Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) CALMANN LVY, DITEUR DU MME AUTEUR Format grand in-18. LE CABINET NOIR DE LEMBERG 1 vol. L'ENNEMI DES FEMMES 1 vol. NOUVEAUX RCITS GALICIENS 1 vol. LES PRUSSIENS D'AUJOURD'HUI 2 vol. PARIS.--IMP. DE LA SOC. ANON. DE PUBL. PRIOD.--P. MOUILLOT. LE LEGS DE CAIN UN TESTAMENT BASILE HYMEN LE PARADIS SUR LE DNIESTER PAR SACHER-MASOCH NOUVELLE DITION PARIS CALMANN LVY, DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES 3, RUE AUBER, 3 1884 UN TESTAMENT La pire pauvret, c'est l'avarice du riche. --Un testament insens, un testament qui crie contre le ciel! avait coutume de dire le notaire Batschkock chaque fois qu'il tait question des volonts dernires de la baronne Bromirska; jamais un tre sorti des mains de Dieu et dou d'une dose quelconque de bon sens ne fit d'absurdit semblable! Il y a de quoi rire! Prendre pour hritier un quadrupde! Il y a de quoi mourir de rire!--Le notaire, par parenthse, ne laissait jamais chapper l'occasion de rire avec bruit. Cette affaire de testament mrite du reste d'tre raconte: I Dans le chef-lieu d'un cercle de la Gallicie occidentale vivait, il n'y a pas bien longtemps, un employ polonais du nom de Gondola, qui, moins par son mrite qu' force de persvrance (il comptait plus de quarante annes de service), finit par tre nomm commissaire du cercle. Sa femme, une grande Polonaise, maigre faire peur, lui avait donn une fille qui eut d'abord la mine d'une petite bohmienne, promettant peine de devenir gentille, ce qui ne l'empcha point d'tre dix ans tout fait supportable, piquante quatorze ans, et, vers l'ge de seize ans, une beaut. Gondola lui-mme et t dans l'ancienne Rome un gladiateur de bonne mine, et Potsdam un de ces grenadiers dont Frdric-Guillaume se plaisait immortaliser les larges paules en ajoutant leur portrait la galerie du chteau. Sa nuque tait celle d'un taureau; ses mains eussent trangl le lion de Nme, ou roul un plat d'tain comme une gaufre; quant sa tte, elle et fait honneur au sultan Soliman. Cette inquitante vigueur tait tempre par l'expression mielleuse de la physionomie; personne n'avait le sourire plus humble, l'chin plus souple que M. Gondola. Bien qu'il part ne jamais se soucier de l'avenir et tenir uniquement jouir de la vie en dpensant ses revenus avec toute l'lgante lgret d'un vrai gentilhomme polonais, il s'entendait profiter de sa position et remplir ses coffres. Sa femme et sa fille, la Panna Warwara, l'aidaient de leur mieux; elles taient ingnieuses dcouvrir toujours de nouvelles ressources, mais il les surpassait encore en habilet. Avant 1848, les plaintes des paysans contre leurs propritaires remplissaient les bailliages galliciens; et toutes ces plaintes, sans exception, passaient par les mains de M. Gondola. Il tait donc naturel que les gentilshommes lui fissent la cour. On ne lui donnait pas le bonjour, on se jetait ses pieds, en paroles, cela va sans dire, mais il comprenait ces paroles la faon de certaines dames de thtre qui tendent la main quand on leur offre son coeur. S'agissait-il par exemple d'un paysan demi mort, assomm par un seigneur qui prenait tous les saints de l'glise romaine tmoin de son innocence, M. Gondola tait bien trop poli pour rudoyer le coupable. Non, il lui offrait un fauteuil et se contentait de faire observer en soupirant que c'tait l une mauvaise affaire sur laquelle se prononceraient les tribunaux. L-dessus, le tyran de village croyait dj sentir autour de son cou les deux grandes mains du commissaire; il rougissait, perdait haleine, suppliait, implorait, mais sans russir mouvoir ce reprsentant intgre de l'autorit. --Vous avez l, commenait d'un air indiffrent M. Gondola, des chevaux superbes et une jolie voiture. Que vous tes heureux! Un pauvre diable de ma sorte n'a jamais l'occasion de conduire en si bel quipage sa femme et son enfant! Cette simple rflexion produit l'effet dsir; depuis lors, la voiture est toujours aux ordres de M. Gondola; il s'en sert pour aller lever ses impositions; sa femme et sa fille en profitent pour des parties de campagne; mais cela ne suffirait pas dsarmer M. Gondola. Chaque fois que le gentilhomme vient en ville, il lui fait l'honneur d'accepter un bon djeuner. L'aubergiste juif offre les mets les plus exquis, les meilleurs vins de sa cave, et, le repas termin, Gondola pousse la dlicatesse jusqu' sortir dans la rue pour laisser le gentilhomme rgler la note. Madame Gondola montre la mme dlicatesse quand le seigneur envoie une provision de farine, de beurre, de pommes de terre, du gibier ou un petit cochon; elle compte scrupuleusement si le nombre des objets envoys s'accorde bien avec l'numration qu'en a faite le donateur, ne manque jamais de demander au commissionnaire s'il appartient la Socit de temprance, le loue si sa rponse est affirmative, l'exhorte svrement dans le cas contraire, mais sous aucun prtexte ne lui offre un verre de bire. Le donateur vient-il rendre visite ces dames, elles gardent un silence digne; c'est peine si madame Gondola se dfend quand il baise sa main dure et osseuse. Enfin M. le commissaire se dcide cependant trouver que le paysan a exagr les svices dont il prtend avoir t victime, et il le renvoie avec un peu d'argent, trs-peu, pour se faire soigner. Le cours de la procdure se modifie si le plaignant a la bonne ide d'amadouer la justice par le don d'une vieille poule ou d'une soixantaine d'oeufs. M. Gondola est trop quitable pour mpriser les petits, et le gentilhomme s'aperoit sa prochaine visite que son affaire va mal tourner, moins qu'il ne s'assure de l'intervention des dames, laquelle est gagne d'ordinaire par deux robes de soie de Lyon. Il peut arriver encore qu'un juif riche demande M. Gondola l'autorisation d'enterrer selon la religion de Mose avant le coucher du soleil quelque membre de sa famille qui vient de rendre l'me. C'est contraire la loi: celui qui est charg de la faire excuter le renvoie sans misricorde, la premire fois du moins. La seconde fois, on l'coute en se moquant de lui et du prix qu'il offre pour obtenir une dispense. Soyez sr que le juif reviendra une troisime fois, tremblant comme la feuille, compter les cinquante ducats qu'exige le commissaire. A peine aura-t-il eu le temps de soupirer, qu'on en exigera cent autres pour l'hpital, ou l'orphelinat, ou toute autre maison de charit. S'il est marchand, il lui sera permis d'envoyer aux dames de la toile, des toffes, que sais-je? Cette famille n'est pas fire et n'a garde de rien ddaigner. Du reste, M. Gondola fait apporter de temps en temps, au grand jour, dans sa propre cuisine, le bois destin au bailliage; il bourre ses poches de papier, de plumes, de cire cacheter et autres bagatelles dont regorgent les bureaux, sans oublier par-ci par-l une bouteille d'encre, bien qu'on crive peu dans sa maison; mais sa femme sait faire de tout un commerce lucratif. Nanmoins il n'y a jamais d'argent au logis, le commissaire ne perdant pas de vue les devoirs de reprsentation qu'entrane son emploi et aimant pour son compte vivre comme un pacha. La Panna Warwara avait grandi dans le milieu que nous venons de dcrire; en outre, elle entendait chaque jour appeler gueux quiconque ne possdait rien; elle voyait son pre se courber jusqu' terre devant telles gens riches qu'il dsignait dans l'intimit de la famille, toutes portes closes, sous le nom de coquins. tait-il question d'un tranger?--Qu'est-ce qu'il a? demandait M. Gondola.--Une fille se mariait-elle?--Quels sont ses biens? Le premier jouet de Warwara enfant avait t deux ducats tout neufs que son pre, revenant d'une tourne, lui jeta sur les genoux. Warwara n'aimait pas la musique, on ne l'entendit jamais fredonner une chanson; les romans ne l'attiraient gure, la posie l'ennuyait. Elle apprit au contraire avec plaisir les langues: aprs l'allemand, le franais, puis le russe et mme un peu d'italien. A dix-huit ans, Voltaire tait son auteur favori. Elle lisait volontiers; mais jamais un caractre noble, une aventure touchante ne fixait son attention; ce qui la frappait, c'tait le tableau de la puissance, du faste. Aucune illusion, aucune fantaisie ne dora jamais sa jeunesse; elle ne connut pas non plus, en revanche, ces amers dsenchantements qui attendent son dbut dans la vie une me confiante; elle ne prit jamais un joli garon d'esprit pour un demi-dieu, ni un tronc d'arbre clair par la lune pour une colonne d'argent. Pour elle, une fort tait un lieu o l'on coupe du bois et le bluet des bls une mauvaise herbe. Bref, cette fille avise voyait les choses comme elles sont. Il tait impossible au plus fin de la tromper par un masque; elle reconnaissait aussitt le vrai visage qu'on lui cachait. Ce qui l'amusait singulirement, c'tait l'inconsquence des hommes en gnral, qui, sans cesse occups dissimuler leurs vices, feindre des vertus qu'ils n'ont pas, paratre meilleurs et plus beaux que la nature ne les a faits, sont toujours disposs cependant prendre le fard d'autrui pour les couleurs ingnues de la sant. Sre de sa propre supriorit, Warwara tait rsolue profiter sans misricorde de la sottise humaine, afin d'acqurir une haute position sociale; mais elle n'tait pas encore fixe sur le choix des moyens. D'abord elle essaya son pouvoir sur ses parents, qu'elle dominait l'gal l'un de l'autre, puis sur les jeunes officiers et employs du bailliage, qui taient entre ses mains comme autant de moineaux prisonniers dans celles d'un enfant. Elle fit de nombreuses conqutes, mais sut fuir tout ce qui ressemblait une intrigue amoureuse. Son but tait un riche mariage, et elle n'avait pas tard dcouvrir avec sa perspicacit ordinaire que les filles romanesques se marient rarement. Elle passait pour vertueuse et mme pour prude, mais sa vertu n'tait que de la froideur. Les scnes sanglantes de 1846 lui fournirent l'occasion de montrer toute la force de son caractre et l'inflexibilit de son coeur. L'insurrection polonaise contre l'Autriche avait t promptement suivie de celle des paysans contre leurs seigneurs. Des massacres pouvantables, qui commencrent dans les provinces de l'ouest, eurent lieu au nom de l'empereur, pour qui le peuple, s'armant de faux et de flaux, avait pris parti. Beaucoup de gentilshommes durent se rfugier avec leurs familles et leurs serviteurs, dans les villes de province, sous la protection de ce mme gouvernement qu'ils avaient entrepris d'abattre. La rvolution cependant n'tait pas encore dompte; les troupes autrichiennes avaient abandonn aux insurgs Cracovie et Podgorze; un corps polonais avanait sur Tarnow. L'agglomration dans les chefs-lieux de tant de gens, qui avaient en somme pris part la conspiration, parut dangereuse aux baillis, et ils s'empressrent d'conduire au plus vite ces rfugis, qui, les circonstances aidant, pouvaient si facilement se changer en rebelles. Les malheureux seigneurs polonais assigeaient les bailliages et se prsentaient en suppliants chez les employs desquels ils attendaient un peu de compassion ou qu'ils croyaient corruptibles. Ce fut une poque prospre pour M. Gondola; il trafiqua, par tous les moyens imaginables, de la vie menace des nobles. Le baron Bromirski, un vieux rou ridicule, qui, poursuivi par ses paysans, avait mis sa perruque l'envers et tremblait de tous ses membres, fut le premier se racheter en payant mille ducats. A ce prix, il trouva dans la maison du commissaire une cachette sre et commode. D'autres suivirent son exemple et obtinrent la permission de rester en ville. Le 26 fvrier, le capitaine du cercle envoya Gondola, avec un gendarme et un dtachement de chevau-lgers, quelques milles de l pour recevoir, des mains des paysans, un certain nombre d'insurgs prisonniers. Vers le soir de ce mme jour, le seigneur Kutschkowski, de Baranow, entra prcipitamment chez le commissaire. Lorsque madame Gondola lui eut appris que son mari ne reviendrait que le lendemain, il laissa tomber sa tte sur sa poitrine en s'criant avec angoisse: --Alors nous sommes perdus! Personne ne peut nous sauver! Warwara entreprit de le consoler. --Je suis prte remplacer mon pre de mon mieux, dit-elle. Moyennant mille ducats, nous vous cacherons volontiers. --Il ne s'agit pas de moi seul; j'ai laiss l-bas ma femme, sa mre et mes enfants, qui courent les plus grands dangers. D'ailleurs, o voulez-vous que je prenne tant d'argent? --Pour faire des rvolutions, les Polonais trouvent toujours de l'argent, insinua d'un ton railleur madame Gondola. Warwara rflchissait. --coutez, dit-elle; j'irai avec vous chercher votre famille, que je prserverai de tout mauvais traitement. Fixez vous-mme la somme que vous pouvez donner. --Cent ducats. Les deux femmes haussrent les paules. --Je ne me drangerais pas moins de cinq cents, fit Warwara. --Au nom de Dieu, venez, s'cria Kutschkowski; peut-tre ma belle-mre pourra-t-elle complter la somme. Warwara s'enveloppa de fourrures, prit un gendarme avec elle et monta dans le traneau du seigneur, qui se dirigea aussitt vers Baranow. Il faisait nuit quand ils arrivrent; la seigneurie tait entoure de paysans, les femmes tenant des torches de rsine dont la rouge lumire projetait comme des taches de sang sur les faux de leurs maris. Grce la prsence de mademoiselle Gondola et du gendarme, Kutschkowski put gagner sain et sauf la salle du rez-de-chausse, o tait runie sa famille. --Voici, dit-il, un ange qui vient notre secours. Sa femme se jeta, perdue de reconnaissance, dans les bras de la jeune fille. Tandis qu'elle la couvrait de baisers et de bndictions, Kutschkowski s'entretenait voix basse avec sa belle-mre: --Hlas! dit-il enfin d'une voix brise, il est impossible de nous procurer tout l'argent que vous demandez; prenez les cent ducats, et ayez piti de nous! Mais l'ange resta inbranlable. --S'il en est ainsi, je ne puis rien en votre faveur; mon pre m'adresserait des reproches: une lourde responsabilit pse sur lui. Les Polonais gagnent du terrain, il est ncessaire de faire un exemple par-ci par-l. Je prendrai l'argent pour la peine que j'ai eue, et je veux bien encore exhorter les paysans. --Mais on gorgera ces innocents! s'cria le seigneur hors de lui. --Je n'y puis rien. --Vous signez donc notre arrt de mort? Kutschkowski se jeta sur un fauteuil, le visage dans ses mains; sa femme, genoux devant Warwara, lui demandait grce comme un juge, mais la digne fille de Gondola ne rpondit que par une grande rvrence de cour et sortit, impassible. Dehors, elle adressa, selon sa promesse, quelques mots aux paysans pour les calmer, puis elle remonta dans le traneau avec le gendarme. Le lendemain, on sut que les propritaires de Baranow, grands et petits, avaient t torturs, puis mis mort par les paysans. --Ma foi! dit Warwara, je regrette d'avoir renvoy leur traneau. A qui maintenant va-t-il servir? Aprs l'exemple donn par cette fille nergique, nul ne refusa plus de se soumettre aux prtentions de la famille Gondola. L'insurrection teinte, une nouvelle occasion de rapine ne tarda pas se prsenter. Les paysans, qui avaient combattu au nom de l'empereur, refusaient dsormais de se soumettre au _robot_ exig par les nobles rebelles. Le gouvernement essaya d'avoir raison des rsistances de ses amis par la douceur d'abord, puis par la force. L'intelligent commissaire voyageait d'un village l'autre, vivant comme un prince chez les seigneurs ou chez leurs mandataires, envoyant sa femme des charrettes pleines de provisions, et dployant l'gard des paysans, selon le plus ou moins de gnrosit du propritaire, toute son loquence, depuis la douce rprimande jusqu'au bton. Les paysans du baron Bromirski furent les premiers reprendre leurs travaux, et le baron n'oublia jamais le service que M. Gondola lui avait rendu,--sans doute parce qu'il l'avait assez chrement pay. Il resta l'ami intime de la famille, promena les dames en voiture, leur donna des ftes champtres, et les accompagna l'hiver Lemberg, o il payait leurs emplettes et se montrait chaque soir avec elles au thtre. La robe de Warwara ne pouvait l'effleurer sans qu'il tressaillt; chaque fois qu'il baisait la blanche main de cette belle personne, il poussait un soupir qui en disait long. --Bromirski est amoureux de toi, dit un jour la mre sa fille. --Vous croyez m'apprendre une nouvelle? --J'y ai dj mrement rflchi, continua la matrone; tu pourrais faire pis que de le prendre pour amant. --Vous voulez dire pour mari! rpliqua la Panna Warwara. Et l'pouse du commissaire ouvrit de grands yeux. II Au mois de mars 1848, chaque courrier apportait de Vienne des nouvelles inquitantes; le conducteur, en descendant de son sige, tait aussitt entour d'une foule mue; enfin le chef-lieu polonais son tour entendit proclamer la Constitution et vit armer la garde nationale. M. Gondola secouait toujours la tte en assurant que cela finirait mal:--Que deviendra un pauvre petit employ comme moi, disait-il, quand un Metternich lui-mme...--Il achevait sa phrase en levant les yeux au ciel. Certain soir, ou lui fit un charivari. Tandis que Warwara ouvrait la fentre pour tirer la langue au peuple, le gant, son pre, se glissa sous un lit, affol par la peur. Dans la nuit, on alla chercher le mdecin; le lendemain, il mourut. Personne ne le suivit au cimetire, sa femme excepte; Warwara prtendit n'en avoir pas la force; aucun des collgues ni des amis du dfunt ne parut aux funrailles ni chez la veuve; elle fut vite, ainsi que sa fille, oublie, pour ne pas dire vite. En ces jours o l'on vit plir tant d'toiles, celle des Gondola s'teignit tout fait. Le baron Bromirski lui-mme fit le mort. D'abord, les deux affliges le crurent Lemberg; mais, quelque temps de l, son carrosse ayant travers la ville, madame Gondola put constater qu'il dtournait la tte pour ne pas l'apercevoir sa fentre. Il fallut en finir avec le luxe; toutes les sources des gros revenus taient taries; il ne restait plus qu'une modique pension de veuve. La mre et la fille se rsignrent de pnibles rformes, qui n'taient pas encore suffisantes, car, moins d'une anne aprs, tous les meubles taient saisis dans le petit logement qu'elles habitaient au fond d'un faubourg. --A quoi te sert la beaut que Dieu t'a donne? disait madame Gondola interpellant sa fille. --Soyez sre que j'en tirerai bon parti, maman, avec l'aide d'un autre don du bon Dieu que je me pique de possder: l'esprit. --Songe donc, en ce cas, la triste situation de ta mre! Et madame Gondola s'en allait, avec un sanglot demi touff, vaquer aux soins du mnage; le soir, elle se dlassait en tirant les cartes. Cependant Warwara lisait des drames haute voix. --Quelle ide de perdre ton temps en lectures inutiles et de crier de faon faire croire aux voisins que nous nous disputons? --Je ne suis pas femme perdre mon temps; j'apprends des rles, parce que je compte entrer au thtre. --Toi, ma fille, une comdienne!... --Cela vaut mieux que d'tre courtisane. Ma rsolution est prise, et tu sais que je ne renonce jamais un projet. Tout sourit aux comdiennes; leur opulence gale celle des vraies princesses. Madame Gondola se mit en colre. Depuis lors, il y eut entre ces deux femmes de violentes et continuelles discussions. Warwara fut vite bout de patience. --J'en ai assez, dit-elle brusquement un jour; je ne resterai pas une heure de plus dans ce taudis. --Qu'est-ce qui t'arrte? rpliqua la mre; je ne te retiens pas; seule, je vivrai plus tranquille! Sans ajouter un mot, Warwara commena ses emballages. Aprs l'avoir laisse faire quelque temps, madame Gondola vint regarder la petite malle qu'elle avait trane dans le vestibule. --Tu ne pourras te prsenter nulle part, murmura-t-elle; tu n'as pas de quoi te vtir. --J'ai ce qu'il me faut. --Tu avais des robes, et tu me les cachais! --Fallait-il les laisser prendre aux huissiers? --Mais nous les aurions vendues! Comment! tu ne partages pas tout avec ta pauvre mre qui te nourrit? Voil bien les enfants, sans tendresse, sans reconnaissance!.. --coute donc, maman! et d'abord laisse-moi rire. Je n'aurais rien du tout si je n'avais pas pris le soin de faire disparatre sous une planche du grenier deux de mes robes de soie et ton manteau de velours. --Quoi! mon manteau! Madame Gondola se jeta sur la malle et tira le vtement par un bout, tandis que sa fille le retenait par un autre. Ce fut entre ces deux mgres une querelle de chattes en fureur; elles criaient, crachaient, griffaient l'envi. Enfin la plus vieille perdit haleine: --Garde-le donc! va-t'en comme une voleuse! Tu es libre! Warwara remit le manteau dans la malle, qu'elle ferma, puis elle secoua une petite bourse devant le visage de sa mre: --Vois-tu, j'ai aussi de l'argent! Madame Gondola tomba vanouie; sa fille sortit, en qute de quelque moyen de transport. Aprs avoir longuement marchand avec un juif qui se rendait Lemberg, elle rentra chez elle et, appuye contre la fentre, attendit le passage de la _butka_. Madame Gondola, revenue de sa syncope, tait en train de chercher la bonne aventure dans les cartes; tout coup, elle dit d'une voix adoucie et en ayant recours aux cajoleries du diminutif: --Warwarouschka, pourquoi le thtre? Un beau mariage t'attend. --Je le trouverai plus aisment au thtre qu'ailleurs, rpondit Warwara d'un ton sec. Les roues de la _butka_ branlaient dj le pav; la longue voiture de forme orientale, couverte d'une toile et charge de juifs pauvres des deux sexes, s'arrta devant la porte. --Adieu! dit la fille. --Adieu! rpondit la mre. Elles se sparrent ainsi. Warwara, montant lentement dans le chariot, d'o s'exhalait une forte odeur d'ail, prit place entre une marchande de volaille et un boucher. Les chevaux partirent au trot. Aprs une course de quelques heures travers la plaine dsole qu'entrecoupaient de rares intervalles quelques collines basses, un village ou un bouquet de saules, ils s'arrtrent devant une auberge juive o, de temps immmorial, les voyageurs pour Lemberg avaient pass la nuit. Warwara n'obtint pas de gte sans quelque peine; encore tait-ce une mauvaise petite chambre humide au rez-de-chausse; l'unique fentre qui ouvrait sur la cour tait rapice par des morceaux de papier de toutes couleurs; sur le lit, il n'y avait qu'une mchante paillasse et un matelas; mais enfin c'tait une chambre. Les appartements habitables se trouvaient tre retenus par des personnages de plus haute importance, dont les gens devaient loger dans les calches qui encombraient la cour. Toute la socit juive, parfume d'ail, s'installa aussi pour la nuit sous la tente de la _butka_. Warwara s'assit devant une des tables de la salle manger; elle avait faim. On ne put lui offrir que des oeufs, dont elle se contenta en y trempant des mouillettes de pain bis. Non loin d'elle, un jeune homme, le front appuy sur ses deux mains, semblait dormir. Le bruit que fit un couteau en tombant l'veilla; il leva deux grands yeux bleus sur la jeune fille et sembla stupfait, presque effray. Peut-tre cette blonde image sortie trop brusquement du brouillard de ses rves se mlait-elle encore l'un d'eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la main devant ses yeux et ta son bonnet pour saluer l'blouissante apparition. Warwara rpondit avec une ngligence coquette, comme toute Polonaise de race rpond au salut d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux tres jeunes et beaux ne firent que se regarder, trouvant sans doute cette mutuelle contemplation un extrme plaisir. Chaque fois que l'tranger tournait les yeux vers Warwara, elle baissait les siens, de mme qu'il ne manquait pas de siffler tout bas en tudiant avec attention les peintures de la chambre chaque fois que le regard perant de la voyageuse se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans crainte aussi bien qu'elle-mme: grand, svelte, un peu frle peut-tre, il avait cette lgante aisance de dmarche et de manires que nul ne peut apprendre et qui plat tant aux femmes. Les traits n'taient pas absolument rguliers, mais dlicats, spirituels et toujours clairs par un sourire vainqueur. L'entretien muet de leurs yeux fut interrompu enfin par Warwara, qui demandait l'aubergiste une carafe d'eau. Aussitt l'tranger se leva et, s'approchant avec un balancement des hanches coquet, presque fminin, pria la dame de lui faire la grce de ne pas boire cette eau, sortie d'une mare croupissante o l'on ne pouvait puiser que la fivre; en mme temps, il s'offrait prparer du th, ce que la jeune fille accepta gracieusement. Aussitt il courut chercher de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle bouillait, sortit d'une gibecire des viandes froides et des confitures auxquelles Warwara fit honneur. --Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi une question qui risquerait de vous paratre inconvenante si je n'tais pas un homme grave, un homme mari... Vous tes-vous pourvue de linge de lit? --Je n'y ai pas pens. --Permettez-moi donc d'amliorer votre gte de mon mieux, sans que vous ayez vous en occuper. Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise, ce qui, du reste, lui allait trs-bien. Un malaise vague et indfinissable s'tait empar d'elle. --Vous tes mari? Votre femme est-elle belle? --On le dit, rpliqua ngligemment le jeune homme. --Et vous l'aimez, par consquent? --Mon Dieu! dit l'tranger avec un sourire, en jetant du sucre dans une tasse que lui apportait la servante, nous nous supportons! Il se fit un silence, pendant lequel la porte grina piteusement sur ses gonds, pour livrer passage un nouvel hte. Coiff d'un bonnet gris, envelopp dans son manteau de voyage, il grondait le domestique qui portait ses bagages. Rpondant avec hauteur l'humble accueil de l'aubergiste juif, il se jeta sur le vieux canap, puis se mit examiner ses voisins. Warwara reconnut le baron Bromirski; il la reconnut aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut pour lui qu'un regard ddaigneux. Le vieux fat parut courrouc de cette indiffrence; il se tourna brusquement vers son domestique et lui demanda sa pipe turque. --Vraiment, vous tes mari? rpta Warwara, s'adressant l'tranger. Mais pourquoi ne pas vous asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut remarqu qu'il restait debout comme un serviteur. Il s'inclina respectueusement et prit place en face d'elle, ce qui lui fit tourner le dos au vieux Bromirski, puis, rpondant la premire question de Warwara, tendit vers elle une belle main trs-soigne: --Voyez mes chanes. --Oh! ces chanes-l sont faciles rompre, dit en riant la jeune fille, surtout chez nous, o les plus fidles vivent spars de leur seconde femme... Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial avec un soupir demi moqueur, le fit glisser sur le sien, puis le rendit lentement au jeune homme, qui rougit de nouveau. Ils causrent comme causent des gens qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient les paroles sorties de leurs lvres; la musique de leurs voix confondues suffisait les enivrer. L'tranger s'amusait faire danser la flamme bleue du punch; Warwara broyait dans sa main des sucreries dont elle rpandait les miettes sur la nappe; bientt elle s'aperut qu'il ramassait ces miettes pour les porter ses lvres, et une secrte joie l'envahit, car elle avait compris qu'elle produisait sur lui quelque impression. Interrompant ce jeu, elle passa tout coup un autre, qui consistait ptrir des boulettes de mie de pain et les lancer dans toutes les directions. Elle toucha le front du juif, qui secoua ses boucles noires en regardant autour de lui d'un air tonn; elle tira sur le chien qui dormait sous le buffet; elle fit sonner les vitres et inquita une multitude de mouches colles sur le chandelier comme des grains de raisin sec. --Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible? demanda en riant l'tranger. Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se drobant la grle qui l'atteignait, vint saisir ses deux mains agressives. Warwara parut offense. --Si j'ai manqu au respect que je vous dois, dit-il en reculant d'un pas, punissez votre esclave. Elle clata de rire et le frappa au visage d'une de ses tresses qui s'tait dtache. --Les magnifiques cheveux! s'cria le jeune homme. --Vous ne devez pas faire de ces remarques-l, monsieur... un homme mari...! --J'ai cependant le droit de baiser la verge, dit-il. Et avant qu'elle et compris, il avait press la tresse blonde contre ses lvres. Rien n'irrite davantage un homme que de passer inaperu aux yeux d'une femme qui en mme temps reoit et encourage les hommages d'un autre. Si Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron, elle n'et pu s'y prendre mieux. Bromirski souffla quelques bouffes formidables de sa pipe turque, se leva, se promena de long en large, s'approchant de plus en plus de la table o les deux jeunes gens taient assis, puis s'loignant avec effroi. Enfin il se sentit assez matre de lui pour dire Warwara: --Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnatre. --Vraiment, monsieur, rpondit-elle avec un calme crasant, je ne sais qui j'ai l'honneur... --Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre pauvre pre... --Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation, interrompit Warwara; tous nos amis ne valent pas cela!--et elle fit claquer ses doigts;--nous avons pu les apprcier dans le malheur. --Je ne mrite pas d'tre confondu avec les autres, puisque j'tais l'tranger... --Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit Warwara. Et elle eut la malice de prsenter les deux hommes l'un l'autre. --Monsieur?... --Maryan Janowski, dit le plus jeune. --Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande M. Baruch-Pintschew, qui vendait feu mon pre du sucre et du caf au plus juste prix. --Quelle folie! bgaya le baron, devenu tout ple; je suis le baron Bromirski, Lucien Bromirski. --Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'cria mademoiselle Gondola; je me suis trompe... mais c'est votre faute, baron... Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il l'avait dit, l'arrangement de la chambre de sa nouvelle amie, et Warwara profita de son absence pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gnait nullement devant Bromirski, de plus en plus irrit. Elle apprit donc par le juif--qu'est-ce que les juifs ne savent pas?--que Maryan Janowski tait le fils d'un propritaire du cercle de Przemysl, que son pre ne lui avait laiss que beaucoup de dettes, que son village venait d'tre vendu par autorit de justice et qu'il s'en allait Lemberg chercher un emploi.--Quel malheur! pensait cette fille pratique, tandis que le baron s'efforait d'engager la conversation. Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle et encore rencontr; elle se sentait le pouvoir de le rendre amoureux quand bon lui semblerait; mais qu'en adviendrait-il? Un homme mari! Elle serait donc sa matresse; la matresse d'un gueux?... fi donc! L'obstacle tait l. Une fois marie elle-mme, elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais o trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski, et ce regard dcida du sort du vieux rou. Une pense en fait natre une autre. La fantaisie de Warwara se transformait en projet, projet romanesque peut-tre, mais sans mlange d'imprudence, et le projet devait tre excut sur-le-champ; il n'y avait pas de temps perdre. Maryan vint avertir Warwara que tout tait prt chez elle; en effet, il avait ajout aux matelas les coussins de sa voiture et jet sur le plancher son propre manteau en guise de tapis.--Le baron offrit son bras mademoiselle Gondola, mais elle refusa froidement, en allguant que Maryan Janowski avait t le premier se mettre ses ordres, ce qui n'empcha pas Bromirski de monter l'escalier derrire elle en sautillant. Il fallut pour le forcer se retirer que Warwara lui fermt la porte au nez d'un mouvement si brusque qu'il porta instinctivement la main cette partie de son visage. S'tant assur qu'elle tait saine et sauve, Bromirski soupira, se frappa trois fois le front et retourna dans la salle pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait autour d'elle. --tes-vous contente? demanda Maryan. --Vous vous tes priv de tout pour me donner le superflu, dit-elle avec vivacit; laissez-moi voir s'il vous reste le ncessaire. Elle saisit la lumire et se fit montrer la chambre du jeune homme, situe plus loin dans le mme corridor, mais donnant sur la route. --Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus d'oreiller! --Une bonne conscience suffit, mademoiselle. --Plus de couvertures! --Je m'envelopperai dans mes esprances. --Qu'esprez vous donc? --Une place pour ne pas mourir de faim. --Oui, dans l'avenir, mais tout de suite? Maryan baissa les yeux en souriant. --Que voulez-vous? un pauvre diable de ma sorte doit se contenter du pain quotidien. --Vous m'avez paru cependant table aimer assez les sucreries? --Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de choses plus douces auxquelles je ne puis aspirer! --C'est que vous manquez de courage. --Le courage risque parfois de ressembler de l'insolence. --Votre langage est celui d'un homme d'honneur, mais si je vous disais... Elle avait teint la lumire, et Maryan sentit deux lvres brlantes contre les siennes, dans ses bras un corps frmissant. Warwara sortit de la chambre de Maryan, en marchant avec prcaution sur la pointe des pieds. Arrive devant sa propre chambre, elle respira, dposa sur le seuil la chandelle teinte qu'elle tenait et descendit dans la cour pour demander des allumettes au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avanait qu' ttons. Dans toutes les voitures ronflaient des nez invisibles, formant un concert trange qui rappelait un peu l'ouverture du _Tannhauser_. Tout coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi et la brillante perruque noire du baron. Warwara put remarquer que ce vieux drle se penchait tantt sur un pied, tantt sur l'autre pour regarder dans les voitures transformes en dortoirs, quand il ne s'accroupissait pas pour surprendre par les fentres basses, claires au dedans, les secrets de toilette d'une Suzanne quelconque. --Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous prierai de me donner de la lumire. --Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous croyais endormie. --Il a, pensa Warwara, dj regard par ma fentre. Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit ce qu'elle demandait. --Cela vous suffit? --Tout fait. --Alors, je peux baiser aussi la petite main?... --Toutes les deux si vous voulez. Il la regarda s'loigner. --Quelle charmante crature! Et elle pourrait embellir ma vie... Si ce freluquet n'tait pas ici! Il ne semble pas lui dplaire, quoiqu'il n'ait pas le sou! Ces petites personnes-l pourtant aiment les belles robes, les pelisses de fourrure, les diamants... La mditation du baron fut interrompue par la lumire qui brilla soudain la fentre de Warwara, dont on avait nglig, non sans intention peut-tre, de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son miroir ct de la chandelle, sur une petite table, et procda lentement se dshabiller, dnouant d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses doigts avec complaisance, puis dtachant sa robe, qu'elle posa sur une chaise; aprs quoi, elle fit voir par le mouvement le plus naturel ses paules virginales et se mit tresser lgrement les ondes d'or qui avaient envelopp jusque-l sa poitrine. Bromirski suivait tous ses mouvements, et il sentait se serrer de plus en plus les cordes qui le liaient pour jamais. Tandis que Warwara procdait se dchausser, on frappa doucement la porte. Elle jeta un chle autour d'elle et demanda: --Qui est l? --Moi! --Qui, vous? --Moi, belle Warwara. --Vous, Maryan! quelle audace! --Ce n'est pas ce petit matre, mademoiselle, mais bien votre vieil ami Bromirski! Ouvrez! --Pourquoi? --J'ai vous parler de choses importantes. --Attendez jusqu' demain! --Warwara, je ne suis pas un galant poches vides, moi, je suis riche, trs-riche; tous vos dsirs, je vous le jure, seront combls. Ne me repoussez pas. --Ah! ma mre avait bien raison de me prmunir contre vous, de dire que vous tiez un homme dangereux! Mais je saurai dfendre mon honneur. En mme temps, elle tirait le verrou, si doucement que Bromirski put croire que la porte cdait ses assauts redoubls. Le lendemain, de grand matin, sans tre aperue de Maryan ni de personne, sauf l'htelier juif, Warwara monta dans le carrosse du baron, qui la ramena chez sa mre. Elle tait ple et grave, mais sur ses lvres serres on lisait la satit du triomphe. Lorsqu'elle entra dans la chambre de madame Gondola, celle-ci ne tmoigna ni mcontentement ni plaisir; une extrme surprise se peignit seule sur ses traits. --Tu n'entres donc pas au thtre? dit-elle, tandis que la jeune fille tait ses gants et son chapeau. --Le monde est un grand thtre, rpondit Warwara, et j'ai toutes les facilits pour y jouer trs-bien mon rle. III Le baron Bromirski fut depuis lors trs-assidu dans la maison des deux dames. Il envoyait comme interprtes de son amour pour Warwara des bcasses, des perdrix, des livres, de beaux fruits, des robes, des fourrures et des bijoux, mais rien de tout cela ne russissait lui assurer un tte--tte avec celle qu'il adorait. Warwara, srieuse et mme taciturne, gardait le silence, tandis qu'en dsespoir de cause il jouait au mariage durant les longues soires d'hiver avec madame Gondola. Un jour, une charrette de paysan entra dans la cour de sa seigneurie, et Warwara en descendit, couverte d'un voile pais. Le baron s'lana, tout ravi, pour recevoir cette visite imprvue: --Ah! s'cria-t-il en baisant tendrement la main qui reposait froide comme un glaon dans les siennes, vous me rendez le plus heureux des hommes! --Je ne sais si vous avez lieu de vous rjouir, rpondit Warwara, mais ce que j'ai sur le coeur me rend infiniment malheureuse. Elle s'tait assise dans le cabinet du baron et dnouait lentement son voile. Lorsqu'elle l'eut retir, Bromirski vit qu'elle avait en effet les yeux rouges. --Que s'est-il pass, ma bien-aime? Que souhaitez-vous de moi? Tout ce que je possde est vous. --Merci, vous tes gnreux et bon pour tout le monde, je suppose, sauf pour une seule personne, la femme que vous avez perdue!... Le mal est sans remde!... Elle porta son mouchoir son visage et sanglota. Le baron tait constern. --M'expliquerez-vous, Warwara... --Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le regardant d'un air de tendre reproche, vous ne devinez pas!... Je serai bientt mre, Lucien. --Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le baron en souriant avec embarras. Au fond, cette nouvelle le flattait singulirement; il avait grandi d'un pouce. --Vous riez, s'cria Warwara, quand je pense mourir! --Ma chre belle, je suis prt faire tout ce que vous demanderez; j'assurerai l'avenir de l'enfant... --Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvret est plus fire que vous ne croyez. L'amour m'a entrane; c'est un crime, je le sais, aux yeux du monde... il pourrait tre excusable aux vtres; mais vous me mprisez trop pour faire de moi votre femme... Le baron parut de nouveau extrmement embarrass. Il n'avait pas pens la conclusion qui se prsentait. --Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, moi et mon enfant! Elle se leva hautaine, indigne; ses yeux tincelaient. --Eh! s'cria Bromirski avec humeur, je ne demande qu' rflchir; il ne s'agit plus d'une bagatelle! --Rflchir! Vous n'avez pas rflchi, avant de dshonorer une fille innocente qu'aveuglait une passion insense... Ah! je me suis bien trompe! Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; vous n'tiez pas digne de mon sacrifice; adieu... --Warwara!... Je vous conjure... Elle tait dj loin. Le baron courut aprs elle sans bonnet, en robe de chambre, puis, dsesprant de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en vain; il ne la trouva nulle part. perdu, il arriva chez madame Gondola; Warwara n'y tait pas... Avait-elle donc ralis ses menaces! Quelle responsabilit terrible pesait sur lui! Sous quel fardeau gmissait sa conscience! Des heures s'coulrent. Il perdait la tte de plus en plus; enfin l'infortune rentra, et sa vue il fut tout prs de dfaillir comme un condamn qui reoit sa grce sous la potence. Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne rpondit pas un mot, lorsqu'il balbutia: --Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, mais si ce que vous m'avez dit est vrai... attendons encore un peu!... Warwara vivait. N'ayant plus redouter un pril pour elle, il se remettait dfendre, mais faiblement dsormais, sa propre libert. Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir d'tre reu; enfin, il fora la porte et trouva sa victime tendue sur un lit de repos, assez ple et dfaite. Une ample kazabaka l'enveloppait; elle travaillait un petit ouvrage de lingerie. --Que cousez-vous donc l? demanda-t-il pour dire quelque chose. Warwara lui montra une brassire d'enfant avec un geste dont l'loquence acheva de triompher des hsitations de Bromirski. Se tournant vers madame Gondola: --Madame, dit-il, j'tais venu vous demander la main de votre fille. --Prenez-la, s'cria madame Gondola avec son accent le plus pathtique, elle est vous! Les noces furent clbres sans bruit, et le baron emmena aussitt sa nouvelle pouse dans la belle terre de Separowze, qu'il possdait aux environs de Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu' cette dernire ville, o elle s'installa aux frais de son gendre, cela va sans dire. L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, il devint difficile pour Warwara de jouer plus longtemps la comdie. Elle se dcida donc un coup hardi, peu de jours aprs son mariage. Elle attendit le soir Bromirski dans un nglig qui dessinait effrontment les lignes sveltes de sa taille aussi mince que jamais. Le baron ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquete dans les plis menteurs d'une paisse kazabaka; il demeura stupfait, regardant sa femme d'abord, puis le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'tait jete ses pieds, les mains au ciel, en jurant que l'amour seul, pouss jusqu'au dlire, lui avait dict un subterfuge dont elle s'accusait humblement, mais qu'elle saurait tout rparer en ne vivant que pour lui, comme sa servante, comme son esclave! Bromirski, tout mu par la preuve de passion que lui donnait une femme si jeune et si belle, la releva aussitt et la consola plutt qu'il ne lui fit des reproches. Elle l'avait envelopp de ses charmes comme d'un filet aussi difficile secouer que la robe mme de Nessus. A quelques semaines de l, il fit un testament par lequel il l'instituait son unique hritire. Warwara eut toujours soin depuis de garder ce monument de son amour, comme elle nommait le testament, dans sa cassette, dont elle portait par tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste, selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait que pour le baron, s'arrogeant de plus en plus toute l'administration de ses biens, s'emparant de ses papiers prcieux et gardant sa caisse dans la chambre conjugale. --Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en l'embrassant: si je te laissais faire, tu n'aurais plus bientt qu'un bton de mendiant; tous tes parents et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes trop ma mre, tu m'entoures d'un luxe de sultane et tu te refuses toi-mme les moindres fantaisies. Il ne faut pas que cela soit; je prtends te gter. Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant de sa fortune jusque-l. Mille douceurs embellissaient sa vie; l'ameublement de la seigneurie fut renouvel, la table tait exquise, car Warwara, comme beaucoup de femmes froides et profondment gostes, tenait la bonne chre et prfrait un pt de perdrix ou un ragot d'crevisses au clair de lune et au parfum des fleurs. Bromirski tait persuad qu'elle ne songeait qu' lui rendre la vie agrable; il s'merveillait en mme temps des conomies qu'elle savait faire sans qu'il en souffrt jamais. La maison tait tenue avec un ordre rigoureux; tout ce qui avait pass en gaspillage venait dsormais grossir ses revenus, qui parurent augmenter considrablement ds la premire anne. Bromirski se flicita d'abord d'avoir une femme aussi entendue aux choses du mnage; il et souhait cependant que Warwara lui laisst un peu d'argent de poche. --Te traiter comme un colier quand tout est toi?... ce serait trop ridicule! s'criait Warwara. Je ne suis que ton caissier. Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui avait confis ou laiss prendre. Ds qu'une somme quelconque arrivait la seigneurie, Warwara faisait une toilette, capable de transformer un capucin en don Juan, et entourait son cher mari de clineries flines jusqu' ce qu'il lui et remis l'argent. Chaque fois, il se promettait solennellement d'tre moins faible, et parfois son hrosme dura jusqu'au soir, mais jamais au del. Elle enroulait autour de son cou ses cheveux dnous, semblables ces cordes de soie avec lesquelles un sultan fait trangler ses pachas et ses vizirs, et c'en tait fait. Le vieux valet de chambre, qui tait dans tous les secrets de son matre, disait aux gens de la maison, quand la baronne inaugurait de nouveaux atours: --Il faut que monsieur ait reu beaucoup d'argent aujourd'hui, car madame est trs-dcollete. Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il devait s'adresser sa femme, qui fronait le sourcil et lui comptait avec rpugnance quelques petites pices. --Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage. Et le baron lui baisait encore la main en signe de remerciement. Nanmoins il finit par extorquer de l'argent Warwara au moyen de prtextes dans le choix desquels il dployait un gnie inventif qui le surprenait lui-mme. Jamais, par exemple, il ne manquait d'aller lui-mme Kolomea pour remettre ou pour chercher des lettres; c'tait l'occasion de voler Warwara quelques kreutzers, et il en tait heureux comme un enfant; ou bien il s'agissait de billets de loterie qu'il n'avait pu dcemment refuser. Un jour, il prtendit avoir trouv en chemin un jeune homme pendu un arbre; il s'tait empress de couper la corde, mais le malheureux avait jur de revenir son funeste dessein s'il ne parvenait pas se procurer cinq ducats qu'il devait au pre de sa fiance. --Le mariage, la vie de ce pauvre garon taient en jeu, ajoutait Bromirski; je n'ai pu rsister au plaisir de le sauver. Warwara fut ou feignit d'tre dupe, mais elle ne tarda pas dcouvrir que son mari avait fait quelques petites dettes. Elle les paya, puis manda le baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Bromirski tremblait comme un meurtrier qu'on amne devant la preuve sanglante de son forfait. --N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, riche comme tu l'es?... --Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te fcher... Elle se posa devant le misrable, en le menaant du doigt: --Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! pronona-t-elle lentement, d'une voix si svre, avec un tel regard, que Bromirski recula jusqu' ce qu'il fut coll au mur, en balbutiant: --Tu me fais peur. Warwara possdait une seconde clef du bureau de son mari; aussitt qu'il s'absentait, elle visitait tous les tiroirs afin de s'assurer qu'il n'avait pas fait de nouveau testament. De jour en jour, elle prenait plus d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller jouer chez les voisins. --Qu'ils se runissent plutt ici une fois par semaine, dit-elle; au moins, de cette faon, tu ne risqueras rien, car nous aurons soin de ne jamais jouer ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je perdrai, tu gagneras. Comprends-tu? L'hte ordinaire des Bromirski tait, outre le cur, un certain Albin de Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur du cercle et Polonais enrag, comme le sont en Gallicie tous les fils d'employs allemands. Ce Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'annes, faisait la baronne une cour respectueuse, mais dcide. Il lui apportait des violettes et des roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles srnades. Le jour de sa fte, il imagina une fte champtre. Les garons et les filles de quatre villages runis vinrent chanter et danser la kolomika autour d'un feu o rtissait, attach un jeune bouleau qui reprsentait la broche, un boeuf tout entier, tandis qu'un jet d'eau improvis faisait jaillir des flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la baronne pour une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait, ravi, en fumant sa pipe turque. A quelque temps de l, Warwara, toujours attentive auprs de son vieux mari, lui persuada que les longues veilles ne convenaient pas sa sant. La partie de whist ne dura plus jusqu' minuit, le cur vint moins souvent; en revanche, Lindenthal tait chaque soir assidu la seigneurie, et quand le baron allait se reposer, il restait volontiers auprs de sa femme, lui tenant compagnie. Malgr tous les soins dont il tait l'objet, Bromirski tomba malade cet hiver-l, et au printemps il mourut. Warwara le ngligea beaucoup pendant sa maladie, car elle avait peur du spectacle mme de la souffrance; il la fit demander la fin, mais la femme de chambre vint annoncer avec toute l'emphase polonaise que madame la baronne tait tombe sans connaissance, de sorte que Bromirski expira sans lui avoir dit adieu, en murmurant sans cesse ces mots: Pauvre femme! pauvre femme! A peine son fidle valet de chambre lui eut-il ferm les yeux que Warwara le fit porter hors de la maison dans la salle mortuaire; puis, aprs que les fentres eurent t ouvertes une heure de suite et la chambre dment parfume, elle fit l'effort d'entrer pour fouiller tous les tiroirs. S'tant assure qu'ils ne renfermaient rien de contraire ses intrts, elle mit le testament, qu'elle avait toujours gard, dans le bureau du dfunt. Bromirski fut transport avec pompe jusqu'au caveau de la famille. Sa veuve n'assista pas la crmonie; le dsespoir l'en empcha. Lindenthal marchait vtu de noir derrire le cercueil, suivi de la foule des serviteurs. Un homme de loi parut Separowze pour l'ouverture du testament. Warwara entrait en possession d'une fortune considrable. Elle n'avait que vingt-deux ans. IV Warwara donna en ces circonstances sa mre une premire preuve d'amour filial; elle prit madame Gondola dans sa maison. Les mauvaises langues prtendirent que c'tait en qualit de femme de charge. Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir que Warwara, car chaque miroir lui rptait que les crpes noirs faisaient valoir son teint blouissant. Du reste, elle se ddommagea d'une anne de retraite force par les plaisirs de l'anne qui suivit. M. de Lindenthal avait demand sa main; elle rpondit avec autant de grce que de fermet qu'elle voulait rester libre, mais qu'elle ne lui dfendait pas d'embellir ses jours. Warwara n'tait conome que de son propre argent. Elle acceptait sans scrupule les ftes que Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au thtre de Lemberg, de mme qu'elle lui permettait de la conduire aux bals du gouverneur et des magnats. Retournait-elle Separowze? Toute la contre tait sur le qui-vive, car ce devait tre le signal de quelques splendides rjouissances, et jamais l'attente de l'honnte noblesse campagnarde ne fut due; aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui ont survcu cette poque racontent les feries imagines par la baronne Bromirska. Elle monta une fois avec Lindenthal dans un traneau qui reprsentait un ours blanc emport par six chevaux noirs. Vtue comme une czarine, coiffe d'un kalpak lev plumes de hron, elle jetait la foule enthousiaste des poignes de ducats qui ne sortaient pas de ses coffres. Sur l'tang gel, on construisit au mois de janvier un petit palais de glace dont le portail tait prcd de deux dauphins crachant des flammes. Au carnaval c'tait des bals masqus, des cortges o figurait Warwara en Vnus triomphante sur un char de forme antique. L't suivant eurent lieu des rgates tout fait extraordinaires, les bateaux finissant par donner la chasse une baleine de carton qui fut trane ensuite, l'aide de harpons d'argent, devant la reine de la fte. Sur une estrade se tenaient des musiciens en costumes turcs et, lorsque la nuit se rpandit, l'tang et ses bords tincelrent soudain de lanternes de couleurs comme prlude au plus brillant des feux d'artifice. Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara n'oubliait pas l'administration de ses terres; en mme temps elle augmentait ses revenus par d'habiles spculations. Rien n'chappait sa surveillance pre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne pouvant payer exactement, avait demand en vain un sursis; en vain sa femme s'tait-elle jete aux pieds de la baronne; il fut accus, condamn et une commission vint de Kolomea pour procder l'excution lgale. Tout tant fini, ces messieurs furent pris de dner la seigneurie, selon un vieil usage auquel ne pouvait chapper la baronne, bien qu'elle le dsapprouvt. Quelle surprise pour Warwara lorsque, entrant dans la salle manger, elle se trouva en face de Maryan Janowski! Le jeune homme impressionnable rougit jusqu'aux yeux; la femme froide, prudente et hardie, perdit elle-mme quelque peu contenance. Nanmoins elle se remit promptement, lui tendit la main et s'cria: --Quel heureux hasard! Puis elle fora M. Janowski de s'asseoir auprs d'elle table et quand, le dner termin, les convives prirent place la table de jeu, Warwara appela Maryan auprs d'elle sur un petit divan turc, l'autre extrmit du salon. --Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle avec aisance, pourquoi, puisque nous sommes si proches voisins, vous ne m'avez jamais rendu visite? --Je vous prie, madame la baronne, de considrer ma position... --Vous tes mari, c'est vrai! dit Warwara d'un ton moqueur. --Ce n'est pas seulement cela, rpondit Maryan avec calme, je suis encore greffier du tribunal de Kolomea. --Je ne comprends pas... --Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et que vous tes riche? Vous ne comprenez pas qu'un honnte homme ne saurait tre tent par le rle de parasite? --Je dsire pourtant vous voir, dit la baronne, sa main blanche comme l'hermine mollement pose sur celle de Maryan, vous voir trs-souvent... Je ne vous ai pas oubli, moi, bien que vous paraissiez, ajouta-t-elle trs-bas, avoir effac tout fait de votre coeur certains souvenirs qui me sont chers. --War... madame!... --Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi des preuves srieuses de repentir, et je verrai si je dois vous pardonner. Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que l'honntet mt un sceau sur ses lvres, il laissait lire dans ses yeux bien des choses qui, relies et dores sur tranche, se nomment de la posie. Maryan tait trop fier pour parler de ce qui reposait au plus profond de son me, comme dans un spulcre; il employait donc tous les moyens pour ne pas se laisser entraner de prilleuses conversations. Il y avait par exemple un chiquier sur la petite table devant le divan turc. Maryan plaait cet chiquier entre lui et Warwara, qui toutes les fois l'amenait se rendre. --Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un jour; il n'y a pas de plaisir vous battre. Faites donc attention! --Je suis tout attention, rpliqua Maryan et c'est justement ce qui me trouble. --A quoi faites-vous donc attention? --A vos mains. Ses mains taient en effet fort belles. Elle le savait et sourit. --Quand vous tenez suspendue au-dessus du damier cette main qui pourrait tre un chef-d'oeuvre de statuaire, continua le jeune homme, j'ai toujours l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher ma poitrine et de saisir mon coeur. --Ah! et qu'en ferais-je? --Une pelote pingles peut-tre. Un jour Maryan vint dans l'aprs-midi. Il faisait si beau que Warwara ne voulut pas le retenir jouer et proposa une promenade. Elle mit son grand chapeau de paille, prit son ombrelle et s'en alla gament avec lui travers les ondes mrissantes des bls, du ct du village d'Antoniowska. Le soleil brlait, l'air tait lourd touffer, de grands nuages blancs se gonflaient comme des voiles et montaient vite sans qu'on sentt le souffle qui les poussait en avant. Les oiseaux se taisaient, on n'entendait que le coassement des grenouilles et la chanson des cigales. Par un temps semblable, on cherche l'ombre. Warwara s'assit sur la lisire d'un verger; Maryan se tenait debout quelques pas, la regardant mordiller un pi de bl: --Je suis fatigue, dit-elle; cette chaleur est insupportable. --Nous aurons de l'orage, rpliqua Maryan sans se rapprocher. --Croyez-vous? Comme le silence se prolongeait: --En pareil cas, pensa la baronne, la littrature est la meilleure ressource.--Et elle entama une comparaison entre les romans franais et anglais laquelle Maryan ne s'attendait gure; il s'y jeta cependant corps perdu pour sortir d'embarras. Tous deux parlaient avec tant de feu qu'ils ne remarqurent pas ce qui se passait au ciel. De grosses gouttes de pluie les avertirent de gagner le village. Warwara cherchait en vain s'abriter sous son ombrelle; une forte grle se mlait des torrents d'eau. --Nous serons lapids! criait-elle. Maryan l'entrana, perdue, jusqu' la plus proche chaumire qui se cachait sous les pommiers et les buissons de syringa. Il en poussa la porte, et aussitt une grosse poule mouchete, effraye de cette irruption, sauta sur la table avec des gloussements de dtresse, puis de la table sur le pole o elle continua de s'agiter. --Les gens de la maison doivent tre aux champs, dit la baronne, et moi je suis trempe; si l'on pouvait faire un peu de feu pour se scher! Maryan eut vite trouv du bois rsineux et quelques brins de fagot qui remplirent le pole de ptillements pareils aux coups de fusils d'une bataille. --La paysanne a srement des robes, dit-il ensuite, il faut que vous changiez de vtements sous peine de prendre la fivre. Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. Warwara, assise sur une caisse peinte, s'efforait en vain d'ter ses bottines; le cuir tait gonfl par l'humidit. --Permettez-moi de vous aider, murmura Maryan.--Et, pliant le genou, il dfit les bottines, tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une beaut marmorenne, dans les mouchoirs de la paysanne. Il n'y avait point de bas, bien entendu, mais les lourdes bottes du dimanche pouvaient servir, faute de mieux. Aprs s'tre acquitt avec une rserve imperturbable de son office de femme de chambre, Maryan sortit, laissant la baronne se dshabiller. Elle apparut bientt sur le seuil vtue d'un jupon bleu trs-court, d'une chemise chamarre de broderies en laine rouge et d'un corset de drap noir comme une belle de village de la Petite Russie. Les femmes pensent la parure dans toutes les situations, elle avait donc entour son cou de grains de corail et nou autour de sa tte un mouchoir jaune qui, cachant le front demi, grandissait encore ses yeux. --Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle Maryan. Perdu dans une muette admiration, il oublia de rpondre. --Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez de froid. Allez changer d'habits. Ne m'entendez-vous pas? --J'coute. --Cela ne suffit pas; il faut obir. --Comme vous voudrez. Aprs s'tre dguis en paysan gallicien Maryan fouilla toute la chaumire. --Il n'y a de th nulle part, dit-il enfin. Je ne trouve que de l'eau-de-vie. --Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. Maryan versa de l'eau-de-vie: elle y trempa ses lvres, puis lui rendit le verre, qu'il vida d'un trait. Tous deux tendirent une corde devant le pole pour y scher leurs habits. La tempte avait cess; il ne pleuvait plus. Les gouttes d'eau qui tremblaient sur les feuilles ressemblaient des diamants; la lumire dore du soleil ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel. --Nous pouvons partir, dit Maryan. --Affubls comme nous le sommes?... Un sourire effleura ses lvres, tandis qu'il regardait, pensif, le sol ses pieds. --A quoi pensez-vous? --Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez toujours vtue ainsi. --Et pourquoi? --Parce que je pourrais dire une paysanne bien des choses que je dois cacher la baronne. --Qu'est-ce que ce devoir-l? qui vous l'impose? s'cria Warwara avec un regard tincelant de colre charmante. Je ne vous ai pas condamn rester muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites des absurdits... Si j'tais paysanne, vous ne m'aimeriez pas. Allons-nous-en. Elle sortit de la chaumire d'un pas dgag. Maryan suivait quelque distance; brusquement elle s'arrta et l'attendit: --Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets, ou plutt je le veux. Avez-vous tout oubli? Vous paraissiez m'aimer autrefois; comment vous suis-je devenue indiffrente? --Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal peut-tre. Je ne veux pas avant toutes choses que vous me mprisiez. --Dcidment, vous tes fou! Je n'aurais jamais cru les hommes si romanesques. O avez-vous pris tout cela? Dans _Werther_? Tout en faisant une moue de ddain, elle approchait ses lvres du visage de Maryan qui sentit la fracheur de son haleine et recula. L-dessus, elle le toisa firement de bas en haut et secoua la tte comme pour dire: --Attends! tu me demanderas genoux ce que tu feins de ddaigner aujourd'hui. Cette femme, malgr toute sa perspicacit, n'entendait rien aux scrupules de la conscience. --Il m'aime pourtant, disait-elle rveuse, il me dsire et il me fuit!.. Bromirski avait laiss une assez belle bibliothque laquelle Maryan empruntait parfois des livres. Un jour Warwara, feuilletant certain volume de Mickiewicz qu'il venait de rapporter, vit une marque autour de quatre vers qui peuvent se traduire ainsi: Mon me, le souvenir habite en toi, comme un vautour.--Il dort pendant la tempte du sort et tu es sauve.--Mais le repos et la confiance te sont-ils rendus,--Aussitt, tu saignes sous des serres impitoyables. --Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc avoir marqu ce passage? Maryan s'en dfendit. --C'est inutile de nier, s'cria-t-elle, vous l'avez marqu, vous dis-je! De quel souvenir tes-vous tourment? Qu'avez-vous perdu? A quoi bon saigner et vous dbattre? --Il est donn au pote, rpondit Maryan d'une manire vasive, de rendre dans la langue des anges la souffrance muette de l'homme... --Continuerez-vous parler par nigmes? interrompit Warwara avec emportement. Prtendez-vous, monsieur, vous jouer de moi? Assez de phrases sentimentales! Si je vous plais comme autrefois... alors... ces vers sont superflus, je ne vous ai pas repouss! Si vous ne tenez plus moi, que signifient ces soupirs, ces allusions, ces aveux demi touffs qui agacent mes nerfs et qui commencent, entendez-vous... m'ennuyer? Maryan clata enfin: --Faut-il vous dire que je vous aime? --Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement ce que je le dise la premire? --O nous conduirait ma folie? Vous tes libre, mais moi... --Ah! nous y voici! vous voudriez m'pouser! dit Warwara avec un rire moqueur; mes richesses ne vous feraient pas honte si je vous offrais de les partager, de monter du rang de petit greffier celui de matre de Separowze! Maryan tait devenu trs-ple. --Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez mal, rpondit-il avec hauteur; heureusement, je peux prouver par mes actes que... Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de la chambre. Warwara s'effora en vain de le rappeler; elle parut trop tard la fentre ouverte, il dpassait dj d'un pas rapide l'alle de peupliers; il n'eut garde de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc, il fut sourd la voix qui prononait son nom avec un mlange de prire et d'angoisse. Son orgueil avait triomph encore une fois, mais le triomphe ne devait pas tre de longue dure. Lorsque M. de Lindenthal se prsenta ce soir-l chez la baronne il ne fut pas reu, et le lendemain Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan se ft tran ses genoux, elle l'et repouss peut-tre; les ddains du jeune homme irritaient son amour-propre. Elle pensait comme Talleyrand que chaque homme, de mme que chaque chose, a son prix et le fait qu'un pauvre petit scribe et considr comme une offense l'hypothse d'tre enrichi par ses mains la laissait confondue. A tout prix, il fallait vaincre cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan autant qu'il lui tait possible d'aimer, avec une sorte d'nergie semblable de l'avidit. Elle le poursuivit dsormais, comme don Juan put poursuivre une fille aux abois. Son unique pense du matin au soir tait de le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa volont implacable et forc les vnements. Chaque fois elle le saluait affectueusement; elle s'arrtait mme, dans l'espoir qu'il l'aborderait, et Maryan passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impriale, quelque distance de la ville, elle fit arrter sa voiture et cria: --Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!... Maryan resta immobile, respirant avec effort: --Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble dame? demanda-t-il. Je ne demande pas l'aumne. Employez mieux votre argent. Puis s'adressant un groupe de fainants dguenills, boiteux fort ingambes et aveugles voyants, qui encombraient le foss, il reprit: --coutez, pauvres gens! voici une dame compatissante qui veut vous donner, vous donner beaucoup. Courez vite! L-dessus il s'loigna, laissant Warwara aux griffes de ces gueux, qui saisissaient les rnes des chevaux, grimpaient sur les roues, tendaient leurs bonnets la portire en numrant leurs misres, comme fait le choeur d'une tragdie grecque. --En avant! ordonna la baronne --Impossible! rpondit le cocher. --N'importe! que les chevaux passent sur eux! Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea pas. Force fut bien madame Bromirska de tirer sa bourse et de jeter son argent cette horde presque menaante qui lui souhaita cent ans de vie et autant d'enfants. Cette dsagrable aventure ne l'empcha pas d'aborder quelques jours plus tard Maryan, qui fumait un cigare devant le caf de Kolomea, o se trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du cercle et une demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent de grands yeux et envirent la bonne fortune du jeune greffier. Maryan et dsir tre un oiseau qui s'envole l'approche du chat, mais la fortune lui ayant refus des ailes, il jugea convenable de rpondre en homme bien lev. Warwara feignait de se promener sur la place; elle lui parlait en mme temps avec vivacit sans obtenir une seule rponse. Au bout de quelques minutes, Maryan regarda sa montre, et prtexta une affaire pour la quitter. Une autre fois elle vint son bureau, lui demander conseil pour un procs. Il s'excusa disant qu'il n'tait pas lgiste. --Mais vous tes un homme d'esprit et je n'ai confiance qu'en vous. --Consultez plutt M. de Lindenthal. Elle se leva d'un air de reine outrage, mais le soir mme, il la trouva sur son chemin; elle lui saisit les mains avec des sanglots touffs: --Pardonnez-moi, le dpit m'a emporte trop loin, oubliez les paroles indignes qui m'ont chapp, j'en suis trop punie, ayez piti de moi! Faut-il tomber genoux ici, dans la rue? --Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan, dont le ressentiment devait cder cet humble repentir. --Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite jusque chez moi. Il voulut, rsister, mais la victoire fut pour la baronne. Dans cette calche close qui roulait au milieu du silence et des tnbres, il tait son prisonnier; Warwara se jura de ne plus jamais lui rendre sa libert. A Separowze ils furent reus par M. de Lindenthal qui, ne comptant pas sur la prsence d'un tiers, vint au-devant de la voiture en bottes rouges et en robe de chambre turque. Maryan changea de couleur et voulut prendre cong. Warwara ne comprit pas d'abord: --Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle. Tout coup elle clata de rire: --Jaloux? vous tes jaloux! Et vous ne vouliez pas de moi! Eh bien! c'est votre punition! Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de Lindenthal qui, tout confus de son ct, tait all faire une toilette moins intime. --Cet homme a des droits que je suis tout prt respecter, riposta Maryan, dsenchant une fois de plus. --Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux pas chez moi de scandale; mais je vous jure de le congdier de la bonne manire. Faites-nous seulement une mine moins tragique et vous verrez! Sur ces entrefaites une allie prcieuse vint au secours de Warwara. Ce fut Thofie, la femme de Maryan, bonne personne d'un esprit born et de sentiments assez vulgaires. Les longues visites que son mari faisait Separowze et dont elle ne pouvait manquer d'tre instruite, excitrent sa jalousie. Au lieu d'avoir recours pour le retenir des artifices ingnieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses prires, ses reproches, ses larmes, ses attaques de nerfs, ses menaces, ses injures; elle ouvrit les lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit Separowze, le fit appeler par les valets, entama une scne de violence, puis lorsqu'elle le vit en colre, tomba soudain genoux, jurant, les mains leves au ciel, que personne ne pouvait l'aimer comme elle l'aimait. Tout cela n'tait pas fait pour rallumer un amour teint. Au lieu de ramener son mari, la pauvre femme le poussa dans les filets de sa rivale, comme si elle et t complice de cette dernire. Une brouille complte avec Lindenthal acheva d'assurer l'ascendant de Warwara sur Maryan Janowski. Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez sa matresse trs-rouge et trs-embarrass; aprs de longs prambules, il demanda timidement la baronne de lui prter un peu d'argent. Warwara se mit jouer avec les franges du sofa o elle tait assise, comme si elle et rflchi. --Prter de l'argent ses amis est le moyen le plus sr de perdre leur affection. Vous m'tes encore trop cher, Albin, je me garderai de vous prter une obole. --Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je suis ruin ou bien prs de l'tre, et si mes amis m'abandonnent... --Je vous remercie de votre franchise, interrompit froidement la baronne; si vous en tes l, il serait inutile d'essayer de vous sauver et je risquerais en outre d'tre entrane dans votre malheur. --Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, que tout ce que je possdais a t vous bien longtemps! --Il est indigne d'un homme d'honneur de me le rappeler, dit Warwara, avec une superbe explosion de courroux; aprs ce reproche, monsieur, je ne puis plus vous revoir. Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en chancelant: --Soit, dit-il, je n'ai qu' mourir. --Vous ne pouvez rien faire de mieux, rpliqua la baronne avec une sombre ironie; n'avez-vous plus de pistolets? Je vous en prterai un, je vous donnerai mme de la poudre et des balles. Vous voyez que je sais rendre service, quoi que vous en disiez. Le malheureux la quitta tout fait ananti; il ne s'est pas tu cependant, que je sache. Peu de temps aprs cette rupture, madame Gondola rendit l'me, humblement, sans bruit, comme elle avait vcu, dans la maison de son opulente fille. Warwara surmonta cette fois l'horreur qu'elle avait des impressions dsagrables; elle vint sur le seuil de la chambre o agonisait la vieille dame, lui demander s'il y avait quelque chose qu'elle souhaitt, puis battit en retraite, satisfaite d'elle-mme. Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne de confiance laquelle elle pt livrer quelquefois ses secrets et une partie de ses intrts, elle remplaa vite sa mre par une certaine Hermine, camriste, brune piquante, vraie beaut bohmienne, rsolue en outre et adroite, qui se promit de dominer promptement sa matresse. Warwara sentait en elle un esprit suprieur et lui demandait son avis pour toutes choses, sauf pour ce qui concernait Maryan. Sur ce point elle avait un projet arrt, projet inou, qui paratra incroyable quiconque ignore nos moeurs galliciennes. Peut-tre n'ai-je pas fait bien connatre jusqu'ici la femme de Maryan: la scne qui va suivre suffira cependant donner une juste ide de son caractre. Warwara, profitant de l'heure o le greffier tait son bureau, fit arrter son carrosse devant le pauvre logement des Janowski. --Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska, et je viens, madame, vous proposer un march. --A moi? demanda Thofie atterre. Ses cheveux taient en dsordre sous un bonnet chiffonn, et, dans un nglig peine propre, elle ne paraissait ni jeune ni jolie, bien qu'elle ft en ralit l'une et l'autre. --La chose est bien simple, continua Warwara, qui, sans y tre invite, s'tait jete sur un vieux canap housse jadis blanche et promenait un regard de piti sur cet intrieur qui trahissait un dsordre plus insupportable sans doute Maryan que la pire pauvret. Voulez-vous me vendre votre mari? --Vous le vendre?... --Remarquez, madame, que la dmarche que je fais est dans votre intrt seul. Votre mari m'aime, il m'appartient, personne ne peut me le reprendre; mais les gens malaviss aiment le bruit, dont, pour ma part, j'ai horreur. Je veux jouir en paix de ce que je possde, et puis il me plat que Maryan voyage avec moi. Si je l'emmne il abandonne son emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de vous offrir une somme annuelle gale ses appointements. Thofie s'emporta comme l'et fait sa place toute autre femme, puis elle pleura, elle sanglota, sans que Warwara l'interrompt. Lorsque ses larmes furent sches par un nouvel accs de colre: --coutez, dit la baronne, il faut vous dcider vite; Maryan ne doit rien savoir de cette affaire avant qu'elle soit conclue; il ne donnerait jamais son consentement; mais il me suivra, si je le veux, et alors de quoi vivrez-vous? --Oui, de quoi vivrai-je? murmura d'une voix sourde madame Janowska. --Acceptez donc cette rente. --S'il faut que je perde mon mari... --Vous l'avez perdu, il ne vous aime pas. --Eh bien! vous me le payerez cher! C'est un capital que j'exige, non pas une rente. Les femmes de votre sorte peuvent changer d'avis. --Quels sont les appointements? --Six cents florins. --Je vous en donne dix mille. --Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l'aisance, si je suis malheureuse. Warwara frona le sourcil. --Mon mari vaut bien trente mille florins. --Oh! il est sans prix, dit la baronne; mais je ne vous donnerai pas plus de quinze mille florins. --Vingt mille! --Pour vous prouver que je ne suis pas avare, dix-huit mille, pas un florin de plus! La lutte dura longtemps. --Je garde mon mari, en ce cas, dit Thofie. --Comment vous y prendrez-vous? --Je ferai valoir mes droits d'pouse. La loi me donnera raison. --Va donc pour vingt mille florins! Warwara sortit de sa poche un acte tout rdig o la somme seule tait en blanc. --Il me faut votre signature. Madame Janowska alla chercher un encrier couvert de poussire, en tira, au bout d'une plume rouille, une mouche et un fil d'encre, signa l'acte et le reu, puis, faute de sable, scha l'criture avec du poivre qui restait sur la table depuis le dernier dner. Les vingt mille florins furent compts, les deux parties contractantes se tendirent la main, et tandis que le carrosse de Warwara s'loignait grand bruit, Thofie se remit pleurer, tout en cousant l'argent dans de petits sacs qu'elle cacha un peu partout. Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperut la baronne qui, renverse sur les coussins de sa voiture dcouverte, lui faisait signe de la main. --Tu es libre, dit-elle gaiement, je t'emmne, nous dnerons ensemble aujourd'hui et toujours. --Que signifie... --Je t'expliquerai. Monte d'abord. En route et tandis que les chevaux dvoraient la distance au plus vite, Warwara partit d'un grand clat de rire: --Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux vingt mille florins? --Est-ce une plaisanterie? --Elle est de mauvais got, j'en conviens, mais ta femme l'a signe. Warwara lui tendit les deux papiers; il lut, regarda la baronne, lut encore, froissa l'acte entre ses mains et haussa les paules: --Croyez-vous qu'un homme se laisse vendre comme un cheval ou un chien? Il me suffira de dire non... --Tu ne diras pas non, parce que tu m'aimes. --Autant que je te hais, rpliqua Maryan farouche. --Enfant! ne dsirais-tu pas de tout ton coeur pouvoir tre moi comme je suis toi seul? Nous verrons le monde ensemble, nous jouirons de la vie, tu abandonneras un travail ingrat... --Et s'il me manque, de quoi vivrai-je? --Vas-tu mler d'ignobles questions d'argent notre amour? Je te parle d'aller en Italie, Paris, o tu voudras... Maryan se tut. C'tait une premire lchet sans remde. Il consentait par ce silence quelque chose de pire que la mort, l'infamie. --Oh! que je suis heureuse, s'cria tourdiment Warwara, un bonheur comme le mien ne peut tre achet trop cher! --Mme si on le paye vingt mille florins? demanda Maryan avec un dgot profond. Il se sentait le plus vil des hommes et il s'y rsignait. V Quelques jours aprs cet vnement, la baronne et Maryan convinrent de s'loigner du lieu qu'habitait madame Janowska. Ils partirent pour Vienne. Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui chappt; Maryan ne pouvait s'absenter une heure sans la retrouver en larmes, persuade qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait plus. Pour le retenir, elle l'avait charg d'une responsabilit matrielle, en lui remettant tout l'argent du voyage. C'tait de la part d'une telle femme un acte de confiance extraordinaire. --Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, et s'il me le rend, je serai avertie de ses desseins dont j'aurai le temps d'empcher l'excution. Ce portefeuille me rpond de lui. De pareilles prcautions taient bien inutiles. Maryan ne songeait gure rompre ses indignes chanes: il s'enivrait de son bonheur jusqu' n'avoir plus ni honte ni remords. Rver, tendu aux pieds de Warwara, lui dire ces mille folies qui font hausser les paules aux gens de sang-froid et qui sont les dlices des amants, vivre prs d'elle dans un tat de vague batitude, c'tait tout ce qu'il demandait. Les quinze premiers jours se passrent ainsi troubls seulement par les nergiques remontrances d'Hermine sa matresse. On pourra s'tonner de l'humilit avec laquelle les supportait madame Bromirska. Mais, cette poque, l'empire d'Hermine tait dfinitivement tabli: la baronne, qui jusque-l ne s'tait attache aucune femme, aimait jusqu' la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la flattait jamais, tout en lui marquant un dvouement absolu. Elle ne l'avait pas dcide sans peine l'accompagner en Italie. Hermine lui avait reproch de sacrifier sa rputation un aventurier, de s'afficher comme une courtisane, d'oublier la dernire pudeur et avait fini par dclarer qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu'elle s'en irait. Les prires, les larmes de la baronne eurent raison de ces scrupules qui n'taient peut-tre que les susceptibilits d'un despote oblig l'improviste de partager le pouvoir; elle resta, mais en tmoignant l'intrus un ddain crasant, une froideur glaciale dont il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu peu l'attitude de cette singulire personne se modifia; elle observait Maryan et le mpris qu'il lui avait inspir d'abord se changeait insensiblement en piti. Plus d'une fois la baronne, qui l'emmenait partout avec elle, au thtre, la promenade, la traitant comme une soeur, remarqua, non sans en prendre ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine lorsqu'ils s'arrtaient sur Maryan. Dj la flicit des amants s'obscurcissait de quelques nuages: chez chacun d'eux commenaient s'veiller lentement des instincts ennemis qui semblaient vouer ces deux tres unis par la passion une haine future, des hostilits rciproques et implacables. Maryan tait plus amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les noirceurs, toutes les bassesses du caractre de Warwara. Son avarice surtout le rvoltait. Dans la pauvret mme, il avait toujours t gnreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier sou, sans demander d'abord: --Es-tu digne d'tre secouru? N'es-tu pas misrable par ta propre faute? Warwara au contraire et considr comme une faiblesse coupable de venir en aide un fainant; elle engageait les infirmes se faire recevoir dans quelque hospice, les vagabonds travailler; celui-ci tait trop bien vtu, il devait mentir, les haillons de celui-l indiquaient une vie de dsordre abject. Il tait curieux de l'entendre, en ces circonstances, faire de la morale comme si elle-mme et t sans reproche. L'assemblage des deux pithtes pauvre et honnte la faisait rire; elle trouvait ces qualits inconciliables. --On ne doit jamais se laisser entraner par le sentiment, disait-elle, jamais! Maryan sifflait entre ses dents au lieu de rpondre; ce langage tait si dplac dans la bouche d'une femme jeune, belle, aime! Une sorte de mlancolie l'envahit peu peu. --Est-il malade? se demandait Warwara. L'vnement donna raison aux craintes qui la tourmentaient; une anne peine s'tait coule dans des voyages et des plaisirs de toutes sortes, quand soudain, au milieu d'une fte, le sang jaillit des lvres du jeune homme avec une violence pouvantable. On et dit que le rouge torrent de la vie voulait s'chapper jusqu' la dernire goutte. Les mdecins furent appels en toute hte. Warwara s'enfuit; elle avait peur; elle ne voulait pas assister au dnouement terrible, et puis certains ennuis pouvaient s'ensuivre pour elle. L'accident tait survenu Vienne. --Il faut, dit-elle Hermine, que nous partions pour Separowze; il pourra m'y rejoindre, s'il gurit. --Partez, rpondit Hermine, moi je reste. A la profonde surprise de sa matresse, elle s'obstina dans cette rsolution: personne ne savait prparer aussi bien qu'elle des pilules de glace, ses soins taient ncessaires au malade, elle ne le quitterait pas, c'tait une question d'humanit. Quand, la fin du quatrime jour, le pril fut conjur, Maryan promena autour de lui un regard teint en prononant le nom de Warwara. Ce fut Hermine qui rpondit; il la regarda, sourit avec tristesse et lui tendit une main tremblante, presque diaphane, sur laquelle tomba un baiser mouill de pleurs. Warwara revint pour la convalescence avec de grandes dmonstrations de tendresse et de joie. Tandis qu'agenouille devant le lit de repos o gisait Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait ressenties, Hermine la regardait avec des yeux qui s'largissaient dans l'obscurit comme ceux d'une bte de proie. La baronne se releva pour allumer une cigarette dont la fume fit aussitt tousser Maryan. --Pour Dieu! ne fumez pas! s'cria Hermine. --Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara s'adressant au jeune homme. Aucun sacrifice ne me cotera, tu le sais. Il secoua la tte et continua de tousser. --Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine. --Mais je lui ai demand... --On ne demande pas, on sent ces choses-l! Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska la cigarette qu'elle crasa par terre. --Tu brles le parquet, Minoschka. --Mieux vaut brler le parquet, ma foi, que ses poumons! --A t'entendre on croirait que je suis une goste et sans coeur! --Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout cas! La baronne tait habitue ces sorties de la part de sa confidente. Elle haussa lgrement les sourcils. Le mdecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara l'emmena chez elle et eut avec lui un entretien secret auquel prit part sans y tre invite la fine oreille d'Hermine. --Ainsi, j'ai pay vingt mille florins une vie qui menace de s'teindre chaque instant! pensa la baronne lorsque le mdecin lui eut dclar que la sant de Maryan exigeait le sjour permanent dans un pays chaud. --Que de dpenses! dit-elle Hermine, et puis je ne vais plus avoir un moment de repos. Je l'aime tant, et je suis menace de le perdre! Par quelle fatalit me suis-je attache un malade? --Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour! et vous pensez votre argent comme une juive, une vraie juive... --Vas-tu encore me dire des injures? --A votre place, moi, je vendrais ma vie pour pouvoir le sauver, le soulager seulement... --Tu en parles ton aise! La baronne emmena cependant Maryan en Italie. Ils s'arrtrent d'abord Venise, o le convalescent parut renatre sous l'influence des brises marines et surtout des impressions nouvelles. Il tait sensible aux arts, l'blouissant spectacle qu'offrent ces palais flottants pour ainsi dire entre le ciel et l'eau, il riait comme un enfant quand les domestiques de l'htel l'appelaient le prince Janowski. Le fameux portefeuille lui tait toujours confi, il payait les notes de l'htel, les gondoles, les loges au thtre, mais Warwara l'arrtait s'il faisait mine de donner une picette quelqu'un de ces enfants qui s'empressent sur les pas de l'tranger pour rendre mille petits services, ou d'acheter des fleurs la bouquetire de la Fenice. Elle lui enlevait la bouteille de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre des mdecins, de crainte qu'il ne s'chaufft le sang, confisquait ses cigares dans l'intrt de sa poitrine, venait teindre avec un sourire la bougie qui brlait pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empcher qu'il ne se fatigut en lisant, et songeait parfois, quand il s'agenouillait ses pieds, qu'il devait user sur le tapis ses vtements neufs. Maryan avait dsir monter cheval: --Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine. --Un cheval Venise? ce serait une anomalie, je lui donnerai un chien de prfrence. Mais le chien cotant fort cher, elle s'avisa que cette vilaine bte infecterait l'air dans la chambre du malade; un chat vaudrait mieux, mais le chat valait dix florins, on avait vu des gens touffs par des chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter un oiseau dont Maryan s'amusa, car il aimait tout tre vivant comme font ceux qu'a dj effleurs l'haleine froide de la mort. Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui cherchant des excuses. Elle l'aimait, puisqu'elle avait soin de lui et que pour lui elle se rsignait l'exil. En t, cependant, les voyageurs revinrent Separowze, o la baronne n'avait plus de mnagements garder envers le monde, puisque chacun y tait au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit tout naturellement la direction de sa fortune et lorsque, l'hiver revenu, l'insparable trio reprit le chemin de l'Italie, le prince Janowski se trouva, par un tour d'adresse qui et fait honneur l'escamoteur le plus habile, relgu au premier rang de la domesticit; non que l'imprieuse baronne convnt de cette transformation avec lui ou seulement avec elle-mme; elle l'accablait toujours de petits soins et de tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre de la maison, un mdecin ses ordres, tout le luxe que peut dsirer un homme riche; si elle le chargeait de ses commissions, si elle le laissait au dbarcadre remplir l'office de portefaix, c'tait pour le forcer un exercice salutaire. Il ne se plaignait pas du reste; sa mauvaise humeur, qui se traduisait en boutades et en railleries amres, tait celle d'un malade, voil tout. Jamais il ne manquait une occasion de faire le procs des richesses. Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur rsidence tait Rome. Un jour qu'ils visitaient ensemble la villa Ludovisi et les jardins de Salluste: --Vous n'admirez rien, dit Maryan Warwara, qui regardait les merveilles environnantes d'un air d'indiffrence profonde. Vous tes bien trop sage pour cela! Que le ciel me prserve de votre sagesse, qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des ducats bien brillants pendaient ces arbres, vous ouvririez les yeux sans doute; vous diriez:--Le dlicieux pays! Que la nature est belle!--Pauvre femme! je vous plains de tout mon coeur! Et il clata de rire. --Devient-il fou? demanda Warwara inquite sa fidle Hermine. --Rponds! s'cria Maryan prenant brusquement la tte de Warwara entre ses mains pour la forcer le regarder dans les yeux. Te sens-tu le coeur panoui comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse? --Oui, si tu m'aimes. --Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est de l'eau de pavot qui coule dans tes veines; tu redoutes de rien prodiguer, mme tes sentiments. Tu es conome de ton coeur comme de ton argent. --Je ne t'aime pas? --Non! Warwara porta son mouchoir de dentelles ses paupires humides: --Pourtant, ton injustice me fait pleurer. --M'aimes-tu? donne tout ce que tu possdes et laisse-moi travailler pour toi, mendier pour toi si je n'ai plus la force de travailler. Tu verras comme nous serons heureux! --Cet homme est fou dcidment, pensa madame Bromirska. Quelque temps aprs, comme elle se plaignait avec amertume d'un de ses paysans qui avait vol la seigneurie de Separowze un sac de pommes de terre: --Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honntet veut manger quelquefois; la meilleure lampe risque de s'teindre si l'on n'y renouvelle l'huile ncessaire. --Tu dfends toujours les gueux! --Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus les vertus de la pauvret. Il faut que tu le saches pourtant, quand un pauvre cesse d'tre honnte, il n'est pas toujours criminel, tandis que l'honntet du riche ne peut jamais tre un mrite. --Ce sont l, soupira Warwara, des ides de communiste... Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne de Rome, Warwara ne cessa d'exprimer la crainte folle d'tre attaque par des brigands. Maryan cependant chantait un air de _Fra Diavolo_. --Voil, dit-il, la supriorit que donne une poche vide; on attend les bandits en chantant. --Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia Warwara qui se mit prier. Elle avait peur de ce qui lui semblait tre chez Maryan un accs de dmence autant que des bandits eux-mmes. De plus en plus elle regrettait ses vingt mille florins. Au lieu de se rtablir, Maryan languissait, puis par un combat atroce, celui de la passion invincible et du mpris de lui-mme. Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait son gard dans une demi-rserve, mais elle tait toujours l quand il souffrait, une tasse de tisane ou une drogue la main. --Ma petite bohmienne! disait Maryan. Et elle se trouvait rcompense. Parfois Warwara la chassait avec colre; la jalousie s'emparait d'elle: --Si j'tait souponneuse!... disait-elle. --Que souponnerais-tu? demandait Maryan. --Que tu me prfres cette chtive laideron au teint noir. Je ne serais pas la premire femme trompe. Maryan dtournait la tte d'un air de lassitude. Qu'elle le comprenait peu! Comme s'il et pu bannir un seul instant de sa pense, de son coeur, dont elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole laquelle il s'tait donn! Souvent, aprs des scnes de passion insense, il l'loignait de lui. --Que tu es belle et affreuse la fois! lui disait-il. Je ne te souhaite pas de devenir vieille! Quand les annes auront eu raison de la volupt de ton corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et abhorre. --Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! s'cria-t-elle en cachant son visage dans ses mains devenues tout coup froides et tremblantes. --Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne sera courte. Pourquoi essayerais-je de te conseiller, de t'exhorter? Rien ne nous change au moral, nous restons tels que nous avons t crs... D'ailleurs, je ne te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton avenir? Aujourd'hui tu m'appartiens, tu es jeune, tu es belle, je serais fou de ne pas trouver divin ton sein blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur. Le langage de Maryan tait souvent amer, ses bizarreries taient souvent sinistres; si Warwara se montrait aussi patiente, c'est que jamais il n'avait t plus beau, le mal implacable qui le minait donnait son visage amaigri un charme idal qui, pour tout autre oeil que le sien, et sembl de mauvais augure. En effet, un vomissement de sang plus terrible encore que le premier, mit le pauvre Maryan, vers la fin de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine redevint sa garde-malade assidue, silencieuse. Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta sur ses nerfs une victoire mmorable et alla le voir rgulirement chaque jour; mais sa visite ne durait gure que dix minutes, dix minutes dont le malade tait reconnaissant et qui lui donnaient la force d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise se prolongeait et qu'aprs trois semaines, Maryan pouvait peine quitter son lit pour aller, soutenu sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse, Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit Hermine du soin de soigner et de distraire Maryan, et prit, quant elle, son parti de se promener seule, d'aller seule au thtre. Ces faons indpendantes ne choquent personne dans la socit russe et polonaise. Elle rencontra une lgante de Moscou, madame Iraleff, jeune veuve mancipe qui devint vite son amie intime. On n'aurait pu parler d'harmonie entre deux personnes de cette sorte. Madame Iraleff tait comme madame Bromirska un instrument humain accord faux; mais enfin elles se comprirent. La jeune veuve avait un frre, vritable Adonis de style moderne, major dans l'arme russe, qui, la suite d'un duel, avait obtenu un cong illimit dont il profitait pour dresser des chevaux et des chiens avec l'art d'un entraneur de profession. Le comte Mirosoff ne quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara se dissipa soudain comme un mauvais rve. Le matin on visitait ensemble les muses, les glises, les palais, chacun se dclarant l'envi transport d'admiration, puis, c'taient de petits dners trois, tantt chez la baronne, tantt chez madame Iraleff; dans l'aprs-midi, on allait en voiture au Corso, le soir l'Opra ou au bal. Bien souvent Warwara, toute prte partir avec le comte, se rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de la journe; alors elle courait lui mettre un baiser au front pour disparatre ensuite comme une fe. Si par hasard elle passait une soire chez elle, son amie moscovite lui tenait fidle compagnie; tendues, nonchalantes, sur un divan, les deux insparables fumaient leurs cigarettes, tandis que Maryan toussait en mourir dans la chambre voisine. --Comment pouvez-vous supporter cela? demandait madame Iraleff; c'est pouvantable! Pauvre jeune homme! --Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps congdi, rpondait Warwara, mais je suis faible et bonne. On ne peut changer sa nature! Enfin, Maryan provoqua une explication: --Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... il est si agit! Hermine ayant parl, Warwara dut se soumettre, mais elle craignait que l'explication n'irritt ses nerfs, et la remit au lendemain, au surlendemain, au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant l'ambassadeur de Russie donnait une fte laquelle il lui tait impossible de manquer. Comme elle s'envolait, en grande parure, au bras du comte, Maryan apparut sur le seuil l'improviste, trs ple, les cheveux en dsordre: --Madame, il faut que je vous parle. Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux. --Qui est ce jeune homme? demanda le comte. Maryan tait plus g que lui en ralit, mais la phthisie rajeunit les malades en prtant leurs traits une expression qui n'appartient qu' l'ge de l'enthousiasme. --C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. Puis, se tournant vers Maryan avec un sourire: --Aie patience jusqu' demain, ajouta-t-elle, tu vois que je suis presse. --Je suis press aussi, moi! --Permettez! murmura la baronne s'adressant Mirosoff. Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, qui ferma aussitt la porte clef. --Laisse-moi, commena-t-il, te raconter une histoire. --Franchement l'heure est mal choisie. --Mon histoire est courte et tu l'entendras. D'un air de rsignation, Warwara se posa dans l'embrasure de la fentre en frappant de son ventail la paume de sa main gante. --Au temps o lady Stanhope habitait son chteau de Dar-Dschun, sur la cime d'un rocher... tu sais, lady Stanhope, la nice de Pitt, la reine de Palmyre... --Continue, continue... --Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur rencontra dans certaine grotte du Liban un aigle aveugle qui la vieillesse avait fait perdre tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becque. La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient. --Est-ce fini? demanda Warwara. Il fit un signe affirmatif. --Rflchis, ajouta-t-il. Un animal peut tre dou de compassion, et toi, un tre raisonnable, toi une femme, tu n'as point piti d'un malheureux que tu aimes. --Je t'en prie..., point de scne, balbutia Warwara, mnage mes nerfs. Il clata de rire. --De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; est-ce que je ne t'entoure pas de soins, est-ce que je ne t'ai pas fait mille sacrifices? --Quant aux sacrifices, dit Maryan,--et il se leva d'un air de mpris indicible,--je ne connais que ceux que je t'ai faits. --Mais lesquels? --Le sacrifice de ma libert, de ma rputation d'honnte homme, et avant tout, celui de ma propre estime. Warwara haussa les paules. --Ta libert, je te la rends si elle t'est si prcieuse. Il frmit encore, de grosses larmes roulaient malgr lui le long de ses joues creuses. --Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n'ai pas la force de me sparer de toi. Warwara s'tait lance hors de la chambre; elle revint avec un portefeuille qu'elle jeta devant lui d'un geste magnifique, de sorte que les billets de banque s'chappant voltigrent de a et de l comme de grands papillons: --Voil, dit-elle d'une voix touffe, voil mon argent. Je sais qu'il ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente plus ainsi. Maryan la toisa d'un regard qui la brla comme un fer rouge et qui lui fit sentir pour la premire fois qu'elle avait un coeur. Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans rpondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit sangloter. Hermine accourut haletante: --Il s'en va, et vous en tes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un mourant!... --J'ai eu tort! s'cria la baronne, ne me mnage pas les reproches, je les mrite tous!... Hermine alla droit au salon o le frre de madame Iraleff attendait toujours, et, avec l'aplomb qui lui tait propre: --Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien l'excuser. Mirosoff leva ses sourcils ddaigneux, prit son chapeau, alluma un cigare et battit en retraite. --Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa matresse, vous lui demanderez pardon. --Oui, oui, rpondit Warwara, qui avait essuy ses larmes, mais d'abord ramasse l'argent. Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit les compter. --Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris? --Bon Dieu! s'cria Hermine, ne prtez donc pas autrui vos viles penses, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernire tincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai avec lui, entendez-vous? --Tout le monde m'abandonne! gmit Warwara, clatant de nouveau en lamentations. Elle errait par la chambre au hasard, fivreuse, dsespre. Tout coup elle s'arrta. --Ah! fit-elle, voil mon billet de banque? Il tait all, en effet, s'accrocher aux pines d'un cactus. Aussitt cette grande agitation se calma. --Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera chang, ma petite Hermine. --Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohmienne. Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial. --Daignez me faire connatre la somme que vous avez dpense pour moi, madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour moi une dette sacre. --Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter l quand madame ne pense qu' implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame... --J'ai t trop vive... les intentions que tu me prtes sont loin de ma pense, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses! --Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus. --Eh bien! partons ensemble! --J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprs de vous. --Maryan!... Il secoua la tte. --Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant ses genoux tout plore. Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre, involontaire s'tait peinte sur ses traits dcharns; puis, la relevant, il la tint presse contre sa poitrine. --Mchant! dis-moi que tu m'aimes encore! Hermine lui jeta un regard o se mlaient l'indignation, la haine et l'envie. Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en elle-mme:--Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant dpens pour lui! Et s'il m'chappe... D'ailleurs, c'est un plus grand plaisir de faire perdre la raison un homme que de causer l'ambassade des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napolon, avec une Excellence dente ou un cardinal obse. Dieu sait si le pauvre garon durera longtemps encore! Jamais elle ne s'tait faite pour lui plus coquette, plus sduisante, et, tout en l'entourant de voluptueuses clineries, elle n'oubliait pas l'essentiel, la question d'argent. --Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en proccupe pas d'avance! Loin de moi la pense de te demander... C'est une bagatelle. J'ai tout not... le total est de cinq mille six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vrifieras toi-mme. --Quelle ide!... Comme elle avait pass un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que la douce musique de sa voix, sans s'arrter aux paroles: --Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur? Le sourire de Warwara tait si dlicieux, son treinte si tendre, que Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il crivait, Warwara affectait de son ct un air d'indiffrence: elle tirait avec un lger billement ses membres magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle le posa sur la chemine sans y jeter un coup d'oeil; blottie plus prs encore de son amant, elle reprenait sur ce malheureux, par tous les sortilges dont elle savait la puissance, son diabolique empire. Cette nuit-l, Maryan fut arrach au premier sommeil par le contact lger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara tait debout devant son lit. --Ne te fche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais, cher, tu as oubli dans ton billet les vingt-trois kreutzers. Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumire, lui apporta le prcieux papier et trempa elle-mme la plume dans l'encre. --Combien as-tu dit?... --Vingt-trois kreutzers... tu sais bien. Les ayant nots, elle lui donna deux baisers brlants et s'en alla toute joyeuse. Le lendemain, on la vit l'Opra, en compagnie de Mirosoff et de sa soeur. Hermine, qui, lorsque rentrait sa matresse, avait fait d'ordinaire un premier somme, fut veille vers dix heures ce soir-l par un bruit insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne ft arriv, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper la porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habill! Il avait endoss ses vieux vtements d'autrefois, dont jamais, au grand tonnement de Warwara, il n'avait voulu se sparer; son manteau gris en bandoulire comme un soldat, il tenait la main un bton de voyage. --Jsus-Marie! s'cria la bohmienne, quel projet est le vtre? --C'est facile deviner. Je m'en vais. --O donc? --Chez moi. --Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'tes! --Je me trouve trs-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est l'essentiel. --Vous n'atteindrez pas la frontire seulement... Un si long voyage! Savez-vous ce qu'il cote? --J'irai pied. --A pied de Rome Kolomea! --N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront. Il ne m'en faut pas davantage. --Et vos bagages? --Je n'emporte que ce qui m'appartient. --Faites-moi une grce... Toutes mes pargnes sont votre disposition. --Merci, petite! Dieu te rcompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois heureuse. Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle s'attachait lui toute frmissante; mais il l'loigna avec douceur et partit en jetant un dernier regard dans la chambre, o elle s'tait laisse tomber genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le vieux refrain: Courage, Cosaque, sois gai, Tu es toujours jeune et vaillant! Il s'loignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie laquelle le coeur de chacun de nous reste attach, quoiqu'elle soit rude et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleutres, vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe. VI En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprs de l'tre, par terre, la tte enveloppe de ses tresses dnoues et renverse contre le mur. Elle s'tait endormie dans son dsespoir. La baronne l'veilla en lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entr'ouvrit les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprs d'Hermine et l'interrogea. --Il est parti, rpondit la bohmienne. --Parti? pour me rejoindre au thtre peut-tre?... --Non, pour Kolomea. --Mais il n'a pas un kreutzer sur lui! --Il est parti cependant! Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or, inspecta son crin. Il n'avait rien emport! Ayant constat cela, elle tomba plore dans un fauteuil. Le vide laiss par ce dpart lui devint de jour en jour plus sensible. Mirosoff et sa soeur l'importunaient; elle avait pris l'Italie en grippe. Sans mme dire adieu ses amis, elle quitta Rome brusquement et passa quelques mois Paris. L't la retrouva, comme de coutume, dans sa seigneurie de Separowze. Le premier soin de la baronne avait t de s'informer de Maryan. Elle apprit que, gravement malade, celui-ci avait t recueilli par un pauvre matre d'cole du voisinage. Elle lui crivit une lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne rpondit pas; elle crivit de nouveau, se plaignant de son ingratitude. Point de rponse encore. Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au dbiteur, le priant de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Mme silence. Le temps s'coula. Peu peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski, mais une rencontre inattendue vint rafrachir sa mmoire. C'tait par une aprs-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie de sa fidle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle, fatigue. Les rayons du soleil ruisselaient tides et clairs sur le feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre; comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombes que l'on foulait aux pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel tait d'un bleu ple admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur lourde et stupfiante qui rappelait un peu l'glise et tout autant la cave. Le lointain tait barr par une de ces murailles basses et grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge s'accrochaient aux chaumes et aux herbes dessches; un vol de grues se dirigeait vers le sud; bientt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui se dessina sur le ciel, tandis que de temps autre les cris stridents des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de dtresse. Une cigogne retardataire perche sur une grange faisait tristement claquer son bec; on et dit la crcelle de bois du vendredi saint. Aucun oiseau ne gazouillait plus; l'oeil et vainement cherch dans l'espace l'aile diapre d'un papillon: c'en tait fait de la danse des moucherons travers les flammes rouges du soir, c'en tait fait du concert des grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence rgnait dans la nature et faisait penser ce calme qui se rpand sur le visage d'un mort aprs qu'est exhal le dernier soupir. Au milieu de ce silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout coup Maryan assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains taient jointes devant lui; ses grands yeux bleus levs vers le ciel semblaient suivre le vol des oiseaux de passage qui migraient vers le sud. Et qu'il tait ple! A peine tenait-il encore la terre! La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin prcipitamment. Il lui tait impossible de passer devant le spectre de celui qu'elle avait aim. Aux premires neiges, elle regagna Lemberg. L, elle apprit, dans une fte chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski n'atteindrait pas le printemps, et qu'il et manqu du strict ncessaire si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum de son pre, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi. Lorsque celui-ci reut la sommation, il ne fit que sourire et dchira le papier en deux morceaux qu'il jeta au feu. --L'affaire peut se discuter, lui dit le matre d'cole qui l'hbergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat? --Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai dj le meilleur des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont impuissants, la mort. Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la porte du malade s'ouvrit avec imptuosit pour livrer passage au matre d'cole, puis ce brave homme s'arrta tout coup, sourit, toussa, cracha d'un air embarrass; il finit par bgayer: --Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un l. --Qui donc? demanda Maryan avec effroi. --Une dame qui... quel bonheur!... une dame qui... voyez vous-mme... Sur le seuil parut une femme enveloppe de voiles pais. Le malade se redressa, et la dernire goutte de sang qui restait dans ses veines monta violemment ses joues. Mais dj la femme voile lui tendait les bras et venait s'agenouiller prs de sa chaise. --Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'tait pas celle de Warwara. --Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Thofie?... vous?... Qu'est-ce... qu'est-ce qui vous amne? --Tu me le demandes? dit madame Janowska en arrachant son voile, tu me le demandes, et je suis ta femme? et tu souffres?... --Sois tranquille sur ce point. Dieu me dlivrera bientt. --Je suis venue pour te soigner! s'cria la bonne crature. Si tu le permets... ajouta-t-elle avec crainte. --Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici... --Bah! nous nous arrangerons... Elle n'en dit pas davantage, mais se mit dballer mille petites choses qui soulagent les malades et dont Maryan avait t priv jusque-l. Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit cette nouvelle sa matresse, celle-ci eut une attaque de nerfs. --Cette femme est auprs de lui! elle le soigne! elle fait venir des mdecins en consultation, et tout cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh! les hommes n'ont ni honneur ni conscience! A mesure que la terre s'veillait sous le souffle du renouveau, Maryan se sentait mieux. --Patience, lui disait sa femme, encore quelques semaines, et nous aurons le printemps. Tu guriras tout fait. --Pour jouir du bien-tre que je ressens, rpondit le malade, il faut qu'un homme soit bien prs de la mort. La vie ne s'annonce pas si consolante et si lgre. Dj les frimas fondaient le long des vitres, un vent doux passait sur la plaine de neige; le fleuve rompait ses chanes avec un bruit de tonnerre, et de tous cts naissaient des ruisseaux qui descendaient vers lui en murmurant; une vapeur humide s'levait sans cesse; de grosses gouttes d'eau pareilles des larmes perlaient aux fentres: c'tait partout un bruissement perptuel. Encore un jour, encore un, et la terre, dpouille de son linceul, s'panouirait dans une vapeur bleutre. Des petits nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; le sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, capiteux, enivrant; les corbeaux s'envolaient lourdement vers la montagne; les moineaux ppiaient sur les branches encore nues et dans les haies qui servent de clture aux chaumires. Le gazon fltri se parait d'une verdure nouvelle; tout tait si distinctement dessin par le vigoureux clat du soleil, que le moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine, chaque abreuvoir perdu au sein des pturages apparaissait avec une nettet extraordinaire. Dj commenaient dans les airs ces jeux foltres, ces chansons, auxquels succde bientt l'panouissement complet de tout ce qui vit. Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid entra sous le porche; elle voltigea quelques minutes de del avec des petits cris, puis elle s'gara jusque dans la chambre du malade, o, aprs avoir fait mille tours, elle finit par se reposer sur le dossier de sa chaise, en clignant ses petits yeux noirs. --Elle nous apporte le printemps, dit Thofie avec joie; ne dirait-on pas qu'elle va nous conter des nouvelles de ces beaux pays lointains o il n'y a pas d'hiver? Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier: --Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays o il n'y a plus d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, plus de dceptions... Ne connais-tu pas la croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la chambre en volant est une messagre de paix, une messagre de mort... --Pourquoi ces tristes penses? --Elles ne sont pas tristes, Thofie; elles me sont trs-douces. Cette nuit, j'ai rv que je volais, moi aussi, et, tandis que je m'levais de plus en plus haut, la terre se droulait au-dessous de moi comme une broderie bigarre; les rivires n'taient plus que des fils d'argent, et les nuages voguaient dans l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau. S'envole-t-on quand on est mort? Je voudrais m'envoler. Le mme jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, mais refusa de se coucher. Il sourit lorsque les huissiers de Kolomea entrrent pour saisir ses meubles au nom de la baronne Bromirska; il les observa en souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement ses habits rps, son linge us, ses vieilles bottes. --Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant la justice la porte. L'hirondelle tait sortie depuis longtemps, mais Maryan croyait toujours l'entendre; il la cherchait travers la chambre. La nuit, il demanda une fois boire, puis voulut s'habiller. On lui obit, on lui donna ses vtements, on le porta jusqu' la fentre. --Laisse entrer, dit-il sa femme, l'odeur des fleurs nouvelles... J'ai senti le printemps!... Que c'est doux, que c'est bon!... Thofie hsitait ouvrir la fentre, mais Maryan fit un mouvement des paupires qui signifiait:--Dsormais, peu importe...--Et la fentre fut ouverte. --Ne la referme, dit le mourant, qu'aprs que je ne serai plus, afin que mon me puisse s'envoler. Il resta quelque temps tranquille, comme s'il et respir avec dlices l'air embaum. Tout coup, sa tte se renversa, et il se mit chanter tout bas: Petite moissonneuse, Aiguise ta faucille; Dans la steppe, belle fille, Le froment est mr! Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du village. Ils avaient reu l'ordre exprs de conduire en prison Maryan Janowski, la baronne Bromirska ayant demand, outre la saisie, la contrainte par corps. Thofie les conduisit dans la chambre funbre, o brlaient six grands cierges autour de Maryan, qui, ple, paisible, plus beau que jamais, les mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine, semblait dormir. La fentre tait reste ouverte, et, sur le rebord, l'hirondelle, familirement perche, jetait son petit cri doux et triste devant le catafalque drap de noir. --Le voici, dit avec amertume madame Janowska. Conduisez-le en prison si vous voulez. Les trois hommes firent le signe de la croix et s'agenouillrent pour rciter une prire. VII Lorsque Warwara reut le billet de mort marges noires, elle s'vanouit, et, longtemps aprs qu'elle fut revenue elle, ses larmes coulrent en abondance. Hermine resta pelotonne dans un coin jusqu'au soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit offrir le saint sacrifice pour le repos de l'me du dfunt et pria de tout son coeur. Le premier rayon du soleil d't ramena la baronne Separowze. Elle apprit que madame Janowska habitait encore la maison o tait mort Maryan et rsolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil, la reut avec plus de surprise que d'indignation; elle rpondit toutes les questions qui lui furent poses sur les derniers moments de son mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque embarras, ses ongles roses et murmura timidement: --Parlons, s'il vous plat, de la somme que me devait le pauvre homme... vous savez bien, la somme... --Ma foi! il me semble que vous n'avez pargn aucun moyen pour vous la faire rendre! rpondit froidement madame Janowska. --Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte sur votre honntet... Hermine tirait nergiquement sa matresse par la robe, mais elle ne russit pas l'arrter dans cette ignoble rclamation. --Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent. --De votre argent! s'cria la veuve en se levant toute droite; avez-vous bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'mes, femme honte! Ainsi vous croyez m'avoir pay le sacrifice que je vous ai fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donn tout l'or du monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme il ne pouvait l'tre avec moi; voil pourquoi je vous l'ai donn, n'exigeant en change que mon pain quotidien, afin de ne plus lui tre charge, afin qu'il ft heureux! rpta Thofie dans l'obstination de son trange dvouement. L'a-t-il t? Non! Vous nous avez tromps tous les deux, moi et lui... --Je vous en prie, murmura Warwara, mnagez mes nerfs. --Sa mort est sur votre conscience, rpta sans l'entendre madame Janowska, vous l'avez tu! que son spectre vous poursuive... La baronne trembla sous cette menace. --De grce! rptait-elle en s'efforant de gagner la porte. --De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient! Mais madame Bromirska avait pris la fuite. Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement: --Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin faire. --O vas-tu donc? --A son tombeau. --Oh! Herminoskha, ma chre Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit! --Peu m'importe! rpondit la bohmienne en s'chappant. Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout mue: --Qu'as-tu t faire l? demanda-t-elle enfin. --Planter des fleurs sur son tombeau. --Tu les as plantes toi-mme? --Moi-mme. --Jsus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en! Elle se dshabilla toute seule, tant tait grande son horreur pour ces mains qui avaient touch la terre o reposait Maryan; mais, au coup de minuit, Hermine la vit se prcipiter dans sa chambre un flambeau la main et le visage revtu d'une pleur livide: --Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu! --Qui donc? --Le mort!--Ses dents s'entrechoquaient en parlant.--J'ai senti son souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il tait l debout devant mon lit et me faisait signe!... --Eh bien! rpliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez bien mrite! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit. --Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?--reprit-elle aprs une pause qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu. Lorsque la joyeuse lumire du jour entra dans la chambre, Warwara trouva que dix messes seraient assez, et aprs le djeuner elle envoya Hermine chez le cur pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'tant plus montr. La baronne avait trente ans cette poque, c'est -dire l'ge o une femme bien portante est l'apoge de ses charmes et plus dangereuse que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon chatoyant, mais il se couche ses pieds comme un chien soumis. La tte de Warwara rappelait la beaut svre de la Vnus au miroir, du Titien; sa haute taille, sa dmarche avaient autant de grce que de majest. Elle tait riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire tous ses dsirs, et cependant elle n'tait pas contente. Une perptuelle inquitude, qu'elle attribuait ses nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque jour, son mdecin lui donnait de nouveaux conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb: --Il vous faudrait plus d'activit, madame, dit-il gravement; occupez-vous de quelque faon utile. Warwara s'occupa en effet, et de la manire qui, son point de vue, tait le plus utile. Elle tait entre en relations Lemberg avec un Juif du nom de Gottesmann; ce personnage, aussi dvot que rus, possdait toute sa confiance. Gottesmann n'tait certes pas ce qu'on appelle un honnte homme, mais il avait une habilet merveilleuse pour esquiver la loi sans se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commena donc dpenser utilement son activit selon l'ordonnance du mdecin. L'hiver, elle habitait Lemberg, et l't Separowze, s'occupant la campagne comme la ville d'affaires aussi varies qu'intressantes. Elle prtait de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de famille qui tudiaient dans la capitale, aux petits employs. L'embarras de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scnes de drames auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs dtendus un charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un lieutenant, ayant engag sa parole d'honneur, se voyait sur le point de perdre son grade, quand un jeune gentilhomme dshrit par suite de ses folies parlait de se brler la cervelle, quand un pre de famille cribl de dettes se tordait ses pieds, tel qu'un ver qu'on crase, alors elle jouissait rellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres dtails de la situation, sans en ddaigner un seul. D'abord elle feignait d'tre inflexible, puis elle accordait une vague esprance, comme si les prires de ses dbiteurs aux abois et quelques -compte, toujours bien reus, l'eussent dsarme; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre de fondre sur elles l'improviste. Quand elle avait tran enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il se trouvait que sans rien risquer elle avait savour quelques agitations dlicieuses. --Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs matresses la fois. Moi, j'ai des gots tout particuliers. Mon unique plaisir est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour dettes. Aux vritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la satisfaction de les torturer ne l'et jamais ddommage d'une perte; l'avidit l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle prouvait faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent. Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses spculations. Elle prtait sur des immeubles, sur le bl, sur des marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engag, l'excution avait lieu, et, la vente, M. Gottesmann se rendait d'ordinaire acqureur vil prix pour revendre ensuite le plus avantageusement possible. Nombre de marchs frisaient la ligne de sparation qui, fine comme un cheveu, est tire entre les choses permises et les choses dfendues. La baronne tendait volontiers ses filets sur les terrains vagues o la justice n'a point de prise. Ainsi, elle possdait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine maison Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie, mais elle passa sous silence ce dtail peu important qu'elle en possdt la moiti. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme propritaire unique, demanda le double de cette somme; mais M. Gottesmann, qui s'tait pos en entremetteur, conseilla fortement l'acqureur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer de plus. C'tait aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue; Warwara reut aussitt sa part de vingt mille florins, plus dix mille florins pour l'argent prt; elle trouva moyen en outre de grappiller dix mille francs de chicanes. Autant la baronne tait indulgente pour elle-mme, autant elle se montrait svre pour autrui; elle dpouillait sans scrupule; mais le sens moral s'veillait chez elle ds qu'elle se sentait lse, si peu que ce ft. Il fallait la voir alors fulminer des maldictions contre les coupables! Un de ses fermiers, ruin par la grle ou par un incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se tordait les mains en s'criant:--Dsormais, je ne me fierai personne, non, personne! Moi qui vous croyais honnte homme! N'est-ce pas, Hermine? toi aussi, tu le croyais honnte? Et maintenant vous descendez au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma prsence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitt d'tre honnte. Hlas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans chacun des pauvres hres qu'ils ranonnent et un fripon en celui qui leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos cranciers ne sont-ils pas toujours nos yeux des bourreaux et nos dbiteurs des coquins? Demander Warwara un peu de piti pour des paresseux, des prodigues, des maladroits, c'et t vraiment trop exiger d'une femme raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse se reprocher; la sensibilit ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mmes devenaient au besoin singulirement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les et exasprs, mais le spectacle d'une excution ne les chatouillait que trs-agrablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait mme une telle intrpidit lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un jour victime de son hrosme. Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand faiseur de projets, qui btissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter demain une boulangerie vapeur, quitte dmolir le tout ds que lui souriait un nouveau systme, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la premire sorte, occup tantt de l'invention d'un vaisseau perfectionn, tantt de celle d'un canon ou d'un ballon modle, eut le malheur de dcouvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre faire de la porcelaine. Aussitt le projet d'une fabrique de porcelaine germa et mrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour l'effectuer. Il rendit visite sa voisine et dveloppa ses ides d'une faon qui sduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hsita pas lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au bout d'un an. Bien que le bon jeune homme et t contraint d'crire douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis de faire l'loge de son obligeante voisine. Les constructions avanaient; il se procura des machines, prit des ouvriers; mais, avant le terme chu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins, ce qui ne l'empcha pas d'tre oblig de s'arrter peu aprs, faute de ressources. L'chance vint: il dut demander un dlai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel sa patience, elle se montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrass, Warwara n'hsita pas ensuite faire saisir la fort et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins cette saisie. Plus que jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fe bienfaisante et procura cinq mille florins pour lesquels le propritaire souscrivit un billet de six mille, qui en deux annes s'leva jusqu' douze mille, sans que la fabrique pt tre encore mise en activit. Au jour de l'chance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable femme du cercle, comme il l'avait longtemps nomme, faire main-basse sur la mtairie, les troupeaux, les pturages et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait trouv du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement, l'exploitation lui cota cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier emprunt de ce constructeur de chteaux en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues par autorit de justice; ensemble elles valaient bien quarante mille florins; les enchres cependant n'atteignirent pas cette somme, ou plutt la premire et la seconde enchre aucun acheteur ne se prsenta. la troisime, la plus aimable femme du cercle offrit deux mille florins, et la proprit lui fut adjuge. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent mme trs-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet d'une ogresse qui avait dvor le pauvre nain membre par membre, comme on mange un artichaut feuille feuille. Un instant il forma le suprme projet de mettre le feu sa maison, mais il s'en tint finalement celui de partir pour Baden, o le rteau du croupier balaya son dernier sou. On le revit dans le pays quelque temps aprs, dguenill, en bottes troues. Ainsi vtu, il osa se prsenter dans le salon de la baronne: --Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur. --Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison. --Je crois que vous avez perdu la tte. Warwara s'tait leve, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un couteau. --Misrable! s'cria-t-il, voil tes intrts! En mme temps, il lui portait la poitrine un coup qui ne la blessa que lgrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il tait ivre. Elle appela au secours. Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'trangler quand les domestiques accoururent. Il fut terrass. --Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner, frappez! frappez-le! et tranez-le en justice. Maintenant Papowitch implorait sa grce, dclarant qu'il n'avait voulu que l'effrayer; ce fut en pure perte. Rou de coups, moiti mort, il fut jet dans une charrette pour tre conduit Kolomea. La baronne parut aux assises dans une toilette lgante pour tmoigner contre lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner trois annes de prison, considration prise des circonstances attnuantes, elle frona le sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drles qu'un seul chtiment: la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes. Elle envoya mme aux journaux de Vienne un article de plaintes et de rcriminations contre la justice gallicienne. Tout endurcie que ft cette femme, elle ne pouvait cependant se passer d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en tait venue demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait volontiers, mais de pur dvouement. Aussi l'empire d'Hermine grandissait-il tous les jours. La bohmienne tyrannisait, opprimait sa matresse, rglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant parfois la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et capricieuse. N'importe, la baronne tenait elle par-dessus tout; c'tait l'unique crature qui, croyait-elle, lui appartnt sincrement; or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse compltement du besoin d'aimer et d'tre aim, ft-il en apparence de pierre ou de glace. VIII Bien des annes s'taient coules depuis la nuit o Maryan Janowski, prs de mourir, avait salu le printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle tait des plus simples; il s'agissait de lui prsenter une liste de souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre d'avenir tudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste tait celui de la baronne. Je me prsentai chez elle dans l'aprs-midi. Cette chaleur tropicale qui distingue l't gallicien, aussi court qu'il est ardent, desschait la terre, qui, souleve par le sabot de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fume. Le ciel, d'un bleu fonc pur et puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait brle au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se dtachaient, nettement sculptes, les cimes des Karpathes. J'prouvai une sensation de soulagement dlicieuse en m'enfonant sous les futaies de Separowze: les vieux chnes formaient une vote de verdure que peraient et l des flches de lumire dore; du fond des ravins o roulait le torrent, une douce fracheur monta vers moi, mle des armes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en atteignant une clairire non loin de la seigneurie, de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en libert. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et leurs racines largement tires, faisaient penser une arme de gnomes prte entrer en bataille contre les gants de la futaie. Partout s'alignaient des bches toises ou de grands troncs abattus. De distance en distance, un Titan renvers, ses rameaux encore pars de quelques feuilles sches, barrait le chemin; des centaines de coloptres en cuirasse vert dor fourmillaient dessus, et l'corce fendue laissait couler la rsine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux bcherons taient en train de mutiler un beau vieux chne. Un pic au plumage bleutre semblait parodier leur travail en frappant du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesur. --Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bcherons. --Qui? rpta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais assez. Ce que je vis Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du bcheron. On et dit que la guerre venait de traverser la seigneurie et que les ravages du canon avaient t peine rpars. Un habit de mendiant, rapic de toutes couleurs, n'est pas plus bigarr que ne l'tait le chteau de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en rouge rehauss de bleu de ciel, avait laiss tomber par places cet enduit et ressemblait quelque cran de tapisserie rong par les teignes. La toiture avait videmment besoin des soins du couvreur; la chemine croulante, rduite la moiti de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies taient en maint endroit remplaces par des morceaux de papier coll. Ici, un bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barr plusieurs fentres avec des planches qui leur donnaient un air de prison. Entre les lames d'une jalousie couverte de poussire passaient et repassaient une myriade de moineaux, qui avaient install leurs nids derrire ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un seul gond et semblait destin remplacer dans la tempte la grinante girouette qui manquait au toit, bord de ce qui semblait d'abord un trange travail de sculpture, de ce qui n'tait en ralit qu'une guirlande presse de nids d'hirondelles. Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne les tolrait. La grange, construite en longueur auprs de l'habitation, rappelait par ses poutres dtaches, ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudit des solives, la carcasse gigantesque d'un animal antdiluvien. De l'autre ct de la seigneurie s'tendait un jardin mal entretenu, o le plantain et les orties obstruaient les anciennes alles; on cultivait maintenant des lgumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et de girofles. Je confiai mon cheval un gars costum en jockey, qui m'apprit que sa matresse tait chez elle, et je montai avec prcaution l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de bascules. Le valet, occup dans l'antichambre attraper des mouches, me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pices dlabres o se refltait le caractre de celle qui en faisait son gte. Les murs semblaient crier des maximes d'conomie:--Ne jetez rien! ne rparez rien!-- et l, ils laissaient pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des affiches dchires au coin des rues. Dans tous les angles se tendaient de grandes toiles d'araigne dont les fils couraient d'un tableau l'autre: les araignes aussi portent bonheur. Tous les siges se drobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre des Juifs au jour de la rconciliation. Dans les bahuts et sur les tagres se mlaient la vieille argenterie les objets les plus htrognes: souliers de bal sans semelles, peaux de livres, bouquets fltris, vieux journaux, ventails casss, squelettes de chapeaux, un bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moiti d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sches, des brosses dents uses. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont les fils de fer taient remplacs par un entrelacement de ficelles. Auprs d'une fentre jaunissait un calendrier de 1840. Le secrtaire supportait quelques belles pices de vieux Saxe plus ou moins brches, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une rouille pareille des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque destins trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouill d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers saupoudr de tabac priser. On respirait dans cette trange demeure l'odeur mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes demi mres taient disperses au bord de toutes les fentres et sur toutes les tables o elles pourrissaient, tandis que des dbris de victuailles de toutes sortes, soigneusement conservs, se dcomposaient de leur ct en attirant une multitude de mouches. Warwara Bromirska me reut dans sa chambre coucher, o elle tait en train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide comme le marbre, et m'invita poliment m'asseoir auprs d'elle, sur un petit divan d'o sortaient de tous cts des mches d'toupe. la tte du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbs autour d'un rvolver; sur la table de nuit tait jet un poignard. La pendule marquait onze heures et demie. Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son ge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours friss avec art, ni ses dents sans dfaut; il lui restait mme une certaine fracheur laquelle le fard contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'ge une trange expression de mfiance et de mchancet. Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton, dessinant ce qu'on et pu prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vrit, ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguis pour dissquer ce coeur sans misricorde; mais, ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'tait sa toilette. Je n'en avais jamais rencontr de pareille; videmment elle portait, pour mnager ses robes neuves, des vieilleries du pass, des vieilleries d'apparat: une mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'chapper aux coutures, une vieille robe rose d'o pendait un falbalas, dcousu peut-tre dans un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tte tait pos un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre. Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait prouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant lui persuader que ce sacrifice tait mal entendu, mme au point de vue de l'conomie. Elle tira une longue bouffe de sa cigarette: --Oh! rpliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne vivrai point ternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amne. En quoi puis-je vous tre agrable? Tirant de ma poche la feuille de papier o s'alignaient dj plusieurs souscriptions, je me mis en frais de rhtorique. Elle sourit, un peu embarrasse. --Je veux bien contribuer cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle enfin. On m'a dj parl de votre peintre; je ne doute pas de son gnie, mais, pour parler franchement, ce gnie, ne craignez-vous pas de l'touffer? --Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, cette sotte redite que le talent ne grandit que dans la misre? Il est prouv cependant que les plus grands esprits ont t ceux que ne tourmentaient pas le besoin de produire pour satisfaire aux ncessits vulgaires de la vie. --C'est possible! rpondit-elle en cherchant dans ses poches quelque menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du secrtaire, crivit deux ou trois mots qu'elle scha au moyen d'une pince de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers. --Tout ce que je vous demandais, c'tait de me dire si le jeune homme tait vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous tes-vous bien assur de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les gens en abuseront souvent. Elle se laissa retomber ngligemment sur le sofa auprs de moi: --Quand on montre tant de sensibilit propos de quelques mchants arbres, qu'est-ce que cela doit tre, bon Dieu, quand il s'agit d'un homme! Permettez cette observation une vieille femme: je ne vous crois pas un garon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le temps!... Il faudra que vous vous pntriez d'une chose: c'est que dans ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou mchant, mais d'une loi de nature. Celui-ci profite de celui-l tant qu'il peut. Il n'est personne qui hsite se servir, pour atteindre au plus haut, d'une chelle vivante, oui, oui, d'une chelle forme de ttes d'hommes! Elle fit un mouvement du pied; on et dit que ce pied se posait avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renverss impitoyablement comme les chnes sculaires de sa fort. --Permettez-moi, madame, de vous contredire mon tour, rpliquai-je en m'efforant de rester poli; l'exprience nous enseigne aider le prochain, ne ft-ce que par intrt personnel, afin d'tre secourus nous-mmes le cas chant. --C'est tendre la main la paresse, la sottise, s'cria madame Bromirska, tout agite. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence qu' lui-mme. --Pas toujours. Il y a une sorte de pauvret qui, comme la richesse, touffe nos lans, paralyse nos forces. --Ah! vous tes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces dangereuses ides modernes qui conduisent au communisme, vous vous faites l'aptre du partage universel? --Vous vous trompez, madame, rpondis-je. Je crois impossible de rendre tout le monde riche, car si chacun tait riche, tout le monde manquerait du ncessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni les conomistes, n'ont russi rsoudre le grand problme d'un partage quitable de la proprit, mais il me parat hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de l'humanit tout entire pousse de saines racines. La pauvret, comme la richesse, a toujours arrt le progrs. Richesse et pauvret sont les diffrentes formes de la mme maladie. La sant n'existe que l o vous trouvez en quilibre le travail et le gain, et l aussi est la libert. La proprit sans le travail engendre la tyrannie, et le travail sans la proprit conduit l'esclavage. --Mais c'est tout fait selon la nature, dcida la baronne en roulant une nouvelle cigarette. --Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'o vient que les descendants de familles riches dclinent la seconde ou troisime gnration, tandis que les descendants des pauvres s'lvent tout aussi srement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance gale entre la richesse et la pauvret? Il faut que dans la premire il y ait quelque chose de dmoralisant, et dans la seconde une force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut. --Vous avez raison, rpliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer cela par moi-mme. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez comme tout a chang ici pour les deux grandes races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse dchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospre. --Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie? --C'est pour cela, s'cria la baronne, c'est pour cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su acqurir! --Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent l-haut. --Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps rflchi ce que je ferais en cas... Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'lana dans la chambre. Tout blanc et joliment ras, il avait une crinire et une queue de lion; chaque poil de son corps se hrissa de colre ma vue, comme s'il et voulu me dchirer: --Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chre petite bte, monsieur; tandis que les enfants nous cotent tant d'argent, Mika m'a valu un hritage de dix mille florins. --Comment cela? Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutt vers le plafond, o se balanaient les toiles d'araigne. --L'hritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier ce petit animal qu' moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi donna-t-elle l'ordre de me le porter aprs sa mort avec une somme de dix mille florins. Mais Mika nous a interrompus... O en tions-nous?... Et la baronne se tourna vers moi en souriant: --Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains rapports, une cause de soucis. On possde et on ne jouit pas. Je ne peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter seulement une obole pour Caron. C'est triste! --Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pense gte pour vous les joies de la possession, et peut-tre y a-t-il des jours o d'autres nuages se joignent celui-l pour vous attrister. Vous admettez donc avec moi que les lots s'galisent et que la nature est juste en dfinitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa part de flicit terrestre. Il donnera plutt un oeuf sur les deux qu'il possde que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le plaisir de donner est infiniment suprieur celui de recevoir. --Quelles illusions! fit la baronne avec ddain. Si vous voulez que je sois sincre, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant l'aumne votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme ne soit vainqueur la fin, mais j'espre bien ne pas voir cela. Nos paysans cependant ne se gnent pas dj pour prendre du bois, du bl, des fruits, tout ce que Dieu fait crotre, et ils ne croient mme pas commettre de pch. --Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mrir pour tous les fruits et les lgumes, rpliquai-je; le mme homme, qui ne vous reconnat pas le droit de poser une clture votre champ, vous rendra fidlement votre portefeuille bourr de billets de banque si le hasard le lui fait trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce que le riche leur enlve, les entendre; mais rappelons-nous pourtant, madame, que saint Augustin a dit: Le superflu du riche est le ncessaire du pauvre. --J'ai mon opinion sur ce point, rpliqua la baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrtienne ni moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misre sans adoucissement, sans esprance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est qu'une consquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous tonnez? C'est pourtant ainsi. Considrez la Russie, l'Amrique; vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protgeait son esclave; le serf, lui aussi, tait fort bien trait par son seigneur; chez nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il l'aidait rebtir sa maison dvore par le feu, il lui donnait du bl aux poques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour le pauvre, je le rpte, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet esclavage on ne russira, entendez-vous, supprimer que les bienfaits; ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De mme que le peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de mme en est-il entre les individus. Chacun dispute l'autre l'air, la lumire, la vie, comme font les arbres dans la fort. Or, ne vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossirement organiss, les hommes du peuple sont forms par la nature pour nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus dlicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agrablement! C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui excitent notre enthousiasme un si haut degr, eussent t possibles sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la rpublique polonaise, tout gentilhomme avait les mmes privilges qu'un citoyen libre de la Grce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin qu'il pt se vouer sans rserve au bonheur de la patrie. Mais les ides philanthropiques ont gt tout cela; quand il s'est trouv des nobles pour prorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles rvolutions ces philosophes bienfaisants ont provoques, comment la Pologne a t dchire, comment est ne la Rvolution franaise... --Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie, du clerg et des partisans de la cause polonaise a produit l'esclavage des paysans, la perscution des sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot. Quant la France... --Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai prtendu dire que mon opinion. Je prte volontiers l'oreille, moi aussi, celle d'un tranger, pourvu que la discussion n'entrane ni contrainte ni violence. Cette faon de s'chauffer sur tout ne me plat pas; elle ne me semble propre qu' exciter du trouble et de l'agitation, tandis qu'un change de penses discret et mesur peut contribuer notre plaisir et notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous voulez venir quelquefois tenir compagnie une vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bnisse! Elle me baisa au front et me congdia de cette faon hautaine que les vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'glise et autres potentats. Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours! IX Depuis, j'allai souvent Separowze. Mes amis s'en tonnaient, car, disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas belle; il n'y a point de chasses, et les dners de la baronne ne sont rien moins que succulents. C'tait vrai, et pourtant je ne m'ennuyais jamais la seigneurie. J'y avais dcouvert une collection d'originaux tels qu'il n'en existe plus peut-tre nulle part ailleurs qu'en Gallicie. elle seule, Warwara et suffi sans doute m'intresser. Je pntrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que d'autres, ne la voyant qu' l'glise ou dans le monde, pouvaient se tromper sur son caractre, confondre le masque avec le visage, moi je la surprenais ces heures invitables o les nerfs se dtendent, o l'esprit d'intrigue se repose, o la comdienne oublie son rle, et ce dshabill moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que de navet dans la proclamation incessante de son monstrueux gosme! Aussi avais-je renonc jamais la contredire. Les moissons en seront-elles moins dtruites si vous critiquez et condamnez la grle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand chemin l'pargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproch l'immoralit de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le phnomne et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en elle un mlange bizarre d'impressions apparemment contradictoires: l'avidit de l'or, la volupt de la possession taient comme paralyses par la crainte de jouir d'un trsor qu'elle idoltrait sans oser y toucher. C'tait une misrable vie en somme, sans lumire, sans couleur, sans joies, et pourtant la pense que cette vie dt finir la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce roc. Warwara devint dvote, une fausse dvote s'entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements d'glise, mais sans cesser pour cela de faire de l'usure et des spculations. Quand elle veillait ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jenes prescrits, son avarice fraternisait videmment avec sa dvotion; elle ne ddaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordt avec ses principes d'conomie. Aussi prit-elle parti tout coup pour le systme hyginique qui prescrit l'usage exclusif des vgtaux. Il fallait entendre l-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant ses manches et se lchant les lvres: --Elle nous donnait de l'herbe manger, monsieur le bienfaiteur, rien que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout lgume, sauf la choucroute, tait de l'herbe). Mais la rvolution a clat la fin! Je crois que, si elle ne nous avait pas donn d'autre viande, nous l'aurions mange elle-mme! J'arrivai un jour Separowze, avant le coucher du soleil, au moment o l'on trayait les vaches. De trs-loin dj, des chants harmonieux avaient frapp mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je m'arrtai pour mieux entendre s'lever en choeur une douzaine de voix justes et fraches. --Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que les pauvrettes ont reu l'ordre de chanter sans interruption tant que la besogne dure; celle qui s'arrte est punie. Madame aime tant la musique que c'est pour elle le meilleur remde quand elle se sent nerveuse. Vous tes peut-tre nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard si mfiant que je ne pus m'empcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir. Warwara, comme tous les gens souponneux et pres, tait souvent vole; on se faisait une fte de djouer quelque peu sa surveillance. Quand elle s'en apercevait, c'tait un nouvel aiguillon pour sa misanthropie. Je me rappelle qu'elle reut une fois devant moi un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous d'pais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse chapper la vapeur. --Qu'est-il arriv? dit la baronne, inquite. Je t'ai pri dj de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur? --Ah! mon Dieu! s'cria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que les ntres! En fut il jamais de plus durs!... --Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des prtextes. --Des prtextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il m'a t impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent que je vous dois... --Comment?... Tu oses?... --Oui, j'ose n'avoir pas le sou, rpondit-il en s'enhardissant; il m'a fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici. Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table. --Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me trouverez vide, absolument vide. Warwara compta les billets, et peu peu un sourire se dessina sur ses lvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de l'argent. --Il y a l deux fois plus que tu ne me dois. Un instant le fermier la regarda stupfait, puis sa bouche s'ouvrit lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits exprimrent une rage comique. S'approchant d'elle avec emportement: --Faites-moi la grce, madame, de me donner un soufflet. --Pourquoi? --Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main; ou bien, peut-tre, ce jeune seigneur aura-t-il piti de moi et m'en donnera-t-il un? --Qu'est-ce que cela signifie? --Cela signifie... Jsus! Marie! Joseph! que j'ai fouill dans la mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es! --Qui appelles-tu boeuf! --Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutnt le contraire. Faire de pareilles bvues!... Triple sot! va! --Voil vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourres d'argent, et il prtend que les temps sont durs! Faut-il mnager de pareils fripons? Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les mnager. Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait Petschenischintschenko. Le nom tait difficile prononcer; se le rappeler seulement tait une grosse affaire; aussi prtendait-elle qu'il s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver rclamations et poursuites. --Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, je ne retrouve plus ce diable de nom et je suis oblige de recourir la description:--Tu sais bien, ce grand paysan en sierak brun[1], avec un bonnet en toison d'agneau noir?--Beau signalement! Il y a aux environs cinq cents paysans de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en bonnet de peau d'agneau noir! [Note 1: L'habit des paysans petits-russiens.] La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau qu'il tient dans ses serres. Peu peu, elle lui prit ses boeufs, ses chevaux, ses vaches, ses prs, ses champs et jusqu' sa chaumire, sans se hter et avec dlices, comme s'il se ft agi de dtacher l'une aprs l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se rsoudre prononcer, jusqu' ce qu'il ne restt plus qu'un misrable monosyllabe, un _rien_ tout sec, vtu de guenilles, nu-pieds, et cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie. Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous nous trouvmes face face avec ce pauvre hre. La baronne, craignant peut-tre quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait dj saisi la manche de sa kazabaka[2] et y appliquait ses lvres, qui laissrent une large tache sur le velours rouge: --Ne te sauve pas, ma colombe, s'cria-t-il; rjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent comme le miel! [Note 2: Vtement de femme garni et doubl de fourrure.] --Je crois que cet homme est ivre! s'cria Warwara. --Pas du tout, rpondit-il. Et en effet le malheureux tait jeun. Il ne trbuchait ni ne bgayait; ses yeux n'avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d'ivrogne; seul, son nez brillait rouge-fonc comme une lampe qui s'teint. --Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s'criait Petschenischintschenko avec un mlange d'enthousiasme et d'ironie, je te dois la libert, le plus grand des biens. Oui, tu m'as dlivr! Qu'est-ce que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, un fardeau! Tu m'en as dbarrass avant le grand voyage qui nous force tous, tt ou tard, y renoncer. Tu m'as donn la libert. Il faut que je t'embrasse. --Si tu approches, je te fais chasser coups de pied, entends-tu? cria la baronne. --Pourquoi? parce que je me serai montr reconnaissant, parce que je t'aurai embrasse? --Martschine! appela madame Bromirska de toutes ses forces. Mais Martschine fut jet au loin comme une plume par le grand paysan, qui treignit la baronne, quoiqu'elle se dfendt, et l'embrassa d'abord sur la joue droite, puis sur la joue gauche; aprs quoi il s'essuya la bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant: La fille a des yeux noirs, Une fossette au menton! Des scnes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour, et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures tranges d'Hermine. La baronne, qui passait dsormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppe de manteaux et de chles comme pour une course en traneau, dans sa chambre peine chauffe. Toutes les autres pices de la maison taient fermes clef par conomie. J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka tait de bonne humeur, et cela n'arrivait qu' de rares intervalles. Comme sa matresse, la jolie petite bohmienne tait devenue, en prenant des annes, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu tre jadis. Toute la vie de son visage tann s'tait rfugie au fond de ses yeux d'oiseau de proie qui brillaient sombres et froces dans la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne sans misricorde, la dupait, la volait, allait mme jusqu' la maltraiter. Warwara s'tait donn un tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre lequel de temps autre elle essayait de se rvolter, mais pour cder toujours la fin. --Ne me faites pas cette mchante mine, disait Hermine; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez? Et Warwara souriait travers ses larmes de rage. Si la famille d'Hermine venait la seigneurie, force tait bien que la baronne se dessaist des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'tait pas sans combat. --Tu me rduis la mendicit, tu me mnes au tombeau! disait-elle en sanglotant. Puis elle se rendait comme une ville qui capitule: --Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'et confi un dangereux secret; ah! la misrable! que ne puis-je vivre sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs seulement, elle serait chtie comme elle mrite de l'tre! Pour gurir mes nerfs, je sacrifierais la moiti de ma fortune, oui, la moiti! Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur matresse de tous les maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait les torturer: longtemps il s'tait demand en quoi pouvaient bien consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait tre nerveux lui-mme; Voici en quelle circonstance: C'tait peu de temps aprs son entre la seigneurie. Le jour de la fte de Warwara tait proche, et Martschine fut appel dans l'appartement de sa matresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide de cette dernire, le compliment qu'il devait rciter au nom de tous les autres domestiques. L'aide que lui prtait la baronne consistait en grands coups de chasse-mouche distribus sur la joue, l'oreille ou les jambes chaque fois que la mmoire se montrait rcalcitrante. Et Martschine s'arrtait plusieurs fois chaque vers; le premier surtout paraissait lui offrir des obstacles insurmontables. Il commenait ainsi: Sois salue, toi, soleil de nos jours! Mme aprs qu'il eut russi retenir tout le reste du compliment, Martschine continua d'hsiter la premire ligne. Il fallait que sa matresse la lui dt, et alors tout le reste suivait comme par enchantement. De mme jaillit la mlodie d'une pendule musique aussitt qu'on a pouss le bouton. La veille de la fte, la baronne lui fit passer un dernier examen; il s'arrta comme de coutume: --Donne-moi ta main, s'cria-t-elle, impatiente, en levant le chasse-mouche. Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne toucha que le plancher. --Ta main! entends-tu? --Je ne peux pas, madame... --Comment? --Non, voyez, elle se retire d'elle-mme... --Es-tu donc si lche?... Obis!... --Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit tre nerveux. Je suis srement nerveux. La baronne clata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trne, en robe de soie rouge, le compliment des gens de sa maison. Ils entrrent en bon ordre, formrent un demi-cercle, et Martschine, muni d'un norme bouquet, s'avana, puis se prosternant, lui baisa la main, fit un pas en arrire, salua de nouveau, baisa pour la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques minutes, un silence inquitant rgna dans la chambre; enfin Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par la fentre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit d'une grosse mer agite, comme il le dit plus tard. --Sois salue, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne. Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-mme, entr'ouvrit les lvres et continua de se taire. Exaspre, la baronne se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant tue-tte: --Sois salue, toi, soleil de nos jours... Aussitt Martschine continua rapidement, avec la prcision d'une machine: --Noble dame, qui embellis notre existence... Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, ple comme la mort sur une joue et violemment color sur l'autre, produisait un singulier effet. Ce jour-l, par extraordinaire, il y eut festin Separowze. Martschine, ayant aval une assiette de soupe, un plat de choux, une aune de boudin, la moiti d'un gros rti de porc et une vingtaine de _pirogui_[3], tout en desserrant plusieurs reprises la boucle de sa ceinture, se mit gmir: --Dieu m'a abandonn, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger davantage. Je suis dcidment nerveux. [Note 3: Mets national, boulettes de pte farcies de fromage.] X Depuis lors, il comprit les maux de sa matresse. Tout le monde pour lui tait nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du toit de l'glise. --Les nerfs, murmurait-il, les nerfs! Nerveux comme il prtendait l'tre, ce singulier garon avait pour principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait t longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de Solfrino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le got de la propret d'abord, l'habitude de l'obissance ensuite. Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne, celle-ci lui ayant demand: --Ne fais-tu pas un tour aprs dner? Il rpondit debout, en position et la tte droite: --Madame commande que je me promne? Quelque temps aprs, comme il psalmodiait, assis sur les marches du perron, une sorte de chant funbre: --Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fentre. --Comment serais-je heureux, madame? rpliqua Martschine. Je n'ai ni pre, ni mre, ni frre, ni soeur, pas mme une bonne amie. Je suis en effet trs-malheureux. Madame ne me commande pas de n'tre point malheureux, j'espre! Il tait taquin ou stupide. La baronne ne souffrait pas que le mot de mort ft prononc devant elle, pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait malade, Hermine avait coutume de dire: --Il fait un petit voyage de plaisir. S'il mourait: --Il est parti pour l'Italie. La petite chienne ayant refus sa pte, Martschine ne manqua pas de dclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre part, sous prtexte de propret, il imagina un jour de tapisser les murs salptrs d'un pavillon, o la baronne allait volontiers l't faire la sieste, de tous les billets mortuaires bords de noir qui s'taient accumuls dans la seigneurie depuis des annes. La baronne faillit s'vanouir ce spectacle. Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la misre, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se prsentait Separowze. C'tait un usage immmorial, et Warwara, qui tenait passer pour dvote, n'et pas os l'abolir. Charger ses gens de distribuer les aumnes rpugnait trop sa mfiance. Elle imagina donc de faire dposer dans le vestibule un habillement complet qui avait appartenu feu son mari et une de ses propres toilettes, use, chiffonne, on peut le croire. Chaque mendiant, l'un aprs l'autre, endossait ces oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de misrables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe queue. Dans chacune des mains salement gantes qui se tendaient vers elle, la baronne dposait deux kreutzers. Il arriva que, certain vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait l'appel. --Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne. --Il ne pourra venir, rpondit Martschine. Il est parti. --Parti? --Oui, pour l'Italie. J'espre que madame ne le trouve pas mauvais? --Imbcile! que veux-tu me faire accroire l? --Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sr, c'est que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu! --Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'tre pas venu prendre cong de sa bienfaitrice. --Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit Martschine, clatant tout coup, quand on est mort... --Quoi! il est mort?... --Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle? --Brute, me dire cela, moi! s'cria la baronne. Va! retire-toi de ma prsence! Et elle eut encore une attaque de nerfs. Un matin, Martschine apporta une lettre sa matresse tandis qu'on la coiffait. Hermine, qui justement tait de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre, resta debout les yeux attachs sur la baronne. --Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder de cet air ahuri? --Parce que j'ai grand'piti de madame, rpondit gravement Martschine; j'espre que madame ne me dfend pas d'avoir piti d'elle? --Si fait, je te le dfends! s'cria Warwara, rouge de colre. Tu es ici pour me servir, non pas pour avoir piti de moi. --Mais je ne peux faire autrement, rpliqua Martschine avec une motion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment n'aurais-je pas piti de madame? Et il se mit sangloter. L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu' la pleine lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit sonnait et serait all Dieu sait o, si Martschine ne l'et rveill temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait pas la taille du reste, assis la lucarne du grenier, les pieds pendants, une ligne la main. Il pchait dans la cour. La petite chienne blanche Mika tait encore le plus nerveux de tous les htes de Separowze. La moindre chose excitait sa mchancet; mais il suffisait, pour que cette mchancet devnt de la rage, que Martschine glisst sur le parquet cir une brosse chaque pied. Alors les mollets de l'imprudent couraient un danger rel. XI La collection d'originaux que renfermait la seigneurie reut un prcieux renfort en la personne d'un parent loign de Warwara, nomm Znobius Monastyrski. Ce jeune homme, lev dans l'abondance, avait gaspill follement son patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps du moins, vcu sa guise. Qu'il et faim, qu'il et froid, qu'il dormt la belle toile, sa gaiet ne l'abandonnait pas. Par une matine de dcembre, il apparut Separowze en habit d't, sans gants, sans bottes et sans bas, les pieds envelopps de lambeaux de toile, un claque sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de prodigue incorrigible, de membre inutile du genre humain, etc. --Je vous demande pardon, interrompit Znobius avec un fugitif sourire, j'ai, l't dernier, aid les paysans rentrer le bl; maintenant je travaille dans l'tude du notaire Batschkock Koloma. --Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne peux rien pour vous. --Pardon encore, chre tante, je ne vous demande pas d'argent, je n'y ai jamais pens, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer... --De quelle assurance parlez-vous, drle? --D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez seulement un mdecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie chronique ou... --Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos coureurs de tripots, dans la belle socit o vous avez perdu jusqu' vos dernires bottes, que vous prenez ces ides-l? --Mais, ma tante, il ne vous en cotera rien. Je prtends payer le mdecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins; seulement, lorsqu'il plaira au Ciel de vous reprendre, j'aurai une rente assure. --C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous revoie jamais! --J'obis, rpondit Znobius avec dfrence en marchant reculons vers la porte, mais vous ne pouvez m'empcher de prendre mes prcautions. Voyons, combien d'annes vous reste-t-il encore vivre?... Avec votre constitution... --Arrte, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps; arrte! ne prononce pas ce chiffre horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'anne, j'en suis certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne parle plus de ma mort ni de ma constitution. Znobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite transport la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du rduit qui lui tait assign au rez-de-chausse, suspendit un petit crucifix et le portrait de sa mre au-dessus de son lit, glissa un exemplaire us de _Faust_ sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains appuyes sur ses genoux, il sourit et respira profondment. La misre tait conjure. Au premier dner, il se brla bien un peu les lvres, tant il avait hte d'apaiser les dchirements de son estomac vide; mais, cette faim froce une fois satisfaite, Znobius reprit les manires polies dont il avait eu l'habitude. On et dit que chez lui le gentilhomme se rveillait d'un profond sommeil. En mme temps, il se rendait utile de tout son pouvoir, et naturellement la baronne abusait de cette bonne volont toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur, elle lui avait donn asile, ce n'tait pas pour le laisser ensuite manger son pain dans l'oisivet. Elle l'envoyait donc aux champs, au march vendre le bl, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour et du jardin; Znobius recollait les meubles casss, mettait les pantoufles sa tante, jouait au piquet toute la journe sans autre enjeu que des fves. De temps autre, il se ddommageait de cette sujtion par quelque espiglerie. Je me rappelle avoir assist l'une des meilleures. J'avais t invit dner chez la baronne avec un prtre grec du voisinage et la famille de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui toujours tait reporte intacte au garde-manger. Quelle fut l'motion de notre htesse en voyant Znobius offrir galamment de la tarte Clopha, la fille ane du prtre? Saisissant un grand couteau, il porta au prcieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla frapper au front, comme une pierre, le digne prtre effray. Plus tard, celui-ci en rit avec nous, car il tait impossible d'tre d'humeur plus dbonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'tait attach lui d'une affection sincre, peut-tre parce qu'il tait le pre de la belle Clopha. Chaque fois que j'avais rendu visite la seigneurie, Znobius me prenait par le bras pour m'entraner au presbytre. C'tait une humble demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On et dit un nid d'hirondelles coll la vieille glise, et comme dans un nid d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, troitement serrs les uns contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prtre disait sa messe, prparait son sermon du dimanche, faisait tout tranquillement ses baptmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence, sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brlantes qui troublent la digestion des gens moins bien aviss. Athanase Kmietowitch n'tait qu'un paysan, mais un paysan lettr, qui, en revenant des champs, copiait d'une belle criture des livres qu'il tait trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes les dcouvertes de la science, de tous les progrs de la philosophie. Trs-simple, indiffrent aux grandeurs, aux richesses, il ne vnrait, aprs Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia Kmietowitch tait adore, choye sans cesse, comme l'est seule une femme de prtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'tre dfinitivement consacr au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres qu'il a reus lui dfendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle terreur a-t-il de perdre la mre de ses enfants! Il suffisait que madame Sophronia dt: Si tu me contraries, je vais maigrir... pour qu'il excutt toutes ses volonts. Pourtant madame Sophronia aurait pu perdre sans inconvnient une partie de son embonpoint vraiment turc. Compatriote de cette autre fille de cur petit-russien, Anastasie Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane, gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce mme petit nez retrouss qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force et de passion runis. Cette femme de quarante ans, magnifiquement panouie, et les quatre enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la beaut soit l'apanage de toutes les familles de prtres grecs en Gallicie. Je m'aperus bientt que l'une des jeunes filles, Clopha, une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naf et potique comme celui de nos contes populaires, tait l'objet des attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Znobius. C'tait pour la voir qu'il m'entranait au presbytre, n'osant plus y retourner tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame Sophronia ne s'alarmt. XII Deux billets lgants, d'une grande criture nette, presque virile, nous avaient invits, M. Kmietowitch et moi, nous rendre chez la baronne le mme jour et la mme heure. J'allai donc chercher le prtre, et nous entrmes ensemble dans la cour de la seigneurie, pour y tre tmoins d'une scne vraiment bizarre. Warwara, assise une fentre ouverte du rez-de-chausse, un grand livre d'heures la main, rcitait tout haut les litanies de la sainte Vierge, en s'interrompant de temps autre pour gourmander ses gens occups dehors divers services: --H! Martschine! les oies sont au verger!... Trne de la sagesse, priez pour nous...--Mon Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cass?... Secours des pcheurs, priez pour nous...--Bon, voil que la sauce brle... Je la sens d'ici! Et elle appelait la cuisinire: --Maudite coquine! la sauce est brle. Reine des anges, priez pour nous! Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperut. Mika poussa un aboiement frntique et saisit entre ses dents aigus le manteau du prtre, sans se laisser dsarmer par les flatteries de ce dernier. --Mika! criait la baronne, Mika! mchante bte! Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, nous conduisit dans une pice carte o jamais elle ne recevait de visites. Arrive l, elle ferma soigneusement la porte clef, aprs s'tre bien assure que personne ne pouvait entendre. --Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu piti d'une pauvre femme abandonne. Il s'agit d'un secret, d'un grand secret, et je veux me hter de vous le confier. Autrement, on nous drangerait... Vous savez, Hermine... Oh! je suis bien malheureuse! Cette Hermine n'a pas de conscience. Elle me tourmente dans l'esprance d'hriter... C'est une bte froce, vous dis-je... Mais ses manges seront tromps. J'ai fait mon testament. Je l'ai fait en double. Si je le cachais dans un meuble, elle le dcouvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie, messieurs, ne serait plus en sret. Cette ingrate crature m'assassinerait de mme si je le donnais un notaire. cause de cela, je vous supplie de veiller l'excution de mes dernires volonts. Tenez, prenez! Elle tendit chacun de nous une enveloppe cachete. --Et s'il plat Dieu de m'enlever de ce monde,--elle se mit pleurer,--ayez la bont de remettre ce pli... Elle ne pouvait plus parler, tant tait profonde chez elle la piti de soi-mme. --Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de s'affliger encore, dit doucement le prtre. --Non, n'est-ce pas? rpliqua la baronne, essuyant ses larmes du revers de la main; j'ai souvent entendu dire que les malades qui reoivent les sacrements ou qui font leur testament vivent encore longtemps aprs. Le croyez-vous? C'est que vraiment je ne veux pas encore mourir. Feu mon grand-pre avait atteint sa quatre-vingt-deuxime anne, et il est rest robuste jusqu' la fin. En ce moment, on frappa violemment la porte. --Qui est l? demanda la baronne toute tremblante. --Ouvrez! rpondit la voix brve d'Hermine. --Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska. Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitt avec fracas. --Des secrets, en vrit? Que se trame-t-il ici? Qu'avez-vous contre moi?... --Quelles ides vas-tu te forger, chre Nuschka? rpondit la baronne de sa voix la plus caressante. Et elle embrassa familirement celle que tout l'heure elle appelait sa mortelle ennemie. XIII Il semblait que Warwara et t avertie par quelque pressentiment de sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-l, elle tomba srieusement malade pour la premire fois. Les soins du mdecin de sa maison et des deux docteurs appels en toute hte de Kolomea ne lui parurent pas suffisants; elle fit venir Znobius prs de son lit et lui dit tout bas: --Ces sots m'assassineront; prends les chevaux et va-t'en vite Lemberg. Je n'ai confiance qu'en toi. Ramne le meilleur mdecin. Je payerai... oui, je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et surtout garde-toi de rien dire... Elle dsigna Hermine d'un mouvement des paupires. Znobius partit aussitt pour Lemberg; mais, le soir mme, l'tat de la malade s'aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, tant seule avec sa matresse assoupie, la secoua de faon l'veiller et lui cria dans l'oreille: --Avez-vous fait un testament? La baronne ne parut pas comprendre. --Avez-vous fait votre testament? rpta imprieusement Hermine. --Mon testament? murmura la baronne d'une voix teinte, quoi bon? Je ne mourrai pas de si tt. --Il faut que vous en fassiez un... et tout de suite, entendez-vous! reprit Hermine, la forant s'asseoir sur son lit. --Non! dit Warwara avec une dernire nergie, et je te dfends de me parler de la mort. --Vous aurais-je donc sacrifi inutilement toute ma jeunesse? s'cria la bohmienne. Cela ne se peut pas!... Prenez cette plume, prenez... --Veux-tu m'assassiner? --Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela. --Oh! misrable ingrate! monstre que tu es!... Les mains de la baronne se crisprent autour du cou d'Hermine, qui crut un instant qu'elle allait l'trangler; mais, force de coups, la camriste se dlivra de cette treinte furieuse: --Oui, vous mourrez! dit-elle aussitt qu'elle eut russi reprendre sa respiration, vous mourrez, malgr tout, et, la dernire heure, il n'y aura pas votre chevet un seul tre qui vous aime, car moi aussi je vous abhorre. Hermine, aprs cette dclaration, n'avait plus de mnagements garder; elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s'efforait en vain de se lever, elle se dbattait, elle appelait et personne ne rpondait ses cris. Au matin, Hermine n'avait pas encore trouv le testament, mais elle s'tait empare de tout ce qui dans la seigneurie pouvait avoir quelque valeur: bijoux, papiers prcieux, objets de garde-robe. Aprs avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s'tait tourne du ct du mur et fermait les yeux. Lorsque son mdecin vint lui faire sa visite ordinaire, elle le supplia d'avoir piti d'elle, de traner Hermine en justice. Le mdecin, croyant aux divagations de la fivre, promit tout ce qu'elle voulut, quitte ne rien faire. Vivante ou morte, cette malheureuse femme tait abandonne aux mains de sa servante, qui restait la vritable matresse de Separowze. Deux jours se passrent ainsi, jours d'angoisse pour elle. Spectatrice du pillage qu'elle ne pouvait empcher, Warwara ne sentait pas auprs d'elle, comme l'avait prdit Hermine, une seule personne qui lui ft dvoue. Sous prtexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et en fumant leur pipe. --Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu'elle doit mourir? La dernire protestation s'tait teinte sur les lvres refroidies de Warwara. Tout coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne s'approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa matresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut plus. Alors ce coeur de pierre se brisa: Warwara sanglota tout haut. Ainsi se passrent les derniers jours qu'elle eut encore vivre, si l'on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l'me prte partir et le corps qui se rvolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface toutes les douleurs, qui apporte la dlivrance au plus mchant comme au meilleur, Mika se mit pousser sous le lit des hurlements lamentables: --Qu'as-tu, ma pauvre bte?... murmura sa matresse. Faim, peut-tre... Mais Hermine, clatant d'un rire impitoyable: --Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la maison. --Je ne meurs pas, gmit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux pas mourir! Qu'on aille chercher le prtre, ajouta-t-elle quelques instants aprs. Quand la cuisinire de Separowze entra au presbytre, j'y tais justement en visite; nous nous htmes de rpondre l'appel de la mourante. Mais il tait trop tard. L'agonie avait commenc. Martschine lui ayant dit:--On est all chercher Sa Rvrence M. Kmietowitch,--Warwara rpliqua d'une voix que personne ne reconnut:--Qui est celui-l?--comme si elle et entendu son nom pour la premire fois. Hermine s'approcha du lit: --Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini. Et avec une frocit inoue: --Me direz-vous enfin, reprit-elle, o est le testament? Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant. --Le testament est... il est en bonnes mains...--rpondit-elle avec fermet. Tu n'auras rien... non, rien... pas une vieille pantoufle... Puis, ttant la couverture des deux mains: --O est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a pris mon argent... Lorsque j'entrai avec le prtre, elle venait de mourir. La seigneurie semblait avoir t mise au pillage, et tout le dsordre qui suit une orgie rgnait dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas cette beaut paisible et solennelle que j'ai vue la plupart des morts; ses traits taient absolument dfigurs: personne n'avait song lui fermer les yeux. Le prtre se mit en prires; les serviteurs s'agenouillrent son exemple. Au dernier _Amen_, Znobius parut sur le seuil avec le grand mdecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis haussait les paules, le jeune parent pauvre de la baronne pronona un fervent _Pater noster_; il se pencha vers sa tante et lui ferma pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d'or sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait t si avare n'eussent pas brill davantage. Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytre. Nous marchions cte cte en silence, quand un cortge funbre nous rejoignit. Nous nous rangemes pour le laisser passer. --Qui donc enterre-t-on? demandai-je. --Un paysan de Separowze, me rpondit M. Kmietowitch; dans la contre, il tait connu pour le pire des ivrognes. coutez comme sa veuve le pleure. En tte du cortge marchait un homme portant la croix; puis les chantres suivaient avec le diacre; six garons robustes portaient le cercueil couvert de grosse toile blanche, et derrire le cercueil, venait la veuve, les cheveux pars, les vtements dchirs. Le long cortge d'amis et de voisins, arms de fusils et de pistolets pour la plupart, faisait penser des cosaques prts au combat plutt qu' des paysans en deuil. Les bruyantes lamentations des pleureuses se mlaient au murmure des prires et aux sons dchirants du _trembit_[4]. Quand tout eut fait silence, la veuve recommena ses sanglots et ses gmissements; en mme temps, elle se tordait les mains, s'arrachait les cheveux. [Note 4: Cor des Karpathes.] --Ah! mon cher Zphyrin, disait-elle, pourquoi m'abandonner? Comment vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis? Qui donc me battra maintenant, mon Zphyrin? Qui donc m'accablera d'injures, puisque tu n'es plus, mon trsor? Dis! qui donc boira toute l'eau-de-vie du cabaret, qui donc s'endettera auprs des juifs, comme tu savais si bien le faire?... Rien de plus trange que cette lamentation ironique de la veuve qui, dlivre de son tyran, devait nanmoins se soumettre l'usage. Toute l'_humour_ populaire de la Petite-Russie clatait dans cette improvisation. --C'est le jugement du dfunt qui commence! fit observer Kmietowitch. --Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? Mais non, Warwara n'a rien craindre; elle a veill toute sa vie ce que personne ne pt se trouver l pour gmir derrire son cercueil. Je me trompais; les splendides obsques de la baronne furent conduites par Znobius, qui pleurait comme un enfant. XIV Aussitt aprs les funrailles, survint le notaire Batschkock pour l'ouverture du testament. M. Kmietowitch et moi nous prsentmes chacun le pli qui nous avait t confi: c'tait le mme testament crit en double. peine Batschkock en eut-il pris connaissance, qu'il poussa une longue exclamation: --C'est fou! absolument fou! Jamais crature raisonnable n'a choisi un tel hritier. Il y a de quoi rire! Cet hritier invraisemblable n'tait autre que Mika. Toute la fortune des Bromirski tait lgue la petite chienne hargneuse, mais l'administration des biens restait confie Znobius; il toucherait les revenus tant que vivrait l'intressant quadrupde, la condition de le soigner fidlement. Mika, morte son tour, tout devait retourner aux Carmlites de Lemberg, qui taient charges de prier pour l'me de la dfunte baronne. Znobius, en apprenant les bizarres dispositions testamentaires qui le concernaient, demeura d'abord atterr; il n'avait pas compt sur une obole. --Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de jambes. Mais, l'instant d'aprs, le jeune fou, bondissant jusqu'au plafond, saisissait Mika par les pattes et se mettait danser avec elle. Les domestiques vinrent saluer leur nouveau matre, et aussitt, comme il arrive pour tous les changements de gouvernement, les dlateurs et les courtisans surgirent: Martschine lui chuchota un mot dans l'oreille droite, Piotre un autre mot dans l'oreille gauche, et Znobius donna tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine. Sans se laisser intimider par les menaces, ni toucher par les pleurs de cette mgre, il reprit d'une main ferme tout l'argent, tous les objets prcieux qu'elle s'tait appropris, saisit de l'autre main une cravache et la chassa ainsi de la seigneurie. XV L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Znobius riche ne ressembla gure Znobius pauvre; il perdit sa gaiet, ses joyeux enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de lui que l'amour vou une fois pour toutes la blonde Clopha. Contre cet amour, l'argent lui-mme ne put rien. Au fait, comment Znobius ne serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur mme, puisque la misre lui et t le courage d'aspirer la main de celle qu'il adorait, tout enfin dpendait de la vie d'un mchant roquet, vieux, obse et maladif. --Non, dit-il dans son honntet scrupuleuse, je ne ferai pas de Clopha aujourd'hui une dame et demain une mendiante! Il rsolut d'amasser force d'conomies un petit capital qui lui permt de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois annes au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les frquentes indispositions de cette crature gte. Znobius entreprit d'arriver ses fins en se privant de tout. Plusieurs domestiques furent congdis; il fit des rformes de toutes sortes, et la seigneurie prit une mine plus dsole encore que du temps de la baronne. L'esprit de cette dernire semblait toujours flotter dans les murs qui avaient abrit son avarice. Toutes les recherches du bien-tre et du luxe taient rserves pour la seule Mika, toujours couche sur ses coussins comme une petite-matresse et plus grondeuse, plus irascible que jamais. Les soins assidus de Znobius taient reus par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il ds l'aube pour la brosser lui-mme, en vain la baignait-il chaque semaine avec des prcautions infinies, la schant ensuite dans du linge chauff, l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter dans le lit d'dredon o elle consentait dormir. table, Mika recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait, Znobius suppliait, cherchait l'amuser, appelait une foule de chiens imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu' ce que Mika, pousse par la jalousie, et surmont sa rpugnance et mang son potage. Il lui tenait compagnie dans le carrosse o elle trnait, tout comme une noble dame, disait Piotre; mais rarement elle se dcidait sortir, et il fallut que son gardien, puisqu'il ne pouvait se rsoudre l'abandonner aux soins douteux des domestiques, prt des habitudes sdentaires. Plus de visites au presbytre. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer sa guise! Combien de fois le pauvre Znobius fut-il rveill en sursaut, la nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger! Il n'avait plus de repos avant de s'tre assur que la bte endormie respirait bien. Le mdecin de la maison ne suffisait pas cette princesse; on consultait pour elle Kolomea, mme Lemberg; mais rien ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour plus lourde et plus haletante. --Plaignez-moi, me dit Znobius un jour que j'tais all le voir; plaignez-moi; je me sacrifie ce maudit animal, et il ne me donne en change que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu' l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie? J'entrai avec lui dans le salon o Mika reposait accable sur ses fourrures. Elle ne se leva pas pour courir la rencontre de Znobius, elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua mme pas la queue, comme l'et fait tout autre chien la vue de son matre. L'homme tait ici l'esclave de la bte, et on et dit que la bte s'en rendait compte, car elle appela Znobius d'un grognement sourd, et Znobius obit ce chien qu'il dtestait, parce que le chien tait riche. --Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reois des ordres. Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une fureur soudaine, elle se mit japper en montrant ses dents aigus, qui mordirent Znobius de la belle faon lorsqu'il essaya de l'apaiser. Enfin le pauvre diable tomba dans une mlancolie profonde; il vitait ses amis, maigrissait vue d'oeil. --Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il tre pouss par la cupidit jusqu' devenir le valet d'une bte? Il y avait trois mois que la baronne tait morte. Un soir, je faisais au presbytre une partie d'checs avec la belle Clopha, lorsque Znobius, tout de noir vtu, traversa les champs grands pas, semblable un corbeau sur la neige, et se prcipita dans la chambre o nous tions runis, la famille du prtre et moi. Il avait l'air dsespr; ses cheveux tombaient par mches parses sur son ple visage, il tenait un pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Clopha. --Est-ce que Mika est morte? demandai-je. Ce fut, je l'avoue, ma premire pense. --Que m'importe qu'elle meure! s'cria-t-il avec emportement. J'en ai assez de cet ignoble esclavage!... --Dieu soit lou! interrompit le prtre. --Dites que vous aurez piti de moi, Clopha; promettez de devenir ma femme, et je renonce toutes mes richesses. Je casse la tte de Mika,--et il brandit son pistolet...--Clopha, le veux-tu?.. J'aime mieux, pour ma part, m'atteler moi-mme la charrue que de renoncer plus longtemps ma dignit d'homme. La belle fille ne rpondit pas tout d'abord; ses yeux taient baisss sur l'chiquier. Tout coup, sa main un peu grande, mais bien faite et blanche comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont tait borde sa kazabaka, et poussant un pion avec tranquillit: --chec et mat! pronona-t-elle. Notre partie tait termine. Alors elle se tourna vers Znobius, toujours ses pieds: --Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez pas le chien, car il serait aussi absurde de repousser l'argent que de s'en faire l'esclave. Ainsi Mika trouva grce devant la blonde Clopha, qui, un mois plus tard, entrait en matresse la seigneurie, le petit chien du presbytre sur ses talons. Ce chien vif, espigle, toujours frtillant, bondissant, avait vraiment le diable au corps; je n'en vis jamais de plus drle ni de plus aimable. Il fit ce que toute l'nergie et toute la sagesse de Clopha n'auraient pas su accomplir peut-tre. Il relgua les mdecins dans l'ombre, il sauva la vie de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses avances d'un air boudeur; mais, la fin de la premire journe, les deux chiens s'battaient comme de vieux camarades travers les jardins. L'exercice rendit Mika l'apptit que doit avoir un chien bien portant et mme la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle pt jamais recouvrer. Elle devint mre de famille et acquit tout naturellement les qualits que ce titre comporte. Je suppose qu'elle vit encore. BASILE HYMEN I Nous tions tous deux fatigus, moi et mon chien; il me suivait lentement, la langue pendante, la queue rentre entre les jambes. Voici donc une fort! Qui pourrait rsister sa fracheur dlicieuse? J'appuie mon fusil contre le tronc d'un chne, et je m'tends l'ombre, sur l'herbe paisse. Mon chien se laisse tomber auprs de moi; il n'en peut plus! L'aprs-midi a t si chaude, si accablante! Depuis le matin, nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contre, sans autre butin que deux bcasses, et nous sommes gars!... Enfin, il y a l cependant devant nous un petit village,--un village dans les environs duquel je n'ai jamais chass. Quel effort il faudra encore pour l'atteindre!... Le soleil brle toute la campagne; les gros nuages noirs semblent prts se laisser tomber comme autant de poids normes qui craseront les pis mrs, dj courbs vers la terre; au del des moissons ruisselantes d'or, la grande prairie est sche comme si elle avait pass l'anne dans un herbier; les chevaux paissent couchs; de loin en loin, de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La fume elle-mme ne s'lve qu'avec lenteur au-dessus des chemines du village. Elle ne monte pas; elle s'arrte, comme pour s'y reposer sur les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garon vtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau qui coule lentement prs du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent, jettent des cris, clatent de rire; c'est le seul bruit qui rompe ce morne silence. Derrire moi, la fort sommeille immobile; seules, les feuilles d'argent d'un tremble lanc chuchotent entre elles: on dirait des coeurs palpitants qui frmissent et s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; mais les mouches bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de l'air embras, se poursuivent avec mille jeux foltres. Au-dessus de moi planent des cigognes; peine paraissent-elles grosses comme des hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coup! Mais, de plus en plus, les nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit. --Je crois, dis-je mon chien, que nous aurons de l'orage. Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes. Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon fusil sur mon paule et me dirigeai vers le village. Il tait trop tard: dj avait souffl ce coup de vent imptueux qui amne la pluie. Des pyramides de poussire souleves entre le ciel et la terre semblrent tayer la vote sombre; les ondes jaunes du bl se brisrent contre la fort comme une mer agite, le tonnerre gronda, on et dit qu'un drap noir descendait du firmament pour s'tendre sur le monde et le cacher. Puis un clair dchira ces tnbres comme si les portes du ciel taient forces soudain; par la crevasse bante jaillit l'ternelle lumire qui blouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantt la campagne semblait illumine par des feux de Bengale, tantt elle s'effaait dans la nuit. Un clair, un roulement prolong se succdaient avec prcipitation; le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant les arbres chargs de fruits et les pis briss. Je courais... Le ciel s'claircit peu peu et changea de couleur: rouge tout l'heure, il devint jaune clair, pour passer de l au violet fonc. La pluie faisait songer un rideau gris illumin par derrire; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans l'air flottait une odeur trange, comme si le soleil et t une grande torche de rsine secouant sa fume autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau cumante, gmissaient comme si l'ouragan et veill leurs mes. Au milieu d'un ptillement pareil celui de la fusillade pendant le combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la premire maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout sur le pas de la porte. Nous nous secoumes l'envi mon chien et moi; je posai mon fusil dans un coin et m'approchai de l'tre, o flambait un bon feu. De l'autre ct de la chemine taient assis sur un banc trois paysans qui pouvaient reprsenter les trois degrs de la vie. L'un, moustaches et cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture brune, la tte et les pieds nus, tait videmment le propritaire du lieu. ct de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hl, une pipe la bouche, vtu d'ailleurs comme le vieillard, mais avec des bottes et un chapeau de paille qu'il avait d tresser lui-mme; c'tait sans doute un voisin. Le troisime tait un beau jeune homme habill de drap brun et portant sur sa tte boucle un bonnet de peau d'agneau noir, la manire persane; celui-l tait sans doute quelque hte tranger. Auprs d'eux, mais leur tournant le dos, trnait sur un coffre de bois peint, avec la majest d'une tzarine, une jolie femme de trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux lvres rouges moqueuses et aux yeux gris d'un calme trange sous leurs pais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise brode, des grains de corail au cou, une pelisse blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tte bigarr. Une autre femme plus ge, la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affam. Deux jeunes gars s'appuyaient contre le mur; un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de glaise battue, tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de temps autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait. L'homme que j'avais failli renverser devant la porte et qui maintenant examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, tait aprs tout la seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau, une me d'oiseau dans un corps humain. Le profil acr, les yeux ronds, clairs, pntrants et caves, des bras qui s'agitaient comme des ailes, la dmarche d'une alouette courant et sautillant sur la terre laboure, une voix aussi claire que celle du chanteur emplum qui ppie dans l'aubpine. Ces braves gens me salurent, chacun sa manire, les hommes en se levant et en se dcouvrant la tte, la jeune femme en montrant deux ranges de dents blouissantes, l'homme figure d'oiseau en me baisant l'paule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de bavards; aussi ne manquai-je pas d'entamer l'entretien par les questions de rigueur sur l'tat de la rcolte. Puis, je demandai au vieux paysan combien il avait d'enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main, poussa un soupir, se mit compter sur ses doigts et dit enfin, en dsignant le petit garon qui taillait un sifflet: --Voil le dernier. --Quel ge a-t-il? Le bonhomme se livra aux mmes manoeuvres, mais cette fois sans trouver de rponse. --Et l'an?... --L'an? Eh bien! Waschko, quel ge as-tu? Dis-le, ne te gne pas. Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe. --Avez-vous beaucoup de btail? avez-vous des chevaux? poursuivis-je. Le visage du paysan s'illumina. Se levant demi, puis se rasseyant, il rpondit avec volubilit: --Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon pre avait deux chevaux et une vache; quelques poules aussi couraient par-ci par-l; mais, depuis que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, quatre chevaux ronds comme des porcs et deux boeufs de Hongrie, vous savez ces boeufs grandes belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient de Suisse; elle est blanche taches noires, elle aura quatre ans l'Ascension. Ce rcit homrique fut interrompu par l'entre d'un homme g dont l'habillement se rapprochait de celui des gens de la ville. Ce nouveau venu ta son chapeau, qui ruisselait comme une gouttire, et approcha ses mains de la flamme du foyer. --Vous voici donc de retour? lui dit notre hte avec un plaisir vident. --Bien mouill, sans doute? ajouta la vieille femme d'un air de sollicitude. --Mais non, trs-peu, rpondit l'tranger,--et son accent trahit aussitt pour moi l'homme bien lev;--lorsqu'a commenc cet affreux orage, j'tais justement chez le juge; l, j'ai appris que Russine tait dans votre maison, et j'accours. La belle femme en pelisse blanche sourit avec fiert. Il tait curieux de voir l'accueil que l'on faisait de tous cts au visiteur, celui-ci le dbarrassant de son chapeau, cet autre de son manteau, un troisime chargeant de tabac sa pipe d'cume de mer; le petit garon se leva pour lui montrer son sifflet; les animaux de la maison eux-mmes lui faisaient fte, se disputant ses caresses. --C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait appele Russine en quittant sa place sur le coffre pour s'approcher de lui. qui ferons-nous maintenant un joli procs? --Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, Russine? Dans quel but se crer de pareils embarras? --J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillit me tue. --Prenez donc un mari. Russine sourit encore et regarda le jeune homme au bonnet de fourrure. --Je vous l'ai dj dit, et aujourd'hui je viens vous renouveler la mme proposition. Au lieu de faire Martschin Wisloka un procs qui vous ruinera tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa femme. Les yeux baisss, elle tiraillait sa chemise brode: --Qu'il m'en prie lui-mme! L'tranger s'assit sur le banc auprs du jeune paysan et lui parla tout bas, puis il se leva, fit un signe la jeune femme et passa dans la chambre voisine. Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement son petit nez vers son bel adversaire, qui, pour sa part, la couvait des yeux. --Une jolie femme! fis-je observer. --Une riche veuve! ajouta notre hte. --Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le paysan de moyen ge. Des procs, toujours des procs avec elle. C'est effrayant! celui qui la prendra pourra, je gage, chanter la chanson: Je n'irai pas la maison, Je n'irai pas la maison. Mieux vaut cent fois le cabaret. la maison me bat ma femme! Tout le monde se mit rire, mais sans bruit, comme on rit dans la bonne compagnie. --Et lui, repris-je, qui est-il? --Un procureur, rpondit le jeune paysan, un procureur clandestin, non autoris, s'entend. --Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et il ne l'est pas. Les procureurs clandestins sont toujours des fripons, et celui-ci est un honnte homme. Il a t mme propritaire; c'est un noble, c'est un savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre les seigneurs. --Quel est son nom? --Basile Hymen. --Les gens de ce mtier s'enrichissent, dit la vieille paysanne; seul Basile Hymen ne prend l'argent de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout au plus accepte-t-il un gte pour la nuit, ou s'assoit-il notre table, ou consent-il ce qu'on lui prte une paire de bottes. --Oh! s'cria le bizarre individu tte d'oiseau, c'est un brave homme! Notre hte sourit. --Il convient que celui-ci fasse son loge, me dit-il; Basile Hymen l'a sauv lorsqu'on l'accusait d'un vol. --Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se prcipitant sur lui, comme s'il et voulu le cribler de coups de bec. --Tu es un voleur des champs, Gabris, rpliqua tranquillement le vieillard. --Non, non, un voleur drobe en cachette; moi, je ne me cache pas. --C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un air fin; il prend tout au grand jour, la clart du soleil. --Et qu'est-ce que je prends? --Tout ce que le bon Dieu fait crotre. Chacun se mit rire, et Gabris comme les autres. --Mais, dit-il, rflchissez donc! Est-ce Dieu qui a trac la limite des champs? Il fait mrir les fruits pour tout le monde. Qui donc est le voleur? N'est-ce pas celui qui accapare ce qui appartient tous et qui lgue sa proie aprs lui ses hritiers? Oh! c'est bien diffrent si l'on a soi-mme cr quelque chose en dehors du bon Dieu. Il va sans dire que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui se btit une maison, est bien le matre de cette maison, et que celui qui tanne la peau d'un veau et s'en fabrique des bottes est bien le matre de ces bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que l'argent qu'il gagne. --Bon! pensai-je, nous avons affaire ici l'un de ces philosophes selon la nature, qui donnent aux Polonais le droit d'appeler nos paysans des communistes. Vous ne prenez donc que les fruits de la terre? demandai-je tout haut. --Comme vous dites, mon doux petit seigneur; personne n'a jamais eu besoin de fermer ses coffres devant moi; je n'ai jamais pris d'argent. --Mais, d'aprs votre propre raisonnement, le champ qu'un homme cultive lui appartient tout comme son argent. --Non. --Ne le cultive-t-il pas de ses mains? --Il n'a qu' laisser la terre elle-mme, dcida Gabris avec un sourire rus: elle produit sans que l'homme s'en mle. Est-ce qu'on ne nous parle pas d'un temps o personne ne possdait de champs, ni seulement d'abri? La commune seule tait propritaire, pour ainsi dire. --Ce temps-l est pass. --Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, out arrang les choses leur faon, mais ce n'est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait l-dessus vous en raconter long; ils ont pris jusqu' sa chemise, et on peut s'tonner qu'ils ne lui aient pas enlev en outre la peau du corps pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares. --Ce Basile Hymen est donc bien malheureux? --Pas prcisment, parce qu'il n'a jamais perdu la tte; mais tout a t si mal pour lui, qu'on ne peut presque s'empcher de rire quand on pense au guignon dont il a t la victime ni plus ni moins que le paysan du vieux conte. --De quel conte? --Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan; il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l'couter, puisqu'il pleut encore verse? Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre de l'tre, balana ses genoux de droite gauche et commena: Il y avait une fois un paysan qui possdait une belle maison, des terres, tout ce que peut dsirer un homme de campagne, et, les bonnes annes se succdant, il mit beaucoup d'argent de ct; mais un incendie vint dtruire sa maison de fond en comble. Il s'en soucia peu; ses terres lui restaient et aussi son magot; il avait cach celui-ci, pour plus de sret, dans un saule au bord de l'eau. Survient une inondation qui ravage ses champs, noie ses btes et emporte le saule qui renfermait l'argent; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; il en est rduit se faire messager. Une fois, la nuit l'ayant surpris en route, il reoit l'hospitalit chez un propritaire, homme de coeur, juste et gnreux. A table, il raconte ses malheurs en dtail; aussitt le matre de la maison regarde sa femme. Le saule arrach par l'inondation avait flott jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bches, on avait trouv le magot. S'tant consults sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer pour cela qu'ils se le fussent un instant appropri, les deux poux creusrent un grand pain, y glissrent tout l'argent que le hasard leur avait apport, puis, remettant ce pain au messager, ils lui dirent: --Prenez, ami, c'est pour votre route! L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin faisant, il rencontra un marchand de cochons qui l'avait connu autrefois: --N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon me vendre? --Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possde est brl ou noy; mais l, dans mon sac, j'ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je n'ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps. Le marchand paya comme s'il se ft agi d'un pain ordinaire et dbarrassa de son fardeau notre pauvre dupe. Il arriva que le propritaire qui avait donn le pain passa par certaine auberge o s'tait arrt le marchand de cochons. Au moment mme o ce dernier disait l'aubergiste en posant sur la table le contenu de son sac: Ne me donnez pas de pain; je viens d'en acheter un sur la route un messager, il reconnut son pain bourr d'or. Le marchand sortit l'espace d'une minute, et le propritaire en profita pour remplacer ce pain par un autre. Aprs bien des courses et bien des fatigues, l'enguignonn revint chez les mmes gens riches et gnreux, qui, cette fois encore, le reurent avec bont. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roul dans un fichu, tait, son insu, au fond de sa _torba_[5]; mais, par malheur, en passant le long du jardin, il aperut un pommier charg de pommes superbes: --Si j'en prenais une? se dit-il. [Note 5: La torba est une panetire, un sac.] Et, suspendant sa _torba_ une branche, il grimpe dans l'arbre. Au moment mme, son hte apparat l'improviste et le surprend. Tout effray, il se sauve, et si vite qu'il laisse sa _torba_ accroche la branche. Le propritaire se met rire; s'avisant que l'autre doit franchir une passerelle jete sur le ruisseau voisin, il le devance, et, rsolu l'aider malgr lui, pose la _torba_ au milieu de la planche; mais il a compt sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant d'atteindre la passerelle, s'tait dit: --Bah! je ne suis pas encore trop plaindre, puisque j'ai des yeux qui me permettent de gagner mon pain. Comment ferais-je pour passer l si j'tais aveugle. Essayons. Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement, son bton en avant. Il touche le petit pont, enjambe l'argent et continue sa route. --Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi tous ses mouvements, je renonce aider ce malheureux. Dieu seul peut le tirer d'affaire, si c'est sa volont. --Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen est comme le messager enguignonn. Les paysans continurent parler de Basile jusqu' ce que ce dernier revnt, accompagn de l'intraitable veuve. Il avait l'air gai maintenant et fit signe au jeune paysan, qui, fort troubl, se tira la moustache et vint chuchoter je ne sais quoi l'oreille de Russine. La veuve s'tait de nouveau assise sur le coffre; elle rpondit au galant par une tape, et je remarquai que sa main brune tait bien faite. Enfin Basile prit l'amant trop timide par le bras et le poussa auprs de sa future pouse. Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considrais avec attention. Il avait bien soixante-dix ans, mais c'tait un de ces septuagnaires comme on en rencontre chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement tait trange, non pas misrable, mais en dsordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait bien; aucune pice n'tait assortie l'autre; on aurait pu le prendre pour un comdien ambulant ou un jongleur avec ses bottes rouges qui faisaient valoir son pied petit et cambr, sa culotte collante comme on en porte pour monter cheval, et sa veste de peluche violette; le long cafetan de laine verte tait incontestablement d'origine hbraque. De moyenne taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et bien bti; ses traits nobles, rehausss par un teint rose comme celui d'une jeune fille, ses yeux bruns, assez petits, mais perants, exprimaient la douceur, l'intelligence, la finesse et la bont. Ses moustaches pendantes restaient noires. En somme, c'tait toujours un bel homme. --Eh bien! l'affaire est arrange, dit-il aux paysans avec un sourire satisfait. Il s'assit sur le banc auprs d'eux et reprit: --Une fois de plus, les biens de ce monde ont failli diviser deux personnes faites pour s'entendre: la proprit n'est qu'une source de chagrins, de querelles! --Croyez-vous donc les pauvres plus heureux que les riches? lui demandai-je. Il me rpondit d'un air affable: --Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvret, non, sans doute, monsieur le bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point d'en avoir. --Existe-t-il de ces gens-l? --Regardez-moi. Je ne possde rien, pas une obole, et je gage qu'il n'y a pas d'homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-tre dans toute l'Europe. --Je vous serai reconnaissant de nous expliquer... --Volontiers. Prenant un charbon enflamm, il l'appliqua sur sa pipe et se mit fumer majestueusement comme un pacha: --Je voyage la faon du Juif errant, ce qui me permet de voir, d'entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur; une heure aprs, je suis dans le cabaret d'un Juif; le soir, je couche sous le toit d'un Armnien; demain, ce sera peut-tre la belle toile, en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute facilit pour plonger dans le coeur humain; mon emploi mme m'y aide; les mes se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le confesseur ni devant le mdecin, car la proprit est plus prcieuse que la sant, plus prcieuse que le salut, et c'est moi qui aide la dfendre. Ds qu'il s'agit de sa proprit, croyez-moi, l'homme devient un tigre. Tenez, la preuve... J'ai log, il y a quelques jours, chez un petit employ du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une maladie de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends compte des choses: une femme dans la maison, une femme qui n'est pas lgitimement la sienne, et deux marmots qui seront la mendicit ds que le pre leur manquera. Une triste situation, n'est-ce pas? La femme pleure, se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants jettent les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. Aussitt cette femme, qui l'avait aim assez pour devenir sa matresse, se lve, sche ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du dfunt, est de s'approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu prcieux. Elle ne perdait pas un instant, hlas! C'tait bien naturel, et, justement cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous voudrez, puisque les hommes prtendent, manie bien vaine, donner un nom tout: nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis ce que j'ai vu; chacun n'a souci que de soi-mme, et de ce souci goste nat la proprit. Nous assurons notre avenir aux dpens d'autrui; nous luttons pour notre propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres de la fort, il en est de mme. Les forts font la loi aux faibles; nul ne songe mnager le prochain; chacun songe fort bien, en revanche, se prserver soi-mme, et c'est pour satisfaire ce besoin de scurit personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte de trait d'o manent l'tat, les lois, la morale. Depuis que cette convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le premier qui s'est taill un bien particulier dans le bien commun n'tait-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui font un crime aux victimes de leurs anctres de reprendre la moindre parcelle de ce qu'on leur a drob. Le monde est absurde. Veuillez y rflchir. Vous serez de mon avis. --Voil un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasm. On n'en entend pas de pareils l'glise! Continue, Basile Hymen, continue, mon chri! --Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche et me regardant de son oeil doux, si nous creusions la question plus profondment, nous verrions que quiconque possde la moindre chose tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n'a rien est incessamment sur sa gorge, que l'avidit d'acqurir davantage le tourmente jour et nuit, gtant jusqu'aux rves de son sommeil. C'est pour cela que je soutiens qu'il vaut mieux tre pauvre et n'attacher son coeur aucun objet prissable. Rien en ce monde n'appartient rellement l'homme; il est plutt l'esclave de ce qu'il possde, que ce soit de l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous mprenez pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants, parce que l'amour de la famille n'est que l'gosme doubl, dcupl selon les circonstances. On veut lguer ses richesses de mme qu'on lgue son esprit, sa taille, sa figure ses descendants, comme s'il n'y avait pas assez de ce que le prsent nous apporte, sans tous ces soins de l'avenir! Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une sorte de colossal individu avec un gosme proportionn sa taille gigantesque! C'est donc un triple combat que livre chacun de nous: pour soi-mme contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui n'en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres peuples. Il n'y a l rien que de naturel, sans doute; mais l'homme aspire franchir les limites que la nature lui a traces. Aussi, aprs s'tre soumis cette premire loi: le combat contre tous, arrive-t-il avec le temps en reconnatre une seconde: le combat contre soi-mme; il se convainc que la paix vaut mieux que la guerre; mais quiconque est assez sage pour prfrer la paix la guerre doit renoncer l'argent, la femme, la patrie. Celui qui n'a ni famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n'offre-t-elle pas un asile tous indistinctement? Aimez donc les hommes au lieu de les combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement cherch dans le combat. Il y a l-dessus chez nous un beau conte populaire dont le sens est profond: Le grand tzar allait mourir. De prs, de loin arrivaient des mdecins dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire: --Le tzar gurira, s'il endosse la chemise d'un homme heureux. On se met chercher l'homme heureux dans les palais, dans les glises, dans les seigneuries; on le trouve enfin... C'est un ptre... Il pat les chevaux de son matre dans une verte prairie, mais celui-l n'a pas de chemise, et le grand tzar mourra. Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait tue-tte et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors. --La pluie n'a pas cess! dit-il en revenant s'asseoir; le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur d'encre. --C'est un temps pour raconter, insinua notre hte, et vous savez de si belles histoires, Basile Hymen! --Laquelle voulez-vous entendre? --Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s'cria la veuve, celle qui, lorsqu'elle n'tait pas contente de ses amants, les faisait noyer comme de jeunes chiens. --Ou de Bogdan Hmelnisky[6], le voleur de champs! s'cria Gabris. [Note 6: L'un de ces hros dont les hauts faits sont consigns dans les chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste de Tchechrin lui avait pris ses biens et sa femme. Il porta la guerre en Pologne la tte des Cosaques.] --Racontez-nous plutt votre propre vie, interrompit le vieillard. On entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai! --C'est une longue histoire! pronona lentement Basile Hymen. --Qu'importe? Nous avons le temps. --Je suis sr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien intressante. --Si l'on dsire tant la connatre, rpliqua-t-il, je ne demande pas mieux... Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma et regarda autour de lui. Chacun prit place, le plus prs possible du narrateur. Il rejeta sa belle tte en arrire, leva les yeux au plafond et d'une voix pleine, mlodieusement timbre: C'tait, dit-il, en 1831... des temps troubls! On avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparatre au ciel. La rvolution, la guerre et le cholra rgnaient la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux d'tre pargn par le sort; l'heure vint o, mon tour, je fus frapp. Je n'avais plus d'argent comptant, tout ce que je possdais tait grev d'hypothques ou engag, personne ne m'aurait prt un sou; je manquais du ncessaire; le pire, c'est que je n'tais pas seul... J'avais une jeune femme, et quelle femme! J'allais avoir un premier enfant. Nul n'avait piti de nous,--si fait: je me connaissais un ami pourtant, le vieux _faktor_[7] de mon pre, Salomon Zanderer, un juif qui avait le coeur d'un gentilhomme. Alors que je dsesprais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance; m'ayant sauv maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de nouveau, mais en vain courait-il de de l, cherchant emprunter. Un soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout tait perdu, car Zanderer aimait parler; tant que pendait un fil dans l'air, il s'imaginait pouvoir en faire une corde, et il n'pargnait pas les mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tte, accabl; je fis de mme. Seule, ma femme Luba clata de rire. Ah! son rire tait si heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon coeur; c'tait une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il et chass l'inquitude, la colre, la crainte, le dcouragement, la douleur, mais ce n'tait qu'une trve; l'affreuse ralit nous ressaisissait ensuite. [Note 7: Factotum.] Dj nous nous tions dfaits de nos meubles prcieux; le jour vint o tout ce qui restait dans la maison devait tre vendu. Une commission du tribunal de Kolomea pntra chez nous, la cour se remplit de lvites noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout une fentre de ma pauvre seigneurie, je ne russissais plus retenir mes larmes. Luba cependant tait ct de moi: --Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux. Et soudain elle se mit rire comme si nous avions t au thtre de Lemberg, dans une loge, assistant quelque comdie. Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de nous un chant mlancolique: O toi, ma chre toile,-- l'obscure vote du ciel--tu luisais si limpide,--lorsque je contemplai pour la premire fois la vie!--Aujourd'hui, tu es depuis longtemps teinte,--mes efforts sont vains,--il faut que sans toi je parcoure--le vaste monde. Il couta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour repousser des fantmes, et continua: Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout les membres de la commission et la foule des acheteurs; il me fallut revoir chacun des objets auxquels restaient attachs de si tendres souvenirs. Tous, cette heure, me semblaient vivants; ils m'imploraient, m'accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait certain pommier, par exemple; je le connaissais trop bien, je n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m'arrter sous ses branches; mais soudain je vis distinctement mon pre au pied de l'arbre, mon pre avec sa haute taille, son visage affable, un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n'ayant peur de rien. Nous n'avions ni trop ni trop peu: une belle maison, un jardin, des champs, des bois, des prs, un tang, un moulin, bref tout ce qui compose une bonne petite terre; mon pre s'en occupait sans relche: du printemps l'automne, on le voyait vaquer tout, surveiller tout, en fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, il se reposait en robe de chambre au coin du feu, lire des romans ou jouer aux cartes avec les voisins. Une fois, pendant le dner, il me vit jeter les ppins d'une pomme:--Ne ddaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut devenir grand la longue.--Il me fit semer les ppins, et, le jour o l'arbrisseau vint poindre: --Souviens-toi, dit encore mon pre, que nous l'avons plant ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera de l'ombre et des fruits. Hlas! cette ombre et ces fruits allaient tre livrs au plus offrant avec le reste. Dans le salon, la commission tait assise devant une longue table recouverte d'un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs. On avait apport de toutes les chambres et mme du grenier les objets les plus tonns de se trouver runis, toutes les vieilleries mme brches, disloques, qui s'taient longtemps drobes aux regards. Sur telle chaise dossier lev, qui gmit lamentablement lorsqu'un gros fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mre avait pass sa vie faire ces ternelles reprises qui taient son occupation ordinaire; en mme temps elle nous racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait pour la premire fois parl de Dieu, elle m'avait appris prier. C'est une sainte relique, et un maudit juif l'emporte en change de quelques mchantes picettes. Et ce lot de jouets casss, quelle loquence n'a-t-il pas! Le cheval bascule ne possde plus que deux pieds et une oreille, mais je le reconnais bien, je sais que je l'ai reu dans la nuit de Nol et que mon pre me l'a fait monter le lendemain matin. Avec quelle allgresse je me balanais, lorsqu'un juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit timidement la porte pour nous souhaiter d'heureux jours de fte. Il me prit dans ses bras, et, de mes deux petites mains, je saisis en riant sa longue barbe noire. Je n'ai pas oubli ce moment. Le digne Salomon Zanderer ne l'a jamais oubli non plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son coeur, et ds lors il m'y fit une place auprs de ses enfants, ce qui veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants sont tout. Bien souvent, depuis, il m'a berc sur ses genoux en me racontant les belles paraboles du Talmud, o le prophte lie jouait toujours un grand rle, de mme que dans les rcits de ma mre, il tait toujours question d'Ivanock, le paysan rus, intrpide et patient de notre Petite-Russie. A propos de rcits, je me rappelle certaine fable que m'a raconte ma bonne et dont j'ai eu tort peut-tre de ddaigner l'enseignement. Il s'agit de la cigale et de la fourmi. --Quoi! disais-je ma bonne, cette vilaine fourmi n'a-t-elle vraiment rien donn la cigale? --Non, rien. --Pas un tout petit grain? --Non. Je me mis pleurer. Eh bien! maintenant je suis aussi une pauvre cigale qui a chant tout l't, pour ne rencontrer ensuite chez les fourmis que des refus et de sages conseils. Certain petit mnage en fer-blanc, que le crieur offre pour dix kreutzers, voque mes yeux la figure d'une fourmi prvoyante entre toutes, et le souvenir n'est rien moins qu'agrable. On parle beaucoup des doux liens de la famille. Je sais par exprience que les frres et les soeurs sont souvent des animaux d'espces diffrentes et ennemies, runis dans la mme cage, qui se montrent les dents, et que seul le fouet du dompteur tient en respect. Des tres qui se haraient franchement en d'autres circonstances changent des baisers de Judas parce que le hasard de la naissance les a rapprochs; entre eux le combat est muet, il n'en est pas moins acharn. Ainsi ma soeur ane Vira tait mon ennemie; la jalousie dut s'veiller chez elle le jour o je vins au monde; elle ne pardonna jamais l'intrus qui prenait quelquefois sa place dans les bras de sa mre, sur les genoux de son pre. Depuis, rien de ce qu'elle possdait en propre ne fut son gr; elle voulut toujours de prfrence ce que j'avais la main; elle et jet sa poupe pour m'arracher un ftu de paille. Lorsqu'elle eut t punie de ces violences mon gard, elle essaya de la persuasion; c'tait en me caressant, en me flattant qu'elle me soumettait ses volonts ni plus ni moins qu'un esclave. --Faisons la dnette, Basilko, veux-tu? Je ne demandais pas mieux, naturellement. --Apporte du bois, fends-le, fais le feu. Je coupai les brins de fagot et ma main en mme temps; je fis du feu et me brlai les doigts. --Va chercher les provisions. Elle me mit ensuite un tablier blanc, me dguisa en cuisinier, puis s'assit comme une dame devant les friandises que maman nous avait donnes pour nos jeux et dit: --Sers-moi, tu mangeras plus tard. Elle me fit sur mon service de grands compliments, et ne me laissa pas une crote. Telle tait, telle est reste Vira. La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres poudreux! --Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur. Point de surenchre. Les voil partis, ces vieux bouquins! Mon premier livre de lecture, le petit catchisme que m'expliquait un bon prtre dont je vois encore la tabatire et les lunettes raccommodes avec de la ficelle. Un juif curieux feuillette un grand album dchir, un livre de gravures, et mon coeur bat se rompre devant cette profanation. J'ai entrevu pour la premire fois une espigle figure de petite fille, brune comme une bohmienne, mais si jolie!... Et la petite bohmienne est assise auprs de moi, sur un escabeau prs du pole; je lui montre les images srieusement, ainsi que doit le faire un grave colier de dix ans, et elle se presse contre moi; tel un petit oiseau se presse contre un autre dans le fond du nid. Elle est bien petite,--trois ans tout au plus,--et dj elle se moque de son ami Basile. Sa voix a le son d'une clochette d'argent.--C'est Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage, elle, ma femme, qui aujourd'hui se tient l debout contre la porte, regardant vendre notre bien. Oh! l'affreuse journe! Mais j'en ai pass de pires!... Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement Basile Hymen, dans une maison o ont vieilli eux-mmes les parents, les amis, o chaque meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la chronique de famille, quand toujours les mmes visages de vieux serviteurs, les mmes btes, les mmes arbres, le mme ciel vous ont entour, on croit que tout cela ne pourra jamais changer. Il semble qu'un charme protecteur soit jet sur cette demeure, qu'aprs mille ans tout doive y tre encore la mme place. Comme j'aimais ma vieille maison! Dieu sait combien tendrement je l'aimais! Il rflchit une minute et ressaisit le fil de son discours: La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue cage plate recouverte en toile, et la vue de cette cage me fit frissonner: elle me reprsenta la mort... C'tait jadis le gte d'une caille qui chaque matin nous ppiait un bonjour joyeux; mais un matin elle resta muette, et nous la trouvmes gisante, dj raidie sur le sable qui formait le sol de sa prison. Pour la premire fois, je voyais mourir. Une grande terreur me saisit, et ce n'tait pas sans raison; mon pre mourut au printemps suivant. Des brocanteurs se disputent le crucifix qu'il tint entre ses mains ples jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse dsole ma mre lui ferma les paupires!... Mais pourquoi penser cela? Le crucifix est vendu comme un escabeau, comme un cran; il s'en va dans des mains trangres. --Un bton, un jonc d'Espagne, un sabre cass, une poche de cuir, ensemble vingt kreutzers! hurle le crieur. Et les juifs de se presser en criant: --Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante kreutzers! Malgr moi, je souris. Toutes mes folies d'tudiant ressuscitent mes yeux. Mon pre est mort, nous laissant des affaires fort embrouilles; ma mre continue repriser les bas du matin au soir sans pouvoir s'astreindre cependant aux conomies ncessaires; tout irait mal si Salomon Zanderer ne continuait d'administrer notre petite fortune. C'est encore lui qui m'emmne tudier Lemberg. Dans ce temps-l, le plus grand plaisir des diffrents collges tait de se livrer des batailles, et nous ne faisions la paix que pour rosser tous ensemble les pauvres Juifs; je dis _nous_, mais la vrit est que je me tenais l'cart de ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon got de jeter des pierres aux Juifs; aussi mes camarades me considraient-ils comme un poltron; certain petit comte polonais surtout ne mnagea pas les malices et les mauvais traitements au fils de chien russe, comme il finit par m'appeler; mon calme et ma patience furent longtemps ses yeux autant de preuves de lchet; mais un jour je me rveillai, le jour qu'il insulta mon pre, et le Polonais sentit sur sa gorge le genou du Russe, je vous l'affirme. Je passais les vacances la maison, chez ma mre, et jamais je ne manquais de voir Luba, qui croissait et s'panouissait comme une fleur sauvage de la steppe. Vint l'heure solennelle o j'achetai mon bton de philosophe. C'tait le privilge des tudiants en philosophie de porter un bton. J'en avais fini avec les classes; ma libert, mon importance me montrent soudain la tte comme du vin nouveau. Nous en tions tous l; l'indulgence des professeurs ramena vite la plupart d'entre nous la raison. Seuls, quelques meneurs persistrent dans leur rvolte: les Polonais, par exemple, formrent une socit secrte qui tenait des discours dignes de Brutus, qui conspirait contre le gouvernement allemand et entonnait la _Marseillaise_, _la Pologne n'est pas encore perdue_, et d'autres chants incendiaires. Une bande toute diffrente et non moins folle sa manire tait celle qu'avaient forme les fils de fonctionnaires allemands, auxquels se joignirent plusieurs Petits-Russes; ceux-l se considraient modestement comme des gnies, et je faisais partie de leur groupe. Nous nous tions impos un rglement, nous avions des runions, nous chantions le _Gaudeamus_ et autres hymnes chers aux buveurs de bire; nous dissertions sur la philosophie et les belles-lettres; nous nous transportions la dernire galerie du thtre pour applaudir _Wallenstein_ ou le _Roi Lear_. Nous autres Petits-Russes, nous avions entrepris en outre d'lever aux nues notre langue et notre littrature; nous crivions un journal bourr de pomes, de tragdies, de romans, d'articles de critique. Je m'imaginais pour ma part devenir au moins le Shakespeare de la Petite-Russie: rves de jeunesse! Le rsultat de tout ceci fut que nous passmes fort mal nos examens. Au lieu de diplme, je rapportai au logis une liasse de pomes et les onze premiers actes d'autant de tragdies; j'avais de longs cheveux, des lunettes, et j'tais malheureux. A cette poque, il tait de mode de se sentir malheureux. Les premiers chants du _Plerinage de Childe Harold_ venaient de paratre, et Byron tait l'idole de nos vingt ans. Salomon Zanderer fut le premier s'tonner du changement qui s'tait produit en moi. Lors de son dernier voyage Lemberg, je l'avais entran de force dans une bruyante runion d'tudiants o l'on avait ri et chant au point de l'tourdir. Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et enthousiaste transform en aptre de la douleur humaine! Ma mre secouait la tte en silence. Luba survint. Elle n'avait que dix ans, mais je ne lui imposais gure, je ne l'merveillais pas du tout. Elle commena par fourrer toutes mes tragdies dans le pole, cassa mes lunettes d'un coup de talon et finit par me couper les cheveux tout de travers. J'essayais de me fcher, mais la chrie riait de si bon coeur! Je me rsignai rire avec elle, et, je le dclare, c'est cette petite folle qui m'a rendu le bon sens. Si elle et t plus grande, je n'aurais de ma vie aim une autre femme; mais comment faire? Il y a un temps o le coeur a soif d'amour, o l'on n'aime pas une femme parce qu'elle est belle ou parce qu'elle est aimable, o l'on aime en elle tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui arrive tous au mme ge. Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, et je perdis la tte. Ma vie se passait ses pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno; elle n'tait ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou plutt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en nglig; je crois qu'elle allait mme au bal ou l'glise dans ce dsordre piquant, qui tait son unique mrite. J'en conclus qu'elle devait tre une Vnus, et j'ajoutai libralement ce nom, sans le moindre motif, ceux d'Aspasie et d'Hlose. Nous nous promenions au clair de la lune, je lui donnais des srnades, je fis sur ses charmes une ode latine qu'elle ne comprit pas heureusement. Ai-je besoin d'ajouter que je la vnrais comme on vnre les saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus grossirement dup. Elle s'entendait jouer avec cette flamme sainte comme les enfants aiment jouer avec le feu. Assez longtemps, cela lui parut drle, puis, tandis que je me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, elle s'avisa de me trouver tout coup ennuyeux: mon respect lui tait charge, elle billait devant mes potiques transports. Je dois dire que la pauvre femme m'avertit de son mieux que j'eusse changer de manires; elle ne m'pargna pas les agaceries; mais je m'obstinais ne rien comprendre, et pour chaque encouragement, pour chaque caresse qu'elle m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine. Mon meilleur ami tait cette poque un brillant Polonais du nom de Solfki. Je ne manquai pas de prsenter cette moiti de mon coeur madame de Klodno. Aprs tre all chez elle une fois avec moi, il y retourna seul, et bientt je remarquai que les deux tres qui m'taient si chers chuchotaient ensemble en me regardant; ils riaient de moi. Quand je commenais mes divagations ordinaires, Eudoxie s'asseyait sa toilette pour arranger ses cheveux, et Solfki se mettait siffler un air badin. J'tais au dsespoir; mes odes devinrent des lgies. Tout en sentant que j'tais de trop, j'aurais continu nanmoins porter ma triste figure chez Eudoxie et troubler innocemment ses tte--tte avec Solfki, si mon brave Salomon ne m'et averti. --tes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut vous prendre dans ses filets comme un sot poisson, parce que vous avez un hritage en rserve, tandis qu'elle a dj gaspill le sien. Elle n'a pas manqu d'amants tandis que vivait son mari, et maintenant Solfki a remplac les autres. Je ne sais quelles extrmits m'aurait conduit une si cruelle dsillusion, si ma mre n'tait morte sur ces entrefaites. Mon chagrin d'amour fut effac par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y survivrais pas; mais il n'est point de dchirement auquel l'homme ne puisse survivre. J'tais devenu le matre,--le matre dix-huit ans! Par bonheur, il n'y avait que de vieux serviteurs la seigneurie; tous m'avaient vu natre et continuaient me traiter en enfant. Parfois mme, ils abusaient de leur empire sur moi. Si je commandais d'atteler, la cuisinire accourait, tenant sa cuillre pot comme un sceptre: --Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil? Non, non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu'il reste la maison. --En tout cas, dclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas avec ces habits-l. Il lui faut absolument un manteau capuchon. --C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le cocher; n'importe, j'attellerai, mais une condition: Monsieur ne s'en ira pas ainsi vtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas autrement, que Dieu me punisse si j'attelle! Et je partais empaquet comme un poupon que l'on porte au baptme. Ma soeur se serait charge elle toute seule de me rgenter. Je ne sais ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon gnie tutlaire. Il et t fcheux, d'ailleurs, que j'eusse trop d'indpendance; vous allez en juger. Une aprs-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, charg d'une lettre. Il s'agissait d'un rendez-vous... d'un rendez-vous implor en termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue, faire la moindre rsistance. Je m'enfuis, afin que personne n'et le temps de me retenir. Il faisait nuit quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont toutes les fentres taient dans une obscurit profonde. Attachant mon cheval la clture, je montai prcipitamment l'escalier: une porte tait ouverte, celle de sa chambre... Elle tait seule, tendue sur un divan, peine enveloppe d'un nuage de mousseline, et, dans le crpuscule voluptueux qui l'entourait, elle me parut plus belle encore que par le pass. A ma vue, elle jeta un cri, se leva prcipitamment, m'entoura de ses bras et m'touffa de baisers. Je ne pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur le divan auprs d'elle. Au moment mme, une lumire qui n'tait pas celle de la lune tomba sur le visage altr d'Eudoxie. Sa mre tait debout au milieu de la chambre, un flambeau la main: --Que vois-je? s'cria-t-elle; une pareille scne dans cette honnte maison!... --Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se jetant ses pieds: je l'ai entran, je l'ai sduit... Tout cela me paraissait incomprhensible. Il fallut, pour m'ouvrir les yeux, que la mre se mt parler de l'honneur de la famille, de rparation, de la bndiction du prtre qui pouvait tout purifier. Je m'lanai hors de la chambre, sautai en selle et partis au galop. Le lendemain, Solfki, solennellement vtu de noir, le sabre au flanc, le sourcil fronc, parut chez moi. --Voici, commena-t-il, une belle conduite! Perdre une femme estimable et de noble origine, la dshonorer!... fi! Je viens de la part des deux dames de Klodno. Tu n'as qu'une chose faire, pouser Eudoxie. --L'pouser? Et pourquoi? demandai-je tout confus. --Parce qu'en ne l'pousant pas tu ferais quelque chose de pis que de dlaisser une femme au dsespoir: tu abandonnerais ton enfant!... Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans mes veines. --Tu espres me faire accroire cela, balbutiai-je, quand c'est toi... --La prends-tu? interrompit Solfki. --Garde-la! rpondis-je. --Alors, s'cria-t-il avec une feinte indignation, alors tu es un drle! Il tira son pe. --Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons! A la fin, je perdis patience. --Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la belle manire. En parlant, je lui avais arrach son grand sabre, que je cassai comme une latte, puis, dcrochant mon bton de philosophe, j'administrai une correction suffisante mon ami Solfki. Tous ces tableaux grotesques sont voqus par l'apparition dans les mains du crieur de mes livres d'cole, de mon bton et du sabre cass de l'amant heureux d'Eudoxie. Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales brillent comme des saucisses sortant de la pole, regarde l'un d'eux ddaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente de le renverser lui-mme d'un coup de poing, mais ma femme m'arrte et, relevant la petite toile mprise, me la montre avec un sourire. C'est une mauvaise gouache tout efface reprsentant une seigneurie. Au premier plan se dtache un grand poirier; dans cette seigneurie est ne Luba; elle tait assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais vue, grce la sotte histoire de madame de Klodno d'abord, et puis Luba tait son tour alle Lemberg pour y achever son ducation. Je rendais visite ses parents de temps autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison de leur prsence, l'une blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre chtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui mrite un portrait part. J'arrive cheval,--c'tait au mois d'octobre 1824. Tandis que j'attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez. A peine ai-je eu le temps de regarder en l'air, que j'en reois une seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des clats de rire... Quels clats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle est dans l'arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe d'toffe claire, et je crie: --Luba! Es-tu vraiment l? Descends vite, descends donc!... --Je viens! rpond-elle en se balanant de branche en branche, jusqu' la plus basse, qui forme une large fourche, o elle s'assied comme dans un fauteuil. Elle me tourne le dos; seul son petit pied est visible au bord de sa jupe chiffonne. Tout coup, elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons, tonns. --Que tu es belle! lui dis-je. --Et toi... vous tes devenu un homme... J'espre qu'au moins vous ne faites plus de vers? Je croyais toujours rver. Entre un garon de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-quatre la diffrence n'est pas grande; mais elle... ces six annes l'avaient transforme; la petite fille de onze ans tait devenue femme. Je m'oubliai l'admirer et ne revins moi que pour dcouvrir que j'tais amoureux fou. Qui ne l'et t en prsence d'une aussi parfaite crature?--Son seul rire et suffi troubler la tte, le coeur, les sens d'un homme plus sage que moi. Et pourtant un peintre ne l'et pas peut-tre choisie pour modle. Luba tait petite, mais si bien faite! Je m'en aperus au moment o, glissant de l'arbre dans mes bras, elle se laissa poser doucement terre. Son teint brun, color sur les joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et rsolu, ses lvres vermeilles et un peu fortes lui composaient une de ces physionomies franches et gaies qui inspirent avant tout la confiance. Nous entrmes ensemble dans la maison; sa mre me servit du caf, des gteaux, des confitures; je ne gotai rien, je ne faisais que contempler Luba, jusqu' ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint me prendre le menton pour relever ma tte et plonger son regard espigle droit dans mes yeux: --Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit Byron? --Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-mme, rpondis-je en soupirant. --Eh bien! je vous le dirai, moi! Et toute son humeur foltre se rveillant: --Vous tes amoureux, matre Basile, voil ce que vous tes. --Moi? --Oui, vous, et depuis peu. --Amoureux de qui? --De Luba! Elle clata de rire. --Mais Luba ne veut pas de vous. Elle dteste les philosophes. Ainsi la guerre tait dclare entre nous ds le premier instant. Je l'aimais, la mtaphysique n'y pouvait rien, je l'aimais, et, jeune comme je l'tais, je me sentis soudain devenir un homme, capable de la protger, de la dfendre au besoin, de supporter mme avec une grandeur d'me toute dbonnaire les railleries qu'elle ne m'pargnait pas. Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec son animal favori, un cureuil du nom de Miki, qu'elle avait dnich elle-mme et qui, depuis, tait devenu dans la maison une sorte de gnie familier. Il sautait de mon paule sur la tte de Luba, o il se prparait une couchette commode dans son opulente chevelure; il dormait au fond d'une des grandes bottes du pre de sa matresse; on le trouvait toujours prt manger dans la main du premier venu et se laisser gratter la tte; mais, jaloux de sa libert autant que Luba, il semblait impossible de russir l'attraper. Luba, comme lui, grignotait sans cesse un bonbon, ou, dfaut de bonbon, quelque crote entre ses dents blanches, et c'tait plaisir de la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait mille tours qui de la part d'une autre eussent t importuns, qui, venant d'elle, taient comiques et charmants. Elle se promne avec moi le soir en bateau sur l'tang; avec quelle vigueur gracieuse rament ses mains mignonnes! Puis, tandis que je la dvore des yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba, qui a saisi les branches d'un saule, s'assied sur l'arbre pench au-dessus de la surface de l'tang, et se balance ainsi, sous les rayons de la lune, ni plus ni moins qu'une roussalka[8]. Je regagne tout mouill le rivage; le pre de Luba me fait changer de vtements et dclare que, aprs avoir pris du th bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici Luba enchante. Elle court prparer ma chambre, et le trousseau de clefs s'entre-choque sa ceinture, et sa kazabaka craque chacun de ses mouvements. [Note 8: L'ondine russe.] Mme quand Luba se tait, sa prsence est rvle par des frissons d'toffe, des cliquetis, des froufrous, de petits bruissements qui lui sont particuliers; on dirait toujours que son corps agile et bondissant veut forcer les entraves qui l'treignent. Sa robe, son collier, sa pantoufle, tout ce qui fait partie de sa ptulante personne, babille incessamment. Elle pose la samovar sur la table, me prpare du th qu'elle gote dans ma tasse, la tratresse!--puis je vais me coucher; mais soudain mille piqres m'avertissent que des orties ont t semes dans mon lit! A peine me suis-je dbarrass des orties qu'un essaim de hannetons bourdonne travers ma chambre, et le lendemain Luba me demande d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons la journe nous disputer sur ce sujet:--La lune est-elle habite comme la terre, oui ou non?--Rentr chez moi, je suis veill minuit par un Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre avec un mlange d'inquitude et de transports; qu'est-ce que j'y lis? Je prtends et je dcide que la lune est habite. Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient, et je l'aimais de plus en plus; la jalousie contribuait bien un peu me faire perdre la tte. Deux riches gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch, frquentaient assidment la seigneurie; tout en faisant la cour Luba, ils me regardaient d'un air assez ddaigneux. Je n'tais, auprs d'eux, qu'un pauvre diable. Un jour, j'entendis la mre de Luba exhorter cette dernire se prononcer en faveur de Krymski. C'tait au mois de juin. Quelque temps aprs, nous nous trouvmes, la jeune fille et moi, assis, par une soire brlante, sur la lisire des bois voisins. J'avais cueilli pour ma bien-aime des bluets et des coquelicots dont elle parait ses cheveux noirs. La nuit tombe, nous vmes luire dans tous les buissons quelque chose de brillant comme des diamants disperss, et mille tincelles voltigrent dans l'air. --Ah! les belles lucioles! s'cria Luba. Ses yeux tincelaient comme les lucioles elles-mmes. Elle prit un ver luisant, le posa sur sa main pour l'examiner, puis dans ses cheveux. J'en ajoutai un second, d'autres encore, jusqu' ce que sa petite tte ft entoure d'une flamboyante aurole. --Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle. --Sans doute, lui rpondis-je, les diamants vous iront mieux encore. --Quels diamants? --Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fianailles... Elle ne me laissa pas achever; un clat de rire railleur et affectueux la fois me coupa la parole: --Non... tre si aveugle!... rptait-elle. Et, en sautant, elle attrapa une branche dont elle se servit pour me frapper lestement au visage... Mais o donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achve autour de moi. Luba vient de me pousser le coude. Les Juifs sont en train de se disputer une vieille kazabaka que je reconnais: un nouveau tableau de la lanterne magique passe sous mes yeux. C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et je lui tiens un cheveau de fil. Tout coup elle frissonne: --Comment, dit-elle, il fait dj froid! Sa kasabaka est sur un meuble; je cours galamment la chercher; mais Miki, endormi comme un sultan dans une des manches fourres, s'lance dehors aussitt et me mord avec rage de ses petites dents qui piquent comme deux ranges d'aiguilles. Je fais un bond, je secoue mon doigt ensanglant, Luba rit. Me voici furieux: --Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne sais ce qui arrivera!... --Et pourquoi ne rirais-je pas? rpond-elle, en se glissant comme un serpent frileux dans la chaude fourrure. Il faut bien que je rie, vous tes si drle! --Drle? vous trouvez cela parce que vous me hassez! --Moi, je vous hais? --Riez donc! vous avez toute raison de rire, en effet, puisque vous savez que je vous aime comme un fou. --Eh bien! je vous aime de mme, rplique Luba, riant de plus belle. Et je reprends en colre: --C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je suis capable de vous tuer. --Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle en sautant mon cou. Je veux me dgager, je balbutie: --Luba, tu es mchante de plaisanter ainsi avec un malheureux qui t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te doutes pas... --Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais cela ne m'empche pas de rire de ta colre. Moi aussi je t'aime depuis... depuis toujours, je crois,--je ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aim... Elle riait encore, le visage cach dans ma poitrine: --Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu pas que je t'appartiens? --Luba... Tu veux... Mes lvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir rend cette cruelle journe plus pnible encore supporter. Les Juifs sont toujours l!... --Regarde donc! dit ma femme. Et elle rit se tordre. Un de mes cranciers est parmi les acheteurs; il a empoign un tui de velours rouge et l'ouvre avidement; ses longs doigts osseux croient dj saisir les diamants... le voici ptrifi.--Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et nous avons laiss passer l'chance. L'tui est vide. Je l'avais donn Luba lors de nos fianailles. Nous ne devions nous marier qu'un an aprs. Aussi nos fianailles furent-elles solennelles; c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le soir avec mes tmoins. La famille, runie dans le salon, m'attendait. Luba parut la dernire; elle avait quelque peine garder son srieux, mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous changemes nos anneaux, aprs quoi je lui baisai la main. Le prtre nous donna sa bndiction. Nous nous prosternmes aux pieds des parents, qui je jurai de rendre leur fille heureuse, et leur tour ils nous bnirent. Puis le pre but notre sant; le gobelet de famille, rempli de vin de Hongrie, passa de main en main. Enfin, je prsentai Luba les diamants dans leur tui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est alle de son ct, hlas! aux Juifs maudits! Le mariage de ma soeur concida avec nos fianailles; elle tait si presse! Notre bonheur paraissait l'inquiter; elle voulait s'loigner avant qu'une matresse entrt dans la maison. Vira prit donc le premier mari qui se prsenta, un petit employ du gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour les Juifs! Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde fut invit. Il vint tant de convives, que nous dmes faire construire en planches une grande salle ct de la seigneurie de mon beau-pre. De grand matin arrivrent traneaux sur traneaux; le vestibule fut encombr de fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte, un voile de dentelle; sa mre lui attacha au ct un petit bouquet de romarin dans lequel tait cach un peu de pain et de sel, moyen sr, selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du ncessaire. De nouveau, nous nous agenouillmes devant les parents. Pendant que le cortge se rendait l'glise, des coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba clata de rire en me jurant obissance. La table formait un grand L, l'initiale de la marie; au milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre pieds, reprsentait le temple de l'hymen. Qui aurait pu compter les toasts ports aux nouveaux poux, la matresse de la maison, au matre, aux dames en gnral, la patrie? Et chaque fois les bouteilles taient casses avec fracas. Au dessert, les jeunes gens disparurent sous la table, non pas vaincus par l'ivresse, mais dans le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la marie. Luba s'aperut trop tard de leurs prtentions et replia vite ses jambes sous elle, mais elle ne russit sauver ainsi que ses jarretires, qui autrement lui eussent t enleves, de mme que le petit soulier blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu'il le remplissait de Champagne pour le vider ensuite la sant de Luba, tout le monde applaudissait. Luba tait fort rouge. Le soulier fit le tour de la table; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast Luba, parfois en vers, le vieux gnral Krasiki en beau latin. Aprs un silence, mon beau-pre son tour apporta le gobelet de famille, en vieil argent repouss, qui reprsentait un lopard sautant, y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce prcieux breuvage. Le bal dura jusqu'au matin; il commena par une grande polonaise, qu'un danseur mrite conduisit par toutes les chambres de la maison, en montant et descendant les divers escaliers; puis ce furent des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la fin, on plaa un sige au milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui tant la couronne de myrte et dtachant ses cheveux, chantrent la plainte nuptiale: Hlas! Luba, c'est donc fini! Il faut nous sparer... Tout le monde tait mu, et Luba cachait son visage dans son mouchoir avec des tressaillements qui nous firent croire qu'elle sanglotait; mais, lorsque sa mre l'eut coiffe du bonnet, elle bondit gaiement en l'air, et elle dansa encore avec tous, mme avec mon vieux Salomon Zanderer, qui se dfendait en dsespr, faisant par toute la salle des sauts de bouc inconcevables. Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et l'emmenrent. Elle n'affecta pas la mine vulgaire d'un agneau qu'on trane au sacrifice; non, je l'entendais encore rire de loin; c'tait comme le gazouillement d'une alouette qui monte vers le ciel. Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle tait seule, pelotonne sur un divan turc trs-bas et roule dans sa kazabaka de velours cramoisi. La fourrure noire dont celle-ci tait double s'attachait ce corps svelte, et je voyais sa poitrine mue se soulever. Sous son bonnet de jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n'osai avancer d'un pas; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai les rideaux, j'teignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer toutes l'instant d'aprs; j'attisai le feu, je regardai la pendule. --Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu content? --Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite pour moi... Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je ne le dirai personne. Quand je l'enlevai dans mes bras, j'aurais aim la porter ainsi travers la neige et la tempte jusque dans ma maison. Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus; un fier sourire tout fminin et vraiment irrsistible avait remplac les accs d'exubrante gaiet de la petite folle. Des larmes coulrent l'heure des adieux, des mouchoirs furent longuement agits, tandis que nous nous envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands traneaux suivaient le ntre, portant le trousseau de Luba. Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous aborda en criant: --Longues annes au seigneur et son pouse! --Qu'ils vivent cent ans! rpliqua la foule. Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J'enlevai Luba hors du traneau et aussitt tous se jetrent genoux pour baiser qui sa pelisse, qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. Le cocher fut charg, par droit d'anciennet, d'apporter Luba les cls sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une matresse, et quelle matresse!... II Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la chambre, chargea sa pipe de ce tabac jaune de Zigeth, cher nos montagnards, l'alluma avec prcaution, puis, aprs en avoir tir plusieurs bouffes vigoureuses qui firent monter au plafond un nuage bleutre, il reprit son ancienne place et nous regarda l'un aprs l'autre. Le tonnerre grondait toujours: --O en tais-je? demanda-t-il. --A la vente de vos biens, dit notre hte. --Au moment, interrompis-je, o votre femme s'tablissait en matresse dans sa nouvelle demeure. --Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas de gens pleinement satisfaits. Je ne sais si c'est une vrit, mais j'tais content le jour o Luba entra dans ma maison; peut-tre l'homme exige-t-il trop. A l'un ne suffit pas le gouvernement du monde--voyez Napolon;--celui-l veut au moins dominer dans son village, celui-ci aspire de fabuleuses richesses. Moi je me contentais du lot humain tel que la nature l'a trac; c'est le meilleur, en somme. J'avais une femme, une vraie femme, non pas une poupe, non pas une dame, non pas une bigote, une coquette, une savante, non, vous m'entendez bien, une femme, bonne et simple, et sincre. Elle n'avait pas honte de m'aimer; elle n'tait pas trop fire pour montrer cet amour. Nous tions des gens fort occups, l'un et l'autre: j'administrais ma terre, elle avait soin de l'intrieur o tout marchait comme sur des roulettes, grce son activit, l'affection qu'elle savait inspirer et qui produisait l'obissance. Elle s'intressait toutes mes affaires, assistait tous mes marchs. Pleine d'gards pour Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitt qu'il paraissait, de lui offrir le caf, ce qu'il considrait comme un grand honneur, et de le taquiner gaiement pour faire jaillir l'tincelle de cette sagacit juive aiguise par le Talmud. Par exemple, elle lui disait:--Comment se fait-il que Dieu ait dfendu le vol par la voix de Mose, quand il l'a commis lui-mme en drobant au pauvre Adam une de ses ctes pour en tirer la femme? Et Salomon de rpondre, avec son imperturbable sourire: --Appelle-t-on voleur quiconque prend un mtal ignoble pour le remplacer par de l'or? Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison sans l'autre. Un jour je devais aller la ville et la voiture tait dj prte: --Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je Luba. C'est bien ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grce... --Non, non, interrompit ma femme, il m'est impossible de m'absenter aujourd'hui; nous avons la grande lessive. --La lessive! c'est diffrent. Je me lve, je prends cong d'elle, mais je ne vais que jusqu' la porte: --Est-ce donc si press, Luba, d'aller la ville? --Tu dois le savoir. --Alors, bientt! --A bientt! Je suis dj en voiture, Luba me fait signe de la fentre. --Non, dcidment, dtelez, dis-je au cocher. Jamais nous ne passions le temps aussi agrablement qu'en tte--tte. Il me suffisait pour ma part de contempler Luba; elle avait le secret d'tre toujours charmante et cela d'une manire nouvelle, soit qu'elle s'asst, soit qu'elle marcht, soit qu'elle rflchit tendue sur le divan, soit qu'elle crivt devant sa petite table. Je ne concevais pas que d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, de concerts, de soires, de courses en traneau, de chasses, de voyages. Chaque saison variait nos simples plaisirs: l't, je prenais mon bonnet, elle son chapeau de paille, et nous nous en allions du ct du village. Les chaumires dlabres avec leurs toits de chaume noirci avaient un air de fte, grce aux arbres fruitiers en fleur ou chargs de cerises et de pommes vermeilles qui semblaient sourire travers le feuillage comme de frais visages d'enfants. Les ondulations lentes du bl, l'clat du soleil qui effleurait les pis nous merveillaient toujours; nous coutions le chant de la caille, nous voyions la perdrix couver ses oeufs dans un sillon, nous observions la souris qui sort de son trou un petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles quand elles s'levaient sous nos pas par centaines pour retomber terre l'instant d'aprs: --N'ayez donc pas peur! leur disait Luba. Elle aimait faire avec moi de longues promenades cheval. Alors nous laissions nos montures nous emporter bride abattue dans la steppe o rien ne bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la terre fumait sous les sabots retentissants et qu'aucun arbre, aucun buisson n'apparaissait dans l'espace illimit, nous prouvions le sentiment de gens qui chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous surprenait, Luba rejetait en arrire ses tresses trempes de pluie et qu'avait dnoues la tempte, avec des cris de joie qui se mlaient au fracas des lments furieux. Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre petits chevaux noirs sans les toucher du fouet, en les encourageant seulement de sa voix claire: ils allaient si vite que la poussire nous enveloppait comme un brouillard, travers lequel nous apercevions par intervalles un arbre, des granges, une ferme isole. Dans l'aprs-midi, lorsque l'atmosphre ensoleille tait transparente comme une muraille de cristal, j'avais l'habitude de pcher. Je m'asseyais au bord de l'tang, sous un pais bouquet d'aulnes dont les branches formaient un toit au-dessus de ma tte, et Luba se blottissait mes cts. Les seuls bruits taient ceux que faisait le poisson en sautant; travers les marais marchait lentement une cigogne; des canards sauvages nageaient au loin parmi les roseaux. Luba prparait les amorces, je jetais la ligne et chaque fois qu'un poisson tait pris c'taient des transports de joie. L'hiver, une grande montagne de glace s'levait derrire la seigneurie; l'accs d'un ct en tait facile; on y montait par des degrs pour se laisser glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidit de l'clair. Tout tait blanc: le ciel, la terre, les maisons, les arbres, mme le soleil. Il faisait froid, et pourtant tout respirait la gaiet. Luba s'asseyait dans le traneau sous ses fourrures, les joues rouges, l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas lanait des tincelles. Les corbeaux nous regardaient gravement du haut d'un peuplier, les moineaux piaillaient sur la clture. C'tait le beau temps des courses cheval. Luba, avec sa longue jupe d'amazone, sa jaquette garnie de martre et sa _kutschma_ de la mme fourrure sur la tte, fortement farde par le froid, tait l'image mme de l'entrain, de la fracheur et du courage. J'aimais m'attarder en arrire pour la voir se balancer mollement en selle; la gele poudrait ses cheveux, transformait la fourrure qui suivait le contour de ses hanches en une garniture d'aiguilles irises, blouissantes, et faisait de son cheval noir un cheval gris. Et quelle ivresse aussi de voler dans un traneau travers le monde qui semble bizarrement taill dans du marbre blanc, tandis qu'un clat fantastique se rpand sur toute la nature, que les arbres semblent fuir, tant est rapide notre course, et que de loin nous suivent les loups!--Ma femme m'accompagnait sans crainte la chasse; elle ne connaissait pas le danger; avec un sang-froid tout viril elle tirait la bte que les paysans poussaient vers nous. Je tuais des fouines superbes, des renards, des loups, parfois mme un ours. Les longues soires d'hiver, nous les passions au logis, dans la grande chambre meuble d'un divan turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme faisait de la musique, je l'coutais en fumant. Nous lisions les journaux et quelques bons livres, en nous intressant, comme seuls peuvent le faire deux solitaires, aux aventures de hros chimriques; puis nous procdions la partie de billard. Luba gagnait chaque fois, car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais qu'elle, comment son buste lgant se penchait pour quelque coup difficile et comment elle restait suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets de conversations ne nous manquaient pas; rien de ce qui m'arrivait n'tait indiffrent Luba, rien de ce qui concernait Luba ne me semblait puril; nous nous entretenions de mille choses auxquelles ne pensera jamais quiconque mne une existence mondaine, et les questions de ma femme eussent embarrass maint philosophe. Je me remis donc en secret l'tude; j'achetai des livres de science, mme de mdecine, et nos causeries l'heure du crpuscule devinrent une source toujours frache de rflexions et d'enseignement lev. Il nous arrivait encore de rester assis sans rien dire; ma femme appuyait sa tte sur mon coeur, je la tenais embrasse, nous tions absolument heureux dans le sentiment de la possession mutuelle. Il est vrai que la premire anne termine nous emes moins de loisirs; les visiteurs firent irruption chez nous, et ds lors il ne nous arriva que rarement de passer une soire seuls. Mais j'insiste l bien inutilement sur les plaisirs vanouis; nous sommes dsormais pauvres et abandonns, la vente par autorit de justice se poursuit. A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, tous les assistants s'taient enrous au point d'avoir soif; ils s'en allrent en masse au cabaret. III Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, le partagea gaiement avec moi, et nous nous assmes sur le seuil de la maison pour prendre aussi notre repas. Au moment mme arrivait, bride abattue, un cavalier; quand la poussire, en tombant, me permit de distinguer ses traits, je reconnus mon ami Urbanovitch, le mme qui avait bu nos noces dans le soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied terre qu'une britska vint dposer devant la seigneurie un autre compagnon des jours heureux, Jadezki; puis un troisime encore, Pan Gadomski, se glissa comme un furet dans la maison. On aurait pu croire qu'ils s'taient donn rendez-vous. L'vangile le dit: L o il y a un cadavre se rassemblent les aigles. Bientt d'autres amis arrivrent; ils auraient eu honte d'assister la vente et avaient, par consquent, attendu, runis au cabaret, la fin de cette cruelle excution; maintenant ils accouraient pour nous consoler et nous donner des conseils; quant nous aider, nul n'y songeait. L'indignation s'empara de moi. Comment, en effet, tais-je tomb dans le malheur? Je n'tais ni un joueur, ni un dbauch; je ne me connaissais qu'une passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse, celle d'obliger tout le monde; c'taient mes amis qui m'avaient dvor. Ils m'aimaient, sans doute, mais l'amiti peut devenir importune la longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m'empchant mme d'changer un mot avec ma femme; une fois nous prmes le parti de nous absenter, mais la maudite engeance resta derrire nous dans la maison; nous les retrouvmes festoyant et chantant tue-tte au milieu de leurs libations: Longue vie nos htes, longue vie leurs enfants! Je ne savais pas me dbarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, oui, trop tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de lire dans la gazette le rcit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir de la nuit. Il m'tait impossible de renvoyer un pauvre, de refuser quelque chose un voisin. Si encore je n'avais fait que partager avec les autres! Mais je leur eusse donn jusqu' ma dernire chemise; j'tais homme me faire raser pour que le prochain et une perruque. Luba, malgr sa grande bont, ne tombait pas dans les mmes exagrations de sentiment. Je me rappelle qu'aprs l'incendie d'une ville de l'Ukraine, incendie qui avait laiss des milliers de misrables sans asile, je lui dis dans l'excs de mon motion: --Peux-tu souffrir d'tre si chaudement vtue de fourrures quand tant d'autres ont froid? --Je les plains, rpondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire mille personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fche d'tre celle-l. Au fond elle avait raison, et moi j'tais absurde. Si un de mes amis admirait chez moi un fusil, je m'criais:--Prends-le!--Oui, j'aurais donn les tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes; la fin mes amis ne me demandrent plus ce qui leur faisait envie; ils prirent sans faon tous les objets leur convenance. S'ils avaient soif, ils buvaient de mon vin; je les nourrissais, je les vtissais, je payais leurs dettes, je leur prtais tout mon argent, et quand je n'avais plus d'argent je signais des lettres de change o je me portais caution pour eux. Quand j'allai une premire fois chez les vampires juifs, ce fut encore leur intention. Et maintenant ils taient l groups autour de moi, cet Urbanowitch, ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs cigares et m'exhortant avec une bienveillance hautaine. --Comment as-tu pu faire de si folles dpenses? me demanda Jadeski en lanant une bouffe de fume.