Nolay (Cte-d'Or), en 1725, mort Paris le 3 mai 1759, a publi, entre autres traductions, celle de l'_Exposition des dcouvertes physiques de Newton_, par Mac-Laurin (Paris, 1749, in-8).] [49: Daniel Huet n'a rien crit sous le titre de _Thologie_; peut-tre Marmontel veut-il dsigner sa _Demonstratio evangelica_ (1679, in-folio). Mais la traduction de l'abb de Prades n'a pas vu le jour. Jean-Martin de Prades, n Castel-Sarrazin en 1720, mort Glogau en 1782, dut son phmre clbrit une thse sur les miracles (1751), qui fit scandale, et dont Diderot rdigea la dfense avec l'auteur et l'abb Yvon.] [50: L'un s'appelait l'abb Debon et n'a pas laiss de traces dans l'histoire des lettres; le second, l'abb Forest, a publi un _Almanach historique et chronologique du Languedoc_ (1752, in-8), que l'on consulte encore, et des _Mmoires contenant l'histoire des Jeux floraux_ (Toulouse, 1775, in-4).] [51: Ce n'est pas une simple note, mais tout un petit volume qu'il faudrait consacrer la destine bizarre, voluptueuse et tragique de cette Marie-Gabrielle Hvin de Navarre, tour tour matresse de Maurice de Saxe, de Monet, de Marmontel,--sans parler des amants dont le nom lui chappait parfois au moment le moins opportun, comme on va le voir bientt,--et, finalement, pouse lgitime de Louis-Antoine de Mirabeau, frre de l'Ami des hommes. dfaut d'une tude complte que Louis Paris avait annonce et qu'il n'a pas publie, on peut consulter, outre les prsents _Mmoires_, ceux de Monet et de Grosley, quelques pages insuffisamment informes de L. de Lomnie dans son livre sur les _Mirabeau_, enfin une notice de M. A. Joly, doyen de la facult des lettres de Caen, sur _Mademoiselle Navarre, comtesse de Mirabeau_, d'aprs des documents indits (Caen, 1880, in-8, 56 p.), extraite des _Mmoires_ de l'Acadmie de cette ville.] [52: Jean Monet, dans ses amusants et trop courts _Mmoires_ (Paris, 1772, 2 vol. in-8), a cit plusieurs lettres lui adresses par Mlle Navarre, dont il prtend n'avoir t que l'ami. Ces lettres, charmantes de verve et de naturel, sont prcisment dates de Reims et d'Avenay, o l'enchanteresse faisait chaque anne un sjour plus ou moins prolong.] [53: Les deux ditions des _Posies_ de Lattaignant (1750 et 1757) renferment plusieurs ptres adresses Mlle Navarre, mais non pas celle laquelle Marmontel fait allusion ici, non plus qu'une autre ptre lui adresse par le chanoine, et dont une copie figurait dans un recueil manuscrit provenant de Viollet-le-Duc.] [54: Il y a eu deux personnages de ce nom: Louis de Brancas, marquis de Creste (1672-1750), marchal de France en 1741, et Buffile-Hyacinthe-Toussaint de Brancas, comte de Creste, dit comte de Brancas (1697-1754), tous deux diplomates et militaires. Le titre donn par Mlle Clairon son interlocuteur fait supposer qu'il s'agit du premier.] [55: Le 30 avril 1749. _Aristomne_ eut alors dix-sept reprsentations, momentanment interrompues aprs la sixime par l'indisposition de Roselly. Reprise le 1er dcembre suivant, cette tragdie fut encore joue onze fois. (Mouhy, _Abrg de l'histoire du Thtre franais_.)] [56: Voyez ci-dessus, note n 40.] [57: Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de La Poupelinire (telle est la vritable orthographe de son nom), n Paris en 1692, mort dans la mme ville le 5 dcembre 1762. Ses msaventures conjugales l'ont rendu plus clbre que ses gots de Mcne et de virtuose. Voyez le livre suivant.] [58: J'avais cru tout d'abord que Marmontel faisait allusion Madeleine-Cleste Fieuzal, fille de Franois Fieuzal, dit Durancy, et de Franoise-Maisne Dessuslefour, dite Darimath, baptise le 23 mai 1746, Saint-Laurent (De Manne, _Galerie de la troupe de Voltaire_); mais cette date ne saurait concider avec celle du sjour de Marmontel dans le quartier du Luxembourg, aprs sa rupture avec Mlle Navarre, c'est--dire vers 1749 ou 1750. Il sera question plus loin du dbut de la jeune Durancy la Comdie-Franaise.] [59: M. Ad. Jullien a cit, d'aprs Denizart (_Collection de dcisions nouvelles et de notions relatives la jurisprudence_), dans son tude sur le _Thtre des demoiselles Verrire_ (1875, gr. in-8), le texte de l'acte de baptme de