Produced by Miranda van de Heijning, Melissa Er-Raqabi and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. La Pantoufle de Sapho & Autres Contes CHARLES CARRINGTON, Libraire-diteur 13, Faubourg Montmartre, Paris Transcriber's Notes: --All instances of oe should be read as a ligature, except in the name Goetz. --[*] indicates a missing word or probable typo in the text. --Other possible typos have been left as found in the original. --This is only one story from the collection named on the title page. Some other stories were culled from the same collection and can also be found at Project Gutenberg. SACHER MASOCH L'AMOUR CRUEL A TRAVERS LES AGES LA PANTOUFLE DE SAPHO et autres Contes Traduit par D. DOLORS [Illustration] PARIS CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-DITEUR 13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13 1907 LA PANTOUFLE DE SAPHO (1859) [Illustration] LA PANTOUFLE DE SAPHO (1859) L'hiver de 1859 tendait son blanc et floconneux tapis de neige sur les remparts de la joyeuse capitale autrichienne et, aux environs, sur les coupoles du Kahlenberg et du Leopoldsberg. Le monde brillant et aristocratique tait rentr des eaux et de ses terres, et l'on s'amusait, dans les salons privs, ainsi qu'aux lieux de rjouissances publiques, simplement et gament, comme cela n'tait gure possible, alors, que dans la ville impriale, rsidence de l'empereur Franz. Mais le point culminant des distractions et des plaisirs, comme de l'intrt artistique et littraire, tait encore et toujours le Burgthtre, institution populaire au sens le plus lev, o les aspirations idales de l'lite de la nation se joignaient aux efforts les plus nobles, car une censure hautement sagace rognait les ailes fougueuses du Pgase autrichien, et la vie politique n'agitait encore que la Hongrie avoisinante, ne se manifestant gure que par les paroles, les chansons et les actes des compagnonnages allemands et de quelques tudiants des universits de Vienne ou de Prague. Entre le public et les acteurs, rgnait une vritable intimit, car les Viennois de cette poque ne se contentaient pas d'admirer l'artiste sur la scne; ils le suivaient dans sa vie journalire et jusque dans sa demeure, non pour pier un scandale et s'amuser des vices des protagonistes chargs d'incarner les rves hroques ou spirituels des potes, comme cela a lieu de nos jours, mais avec le naf dsir de voir la ple Louise assise sa table th, d'entendre la rveuse Charlotte potiner en buvant du caf, de surprendre la fire princesse Eboli en train de tricoter des bas ou le vaillant chevalier Goetz de faire sa partie de tarok. Le public viennois tait au courant de tout ce qui se passait derrire les coulisses. Il connaissait le nom de chaque adorateur de la Stich; il savait toujours, n'en pas douter, quel soir Korn tait plus rauque que de coutume et en quel lieu il avait bu le champagne responsable, et, lorsqu'enfin Sophie Schroeder monta, tel un soleil, au firmament de l'art dramatique, faisant plir toutes les toiles, il ne tomba pas une pingle dans le boudoir de la tragdienne sans que le Tout-Vienne en ft inform, depuis le chancelier d'Etat jusqu' l'apprenti cordonnier, depuis le cocher de fiacre jusqu' l'empereur. L'intrt que prenait la ville entire la personnalit de Sophie tait de nature exclusivement artistique, bien que partant d'un sentiment trs humain, car la Schroeder n'tait ni belle ni mme lgante. Mais, quand elle paraissait drape la grecque, sur les planches, quand sa superbe voix laissait tomber les ondes mlodiques de la langue rythme, quand son gnie invoquait des figures d'une vrit saisissante et d'une dignit surhumaine, elle entranait les coeurs, comme jamais aucune artiste ne l'avait fait. A ces moments, elle devenait belle, d'une beaut antique et qu'on et crue sortie d'un sarcophage ancien. Sophie n'tait pas grande, mais elle avait ce port de tte imposant que possdait avant elle l'auteur du _Faust_, et qui la faisaient paratre plus haute qu'elle ne l'tait en ralit. Il n'tait pas une grande dame, pas une souveraine, qui ne lui eussent envi sa distinction native et l'empire qu'elle exerait sur les mortels. Elle semblait ne pour voir un peuple ses pieds, tant son regard tait dominateur. Sa situation matrielle et pu tre brillante, mais ne l'tait point, parce qu'en vraie fille de l'art, la Schroeder n'entendait rien aux choses pratiques, et sa dlicatesse s'opposait ce qu'elle se laisst entourer, par ses adorateurs, de ce luxe princier que possdent de nos jours les plus insignifiantes comdiennes. Sophie avait une ide trop haute de l'amour, de l'art et d'elle-mme,--surtout d'elle-mme,--pour se faire payer ses faveurs avec des diamants. Si elle souriait un homme, ce sourire partait du coeur, et si elle consentait l'enivrer, elle voulait tre elle-mme heureuse de toute son me. La courtisanerie qui engendre le dgot et dont, l'heure actuelle, souffre et se meurt l'art dramatique, lui tait compltement inconnue. Il tait donc naturel que, ses fiers sourcils ayant dcoch une fois de plus les flches d'amour dans un coeur, elle ft la dernire en tre informe. On se chuchotait la nouvelle dans les loges, on en parlait dans les fauteuils, on en riait en se poussant du coude, au parterre et aux galeries, alors qu'elle-mme ne savait rien encore du noble captif qu'elle avait fait. En l'anne 1859, le public du Burgthtre remarqua un jeune homme qui, chaque soir o la Schroeder jouait, occupait le fauteuil du coin de gauche au premier rang, dont le regard, sitt qu'elle paraissait, s'attachait avec une motion fivreuse tous ses mouvements, et dont l'enthousiasme tait si entranant que, maintes fois, il