Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net HISTOIRE DE FRANCE PAR J. MICHELET NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE TOME SIXIME PARIS LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, DITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 1876 Tous droits de traduction et de reproduction rservs. LIVRE IX CHAPITRE PREMIER L'ANGLETERRE: L'TAT, L'GLISE.--AZINCOURT. 1414-1415 Pour comprendre le terrible vnement que nous devons raconter,--la captivit, non du roi, mais du royaume mme, la France prisonnire,--il y a un fait essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue: En France, les deux autorits, l'glise et l'tat, taient divises entre elles, et chacune d'elles en soi; En Angleterre, l'tat et l'glise _tablie_, taient parvenus, sous la maison de Lancastre, la plus complte union. douard III avait eu l'glise contre lui, et malgr ses victoires, il avait chou. Henri V eut l'glise pour lui, et il russit, il devint roi de France[1]. [Note 1: Du moins roi de la France du Nord. Il n'eut pas le titre de roi, tant mort avant Charles VI, mais il le laissa son fils.] Cette cause n'est pas la seule, mais c'est la principale, et la moins remarque. L'glise tant le plus grand propritaire de l'Angleterre, y avait aussi la plus grande influence. Au moment o la proprit et la royaut se trouvrent d'accord, celle-ci acquit une force irrsistible; elle ne vainquit pas seulement, elle conquit. L'glise avait besoin de la royaut. Ses prodigieuses richesses la mettaient en pril. Elle avait absorb la meilleure partie des terres; sans parler d'une foule de proprits et de revenus divers, des fondations pieuses, des dmes, etc., sur les _cinquante-trois mille_ fiefs de chevaliers qui existaient en Angleterre, elle en possdait _vingt-huit mille_[2]. Cette grande proprit tait sans cesse attaque au Parlement, et elle n'y tait pas reprsente, dfendue en proportion de son importance; les membres du clerg n'y taient plus appels que: _ad consentiendum_[3]. [Note 2: Turner, The History of England, during the middle ages (ed. 1830), vol. III, p. 96. On assurait rcemment que le clerg anglican avait encore aujourd'hui un revenu suprieur celui de tout le clerg de l'Europe. Ce qui est sr, c'est que l'archevque de Cantorbry a un revenu _quinze_ fois plus grand que celui d'un archevque franais, _trente_ fois plus grand que celui d'un cardinal Rome. Statistics of the Church of England, 1836, p. 5. V. aussi trois lettres de Lon Faucher (Courrier franais, juillet-aot 1836.)] [Note 3: Ils finirent par n'y plus aller. (Hallam.)] La royaut, de son ct, ne pouvait se passer de l'appui du grand propritaire du royaume, je veux dire du clerg. Elle avait besoin de son influence, encore plus que de son argent. C'est ce que ne sentirent ni douard Ier ni douard III, qui toujours le vexrent pour de petites questions de subsides. C'est ce que sentit admirablement la maison de Lancastre, qui, son avnement, dclara qu'elle ne demandait l'glise que ses prires[4]. [Note 4: Turner.--Wilkins.] L'on comprend combien la _royaut_ et la _proprit_ ecclsiastique avaient besoin de s'entendre, si l'on se rappelle que l'difice tout artificiel de l'Angleterre au moyen ge a port sur deux fictions: un roi infaillible et inviolable[5], que l'on jugeait pourtant de deux rgnes en deux rgnes; d'autre part, une glise non moins inviolable, qui, au fond, n'tant qu'un grand tablissement aristocratique et territorial sous prtexte de religion, se voyait toujours la veille d'tre dpouille, ruine. [Note 5: Les Anglais ont port dans le droit politique ce gnie de fiction que les Romains n'avaient montr que dans le droit civil. M. Allen, dans son livre sur la Prrogative royale, a rsum les prodigieux tours de force au moyen desquels se jouait cette bizarre comdie, chacun faisant semblant de confondre le roi et la royaut, l'homme faillible et l'ide infaillible. De temps en temps la patience chappait, la confusion cessait et l'abstraction se faisait d'une manire sanglante; si le roi ne prissait (comme douard II, Richard II, Henri VI et Charles Ier), il tait renvers, ou tout au moins humili, rduit l'impuissance (Henri II, Jean, Henri III, Jacques II).] La maison cadette de Lancastre unit pour la premire fois les deux intrts en pril; elle associa le roi et l'glise. Ce fut sa lgitimit, le secret de son prodigieux succs. Il faut indiquer, rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par o elle chemina. Le cadet hait l'an, c'est la rgle[6], mais nulle part plus respectueusement qu'en Angleterre, plus sournoisement[7]. Aujourd'hui il va chercher fortune, le monde lui est ouvert, l'industrie, la mer, les Indes; au moyen ge, il restait souvent, rampait devant l'an, conspirait[8]. [Note 6: Bien entendu, l o il y a privilge pour l'an.] [Note 7: Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a cr une immense proprit _mobilire_, qui se partage selon l'quit. La proprit _territoriale_ reste assujettie aux lois du moyen ge.--Au reste, le droit d'anesse est dans les moeurs, dans les ides mme du peuple. J'ai cit ce sujet une anecdote trs-curieuse (t. I, la fin du livre premier).--Ds que le pre s'enrichit, sa premire pense est: _Faire un an._ quoi rplique tout bas la pense du cadet: _tre indpendant, avoir une honnte suffisance_ (to be independent, to have a competence). Ces deux mots sont le dialogue tacite de la famille anglaise.--Le 12 avril 1836, M. Ewart voulait prsenter un bill statuant que, au moins dans les successions ab intestat, les proprits foncires seraient partages galement entre les enfants; sir John Russel a parl contre, et la motion a t rejete une forte majorit.] [Note 8: Rapprocher l'histoire des trois Glocester, du frre du Prince Noir, du frre d'Henri V et du frre d'douard IV.] Les fils cadets d'douard III, Clarence, Lancastre, York, Glocester, tirs de noms sonores et vides, avaient vu avec dsespoir l'an, l'hritier, rgner dj, du vivant de leur pre, comme duc d'Aquitaine. Il fallait que ces cadets prissent ou rgnassent aussi. Clarence alla aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester troubla l'Angleterre, jusqu' ce que son neveu le fit trangler. Lancastre se fit appeler roi de Castille, envahit l'Espagne et choua; puis la France, et il choua encore[9]. Alors il se retourna du ct de l'Angleterre. [Note 9: En 1373.] Le moment tait favorable pour lui. Le mcontentement tait au comble. Depuis les victoires de Crcy et de Poitiers, l'Angleterre s'tait mconnue; ce peuple laborieux, distrait une fois de sa tche naturelle, l'accumulation de la richesse et le progrs des garanties, tait sorti de son caractre; il ne rvait que conqutes, tributs de l'tranger, exemption d'impts. Le riche fonds de mauvaise humeur dont la nature les a dous fermentait merveille. Ils s'en prenaient au roi, aux grands, tous ceux qui faisaient la guerre en France; c'taient des tratres, des lches. Les _cockneys_ de Londres, dans leur arrire-boutique, trouvaient fort mal qu'on ne leur gagnt pas tous les jours des batailles de Poitiers. richesse, richesse, dit une ballade anglaise, rveille-toi donc, reviens dans ce pays[10]! Cette tendre invocation l'argent tait le cri national. [Note 10: Awake, wealth, and walk in this region!... Turner.