Marie-Aurore, prsente le 19 octobre 1748 en l'glise Saint-Gervais-et-Saint-Protais, comme fille de Jean-Baptiste de La Rivire, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme; mais, lorsqu' l'ge de quinze ans elle accepta la main du comte de Horn, btard de Louis XV, elle se fit reconnatre pour fille naturelle de Maurice de Saxe. Reste veuve seize ans, sans que, dit-on, le mariage ait t consomm, elle pousa, au mois de mars 1777, Londres, dans la chapelle de l'ambassade franaise, Claude-Louis Dupin de Francueil, l'ancien amant de Mme d'pinay. De cette union fort disparate, quant l'ge des conjoints, naquit, le 13 janvier 1778, un fils qui fut le pre de George Sand.] [60: Il est peine ncessaire, sans doute, de rappeler ici que ce surnom de Chantilly fut celui de Marie-Justine-Benote Cabaret-Duronceray, alias Mme Favart (1727-1772). Quant Mlle Beaumnard, dite _Gogo_ (rle qu'elle jouait dans le _Coq du village_), et qui devint, en 1761, l'pouse lgitime de Jean-Gilles Colleson, dit Bellecour, on peut consulter sur elle _le Colporteur_, de Chevrier, la _Galerie de la troupe de Voltaire_, de De Manne, et _les Comdiens du Roi de la troupe franaise_, de M. E. Campardon.] [61: Thrse des Hayes, fille de Marie-Anne Carton Dancourt, dite _Mimi_ Dancourt, et de Samuel Boulinon des Hayes, ne vers 1713, morte Paris en 1752.] [62: Anne-Antoinette-Christine Somis, fille d'un musicien italien. Une note du duc de Luynes (27 avril 1745) nous la montre faisant sa partie, avec Jlyotte et Mlle Fel, dans un concert organis par M. d'Ardore, ambassadeur de Naples, en l'honneur du mariage du Dauphin. Diderot a parl de cette folle de Mme Van Loo et des distractions qu'elle lui causait pendant qu'il se faisait peindre par son neveu, Michel Van Loo. (Salon de 1767, _Oeuvres compltes_, d. Asszat, tome XI.)] [63: Le 28 novembre 1748.] [64: Balot de Sauvot, reu avocat en 1736, et plus tard bailli de Saint-Vrain (Seine-et-Oise), mort en 1761, avait retouch deux ballets, _Pygmalion_, de Lamotte (1748), et _Plate_, d'Autreau (1749), musique de Rameau, ce qui lui avait valu de la part de Voltaire le surnom de _Balot l'imagination._ Son seul titre l'attention de la postrit est un _loge de Lancret_ (1743, in-8), rimprim de nos jours, d'abord dans la _Revue universelle des Arts_ (tome XIII), puis par M. Jules Guiffrey (1874, in-8), avec notes et documents complmentaires.] [65: On trouvera le texte de ce procs-verbal et celui d'une plainte de Mme de La Popelinire contre son mari pour coups et blessures (1746) dans un joli petit volume de M. mile Campardon, _la Chemine de Mme de La Popelinire_ (Charavay frres, 1879, in-16). M. Campardon y a galement cit quelques-uns des couplets grivois qui circulrent alors et dcrit, d'aprs le _Journal_ de Barbier, les chemines en carton et ressorts que les camelots du temps vendaient aux curieux.] [66: Prface de cette tragdie, joue le 20 mai 1750.] [67: Joue pour la premire fois le 24 mai 1752, et reprise le 27 novembre suivant, elle eut alors quatre reprsentations.] [68: Dans la prface du _Thtre_, d. de 1787.] [69: Rousseau (_Confessions_, livre X) prtend qu'il se fit de Marmontel un irrconciliable ennemi, parce qu'en lui offrant un exemplaire de sa _Lettre d'Alembert_, il crivit sur le titre que ce n'tait point pour l'auteur du _Mercure_, mais pour M. Marmontel. Il n'a manqu depuis aucune occasion de me nuire dans la socit et de me maltraiter indirectement dans ses ouvrages. Jean-Jacques avait dj not le prtendu grief de Marmontel contre lui dans une lettre Mme de Crquy (5 fvrier 1761).] [70: 1751, in-12.] [71: Joue le 5 fvrier 1753, la tragdie d'_gyptus_ n'eut qu'une seule reprsentation et ne fut pas imprime.] [72: Sur les excentricits et les bizarreries d'humeur du prince (et non comte) de Kaunitz, voir les _Souvenirs_ du baron de Gleichen, publis par Paul Grimblot (L. Techener, 1868, in-12).] [73: Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau (1722-1794), ambassadeur d'Autriche la cour de France de 1766 1790, dont les importantes correspondances officielles et secrtes ont t l'objet de publications dues MM. d'Arneth, Geffroy et