oubliait les lois du thtre pour applaudir au milieu d'une scne. Tout Vienne savait depuis longtemps que c'tait un prince polonais, colossalement riche et pris d'une dlirante passion pour la tragdienne, avant que la Schroeder se doutt seulement de l'existence de cet heureux malheureux. Un jour qu'elle attendait en scne le commencement du premier acte, Sophie remarqua quelques comdiennes qui examinaient la salle travers le trou du rideau, et entendit le colloque suivant: --Le voil encore. --Qui cela? --Le soupirant muet de la Schroeder. La Schroeder s'approcha pour mieux couter. --Fais-le-moi voir. O donc est-il? --L, dans le coin de gauche, au premier rang. La Schroeder, cette fois, en savait assez et, quand le rideau fut lev, elle profita d'une rplique, pour chercher des yeux l'inconnu. Quinze jours se passrent avant qu'elle n'apprt son nom. Il tait effectivement polonais et fort riche, mais il n'tait point prince, un simple gentilhomme, Flicien de Wasilewski. Depuis ce jour, Sophie le remarqua chaque fois qu'elle jouait, et elle apprit que, tout aussi rgulirement, il demeurait absent quand elle ne jouait point. Au bout de peu de temps, une entente tacite s'tablit entre la tragdienne et son admirateur. En entrant en scne, son premier regard tait pour lui, de mme son dernier coup d'oeil avant de sortir. Si une tirade lui russissait particulirement, le Polonais hochait imperceptiblement la tte et ce lger mouvement n'chappait point l'artiste. Quand, l'issue de la reprsentation, elle montait dans le carrosse du Burgthtre, surnomm ironiquement le _Chariot de Thespis_ parce qu'il rsonnait avec un bruit de ferraille sur le pav cahoteux de l'antique ville, le Polonais se trouvait la porte de sortie, la dvorant de ses yeux ardents, bien qu'il ne pt apercevoir d'elle que le bout de son nez, tout le reste tant emmitoufl de fourrures et de voiles. Un soir qu'elle venait de remplir un de ses meilleurs rles, elle tait assise et prte fermer la portire, quand une superbe couronne de lauriers vint s'abattre ses pieds. Le Polonais la lui avait jete et s'tait aussitt enfui. Ce mystrieux et craintif hommage, en ce lieu solitaire et sous le couvert de la nuit, toucha le coeur sensible et potique de la tragdienne plus que les ovations bruyantes et imptueuses la lumire des lustres et dans la salle comble. La Schroeder commena s'intresser au jeune homme et se demander si elle pourrait l'aimer? Une autre fois, le dgel tait survenu; des cascades ruisselaient des gouttires et des torrents mugissaient le long des trottoirs. La Schroeder hsitait enjamber les flaques d'eau qui la sparaient du lourd vhicule. Le Polonais fut aussitt sur place, tendit son manteau sur le pav, et elle put atteindre sa voiture, les pieds secs. Cet exploit chevaleresque remplit de joie l'artiste, mais quand elle se pencha pour remercier son cavalier-servant, celui-ci, ramassant son manteau, s'tait clips. * * * * * Grillparzer que son drame romantique de l'_Aeule_ avait plac parmi les dramaturges favoris de l'Allemagne, au temps o la tragdie du Destin emprunte au thtre espagnol, tait de mode comme, de nos jours, le drame d'adultre franais, venait de confier au Burgthtre une nouvelle pice, intitule _Sapho_. Quittant les abruptes sentiers romantiques, il reprenait la large voie classique o Schiller et Goethe, aprs plus d'un cart, s'taient galement retrouvs. Le rle de Sapho avait t crit, non la manire de nos ouvriers modernes, qui ajustent leurs rles sur les acteurs, comme un tailleur ajuste un costume,--Grillparzer tait pote dans l'me et c'est du fond de son tre qu'il tirait ses hros--mais, pas plus que le reste du monde, il ne pouvait chapper la puissante influence de la Schroeder, ni se drober l'impression grandiose qu'elle produisait, et le rle de son hrone avait pris, son insu, les traits et l'allure de la tragdienne qui naturellement il incombait. Le matin de la rptition de lecture, tandis que la pure et idale diction de Sophie enthousiasmait ses camarades et remplissait le coeur modeste de l'auteur d'un glorieux espoir dans [*] succs futur, au coin de la place Saint-Michel et du march aux choux, se tenait une femme pauvrement vtue, qui cachait son visage sous le fichu pass sur sa tte. Elle semblait avoir honte, pourtant elle ne mendiait point et se serrait, inquite, contre la muraille, en tremblant de tous ses membres, car il faisait un froid impitoyable et elle ne portait qu'une robe d't rapice sous son vieux fichu. Pourtant elle ne mendiait point. Elle n'essayait mme pas de tendre la main quand un grand seigneur ou une lgante dame, confortablement emmitoufls de fourrure, passaient auprs d'elle. Aussi, personne ne la remarquait, pas mme le sergent de ville qui faisait les cent pas non loin de l. La pauvre vieille, plus morte que vive, ressemblait une de ces statues de pierre que le pieux Moyen Age incrustait dans les murailles de ses glises en souvenir des dfunts. Elle tait tout aussi muette et prive de mouvement. Mais, quand les comdiens, aprs la rptition, sortirent par la petite porte du thtre et se rpandirent sur la place, une violente commotion fit tressaillir le corps de la pauvresse. Elle soupira et sa tremblante main, raidie par le froid, serra plus fort contre son visage ravag par l'affliction, le fichu qui le couvrait. Les acteurs se sparrent au milieu de la place en changeant d'aimables saluts, et Sophie Schroeder se dirigea seule vers l'endroit o tremblait la vieille. Elle traversait le march pour se rendre au Graben et, l'esprit tout rempli de son rle, allait passer, comme tout le monde, si un hasard ne l'et arrache ses penses et attir son attention. --Vous perdez