--La foi des Anglais dans la toute puissance de l'argent est navement exprime dans les dernires paroles du cardinal Winchester, il disait en mourant: Comment est-il donc possible que je meure, tant si riche? Quoi! l'argent ne peut donc rien cela? Ibidem.] La France ne rapportant plus rien, il fallut bien que, dans leur ide fixe de ne rien payer, ils regardassent o ils prendraient. Tous les yeux se tournrent vers l'glise. Mais l'glise avait aussi son principe immuable, le premier article de son credo: De ne rien donner. toute demande, elle rpondait froidement: L'glise est trop pauvre. Cette pauvre glise ne donnait rien, on songeait lui enlever tout. L'homme du roi, Wicleff[11], y poussait; les lollards aussi, par en bas, obscurment et dans le peuple. Lancastre en fit d'abord autant; c'tait alors le grand chemin de la popularit. [Note 11: Lewis. Richard II prit Wicleff pour son chapelain. V. dans Walsingham la grande scne o Wicleff est soutenu par les princes et les grands contre l'vque et le peuple de Londres.] J'ai dit ailleurs comment les choses tournrent, comment ce grand mouvement entranant le peuple et jusqu'aux serfs, toute proprit se trouva en pril, non plus seulement la proprit ecclsiastique; comment le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant qu'ils seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent dsarms, et qu'on les pendait par centaines, le roi dclara pourtant que si les prlats, les lords et les communes confirmaient l'affranchissement, il le sanctionnerait. quoi ils rpondirent unanimement: Plutt mourir tous en un jour[12]. Richard n'insista pas; mais l'audacieuse et rvolutionnaire parole qui lui tait chappe ne fut jamais oublie des propritaires, des matres de serfs, barons, vques, abbs. Ds ce jour, Richard dut prir. Ds lors aussi, Lancastre dut tre le candidat de l'aristocratie et de l'glise. [Note 12: Turner.] Il semble qu'il ait prpar patiemment son succs. Des bruits furent sems, qui le dsignaient. Une fois, c'tait un prisonnier franais qui aurait dit: Ah! si vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les Franais n'oseraient plus infester vos ctes. On faisait circuler d'abbaye en abbaye, et partout au moyen des frres, une chronique qui attribuait au duc je ne sais quel droit de succession la couronne, du chef d'un fils d'douard Ier. Un carme accusa hardiment le duc de Lancastre de conspirer la mort de Richard; Lancastre nia, obtint que son accusateur serait provisoirement remis la garde de lord Holland, et, la veille du jour o l'imputation devait tre examine, le carme fut trouv mort. Richard travailla lui-mme pour Lancastre. Il s'entoura de petites gens, il fatigua les propritaires d'emprunts, de vexations; enfin, il commit le grand crime qui a perdu tant de rois d'Angleterre[13], il se maria en France. Il n'y avait qu'un point difficile pour Lancastre et son fils Derby, c'tait de se dcider entre les deux grands partis, entre l'glise tablie et les novateurs. Richard rendit Derby le service de l'exiler; c'tait le dispenser de choisir. De loin, il devint la pense de tous; chacun le dsira, le croyant pour soi. [Note 13: Henri II, douard II, Richard II, Henri VI, Charles Ier.] La chose mre, l'archevque de Cantorbry alla chercher Derby en France[14]. Celui-ci dbarqua, dclarant humblement qu'il ne rclamait rien que le bien de son pre. On a vu comment il se trouva forc de rgner. Alors il prit son parti nettement. Au grand tonnement des novateurs, parmi lesquels il avait t lev Oxford, Henri IV se dclara le champion de l'glise tablie: Mes prdcesseurs, dit-il aux prlats, vous appelaient pour vous demander de l'argent. Moi, je viens vous voir pour rclamer vos prires. Je maintiendrai les liberts de l'glise; je dtruirai, selon mon pouvoir, les hrsies et les hrtiques[15]. [Note 14: Il avait t banni par Richard II et son temporel confisqu.] [Note 15: Henri IV, intimement uni aux vques d'Angleterre, commena son rgne par leur donner des armes contre les trois genres d'ennemis qu'ils avaient craindre: 1 contre le _pape_, contre l'invasion du _clerg tranger_; 2e contre les _moines_ (les moines achetaient des bulles du pape pour se dispenser de payer la dme aux vques); 3e contre les _hrtiques_. (Statutes of the realm.)] Il y eut un compromis amical entre le roi et l'glise. Elle le sacra, l'oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prtres furent livrs aux prtres, pour tre jugs, brls[16]. Tout le monde y trouvait son compte. Les biens des lollards taient confisqus; un tiers revenait au juge ecclsiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers tait donn aux communes o l'on trouverait des hrtiques; c'tait un moyen ingnieux de prvenir leur rsistance, de les allcher la dlation[17]. [Note 16: Les diocsains peuvent faire arrter ceux qui prchent ou _enseignent sans leur autorisation_ et les faire _brler_, en lieu apparent et lev; In eminenti loco comburi faciant.--And them before the people in an high place do to be _burnt_. Ibidem.] [Note 17: Turner. En 1430, il n'en tait plus ainsi; tout revenait au roi.] Les prlats, les barons, n'avaient mis leur homme sur le trne que pour rgner eux-mmes. Cette royaut qu'ils lui avaient donne en gros, ils la lui reprirent en dtail. Non contents de faire les lois, ils s'emparrent indirectement de l'administration. Ils finirent par nommer au roi une sorte de conseil de tutelle, dans lequel il ne pouvait rien faire[18]. Il regretta alors d'avoir livr les lollards; il essaya de soustraire aux prtres le jugement des gens de ce parti. Il songeait, comme Richard II, chercher un appui chez l'tranger; il voulait marier son fils en France. [Note 18: Ces conditions taient plus humiliantes qu'aucune de celles qui avaient t imposes Richard II. Il devait prendre seize conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.] Mais son fils mme n'tait pas sr. On a remarqu, non sans apparence de raison, qu'en Angleterre les ans aiment moins leurs pres[19]; avant d'tre fils, ils sont hritiers. Le fils de Lancastre tait d'autant plus impatient de porter la couronne son tour, qu'il avait, par une victoire, raffermi cette couronne sur la tte de son pre. Lui aussi, il traitait avec les Franais[20], mais part et pour son compte. [Note 19: Le droit de primogniture met de la rudesse dans les rapports du pre au fils an. Celui-ci s'habitue se considrer comme indpendant; ce qu'il reoit de ses parents est ses yeux une dette plus qu'un bienfait. La mort d'un pre, celle d'un frre an, dont on attend l'hritage, sont sur la scne anglaise l'objet de plaisanteries que l'on applaudit et qui chez nous rvolteraient le public. Mme de Stal.--Je ne puis m'empcher de rapprocher de ceci le mot de l'historien romain dans son tableau des proscriptions: Il y eut beaucoup de fidlit dans les pouses, assez dans les affranchis, quelque peu chez les esclaves, _aucune dans les fils_; tant, l'espoir une fois conu, il est difficile d'attendre! Velleius Paterculus.] [Note 20: Le fils ngociait avec le parti de Bourgogne, tandis que le pre se rapprochait du parti d'Orlans.] Ce jeune Henri plaisait au peuple. C'tait une svelte et lgante figure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles anglaises. C'tait un infatigable _fox-hunter_, si leste qu'il pouvait, disait-on, chasser le daim pied. Il avait fait longtemps les petites et rudes guerres des Galles, la chasse aux hommes. Il se lia aux mcontents, se faufila parmi les lollards, courant leurs runions nocturnes, dans les champs[21], dans les htelleries. Il se fit l'ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastle, celui mme que Shakespeare, ennemi des sectaires de tout ge[22], a malicieusement transform dans l'ignoble Falstaff. Le pre n'ignorait rien. Mais enfermer son fils, c'et t se dclarer contre les lollards, dont il voulait justement se rapprocher cette poque. Cependant, le roi, malade, lpreux, chaque jour plus solitaire et plus irritable, pouvait tre jet par ses craintes dans quelque rsolution violente. Son fils cherchait le rassurer par une affectation de vices et de dsordres, par des folies de jeunesse, adroitement calcules. On dit qu'un jour il se prsenta devant son pre couvert d'un habit de satin tout perc d'oeillets, o les aiguilles tenaient encore par leur fil; il s'agenouilla devant lui, lui prsenta un poignard pour qu'il l'en pert, s'il pouvait avoir quelque dfiance d'un jeune fol, si ridiculement habill. [Note 21: C'tait comme nos coles _buissonnires_ du XVIe sicle.] [Note 22: Il est dit toutefois dans Henri IV que Falstaff parlait: Contre la prostitue de Babylone.