--Le malheureux! A qui ai-je donn ce prcieux tableau hollandais reprsentant une femme qui ple des pommes, et tant d'autres choses, jusqu' ma pipe d'cume de mer?... A peine avait-il souri en murmurant:--Pas mauvaise cette pipe!--Et dj elle tait lui! M'a-t-il jamais offert en change une noisette? Non, mais il critiquait tout ce qui m'appartenait:--Ta maison n'a aucun style, commenait-il dire en arrivant.--A table rien n'tait bon; mon vin tait toujours frelat, bien qu'il en vidt pour le moins deux bouteilles; la toilette de Luba n'tait jamais de son got. Si elle portait des couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique: --De qui, madame, tes-vous en deuil? Si elle avait sa kazabaka rouge: --J'espre, disait-il, que le taureau est rentr. Quand nous tions seuls, la chasse, il s'arrtait soudain, et les deux mains sur mes paules: --Je te plains, mon ami, soupirait-il. --Pourquoi donc? --Tu es un noble cour, mais ta femme... --Qu'as-tu dire contre elle? --Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne me plat pas... et puis elle rit toujours. Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les regards qu'un voleur peut jeter sur le trsor qu'il convoite. J'ignore o passait l'argent de celui-l, mais il empruntait tout le monde et moi de prfrence. Gdon, un ancien officier trs-aimable, ne parlait jamais d'argent; il imita toutefois ma signature si habilement, sur une lettre de change, que je fus forc de la reconnatre pour le sauver de l'infamie. Je dois dire qu'il se montra reconnaissant: il s'effora de dissiper ma femme et de me dresser aux belles manires. Nous avions l un mentor trs zl; mon bonheur conjugal surtout semblait le proccuper: --Cher ami, s'criait-il, comment diable traites-tu ta femme?...--Et si je m'tonnais: --Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument fausse route. Une femme demande tre tudie; mais toi, tu laisses tout aller sans rflchir; la fin tu dcouvriras des choses... tu ne sais pas, malheureux, quelle charmante femme tu as!... Tels taient mes amis, et tous ensemble se moquaient de moi quand j'avais le dos tourn, colportant sur mon compte de mensongres anecdotes comme n'en ont jamais invent mes plus grands ennemis, non, pas mme ma soeur. En outre ils me rapportaient, avec une sincrit parfaite, tout ce que le monde pouvait dire de dsobligeant mon sujet. Un jour,--encore la chasse,--Jadezki me dit brusquement: --Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme... Gdon lui fait la cour et n'est pas trop rebut. Auras-tu confiance en moi, maintenant? --Je dirai, rpondis-je, que tu calomnies ma femme, et je te dfendrai de recommencer! --Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle, c'est la rumeur publique qui veut que ce fanfaron plaise ta femme! Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons amis auxquels je me sacrifiais, pour qui j'aurais donn le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu, pourquoi donc as-tu cr le monde s'il n'tait pas possible de le faire meilleur? Mon vieux Salomon me donnait des conseils. --Cela finira mal, disait-il. Luba s'amusa d'abord des indiscrtions de nos htes; quand ils jouaient, buvaient et chantaient jour et nuit dans la maison, ne me laissant pas un coin o je pusse me rfugier avec elle, la mchante venait s'tendre sur le divan, mes cts, en me regardant avec une malicieuse tendresse entre ses paupires demi-closes, car elle voyait bien que j'tais au supplice. Par la suite, elle prit les choses plus srieusement: --Tu es trop bon, me disait-elle; la bont, en certaines circonstances, peut tre un dfaut aussi bien que l'avarice et la duret. Nous nous ruinerons, et ces gens-l ne sauront pas nous rendre ce que nous faisons pour eux. Je dfendis mes amis; nous faillmes nous quereller. --Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te prouverai que chacun d'eux est dispos te trahir. Dsigne celui que je dois dmasquer. --Tu pargneras bien au moins Gdon, m'criai-je pour l'prouver, car les calomnies de Jadeski m'taient restes en tte, bien que je n'eusse jamais dout de ma Luba. --Je n'en pargnerai aucun, rpondit-elle; c'est donc Gdon qui va servir d'exemple. Je respirai plus librement. Jadeski n'tait qu'un indigne menteur. Quelques jours s'coulrent. Un soir que Gadomski, Urbanowitch et plusieurs autres taient chez moi comme de coutume autour de la table de jeu, Jadeski me dit l'oreille: --Tiens! o a pass Gdon? Chez ta femme, sans doute. Il n'y manque jamais. --Imbcile! lui rpondis-je, comment comprendrais-tu ma femme, toi qui n'as jamais su apprcier une madone de Raphal plus qu'un barbouillage d'enseigne? Luba entrait au moment mme en riant de tout son coeur: --Vite, vite, nous dit-elle; qui veut voir un oiseau rare, un oiseau que j'ai pris? Tous se levrent pour la suivre, cartes en mains. Elle nous conduisit jusque dans sa chambre. --O est-il? demandai-je regardant autour de moi. --Ici. Elle montrait du doigt une grande armoire. --Je vous prie de regarder l-dedans. Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux, par un de ces trous grills qui font pntrer l'air dans les placards. --Mais c'est un homme!... --Un homme! Laisse-nous voir... Qui donc?... demandrent les autres en se rapprochant. --Gare vous! c'est Gdon! fit Jadeski stupfait. --Comment es-tu entr l-dedans? demanda Urbanowich. Le prisonnier restait muet, dvorant sa moustache. --Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne, lui qui parlait si bien tout l'heure! Il jurait que j'tais la plus belle femme du monde, une Vnus; il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il s'est conduit brutalement comme un vrai Tartare... --Et vous l'avez repouss? s'cria Jadeski de plus en plus surpris. --Je me suis moque de lui, naturellement, et comme quelqu'un passait dans le corridor, j'ai dit: --C'est mon mari! S'il vous trouve dans ma chambre, vous tes mort! Il a t bien content de se jeter dans l'armoire... Mais j'ai ferm l'armoire clef. Voil! J'ouvris Gdon, qui ne paraissait pas press de sortir et se cachait derrire les robes de ma femme. Nos amis le tirrent dehors, et il entra en fureur. --C'est une mauvaise plaisanterie. Canailles! vous m'en rendrez raison, vous tous, et toi d'abord, heureux poux d'une si farouche vertu!... --Lui d'abord, bien entendu! dcida Urbanowitch. --Qu'ils se battent sans retard! Nos amis nous excitrent si bien, que le duel aurait eu lieu sance tenante, sans ma femme qui se posa entre nous et se mit rire. --Vous battre? dit-elle, et pourquoi? Si quelqu'un est offens ici, c'est moi seule, oui, offense par les folles esprances de Monsieur. Il est vrai que j'ai pris ma revanche; s'il n'est pas content et qu'il veuille un duel tout prix, me voici prte. Elle saisit une cravache accroche au mur. Gdon disparut et Luba partit d'un nouvel clat de rire qui nous gagna tous. Chacune de mes amitis devait tre brise brusquement d'une manire ou d'une autre. Quand j'avais une fois vu clair, je ne me laissais plus duper, je rompais avec une nergie qui devait tonner le monde o j'avais la rputation d'un homme faible sur tous les points. C'tait une erreur. J'tais lent croire au mal, mais il ne me trouvait pas misricordieux. Naturellement, mes faux amis m'accusaient d'inconstance, et leur animosit mon gard tait d'autant plus furieuse que mon dvouement avait t plus complet. Ils vinrent cependant comme je l'ai dit, aprs la vente de nos dernires nippes, fumer autour de moi et me donner des conseils: --Si tu t'adressais ta soeur! me dit Urbanowitch. Ce fut la suprme humiliation. Et qui donc m'avait spoli, sinon cette bonne soeur? J'avais une tante, vieille fille qui chaque t venait s'tablir chez nous, o elle tait entoure de soins, dorlote dans ses maladies avec une tendresse filiale; pour Nol, nous ne manquions jamais de lui envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle. Certaines gens sont ainsi. Les bienfaits les gnent; ils craignent d'tre forcs la reconnaissance et se prouvent bien vite eux-mmes qu'ils ont toujours la libert de vous faire du mal. --Vira m'a racont que tu avais un amant, dit cette tante vnrable ma femme; je ne te le reproche pas, petite; tu as un mari si ennuyeux! Or, Vira ne lui donna pas, dans toute sa vie, un pain d'pice; mais l'hiver elle tait toujours chez elle, lui baisant les mains, la caressant, l'appelant chre petite tante, parlant de cette vieille avare, jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une prtresse des moeurs. Aussi, aprs la mort de notre tante, hrita-t-elle, en change de toutes ses jolies paroles, de soixante mille florins, tandis que moi, qui avais prodigu les dons, je ne reus pas un kreutzer. Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel j'eus confiance. A chaque nouveau dboire, il me consolait, mais d'une trange faon: --Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des dgots que t'apporte la vie. Alexandre a beau conqurir le monde, il ne possde rien... Et un fakir qui jene dans le dsert ne manque de rien... Qu'est-ce que la vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais trop... Tu la maudis, tant mieux!... Songe que tu en auras bientt fini avec elle et que tu ne reviendras plus au monde. Que cette perspective te donne du courage. C'est assez dire que Gadomski tait un philosophe. Nous avions autrefois tudi ensemble; ds lors il s'occupait d'une oeuvre colossale qui devait bouleverser le monde et il s'en allait au hasard, sombre et absorb comme un brigand, son pistolet au poing; mais il manquait au pauvre brigand la poudre et le plomb pour charger ce pistolet, qui ne partait jamais par consquent. Une fois, Gadomski m'crivit: --Si j'tais dlivr au moins une anne de tous mes soucis, j'achverais mon oeuvre, bien que les hommes que je mprise ne mritent pas qu'on leur rende un si grand service. Je lui offris l'hospitalit. Il arriva en affectant la mine d'un Socrate; il lui fallut deux jours pour dballer ses livres, un autre pour plier son papier, une quatrime journe pour tailler sa plume; bref, il finit par ne rien crire. En revanche, il se montra de prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu de cas des femmes. Lorsque la mienne se mla une premire fois notre entretien: --La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes parlent. Il traversa le salon, o elle se trouvait avec d'autres dames, sans ter son bonnet, et soutint pendant le dner que les femmes taient des animaux subalternes. L-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant moi: --M. Gadomski comprendra qu'un animal de ma sorte ne puisse plus avoir l'honneur de le recevoir, dit-elle en se retirant dans sa chambre. Mais mon philosophe tait dcid rester malgr ce cong en rgle. --Tu m'as attir chez toi, disait-il en rongeant une cuisse de canard; j'ai t dupe de ma confiance, tu me dois une indemnit. Il me fallut avant de le mettre la porte lui compter cent florins; encore monta-t-il dans ma voiture, qui allait le reconduire jusqu' Kolomea, en m'appelant poule mouille. Mes domestiques n'taient pas meilleurs que mes amis; les vieux taient morts, les nouveaux ne valaient pas la corde laquelle on aurait d les pendre. Ma bont, ma douceur leur gard ne me rapportaient qu'ingratitude. Il n'tait pas jusqu' mon chien, un petit chien que je gtais au point d'impatienter Luba, qui ne rpondt mes bienfaits par des trahisons. Il profitait de toutes les occasions pour m'chapper, prfrant le pain bis du premier venu aux bouches dlicates dont je le nourrissais. On vante la fidlit du chien, et on ajoute que de tous les animaux c'est lui qui ressemble le plus l'homme; or, je vous le demande, s'il ressemble l'homme, comment le chien peut-il tre fidle? IV En dpit de mes amis et de mes domestiques, je n'aurais pas sombr comme je le fis si des flaux successifs ne se fussent appesantis sur mes terres. Elles furent ravages par certain nuage noir, un nuage de sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent t par la grle. La mme anne, un incendie dvora nos forts. Avec l'aide des paysans on put le cerner, lui imposer des limites grands coups de hache; une grosse pluie vint aussi notre secours, mais la perte nanmoins tait considrable. Pendant le rude hiver qui suivit, des loups dcimrent mes troupeaux. Je prenais philosophiquement mon parti; Luba riait de tout et elle effaait par un baiser chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions vendre des champs. Un jour que je revenais de Kolomea, o s'tait sign le march, avec six mille florins en poche, je fus attaqu par cinq Haydamaks[9] qui me dvalisrent. [Note 9: Brigands.] --Eh bien! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire des voleurs qu' des meurtriers. L'intarissable enjouement de ma femme n'tait autre que de la grandeur d'me. Son rire intrpide tait mon talisman contre la mauvaise fortune, mais malgr ce rire on nous enleva nos meubles. Je m'tais adress tous mes anciens amis, Luba avait implor ma soeur, et le seul secours qui nous vint fut celui d'un Juif, le _faktor_ Salomon. Nous fmes des rformes, tardives peut-tre; je n'ai pas la prtention d'avoir t prudent ni sage. Les procs absorbrent ce qu'avaient laiss les parasites; les saisies suivirent les procs; j'eus la douleur de voir Salomon se mettre pour moi dans l'embarras. Bref, l'excution finale survint; je vous y ai fait assister et vous avez vu comment Urbanowitch, Jadeski et les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs cigares. --N'y a-t-il rien boire ici? dit soudain Urbanowitch, chez qui la soif tait une maladie. --Si fait! rpondit Luba. Elle courut au puits et lui rapporta un verre d'eau qu'il vida en la regardant tristement. --Eh bien! me dit Jadeski de sa voix claire et insolente, qui sonnait dsagrablement dans l'adversit, que comptes-tu faire maintenant que tu n'as plus le sou? --Le prince Sapieha n'a-t-il pas besoin d'un intendant? hasarda Urbanowitch. Le sang me monta au visage. --Bah! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter, mais srieux au fond, Basile n'est pas embarrass; il a une jolie femme. Que ne l'emmne-t-il Lemberg, Vienne, ou plutt tout de suite Paris? C'en tait trop. Luba devint pourpre; elle ne rit pas cette fois, des larmes jaillirent de ses yeux: --Par le Christ! m'criai-je. Les paroles s'tranglrent dans mon gosier, mais je saisis Jadeski et le secouai avec violence. --Sortez de chez moi, fils de paens, oiseaux de potence!... je n'ai plus rien vous donner... --Le malheureux a perdu l'esprit, s'cria Gadomski. --Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs, dit Jadeski en se rasseyant. --Non, il n'y a plus rien vendre; sortez, ou je lche les chiens! Luba courut dchaner les deux chiens-loups qui s'lancrent en aboyant, ce qui suffit mettre nos amis en droute. Sans perdre de temps regagner leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersrent, les chiens, excits par Luba, s'acharnant leurs talons. --coute, dis-je brusquement ma femme, je suis bout de rsignation. On nous a tout pris, mais je ne cderai pas du moins ces coquins les vieilles pierres de la maison paternelle. On me tuera d'abord. Jamais l'ide d'tre chass du lieu de ma naissance ne s'tait prsente moi avec autant de force; je sanglotais tout haut, je n'ai pas honte de le dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai, en la serrant avec emportement contre ma poitrine, tandis que mes larmes ruisselaient sur ses cheveux: --Tu es brave, Luba, nous nous dfendrons! --Soit! dit-elle, me comprenant demi-mot, et levant vers moi ses yeux tincelants o s'taient schs les pleurs, si tu veux, nous ferons sauter la maison plutt que de la rendre. Oh! c'tait une femme! Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur communiquai le projet insens qui venait de germer dans mon esprit. Aucun n'osa dire non ouvertement, mais celui-ci se grattait la tte, celui-l faisait la grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, tous s'esquivrent l'un aprs l'autre. Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison tait vide, il n'y restait que moi, ma femme et mon Juif. Salomon me conjura de ne pas tirer, mais quand je lui dis de prparer les cartouches il se mit l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prires. Je barricadai toutes les issues, portes et fentres; Luba m'aidait activement. Nous entassmes des caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, et toutes les tables, toutes les chaises, tous les bancs qui restaient devant l'entre principale. Nous bourrmes les fentres de coussins de voiture, de paille, de matelas, de lits de plume, n'en rservant que deux droite et gauche qui furent arranges de faon servir de meurtrires. Nous attachmes une longue mche un tonneau de poudre plac dans la cave. A peine avions-nous achev nos apprts de sige que les gens du tribunal et les Juifs apparurent le long de la route comme une file de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets la ceinture, un fusil la main. --Messieurs, commenai-je, et vous, Juifs, la vente est termine; il n'y a plus rien prendre ici. Je dfendrai la maison de mon pre les armes la main et je jure de tirer sur quiconque osera y pntrer. En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch taient au milieu des Juifs. --Il est fou, dit le premier. --Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer, commena le dlgu du tribunal. --Je m'incline devant l'empereur, rpondis-je, mais nul n'entrera vivant. --Si vous arrtez le cours de la justice nous emploierons la force notre tour et nous enfoncerons les portes. --Venez donc! dis-je en saluant. --Des haches! criait Jadeski, excitant la foule. Les plus braves cherchrent forcer la porte. Au moment mme je tirai en l'air. L'effet de cette manoeuvre fut magique; les gens du tribunal et les acheteurs, les chrtiens comme les juifs, s'enfuirent. Quelques-uns roulrent par terre; certain juif, dans son angoisse, grimpa sur un arbre. Jadeski sauta par-dessus une clture, resta pendu par un pied et tomba la tte dans les orties. Le premier assaut tait repouss. L'ennemi se replia et tint conseil. L'envoy du tribunal appelait les paysans au secours de la loi, mais ces braves gens ne voulurent pas combattre leur ancien matre. Les gens qui n'taient venus que pour acheter s'en retournrent au village; nos cranciers cependant tinrent bon; Jadeski les encourageait. --Voyez, disait-il, ce n'est pas srieux, il ne tire qu'en l'air; comment oserait-il tuer l'un de nous, quand il sait que la potence l'attendrait ensuite? Ils s'armrent donc de fusils, de sabres, de houes et de btons en vue d'un assaut, et, spars en deux troupes, ils attaqurent simultanment la maison devant et derrire en criant comme des sauvages. Cette fois la chose tait srieuse. Je me mis la meurtrire de droite, Luba celle de gauche, et ensemble nous fmes feu. Quatre coups de fusil charg de gros plomb hach firent dans la foule l'effet du canon. Au moment mme quelqu'un sauta dans la chambre o nous nous trouvions. Les assigeants avaient enfonc la fentre du ct de la cour, et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache la main. Vite, elle tira le pistolet de sa ceinture et le braqua sur lui. Il tomba sur le dos avec un grand cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe. --Laisse-le vivre! lui dis-je. Tandis que nous barrions de nouveau la fentre, il rampa, en s'aidant des pieds et des mains, dans une autre chambre o il resta tendu sur le flanc. Ainsi l'assaut tait heureusement repouss; Luba avait mme fait un prisonnier. Je sortis sur le balcon et ne fus pas mdiocrement satisfait en voyant que tous ceux qui taient tombs avaient pu se relever et s'en allaient clopin-clopant en gmissant et fort ensanglants. Soudain, un coup de feu qui m'tait destin brisa une vitre. Je me retirai prcipitamment. On tirait de tous cts sur la maison. Nous rpondmes ce feu. Le combat dura une heure, aprs quoi les agresseurs, se lassant, firent demander des renforts au gouvernement du cercle. Jusqu' l'arrive de ce secours militaire, le sige continua: des gardes entourrent ma maison et occuprent les puits; on esprait me forcer capituler, faute d'eau et de nourriture. Nous attendmes la nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis Salomon Zanderer: --Je vais t'ouvrir la porte de derrire; gagne un lieu sr et emmne le bless, qui autrement pourrait mourir ici. --Je ne vous quitte pas, rpondit mon Juif. --Si je te dis que nous sommes hors de danger, repris-je, tu croiras bien que c'est la vrit. Obis donc, tu n'as pas le droit de t'exposer davantage; songe que tu as une femme, des enfants. Allons, va-t'en! Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna en pleurant devant ma femme et lui baisa les pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris la porte. Il trana Jadeski dehors: --Que Dieu vous protge! cria-t-il encore dans la cour d'une voix entrecoupe. Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillmes jusqu' minuit, moi au rez-de-chausse, Luba au premier tage, les chiens-loups avec nous. Rien de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que les cris changs de longs intervalles par les postes qui entouraient la maison. Une fois je mis la tte la fentre. et l brillaient des feux de bivouac comme dans un camp. Des nuages noirs couvraient le ciel; seule, une toile luisait vacillante comme une lampe prs de s'teindre. A minuit j'appelai Luba: --Allons, prpare-toi, il est temps de nous chapper; je vais mettre le feu la mche. --O irons-nous? demanda-t-elle. --L o il n'y a pas d'hommes, dans le dsert. --Je suis prte te suivre. --Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver est proche et nous n'aurons pas d'abri. Je commenai par redresser une faux pour en faire l'arme qui fut si redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la noblesse; puis je remplis deux carnassires de linge, de poudre, de plomb et de tabac; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard la ceinture, plus un fusil en bandoulire. Je dmolis la barricade, j'ouvris doucement la porte de derrire et, me glissant inaperu dans la cour, je mis le feu aux granges et l'table; aprs quoi je gagnai la cave pour allumer la mche dont un des bouts trempait dans le tonneau de poudre grand ouvert. Luba me regardait faire; elle n'avait point voulu s'loigner d'un pas, craignant que l'explosion n'et lieu trop vite: en ce cas, c'et t son dsir de mourir avec moi. La mche commenait brler lentement. Je saisis ma faux. --Dpchons-nous! m'criai-je. En hte nous remontmes les degrs pour traverser la cour et atteindre ensuite les champs. A trois cents pas de la seigneurie une bande furieuse nous accosta. --Le voil, ce brigand! prenez-le! liez-le! Je brandis ma faux et la promenai deux reprises autour de moi; trois hommes furent fauchs comme des pis mrs. Luba luttait contre deux forcens. Au moment mme un pouvantable fracas se fit entendre; le sol trembla sous nos pieds. C'tait ma maison qui sautait. Presque en mme temps les flammes sortaient des communs; la paille et le bl enferms rpandirent l'incendie avec une rapidit terrible. Nos adversaires s'taient jets perdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les directions. Nous nous esquivmes heureusement. Mes deux chiens m'avaient d'abord suivi, mais lorsque l'pouvantable dtonation se fit entendre et que l'on put croire que la terre se fendait, je perdis l'un d'eux; l'autre resta. Nous traversmes les champs, et, ayant atteint la fort, nous prmes un troit sentier que je connaissais bien. Au bout d'une heure environ, nous tions sur une colline, d'o l'on jouissait d'une vue tendue. A nos pieds s'tendait le monde maudit, comme un spulcre au fond duquel brlait ma seigneurie en guise de torche funbre. Nous nous arrtmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous importait le monde dsormais? Notre chemin conduisait au dsert. V Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commenmes un voyage qui devait durer six jours ou plutt six nuits. L'automne tait d'une splendeur extraordinaire, et midi le soleil piquait comme en t; nous tions trop lourdement chargs pour pouvoir affronter la chaleur; et puis, nous craignions d'tre dcouverts. Pour ces raisons, nous nous cachions le jour dans la paisible obscurit de la fort, et reprenions la nuit notre marche la lueur des toiles. Le mas ou les pommes de terre qu'il nous arrivait de rencontrer servaient notre nourriture, le chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil. Dans la matine du cinquime jour, aprs avoir travers la plaine et franchi des collines aux pentes douces, nous apermes les Karpathes qui s'levaient vers le ciel comme une fume bleutre. La mme nuit, nous pntrmes dans leur enceinte sacre. Le chemin tait rude, entrecoup de racines, de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit, nous descendmes dans une valle cultive, travers un village de Houzoules[10]. En me baissant prs d'une fontaine pour boire, je remarquai un objet qui brillait sous la lune: c'tait une hache laisse sur une bille de bois. Je la pris et mis sa place les quarante kreutzers qui restaient dans ma poche. [Note 10: Les Houzoules mnent, comme les Cosaques, un genre de vie purement pastoral et guerrier; ils forment une population part.] Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus des rochers surmonts de bois superbes, nous tions saufs. La fort primitive nous avait accueillis; autour de nous s'tendait la solitude sans route fraye, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur l'un des points les plus mridionaux de la Gallicie qui s'enfonce cet endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie rgnaient un autre gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau pril venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en Hongrie lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontire aussitt que les pandours taient sur leurs traces. A l'abri des chnes sculaires qui ombrageaient un pais tapis de mousse, nous gotmes jusqu' midi un sommeil paisible pour la premire fois, car nous avions laiss le danger derrire nous. Au rveil, aprs avoir djeun de noisettes et de myrtilles, nous continumes notre marche. Il fallait gravir des escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d'un arbre l'autre, dans les endroits o le terrain tait impraticable. Avant le coucher du soleil, nous avions gagn la cime plate d'une grande montagne boise. Soudain un difice immense se dressa devant nous au-dessus des sapins noirs; on et dit un palais tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil commencrent s'teindre, il nous sembla voir des ruines colossales perdues au milieu de la fort. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chnes gigantesques formaient des votes sombres comme celles d'une cathdrale; ils s'entremlaient de sveltes bouleaux vtus de satin blanc comme des fiances; une noire muraille de sapins environnait le tout; nos pieds s'ouvrait un ravin qui sparait deux montagnes. L'une de ces montagnes n'tait qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui avaient attir notre attention; toute la profondeur semblait remplie de framboisiers, de genvriers, de noisetiers, de gentianes et de vroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit, nous le suivmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques. Aprs nous tre dsaltrs, nous montmes sur la hauteur o se dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un chteau. Ce n'tait pas un chteau lev par la main des hommes, mais un de ces rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages, les degrs, d'une grandeur toute architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dvastatrice qui a jadis creus ces masses calcaires. On prtend qu'elles ont servi de temples aux paens, que plus tard les asctes chrtiens y abritrent leurs vertus; ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de Tartares, de mme qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont cach bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait maintes fois leurs forteresses. Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans celui-l, des nymphes, vtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau de zibeline, entranent les jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses. C'tait une de ces formations tranges que le hasard nous prsentait. Trois rochers, l'arrangement desquels on et pu croire qu'une prvoyance humaine avait prsid, formaient sur le plateau une majestueuse demeure. L'un deux, du ct de l'ouest, tait dtach des deux autres qui sortaient, comme il arrive frquemment pour les arbres, de la mme racine; ils se sparaient ensuite, puis taient relis prs de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu tait muni d'un donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est, formait un escalier de gants. En tournant autour de ce mystrieux monument des forces primitives, nous dcouvrmes huit entres diffrentes. Luba chercha du bois de sapin et prpara des torches que j'allumai pour descendre dans l'intrieur. L je trouvai quelques cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient des galeries encombres. Des ossements pars de tous cts indiquaient que les btes fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait tourn le rocher du ct de l'est, o il formait une sorte d'autel qui avait bien pu servir de pierre sacrifice. Du ct sud, une nouvelle entre s'arrondissait en arc comme une porte d'glise; cette place, un foss large et profond dfendait le rocher. Nous pmes le franchir sur un tronc de chne norme qui faisait office de passerelle. Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j'entrai, tenant une torche d'une main, un pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande salle vote; une brche me permit d'atteindre un autre compartiment rempli de dcombres. J'allais rebrousser chemin, lorsque de larges degrs qui montaient m'apparurent; en faisant le signe de la croix, je m'y engageai avec prcaution. Au premier tage, pour ainsi dire, de ce labyrinthe, il y avait un rduit qui recevait la lumire par deux ouvertures peine plus grandes que les meurtrires d'un vieux chteau; tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte troite, deux marches encore, puis le pont de pierre arien qui, jet au-dessus du prcipice bant, conduisait au rocher du milieu. Sur le second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable la premire, mais mieux are. J'atteignis enfin au plus haut sommet, au donjon de ce palais qui dominait la contre sur une vaste tendue. Mon oeil, bloui d'abord par le soleil, erra bientt, enivr, par-dessus les forts bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs murailles de granit verdtre o scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur rose du soir. Au loin, vers l'ouest, un tapis diapr semblait jet au milieu de la fort; c'tait sans doute la prairie florissante d'une polonina[11], o paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l'air comme d'tranges papillons noirs. [Note 11: Pacage.] Plus loin se dveloppait la ligne sublime des Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes la base d'une zone de forts bleues et de quelques ravins tincelants de neige. Le soleil se droba, le soir commenait tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait dj pour moi d'une manire sensible, tandis que des rayons dors ruisselaient encore dans les valles, dessinant distinctement les moindres dtails, mme par del les promontoires boiss, dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons de cartes; la rivire qui le traversait brillait comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba, enveloppe dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait froid. --Dieu soit lou! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse! --Ma chrie, lui rpondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une arche tout prs de son ciel; tu peux te reposer, nous resterons ici. Ma femme me sauta au cou; nous tions encore heureux en ce moment. --Ici, continuai-je, nous serons en sret, il y a au moins un sicle que le pied de l'homme n'a foul ce sol. --Comment le sais-tu? demanda Luba. --Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il ne crot de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il disparat l o l'homme ne se fait plus voir. J'allumai du feu dans la chambre de l'tage suprieur, et la fume sortit souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et, ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fentre de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportes d'en bas grand'peine, aprs quoi je partis en qute de notre souper. La nuit tomba sans que la fort m'et offert aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant mang tant bien que mal, nous nous tendmes sur le lit que j'avais fabriqu, sous nos paisses fourrures; j'avais pos mon fusil prs de ma tte, les pistolets mes cts, nos pieds dormait le chien-loup. Pour la premire fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis bruire la fort, longtemps j'aperus par la crevasse du plafond les toiles paisibles. VI Le lendemain je m'veillai de bonne heure, pris ma carnassire, jetai encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croiss sous la nuque et les lvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu avait bti autour de nous un second palais dont les murs gris s'levaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait une paisse fume semblable celle d'un incendie de fort. Matre renard rentrait de quelque quipe nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses oreilles, puis il se glissa dans le foss qui entourait notre refuge. Bientt cependant le brouillard rougissant tomba peu peu; un vent vif s'tait lev; des voiles se dtachaient de chaque rocher, de chaque sapin; sous le rseau de la gele blanche brillaient les buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui sparait notre montagne de la fort et n'eus pas de peine atteindre une clairire forme par la tempte. On et dit un abatage rgulier, sauf que les troncs taient demi pourris et couverts de champignons vnneux entremls d'une flore blouissante. De tels endroits sont aims des chevreuils, qui viennent y patre aprs le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrire un htre. Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence tait complet. Mes prvisions ne m'avaient pas tromp: un beau chevreuil entra lentement dans la clairire; lorsqu'il fut vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola. Chemin faisant, sous les grands htres, je cueillis des champignons blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut dpos aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit: --Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entire. Ayant vaqu d'abord l'essentiel, j'amnageai notre maison. J'y construisis, avec des quartiers de roc, un tre ouvert comme ceux de nos paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genvrier tay de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les invasions des btes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue dfendre, les autres ayant t obstrues dj par des croulements. Luba voulait m'aider transporter les pierres d'en bas. --Que fais-tu? m'criai-je; pense la chre petite vie dont tu es dpositaire! De grosses larmes coulrent sur ses joues brunes. --Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te mettre en sueur et t'puiser pour moi... --Pour toi, rptai-je, et c'est justement ce qui me rend la tche facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir! Dans le cours de mes travaux je dcouvris de vrais trsors: des vases de terre, des flches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille dbris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles pierres fusil. Peu peu le bois destin l'hiver s'entassa dans le souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, dtachait l'amadou qui pendait au tronc des htres et des bouleaux, ramassait des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses pais cheveux noirs: --Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir! --Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je point l? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle. Elle sauta sur mes genoux. Un loir, qui avait son gte dans une fente du rocher, l'entre de notre demeure, devint bientt familier; nous fmes aussi la connaissance d'un second hte du mme rocher, une belette, qui midi sortait des framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'chapper bien vite, comme si elle et voulu nous engager jouer avec elle. Dans les broussailles qui remplissaient le foss, un renard avait creus sa tanire, et, de l'autre ct du pont, Luba salua, ravie, l'existence d'un nid d'cureuils qui lui rappelrent son vieux Miki. Tous nos voisins n'taient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un grand loup se prit dans un des piges nombreux que je tendais autour de chez nous pour pargner la poudre. Le 3 novembre tomba la premire neige. Je sus le jour parce que j'avais fait un calendrier trs-simple en marquant chaque journe mesure qu'elle s'coulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des chamois, des cerfs, des livres, fums au genivre, et mme un ours, qui, avant de se dcider tomber sous le fusil de Luba, m'avait assez cordialement embrass pour me meurtrir. Nous avions du poisson, d'excellentes truites, car dsormais j'tais au courant de toutes les ressources de la fort. Les peaux de mes victimes remplaaient dans notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous dormions dans un nid de duvet: nos vtements taient ceux de deux Esquimaux, mais personne n'tait l pour les trouver ridicules. Emprisonns par les neiges, nous n'avions rien de mieux faire que de ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre. La saison des glaces se prsenta, majestueuse et sublime comme la mort qui, dans une bataille, fauche la fois des milliers de combattants. La nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendmes soudain dans l'air un bruit trange, des voix mystrieuses accompagnant une sorte de claquement comparable celui d'un fouet. En pareil cas, nos paysans croient que les sorcires vont Kiev, et l'Allemand jure que c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage dans ma poitrine, demanda tout bas: --Qu'est-ce? C'taient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes rgions o l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'cureuil, qui, lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de noix de htre, ne sortait dsormais qu' de rares intervalles; le loir manifestait une extrme inquitude. Un matin, le linceul de neige, qui ne dgle pas jusqu'au printemps, enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour russir nous creuser une issue et un sentier! C'est le temps o l'ours renonce aux courses errantes, o le hrisson s'engourdit dans sa caverne; le froid augmente; mais, avec la premire grande gele, notre fort reprend une animation joyeuse: le bec-crois, ce petit perroquet du Nord, se montre par bandes, sifflant et dployant son clatant plumage. Jusqu' Nol on a plus chaud sur la montagne que dans les valles, et on jouit de toute la beaut du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crpuscule mme de notre caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures de peaux de bte, et Luba, assise au coin de l'tre, les pieds sur le grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air de tendresse, de contentement si sincre! Jamais nous n'avions t plus unis, disons le mot, plus heureux. La monotonie des longues nuits fut, ds le mois de dcembre, trouble par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproch, froce, pouvantable, d'une meute de loups. La srnade ne nous charma qu' demi, d'autant que les btes sanguinaires, flairant notre prsence, se mirent miner de leur mieux l'entre de notre demeure. Mon chien devint inquiet et poussa des cris tranges. Nous avions allum des torches, ce qui ailleurs suffit disperser les loups, mais dans le cas prsent tout fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indiffrents au bruit et la lumire. Dj une paire d'yeux avides brillaient entre les troncs d'arbres et les pierres entasss. Je dcrochai donc nos fusils et dis Luba: --Je tire; toi, charge. Puis, pratiquant une sorte de meurtrire dans la barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumire presque aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai sur l'un d'eux. Les rochers rpercutrent l'cho, et le loup roula dans le foss. Je continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout coup Luba eut l'ide de lancer un tison parmi eux. Ils s'cartrent, et l'une des btes s'enfuit dans la fort. C'tait justement la louve que suivait toute cette meute endiable, car aussitt les autres s'lancrent derrire elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court trs-particulier. Nous restmes encore longtemps derrire la barricade, prts au combat; puis je sortis avec prcaution; mon chien m'avait prcd, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bte revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inond de sang. Un des loups blesss l'avait mordu sans doute. Aprs le renard, le chien est ce que le loup hait le plus, justement peut-tre cause de sa proche parent avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais se hassent entre eux plus que ne le feraient des nations tout fait trangres. Les loups avaient laiss, notre porte, sept magnifiques fourrures; le danger tant pass, il n'y avait pas se plaindre. Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croiss s'apprtaient couver au milieu des glaces; sur un sapin prs de notre gte, ces oiseaux bizarres avaient bti leur joli nid en forme de coupe. Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du dsert jouit presque en mme temps que dame bec-crois des plaisirs de la maternit; c'tait une jeune ourse dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupe du soin de sa progniture, la mre ne pensait pas m'attaquer lorsque je passais devant sa tanire et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en coulisse. La fte de Nol approchait, nous observmes le jene selon notre habitude. Lorsque commena la sainte nuit, nous tions prs du feu dans nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crche pour ne rien changer aux coutumes familires de ce beau jour; nous chantmes les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Nol, un berceau que j'avais taill de mes mains. Alors elle me fit voir, son tour, la pauvre petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait, nous sortmes au grand air. La neige couronnait solennellement les hautes cimes d'une chaste aurole argente; elle revtait les arbres de brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient et l de petites lumires, et un vague bruit de cloches montait jusqu' nous, annonant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui, entours de leurs enfants, clbraient en bas, l o brillaient les lumires, l o tintaient les cloches, la fte de Nol. [Note 12: Nols.] Les larmes nous suffoqurent, et nous nous agenouillmes pour prier avec nos frres. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai que tout autre rveillon. Notre enfant vint au monde deux mois de l, pauvre comme le petit Jsus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqu ses occupations ordinaires; le 20 fvrier, tout en prparant le dner, elle me dit, un peu ple, mais toujours souriante: --Descends vite chercher du bois. Quand je revins, aprs avoir fendu quelques bches, l'enfant tait n. Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait prendre part notre joie. Luba baigna son fils elle-mme. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prtre chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on dsirer encore quand il commence respirer, crier, ouvrir les yeux? Nous n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint tait descendu sur nos ttes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli absolu de nous-mmes. Je voudrais vous peindre Luba cartant sa pelisse de fourrure pour donner l'enfant le sein qu'il pressait de ses mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et le sourire de cette jeune mre, regardant tantt moi et tantt le cher ange. Je restais l tranquille devant eux comme l'glise, et mon coeur tait presque aussi recueilli. Ce berceau tait maintenant notre monde, et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand, nous semblait bien petit en comparaison. Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa couchette, qui se balanait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses grands yeux fixs au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s'il et pu tout comprendre, et il comprit bientt en effet que nous l'aimions plus que nous-mmes, car il sourit en nous regardant, mais aussitt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave personnage, de ce sourire! Et quand il pronona son premier mot, il nous sembla qu'un miracle s'tait accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet, un miracle, et n'opre-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend le renoncement, la bont; il dvoile nos yeux ce grand secret, que la mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui. Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble une satire contre l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolrent vers le nord; encore un peu de temps, et nous vmes paratre la premire hirondelle. Les neiges s'croulrent avec fracas, mais ce bruit, aprs celui des rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon saluant l'arrive d'un souverain. Et en vrit le souverain arrive couronn de rayons, un sceptre de fleurs la main; les grandes noces printanires, universelles, commencent; un souffle d'allgresse passe travers les forts; la plaine lointaine apparat baigne dans une vapeur d'or; le coucou se fait entendre, une dlicieuse agitation s'empare de toutes les cratures, le monde est plein de fracheur, de force et de beaut, comme il put l'tre au lendemain du dluge. Notre voisin, le loir, s'est veill; peine prend-il le temps d'tirer ses membres, et dj il pense faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de soleil; les rossignols sanglotent sous la feuille naissante; les fleurs produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prs, tout en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou blanchtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'tend avec l'enfant devant la porte de notre chteau sur une fourrure d'ours; hirondelles, belettes, cureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces mres fourres, emplumes, luttent de soins et de tendresse envers leur progniture, tandis que les mles, sans exception, affectent une fiert comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu un arbre voisin, et le vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'veillant, il s'amuse avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de l'ombre; la fort lui tient des discours, mystrieux pour nous, mais auxquels ses vagissements semblent rpondre, la fort lui chante cette antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains. Voici l't avec ses ardeurs que temprent pour nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages fondent souvent l'entour, grondant au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent; mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales clatent en concerts enivrs? Paul grandissait vue d'oeil; une semaine pour lui tait ce qu'est pour d'autres une anne; il tendait la main, rsolu saisir les papillons, ou mme la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les fleurs que nous lui donnions, il les portait sa bouche; il embrassait le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un rire inextinguible qui promettait de ressembler celui de Luba. La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les montagnes. C'est l'poque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de miel, de glands et de framboises, montrant une extrme douceur; l'amour le civilise et l'amliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre voisinage; quelques jours aprs je l'aperus lui-mme occup gober des racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de mme. Un soir enfin, nous avions allum un feu devant notre porte pour cuire des champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la fort, s'approche et s'arrte devant le foss. Je mets deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lve sa grosse tte, dresse ses petites oreilles et renifle; aprs quoi il grogne cordialement, nous tourne le dos et dcampe. Luba le rencontra le lendemain dans la fort, o elle remplissait de framboises un panier qu'elle avait tress elle-mme. L'ours la poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit une jolie femme. Probablement le drle tait attir par l'odeur des framboises. Luba le laisse venir tout prs, l'appelle et lui donne sur le museau un coup de corbeille qui le met en fuite. L'ide me vient de verser une bonne lampe d'eau-de-vie de genivre dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours reparat le soir, s'approche du feu, lve le nez, dcouvre le plat et se met le lcher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train de derrire; en mme temps il chancelait d'une manire suspecte; il tait ivre sans doute. J'clatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours, qui dj s'loignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offens. Avec un grognement irrit, il essaya de traverser le pont qui conduisait notre gte, mais il roula dans le foss; dj notre porte tait barricade; nous nous moquions de lui. L'automne fit mrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles; l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette. L'univers tout entier aurait pu s'crouler et disparatre; peu nous importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fond notre vie de famille restt debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles jusqu' ce qu'il ost essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers moi en chancelant, semblable un ourson, dans son habit de fourrure, et tout aussi espigle. Et le printemps revint son tour, l'heure bnie o tout ce qui respire est encore l'tat de joyeuse enfance. Les feuilles ne s'taient pas encore teintes de rouge et de jaune, que Paul courait dj comme une belette et faisait de chaque branche une balanoire. Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux vers la polonina s'tant gars dans le brouillard, passrent tout prs de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien paratre. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du tabac. Ma longue barbe, mon habillement trange, le fusil et la hache que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak tait cette poque le hros favori de notre peuple. Voyant monter la fume de notre chemine, ils voulurent savoir si je demeurais l depuis longtemps. [Note 13: Brigand.] --Depuis deux annes, rpondis-je. --Tout seul? Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de l'eau-de-vie et des peaux de btes. Ils partirent avec force bndictions et je les remis dans leur chemin. VII Une anne encore s'coula. Le grand plaisir de Paul tait de m'entendre raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de Tartares, et de Turcs, et des lgendes de chez nous; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil, sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me demandait: --Qu'est-ce qu'il y a donc l-haut? Et je lui rpondais: --Il y a le bon Dieu. Quand l'orage dchirait les tnbres et que Paul me rptait: --Qu'est-ce qu'il y a? Je rpondais toujours: --C'est le bon Dieu. Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux clat du jour, et sous la tente nocturne seme d'toiles. Un jour il me dit: --De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu? Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un long manteau blanc, des cheveux blancs et une belle grande barbe. Aux premiers jours de l't, Paul, qui jouait dehors, rentra prcipitamment dans la caverne o je fendais du bois, en criant tout mu: --Papa! papa! le bon Dieu est venu! Je laissai tomber ma hache. --O est-il? demandai-je mon tour; quoi ressemble-t-il? --Il a un grand manteau, rpliqua Paul avec assurance, et des cheveux blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour m'embrasser, et il a pleur. Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drap dans son caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif. Les bergers que j'avais accueillis s'taient empresss de raconter aux veilles d'hiver la lgende de l'homme sauvage qui avait pass deux annes dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le bruit de notre trange existence se rpandit et arriva enfin chez mon fidle _faktor_, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se mit en route pour nous chercher. Salomon s'tait jet mes pieds; je l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le jour et la nuit se passrent en causeries interminables. Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne, prtendait-il, ne songeait me poursuivre. En notre absence la rvolution et le cholra avaient boulevers, ravag la Gallicie, qui fut, en 1831, le thtre de dsordres si nombreux que personne ne songeait les punir. On aurait eu trop faire. Mon aventure avait t efface par la tourmente. Nous retournmes donc Kolomea conduits par notre digne _faktor_, qui me prta les premiers fonds ncessaires pour le mtier d'entremetteur,--entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me chargeais de la vente du btail et des chevaux, des terres et du bl... Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de certaines preuves fait horreur... En parler est presque impossible. Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement souffrir; il nous enseigne aussi souffrir en silence... Nous n'osmes insister, mais Basile Hymen vit bien, l'expression de nos visages, que nous tions curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un soupir: --D'abord, tout alla bien, je pus rendre mon Juif ce que je lui devais, mais j'tais trop honnte... on n'aime pas pour entremetteur en affaires un trop honnte homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par son intermdiaire. Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne seigneurie. Je m'en approchai furtivement, la faveur des tnbres, comme un voleur. Une maison neuve s'levait la place de celle que j'avais fait sauter, tout tait chang, je ne retrouvai que le vieux pommier et je l'embrassai comme un ami. Ah! quelle amertume de voir rgner des trangers l o ont vcu et sont morts nos anctres, l o nous avions nous-mmes rv de vieillir en paix! Le nouveau propritaire tait Allemand; il avait t mandataire[14] d'un comte polonais; il avait vol son matre, maltrait ses paysans et thsauris en se privant de tout, ce qui lui avait permis la fin d'tre propritaire son tour. [Note 14: Intendant.] Moi j'tais enguignonn. Le proverbe dit vrai: L'adversit tient ferme par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi. Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-mme du trafic des chevaux; on me payait mal et j'avais payer exactement; je fus dup par les uns, harcel par les autres jusqu' la saisie, jusqu' la prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon enfant, un rayon de gat dans ses yeux bleus, accourait ma rencontre, criant: --Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain? Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus vils mtiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me dcidai porter les morts, faute de mieux, les pidmies firent trve dans le pays, personne ne voulut plus mourir; il en tait ainsi pour tout. Luba devint ple et se fltrit: le chagrin, la honte lui brisaient le coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,--oui, du mme bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais esprer. Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce chtif repas. Tout coup, Paul se leva, et s'approchant de moi: --Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi! Et ses petits doigts dtachaient quelques miettes qu'il me glissa de force dans la bouche: --Toi aussi, maman! Luba dut mordre son pain. --Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il te ressemble. --Mon Dieu! que dis-tu l? rpondis-je, il a ton coeur et ton rire; il a tout de toi, tout. Et Paul, qui nous coutait, clata de rire, et Luba se joignit lui, tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues. Je rvai bien de retourner dans notre dsert, mais la saison tait trop avance; la neige avait difi ses blancs remparts; il fallait attendre le printemps pour l'excution de ce projet. Et quand le printemps vint... Hlas! l'homme est sur terre comme une bulle sur l'onde. Figurez-vous un misrable rduit o tout manque, o l'eau gle dans la cruche, o une femme se meurt, sans mdecin, sans remdes. Minuit allait sonner, lorsque Luba se dressa tout coup, rejeta en arrire ses cheveux dnous, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme surnaturelle et pronona tout bas: --Paul!... --Il dort, rpondis-je. Elle rflchit une seconde, puis reprit timidement: --J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien. Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, le baisa de nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat. --Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les paupires largement ouvertes. Cet clat m'aveugle. Je me jetai genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie une terreur indicible. --Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m'entourant de ses bras qui brlaient de fivre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je suis contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais ne pleure donc pas. Et elle se remit rire faiblement, d'un rire si doux et si tendre que je n'en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C'tait l'alouette qui s'lve dans le ciel. Avec ce rire sur les lvres elle mourut. VIII Si mon Juif, presque bout de ressources lui-mme, n'y avait pourvu, je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui jusqu' ce que ft acheve la triste crmonie. Lorsque Paul revint, il me demanda d'abord: --O est maman? Et la mme question se renouvela chaque soir l'heure o je le couchais. --Elle est partie, disais-je. --Pour aller o? --Auprs du bon Dieu. --Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et alors elle m'emmnera. Ce doit tre beau dans le ciel! On y mange et on s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis? Mes meubles furent saisis une dernire fois. Quand je dis mes meubles, il s'agissait d'une paire de bottes cules, d'une veste en loques et de deux assiettes. Ma misre commenait devenir bouffonne. Je me fis fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bches. Nous couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant les longues soires je lui construisis en paille une maison miniature avec tous les meubles. Il fut ravi: --Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman. Pour le contenter, je fis une petite poupe. Il la baisa tendrement et l'assit sur une chaise. Dans ce temps-l, il tait dj malade. Quand je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le retrouvais tout brlant, min par la fivre; n'importe, il se mettait aussitt bavarder et jouer avec moi. Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait. S'veillant mon approche, il me regarda d'un air de vague tonnement, puis il sourit: --Quelqu'un est dj venu, dit-il. --Qui donc? --Eh bien? maman... Mon coeur battit se rompre. Pendant la nuit je m'veillai en sursaut. La clart de la lune tombait tout entire sur le visage ple et pinc du petit Paul; il gisait les yeux grands ouverts, rlant dj. --Papa, es-tu fch? commena-t-il tout bas. --Pourquoi serais-je fch? --Parce que je m'en vais, rpondit Paul en cachant sa pauvre petite tte dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba. --Et o vas-tu, mon chri? --Je vais auprs de maman, rpliqua Paul; tu devrais venir aussi. Il m'embrassa et s'endormit pour toujours. Tout m'avait donc abandonn. J'tais vaincu. Que m'importait dsormais l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon: --Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les loups sont plus clments que les hommes. --Que Dieu vous protge, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous reverrons plus. Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidle, il est mort. Je partis donc du ct des Karpathes, mais les choses tournrent autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait maltrait son matre. Il me confia ses peines. Je fis un mmoire pour le tribunal du cercle; en change, mon client m'offrit gte et nourriture. La plainte fut coute; justice fut rendue; aussitt dix autres paysans vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore tre utile. Alors commena ma vie prsente; je marchai sans relche droit devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans patrie... Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson: --O toi, ma chre toile,--suspendue la tente obscure du ciel,--tu luisais si pure,--lorsque, pour la premire fois, je contemplai la vie.--Ds longtemps tu t'es teinte,--tous mes efforts sont vains.--Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde. Basile Hymen inclina tristement la tte. --Et maintenant, je suis heureux en effet, pronona-t-il aprs une pause, avec son trange sourire. --Heureux?... Dites-vous vrai? m'criai-je. --Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique, rpondit-il,--une fine ironie se jouant autour de ses lvres,--rien ne peut troubler mon humeur. A dfaut d'autres biens, je jouis d'une paix profonde; nul ne peut m'ter cela. Dj les propritaires se sont succd dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu jouer au gentilhomme; il s'est ruin en trois ans. Que reste-t-il de l'avarice, des rapines du pre? Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi rgulier. Tout le monde m'accueille avec un empressement sincre, car je rends service tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en conomie rurale, quelque peu mme en mdecine; je ne raconte pas mal; je rchauffe les coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations, j'accepte tout avec la mme tranquillit. Hier, une comtesse m'invite; je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des mets dlicats; elle m'emmne en voiture jusqu' la capitale du cercle o nous avons affaire. Demain, je dne chez le diacre d'un peu de lard, et je fais avec lui quatre milles pied. Que m'importe! Peut-tre direz-vous que ce sont l des phrases? Devant Dieu qui m'entend, je pourrais tre riche aujourd'hui si je voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis le seul hritier lgitime. Il m'a maintes fois appel auprs de lui pour surveiller l'administration de ses proprits, en attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle ide d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de l'incendie, crainte de la grle, crainte des maraudeurs, crainte des maladies sur le btail, des inondations, que sais-je?... Tel que je suis, je ne crains rien. L'orage avait cess; le rideau de pluie devenait de plus en plus transparent; le soleil couchant brillait derrire comme une grosse lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile Hymen, debout sur le seuil de la maison. --Vous craignez la proprit? lui dis-je en souriant; pourtant vous possdez des habits. --Non, rpondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces bottes sont la belle Russine. Il en est de mme de tout ce qui est sur moi. --Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?... --Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme s'il et craint qu'on ne lui drobt un trsor. Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout dchir: --Voici ma proprit, je l'ai conserve jusqu' ce jour, et j'espre que Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a port la croix. Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout avec des prcautions infinies; on et dit qu'il s'agissait d'un grand et dangereux secret. La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique vint rjouir la terre, qui fumait comme un autel sacrifice. --Hlas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si les hommes savaient tre justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de s'entre-dtruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne les changerons pas. Les couleurs de l'arc-en-ciel s'teignirent; l'occident tait de pourpre.--Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme. La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain nous arrivrent les sons mlancoliques d'une flte de berger. Ils flottrent sur les ondes pures de l'air agit, qui les porta, tendres et douloureux, travers la plaine. LE PARADIS SUR LE DNIESTER A l'endroit mme o les eaux vertes, cumantes, de l'imptueux Dniester se rpandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forts, on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile que notre peuple de la Petite-Russie a surnomm le Paradis. Lorsque j'y pntrai pour la premire fois, le charme de sa situation l'cart du grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa culture soigne, l'air tide qu'on y respire, me firent songer quelque riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse dsignation suffisamment justifie; bientt, cependant, j'appris que ce n'tait pas la beaut de la nature, mais bien celle d'une grande me dpourvue de tout gosme, qui avait fait de la valle en question un Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme un prophte parmi son peuple et d'entendre son histoire singulire sous tous les rapports; cette histoire, la voici: I Par une soire de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines Karpathes sur la cime des forts avec un bruit de vagues et faisait frissonner la verte surface des bls naissants, un jeune homme de haute taille, lanc, robuste, les joues fortement colores, son fusil sur l'paule, son chien ses cts, se dirigea parmi les chnes, que secouait l'haleine encore pre et violente du printemps, vers le chteau d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne traht la force et une volont dtermine, bien qu'il ft sorti depuis longtemps dj de la timide adolescence, ce beau garon tait visiblement troubl par les ombres menaantes, les voix tranges, les spectres de toute sorte dont l'entouraient l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait reu de ses parents une ducation trop douillette, quasi fminine, ne quittant jamais le vieux chteau, qui formait pour lui un monde part, sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur ses trousses. Pour la premire fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison; libre de toute surveillance, il avait gagn les forts prochaines et s'y tait oubli, si bien que le crpuscule l'avait surpris sous leurs votes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord, frappa ses regards. Dans une petite clairire flambait un grand feu de broussailles; on le voyait s'lever derrire les bouleaux, et, prs de ce feu, une jeune femme, trs-ple, qui semblait consume de chagrin et de fatigue, tait assise, un enfant serr contre son sein. Auprs d'elle, un homme, vtu peu prs en paysan, soignait un petit cheval dont les pieds de devant taient entravs; deux enfants plus grands que le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les flammes lcher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empils des matelas, des vieux meubles et de la vaisselle. Le jeune chasseur s'arrta tout tonn, puis, s'adressant l'homme, il lui demanda d'o il venait et ce qu'il faisait l. Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde. --Oh! je prends sur moi le pch de brler quelques broutilles pour rchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il. --Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcs, vous et les vtres, de passer une nuit aussi froide la belle toile. --Nous sommes des bannis. --Bannis? Pourquoi? --Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a chasss, parce que nous ne pouvions payer notre fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a dbord, et puis la grle... enfin il n'y avait rien faire. Nous avons d quitter la ferme et errer depuis... --Mais vos enfants... ils tomberont malades! L'homme partit d'un petit clat de rire sec et vibrant. --Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. Nous n'avons pas d'autre toit que le ciel et point d'pargnes. Aussi allons-nous de ce pas en Hongrie tenter la fortune. Le jeune chasseur tait devenu trs-rouge; il entendait tinter cent cloches ses oreilles, debout, les yeux baisss, aussi confus que s'il et t lui-mme l'auteur de cette misre. --On m'appelle Znon, dit-il; je suis le fils du seigneur d'Ostrowitz, qui est propritaire de sept villages. Nous pouvons vous aider, et d'abord vous trouverez ce soir un gte et un souper. Venez; mon pre est la bont mme. --Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le pauvre homme. --Je ne plaisante pas. Attelez. Le fermier expuls des Orlowski attacha son cheval au petit chariot, si vite qu'il oublia de remercier. Znon l'avait aid obligeamment; ce fut lui qui installa les enfants dans le chariot. Les deux hommes marchrent devant; le cheval les suivit; derrire se tranait la femme, son nourrisson dans les bras. Ils sortirent des bois, traversrent les champs et atteignirent ainsi le chteau. Znon fit entrer ses protgs dans un fournil bien chaud, o on leur servit de la soupe et de l'eau-de-vie sur un bon lit de paille. Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits en toute hte et pntra presque furtivement dans la salle manger, o son pre, Pan Mirolawski, se promenait de long en large, les bras croiss derrire le dos, l'air triste et inquiet. la vue de Znon, son visage soucieux changea soudain d'expression et devint rayonnant; il tendit les bras vers le retardataire avec un cri de joie. --Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait le couvert, voici ton jeune seigneur! Il courut son fils, le prit par la tte, l'embrassa et dit: --Que tu m'as tourment! O tais-tu? O t'a men le diable? Znon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta son escapade. Il ne manqua pas de parler des malheureux qu'il avait recueillis. --Stphane! cria le pre s'adressant au vieux domestique, descends vite, et donne ces gens du rti. --Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stphane, attendre que madame... --Du rti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, s'efforant, mais sans succs, de prendre une mine et une voix de matre,--une bouteille de vin de Hongrie, en outre... tu m'entends, drle! Stphane obit. peine avait-il quitt la salle que, par l'autre porte, entra une grande femme aux yeux bleus svres, en kazabaka de velours noir garnie de prcieuses fourrures, qui semblait faite pour ajouter la splendeur de sa taille opulente, de son teint frais, de sa blonde chevelure. Les contrastes de lumire et d'ombre que prsentait cette apparition rappelaient quelque portrait de Rembrandt: --Qu'est-ce que j'apprends, Znon? commena-t-elle d'une voix imprieuse. Comment? Non content de devenir vagabond toi-mme, tu nous amnes des vagabonds au logis? Le pre et le fils se regardrent sans rpondre. Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame d'Ostrowitz quelque chose qui ne supportait point de contradiction. Si elle disait: --Il ne pleuvra pas! C'tait comme si elle et dit: --Je dfends au ciel de pleuvoir! Et celui qu'elle regardait svrement croyait dj sentir les coups de fouet sur ses paules. --Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle aprs une pause. L-dessus, elle sonna; mais Znon avait rassembl tout son courage. --Chre mre, supplia-t-il, ne soyez pas si dure envers les pauvres gens! Ils allaient passer la nuit en plein bois, une femme, songez-y, et de petits enfants! tait-ce possible de le souffrir? Je leur ai promis abri et nourriture. --On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement Pan Mirolawski; Znon, qui a suivi l'lan de son bon coeur, serait compromis aux yeux de toute la maison. --Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une heure de plus, dcida cette Smiramis. --Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'cria Znon. Oh! ma mre, nous sommes riches, et ils sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du travail? --Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit la matresse d'Ostrowitz, arrtant une dernire prire sur les lvres de Znon; j'ai dit ma volont. Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil comme sur un trne; le pre et le fils prirent place l'un sa droite, l'autre sa gauche, et Stphane servit le souper. Personne n'avait envie d'entamer la conversation; madame Mirolawska mangeait lentement, avec toutes sortes de grces et de manires; Pan Mirolawski avec prcipitation, comme s'il et voulu avaler son dpit; Znon laissa passer tous les plats sans toucher rien. Il baissait la tte, et de temps en temps une larme tombait sur son assiette. Tout coup, il se leva et sortit de la salle. Sa mre le suivit des yeux, surprise plutt qu'en colre, puis elle passa sa main blanche d'un air embarrass sur la sombre fourrure qui couvrait sa poitrine. Znon cependant n'avait pas regagn sa chambre; il se dirigea vers la bibliothque, pensant bien que personne ne viendrait l'y chercher. Il n'y avait pas de lampe dans cette vaste pice; mais le clair de lune dessinait distinctement le chssis de chaque fentre sur le carrelage du sol. Znon prit un livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce rayon de lumire argente. Au moment mme parut Stphane. --Mon jeune matre, dit-il, venez; madame l'exige. --J'ai quelque chose te demander, dit son tour Znon, sans l'avoir entendu. Il faut que tu me rpondes en toute sincrit. --Que dois-je rpondre? Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit rire, rire discrtement et tout bas, comme il convient un valet de bonne maison. --Stphane, reprit Znon, est-il possible que des misrables tels que ces gens auxquels nous avons donn refuge, et les mauvais matres, comme le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier, une exception? --Bon Dieu! s'cria Stphane, quel enfant! Le monde regorge de misre, hlas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de prs la pauvret. Il y a des milliers de gueux bien plus plaindre que ceux qu'il vous est arriv de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le lot de nos paysans? Et le vieillard se remit rire sous cape. --Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer davantage ceux qui portent leur joug. On mnage encore une bte de somme; lui, on ne le mnage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne se gne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours entendu dire que l'on perdait ses yeux lire au clair de la lune; entendez-vous, monsieur? --Mais chez nous, Stphane, chez nous, les paysans sont bien traits? Stphane hocha la tte. --Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien personne, et le mandataire... Grce lui, le fouet et le bton ne chment pas de besogne. Znon frmit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui rptant l'ordre de la matresse, et refermait derrire lui la porte, qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et s'effora de chasser les penses qui l'assaillaient comme les aigles s'acharnent sur un chevreuil bless. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces inspirations secrtes, miraculeuses, qui peuvent dcider de toute une vie? Il lut avec un intrt et un trouble croissants, il lut que Bouddha, prince indien, mu comme lui l'improviste par la misre humaine, quitta son palais et s'en alla au dsert, bien avant le Christ, pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les nigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonfl d'enthousiasme, lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son paule. --Que fais-tu l? disait son pre. Ta mre se fchera. En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il et t un petit enfant. --Mon pre, dit Znon avec un calme solennel, j'ai rsolu de partir. --De partir? Et o iras-tu? --Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais coutez... J'ai vcu longtemps dans une tour enchante sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'tais luxueusement nourri et vtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abme plein d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes pour connatre leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous galement heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisivet qui me pse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes... Pre, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne doit en tre instruit... --Mon bien-aim, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je pars,--tu partiras; rien ne pourra t'en empcher; aussi je me borne te rpondre: Rflchis, cher enfant; songe l'angoisse de mon coeur. --Je ne pars pas pour toujours, rpliqua Znon, et j'crirai; mais, entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!... --Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne... --Nous nous reverrons, rpta Znon; je reviendrai en paix avec moi-mme, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!... Le jeune homme cacha son visage entre ses mains et se mit pleurer amrement. --Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais ton pre ne dressera devant tes pas des obstacles qui puissent te faire souffrir. Va voir le monde, selon tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent et d'armes... --Non, dit vivement Znon, je prtends ne me fier qu' mes bras et vivre de ce que je gagnerai seul. --Tu ne veux rien de moi? --Si fait, cher pre; vous pouvez m'aider. Procurez-moi des habits de paysan et un bton. C'est tout ce qu'il me faut. --Attends! Pan Mirolawski sortit pas de loup et revint quelques minutes aprs avec un paquet de vtements et un gourdin formidable. Znon changea rapidement d'habits. Quand il fut debout dans ses hautes bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise serre la taille par une ceinture de cuir noir et son _sierak_ gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tte, le bton la main, Pan Mirolawski ne put s'empcher de sourire. --Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe; elles vont toutes courir aprs toi. Mais attends encore que j'aille voir ce que fait ta mre. Il revint bientt rassur. --Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre lire les nouvelles de Paris. Toutes les toiles tomberaient la fois qu'elle n'y prendrait pas garde. --Je me hterai donc... Pan Mirolawski marcha devant; Znon le suivit. Ils allrent sur la pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu' certain escalier tournant qui les conduisit une porte drobe dont le vieux seigneur avait la clef. La fracheur de la nuit les pntra. Ils sortirent dans le jardin, qu'inondaient les blancheurs de la pleine lune. L encore, Pan Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne. --Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix tremblante. --Oui, mon pre. --Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protge! Il soupira et embrassa encore une fois son fils. Znon tait dj loin. --Surtout ne manque pas de m'crire! lui cria Pan Mirolawski. D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de bl doucement agits par le vent. Lorsque, le lendemain matin, il manqua au djeuner de famille, sa mre frona le sourcil et battit coups redoubls, de la petite cuiller d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu' ce que celle-ci se brist. Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquite, dans la salle manger, mais sans demander ce qu'il tait devenu. Deux jours, trois jours s'coulrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait chaque instant. Vers le soir du troisime jour, l'imprieuse dame dit brusquement son mari: --O est Znon? Vous savez sans doute o il est? --Moi? Comment le saurais-je? rpondit le vieux seigneur d'un air de parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute! Le quatrime jour, madame Mirolawska fit partir le _faktor_ juif Mordica Parchen, avec l'ordre exprs de chercher Znon, mais le vieux Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas. II Cependant Znon avait bravement commenc son voyage. Aussitt qu'il eut quitt le berceau de ses anctres, aussitt qu'il eut compris que dsormais il n'y avait l personne pour le servir, mais personne non plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La lune clairait son chemin, et cette premire preuve de sa force, que n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif lgitime d'indpendance, l'enthousiasma. Il franchissait d'un bond les ruisseaux, lanait loin de lui des pierres normes. Arriv sur la rive du Pruth, il ramassa des broutilles, alluma un bon feu, s'tendit sur l'herbe et dormit jusqu'au jour. Un chien l'veilla en appliquant son museau froid contre sa joue. Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivire en mme temps qu' deux paysannes. Le batelier fut fort tonn lorsqu'il reut de son passager, au lieu de la pice de monnaie voulue, un simple: Dieu vous rcompense! Sur l'autre rive, deux chemins se runissaient aux pieds d'une image de la Vierge. Les deux femmes, s'arrtant, regardrent Znon. La plus jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu ple au milieu duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille qui l'accompagnait. Celle-ci secoua la tte; ses yeux moqueurs et pntrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses mains maigres couvertes de rides innombrables s'appuyrent sur le bton qu'elle tenait. --O allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle. --Je me nomme Paschal, rpondit l'hritier des Mirolawski. C'tait le premier mensonge de sa vie. --Cherchez-vous donc du travail? --En effet, bonne mre. --Grand'mre, devez-vous dire. Voici ma petite fille Azaria; moi, on m'appelle Patrowna, et je passe pour tre une _widma_ (une sorcire). Venez avec nous. Vous ne manquerez pas de travail. --Chez vous? dit Znon en regardant d'un air de doute cette vieille femme, qui parlait comme une propritaire et dont l'accoutrement tait d'une mendiante. --Non, mon enfant, rpondit-elle avec un sourire, mais chez mon fils, qui vous recevra dans sa maison, et chez le matre de mon fils, qui payera vos journes assez cher pour que vous puissiez conduire Azaria la danse et lui acheter un collier de corail. La vieille Patrowna passa la main sur les tresses de sa petite-fille, tandis que celle-ci dcochait Znon un regard furtif et langoureux. --Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune homme. Et il prit avec les deux femmes le chemin qui conduit Tcheremchow. Non loin du village, on rencontra un paysan de petite taille, mais robuste, qui labourait avec l'aide d'un cheval boiteux. --Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amne un travailleur. Le paysan tourna ses yeux, gars comme par l'ivresse, vers Znon Mirolawski. --Un gaillard! murmura-t-il.--Et il continua sa besogne. Znon resta d'abord Tcheremchow. Il aidait Mamelyk labourer et ensemencer son champ; il travaillait sur les terres du seigneur avec les autres villageois quand ceux-ci avaient s'acquitter du robot. Sa vigueur excitait l'admiration de ses camarades. Il dormait sur un banc, prs du pole, dans la chaumire de Mamelyk, et partageait le modeste ordinaire de la famille. Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, quand Florina, la femme de Mamelyk, tomba malade. Le seigneur, qui jamais ne passait devant la maison sans y entrer, envoya chercher la ville un mdecin franais, M. Lentre, qui, aprs avoir pris du service l'an 1831 dans les rangs de l'arme polonaise, s'tait tabli en Gallicie. Pendant que celui-ci examinait la malade, les autres membres de la famille demeuraient assis sur le seuil de leur chaumire, et le jeune paysan qui avait amen le Franais donnait boire ses maigres chevaux. --Qu'as-tu donc, Nazaretian? commena le matre du lieu. Pourquoi es-tu si triste un samedi soir, quand demain tu dois danser? --J'en aurai bientt fini avec la danse, rpondit Nazaretian. --Est-il vrai que ton matre poursuive ta fiance? demanda Azaria. --Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plat, il la prendra tout simplement, et il me fera soldat. --Et tu le souffriras? s'cria Znon, indign. L'autre le regarda tout surpris et haussa les paules. Aprs une pause: --Comment se nomme ton matre? demanda Znon. --C'est le baron Orlowski, le propritaire de Dobrowlani. Chacun se tut. Bientt la vieille Patrowna reprit: --Il y a quelque part un trsor enfoui; si je pouvais le dterrer!... --Sorcire, dit d'un ton railleur l'un des voisins de Mamelyk, tu ferais mieux de dgager ta pelisse qui est entre les mains du juif. Tu grelottes, ma parole! J'avais toujours cru que les sorcires ne sentaient pas le froid, les jett-on dans l'eau. --J'ai dj report l'argent l'autre jour, rpondit Patrowna, mais il plat au juif de ne plus se souvenir de notre march; puisque le seigneur le protge, que peut faire contre lui une pauvre vieille? --Nous verrons bien! s'cria Znon avec nergie. Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardt, stupfait. --Pre, dit Azaria, s'adressant Mamelyk, il nous faudrait de la pluie! --Aussi notre cur doit-il faire une procession pour qu'il en tombe, rpliqua gravement le pre. --A quoi bon? interrompit Znon; Dieu gouverne le monde selon des lois immuables, les lois de la nature. Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur qui parla, mais le savant, qui, pour expliquer ses auditeurs merveills l'origine de la pluie, de l'orage et de la grle, donnait une forme simple et claire aux vrits qu'il enseignait. Pendant que Znon parlait ainsi, le docteur Lentre sortit de la cabane et se mit couter avec les autres. --Bien, jeune homme, trs-bien! dit-il en lui tendant la main. Qui donc, ajouta-t-il, a pu vous apprendre toutes ces choses? Plt Dieu que vous eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple! --Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine complaisance. --Prenez donc tous exemple sur lui, fit le mdecin. Tchez d'apprendre, vous aussi. Vous verrez dans l'histoire que Piast, qui n'tait qu'un simple paysan, mrita de devenir roi. J'espre vous revoir, jeune homme. Ayant adress ce dernier salut Znon, M. Lentre remonta en voiture. C'tait un homme de bien, anim de ce pur enthousiasme pour les libres institutions et pour l'humanit qui semble tre particulier ceux de sa nation. --Eh bien! dit Patrowna aprs qu'ils eurent tous regard la voiture s'loigner, puisque vous savez tant de choses, ami Paschal, quand aurons-nous de la pluie? --Demain, rpondit Znon, car le vent souffle du sud, et je vois au loin monter des brumes. Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir de Znon fut reconnu par tous les campagnards, et l'autorit de l'tranger grandit encore ds le dimanche suivant, o il eut l'occasion de faire preuve de force physique, aprs avoir montr dj sa clairvoyance. En se rendant l'glise, il passa, en compagnie de la vieille Patrowna, chez le cabaretier juif qui retenait en gage la pelisse de cette dernire. --Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau. --Le manteau? glapit le fripon; quel manteau? Je ne sais ce que vous voulez dire. --Le rendras-tu sur-le-champ? --J'ai servir mes htes, rpondit le juif en versant de l'eau-de-vie aux paysans qui remplissaient le cabaret, et je n'ai nulle envie de plaisanter. Dj Znon l'avait saisi par sa barbe rousse et secou de la belle manire. Le juif cria, la table fut renverse, l'eau-de-vie se rpandit flots sur le plancher. --Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? rptait Znon. --Je le veux bien, je le veux bien! gmit le misrable. Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva insolent et agressif: --Qui diable es-tu? demanda-t-il Znon. Quelque brigand qui s'ennuie d'attendre la potence? Lche ce juif, drle! --Qui je suis? rpondit Znon. Je suis celui que Dieu envoie pour protger les petits et pour traiter selon leur mrite les chenapans de ton espce. Parlant ainsi, Znon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par la fentre. Cependant le juif s'tait relev avec peine en se frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna et aida mme celle-ci l'endosser. Cet incident produisit une vraie rvolution parmi les juifs de la contre. Le bruit courut jusqu'en Pologne que le Messie tait venu. Au nord de Tcheremchow tait situe, de l'autre ct d'une fort de sapins, certaine chapelle consacre une vierge noire, image miraculeuse qui attirait de nombreux plerins. Znon, tant all y entendre la messe, fut rvolt de voir, aprs l'office, les paysans se presser autour de l'autel pour offrir, en mme temps que des mains, des pieds, des maisons, des bestiaux, taills en bois, en cire ou en mie de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, de fruits, de volailles et autres denres que les Pres, prposs au service de la chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur patronne. Une sainte colre s'empara de Znon la vue de cette profanation d'un lieu de prire. S'lanant sur les marches de l'autel: --Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir sduire le Ciel par des prsents? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s'adressant aux moines, pensez-vous qu'il soit chrtien d'entretenir l'aveuglement de ce peuple stupide et d'en profiter?... --Que veut-il? arrtez le sacrilge, arrtez le possd! criait-on de toutes parts. --C'est vous, rpondit Znon, c'est vous seuls qui tes possds du diable. Dieu me permettra de purifier son temple. Renversant les prsents, il les foula aux pieds, ple-mle, puis il dtacha sa ceinture de cuir et, servi par son agilit, par sa force herculenne, par le zle qui le transportait, il eut vite dispers la foule grands coups de cette lanire vengeresse. Le soir mme, Znon crivit son pre une premire lettre. La lettre tait rdige en franais sur un chiffon de papier que lui procura l'obligeante Azaria; elle fut remise un boucher juif, qui se rendait Ostrowitz. La menace d'une vole de coups de bton en cas d'inexactitude fit au juif le mme effet que la promesse d'un pourboire, et la missive de Znon arriva heureusement Pan Mirolawski. Elle tait ainsi conue: Pre chri, je me trouve bien o je suis, car je travaille comme un paysan, et j'ai dj eu l'occasion de rosser un juif, un valet et nombre de faux dvots. Je gagne de bonnes journes; le pain bis me parat plus savoureux que vos pts de Strasbourg. Que Dieu vous protge! Je vous baise les mains. Votre fils respectueux et affectionn, ZNON. Pan Mirolawski rpondit par le mme boucher, qui fut exact encore, bien que cette fois il et reu un large pourboire: Mon unique Znon, un mot seulement, tant j'ai peur que ta mre ne me surprenne en train de t'crire. Tu es bien portant, Dieu soit lou! Continue de vivre ta guise en faisant le bien, en redressant les torts. Ne nous mnage pas, nous autres seigneurs. Si un danger te menace, dpche-moi vite un messager cheval. Je t'embrasse mille fois. Ton pre, qui se passe si difficilement de ta chre prsence. Il ne s'coulait pas une seule journe sans que Znon s'cartt du village pour aller dans la fort prochaine se livrer ses mditations, qui taient d'un ordre assez trange. Tout un monde, riche en merveilles, tait en train d'clore dans son me. Il lui manquait encore la lumire; mais il sentait sa force et comptait bien pntrer tt ou tard les brouillards qui lui cachaient le soleil ternel. Un jour qu'il rvait, tendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il dcouvrit une fourmilire norme, dont il se mit contempler les moeurs. D'abord il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de brins de bois et de menus cailloux, qui s'levait trois pieds environ au-dessus du sol et o couraient diligentes, de de l, des bestioles innombrables; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour dcouvrir dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce tourbillon confus un projet rflchi. Il vit une petite ville, une rpublique parfaitement organise. Le gte, extrieurement si simple, tait l'intrieur divis selon les besoins des habitants, qui eux-mmes formaient des classes diverses o l'galit semblait rgner sous le rapport du logement et de la nourriture, mais o chacun avait ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s'occupaient exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur socit, les poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abrites quand la pluie commenait tomber. Il constata que d'autres fourmis veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs travaux: des milliers de petits personnages aventureux s'en allaient chasser et rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien suprieure la leur. Quel habile amnagement de garde-manger! Avec quel soin taient rangs les vivres et choisis les matriaux de construction! Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrires en prsence d'un petit brin de bois qui devait reprsenter pour elle une poutre: elle l'examinait minutieusement de tous cts; dsesprant de russir seule l'branler, elle s'loigna en toute hte. Chemin faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immdiatement les fines cratures se livrrent un entretien trs-vif, en s'aidant pour cela de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en diffrentes directions; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Znon admira la constance avec laquelle la bande active et rsolue cherchait transporter sa conqute, en s'y prenant chaque fois d'une faon nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de cent individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec une clrit surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s'arrtaient et se livraient un dialogue videmment oiseux, car il ne produisait rien. Znon clata de rire. --Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurment deux commres. Et, en effet, la masse des fourmis senses eut bien vite spar les deux babillardes, emmenant chacune d'elles au plus vite pour lui assigner une besogne. Znon revint souvent ses fourmis. Un jour, il trouva la rpublique dans un tat d'excitation fivreuse et vit s'engager des batailles, la suite desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des contres plus paisibles et y fonder une nouvelle rpublique. Znon, fouillant avec de grandes prcautions la ville abandonne, constata, non sans ravissement, la structure complique de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux tages conduisaient des couloirs, des chambres, des magasins de toute sorte. Une apparition imprvue le surprit au milieu de son extase. Le vieux _faktor_ envoy par madame Mirolawska, Mordica Parchen, tait devant lui: --Bon Dieu! que faites-vous l, mon jeune matre? s'cria ce bonhomme, abasourdi. Znon leva la tte, et un sourire passa sur sa belle figure. Mordica, bien qu'il ft vieux, n'avait pas prcisment une mine respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l'air d'un vilain petit garon travesti en aeul: son long cafetan noir et son grand bonnet de zibeline ne russissaient pas lui prter de la dignit; il n'en tait que plus comique. --Je m'instruis chez les fourmis, rpliqua Znon. --Et qu'apprenez-vous en leur compagnie? --Le travail, l'application, la concorde, l'galit. --Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles choses? Un homme de votre rang... --Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouv la vrit pour moi et pour mes frres... --Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux juif; un vrai Mirolawski! Notre Talmud dit bien aussi: Qui donc est sage? Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son me, apprend volontiers auprs de chacun. Qui donc est fort? Non pas celui qui a conquis des terres et des villes, mais celui qui s'est dompt lui-mme. Qui donc est riche? Celui qui se contente de peu. Voil ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien que Dieu a la main sur vous, matre. Permettez-moi de vous suivre. --Ami, rpliqua Znon en se levant d'un bond, j'ai achev mon oeuvre ici, nous pouvons partir l'instant. Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordica, s'asseyant, se mit gmir et s'arracher les cheveux. --Hlas! o ai-je eu la tte? Moi qui avais promis madame de vous ramener. Malheureux que je suis! Znon clata de rire: --Calme ta conscience. Je te promets que tu me ramneras, mais la condition de voyager d'abord avec moi. --Que dois-je faire?... --Si tu rflchis trop longtemps, je partirai seul. Et Znon continua de marcher grands pas, Mordica se tranant derrire lui avec de gros soupirs. La nuit approchait lorsque Znon et Mordica passrent devant la petite chapelle qui tait un but de plerinage. Tous les objets, aprs avoir projet des ombres dmesures, s'effacrent peu peu, et lorsqu'ils atteignirent le point o les chemins, se divisant, conduisent gauche vers Saroki, droite vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en se cachant derrire Znon: --Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un gant qui nous menace du bras. --Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui. --Mais moi, j'ai peur. Znon marcha droit au gant et dit en riant: --C'est un poteau, Mordica. --Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela pouvait tre aussi bien un brigand. A cent pas de l, une souris ayant travers le chemin, Mordica s'enfuit dans un champ de bl avec des cris perants. --Pour une souris?... s'cria Znon. --Il n'y a pas de honte fuir devant une souris, rpondit le juif tout tremblant, quand elle est grande comme un loup. Malgr toutes ces fcheuses rencontres, ils gagnrent sans accident un petit bois de bouleaux qui formait la limite de la seigneurie de Saroki. --Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs? demanda Mordica trs-haut pour paratre intrpide. --Tu prends des bouleaux pour des femmes prsent? --Des bouleaux! s'cria le _faktor_ avec emportement; est-ce que des bouleaux peuvent rire? N'entendez-vous pas rire ces fantmes diaboliques? Non, non, je n'avance plus d'un pas. Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se dcida enfin les rouvrir, il vit la joyeuse clart du soleil que c'taient bien des bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ de bl et que Znon avait disparu. De grand matin, Znon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la traversant, les traces argentes de ses pas. A l'horizon brillait un brouillard d'or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui venaient de s'veiller. Tous les rideaux de la seigneurie taient encore baisss. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions la fontaine. Znon survenait cependant propos pour empcher une grave injustice. C'tait un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume d'assiger la porte de la matresse du lieu, une jeune veuve, Pani Witolowska. Un vieillard longue barbe, sa besace sur le dos, un bton la main, tait arriv ds l'aube. Le chien, ayant aboy sa vue, rveilla la dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne de servir une sultane. En prenant son caf, elle s'aperut que le pot au lait d'argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement cette pice prcieuse. Le domestique qui la servait signala en mme temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant, qui rdait autour de la maison depuis le lever du soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitt, la dame, qui tait prompte justicire, fit arrter le vieillard. On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut dcid qu'il avait eu le temps d'enterrer l'argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procs, le fit conduire dans la salle du jugement, o elle l'interrogea elle-mme, et, comme il persistait ne pas avouer, elle ordonna d'appliquer la torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enroue de vocifrations et de rage, criait aux bourreaux:--Rossez cet entt jusqu' ce qu'il ait parl ou rendu l'me!--lorsque Znon entra. --Vous devez lcher cet homme, dit-il d'un ton calme, en interpellant les serviteurs qui dj levaient leurs btons. Honorez ses cheveux blancs. Les heiduques s'arrtrent surpris et regardrent leur matresse, dont le visage, dj blme, devint absolument jaune, tandis que ses lvres, sches et tremblantes, dcouvraient de petites dents froces. --J'ai dit, obissez, pronona-t-elle. --Il faut juger avant de punir, fit Znon. Je ne laisserai pas maltraiter ce vieillard. La petite Polonaise maigrelette se dressa comme un diable qui sort d'une bote surprise; ses yeux bleus lancrent des flammes. --Qu'oses-tu dire, manant? Peut-tre sais-tu quoi t'en tenir en effet? Es-tu donc toi-mme le voleur? --On ne touchera pas un poil de cette barbe grise, rpliqua Znon en retroussant ses manches. --Arrtez-le, cria la jeune femme, et frappez ferme! Dj les gens se jetaient sur Znon, mais au moment mme Mordica Parchen surgit comme un ange du ciel entre eux et son jeune matre. Un coup de pied l'envoya rouler sous un des bancs, o il continua de crier: --Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet homme, c'est... --Te tairas-tu! fit Znon de sa voix de stentor. --Est-ce un prince, par hasard? demanda la Polonaise railleuse. En ce cas, assommez le prince! --Je ne suis pas un prince, s'cria Znon en secouant, d'un seul mouvement de ses larges paules, ceux qui le tenaient. Je suis le dfenseur des opprims. Il saisit l'un des bancs comme il et fait d'une trique et se mit en devoir de repousser ses agresseurs, qui bientt roulrent ses pieds, celui-ci la tte ensanglante, celui-l un bras cass. Il chassa les autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion. Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit au pouvoir de ce forcen. Znon tira un couteau de sa poche. --Veux-tu m'assassiner? s'cria-t-elle. --Moi? Je ne tuerais pas une poule. Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le remit sur pieds. --Dieu te rcompensera! dit ce malheureux. --Chut! interrompit Znon; je ne veux pas de remercments... Et maintenant, ajouta-t-il, approchez, petite femme; votre tour d'tre juge. La matresse de Saroki respira, encore un peu craintive, toutefois. --Qui donc, demanda Znon, accuse ce mendiant? --Un de mes gens. --C'est lui le voleur. Venez. Pani Witolowska marchant devant eux, Znon et le juif se rendirent dans la chambre du domestique, o ils trouvrent le pot et les cuillres. Le voleur fut, bien entendu, fustig, puis livr au tribunal par ordre de sa douce matresse. --Je te remercie, dit-elle Znon; tu m'as pargn un pch. Il la salua en gentilhomme et s'en alla. Le soir mme, Pani Witolowska envoya un heiduque, qui avait le nez corch et un bras en charpe, au cabaret o Znon et son _faktor_ taient assis parmi les paysans: le heiduque avait ordre de ramener le jeune homme. Lorsque Znon entra en souriant dans la chambre de la dame de Saroki, celle-ci, vtue d'une kazabaka d'toffe turque, une rose rouge dans les cheveux, tait blottie sur un divan, les jambes croises l'orientale, et fumait une cigarette. --Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction ce svelte et vigoureux garon. --Paschal. --Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, ajouta-t-elle ngligemment, et d'abord viens plus prs, viens ici, mes pieds. --Ma charmante dame, rpondit Znon, c'est la manire des chats de commencer cette sorte de commerce en se mordant et s'gratignant. Moi, j'ai d'autres ides sur l'amour. Il s'inclina profondment et laissa la pauvre petite femme dconcerte pour la premire fois de sa vie peut-tre. Znon et le vieux Mordica se dirigrent ensuite vers la seigneurie de Dobrowlani, dont le matre donnait depuis longtemps l'aspirant rformateur des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux travailleurs des champs et se borna tranquillement observer, tout en faisant sa besogne. La vieille Patrowna, qui comptait parmi les paysans du baron et dont la chaumire tait situe l'cart des autres, tout au fond de la fort, l'avait reu chez elle. Il vivait ainsi sous le mme toit qu'Azaria, laquelle tait venue chez sa grand'mre dans l'espoir d'chapper aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient chez elle, car, sans avoir jamais t marie, Azaria tait enceinte. Si elle et port dans son sein l'enfant d'un paysan, personne ne lui et jet la pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, au temps du robot, n'tait nullement dispos excuser celle de ses filles qui coutait un gentilhomme. Les paysans de Dobrowlani surent vite que la petite-fille de Patrowna avait reu de Pan Joachim Bochenski, le neveu libertin du riche comte Dolkonski, plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve en peau d'agneau pour prix de son dshonneur. Des murmures, ils passrent aux menaces, et leur colre clata enfin un samedi soir, comme ils revenaient du robot. Znon, le couvre-feu sonn, rencontra, dans la rue du village, une centaine d'hommes qui conduisaient au milieu d'eux Azaria plore, vtue seulement d'une chemise, les pieds nus, une couronne de paille sur ses cheveux dnous. Rouge de honte, le visage cach dans ses mains, la pnitente marchait sous les hues de la foule, tandis que, sourds aux supplications de sa grand'mre, les enfants lui jetaient de la boue et les femmes la poussaient en avant coups de bton; les hommes cependant chantaient des couplets satiriques plus injurieux que tout le reste. III La voix de Znon arrta le cortge. --Que faites-vous? criait cette voix claire et vibrante, qui domina soudain tout le tumulte; de mme clate une trompette au-dessus des bruits de la bataille. --Le peuple va juger! crirent vingt hommes ensemble. --Juger qui? La vieille Patrowna se fit place jusqu' lui et rpondit: --Une pauvre fille sduite. Protge-nous, Paschal!... Dieu t'envoie... --A l'eau, la sorcire! hurlrent quelques enrags. Et deux jeunes garons saisirent la malheureuse aeule. Mordica Parchen, qui s'tait tenu derrire les larges paules de Znon, fut si effray qu'il grimpa au fate de l'arbre le plus proche avec la vitesse d'un cureuil. --Assez! dit Znon; on ne noiera personne, et il n'y aura pas de jugement. --Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer la commune? --Et qui tes-vous, rpliqua Znon, pour oser juger cette faible crature? tes-vous des anges, des saints? Aucun de vous n'a-t-il viol les devoirs sacrs du mariage? Bien des femmes peut-tre, parmi celles qui sont ici insulter leur soeur tombe, ne rsisteraient pas quelques rangs de corail, le cas chant. Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tte, se jeta sur Znon, mais au moment mme un vieillard barbe blanche vint au secours de celui-ci: c'tait le mendiant qu'il avait arrach aux jolies griffes de Pani Witolowska. De son ct, Mordica criait tue-tte du haut de son arbre: --Au secours! au secours! ne le touchez pas! Znon avait abattu son adversaire d'un coup de poing; le bton la main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la coupable, et la jetant aux pieds des juges: --Que celui d'entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme avance d'un pas, et je le tuerai comme un blasphmateur... Le Christ n'est pas mort pour les bons, mais pour les pcheurs, et quiconque est sorti du sein de la femme est un pcheur. Rentrez en vous-mmes, humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a dfendu la haine et prescrit la charit. Ces paroles retentirent au milieu d'un profond silence, puis plusieurs voix s'levrent: --C'est la vrit... --Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce jeune homme. Le Ciel l'a suscit parmi nous. --Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l'injuste, criait le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus svres que Dieu, plus impitoyables que le soleil. Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lentre, ayant reconnu Znon, fit arrter. On lui exposa le cas. --Vous mritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, que la peste vous enlve tous. Voyez ce jeune tranger; il vaut mieux lui tout seul que cent mille d'entre vous. Quiconque s'attaquera lui ou la fille que voici aura affaire moi. Le mdecin franais avait une grande influence sur ces gens, qu'il soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un nuage de poussire, la multitude commena lentement se disperser. --Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le sducteur, dit d'un ton ironique aux plus obstins le juif Mordica, qui s'tait dcid redescendre de l'arbre. --C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir sur lui, rpondit-on. --Parce que vous tes des lches! s'cria Azaria, oui, des lches, capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonne. Tant pis pour vous! Pourquoi ne pas vous rvolter contre le matre qui a enlev Nazaretian son Olexa et enrl le fianc de force. Pourquoi, dites?... Personne ne souffla mot, mais Znon prenant Azaria par la main: --Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui concerne ce Nazaretian et cette Olexa. Elle obit. C'tait une triste histoire. La nuit mme, le baron Orlowski, matre de Dobrowlani, fut veill par une voix formidable qui criait ses oreilles: --Lve-toi, tyran! l'heure du jugement est venue pour toi! Et il aperut Znon au pied de son lit, une faux la main. Les rouges lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables des taches de sang, sur le fer aiguis. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand faucheur qui fauche les rois comme de simples pis. --Les morts sont-ils ressuscits? s'cria-t-il, plein d'pouvante. --Non, rpondit Znon; mais les vivants rclament leurs droits. Mordica, debout derrire son jeune matre, claquait des dents, demi fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochs son chevet. --Pas de bruit, fit Znon; si tu bouges, tu es mort. --Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire des haydamaks? Est-ce ma bourse que vous demandez? Znon secoua la tte. --O est Olexa? D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitt Znon fit signe au juif, qui sortit en toute hte. --Maintenant, dit-il Orlowski, lve-toi. Orlowski s'habilla docilement, car Znon avait mis la main sur ses pistolets; aprs quoi il embrassa la chambre d'un regard rapide. Aucune autre arme n'y tait suspendue. Mordica revint avec Olexa, qui avait jet en toute hte sur sa robe de nuit une kazabaka de soie bleue garnie d'hermine. Sous ce vtement de princesse, la paysanne aux bras blancs, aux tempes dlicates finement veines, au cou arrondi que marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer comme ceux d'une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, tait charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer; la confusion l'accablait; elle plit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle faisait, se rfugia dans un coin, o elle rejeta machinalement ses cheveux blonds sur une de ses paules pour se mettre ensuite les tresser. --Olexa, dit Znon avec une gravit douce, comment es-tu venue ici? La pauvrette n'osait rpondre; elle regardait le baron, qui regardait le plancher, une main pose plat sur son crne chauve: --Dis la vrit; tu n'as rien craindre. A-t-il us de violence? Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du ct du mur. --Comment rpondras-tu de cet acte devant Dieu? demanda Znon, s'adressant au ravisseur. Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu rendras sur-le-champ la libert cette fille, et tu lui donneras deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son amant du service, entends-tu? plus une dot... Orlowski marcha droit son secrtaire et jeta sur la table plusieurs rouleaux d'or, que Mordica compta trs-attentivement. --Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour rveiller tes gens, ajouta Znon, en approchant un des pistolets de son oreille. Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les alles bordes de buis n'taient que faiblement claires par la lune. --Y a-t-il ici des bches? demanda Znon. --Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait derechef une vague terreur. Olexa courut chercher deux bches. --Creusez une fosse, dit Znon, une fosse assez profonde pour qu'un homme y tienne debout. Olexa et le juif se mirent l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, tenu au collet par Znon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut assez profonde, l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre. --Encore une fois, que voulez-vous faire? bgayait le misrable, dont les jambes flchirent. --Faut-il t'attacher? --Non, non!... Znon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes Olexa pour lier les mains et les pieds d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la fosse. Mordica et la jeune fille procdrent sans retard la remplir. --Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant? --Jusqu'au cou seulement, repartit Znon, et ensuite on te fauchera la tte. Commence donc ta prire, il est temps. Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge. --Plus bas! dit Znon. Et maintenant, as-tu fini? Dj les pelletes de terre lui volaient en plein visage. --Un instant, de grce! J'ai tant de fautes sur la conscience, et il y a si longtemps que je n'ai pri!... Znon se mit rire: --Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-tre la vie. --Olexa, suppliait le baron, aie piti de moi, montre-toi gnreuse, tu me vois tes pieds, repentant... --J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir mes pieds ta tte toute seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous enseigne pardonner... --Elle te fait grce, dit Znon. Que l'angoisse que tu as prouve soit ta punition, et maintenant, coute: si tu entreprends la moindre reprsaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-mme... --Ou contre Mordica Parchen, interrompit vivement le juif. --Tu priras, je te le jure, acheva Znon. Avec une dernire menace de la main, il s'loigna, suivi d'Olexa et du juif, tandis qu'Orlowski, aprs avoir gard le silence quelques minutes encore, par crainte de le voir revenir, clatait en clameurs dsespres qui finirent par attirer ses gens. On le dlivra, on le porta dans son lit, tout grelottant de fivre. Le docteur Lentre fut appel. Cette fois, il joua le rle d'un confesseur plutt que d'un mdecin. --Une agitation trange rgne parmi les paysans, dit-il au baron avec son franc parler ordinaire. Nous sommes videmment la veille d'une grande crise sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. Vous puniriez peut-tre sans trop de peine l'un ou l'autre de vos agresseurs, mais la vengeance ne se ferait pas attendre. IV La moisson venait de commencer quand Znon, arrivant Tchernovogrod, se joignit aux faucheurs du comte Dolkonski, propritaire d'un vieux chteau magnifique et de quatorze villages sur les deux rives du Dniester. Dans le champ qu'il fauchait passa bientt une jeune fille lance, vtue de blanc, un chapeau de paille pos sur ses tresses chtain. A trois pas de lui, elle s'arrta et regarda tomber les pis. Tout coup, Znon tourna la tte, et les yeux de la jeune fille rencontrrent les siens. Un trouble singulier les saisit l'un et l'autre; il oublia de saluer et elle de s'loigner. Ces deux coeurs avaient tressailli en mme temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l'inconnue se baissa en feignant de cueillir des bleuets. Dans le lointain ensoleill, on entendait chanter une caille; une seconde caille rpondit. L'apparition qui avait bloui Znon s'loigna majestueuse et lente; il vit longtemps flotter ses tresses brunes sur sa robe blanche. --C'est notre jeune comtesse, dit un vieux paysan. --Quoi! la femme du comte? demanda Znon avec une vivacit, un sentiment de crainte dont il fut effray lui-mme. --Non, c'est sa fille. Cette rponse fut douce son oreille comme de la musique. La promeneuse, de son ct, pensait ce faucheur de haute taille, d'une physionomie la fois intrpide et mlancolique; rentre au chteau, elle pensa encore lui: elle le revoyait dans le livre qu'elle lisait, travers les fleurs qu'elle brodait; les hommages de son cousin Pan Joachim Bochenski lui devenaient insupportables. --Que me rappelle donc cette figure? se demandait-elle. Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait. Tout coup, elle se rappela que, sous les mmes traits, elle s'tait dans ses prires reprsent Jsus. La nuit, elle s'veilla en pleurant. C'tait peut-tre l'heure o Znon, assis sur un banc dans le jardin, prtait l'oreille au bruit des fontaines et au chant du rossignol, les yeux attachs sur la fentre de la comtesse Marie. Le lendemain, elle retourna dans les bls. Cette fois, Znon osa la saluer et mme lui offrir un bouquet de fleurs des champs qu'elle entremla aux tresses de sa chevelure. --Quel est ton nom? lui demanda-t-elle d'un air de dignit paisible. --Paschal. Et le vtre, ma gracieuse demoiselle? Les grands yeux clairs de la jeune comtesse--ils taient d'un gris indfinissable et purs comme le cristal--s'arrtrent sur lui avec un certain tonnement: --Marie-Casimire, rpondit-elle. --C'est le nom d'une reine de Pologne. --Ah! tu sais cela? D'o es-tu donc? --D'Ostrowitz. --Y a-t-il, Ostrowitz, des gentilshommes parmi les paysans. --Non, point que je sache. --C'est qu'il y a des paysans nobles, fit-elle observer d'un ton dcid; tu dois en tre issu. Le mme jour, la comtesse Dolkonska, tout en jouant avec son petit chien, dit Pan Joachim: --Tu t'y prends mal, mon neveu, pour conqurir ta cousine. Fais-lui la cour. Le jeune homme tordit ses favoris noirs. --Ce n'est pas facile, chre tante. J'ai presque peur devant Marie-Casimire. Cette enfant de seize ans est une nigme: si froide et parlant si peu! Comment entamer la conversation? Hier, je lui fais compliment de sa toilette: elle me met dans la main un volume de Humboldt. Quand elle sera ma femme, elle m'imposera de lire toute la bibliothque, je gage. Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se trouvait l, comme on siffle un chien, et prit avec cet homme le chemin de la cabane de Patrowna. --Tu vas rendre visite ton Azaria? dit en riant le compagnon de Pan Joachim, un petit tre chtif, la mine cynique. --Point de plaisanteries, Popiel! rpliqua Pan Joachim, redressant sa haute taille.--Il avait bien six pieds, ce qui, joint aux lignes rgulires de son profil grec, lui donnait l'air imposant.--Rflchis donc ce que tu es pour oser ricaner ainsi! Un plbien d'abord, un tudiant qui jamais n'est arriv la fin de ses tudes, un vil paresseux que je suis seul protger! --Mon Dieu, je pensais que... --Tu n'as rien penser sur mon compte. J'ai bien autre chose en tte, ma foi! que cette drlesse. Je prtends payer mes dettes. Popiel, intrigu, le regarda entre ses paupires rouges et gonfles. --Tu as peut-tre entendu dire qu'un roi de Hongrie, poursuivi par l'ennemi, s'est un jour rfugi en Pologne et qu'il habitait ce chteau? Dans le voisinage, il a d enterrer ses trsors. La vieille Patrowna le sait, et je les dcouvrirai avec son aide. --Des contes dormir debout! murmura Popiel en passant dans ses cheveux fades et clair-sems un peigne qui n'avait plus que deux dents. --Tais-toi; la sorcire a trouv par l une agrafe antique qui est aujourd'hui aux mains des juifs, et, plus d'une fois, elle a vu luire le trsor dans les tnbres. Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel, arms de bches, se glissrent de nouveau hors du chteau. Sur la route qui conduisait la fort les attendait Patrowna. --O est-ce? demanda le gentilhomme. --A cent pas d'ici, prs du sureau. Ils avancrent silencieusement. Tout coup, Pan Joachim s'arrta court, avec un signe de croix. --Vois-tu? murmura-t-il. En effet, sur la lisire de la fort brillait une trange clart. Le vent roulait des nuages noirs, et le cri funbre du hibou se faisait entendre. --Voici l'endroit, murmura Patrowna en traant un cercle magique l'aide de son bton. --Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c'est le moment de nous recommander au diable: j'espre que tu es bien avec lui? Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu, y jeta, par trois fois, diverses herbes magiques, y versa, par trois fois encore, le liquide inconnu que renfermait une cruche de terre, puis pronona des invocations mystrieuses dans une langue que ne comprit aucun de ses compagnons. Enfin d'une voix qui semblait sortir des entrailles de la terre: --Il est temps, dit-elle, de commencer creuser. Pan Joachim et Popiel dfoncrent grand'peine la terre dessche. Au bout d'un quart d'heure, la sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel s'arrta: --Je n'en puis plus; la force me manque. Pour le rconforter, son patron lui allongea un coup de pied. --Tais-toi, et travaille. Ils continurent creuser; enfin Joachim lui-mme se fatigua. --Le diable joue son jeu, grommela-t-il; je me sens comme paralys. Dans le fourr se dressa soudain une haute figure claire par la lune. --Qui est l? demanda Popiel tout tremblant. C'tait Znon, qui avait pass la nuit rver sous les grands chnes. --Que faites-vous? demanda-t-il son tour sans rpondre. --Ne t'en informe pas, aide-nous plutt, s'cria Pan Joachim. --Si je puis vous rendre service, je le ferai avec plaisir, rpondit Znon. --Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant, et tu auras ta part. --Je n'ai pas besoin d'argent, rpondit Znon en prenant une des bches. Les mottes volaient autour de lui; bientt il fut dans le trou jusqu'aux paules. Les deux autres l'aidaient alternativement; l'orient se teignit enfin de rose, et les oiseaux commencrent gazouiller. --Assez! dit Pan Joachim. La vieille s'est moque de nous. Il voulut payer la peine de Znon, mais celui-ci se mit rire et s'en alla. --Eh bien! dit Popiel son noble compagnon. Et tes dettes? Pour toute rponse, Pan Joachim lui donna un loquent soufflet. Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite aux faucheurs. Il tait midi: le ciel pur tincelait, le soleil dardait ses rayons brlants sur toute la campagne, o nulle part on ne voyait d'ombre. Znon courut couper quelques arbustes dans la fort voisine et en forma, pour la jeune comtesse, un frais berceau de verdure. Elle le remercia en rougissant et s'assit sur une gerbe. --Est-ce qu'un si dur travail, demanda-t-elle aprs un silence, ne te cote pas un peu parfois? --Non, je me trouve bien de travailler. --Tu es donc heureux? --Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard qui la rendit toute confuse. --Et vous, reprit-il, n'tes-vous pas heureuse? --Oh! rpondit Marie-Casimire, on ne se soucie que trop de mon bonheur! Ma mre pousse le zle jusqu' m'avoir dj assur un mari. Znon tressaillit douloureusement. --J'espre, mademoiselle, que vous n'pouserez jamais un homme sans l'aimer. --Assurment non, rpliqua Marie en fixant sur lui ses yeux limpides. Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se mit couper du bl auprs de Znon. --Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu'il contemplait ravi les lignes sveltes de sa taille lgante, auxquelles le mouvement de la faucille ajoutait de nouvelles sductions, tu vois, j'en viens bout, moi aussi. Une gouvernante parut, tout en nage et courrouce. Aprs quelques rprimandes, elle emmena son lve, et depuis lors Marie-Casimire ne vint plus dans les bls. Pour la revoir, il fallait que Znon fermt les yeux durant les nuits qu'il passait rver assis sur la lisire des bois. Ce fut dans cette attitude que le retrouva Mordica, qui avait pass tout le temps de la moisson parcourir les environs en achetant aux paysans des peaux de btes et du bl. Le vieux juif secoua la tte et prit place ses cts, sans souffler mot. La brise glissait doucement au-dessus des hautes branches; un bruit d'ailes, un frisson dans le feuillage avertissait les deux amis qu'un oiseau s'tait effarouch, qu'un chevreuil endormi avait dress l'oreille. Mille vers luisants brillaient sous les buissons humides. --Qu'avez-vous? demanda enfin le vieux _faktor_. --As-tu vu la jeune comtesse? rpondit Znon en ouvrant les yeux. Elle est belle comme un ange. Mordica ouvrit les yeux son tour, mais ce fut de surprise. --Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le _Talmud_: Ne tiens pas compte du luxe de la cruche, mais vois s'il y a dedans du bon vin ou de l'eau claire. Znon approuva de la tte. --Aussi ai-je regard au plus profond de son me. Ce n'est pas une femme, c'est une toile ravie au ciel, te dis-je! Mordica prit sa tte deux mains. --J'ai peur... commena-t-il. Au mme instant, un doigt osseux vint frapper son paule, et une voix enroue lui dit l'oreille: --N'aie pas peur; si je donne un philtre Paschal, elle l'aimera. Patrowna tait debout derrire les deux hommes, claire en plein par la lune. --Merci, lui dit Znon avec un sourire, merci de ton philtre; j'en connais un meilleur. Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire sortit de l'glise aprs la grand'messe, Znon puisa de l'eau bnite dans le creux de sa main et la lui prsenta. Elle y trempa ses doigts, qui doucement l'effleurrent. --J'espre, au moins, que ce garon a les mains propres, dit Pan Joachim d'un ton moqueur. --Ma main est plus propre, en tout cas, que votre conscience, repartit Znon. --Insolent! s'cria Joachim. --Pas un mot de plus, ordonna la comtesse Dolkonska. Nous comptons sur nos paysans, et nous devons aspirer gagner leur attachement au lieu de les blesser. Joachim grina des dents. --Parce qu'on redoute la rvolution, faut-il... La crainte de mcontenter sa tante et de compromettre ainsi le mariage projet entre lui et Marie-Casimire l'arrta. Lorsque la courte obscurit du soir eut fait place un beau clair de lune et que tout le monde fut endormi au chteau, la jeune comtesse sortit furtivement, accompagne de sa femme de chambre, pour s'en aller frapper la porte de la vieille Patrowna. Sans hsitation, elle pntra dans la chaumire basse et sombre. --S'il est vrai, dit-elle la sorcire, que tu saches lire dans l'avenir, je veux que tu me prdises le mien. Patrowna la fit asseoir sur le banc prs du pole, puis s'accroupit elle-mme en branlant la tte et se mit taler des cartes grasses, presque noires, sur le sol. --Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes; l'un vous devez donner votre main, vous aimez l'autre. Faut-il vous dire ce que je vois encore? --Dis tout, fit Marie-Casimire. --Eh bien! vous trouverez le bonheur auprs de l'homme que vous aimez et qui vous enlvera... La jeune comtesse avait tressailli. --Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m'apprendre aussi, bonne vieille, si cet homme est de noble origine, s'il est riche ou s'il est pauvre? La sorcire sourit. --Il n'est pas, murmura-t-elle, ce qu'il parat tre, et il ne possde pas encore ce qui un jour doit lui appartenir. Marie-Casimire posa une main sur son coeur. --Je ne sais ce que j'prouve depuis quelque temps, dit-elle demi-voix, je me sens toute trouble.... --Je connais cela, fit Patrowna,--et se levant, elle alla chercher un liquide de mauvaise mine.--Sept gouttes seulement, et vous serez bien... --Donne, dit la courageuse fille. Elle but sans rflchir davantage, mit un ducat sur le banc et s'loigna vite comme elle tait venue. Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska ayant demand sa fille si Joachim lui plaisait: --Ne vous inquitez pas de lui, chre maman, rpondit Marie avec une tranquille fermet; je ne serai jamais sa femme. Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de cet arrt, car, le jour mme, il se grisa en compagnie de Popiel et se livra ensuite ces plaisanteries polonaises qui, selon le proverbe, finissent avec le mdecin, le cur et le fossoyeur. Par exemple, il fit monter sur un arbre un pauvre petit juif et lui enjoignit de crier: Coucou! pour avoir le prtexte de tirer sur ce misrable comme sur un simple oiselet. Si Znon ne ft pass par l, le coup partait, et l'ivrogne devenait sans le moindre remords un meurtrier. Hardiment, le dfenseur de l'innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme et dchargea l'arme en disant: --Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez jamais un fusil. --Moi, pris de vin! s'cria Pan Joachim cumant de rage; tu oses me dire moi que je suis ivre! --Vous l'tes, rpliqua Znon. --Chien! hurla le Polonais en reprenant le fusil que Znon avait jet dans l'herbe, pour le frapper d'un coup de crosse sur la tte. Mais aussitt il se sentit treint par le poignet d'un gant. --Tiens! lui dit Znon en le renversant, reois la rcompense de ta conduite envers Azaria; reste l dans la fange. C'est ta place. Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller demander vengeance son oncle, le comte Dolkonski, mais la scne avait eu des tmoins qui dposrent contre le Polonais. Grand fut l'ennui du comte, qui redoutait par-dessus tout les agitations, de quelque genre qu'elles fussent. C'tait un petit homme maigre, figure d'oiseau, avec un norme toupet, le visage entirement ras, le teint couleur de cuir, et toujours vtu la dernire mode franaise. --Mon Dieu! ne cessait-il de rpter, qu'on m'pargne tout ce bruit! Nanmoins, il fit sommer Znon de comparatre. La comtesse Dolkonska et Marie-Casimire taient dans le salon quand l'accus se prsenta. Tournant son lorgnon vers lui: --Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte en franais. Nous avons affaire ici quelque fils de roi. --Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, dit la comtesse, dsarme comme son mari. Allons, Paschal, demande-lui pardon. --Pardon? rpondit le jeune homme respectueusement, mais avec assurance; lui demander pardon!... Et de quoi? De ce qu'il s'est enivr? de ce qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en aspirant la main d'une noble demoiselle, il sduisait la pauvre Azaria? --Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du regard Pan Joachim. Elle enjoignit sa fille de s'loigner. --Surtout, pas de scne! suppliait le comte. L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se dfendit fort mal; le soir mme, il prenait cong et s'en retournait Lemberg. V Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employ allemand, tait plus Polonais que les Polonais eux-mmes; il maltraitait les paysans et, contre toute justice, les faisait travailler sans relche de l'aurore la nuit, sur les terres seigneuriales, ne leur laissant pas une heure pour moissonner leurs propres champs. Tant que la saison fut belle, les paysans obirent sans trop de murmures, mais de violents orages ayant dtruit les rcoltes sur l'autre rive du Dniester, ils commencrent craindre d'tre ruins eux-mmes et consultrent l'oracle, c'est-dire Znon. Celui-ci leur lut la formule du robot et leur exposa clairement leurs droits aussi bien que leurs devoirs; investi des fonctions d'orateur, il se rendit, avec les juges des quatorze villages qui relevaient de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. Aux premiers mots qu'il pronona, celui-ci se boucha les oreilles: --Vous n'avez, disait-il, qu' travailler la nuit. Mais Znon ne se laissa pas intimider. --Toutes les communes, dclara-t-il, ont, selon la loi, satisfait au robot. Nul paysan ne travaillera donc davantage. --On les forcera bien, s'cria le mandataire, se levant furieux. --Prenez garde qu'on ne vous force vous-mme! rpliqua Znon. Et il se retira majestueusement avec les juges. Les paysans agirent selon les dclarations de Znon, et le mandataire, de son ct, ralisa ses menaces. Ds le lendemain, il fit irruption, la tte des heiduques et des cosaques de la seigneurie, dans le village de Tchernovogrod, et les travailleurs furent chasss coups de fouet de leurs champs sur ceux du seigneur. Mais tout tait prvu: le tocsin sonna aussitt dans les divers villages, et une arme de paysans munis de faux et de flaux marcha sur le chteau, dont les portes furent aussitt fermes. Prcaution vaine: Znon avait dj envahi le jardin et pntr dans la cour avec un corps considrable. A ses cts marchait machinalement Mordica le poltron, ple comme la mort. Le mandataire, d'abord effray par cette apparition inattendue, reprit vite sa prsence d'esprit; il cria aux assaillants: --Arrire, rebelles, ou je fais tirer sur vous! Znon, sans lui rpondre, enleva les barres des portes, et la masse des paysans se prcipita dans le chteau. --Tirez! commanda le mandataire, s'adressant aux heiduques, et, comme ceux-ci ne bougeaient pas, il braqua lui-mme son fusil sur Znon. En ce moment survint un fait incroyable. Mordica, qui s'tait tenu cach jusque-l derrire un pilier, s'lana en avant avec un cri perant et couvrit le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire n'osa tirer; en mme temps, le comte survenait, accompagn de sa fille. --Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il d'un air profondment ennuy. --Nous avons ici une rvolution, rpondit le mandataire. --Monsieur le comte, interrompit Znon, permettez-moi de vous expliquer le tort qu'on a fait vos paysans... --Je ne veux rien entendre... --Vous couterez pourtant, dit Znon avec une nergie qui lui imposa. Il et bien voulu s'chapper nanmoins, mais dj Marie-Casimire tait intervenue: --Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon pre, et vous les communiquer ensuite. --Non, dit le comte avec un geste lger de la main, comme pour carter tout ce qui l'importunait. Non, puisqu'il te plat de t'en mler, rgle cela sans moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m'agite. Et il s'en alla prcipitamment, en passant les doigts dans son toupet pour le refriser. Znon prsenta les plaintes des paysans la jeune matresse et proposa des conventions avantageuses pour les deux partis, qu'elle accepta sans discuter. Les paysans burent la sant de leur seigneur et celle de la comtesse Marie; aprs quoi, ils se retirrent en chantant la vieille chanson du carnage de la noblesse. Znon fut port en triomphe jusqu'au village. Le soir, il dit Mordica, en lui tendant la main: --Je te remercie, ami; tu m'as sauv la vie; mais, dis-moi, o donc as-tu puis tant de courage? Le vieux _faktor_ se redressa, et son visage comique prit soudain une expression de gravit patriarcale: --O j'ai puis ce courage?... C'est toute une histoire, rpondit-il. --Tu vas encore me citer le Talmud? --Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous cinq cents ans d'ici. Nous sommes en 1845, nous tions alors en 1346. Dans ce temps-l, mon aeul Samuel, marchand Francfort, vivait riche, considr, paisible. Un jour vint pourtant o la ville entire se souleva contre les juifs. On disait qu'ils avaient dchir des hosties, et que ces hosties avaient saign. Aujourd'hui, on refuserait de croire de pareilles choses; mais autrefois c'tait le signal du pillage et de l'assassinat: les juifs furent poursuivis, perscuts; un grand nombre prirent; d'autres russirent s'chapper. Mon aeul s'enfuit avec les siens par l'Allemagne, du ct de l'Orient, toujours traqu comme une bte fauve, abreuv d'outrages et de mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans un pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, tandis qu'il se demandait ce qu'il allait devenir, lui et ses enfants, passa un chevalier richement vtu, avec une escorte nombreuse. Mon aeul crut que l'ange de la mort le touchait dj de son aile, mais le chevalier au contraire, s'arrtant, lui parla avec bont... Dans ce temps-l, songez donc, dans ce temps-l!... un gentilhomme chrtien parler un juif! Il lui dit:--Tu peux vivre ici tranquille; personne ne te tourmentera, j'en rponds. Et le digne homme nous reut tous dans son chteau... Nous, je dis mes anctres. Et quand les fugitifs se furent bien reposs et fortifis, il les conduisit lui-mme, escorts de ses serviteurs pour les protger contre toute offense, jusqu' la ville voisine.--Ce n'taient pourtant que de pauvres juifs et lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis de gnration en gnration dans la longue ligne de ses obligs avec des bndictions et des prires... Ce nom, que Dieu le rcompense! c'tait celui de Pan Mirolawski de Kolomea, votre aeul. Vous voyez bien que, si poltron que je sois, je dois mon sang aux Mirolawski, tant qu'il y en aura un au monde. Znon et voulu rpondre; mais, devant cette sublime fidlit dans la reconnaissance, les larmes le suffoqurent, et il ne put qu'embrasser son vieux Mordica, qui se mit pleurer comme un enfant. VI Les rcoltes taient faites et rentres, la bise soufflait dsormais sur les chaumes. Un soir, Znon s'approcha de la comtesse Marie, qui revenait du jardin: --J'ai achev mon travail, lui dit-il; le temps est venu de m'en retourner; mais d'abord, il faut que je vous dise adieu, mademoiselle. Pardonnez-moi, mon coeur m'entrane cette audace. Marie-Casimire tait debout sur les degrs du perron: --Tu veux partir? demanda-t-elle avec un calme apparent. Si tu restais pourtant, le travail ne te manquerait pas ici. --Noble demoiselle, dit Znon, il suffit d'un ordre de votre bouche pour que je reste. --Je n'ai rien t'ordonner, rpliqua-t-elle en souriant, je ne suis pas ta matresse, mais je dsire que tu restes. Est-ce assez? Znon, suffoqu par l'motion, s'inclina pour baiser le pan de sa kazabaka; elle lui tendit vivement la main en s'criant: --Non, pas ma robe, ma main! Et les lvres brlantes de Znon se posrent sur cette main blanche, qui tait tremblante et glace; puis Marie monta les degrs d'un bond, courut dans sa chambre et, les joues en feu, s'agenouilla sur son prie-Dieu. Elle savait maintenant qu'elle l'aimait, elle en tait honteuse et fire la fois. Tout en combattant faiblement contre elle-mme, elle se rptait toujours: --Il n'est pas ce qu'il parat!--Eh bien! reprit-elle soudain, quand il serait un paysan? N'a-t-il pas le langage et l'me d'un gentilhomme? C'est le contraire de Joachim, qui est n gentilhomme et dont je ne voudrais pas pour valet. Znon, pendant ce temps, crivait son pre. La tendresse filiale le pressant de tout dire, il avoua ingnment Pan Mirolawski qu'il aimait la plus parfaite crature qui ft au monde et qu'il tait rsolu ne retourner qu'avec elle dans la maison paternelle. Le silence que son pre, ordinairement si prompt partager toutes ses impressions, opposa cette lettre, ne laissa pas que de l'inquiter. --Peut-tre est-il malade? dit-il Mordica. Va vite me chercher des nouvelles. Znon s'occupait alors battre le bl en grange ou scier du bois dans la cour du chteau, et la comtesse Marie, qui jusque-l ne visitait gure les communs, avait pris depuis peu l'habitude de venir souvent prter l'oreille au chant populaire qui accompagne si gament la cadence des flaux. La premire neige tant tombe, elle restait debout, des heures entires, souffler sur les vitres ternies par les frimas, pour entrevoir Znon, dont la fire tournure se dessinait sur le sol blanc, brisant grands coups de cogne des billes de bois normes. Puis, le soir, quand Znon, assis dans le fournil au milieu des serviteurs rassembls, charmait ces derniers par de curieux rcits, on voyait Marie-Casimire entrer sous quelque prtexte et s'asseoir sur un banc prs du pole. L'esprit naturel et la sagesse acquise du prtendu Paschal l'tonnaient de plus en plus. Un soir, Znon parlait de Pawluk, hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par les Turcs et vendu au srail, d'o il s'chappa en compagnie d'une jeune sultane, qui suivit l'esclave jusque dans son pays sauvage, par-del les flots bleus de la mer. Comme Marie-Casimire riait dans son coin: --Cette histoire vous parat absurde? lui dit tristement Znon. Elle ne rpondit pas; mais, un peu plus tard, elle lui commanda d'une voix brve de prendre la lanterne pour l'clairer jusqu'au perron du chteau. Tandis qu'ils traversaient la cour: --Veux-tu savoir pourquoi j'ai ri? demanda la jeune comtesse en s'arrtant tout coup. Je me disais que c'tait grand dommage que je ne fusse pas sultane. Voudrais-tu tre mon esclave? Znon se mit genoux. --Je le suis ds prsent, dit-il, et je t'implore avec les paroles du pote: Ne lche jamais la chane qui me retient captif,--ce serait, hlas! le pire des chtiments,--car pour moi tu es dieu, et l'univers, et la libert.--Mets plutt ton pied sur le cou de ton esclave... Ma matresse! ma chre matresse! ajouta Znon en courbant la tte jusqu' terre. --Mais la sultane n'avait pas comme moi de grosses bottes, dit Marie en riant et rougissant la fois. Cependant elle posa le bout de son petit pied sur la nuque du jeune homme en disant: --Es-tu satisfait? --Je suis heureux, rpondit Znon. --Eh bien! il est doux d'entendre cela de la bouche d'un vaillant de ta sorte; reste genoux pour que je te dise... --Quoi donc, ma matresse adore? Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son cou et reprit gravement: --Mon coeur est ouvert devant toi comme devant Dieu. Tu peux y lire que je t'aime. Leurs lvres se touchrent rapidement, et elle s'enfuit. La nuit mme, Znon fut rveill en sursaut par Mordica, qui lui annona que son pre venait d'arriver et qu'il l'attendait dehors. Aprs les premires effusions de joie: --O est celle que tu as choisie? demanda Pan Mirolawski. Mordica prtend tout ignorer. Tu veux me donner pour bru une paysanne, sans doute? Eh bien! mon fils, pourvu qu'elle t'aime seulement et qu'elle ait de l'honneur... --Elle a de l'honneur autant que femme au monde, interrompit Znon, quoique ce soit une grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et elle m'aime, quoiqu'elle me prenne pour un paysan. --Noble crature! s'cria Pan Mirolawski avec une de ces explosions d'enthousiasme juvnile qui taient le charme de son caractre faible et lger. Demain, je veux la demander en ton nom... --Gardez-vous-en bien! rpliqua Znon. J'ai un autre projet, un projet que vous m'aiderez raliser. Tout ce qu'il faut pour le moment, c'est que vous pntriez dans le chteau et que vous fassiez parvenir en secret Marie-Casimire une lettre de moi. Dans cette lettre, je lui demanderai de fuir avec Paschal le paysan. Et ainsi je serai sr qu'elle m'aime de l'amour absolument dsintress que j'ai besoin de rencontrer chez ma femme, chez la compagne de ma destine, entendez-vous? Le projet parut charmant Pan Mirolawski, toujours prt aux aventures. Le lendemain, il arriva officiellement au chteau, y reut l'hospitalit la plus affable et fut invit dner. En apercevant la bien-aime de Znon, ses yeux se remplirent de larmes. Il s'approcha d'elle et la baisa au front. Le comte Dolkonski trouva cela bien sentimental; mais Marie-Casimire, attendrie, flchit le genou devant ce vieillard naf qui l'embrassait paternellement, et lui demanda de la bnir: ce que fit Pan Mirolawski, ses deux mains appuyes sur ce beau front. Lorsque Marie-Casimire, la fin du dner, remonta dans sa chambre, elle trouva dans la poche de sa kazabaka une lettre que le pre de Znon lui avait adroitement glisse sans qu'elle s'en doutt. Le coeur palpitant, elle lut: Ma chre matresse, si vous m'aimez, partez avec moi cette nuit. Tout est dispos pour notre fuite. Faites seulement un signe favorable votre esclave. La courageuse fille n'hsita pas: elle descendit dans la cour, o Znon attendait sa rponse, et dit en passant auprs de lui: --Je suis prte. Puis elle revint sur ses pas et demanda, toujours voix basse, du mme air indiffrent: --L'heure?... --A dix heures, sur la terrasse, rpondit Znon en dtournant la tte. A dix heures, un traneau de paysan s'arrta devant la petite porte du jardin: le cocher, dont il et t impossible de reconnatre les traits sous le vaste bonnet de peau d'agneau qui descendait jusque sur son nez, n'tait autre que Pan Mirolawski, complice de l'enlvement de Marie-Casimire, comme il l'avait t de la fuite de son fils. Annul toute sa vie par une femme imprieuse, le bonhomme trouvait piquant de jouer un rle sur ses vieux jours. La comtesse Marie parut sur la terrasse enveloppe d'une pelisse, et la sorcire Patrowna, sortant d'un buisson couvert de neige, la conduisit jusqu'au traneau, telle qu'une mystrieuse figure du destin. A la porte se tenaient Znon et Mordica. Le premier se jeta passionnment genoux et baisa les pieds de la jeune comtesse avant de la placer dans le traneau. Le juif s'tait lanc ct du cocher. --Mon philtre a donc russi! murmura Patrowna l'oreille de Znon. Un claquement de fouet, un bruit de clochettes, et l'heureux couple vola au galop travers la plaine blanche. Personne ne dit un mot pendant le voyage. De temps en temps, Marie-Casimire serrait la main de son amant, assis sur la paille auprs d'elle. Ce ne fut qu'en atteignant Ostrowitz, o ils s'arrtrent dans la maison du garde, que Paschal le paysan se fit connatre pour Znon Mirolawski. Elle ne tmoigna ni joie ni trop grande surprise. Presse contre son coeur, elle lui dit: --Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livre sans conditions un paysan; je suivrai le fils du seigneur d'Ostrowitz travers le monde, qu'il me mne par un chemin de dlices ou par un chemin de douleur. Pan Mirolawski bnit les deux jeunes gens, puis il leur dit: --Je retourne sans plus tarder Tchernovogrod. On doit pargner l'inquitude au coeur d'un pre; d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore avec le mtier d'entremetteur. Rests seuls dans la maison du garde, Znon et Marie-Casimire revinrent avec ivresse sur les premires pripties de leur amour clos dans un champ de bl comme une idylle biblique; le jeune Mirolawski passa, sans plus tarder, de ces douces rminiscences, au rcit des rves exalts, des projets gnreux qui l'avaient dtermin quitter le toit paternel et conduit par consquent auprs de Marie. --Ma bien-aime, lui dit-il, veux-tu t'associer mon oeuvre? Certes je n'espre pas russir supprimer la misre autour de moi: toutes les aumnes que nous rpandrions, en nous privant nous-mmes du ncessaire, ne soulageraient qu'un bien petit nombre de malheureux; leur effet s'teindrait avec nous, et nous nous serions exposs volontairement aux plus dures privations personnelles pour n'arriver peut-tre qu' encourager l'insouciance et la paresse. Je ne te demande donc pas de tout sacrifier l'humanit, mais seulement de renoncer, pour l'amour d'elle, au superflu, d'tre la fois sa bienfaitrice et son exemple. Proscrivons le luxe, qui ne peut tre acquis que par l'esclavage et la souffrance d'autrui; cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la solution du plus triste et du plus compliqu de tous les problmes, et, lorsque nous croirons l'avoir trouv, consacrons notre vie et nos biens mettre en pratique ce que nous aurons nomm, dans la sincrit de notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu? --Mon bien-aim, rpondit Marie-Casimire, suspendue ses lvres comme l'aptre Jean celles de Jsus, je t'ai dit que je te suivrais partout, que je t'obirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspir ces belles et srieuses proccupations l'ge o d'ordinaire la jeunesse ne se soucie que de ses plaisirs? --C'est l'amour, rpondit Znon. Mon pre et ma mre m'ont aim, chacun sa manire, plus que je ne le mritais. Elle tait svre et il tait faible, mais tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi ainsi dans une atmosphre de tendresse, de dvouement et de reconnaissance; ma reconnaissance, il est vrai, s'adressait surtout mon pre, qui prenait la responsabilit de mes fautes d'enfant, au risque de s'attirer des reproches et de l'ennui. Pour lui pargner cela, j'aurais fait tout au monde. J'en conclus que la bont est puissante sur les coeurs. Nous pratiquerons la bont: quiconque se sent aim devient ncessairement capable d'aimer les autres. Marie-Casimire embrassa Znon avec un tendre respect et une religieuse motion. --Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes penses viennent du coeur! VII Sept annes s'taient coules depuis le jour o Znon avait quitt, en compagnie de sa jeune femme, le monde, son clat, ses vanits et ses orages, pour aller chercher la paix au vieux chteau de Tymbark, que son pre lui avait donn en dot, dans la sauvage solitude des Karpathes. Marie-Casimire tait devenue mre de deux beaux garons; elle les avait nourris elle-mme, elle avait veill par ses tendres enseignements leur esprit et leur coeur; elle dirigeait le mnage d'une main diligente et trouvait encore le temps de prendre part aux tudes de Znon, qui, tout en creusant son grand problme social, tudiait les langues anciennes et modernes. Leur vie tait simple; ils recevaient peu de visites; l'hte habituel du chteau tait le vieux Mirolawski, lequel, devenu veuf, ne pouvait pas plus se passer de ses petits-enfants qu'il n'avait pu autrefois se passer de son fils. Les agitations de 1846 et 1848, la guerre hongroise de 1849 n'avaient produit sur cette heureuse famille que l'effet d'clairs lointains glissant sur le pur horizon. Un soir de dcembre 1852, se trouvait runi dans le grand salon de Tymbark un cercle plus nombreux que de coutume. Marie-Casimire, dont la beaut s'tait magnifiquement dveloppe, occupait le divan auprs de son beau-pre. A leurs pieds jouaient les deux petits garons. Le mdecin Lentre se tenait debout devant le pole; cheval sur un sige, Popiel grimaait derrire ses lunettes bleues; il avait beaucoup voyag aux dpens de son protecteur, le comte Dolkonski; il avait tudi Vienne, Heidelberg, Paris, puis figur dans cette dernire ville sur les barricades, aux journes de Fvrier; il avait compt en Hongrie dans les rangs de la lgion polonaise, pour aller de l faire connaissance en Angleterre avec certains rfugis russes, qui le considraient comme un parfait nihiliste. A ses cts se renversait, dans un grand fauteuil, M. Felbe, ingnieur allemand. Znon, qui aimait marcher en parlant, errait travers le salon. Tous ces gens s'entretenaient de la dernire rvolution franaise, qu'avait termine un coup d'tat. --Les rvolutions futures, dit le docteur, seront des rvolutions sociales, et plus terribles que les prcdentes par consquent. La question de la proprit laisse toutes les autres bien loin en arrire. Qu'est-ce que la libert politique quand l'esclavage matriel subsiste auprs d'elle? On en a fini avec le combat contre la noblesse; maintenant va commencer la lutte contre le capital. --Il me semble que cette lutte est aussi vieille que l'humanit mme, fit observer Marie-Casimire. Nous voyons en prsence aujourd'hui, comme il y a six mille ans, les riches et les pauvres, les tyrans et les esclaves, le luxe et l'indigence; devant cet immuable tat de choses, on se demande vraiment s'il peut tre question de progrs pour l'humanit! --Permettez, comtesse, dit l'ingnieur Felbe en se levant; il me semble que le mal que vous signalez grandit avec la civilisation: plus nous nous rapprochons de l'tat de nature, moins nous avons de besoins, moins par consquent existe la vritable pauvret. Le docteur Lentre s'emporta: --Belle ide de nous faire l'loge de l'tat de nature! Votre ge d'or ne serait que l'ineptie et la grossiret pour tous! Je soutiens, moi, que l'humanit avance et s'lve toujours, non pas trs-vite peut-tre, mais enfin nous avons fait un chemin respectable du despotisme, de l'esclavage et de la brutalit l'instruction, au droit, la libert, la morale... --D'ailleurs, ricana Popiel, quoi bon vous chauffer? Qu'importe que l'humanit avance ou rtrograde? Que sommes-nous, faibles atomes parmi des millions de mondes? Un jour disparatra toute la population de cette terre, vanouie elle-mme comme une bulle de savon qui crve, et l'univers n'en ira pas plus mal. Figurez-vous une goutte de rose de moins dans l'immensit d'une prairie... --Laissez faire le bon Dieu, interrompit doucement Znon. --Bah! rpliqua Popiel, si l'on ne s'occupait pas de ces purilits, comment passerait-on le temps? Moi, j'arrange tout dans ma pense selon le modle de communisme que nous donnent les paysans russes. Notez que l'esprit du peuple slave est d'accord avec l'idal des communistes franais. Proudhon est mon homme, voyez-vous! Tout notre espoir doit tre dans le communisme dirig par l'tat. Que la proprit soit donc abolie, l'hritage aboli, le mariage, la famille abolis, l'argent aussi... --Mais, fit observer l'Allemand, abolir la proprit, c'est paralyser l'impulsion qui pousse la nature humaine au travail et au progrs; le communisme n'est praticable qu' la condition de s'allier un degr de culture mdiocre, il suppose une galit naturelle... --Les instincts des Russes, s'cria Popiel, sont suprieurs toute votre civilisation europenne. Nous n'avons que trop de pass, trop d'histoire, trop d'art!... Je demande que tout cela soit dtruit, effac, et que de ces ruines surgisse un monde tout neuf... --Je ne verrais pas sans regret, pour ma part, dtruire l'oeuvre de tant de sicles, dit vivement le Franais; moi, je suis socialiste; mon idal, c'est l'galit sur la base de l'instruction et de l'conomie gnrale, le partage des biens selon le talent, le travail... --Je vous avoue, interrompit Znon, que le socialisme est mes yeux une gnreuse aberration et le communisme un dangereux mensonge. Tant que les facults de chacun seront ingales, il sera injuste d'appliquer le principe de l'galit au partage des biens. Si tous, sans travailler galement, doivent galement jouir, c'est proclamer le sacrifice du fort au faible, du capable l'incapable, de l'activit la paresse. On arriverait ainsi au dsoeuvrement et la pauvret universels. Or, l'galit dans les facults ne saurait s'obtenir qu'en abaissant tous les hommes un mme niveau infime: c'est nous vouer sans exception la barbarie... --Le caractre de la race germanique est oppos ces thories, dit Felbe; il aspire la pleine indpendance de l'individu, de l'tre isol. --En effet, repartit Znon, mais la race germanique n'est pas nombreuse comme la race slave et ne comptera pas autant dans la grande rvolution universelle. Il est remarquable que l'tat, qui depuis un sicle s'est empar de plus en plus du gouvernement de l'Allemagne, tienne son origine d'lments slaves plutt que germains. En quoi consiste la prpondrance de la Prusse? Dans sa supriorit intellectuelle? Non: la plupart des talents allemands ne lui appartiennent pas. Dans l'instruction du peuple? Non: les divers tats de l'Allemagne ne lui cdent en rien sur ce point. Dans une bravoure exceptionnelle? Les Allemands sont tous de bons soldats. Cette prpondrance consiste dans la discipline, dans la soumission de l'individu la masse, dans certaines vertus passives qui sont d'origine slave et tout fait contraires aux dispositions de la race purement germanique. Chez les Germains, on rencontre le got de l'indpendance individuelle et des diffrences aristocratiques: chez les Slaves, la proccupation constante de l'intrt gnral et de fortes tendances vers la dmocratie. A cause de cela, j'attends de la race slave la solution de toutes les grandes questions qui agitent l'humanit; oui, j'attends d'elle la rgnration du monde... --Et de quelle manire votre instinct slave tranche-t-il la question de la proprit? demanda ironiquement Popiel. --Je ne tranche rien, je ne me crois pas infaillible; mais mon opinion, c'est que la question de la proprit ne peut tre rsolue qu'avec celle du travail et qu'elle est de sa nature une question de salaire. Je voudrais que la proprit ft commune et que le salaire ft individuel, puisqu'il doit dpendre de l'effort de chacun. --De cette faon, rpliqua Popiel, sont dj organises la plupart des socits russes, et d'abord celle des pcheurs de l'Oural et du lac Peipus; mais l'ingalit du salaire conduit fatalement de nouveau l'ingalit de la proprit. --L'ingalit, en ce cas, n'a rien d'injuste, repartit Znon, tant que le bien de chacun est acquis par le travail; l'injustice commencerait si la proprit personnelle pouvait se lguer; mais, pourvu qu'aprs la mort du possesseur le fruit de ses labeurs retourne la communaut, cette proprit ne pourra finalement servir qu' de grandes entreprises utiles l'humanit tout entire. Et qu'on ne dise pas que le sort des enfants se trouvera compromis. La proprit est une caution bien prcaire pour l'avenir des enfants, tandis que, si l'tat rpond de leur ducation, cet avenir sera bien mieux l'abri des vnements. J'entends donc que l'tat lve les enfants pour le travail, et les soigne jusqu' ce qu'ils soient en ge de produire. --Ah! ah! vous avouez que la famille est un cueil, s'cria Popiel. --Non pas! s'cria Marie-Casimire, presque en colre. En supprimant la famille et le mariage, on priverait d'une puissante impulsion le travail et le progrs. Nous voulons que les liens du mariage, s'ils deviennent lourds et pnibles, puissent tre rompus, qu'il n'y ait qu'une chane d'amour entre l'poux et l'pouse; mais faire de la femme un bien commun, ce serait l'abaisser mille fois plus que si on la condamnait tre toute sa vie l'esclave d'un seul. La femme n'est pas la proprit de l'homme, elle est sa compagne et doit tre place par l'ducation au mme rang que lui. --Mais si la mre mal avise s'avise d'tudier l'anatomie ou de commander un rgiment, rpliqua Felbe, que deviendront les enfants? --Je vous ai dj dit que l'tat y pourvoirait, dit Znon. --Avec quelles ressources, s'il vous plat? insista Felbe. --L'impt existe dj, rpondit Znon, et aussi, par consquent, le principe que nul ne possde rien sans l'approbation de l'tat, qui se rserve le droit de prlever dans l'intrt de la masse, sur la proprit qu'il reconnat chaque personne, autant et parfois plus que cette personne ne peut donner. Le droit d'expropriation, les taxes sur l'hritage ont la mme base; il suffit de dvelopper un principe dj reconnu; les fondements de l'difice sont poss. Le jour o il n'y aura plus entre les peuples de luttes par les armes, mais par le travail seulement, le jour o l'on admettra que le devoir gnral du travail importe plus l'tat que le devoir gnral de la guerre, ce jour-l, dis-je, l'tat, qui, l'heure qu'il est, exerce, habille et nourrit ses soldats, instruira, vtira et nourrira bien plus aisment ses ouvriers; de mme qu'il construit aujourd'hui des casernes et des arsenaux, il construira des fabriques, de grands ateliers communs, des bazars, et, de mme qu'il paye ses soldats, il donnera aux ouvriers un salaire rgulier, proportionn leur effort, car les ouvriers sont les armes de l'avenir. Comme Popiel, Lentre et Felbe discutaient ses paroles avec une certaine vhmence, chacun selon son sentiment: --Laissons faire le temps! dit Znon. Le progrs ne se ralise que peu peu: chaque pas en avant est suivi d'un pas en arrire pour les rvolutions les plus simples. D'abord on combat longtemps les thories; mais, aussitt que la question se prsente devant nous sous une forme pratique, il faut la rsoudre cote que cote! La solution peut tre lente, n'importe! elle viendra. Voyez! un premier essai trs-quitable a t fait chez nous avec le partage des terres en Autriche; ce n'est pas suffisant, mais enfin c'est un jalon pour l'avenir. Il est assez oiseux de poser des systmes; cependant je trouve bon de montrer sans cesse l'humanit le but qu'elle doit atteindre et qu'elle atteindra. Les beaux rves feront leur temps, les ncessits relles s'imposeront, que nous nous en mlions ou non. La vie de l'humanit est rgle par des lois naturelles et fixes qui s'accomplissent irrsistiblement, qu'on ne peut presser ni entraver. Qui et os prvoir au temps des Huss et des Savonarole l're de la libert religieuse? qui et parl sous Louis XIV et Frdric le Grand de restrictions mises au pouvoir du roi? qui donc, il y a un sicle, n'aurait cru les privilges de la noblesse invulnrables et n'et trait d'utopie l'galit de toutes les classes devant la loi? Ceux qui s'engourdissent dans leurs privilges finissent toujours par perdre ce qui faisait leur orgueil. La proprit devient de plus en plus mobile et divise. Aussi suis-je persuad que des mesures dcisives seront prises tt ou tard son gard et qu'une communaut sage, raisonne, n'tonnera pas plus les hommes de ce temps-l que nous ne sommes tonns, nous autres, par ces grands progrs modernes: la vapeur remplaant le cheval, et l'clair lectrique se substituant la plume. Personne ne fut convaincu, mais Marie-Casimire fixa sur son mari un regard d'esprance et de foi profonde. VIII Lorsque je visitai en 1862 cette merveilleuse colonie, le Paradis sur le Dniester, Znon Mirolawski avait ralis ses projets dans la mesure de ses forces, et il faut avouer que cette utopie mise en pratique tait de nature faire sur le voyageur une trs-vive impression. Marie-Casimire, toujours royalement belle, continuait comprendre et vnrer son poux, qu'elle aidait dans une oeuvre o la charit chrtienne se joignait au sentiment clair autant que gnreux de tels besoins, de telles aspirations de nos jours. Ayant hrit des biens immenses de la famille Dolkonski, Znon et la noble femme qu'il avait associe sa tche vivaient aussi modestement que par le pass des seuls revenus de Tymbark. Ils n'avaient rserv pour eux que le chteau de Tchernovogrod, qu'ils habitaient; toutes leurs terres s'taient transformes en un petit tat industrieux, peupl exclusivement d'ouvriers qui n'taient autres que des pauvres de toutes les nationalits venus de leur plein gr sur ce sol bni. Un acte de fondation rdig avec la plus grande sagacit juridique protgeait cet tat contre tout conflit avec le gouvernement. La population tait saine, active et joyeuse; le fils an du couple vertueux, qui donnait ces dshrits rconcilis avec la vie l'exemple du travail et du bonheur, achevait ses tudes l'Universit; j'aperus le cadet parmi les faucheurs d'un champ de bl d'o partaient des chansons. Entre le chteau et le Dniester florissait une petite ville qui avait arbor pour emblme une fourmilire. Nulle part on n'y voyait de cabaret. Comme je retournais Tcherwonogrod, deux paysannes amenrent entre elles devant le juge un petit homme au visage farouche, vtu de haillons, les mains lies derrire le dos. Le juge n'tait autre que Marie-Casimire, leve cet emploi par la confiance du peuple, qui se rservait le droit d'lection bien entendu: --As-tu donc encore viol la loi? demanda-t-elle svrement. Le petit homme se tut; en le regardant de plus prs, je reconnus Popiel le communiste. L'une des paysannes, une belle fille, prit la parole: --Au lieu de travailler, il s'enivre, et il effraye les femmes par ses propos. --Assez! fit Marie-Casimire. Il sera conduit la frontire et repouss de notre alliance; s'il ose jamais revenir, on le forcera au travail comme un esclave. Seul, l'homme laborieux et capable de produire mrite d'tre membre de la socit humaine. FIN TABLE UN TESTAMENT BASILE HYMEN LE PARADIS SUR LE DNIESTER End of the Project Gutenberg EBook of Le legs de Can by Leopold Ritter von Sacher-Masoch License: Share Alike