quelque chose, lui dit une voix rauque qui semblait brise et dont, cependant, le timbre lui parut familier. Se retournant, elle vit la main dcharne de la vieille lui tendant le rle qu'elle avait laiss glisser de son manchon. Sophie Schroeder, surprise, considra la pauvre femme. --Qu'avez-vous? lui dit-elle de sa merveilleuse voix, vous paraissez bien pauvre et malheureuse. Pourquoi me cachez-vous votre visage comme s'il m'tait connu? La vieille femme touffa un sanglot et voulut s'loigner. La Schroeder, de son bras robuste, la retint et, doucement, carta le fichu. --Mon Dieu, balbutia-t-elle en dcouvrant le visage dfait, c'est vous, ma chre Muller? Vous, dans cette situation? Dois-je trouver la belle artiste, aux pieds de qui se prosternaient les comtes et les princes, rduite ... mendier! --Je n'ai pas mendi, murmura la vieille, tandis que des larmes brlantes coulaient le long de ses joues macies. Je suis seulement reste debout dans ce coin. C'est la premire fois, j'avais si affreusement faim, mais personne ne m'a rien donn et je mourrais plutt que de recommencer. --Je ne veux pas que vous recommenciez, s'cria Sophie. C'est moi qui vais ... La tragdienne ouvrit sa bourse, mais l'intrieur de cette bourse offrait un spectacle bien triste ou bien risible, comme on voudra. La grande Sophie eut de la peine rassembler vingt kreuzer, qu'elle glissa dans la main de la vieille tout en lui montrant sa bourse vide. --Voyez, chre Muller, je ne possde rien moi-mme. Il n'en va pas autrement avec nous autres comdiens, si quelques marchands ne me faisaient crdit, je serais souvent bien embarrasse pour m'habiller. Mais cette bagatelle ne vous tire pas d'affaire. --Mais si, mais si, murmura la comdienne en serrant la main de sa camarade. --Non, non, il vous faut beaucoup plus. Comment ferons-nous? Sophie se mit rflchir. Des badauds de tous rangs s'taient rassembls autour des deux femmes, car la curiosit des Viennois est notoire. Tout coup, la Schroeder fendit le groupe. Une belle et heureuse inspiration venait d'illuminer sa physionomie d'habitude austre. Elle entra prcipitamment dans une boutique de confiseur et en revint, une assiette la main. C'est moi qui mendirai[*] pour vous, Muller, dit-elle avec ce sourire qui lui ouvrait tous les coeurs. Effectivement, elle se plaa ct de la vieille actrice et tendit l'assiette. --Une aumme[*] pour une malheureuse, je vous prie, la charit pour une pauvre comdienne ge. En quelques secondes, l'assiette se couvrit de pices d'argent et de cuivre de toutes sortes. Mais cela ne satisfit pas la quteuse. Quand Sophie se mlait de quelque chose, elle voulait que ce ft bien, et elle ne se lassa pas de prier et de tendre l'assiette. Les passants, qui apercevaient la Schroeder, dans sa pelisse brune bien connue, entoure d'une foule de curieux, s'arrtaient et se frayaient un chemin jusqu' elle. Grands seigneurs et grandes dames jouaient des coudes et se mlaient la foule, pour le plaisir de dposer une bank-note dans l'assiette que tenait la main de la clbre femme, jusqu'au policier, qui approcha, les sourcils froncs, et s'effaa en reconnaissant la Schroeder. --La mendicit est interdite sous peine d'amende, grommela-t-il respectueusement dans sa moustache noire, mais non aux comdiens impriaux et royaux. --Mon Dieu, que vous tes bonne, soupira la vieille. Que Dieu vous le rende! moi je ne le puis, c'est trop, beaucoup trop. Enfin la Schroeder elle-mme se dclara satisfaite. Elle souleva le pan du fichu de la vieille et, d'un geste hardi, y jeta ple-mle les bank-notes, les pices d'argent et les monnaies de cuivre, lorsqu'au moment de rapporter l'assiette, elle dut la tendre une fois encore: son adorateur, le gentilhomme polonais, surgit inopinment, la tte dcouverte, offrant un billet de 50 florins. Un regard rayonnant de la femme adore fut sa rcompense. --Cela suffira bien pour quelque temps, n'est-ce pas, Muller? dit la tragdienne en se tournant une dernire fois vers sa camarade. Puis, tu reviendras, n'oublie pas, Muller, promets-moi de ne pas oublier! Mais les badauds de Vienne n'abandonnrent pas aussi facilement leur comdienne favorite. Ils l'escortrent au del du march aux chevaux jusqu'au Graben, o elle dut se rfugier sous la vote de la Chatte jusqu' ce que la foule se ft disperse. Chemin faisant, Sophie ne put s'empcher de repenser au Polonais. Il m'intresse, s'avouait-elle. Il est beau, ses manires sont nobles et il a certainement bon coeur. Mais je ne suis pas dans l'ge o l'on recherche les adolescents! Il n'est pas assez viril, il lui manque d'tre un homme et, moi, d'tre Sapho. Je pourrais difficilement l'aimer. Et lui? Esprons qu'il sera raisonnable et ne se jettera pas dans le Danube. * * * * * L'Autriche ne possdait encore, ce moment, aucune littrature digne de ce nom et qui mritt de fixer l'attention de l'Europe. Les oeuvres dont on s'occupait dans la ville impriale, taient d'importation trangre, comme Frdric Schlegel et Zacharie Werner. L'empereur Franz, qui et volontiers entour son trne nouvellement redor aprs tant de difficults et de luttes, de noms illustres et glorieux, tmoigna une joie qui ne lui tait pas habituelle en des circonstances de ce genre, en apprenant que l'auteur de l'oeuvre qui venait de triompher la Burg, tait un Autrichien. Il le fit venir dans sa loge, lui tapa familirement sur l'paule et pronona toutes sortes de paroles aimables, dans le dbonnaire dialecte viennois. Mais lorsque, s'enqurant des conditions du pote, il apprit qu'il tait fonctionnaire, l'Empereur arrta net l'entretien et lui tourna le dos. A ses yeux, quand on servait l'Etat, crire autre chose que des actes officiels