--Shakespeare a fait de rares allusions aux puritains naissants, toutes malveillantes. Voir entre autres celle qui se trouve dans Twelfth Night, act. III, scne II.--Quant Falstaff, j'aurai occasion d'y revenir.] Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s'empcher de faire comme s'il se fiait lui. Pour lui donner patience, il consentit ce qu'il entrt au conseil. Mais ce n'tait pas encore assez. Le jour de sa mort, comme il ouvrait les yeux aprs une courte lthargie, il vit l'hritier qui mettait la main sur la couronne, pose (selon l'usage) sur un coussin prs du lit du roi. Il l'arrta, avec cette froide et triste parole: Beau fils, quel droit y avez-vous? Votre pre n'y eut pas droit[23]. [Note 23: Le roi lui demanda pourquoi il emportait sa couronne, et le prince lui dit: Monseigneur, voici en prsence ceux qui m'avoient donn entendre et affirm que vous estiez trpass; et pour ce que _je suis votre fils an_... Monstrelet.] Dans les derniers temps qui prcdrent son avnement, Henri V avait tenu une conduite double, qui donnait de l'espoir aux deux partis. D'un ct, il resta troitement li avec Oldcastle[24], avec les lollards. De l'autre, il se dclara l'ami de l'glise tablie, et c'est sans doute comme tel qu'il finit par prsider le conseil. peine roi, il cessa de mnager les lollards; il rompit avec ses amis. Il devint l'homme de l'glise, le prince selon le coeur de Dieu; il prit la gravit ecclsiastique, au point, dit le moine historien, qu'il et servi d'exemple aux prtres mmes[25]. [Note 24: Tellement que l'archevque de Cantorbry hsitait l'attaquer, le croyant encore ami du roi. (Walsingham.)] [Note 25: Repente mutatus est in virum alterum..., cujus mores et gestus omni conditioni, tam religiosorum quam laicorum, in exempla fuere. Walsingham.] D'abord, il accorda des lois terribles aux seigneurs laques et ecclsiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les serviteurs et gens de travail, qui fuyaient de comt en comt[26]. Une inquisition rgulire fut organise contre l'hrsie. Le chancelier, le trsorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer de faire toute diligence pour rechercher et dtruire les hrtiques. En mme temps le primat d'Angleterre enjoignait aux vques et archidiacres de s'enqurir _au moins deux fois par an_ des personnes suspectes d'hrsie, d'exiger dans chaque commune que trois hommes respectables dclarassent sous serment s'ils connaissaient des hrtiques, des gens qui _diffrassent des autres_ dans leur vie et habitudes, des gens qui _tolrassent_ ou reussent les suspects, des gens qui possdassent des livres dangereux _en langue anglaise_, etc. [Note 26: Statutes of the realm.] Le roi, s'associant aux svrits de l'glise, abandonna lui-mme son vieil ami Oldcastle l'archevque de Cantorbry[27]. Des processions eurent lieu par ordre du roi, pour chanter les litanies, avant les excutions. [Note 27: L'examen d'Oldcastle par l'archevque est trs-curieux dans l'histoire du moine Walsingham; il est impossible de tuer avec plus de sensibilit; le juge s'attendrit, il pleure; on le plaindrait volontiers plus que la victime.--Dominus Cantuariensis gratiose se obtulit, et paratum fore promisit ad absolvendum eum; sed ille... petere noluit... Cui compatiens dominus Cant. dixit: Caveatis... Unde dominus Cant. sibi compatiens... Cui archiepiscopus affabiliter et suaviter... Consequenter dominus Cant. suavi et modesto modo rogavit... Quibus dictis dominus Cant. flebili vultu eum alloquebatur... Ergo, cum magna cordis amaritudine, processit ad prolationem sententi. Walsingham, p. 384.--Elmham clbre en prose et en vers les excutions et les processions. Rege jubente... Regia mens gaudet. Turner, vol. III, p. 142.] L'glise frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affich qu'ils taient cent mille en armes. Ils devaient se runir au champ de Saint-Gilles, le lendemain de l'piphanie. Le roi y alla de nuit, et les attendit avec des troupes; mais ils n'acceptrent pas la bataille. Ce champion de l'glise n'avait pas seulement contre lui les ennemis de l'glise; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme usurpateur. Les uns s'obstinaient croire que Richard II n'tait pas mort. Les autres disaient que l'hritier lgitime tait le comte de March; et ils disaient vrai. Scrop lui-mme, le principal conseiller d'Henri, le confident, l'_homme du coeur_, conspira avec deux autres en faveur du comte de March. cette fermentation intrieure, il n'y avait qu'un remde, la guerre. Le 16 avril 1415, Henri avait annonc au Parlement qu'il ferait une descente en France. Le 29, il ordonna tous les seigneurs de se tenir prts. Le 28 mai, prtendant une invasion imminente des Franais, il crivit l'archevque de Cantorbry et aux autres prlats, d'_organiser les gens d'glise pour la dfense du royaume_[28]. Trois semaines aprs, il ordonna aux chevaliers et cuyers de passer en revue les hommes capables de porter les armes, de les diviser par compagnies. L'affaire de Scrop le retardait, mais il compltait ses prparatifs[29]. Il animait le peuple contre les Franais, en faisant courir le bruit que c'taient eux qui payaient des tratres, qui avaient gagn Scrop, pour dchirer, ruiner le pays[30]. [Note 28: De arraiatione cleri: Prompti sint ad resistendum contra malitiam inimicorum regni, ecclesi, etc. Rymer, 3e d., vol. IV, rs I, p. 123; 28 mai 1415.] [Note 29: Trait pour avoir des vaisseaux de Hollande, 18 mars 1415. Presse des navires, 11 avril; des armuriers (operariis arcuum, etc., _tam intra libertates quam extra_), le 20; presse des matelots, le 3 mai; recherche de charrettes, le 16; achat de clous et de fers de chevaux, le 25; achat de boeufs et vaches, le 4 juin; ordre pour cuire du pain et brasser de la bire, le 27 mai; presse des maons, charpentiers, serruriers, etc.--5 juin, ngociations avec le Gallois Owen Glendour; 24 juillet, testament du roi; dfense de la frontire d'cosse; ngociations avec l'Aragon, avec le duc de Bretagne, _avec le duc de Bourgogne_, 10 aot; Bedford nomm gardien de l'Angleterre, 11 aot; au maire de Londres, 12, etc. Rymer, t. IV, p. I, p. 109-146.] [Note 30: Walsingham y croit. Mais Turner voit trs-bien que ce n'tait qu'un faux bruit.] Henri envoya en France deux ambassades coup sur coup, disant qu'il tait roi de France, mais qu'il voulait bien attendre la mort du roi, et en attendant pouser sa fille, avec toutes les provinces cdes par le trait de Brtigny; c'tait une terrible dot; mais il lui fallait encore la Normandie, c'est--dire le moyen de prendre le reste. Une grande ambassade[31] vint en rponse lui offrir, au lieu de la Normandie, le Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu' 850,000 cus d'or. Alors le roi d'Angleterre demanda que cette somme ft paye comptant. Cette vaine ngociation dura trois mois (13 avril-28 juillet), autant que les prparatifs d'Henri. Tout tant prt, il fit donner des prsents considrables aux ambassadeurs et les renvoya, leur disant qu'il allait les suivre. [Note 31: Jamais le roi de France n'avait envoy celui d'Angleterre une ambassade aussi solennelle; il y avait douze ambassadeurs, et leur suite se composait de cinq cent quatre-vingt-douze personnes. (Rymer.)] Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avait besoin. La branche ane avait eu ses batailles de Crcy et de Poitiers. La cadette ne pouvait se lgitimer que par une bataille. L'glise en avait besoin, d'abord pour dtacher des lollards une foule de gens misrables qui n'taient lollards que faute d'tre soldats. Ensuite, tandis qu'on pillerait la France, on ne songerait pas piller l'glise; la terrible question de scularisation serait ajourne. Quoi de plus digne aussi de la respectable glise d'Angleterre et qui pt lui faire plus d'honneur, que de rformer cette France schismatique, de la chtier fraternellement, de lui faire sentir la verge de Dieu? Ce jeune roi si dvou, si pieux, ce David de l'glise tablie, tait visiblement l'instrument prdestin d'une si belle justice. Tout tait difficile avant cette rsolution; tout devint facile. Henri, sr de sa force, essaya de calmer les haines en faisant rparation au pass. Il enterra honorablement Richard II. Les partis se turent. Le parlement unanime vota pour l'expdition une somme inoue. Le roi runit six mille hommes d'armes, vingt-quatre mille archers, la plus forte arme que les Anglais eussent eue depuis plus de cinquante ans[32]. [Note 32: Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents btiments de transport.--Tels sont les nombres indiqus par Monstrelet, t. III, p. 313. Lefebvre dit: huit cents btiments. Rien n'est plus incertain que les calculs de ce temps. Lefebvre croit que le roi de France avait deux cent mille hommes devant Arras, en 1414; Monstrelet en donne cent cinquante mille aux Franais la bataille d'Azincourt. Je crois cependant qu'il a t mieux instruit sur le nombre rel de l'arme anglaise son dpart.] Cette arme, au lieu de s'amuser autour de Calais, aborda directement Harfleur, l'entre de la Seine. Le point tait bien choisi. Harfleur, devenu ville anglaise, et t bien autre chose que Calais. Il et tenu la Seine ouverte; les Anglais pouvaient ds lors entrer, sortir, pntrer jusqu' Rouen et prendre la Normandie, jusqu' Paris, prendre la France, peut-tre. L'expdition avait t bien conue, trs-bien prpare. Le roi s'tait assur de la neutralit de Jean sans Peur; il avait lou ou achet huit cents embarcations en Zlande et en Hollande, pays soumis l'influence du duc de Bourgogne, et qui d'ailleurs ont toujours prt volontiers des vaisseaux qui payait bien[33]. Il emporta beaucoup de vivres, dans la supposition que le pays n'en fournirait pas. [Note 33: Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.] D'autre part, l'glise d'Angleterre, de concert avec les communes, n'oublia rien pour sanctifier l'entreprise: jenes, prires, processions, plerinages[34]. Au moment mme de l'embarquement on brla encore un hrtique. Le roi prit part tout dvotement. Il emmena bon nombre de prtres, particulirement l'vque de Norwich, qui lui fut donn pour principal conseiller. [Note 34: Les scrupules d'Henri allrent jusqu' refuser le service d'un gentleman qui lui amenait vingt hommes, mais qui avait t moine, et n'tait rentr dans la vie sculire qu'au moyen d'une _dispense du pape_. Ces dispenses taient le sujet d'une guerre continuelle entre Rome et l'glise d'Angleterre.] Le passage ne fut pas disput, la France n'avait pas un vaisseau[35]; la descente ne le fut pas non plus, les populations de la cte n'taient pas en tat de combattre cette grande arme. Mais elles se montrrent trs-hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre que prit Henri V, fut mal reu dans son duch; les villes, les chteaux se gardrent; les Anglais n'osaient s'carter, ils n'taient matres que de la plage malsaine que couvrait leur camp. [Note 35: Le roi n'en avait pas; mais plusieurs villes, telles que la Rochelle, Dieppe, etc., en avaient un assez grand nombre.] N'oublions pas que notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement. Les deux partis ayant reflu au nord, au midi, le centre tait vide; Paris tait las, comme aprs les grands efforts, le roi fol, le dauphin malade, le duc de Berri presque octognaire. Cependant ils envoyrent le marchal de Boucicaut Rouen, puis ils y amenrent le roi, pour runir la noblesse de l'le-de-France, de la Normandie et de la Picardie. Les gentilshommes de cette dernire province reurent ordre contraire du duc de Bourgogne[36]; les uns obirent au roi, les autres au duc; quelques-uns se joignirent mme aux Anglais. [Note 36: Le serviteur des ducs de Bourgogne, qui depuis fut leur hraut d'armes, sous le nom de Toison d'or, avoue ceci expressment: Y allrent puissance de gens, _j soit_ (quoique) _le duc de Bourgogne mandt_ par ses lettres patentes, _que ils ne bougeassent_, et que ne servissent ni partissent de leurs hostels, jusques tant qu'il leur fist savoir. Lefebvre de Saint-Remy.] Harfleur fut vaillamment dfendu, opinitrement attaqu. Une brave noblesse s'y tait jete. Le sige trana; les Anglais souffrirent infiniment sur cette cte humide. Leurs vivres s'taient gts. On tait en septembre, au temps des fruits; ils se jetrent dessus avidement. La dyssenterie se mit dans l'arme et emporta les hommes par milliers, non-seulement les soldats, mais les nobles, cuyers, chevaliers, les plus grands seigneurs, l'vque mme de Norwich. Le jour de la mort de ce prlat, l'arme anglaise, par respect, interrompit les travaux du sige. Harfleur n'tait pas secouru. Un convoi de poudre envoy de Rouen fut pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des seigneurs avaient runi jusqu' six mille hommes pour surprendre le camp anglais; leur imptuosit fit tout manquer, ils se dcouvrirent avant le moment favorable. Cependant ceux qui dfendaient Harfleur n'en pouvaient plus de fatigue. Les Anglais ayant ouvert une large brche, les assigs avaient lev des palissades derrire. On leur brla cet immense ouvrage, qui fut trois jours se consumer. L'Anglais employait un moyen infaillible de les mettre bout; c'tait de tirer jour et nuit; ils ne dormaient plus. Ne voyant venir aucun secours, ils finirent par demander deux jours pour savoir si l'on viendrait leur aide. Ce n'est pas assez de deux jours, dit l'Anglais; vous en aurez quatre. Il prit des otages, pour tre sr qu'ils tiendraient leur parole. Il fit bien, car le secours n'tant pas venu au jour dit, la garnison et voulu se battre encore. Quelques-uns mme, plutt que de se rendre, se rfugirent dans les tours de la cte, et l ils tinrent dix jours de plus. Le sige avait dur un mois. Mais ce mois avait t plus meurtrier que toute l'anne qu'douard III resta camp devant Calais. Les gens d'Harfleur avaient, comme ceux de Calais, tout craindre des vainqueurs. Un prtre anglais qui suivait l'expdition nous apprend, avec une satisfaction visible, par quels dlais on prolongea l'inquitude et l'humiliation de ces braves gens: On les amena dans une tente, et ils se mirent genoux, mais ils ne virent pas le roi; puis dans une tente o ils s'agenouillrent longtemps, mais ils ne virent pas le roi. En troisime lieu, on les introduisit dans une tente intrieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les conduisit au lieu o le roi sigeait. L ils furent longtemps genoux, et notre roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent t trs-longtemps agenouills. Alors le roi les regarda, et fit signe au comte de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Franais furent relevs et rassurs[37]. [Note 37: Ms. cit par Sir Harris Nicolas dans son histoire de la bataille d'Azincourt (1832), p. 129. Ce remarquable opuscule offre toute l'impartialit qu'on devait attendre d'un Anglais judicieux, qui d'ailleurs n'a pas oubli l'origine franaise de sa famille. Qu'il me soit permis de faire remarquer en passant que beaucoup d'trangers distingus descendent de nos rfugis franais: sir Nicolas, miss Martineau, Savigny, Ancillon, Michelet de Berlin, etc.] Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clerg, son arme, fit son entre dans la ville. la porte, il descendit de cheval et se fit ter sa chaussure; il alla, pieds nus, l'glise paroissiale regrcier son Crateur de sa bonne fortune. La ville n'en fut pas mieux traite; une bonne partie des bourgeois furent mis ranon, tout comme les gens de guerre; tous les habitants furent chasss de la ville, les femmes mme et les enfants; on leur laissait cinq sols et leurs jupes[38]. [Note 38: Le chapelain rapporte les lamentations de ces pauvres gens, et il ajoute, avec une bien singulire proccupation anglaise, qu'aprs tout ils regrettaient une possession laquelle _ils n'avaient pas droit_. For the loss of their accustomed, _though unlawful_, habitations. V. Sir Nicolas, p. 214.] Les vainqueurs, au bout de cette guerre de cinq semaines, taient dj bien dcourags. Des trente mille hommes qui taient partis, il en restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui taient blesss, malades ou trop fatigus. Mais, quoique la prise d'Harfleur ft un grand et important rsultat, le roi, qui l'avait achet par la perte de tant de soldats, de tant de personnages minents, ne pouvait se prsenter devant le pays en deuil, s'il ne relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi. D'abord il dfia le dauphin combattre corps corps. Puis, pour constater que la France n'osait combattre, il dclara que d'Harfleur il irait, travers champs, jusqu' la ville de Calais[39]. [Note 39: Cette expdition a t raconte par trois tmoins oculaires qui tous trois taient dans le camp anglais: Hardyng, un chapelain d'Henri V, et Lefebvre de Saint-Remy, gentilhomme picard, du parti bourguignon, qui suivit l'arme d'Henri. Il n'y a qu'un tmoin de l'autre parti, Jean de Vaurin, qui n'ajoute gure au rcit des autres. Je suivrai volontiers les tmoignages anglais. L'historien franais qui raconte ce grand malheur national doit se tenir en garde contre son motion, doit s'informer de prfrence dans le parti ennemi.] La chose tait hardie, elle n'tait pas tmraire. On connaissait les divisions de la noblesse franaise, les dfiances qui l'empchaient de se runir en armes. Si elle n'tait pas venue temps, pendant tout un grand mois, pour dfendre le poste qui couvrait la Seine et tout le royaume, il y avait parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les huit jours qu'il leur fallait pour arriver Calais, selon le calcul d'Henri. Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une arme leste, robuste; c'taient ceux qui avaient rsist. Il leur fit prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de Normandie, il y avait parier que les capitaines du duc de Bourgogne en Picardie, en Artois, aideraient nourrir cette arme, ce qui arriva. C'tait le mois d'octobre, les vendanges se faisaient; le vin ne manquerait pas; avec du vin, le soldat anglais pouvait aller au bout du monde. L'essentiel tait de ne pas soulever les populations sur sa route, de ne pas armer les paysans par des dsordres. Le roi fit excuter la lettre les belles ordonnances de Richard II sur la discipline[40]: Dfense du viol et du pillage d'glise, sous peine de la potence; dfense de crier _havoc_ (pille!), sous peine d'avoir la tte coupe; mme peine contre celui qui vole un marchand ou vivandier; obir au capitaine, loger au logis marqu, sous peine d'tre emprisonn et de perdre son cheval, etc. [Note 40: Rglement de 1386. V. Sir Nicolas.] L'arme anglaise partit d'Harfleur le 8 octobre. Elle traversa le pays de Caux. Tout tait hostile. Arques tira sur les Anglais; mais quand ils eurent fait la menace de brler tout le voisinage, la ville fournit la seule chose qu'on lui demandait, du pain et du vin. Eu fit une furieuse sortie; mme menace, mme concession; du pain, du vin, rien de plus. Sortis enfin de la Normandie, les Anglais arrivrent le 13 Abbeville, comptant passer la Somme la Blanche-Tache, au lieu mme o douard III avait forc le passage avant la bataille de Crcy. Henri V apprit que le gu tait gard. Des bruits terribles circulaient sur la prodigieuse arme que les Franais rassemblaient; le dfi chevaleresque du roi d'Angleterre avait provoqu la _furie_ franaise[41]; le duc de Lorraine, lui seul, amenait, disait-on, cinquante mille hommes[42]. Le fait est que, quelque diligence que mt la noblesse, celle surtout du parti d'Orlans, se rassembler, elle tait loin de l'tre encore. On crut utile de tromper Henri V, de lui persuader que le passage tait impossible. Les Franais ne craignaient rien tant que de le voir chapper impunment. Un Gascon, qui appartenait au conntable d'Albret, fut pris, peut-tre se fit prendre; men au roi d'Angleterre, il affirma que le passage tait gard et infranchissable. S'il n'en est ainsi, dit-il, coupez-moi la tte. On croit lire la scne o le Gascon Montluc entrana le roi et le conseil, et le dcida permettre la bataille de Crisoles. [Note 41: La noblesse tait anime par la honte d'avoir laiss prendre Harfleur. Le Religieux exprime ici avec une extrme amertume le sentiment national: La noblesse, dit-il, en fut moque, siffle, chansonne, tout le jour chez les nations trangres. Avoir sans rsistance laiss le royaume perdre son meilleur et son plus utile port, avoir laiss prendre honteusement ceux qui s'taient si bien dfendus!] [Note 42: Lettre du gouverneur de Calais Bardolf, au duc de Bedford: Plaise vostre Seignurie savoir, que par les entrevenans divers et bonnes amis, repairans en ceste ville et marche, aussi bien hors des parties de France, comme _de Flaundres_, me soit dit et rapport plainement que sans faulte le Roi nostre Seignur... ara bataille... au pluis tarde, deins quinsze jours... que le duc de Lorenne ait assembleie... bien _cinquant mille_ hommes, et que, mes qu'ils soient tous assembles, ilz ne seront moins de _cent mille_ ou pluis. Rymer, t. IV, p. I, p. 147, 7 octobre 1415.] Retourner travers les populations hostiles de la Normandie, c'tait une honte, un danger; forcer le passage du gu tait difficile, mais peut-tre encore possible. Lefebvre de Saint-Remy dit lui-mme que les Franais taient loin d'tre prts. Le troisime parti, c'tait de s'engager dans les terres, en remontant la Somme jusqu' ce qu'on trouvt un passage. Ce parti et t le plus hasardeux des trois, si les Anglais n'eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut pas perdre de vue que depuis 1406, la Picardie tait sous l'influence du duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les capitaines des villes devaient craindre de lui dplaire, et qu'il venait de leur dfendre d'armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur les vaisseaux de Hollande et de Zlande, avaient dans leurs rangs des gens du Hainaut; des Picards s'y joignirent, et peut-tre les guidrent[43]. [Note 43: Lorsqu'on voit un de ces Picards, l'historien Lefebvre de Saint-Remy, aprs avoir combattu pour les Anglais Azincourt, devenir le confident de la maison de Bourgogne, le servir dans les plus importantes missions (Lefebvre, prologue, t. VII, p. 258) et enfin vieillir dans cette cour comme hraut de la Toison d'or, on est bien tent de croire que Lefebvre, quoique jeune alors, fut l'agent bourguignon prs d'Henri V. Il ne vint pas seulement pour voir la bataille, les dtails