Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) [Illustration] GUY DE MAUPASSANT CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT Illustrations de PAUL COUSTURIER C. MARPON & E. FLAMMARION DITEURS 26 Rue RACINE, PARIS CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT Il a t tir de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous numrots. * * * * * OUVRAGES DU MME AUTEUR * * * * * DES VERS. LA MAISON TELLIER. MADEMOISELLE FIFI. UNE VIE. LES CONTES DE LA BCASSE. CLAIR DE LUNE. AU SOLEIL. MISS HARRIETT. LES SOEURS RONDOLI. YVETTE. * * * * * PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. [Illustration] GUY DE MAUPASSANT CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT _Illustrations de P. Cousturier_ PARIS C. MARPON ET E. FLAMMARION DITEURS 26, RUE RACINE, PRS L'ODON Tous droits rservs. [Illustration] LE CRIME AU PRE BONIFACE Ce jour-l le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste, constata que sa tourne serait moins longue que de coutume, et il en ressentit une joie vive. Il tait charg de la campagne autour du bourg de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigu, il avait parfois plus de quarante kilomtres dans les jambes. Donc la distribution serait vite faite; il pourrait mme flner un peu en route et rentrer chez lui vers trois heures de releve. Quelle chance! Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commena sa besogne. On tait en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines. L'homme, vtu de sa blouse bleue et coiff d'un kpi noir galon rouge, traversait par des sentiers troits les champs de colza, d'avoine ou de bl, enseveli jusqu'aux paules dans les rcoltes; et sa tte, passant au-dessus des pis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante qu'une brise lgre faisait mollement onduler. Il entrait dans les fermes par l barrire de bois plante dans les talus qu'ombrageaient deux ranges de htres, et saluant par son nom le paysan: Bonjour, mat' Chicot, il lui tendait son journal _le Petit Normand_. Le fermier essuyait sa main son fond de culotte, recevait la feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire son aise aprs le repas de midi. Le chien, log dans un baril, au pied d'un pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chane; et le piton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une faon continue et presse. Il distribua ses imprims et ses lettres dans le hameau de Sennemare, puis il se remit en route travers champs pour porter le courrier du percepteur qui habitait une petite maison isole un kilomtre du bourg. C'tait un nouveau percepteur, M. Chapatis, arriv la semaine dernire, et mari depuis peu. Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprim, avant de le remettre au destinataire. Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa bande, la dplia, et se mit lire tout en marchant. La premire page ne l'intressait gure; la politique le laissait froid; il passait toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient. Ils taient trs nourris ce jour-l. Il s'mut mme si vivement au rcit d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrta au milieu d'une pice de trfle, pour le relire lentement. Les dtails taient affreux. Un bcheron, en passant au matin auprs de la maison forestire, avait remarqu un peu de sang sur le seuil, comme si on avait saign du nez. Le garde aura tu quelque lapin cette nuit, pensa-t-il; mais en approchant il s'aperut que la porte demeurait entr'ouverte et que la serrure avait t brise. Alors, saisi de peur, il courut au village prvenir le maire, celui-ci prit comme renfort le garde champtre et l'instituteur; et les quatre hommes revinrent ensemble. Ils trouvrent le forestier gorg devant la chemine, sa femme trangle sous le lit, et leur petite fille, ge de six ans, touffe entre deux matelas. Le facteur Boniface demeura tellement mu la pense de cet assassinat dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il pronona tout haut: --Nom de nom, y a-t-il tout de mme des gens qui sont canaille! Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la tte pleine de la vision du crime. Il atteignit bientt la demeure de M. Chapatis; il ouvrit la barrire du petit jardin et s'approcha de la maison. C'tait une construction basse, ne contenant qu'un rez-de-chausse, coiff d'un toit mansard. Elle tait loigne de cinq cents mtres au moins de la maison la plus voisine. Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle tait ferme. Alors, il s'aperut que les volets n'avaient point t ouverts, et que personne encore n'tait sorti ce jour-l. Une inquitude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrive, s'tait lev assez tt. Boniface tira sa montre. Il n'tait encore que sept heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de prs d'une heure. N'importe, le percepteur aurait d tre debout. Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec prcaution, comme s'il et couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers. Mais tout coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant devant une fentre. On gmissait dans la maison. Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille contre l'auvent, pour mieux couter; assurment on gmissait. Il entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de rle, un bruit de lutte. Puis, les gmissements devinrent plus forts, plus rpts, s'accenturent encore, se changrent en cris. Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce moment-l mme, chez le percepteur, partit toutes jambes, retraversa le petit jardin, s'lana travers la plaine, travers les rcoltes, courant perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins, et il arriva, extnu, haletant, perdu la porte de la gendarmerie. Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brise au moyen de pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le meuble avari et prsentait un clou sur les bords de la cassure; alors le brigadier, mchant sa moustache, les yeux ronds et mouills d'attention, tapait tous coups sur les doigts de son subordonn. Le facteur, ds qu'il les aperut, s'cria: --Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite! Les deux hommes cessrent leur travail et levrent la tte, ces ttes tonnes de gens qu'on surprend et qu'on drange. Boniface, les voyant plus surpris que presss, rpta: --Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris, il n'est que temps. Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda: --Qu'est-ce qui vous a donn connaissance de ce fait? Le facteur reprit: --J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la porte tait ferme et que le percepteur n'tait pas lev. Je fis le tour de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gmissait comme si on et trangl quelqu'un ou qu'on lui et coup la gorge, alors je m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps. Le brigadier se redressant, reprit: --Et vous n'avez pas port secours en personne? Le facteur effar rpondit: --Je craignais de n'tre pas en nombre suffisant. Alors le gendarme, convaincu, annona: --Le temps de me vtir et je vous suis. Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la chaise. Ils reparurent presque aussitt, et tous trois se mirent en route, au pas gymnastique, pour le lieu du crime. En arrivant prs de la maison, ils ralentirent leur allure par prcaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pntrrent tout doucement dans le jardin et s'approchrent de la muraille. Aucune trace nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte demeurait ferme, les fentres closes. --Nous les tenons, murmura le brigadier. Le pre Boniface, palpitant d'motion, le fit passer de l'autre ct, et, lui montrant un auvent: --C'est l, dit-il. Et le brigadier s'avana tout seul, et colla son oreille contre la planche. Les deux autres attendaient, prts tout, les yeux fixs sur lui. Il demeura longtemps immobile, coutant. Pour mieux approcher sa tte du volet de bois, il avait t son tricorne et le tenait de sa main droite. Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne rvlait rien, mais soudain sa moustache se retroussa, ses joues se plissrent comme pour un rire silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur. Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds; et, revenant devant l'entre, il enjoignit Boniface de glisser sous la porte le journal et les lettres. Le facteur, interdit, obit cependant avec docilit. --Et maintenant, en route, dit le brigadier. Mais ds qu'ils eurent pass la barrire il se retourna vers le piton, et, d'un air goguenard, la lvre narquoise, l'oeil retrouss et brillant de joie: --Que vous tes un malin, vous? Le vieux demanda: --De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu. Mais le gendarme, n'y tenant plus, clata de rire. Il riait comme on suffoque, les deux mains sur le ventre, pli en deux, l'oeil plein de larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres, affols, le regardaient. Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson. Comme on ne le comprenait toujours pas, il le rpta, plusieurs fois de suite, en dsignant d'un signe de tte la maison toujours close. Et son soldat, comprenant brusquement son tour, clata d'une gaiet formidable. Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient. Le brigadier, la fin, se calma, et lanant dans le ventre du vieux une grande tape d'homme qui rigole, il s'cria: --Ah! farceur, sacr farceur, je le retiendrai l' crime au pre Boniface! Le facteur ouvrait des yeux normes et il rpta: --J'vous jure que j'ai entendu. Le brigadier se remit rire. Son gendarme s'tait assis sur l'herbe du foss pour se tordre tout son aise. --Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme a que tu l'assassines, hein, vieux farceur? --Ma femme?... Et il se mit rflchir longuement, puis il reprit: --Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all' gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait la sienne? Alors le brigadier, dans un dlire de joie le fit tourner comme une poupe par les paules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose dont l'autre demeura abruti d'tonnement. Puis le vieux, pensif, murmura: --Non... point comme a..., point comme a..., point comme a... all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est possible... on aurait jur une martyre... Et, confus, dsorient, honteux, il reprit son chemin travers les champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient s'loigner son kpi noir, sur la mer tranquille des rcoltes. [Illustration] [Illustration] ROSE Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont seules dans l'immense landau charg de bouquets comme une corbeille gante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de girofles, de marguerites, de tubreuses et de fleurs d'oranger, nous avec des faveurs de soie, semble craser les deux corps dlicats, ne laissant sortir de ce lit clatant et parfum que les paules, les bras et un peu des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas. Le fouet du cocher porte un fourreau d'anmones, les traits des chevaux sont capitonns avec des ravenelles, les rayons des roues sont vtus de rsda; et, la place des lanternes, deux bouquets ronds, normes, ont l'air des deux yeux tranges de cette bte roulante et fleurie. Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, prcd, suivi, accompagn par une foule d'autres voitures enguirlandes, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fte des fleurs Cannes. On arrive au boulevard de la Foncire, o la bataille a lieu. Tout le long de l'immense avenue, une double file d'quipages enguirlands va et revient comme un ruban sans fin. De l'un l'autre on se jette des fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussire o une arme de gamins les ramasse. Une foule compacte, range sur les trottoirs, et maintenue par les gendarmes cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mler aux riches, regarde, bruyante et tranquille. Dans les voitures on s'appelle, on se reconnat, on se mitraille avec des roses. Un char plein de jolies femmes vtues de rouge comme des diables, attire et sduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un norme bouquet retenu par un lastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent les yeux et les hommes baissent la tte, mais le projectile gracieux, rapide et docile, dcrit une courbe et revient son matre qui le jette aussitt vers une figure nouvelle. Les deux jeunes femmes vident pleines mains leur arsenal et reoivent une grle de bouquets; puis, aprs une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer. Le soleil disparat derrire l'Esterel, dessinant en noir, sur un couchant de feu, la silhouette dentele de la longue montagne. La mer calme s'tend, bleue et claire, jusqu' l'horizon o elle se mle au ciel, et l'escadre, ancre au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de btes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques, cuirasss et bossus, coiffs de mts frles comme des plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit. Les jeunes femmes, tendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment. L'une dit enfin: --Comme il y a des soirs dlicieux, o tout semble bon. N'est-ce pas, Margot? L'autre reprit: --Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose. --Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout fait. Je n'ai besoin de rien. --Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-tre qui engourdit notre corps, nous dsirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur. Et l'autre, souriant: --Un peu d'amour? --Oui. Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'tre aime, ne ft-ce que par un chien. Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone. --Mais non, ma chre. J'aime mieux n'tre pas aime du tout que de l'tre par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agrable, par exemple, d'tre aime par... par.... Elle cherchait par qui elle pourrait bien tre aime, parcourant de l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, aprs avoir fait le tour de l'horizon, tombrent sur les deux boutons de mtal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant: par mon cocher. Mme Margot sourit peine et pronona, voix basse: --Je t'assure que c'est trs amusant d'tre aime par un domestique. Cela m'est arriv deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drles que c'est mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus svre qu'ils sont plus amoureux, puis on les met la porte, un jour, sous le premier prtexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en apercevait. Mme Simone coutait, le regard fixe devant elle, puis elle dclara: --Non, dcidment, le coeur de mon valet de pied ne me paratrait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient. --Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient stupides. --Les autres ne me paraissent pas si btes moi, quand ils m'aiment. --Idiots, ma chre, incapables de causer, de rpondre, de comprendre quoi que ce soit. --Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'tre aime par un domestique. Tu tais quoi... mue... flatte? --mue? non--flatte--oui, un peu. On est toujours flatt de l'amour d'un homme quel qu'il soit. --Oh, voyons, Margot! --Si, ma chre. Tiens, je vais te dire une singulire aventure qui m'est arrive. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous dans ces cas-l. Il y aura quatre ans l'automne, je me trouvais sans femme de chambre. J'en avais essay l'une aprs l'autre cinq ou six qui taient ineptes, et je dsesprais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre, broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais. J'crivis l'adresse indique, et, le lendemain, la personne en question se prsenta. Elle tait assez grande, mince, un peu ple, avec l'air trs timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de lady Rymwell, o elle tait reste dix ans. Le certificat attestait que la jeune fille tait partie de son plein gr pour rentrer en France et qu'on n'avait eu lui reprocher, pendant son long service, qu'un peu de _coquetterie franaise_. La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit mme un peu sourire et j'arrtai sur-le-champ cette femme de chambre. Elle entra chez moi le jour mme, elle se nommait Rose. Au bout d'un mois je l'adorais. C'tait une trouvaille, une perle, un phnomne. Elle savait coiffer avec un got infini; elle chiffonnait les dentelles d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait mme faire les robes. J'tais stupfaite de ses facults. Jamais je ne m'tais trouve servie ainsi. Elle m'habillait rapidement avec une lgret de mains tonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est dsagrable comme le contact d'une main de bonne. Je pris bientt des habitudes de paresse excessives, tant il m'tait agrable de me laisser vtir, des pieds la tte, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un peu sur mon divan; je la considrais, ma foi, en amie de condition infrieure, plutt qu'en simple domestique. Or, un matin, mon concierge demanda avec mystre me parler. Je fus surprise et je le fis entrer. C'tait un homme trs sr, un vieux soldat, ancienne ordonnance de mon mari. Il paraissait gn de ce qu'il avait dire. Enfin, il pronona en bredouillant: --Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier. Je demandai brusquement: --Qu'est-ce qu'il veut? --Il veut faire une perquisition dans l'htel. Certes, la police est utile, mais je la dteste. Je trouve que ce n'est pas l un mtier noble. Et je rpondis, irrite autant que blesse: --Pourquoi cette perquisition? quel propos? Il n'entrera pas. Le concierge reprit: --Il prtend qu'il y a un malfaiteur cach. Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police auprs de moi pour avoir des explications. C'tait un homme assez bien lev, dcor de la Lgion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forat! Je fus rvolte; je rpondis que je garantissais tout le domestique de l'htel et je le passai en revue. --Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat. --Ce n'est pas lui. --Le cocher Franois Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de mon pre. --Ce n'est pas lui. --Un valet d'curie, pris en Champagne galement, et toujours fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir. --Ce n'est pas lui. --Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez. --Pardon, madame, je suis sr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuset de faire comparatre ici, devant vous et moi, tout votre monde. Je rsistai d'abord, puis je cdai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes. Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis dclara: --Ce n'est pas tout. --Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forat. Il demanda: --Puis-je la voir aussi? --Certainement. Je sonnai Rose qui parut aussitt. peine fut-elle entre que le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachs derrire la porte, se jetrent sur elle, lui saisirent les mains et les lirent avec des cordes. Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'lancer pour la dfendre. Le commissaire m'arrta: --Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet, condamn mort en 1879 pour assassinat prcd de viol. Sa peine fut commue en prison perptuelle. Il s'chappa voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors. J'tais affole, atterre. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en riant: --Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatou. La manche fut releve. C'tait vrai. L'homme de police ajouta avec un certain mauvais got: --Fiez-vous en nous pour les autres constatations. Et on emmena ma femme de chambre! Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'tait pas la colre d'avoir t joue ainsi, trompe et ridiculise; ce n'tait pas la honte d'avoir t ainsi habille, dshabille, manie et touche par cet homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme. Comprends-tu? --Non, pas trs bien? --Voyons.... Rflchis.... Il avait t condamn... pour viol, ce garon... eh bien! je pensais... celle qu'il avait viole... et a..., a m'humiliait.... Voil.... Comprends-tu, maintenant? Et Mme Margot ne rpondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livre, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes. LE PRE [Illustration] LE PRE Comme il habitait les Batignolles, tant employ au ministre de l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se cendre son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux. Elle allait son magasin, tous les jours, la mme heure. C'tait une petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont l'air de taches, et dont le teint des reflets d'ivoire. Il la voyait apparatre toujours au coin de la mme rue; et elle se mettait courir pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air press, souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les chevaux fussent tout fait arrts. Puis elle pntrait dans l'intrieur en soufflant un peu, et, s'tant assise, jetait un regard autour d'elle. La premire fois qu'il la vit, Franois Tessier sentit que cette figure-l lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes qu'on a envie de serrer perdument dans ses bras, tout de suite, sans les connatre. Elle rpondait, cette jeune fille, ses dsirs intimes, ses attentes secrtes, cette sorte d'idal d'amour qu'on porte, sans le savoir, au fond du coeur. Il la regardait obstinment, malgr lui. Gne par cette contemplation, elle rougit. Il s'en aperut et voulut dtourner les yeux; mais il les ramenait tout moment sur elle, quoiqu'il s'effort de les fixer ailleurs. Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'tre parl. Il lui cdait sa place quand la voiture tait pleine et montait sur l'impriale, bien que cela le dsolt. Elle le saluait maintenant d'un petit sourire; et, quoiqu'elle baisst toujours les yeux sous son regard qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fche d'tre contemple ainsi. Ils finirent par causer. Une sorte d'intimit rapide s'tablit entre eux, une intimit d'une demi-heure par jour. Et c'tait l, certes, la plus charmante demi-heure de sa vie lui. Il pensait elle tout le reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues sances du bureau, hant, possd, envahi par cette image flottante et tenace qu'un visage de femme aime laisse en nous. Il lui semblait que la possession entire de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque au-dessus des ralisations humaines. Chaque matin maintenant elle lui donnait une poigne de main, et il gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il en avait conserv l'empreinte sur sa peau. Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants. Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de printemps, d'aller djeuner avec lui, Maisons-Laffitte, le lendemain. * * * * * Elle tait la premire l'attendre la gare. Il fut surpris; mais elle lui dit: --Avant de partir, j'ai vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est plus qu'il, ne faut. Elle tremblait, appuye son bras, les yeux baisss et les joues ples. Elle reprit: --Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnte fille, et je n'irai l-bas avec vous que si vous me promettez, si vous me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit pas... convenable.... Elle tait devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il ne savait que rpondre, heureux et dsappoint en mme temps. Au fond du coeur, il prfrait peut-tre que ce ft ainsi; et pourtant... pourtant il s'tait laiss bercer, cette nuit, par des rves qui lui avaient mis le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurment s'il la savait de conduite lgre; mais alors ce serait si charmant, si dlicieux pour lui! Et tous les calculs gostes des hommes en matire d'amour lui travaillaient l'esprit. Comme il ne disait rien, elle se remit parler d'une voix mue, avec des larmes au coin des paupires: --Si vous ne me promettez pas de me respecter tout fait, je m'en retourne la maison. Il lui serra le bras tendrement et rpondit: --Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez. Elle parut soulage et demanda en souriant: --C'est bien vrai, a? Il la regarda au fond des yeux. --Je vous le jure! --Prenons les billets, dit-elle. Ils ne purent gure parler en route, le wagon tant au complet. Arrivs Maisons-Laffitte, ils se dirigrent vers la Seine. L'air tide amollissait la chair et l'me. Le soleil tombant en plein sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de gaiet dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inonds de bonheur, comme soulevs de terre dans une flicit perdue. Elle dit enfin: --Comme vous devez me trouver folle. Il demanda: --Pourquoi a? Elle reprit: --N'est-ce pas une folie de venir comme a toute seule avec vous? --Mais non! c'est bien naturel. --Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas fauter,--et c'est comme a qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez! c'est si triste, tous les jours, la mme chose, tous les jours du mois et tous les mois de l'anne. Je suis toute seule avec maman. Et comme elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je peux. Je tche de rire quand mme; mais je ne russis pas toujours. C'est gal, c'est mal d'tre venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins. Pour rpondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se spara de lui, d'un mouvement brusque; et, fche soudain: --Oh! monsieur Franois! aprs ce que vous m'avez jur. Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte. Ils djeunrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre peupliers normes, au bord de l'eau. Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir l'un prs de l'autre les rendaient rouges, oppresss et silencieux. Mais aprs le caf une joie brusque les envahit, et, ayant travers la Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette. Tout coup il demanda: --Comment vous appelez-vous? --Louise. Il rpta: Louise; et il ne dit plus rien. La rivire, dcrivant une longue courbe, allait baigner au loin une range de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tte en bas. La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe champtre, et lui, il chantait pleine bouche, gris comme un jeune cheval qu'on vient de mettre l'herbe. leur gauche, un coteau plant de vignes suivait la rivire. Mais Franois soudain s'arrta et demeurant immobile d'tonnement: --Oh! regardez, dit-il. Les vignes avaient cess, et toute la cte maintenant tait couverte de lilas en fleurs. C'tait un bois violet! une sorte de grand tapis tendu sur la terre, allant jusqu'au village, l-bas, deux ou trois kilomtres. Elle restait aussi saisie, mue. Elle murmura: --Oh! que c'est joli! Et, traversant un champ, ils allrent, en courant, vers cette trange colline, qui fournit, chaque anne, tous les lilas trans travers Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes. Un troit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant rencontr une petite clairire, ils s'assirent. Des lgions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un jour sans brise, s'abattait sur le long coteau panoui, faisait sortir de ce bois de bouquets un arme puissant, un immense souffle de parfums, cette sueur des fleurs. Une cloche d'glise sonnait au loin. Et, tout doucement, ils s'embrassrent, puis s'treignirent, tendus sur l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait ferm les yeux et le tenait pleins bras, le serrant perdument, sans une pense, la raison perdue, engourdie de la tte aux pieds dans une attente passionne. Et elle se donna tout entire sans savoir ce qu'elle faisait, sans comprendre mme qu'elle s'tait livre lui. Elle se rveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit pleurer, gmissant de douleur, la figure cache sous ses mains. Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer tout de suite. Elle rptait sans cesse, en marchant grands pas: --Mon Dieu! mon Dieu! Il lui disait: --Louise! Louise! restons, je vous en prie. Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Ds qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans mme lui dire adieu. * * * * * Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut change, amaigrie. Elle lui dit: --Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard. Ds qu'ils furent seuls, sur le trottoir: --Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir aprs ce qui s'est pass. Il balbutia: --Mais, pourquoi? --Parce que je ne peux pas. J'ai t coupable. Je ne le serai plus. Alors il l'implora, la supplia, tortur de dsirs, affol du besoin de l'avoir tout entire, dans l'abandon absolu des nuits d'amour. Elle rpondait obstinment: --Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas. Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'pouser. Elle dit encore: --Non. Et le quitta. Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours. Le neuvime, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'tait elle. Elle se jeta dans ses bras, et ne rsista plus. Pendant trois mois, elle fut sa matresse. Il commenait se lasser d'elle, quand elle lui apprit qu'elle tait grosse. Alors, il n'eut plus qu'une ide en tte: rompre tout prix. Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que dire, affol d'inquitudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait, il prit un parti suprme. Il dmnagea, une nuit, et disparut. Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi abandonne. Elle se jeta aux genoux de sa mre en lui confessant son malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garon. * * * * * Des annes s'coulrent. Franois Tessier vieillissait sans qu'aucun changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait la mme heure, suivait les mmes rues, passait par la mme porte devant le mme concierge, entrait dans le mme bureau, s'asseyait sur le mme sige, et accomplissait la mme besogne. Il tait seul au monde, seul, le jour, au milieu de ses collgues indiffrents, seul, la nuit, dans son logement de garon. Il conomisait cent francs par mois pour la vieillesse. Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-lyses, afin de regarder passer le monde lgant, les quipages et les jolies femmes. Il disait le lendemain, son compagnon de peine: --Le retour du bois tait fort brillant, hier. Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au parc Monceau. C'tait par un clair matin d't. Les bonnes et les mamans, assises le long des alles, regardaient les enfants jouer devant elles. Mais soudain Franois Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par la main deux enfants: un petit garon d'environ dix ans, et une petite fille de quatre ans. C'tait elle. Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise, suffoqu par l'motion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint, cherchant la voir encore. Elle s'tait assise, maintenant. Le garon demeurait trs sage, son ct, tandis que la fillette faisait des pts de terre. C'tait elle, c'tait bien elle. Elle avait un air srieux de dame, une toilette simple, une allure assure et digne. Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garon leva la tte. Franois Tessier se sentit trembler. C'tait son fils, sans doute. Et il le considra, et il crut se reconnatre lui-mme tel qu'il tait sur une photographie faite autrefois. Et il demeura cach derrire un arbre, attendant qu'elle s'en allt, pour la suivre. Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'ide de l'enfant surtout le harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, tre sr? Mais qu'aurait-il fait? Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait t pouse par un voisin, un honnte homme de moeurs graves, touch par sa dtresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait mme reconnu l'enfant, son enfant lui, Franois Tessier. Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait, et chaque fois une envie folle, irrsistible, l'envahissait, de prendre son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le voler. Il souffrait affreusement dans son isolement misrable de vieux garon sans affections; il souffrait une torture atroce, dchir par une tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des tres. Il voulut enfin faire une tentative dsespre, et, s'approchant d'elle, un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, plant, au milieu du chemin, livide, les lvres secoues de frissons: --Vous ne me reconnaissez pas? Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit, en les tranant derrire elle. Il rentra chez lui pour pleurer. Des mois encore passrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour et nuit, rong, dvor par sa tendresse de pre. Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tu, il aurait accompli toutes les besognes, brav tous les dangers, tent toutes les audaces. Il lui crivit elle. Elle ne rpondit pas. Aprs vingt lettres, il comprit qu'il ne devait point esprer la flchir. Alors il prit une rsolution dsespre, et prt recevoir dans le coeur une balle de revolver s'il le fallait. Il adressa son mari un billet de quelques mots: Monsieur, Mon nom doit tre pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si misrable, si tortur par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes. J'ai l'honneur, etc. Il reut le lendemain la rponse: Monsieur, Je vous attends mardi cinq heures. * * * * * En gravissant l'escalier, Franois Tessier s'arrtait de marche en marche, tant son coeur battait. C'tait dans sa poitrine un bruit prcipit, comme un galop de bte, un bruit sourd et violent. Et il ne respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber. Au troisime tage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda: --Monsieur Flamel. --C'est ici, monsieur. Entrez. Et il pntra dans un salon bourgeois. Il tait seul; il attendit perdu, comme au milieu d'une catastrophe. Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il tait grand, grave, un peu gros, en redingote noire. Il montra un sige de la main. Franois Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante: --Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon nom... si vous savez.... M. Flamel l'interrompit: --C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parl de vous. Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut tre svre, et une majest bourgeoise d'honnte homme. Franois Tessier reprit: --Eh bien, monsieur, voil. Je meurs de chagrin, de remords, de honte. Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant.... M. Flamel se leva, s'approcha de la chemine, sonna. La bonne parut. Il dit: --Allez me chercher Louis. Elle sortit. Ils restrent face face, muets, n'ayant plus rien se dire, attendant. Et, tout coup, un petit garon de dix ans se prcipita dans le salon, et courut celui qu'il croyait son pre. Mais il s'arrta, confus, en apercevant un tranger. M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit: --Maintenant, embrasse monsieur, mon chri. Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu. Franois Tessier s'tait lev. Il laissa tomber son chapeau, prt choir lui-mme. Et il contemplait son fils. M. Flamel, par dlicatesse, s'tait dtourn, et il regardait par la fentre, dans la rue. L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit l'tranger. Alors Franois, saisissant le petit dans ses bras, se mit l'embrasser follement travers tout son visage, sur les yeux, sur les joues, sur la bouche, sur les cheveux. Le gamin, effar par cette grle de baisers, cherchait les viter, dtournait la tte, cartait de ses petites mains les lvres goulues de cet homme. Mais Franois Tessier, brusquement, le remit terre. Il cria: --Adieu! adieu! Et il s'enfuit comme un voleur. L'AVEU [Illustration] L'AVEU Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'tendent, onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les rcoltes diverses, les seigles mrs et les bls jaunissants; les avoines d'un vert clair, les trfles d'un vert sombre, talent un grand manteau ray, remuant et doux sur le ventre nu de la terre. L-bas, au sommet d'une ondulation, en range comme des soldats, une interminable ligne de vaches, les unes couches, les autres debout, clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumire, ruminent et pturent un trfle aussi vaste qu'un lac. Et deux femmes, la mre et la fille, vont, d'une allure balance l'une devant l'autre, par un troit sentier creus dans les rcoltes, vers ce rgiment de btes. Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un cerceau de barrique; et le mtal, chaque pas qu'elles font, jette une flamme blouissante et blanche sous le soleil qui le frappe. Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent, posent terre un seau, et s'approchent des deux premires btes, qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les ctes. L'animal se dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulve avec plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'norme mamelle de chair blonde et pendante. Et les deux Malivoire, mre et fille, genoux sous le ventre de la vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonfl, qui jette, chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bte en bte jusqu'au bout de la longue file. Ds qu'elles ont fini d'en traire une, elles la dplacent, lui donnant pturer un bout de verdure intacte. Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait, la mre devant, la fille derrire. Mais celle-ci brusquement s'arrte, pose son fardeau, s'assied et se met pleurer. La mre Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure stupfaite. --Qu qu'tas? dit-elle. Et la fille, Cleste, une grande rousse aux cheveux brls, aux joues brles, taches de son comme si des gouttes de feu lui taient tombes sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant doucement comme font les enfants battus: --Je n'peux pu porter mon lait! La mre la regardait d'un air souponneux. Elle rpta: --Qu qu'tas? Cleste reprit, croule par terre entre ses deux seaux, et se cachant les yeux avec son tablier: --a me tire trop. Je ne peux pas. La mre, pour la troisime fois, reprit: --Qu que t'as donc? Et la fille gmit: --Je crois ben que me v'la grosse. Et elle sanglota. La vieille son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne trouvait rien. Enfin elle balbutia: --Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible? C'taient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, poss, respects, malins et puissants. Cleste bgaya: --J'crais ben que oui, tout de mme. La mre effare regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au bout de quelques secondes elle cria: --Te v'la grosse! Te v'la grosse! O qu't'as attrapp a, roulure? Et Cleste, toute secoue par l'motion, murmura: --J'crais ben que c'est dans la voiture Polyte. La vieille cherchait comprendre, cherchait deviner, cherchait savoir qui avait pu faire ce malheur sa fille. Si c'tait un gars bien riche et bien vu, on verrait s'arranger. Il n'y aurait encore que demi-mal; Cleste n'tait pas la premire qui pareille chose arrivait; mais a la contrariait tout de mme, vu les propos et leur position. Elle reprit: --Et qu que c'est qui t'a fait a, salope? Et Cleste, rsolue tout dire, balbutia: --J'crais ben qu'c'est Polyte. Alors la mre Malivoire, affole de colre, se rua sur sa fille et se mit la battre avec une telle frnsie qu'elle en perdit son bonnet. Elle tapait grands coups de poing sur la tte, sur le dos, partout; et Cleste, tout fait allonge entre les deux seaux, qui la protgeaient un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains. Toutes les vaches, surprises, avaient cess de pturer, et, s'tant retournes, regardaient de leurs gros yeux. La dernire meugla, le mufle tendu vers les femmes. Aprs avoir tap jusqu' perdre haleine, la mre Malivoire, essouffle s'arrta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout fait compte de la situation: --Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jet un sort, pour sr, un propre rien? Et Cleste, toujours allonge, murmura dans la poussire: --J'y payais point la voiture! Et la vieille normande comprit. * * * * * Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Cleste allait porter au bourg les produits de la ferme, la volaille, la crme et les oeufs. Elle partait ds sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur la grand'route la voiture de poste d'Yvetot. Elle posait terre ses marchandises et s'asseyait dans le foss, tandis que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et plat, passant la tte travers les barreaux d'osier, regardaient de leur oeil rond, stupide et surpris. Bientt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiff d'une casquette de cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccad d'une rosse blanche. Et Polyte le cocher, un gros garon rjoui, ventru bien que jeune, et tellement cuit par le soleil, brl par le vent, tremp par les averses, et teint par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de brique, criait de loin en faisant claquer son fouet: --Bonjour Mam'zelle Cleste. La sant a va-t-il? Elle lui tendait, l'un aprs l'autre, ses paniers qu'il casait sur l'impriale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le marche-pied, en montrant un fort mollet vtu d'un bas bleu. Et chaque fois Polyte rptait la mme plaisanterie: Mazette, il n'a pas maigri. Et elle riait, trouvant a drle. Puis il lanait un, Hue cocotte, qui remettait en route son maigre cheval. Alors Cleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour les paniers, et les passait Polyte par-dessus l'paule. Il les prenait en disant: --C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade? Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la regarder son aise. Il lui en cotait beaucoup, elle, de donner chaque fois ce demi-franc pour trois kilomtres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle en souffrait davantage encore, ne pouvant se dcider allonger une pice d'argent. Et un jour, au moment de payer, elle demanda: --Pour une bonne pratique comme m, vous devriez bien ne prendre que six sous? Il se mit rire: --Six sous, ma belle, vous valez mieux que a, pour sr. Elle insistait: --a vous fait pas moins deux francs par mois. Il cria en tapant sur sa rosse: --T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai a pour une rigolade. Elle demanda d'un air niais: Qu que c'est que vous dites? Il s'amusait tellement qu'il toussait force de rire. --Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garon, en avant deux sans musique. Elle comprit, rougit, et dclara: --Je n'suis pas de ce jeu-l, m'sieu Polyte. Mais il ne s'intimida pas, et il rptait, s'amusant de plus en plus: --Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garon! Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de demander: --C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade? Elle plaisantait aussi l-dessus, maintenant, et elle rpondait: --Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sr alors! Et il criait en riant toujours: --Entendu pour samedi, ma belle. Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose, elle avait bien pay quarante-huit francs Polyte, et quarante-huit francs la campagne ne se trouvent pas dans une ornire; et elle calculait aussi que dans deux annes encore, elle aurait pay prs de cent francs. Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils taient seuls, comme il demandait selon sa coutume: --C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade? Elle rpondit: -- vot' dsir m'sieu Polyte. Il ne s'tonna pas du tout et enjamba la banquette de derrire en murmurant d'un air content: --Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait. Et le vieux cheval blanc se mit trottiner d'un train si doux qu'il semblait danser sur place, sourd la voix qui criait parfois du fond de la voiture: Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte. Trois mois plus tard Cleste s'aperut qu'elle tait grosse. * * * * * Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, sa mre. Et la vieille, ple de fureur, demanda: --Combien que a y a cot, alors? Cleste rpondit: --Quat' mois, a fait huit francs, pour sr. Alors la rage de la campagnarde se dchana perdument, et retombant sur sa fille elle la rebattit jusqu' perdre le souffle. Puis, s'tant releve: --Y as-tu dit, que t'tait grosse? --Mais non, pour sr. --Pourqu que tu y as point dit? --Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'ttre ben! Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux: --Allons, lve-t, et tche v'nir. Puis, aprs un silence, elle reprit: --Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six ou huit mois! Et Cleste, s'tant redresse, pleurant encore, dcoiffe et bouffie, se remit en marche d'un pas lourd, en murmurant: --Pour sr que j'y dirai point. [Illustration] LA PARURE [Illustration] LA PARURE C'tait une de ces jolies et charmantes filles, nes, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employs. Elle n'avait pas de dot, pas d'esprances, aucun moyen d'tre connue, comprise, aime, pouse par un homme riche et distingu; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministre de l'instruction publique. Elle fut simple ne pouvant tre pare, mais malheureuse comme une dclasse; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beaut, leur grce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'lgance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hirarchie, et font des filles du peuple les gales des plus grandes dames. Elle souffrait sans cesse, se sentant ne pour toutes les dlicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvret de son logement, de la misre des murs, de l'usure des siges, de la laideur des toffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait mme pas aperue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble mnage veillait en elle des regrets dsols et des rves perdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnes avec des tentures orientales, claires par de hautes torchres de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifre. Elle songeait aux grands salons vtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfums, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchs dont toutes les femmes envient et dsirent l'attention. Quand elle s'asseyait, pour dner, devant la table ronde couverte d'une nappe de trois jours, en face de son mari qui dcouvrait la soupire en dclarant d'un air enchant: Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de meilleur que cela... elle songeait aux dners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d'oiseaux tranges au milieu d'une fort de ferie; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotes et coutes avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de glinotte. Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela; elle se sentait faite pour cela. Elle et tant dsir plaire, tre envie, tre sduisante et recherche. Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de dsespoir et de dtresse. * * * * * Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant la main une large enveloppe. --Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi. Elle dchira vivement le papier et en tira une carte imprime qui portait ces mots: Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soire l'htel du ministre, le lundi 18 janvier. Au lieu d'tre ravie, comme l'esprait son mari, elle jeta avec dpit l'invitation sur la table, murmurant: --Que veux-tu que je fasse de cela? --Mais, ma chrie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est trs recherch et on n'en donne pas beaucoup aux employs. Tu verras l tout le monde officiel. Elle le regardait d'un oeil irrit, et elle dclara avec impatience: --Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller l? Il n'y avait pas song; il balbutia: --Mais la robe avec laquelle tu vas au thtre. Elle me semble trs bien, moi... Il se tut, stupfait, perdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche; il bgaya: --Qu'as-tu? qu'as-tu? Mais, par un effort violent, elle avait dompt sa peine et elle rpondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides: --Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par consquent je ne peux aller cette fte. Donne ta carte quelque collgue dont la femme sera mieux nippe que moi. Il tait dsol. Il reprit: --Voyons, Mathilde. Combien cela coterait-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de trs simple? Elle rflchit quelques secondes, tablissant ses comptes et songeant aussi la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus immdiat et une exclamation effare du commis conome. Enfin, elle rpondit en hsitant: --Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je pourrais arriver. Il avait un peu pli, car il rservait juste cette somme pour acheter un fusil et s'offrir des parties de chasse, l't suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par l, le dimanche. Il dit cependant: --Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tche d'avoir une belle robe. * * * * * Le jour de la fte approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquite, anxieuse. Sa toilette tait prte cependant. Son mari, lui dit un soir: --Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drle depuis trois jours. Et elle rpondit: --Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien mettre sur moi. J'aurai l'air misre comme tout. J'aimerais presque mieux ne pas aller cette soire. Il reprit: --Tu mettras des fleurs naturelles. C'est trs chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques. Elle n'tait point convaincue. --Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu de femmes riches. Mais son mari s'cria: --Que tu es bte! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te prter des bijoux. Tu es bien assez lie avec elle pour faire cela. Elle poussa un cri de joie: --C'est vrai. Je n'y avais point pens. Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa dtresse. Mme Forestier alla vers son armoire glace, prit un large coffret, l'apporta, l'ouvrit, et dit Mme Loisel: --Choisis, ma chre. Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vnitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hsitait, ne pouvait se dcider les quitter, les rendre. Elle demandait toujours: --Tu n'as plus rien autre? --Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire. Tout coup elle dcouvrit, dans une bote de satin noir, une superbe rivire de diamants; et son coeur se mit battre d'un dsir immodr. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-mme. Puis, elle demanda, hsitante, pleine d'angoisse: --Peux-tu me prter cela, rien que cela? --Mais, oui, certainement. Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis s'enfuit avec son trsor. * * * * * Le jour de la fte arriva. Mme Loisel eut un succs. Elle tait plus jolie que toutes, lgante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient tre prsents. Tous les attachs du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua. Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grise par le plaisir, ne pensant plus rien, dans le triomphe de sa beaut, dans la gloire de son succs, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces dsirs veills, de cette victoire si complte et si douce au coeur des femmes. Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon dsert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient beaucoup. Il lui jeta sur les paules les vtements qu'il avait apports pour la sortie, modestes vtements de la vie ordinaire, dont la pauvret jurait avec l'lgance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s'enfuir, pour ne pas tre remarque par les autres femmes qui s'enveloppaient de riches fourrures. Loisel la retenait: --Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre. Mais elle ne l'coutait point et descendait rapidement l'escalier. Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvrent pas de voiture; et ils se mirent chercher, criant aprs les cochers qu'ils voyaient passer de loin. Ils descendaient vers la Seine, dsesprs, grelottants. Enfin ils trouvrent sur le quai un de ces vieux coups noctambules qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent t honteux de leur misre pendant le jour. Il les ramena jusqu' leur porte, rue des Martyrs, et ils remontrent tristement chez eux. C'tait fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait tre au Ministre dix heures. Elle ta les vtements dont elle s'tait envelopp les paules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivire autour du cou! Son mari, moiti dvtu, dj, demanda: --Qu'est-ce que tu as? Elle se tourna vers lui, affole: --J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivire de madame Forestier. Il se dressa, perdu: --Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible! Et ils cherchrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvrent point. Il demandait: --Tu es sre que tu l'avais encore en quittant le bal? --Oui, je l'ai touche dans le vestibule du Ministre. --Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber. Elle doit tre dans le fiacre. --Oui, c'est probable. As-tu pris le numro? --Non. Et toi, tu ne l'as pas regard? --Non. Ils se contemplaient atterrs. Enfin Loisel se rhabilla. --Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait pied, pour voir si je ne la retrouverai pas. Et il sortit. Elle demeura en toilette de soire, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pense. Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouv. Il se rendit la Prfecture de police, aux journaux, pour faire promettre une rcompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin o un soupon d'espoir le poussait. Elle attendit tout le jour, dans le mme tat d'effarement devant cet affreux dsastre. Loisel revint le soir, avec la figure creuse, plie; il n'avait rien dcouvert. --Il faut, dit-il, crire ton amie que tu as bris la fermeture de sa rivire et que tu la fais rparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner. Elle crivit sous sa dicte. * * * * * Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute esprance. Et Loisel, vieilli de cinq ans, dclara: --Il faut aviser remplacer ce bijou. Ils prirent, le lendemain, la bote qui l'avait renferm, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres: --Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivire; j'ai d seulement fournir l'crin. Alors ils allrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d'angoisse. Ils trouvrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de diamants qui leur parut entirement semblable celui qu'ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait trente-six mille. Ils prirent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le premier tait retrouv avant la fin de fvrier. Loisel possdait dix-huit mille francs que lui avait laisss son pre. Il emprunterait le reste. Il emprunta, demandant mille francs l'un, cinq cents l'autre, cinq louis par-ci, trois louis par-l. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, toutes les races de prteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir mme s'il pourrait y faire honneur, et, pouvant par les angoisses de l'avenir, par la noire misre qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivire nouvelle, en dposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs. Quand Mme Loisel reporta la parure Mme Forestier, celle-ci lui dit, d'un air froiss: --Tu aurais d me la rendre plus tt, car, je pouvais en avoir besoin. Elle n'ouvrit pas l'crin, ce que redoutait son amie. Si elle s'tait aperue de la substitution, qu'aurait-elle pens? qu'aurait-elle dit? Ne l'aurait-elle pas prise pour une voleuse? * * * * * Mme Loisel connut la vie horrible des ncessiteux. Elle prit son parti, d'ailleurs, tout d'un coup, hroquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement; on loua sous les toits une mansarde. Elle connut les gros travaux du mnage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu'elle faisait scher sur une corde; elle descendit la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau, s'arrtant chaque tage pour souffler. Et, vtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'picier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injurie, dfendant sou sou son misrable argent. Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du temps. Le mari travaillait le soir mettre au net les comptes d'un commerant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie cinq sous la page. Et cette vie dura dix ans. Au bout de dix ans, ils avaient tout restitu, tout, avec le taux de l'usure, et l'accumulation des intrts superposs. Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle tait devenue la femme forte, et dure, et rude, des mnages pauvres. Mal peigne, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari tait au bureau elle s'asseyait auprs de la fentre, et elle songeait cette soire d'autrefois, ce bal, o elle avait t si belle et si fte. Que serait-il arriv si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait? qui sait? Comme la vie est singulire, changeante! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver! * * * * * Or, un dimanche, comme elle tait alle faire un tour aux Champs-lyses pour se dlasser des besognes de la semaine, elle aperut tout coup une femme qui promenait un enfant. C'tait Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours sduisante. Mme Loisel se sentit mue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait pay, elle lui dirait tout. Pourquoi pas? Elle s'approcha. --Bonjour, Jeanne. L'autre ne la reconnaissait point, s'tonnant d'tre appele ainsi familirement par cette bourgeoise. Elle balbutia: --Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper. --Non. Je suis Mathilde Loisel. Son amie poussa un cri: --Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es change!... --Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien des misres... et cela cause de toi!... --De moi... Comment a? --Tu te rappelles bien cette rivire de diamants que tu m'as prte pour aller la fte du Ministre. --Oui. Eh bien? --Eh bien, je l'ai perdue. --Comment! puisque tu me l'as rapporte. --Je t'en ai rapport une autre toute pareille. Et voil dix ans que nous la payons. Tu comprends que a n'tait pas ais pour nous, qui n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente. Mme Forestier s'tait arrte. --Tu dis que tu as achet une rivire de diamants pour remplacer la mienne? --Oui.. Tu ne t'en tais pas aperue, hein? Elles taient bien pareilles. Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et nave. Mme Forestier, fort mue, lui prit les deux mains. --Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne tait fausse. Elle valait au plus cinq cents francs!... [Illustration] [Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96] [Illustration] LE BONHEUR C'tait l'heure du th, avant l'entre des lampes. La villa dominait la mer; le soleil disparu avait laiss le ciel tout rose de son passage, frott de poudre d'or; et la Mditerrane, sans une ride, sans un frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une plaque de mtal polie et dmesure. Au loin, sur la droite, les montagnes denteles dessinaient leur profil noir sur la pourpre plie du couchant. On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des choses qu'on avait dites, dj, bien souvent. La mlancolie douce du crpuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement dans les mes, et ce mot: amour, qui revenait sans cesse, tantt prononc par une forte voix d'homme, tantt dit par une voix de femme au timbre lger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un oiseau, y planer comme un esprit. Peut-on aimer plusieurs annes de suite? --Oui, prtendaient les uns. --Non, affirmaient les autres. On distinguait les cas, on tablissait des dmarcations, on citait des exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lvres, semblaient mus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord tendre et mystrieux de deux tres, avec une motion profonde et un intrt ardent. Mais tout coup quelqu'un, ayant les yeux fixs au loin, s'cria: --Oh! voyez, l-bas, qu'est-ce que c'est? Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, norme et confuse. Les femmes s'taient leves et regardaient sans comprendre cette chose surprenante qu'elles n'avaient jamais vue. Quelqu'un dit: --C'est la Corse! On l'aperoit ainsi deux ou trois fois par an dans certaines conditions d'atmosphre exceptionnelles, quand l'air d'une limpidit parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui voilent toujours les lointains. On distinguait vaguement les crtes, on crut reconnatre la neige des sommets. Et tout le monde restait surpris, troubl, presque effray par cette brusque apparition d'un monde, par ce fantme sorti de la mer. Peut-tre eurent-ils de ces visions tranges, ceux qui partirent, comme Colomb, travers les ocans inexplors. Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parl, pronona: --Tenez, j'ai connu dans cette le, qui se dresse devant nous, comme pour rpondre elle-mme ce que nous disions et me rappeler un singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant, d'un amour invraisemblablement heureux. Le voici. [Illustration] * * * * * Je fis, voil cinq ans, un voyage en Corse. Cette le sauvage est plus inconnue et plus loin de nous que l'Amrique, bien qu'on la voie quelquefois des ctes de France, comme aujourd'hui. Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempte de montagnes que sparent des ravins troits o roulent des torrents; pas une plaine, mais d'immenses vagues de granit et de gantes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes forts de chtaigniers et de pins. C'est un sol vierge, inculte, dsert, bien que parfois on aperoive un village, pareil un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau de bois travaill, un bout de pierre sculpte, jamais le souvenir du got enfantin ou raffin des anctres pour les choses gracieuses et belles. C'est l mme ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays: l'indiffrence hrditaire pour cette recherche des formes sduisantes qu'on appelle l'art. L'Italie, o chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un chef-d'oeuvre lui-mme, o le marbre, le bois, le bronze, le fer, les mtaux et les pierres attestent le gnie de l'homme, o les plus petits objets anciens qui tranent dans les vieilles maisons rvlent ce divin souci de la grce, est pour nous tous la patrie sacre que l'on aime parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la puissance et le triomphe de l'intelligence cratrice. Et, en face d'elle, la Corse sauvage est reste telle qu'en ses premiers jours. L'tre y vit dans sa maison grossire, indiffrent tout ce qui ne touche point son existence mme ou ses querelles de famille. Et il est rest avec les dfauts et les qualits des races incultes, violent, haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier, gnreux, dvou, naf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son amiti fidle pour la moindre marque de sympathie. Donc depuis un mois j'errais travers cette le magnifique, avec la sensation que j'tais au bout du monde. Point d'auberges, point de cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers mulets, ces hameaux accrochs au flanc des montagnes, qui dominent des abmes tortueux d'o l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on s'asseoit l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre, au matin, la main tendue de l'hte qui vous a conduit jusqu'aux limites du village. Or, un soir, aprs dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure toute seule au fond d'un troit vallon qui allait se jeter la mer une lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs bouls et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles ce ravin lamentablement triste. Autour de la chaumire, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin, quelques grands chtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays pauvre. La femme qui me reut tait vieille, svre et propre, par exception. L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit: --Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans. Elle parlait le franais de France. Je fus surpris. Je lui demandai: --Vous n'tes pas de Corse? Elle rpondit: --Non; nous sommes des continentaux. Mais voil cinquante ans que nous habitons ici. Une sensation d'angoisse et de peur me saisit la pense de ces cinquante annes coules dans ce trou sombre, si loin des villes o vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit manger le seul plat du dner, une soupe paisse o avaient cuit ensemble des pommes de terre, du lard et des choux. Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le coeur serr par la mlancolie du morne paysage, treint par cette dtresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en certains lieux dsols. Il semble que tout soit prs de finir, l'existence et l'univers. On peroit brusquement l'affreuse misre de la vie, l'isolement de tous, le nant de tout, et la noire solitude du coeur qui se berce et se trompe lui-mme par des rves jusqu' la mort. La vieille femme me rejoignit et, torture par cette curiosit qui vit toujours au fond des mes les plus rsignes: --Alors vous venez de France? dit-elle. --Oui, je voyage pour mon plaisir. --Vous tes de Paris, peut-tre? --Non, je suis de Nancy. Il me sembla qu'une motion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu ou plutt senti cela, je n'en sais rien. Elle rpta d'une voix lente: --Vous tes de Nancy? L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds. Elle reprit: --a ne fait rien. Il n'entend pas. Puis, au bout de quelques secondes: --Alors vous connaissez du monde Nancy? --Mais oui, presque tout le monde. --La famille de Sainte-Allaize? --Oui, trs bien; c'taient des amis de mon pre. --Comment vous appelez-vous? Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis pronona, de cette voix basse qu'veillant les souvenirs: --Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont devenus? --Tous sont morts. --Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez? --Oui, le dernier est gnral. Alors elle dit, frmissante d'motion, d'angoisse, de je ne sais quel sentiment confus, puissant et sacr, de je ne sais quel besoin d'avouer, de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-l enfermes au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait son me: --Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frre. Et je levai les yeux vers elle, effar de surprise. Et tout d'un coup le souvenir me revint. Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait t enleve par un sous-officier de hussards du rgiment que commandait son pre. C'tait un beau garon, fils de paysans, mais portant bien le dolman bleu, ce soldat qui avait sduit la fille de son colonel. Elle l'avait vu, remarqu, aim en regardant dfiler les escadrons, sans doute. Mais comment lui avait-elle parl, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre? comment avait-elle os lui faire comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le sut jamais. On n'avait rien devin, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considrait comme morte. Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon. Alors je repris mon tour: --Oui, je me rappelle bien. Vous tes mademoiselle Suzanne. Elle fit oui, de la tte. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle me dit: --C'est lui. Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec ses yeux sduits. Je demandai: --Avez-vous t heureuse au moins? Elle rpondit, avec une voix qui venait du coeur: --Oh! oui, trs heureuse. Il m'a rendue trs heureuse. Je n'ai jamais rien regrett. Je la contemplais, triste, surpris, merveill par la puissance de l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle tait devenue elle-mme une paysanne. Elle s'tait faite sa vie sans charmes, sans luxe, sans dlicatesse d'aucune sorte, elle s'tait plie ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle tait devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse son ct. Elle n'avait jamais pens rien, qu' lui! Elle n'avait regrett ni les parures, ni les toffes, ni les lgances, ni la mollesse des siges, ni la tideur parfume des chambres enveloppes de tentures, ni la douceur des duvets o plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui; pourvu qu'il ft l, elle ne dsirait rien. Elle avait abandonn la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l'avaient leve, aime. Elle tait venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait t tout pour elle, tout ce qu'on dsire, tout ce qu'on rve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espre sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout l'autre. Elle n'aurait pas pu tre plus heureuse. Et toute la nuit, en coutant le souffle rauque du vieux soldat tendu sur son grabat, ct de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais cette trange et simple aventure, ce bonheur si complet, fait de si peu. Et je partis au soleil levant, aprs avoir serr la main des deux vieux poux. [Illustration] * * * * * Le conteur se tut. Une femme dit: --C'est gal, elle avait un idal trop facile, des besoins trop primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait tre qu'une sotte. Une autre pronona d'une voix lente: --Qu'importe! elle fut heureuse. Et l-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer, effaait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-mme l'histoire des deux humbles amants qu'abritait son rivage. [Illustration] LE VIEUX [Illustration: LE VIEUX] Un tide soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les grands htres des fosss. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre, imprgne de pluie rcente, tait moite, enfonait sous les pieds avec un bruit d'eau; et les pommiers chargs de pommes semaient leurs fruits d'un vert ple, dans le vert fonc de l'herbage. Quatre jeunes gnisses paissaient, attaches en ligne, et meuglaient par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement color sur le fumier, devant l'table, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif. La barrire de bois s'ouvrit; un homme entra, g de quarante ans peut-tre, mais qui semblait vieux de soixante, rid, tortu, marchant grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de paille. Ses bras trop longs pendaient des deux cts du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attach au pied d'un norme poirier, ct d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit japper en signe de joie. L'homme cria: -- bas, Finot! Le chien se tut. Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu' la moiti des jambes, caches en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux colls au crne, et sa figure brune, maigre, laide, dente, montrait cette physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans. L'homme demanda: --Comment qu'y va? La femme rpondit: --M'sieu l' cur dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit. Ils entrrent tous deux dans la maison. Aprs avoir travers la cuisine, ils pntrrent dans la chambre, basse, noire, peine claire par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumes, traversaient la pice de part en part, portant le mince plancher du grenier, o couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats. Le sol de terre, bossu, humide, semblait gras, et, dans le fond de l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit rgulier, rauque, une respiration dure, rlante, sifflante, avec un gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brise, partait de la couche entnbre o agonisait un vieillard, le pre de la paysanne. L'homme et la femme s'approchaient et regardrent le moribond, de leur oeil placide et rsign. Le gendre dit: --C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement la nuit. La fermire reprit: --C'est d'puis midi qu'i gargotte comme a. Puis ils se turent. Le pre avait les yeux ferms, le visage couleur de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur la poitrine chaque aspiration. Le gendre, aprs un long silence, pronona: --Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' mme c'est drangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer d'main. Sa femme parut inquite cette pense. Elle rflchit quelques instants, puis dclara: --Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben d'main pour les cossards. Le paysan mditait; il dit: --Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai ben pour cinq six heures aller de Tourville Manetot chez tout le monde. La femme, aprs avoir mdit deux ou trois minutes, pronona: --I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la tourne anuit et faire tout l' ct de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a pass, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la releve. L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les consquences et les avantages de l'ide. Enfin il dclara: --Tout d' mme, j'y vas. Il allait sortir; il revint et, aprs une hsitation: --Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront l'imunation, vu qu'i faudra se rconforter. T'allumeras le four avec la bourre qu'est sous l'hangar au pressoir. Elle est sque. Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombes sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre sal au fond d'un pot de terre brune, l'tendit sur son pain, qu'il se mit manger lentement, comme il faisait tout. Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait japper, sortit sur le chemin qui logeait son foss, et s'loigna dans la direction de Tourville. * * * * * Reste seule, la femme se mit la besogne. Elle dcouvrit la huche la farine, et prpara la pte aux douillons. Elle la ptrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, l'crasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le coin de la table. Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mrs, et les entassait dans son tablier. Une voix l'appela du chemin: --Oh, madame Chicot! Elle se retourna. C'tait un voisin, matre Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et rpondit: --Qu quy a pour vot' service, mat Osime? --Et le p, o qui n'en est! Elle cria: --Il est quasiment pass. C'est samedi l'imunation, sept heures, vu les cossards qui pressent. Le voisin rpliqua: --Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien. Elle rpondit sa politesse: --Merci, et vous d' mme. Puis elle se remit cueillir ses pommes. Aussitt qu'elle fut rentre, elle alla voir son pre, s'attendant le trouver mort. Mais ds la porte elle distingua son rle bruyant et monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commena prparer les douillons. Elle enveloppait les fruits, un un, dans une mince feuille de pte, puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules, ranges par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa prparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre; car elle avait rflchi qu'il tait inutile d'allumer le four, ce jour-l mme, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les prparatifs. Son homme rentra vers cinq heures. Ds qu'il eut franchi le seuil, il demanda: --C'est-il fini? Elle rpondit: --Point encore; a gargouille toujours. Ils allrent voir. Le vieux tait absolument dans le mme tat. Son souffle rauque, rgulier comme un mouvement d'horloge, ne s'tait ni acclr ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine. Son gendre le regarda, puis il dit: --I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle. Ils rentrrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent souper. Quand ils eurent aval la soupe, ils mangrent encore une tartine de beurre, puis, aussitt les assiettes laves, rentrrent dans la chambre de l'agonisant. La femme, tenant une petite lampe mche fumeuse, la promena devant le visage de son pre. S'il n'avait pas respir, ou l'aurait cru mort assurment. Le lit des deux paysans tait cach l'autre bout de la chambre, dans une espce d'enfoncement. Ils se couchrent sans dire un mot, teignirent la lumire, fermrent les yeux; et bientt deux ronflements ingaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnrent le rle ininterrompu du mourant. Les rats couraient dans le grenier. * * * * * Le mari s'veilla ds les premires pleurs du jour. Son beau-pre vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette rsistance du vieux. --Dis donc, Phmie, i n' veut point finir. Qu qu'tu f'rais, t? Il la savait de bon conseil. Elle rpondit: --I n' passera point l' jour, pour sr. N'y a point n'a craindre. Pour lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de mme demain, vu qu'on l'a fait pour matre Rnard le p, qu'a trpass juste aux semences. Il fut convaincu par l'vidence du raisonnement, et il partit aux champs. Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme. midi, le vieux n'tait point mort. Les gens de journe lous pour le repiquage des cossarts vinrent en groupe considrer l'ancien qui tardait s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres. six heures, quand on rentra, le pre respirait encore. Son gendre, la fin, s'effraya. --Qu qu' tu f'rais, c'te heure, t, Phmie? Elle ne savait non plus que rsoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain. L'officier de sant, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger matre Chicot, antidater le certificat de dcs. L'homme et la femme rentrrent tranquilles. Ils se couchrent et s'endormirent comme la veille, mlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux. Quand ils s'veillrent, il n'tait point mort. * * * * * Alors ils furent atterrs. Ils restaient debout, au chevet du pre, le considrant avec mfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu'il leur faisait perdre. Le gendre demanda: --Qu que j'allons faire? Elle n'en savait rien; elle rpondit: --C'est-i contrariant, tout d' mme! On ne pouvait maintenant prvenir tous les invits, qui allaient arriver sur l'heure. On rsolut de les attendre, pour leur expliquer la chose. Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la tte couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes, gns dans leurs vestes de drap, s'avanaient plus dlibrment, deux par deux, en devisant des affaires. Matre Chicot et sa femme, effars, les reurent en se dsolant; et tous deux, tout coup, au mme moment, en abordant le premier groupe, se mirent pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards ne laisser personne leur rpondre. Ils allaient de l'un l'autre: --Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait dur comme a! Les invits interdits, un peu dus, comme des gens qui manquent une crmonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Matre Chicot les retint: --J'allons casser une crote tout d' mme. J'avions fait des douillons; faut bien n'en profiter. Les visages s'clairrent cette pense. On se mit causer voix basse. La cour peu peu s'emplissait; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'ide des douillons gayant tout le monde. Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprs du lit, balbutiaient une prire, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fentre qu'on avait ouverte. Mme Chicot expliquait l'agonie: --V'l deux jours qu'il est comme a, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau? * * * * * Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa la collation; mais, comme on tait trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dors, apptissants, tiraient les yeux, disposs dans deux grands plats. Chacun avanait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en et pas assez. Mais il en resta quatre. -Matre Chicot, la bouche pleine, pronona: --S'i nous vyait, l' p, a lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait d' son vivant. Un gros paysan jovial dclara: --I n'en mangera pu, c't' heure. Chacun son tour. Cette rflexion, loin d'attrister les invits sembla les rjouir. C'tait leur tour, eux, de manger des boules. Mme Chicot, dsole de la dpense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commenait crier comme on crie dans les repas. Tout coup une vieille paysanne qui tait reste prs du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientt elle-mme, apparut la fentre, et cria d'une voix aigu: --Il a pass! il a pass! Chacun se tut. Les femmes se levrent vivement pour aller voir. Il tait mort, en effet. Il avait cess de rler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal leur aise. On n'avait pas fini de mcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-l. Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'tait fini, ils taient tranquilles. Ils rptaient: --J' savions bien qu' a n' pouvait point durer. Si seulement il avait pu s' dcider c'te nuit, a n'aurait point fait tout ce drangement. N'importe, c'tait fini. On l'enterrerait lundi, voil tout, et on remangerait des douillons pour l'occasion. Les invits s'en allrent, en causant de la chose, contents tout de mme d'avoir vu a et aussi d'avoir cass une crote. Et quand l'homme et la femme furent demeurs tout seuls, face face, elle dit, la figure contracte par l'angoisse: --Faudra tout d'mme r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il avait pu s' dcider c'te nuit! Et le mari, plus rsign, rpondit: --a n' serait pas r'faire tous les jours. [Illustration] UN LCHE [Illustration] UN LCHE On l'appelait dans le monde: le beau Signoles. Il se nommait le vicomte Gontran-Joseph de Signoles. Orphelin et matre d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire croire de l'esprit, une certaine grce naturelle, un air de noblesse et de fiert, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plat aux femmes. Il tait demand dans les salons, recherch par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette inimiti souriante qu'on a pour les gens de figure nergique. On lui avait souponn quelques amours capables de donner fort bonne opinion d'un garon. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-tre moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien l'pe et mieux encore le pistolet. --Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme, je suis sr de tuer mon homme. Or, un soir, comme il avait accompagn au thtre deux jeunes femmes de ses amies, escortes d'ailleurs de leurs poux, il leur offrit, aprs le spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils taient entrs depuis quelques minutes, quand il s'aperut qu'un monsieur assis une table voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait gne, inquite, baissait la tte. Enfin elle dit son mari: --Voici un homme qui me dvisage. Moi, je ne le connais pas; le connais-tu? Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais dclara: --Non, pas du tout. La jeune femme reprit, moiti souriante, moiti fche: --C'est fort gnant; cet individu me gte ma glace. Le mari haussa les paules: --Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas. Mais le vicomte s'tait lev brusquement. Il ne pouvait admettre que cet inconnu gtait une glace qu'il avait offerte. C'tait lui que l'injure s'adressait, puisque c'tait par lui et pour lui que ses amis taient entrs dans ce caf. L'affaire donc ne regardait que lui. Il s'avana vers l'homme et lui dit: --Vous avez, monsieur, une manire de regarder ces dames que je ne puis tolrer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance. L'autre rpliqua: --Vous allez me ficher la paix, vous. Le vicomte dclara, les dents serres: --Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer passer la mesure. Le monsieur ne rpondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout l'autre du caf, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se retournrent; tous les autres levrent la tte; trois garons pivotrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles eussent t deux automates obissant la mme manivelle. Un grand silence s'tait fait. Puis, tout coup, un bruit sec claqua dans l'air. Le vicomte avait gifl son adversaire. Tout le monde se leva pour s'interposer. Des cartes furent changes. Quand le vicomte fut rentr chez lui, il marcha pendant quelques minutes grands pas vifs, travers sa chambre. Il tait trop agit pour rflchir rien. Une seule ide planait sur son esprit: un duel, sans que cette ide veillt encore en lui une motion quelconque. Il avait fait ce qu'il devait faire; il s'tait montr ce qu'il devait tre. On en parlerait, on l'approuverait, on le fliciterait. Il rptait voix haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pense: --Quelle brute que cet homme! Puis il s'assit et il se mit rflchir. Il lui fallait, ds le matin, trouver des tmoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus poss et les plus clbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat, c'tait fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il s'aperut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau; puis il se remit marcher. Il se sentait plein d'nergie. En se montrant crne, rsolu tout, et en exigeant des conditions rigoureuses, dangereuses, en rclamant un duel srieux, trs srieux, terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses. Il reprit la carte qu'il avait tire de sa poche et jete sur sa table et il la relut comme il l'avait dj lue, au caf, d'un coup d'oeil et, dans le fiacre, la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. Georges Lamil, 51, rue Moncey. Rien de plus. Il examinait ces lettres assembles qui lui paraissaient mystrieuses, pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui tait cet homme? Que faisait-il? Pourquoi avait-il regard cette femme d'une pareille faon? N'tait-ce pas rvoltant qu'un tranger, un inconnu vnt troubler ainsi votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte rpta encore une fois, haute voix: --Quelle brute! Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours plant sur la carte. Une colre s'veillait en lui contre ce morceau de papier, une colre haineuse o se mlait un trange sentiment de malaise. C'tait stupide, cette histoire-l! Il prit un canif ouvert sous sa main et le piqua au milieu du nom imprim, comme s'il et poignard quelqu'un. Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'pe ou le pistolet, car il se considrait bien comme l'insult. Avec l'pe, il risquait moins; mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire. Il est bien rare qu'un duel l'pe soit mortel, une prudence rciproque empchant les combattants de se tenir eu garde assez prs l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondment. Avec le pistolet il risquait sa vie srieusement; mais il pouvait aussi se tirer d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver une rencontre. Il pronona: --Il faut tre ferme. Il aura peur. Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commena se dvtir pour se coucher. Ds qu'il fut au lit, il souffla sa lumire et ferma les yeux. Il pensait: J'ai toute la journe de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons d'abord afin d'tre calme. Il avait trs chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaait sur le ct gauche, puis se roulait sur le ct droit. Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquitude le saisit: --Est-ce que j'aurais peur? Pourquoi son coeur se mettait-il battre follement chaque bruit connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant il demeurait oppress. Il se mit raisonner avec lui-mme sur la possibilit de cette chose: --Aurais-je peur? Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il tait rsolu aller jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volont bien arrte de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondment troubl qu'il se demanda: --Peut-on avoir peur, malgr soi? Et ce doute l'envahit, cette inquitude, cette pouvante; si une force plus puissante que sa volont, dominatrice, irrsistible, le domptait, qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il perdait connaissance? Et il songea sa situation, sa rputation, son nom. Et un singulier besoin le prit tout coup de se relever pour se regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperut son visage reflt dans le verre poli, il se reconnut peine, et il lui sembla qu'il ne s'tait jamais vu. Ses yeux lui parurent normes; et il tait ple, certes, il tait ple, trs ple. Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour constater l'tat de sa sant, et tout d'un coup cette pense entra en lui la faon d'une balle: --Aprs-demain, cette heure-ci, je serai peut-tre mort. Et son coeur se remit battre furieusement. --Aprs demain, cette heure-ci, je serai peut-tre mort. Cette personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans vingt-quatre heures je serai couch dans ce lit, mort, les yeux ferms, froid, inanim, disparu. Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement tendu sur le dos dans ces mmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront plus. Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour rveiller son valet de chambre; mais il s'arrta, la main leve vers le cordon: --Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur. Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un frmissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tte s'garait; ses penses troubles, devenaient fuyantes, brusques, douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il et bu. Et sans cesse il se demandait: --Que vais-je faire? Que vais-je devenir? Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccads; il se releva et, s'approchant de la fentre, ouvrit les rideaux. Le jour venait, un jour d't. Le ciel rose faisait rose la ville, les toits et les murs. Une grande tombe de lumire tendue, pareille une caresse du soleil levant, enveloppait le monde rveill; et, avec cette lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte! tait-il fou de s'tre laiss ainsi terrasser par la crainte, avant mme que rien ft dcid, avant que ses tmoins eussent vu ceux de ce Georges Lamil, avant qu'il st encore s'il allait seulement se battre? Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme. * * * * * Il se rptait, tout en marchant: --Il faut que je sois nergique, trs nergique. Il faut que je prouve que je n'ai pas peur. Ses tmoins, le marquis et le colonel, se mirent sa disposition, et, aprs lui avoir serr nergiquement les mains, discutrent les conditions. Le colonel demanda: --Vous voulez un duel srieux? Le vicomte rpondit: --Trs srieux. Le marquis reprit: --Vous tenez au pistolet? --Oui. --Nous laissez-vous libres de rgler le reste. Le vicomte articula d'une voix sche, saccade: --Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser. change de balles jusqu' blessure grave. Le colonel dclara d'un ton satisfait: --Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les chances sont pour vous. Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son agitation, apaise un moment, grandissait maintenant de minute en minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la poitrine, une sorte de frmissement, de vibration continue; il ne pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la bouche une apparence de salive, et il faisait tout instant un mouvement bruyant de la langue, comme pour la dcoller de son palais. Il voulut djeuner, mais il ne put manger. Alors l'ide lui vint de boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres. Une chaleur, pareille une brlure, l'envahit, suivie aussitt d'un tourdissement de l'me. Il pensa: --Je tiens le moyen. Maintenant a va bien. Mais au bout d'une heure il avait vid le carafon, et son tat d'agitation redevenait intolrable. Il sentait un besoin fou de se rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait. Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la force de se lever pour recevoir ses tmoins. Il n'osait mme plus leur parler, leur dire bonjour, prononcer un seul mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout l'altration de sa voix. Le colonel pronona: --Tout est rgl aux conditions que vous avez fixes. Votre adversaire rclamait d'abord les privilges d'offens, mais il a cd presque aussitt et a tout accept. Ses tmoins sont deux militaires. Le vicomte pronona: --Merci. Le marquis reprit: --Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons encore nous occuper de mille choses. Il faut un bon mdecin, puisque le combat ne cessera qu'aprs blessure grave, et vous savez que les balles ne badinent pas. Il faut dsigner l'endroit, proximit d'une maison pour y porter le bless si c'est ncessaire, etc.; enfin, nous en avons encore pour deux ou trois heures. Le vicomte articula une seconde fois: --Merci. Le colonel demanda: --Vous allez bien? vous tes calme? --Oui, trs calme, merci. Les deux hommes se retirrent. * * * * * Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou. Son domestique ayant allum les lampes, il s'assit devant sa table pour crire des lettres. Aprs avoir trac, au haut d'une page: Ceci est mon testament... il se releva d'une secousse et s'loigna, se sentant incapable d'unir deux ides, de prendre une rsolution, de dcider quoi que ce ft. Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus viter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention et cette rsolution fermement arrtes; et il sentait bien, malgr tout l'effort de son esprit et toute la tension de sa volont, qu'il ne pourrait mme conserver la force ncessaire pour aller jusqu'au lieu de la rencontre. Il cherchait se figurer le combat, son attitude lui et la tenue de son adversaire. De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de Chteauvillard. Puis il se demanda: --Mon adversaire a-t-il frquent les tirs? Est-il connu? Est-il class? Comment le savoir? Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et il le parcourut d'un bout l'autre. Georges Lamil n'y tait pas nomm. Mais cependant si cet homme n'tait pas un tireur, il n'aurait pas accept immdiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles? Il ouvrit, en passant, une bote de Gastinne Renette pose sur un guridon, et prit un des pistolets, puis il se plaa comme pour tirer et leva le bras. Mais il tremblait des pieds la tte et le canon remuait dans tous les sens. Alors, il se dit: --C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi. Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache la mort, il songeait au dshonneur, aux chuchotements dans les cercles, aux rires dans les salons, au mpris des femmes, aux allusions des journaux, aux insultes que lui jetteraient les lches. Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet tait demeur charg, par hasard, par oubli. Et il prouva de cela une joie confuse, inexplicable. S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il serait perdu tout jamais. Il serait tach, marqu d'un signe d'infamie, chass du monde! Et cette tenue calme et crne, il ne l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il tait brave, puisqu'il voulait se battre!... Il tait brave, puisque...--La pense qui l'effleura ne s'acheva mme pas dans son esprit; mais, ouvrant la bouche toute grande, il s'enfona brusquement, jusqu'au fond de la gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gchette... Quand son valet de chambre accourut, attir par la dtonation, il le trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait clabouss le papier blanc sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre mots: Ceci est mon testament. L'IVROGNE [Illustration: L'IVROGNE] Le vent du nord soufflait en tempte, emportant par le ciel d'normes nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre des averses furieuses. La mer dmonte mugissait et secouait la cte, prcipitant sur le rivage des vagues normes, lentes et baveuses, qui s'croulaient avec des dtonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une aprs l'autre, hautes comme des montagnes, parpillant dans l'air, sous les rafales, l'cume blanche de leurs ttes ainsi qu'une sueur de monstres. L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et gmissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents, abattant les chemines, lanant dans les rues de telles pousses de vent qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants eussent t enlevs comme des feuilles et jets dans les champs par-dessus les maisons. On avait hl les barques de pche jusqu'au pays, par crainte de la mer qui allait balayer la plage mare pleine, et quelques matelots, cachs derrire le ventre rond des embarcations couches sur le flanc, regardaient cette colre du ciel et de l'eau. Puis ils s'en allaient peu peu, car la nuit tombait sur la tempte, enveloppant d'ombre l'Ocan affol, et tous le fracas des lments en furie. Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond sous les bourrasques, le bonnet de laine enfonc jusqu'aux yeux, deux grands pcheurs normands, au collier de barbe rude, la peau brle par les rafales sales du large, aux yeux bleus piqus d'un grain noir au milieu, ces yeux perants des marins qui voient au bout de l'horizon, comme un oiseau de proie. Un d'eux disait: --Allons, viens-t'en, Jrmie. J'allons passer l'temps aux dominos. C'est m qui paye. L'autre hsitait encore, tent par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi par l'ide de sa femme reste toute seule dans sa masure. Il demanda: --On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soler tous les soirs. Dis-m, qu qu' a te rapporte, pisque tu payes toujours? Et il riait tout de mme l'ide de toute cette eau-de-vie bue aux frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bnfice. Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras. --Allons, viens-t'en, Jrmie. C'est pas un soir rentrer, sans rien d'chaud dans le ventre. Ququ' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner ton lit? Jrmie rpondait: --L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a quasiment r'pch dans le ruisseau de d'vant chez nous! Et il riait encore ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement vers le caf de Paumelle, dont la vitre illumine brillait; il allait, tir par Mathurin et pouss par le vent, incapable de rsister ces deux forces. La salle basse tait pleine de matelots, de fume et de cris. Tous ces hommes, vtus de laine, les coudes sur les tables, vocifraient pour se faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans le vacarme des voix et des dominos taps sur le marbre, histoire de faire plus de bruit encore. Jrmie et Mathurin allrent s'asseoir dans un coin et commencrent une partie, et les petits verres disparaissaient, l'un aprs l'autre, dans la profondeur de leurs gorges. Puis ils jourent d'autres parties, burent d'autres petits verres. Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il et su quelque longue farce; et Jrmie engloutissait l'alcool, balanait sa tte, poussait des rires pareils des rugissements en regardant son compre d'un air hbt et content. Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le caf, remuait en tempte la lourde fume des pipes, balanait les lampes au bout de leurs chanettes et faisait vaciller leurs flammes; et on entendait tout coup la choc profond d'une vague s'croulant et le mugissement de la bourrasque. Jrmie, le col desserr, prenait des poses de solard, une jambe tendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos. Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'tait approch, plein d'intrt. Il demanda: --Eh ben, Jrmie, c'a va-t-il, l'intrieur? Es-tu rafrachi force de t'arroser? Et Jrmie bredouilla: --Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, l-dedans. Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit: --Et ton fr, Mathurin, ous qu'il est c't heure? Le marin eut un rire muet: --Il est au chaud, t'inquite pas. Et tous deux regardrent Jrmie, qui posait triomphalement le double six en annonant: --V'l le syndic. Quand ils eurent achev la parlie, le patron dclara: --Vous savez, mes gars, m, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous bord. Tu fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit. Mathurin rpliqua: --T'inquite pas. C'est compris. Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas rsonna dans la petite maison; puis un lourd craquement rvla qu'il venait de se mettre au lit. Les deux hommes continurent jouer; de temps en temps, une rage plus forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les deux buveurs levaient la tte comme si quelqu'un allait entrer. Puis Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jrmie. Mais soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre enrou ressemblait un choc de casseroles, et les coups vibraient longtemps, avec une sonorit de ferraille. Mathurin aussitt se leva, comme un matelot dont le quart est fini: --Allons, Jrmie, faut dcaniller. L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en s'appuyant la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que son compagnon teignait la lampe. Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit: --Allons, bonsoir, demain. Et il disparut dans les tnbres. II Jrmie fit trois pas, puis oscilla, tendit les mains, rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en trbuchant. Par moments une bourrasque, s'engouffrant dans la rue troite, le lanait en avant, le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe cessait, il s'arrtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne. Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il reconnut sa porte et il se mit la tter pour dcouvrir la serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait mi-voix. Alors il tapa dessus coups de poing, appelant sa femme pour qu'elle vnt l'aider: --Mlina! Eh! Mlina! Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il cda, s'ouvrit, et Jrmie, perdant son appui, entra chez lui en s'croulant, alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit. Il ne bougeait plus, ahuri de peur, perdu, dans une pouvante du diable, des revenants de toutes les choses mystrieuses des tnbres, et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison trouble de pochard. Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et, s'enhardissant enfin, il pronona: --Mlina! Sa femme ne rpondit pas. Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute indcis, un soupon vague. Il ne bougeait point; il restait l, assis par terre, dans le noir, cherchant ses ides, s'accrochant des rflexions incompltes et trbuchantes comme ses pieds. Il demanda de nouveau: --Dis-m qui que c'tait, Mlina? Dis-m qui que c'tait. Je te ferai rien. Il attendit. Aucune voix ne s'leva dans l'ombre. Il raisonnait tout haut, maintenant. --Je sieus-ti bu, tout de mme! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a boissonn comma, u manant; c'est li, pour que je rentre point. J'sieus-ti bu! Et il reprenait: --Dis-m qui que c'tait, Mlina, ou j'vas faire quque malheur. Aprs avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et obstine d'homme saoul: --C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainant de Paumelle; et l's autres soirs itou, pour que je rentre point. C'est quque complice. Ah! charogne! Lentement il se mit sur les genoux. Une colre sourde le gagnait, se mlant la fermentation des boissons. Il rpta: --Dis-m qui qu' c'tait, Mlina, ou j' vas cogner, j'te prviens! IL tait debout maintenant, frmissant d'une colre foudroyante, comme si l'alcool qu'il avait au corps se ft enflamm dans ses veines. Il fit un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit, le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme. Alors, affol de rage, il grogna: --Ah! t'tais l, salet, et tu n' rpondais point. Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il l'abattit devant lui avec une furie exaspre. Un cri jaillit de la couche; un cri perdu, dchirant. Alors il se mit frapper comme un batteur dans une grange. Et rien, bientt, ne remua plus. La chaise s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait la main, et il tapait toujours, en haletant. Puis soudain il s'arrta pour demander: --Diras-tu qui qu' c'tait, c't' heure? Mlina ne rpondit pas. Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre, s'allongea et s'endormit. Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il aperut Jrmie qui ronflait sur le sol, o gisaient les dbris d'une chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang. [Illustration] UNE VENDETTA [Illustration: UNE VENDETTA] La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, btie sur une avance de la montagne, suspendue mme par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus le dtroit hriss d'cueils, la cte plus basse de la Sardaigne. ses pieds, de l'autre ct, la contournant presque entirement, une coupure de la falaise, qui ressemble un gigantesque corridor, lui sert de port, amne jusqu'aux premires maisons, aprs un long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pcheurs italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui fait le service d'Ajaccio. Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accroches ainsi sur ce roc, dominant ce passage terrible o ne s'aventurent gure les navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la cte nue, ronge par lui peine vtue d'herbe; il s'engouffre dans le dtroit, dont il ravage les deux bords. Les tranes d'cume ple, accroches aux pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant la surface de l'eau. La maison de la veuve Saverini, soude au bord mme de la falaise, ouvrait ses trois fentres sur cet horizon sauvage et dsol. Elle vivait l, seule, avec son fils Antoine et leur chienne Smillante, grande bte maigre, aux poils longs et rudes, de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser. Un soir, aprs une dispute, Antoine Saverini fut tu tratreusement, d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit mme, gagna la Sardaigne. Quand la vieille mre reut le corps de son enfant, que des passants lui rapportrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile le regarder; puis, tendant sa main ride sur le cadavre, elle lui promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restt avec elle, et elle s'enferma auprs du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait, cette bte, d'une faon continue, debout au pied du lit, la tte tendue vers son matre, et la queue serre entre les pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mre, qui, penche maintenant sur le corps, l'oeil fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant. Le jeune homme, sur le dos, vtu de sa veste de gros drap troue et dchire la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout: sur la chemise arrache pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'taient figs dans la barbe et dans les cheveux. La vieille mre se mit lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne se tut. --Va, va, tu seras veng, mon petit, mon garon, mon pauvre enfant. Dors, dors, tu seras veng, entends-tu? C'est la mre qui le promet! Et elle tient toujours sa parole, la mre, tu le sais bien. Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lvres froides sur les lvres mortes. Alors, Smillante se remit gmir. Elle poussait une longue plainte monotone, dchirante, horrible. Elles restrent l, toutes les deux, la femme et la bte, jusqu'au matin. Antoine Saverini fut enterr le lendemain, et bientt on ne parla plus de lui dans Bonifacio. [Illustration] * * * * * Il n'avait laiss ni frre ni proches cousins. Aucun homme n'tait l pour poursuivre la vendetta. Seule, la mre y pensait, la vieille. De l'autre ct du dtroit, elle voyait du matin au soir un point blanc sur la cte. C'est un petit village sarde, Longosardo, o se rfugient les bandits corses traqus de trop prs. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face des ctes de leur patrie, et ils attendent l le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le savait, que s'tait rfugi Nicolas Ravolati. Toute seule, tout le long du jour, assise sa fentre, elle regardait l-bas en songeant la vengeance. Comment ferait-elle sans personne, infirme, si prs de la mort? Mais elle avait promis, elle avait jur sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos ni apaisement, elle cherchait, obstine. La chienne, ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la tte, hurlait au loin. Depuis que son matre n'tait plus l, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle l'et appel, comme si son me de bte, inconsolable, et aussi gard le souvenir que rien n'efface. Or, une nuit, comme Smillante se remettait gmir, la mre, tout coup, eut une ide, une ide de sauvage vindicatif et froce. Elle la mdita jusqu'au matin; puis, leve ds les approches du jour, elle se rendit l'glise. Elle pria, prosterne sur le pav, abattue devant Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner son pauvre corps us la force qu'il lui fallait pour venger le fils. Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril dfonc, qui recueillait l'eau des gouttires; elle le renversa, le vida, l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle enchana Smillante cette niche, et elle rentra. Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fix toujours sur la cte de Sardaigne. Il tait l-bas, l'assassin. La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin, lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas de pain. La journe encore s'coula. Smillante, extnue, dormait. Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil hriss, et elle tirait perdument sur sa chane. La vieille ne lui donna encore rien manger. La bte, devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa. Alors, au jour lev, la mre Saverini alla chez le voisin, prier qu'on lui donnt deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait portes autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un corps humain. Ayant piqu un bton dans le sol, devant la niche de Smillante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle figura la tte au moyen d'un paquet de vieux linge. La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien que dvore de faim. Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de boudin noir. Rentre chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour, auprs de la niche, et fit griller son boudin. Smillante, affole, bondissait, cumait, les yeux fixs sur le gril, dont le fumet lui entrait au ventre. Puis la mre fit de cette bouillie fumante une cravate l'homme de paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui entrer dedans. Quand ce fut fini, elle dchana la chienne. D'un saut formidable, la bte atteignit la gorge du mannequin, et, les pattes sur les paules, se mit la dchirer. Elle retombait, un morceau de sa proie la gueule, puis s'lanait de nouveau, enfonait ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait encore, et rebondissait, acharne. Elle enlevait le visage par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col entier. La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allum. Puis elle renchana sa bte, la fit encore jener deux jours, et recommena cet trange exercice. Pendant trois mois, elle l'habitua cette sorte de lutte, ce repas conquis coups de crocs. Elle ne l'enchanait plus maintenant, mais elle la lanait d'un geste sur le mannequin. Elle lui avait appris le dchirer, le dvorer, sans mme qu'aucune nourriture ft cache en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme rcompense, le boudin grill pour elle. Ds qu'elle apercevait l'homme, Smillante frmissait, puis tournait les yeux vers sa matresse, qui lui criait: Va! d'une voix sifflante, en levant le doigt. * * * * * Quand elle jugea le temps venu, la mre Saverini alla se confesser et communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant revtu des habits de mle, semblable un vieux pauvre dguenill, elle fit march avec un pcheur sarde, qui la conduisit, accompagne de sa chienne, de l'autre ct du dtroit. Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Smillante jenait depuis deux jours. La vieille femme, tout moment, lui faisait sentir la nourriture odorante, et l'excitait. Elles entrrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se prsenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait repris son ancien mtier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de sa boutique. La vieille poussa la porte et l'appela: --H! Nicolas! Il se tourna; alors, lchant sa chienne, elle cria: --Va, va, dvore, dvore! L'animal, affol, s'lana, saisit la gorge. L'homme tendit les bras, l'treignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que Smillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelrent parfaitement avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqu qui mangeait, tout en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son matre. La vieille, le soir, tait rentre chez elle. Elle dormit bien, cette nuit-l. [Illustration] COCO [Illustration] COCO Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas la Mtairie. On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute, attachaient ce mot mtairie une ide de richesse et de grandeur, car cette ferme tait assurment la plus vaste, la plus opulente et la plus ordonne de la contre. La cour, immense, entoure de cinq rangs d'arbres magnifiques pour abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et dlicats, enfermait de longs btiments couverts en tuiles pour conserver les fourrages et les grains, de belles tables bties en silex, des curies pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge, qui ressemblait un petit chteau. Les fumiers taient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute. Chaque midi, quinze personnes, matres, valets et servantes, prenaient place autour de la longue table de cuisine o fumait la soupe dans un grand vase de faence fleurs bleues. Les btes, chevaux, vaches, porcs et moutons, taient grasses, soignes et propres; et matre Lucas, un grand homme qui prenait du ventre, faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant tout. On conservait, par charit, dans le fond de l'curie, un trs vieux cheval blanc que la matresse voulait nourrir jusqu' sa mort naturelle, parce qu'elle l'avait lev, gard toujours, et qu'il lui rappelait des souvenirs. Un goujat de quinze ans, nomm Isidore Duval, et appel plus simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour, en t, le dplacer dans la cte o on l'attachait, afin qu'il et en abondance de l'herbe frache. L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses des genoux et enfles au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'trillait plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils trs longs donnaient ses yeux un air triste. Quand Zidore le menait l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde, tant la bte allait lentement; et le gars, courb, haletant, jurait contre elle, s'exasprant d'avoir soigner cette vieille rosse. Les gens de la ferme, voyant cette colre du goujat contre Coco, s'en amusaient, parlaient sans cesse du cheval Zidore, pour exasprer le gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village Coco-Zidore. Le gars rageait, sentant natre en lui le dsir de se venger du cheval. C'tait un maigre enfant haut sur jambes, trs sale, coiff de cheveux roux, pais, durs et hrisss. Il semblait stupide, parlait en bgayant, avec une peine infinie, comme si les ides n'eussent pu se former dans son me paisse de brute. Depuis longtemps dj, il s'tonnait qu'on gardt Coco, s'indignant de voir perdre du bien pour cette bte inutile. Du moment qu'elle ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait rvoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui cotait si cher, pour ce bidet paralys. Et souvent mme, malgr les ordres de matre Lucas, il conomisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une demi-mesure, mnageant sa litire et son foin. Et une haine grandissait en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan sournois, froce, brutal et lche. Lorsque revint l't, il lui fallut aller _remuer_ la bte dans sa cte. C'tait loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas lourd travers les bls. Les hommes qui travaillaient dans les terres lui criaient, par plaisanterie: --H Zidore, tu f'ras mes compliments Coco. Il ne rpondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans une haie et, ds qu'il avait dplac l'attache du vieux cheval, il le laissait se remettre brouter; puis approchant tratreusement, il lui cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'chapper aux coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il et t enferm dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrire, acharn, les dents serres par la colre. Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval le regardait partir de son oeil de vieux, les ctes saillantes, essouffl d'avoir trott. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tte osseuse et blanche qu'aprs avoir vu disparatre au loin la blouse bleue du jeune paysan. Comme les nuits taient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher dehors, l-bas, au bord de la ravine, derrire le bois. Zidore seul allait le voir. L'enfant s'amusait encore lui jeter des pierres. Il s'asseyait dix pas de lui, sur un talus, et il restait l une demi-heure, lanant de temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout, enchan devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser patre avant qu'il ft reparti. Mais toujours cette pense restait plante dans l'esprit du goujat: Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien? Il lui semblait que cette misrable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait mme aussi, lui, Zidore, qui travaillait. Alors, peu peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pturage qu'il lui donnait en avanant le piquet de bois o tait fixe la corde. La bte jenait, maigrissait, dprissait. Trop faible pour casser son attache, elle tendait la tte vers la grande herbe verte et luisante, si proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pt toucher. Mais, un matin, Zidore eut une ide: c'tait de ne plus remuer Coco. Il en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse. Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bte inquite le regardait. Il ne la battit pas ce jour-l. Il tournait autour, les mains dans les poches. Mme il fit mine de la changer de place, mais il renfona le piquet juste dans le mme trou, et il s'en alla, enchant de son invention. Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se mit courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien attach, et sans un brin d'herbe porte de la mchoire. Affam, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses grandes lvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'puisa, la vieille bte, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la dvorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture qui s'tendait par l'horizon. Le goujat ne revint point ce jour-l. Il vagabonda par les bois pour chercher des nids. Il reparut le lendemain. Coco, extnu, s'tait couch. Il se leva en apercevant l'enfant, attendant enfin, d'tre chang de place. Mais le petit paysan ne toucha mme pas au maillet jet dans l'herbe. Il s'approcha, regarda l'animal, lui lana dans le nez une motte de terre qui s'crasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant. Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient inutiles, il s'tendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux. Le lendemain, Zidore ne vint pas. Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours tendu, il s'aperut qu'il tait mort. Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, tonn en mme temps que ce ft dj fini. Il le toucha du pied, leva une de ses jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta l, les yeux fixs dans l'herbe et sans penser rien. Il revint la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait vagabonder encore aux heures o, d'ordinaire, il allait changer de place le cheval. Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolrent son approche. Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient l'entour. En rentrant il annona la chose. La bte tait si vieille que personne ne s'tonna. Le matre dit deux valets: Prenez vos pelles, vous f'rez un trou l ous qu'il est. Et les hommes enfouirent le cheval juste la place o il tait mort de faim. Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps. LA MAIN [Illustration] LA MAIN On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui donnait son avis sur l'affaire mystrieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait rien. M. Bermutier, debout, le dos la chemine, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas. Plusieurs femmes s'taient leves pour s'approcher et demeuraient debout, l'oeil fix sur la bouche rase du magistrat d'o sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispes par leur peur curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'pouvante qui hante leur me, les torture comme une faim. Une d'elles, plus ple que les autres, pronona pendant un silence: --C'est affreux. Cela touche au surnaturel. On ne saura jamais rien. Le magistrat se tourna vers elle: --Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien faire ici. Nous sommes en prsence d'un crime fort habilement conu, fort habilement excut, si bien envelopp de mystre que nous ne pouvons le dgager des circonstances impntrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi, autrefois, suivre une affaire o vraiment semblait se mler quelque chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de moyens de l'claircir. Plusieurs femmes prononcrent en mme temps, si vite que leurs voix n'en firent qu'une: --Oh! dites-nous cela. M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction. Il reprit: --N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, mme un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales. Mais si, au lieu d'employer le mot surnaturel pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot inexplicable, cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances prparatoires qui m'ont mu. Enfin, voici les faits: J'tais alors juge d'instruction Ajaccio, une petite ville blanche, couche au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes montagnes. Ce que j'avais surtout poursuivre l-bas, c'taient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de froces, d'hroques. Nous retrouvons l les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse rver, les haines sculaires, apaises un moment, jamais teintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible prjug corse qui force venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches. J'avais vu gorger des vieillards, des enfants, des cousins, j'avais la tte pleine de ces histoires. Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs annes une petite villa au fond du golfe. Il avait amen avec lui un domestique franais, pris Marseille en passant. Bientt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pcher. Il ne parlait personne, ne venait jamais la ville, et, chaque matin, s'exerait pendant une heure ou deux, tirer au pistolet et la carabine. Des lgendes se firent autour de lui. On prtendit que c'tait un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma qu'il se cachait aprs avoir commis un crime pouvantable. On citait mme des circonstances particulirement horribles. Je voulus, en ma qualit de juge d'instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell. Je me contentai donc de le surveiller de prs; mais on ne me signalait, en ralit, rien de suspect son gard. Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient gnrales, je rsolus d'essayer de voir moi-mme cet tranger, et je me mis chasser rgulirement dans les environs de sa proprit. J'attendis longtemps une occasion. Elle se prsenta enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitt le gibier, j'allai m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau mort. C'tait un grand homme cheveux rouges, barbe rouge, trs haut, trs large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma dlicatesse en un franais accentu d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions caus ensemble cinq ou six fois. Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperus qui fumait sa pipe, cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m'invita entrer pour boire un verre de bire. Je ne me le fis pas rpter. Il me reut avec toute la mticuleuse courtoisie anglaise, parla avec loge de la France, de la Corse, dclara qu'il aimait beaucoup _cette_ pays, et _cette_ rivage. Alors je lui posai, avec de grandes prcautions et sous la forme d'un intrt trs vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il rpondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyag, en Afrique, dans les Indes, en Amrique. Il ajouta en riant: --J'av eu bcoup d'aventures, oh! yes. Puis je me remis parler chasse, et il me donna des dtails les plus curieux sur la chasse l'hippopotame, au tigre, l'lphant et mme la chasse au gorille. Je dis: --Tous ces animaux sont redoutables. Il sourit: --Oh! n, le plus mauvais c't l'homme. Il se mit rire tout fait, d'un bon rire de gros Anglais content: --J'av beaucoup chass l'homme aussi. Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systmes. Son salon tait tendu de noir, de soie noire brode d'or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l'toffe sombre, brillaient comme du feu. Il annona: --C't une drap japonaise. Mais, au milieu du plus large panneau, une chose trange me tira l'oeil. Sur un carr de velours rouge, un objet noir se dtachait. Je m'approchai: c'tait une main, une main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire dessche, avec les ongles jaunes, les muscles nu et des traces de sang ancien, de sang pareil une crasse, sur les os coups net, comme d'un coup de hache, vers le milieu de l'avant-bras. Autour du poignet, une norme chane de fer, rive, soude ce membre mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un lphant en laisse. Je demandai: --Qu'est-ce que cela? L'Anglais rpondit tranquillement: --C't ma meilleur ennemi. Il ven d'Amrique. Il av t fendu avec le sabre et arrach la peau avec une caillou coupante, et sch dans le soleil pendant huit jours. Aoh, trs bonne pour moi, cette. Je touchai ce dbris humain qui avait d appartenir un colosse. Les doigts, dmesurment longs, taient attachs par des tendons normes que retenaient des lanires de peau par places. Cette main tait affreuse voir, corche ainsi, elle faisait penser naturellement quelque vengeance de sauvage. Je dis: --Cet homme devait tre trs fort. L'Anglais pronona avec douceur: --Aoh yes; mais je t plus fort que lui. J'av mis cette chane pour le tenir. Je crus qu'il plaisantait. Je dis: --Cette chane maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas. Sir John Rowell reprit gravement: --Elle voul toujours s'en aller. Cette chane t ncessaire. D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant: --Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant? Mais la figure demeurait impntrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d'autre chose et j'admirai les fusils. Je remarquai cependant que trois revolvers chargs taient poss sur les meubles, comme si cet homme et vcu dans la crainte constante d'une attaque. Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'tait, accoutum sa prsence; il tait devenu indiffrent tous. * * * * * Une anne entire s'coula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me rveilla en m'annonant que sir John Rowell avait t assassin dans la nuit. Une demi-heure plus tard, je pntrais dans la maison de l'Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, perdu et dsespr pleurait devant la porte. Je souponnai d'abord cet homme, mais il tait innocent. On ne put jamais trouver le coupable. En entrant dans le salon de sir John, j'aperus du premier coup d'oeil le cadavre tendu sur le dos, au milieu de la pice. Le gilet tait dchir, une manche arrache pendait, tout annonait qu'une lutte terrible avait eu lieu. L'Anglais tait mort trangl! Sa figure noire et gonfle, effrayante, semblait exprimer une pouvante abominable; il tenait entre ses dents serres quelque chose; et le cou, perc de cinq trous qu'on aurait dits faits avec des pointes de fer, tait couvert de sang. Un mdecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et pronona ces tranges paroles: --On dirait qu'il a t trangl par un squelette. Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, la place o j'avais vu jadis l'horrible main d'corch. Elle n'y tait plus. La chane, brise, pendait. Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispe un des doigts de cette main disparue, coup ou plutt sci par les dents juste la deuxime phalange. Puis on procda aux constatations. On ne dcouvrit rien. Aucune porte n'avait t force, aucune fentre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s'taient pas rveills. Voici, en quelques mots, la dposition du domestique: Depuis un mois, son matre semblait agit. Il avait reu beaucoup de lettres, brles mesure. Souvent, prenant une cravache, dans une colre qui semblait de la dmence, il avait frapp avec fureur cette main sche, scelle au mur et enleve, on ne sait comment, l'heure mme du crime. Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des armes porte du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il se ft querell avec quelqu'un. Cette nuit-l, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est seulement en venant ouvrir les fentres que le serviteur avait trouv sir John assassin. Il ne souponnait personne. Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l'le une enqute minutieuse. On ne dcouvrit rien. Or, une nuit, trois mois aprs le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araigne le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me rveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux dbris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes. Le lendemain, on me l'apporta, trouv dans le cimetire, sur la tombe de sir John Rowell, enterr l; car on n'avait pu dcouvrir sa famille. L'index manquait. Voil, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus. * * * * * Les femmes, perdues, taient ples, frissonnantes. Une d'elles s'cria: --Mais ce n'est pas un dnouement cela, ni une explication! Nous n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'tait pass, selon vous. Le magistrat sourit avec svrit: --Oh! moi, mesdames, je vais gter, certes, vos rves terribles. Je pense tout simplement que le lgitime propritaire de la main n'tait pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est l une sorte de vendetta. Une des femmes murmura: --Non, a ne doit pas tre ainsi. Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut: --Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas. [Illustration] LE GUEUX [Illustration: LE GUEUX] Il avait connu des jours meilleurs, malgr sa misre et son infirmit. l'ge de quinze ans, il avait eu les deux jambes crases par une voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-l, il mendiait en se tranant le long des chemins, travers les cours des fermes, balanc sur ses bquilles qui lui avaient fait remonter les paules la hauteur des oreilles. Sa tte semblait enfonce entre deux montagnes. Enfant trouv dans un foss par le cur des Billettes, la veille du jour des Morts, et baptis pour cette raison, Nicolas Toussaint, lev par charit, demeur tranger toute instruction, estropi aprs avoir bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village, histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire autre chose que tendre la main. Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espce de niche pleine le paille, ct du poulailler, dans la ferme attenante au chteau: et il tait sr, aux jours de grande famine, de trouver toujours un morceau de pain et un verre de cidre la cuisine. Souvent il recevait encore l quel-quels sols jets par la vieille dame du haut de son perron ou des fentres de sa chambre. Maintenant elle tait morte. Dans les villages, on ne lui donnait gure: on le connaissait trop; on tait fatigu de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois ou quatre hameaux o il avait tran sa vie misrable. Il avait mis des frontires sa mendicit et il n'aurait jamais pass les limites qu'il tait accoutum de ne point franchir. Il ignorait si le monde s'tendait encore loin derrire les arbres qui avaient toujours born sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le long de leurs fosss, lui criaient: --Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d' bquiller toujours par ci? Il ne rpondait pas et s'loignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu, d'une peur de pauvre qui redoute confusment mille choses, les visages nouveaux, les injures, les regards souponneux des gens qui ne le connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou derrire les tas de cailloux. Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait soudain une agilit singulire, une agilit de monstre pour gagner quelque cachette. Il dgringolait de ses bquilles, se laissait tomber la faon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit, invisible, ras comme un livre au gte, confondant ses haillons bruns avec la terre. Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela dans le sang, comme s'il et reu cette crainte et cette ruse de ses parents, qu'il n'avait point connus. Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il dormait partout, en t, et l'hiver il se glissait sous les granges ou dans les tables avec une adresse remarquable. Il dguerpissait toujours avant qu'on se ft aperu de sa prsence. Il connaissait les trous pour pntrer dans les btiments; et le maniement des bquilles ayant rendu ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait la seule force des poignets jusque dans les greniers fourrages o il demeurait parfois quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa tourne des provisions, suffisantes. Il vivait comme les btes des bois, au milieu des hommes, sans connatre personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte de mpris indiffrent et d'hostilit rsigne. On l'avait surnomm Cloche, parce qu'il se balanait, entre ses deux piquets de bois ainsi qu'une cloche entre ses portants. Depuis deux jours, il n'avait point mang. Personne ne lui donnait plus rien. On ne voulait plus de lui la fin. Les paysannes, sur leurs portes, lui criaient de loin en le voyant venir: --Veux-tu bien t'en aller, manant! V'l pas trois jours que j'tai donn un morciau d' pain! Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait la maison voisine, o on le recevait de la mme faon. Les femmes dclaraient, d'une porte l'autre: --On n' peut pourtant pas nourrir ce fainant toute l'anne. Cependant le fainant avait besoin de manger tous les jours. Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans rcolter un centime ou une vieille crote. Il ne lui restait d'espoir qu' Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la grand'route, et il se sentait las ne plus se traner, ayant le ventre aussi vide que sa poche. Il se mit en marche pourtant. C'tait en dcembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans les branches nues; et les nuages galopaient travers le ciel bas et sombre, se htant on ne sait o. L'estropi allait lentement, dplaant ses supports l'un aprs l'autre d'un effort pnible, en se calant sur la jambe tordue qui lui restait, termine par un pied bot et chauss d'une loque. De temps en temps, il s'asseyait sur le foss et se reposait quelques minutes. La faim jetait une dtresse dans son me confuse et lourde. Il n'avait qu'une ide: manger, mais il ne savait par quel moyen. Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il aperut les arbres du village, il hta ses mouvements. Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumne, lui rpondit: --Te r'voil encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais dbarrasss de t? Et _Cloche_ s'loigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tourne, patient et obstin. Il ne recueillit pas un sou. Alors il visita les fermes, dambulant travers les terres molles de pluie, tellement extnu qu'il ne pouvait plus lever ses btons. On le chassa de partout. C'tait un de ces jours froids et tristes o les coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, o l'me est sombre, o la main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir. Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il alla s'abattre au coin d'un foss, le long de la cour de matre Chiquet. Il se dcrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait tomber entre ses hautes bquilles en les faisant glisser sous ses bras. Et il resta longtemps immobile, tortur par la faim, mais trop brute pour bien pntrer son insondable misre. Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent glac, l'aide mystrieuse qu'on espre toujours du ciel ou des hommes, sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la terre qui nourrit tous les tres. tout instant, elles piquaient d'un coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur recherche lente et sre. Cloche les regardait sans penser rien; puis il lui vint, plutt au ventre que dans la tte, la sensation plutt que l'ide qu'une de ces btes-l serait bonne manger grille sur un feu de bois mort. Le soupon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une pierre porte de sa main, et, comme il tait adroit, il tua net, en la lanant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le ct en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancs sur leurs pattes minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses bquilles, se mit en marche pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils ceux des poules. Comme il arrivait auprs du petit corps noir tach de rouge la tte, il reut une pousse terrible dans le dos qui lui fit lcher ses btons et l'envoya rouler dix pas devant lui. Et matre Chiquet, exaspr, se prcipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcen, comme tape un paysan vol, avec le poing et avec le genou par tout le corps de l'infirme, qui ne pouvait se dfendre. Les gens de la ferme arrivaient leur tour qui se mirent avec le patron assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le ramassrent et l'emportrent, et l'enfermrent dans le bcher pendant qu'on allait chercher les gendarmes. Cloche, moiti mort, saignant et crevant de faim, demeura couch sur le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours pas mang. Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec prcaution, s'attendant une rsistance, car matre Chiquet prtendait avoir t attaqu par le gueux et ne s'tre dfendu qu' grand' peine. Le brigadier cria: --Allons, debout! Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses pieux, il n'y parvint point. On crut une feinte, une ruse, un mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes arms, le rudoyant, l'empoignrent et le plantrent, de force sur ses bquilles. La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par des efforts surhumains, il russit rester debout. --En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon dbarras. Il s'loigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'nergie dsespre qu'il lui fallait pour se traner encore jusqu'au soir, abruti, ne sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effar pour rien comprendre. Les gens qu'on rencontrait s'arrtaient pour le voir passer, et les paysans murmuraient: --C'est quque voleux! On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'tait jamais venu jusque-l. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprvues, ces figures et ces maisons nouvelles le consternaient. Il ne pronona pas un mot, n'ayant rien dire, car il ne comprenait plus rien. Depuis tant d'annes d'ailleurs qu'il ne parlait personne, il avait peu prs perdu l'usage de sa langue; et sa pense aussi tait trop confuse pour se formuler par des paroles. On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensrent pas qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au lendemain. Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva mort, sur le sol. Quelle surprise! [Illustration] UN PARRICIDE [Illustration] UN PARRICIDE * * * * * L'avocat avait plaid la folie. Comment expliquer autrement ce crime trange? On avait retrouv un matin, dans les roseaux, prs de Chatou, deux cadavres enlacs, la femme et l'homme, deux mondains connus, riches, plus tout jeunes, et maris seulement de l'anne prcdente, la femme n'tant veuve que depuis trois ans. On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas t vols. Il semblait qu'on les et jets de la berge dans la rivire, aprs les avoir frapps, l'un aprs l'autre, avec une longue pointe de fer. L'enqute ne faisait rien dcouvrir. Les mariniers interrogs ne savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier d'un village voisin, nomm Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer prisonnier. toutes les interrogations, il ne rpondit que ceci: --Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils venaient souvent me faire rparer des meubles anciens, parce que je suis habile dans le mtier. Et quand on lui demandait: --Pourquoi les avez vous tus? Il rpondait obstinment: --Je les ai tus parce que j'ai voulu les tuer. On n'en put tirer autre chose. Cet homme tait un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice dans le pays, puis abandonn. Il n'avait pas d'autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulirement intelligent, avec des gots et des dlicatesses natives que n'avaient point ces camarades, on le surnomma: le bourgeois; et on ne l'appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le mtier de menuisier qu'il avait adopt. Il faisait mme un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalt, partisan des doctrines communistes et mme nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans drames sanglants, lecteur influent et orateur habile dans les runions publiques d'ouvriers ou de paysans. L'avocat avait plaid la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet, que cet ouvrier et tu ses meilleurs clients, des clients riches et gnreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se prsentait: la folie, l'ide fixe du dclass qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit une allusion habile ce surnom de LE BOURGEOIS, donn par le pays cet abandonn; il s'criait: --N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce malheureux garon qui n'a ni pre ni mre? C'est un ardent rpublicain. Que dis-je? il appartient mme ce parti politique que la Rpublique fusillait et dportait nagure, qu'elle accueille aujourd'hui bras ouverts, ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un moyen tout simple. Ces tristes doctrines, acclames maintenant dans les runions publiques, ont perdu cet homme. Il a entendu des rpublicains, des femmes mme, oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grvy; son esprit malade a chavir; il a voulu du sang, du sang de bourgeois! Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune! Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause tait gagne pour l'avocat. Le ministre public ne rpliqua pas. Alors le prsident posa au prvenu la question d'usage: --Accus, n'avez-vous rien ajouter pour votre dfense? L'homme se leva: Il tait de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frle garon et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'tait faite de lui. Il parla hautement, d'un ton dclamatoire, mais si net que ses moindres paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle: --Mon prsident, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et que je prfre mme la guillotine, je vais tout vous dire. J'ai tu cet homme et cette femme parce qu'ils taient mes parents. Maintenant, coutez-moi et jugez-moi. Une femme, ayant accouch d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice. Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit tre innocent, mais condamn la misre ternelle, la honte d'une naissance illgitime, plus que cela: la mort, puisqu'on l'abandonna, puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, comme elles font souvent, le laisser dprir, souffrir de faim, mourir de dlaissement. La femme qui m'allaita fut honnte, plus honnte, plus femme, plus grande, plus mre que ma mre. Elle m'leva. Elle eut tort en faisant son devoir. Il vaut mieux laisser prir ces misrables jets aux villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes. Je grandis avec l'impression vague que je portais un dshonneur. Les autres enfants m'appelrent un jour btard. Ils ne savaient pas ce que signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je l'ignorais aussi, mais je le sentis. J'tais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'cole. J'aurais t un honnte homme, mon prsident, peut-tre un homme suprieur, si mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner. Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux furent les coupables. J'tais sans dfense, ils furent sans piti. Ils devaient m'aimer: ils m'ont rejet. Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un prsent? La mienne, en tous cas, n'tait qu'un malheur. Aprs leur honteux abandon, je ne leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le plus inhumain, le plus infme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir contre un tre. --Un homme injuri frappe; un homme vol reprend son bien par la force. Un homme tromp, jou, martyris, tue; un homme soufflet tue; un homme dshonor tue. J'ai t plus vol, tromp, martyris, soufflet moralement, dshonor, que tous ceux dont vous absolvez la colre. Je me suis veng, j'ai tu. C'tait mon droit lgitime. J'ai pris leur vie heureuse en change de la vie horrible qu'ils m'avaient impose. Vous allez parler de parricide! taient-ils mes parents, ces gens pour qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour qui ma naissance fut une calamit et ma vie une menace de honte? Ils cherchaient un plaisir goste; ils ont eu un enfant imprvu. Ils ont supprim l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux. Et pourtant, dernirement encore, j'tais prt les aimer. Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon pre, entra chez moi pour la premire fois. Je ne souponnais rien. Il me commanda deux meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprs du cur, sous le sceau du secret, bien entendu. Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois mme il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection pour lui. Au commencement de cette anne il amena sa femme, ma mre. Quand elle entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie nerveuse. Puis elle demanda un sige et un verre d'eau. Elle ne dit rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne rpondait que oui et non, tort et travers, toutes les questions qu'il lui posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toque. Elle revint le mois suivant. Elle tait calme, matresse d'elle. Ils restrent, ce jour-l, assez longtemps bavarder, et ils me firent une grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais un jour voil qu'elle se mit me parler de ma vie, de mon enfance, de mes parents. Je rpondis: Mes parents, madame, taient des misrables qui m'ont abandonn. Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba sans connaissance. Je pensai tout de suite: C'est ma mre! mais je me gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir. Par exemple, je pris de mon ct mes renseignements. J'appris qu'ils n'taient maris que du mois de juillet prcdent, ma mre n'tant devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchot qu'ils s'taient aims du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune preuve. C'tait moi la preuve, la preuve qu'on avait cache d'abord, espr dtruire ensuite. J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagne de mon pre. Ce jour-l, elle semblait fort mue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment de s'en aller, elle me dit: Je vous veux du bien, parce que vous m'avez l'air d'un honnte garon et d'un travailleur; vous penserez sans doute vous marier quelque jour; je viens vous aider choisir librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai t marie contre mon coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis riche, sans enfants, libre, matresse de ma fortune. Voici votre dot. Elle me tendit une grande enveloppe cachete. Je la regardai fixement, puis je lui dis: Vous tes ma mre? Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir. Lui, l'homme, mon pre, la soutint dans ses bras et il me cria: Mais vous tes fou! Je rpondis: Pas du tout. Je sais bien que vous tes mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier. Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui commenait sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma poche, et je repris: Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma mre. Alors il s'emporta, devenu trs ple, pouvant par la pense que le scandale vit jusqu'ici pouvait clater soudain; que leur situation, leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait: Vous tes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc du bien au peuple, ces manants-l, aidez-les, secourez-les! Ma mre, perdue, rptait coup sur coup: Allons-nous-en, allons-nous-en. Alors, comme la porte tait ferme, il cria: Si vous ne m'ouvrez pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et violence! J'tais rest matre de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer dans l'ombre. Alors il me sembla tout coup que je venais d'tre fait orphelin, d'tre abandonn, pouss au ruisseau. Une tristesse pouvantable, mle de colre, de haine, de dgot, m'envahit; j'avais comme un soulvement de tout mon tre, un soulvement de la justice, de la droiture, de l'honneur, de l'affection rejete. Je me mis courir pour les rejoindre le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de Chatou. --Je les rattrapai bientt. La nuit tait venue toute noire. J'allais pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mre pleurait toujours. Mon pre disait: C'est votre faute. Pourquoi avez-vous tenu le voir! C'tait une folie dans notre position. On aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne pouvons le reconnatre, quoi servaient ces visites dangereuses? Alors, je m'lanai devant eux, suppliant. Je balbutiai: Vous voyez bien que vous tes mes parents. Vous m'avez dj rejet une fois, me repousserez-vous encore? Alors, mon prsident, il leva la main sur moi, je vous le jure sur l'honneur, sur la loi, sur la Rpublique. Il me frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver. J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je l'ai frapp, frapp tant que j'ai pu. Alors elle s'est mise crier: Au secours! l'assassin! en m'arrachant la barbe. Il parat que je l'ai tue aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j'ai fait ce moment-l? Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jets la Seine, sans rflchir. Voil.--Maintenant, jugez-moi. L'accus se rassit. Devant cette rvlation, l'affaire a t reporte la session suivante. Elle passera bientt. Si nous tions jurs, que ferions-nous de ce parricide? LE PETIT [Illustration] LE PETIT Lemonnier tait demeur veuf avec un enfant. Il avait aim follement sa femme, d'un amour exalt et tendre, sans une dfaillance, pendant toute leur vie commune. C'tait un bon homme, un brave homme, simple, tout simple, sincre, sans dfiance et sans malice. tant devenu amoureux d'une voisine qui tait pauvre, il la demanda en mariage et l'pousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospre, gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'et t accept pour lui-mme par la jeune fille. Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne pensait qu' elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur prostern. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne point dtourner son regard du visage chri, versait le vin dans son assiette et l'eau dans la salire, puis se mettait rire comme un enfant, en rptant: --Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de btises. Elle souriait, d'un air calme et rsign; puis dtournait les yeux, comme gne par l'adoration de son mari, et elle tchait de le faire parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant: --Ma petite Jeanne, ma chre petite Jeanne! Elle finissait par s'impatienter et par dire: --Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger. Il poussait un soupir et cassait une bouche de pain, qu'il mchait ensuite avec lenteur. Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout coup elle devint enceinte. Ce fut un bonheur dlirant. Il ne la quitta point de tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne qui l'avait lev et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois dehors et fermait la porte pour le forcer prendre l'air. Il s'tait li d'une intime amiti avec un jeune homme qui avait connu sa femme ds son enfance, et qui tait sous-chef de bureau la Prfecture. M. Duretour dnait trois fois par semaine chez M. Lemonnier, apportait des fleurs madame, et parfois une loge de thtre; et, souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'criait, en se tournant vers sa femme: --Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement heureux sur la terre. Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de l'enfant lui donna du courage: un petit tre crisp qui geignait. Il l'aima d'un amour passionn et douloureux, d'un amour malade o restait le souvenir de la mort, mais o survivait quelque chose de son adoration pour la morte. C'tait la chair de sa femme, son tre continu, comme une quintessence d'elle. Il tait, cet enfant, sa vie mme tombe en un autre corps; elle tait disparue pour qu'il existt.--Et le pre l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait tue, cet enfant, il avait pris, vol cette existence adore, il s'en tait nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son fils dans le berceau, et s'asseyait auprs de lui pour le contempler. Il restait l des heures et des heures, le regardant, songeant mille choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait sur son visage et pleurait dans ses dentelles. * * * * * L'enfant grandit. Le pre ne pouvait plus se passer une heure de sa prsence; il rdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-mme, le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi chrir ce gamin, et il l'embrassait par grands lans, avec ces frnsies de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le faisait danser pendant des heures cheval sur une jambe, et soudain, le renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier, ravi, murmurait: --Est-il mignon, est-il mignon! Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou de sa moustache. Seule, Cleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse pour le petit. Elle se fchait de ses espigleries, et semblait exaspre par les clineries des deux hommes. Elle s'criait: --Peut-on lever un enfant comme a! Vous en ferez un joli singe. Des annes encore passrent, et Jean prit neuf ans. Il savait peine lire, tant on l'avait gt, et n'en faisait jamais qu' sa tte. Il avait des volonts tenaces, des rsistances opinitres, des colres furieuses. Le pre cdait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait et apportait sans cesse les joujoux convoits par le petit, et il le nourrissait de gteaux et de bonbons. Cleste alors s'emportait, criait: --C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela finisse; oui, oui, a finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas avant longtemps encore. M. Lemonnier rpondait en souriant: --Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui rsister; il faudra bien que tu en prennes ton parti. * * * * * Jean tait faible, un peu malade. Le mdecin constata de l'anmie, ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse. Or, le petit n'aimait que les gteaux et refusait toute autre nourriture; et le pre, dsespr, le bourrait de tartes la crme et d'clairs au chocolat. Un soir, comme ils se mettaient table en tte--tte, Cleste apporta la soupire avec une assurance et un air d'autorit qu'elle n'avait point d'ordinaire. Elle la dcouvrit brusquement, plongea la louche au milieu, et dclara: --Voil du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra bien que le petit en mange, cette fois. M. Lemonnier, pouvant, baissa la tte. Il vit que cela tournait mal. Cleste prit son assiette, l'emplit elle-mme, la reposa devant lui. Il gota aussitt le potage et pronona: --En effet, il est excellent. Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine cuillere de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit. Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un pouah de dgot. Cleste, devenue ple, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller, l'enfona de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de l'enfant. Il s'trangla, toussa, ternua, cracha, et, hurlant, empoigna pleine main son verre qu'il lana contre la bonne. Elle le reut en plein ventre. Alors, exaspre, elle prit sous son bras la tte du moutard, et commena lui entonner coup sur coup des cuilleres de soupe dans le gosier. Il les vomissait mesure, trpignait, se tordait, suffoquait, battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir touff. Le pre demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un mouvement. Puis, soudain, il s'lana avec une rage de fou furieux, treignit sa servante la gorge et la jeta contre le mur. Il balbutiait: --Dehors!... dehors!... dehors!... brute! Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dpeigne, le bonnet dans le dos, les yeux ardents, cria: --Qu'est-ce qui vous prend, c't' heure? Vous voulez me battre parce que je fais manger de la soupe c't' enfant que vous allez tuer avec vos gteries!... Il rptait, tremblant de la tte aux pieds: --Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!... Alors, affole, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix tremblante: --Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme a, moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux qui n'est seulement point vous.... Non... point vous!... Non... point vous!... point vous!... point vous!... Tout le monde le sait, parbleu! except vous.... Demandez l'picier, au boucher, au boulanger, tous, tous.... Elle bredouillait, trangle par la colre; puis, elle se tut, le regardant. Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques secondes, il balbutia d'une voix teinte, tremblante, o palpitait pourtant une motion formidable: --Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Elle se taisait, effraye par son visage. Il fit encore un pas, rptant: --Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle rpondit, d'une voix calme: --Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait. Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de bte, essaya de la terrasser. Mais elle tait forte, quoique vieille, et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait: --Regardez-le, regardez-le donc, bte que vous tes, si ce n'est pas tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les avez-vous comme a, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle comme a aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le monde, except vous! C'est la rise de la ville! Regardez-le.... Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut. Jean, pouvant, demeurait immobile, en face de son assiette soupe. [Illustration] Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit, aprs avoir dvor les gteaux, le compotier de crme et celui des poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa cuiller potage. Le pre tait sorti. Cleste prit l'enfant, l'embrassa et, pas muets, l'emporta dans sa chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle manger, dfit la table, rangea tout, trs inquite. On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son oreille la porte de son matre. Il ne faisait aucun mouvement. Elle posa son oeil au trou de la serrure. Il crivait, et semblait tranquille. Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour tre prte en toute circonstance, car elle flairait bien quelque chose. Elle s'endormit sur une chaise, et ne se rveilla qu'au jour. Elle fit le mnage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya, elle pousseta, et, vers huit heures, prpara le caf de M. Lemonnier. Mais elle n'osait point le porter son matre ne sachant trop comment elle allait tre reue; et elle attendit qu'il sonnt. Il ne sonna point. Neuf heures, puis dix heures passrent. Cleste, effare, prpara son plateau et se mit en route, le coeur battant. Devant la porte elle s'arrta, couta. Rien ne remuait. Elle frappa; on ne rpondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le djeuner qu'elle tenait aux mains. M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroch par le cou l'anneau du plafond. Il avait la langue tire affreusement. La savate droite gisait, tombe terre. La gauche tait reste au pied. Une chaise renverse avait roul jusqu'au lit. Cleste, perdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le mdecin constata que la mort remontait minuit. Une lettre adresse M. Duretour fut trouve sur la table du suicid. Elle ne contenait que cette ligne: Je vous laisse et je vous confie le petit. [Illustration] LA ROCHE AUX GUILLEMOTS [Illustration] LA ROCHE AUX GUILLEMOTS Voici la saison des guillemots. D'avril la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on voit paratre soudain, sur la petite plage d'tretat, quelques vieux messieurs botts, sangls en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou cinq jours l'htel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines plus tard; puis, aprs un nouveau sjour, s'en vont dfinitivement. On les revoit au printemps suivant. Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des anciens; car ils taient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou quarante ans; ils ne sont plus que quelques enrags tireurs. Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont tranges. Il habite presque toute l'anne les parages de Terre-Neuve, des les Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande d'migrants traverse l'Ocan, et, tous les ans, vient pondre et couver au mme endroit, la roche dite _aux Guillemots_, prs d'tretat. On n'en trouve que l, rien que l. Ils y sont toujours venus, on les a toujours chasss, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours. Sitt les petits levs, ils repartent, disparaissent pour un an. Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible, quelle habitude sculaire poussent ces oiseaux revenir en ce lieu? Quelle premire migration, quelle tempte peut-tre a jadis jet leurs pres sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les descendants des premiers y sont-ils toujours retourns! Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule famille avait cette tradition, accomplissait ce plerinage annuel. Et chaque printemps, ds que la petite tribu voyageuse s'est rinstalle sur sa roche, les mmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidles au rendez-vous rgulier qu'ils se sont donn depuis trente ou quarante ans. Pour rien au monde, ils n'y manqueraient. [Illustration] * * * * * C'tait par un soir d'avril de l'une des dernires annes. Trois des anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M. d'Arnelles. Il n'avait crit personne, n'avait donn aucune nouvelle! Pourtant il n'tait point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las d'attendre, les premiers venus se mirent table; et le dner touchait sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'htellerie; et bientt le retardataire entra. Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand apptit, et, comme un de ses compagnons s'tonnait qu'il ft en redingote, il rpondit tranquillement: --Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer. On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il faut partir bien avant le jour. Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale. Ds trois heures du matin, les matelots rveillent les chasseurs en jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prt et on descend sur le perret. Bien que le crpuscule ne se montre point encore, les toiles sont un peu plies; la mer fait grincer les galets; la brise est si frache qu'on frissonne un peu, malgr les gros habits. Bientt les deux barques pousses par les hommes, dvalent brusquement sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on dchire; puis elles se balancent sur les premires vagues. La voile brune monte au mt, se gonfle un peu, palpite, hsite et, bombe de nouveau, ronde comme un ventre, emporte les coques goudronnes vers la grande porte d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre. Le ciel s'claircit; les tnbres semblent fondre; la cte parat voile encore, la grande cte blanche, droite comme une muraille. On franchit la Manne-Porte, vote norme o passerait un navire; on double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du mme nom; et soudain on aperoit une plage o des centaines de mouettes sont poses. Voici la roche aux Guillemots. C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les troites corniches du roc, des ttes d'oiseaux se montrent, qui regardent les barques. Ils sont l, immobiles, attendant, ne se risquant point partir encore. Quelques-uns, piqus sur des rebords avancs, ont l'air assis sur leurs derrires, dresss en forme de bouteille, car ils ont des pattes si courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des btes roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'lan, il leur faut se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les guettent. Ils connaissent leur infirmit et le danger qu'elle leur cre, et ne se dcident pas vite s'enfuir. Mais les matelots se mettent crier, battent leurs bordages avec les tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'lancent un un, dans le vide, prcipits jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grle de plombs ne les jette pas l'eau. Pendant une heure on les mitraille ainsi, les forant dguerpir l'un aprs l'autre; et quelquefois les femelles au nid, acharnes couver, ne s'en vont point; et reoivent coup sur coup les dcharges qui font jaillir sur la roche blanche des gouttelettes de sang rose, tandis que la bte expire sans avoir quitt ses oeufs. * * * * * Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais, quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui jetait de grands triangles de lumire dans les chancrures blanches de la cte, il se montra un peu soucieux, rvant parfois, contre son habitude. Ds qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint lui parler bas. Il sembla rflchir, hsiter, puis il rpondit: --Non, demain. Et, le lendemain, la chasse recommena. M. d'Arnelles, cette fois, manqua souvent les btes, qui pourtant se laissaient choir presque au bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il tait amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. la fin, il en convint. --Oui, vraiment, il faut que je parte tantt, et cela me contrarie. --Comment, vous partez? Et pourquoi? --Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps. Puis on parla d'autre chose. Ds que le djeuner fut termin, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres chasseurs intervinrent, insistrent, priant et sollicitant pour retenir leur ami. L'un d'eux, la fin, demanda: --Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous avez bien attendu dj deux jours! Le chasseur tout fait perplexe, rflchissait, visiblement combattu, tir par le plaisir et une obligation, malheureux et troubl. Aprs une longue mditation, il murmura, hsitant: --C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre. Ce furent des cris et des exclamations: --Votre gendre?... mais o est-il? Alors, tout coup, il sembla confus, et rougit. --Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la remise. Il est mort. Un silence de stupfaction rgna. M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troubl: --J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez moi, Briseville, j'ai fait un petit dtour pour ne pas manquer notre rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus longtemps. Alors, un des chasseurs, plus hardi: --Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien attendre un jour de plus. Les deux autres n'hsitrent plus: --C'est incontestable, dirent-ils: M. d'Arnelles semblait soulag d'un grand poids; encore un peu inquiet pourtant, il demanda: --Mais l... franchement... vous trouvez?... Les trois autres, comme un seul homme, rpondirent: --Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans son tat. Alors, tout fait tranquille, le beau-pre se retourna vers le croque-mort: --Eh bien! mon ami, ce sera pour aprs-demain. [Illustration] TOMBOUCTOU [Illustration] TOMBOUCTOU Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant. Tout le ciel tait rouge, aveuglant; et, derrire la Madeleine, une immense nue flamboyante jetait dans toute la longue avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier. La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflamme et semblait dans une apothose. Les visages taient dors; les chapeaux noirs et les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs. Devant les cafs, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et colores qu'on aurait prises pour des pierres prcieuses fondues dans le cristal. Au milieu des consommateurs aux lgers vtements plus foncs, deux officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par l'blouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes presses qui laissaient derrire elles une odeur savoureuse et troublante. Tout coup un ngre, norme, vtu de noir, ventru, chamarr de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle et t cire, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel clatant, il riait Paris entier. Il tait si grand qu'il dpassait toutes les ttes; et, derrire lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos. Mais soudain il aperut les officiers, et, culbutant les buveurs, il s'lana. Ds qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montrent jusqu'aux oreilles, dcouvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupfaits, contemplaient ce gant d'bne, sans rien comprendre sa gaiet. Et il s'cria, d'une voix qui fit rire toutes les tables: --Bonjou, mon lieutenant. Un des officiers tait chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier dit: --Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez. Le ngre reprit: --Moi aim beaucoup toi, lieutenant Vdie, sige Bzi, beaucoup raisin, cherch moi. L'officier, tout fait perdu, regardait fixement l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'cria: --Tombouctou? Le ngre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une invraisemblable violence et beuglant: --Si, si, ya, mon lieutenant, reconn Tombouctou, ya, bonjou. Le commandant lui tendit la main en riant lui-mme de tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put l'empcher, il la baisa, selon la coutume ngre et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix svre: --Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi l et dis-moi comment je te trouve ici. Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite: Gagn beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mang, Pussiens, moi, beaucoup vol, beaucoup, cuisine fanaise, Tombouctou, cuisini de l'Empeu, deux cents mille fancs moi. Ah! ah! ah! ah! Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard. Quand l'officier, qui comprenait son trange langage, l'et interrog quelque temps, il lui dit: --Eh bien, au revoir, Tombouctou; bientt. Le ngre aussitt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait, et, riant toujours, cria: --Bonjou, bonjou, mon lieutenant! Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour un fou. Le colonel demanda: --Qu'est-ce que cette brute? Le commandant rpondit: --Un brave garon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui; c'est assez drle. * * * * * Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enferm dans Bzires, que ce ngre appelle Bzi. Nous n'tions point assigs, mais bloqus. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de porte des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant peu peu. J'tais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait compose de troupes de toute nature, dbris de rgiments charps, fuyards, maraudeurs spars des corps d'arme. Nous avions de tout enfin, mme onze turcos arrivs un soir on ne sait comment, on ne sait par o. Ils s'taient prsents aux portes de la ville, harrasss, dguenills, affams et saouls. On me les donna. Je reconnus bientt qu'ils taient rebelles toute discipline, toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, mme de la prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se fussent enfoncs sous terre, puis reparaissaient ivres tomber. Ils n'avaient pas d'argent. O buvaient-ils? Et comment, et avec quoi? Cela commenait m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages m'intressaient avec leur rire ternel et leur caractre de grands enfants espigles. Je m'aperus alors qu'ils obissaient aveuglment au plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait son gr, prparait leurs mystrieuses entreprises en chef tout-puissant et incontest. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine pntrer son surprenant charabia. Quant lui, le pauvre diable, il faisait des efforts inous pour tre compris, inventait des mots, gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrtait, et repartait brusquement quand il croyait avoir trouv un nouveau moyen de s'expliquer. Je devinai enfin qu'il tait fils d'un grand chef, d'une sorte de roi ngre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il rpondit quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui donner le nom de son pays: Tombouctou. Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement. Mais une envie folle nous tenait de savoir o cet ex-prince africain trouvait boire. Je le dcouvris d'une singulire faon. J'tais un matin sur les remparts, tudiant l'horizon, quand j'aperus dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des vendanges, les raisins taient mrs, mais je ne songeais gure cela. Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une expdition complte pour saisir le rdeur. Je pris moi-mme le commandement, aprs avoir obtenu l'autorisation du gnral. J'avais fait sortir, par trois portes diffrentes, trois petites troupes qui devaient se rejoindre auprs de la vigne suspecte et la cerner. Pour couper la retraite l'espion, un de ces dtachements avaient faire une marche d'une heure au moins. Un homme rest en observation sur les murs m'indiqua par signe que l'tre aperu n'avait point quitt le champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchs dans les ornires. Enfin, nous touchons au point dsign; je dploie brusquement mes soldats, qui s'lancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou voyageait quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou plutt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, pleine bouche, la plante mme, en arrachant la grappe d'un coup de dent. Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris alors pourquoi il se tranait ainsi sur les mains et sur les genoux. Ds qu'on l'et plant sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s'abattit sur le nez. Il tait gris comme je n'ai jamais vu un homme tre gris. On le rapporta sur deux chalas. Il ne cessa de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des jambes. C'tait l tout le mystre. Mes gaillards buvaient au raisin lui-mme. Puis, lorsqu'ils taient saouls ne plus bouger, ils dormaient sur place. Quant Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute mesure. Il vivait l-dedans la faon des grives, qu'il hassait d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il rptait sans cesse: --Les gives mang tout le aisin, capules! * * * * * Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On et dit un grand serpent qui se droulait, un convoi, que sais-je? J'envoyai quelques hommes au-devant de cette trange caravane qui fit bientt son entre triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit ttes coupes, sanglantes et grimaantes. Le dixime turco tranait un cheval la queue duquel un autre tait attach, et six autres btes suivaient encore, retenues de la mme faon. Voici ce que j'appris. tant partis aux vignes, mes Africains avaient aperu tout coup un dtachement prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils s'taient cachs; puis, lorsque les officiers eurent mis pied terre devant une auberge pour se rafrachir, les onze gaillards s'lancrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent attaqus, turent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq officiers de son escorte. Ce jour-l, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperus qu'il marchait avec peine. Je le crus bless; il se mit rire et me dit: --Moi, povisions pou pays. C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commenait la hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il l'appelait sa profonde, et c'tait sa profonde, en effet! Donc il avait dtach l'or des uniformes prussiens, le cuivre des casques, les boutons, etc., et jet le tout dans sa profonde qui tait pleine dborder. Chaque jour, il prcipitait l-dedans tout objet luisant qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'tain ou pices d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment drle. Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien le frre, ce fils de roi tortur par le besoin d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute avals. Chaque matin sa poche tait vide. Il avait donc un magasin gnral o s'entassaient ses richesses. Mais o? Je ne l'ai pu dcouvrir. Le gnral, prvenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer les corps demeurs au village voisin, pour qu'on ne dcouvrt point qu'ils avaient t dcapits. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept habitants notables furent fusills sur-le-champ, par reprsailles, comme ayant dnonc la prsence des Allemands. * * * * * L'hiver tait venu. Nous tions harasss et dsesprs. On se battait maintenant tous les jours. Les hommes affams ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient t tus) demeuraient gras et luisants, vigoureux et toujours prts se battre. Tombouctou engraissait mme. Il me dit un jour: --Toi beaucoup faim, moi bon viande. Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chvres, ni nes, ni porcs. Il tait impossible de se procurer du cheval. Je rflchis tout cela aprs avoir dvor ma viande. Alors une pense horrible me vint. Ces ngres taient ns bien prs du pays o l'on mange des hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut pas rpondre. Je n'insistai point, mais je refusai dsormais ses prsents. Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous tions assis par terre. Je regardais avec piti les pauvres ngres grelottant sous cette poussire blanche et glace. Comme j'avais grand froid, je me mis tousser. Je sentis aussitt quelque chose s'abattre sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'tait le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les paules. Je me levai et, lui rendant son vtement:--Garde a, mon garon; tu en as plus besoin que moi. Il rpondit: --Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud. Et il me contemplait avec des yeux suppliants. Je repris;--Allons, obis, garde ton manteau, je le veux. Le ngre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais: --Si toi pas gard manteau, moi coup; psonne manteau. Il l'aurait fait. Je cdai. * * * * * Huit jours plus tard, nous avions capitul. Quelques-uns d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs. Je me dirigeais vers la place d'Armes o nous devions nous runir, quand je demeurai stupide d'tonnement devant un ngre gant vtu de coutil blanc et coiff d'un chapeau de paille. C'tait Tombouctou. Il semblait radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite boutique o l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres. Je lui dis: --Qu'est-ce que tu fais? Il rpondit: --Moi pas pati, moi bon cuisini, moi fait mang colonel, Algie; moi mang Pussiens, beaucoup vol, beaucoup. Il gelait dix degrs. Je grelottais devant ce ngre en coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperus une enseigne dmesure qu'il allait pendre devant sa porte sitt que nous serions partis, car il avait quelque pudeur. Et je lus, trac par la main de quelque complice, cet appel: CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR _Artiste de Paris_.--_Prix modrs_. Malgr le dsespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empcher de rire, et je laissai mon ngre son nouveau commerce. Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier? Vous venez de voir qu'il a russi, le gaillard. Bzires, aujourd'hui, appartient l'Allemagne. Le restaurant Tombouctou est un commencement de revanche. [Illustration] HISTOIRE VRAIE [Illustration] HISTOIRE VRAIE Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et galopant, un de ces vents qui tuent les dernires feuilles et les emportent jusqu'aux nuages. Les chasseurs achevaient leur dner, encore botts, rouges, anims, allums. C'taient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux, mi-paysans, riches et vigoureux, taills pour casser les cornes des boeufs lorsqu'ils les arrtent dans les foires. Ils avaient chass tout le jour sur les terres de matre Blondel, le maire d'parville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande table, dans l'espce de ferme-chteau dont tait propritaire leur hte. Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et buvaient comme des citernes, les jambes allonges, les coudes sur la nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffs par un foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils causaient de chasse et de chiens. Mais ils taient, l'heure o d'autres ides viennent aux hommes, moiti gris, et tous suivaient de l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses poings rouges les larges plats chargs de nourritures. Soudain un grand diable qui tait devenu vtrinaire aprs avoir tudi pour tre prtre, et qui soignait toutes les btes de l'arrondissement, M. Sjour, s'cria: --Crbleu, mat' Blondel, vous avez l une bobonne qui n'est pas pique des vers. Et un rire retentissant clata. Alors un vieux noble dclass, tomb dans l'alcool, M. de Varnetot, leva la voix. --C'est moi qui ai eu jadis une drle d'histoire avec une fillette comme a! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y pense, a me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, ds qu'on la lchait, tant elle ne pouvait me quitter. la fin je m'suis fch et j'ai pri l'comte de la tenir la chane. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bte? Elle est morte de chagrin. Mais, pour en revenir ma bonne, v'l l'histoire: --J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garon, dans mon chteau de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et qu'on s'embte tous les soirs aprs dner, on a l'oeil de tous les cts. Bientt je dcouvris une jeunesse qui tait en service chez Dboultot, de Cauville. Vous avez bien connu Dboultot, vous, Blondel! Bref, elle, m'enjla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son matre et je lui proposai une affaire. Il me cderait sa servante et je lui vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientt deux ans. Il me tendit la main Topez-l, monsieur de Varnetot. C'tait march conclu; la petite vint au chteau et je conduisis moi-mme Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents cus. Dans les premiers temps, a alla comme sur des roulettes. Personne ne se doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon got. C't'enfant-l, voyez-vous, ce n'tait pas n'importe qui. Elle devait avoir ququ'chose de pas commun dans les veines. a venait encore de ququ'fille qui aura faut avec son matre. Bref, elle m'adorait. C'taient des cajoleries, des mamours, des p'tits noms de chien, un tas d'gentillesses me donner des rflexions. Je me disais: Faut pas qu'a dure, ou je me laisserai prendre! Mais on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjle avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annona qu'elle tait grosse. Pif! pan! c'est comme si on m'avait tir deux coups de fusil dans la poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle dansait, elle tait folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais, la nuit, je me raisonnai. Je pensais: a y est; mais faut parer le coup, et couper le fil, il n'est que temps. Vous comprenez, j'avais mon pre et ma mre Barneville, et ma soeur marie au marquis d'Yspare, Rollebec, deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer. Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait bientt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lcher comme a. J'en parlai mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me rpondit tranquillement: --Il faut la marier, mon garon. Je fis un bond. --La marier, mon oncle, mais avec qui? Il haussa doucement les paules: --Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on n'est pas bte on trouve toujours. Je rflchis bien huit jours cette parole, et je finis par me dire moi-mme: Il a raison, mon oncle. Alors, je commenai me creuser la tte et chercher; quand un soir le juge de paix, avec qui je venais de dner, me dit: --Le fils de la mre Paumelle vient encore de faire une btise; il finira mal, ce garon-l. Il est bien vrai que bon chien chasse de race. Cette mre Paumelle tait une vieille ruse dont la jeunesse avait laiss dsirer. Pour un cu, elle aurait vendu certainement son me, et son garnement de fils par-dessus le march. J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose. Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout coup: --Qu qu'vous lui donnerez, c'te p'tite? Elle tait maligne, la vieille, mais moi, pas bte, j'avais prpar mon affaire. Je possdais justement trois lopins de terre perdus auprs de Sasseville, qui dpendaient de mes trois fermes de Villebon. Les fermiers se plaignaient toujours que c'tait loin; bref, j'avais repris ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je leur avais remis, pour jusqu' la fin de chaque bail, toutes leurs redevances en volailles. De cette faon, la chose passa. Alors, ayant achet un bout de cte mon voisin, M. d'Aumont, je faisais construire une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je venais de constituer un petit bien qui ne me cotait pas grand'chose, et je le donnais en dot la fillette. La vieille se rcria: ce n'tait pas assez; mais je tins bon, et nous nous quittmes sans rien conclure. Le lendemain, ds l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais gure sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'tait pas mal pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin. Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand nous fmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voil partis travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il crasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'tre tromp sur la marchandise. La masure n'tant pas encore couverte, il exigea de l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien! Puis il me dit: --Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez? Je protestai: --Non pas; c'est dj beau de vous donner une ferme. Il ricana: --J' craiben, une ferme et un fant. Je rougis malgr moi. Il reprit: --Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi la vaisselle, ou ben rien d'fait. J'y consentis. Et nous voil en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de la fille. Mais tout coup, il demanda d'un air sournois et gn: --Mais, si a mourait, qui qu'il irait, u bien? Je rpondis: --Mais, vous, naturellement. C'tait tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitt, il me tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous tions d'accord. Oh! par exemple, j'eus du mal pour dcider Rose. Elle se tranait mes pieds, elle sanglotait, elle rptait: C'est vous qui me proposez a! c'est vous! c'est vous! Pendant plus d'une semaine, elle rsista malgr mes raisonnements et mes prires. C'est bte, les femmes; une fois qu'elles ont l'amour en tte, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour! la fin je me fchai et la menaai de la jeter dehors. Alors elle cda peu peu, condition que je lui permettrais de venir me voir de temps en temps. Je la conduisis moi-mme l'autel, je payai la crmonie, j'offris dner toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis: Bonsoir mes enfants! J'allai passer six mois chez mon frre en Touraine. Quand je fus de retour, j'appris qu'elle tait venue, chaque semaine au chteau me demander. Et j'tais peine arriv depuis une heure que je la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous voulez, mais a me ft quelque chose de voir ce mioche. Je crois mme que je l'embrassai. Quant la mre, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie. Bigre de bigre, a ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai machinalement: --Es-tu heureuse? Alors elle se mit pleurer comme une source, avec des hoquets, des sanglots, et elle criait: Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux mourir, je n'peux pas! Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la reconduisis la barrire. J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mre lui rendait la vie dure, la vieille chouette. Deux jours aprs elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se trana par terre: --Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner l-bas. Tout fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parl!. a commenait m'embter, toutes ces histoires; et je filai pour six mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle tait morte trois semaines auparavant, aprs tre revenue au chteau tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi tait mort huit jours aprs. Quant au mari, le madr coquin, il hritait. Il a bien tourn depuis, parat-il, il est maintenant conseiller municipal: Puis, M. de Varnetot ajouta en riant: --C'est gal, c'est moi qui ai fait sa fortune, celui-l! Et M. Sjour, le vtrinaire, conclut gravement en portant sa bouche un verre d'eau-de-vie: --Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme a, il n'en faut pas! ADIEU [Illustration] ADIEU Les deux amis achevaient de dner. De la fentre du caf ils voyaient le boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tides qui courent dans Paris par les douces nuits d't, et font lever la tte aux passants et donnent envie de partir, d'aller l-bas, on ne sait o, sous des feuilles, et font rver de rivires claires par la lune, de vers luisants et de rossignols. L'un d'eux, Henri Simon, pronona, en soupirant profondment: --Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des regrets. a va vite, la vie! Il tait un peu gros dj, vieux de quarante-cinq ans peut-tre et trs chauve. L'autre, Pierre Carnier, un rien plus g, mais plus maigre et plus vivant, reprit: --Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde. J'tais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'ge s'accomplir, car il est lent, rgulier, et il modifie le visage si doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour cela que nous ne mourons pas de chagrin aprs deux ou trois ans seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprcier. Il faudrait, pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh! alors quel coup? Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres tres. Tout leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur beaut qui dure dix ans. Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un adolescent alors que j'avais prs de cinquante ans. Ne me sentant aucune infirmit d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille. --La rvlation de ma dcadence m'est venue d'une faon simple et terrible qui m'a atterr pendant prs de six mois... puis j'en ai pris mon parti. --J'ai t souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement une fois. Je l'avais rencontre au bord de la mer, tretat, voici douze ans environ, un peu aprs la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le matin, l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer cheval, encadre par ces hautes falaises blanches perces de ces trous singuliers qu'on nomme les Portes, l'une norme, allongeant dans la mer sa jambe de gante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des femmes se rassemble, se masse sur l'troite langue de galets qu'elle couvre d'un clatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts rochers. Le soleil tombe en plein sur les ctes, sur les ombrelles de toute nuance, sur la mer d'un bleu verdtre; et tout cela est gai, charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on regarde les baigneuses. Elles descendent, drapes dans un peignoir de flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange d'cume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas rapide qu'arrte parfois un frisson de froid dlicieux, une courte suffocation. Bien peu rsistent cette preuve du bain. C'est l qu'on les juge, depuis le mollet jusqu' la gorge. La sortie surtout rvle les faibles, bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies. La premire fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et sduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il semble qu'on trouve la femme qu'on tait n pour aimer. J'ai eu cette sensation et cette secousse. Je me fis prsenter et je fus bientt pinc comme je ne l'avais jamais t. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et dlicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque un supplice et, en mme temps, un incroyable bonheur. Son regard, son sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me possdait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, mme par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je m'attendrissais voir sa voilette sur un meuble, ses gants jets sur un fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des chapeaux pareils aux siens. Elle tait marie, mais l'poux venait tous les samedis pour repartir les lundis. Il me laissait d'ailleurs indiffrent. Je n'en tais point jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un tre ne me parut avoir aussi peu d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme. Comme je l'aimais, elle! Et comme elle tait belle, gracieuse et jeune! C'tait la jeunesse, l'lgance et la fracheur mme. Jamais je n'avais senti de cette faon comme la femme est un tre joli, fin, distingu, dlicat, fait de charme et de grce. Jamais je n'avais compris ce qu'il y a de beaut sduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement d'une lvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de ce sot organe qu'on nomme le nez. Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amrique, le coeur broy de dsespoir. Mais sa pense demeura en moi, persistante, triomphante. Elle me possdait de loin comme elle m'avait possd de prs. Des annes passrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidle, une tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aim de ce que j'avais rencontr de plus beau et de plus sduisant dans la vie. * * * * * Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les sent point passer! Elles vont l'une aprs l'autre, les annes, doucement et vite, lentes et presses, chacune est longue et si tt finie! Et elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace derrire elles, elles s'vanouissent si compltement qu'en se retournant pour voir le temps parcouru on n'aperoit plus rien, et on ne comprend pas comment il se fait qu'on soit vieux. Il me semblait vraiment que quelques mois peine me sparaient de cette saison charmante sur le galet d'tretat. J'allais au printemps dernier dner Maisons-Laffitte, chez des amis. Au moment o le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon, escorte de quatre petites filles. Je jetai peine un coup d'oeil sur cette mre poule trs large, trs ronde, avec une face de pleine lune qu'encadrait un chapeau enrubann. Elle respirait fortement, essouffle d'avoir march vite. Et les enfants se mirent babiller. J'ouvris mon journal et je commenai lire. Nous venions de passer Asnires, quand ma voisine me dit tout coup: --Pardon, monsieur, n'tes-vous pas monsieur Carnier? --Oui, madame. Alors elle se mit rire, d'un rire content de brave femme, et un peu triste pourtant. --Vous ne me reconnaissez pas? J'hsitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage; mais o? mais quand? Je rpondis: --Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre nom. Elle rougit un peu. --Madame Julie Lefvre. Jamais je ne reus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout tait fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'tait dchir devant mes yeux et que j'allais dcouvrir des choses affreuses et navrantes. C'tait elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits tres m'tonnaient autant que leur mre elle-mme. Ils sortaient d'elle; ils taient grands dj, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle ne comptait plus, elle, cette merveille de grce coquette et fine. Je l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! tait-ce possible? Une douleur violente m'treignait le coeur, et aussi une rvolte contre la nature mme, une indignation irraisonne, contre cette oeuvre brutale, infme de destruction. Je la regardais effar. Puis je lui pris la main; et des larmes me montrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je ne connaissais point cette grosse dame. Elle, mue aussi, balbutia:--Je suis bien change, n'est-ce pas? Que voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mre, rien qu'une mre, une bonne mre. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais bien que vous ne me reconnatriez pas, si nous nous rencontrions jamais. Vous aussi, d'ailleurs, vous tes chang; il m'a fallu quelque temps pour tre sre de ne me point tromper. Vous tes devenu tout blanc. Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille ane a dix ans dj. Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme ancien de sa mre, mais quelque chose d'indcis encore, de peu form, de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe. Nous arrivions Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie. Je n'avais rien trouv lui dire que d'affreuses banalits. J'tais trop boulevers pour parler. Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace, trs longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais t, par revoir en pense, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'tais vieux. Adieu. SOUVENIR [Illustration] SOUVENIR Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du premier soleil! Il est un ge o tout est bon, gai, charmant, grisant. Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps! Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frres, ces annes de joie o la vie n'tait qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvret, nos promenades dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si dlicieuses? J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me parat dj si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant l'autre bout de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'o j'ai aperu tout coup la fin du voyage. J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver Paris; j'tais employ dans un ministre, et les dimanches m'apparaissaient comme des ftes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubrant, bien qu'il ne se passt jamais rien d'tonnant. C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps o je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il tait bon! J'avais six francs dpenser! Je m'veillai tt, ce matin-l, avec cette sensation de libert que connaissent si bien les employs, cette sensation de dlivrance, de repos, de tranquillit, d'indpendance. J'ouvris ma fentre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu s'talait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles. Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journe dans les bois, respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant t lev dans l'herbe et sous les arbres. Paris s'veillait, joyeux, dans la chaleur et la lumire. Les faades des maisons brillaient; les serins des concierges s'gosillaient dans leurs cages, et une gaiet courait la rue, clairait les visages, mettait un rire partout, comme un contentement mystrieux des tres et des choses sous le clair soleil levant. Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me dposerait Saint-Cloud. Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et merveilleux. Je le voyais apparatre, ce bateau, l-bas, l-bas, sous l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fume, puis plus gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des allures de paquebot. Il accostait et je montais. Des gens endimanchs taient dj dessus, avec des toilettes voyantes, des rubans clatants et de grosses figures carlates. Je me plaais tout l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons, les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui barrait le fleuve. C'tait la fin de Paris, le commencement de la campagne, et la Seine soudain, derrire la double ligne des arches, s'largissait comme si on lui et rendu l'espace et la libert, devenait tout coup le beau fleuve paisible qui va couler travers les plaines, au pied des collines boises, au milieu des champs, au bord des forts. Aprs avoir pass entre deux les, l'Hirondelle suivit un coteau tournant dont la verdure tait pleine de maisons blanches. Une voix annona: Bas-Meudon, puis plus loin: Svres, et, plus loin encore Saint-Cloud. Je descendis. Et je suivis pas presss, travers la petite ville, la route qui gagne les bois. J'avais emport une carte des environs de Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous sens ces petites forts o se promnent les Parisiens. Ds que je fus l'ombre, j'tudiai mon itinraire qui me parut d'ailleurs d'une simplicit parfaite. J'allais tourner droite, puis gauche, puis encore gauche, et j'arriverais Versailles la nuit, pour dner. Et je me mis marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sves. J'allais petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collgues, des dossiers, et songeant des choses heureuses qui ne pouvaient manquer de m'arriver, tout l'inconnu voil de l'avenir. J'tais travers par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne rveillaient en moi, et j'allais, tout imprgn du charme odorant, du charme vivant, du charme palpitant des bois attidis par le grand soleil de juin. Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les reconnaissais toutes comme si elles eussent t justement celles mmes vues autrefois au pays. Elles taient jaunes, rouges, violettes, fines, mignonnes, montes sur de longues tiges ou colles contre terre. Des insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongs, extraordinaires de construction, des monstres effroyables et microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe qui ployaient sous leur poids. Puis je dormis quelques heures dans un foss, et je repartis repos, fortifi par ce somme. Devant moi, s'ouvrit une ravissante alle, dont le feuillage un peu grle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et bourdonnant la suivait, s'arrtant parfois pour boire une fleur qui se penchait sous lui, et repartant presque aussitt pour se reposer encore un peu plus loin. Son corps norme semblait en velours brun ray de jaune, port par des ailes transparentes et dmesurment petites. Mais tout coup j'aperus au bout de l'alle deux personnes, un homme et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuy d'tre troubl dans ma promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, levait l'autre en signe de dtresse. J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure presse, trs rouges tous deux, elle petits pas rapides, lui longues enjambes. On voyait sur leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue. La femme aussitt me demanda: --Monsieur, pouvez-vous me dire o nous sommes? mon imbcile de mari nous a perdus en prtendant connatre parfaitement ce pays. Je rpondis avec assurance: --Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos Versailles. Elle reprit, avec un regard de piti irrite pour son poux: --Comment! nous tournons le dos Versailles. Mais c'est justement l que nous voulons dner. --Moi aussi, madame, j'y vais. Elle pronona plusieurs fois, en haussant les paules: --Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mpris qu'ont les femmes pour exprimer leur exaspration. Elle tait toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur les lvres. Quant lui, il suait et s'essuyait le front. C'tait assurment un mnage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterr, reint et dsol. Il murmura: --Mais, ma bonne amie... c'est toi.... Elle ne le laissa pas achever: --C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir sans renseignements en prtendant que je me retrouverais toujours? Est-ce moi qui ai voulu prendre droite au haut de la cte, en affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis charge de Cachou.... Elle n'avait point achev de parler, que son mari, comme s'il et t pris de folie, poussa un cri perant, un long cri de sauvage qui ne pourrait s'crire en aucune langue, mais qui ressemblait tiiitiiit. La jeune femme ne parut ni s'tonner, ni s'mouvoir, et reprit: --Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prtendent toujours tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'anne dernire, le train de Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi qui ai pari que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi qui ne voulais pas croire que Cleste tait une voleuse?... Et elle continuait avec furie, avec une vlocit de langue surprenante, accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de l'existence commune, reprochant son mari tous ses actes, toutes ses ides, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa vie depuis leur mariage jusqu' l'heure prsente. Il essayait de l'arrter, de la calmer et bgayait: --Mais, ma chre amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous nous donnons en spectacle.... Cela n'intresse pas monsieur.... Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il et voulu en sonder la profondeur mystrieuse et paisible, pour s'lancer dedans, fuir, se cacher tous les regards; et, de temps en temps, il poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolong, suraigu. Je pris cette habitude pour une maladie nerveuse. La jeune femme, tout coup, se tournant vers moi, et changeant de ton avec une trs singulire rapidit, pronona: --Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne pas nous garer de nouveau et nous exposer coucher dans le bois. Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit parler de mille choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils taient gantiers rue Saint-Lazare. Son mari marchait ct d'elle, jetant toujours des regards de fou dans l'paisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment. la fin, je lui demandai: --Pourquoi criez-vous comme a? Il rpondit d'un air constern, dsespr: --C'est mon pauvre chien que j'ai perdu. --Comment? Vous avez perdu votre chien? --Oui. Il avait peine un an. Il n'tait jamais sorti de la boutique. J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis courir en aboyant et il a disparu dans la fort. Il faut dire aussi qu'il avait eu trs peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va mourir de faim l-dedans. La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula: --Si tu lui avais laiss son attache, cela ne serait pas arriv. Quand on est bte comme toi, on n'a pas de chien. Il murmura timidement: --Mais, ma chre amie, c'est toi.... Elle s'arrta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait les lui arracher, elle recommena lui jeter au visage des reproches sans nombre. Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crpuscule se dployait lentement; et une posie flottait, faite de cette sensation de fracheur particulire et charmante qui emplit les bois l'approche de la nuit. Tout coup, le jeune homme s'arrta, et se ttant le corps fivreusement: --Oh! je crois que j'ai.... Elle le regardait: --Eh bien, quoi! --Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras. --Eh bien? --J'ai perdu mon portefeuille... mon argent tait dedans. Elle frmit de colre, et suffoqua d'indignation. --Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir pous un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois. Il rpondit doucement: --Oui, mon amie; o vous retrouverai-je? On m'avait recommand un restaurant. Je l'indiquai. Le mari se retourna, et, courb vers la terre que son oeil anxieux parcourait, criant: Tiiitiit tout moment, il s'loigna. Il fut longtemps disparatre; l'ombre, plus paisse, l'effaait dans le lointain de l'alle. On ne distingua bientt plus la silhouette de son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit lamentable, plus aigu mesure que la nuit se faisait plus noire. Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du crpuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon bras. Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet, troubl, ravi. Mais une grand'route soudain coupa notre alle. J'aperus droite, dans un vallon, toute une ville. Qu'tait donc ce pays. Un homme passait. Je l'interrogeai. Il rpondit: --Bougival. Je demeurai interdit: --Comment Bougival? Vous tes _sr_? --Parbleu, j'en suis! La petite femme riait comme une folle. Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle rpondit: --Ma foi non. C'est trop drle, et j'ai trop faim. Je suis bien tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est tout bnfice pour moi d'en tre soulage pendant quelques heures. Nous entrmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai prendre un cabinet particulier. Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes sortes de folies... et mme la plus grande de toutes. Ce fut mon premier adultre! LA CONFESSION [Illustration] LA CONFESSION Marguerite de Threlles allait mourir. Bien qu'elle n'et que cinquante et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle haletait, plus ple que ses draps, secoue de frissons pouvantables, la figure convulse, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui et apparu. Sa soeur ane, Suzanne, plus ge de six ans, genoux prs du lit, sanglotait. Une petite table approche de la couche de l'agonisante portait, sur une serviette, deux bougies allumes, car on attendait le prtre qui devait donner l'extrme-onction et la communion dernire. L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des mourants, cet air d'adieu dsespr. Des fioles tranaient sur les meubles, des linges tranaient dans les coins, repousss d'un coup de pied ou de balai. Les siges en dsordre semblaient eux-mmes effars, comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort tait l, cache, attendant. L'histoire des deux soeurs tait attendrissante. On la citait au loin; elle avait fait pleurer bien des yeux. Suzanne, l'ane, avait t aime follement, jadis, d'un jeune homme qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancs, et on n'attendait plus que le jour fix pour le contrat, quand Henry de Sampierre tait mort brusquement. Le dsespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne quitta plus. Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'ane, et lui dit: Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais! Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai prs de toi, toujours, toujours, toujours. Suzanne l'embrassa attendrie par ce dvouement d'enfant, et n'y crut pas. Mais la petite aussi tint parole et, malgr les prires des parents, malgr les supplications de l'ane, elle ne se maria jamais. Elle tait jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur. Elles vcurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se sparer une seule fois. Elles allrent cte cte, insparablement unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accable, plus morne que l'ane comme si peut-tre son sublime sacrifice l'et brise. Elle vieillit plus vite, prit des cheveux blancs ds l'ge de trente ans et, souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait. Maintenant elle allait mourir la premire. Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit seulement, aux premires lueurs de l'aurore: --Allez chercher monsieur le cur, voici l'instant. Et elle tait demeure ensuite sur le dos, secoue de spasmes, les lvres agites comme si des paroles terribles lui fussent montes du coeur, sans pouvoir sortir, le regard affol d'pouvant, effroyable voir. Sa soeur, dchire par la douleur, pleurait perdument, le front sur le bord du lit et rptait: --Margot, ma pauvre Margot, ma petite! Elle l'avait toujours appele: ma petite, de mme que la cadette l'avait toujours appele: grande soeur. On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de choeur parut, suivi du vieux prtre en surplis. Ds qu'elle l'aperut, la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lvres, balbutia deux ou trois paroles, et se mit gratter ses ongles comme si elle et voulu y faire un trou. L'abb Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et, d'une voix douce: --Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu, parlez. Alors, Marguerite, grelottant de la tte aux pieds, secouant toute sa couche de ses mouvements nerveux, balbutia: --Assieds-toi, grande soeur, coute. Le prtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main d'une des deux soeurs, il pronona: --Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre misricorde. Et Marguerite se mit parler. Les mots lui sortaient de la gorge un un, rauques, scands, comme extnus. --Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme j'ai eu peur de ce moment-l, toute ma vie!... Suzanne balbutia, dans ses larmes: --Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donn, tout sacrifi; tu es un ange... Mais Marguerite l'interrompit: --Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrte pas.... C'est affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger... coute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry.... Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit: --Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans, seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'tais gte, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme on me gtait?... coute.... La premire fois qu'il est venu, il avait des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il s'est excus sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... coute. Quand je l'ai vu, j'ai t toute saisie, tant je l'ai trouv beau, et je suis demeure debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parl. Les enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rv! Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux, de toute mon me... j'tais grande pour mon ge... et bien plus ruse qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu' lui. Je prononais tout bas: --Henry... Henry de Sampierre! Puis on a dit qu'il allait t'pouser. Ce fut un chagrin... oh! grande soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleur trois nuits, sans dormir. Il revenait tous les jours, l'aprs-midi, aprs son djeuner... tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... coute. Tu lui faisais des gteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le fallait. Il les avalait d'une seule bouche, et et puis il buvait un verre de vin... et puis il disait: C'est dlicieux. Tu te rappelles comme il disait a? J'tais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il n'pousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il pousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promene avec lui devant le chteau, au clair de lune... et l-bas... sous le sapin, sous le grand sapin... il t'a embrasse... embrasse... dans ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas! C'tait probablement la premire fois... oui.... Tu tais si ple en rentrant au salon! Je vous ai vus; j'tais l, dans le massif. J'ai eu une rage! Si j'avais pu, je vous aurais tus! Je me suis dit: Il n'pousera pas Suzanne, jamais! Il n'pousera personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis mise le har affreusement. Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... coute. J'avais vu le jardinier prparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il crasait une bouteille avec une pierre et mettait le verre pil dans une boulette de viande. J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broye avec un marteau, et j'ai cach le verre dans ma poche. C'tait une poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits gteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre dedans.... Il en a mang trois... moi aussi, j'en ai mang un.... J'ai jet les six autres dans l'tang... les deux cygnes sont morts trois jours aprs.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien... coute, coute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai toujours t malade... coute.... Il est mort... tu sais bien... coute... ce n'est rien cela.... C'est aprs, plus tard... toujours... le plus terrible... coute.... Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne quitterai plus ma soeur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir.... Voil. Et depuis, j'ai toujours pens ce moment-l, ce moment-l o je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande soeur! J'ai toujours pens, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est fait... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh! j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout l'heure, quand je serai morte.... Le revoir... y songes-tu?... La premire!... Je n'oserai pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes. Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh! dites-lui de me pardonner, monsieur le cur, dites-lui... je vous en prie. Je ne peux mourir sans a.... Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses ongles crisps.... Suzanne avait cach sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle pensait lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux pass jamais teint. Morts chris! comme ils vous dchirent le coeur! Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gard dans l'me. Et puis plus rien, plus rien dans toute son existence!... Le prtre tout coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria: --Mademoiselle Suzanne, votre soeur va mourir! Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempe de larmes, et, se prcipitant sur sa soeur, elle la baisa de toute sa force en balbutiant: --Je te pardonne, je te pardonne, petite.... TABLE DES MATIRES Le Crime au pre Boniface. 3 Rose 19 Le Pre 35 L'Aveu 59 La Parure 73 Le Bonheur 97 Le Vieux 115 Un Lche 135 L'Ivrogne 157 Une Vendetta 173 Coco 187 La Main 199 Le Gueux 217 Un Parricide 231 Le Petit 249 La Roche aux Guillemots 268 Tombouctou 277 Histoire vraie 297 Adieu 311 Souvenir 325 La Confession 343 PARIS.--IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. End of Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant License: Share Alike