constituait un dlit. Aussi Grillparzer que la critique viennoise traitait sans bienveillance, n'eut, aprs comme avant, d'autres ressources que son talent et la faveur du public. Celle-ci, d'ailleurs, ne lui fut point mnage; l'_Aeule_ fut acclame avant que les gazettes eussent eu le temps de formuler leur avis, et non moins chaudement aprs. C'est en ce public si avis et si vibrant, que Grillparzer mit toute son esprance lors de la mise l'tude de _Sapho_, paraissant deux ans aprs l'_Aeule_, et sa foi fut non moins inbranlable en la puissance dramatique de la Schroeder. Il savait que non seulement elle ne trahirait aucune de ses intentions de pote, mais que la plnitude de son jeu et la majest plastique de ses mouvements infuseraient la vie son hrone. Il allait voir l'artiste presque journellement et plus souvent encore pendant les jours qui prcdrent la reprsentation, non pour lui donner des conseils, mais pour puiser chez elle courage et confiance, le jeune auteur de 30 ans commenant dj souffrir de ce pessimisme artistique qui, plus tard, devait envenimer tous ses efforts et lui faire abandonner la lice. Quelques heures avant la premire, Grillparzer se trouvait encore sur le petit canap fleurs du salon de Sophie, tandis que les affiches de la _Sapho_ s'talaient sur tous les murs attirant les curieux qui faisaient cercle autour, et que les amateurs de thtre suivaient impatiemment des yeux les aiguilles de leurs pendules. Le pote regardait la comdienne arranger, avec l'aide de Mlle Babette, des toffes, dans le grand panier qui lui servait de garde-robe. --Mais, mon cher matre dit soudain l'actrice en se plaant devant lui et en rejetant la tte en arrire, d'un mouvement qui lui tait familier, je n'ai plus que faire de vous. --Vraiment? fit le pote, et il leva vers elle ses beaux yeux bleus suppliants. Puis, d'un ton rsign:--Alors il me faut partir. Grillparzer se leva en poussant un soupir, prit son chapeau et soupira de nouveau. La Schroeder lui tendit la main. --Je pars, dit-il en considrant cette main, mais--vous savez que je dteste le baise-main--je dois vous baiser la main. Si j'tais berlinois, je dirais que votre main est spirituelle, mais, en bon Viennois, je vous dis seulement: vous avez des menottes affriolantes. Il porta la main, qui paraissait sculpte dans de l'ivoire, ses lvres et partit. A peine la Schroeder se trouva-t-elle seule, qu'on frappa la porte. La vieille comdienne, Mme Muller, entra timidement. --Mon Dieu, vous allez m'en vouloir de me prsenter au moment d'une premire. Je sais que ce n'est pas agrable et qu'on n'aime pas cela. J'ai t moi-mme dans ce cas. Mais vous me pardonnerez, quand vous saurez que j'ai t bien malade et que je le suis encore, mais, quand j'ai appris qu'on jouait aujourd'hui une pice nouvelle de l'auteur de l'_Aeule_ et que c'est vous, divine Schroeder, qui criez _Sapho_, je suis saute de mon lit et accourue. Il faut que je vous voie jouer, il le faut. Ayez piti de moi, donnez-moi une carte pour la galerie. La vieille levait des mains suppliantes. --Rassurez-vous, vous me verrez jouer, ma chre Muller, mais, avant tout, prenez une tasse de caf bien chaud, cela vous fera du bien. La Schroeder fora sa vieille camarade prendre place sur le canap, et la servit de ses propres mains. Pendant qu'elle tait assise humer le breuvage rconfortant et qu'un sourire de bonheur panouissait ses vieux traits rids, la Schroeder terminait ses prparatifs tout en causant. --Il est impossible que vous montiez la galerie ce soir, je ne le permettrai pas. On s'y touffera, vous pourriez vous trouver mal, la foule, la chaleur ... Le parterre doit tre comble galement, vous ne pourriez vous tenir debout et les siges doivent tre tous lous. Elle rflchissait. --Savez-vous quoi? je vous emmne dans les coulisses au lieu de Babette, qui trouvera une place l'orchestre o on la connat bien. --Que vous tes bonne! --Et o en est l'argent? poursuivit la tragdienne. Nous autres artistes en manquons toujours. Ainsi, parlez franc. Que vous faut-il? La maladie a tout absorb? --Vous croyez cela? repartit la vieille en souriant. Oh non, je suis devenue trs conome. Avec ce que je dois votre gnrosit, je puis encore vivre le quart d'une anne. La Schroeder avait ouvert son porte-monnaie et clata de rire. --Voyez, dit-elle, joyeuse comme une enfant, je voulais vous gter et ne possde rien moi-mme. Vous tes en ce moment plus riche que moi. Je donne Babette ce qu'il lui faut pour tout le mois, une fois qu'elle l'a dans ses mains, je n'ai plus le droit d'y toucher; le reste passe par la fentre, je ne sais comment. L'important est que vous soyez momentanment l'abri du besoin. Mais occupons-nous de l'avenir. --Divine amie, si je pouvais entreprendre un petit commerce, un tout petit commerce, soupira la vieille actrice. --Bon. Et combien faudrait-il? je n'en ai pas le moindre soupon. Mille cus peut-tre? La vieille femme eut presque une frayeur. --Mille cus? s'cria-t-elle, le dixime suffirait. Cent cus. --Vous les aurez, assura la Schroeder. Mais j'entends le vacarme de notre arche de No. Babette, donne-moi ma pelisse. D'un geste rapide, elle glissa dans la chaude fourrure et descendit majestueusement les marches de l'escalier. La vieille Muller suivit, toujours enveloppe de son fichu. Le Burgthtre tait plein s'touffer, jusque dans les plus petits recoins. Un public de choix attendait avec une impatience fbrile le lever du rideau. Au premier rang, se tenait, sa place accoutume, Flicien Wasilewski, en proie une agitation extraordinaire. Il se levait, se rasseyait, couvrait son visage de ses mains et dchirait son mouchoir de poche en mille petits