Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) GUY DE MAUPASSANT LA PETITE ROQUE Nouvelle dition Revue PARIS PAUL OLLENDORFF, DITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ 1896 LA PETITE ROQUE I Le piton Mdric Rompel, que les gens du pays appelaient familirement Mderi, partit l'heure ordinaire de la maison de poste de Roy-le-Tors. Ayant travers la petite ville de son grand pas d'ancien troupier, il coupa d'abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l'eau, au village de Carvelin, o commenait sa distribution. Il allait vite, le long de l'troite rivire qui moussait, grognait, bouillonnait et filait dans son lit d'herbes, sous une vote de saules. Les grosses pierres, arrtant le cours, avaient autour d'elles un bourrelet d'eau, une sorte de cravate termine en noeud d'cume. Par places, c'taient des cascades d'un pied, souvent invisibles, qui faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure, un gros bruit colre et doux; puis plus loin, les berges s'largissant, on rencontrait un petit lac paisible o nageaient des truites parmi toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes. Mdric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu' ceci: Ma premire lettre est pour la maison Poivron, puis j'en ai une pour M. Renardet; faut donc que je traverse la futaie. Sa blouse bleue serre la taille par une ceinture de cuir noir passait d'un train rapide et rgulier sur la haie verte des saules; et sa canne, un fort bton de houx, marchait son ct du mme mouvement que ses jambes. Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d'un seul arbre, jet d'un bord l'autre, ayant pour unique rampe une corde porte par deux piquets enfoncs dans les berges. La futaie, appartenant M. Renardet, maire de Carvelin, et le plus gros propritaire du lieu, tait une sorte de bois d'arbres antiques, normes, droits comme des colonnes, et s'tendant, sur une demi-lieue de longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite cette immense vote de feuillage. Le long de l'eau, de grands arbustes avaient pouss, chauffs par le soleil; mais sous la futaie, on ne trouvait rien que de la mousse, de la mousse paisse, douce et molle, qui rpandait dans l'air stagnant une odeur lgre de moisi et de branches mortes. Mdric ralentit le pas, ta son kpi noir orn d'un galon rouge et s'essuya le front, car il faisait dj chaud dans les prairies, bien qu'il ne ft pas encore huit heures du matin. Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas acclr quand il aperut, au pied d'un arbre, un couteau, un petit couteau d'enfant. Comme il le ramassait, il dcouvrit encore un d coudre, puis un tui aiguilles deux pas plus loin. Ayant pris ces objets, il pensa: Je vas les confier M. le maire; et il se remit en route; mais il ouvrait l'oeil prsent, s'attendant toujours trouver autre chose. Soudain, il s'arrta net, comme s'il se ft heurt contre une barre de bois; car, dix pas devant lui, gisait, tendu sur le dos, un corps d'enfant, tout nu, sur la mousse. C'tait une petite fille d'une douzaine d'annes. Elle avait les bras ouverts, les jambes cartes, la face couverte d'un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses. Mdric se mit avancer sur la pointe des pieds, comme s'il et craint de faire du bruit, redout quelque danger; et il carquillait les yeux. Qu'tait-ce que cela? Elle dormait, sans doute? Puis il rflchit qu'on ne dort pas ainsi tout nu, sept heures et demie du matin, sous des arbres frais. Alors elle tait morte; et il se trouvait en prsence d'un crime. A cette ide, un frisson froid lui courut dans les reins, bien qu'il ft un ancien soldat. Et puis c'tait chose si rare dans le pays, un meurtre, et le meurtre d'une enfant encore, qu'il n'en pouvait croire ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang fig sur sa jambe. Comment donc l'avait-on tue? Il s'tait arrt tout prs d'elle; et il la regardait, appuy sur son bton. Certes, il la connaissait, puisqu'il connaissait tous les habitants de la contre; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait deviner son nom. Il se pencha pour ter le mouchoir qui lui couvrait la face; puis s'arrta, la main tendue, retenu par une rflexion. Avait-il le droit de dranger quelque chose l'tat du cadavre avant les constatations de la justice? Il se figurait la justice comme une espce de gnral qui rien n'chappe et qui attache autant d'importance un bouton perdu qu' un coup de couteau dans le ventre. Sous ce mouchoir, on trouverait peut-tre une preuve capitale; c'tait une pice conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touche par une main maladroite. Alors, il se releva pour courir chez M. le maire; mais une autre pense le retint de nouveau. Si la fillette tait encore vivante, par hasard, il ne pouvait pas l'abandonner ainsi. Il se mit genoux, tout doucement, assez loin d'elle par prudence, et tendit la main vers son pied. Il tait froid, glac, de ce froid terrible qui rend effrayante la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, ce toucher, sentit son coeur retourn, comme il le dit plus tard, et la salive sche dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet. Il allait au pas gymnastique, son bton sous le bras, les poings ferms, la tte en avant; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux, lui battait les reins en cadence. La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit tang que formait en cet endroit la Brindille. C'tait une grande maison carre, en pierre grise, trs ancienne, qui avait subi des siges autrefois, et termine par une tour norme, haute de vingt mtres, btie dans l'eau. Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On l'appelait la tour du Renard, sans qu'on st au juste pourquoi; et de cette appellation sans doute tait venu le nom de Renardet que portaient les propritaires de ce fief rest dans la mme famille depuis plus de deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette bourgeoisie presque noble qu'on rencontrait souvent dans les provinces avant la Rvolution. Le facteur entra d'un lan dans la cuisine o djeunaient les domestiques, et cria: Monsieur le maire est-il lev? Faut que je li parle sur l'heure. On savait Mdric un homme de poids et d'autorit, et on comprit aussitt qu'une chose grave s'tait passe. M. Renardet, prvenu, ordonna qu'on l'ament. Le piton, ple et essouffl, son kpi la main, trouva le maire assis devant une longue table couverte de papiers pars. C'tait un gros et grand homme, lourd et rouge, fort comme un boeuf, et trs aim dans le pays, bien que violent l'excs. Ag peu prs de quarante ans et veuf depuis six mois, il vivait sur ses terres en gentilhomme des champs. Son temprament fougueux lui avait souvent attir des affaires pnibles dont le tiraient toujours les magistrats de Roy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas, un jour, jet du haut de son sige le conducteur de la diligence parce qu'il avait failli craser son chien d'arrt Micmac? N'avait-il pas enfonc les ctes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il traversait, fusil au bras, une terre appartenant au voisin? N'avait-il pas mme pris au collet le sous-prfet qui s'arrtait dans le village au cours d'une tourne administrative qualifie par M. Renardet de tourne lectorale; car il faisait de l'opposition au gouvernement par tradition de famille. Le maire demanda: Qu'y a-t-il donc, Mdric? --J'ai trouv une p'tite fille morte sous vot' futaie. Renardet se dressa, le visage couleur de brique: --Vous dites.... Une petite fille? --Oui, m'sieu, une p'tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang, morte, bien morte! Le maire jura: Nom de Dieu; je parie que c'est la petite Roque. On vient de me prvenir qu'elle n'tait pas rentre hier soir chez sa mre. A quel endroit l'avez-vous dcouverte? Le facteur expliqua la place, donna des dtails, offrit d'y conduire le maire. Mais Renardet devint brusque: Non. Je n'ai pas besoin de vous. Envoyez-moi tout de suite le garde champtre, le secrtaire de la mairie et le mdecin, et continuez votre tourne. Vite, vite, allez, et dites-leur de me rejoindre sous la futaie. Le piton, homme de consigne, obit et se retira, furieux et dsol de ne pas assister aux constatations. Le maire sortit son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de feutre gris, bords trs larges, et s'arrta quelques secondes sur le seuil de sa demeure. Devant lui s'tendait un vaste gazon o clataient trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles de fleurs panouies, l'une en face de la maison et les autres sur les cts. Plus loin, se dressaient jusqu'au ciel les premiers arbres de la futaie, tandis qu' gauche, par-dessus la Brindille largie en tang, on apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coup par des rigoles et des haies de saules pareils des monstres, nains trapus, toujours branchs, et portant sur un tronc norme et court un plumeau frmissant de branches minces. A droite, derrire les curies, les remises, tous les btiments qui dpendaient de la proprit, commenait le village, riche, peupl d'leveurs de boeufs. Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant gauche, gagna le bord de l'eau qu'il suivit pas lents, les mains derrire le dos. Il allait, le front pench; et de temps en temps il regardait autour de lui s'il n'apercevait point les personnes qu'il avait envoy qurir. Lorsqu'il fut arriv sous les arbres, il s'arrta, se dcouvrit et s'essuya le front comme avait fait Mdric; car l'ardent soleil de juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en route, s'arrta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait ses pieds et l'tendit sur sa tte, sous son chapeau. Des gouttes d'eau lui coulaient le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou puissant et rouge, et entraient, l'une aprs l'autre, sous le col blanc de sa chemise. Comme personne n'apparaissait encore, il se mit frapper du pied, puis il appela: Oh! oh! Une voix rpondit droite: Oh! oh! Et le mdecin apparut sous les arbres. C'tait un petit homme maigre, ancien chirurgien militaire, qui passait pour trs capable aux environs. Il boitait, ayant t bless au service, et s'aidait d'une canne pour marcher. Puis on aperut le garde champtre et le secrtaire de la mairie, qui, prvenus en mme temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures effares et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour tour pour se hter, et agitant si fort leurs bras qu'ils semblaient accomplir avec eux plus de besogne qu'avec leurs jambes. Renardet dit au mdecin: Vous savez de quoi il s'agit? --Oui, un enfant mort trouv dans le bois par Mdric. --C'est bien. Allons. Ils se mirent marcher cte cte, et suivis des deux hommes. Leurs pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit; leurs yeux cherchaient, l-bas, devant eux. Le docteur Labarbe tendit le bras tout coup: Tenez, le voil! Trs loin, sous les arbres, on apercevait quelque chose de clair. S'ils n'avaient point su ce que c'tait, ils ne l'auraient pas devin. Cela semblait luisant et si blanc qu'on l'et pris pour un linge tomb; car un rayon de soleil gliss entre les branches illuminait la chair ple d'une grande raie oblique travers le ventre. En approchant, ils distinguaient peu peu la forme, la tte voile, tourne vers l'eau et les deux bras carts comme par un crucifiement. --J'ai rudement chaud, dit le maire. Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir qu'il replaa encore sur son front. Le mdecin htait le pas, intress par la dcouverte. Ds qu'il fut auprs du cadavre, il se pencha pour l'examiner, sans y toucher. Il avait mis un pince-nez comme lorsqu'on regarde un objet curieux, et tournait autour tout doucement. Il dit sans se redresser: Viol et assassinat que nous allons constater tout l'heure. Cette fillette est d'ailleurs presque une femme, voyez sa gorge. Les deux seins, assez forts dj, s'affaissaient sur la poitrine, amollis par la mort. Le mdecin ta lgrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit: Parbleu, on l'a trangle une fois l'affaire faite. Il palpait le cou: trangle avec les mains, sans laisser d'ailleurs aucune trace particulire, ni marque d'ongle ni empreinte de doigt. Trs bien. C'est la petite Roque, en effet. Il replaa dlicatement le mouchoir: Je n'ai rien faire; elle est morte depuis douze heures au moins. Il faut prvenir le parquet. Renardet, debout, les mains derrire le dos, regardait d'un oeil fixe le petit corps tal sur l'herbe. Il murmura: Quel misrable! Il faudrait retrouver les vtements. Le mdecin ttait les mains, les bras, les jambes. Il dit: Elle venait sans doute de prendre un bain. Ils doivent tre au bord de l'eau. Le maire ordonna: Toi, Principe (c'tait le secrtaire de la mairie), tu vas me chercher ces hardes-l le long du ruisseau. Toi, Maxime (c'tait le garde champtre), tu vas courir Roy-le-Tors et me ramener le juge d'instruction avec la gendarmerie. Il faut qu'ils soient ici dans une heure. Tu entends. Les deux hommes s'loignrent vivement; et Renardet dit au docteur: Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci? Le mdecin murmura: Qui sait? Tout le monde est capable de a. Tout le monde en particulier et personne en gnral. N'importe, a doit tre quelque rdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en Rpublique, on ne rencontre que a sur les routes. Tous deux taient bonapartistes. Le maire reprit: Oui, a ne peut tre qu'un tranger, un passant, un vagabond sans feu ni lieu... Le mdecin ajouta avec une apparence de sourire: Et sans femme. N'ayant ni bon souper ni bon gte, il s'est procur le reste. On ne sait pas ce qu'il y a d'hommes sur la terre capables d'un forfait un moment donn. Saviez-vous que cette petite avait disparu? Et du bout de sa canne, il touchait l'un aprs l'autre les doigts roidis de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d'un piano. --Oui. La mre est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir, l'enfant n'tant pas rentre sept heures pour souper. Nous l'avons appele jusqu' minuit sur les routes; mais nous n'avons point pens la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour oprer des recherches vraiment utiles. --Voulez-vous un cigare? dit le mdecin. --Merci, je n'ai pas envie de fumer. a me fait quelque chose de voir a. Ils restaient debout tous les deux en face de ce frle corps d'adolescente, si ple, sur la mousse sombre. Une grosse mouche ventre bleu qui se promenait le long d'une cuisse, s'arrta sur les taches de sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche vive et saccade, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer l'autre, cherchant quelque chose boire sur cette morte. Les deux hommes regardaient ce point noir errant. Le mdecin dit: Comme c'est joli, une mouche sur la peau. Les dames du dernier sicle avaient bien raison de s'en coller sur la figure. Pourquoi a-t-on perdu cet usage-l? Le maire semblait ne point l'entendre, perdu dans ses rflexions. Mais, tout d'un coup, il se retourna, car un bruit l'avait surpris; une femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C'tait la mre, la Roque. Ds qu'elle aperut Renardet, elle se mit hurler: Ma p'tite, ous qu'est ma p'tite? tellement affole qu'elle ne regardait point par terre. Elle la vit tout coup, s'arrta net, joignit les mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aigu et dchirante, une clameur de bte mutile. Puis elle s'lana vers le corps, tomba genoux, et enleva, comme si elle l'et arrach, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit cette figure affreuse, noire et convulse, elle se redressa d'une secousse, puis s'abattit le visage contre terre, en jetant dans l'paisseur de la mousse des cris affreux et continus. Son grand corps maigre sur qui ses vtements collaient, secou de convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets secs envelopps de gros bas bleus frissonner horriblement; et elle creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s'y cacher. Le mdecin, mu, murmura: Pauvre vieille! Renardet eut dans le ventre un bruit singulier; puis il poussa une sorte d'ternuement bruyant qui lui sortait en mme temps par le nez et par la bouche; et, tirant son mouchoir de sa poche, il se mit pleurer dedans, toussant, sanglotant et se mouchant avec bruit. Il balbutiait: Cr... cr... cr... cr nom de Dieu de cochon qui a fait a.... Je... je... voudrais le voir guillotiner... Mais Principe reparut, l'air dsol et les mains vides. Il murmura: Je ne trouve rien, m'sieu le maire, rien de rien nulle part. L'autre, effar, rpondit d'une voix grasse, noye dans les larmes: Qu'est-ce que tu ne trouves pas? --Les hardes de la petite. --Eh bien... eh bien... cherche encore... et... et... trouve-les... ou... tu auras affaire moi. L'homme, sachant qu'on ne rsistait pas au maire, repartit d'un pas dcourag en jetant sur le cadavre un coup d'oeil oblique et craintif. Des voix lointaines s'levaient sous les arbres, une rumeur confuse, le bruit d'une foule qui approchait; car Mdric, dans sa tourne, avait sem la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupfaits d'abord, avaient caus de a dans la rue, d'un seuil l'autre; puis ils s'taient runis; ils avaient jas, discut, comment l'vnement pendant quelques minutes; et maintenant ils s'en venaient pour voir. Ils arrivaient par groupes, un peu hsitants et inquiets, par crainte de la premire motion. Quand ils aperurent le corps, ils s'arrtrent, n'osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s'enhardirent, firent quelques pas, s'arrtrent encore, avancrent de nouveau, et ils formrent bientt autour de la morte, de sa mre, du mdecin et de Renardet, un cercle pais, agit et bruyant qui se resserrait sous les pousses subites des derniers venus. Bientt ils touchrent le cadavre. Quelques-uns mme se baissrent pour le palper. Le mdecin les carta. Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux, et, saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrs en balbutiant: Foutez-moi le camp... foutez-moi le camp... tas de brutes... foutez-moi le camp.... En une seconde le cordon de curieux s'largit de deux cents mtres. La Roque s'tait releve, retourne, assise, et elle pleurait maintenant dans ses mains jointes sur sa face. Dans la foule, on discutait la chose; et des yeux avides de garons fouillaient ce jeune corps dcouvert. Renardet s'en aperut, et, enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui disparut tout entire sous le vaste vtement. Les curieux se rapprochaient doucement; la futaie s'emplissait de monde; une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands arbres. Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne la main, dans une attitude de combat. Il semblait exaspr par cette curiosit du peuple et rptait: Si un de vous approche, je lui casse la tte comme un chien. Les paysans avaient grand'peur de lui; ils se tinrent au large. Le docteur Labarbe, qui fumait, s'assit ct de la Roque, et il lui parla, cherchant la distraire. La vieille femme aussitt ta ses mains de son visage et elle rpondit avec un flux de mots larmoyants, vidant sa douleur dans l'abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son mariage, la mort de son homme, piqueur de boeufs, tu d'un coup de corne, l'enfance de sa fille, son existence misrable de veuve sans ressources avec la petite. Elle n'avait que a, sa petite Louise; et on l'avait tue; on l'avait tue dans ce bois. Tout d'un coup, elle voulut la revoir, et, se tranant sur les genoux jusqu'au cadavre, elle souleva par un coin le vtement qui le couvrait; puis elle le laissa retomber et se remit hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les gestes de la mre. Mais, soudain, un grand remous eut lieu; on cria: Les gendarmes, les gendarmes! Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant leur capitaine et un petit monsieur favoris roux, qui dansait comme un singe sur une haute jument blanche. Le garde champtre avait justement trouv M. Putoin, le juge d'instruction, au moment o il enfourchait son cheval pour faire sa promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, la grande joie des officiers. Il mit pied terre avec le capitaine, et serra les mains du maire et du docteur, en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que gonflait le corps couch dessous. Quand il fut bien au courant des faits, il fit d'abord carter le public que les gendarmes chassrent de la futaie, mais qui reparut bientt dans la prairie, et forma haie, une grande haie de ttes excites et remuantes tout le long de la Brindille, de l'autre ct du ruisseau. Le mdecin, son tour, donna des explications que Renardet crivait au crayon sur son agenda. Toutes les constatations furent faites, enregistres et commentes sans amener aucune dcouverte. Maxime aussi tait revenu sans avoir trouv trace des vtements. Cette disparition surprenait tout le monde, personne ne pouvant l'expliquer que par un vol; et, comme ces guenilles ne valaient pas vingt sous, ce vol mme tait inadmissible. Le juge d'instruction, le maire, le capitaine et le docteur s'taient mis eux-mmes chercher deux par deux, cartant les moindres branches le long de l'eau. Renardet disait au juge: Comment se fait-il que ce misrable ait cach ou emport les hardes et ait laiss ainsi le corps en plein air, en pleine vue? L'autre, sournois et perspicace, rpondit: H! h! Une ruse peut-tre? Ce crime a t commis ou par une brute ou par un madr coquin. Dans tous les cas, nous arriverons bien le dcouvrir. Un roulement de voiture leur fit tourner la tte. C'taient le substitut, le mdecin et le greffier du tribunal qui arrivaient leur tour. On recommena les recherches tout en causant avec animation. Renardet dit tout coup: Savez-vous que je vous garde djeuner? Tout le monde accepta avec des sourires, et le juge d'instruction, trouvant qu'on s'tait assez occup, pour ce jour-l, de la petite Roque, se tourna vers le maire: --Je peux faire porter chez vous le corps, n'est-ce pas? Vous avez bien une chambre pour me le garder jusqu' ce soir. L'autre se troubla, balbutiant: Oui, non... non.... A vrai dire, j'aime mieux qu'il n'entre pas chez moi... cause... cause de mes domestiques... qui... qui parlent dj de revenants dans... dans ma tour, dans la tour du Renard.... Vous savez.... Je ne pourrais plus en garder un seul.... Non.... J'aime mieux ne pas l'avoir chez moi. Le magistrat se mit sourire: Bon.... Je vais le faire emporter tout de suite Roy, pour l'examen lgal. Et se tournant vers le substitut: Je peux me servir de votre voiture, n'est-ce pas? --Oui, parfaitement. Tout le monde revint vers le cadavre. La Roque maintenant, assise ct de sa fille, lui tenait la main, et elle regardait devant elle, d'un oeil vague et hbt. Les deux mdecins essayrent de l'emmener pour qu'elle ne vt pas enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu'on allait faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit pleins bras. Couche dessus elle criait: Vous ne l'aurez pas, c'est moi, c'est moi c't'heure. On me l'a tue; j' veux la garder, vous l'aurez pas! Tous les hommes, troubls et indcis, restaient debout autour d'elle. Renardet se mit genoux pour lui parler: coutez, la Roque, il le faut, pour savoir celui qui l'a tue; sans a on ne saurait pas; il faut bien qu'on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l'aura trouv, je vous le promets. Cette raison branla la femme et une haine s'veillant dans son regard affol: Alors on le prendra? dit-elle. --Oui, je vous le promets. Elle se releva, dcide laisser faire ces gens; mais le capitaine ayant murmur: C'est surprenant qu'on ne retrouve pas ses vtements, une ide nouvelle qu'elle n'avait pas encore eue, entra brusquement dans sa tte de paysanne et elle demanda: --Ous qu' sont ses hardes; c'est m. Je les veux. Ous qu'on les a mises? On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les rclama avec une obstination dsespre, pleurant et gmissant: C'est m, je les veux; ous qu' sont, je les veux? Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s'obstinait. Elle ne demandait plus le corps, elle voulait les vtements, les vtements de sa fille, autant peut-tre par inconsciente cupidit de misrable pour qui une pice d'argent reprsente une fortune, que par tendresse maternelle. Et quand le petit corps, roul en des couvertures qu'on tait all chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: J'ai pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p'tit bonnet, son p'tit bonnet; j'ai pu rien, pu rien, pas seulement son p'tit bonnet. Le cur venait d'arriver; un tout jeune prtre dj gras. Il se chargea d'emmener la Roque, et ils s'en allrent ensemble vers le village. La douleur de la mre s'attnuait sous la parole sucre de l'ecclsiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle rptait sans cesse: Si j'avais seulement son p'tit bonnet... s'obstinant cette ide qui dominait prsent toutes les autres. Renardet cria de loin: Vous djeunez avec nous, monsieur l'abb. Dans une heure. Le prtre tourna la tte et rpondit: Volontiers, monsieur le maire. Je serai chez vous midi. Et tout le monde se dirigea vers la maison dont on apercevait travers les branches la faade grise et la grande tour plante au bord de la Brindille. Le repas dura longtemps; on parlait du crime. Tout le monde se trouva du mme avis; il avait t accompli par quelque rdeur, passant l par hasard, pendant que la petite prenait un bain. Puis les magistrats retournrent Roy, en annonant qu'ils reviendraient le lendemain de bonne heure; le mdecin et le cur rentrrent chez eux, tandis que Renardet, aprs une longue promenade par les prairies, s'en revint sous la futaie o il se promena jusqu' la nuit, pas lents, les mains derrire le dos. Il se coucha de fort bonne heure et il dormait encore le lendemain quand le juge d'instruction pntra dans sa chambre. Il se frottait les mains; il avait l'air content; il dit: --Ah! ah! vous dormez encore! Eh! bien, mon cher, nous avons du nouveau ce matin. Le maire s'tait assis sur son lit. --Quoi donc? --Oh! quelque chose de singulier. Vous vous rappelez bien comme la mre rclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet surtout. Eh bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouv, sur le seuil, les deux petits sabots de l'enfant. Cela prouve que le crime a t commis par quelqu'un du pays, par quelqu'un qui a eu piti d'elle. Voil en outre le facteur Mdric qui m'apporte le d, le couteau et l'tui aiguilles de la morte. Donc l'homme, en emportant les vtements pour les cacher, a laiss tomber les objets contenus dans la poche. Pour moi, j'attache surtout de l'importance au fait des sabots, qui indique une certaine culture morale et une facult d'attendrissement chez l'assassin. Nous allons donc, si vous le voulez bien, passer en revue ensemble les principaux habitants de votre pays. Le maire s'tait lev. Il sonna afin qu'on lui apportt de l'eau chaude pour sa barbe. Il disait: Volontiers; mais ce sera assez long, et nous pouvons commencer tout de suite. M. Putoin s'tait assis cheval sur une chaise, continuant ainsi, mme dans les appartements, sa manie d'quitation. Renardet, prsent, se couvrait le menton de mousse blanche en se regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il reprit: Le principal habitant de Carvelin s'appelle Joseph Renardet, maire, riche propritaire, homme bourru qui bat les gardes et les cochers... Le juge d'instruction se mit rire: Cela suffit; passons au suivant.... --Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, leveur de boeufs, galement riche propritaire, paysan madr, trs sournois, trs retors en toute question d'argent, mais incapable, mon avis, d'avoir commis un tel forfait. M. Putoin dit: Passons. Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l'inspection morale de tous les habitants de Carvelin. Aprs deux heures de discussion, leurs soupons s'taient arrts sur trois individus assez suspects: un braconnier nomm Cavalle, un pcheur de truites et d'crevisses nomm Paquet, et un piqueur de boeufs nomm Clovis. II Les recherches durrent tout l't; on ne dcouvrit pas le criminel. Ceux qu'on souponna et qu'on arrta prouvrent facilement leur innocence, et le parquet dut renoncer la poursuite du coupable. Mais cet assassinat semblait avoir mu le pays entier d'une faon singulire. Il tait rest aux mes des habitants une inquitude, une vague peur, une sensation d'effroi mystrieux, venue non seulement de l'impossibilit de dcouvrir aucune trace, mais aussi et surtout de cette trange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le lendemain. La certitude que le meurtrier avait assist aux constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait les esprits, les obsdait, paraissait planer sur le pays comme une incessante menace. La futaie, d'ailleurs, tait devenue un endroit redout, vit, qu'on croyait hant. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque dimanche dans l'aprs-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des grands arbres normes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les garons jouaient aux boules, aux quilles, au bouchon, la balle, en certaines places o ils avaient dcouvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les notes fausses troublaient l'air tranquille et agaaient les nerfs des dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait plus sous la vote paisse et haute, comme si on se ft attendu y trouver toujours quelque cadavre couch. L'automne vint, les feuilles tombrent. Elles tombaient jour et nuit, descendaient en tournoyant, rondes et lgres, le long des grands arbres; et on commenait voir le ciel travers les branches. Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente et continue s'paississait brusquement, devenait une averse vaguement bruissante qui couvrait la mousse d'un pais tapis jaune, criant un peu sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant, incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes verses par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la fin de l'anne, sur la fin des aurores tides et des doux crpuscules, sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-tre sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant viole et tue leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois dsert et vide, du bois abandonn et redout, o devait errer, seule, l'me, la petite me de la petite morte. La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colre entre ses berges sches, entre deux haies de saules maigres et nus. Et voil que Renardet, tout coup, revint se promener sous la futaie. Chaque jour, la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur, les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et molle, tandis qu'une lgion de corbeaux, accourus de tous les voisinages pour coucher dans les grandes cimes, se droulait travers l'espace, la faon d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des clameurs violentes et sinistres. Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches emmles sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crpuscules d'automne. Puis, tout coup, ils repartaient en croassant affreusement et en dployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de leur vol. Ils s'abattaient enfin sur les fates les plus hauts et cessaient peu peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mlait leurs plumes noires au noir de l'espace. Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les tnbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait, tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la chemine claire, en tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la flamme. Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait abattre sa futaie. Vingt bcherons travaillaient dj. Ils avaient commenc par le coin le plus proche de la maison, et ils allaient vite en prsence du matre. D'abord, les brancheurs grimpaient le long du tronc. Lis lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de pointe d'acier fixe leur semelle. La pointe entre dans le bois, y reste enfonce, et l'homme s'lve dessus comme sur une marche pour frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se soutiendra de nouveau en recommenant avec la premire. Et, chaque monte, il porte plus haut le collier de corde qui l'attache l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier. Il grimpe toujours doucement comme une bte parasite attaquant un gant, il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et l'peronnant pour aller le dcapiter. Ds qu'il arrive aux premires branches, il s'arrte, dtache de son flanc la serpe aigu et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec mthode, entaillant le membre tout prs du tronc; et, soudain, la branche craque, flchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frlant dans sa chute les arbres voisins. Puis elle s'crase sur le sol avec un grand bruit de bois bris, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps. Le sol se couvrait de dbris que d'autres hommes taillaient leur tour, liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres rests encore debout semblaient des poteaux dmesurs, des pieux gigantesques amputs et rass par l'acier tranchant des serpes. Et, quand l'brancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du ft droit et mince le collier de corde qu'il y avait port, il redescendait ensuite coups d'peron le long du tronc dcouronn que les bcherons alors attaquaient par la base en frappant grands coups qui retentissaient dans tout le reste de la futaie. Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes tiraient, en poussant un cri cadenc, sur la corde fixe au sommet, et l'immense mt soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd et la secousse d'un coup de canon lointain. Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une arme perd ses soldats. Renardet ne s'en allait plus; il restait l du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrire le dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre tait tomb, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d'impatience secrte et calme, comme s'il et attendu, espr, quelque chose la fin de ce massacre. Cependant, on approchait du lieu o la petite Roque avait t trouve. On y parvint enfin, un soir, l'heure du crpuscule. Comme il faisait sombre, le ciel tant couvert, les bcherons voulurent arrter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un htre norme, mais le matre s'y opposa, et exigea qu' l'heure mme on brancht et abattt ce colosse qui avait ombrag le crime. Quand l'brancheur l'eut mis nu, eut termin sa toilette de condamn, quand les bcherons en eurent sap la base, cinq hommes commencrent tirer sur la corde attache au fate. L'arbre rsista; son tronc puissant, bien qu'entaill jusqu'au milieu, tait rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte de saut rgulier, tendaient la corde en se couchant jusqu' terre, et ils poussaient un cri de gorge essouffl qui montrait et rglait leur effort. Deux bcherons, debout contre le gant, demeuraient la hache au poing, pareils deux bourreaux prts frapper encore, et Renardet, immobile, la main sur l'corce, attendait la chute avec une motion inquite et nerveuse. Un des hommes lui dit: Vous tes trop prs, monsieur le maire; quand il tombera, a pourrait vous blesser. Il ne rpondit pas et ne recula point; il semblait prt saisir lui-mme pleins bras le htre pour le terrasser comme un lutteur. Ce fut tout coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un dchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse douloureuse; et elle s'inclina un peu, prte tomber, mais rsistant encore. Les hommes, excits, roidirent leurs bras, donnrent un effort plus grand; et comme l'arbre, bris, croulait, soudain Renardet fit un pas en avant, puis s'arrta, les paules souleves pour recevoir le choc irrsistible, le choc mortel qui l'craserait sur le sol. Mais le htre, ayant un peu dvi, lui frla seulement les reins, le jetant sur la face cinq mtres de l. Les ouvriers s'lancrent pour le relever; il s'tait dj soulev lui-mme sur les genoux, tourdi, les yeux gars, et passant la main sur son front, comme s'il se rveillait d'un accs de folie. Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris, l'interrogrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il rpondit, en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'garement, ou, plutt, une seconde de retour l'enfance, qu'il s'tait imagin avoir le temps de passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les voitures au trot, qu'il avait jou au danger, que, depuis huit jours, il sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans tre touch. C'tait une btise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces minutes d'insanit et de ces tentations d'une stupidit purile. Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il s'en alla en disant: A demain, mes amis, demain. Ds qu'il fut rentr dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa lampe, coiffe d'un abat-jour, clairait vivement, et, prenant son front entre ses mains, il se mit pleurer. Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tte et regarda sa pendule. Il n'tait pas encore six heures. Il pensa: J'ai le temps avant le dner, et il alla fermer sa porte clef. Il revint alors s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clart. L'acier de l'arme luisait, jetait des reflets pareils des flammes. Renardet le contempla quelque temps avec l'oeil trouble d'un homme ivre; puis il se leva et se mit marcher. Il allait d'un bout l'autre de l'appartement, et de temps en temps s'arrtait pour repartir aussitt. Soudain, il ouvrit la porte de son cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche eau et se mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se remit marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la pendule et pensait: J'ai encore le temps. La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfona le canon dedans comme s'il et voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, le doigt sur la gchette, puis, brusquement secou par un frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis. Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: Je ne peux pas. Je n'ose pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me tuer! On frappait la porte; il se dressa, affol. Un domestique disait: Le dner de monsieur est prt. Il rpondit: C'est bien. Je descends. Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se regarda dans la glace de la chemine pour voir si son visage ne lui semblait pas trop convuls. Il tait rouge, comme toujours, un peu plus rouge peut-tre. Voil tout. Il descendit et se mit table. Il mangea lentement, en homme qui veut faire traner le repas, qui ne veut point se retrouver seul avec lui-mme. Puis il fuma plusieurs pipes dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre. Ds qu'il s'y fut enferm, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma ensuite les bougies de sa chemine, et, tournant plusieurs fois sur lui-mme, parcourut de l'oeil tout l'appartement avec une angoisse d'pouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il avait viole, puis trangle. Toutes les nuits, l'odieuse vision recommenait. C'tait d'abord dans ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commenait alors haleter, touffer, et il lui fallait dboutonner son col de chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il essayait de lire, il essayait de chanter; c'tait en vain; sa pense, malgr lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer dans ses dtails les plus secrets, avec toutes ses motions les plus violentes de la premire minute la dernire. Il avait senti, en se levant, ce matin-l, le matin de l'horrible jour, un peu d'tourdissement et de migraine qu'il attribuait la chaleur, de sorte qu'il tait rest dans sa chambre jusqu' l'appel du djeuner. Aprs le repas, il avait fait la sieste; puis il tait sorti vers la fin de l'aprs-midi pour respirer la brise frache et calmante sous les arbres de sa futaie. Mais, ds qu'il fut dehors, l'air lourd et brlant de la plaine l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur la terre calcine, sche et assoiffe, des flots de lumire ardente. Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les btes, les oiseaux, les sauterelles elles-mmes se taisaient. Renardet gagna les grands arbres et se mit marcher sur la mousse o la Brindille vaporait un peu de fracheur sous l'immense toiture de branches. Mais il se sentait mal l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue, invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque rien, ayant d'ordinaire peu d'ides dans la tte. Seule, une pense vague le hantait depuis trois mois, la pense de se remarier. Il souffrait de vivre seul, il en souffrait moralement et physiquement. Habitu depuis dix ans sentir une femme prs de lui, accoutum sa prsence de tous les instants, son treinte quotidienne, il avait besoin, un besoin imprieux et confus de son contact incessant et de son baiser rgulier. Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe frler ses jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir entre ses bras, surtout. Il tait veuf depuis six mois peine et il cherchait dj dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il pourrait pouser lorsque son deuil serait fini. Il avait une me chaste, mais loge dans un corps puissant d'Hercule, et des images charnelles commenaient troubler son sommeil et ses veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments en souriant de lui-mme: Me voici comme saint Antoine. Ayant eu ce matin-l plusieurs de ces visions obsdantes, le dsir lui vint tout coup de se baigner dans la Brindille pour se rafrachir et apaiser l'ardeur de son sang. Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond o les gens du pays venaient se tremper quelquefois en t. Il y alla. Des saules pais cachaient ce bassin clair o le courant se reposait, sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut entendre un lger bruit, un faible clapotement qui n'tait point celui du ruisseau sur les berges. Il carta doucement les feuilles et regarda. Une fillette, toute nue, toute blanche travers l'onde transparente, battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur elle-mme avec des gestes gentils. Ce n'tait plus une enfant, ce n'tait pas encore une femme; elle tait grasse et forme, tout en gardant un air de gamine prcoce, pousse vite, presque mre. Il ne bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coup par une motion bizarre et poignante. Il demeurait l, le coeur battant comme si un de ses rves sensuels venait de se raliser, comme si une fe impure et fait apparatre devant lui cet tre troublant et trop jeune, cette petite Vnus paysanne, ne dans les bouillons du ruisselet, comme l'autre, la grande, dans les vagues de la mer. Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait petits pas hsitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait pouss vers elle par une force irrsistible, par un emportement bestial qui soulevait toute sa chair, affolait son me et le faisait trembler des pieds la tte. Elle resta debout, quelques secondes, derrire le saule qui le cachait. Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effare pour rsister, trop pouvante pour appeler, et il la possda sans comprendre ce qu'il faisait. Il se rveilla de son crime, comme on se rveille d'un cauchemar. L'enfant commenait pleurer. Il dit: Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent. Mais elle n'coutait pas; elle sanglotait. Il reprit: Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc. Elle hurla en se tordant pour s'chapper. Il comprit brusquement qu'il tait perdu; et il la saisit par le cou pour arrter dans sa bouche ces clameurs dchirantes et terribles. Comme elle continuait se dbattre avec la force exaspre d'un tre qui veut fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonfle de cris, et il l'eut trangle en quelques instants, tant il serrait furieusement, sans qu'il songet la tuer, mais seulement pour la faire taire. Puis il se dressa, perdu d'horreur. Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver, quand surgit dans son me bouleverse l'instinct mystrieux et confus qui guide tous les tres en danger. Il faillit jeter le corps l'eau: mais une autre impulsion le poussa vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille. Puis il s'en alla, grands pas, gagna les prairies, fit un immense dtour pour se montrer des paysans qui habitaient fort loin de l, de l'autre ct du pays, et il rentra pour dner l'heure ordinaire en racontant ses domestiques tout le parcours de sa promenade. Il dormit pourtant cette nuit-l; il dormit d'un pais sommeil de brute, comme doivent dormir quelquefois les condamns mort. Il n'ouvrit les yeux qu'aux premires lueurs du jour, et il attendit, tortur par la peur du forfait dcouvert, l'heure ordinaire de son rveil. Puis il dut assister toutes les constatations. Il le fit la faon des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et les hommes travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans ce doute d'irralit qui trouble l'esprit aux heures des grandes catastrophes. Seul le cri dchirant de la Roque lui traversa le coeur. A ce moment il faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: C'est moi. Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repcher les sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mre. Tant que dura l'enqute, tant qu'il dut guider et garer la justice, il fut calme, matre de lui, rus et souriant. Il discutait paisiblement avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par l'esprit, combattait leurs opinions, dmolissait leurs raisonnements. Il prenait mme un certain plaisir cre et douloureux troubler leurs perquisitions, embrouiller leurs ides, innocenter ceux qu'ils suspectaient. Mais partir du jour o les recherches furent abandonnes, il devint peu peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il matrist ses colres. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur; il frmissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds la tte quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin imprieux de mouvement l'envahit, le fora des courses prodigieuses, le tint debout des nuits entires, marchant travers sa chambre. Ce n'tait point qu'il ft harcel par des remords. Sa nature brutale ne se prtait aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme d'nergie et mme de violence, n pour faire la guerre, ravager les pays conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur et de batailleur, il ne comptait gure la vie humaine. Bien qu'il respectt l'glise, par politique, il ne croyait ni Dieu, ni au diable, n'attendant par consquent, dans une autre vie, ni chtiment, ni rcompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une vague philosophie faite de toutes les ides des encyclopdistes du sicle dernier; et il considrait la Religion comme une sanction morale de la Loi, l'une et l'autre ayant t inventes par les hommes pour rgler les rapports sociaux. Tuer quelqu'un en duel, ou la guerre, ou dans une querelle, ou par accident, ou par vengeance, ou mme par forfanterie, lui et sembl une chose amusante et crne, et n'et pas laiss plus de traces en son esprit que le coup de fusil tir sur un livre; mais il avait ressenti une motion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrsistible, dans une espce de tempte sensuelle emportant sa raison. Et il avait gard au coeur, gard dans sa chair, gard sur ses lvres, gard jusque dans ses doigts d'assassin une sorte d'amour bestial, en mme temps qu'une horreur pouvante pour cette fillette surprise par lui et tue lchement. A tout instant sa pense revenait cette scne horrible; et bien qu'il s'effort de chasser cette image, qu'il l'cartt avec terreur, avec dgot, il la sentait rder dans son esprit, tourner autour de lui, attendant sans cesse le moment de rapparatre. Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il ne savait pas encore pourquoi les tnbres lui semblaient effrayantes; mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuples de terreurs. Le jour clair ne se prte point aux pouvantes. On y voit les choses et les tres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les tres naturels qui peuvent se montrer dans la clart. Mais la nuit, la nuit opaque, plus paisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si vaste, o l'on peut frler d'pouvantables choses, la nuit o l'on sent errer, rder l'effroi mystrieux, lui paraissait cacher un danger inconnu, proche et menaant! Lequel? Il le sut bientt. Comme il tait dans son fauteuil, assez tard, un soir qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fentre. Il attendit, inquiet, le coeur battant; la draperie ne bougeait plus; puis, soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait. Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il tait brave; il s'tait battu souvent et il aurait aim dcouvrir chez lui des voleurs. tait-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant d'tre tromp par ses yeux. C'tait si peu de chose, d'ailleurs, un lger frisson de l'toffe, une sorte de tremblement des plis, peine une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa peur, fit quatre pas, saisit la draperie deux mains et l'carta largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impntrable s'tendait par derrire jusqu' l'invisible horizon. Il restait debout en face de cette ombre illimite; et tout coup il y aperut une lueur, une lueur mouvante, qui semblait loigne. Alors il approcha son visage du carreau, pensant qu'un pcheur d'crevisses braconnait sans doute dans la Brindille, car il tait minuit pass, et cette lueur rampait au bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore, Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur devint une clart, et il aperut la petite Roque nue et sanglante sur la mousse. Il recula crisp d'horreur, heurta son sige et tomba sur le dos. Il y resta quelques minutes l'me en dtresse, puis il s'assit et se mit rflchir. Il avait eu une hallucination, voil tout; une hallucination venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son fanal. Quoi d'tonnant d'ailleurs ce que le souvenir de son crime jett en lui, parfois, la vision de la morte. S'tant relev, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: Que vais-je faire, si cela recommence? Et cela recommencerait, il le sentait, il en tait sr. Dj la fentre sollicitait son regard, l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientt s'agiter quelque chose derrire lui, et il fit brusquement pivoter sur un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remu, cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'lana et le saisit d'une main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout tait noir au dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la vie. Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitt le dsir le reprit de regarder de nouveau par la fentre. Depuis que le rideau tait tomb, elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la campagne obscure. Pour ne point cder cette dangereuse tentation, il se dvtit, souffla ses lumires, se coucha et ferma les yeux. Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil. Une grande lumire tout coup traversa ses paupires. Il les ouvrit, croyant sa demeure en feu. Tout tait noir, et il se mit sur son coude pour tcher de distinguer sa fentre qui l'attirait toujours, invinciblement. A force de chercher voir, il aperut quelques toiles; et il se leva, traversa sa chambre ttons, trouva les carreaux avec ses mains tendues, appliqua son front dessus. L bas, sous les arbres, le corps de la fillette luisait comme du phosphore, clairant l'ombre autour de lui! Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, o il resta jusqu'au matin, la tte cache sous l'oreiller. A partir de ce moment, sa vie devint intolrable. Il passait ses jours dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommenait. A peine enferm dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une force irrsistible le soulevait et le poussait sa vitre, comme pour appeler le fantme et il le voyait aussitt, couch d'abord au lieu du crime, couch les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps avait t trouv. Puis la morte se levait et s'en venait, petits pas, ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivire. Elle s'en venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la corbeille de fleurs dessches; puis elle s'levait dans l'air, vers la fentre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle tait venue le jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant l'apparition, il reculait jusqu' son lit et s'affaissait dessus, sachant bien que la petite tait entre et qu'elle se tenait maintenant derrire le rideau qui remuerait tout l'heure. Et jusqu'au jour il le regardait, ce rideau, d'un oeil fixe, s'attendant sans cesse voir sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait l, sous l'toffe agite parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts crisps sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serr la gorge de la petite Roque. Il coutait sonner les heures; il entendait battre dans le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son coeur. Et il souffrait, le misrable, plus qu'aucun homme n'avait jamais souffert. Puis, ds qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonant le jour prochain, il se sentait dlivr, seul enfin, seul dans sa chambre; et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil inquiet et fivreux, o il recommenait souvent en rve l'pouvantable vision de ses veilles. Quand il descendait plus tard pour le djeuner de midi, il se sentait courbatur comme aprs de prodigieuses fatigues; et il mangeait peine, hant toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante. Il savait bien pourtant que ce n'tait pas une apparition, que les morts ne reviennent point, et que son me malade, son me obsde par une pense unique, par un souvenir inoubliable, tait la seule cause de son supplice, la seule vocatrice de la morte ressuscite par elle, appele par elle et dresse aussi par elle devant ses yeux o restait empreinte l'image ineffaable. Mais il savait aussi qu'il ne gurirait pas, qu'il n'chapperait jamais la perscution sauvage de sa mmoire; et il se rsolut mourir, plutt que de supporter plus longtemps ces tortures. Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire un suicide. Car il tenait sa rputation, au nom lgu par ses pres; et si on souponnait la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqu, l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point l'accuser du forfait. Une ide trange lui tait venue, celle de se faire craser par l'arbre au pied duquel il avait assassin la petite Roque. Il se dcida donc faire abattre sa futaie et simuler un accident. Mais le htre refusa de lui casser les reins. Rentr chez lui, en proie un dsespoir perdu, il avait saisi son revolver, et puis il n'avait pas os tirer. L'heure du dner sonna, il avait mang, puis tait remont. Et il ne savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lche maintenant qu'il avait chapp une premire fois. Tout l'heure il tait prt, fortifi, dcid, matre de son courage et de sa rsolution; prsent, il tait faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte. Il balbutiait: Je n'oserai plus, je n'oserai plus; et il regardait avec terreur, tantt l'arme sur sa table, tantt le rideau qui cachait sa fentre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait lieu sitt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre peut-tre? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'tait pour le prendre son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le dcider mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs. Il se mit pleurer comme un enfant, rptant: Je n'oserai plus, je n'oserai plus. Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: Mon Dieu, mon Dieu. Sans croire Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet, regarder sa fentre o il savait blottie l'apparition, ni sa table o luisait son revolver. Quand il se fut relev, il dit tout haut: a ne peut pas durer, il faut en finir. Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se dcidait prendre aucune rsolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main refuserait toujours de presser la gchette de l'arme, il retourna cacher sa tte sous les couvertures de son lit, et il rflchit. Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait mourir, inventer une ruse contre lui-mme qui ne lui laisserait plus aucune hsitation, aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamns qu'on mne l'chafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'tat de son me, avouant son crime un ami sr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la mort. Mais qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi les gens qu'il connaissait? Le mdecin? Non. Il raconterait cela plus tard, sans doute? Et tout coup, une bizarre pense traversa son esprit. Il allait crire au juge d'instruction, qu'il connaissait intimement, pour se dnoncer lui-mme. Il lui dirait tout, dans cette lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa rsolution de mourir, et ses hsitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son courage dfaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amiti de dtruire sa lettre ds qu'il aurait appris que le coupable s'tait fait justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sr, discret, incapable mme d'une parole lgre. C'tait un de ces hommes qui ont une conscience inflexible gouverne, dirige, rgle par leur seule raison. A peine eut-il form ce projet qu'une joie bizarre envahit son coeur. Il tait tranquille prsent. Il allait crire sa lettre, lentement, puis, au jour levant, il la dposerait dans la bote cloue au mur de sa mtairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et quand l'homme la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tte la premire sur les roches o s'appuyaient les fondations. Il prendrait soin d'tre vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il pourrait donc grimper sur la marche avance qui portait le mt du drapeau dploy aux jours de fte. Il casserait ce mt d'une secousse et se prcipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se tuerait net, tant donns son poids et la hauteur de sa tour. Il sortit aussitt de son lit, gagna sa table et se mit crire; il n'oublia rien, pas un dtail du crime, pas un dtail de sa vie d'angoisses, pas un dtail des tortures de son coeur, et il termina en annonant qu'il s'tait condamn lui-mme, qu'il allait excuter le criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller ce que jamais on n'accust sa mmoire. En achevant sa lettre, il s'aperut que le jour tait venu. Il la ferma, la cacheta, crivit l'adresse, puis il descendit pas lgers, courut jusqu' la petite bote blanche colle au mur, au coin de la ferme, et quand il eut jet dedans ce papier qui nervait sa main, il revint vite, referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour attendre le passage du piton qui emporterait son arrt de mort. Il se sentait calme, maintenant, dlivr, sauv! Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gele. Le ciel tait rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil, comme si elle et t poudre de verre pil. Renardet, debout, nu-tte, regardait le vaste pays, les prairies gauche, droite le village dont les chemines commenaient fumer pour le repas du matin. A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches o il s'craserait tout l'heure. Il se sentait renatre dans cette belle aurore glace, et plein de force, plein de vie. La lumire le baignait, l'entourait, le pntrait comme une esprance. Mille souvenirs l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des tangs o dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir, l'aiguillonnaient de dsirs nouveaux, rveillaient tous les apptits vigoureux de son corps actif et puissant. Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il avait peur d'une ombre? peur de rien? Il tait riche et jeune encore! Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence, d'un voyage pour oublier! Cette nuit mme, il ne l'avait pas vue, l'enfant, parce que sa pense, proccupe, s'tait gare sur autre chose. Peut-tre ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre tait grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir? Son regard errait sur les prairies, et il aperut une tache bleue dans le sentier le long de la Brindille. C'tait Mdric qui s'en venait apporter les lettres de la ville et emporter celles du village. Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il s'lana dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la rclamer au facteur. Peu lui importait d'tre vu, maintenant; il courait travers l'herbe o moussait la glace lgre des nuits, et il arriva devant la bote, au coin de la ferme, juste en mme temps que le piton. L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques papiers dposs l par les habitants du pays. Renardet lui dit: --Bonjour, Mdric. --Bonjour, m'sieu le maire. --Dites donc, Mdric, j'ai jet la bote une lettre dont j'ai besoin. Je viens vous demander de me la rendre. --C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera. Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupfait devant le visage de Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cercl de noir, comme enfonc dans la tte, les cheveux en dsordre, la barbe mle, la cravate dfaite. Il tait visible qu'il ne s'tait point couch. L'homme demanda: C'est-il que vous tes malade, m'sieu le maire? L'autre, comprenant soudain que son allure devait tre trange, perdit contenance, balbutia: Mais non... mais non.... Seulement, j'ai saut du lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous comprenez?... Un vague soupon passa dans l'esprit de l'ancien soldat. Il reprit: Qu lettre? --Celle que vous allez me rendre. Maintenant, Mdric hsitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas naturelle. Il y avait peut-tre un secret dans cette lettre, un secret de politique. Il savait que Renardet n'tait pas rpublicain, et il connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux lections. Il demanda: A qui qu'elle est adresse, c'te lettre? --A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon ami! Le piton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui rclamait. Alors il se mit le regarder, le tournant et le retournant dans ses doigts, fort perplexe, fort troubl par la crainte de commettre une faute grave ou de se faire un ennemi du maire. Voyant son hsitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Mdric qu'il s'agissait d'un mystre important et le dcida faire son devoir, cote que cote. Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en rpondant: --Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait la justice, j'peux pas. Une angoisse affreuse treignit le coeur de Renardet, qui balbutia: --Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez mme reconnatre mon criture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier. --J'peux pas. --Voyons, Mdric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je vous dis que j'en ai besoin. --Non. J'peux pas. Un frisson de colre passa dans l'me violente de Renardet. --Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, aprs tout; et je vous ordonne maintenant de me rendre ce papier. Le piton rpondit avec fermet: Non, je n'peux pas, m'sieu le maire! Alors Renardet, perdant la tte, le saisit par les bras pour lui enlever son sac; mais l'homme se dbarrassa d'une secousse et, reculant, leva son gros bton de houx. Il pronona, toujours calme: Oh! ne me touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon devoir, moi! Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant comme un enfant qui pleure. --Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous rcompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous donnerai cent francs, vous entendez, cent francs. L'homme tourna les talons et se mit en route. Renardet le suivit, haletant, balbutiant: --Mdric, Mdric, coutez, je vous donnerai mille francs, vous entendez, mille francs. L'autre allait toujours, sans rpondre. Renardet reprit: Je ferai votre fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que a vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites... cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille francs. Le facteur se retourna, la face dure, l'oeil svre: En voil assez, ou bien je rpterai la justice tout ce que vous venez de me dire l. Renardet s'arrta net. C'tait fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bte chasse. Alors Mdric son tour s'arrta et regarda cette fuite avec stupfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver. Bientt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis il saisit le mt du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir le briser, puis soudain, pareil un nageur qui pique une tte, il se lana dans le vide, les deux mains en avant. Mdric s'lana pour porter secours. En traversant le parc, il aperut les bcherons allant au travail. Il les hla en leur criant l'accident; et ils trouvrent au pied des murs un corps sanglant dont la tte s'tait crase sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et sur ses eaux largies en cet endroit, claires et calmes, on voyait couler un long filet rose de cervelle et de sang mls. L'PAVE C'tait hier, 31 dcembre. Je venais de djeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres trangers. Georges me dit: --Tu permets? --Certainement. Et il se mit lire huit pages d'une grande criture anglaise, croise dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention srieuse, avec cet intrt qu'on met aux choses qui vous touchent le coeur. Puis il posa la lettre sur un coin de la chemine, et il dit: --Tiens, en voil une drle d'histoire que je ne t'ai jamais raconte, une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrive! Oh! ce fut un singulier jour de l'an, cette anne-l. Il y a de cela vingt ans... puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!... J'tais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je dirige aujourd'hui. Je me disposais passer Paris la fte du 1er janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fte, quand je reus une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir immdiatement pour l'le de R, o venait de s'chouer un trois-mts de Saint-Nazaire, assur par nous. Il tait alors huit heures du matin. J'arrivai la Compagnie, dix heures, pour recevoir des instructions; et, le soir mme, je prenais l'express, qui me dposait La Rochelle le lendemain 31 dcembre. J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de R, le _Jean-Guiton_. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre et de grand caractre que La Rochelle, avec ses rues mles comme un labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des galeries arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces galeries et ces arcades crases, mystrieuses, qui semblent construites et demeures comme un dcor de conspirateurs, le dcor antique et saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion hroques et sauvages. C'est bien la vieille cit huguenote, grave, discrte, sans art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie svre, un peu sournoise aussi, une cit de batailleurs obstins, o doivent clore les fanatismes, la ville o s'exalta la foi des calvinistes et o naquit le complot des quatre sergents. Quand j'eus err quelque temps par ces rues singulires, je montai sur un petit bateau vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire l'le de R. Il partit en soufflant, d'un air colre, passa entre les deux tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue construite par Richelieu, et dont on voit fleur d'eau les pierres normes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua vers la droite. C'tait un de ces jours tristes qui oppressent, crasent la pense, compriment le coeur, teignent en nous toute force et toute nergie; un jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, froide comme de la gele, infecte respirer comme une bue d'gout. Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu profonde et sablonneuse de ces plages illimites, restait sans une ride, sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau stagnante. Le _Jean-Guiton_ passait dessus en roulant un peu, par habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derrire lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se calmaient bientt. Je me mis causer avec le capitaine, un petit homme presque sans pattes, tout rond comme son bateau et balanc comme lui. Je voulais quelques dtails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand trois-mts carr de Saint-Nazaire, le _Marie-Joseph_, avait chou, par une nuit d'ouragan, sur les sables de l'le de R. La tempte avait jet si loin ce btiment, crivait l'armateur, qu'il avait t impossible de le renflouer et qu'on avait d enlever au plus vite tout ce qui pouvait en tre dtach. Il me fallait donc constater la situation de l'pave, apprcier quel devait tre son tat avant le naufrage, juger si tous les efforts avaient t tents pour le remettre flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour tmoigner ensuite contradictoirement, si besoin tait dans le procs. Au reu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il jugerait ncessaires pour sauvegarder nos intrts. Le capitaine du _Jean-Guiton_ connaissait parfaitement l'affaire, ayant t appel prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage. Il me raconta le sinistre, trs simple d'ailleurs. Le _Marie-Joseph_, pouss par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au hasard sur une mer d'cume,--une mer de soupe au lait, disait le capitaine,--tait venu s'chouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les ctes de cette rgion en Saharas illimits, aux heures de la mare basse. Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre l'ocan et le ciel pesant restait un espace libre o l'oeil voyait au loin. Nous suivions une terre. Je demandai: --C'est l'le de R? --Oui, monsieur. Et tout coup le capitaine, tendant la main droit devant nous, me montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit: --Tenez, voil votre navire! --Le _Marie-Joseph_?... --Mais, oui. --J'tais stupfait. Ce point noir, peu prs invisible, que j'aurais pris pour un cueil, me paraissait plac trois kilomtres au moins des ctes. Je repris: --Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau l'endroit que vous me dsignez? Il se mit rire. --Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!... C'tait un Bordelais. Il continua: --Nous sommes mare haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en par la plage, mains dans vos poches, aprs le djeuner de l'htel du _Dauphin_, et je vous promets qu' deux heures cinquante ou trois heures au plusse vous toucherez l'pave, pied sec, mon ami, et vous aurez une heure quarante-cinq deux heures pour rester dessus, pas plusse, par exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle revient vite. C'est plat comme une punaise, cette cte! Remettez-vous en route quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez sept heures et demie sur le _Jean-Guiton_, qui vous dpose ce soir mme sur le quai de La Rochelle. Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir l'avant du vapeur, pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions rapidement. Elle ressemblait tous les ports en miniature qui servent de capitales toutes les maigres les semes le long des continents. C'tait un gros village de pcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de poisson et de volailles, de lgumes et de coquilles, de radis et de moules. L'le est fort basse, peu cultive, et semble cependant trs peuple; mais je ne pntrai pas dans l'intrieur. Aprs avoir djeun, je franchis un petit promontoire; puis, comme la mer baissait rapidement, je m'en allai, travers les sables, vers une sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, l-bas, l-bas. J'allais vite sur cette plaine jaune, lastique comme de la chair, et qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout l'heure, tait l; maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant perte de vue, et je ne distinguais plus la ligne qui sparait le sable de l'Ocan. Je croyais assister une ferie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique tait devant moi tout l'heure, puis il avait disparu dans la grve, comme font les dcors dans les trappes, et je marchais prsent au milieu d'un dsert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau sale demeuraient en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et bonne odeur des ctes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je regardais l'pave choue, qui grandissait mesure que j'avanais et ressemblait prsent une norme baleine naufrage. Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense tendue plate et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, aprs une heure de marche. Elle gisait sur le flanc, creve, brise, montrant, comme les ctes d'une bte, ses os rompus, ses os de bois goudronn, percs de clous normes. Le sable dj l'avait envahie, entr par toutes les fentes, et il la tenait, la possdait, ne la lcherait plus. Elle paraissait avoir pris racine en lui. L'avant tait entr profondment dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrire, relev, semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel dsespr, ces deux mots blancs sur le bordage noir: _Marie-Joseph_. J'escaladai ce cadavre de navire par le ct le plus bas; puis, parvenu sur le pont, je pntrai dans l'intrieur. Le jour, entr par les trappes dfonces et par les fissures des flancs, clairait tristement ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries dmolies. Il n'y avait plus rien l-dedans que du sable qui servait de sol ce souterrain de planches. Je me mis prendre des notes sur l'tat du btiment. Je m'tais assis sur un baril vide et bris, et j'crivais la lueur d'une large fente par o je pouvais apercevoir l'tendue illimite de la grve. Un singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de moment en moment; et je cessais d'crire parfois pour couter le bruit vague et mystrieux de l'pave: bruit des crabes grattant les bordages de leurs griffes crochues, bruit de mille btes toutes petites de la mer, installes dj sur ce mort, et aussi le bruit doux et rgulier du taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les vieilles charpentes, qu'il creuse et dvore. Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout prs de moi. Je fis un bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux noys qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas longtemps pour grimper sur le pont la force des poignets: et j'aperus debout, l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles, ou plutt, un grand Anglais avec trois misses. Assurment, ils eurent encore plus peur que moi en voyant surgir cet tre rapide sur le trois-mts abandonn. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux autres saisirent leur pre pleins bras; quant lui, il avait ouvert la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son motion. Puis, aprs quelques secondes, il parla: --Aoh, msieu, vos t la propritaire de cette btiment? --Oui, monsieur. --Est-ce que je pv la visiter? --Oui, monsieur. Il pronona alors une longue phrase anglaise, o je distinguai seulement ce mot: _gracious_, revenu plusieurs fois. Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidmes les trois fillettes, rassures. Elles taient charmantes, surtout l'ane, une blondine de dix-huit ans, frache comme une fleur, et si fine, si mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres fruits de la mer. On aurait dit que celle-l venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gard la nuance. Elles font penser, avec leur fracheur exquise, aux couleurs dlicates des coquilles roses et aux perles nacres, rares, mystrieuses, closes dans les profondeurs inconnues des ocans. Elle parlait un peu mieux que son pre; et elle nous servit d'interprte. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres dtails, que j'inventai, comme si j'eusse assist la catastrophe. Puis, toute la famille descendit dans l'intrieur de l'pave. Ds qu'ils eurent pntr dans cette sombre galerie, peine claire, ils poussrent des cris d'tonnement et d'admiration; et soudain le pre et les trois filles tinrent en leurs mains des albums, cachs sans doute dans leurs grands vtements impermables, et ils commencrent en mme temps quatre croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre. Ils s'taient assis, cte cte, sur une poutre en saillie, et les quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes noires qui devaient reprsenter le ventre entr'ouvert du _Marie-Joseph_. Tout en travaillant, l'ane des fillettes causait avec moi, qui continuais inspecter le squelette du navire. J'appris qu'ils passaient l'hiver Biarritz et qu'ils taient venus tout exprs l'le de R pour contempler ce trois-mts enlis. Ils n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'taient de simples et braves toqus, de ces errants ternels dont l'Angleterre couvre le monde. Le pre, long, sec, la figure rouge encadre de favoris blancs, vrai sandwich vivant, une tranche de jambon dcoupe en tte humaine entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits chassiers en croissance, sches aussi, sauf l'ane, et gentilles toutes trois, mais surtout la plus grande. Elle avait une si drle de manire de parler, de raconter, de rire, de comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger, des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, de se remettre au travail et de dire yes ou n, que je serais demeur un temps indfini l'couter et la regarder. Tout coup, elle murmura: --J'entendai une petite mouvement sur cette bateau. Je prtai l'oreille; et je distinguai aussitt un lger bruit, singulier, continu. Qu'tait-ce? Je me levai pour aller regarder par la fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle allait nous entourer! Nous fmes aussitt sur le pont. Il tait trop tard. L'eau nous cernait, et elle courait vers la cte avec une prodigieuse vitesse. Non, cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une tache dmesure. A peine quelques centimtres d'eau couvraient le sable; mais on ne voyait plus dj la ligne fuyante de l'imperceptible flot. L'Anglais voulut s'lancer; je le retins; la fuite tait impossible, cause des mares profondes que nous avions d contourner en venant, et o nous tomberions au retour. Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la petite Anglaise se mit sourire et murmura: --Ce t nous les naufrags! Je voulus rire; mais la peur m'treignait, une peur lche, affreuse, basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions m'apparurent en mme temps. J'avais envie de crier: Au secours! Vers qui? Les deux petites Anglaises s'taient blotties contre leur pre, qui regardait, d'un oeil constern, la mer dmesure autour de nous. Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Ocan montant, une nuit lourde, humide, glace: Je dis: --Il n'y a rien faire qu' demeurer sur ce bateau. L'Anglais rpondit: --Oh! yes! Et nous restmes l un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en vrit, combien de temps, regarder, autour de nous, cette eau jaune qui s'paississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur l'immense grve reconquise. Une des fillettes eut froid, et l'ide nous vint de redescendre, pour nous mettre l'abri de la brise lgre, mais glace, qui nous effleurait et nous piquait la peau. Je me penchai sur la trappe. Le navire tait plein d'eau. Nous dmes alors nous blottir contre le bordage d'arrire, qui nous garantissait un peu. Les tnbres, prsent, nous enveloppaient, et nous restions serrs les uns contre les autres, entours d'ombre et d'eau. Je sentais trembler, contre mon paule, l'paule de la petite Anglaise, dont les dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps travers les toffes, et cette chaleur m'tait dlicieuse comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles, muets, accroupis comme des btes dans un foss, aux heures d'ouragan. Et pourtant, malgr tout, malgr la nuit, malgr le danger terrible et grandissant, je commenais me sentir heureux d'tre l, heureux du froid et du pril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse passer sur cette planche, si prs de cette jolie et mignonne fillette. Je me demandais pourquoi cette trange sensation de bien-tre et de joie qui me pntrait. Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle tait l? Qui, elle? Une petite Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dvouer pour elle, faire mille folies? trange chose! Comment se fait-il que la prsence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa grce qui nous enveloppe? la sduction de la joliesse et de la jeunesse qui nous grise comme ferait le vin? N'est-ce pas plutt une sorte de toucher de l'amour, du mystrieux amour qui cherche sans cesse unir les tres, qui tente sa puissance ds qu'il a mis face face l'homme et la femme, et qui les pntre d'motion, d'une motion confuse, secrte, profonde, comme on mouille la terre pour y faire pousser des fleurs! Mais le silence des tnbres devenait effrayant, le silence du ciel, car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement lger, infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone clapotement du courant contre le bateau. Tout coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises pleurait. Alors son pre voulut la consoler, et ils se mirent parler dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la rassurait et qu'elle avait toujours peur. Je demandai ma voisine: --Vous n'avez pas trop froid, miss? --Oh! si. J'av froid beaucoup. Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais t; je l'en couvris malgr elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps. Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle me passa sur le visage. Le vent s'levait! L'Anglais s'en aperut en mme temps que moi, et il dit simplement: --C'tait mauvaise pour nous, cette.... Assurment c'tait mauvais, c'tait la mort certaine si des lames, mme de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'pave, tellement brise et disjointe que la premire vague un peu rude l'emporterait en bouillie. Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais dans les tnbres des lignes blanches paratre et disparatre, des lignes d'cume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du _Marie-Joseph_, l'agitait d'un court frmissement qui nous montait jusqu'au coeur. L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais une envie folle de la saisir dans mes bras. L-bas, devant nous, gauche, droite, derrire nous, des phares brillaient sur les ctes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils des yeux normes, des yeux de gant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d'eux surtout m'irritait. Il s'teignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitt; c'tait bien un oeil, celui-l, avec sa paupire sans cesse baisse sur son regard de feu. De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout coup, il me dit, par-dessus les ttes de ses filles, avec une souveraine gravit: --Msieu, je vous souhaite bon anne. Il tait minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il pronona une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent chanter le _God save the Queen_, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et s'vapora travers l'espace. J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une motion puissante et bizarre. C'tait quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufrags, de condamns, quelque chose comme une prire, et aussi quelque chose de plus grand, de comparable l'antique et sublime _Ave, Csar, morituri te salutant_. Quand ils eurent fini, je demandai ma voisine de chanter toute seule une ballade, une lgende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier nos angoisses. Elle y consentit et aussitt sa voix claire et jeune s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car les notes tranaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et voletaient, comme des oiseaux blesss, au-dessus des vagues. La mer grossissait, battait maintenant notre pave. Moi, je ne pensais plus qu' cette voix. Et je pensais aussi aux sirnes. Si une barque avait pass prs de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit tourment s'garait dans le rve! Une sirne! N'tait-ce point, en effet, une sirne, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce navire vermoulu et qui, tout l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans les flots?... Mais nous roulmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le _Marie-Joseph_ s'tait affaiss sur son flanc droit. L'Anglaise tant tombe sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernire seconde, je baisais pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait plus; nous autres aussi ne bougions point. Le pre dit: Kate! Celle que je tenais rpondit yes, et fit un mouvement pour se dgager. Certes, cet instant j'aurais voulu que le bateau s'ouvrt en deux pour tomber l'eau avec elle. L'Anglais reprit: --Une petite bascoule, ce n't rien. J'av mes trois filles conserves. Ne voyant point l'ane, il l'avait crue perdue d'abord! Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperus une lumire sur la mer, tout prs de nous. Je criai; on rpondit. C'tait une barque qui nous cherchait, le patron de l'htel ayant prvu notre imprudence. Nous tions sauvs. J'en fus dsol! On nous cueillit sur notre radeau, et on nous ramena Saint-Martin. L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait: --Bonne souper! bonne souper! On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le _Marie-Joseph_. Il fallut se sparer, le lendemain, aprs beaucoup d'treintes et de promesses de s'crire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que je ne les suivisse. J'tais toqu; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, si nous avions pass huit jours ensemble, je l'pousais! Combien l'homme, parfois, est faible et incomprhensible! Deux ans s'coulrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reus une lettre de New-York. Elle tait marie, et me le disait. Et, depuis lors, nous nous crivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du _Marie-Joseph_.... C'est peut-tre la seule femme que j'aie aime... non... que j'aurais aime.... Ah!... voil... sait-on?... Les vnements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle doit tre vieille, prsent... je ne la reconnatrais pas.... Ah! celle d'autrefois... celle de l'pave... quelle crature... divine! Elle m'crit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... a m'a fait une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne n'existe plus.... Que c'est triste... tout a!... L'ERMITE Nous avions t voir, avec quelques amis, le vieil ermite install sur un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine qui va de Cannes la Napoule. En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laques, nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui disparat. Nous cherchions les causes morales, nous nous efforcions de dterminer la nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes. Un de nos compagnons dit tout coup: --J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit tre encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un mont absolument dsert sur la cte de Corse, quinze ou vingt kilomtres de toute maison. Elle vivait l avec une bonne; j'allai la voir. Elle avait t certainement une femme du monde distingue. Elle me reut avec politesse et mme avec bonne grce, mais je ne sais rien d'elle; je ne devinai rien. Quant l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure: Retournez-vous. Vous apercevez l-bas ce mont pointu et bois qui se dtache derrire la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel; on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est l que vivait mon solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans environ. Ayant entendu parler de lui je me dcidai faire sa connaissance et je partis de Cannes, cheval, un matin de mars. Laissant ma bte l'auberge de la Napoule, je me mis gravir pied ce singulier cne, haut peut-tre de cent cinquante ou deux cents mtres et couvert de plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si pntrante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. De l ce surnom bien mrit de mont des Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous natre sous les pieds quand on gravit la pente expose au soleil. Ils sont si nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on prouve une gne singulire, non pas une peur, car ces btes sont inoffensives, mais une sorte d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singulire sensation de gravir un mont sacr de l'antiquit, une bizarre colline parfume et mystrieuse, couverte de cystes et peuple de serpents et couronne par un temple. Ce temple existe encore. On m'a affirm du moins que ce fut un temple. Car je n'ai point cherch en savoir davantage pour ne pas gter mes motions. Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prtexte d'admirer le pays. En parvenant au sommet j'aperus en effet des murs et, assis sur une pierre, un homme. Il n'avait gure plus de quarante-cinq ans, bien que ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe tait presque noire encore. Il caressait un chat roul sur ses genoux et ne semblait point prendre garde moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte et ferme au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux, tait habite par lui, et je revins de son ct. La vue, de l, est admirable. C'est, droite, l'Esterel aux sommets pointus, trangement dcoups, puis la mer dmesure, s'allongeant jusqu'aux ctes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en face de Cannes, les les de Lrins, vertes et plates, qui semblent flotter et dont la dernire prsente vers le large un haut et vieux chteau-fort tours crneles, bti dans les flots mmes. Puis dominant la cte verte, o l'on voit pareilles, d'aussi loin, des oeufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas et de villes blanches bties dans les arbres, s'lvent les Alpes, dont les sommets sont encore encapuchonns de neige. Je murmurai: Cristi, c'est beau. L'homme leva la tte et dit: Oui, mais quand on voit a toute la journe, c'est monotone. Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le tenais. Je ne restai pas longtemps ce jour-l et je m'efforai seulement de dcouvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un tre fatigu des autres, las de tout, irrmdiablement dsillusionn et dgot de lui-mme comme du reste. Je le quittai aprs une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les semaines; si bien qu'avant deux mois nous tions amis. Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des provisions pour dner avec lui sur le mont des Serpents. C'tait un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays o l'on cultive les fleurs comme le bl dans le Nord, dans ce pays o l'on fabrique presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des femmes, un de ces soirs o les souffles des orangers innombrables, dont sont plants les jardins et tous les replis des vallons, troublent et alanguissent faire rver d'amour les vieillards. Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit volontiers partager mon dner. Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il s'anima, et se mit parler de sa vie passe. Il avait toujours habit Paris et vcu en garon joyeux, me semblait-il. Je lui demandai brusquement: Quelle drle d'ide vous avez eue de venir vous percher sur ce sommet? Il rpondit aussitt: Ah! c'est que j'ai reu la plus rude secousse que puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous fera me plaindre, peut-tre! Et puis... je ne l'ai jamais dit personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en pense un autre... et comment il le juge. N Paris, lev Paris, je grandis et je vcus dans cette ville. Mes parents m'avaient laiss quelques milliers de francs de rente, et j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait riche, pour un garon. J'avais men, ds mon adolescence, une vie de garon. Vous savez ce que c'est. Libre et sans famille, rsolu ne point prendre de femme lgitime, je passais tantt trois mois avec l'une, tantt six mois avec l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles prendre ou vendre. Cette existence mdiocre, et banale si vous voulez, me convenait, satisfaisait mes gots naturels de changement et de badauderie. Je vivais sur le boulevard, dans les thtres et dans les cafs, toujours dehors, presque sans domicile, bien que proprement log. J'tais un de ces milliers d'tres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'tais ce qu'on appelle un bon garon, sans qualits et sans dfauts. Voil. Et je me juge exactement. Donc, de vingt quarante ans, mon existence s'coula lente et rapide, sans aucun vnement marquant. Comme elles vont vite les annes monotones de Paris o n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces annes longues et presses, banales et gaies, o l'on boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lvres tendues vers tout ce qui se gote et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On tait jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans amis, sans parents, sans femmes, sans enfants! Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fter cet anniversaire, je m'offris, moi tout seul, un bon dner dans un grand caf. J'tais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de clbrer cette date en solitaire. Aprs dner, j'hsitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans un thtre; et puis l'ide me vint d'aller en plerinage au quartier Latin, o j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et j'entrai sans prmditation dans une de ces brasseries o l'on est servi par des filles. Celle qui prenait soin de ma table tait toute jeune, jolie et rieuse. Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle s'assit en face de moi et me regarda de son oeil exerc, sans savoir quel genre de mle elle avait affaire. C'tait une blonde, ou plutt une blondine, une frache, toute frache crature qu'on devinait rose et potele sous l'toffe gonfle du corsage. Je lui dis les choses galantes et btes qu'on dit toujours ces tres-l; et comme elle tait vraiment charmante, l'ide me vint soudain de l'emmener... toujours pour fter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de venir souper aux Halles quand son service serait fini. Comme je craignais qu'elle ne me fausst compagnie,--on ne sait jamais ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent qui souffle dans une tte de femme,--je demeurai l, toute la soire, l'attendre. J'tais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en regardant aller de table en table cette mignonne dbutante de l'Amour, si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je vous conte l une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des hommes Paris. Pardonnez-moi ces dtails grossiers; ceux qui n'ont pas aim potiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une ctelette la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualit de leur chair. Donc, je l'emmenai chez elle,--car j'ai le respect de mes draps. C'tait un petit logis d'ouvrire, au cinquime, propre et pauvre; et j'y passai deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grce et une gentillesse rares. Comme j'allais partir, je m'avanai vers la chemine afin d'y dposer le cadeau rglementaire, aprs avoir pris jour pour une seconde entrevue avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, trs ancienne, une de ces preuves sur verre appeles daguerrotypes. Je me penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop surpris pour comprendre.... C'tait le mien, le premier de mes portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en tudiant au quartier Latin. Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus prs. Je ne me trompais point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et drle. Je demandai: Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-l? Elle rpondit: C'est mon pre, que je n'ai pas connu. Maman me l'a laiss en me disant de le garder, que a me servirait peut-tre un jour... Elle hsita, se mit rire, et reprit: Je ne sais pas quoi par exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconnatre. Mon coeur battait prcipit comme le galop d'un cheval emport. Je remis l'image plat sur la chemine, je posai dessus, sans mme savoir ce que je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me sauvai en criant: A bientt... au revoir... ma chrie... au revoir. J'entendis qu'elle rpondait: A mardi. J'tais dans l'escalier obscur que je descendis ttons. Lorsque je sortis dehors, je m'aperus qu'il pleuvait, et je partis grands pas, par une rue quelconque. J'allais devant moi, affol, perdu, cherchant me souvenir! tait-ce possible?--Oui.--Je me rappelai soudain une fille qui m'avait crit, un mois environ aprs notre rupture, qu'elle tait enceinte de moi. J'avais dchir ou brl la lettre, et oubli cela.--J'aurais d regarder la photographie de la femme sur la chemine de la petite. Mais l'aurais-je reconnue? C'tait la photographie d'une vieille femme, me semblait-il. J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut odieuse et rvoltante, pleine de misres, de hontes, d'infamies voulues ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-tre de possder ma fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, avec toutes ces maisons fermes, tait plein de choses pareilles, d'adultres, d'incestes, d'enfants viols. Je me rappelai ce qu'on disait des ponts hants par des vicieux infmes. J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces tres ignobles. J'tais entr dans la couche de ma fille! Je faillis me jeter l'eau. J'tais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je revins chez moi pour rflchir. Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mre lui avait remis le portrait de celui qu'elle supposait tre son pre, me disant charg de ce soin par un ami. Le notaire excuta mes ordres. C'est son lit de mort que cette femme avait dsign le pre de sa fille, et devant un prtre qu'on me nomma. Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre cette enfant la moiti de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma dmission de mon emploi, et me voici. En errant sur ce rivage, j'ai trouv ce mont et je m'y suis arrt... jusques quand... je l'ignore! Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait? Je rpondis en lui tendant la main. --Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attach moins d'importance cette odieuse fatalit. Il reprit: Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il parat que j'avais l'me sensible sans m'en tre jamais dout. Et j'ai peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de l'enfer. J'ai reu un coup sur la tte, voil tout, un coup comparable la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis quelque temps. Je quittai mon solitaire. J'tais fort troubl par son rcit. Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais dans le Midi aprs la fin de mai. Quand je revins l'anne suivante, l'homme n'tait plus sur le mont des Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui. Voil l'histoire de mon ermite. MADEMOISELLE PERLE Quelle singulire ide j'ai eue, vraiment, ce soir-l, de choisir pour reine Mlle Perle. Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon pre, dont il tait le plus intime camarade, m'y conduisait quand j'tais enfant. J'ai continu, et je continuerai sans doute tant que je vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde. Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulire; ils vivent Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont--Mousson. Ils possdent, auprs de l'Observatoire, une maison dans un petit jardin. Ils sont chez eux, l, comme en province. De Paris, du vrai Paris, ils ne connaissent rien, ils ne souponnent rien; ils sont si loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage. Mme Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille. Voici comment on va aux grandes provisions. Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires au linge sont administres par la matresse elle-mme), Mlle Perle prvient que le sucre touche sa fin, que les conserves sont puises; qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac caf. Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord de longs calculs et ensuite de longues discussions avec Mlle Perle. On finit cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantits de chaque chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, caf, confitures, botes de petits pois, de haricots, de homard, poissons sals ou fums, etc., etc. Aprs quoi, on arrte le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans un fiacre galerie, chez un picier considrable qui habite au del des ponts, dans les quartiers neufs. Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble, mystrieusement, et reviennent l'heure du dner, extnues, bien qu'mues encore, et cahotes dans le coup, dont le toit est couvert de paquets et de sacs, comme une voiture de dmnagement. Pour les Chantal, toute la partie de Paris situe de l'autre ct de la Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habits par une population singulire, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en dissipations, les nuits en ftes, et qui jette l'argent par les fentres. De temps en temps cependant, on mne les jeunes filles au thtre, l'Opra-Comique ou au Franais, quand la pice est recommande par le journal que lit M. Chantal. Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux belles filles, grandes et fraches, trs bien leves, trop bien leves, si bien leves qu'elles passent inaperues comme deux jolies poupes. Jamais l'ide ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles Chantal; c'est peine si on ose leur parler, tant on les sent immacules; on a presque peur d'tre inconvenant en les saluant. Quant au pre, c'est un charmant homme, trs instruit, trs ouvert, trs cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la tranquillit, et qui a fortement contribu momifier ainsi sa famille pour vivre son gr, dans une stagnante immobilit. Il lit beaucoup, cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de coudoiements et de heurts a rendu trs sensible et dlicat son piderme, son piderme moral. La moindre chose l'meut, l'agite et le fait souffrir. Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes, choisies avec soin dans le voisinage. Ils changent aussi deux ou trois visites par an avec des parents qui habitent au loin. Quant moi, je vais dner chez eux le 15 aot et le jour des Rois. Cela fait partie de mes devoirs comme la communion de Pques pour les catholiques. Le 15 aot, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive tranger. II Donc, cette anne, comme les autres annes, j'ai t dner chez les Chantal pour fter l'piphanie. Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle Perle, et je fis un grand salut Mlles Louise et Pauline. On m'interrogea sur mille choses, sur les vnements du boulevard, sur la politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin, et sur nos reprsentants. Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes les ides me font l'effet d'tre carres la faon des pierres de taille, avait coutume d'mettre cette phrase comme conclusion toute discussion politique: Tout cela est de la mauvaise graine pour plus tard. Pourquoi me suis-je toujours imagin que les ides de Mme Chantal sont carres? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend cette forme dans mon esprit: un carr, un gros carr avec quatre angles symtriques. Il y a d'autres personnes dont les ides me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Ds qu'elles ont commenc une phrase sur quelque chose, a roule, a va, a sort par dix, vingt, cinquante ides rondes, des grandes et des petites que je vois courir l'une derrire l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres personnes aussi ont des ides pointues.... Enfin, cela importe peu. On se mit table comme toujours, et le dner s'acheva sans qu'on et dit rien retenir. Au dessert, on apporta le gteau des Rois. Or, chaque anne, M. Chantal tait roi. tait-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fve dans sa part de ptisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. Aussi, fus-je stupfait en sentant dans une bouche de brioche quelque chose de trs dur qui faillit me casser une dent. J'tai doucement cet objet de ma bouche et j'aperus une petite poupe de porcelaine, pas plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: Ah! On me regarda, et Chantal s'cria en battant des mains: C'est Gaston. C'est Gaston. Vive le roi! vive le roi! Tout le monde reprit en choeur: Vive le roi! Et je rougis jusqu'aux oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un peu sottes. Je demeurais les yeux baisss, tenant entre deux doigts ce grain de faence, m'efforant de rire et ne sachant que faire ni que dire, lorsque Chantal reprit: Maintenant, il faut choisir une reine. Alors je fus atterr. En une seconde, mille penses, mille suppositions me traversrent l'esprit. Voulait-on me faire dsigner une des demoiselles Chantal? tait-ce l un moyen de me faire dire celle que je prfrais? tait-ce une douce, lgre, insensible pousse des parents vers un mariage possible? L'ide de mariage rde sans cesse dans toutes les maisons grandes filles et prend toutes les formes, tous les dguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre m'envahit, et aussi une extrme timidit, devant l'attitude si obstinment correcte et ferme de Mlles Louise et Pauline. lire l'une d'elles au dtriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer dans une histoire o je serais conduit au mariage malgr moi, tout doucement, par des procds aussi discrets, aussi inaperus et aussi calmes que cette royaut insignifiante, me troublait horriblement. Mais tout coup, j'eus une inspiration, et je tendis Mlle Perle la poupe symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprcia sans doute ma dlicatesse et ma discrtion, car on applaudit avec furie. On criait: Vive la reine! vive la reine! Quant elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance; elle tremblait, effare, et balbutiait: Mais non... mais non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en prie... Alors, pour la premire fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je me demandai ce qu'elle tait. J'tais habitu la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un rayon de soleil tombe sur le sige, on se dit tout coup: Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble; et on dcouvre que le bois a t travaill par un artiste, et que l'toffe est remarquable. Jamais je n'avais pris garde Mlle Perle. Elle faisait partie de la famille Chantal, voil tout; mais comment? A quel titre?--C'tait une grande personne maigre qui s'efforait de rester inaperue, mais qui n'tait pas insignifiante. On la traitait amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je saisissais tout coup, maintenant, une quantit de nuances dont je ne m'tais point souci jusqu'ici! Mme Chantal disait: Perle. Les jeunes filles: Mlle Perle, et Chantal ne l'appelait que Mademoiselle, d'un air plus rvrend peut-tre. Je me mis la regarder.--Quel ge avait-elle? Quarante ans? Oui, quarante ans.--Elle n'tait pas vieille, cette fille, elle se vieillissait. Je fus soudain frapp par cette remarque. Elle se coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgr tout, elle n'tait point ridicule, tant elle portait en elle de grce simple, naturelle, de grce voile, cache avec soin. Quelle drle de crature, vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observe? Elle se coiffait d'une faon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout fait farces; et, sous cette chevelure la Vierge conserve, on voyait un grand front calme, coup par deux rides profondes, deux rides de longues tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si craintifs, si humbles, deux beaux yeux rests si nafs, pleins d'tonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui avaient pass dedans, en les attendrissant, sans les troubler. Tout le visage tait fin et discret, un de ces visages qui se sont teints sans avoir t uss, ou fans par les fatigues ou les grandes motions de la vie. Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on et dit qu'elle n'osait pas sourire! Et, brusquement, je la comparai Mme Chantal! Certes, Mlle Perle tait mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fire. J'tais stupfait de mes observations. On versait du champagne. Je tendis mon verre la reine, en portant sa sant avec un compliment bien tourn. Elle eut envie, je m'en aperus, de se cacher la figure dans sa serviette; puis, comme elle trempait ses lvres dans le vin clair, tout le monde cria: La reine boit! la reine boit! Elle devint alors toute rouge et s'trangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup dans la maison. III Ds que le dner ft fini, Chantal me prit par le bras. C'tait l'heure de son cigare, heure sacre. Quand il tait seul, il allait le fumer dans la rue; quand il avait quelqu'un dner, on montait au billard, et il jouait en fumant. Ce soir-l, on avait mme fait du feu dans le billard, cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue trs fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit: --A toi, mon garon! Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu tout enfant. Je commenai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai quelques autres; mais comme la pense de Mlle Perle me rdait dans la tte, je demandai tout coup: --Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre parente? Il cessa de jouer, trs tonn, et me regarda. --Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle Perle? --Mais non. --Ton pre ne te l'a jamais raconte? --Mais non. --Tiens, tiens, que c'est drle! ah! par exemple, que c'est drle! Oh! mais, c'est toute une aventure! Il se tut, puis reprit: --Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes a aujourd'hui, un jour des Rois! --Pourquoi? --Ah! pourquoi! coute. Voil de cela quarante et un ans, quarante et un ans aujourd'hui mme, jour de l'piphanie. Nous habitions alors Roy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la maison pour que tu comprennes bien. Roy est bti sur une cte, ou plutt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions l une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les vieux murs de dfense. Donc la maison tait dans la ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui descendait dans l'paisseur des murs, comme on en trouve dans les romans. Une route passait devant cette porte qui tait munie d'une grosse cloche, car les paysans, pour viter le grand tour, apportaient par l leurs provisions. Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette anne-l, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On et dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, a nous faisait froid dans l'me, cet immense pays blanc, tout blanc, glac, et qui luisait comme du vernis. On et dit que le bon Dieu avait empaquet la terre pour l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'tait bien triste. Nous demeurions en famille ce moment-l, et nombreux, trs nombreux: mon pre, ma mre, mon oncle et ma tante, mes deux frres et mes quatre cousines; c'taient de jolies fillettes; j'ai pous la dernire. De tout ce monde-l, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme, moi et ma belle-soeur qui habite Marseille. Sacristi, comme a s'grne, une famille! a me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze ans, puisque j'en ai cinquante-six. Donc, nous allions fter les Rois, et nous tions trs gais, trs gais! Tout le monde attendait le dner dans le salon, quand mon frre an, Jacques, se mit dire: Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes; a doit tre une pauvre bte perdue. Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait un gros son de cloche d'glise qui faisait penser aux morts. Tout le monde en frissonna. Mon pre appela le domestique et lui dit d'aller voir. On attendit en grand silence; nous pensions la neige qui couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait point de place. On se mit table; mais nous tions un peu mus, surtout les jeunes. a alla bien jusqu'au rti, puis voil que la cloche se remet sonner, trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibr jusqu'au bout de nos doigts et qui nous ont coup le souffle, tout net. Nous restions nous regarder, la fourchette en l'air, coutant toujours, et saisis d'une espce de peur surnaturelle. Ma mre enfin parla: C'est tonnant qu'on ait attendu si longtemps pour revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous accompagner. Mon oncle Franois se leva. C'tait une espce d'hercule, trs fier de sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon pre lui dit: Prends un fusil. On ne sait pas ce que a peut-tre. Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitt avec le domestique. Nous autres, nous demeurmes frmissants de terreur et d'angoisse, sans manger, sans parler. Mon pre essaya de nous rassurer: Vous allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la neige. Aprs avoir sonn une premire fois, voyant qu'on n'ouvrait pas tout de suite, il a tent de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y parvenir, il est revenu notre porte. L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin, furieux, jurant: Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit chien qui hurle cent mtres des murs. Si j'avais pris un fusil, je l'aurais tu pour le faire taire. On se remit dner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait bien que ce n'tait pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que la cloche, tout l'heure, sonnerait encore! Et elle sonna, juste au moment o l'on coupait le gteau des Rois. Tous les hommes se levrent ensemble. Mon oncle Franois, qui avait bu du champagne, affirma qu'il allait Le massacrer, avec tant de fureur, que ma mre et ma tante se jetrent sur lui pour l'empcher. Mon pre, bien que trs calme et un peu impotent (il tranait la jambe depuis qu'il se l'tait casse en tombant de cheval), dclara son tour qu'il voulait savoir ce que c'tait, et qu'il irait. Mes frres, gs de dix-huit et de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait gure attention moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me disposai aussi accompagner l'expdition. Elle partit aussitt. Mon pre et mon oncle marchaient devant, avec Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frres Jacques et Paul suivaient, et je venais derrire, malgr les supplications de ma mre, qui demeurait avec sa soeur et mes cousines sur le seuil de la maison. La neige s'tait remis tomber depuis une heure; et les arbres en taient chargs. Les sapins pliaient sous ce lourd vtement livide, pareils des pyramides blanches, d'normes pains de sucre; et on apercevait peine, travers le rideau gris des flocons menus et presss, les arbustes plus lgers, tout ples dans l'ombre. Elle tombait si paisse, la neige, qu'on y voyait tout juste dix pas. Mais la lanterne jetait une grande clart devant nous. Quand on commena descendre par l'escalier tournant creus dans la muraille, j'eus peur, vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrire moi; qu'on allait me saisir par les paules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas. J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit jurer: Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperois seulement son ombre, je ne le rate pas, ce c...-l. C'tait sinistre de voir la plaine, ou, plutt, de la sentir devant soi, car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en haut, en bas, en face, droite, gauche, partout. Mon oncle reprit: Tiens, revoil le chien qui hurle; je vas lui apprendre comment je tire, moi. a sera toujours a de gagn. Mais mon pre, qui tait bon, reprit: Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie au secours, ce misrable; il appelle comme un homme en dtresse. Allons-y. Et on se mit en route travers ce rideau, travers cette tombe paisse, continue, travers cette mousse qui emplissait la nuit et l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaait la chair en fondant, la glaait comme elle l'aurait brle, par une douleur vive et rapide sur la peau, chaque toucher des petits flocons blancs. Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pte molle et froide; et il fallait lever trs haut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria: Le voici! On s'arrta pour l'observer, comme on doit faire en face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit. Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je l'aperus; il tait effrayant et fantastique voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de berger grands poils et tte de loup, dress sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue trane de lumire que faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'tait tu; et il nous regardait. Mon oncle dit: C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien envie de lui flanquer un coup de fusil. Mon pre reprit d'une voix ferme: Non, il faut le prendre. Alors mon frre Jacques ajouta: Mais il n'est pas seul. Il y a quelque chose ct de lui. Il y avait quelque chose derrire lui, en effet, quelque chose de gris, d'impossible distinguer. On se remit en marche avec prcaution. En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrire. Il n'avait pas l'air mchant. Il semblait plutt content d'avoir russi attirer des gens. Mon pre alla droit lui et le caressa. Le chien lui lcha les mains; et on reconnut qu'il tait attach la roue d'une petite voiture, d'une sorte de voiture joujou enveloppe tout entire dans trois ou quatre couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait une niche roulante, on aperut dedans un petit enfant qui dormait. Nous fmes tellement stupfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon pre se remit le premier, et comme il tait de grand coeur, et d'me un peu exalte, il tendit la main sur le toit de la voiture et il dit: Pauvre abandonn, tu seras des ntres! Et il ordonna mon frre Jacques de rouler devant nous notre trouvaille. Mon pre reprit, pensant tout haut: Quelque enfant d'amour dont la pauvre mre est venue sonner ma porte en cette nuit de l'piphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu. Il s'arrta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois travers la nuit vers les quatre coins du ciel: Nous l'avons recueilli! Puis, posant la main sur l'paule de son frre, il murmura: Si tu avais tir sur le chien, Franois?... Mon oncle ne rpondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de croix, car il tait trs religieux, malgr ses airs fanfarons. On avait dtach le chien, qui nous suivait. Ah! par exemple, ce qui fut gentil voir, c'est la rentre la maison. On eut d'abord beaucoup de mal monter la voiture par l'escalier des remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le vestibule. Comme maman tait drle, contente et effare! Et mes quatre petites cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient quatre poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui dormait toujours. C'tait une fille, ge de six semaines environ. Et on trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs! que papa plaa pour lui faire une dot. Ce n'tait donc pas une enfant de pauvres... mais peut-tre l'enfant de quelque noble avec une petite bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille suppositions et on n'a jamais rien su... mais l, jamais rien... jamais rien.... Le chien lui-mme ne fut reconnu par personne. Il tait tranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui tait venu sonner trois fois notre porte connaissait bien mes parents, pour les avoir choisis ainsi. Voil donc comment Mlle Perle entra, l'ge de six semaines, dans la maison Chantal. On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit baptiser d'abord: Marie, Simonne, Claire, Claire devant lui servir de nom de famille. Je vous assure que ce fut une drle de rentre dans la salle manger avec cette mioche rveille qui regardait autour d'elle ces gens et ces lumires, de ses yeux vagues, bleus et troubles. On se remit table et le gteau fut partag. J'tais roi; et je pris pour reine Mlle Perle, comme vous, tout l'heure. Elle ne se douta gure, ce jour-l, de l'honneur qu'on lui faisait. Donc, l'enfant fut adopte, et leve dans la famille. Elle grandit; des annes passrent. Elle tait gentille, douce, obissante. Tout le monde l'aimait et on l'aurait abominablement gte si ma mre ne l'et empch. Ma mre tait une femme d'ordre et de hirarchie. Elle consentait traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait cependant ce que la distance qui nous sparait ft bien marque, et la situation bien tablie. Aussi, ds que l'enfant put comprendre, elle lui fit connatre son histoire et fit pntrer tout doucement, mme tendrement dans l'esprit de la petite, qu'elle tait pour les Chantal une fille adoptive, recueillie, mais en somme une trangre. Claire comprit cette situation avec une singulire intelligence, avec un instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui tait laisse, avec tant de tact, de grce et de gentillesse, qu'elle touchait mon pre le faire pleurer. Ma mre elle-mme fut tellement mue par la reconnaissance passionne et le dvouement un peu craintif de cette mignonne et tendre crature, qu'elle se mit l'appeler: Ma fille. Parfois, quand la petite avait fait quelque chose de bon, de dlicat, ma mre relevait ses lunettes sur son front, ce qui indiquait toujours une motion chez elle et elle rptait: Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!--Ce nom en resta la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle Perle. IV M. Chantal se tut. Il tait assis sur le billard, les pieds ballants, et il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il tripotait un linge qui servait effacer les points sur le tableau d'ardoise et que nous appelions le linge craie. Un peu rouge, la voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, allant doucement, travers les choses anciennes et les vieux vnements qui se rveillaient dans sa pense, comme on va, en se promenant, dans les vieux jardins de famille o l'on fut lev, et o chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'crase entre les doigts, font surgir, chaque pas, un petit fait de notre vie passe, un de ces petits faits insignifiants et dlicieux qui forment le fond mme, la trame de l'existence. Moi, je restais en face de lui, adoss la muraille, les mains appuyes sur ma queue de billard inutile. Il reprit, au bout d'une minute: Cristi, qu'elle tait jolie dix-huit ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie... et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux... des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu de pareils... jamais! Il se tut encore. Je demandai: Pourquoi ne s'est-elle pas marie? Il rpondit, non pas moi, mais ce mot qui passait marie. --Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demande plusieurs fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste cette poque-l. C'est quand j'pousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec qui j'tais fianc depuis six ans. Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pntrais dans son esprit, que je pntrais tout coup dans un de ces humbles et cruels drames des coeurs honntes, des coeurs droits, des coeurs sans reproches, dans un de ces coeurs inavous, inexplors, que personne n'a connu, pas mme ceux qui en sont les muettes et rsignes victimes. Et, une curiosit hardie me poussant tout coup, je prononai. --C'est vous qui auriez d l'pouser, Monsieur Chantal? Il tressaillit, me regarda, et dit: --Moi? pouser qui? --Mlle Perle. --Pourquoi a? --Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine. Il me regarda avec des yeux tranges, ronds, effars, puis il balbutia: --Je l'ai aime... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit a?... --Parbleu, a se voit... et c'est mme cause d'elle que vous avez tard si longtemps pouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans. Il lcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit deux mains le linge craie, et, s'en couvrant le visage, se mit sangloter dedans. Il pleurait d'une faon dsolante et ridicule, comme pleure une ponge qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en mme temps. Et il toussait, crachait, se mouchait dans le linge craie, s'essuyait les yeux, ternuait, recommenait couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes. Moi, effar, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que dire, que faire, que tenter. Et soudain, la voix de Mme Chantal rsonna dans l'escalier: Est-ce bientt fini, votre fumerie? J'ouvris la porte et je criai: Oui, madame, nous descendons. Puis, je me prcipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes: Monsieur Chantal, mon ami Chantal, coutez-moi; votre femme vous appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; remettez-vous. Il bgaya: Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens... dites-lui que j'arrive. Et il commena s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il apparut, moiti blanc et moiti rouge, le front, le nez, les joues et le menton barbouills de craie, et les yeux gonfls, encore pleins de larmes. Je le pris par les mains et l'entranai dans sa chambre en murmurant: Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal, de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous... vous comprenez... Il me serra la main: Oui... oui... il y a des moments difficiles... Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne me parut pas encore prsentable; mais j'eus l'ide d'une petite ruse. Comme il s'inquitait, en se regardant dans la glace, je lui dis: Il suffira de raconter que vous avez un grain de poussire dans l'oeil, et vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira. Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On s'inquita; chacun voulut chercher le grain de poussire qu'on ne trouva point, et on raconta des cas semblables o il tait devenu ncessaire d'aller chercher le mdecin. Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourment par une curiosit ardente, une curiosit qui devenait une souffrance. Elle avait d tre bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains. Sa toilette tait un peu ridicule, une vraie toilette de vielle fille, et la dparait sans la rendre gauche. Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout l'heure dans l'me de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout l'autre, cette vie humble, simple et dvoue; mais un besoin me venait aux lvres, un besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aim, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance secrte, aigu, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'chappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire. Je la regardais, je voyais battre son coeur sous son corsage guimpe, et je me demandais si cette douce figure candide avait gmi chaque soir, dans l'paisseur moite de l'oreiller, et sanglot, le corps secou de sursauts, dans la fivre du lit brlant. Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour voir dedans: Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout l'heure, il vous aurait fait piti. Elle tressaillit: Comment, il pleurait? --Oh! oui, il pleurait! --Et pourquoi a? Elle semblait trs mue. Je rpondis: --A votre sujet. --A mon sujet? --Oui. Il me racontait combien il vous avait aime autrefois; et combien il lui en avait cot d'pouser sa femme au lieu de vous... Sa figure ple me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts, ses yeux calmes se fermrent tout coup, si vite qu'ils semblaient s'tre clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une charpe tombe. Je criai: Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal. Mme Chantal et ses filles se prcipitrent, et comme on cherchait de l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me sauvai. Je m'en allai grands pas, le coeur secou, l'esprit plein de remords et de regrets. Et parfois aussi j'tais content; il me semblait que j'avais fait une chose louable et ncessaire. Je me demandais: Ai-je eu tort? Ai-je eu raison? Ils avaient cela dans l'me comme on garde du plomb dans une plaie ferme. Maintenant ne seront-ils pas plus heureux? Il tait trop tard pour que recomment leur torture et assez tt pour qu'ils s'en souvinssent avec attendrissement. Et peut-tre qu'un soir du prochain printemps, mus par un rayon de lune tomb sur l'herbe, leurs pieds, travers les branches, ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance touffe et cruelle; et peut-tre aussi que cette courte treinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, ces morts ressuscits en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres hommes! ROSALIE PRUDENT Il y avait vraiment dans cette affaire un mystre que ni les jurs, ni le prsident, ni le procureur de la Rpublique lui-mme ne parvenaient comprendre. La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les poux Varambot, de Mantes, devenue grosse l'insu de ses matres, avait accouch, pendant la nuit, dans sa mansarde, puis tu et enterr son enfant dans le jardin. C'tait l l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition opre dans la chambre de la fille Prudent avait amen la dcouverte d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-mme, qui avait pass ses nuits le couper et le coudre pendant trois mois. L'picier chez qui elle avait achet de la chandelle, paye sur ses gages, pour ce long travail, tait venu tmoigner. De plus, il demeurait acquis que la sage-femme du pays, prvenue par elle de son tat, lui avait donn tous les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas o l'accident arriverait dans un moment o les secours demeureraient impossibles. Elle avait cherch en outre une place Poissy pour la fille Prudent qui prvoyait son renvoi, car les poux Varambot ne plaisantaient pas sur la morale. Ils taient l, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits rentiers de province, exasprs contre cette trane qui avait souill leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l'accablaient de dpositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations. La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite pour son tat, pleurait sans cesse et ne rpondait rien. On en tait rduit croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans un moment de dsespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait espr garder et lever son fils. Le prsident essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des aveux, et l'ayant sollicite avec une grande douceur, lui fit enfin comprendre que tous ces hommes runis pour la juger ne voulaient point sa mort et pouvaient mme la plaindre. Alors elle se dcida. Il demandait: Voyons, dites-nous d'abord quel est le pre de cet enfant? Jusque-l elle l'avait cach obstinment. Elle rpondit soudain, en regardant ses matres qui venaient de la calomnier avec rage. --C'est M. Joseph, le neveu M. Varambot. Les deux poux eurent un sursaut et crirent en mme temps: C'est faux! Elle ment. C'est une infamie. Le prsident les fit taire et reprit: Continuez, je vous prie, et dites-nous comment cela est arriv. Alors elle se mit brusquement parler avec abondance, soulageant son coeur ferm, son pauvre coeur solitaire et broy, vidant son chagrin, tout son chagrin maintenant devant ces hommes svres qu'elle avait pris jusque-l pour des ennemis et des juges inflexibles. --Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en cong l'an dernier. --Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot? --Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois la maison. Deux mois d't. Moi, je ne pensais rien quand il s'est mis me regarder, et puis me dire des flatteries, et puis me cajoler tant que le jour durait. Moi, je me suis laiss prendre, m'sieu. Il m' rptait que j'tais belle fille, que j'tais plaisante... que j'tais de son got.... Moi, il me plaisait pour sr.... Que voulez-vous?... on coute ces choses-l, quand on est seule... toute seule... comme moi. J' suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne qui parler... personne qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' pre, pu d' mre, ni frre, ni soeur, personne! a m'a fait comme un frre qui serait r'venu quand il s'est mis me causer. Et puis, il m'a demand de descendre au bord de la rivire, un soir, pour bavarder sans faire de bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il aprs?... Il me tenait la taille.... Pour sr, je ne voulais pas... non... non.... J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air tait douce... il faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... a a dur encore trois semaines, tant qu'il est rest.... Je l'aurais suivi au bout du monde... il est parti.... Je ne savais pas que j'tais grosse, moi!... Je ne l'ai su que l' mois d'aprs.... Elle se mit pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se remettre. Puis le prsident reprit sur un ton de prtre au confessionnal: Voyons, continuez. Elle recommena parler: Quand j'ai vu que j'tais grosse, j'ai prvenu Mme Boudin, la sage-femme, qu'est l pour le dire; et j'y ai demand la manire pour le cas que a arriverait sans elle. Et puis j'ai fait mon trousseau, nuit nuit, jusqu' une heure du matin, chaque soir; et puis j'ai cherch une autre place, car je savais bien que je serais renvoye; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison, pour conomiser des sous, vu que j' n'en ai gure, et qu'il m'en faudrait, pour le p'tit.... --Alors vous ne vouliez pas le tuer? --Oh! pour sr non, m'sieu. --Pourquoi l'avez-vous tu, alors? --V'l la chose. C'est arriv plus tt que je n'aurais cru. a m'a pris dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle. M. et Mme Varambot dormaient dj; donc je monte, pas sans peine, en me tirant la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n' point gter mon lit. a a dur p't-tre une heure, p't-tre deux, p't-tre trois; je ne sais point, tant a me faisait mal; et puis, je l' poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai ramass. Oh! oui, j'tais contente, pour sr! J'ai fait tout ce que m'avait dit Mme Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'l qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur mourir.--Si vous connaissiez a, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!--J'en ai tomb sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'l que a me reprend, p't-tre une heure encore, p't-tre deux, l toute seule..., et puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui..., deux... comme a! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur le lit, cte cte--deux.--Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, a s' peut, en se privant... mais pas deux! a m'a tourn la tte. Est-ce que je sais, moi?--J' pouvais-t-il choisir, dites? Est-ce que je sais! Je me suis vue la fin de mes jours! J'ai mis l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et je m' suis couche d'sus encore. Et puis, j' suis reste m' rouler et pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fentre; ils taient morts sous l'oreiller, pour sr. Alors je les ai pris sous mon bras, j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bche au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai pu, un ici, puis l'autre l, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de leur mre, si a parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi? Et puis, dans mon lit, v'l que j'ai t si mal que j'ai pas pu me lever. On a fait venir le mdecin qu'a tout compris. C'est la vrit, m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prte. La moiti des jurs se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. Des femmes sanglotaient dans l'assistance. Le prsident interrogea. --A quel endroit avez-vous enterr l'autre? Elle demanda: --Lequel que vous avez? --Mais... celui... celui qui tait dans les artichauts. --Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits. Et elle se mit sangloter si fort qu'elle gmissait fendre les coeurs. La fille Rosalie Prudent fut acquitte. SUR LES CHATS Cap d'Antibes. Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil, devant une corbeille d'anmones fleuries, je lisais un livre rcemment paru, un livre honnte, chose rare et charmant aussi, _le Tonnelier_, par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier, sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je posai ct de moi pour caresser la bte. Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore, intermittente, lgre, passait dans l'air, o passaient aussi parfois des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais l-bas. Mais le soleil tait brlant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant et fermant ses griffes, montrant sous ses lvres ses crocs pointus et ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupires. Je caressais et je maniais la bte molle et nerveuse, souple comme une toffe de soie, douce, chaude, dlicieuse et dangereuse. Elle ronronnait ravie et prte mordre, car elle aime griffer autant qu'tre flatte. Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se redressait et poussait sa tte sous ma main leve. Je l'nervais et elle m'nervait aussi, car je les aime et je les dteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir les toucher, faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus doux, rien ne donne la peau une sensation plus dlicate, plus raffine, plus rare que la robe tide et vibrante d'un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un dsir trange et froce d'trangler la bte que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de me mordre et de me dchirer, je la sens et je la prends, cette envie, comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes nerfs, le long de mes membres jusqu' mon coeur, jusqu' ma tte, elle m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement vif et lger qui me pntre et m'envahit. Et si la bte commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de se venger. Je me souviens qu'tant enfant, j'aimais dj les chats avec de brusques dsirs de les trangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout du jardin, l'entre du bois, j'aperus tout coup quelque chose de gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'tait un chat pris au collet, trangl, rlant, mourant. Il se tordait, arrachait la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis recommenait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe, un bruit affreux que j'entends encore. J'aurais pu prendre une bche et couper le collet, j'aurais pu aller chercher le domestique ou prvenir mon pre.