J. Flammermont.] [74: Georges-Adam, comte de Starhemberg, n Londres le 10 aot 1724, mort en 1807, ambassadeur d'Autriche en France de 1756 1766.] [75: Fils du feld-marchal Frdric-Henri, comte de Seckendorf (1673-1763).] [76: Guillaume-Anne Keppel, lord Albemarle, mort Paris le 22 dcembre 1754, d'une attaque d'apoplexie. De son mariage avec Anne de Lenox, fille de Charles II, duc de Richmond, il avait eu cinq garons et deux filles. Selon le duc de Luynes (XIII, 415), Mlle Louise Gaucher, dite Lolotte, tait une fille considre en Angleterre et dont on avait toujours dit du bien; son amant lui laissa un mobilier d'environ 20,000 cus. Les _Mmoires secrets_ (23 septembre 1782) l'accusent crment d'avoir rempli le rle d'espionne prs de l'ambassadeur et prtendent que, de ce chef, elle toucha jusqu' sa mort (1765) une pension de 12,000 francs que lui faisait le ministre.] [77: Selon les _Mmoires_ de Dufort de Cheverny (I, 204), cet accident aurait eu lieu en 1757, Bordeaux, et Mlle Lolotte serait venue elle-mme Bagnres, et non Barges, se gurir des suites d'un empoisonnement qui cota la vie neuf personnes. Antoine de Ricouard, comte d'Hrouville, lieutenant gnral (1713-1782), auteur du _Trait des lgions_, publi d'abord sous le nom de Maurice de Saxe (1757, in-4), avait eu de Lolotte deux filles, bien maries depuis, toujours suivant Dufort. Diderot a fait allusion cette liaison dans le dialogue intitul: _Ceci n'est pas un conte_. La date du mariage de d'Hrouville et de Lolotte n'est pas connue.] [78: Pierre-Louis-Marie Malot (1730-1810), mdecin de Mesdames Victoire et Sophie, et plus tard mdecin consultant de Bonaparte.] [79: Dans _Roland_, opra, musique de Lully, paroles de Quinault.] [80: _Acanthe et Cphise, ou la Sympathie_, pastorale hroque, en trois actes, reprsente le 18 novembre 1751. M. de Lajarte (_Bibliothque musicale de l'Opra_) n'indique pas le nombre de reprsentations, mais ajoute que cet ouvrage n'a jamais t repris.] [81: _La Guirlande, ou les Fleurs enchantes_, opra-ballet en un acte, fut donne le 21 septembre 1751, et par consquent avant _Acanthe et Cphise_.] [82: Le ballet des _Sybarites_, ou de _Sibaris_ (titre que porte la partition manuscrite), forme la troisime partie des _Surprises de l'Amour_, dont Gentil-Bernard avait fourni Rameau les deux premires (_Adonis_ et _Anacron_). Les _Sybarites_ furent reprsents le 12 juillet 1757.] [83: Denis-Franois Tribou, n vers 1695, mort Paris le 14 janvier 1761. Il avait, au moment de sa mort, la charge de thorbe de la musique du roi. Dans sa jeunesse, Tribou avait t l'amant de la duchesse de Bouillon et d'Adrienne Lecouvreur; la jalousie que la duchesse conut de cette rivalit a fait peser sur la mmoire de celle-ci d'odieux soupons touchant la mort mystrieuse de la grande tragdienne.] [84: Pierre Jlyotte, n en 1713, mort en 1797. Un passage des _Mmoires_ de Dufort de Cheverny (II, 366) a permis M. R. de Crvecoeur de rectifier ces deux dates, inexactement connues jusqu'alors.] [85: Jacques-Bernard de Chauvelin (1701-1767), matre des requtes, en 1728, intendant d'Amiens en 1731 et intendant des finances en 1753, frre an de l'abb Henri-Philippe de Chauvelin, dont il a t question plus haut, et du marquis Franois-Claude de Chauvelin, ancien ambassadeur de France Tunis, mort subitement le 24 juin 1773, la table de jeu de Louis XV.] [86: Coll (_Journal_, d. Bonhomme, I, 184) dit que ce fut le 23 juin 1750 que Thiriot lui communiqua les vers de Frdric et la rponse de d'Arnaud. Marmontel, en racontant prs de cinquante ans de distance la scne dont il prtend avoir t le tmoin, cite incorrectement les deux vers du roi. L'autographe, qui a pass, en 1868, dans la vente du docteur Michelin (de Provins) porte: _Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une plus belle aurore_. De plus, ce n'est pas Frdric qui rpondit d'Arnaud, mais d'Arnaud qui, dans son remerciement, esquivait avec assez d'adresse la comparaison: _Grand roi, Voltaire son couchant Vaut mieux qu'un autre son aurore_. ] End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (Volume 1 of 3), by Jean-Franois Marmontel License: Share Alike