morceaux. Enfin, la pice commena. Le premier acte se passa dans l'habituel mouvement d'une salle trop pleine. Mais les mots du choeur: Salut! Sapho, Salut! eurent un effet magique. Il se fit un profond silence et tous les regards se tournrent vers Sophie, faisant son entre sur un char de triomphe, comme un tre que la nature a cr pour dominer. Les modes grco-romaines de ce temps permettaient l'artiste une libert d'habillement, telle que, de nos jours, on ne la concde qu'aux chanteuses d'oprettes. Une ample draperie blanche, retenue sur l'paule par une agrafe en or massif, suivait de prs le contour ferme et lastique des seins, laissant dcouvert des bras superbes. Du ct gauche, tombait, le long de la hanche, un manteau carlate brod d'or. Spare, au milieu du front, l'opulente chevelure se droulait en anneaux le long des tempes et, retenue par un bandeau blanc tiss d'or formait un noeud de boucles sombres, qui retombaient sur la nuque. Flicien tressaillit en la voyant ainsi. Elle lui sembla presque terrible. Dans la majest de ses formes, il y avait une puissance presque violente qui le terrassait, et son pied dlicat chauss de sandales d'or appelait son baiser plus imprieusement que jamais ne l'avaient fait la main blanche ou les lvres rouges d'une femme. Mais, quand elle commena de parler, quand sa voix merveilleuse rsonna, pareille tantt un son de cloches, tantt un murmure de harpe, lorsque dans chaque mouvement s'exprima la grande me de la potesse adore du peuple et souveraine des coeurs rentrant victorieuse des jeux olympiques, Sapho lui parut tre la divine Sophie elle-mme, la femme fire et dominatrice, despotique en amour, comme en art. Il sentit alors combien follement il l'aimait, mais aussi quel point le courage lui manquerait de jamais lui demander ses faveurs. Grillparzer et Sophie ftrent ce soir un triomphe complet et qui ne devait tre surpass que plus tard, lorsque, en Mde, la Schroeder ptrifia littralement son auditoire par le mot trois fois rpt: Malheur! C'est surtout la tombe du rideau que les applaudissements devinrent dlirants et, pendant que Sophie se voyait contrainte de paratre et de reparatre indfiniment, le Polonais, saisi d'une ide subite, enjamba la rampe de l'orchestre et fut en quelques instants dans la rue. Mlle Babette tait, comme toujours, rentre la premire la maison, afin de s'occuper du th que Sophie aimait trouver tout fumant sur la table. Elle haletait en montant les marches de l'escalier et ttonna en cherchant le trou de la serrure. Soudain, une main glace s'empara de la sienne et elle sentit une ombre se dresser prs d'elle. Mlle Babette en prouva une telle frayeur que la voix lui manqua pour crier. En ces temps de romantisme et d'histoires de brigands, l'apparition d'un revenant tait, pour une imagination exalte par les pices de thtre et les romans, quelque chose de tout naturel. La gouvernante tremblait de tous ses membres et menaait de s'vanouir. Heureusement, une formule pour conjurer les esprits lui revint en mmoire, et elle murmura d'une voix touffe par l'angoisse: --Tous les bons esprits louent le Seigneur. --Je suis un trs bon esprit, rpondit une voix douce, et le Seigneur que je loue, s'appelle Sophie Schroeder. --Qui tes-vous? questionna Frulein Babette lgrement rassure, et que me voulez-vous cette heure? --Ouvrez d'abord, poursuivit l'invisible visiteur, et faites de la lumire, je m'expliquerai ensuite. --Mais je ne puis vous laisser entrer, soupira Mademoiselle, vous tes peut-tre.... --_Rinaldo Rinaldini_ ou _Jaromir_ en personne? railla le noctambule. Tranquillisez-vous, je ne suis ni un brigand, ni un dmon de l'enfer, ni mme un simple revenant, seulement un enthousiaste adorateur de la divine Schroeder et de son talent. --Et vous venez si tard ... --Je le sais bien, mademoiselle Babette, mais il me faut vous parler, vous seule. Ouvrez, au nom du ciel, sans quoi Sapho va revenir et tout serait perdu. Mlle Babette, se laissant enfin convaincre, ouvrit et chercha du feu. A la lumire douteuse d'une chandelle, elle reconnut le Polonais. Il se tenait devant elle, moiti gn, moiti railleur, envelopp d'un long manteau et tenant la main une magnifique couronne de lauriers. --Ah! c'est vous, dit-elle. Et vous dsirez que je remette cette couronne la Schroeder? Elle tendait sa maigre main, pour la prendre. --Certainement, je le veux, mais ce n'est pas tout ce que j'ai vous demander. --Parlez vite, car elle va venir, et il faut qu'elle trouve son th prt, sans quoi elle se fchera. --Laissez-le-moi faire. Nous autres Polonais nous y entendons la perfection. Je serai si heureux que la grande Sapho bt, ce soir, du th prpar de ma main. --Nous n'avons pas le temps ... --Plus qu'il ne faut. Babette secoua la tte, puis se hta de chercher ce qu'il fallait. --Au moins, entrez dans ma chambre, continua-t-elle, afin que je puisse vous faire sortir inaperu. Par ici, monsieur le Comte. On donnait, en ce temps, le titre de comte tous les Polonais indistinctement. Le jeune homme obit et fit montre d'une vritable virtuosit composer le breuvage ambr. Mlle Babette ne revenait pas de son tonnement. Tout en manipulant le samovar, il s'entretenait avec la gouvernante. --Donc, chre Mademoiselle, vous lui remettrez la couronne? --Certainement. --Et vous lui exprimerez toute ma fervente admiration pour son rle d'aujourd'hui? --Oui, monsieur le Comte. --Elle a t insurpassable. --Grandiose! --Vous comprenez donc que je vnre votre matresse. --Je m'tonnerais du contraire. --Et vous comprenez que je l'aime, que je suis forc de l'aimer, de l'adorer? --Si j'tais homme, je ferais comme vous. --Par consquent, ma chre, ma bonne, mon