minutieux qu'il donne (p. 499) portent croire qu'il suivit l'arme anglaise ds son entre en Picardie. V. sur Lefebvre la notice de mademoiselle Dupont (Bulletin de la Socit de l'histoire de France, tome II, 1re partie). La savante demoiselle a refait toute la vie de Lefebvre; elle a prouv qu'il avait gnralement copi Monstrelet; il me parat toutefois qu'en copiant, il a quelque peu modifi le rcit des faits dont il avait t tmoin oculaire.] L'arme, peu instruite des facilits qu'elle trouverait dans cette entreprise si tmraire en apparence, s'loigna de la mer avec inquitude. Les Anglais taient partis le 9 d'Harfleur; le 13, ils commencrent remonter la Somme. Le 14, ils envoyrent un dtachement pour essayer le passage de Pont-de-Remy; mais ce dtachement fut repouss; le 15, ils trouvrent que le passage de Pont-Audemer tait gard aussi. Huit jours taient couls au 17, depuis le dpart d'Harfleur, mais au lieu d'tre Calais, ils se trouvaient prs d'Amiens. Les plus fermes commenaient porter la tte basse; ils se recommandaient de tout leur coeur Saint-Georges et la sainte Vierge. Aprs tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient chaque station du pain et du vin; Boves, qui tait au duc de Bourgogne, le vin les attendait, en telle quantit, que le roi craignit qu'ils ne s'enivrassent. Prs de Nesles, les paysans refusrent les vivres et s'enfuirent. La Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire[44] qu'en traversant un marais, ils trouveraient un gu dans la rivire. C'tait un passage long, dangereux, auquel on ne passait gure. Le roi avait ordonn au capitaine de Saint-Quentin de dtruire le gu, et mme d'y planter des pieux, mais il n'en avait rien fait. [Note 44: Les deux Bourguignons, Monstrelet et Lefebvre, ne disent rien de ceci. Ce sont les Anglais qui nous l'apprennent: But suddenly, in the midst of their despondency, _one of the villagers_ communicated to the king the invaluable information... Turner, t. II, p. 423.] Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils abattirent les maisons voisines, jetrent sur l'eau des portes, des fentres, des chelles, tout ce qu'ils trouvaient. Il leur fallut tout un jour; les Franais avaient une belle occasion de les attaquer dans ce long passage. Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre, que le roi d'Angleterre reut enfin le dfi du duc d'Orlans, du duc de Bourbon et du conntable d'Albret. Ces princes n'avaient pas perdu de temps, mais ils avaient trouv tous les obstacles que pouvait rencontrer un parti qui se portait seul pour dfenseur du royaume. En un mois, ils avaient entran jusqu' Abbeville toute la noblesse du midi, du centre. Ils avaient forc l'indcision du conseil royal et les peurs du duc de Berri. Ce vieux duc voulait d'abord que les partis d'Orlans et de Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement[45]; mais ceux d'Orlans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers, o il s'tait sauv jadis, il voulait qu'on vitt la bataille, que du moins le roi et le dauphin se gardassent bien d'y aller. Il obtint ce dernier point; mais la bataille fut dcide. Sur trente-cinq conseillers, il s'en trouva cinq contre, trente pour. C'tait au fond le sentiment national; il fallait, dt-on tre battu, faire preuve de coeur, ne pas laisser l'Anglais s'en aller rire nos dpens aprs cette longue promenade. Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent nous servir de seconds dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du Brabant, de Zlande, de Hollande mme si loigns, et que la chose ne touchait en rien, vinrent combattre dans nos rangs, malgr le duc de Bourgogne. [Note 45: Il avait d'abord fait crire en ce sens aux deux ducs, avec dfense de venir en personne; c'est ce qu'assure le duc de Bourgogne dans la lettre au roi. Juvnal des Ursins, p. 299.] D'Abbeville, l'arme des princes avait de son ct remont la Somme jusqu' Pronne, pour disputer le passage. Sachant qu'Henri tait pass, ils lui envoyrent demander, selon les us de la chevalerie, jour et lieu pour la bataille, et quelle route il voulait tenir. L'Anglais rpondit, avec une simplicit digne, qu'il allait droit Calais, qu'il n'entrait dans aucune ville, qu'ainsi on le trouverait toujours en plein champ, la grce de Dieu. quoi il ajouta: Nous engageons nos ennemis ne pas nous fermer la route et viter l'effusion du sang chrtien. De l'autre ct de la Somme, les Anglais se virent vraiment en pays ennemi. Le pain manqua; ils ne mangrent pendant huit jours que de la viande, des oeufs, du beurre, enfin ce qu'ils purent trouver. Les princes avaient dvast la campagne, rompu les routes. L'arme anglaise fut oblige, pour les logements, de se diviser entre plusieurs villages. C'tait encore une occasion pour les Franais; ils n'en profitrent pas. Proccups uniquement de faire une belle bataille, ils laissaient l'ennemi venir tout son aise. Ils s'assemblaient plus loin, prs du chteau d'Azincourt, dans un lieu o la route de Calais se resserrant entre Azincourt et Tramecourt, le roi serait oblig, pour passer, de livrer bataille. Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant pass Blangy[46] apprirent que les Franais taient tout prts et crurent qu'ils allaient attaquer. Les gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant genoux, levant les mains au ciel, prirent Dieu de les prendre en sa garde. Cependant il n'y eut rien encore; le conntable n'tait pas arriv l'arme franaise. Les Anglais allrent loger Maisoncelle, se rapprochant d'Azincourt. Henri V se dbarrassa de ses prisonniers. Si vos matres survivent, dit-il, vous vous reprsenterez Calais. [Note 46: Comme il fut dit au roy d'Angleterre que il avoit pass son logis, il s'arrta et dit: J Dieu ne plaise, entendu que j'ai la cotte d'armes vestue, que je dois retourner arrire. Et passa outre. Lefebvre.] Enfin ils dcouvrirent l'immense arme franaise, ses feux, ses bannires. Il y avait, au jugement du tmoin oculaire, quatorze mille hommes d'armes, en tout peut-tre cinquante mille hommes; trois fois plus que n'en comptaient les Anglais[47]. Ceux-ci avaient onze ou douze mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmens d'Harfleur; dix mille au moins, sur ce nombre, taient des archers. [Note 47: Lefebvre, t. VIII, p. 511. _Religieux, ms._, 945 verso. _Jehan de Vaurin. Chroniques d'Angleterre, vol. V, partie I, chap. 9, f. 15 verso; ms. de la Bibliothque royale, n 6756._--Jean de Vaurin tait la bataille, comme Lefebvre, mais de l'autre ct: Moy, acteur de ceste oeuvre, en say la vrit, car en celle assemble estoie du cost des Franois.] Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois[48] David Gam, comme on lui demandait ce que les Franais pouvaient avoir d'hommes, rpondit avec le ton lger et vantard des Gallois: Assez pour tre tus, assez pour tre pris, assez pour fuir[49]. Un Anglais, sir Walter Hungerford, ne put s'empcher d'observer qu'il n'et pas t inutile de faire venir dix mille bons archers de plus; il y en avait tant en Angleterre qui n'auraient pas mieux demand. Mais le roi dit svrement: Par le nom de Notre-Seigneur, je ne voudrais pas un homme de plus. Le nombre que nous avons, c'est le nombre qu'il a voulu; ces gens placent leur confiance dans leur multitude, et moi dans Celui qui fit vaincre si souvent Judas Machabe. [Note 48: Henri avait des Gallois et des Portugais. On a vu dj qu'il avait des gens du Hainault.] [Note 49: Powel.