--Non, je ne bougeai pas, et, le coeur battant, je le regardai mourir avec une joie frmissante et cruelle; c'tait un chat! C'et t un chien, j'aurais plutt coup le fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de plus. Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tter et lui tirer la queue. II Ils sont dlicieux pourtant, dlicieux surtout, parce qu'en les caressant, alors qu'ils se frottent notre chair, ronronnent et se roulent sur nous en nous regardant de leurs yeux jaunes qui ne semblent jamais nous voir, on sent bien l'inscurit de leur tendresse, l'gosme perfide de leur plaisir. Des femmes aussi nous donnent cette sensation, des femmes charmantes, douces, aux yeux clairs et faux, qui nous ont choisis pour se frotter l'amour. Prs d'elles, quand elles ouvrent les bras, les lvres tendues, quand on les treint, le coeur bondissant, quand on gote la joie sensuelle et savoureuse de leur caresse dlicate, on sent bien qu'on tient une chatte, une chatte griffes et crocs, une chatte perfide, sournoise, amoureuse ennemie, qui mordra quand elle sera lasse de baisers. Tous les potes ont aim les chats. Baudelaire les a divinement chants. On connat son admirable sonnet: Les amoureux fervents et les savants austres Aiment galement, dans leur mre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux, et comme eux sdentaires. Amis de la science et de la volupt, Ils cherchent le silence et l'horreur des tnbres. L'rbe les et pris pour ses coursiers funbres S'ils pouvaient au servage incliner leur fiert? Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongs au fond des solitudes Qui semblent s'endormir dans un rve sans fin. Leurs reins fconds sont pleins d'tincelles magiques. Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, toilent vaguement leurs prunelles mystiques. III Moi j'ai eu un jour l'trange sensation d'avoir habit le palais enchant de la Chatte blanche, un chteau magique o rgnait une de ces btes onduleuses, mystrieuses, troublantes, le seul peut-tre de tous les tres qu'on n'entende jamais marcher. C'tait l't dernier, sur ce mme rivage de la Mditerrane. Il faisait, Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque valle frache o ils pussent aller respirer. On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir. Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et quintessences de fleurs qui valent jusqu' deux mille francs le litre. J'y passai la soire et la nuit dans un vieil htel de la ville, mdiocre auberge o la qualit des nourritures est aussi douteuse que la propret des chambres. Puis je repartis au matin. La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et domine par des pics striles, pointus, sauvages. Je me demandais quel bizarre sjour d't on m'avait indiqu l; et j'hsitais presque revenir pour regagner Nice le mme soir, quand j'aperus soudain devant moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs crouls, toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'tait une antique commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc. Je contournai ce mont, et soudain je dcouvris une longue valle verte, frache et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel. En face de la commanderie, de l'autre ct de la valle, mais plus bas, s'lve un chteau habit, le chteau des Quatre-Tours, qui fut construit vers 1530. On n'y aperoit encore cependant aucune trace de la Renaissance. C'est une lourde et forte construction carre, d'un puissant caractre, flanque de quatre tours guerrires, comme le dit son nom. J'avais une lettre de recommandation pour le propritaire de ce manoir, qui ne me laissa pas gagner l'htel. Toute la valle, dlicieuse en effet, est un des plus charmants sjours d't qu'on puisse rver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, aprs le dner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait rserv. Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de vieux cuir de Cordoue, puis une autre pice o j'aperus rapidement sur les murs, la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces tableaux dont Thophile Gautier a dit: J'aime vous voir en vos cadres ovales Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu ples Comme il convient des fleurs de cent ans! puis j'entrai dans la pice o se trouvait mon lit. Quand je fus seul je la visitai. Elle tait tendue d'antiques toiles peintes o l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres prcieuses. Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les fentres, larges dans l'appartement, troites leur sortie au jour, traversant toute l'paisseur des murs, n'taient, en somme, que des meurtrires, de ces ouvertures par o on tuait des hommes. Je fermai ma porte, je me couchai et je m'endormis. Et je rvai; on rve toujours un peu de ce qui s'est pass dans la journe. Je voyageais; j'entrais dans une auberge o je voyais attabls devant le feu un domestique en grande livre et un maon, bizarre socit dont je ne m'tonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo, qui venait de mourir, et je prenais part leur causerie. Enfin j'allais me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout coup j'apercevais le domestique et le maon, arms de briques, qui venaient doucement vers mon lit. Je me rveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me reconnatre. Puis je me rappelai les vnements de la veille, mon arrive Thorenc, l'aimable accueil du chtelain.... J'allais refermer mes paupires, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au milieu de ma chambre, la hauteur d'une tte d'homme peu prs, deux yeux de feu qui me regardaient. Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un bruit, un bruit lger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et roul, et quand j'eus de la lumire, je ne vis plus rien qu'une grande table au milieu de l'appartement. Je me levai, je visitai les deux pices, le dessous de mon lit, les armoires, rien. Je pensai donc que j'avais continu mon rve un peu aprs mon rveil, et je me rendormis, non sans peine. Je rvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient, dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en plein dsert. C'tait un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros, aimable, charmant, habill en Turc, avec un turban et tout un magasin de soieries sur le dos, un vrai Turc du Thtre-Franais qui me faisait des compliments en m'offrant des confitures, sur un divan dlicieux. Puis un petit ngre me conduisait ma chambre--tous mes rves finissaient donc ainsi--une chambre bleu ciel, parfume, avec des peaux de btes par terre, et, devant le feu--l'ide de feu me poursuivait jusqu'au dsert--sur une chaise basse, une femme, peine vtue, qui m'attendait. Elle avait le type oriental le plus pur, des toiles sur les joues, le front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun, mais d'un brun chaud et capiteux. Elle me regardait et je pensais: Voil comment je comprends l'hospitalit. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de bgueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbcile qu'on recevrait un tranger de cette faon. Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me rpondit par signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son matre, savait si bien. D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main et je la conduisis vers ma couche o je m'tendis ses cts.... Mais on se rveille toujours en ces moments-l! Donc je me rveillai et je ne fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de doux que je caressais amoureusement. Puis, ma pense s'clairant, je reconnus que c'tait un chat, un gros chat roul contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai, et je fis comme lui, encore une fois. Quand le jour parut, il tait parti; et je crus vraiment que j'avais rv; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et en sortir, la porte tant ferme clef. Quand je contai mon aventure (pas en entier) mon aimable hte, il se mit rire, et me dit: Il est venu par la chattire, et soulevant un rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond. Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont ainsi de longs couloirs troits travers les murs, qui vont de la cave au grenier, de la chambre de la servante la chambre du seigneur, et qui font du chat le roi et le matre de cans. Il circule comme il lui plat, visite son domaine son gr, peut se coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connatre tous les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans bruit, le silencieux rdeur, le promeneur nocturne des murs creux. Et je pensai ces autres vers de Baudelaire: C'est l'esprit familier du lieu; Il juge, il prside, il inspire Toutes choses dans son empire; Peut-tre est-il fe,--est-il Dieu? SAUVE I Elle entra comme une balle qui crve une vitre, la petite marquise de Rennedon, et elle se mit rire avant de parler, rire aux larmes comme elle avait fait un mois plus tt en annonant son amie qu'elle avait tromp le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une fois, parce qu'il tait vraiment trop bte et trop jaloux. La petite baronne de Grangerie avait jet sur son canap le livre qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosit, riant dj elle-mme. Enfin elle demanda: --Qu'est-ce que tu as encore fait? --Oh!... ma chre... ma chre.... C'est trop drle... trop drle..., figure-toi... je suis sauve!... sauve!... sauve!... --Comment, sauve? --Oui, sauve! --De quoi? --De mon mari, ma chre, sauve! Dlivre! libre! libre! libre! --Comment libre? En quoi? --En quoi? Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! --Tu es divorce? --Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un flagrant dlit... songe!... un flagrant dlit... je le tiens.... --Oh, dis-moi a! Alors il te trompait? --Oui... c'est--dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, c'est l'essentiel. --Comment as-tu fait? --Comment j'ai fait?... Voil! Oh! j'ai t forte, rudement forte. Depuis trois mois il tait devenu odieux, tout fait odieux, brutal, grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: a ne peut pas durer, il me faut le divorce! Mais comment? a n'tait pas facile. J'ai essay de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me forait sortir quand je ne voulais pas, rester chez moi quand je dsirais dner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. Alors, j'ai tch de savoir s'il avait une matresse. Oui, il en avait une, mais il prenait mille prcautions pour aller chez elle. Ils taient imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? --Je ne devine pas. --Oh! tu ne devineras jamais. J'ai pri mon frre de me procurer une photographie de cette fille. --De la matresse de ton mari? --Oui. a a cot quinze louis Jacques, le prix d'un soir, de sept heures minuit, dner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie par dessus le march. --Il me semble qu'il aurait pu l'avoir moins en usant d'une ruse quelconque et sans... sans... sans tre oblig de prendre en mme temps l'original. --Oh! elle est jolie. a ne dplaisait pas Jacques. Et puis moi j'avais besoin de dtails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. --Je ne comprends pas. --Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute... de toute nature... des agents de... de... de publicit et de complicit... de ces hommes... enfin tu comprends. --Oui, peu prs. Et tu lui as dit? --Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s'appelle Clarisse): Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble a. Je la veux jolie, lgante, fine, propre. Je la payerai ce qu'il faudra. Si a me cote dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin plus de trois mois. Il avait l'air trs tonn, cet homme. Il demanda: Madame la veut-elle irrprochable? Je rougis, et je balbutiai: --Mais oui, comme probit. Il reprit: .... Et... comme moeurs?... Je n'osai pas rpondre. Je fis seulement un signe de tte qui voulait dire: non. Puis, tout coup, je compris qu'il avait un horrible soupon, et je m'criai, perdant l'esprit: Oh! monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... pour le surprendre... Alors, l'homme se mit rire. Et je compris son regard qu'il m'avait rendu son estime. Il me trouvait mme trs forte. J'aurais bien pari qu' ce moment-l il avait envie de me serrer la main. Il me dit: Dans huit jours, madame, j'aurai votre affaire. Et nous changerons de sujet s'il le faut. Je rponds du succs. Vous ne me payerez qu'aprs russite. Ainsi cette photographie reprsente la matresse de monsieur votre mari?--Oui, monsieur.--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?--Je ne comprenais pas; je rptai: Comment, quel parfum? Il sourit. Oui, madame, le parfum est essentiel pour sduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent l'action; le parfum tablit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'nerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tcher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mmes plats le soir o vous le pincerez. Oh! nous le tenons, madame, nous le tenons. Je m'en allai enchante. J'tais tombe l vraiment sur un homme trs intelligent. II --Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, trs belle, avec l'air modeste et hardi en mme temps, un singulier air de roue. Elle fut trs convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui c'tait, je l'appelais mademoiselle; alors, elle me dit: Oh! madame peut m'appeler Rose tout court. Nous commenmes causer. --Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? --Je m'en doute, madame. --Fort bien, ma fille..., et cela ne vous... ne vous ennuie pas trop? --Oh! madame, c'est le huitime divorce que je fais; j'y suis habitue. --Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour russir? --Oh! madame, cela dpend tout fait du temprament de monsieur. Quand j'aurai vu monsieur cinq minutes en tte--tte, je pourrai rpondre exactement madame. --Vous le verrez tout l'heure, mon enfant. Mais je vous prviens qu'il n'est pas beau. --Cela ne me fait rien, madame. J'en ai spar dj de trs laids. Mais je demanderai madame si elle s'est informe du parfum. --Oui, ma bonne Rose,--la verveine. --Tant mieux, madame, j'aime beaucoup cette odeur-l! Madame peut-elle me dire aussi si la matresse de monsieur porte du linge de soie. --Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. --Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence devenir commun. --C'est trs vrai ce que vous dites-l! --Eh bien, madame, je vais prendre mon service. Elle prit son service, en effet, immdiatement, comme si elle n'et fait que cela toute sa vie. Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva mme pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait dj la verveine plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. Il me demanda aussitt: --Qu'est-ce que c'est que cette fille-l! --Mais... ma nouvelle femme de chambre. --O l'avez-vous trouve? --C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donne, avec les meilleurs renseignements. --Ah! elle est assez jolie! --Vous trouvez? --Mais oui... pour une femme de chambre. J'tais ravie. Je sentais qu'il mordait dj. Le soir mme, Rose me disait: Je puis maintenant promettre madame que a ne durera pas quinze jours. Monsieur est trs facile! --Ah! vous avez dj essay? --Non, madame, mais a se voit au premier coup d'oeil. Il a dj envie de m'embrasser en passant ct de moi. --Il ne vous a rien dit? --Non, madame, il m'a seulement demand mon nom... pour entendre le son de ma voix. --Trs bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. --Que madame ne craigne rien. Je ne rsisterai que le temps ncessaire pour ne pas me dprcier. Au bout de huit jours mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais rder toute l'aprs-midi par la maison; et ce qu'il y avait de plus significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empchait plus de sortir. Et moi j'tais dehors toute la journe... pour... pour le laisser libre. Le neuvime jour, comme Rose me dshabillait, elle me dit d'un air timide: --C'est fait, madame, de ce matin. --Je fus un peu surprise, un rien mue mme, non de la chose, mais plutt de la manire dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... a s'est bien pass!... --Oh! trs bien, madame. Depuis trois jours dj il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me prviendra du moment o elle dsire le flagrant dlit. --Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. --Va pour jeudi, madame. Je n'accorderai plus rien jusque-l pour tenir monsieur en veil. --Vous tes sre de ne pas manquer? --Oh, oui, madame, trs sre. Je vais allumer monsieur dans les grands prix de faon le faire donner juste l'heure que madame voudra bien me dsigner. --Prenons cinq heures, ma bonne Rose. --a va pour cinq heures, madame; et quel endroit?... --Mais... dans ma chambre. --Soit, dans la chambre de madame. Alors, ma chrie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai t chercher papa et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le prsident, et puis M. Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prvenus de ce que j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu' la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures juste.... Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge pour avoir un tmoin de plus! Et puis... et puis, au moment o la pendule commence sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande.... Ah! ah! ah! a y tait en plein... en plein... ma chre.... Oh! quelle tte!... quelle tte!... si tu avais vu sa tte!... Et il s'est retourn... l'imbcile! Ah qu'il tait drle.... Je riais, je riais.... Et papa qui s'est fch, qui voulait battre mon mari.... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait se rhabiller... devant nous... devant nous.... Il boutonnait ses bretelles... que c'tait farce!... Quant Rose, parfaite! absolument parfaite.... Elle pleurait... elle pleurait trs bien. C'est une fille prcieuse.... Si tu en as jamais besoin, n'oublie pas! Et me voici.... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce!... Et elle se mit danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrarie, murmurait: --Pourquoi ne m'as-tu pas invite voir a? MADAME PARISSE I J'tais assis sur le mle du petit port Obernon, prs du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau. La petite ville, enferme en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avanait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser son pied, l'entourant d'une fleur d'cume; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dresses dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'norme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon. Entre l'cume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cit, clatante et debout sur le fond bleutre des premires montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les faades aussi taient blanches, et si diffrentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances. Et le ciel, au-dessus des Alpes, tait lui-mme d'un bleu presque blanc, comme si la neige et dteint sur lui; quelques nuages d'argent flottaient tout prs des sommets ples; et de l'autre ct du golfe, Nice couche au bord de l'eau s'tendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, pousses par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, merveill. C'tait une de ces choses si douces, si rares, si dlicieuses voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est mu, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'oeil prouve, contempler les choses et les tres, la mme jouissance aigu, raffine et profonde, que l'homme l'oreille dlicate et nerveuse dont la musique ravage le coeur. Je dis mon compagnon, M. Martini, un mridional pur sang: Voil, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait t donn d'admirer. J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant. J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Raanechergui, long de cinquante kilomtres, luire sous une lune clatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nue blanche pareille une fume de lait. J'ai vu dans les les Lipari, le fantastique cratre de soufre du Volcanello, fleur gante qui fume et qui brle, fleur jaune dmesure, panouie en pleine mer et dont la tige est un volcan. Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant. Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers d'Homre me reviennent en tte; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odysse, c'est Troie! bien que Troie ft loin de la mer. M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: Cette ville fut son origine une colonie fonde par les Phocens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle reut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est--dire contre-ville, ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve oppose Nice, autre colonie marseillaise. Aprs la conqute des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale; ses habitants jouissaient du droit de cit romaine. Nous savons, par une pigramme de Martial, que, de son temps... Il continuait. Je l'arrtai: Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odysse. Cte d'Asie ou cte d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Mditerrane, qui veille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps hroques. Un bruit de pas me fit tourner la tte; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap. M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: C'est Mme Parisse, vous savez! Non, je ne savais pas, mais ce nom jet, ce nom du berger Troyen me confirma dans mon rve. Je dis cependant: Qui a, Mme Parisse? Il parut stupfait que je ne connusse pas cette histoire. J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquit. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci. II Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait pous, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'tait alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle tait devenue forte et triste. Elle avait accept regret M. Parisse, un de ces petits hommes bedaine et jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours trop large. Aprs la guerre, Antibes fut occupe par un seul bataillon de ligne command par M. Jean de Carmelin, un jeune officier dcor durant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons. Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinire touffante enferme en sa double enceinte d'normes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de fort de pins vente par toutes les brises du large. Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d't, respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimrent-ils? Le sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l'un l'autre, sans doute. L'image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint ple, de la belle et frache Mridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du commandant serr dans sa tunique, culott de rouge et couvert d'or, dont la moustache blonde frisait sur sa lvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal ras et mal vtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper. force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-tre; et force de se revoir, ils s'imaginrent qu'ils se connaissaient. Il la salua assurment. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu'il fallait pour ne pas tre impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant mme d'tre cte cte. Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l'admirrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu' l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prtexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes. Puis ils osrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets quelconques; mais leurs yeux dj se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrtes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l'motion du regard, et qui font battre le coeur, car elles confessent l'me, mieux qu'un aveu. Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l'air de les entendre. Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent prouv par rien de sensuel ou de brutal. Elle serait demeure indfiniment cette tape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre son violent dsir. Elle rsistait, ne voulait pas, semblait rsolue ne point cder. Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours. Jean de Carmelin se jeta ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le soir mme, vers onze heures. Mais elle ne l'couta point et rentra d'un air fch. Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, ds l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'cole du tambour l'cole de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour djeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots: Ce soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garon qui le servait. La journe lui parut fort longue. Il la passa en partie se bichonner et se parfumer. Au moment o il se mettait table pour dner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce tlgramme: Ma chrie, affaires termines. Je rentre ce soir train neuf heures.--Parisse. Le commandant poussa un juron si vhment que le garon laissa tomber la soupire sur le parquet. Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-l mme, cote que cote; et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dt-il faire arrter et emprisonner le mari. Soudain une ide folle lui traversa la tte. Il demanda du papier, et crivit: Madame, _Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai dix heures o vous savez. Ne craignez rien, je rponds de tout, sur mon honneur d'officier._ Jean de Carmelin. Et, ayant fait porter cette lettre, il dna avec tranquillit. Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait aprs lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dpche froisse de M. Parisse: Capitaine, je reois un tlgramme d'une nature singulire et dont il m'est mme impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire fermer immdiatement et garder les portes de la ville, de faon ce que personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants rentrer chez eux neuf heures. Quiconque sera trouv dehors pass cette limite sera reconduit son domicile _manu militari_. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils s'loigneront aussitt de moi en ayant l'air de ne pas me connatre. Vous avez bien entendu? --Oui, mon commandant. --Je vous rends responsable de l'excution de ces ordres, mon cher capitaine. --Oui, mon commandant. --Voulez-vous un verre de chartreuse? --Volontiers, mon commandant. Ils trinqurent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en alla. III Le train de Marseille entra en gare neuf heures prcises, dposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice. L'un tait grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros et petit, M. Parisse. Ils se mirent en route cte cte, leur sac de nuit la main, pour gagner la ville loigne d'un kilomtre. Mais en arrivant la porte du port, les factionnaires croisrent la baonnette en leur enjoignant de s'loigner. Effars, stupfaits, abrutis d'tonnement, ils s'cartrent et dlibrrent; puis, aprs avoir pris conseil l'un de l'autre, ils revinrent avec prcaution afin de parlementer en faisant connatre leurs noms. Mais les soldats devaient avoir des ordres svres, car ils les menacrent de tirer; et les deux voyageurs, pouvants, s'enfuirent au pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient. Ils firent alors le tour des remparts et se prsentrent la porte de la route de Cannes. Elle tait ferme galement et garde aussi par un poste menaant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistrent pas davantage, et s'en revinrent la gare pour chercher un abri, car le tour des fortifications n'tait pas sr, aprs le soleil couch. L'employ de service, surpris et somnolent, les autorisa attendre le jour dans le salon des voyageurs. Ils y demeurrent cte cte, sans lumire, sur le canap de velours vert, trop effrays pour songer dormir. La nuit fut longue pour eux. Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes taient ouvertes et qu'on pouvait, enfin, pntrer dans Antibes. Ils se remirent en marche, mais ne retrouvrent point sur la route leurs sacs abandonns. Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint lui-mme les reconnatre et les interroger. Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. Mais il avait d excuter des ordres. Les esprits, dans Antibes, taient affols. Les uns parlaient d'une surprise mdite par les Italiens, les autres d'un dbarquement du prince imprial, d'autres encore croyaient une conspiration orlaniste. On ne devina que plus tard la vrit quand on apprit que le bataillon du commandant tait envoy fort loin, et que M. de Carmelin avait t svrement puni. IV M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade termine. Elle passa gravement, prs de moi, les yeux sur les Alpes dont les sommets prsent taient roses sous les derniers rayons du soleil. J'avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser toujours cette nuit d'amour dj si lointaine, et l'homme hardi qui avait os, pour un baiser d'elle, mettre une ville en tat de sige et compromettre tout son avenir. Aujourd'hui, il l'avait oublie sans doute, moins qu'il ne racontt, aprs boire, cette farce audacieuse, comique et tendre. L'avait-elle revu? L'aimait-elle encore? Et je songeais: Voici bien un trait de l'amour moderne, grotesque et pourtant hroque. L'Homre qui chanterait cette Hlne, et l'aventure de son Mnlas, devrait avoir l'me de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, tmraire, beau, fort comme Achille, et plus rus qu'Ulysse, le hros de cette abandonne! JULIE ROMAIN Je suivais pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la Mditerrane. Quoi de plus doux que de songer, en allant grands pas sur une route? On marche dans la lumire, dans le vent qui caresse, au flanc des montagnes, au bord de la mer! Et on rve! Que d'illusions, d'amours, d'aventures passent, en deux heures de chemin, dans une me qui vagabonde! Toutes les esprances, confuses et joyeuses, entrent en vous avec l'air tide et lger; on les boit dans la brise, et elles font natre en notre coeur un apptit de bonheur qui grandit avec la faim, excite par la marche. Les ides rapides, charmantes, volent et chantent comme des oiseaux. Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphal l'Italie, ou plutt ce long dcor superbe et changeant qui semble fait pour la reprsentation de tous les pomes d'amour de la terre. Et je songeais que depuis Cannes, o l'on pose, jusqu' Monaco o l'on joue, on ne vient gure dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de l'argent, pour taler, sous le ciel dlicieux, dans ce jardin de roses et d'orangers, toutes les basses vanits, les sottes prtentions, les viles convoitises, et bien montrer l'esprit humain tel qu'il est, rampant, ignorant, arrogant et cupide. Tout coup, au fond d'une des baies ravissantes qu'on rencontre chaque dtour de la montagne, j'aperus quelques villas, quatre ou cinq seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage de sapins qui s'en allait au loin derrire elles par deux grands vallons sans chemins et sans issues peut-tre. Un de ces chalets m'arrta net devant sa porte, tant il tait joli: une petite maison blanche avec des boiseries brunes, et couverte de roses grimpes jusqu'au toit. Et le jardin: une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mles dans un dsordre coquet et cherch. Le gazon en tait rempli; chaque marche du perron en portait une touffe ses extrmits, les fentres laissaient pendre sur la faade clatante des grappes bleues ou jaunes; et la terrasse aux balustres de pierre, qui couvrait cette mignonne demeure, tait enguirlande d'normes clochettes rouges pareilles des taches de sang. On apercevait, par derrire, une longue alle d'orangers fleuris qui s'en allait jusqu'au pied de la montagne. Sur la porte, en petites lettres d'or, ce nom: Villa d'Antan. Je me demandais quel pote ou quelle fe habitait l, quel solitaire inspir avait dcouvert ce lieu et cr cette maison de rve, qui semblait pousse dans un bouquet. Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui demandai le nom du propritaire de ce bijou. Il rpondit: --C'est Mme Julie Romain. Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel. Aucune femme n'avait t plus applaudie et plus aime, plus aime surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures retentissantes! Quel ge avait-elle prsent, cette sductrice? Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans cette maison! La femme qu'avaient adore le plus grand musicien et le plus rare pote de notre pays! Je me souvenais encore de l'motion souleve dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci, aprs sa rupture clatante avec celui-l. Elle tait partie un soir, aprs une premire reprsentation o la salle l'avait acclame durant une demi-heure, et rappele onze fois de suite; elle tait partie avec le pote, en chaise de poste, comme on faisait alors; ils avaient travers la mer pour aller s'aimer dans l'le antique, fille de la Grce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure Palerme et qu'on appelle la Conque-d'Or. On avait racont leur ascension de l'Etna et comment ils s'taient penchs sur l'immense cratre, enlacs, la joue contre la joue, comme pour se jeter au fond du gouffre de feu. Il tait mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils avaient donn le vertige toute une gnration, si subtils, si mystrieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux potes. L'autre aussi tait mort, l'abandonn, qui avait trouv pour elle des phrases de musique restes dans toutes les mmoires, des phrases de triomphe et de dsespoir, affolantes et dchirantes. Elle tait l, elle, dans cette maison voile de fleurs. Je n'hsitai point, je sonnai. Un petit domestique vint ouvrir, un garon de dix-huit ans, l'air gauche, aux mains niaises. J'crivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille actrice et une vive prire de me recevoir. Peut-tre savait-elle mon nom et consentirait-elle m'ouvrir sa porte. Le jeune valet s'loigna, puis revint en me demandant de le suivre; et il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de seize ans, la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en mon honneur. Puis, je restai seul. Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rles, celui du pote avec la grande redingote serre au flanc et la chemise jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, blonde, charmante, mais manire la faon du temps, souriait de sa bouche gracieuse et de son oeil bleu; et la peinture tait soigne, fine, lgante et sche. Eux semblaient regarder dj la prochaine postrit. Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus. Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, trs vieille, trs petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une vraie souris blanche rapide et furtive. Elle me tendit la main et dit, d'une voix reste frache, sonore, vibrante: --Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous. Et je lui racontai comment sa maison m'avait sduit, comment j'avais voulu connatre le nom de la propritaire, et comment, l'ayant connu, je n'avais pu rsister au dsir de sonner sa porte. Elle rpondit: --Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la premire fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'et annonc un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne ne se souvient, qui personne ne pense, jusqu'au jour o je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des dtails, des souvenirs et des loges emphatiques. Puis ce sera fini de moi. Elle se tut, et reprit, aprs un silence: --Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit squelette. Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait cette vieille, cette caricature de lui-mme; puis elle regarda les deux hommes, le pote ddaigneux et le musicien inspir qui semblaient se dire: Que nous veut cette ruine? Une tristesse indfinissable, poignante, irrsistible, m'treignait le coeur, la tristesse des existences accomplies, qui se dbattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde. De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et rapides, allant de Nice Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit ma pense et murmura avec un sourire rsign: --On ne peut pas tre et avoir t. Je lui dis: --Comme la vie a d tre belle pour vous! Elle poussa un grand soupir: --Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort. Je vis qu'elle tait dispose parler d'elle; et doucement, avec des prcautions dlicates, comme lorsqu'on touche des chairs douloureuses, je me mis l'interroger. Elle parla de ses succs, de ses enivrements, de ses amis, de toute son existence triomphante. Je lui demandai: --Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au thtre que vous les avez dus? Elle rpondit vivement: --Oh! non. Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard triste: --C'est eux. Je ne pus me retenir de demander: --Auquel? -- tous les deux. Je les confonds mme un peu dans ma mmoire de vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui! --Alors, madame, ce n'est pas eux, mais l'amour lui-mme que va votre reconnaissance. Ils n'ont t que ses interprtes. --C'est possible. Mais quels interprtes! --tes-vous certaine que vous n'avez pas t, que vous n'auriez pas t aussi bien aime, mieux aime par un homme simple, qui n'aurait pas t un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur, toutes ses penses, toutes ses heures, tout son tre; tandis que ceux-ci vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Posie? Elle s'cria avec force, avec cette voix reste jeune, qui faisait vibrer quelque chose dans l'me: --Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aime peut-tre, mais il ne m'aurait pas aime comme ceux-l. Ah! c'est qu'ils m'ont chant la musique de l'amour, ceux-l, comme personne au monde ne la pourrait chanter! Comme ils m'ont grise! Est-ce qu'un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre dans l'amour toute la posie et toute la musique du ciel et de la terre? Et ils savaient, ceux-l, comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-tre dans notre passion plus d'illusion que de ralit; mais ces illusions-l vous emportent dans les nuages, tandis que les ralits vous laissent toujours sur le sol. Si d'autres m'ont plus aime, par eux seuls j'ai compris, j'ai senti, j'ai ador l'amour! Et, tout coup, elle se mit pleurer. Elle pleurait, sans bruit, des larmes dsespres! J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit, aprs quelques minutes: --Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les tres, le coeur vieillit avec le corps. Chez moi, cela n'est point arriv. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt.... Et voil pourquoi je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rves.... Il y eut entre nous un long silence. Elle s'tait calme et se remit parler en souriant: --Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez comment je passe mes soires... quand il fait beau!... Je me fais honte et piti en mme temps. J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait; alors je me levai pour partir. Elle s'cria: --Dj! Et, comme j'annonais que je devais dner Monte-Carlo, elle demanda, avec timidit: --Vous ne voulez pas dner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir. J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchante; puis, quand elle eut donn quelques ordres la petite bonne, elle me fit visiter sa maison. Une sorte de vranda vitre, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle manger et laissait voir d'un bout l'autre la longue alle d'orangers, s'tendant jusqu' la montagne. Un sige bas, cach sous les plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir l. Puis nous allmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait doucement, un de ces soirs calmes et tides qui font s'exhaler tous les parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mmes table. Le dner fut bon et long; et nous devnmes amis intimes, elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde s'veillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin, comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive. --Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne lune. Elle a t le tmoin de mes joies les plus vives. Il me semble que tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu' la contempler pour qu'ils me reviennent aussitt. Et mme... quelquefois, le soir... je m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose pas... non... non... vraiment, non.... Je la suppliais: --Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer... je vous le jure... voyons.... Elle hsitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, si froides, et je les baisai l'une aprs l'autre, plusieurs fois, comme ils faisaient jadis, eux. Elle fut mue. Elle hsitait. --Vous me promettez de ne pas rire? --Oui, je le jure. --Eh bien, venez. Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livre verte, loignait la chaise derrire elle, elle lui dit quelques mots l'oreille, trs bas, trs vite. Il rpondit: --Oui, madame, tout de suite. Elle prit mon bras et m'emmena sous la vranda. L'alle d'orangers tait vraiment admirable voir. La lune, dj leve, la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue ligne de clart qui tombait sur le sable jaune, entre les ttes rondes et opaques des arbres sombres. Comme ils taient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent des graines d'toiles. Je m'criai: --Oh! quel dcor pour une scne d'amour! Elle sourit. --N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir. Et elle me fit asseoir, ct d'elle. Elle murmura: --Voil ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez gure ces choses-l, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous tes des boursiers, des commerants et des pratiques. Vous ne savez mme plus nous parler. Quand je dis nous, j'entends les jeunes. Les amours sont devenues des liaisons qui ont souvent pour dbut une note de couturire inavoue. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses!... Elle me prit la main. --Regardez.... Je demeurais stupfait et ravi.... L-bas, au bout de l'alle, dans le sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la taille. Ils s'en venaient, enlacs, charmants, petits pas, traversant les flaques de lumire qui les clairaient tout coup et rentrant dans l'ombre aussitt. Il tait vtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme au sicle pass, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle portait une robe paniers et la haute coiffure poudre des belles dames au temps du Rgent. A cent pas de nous, ils s'arrtrent et, debout au milieu de l'alle, s'embrassrent en faisant des grces. Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces gaiets terribles qui vous dvorent les entrailles me tordit sur mon sige. Je ne riais pas, cependant. Je rsistais, malade, convuls, comme l'homme qui on coupe une jambe rsiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mchoire. Mais les enfants s'en retournrent vers le fond de l'alle; et ils redevinrent dlicieux. Ils s'loignaient, s'en allaient, disparaissaient, comme disparat un rve. On ne les voyait plus. L'alle vide semblait triste. Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris que ce spectacle-l devait durer fort longtemps, qui rveillait tout le pass, tout ce pass d'amour et de dcor, le pass factice, trompeur et sduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse! LE PRE AMABLE I Le ciel humide et gris semblait peser sur la vaste plaine brune. L'odeur de l'automne, odeur triste des terres nues et mouilles, des feuilles tombes, de l'herbe morte, rendait plus pais et plus lourd l'air stagnant du soir. Les paysans travaillaient encore, pars dans les champs, en attendant l'heure de l'Anglus qui les rappellerait aux fermes dont on apercevait, et l, les toits de chaume travers les branches des arbres dpouills qui garantissaient contre le vent les clos de pommiers. Au bord d'un chemin, sur un tas de hardes, un tout petit enfant, assis les jambes ouvertes, jouait avec une pomme de terre qu'il laissait parfois tomber dans sa robe, tandis que cinq femmes, courbes et la croupe en l'air, piquaient des brins de colza dans la plaine voisine. D'un mouvement leste et continu, tout le long du grand bourrelet de terre que la charrue venait de retourner, elles enfonaient une pointe de bois, puis jetaient aussitt dans ce trou la plante un peu fltrie dj qui s'affaissait sur le ct; puis elles recouvraient la racine et continuaient leur travail. Un homme qui passait, un fouet la main et les pieds dans des sabots, s'arrta prs de l'enfant, le prit et l'embrassa. Alors une des femmes se redressa et vint lui. C'tait une grande fille rouge, large du flanc, de la taille et des paules, une haute femelle normande, aux cheveux jaunes, au teint de sang. Elle dit, d'une voix rsolue: --Te v'l, Csaire, eh ben? L'homme, un garon maigre l'air triste, murmura: --Eh ben, rien de rien, toujou d' mme! --I ne veut pas? --I ne veut pas. --Qu que tu vas faire? --J' sais ti? --Va-t'en v l' cur. --J' veux ben. --Vas-y c't' heure. --J' veux ben. Et ils se regardrent. Il tenait toujours l'enfant dans ses bras. Il l'embrassa de nouveau et le remit sur les hardes des femmes. l'horizon, entre deux fermes, on apercevait une charrue que tranait un cheval et que poussait un homme. Ils passaient tout doucement, la bte, l'instrument et le laboureur, sur le ciel terne du soir. La femme reprit: --Alors, qu qu'i dit, ton p? --I dit qu'i n' veut point. --Pourquoi a qu'i ne veut point? Le garon montra d'un geste l'enfant qu'il venait de remettre terre, puis d'un regard il indiqua l'homme qui poussait la charrue, l-bas. Et il pronona: Parce que c'est li, ton fant. La fille haussa les paules, et d'un ton colre: Pardi, tout l' monde le sait ben, qu' c'est Victor. Et pi aprs? j'ai faut! j' suis-ti la seule? Ma m aussi avait faut, avant m, et pi la tienne itou, avant d'pouser ton p! Qui a qui n'a point faut dans l' pays? J'ai faut avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, a, c'est vrai; et pi j'ai r' faut que je n' dormais point. J' l'aurais pous pour sr, n'et-il point t un serviteur. J' suis-t-i moins vaillante pour a? L'homme dit simplement: --M, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'fant. N'y a que mon p qui m'oppose. J' verrons tout d' mme rgler a. Elle reprit: --Va t'en v l' cur c't' heure. --J'y vas. Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la fille, les mains sur les hanches, retournait piquer son colza. En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Csaire Houlbrque, le fils du vieux sourd Amable Houlbrque, voulait pouser, malgr son pre, Cleste Lvesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet employ alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait. Aux champs, d'ailleurs, les hirarchies de caste n'existent point, et si le valet est conome, il devient, en prenant une ferme son tour, l'gal de son ancien matre. Csaire Houlbrque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant ses ides, et soulevant l'un aprs l'autre ses lourds sabots englus de terre. Certes il voulait pouser Cleste Lvesque, il la voulait avec son enfant, parce que c'tait la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en tait sr. Il n'avait qu' la regarder pour en tre convaincu, pour se sentir tout drle, tout remu, comme abti de contentement. a lui faisait mme plaisir d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il tait sorti d'elle. Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait sa charrue sur le bord de l'horizon. Mais le pre Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec un enttement de sourd, avec un enttement furieux. Csaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait encore quelques sons: --J' vous soignerons ben, mon p. J' vous dis que c'est une bonne fille et pi vaillante, et pi d'pargne. Le vieux rptait:--Tant que j' vivrai, j' verrai point a. Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait flchir sa rigueur. Un seul espoir restait Csaire. Le pre Amable avait peur du cur par apprhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait pas beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire, dont il n'avait aucune ide, mais il redoutait le prtre, qui lui reprsentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les mdecins par horreur des maladies. Depuis huit jours Cleste, qui connaissait cette faiblesse du vieux, poussait Csaire aller trouver le cur; mais Csaire hsitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus les robes noires, qui lui reprsentaient, lui, des mains toujours tendues pour des qutes ou pour le pain bnit. Il venait pourtant de se dcider et il s'en allait vers le presbytre, en songeant la faon dont il allait conter son affaire. L'abb Raffin, un petit prtre vif, maigre et jamais ras, attendait l'heure de son dner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine. Ds qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la tte: --Eh bien, Csaire, qu'est-ce que tu veux? --J' voudrais vous causer, m'sieu l' cur. L'homme restait debout, intimid, tenant sa casquette d'une main et son fouet de l'autre. --Eh bien, cause. Csaire regardait la bonne, une vieille qui tranait ses pieds en mettant le couvert de son matre sur un coin de table, devant la fentre. Il balbutia: --C'est que, c'est quasiment une confession. Alors l'abb Raffin considra avec soin son paysan; il vit sa mine confuse, son air gn, ses yeux errants, et il ordonna: --Maria, va-t'en cinq minutes ta chambre, que je cause avec Csaire. La servante jeta sur l'homme un regard colre, et s'en alla en grognant. L'ecclsiastique reprit:--Allons, maintenant, dfile ton chapelet. Le gars hsitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette; puis, tout coup, il se dcida: --V'l: j' voudrais pouser Cleste Lvesque. --Eh bien, mon garon, qui est-ce qui t'en empche? --C'est l' p qui n' veut point. --Ton pre? --Oui, mon p. --Qu'est-ce qu'il dit, ton pre? --I dit qu'alle a eu un fant. --Elle n'est pas la premire qui a arrive, depuis notre mre ve. --Un fant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique Anthime Loisel. --Ah! ah!... Alors, il ne veut pas? --I ne veut point. --Mais l, pas du tout? --Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect. --Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le dcider? --J' li dis qu'c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi d'pargne. --Et a ne le dcide pas. Alors tu veux que je lui parle. --Tout juste. Vous l' dites! --Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, ton pre? --Mais... c'que vous racontez au sermon pour faire donner des sous. Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait desserrer les bourses, vider les poches des hommes pour emplir le coffre du ciel. C'tait une sorte d'immense maison de commerce dont les curs taient les commis, commis sournois, russ, dgourdis comme personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au dtriment des campagnards. Il savait fort bien que les prtres rendaient des services, de grands services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient, consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant finances, en change de pices blanches, de bel argent luisant dont on payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection, le pardon des pchs et les indulgences, le purgatoire et le paradis suivant les rentes et la gnrosit du pcheur. L'abb Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fchait jamais, se mit rire. --Eh bien, oui, je lui raconterai ma petite histoire, ton pre, mais toi, mon garon, tu y viendras, au sermon. Houlbrque tendit la main pour jurer: --Foi d' pauvre homme, si vous faites a pour me, j' le promets. --Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton pre? --Mais l' pu tt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez. --Dans une demi-heure alors, aprs souper. --Dans une demi-heure. --C'est entendu. bientt mon garon. -- la revoyure, m'sieu l' cur; merci ben. --De rien, mon garon. Et Csaire Houlbrque rentra chez lui, le coeur allg d'un grand poids. Il tenait bail une petite ferme, toute petite, car ils n'taient pas riches, son pre et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les vaches et battait le beurre, ils vivaient pniblement, bien que Csaire ft un bon cultivateur. Mais ils ne possdaient ni assez de terres, ni assez de btail pour gagner plus que l'indispensable. Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de douleurs, courb, tortu, il s'en allait par les champs, appuy sur son bton, en regardant les btes et les hommes d'un oeil dur et mfiant. Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un foss et demeurait l, sans remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient proccup toute sa vie, au prix des oeufs et des grains, au soleil et la pluie qui gtent ou font pousser les rcoltes. Et, travaills par les rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidit du sol, comme ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa chaumire basse, coiffe aussi de paille humide. Il rentrait la tombe du jour, prenait sa place au bout de la table, dans la cuisine, et, quand on avait pos devant lui le pot de terre brl qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus, qui semblaient avoir gard la forme ronde du vase, et il se chauffait les mains, hiver comme t, avant de se mettre manger, pour ne rien perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel cote cher, ni une goutte de soupe o on a mis de la graisse et du sel, ni une miette de pain qui vient du bl. Puis il grimpait, par une chelle, dans un grenier o il avait sa paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de niche prs de la chemine, et que la servante s'enfermait dans une espce de cave, un trou noir qui servait autrefois emmagasiner les pommes de terre. Csaire et son pre ne causaient presque jamais. De temps en temps seulement, quand il s'agissait de vendre une rcolte ou d'acheter un veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tte; et le pre Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse venue du fond de son ventre. Un soir donc Csaire, s'approchant de lui comme s'il s'agissait de l'acquisition d'un cheval ou d'une gnisse, lui avait communiqu, pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'pouser Cleste Lvesque. Alors le pre s'tait fch. Pourquoi? Par moralit? Non sans doute. La vertu d'une fille n'a gure d'importance aux champs. Mais son avarice, son instinct profond, froce, d'pargne, s'tait rvolt l'ide que son fils lverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-mme. Il avait pens tout coup, en une seconde, toutes les soupes qu'avalerait le petit avant de pouvoir tre utile dans la ferme; il avait calcul toutes les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et que boirait ce galopin jusqu' son ge de quatorze ans; et une colre folle s'tait dchane en lui contre Csaire qui ne pensait pas tout a. Et il avait rpondu, avec une force de voix inusite: --C'est-il que t'as perdu le sens? Alors Csaire s'tait mis numrer ses raisons, dire les qualits de Cleste, prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coterait l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mrites, tandis qu'il ne pouvait douter de l'existence du petit; et il rpondait, coup sur coup, sans s'expliquer davantage: --J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, a n' se f'ra point! Et depuis trois mois ils en restaient l, sans en dmordre l'un et l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la mme discussion, avec les mmes arguments, les mmes mots, les mmes gestes, et la mme inutilit. C'est alors que Cleste avait conseill Csaire d'aller demander l'aide de leur cur. En rentrant chez lui le paysan trouva son pre attabl dj, car il s'tait mis en retard par sa visite au presbytre. Ils dnrent en silence, face face, mangrent un peu de beurre sur leur pain, aprs la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils demeurrent immobiles sur leurs chaises, peine clairs par la chandelle que la petite servante avait emporte pour laver les cuillers, essuyer les verres, et tailler l'avance les crotes pour le djeuner de l'aurore. Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitt; et le prtre parut. Le vieux leva sur lui ses yeux inquiets, pleins de soupons, et, prvoyant un danger, il se disposait grimper son chelle, quand l'abb Raffin lui mit la main sur l'paule et lui hurla contre la tempe: --J'ai vous causer, pre Amable. Csaire avait disparu, profitant de la porte reste ouverte. Il ne voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son espoir s'miettt chaque refus obstin de son pre; il aimait mieux apprendre d'un seul coup la vrit, bonne ou mauvaise, plus tard; et il s'en alla dans la nuit. C'tait un soir sans lune, un soir sans toiles, un de ces soirs brumeux o l'air semble gras d'humidit. Une odeur vague de pommes flottait auprs des cours, car c'tait l'poque o on ramassait les plus prcoces, les pommes euribles comme on dit aux pays du cidre. Les tables, quand Csaire longeait leurs murs, soufflaient par leurs troites fentres leur odeur chaude de btes vivantes endormies sur le fumier; et il entendait auprs des curies le pitinement des chevaux rests debout, et le bruit de leurs mchoires tirant et broyant le foin des rteliers. Il allait devant lui en pensant Cleste. Dans cet esprit simple, chez qui les ides n'taient gure encore que des images nes directement des objets, les penses d'amour ne se formulaient que par l'vocation d'une grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur ses hanches. C'est ainsi qu'il l'avait aperue le jour o commena son dsir pour elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme ce matin-l, il n'avait pris garde elle. Ils avaient caus quelques minutes; puis il tait parti; et tout en marchant il rptait: Cristi, c'est une belle fille tout de mme. C'est dommage qu'elle ait faut avec Victor. Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi. Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le fond de la gorge, comme si on lui et enfonc une plume de coq par la bouche dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se trouvait prs d'elle, il s'tonnait de ce chatouillement nerveux qui recommenait toujours. En trois semaines il se dcida l'pouser, tant elle lui plaisait. Il n'aurait pu dire d'o venait cette puissance sur lui, mais il l'exprimait par ces mots: J'en sieu possd, comme s'il et port en lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer. Il ne s'inquitait gure de sa faute. Tant pis aprs tout; cela ne la gtait point; et il n'en voulait pas Victor Lecoq. Mais si le cur allait ne pas russir, que ferait-il? Il n'osait y penser, tant cette inquitude le torturait. Il avait gagn la presbytre, et il s'tait assis auprs de la petite barrire de bois pour attendre la rentre du prtre. Il tait l depuis une heure peut-tre, quand il entendit des pas sur le chemin, et il distingua bientt, quoique la nuit ft trs sombre, l'ombre plus noire encore de la soutane. Il se dressa, les jambes casses, n'osant plus parler, n'osant point savoir. L'ecclsiastique l'aperut et dit gaiement: --Eh bien, mon garon, a y est. Csaire bulbutia:--a y est... pas possible! --Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton pre! Le paysan rptait:--Pas possible! --Mais oui. Viens-t'en me trouver demain, midi, pour dcider la publication des bans. L'homme avait saisi la main de son cur. Il la serrait, la secouait, la broyait en bgayant:--Vrai.... Vrai.... Vrai.... M'sieu l' cur.... Foi d'honnte homme... vous m' verrez dimanche... vot' sermon. II La noce eut lieu vers la mi-dcembre. Elle fut simple, les maris n'tant pas riches. Csaire, vtu de neuf, se trouva prt ds huit heures du matin pour aller qurir sa fiance et la conduire la mairie; mais comme il tait trop tt, il s'assit devant la table de la cuisine et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le prendre. Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre dj fconde par les semences d'automne tait devenue livide, endormie sous un grand drap de glace. Il faisait froid dans les chaumires coiffes d'un bonnet blanc; et les pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrs comme au joli mois de leur panouissement. Ce jour-l, les gros nuages du nord, les nuages gris chargs de cette pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se dployait au-dessus de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets d'argent. Csaire regardait devant lui, par la fentre, sans penser rien, heureux. La porte s'ouvrit, deux femmes entrrent, des paysannes endimanches, la tante et la cousine du mari, puis trois hommes, ses cousins, puis une voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurrent immobiles et silencieux, les femmes d'un ct de la cuisine, les hommes de l'autre, saisis soudain de timidit, de cette tristesse embarrasse qui prend les gens assembls pour une crmonie. Un des cousins demanda bientt: --C'est-il point l'heure? Csaire rpondit: --Je crais ben que oui. --Allons, en route, dit un autre. Ils se levrent. Alors Csaire, qu'une inquitude venait d'envahir, grimpa l'chelle du grenier pour voir si son pre tait prt. Le vieux, toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le trouva sur sa paillasse, roul dans sa couverture, les yeux ouverts, et l'air mchant. Il lui cria dans le tympan: --Allons, mon p, levez-vous. V'l l' moment d' la noce. Le sourd murmura d'une voix dolente: --J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'l l' dos. J' peux pu r'muer. Le jeune homme, atterr, le regardait, devinant sa ruse. --Allons, p, faut vous y forcer. --J' peux point. --Tenez, j' vas vous aider. Et il se pencha vers le vieillard, droula sa couverture, le prit par les bras et le souleva. Mais le pre Amable se mit gmir: --Hou! hou! hou! qu misre! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos nou. C'est que'que vent qu'aura coul par u maudit toit. Csaire comprit qu'il ne russirait pas, et furieux pour la premire fois de sa vie contre son pre, il lui cria: --Eh ben, vous n' dnerez point, puisque j' faisons le r'pas l'auberge Polyte. a vous apprendra faire le ttu. Et il dgringola l'chelle, puis se mit en route, suivi de ses parents et invits. Les hommes avaient relev leurs pantalons pour n'en point brler le bord dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses, droites comme des manches balai. Et tous allaient en se balanant sur leurs jambes, l'un derrire l'autre, sans parler, tout doucement, par prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate, uniforme, ininterrompue des neiges. En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les attendant pour se joindre eux; et la procession s'allongeait sans cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne blanche. Devant la porte de la fiance, un groupe nombreux pitinait sur place en attendant le mari. On l'acclama quand il parut; et bientt Cleste sortit de sa chambre, vtue d'une robe bleue, les paules couvertes d'un petit chle rouge, la tte fleurie d'oranger. Mais chacun demandait Csaire: --Ous qu'est ton p? Il rpondait avec embarras: --I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs. Et les fermiers hochaient la tte d'un air incrdule et malin. On se mit en route vers la mairie. Derrire les futurs poux, une paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se ft agi d'un baptme; et les paysans, deux par deux, prsent, accrochs par le bras, s'en allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer. Aprs que le maire et li les fiancs dans la petite maison municipale, le cur les unit son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bnit leur accouplement en leur promettant la fcondit, puis il leur prcha les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le travail, la concorde et la fidlit, tandis que l'enfant, pris de froid, piaillait derrire le dos de la marie. Ds que le couple reparut sur le seuil de l'glise, des coups de fusil clatrent dans le foss du cimetire. On ne voyait que le bout des canons d'o sortaient de rapides jets de fume; puis une tte se montra qui regardait le cortge; c'tait Victor Lecoq clbrant le mariage de sa bonne amie, ftant son bonheur et lui jetant ses voeux avec les dtonations de la poudre. Il avait embauch des amis, cinq ou six valets laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se conduisait bien. Le repas eut lieu l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts avaient t mis dans la grande salle o l'on dnait aux jours de march; et l'norme gigot tournant devant la broche, les volailles rissoles sous leur jus, l'andouille grsillant sur le feu vif et clair, emplissaient la maison d'un parfum pais, de la fume des charbons francs arross de graisses, de l'odeur puissante et lourde des nourritures campagnardes. On se mit table midi; et la soupe aussitt coula dans les assiettes. Les figures s'animaient dj; les bouches s'ouvraient pour crier des farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser, pardi. La porte s'ouvrit, et le pre Amable parut. Il avait un air mauvais, une mine furieuse, et il se tranait sur ses btons, en geignant chaque pas pour indiquer sa souffrance. On s'tait tu en le voyant paratre; mais soudain, le pre Malivoire, son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des gens, se mit hurler, comme faisait Csaire, en formant porte-voix de ses mains:--H, vieux dgourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez t la cuisine Polyte. Un rire norme jaillit des gorges. Malivoire, excit par le succs, reprit:--Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme d'andouille! a tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!... Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de ct en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se tordaient, debout contre les murs. Seul le pre Amable ne riait pas et attendait, sans rien rpondre, qu'on lui ft place. On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et ds qu'il fut assis, il se mit manger. C'tait son fils qui payait, aprs tout, il fallait prendre sa part. chaque cuillere de soupe qui lui tombait dans l'estomac, chaque bouche de pain ou de viande crase sur ses gencives, chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dvoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare qui cache des sous, avec la tnacit sombre qu'il apportait autrefois ses labeurs persvrants. Mais tout coup il aperut au bout de la table l'enfant de Cleste sur les genoux d'une femme, et son oeil ne le quitta plus. Il continuait manger, le regard attach sur le petit, qui sa gardienne mettait parfois entre les lvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux souffrait plus des quelques bouches suces par cette larve que de tout ce qu'avalaient les autres. Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi. Csaire souleva le pre Amable. --Allons, mon p, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux btons aux mains. Cleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allrent, lentement, par la nuit blafarde qu'clairait la neige. Le vieux sourd, aux trois quarts gris, rendu plus mchant par l'ivresse, s'obstinait ne pas avancer. Plusieurs fois mme il s'assit, avec l'ide que sa bru pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant une sorte de plainte longue et douloureuse. Lorsqu'ils furent arrivs chez eux, il grimpa aussitt dans son grenier, tandis que Csaire installait un lit pour l'enfant auprs de la niche profonde o il allait s'tendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux maris ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le vieux qui remuait sur sa paillasse; et mme il parla haut plusieurs fois, soit qu'il rvt, soit qu'il laisst s'chapper sa pense par sa bouche, malgr lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une ide fixe. Quand il descendit par son chelle, le lendemain, il aperut sa bru qui faisait le mnage. Elle lui cria:--Allons, mon p, dpchez-vous, v'l d' la bonne soupe. Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de liquide fumant. Il s'assit, sans rien rpondre, prit le vase brlant, s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand froid, il le pressa mme contre sa poitrine pour tcher de faire entrer en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive chaleur de l'eau bouillante. Puis il chercha ses btons et s'en alla dans la campagne glace, jusqu' midi, jusqu' l'heure du dner, car il avait vu, install dans une grande caisse savon, le petit de Cleste qui dormait encore. Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumire, comme autrefois, mais il avait l'air de ne plus en tre, de ne plus s'intresser rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et l'enfant comme des trangers qu'il ne connaissait pas, qui il ne parlait jamais. L'hiver s'coula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis laborieuses, passrent leurs jours dans les champs, travaillant de l'aurore la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons de terre brune qui enfantaient le pain des hommes. L'anne s'annonait bien pour les nouveaux poux. Les rcoltes poussaient drues et vivaces; on n'eut point de geles tardives; et les pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et blanche qui promettait pour l'automne une grle de fruits. Csaire travaillait dur, se levait tt et rentrait tard, pour conomiser le prix d'un valet. Sa femme lui disait quelquefois: --Tu t' f'ras du mal, la longue. Il rpondait:--Pour sr non, a me connat. Un soir, pourtant, il rentra si fatigu qu'il dut se coucher sans souper. Il se leva l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put manger, malgr son jene de la veille; et il dut rentrer au milieu de l'aprs-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fivreux, le front brlant, la langue sche, dvor d'une soif ardente. Il alla pourtant jusqu' ses terres au point du jour; mais le lendemain on dut appeler le mdecin qui le jugea fort malade, atteint d'une fluxion de poitrine. Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir, pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait apporter une chandelle l'entre. On apercevait alors sa tte creuse, salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle paisse de toiles d'araignes qui pendaient et flottaient, remues par l'air. Et les mains du malade semblaient mortes sur les draps gris. Cleste le soignait avec une activit inquite, lui faisait boire les remdes, lui appliquait les vsicatoires, allait et venait par la maison; tandis que le pre Amable restait au bord de son grenier, guettant de loin le creux sombre o agonisait son fils. Il n'en approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux. Six jours encore se passrent; puis un matin, comme Cleste, qui dormait maintenant par terre sur deux bottes de paille dfaites, allait voir si son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide sortir de sa couche profonde. Effraye, elle demanda: --Eh ben, Csaire, que que tu dis anuit? Il ne rpondit pas. Elle tendit la main pour le toucher et rencontra la chair glace de son visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme pouvante. Il tait mort. ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son chelle; et comme il vit Cleste s'lancer dehors pour chercher du secours, il descendit vivement, tta son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, alla fermer la porte en dedans, pour empcher la femme de rentrer et reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'tait plus vivant. Puis il s'assit sur une chaise ct du mort. Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. Un d'eux cassa la vitre de la fentre et sauta dans la chambre. D'autres le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Cleste reparut, pleurant toutes ses larmes, les joues enfles et les yeux rouges. Alors le pre Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier. L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, aprs la crmonie, le beau-pre et la belle-fille se trouvrent seuls dans la ferme, avec l'enfant. C'tait l'heure ordinaire du dner. Elle alluma le feu, tailla la soupe, posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une chaise, attendait, sans paratre la regarder. Quand le repas fut prt, elle lui cria dans l'oreille: --Allons, mon p, faut manger. Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mcha son pain verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla. C'tait un de ces jours tides, un de ces jours bienfaisants o la vie fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol. Le pre Amable suivait un petit sentier travers les champs. Il regardait les jeunes bls et les jeunes avoines, en songeant que son fant tait sous terre prsent, son pauvre fant. Il s'en allait de son pas us, tranant la jambe et boitillant. Et comme il tait tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des rcoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer sur sa tte, sans entendre leur chant lger, il se mit pleurer en marchant. Puis il s'assit auprs d'une mare et resta l jusqu'au soir regarder les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier. Et sa vie continua comme par le pass. Rien n'tait chang, sauf que son fils Csaire dormait au cimetire. Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'tait bon maintenant qu' manger les soupes trempes par sa belle-fille. Et il les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un oeil furieux le petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre ct de la table. Puis il sortait, rdait par le pays la faon d'un vagabond, allait se cacher derrire les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il et redout d'tre vu, puis il rentrait l'approche du soir. Mais de grosses proccupations commenaient hanter l'esprit de Cleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillt et les travaillt. Il fallait que quelqu'un ft l, toujours, par les champs, non pas un simple salari, mais un vrai cultivateur, un matre, qui connt le mtier et et souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et l'achat du btail. Alors des ides entrrent dans sa tte, des ides simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des intrts pressants, des intrts immdiats. Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le pre de son enfant. Il tait vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le savait, l'ayant connu l'oeuvre chez ses parents. Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperut il arrta ses chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontr la veille: --Bonjour Victor, a va toujours? Il rpondit:--a va toujours et d'vot' part? --Oh m, a irait n'tait que j' sieus seule la maison, c'qui m' donne du tracas, vu les terres. Alors ils causrent longtemps appuys contre la roue de la lourde voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et rflchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; la fin il murmura: --Oui, a se peut. Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un march, et demanda: --C'est dit? Il serra cette main tendue. --C'est dit. --a va pour dimanche alors. --a va pour dimanche. --Allons, bonjour Victor. --Bonjour Madame Houlbrque. III Ce dimanche-l, c'tait la fte du village, la fte annuelle et patronale qu'on nomme assemble, en Normandie. Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses grises ou rougetres, les voitures foraines o gtent les familles ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs, de jeux divers, ou montreurs de curiosits que les paysans appellent Faiseux v de quoi. Les carioles sales, aux rideaux flottants, accompagnes d'un chien triste, allant, tte basse, entre les roues, s'taient arrtes l'une aprs l'autre sur la place de la mairie. Puis une tente s'tait dresse devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie et la curiosit des gamins. Ds le matin de la fte, toutes les baraques s'taient ouvertes, talant leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en allant la messe, regardaient dj d'un oeil candide et satisfait ces boutiques modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque anne. Ds le commencement de l'aprs-midi, il y eut foule sur la place. De tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secous avec leurs femmes et leurs enfants dans les chars--bancs deux roues qui sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dtel chez des amis; et les cours des fermes taient pleines d'tranges guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux longues pattes du fond des mers. Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrire, s'en venait l'assemble pas tranquilles, la mine souriante, et les mains ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumes au travail et qui semblaient gnes de leur repos. Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de barbarie des chevaux de bois grenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la roue des loteries grinait comme les toffes qu'on dchire; les coups de carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait mollement devant les baraques la faon d'une pte qui coule, avec des remous de troupeau, des maladresses de btes pesantes, sorties par hasard. Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonfle comme un ballon bleu. Tout le pays tait l, matres, valets et servantes. Le pre Amable lui-mme, vtu de sa redingue antique et verdtre, avait voulu voir l'assemble; car il n'y manquait jamais. Il regardait les loteries, s'arrtait devant les tirs pour juger les coups, s'intressait surtout un jeu trs simple qui consistait jeter une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme peint sur une planche. On lui tapa soudain sur l'paule. C'tait le pre Malivoire qui cria:--Eh! mon p, j' vous invite b une fine. Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installe en plein air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le pre Amable recommena errer dans l'assemble. Ses ides devenaient un peu troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le gendarme ou le cur, deux autorits qu'il redoutait d'instinct. Puis il retourna s'asseoir la guinguette et but un verre de cidre pour se rafrachir. Il tait tard, la nuit venait. Un voisin le prvint: --Vous allez rentrer aprs le fricot, mon p. Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tide des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre. Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fentre claire deux personnes dans la maison. Il s'arrta, fort surpris, puis il entra et il aperut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette pleine de pommes de terre et qui soupait juste la place de son fils. Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit tait noire, prsent. Cleste s'tait leve et lui criait: --V'nez vite, mon p, y a du bon ragot pour fter l'assemble. Alors il obit par inertie et s'assit, regardant tour tour l'homme, la femme, l'enfant. Puis il se mit manger doucement, comme tous les jours. Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Cleste, prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Cleste lui redonnait de la nourriture, lui versait boire, paraissait contente en lui parlant. Le pre Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait gure mang tant il se sentait le coeur retourn), il se leva, et au lieu de monter son grenier comme tous les soirs il ouvrit la porte de la cour et sortit dans la campagne. Lorsqu'il fut parti, Cleste, un peu inquite, demanda: --Qu qui fait? Victor, indiffrent, rpondit: --T'en luge point. I rentrera ben quand i s'ra las. Alors elle fit le mnage, lava les assiettes, essuya la table, tandis que l'homme se dshabillait avec tranquillit. Puis il se glissa dans la couche obscure et profonde o elle avait dormi avec Csaire. La porte de la cour se rouvrit. Le pre Amable reparut. Ds qu'il fut entr, il regarda de tous les cts, avec des allures de vieux chien qui flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il prit la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre o son fils tait mort. Dans le fond il aperut l'homme allong sous les draps et qui sommeillait dj. Alors le sourd se retourna doucement, reposa la chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour. Cleste avait fini de travailler, elle avait couch son fils, mis tout en place, et elle attendait, pour s'tendre son tour aux cts de Victor, que son beau-pre ft revenu. Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard vague. Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur: --I nous f'ra brler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainant. Victor rpondit du fond de son lit: --V'l plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort point sur l' banc d'vant la porte. Elle annona: J'y vas, se leva, prit la lumire et sortit en faisant un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit. Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier, o le pre avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois. Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le grand pommier qui abritait l'entre de la ferme, et elle aperut tout coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient la hauteur de son visage. Elle poussa des cris terribles: Victor! Victor! Victor! Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la tte pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu. Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il aperut, au milieu des feuillages clairs en dessous, le pre Amable, pendu trs haut par le cou au moyen d'un licol d'curie. Une chelle restait appuye contre le tronc du pommier. Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa la corde. Mais le vieux tait dj froid, et il tirait la langue horriblement, avec une affreuse grimace. FIN * * * * * TABLE La petite Roque L'pave L'Ermite Mademoiselle Perle Rosalie Prudent Sur les Chats Sauve Madame Parisse Julie Romain Le pre Amable * * * * * DU MME AUTEUR: COLLECTION GRAND IN-18 JSUS A 3 FR. 50 LE VOL. ROMANS Pierre et Jean 1 vol. Fort comme la Mort 1 vol. Notre Coeur 1 vol. Une Vie 1 vol. Bel-Ami 1 vol. NOUVELLES Clair de Lune 1 vol. Le Horla 1 vol. La Main Gauche 1 vol. La Maison Tellier 1 vol. Monsieur Parent 1 vol. Les Soeurs Rondoli 1 vol. Mademoiselle FiFi 1 vol. Yvette 1 vol. Miss Harriet 1 vol. La Petite Roque 1 vol. VOYAGES La Vie Errante (avec une couverture illustre par Riou) 1 vol. Au Soleil 1 vol. THATRE Musotte (en collaboration avec Jacques Normand) 1 vol. La Paix du Mnage 1 vol. _Editions de luxe_ Des Vers. _Posies_. dition de luxe avec un portrait de l'auteur, grav l'eau-forte par Le Rat. I vol. in-16. Prix: 5 fr. Bel-Ami. Avec 103 illustrations de Ferdinand Bac. I vol. in-16. Prix 5 fr. Tous droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge. S'adresser, pour traiter, M. Paul Ollendorff, diteur, 28 _bis_, rue de Richelieu, Paris. End of the Project Gutenberg EBook of La petite roque, by Guy de Maupassant License: Share Alike