anglique Mademoiselle, procurez-moi quelque chose que Sophie Schroeder ait port, et si ce n'tait qu'un simple ruban ayant repos sur sa divine poitrine, je le conserverais comme un ftiche, un talisman, aussi longtemps que je vivrais et jusqu' l'heure de ma mort. --C'est ce que je ne puis pas, monsieur le Comte. --Vous ne pouvez pas? se rcria le Polonais. Et me laisser mourir, sans une consolation, sans un rconfort, cela vous le pouvez? --Mais que voulez-vous que je vous donne? --Ce que vous voudrez. --Il n'y a pas un seul objet dont elle puisse se passer. Le Polonais, qui avait fini de prparer le th, saisit le flambeau avec une hte fbrile, et se dirigea d'un pas rapide, travers les salles, jusqu' la chambre coucher de la tragdienne. L il s'arrta avec un tressaillement d'extase et regarda autour de lui avec motion. --Que faites-vous? s'cria Babette qui l'avait suivi pouvante, ne savez-vous pas que c'est ici un sanctuaire que le pied d'aucun mortel n'est autoris fouler? --Laissez-moi jouir de ce moment divin, repartit le Polonais avec feu. C'est derrire ces rideaux que repose ce corps divin et, ce tapis, son pied l'effleure journellement! Il s'agenouilla et baisa le tapis. En se relevant, il tenait la main une pantoufle, qu'il brandit triomphalement. --Vous vous demandez ce que vous allez me donner? chre, dlicieuse Babette, donnez-moi cette pantoufle de l'immortelle, vous ferez de moi le plus heureux des mortels. --Cette pantoufle moins que toute autre chose, repartit Babette, elle va rentrer et voudra la mettre. --Plus jamais elle ne la mettra, s'cria l'amoureux d'un ton rsolu. En vain, l'excellente fille fit tous ses efforts pour la lui reprendre, le jeune homme chappait sans cesse sa poursuite et elle dut lui faire la chasse, travers toute la srie des chambres, jusque dans la cuisine. L, le Polonais prit son manteau, mit son chapeau et voulut sortir, mais Mlle Babette le retint, nouvelle Putiphar, par le pan de son manteau. --Seigneur Dieu! gmit-elle, vous ferez encore mon malheur. Je ne vous laisserai point partir, monsieur le Comte, que vous ne m'ayez rendu la pantoufle. --Je ne la rendrai qu'avec la vie. --tes-vous donc tout fait fou? --Je vous en donne son poids d'or, fit l'exalt en tirant de sa poche, sa main pleine de ducats qu'il jeta sur la table. --Non, non, cria la malheureuse gouvernante avec angoisse, je ne veux pas de votre or, je ne prends point d'argent, je veux la pantoufle! --Ayez piti, donnez-la-moi! --Pourquoi donc vous faut-il absolument cette pantoufle? --La pantoufle de Sapho, reprit le gentilhomme avec solennit, pour y imprimer chaque jour mes lvres, l'endroit qu'a touch son doux pied. --Mon Dieu, tout cela est bien bel et bon, soupira Mlle Babette, les chevaliers et les nobles brigands en agissaient ainsi; mais, si la pantoufle manque, je suis perdue. Rendez-la-moi. --Babette, cleste Babette, pouvez-vous tre assez cruelle pour m'arracher l'objet de mon adoration? --Oui, je suis assez cruelle ... dit-elle en souriant, le rle de cruelle lui plaisait videmment. --Mme, si je vous implore genoux? Le jeune homme s'tait jet ses pieds et levait la pantoufle d'un air suppliant. --Mais, mon Dieu, que faites-vous donc? Au mme instant, la porte s'ouvrit, on perut un froissement de jupes, Babette poussa un cri et le Polonais, bondissant sur ses pieds, demeura comme ptrifi. La Schroeder venait de paratre sur le seuil. Elle portait encore le bandeau tiss d'or autour de sa tte et le pplum blanc de Sapho. Elle n'avait quitt que son manteau, le remplaant par sa chaude pelisse. Sophie se prsentait la tte haute, dans toute sa majest, ses formes opulentes et son bras robuste entours de la sombre fourrure, comme sur l'image fameuse que nous possdons d'elle. Un regard, un clair de ses yeux qui eut relgu dans l'ombre toutes les impratrices et les princesses rgnantes que les Viennois avaient eu rcemment le loisir d'admirer au grand Congrs, et le jeune enthousiaste se trouva genoux. Elle fit deux pas en avant et s'arrta, comme une souveraine devant un esclave qui s'est attir le plus terrible chtiment. Les yeux de la tragdienne le fixrent un moment, puis, se tournant vers Babette: --Que se passe-t-il? questionna-t-elle. Comment Monsieur se trouve-t-il dans ma demeure? et qui l'a autoris y pntrer? Mlle Babette, rouge jusqu'aux oreilles, se tenait, les jambes tremblantes, comme une pcheresse. --Il ... je ... parce que ... balbutia-t-elle. --Je demande une rponse. Qui a fait entrer Monsieur? Wasilewski se releva. --Ne la grondez pas, dit-il, elle ne pouvait faire autrement. Mon enthousiasme pour vous, Madame, a triomph de ses rsistances. Je suis le seul coupable, le seul. --Vous avouez donc? --Je ne nie point, je demande grce. --Vous reconnaissez votre faute? --Grce! L'actrice ne put s'empcher de sourire. --D'abord l'instruction et la sentence. La grce ne vient qu'ensuite. --Oui, punissez-moi, supplia le gentilhomme d'une voix tremblante d'amour et, un peu aussi, de crainte. Punissez-moi cruellement, le chtiment mme que vous m'infligerez, me sera une joie et une consolation. --Avant tout, je dsire savoir ce que vous vouliez de ma fidle Babette et pourquoi vous lui avez offert de l'argent. --Je l'ai prie, rpondit loyalement et simplement le jeune homme, de me donner la pantoufle de Sapho et, comme elle me la refusait et cherchait me l'arracher, je lui ai offert ... Il se tut en baissant les yeux. --Une poigne d'or pour une vieille pantoufle? railla la Schroeder, tandis qu'un charmant sourire clairait son austre visage. Mais o donc est ce prcieux objet? Je suis lasse et en ai besoin pour me reposer... --Oserais-je vous prier de me laisser gracieusement ce que Mlle Babette m'a si impitoyablement refus? --Quelle valeur attribuez-vous donc cette pantoufle? questionna la tragdienne, s'gayant de plus en plus. --Je ne puis vous dire cela ici ... --Suivez-moi donc au salon, dit Sophie, qui commenait s'amuser royalement de la situation. L, vous me donnerez l'explication de votre singulier dsir. Elle passa devant, avec l'allure d'une souveraine, et il suivit docilement, comme un enfant ou un fol amoureux. La Schroeder alluma les bougies d'un candlabre en argent qui se trouvait, sur une console dore, devant un trumeau, et se laissa choir, avec cette majest qui sied mieux aux femmes opulentes que la grce aux maigres, sur le canap, et indiqua un sige son hte, d'un geste plein de noblesse. --Vous vous nommez?... --Flicien Wasilewski. --Donc monsieur Wa ... comment dites-vous? --Wasilewski. --C'est un nom difficile. Wasilewski, est-ce bien cela? Le Polonais s'inclina. --Et ce serait rellement le seul dsir de vous approprier ma pantoufle, qui vous aurait fait pntrer une heure aussi insolite dans mon domicile? --Je vous ai vue dans tous vos rles. A chaque cration nouvelle, grandissait mon admiration pour la grande tragdienne, matresse de toutes les cordes du clavier humain, et mon adoration pour la belle artiste ... --Je ne suis pas belle, Monsieur. --Pour moi, vous tes belle, et si vous ne l'tes point, le sentiment que vous inspirez mon coeur est encore cent fois plus idal et plus sacr, puisqu'il vous rend belle, plus belle que toutes les femmes de la terre. Je vous aime. --Monsieur! --Pardonnez-moi, je ne puis faire autrement. Ce n'est point un enivrement de mes sens, un aveuglement de mon esprit, je dois vous aimer comme je dois respirer ... pour vivre. Cette fois, la Schroeder baissa son regard altier. --Monsieur, je serai sincre: l'intrt que vous me portez a cess, depuis longtemps, d'tre un mystre pour moi. Vous l'avez exprim si souvent, d'une manire aussi chevaleresque que dlicate, mais je n'y voyais qu'un hommage la tragdienne ... --C'est plus, beaucoup plus, c'est tout ce qu'un coeur d'homme peut prouver pour une femme ... --Nous parlions de ma pantoufle, interrompit la jeune femme. --Oui ... c'est vrai ... en effet. coutez-moi donc. J'tais rempli d'admiration pour vous, je vous adorais, vous seule. Vint la soire d'aujourd'hui. Je vous vis dans votre nouveau rle et fus saisi d'un enthousiasme, d'un saint dlire, qui me poussa enfreindre toutes les rgles des convenances et dposer vos pieds une couronne de lauriers, en vous drobant, en change, un objet quelconque qui vous et servi, et si ce n'tait qu'un ruban. J'aperus votre pantoufle ... --Vous avez pntr dans ma chambre coucher? interrompit l'actrice en fronant les sourcils. --Pardonnez-moi, supplia le jeune homme. En prononant ces mots, son regard avait une expression si enfantine, si sincre, sa main s'empara de celle de l'actrice avec une passion si convaincue, qu'elle ne se sentit pas le coeur de lui garder rancune. --Je vous pardonne, dit-elle. --Et ... vous me permettez de vous dire ... que je vous aime ... --Non, pas cela. --Vous me condamnez au silence? --Je vous y condamne. --Vous tes cruelle. --C'est la premire fois qu'on me dit cela. Cruelle est la femme qui attire en souriant un homme dans ses filets pour, ensuite, s'en moquer et s'amuser de son tourment. Je ne suis pas une coquette, Monsieur, et l'on n'a jamais pu se plaindre que de ma franchise et de ma loyaut. Ne pas entretenir une vaine esprance, n'est pas cruel mais honnte. --Je sais, Madame, que vous possdez cette loyaut de caractre, si rare dans le monde du thtre, et je sais aussi que vous tes vertueuse. --Oui et non, repartit l'actrice avec un sourire. Selon moi, la vertu ne consiste pas dans les principes, mais uniquement dans l'amour. Une femme qui, par amour du lucre et du luxe, accorde sa main un homme qu'elle n'aime point, n'est pas moins vicieuse que Phryn qui vend ses faveurs. Le calcul est aussi rpugnant que le dvergondage. En revanche, une jeune femme qui aime sincrement, est toujours vertueuse, qu'elle offre ses lvres roses au baiser dans une chambre nuptiale somptueusement dcore, ou sous les tilleuls et sur la bruyre, ainsi que chante le pote d'amour, Walther de la Vogelweide. --Je vous comprends. --Me comprenez-vous tout fait? --Je le crains. --Reparlons de la pantoufle. --Non, parlons du sentiment qui me domine et me remplit, qui me fait tressaillir au son de votre voix, au moindre froissement de votre robe. Ne croyez pas que je sois assez tmraire pour oser esprer tre pay de retour. Je serais trop heureux dj, de pouvoir, journellement, vous mettre et ter vos souliers, et vous offrir mon bras pour monter dans votre carrosse ... --De tels rapports sont impossibles, dclara la jeune femme d'un ton ferme, du moins en ce qui me concerne. Une coquette prendrait sans doute quelque plaisir recevoir ces hommages, et s'en ferait un jeu. Mais moi, je ne me sens pas capable d'occasionner des tourments que je ne pourrais apaiser, les augmenter, me paratrait indigne de moi. Je suis sincre, monsieur Wasilewski. Vous m'intressez, mais je ne puis tre vous. C'est pourquoi, il faut nous sparer. Vous voulez tre mon esclave? Je suis fort capable de rduire un homme en esclavage, mais un homme que j'aimerais et que je pourrais rendre heureux. --Vous avez raison, soupira Wasilewski aprs un long et douloureux silence. Je dois vous fuir. Je vous aime de toute la folle ardeur d'un coeur innocent, mais votre compassion me serait intolrable. Une femme cruelle peut seule renoncer l'amour, et vous, vous tes bonne. Je me ressaisirai, je ne vous verrai plus. Je retournerai dans ma patrie et tcherai de vous oublier, mais--un sourire d'enfant claira sa tristesse--il faut que vous me donniez un talisman, divine Sapho, votre pantoufle. --Et pourquoi justement ma pantoufle? --Il est d'usage, dans mon pays, lorsqu'on aime et qu'on veut offrir le suprme hommage une femme, de lui drober son soulier et d'y boire sa sant, rpondit le jeune homme avec un srieux atteignant presque la solennit. Je baiserai journellement l'endroit qu'a touch votre pied. La grande Schroeder s'abmait dans les rflexions. Autour de ses lvres, se jouait comme de l'espiglerie. --Bien, monsieur, dit-elle enfin, je vous fais cadeau de la pantoufle. --Comment vous remercier? s'exclama le jeune homme en lui prenant la main et en la couvrant de baisers. --Ecoutez la suite. Vous offriez Babette une poigne de ducats pour cet objet?... --En effet. --Si vous tiez prt payer d'une telle prodigalit une vieille pantoufle use, que donneriez-vous pour le pied mme de Sapho? --Le pied! comment cela? --Ecoutez-moi jusqu'au bout. J'ai ici une pauvre comdienne qui se nomme Muller, une artiste de mrite et une excellente femme. Actuellement, elle meurt de faim et de froid et est presque toujours malade. --Je devine, cette mendiante ... --Elle-mme. Vous la rendriez heureuse en lui donnant les moyens d'entreprendre un petit commerce, et c'est pourquoi je vous demande, vous qui offriez de l'or pour baiser la pantoufle de Sapho, combien vous donneriez pour baiser son pied mme? La bienfaisante artiste, en un caprice olympien, avait eu cette charmante pense; mais, l'instant o elle la formulait, elle en eut honte, rougit et baissa les yeux. Wasilewski ne lui laissa pas le temps de se reprendre. --J'offre ma fortune entire pour une telle faveur. --Vous prenez ma folle ide au srieux? --Ne reprenez point votre parole, je vous en supplie. --Eh bien, soit, fit la Schroeder en retrouvant son sourire. Vous pourrez me baiser le pied, mais ... --Je vais vous faire un crit ... --Non, non, interrompit la tragdienne, je n'accepte qu'une somme pouvant tirer de souci ma pauvre Muller et dont vous puissiez facilement vous passer, car je vous sais riche. --Je suis vos ordres. --Peut-tre cent ducats?... Le gentilhomme se prcipita dans la chambre voisine o il avait remarqu la prsence d'un critoire, et rapporta la tragdienne une feuille couverte de sable d'or. Elle la parcourut. C'tait un chque de 500 ducats. Sophie plia la feuille lentement, trs lentement, et la cacha dans son sein palpitant, tandis qu'une rougeur rvlatrice montait de ses joues son front et, bientt, couvrait son visage tout entier. Enfin, rejetant avec dcision, sa fire tte en arrire: --Il le faut, dit-elle. Avec ces mots, toute sa srnit rayonnante de desse lui revint. --Venez, pronona-t-elle de sa voix sonore. Elle alla brusquement au fauteuil le plus proche, s'y laissa tomber et, avant que son adorateur et compris son intention, elle rejeta sa sandale et dnuda son pied, d'une forme aussi parfaite que n'importe quel marbre antique. --Ici, commanda-t-elle. Wasilewski vit briller le pied sous la sombre fourrure qui enveloppait les divins membres de l'artiste, et tressaillit. --Eh bien, vous ne voulez pas le baiser? dit-elle avec un sourire enchanteur. Elle tait vraiment belle, en ce moment. Le jeune homme se prosterna devant elle et pressa ses lvres brlantes sur le marbre glac qu'elle lui prsentait, une fois, deux fois. Puis il mit son front contre terre et, avant qu'elle n'et pu l'empcher, saisit le pied et le posa sur sa nuque. --Laissez-moi tre votre esclave, pour toujours. La Schroeder retira vivement son pied. --Levez-vous, ordonna-t-elle. Vous ne pouvez pas tre mon esclave. --Non, non, je ne dois pas. Il restait toujours genoux et la contemplait en extase. Enfin, il revint lui, baisa une fois encore, avec une tendresse passionne, le pied de Sapho et sortit prcipitamment. Sophie Schroeder demeura immobile, le front appuy dans sa main, et perdue dans ses penses. * * * * * Flicien Wasilewski est mort, il y a quelques annes, dans ses terres de Pologne. Il avait atteint un grand ge et ne s'tait jamais mari. Ses hritiers dcouvrirent, parmi toutes sortes d'objets prcieux, un coffret d'bne incrust d'ivoire, o se trouvait une vieille pantoufle fane. Le premier tonnement pass, ils s'en amusrent, et n'en parlent jamais qu'en riant. LIBRAIRIE CH. CARRINGTON--PARIS. La Czarine Noire et autres contes. L'Amour cruel travers les ges, par SACHER MASOCH--1 vol. in-18 jsus . . . 5 fr. Tortures et Tourments des Martyrs Chrtiens. Trait des Instruments de Martyre et des divers Modes de Supplices employs par les paens contre les chrtiens, par le Rvrend Pre ANT. GALLONIO.--Un fort beau vol. pet. in-4 avec 46 planches . . . 20 fr. La Porte du Baiser, traduit de l'anglais de J.W. HARDING, par F. BOUTET, prface de M. le Comte Robert DE MONTESQUIOU.--Un vol. in-18 jsus, couv. illustre, dessins hors texte . . . 3 fr. 50 _La Porte du Baiser_ illustre l'une des popes les plus intressantes de l'histoire du peuple d'Isral: la guerre entre Ezchias et Sennachrib, le terrible roi de Babylone. Le Beau Ngre, par HECTOR FRANCE.--Nul mieux que M. H. FRANCE ne pouvait peindre cette intensit de couleur, les paysages tropicaux o se joue ce drame vridique. Nul ne pouvait analyser, avec cette finesse et cette sret, les passions ardentes dont sont agits les personnages de ce livre plein de vie. La couverture, tire en couleurs, est de L. MALTESTE, les illustrations sont de G. 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End of the Project Gutenberg EBook of La Pantoufle de Sapho by Leopold Ritter von Sacher-Masoch License: Share Alike