--Turner.] Les Anglais, ayant encore une nuit eux, l'employrent utilement se prparer, soigner l'me et le corps, autant qu'il se pouvait. D'abord ils roulrent les bannires, de peur de la pluie, mirent bas et plirent les belles cottes d'armes qu'ils avaient endosses pour combattre. Puis, afin de passer confortablement cette froide nuit d'octobre, ils ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu'ils envoyaient chercher aux villages voisins. Les hommes d'armes remettaient des aiguillettes leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs. Ils avaient depuis plusieurs jours taill, aiguis les pieux qu'ils plantaient ordinairement devant eux pour arrter la gendarmerie. Tout en prparant la victoire, ces braves gens songeaient au salut; ils se mettaient en rgle du ct de Dieu et de la conscience. Ils se confessaient la hte, ceux du moins que les prtres pouvaient expdier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait ordonn le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur cheval, et pour les autres l'oreille droite. Du ct des Franais, c'tait autre chose. On s'occupait faire des chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout l'ennemi; un bruit confus de gens qui criaient, s'appelaient, un vacarme de valets et de pages. Beaucoup de gentilshommes passrent la nuit dans leurs lourdes armures, cheval, sans doute pour ne pas les salir dans la boue; boue profonde, pluie froide; ils taient morfondus. Encore, s'il y avait eu de la musique[50]... Les chevaux mmes taient tristes; pas un ne hennissait... ce fcheux augure, joignez les souvenirs; Azincourt n'est pas loin de Crcy. [Note 50: Lefebvre de Saint-Remy.] Le matin du 25 octobre 1415, jour de saint Crpin et saint Crpinien, le roi d'Angleterre entendit, selon sa coutume, trois messes[51], tout arm, tte nue. Puis il se fit mettre en tte un magnifique bassinet o se trouvait une couronne d'or, cercle, ferme, impriale. Il monta un petit cheval gris, sans perons, fit avancer son arme sur un champ de jeunes bls verts, o le terrain tait moins dfonc par la pluie, toute l'arme en un corps, au centre les quelques lances qu'il avait, flanques de masses d'archers; puis il alla tout le long au pas, disant quelques paroles brves: Vous avez bonne cause, je ne suis venu que pour demander mon droit... Souvenez-vous que vous tes de la vieille Angleterre; que vos parents, vos femmes et vos enfants vous attendent l-bas; il faut avoir un beau retour. Les rois d'Angleterre ont toujours fait de belle besogne en France... Gardez l'honneur de la Couronne; gardez-vous vous-mmes. Les Franais disent qu'ils feront couper trois doigts de la main tous les archers. [Note 51: Car il avoit coustume d'en oyr chascun jour, trois l'une aprs l'autre. Jehan de Vaurin, _ms._] Le terrain tait en si mauvais tat que personne ne se souciait d'attaquer. Le roi d'Angleterre fit parler aux Franais. Il offrait de renoncer au titre de roi de France et de rendre Harfleur, pourvu qu'on lui donnt la Guienne, un peu arrondie, le Ponthieu, une fille du roi et huit cent mille cus. Ce parlementage entre les deux armes ne diminua pas, comme on et pu le croire, la fermet anglaise; pendant ce temps, les archers assuraient leurs pieux. Les deux armes faisaient un trange contraste. Du ct des Franais, trois escadrons normes, comme trois forts de lances, qui, dans cette plaine troite, se succdaient la file et s'tiraient en profondeur; au front, le conntable, les princes, les ducs d'Orlans, de Bar et d'Alenon, les comtes de Nevers, d'Eu, de Richemont, de Vendme, une foule de seigneurs, une iris blouissante d'armures mailles, d'cussons, de bannires, les chevaux bizarrement dguiss dans l'acier et dans l'or. Les Franais avaient aussi des archers, des gens des communes[52]; mais o les mettre? Les places taient comptes, personne n'et donn la sienne[53]; ces gens auraient fait tache en si noble assemble. Il y avait des canons, mais il ne parat pas qu'on s'en soit servi; probablement il n'y eut pas non plus de place pour eux. [Note 52: Quatre mille archers, sans compter de nombreuses milices. Les Parisiens avaient offert six mille hommes arms; on n'en voulut pas. Un chevalier dit cette occasion: Qu'avons-nous besoin de ces ouvriers? nous sommes dj _trois_ fois plus nombreux que les Anglais. Le Religieux remarque qu'on fit la mme faute Courtrai, Poitiers et Nicopolis, et il ajoute des rflexions hardies pour le temps.] [Note 53: Tous, dit le Religieux, voulaient tre l'avant-garde: Cum singuli anti-guardiam poscerent conducendam... essetque inde exorta _verbalis controversia_, tandem tamen unanimiter (proh dolor!) concluserunt ut omnes in prima fronte locarentur.--C'est ainsi que le grand-pre de Mirabeau nous apprend qu'au pont de Cassano les officiers furent au moment de tirer l'pe les uns contre les autres, tous voulant tre les premiers au combat. (Mmoires de Mirabeau.)] L'arme anglaise n'tait pas belle. Les archers n'avaient pas d'armure, souvent pas de souliers; ils taient pauvrement coiffs de cuir bouilli, d'osier mme avec une croisure de fer; les cognes et les haches, pendues leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers. Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baiss leurs chausses, pour tre l'aise et bien travailler, pour bander l'arc d'abord[54], puis pour manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux, et charpenter ces masses immobiles. [Note 54: Les archers anglais poussaient l'arc avec le bras gauche, ceux de France tiraient la corde avec le bras droit; chez ceux-ci c'tait le bras gauche, chez ceux-l le bras droit qui restait immobile. M. Gilpin attribue cette diffrence de procd celle d'expression dans les deux langues: _tirer de l'arc_, en franais; _bander l'arc_, en anglais.] Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c'est qu'en effet l'arme franaise ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir. L'arrire-garde seule chappa. Au moment dcisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rang l'arme anglaise, jeta son bton en l'air en disant: Now strike[55]! lorsque les Anglais eurent rpondu par un formidable cri de dix mille hommes, l'arme franaise resta immobile, leur grand tonnement. Chevaux et chevaliers, tous parurent enchants ou morts dans leurs armures. Dans la ralit, c'est que ces grands chevaux de combat, sous la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaon de fer, s'taient profondment enfoncs des quatre pieds dans les terres fortes; ils y taient parfaitement tablis, et ils ne s'en dptrrent que pour avancer quelque peu au pas. [Note 55: Maintenant, frappe! Monstrelet.] Tel est l'aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait honneur leur probit. Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham[56] disent expressment que le champ n'tait qu'une boue visqueuse. La place estoit molle et effondre des chevaux, en telle manire que grant peine se pouvoient ravoir hors de la terre, tant elle estoit molle. [Note 56: Les fantassins mme avaient peine marcher: Propter soli mollitiem... per campum lutosum. Walsingham.] D'autre part, dit encore Lefebvre, les Franchois estoient si chargs de harnois qu'ils ne pouvoient aller avant. Premirement, estoient chargs de cottes d'acier, longues, passant les genoux et moult pesantes, et pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus bachinets de caruail... Ils estoient si presss l'un de l'autre, qu'ils ne pouvoient lever leurs bras pour frir les ennemis, sinon aucuns qui estoient au front. Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Franais taient rangs sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les Anglais n'avaient que quatre rangs[57]. Cette profondeur norme des Franais ne leur servait rien; leurs trente-deux rangs taient tous, ou presque tous, de cavaliers; la plupart, loin de pouvoir agir, ne voyaient mme pas l'action; les Anglais agirent tous. Des cinquante mille Franais, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze mille Anglais, ou du moins l'auraient pu si leurs chevaux s'taient tirs de la boue. [Note 57: Titus Livius.] Les archers anglais, pour rveiller ces inertes masses, leur dardrent, avec une extrme roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de fer baissrent la tte, autrement les traits auraient pntr par les visires des casques. Alors les deux ailes, de Tramecourt, d'Azincourt, s'branlrent lourdement grand renfort d'perons, deux escadrons franais; ils taient conduits par deux excellents hommes d'armes, messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier escadron, venant de Tramecourt, fut inopinment cribl en flanc par un corps d'archers cachs dans le bois[58]; ni l'un ni l'autre escadron n'arriva. [Note 58: Monstrelet. Quelques-uns disaient aussi que le roi d'Angleterre avait envoy des archers derrire l'arme franaise; mais les tmoins oculaires affirment le contraire.] De douze cents hommes qui excutaient cette charge, il n'y en avait plus cent vingt, quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La plupart avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plt au ciel que tous eussent tomb; mais les autres, dont les chevaux taient blesss, ne purent plus gouverner ces btes furieuses, qui revinrent se ruer sur les rangs franais. L'avant-garde, bien loin de pouvoir s'ouvrir pour les laisser passer, tait, comme on l'a vu, serre ne pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant, reculant, s'touffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures entre le fer et le fer. Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant arcs et flches, ils vinrent fort leur aise, avec les haches, les cognes, les lourdes pes et les massues plombes[59], dmolir cette montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent bout de nettoyer l'avant-garde et entrrent, leur roi en tte, dans la seconde bataille. [Note 59: Ictus reiterabant mortales, inusitato etiam armorum genere usi quisque eorum in parte maxima clavam plumbeam gestabant, qu capiti alicujus afflicta mox illum prcipitabat ad terram moribundum. _Religieux de Saint-Denis, ms., f. 950._] C'est peut-tre ce moment que dix-huit gentilshommes franais seraient venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait voeu, dit-on, de mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en dtacha un fleuron; tous y prirent. Cet _on dit_ ne suffit pas aux historiens; ils l'ornent encore, ils en font une scne homrique o le roi combat sur le corps de son frre bless, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c'est le duc d'Alenon, _commandant de l'arme franaise_, qui tue le duc d'York et fend la couronne du roi. Bientt entour, il se rend; Henri lui tend la main; mais dj il tait tu[60]. [Note 60: Cet embellissement est de la faon de Monstrelet, t. III, p. 355. Il le place hors du rcit de la bataille, aprs la longue liste des morts. Lefebvre, tmoin oculaire, n'a pu se dcider ici copier Monstrelet.] Ce qui est plus certain, c'est qu' ce second moment de la bataille, le duc de Brabant arrivait en hte. C'tait le propre frre du duc de Bourgogne; il semble tre venu l pour laver l'honneur de la famille. Il arrivait bien tard, mais encore temps pour mourir. Le brave prince avait laiss tous les siens derrire lui, il n'avait pas mme vtu sa cotte d'armes; au dfaut, il prit sa bannire, il y fit un trou, y passa la tte, et se jeta travers les Anglais, qui le turent au moment mme. Restait l'arrire-garde, qui ne tarda pas se dissiper. Une foule de cavaliers franais, dmonts, mais relevs par les valets, s'taient tirs de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vint dire au roi qu'un corps franais pille ses bagages, et d'autre part il voit dans l'arrire-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens embarrasss de tant de prisonniers; il ordonna l'instant que chaque homme et tuer le sien. Pas un n'obissait; ces soldats sans chausses ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors le roi dsigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit l'historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens dsarms qui on venait de donner parole, et qui de sang-froid furent gorgs, dcapits, taills en pices!... L'alarme n'tait rien. C'taient des pillards du voisinage, des gens d'Azincourt, qui, malgr le duc de Bourgogne leur matre, avaient profit de l'occasion; il les en punit svrement[61] quoiqu'ils eussent tir du butin une riche pe pour son fils. [Note 61: C'est justement de l'historien bourguignon que nous tenons ce dtail. Monstrelet.] La bataille finie, les archers se htrent de dpouiller les morts tandis qu'ils taient encore tides. Beaucoup furent tirs vivants de dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orlans. Le lendemain, au dpart, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie[62]. [Note 62: Lefebvre, t. VIII, p. 16-17, Monstrelet, t. III, p. 347. Je ne sais d'aprs quel auteur M. de Barante a dit: Henri V fit cesser le carnage et relever les blesss. Hist. des ducs de Bourgogne, 3e dition, t. IV, p. 250.] C'tait pitoyable chose voir, la grant noblesse qui l avoit t occise, lesquels taient dj tout nuds comme ceux qui naissent de niens. Un prtre anglais n'en fut pas moins touch. Si cette vue, dit-il, excitait compassion et componction en nous qui tions trangers et passant par le pays, quel deuil tait-ce donc pour les natifs habitants! Ah! puisse la nation franaise venir paix et union avec l'anglaise, et s'loigner de ses iniquits et de ses mauvaises voies! Puis la duret prvaut sur la compassion, et il ajoute: En attendant, que leur faute retombe sur leur tte[63]. [Note 63: Let his grief be turned upon his head. (Ms., Sir Nicolas.)] Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Franais dix mille, presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannires. La liste occupe six grandes pages dans Monstrelet. D'abord sept princes (Brabant, Nevers, Albret[64], Alenon, les trois de Bar), puis des seigneurs sans nombre, Dampierre, Vaudemont, Marle, Roussy, Salm, Dammartin, etc., les baillis du Vermandois, de Mcon, de Sens, de Senlis, de Caen, de Meaux, un brave archevque, celui de Sens, Montaigu, qui se battit comme un lion. [Note 64: Le conntable fut trs-heureux en cela; sa mort rpondit ceux qui l'accusaient de trahir.--Le Religieux revient frquemment (_fol. 940, 946, 948_) sur ces bruits de trahison, qui probablement circulaient surtout Paris, sous l'influence secrte du parti bourguignon.--Nulle part ces accusations ne sont exprimes avec plus de force que dans le rcit anonyme qu'a publi M. Tailliar: Charles de Labrech, conntable de Franche, alloit bien souvent boire et mangier avec le roi en l'ost des Engls... Li conntables se tenoit en ses bonnes villes et faisoit dfendre de par le roi de Franche que on ne le combatesit nient. Cette dernire accusation, si manifestement calomnieuse, ferait souponner que cette pice est un bulletin du duc de Bourgogne. Au reste, l'auteur confond beaucoup de choses; il croit que c'est Clignet de Brabant qui pilla le camp anglais, etc. Dans la mme page, il appelle Henri V tantt roi de France, tantt roi d'Angleterre. _Archives du nord de la France et du midi de la Belgique (Valenciennes), 1830._] Le fils du duc de Bourgogne fit tous les morts qui restaient nus sur le champ de bataille la charit d'une fosse. On mesura vingt-cinq verges carres de terre, et dans cette fosse norme l'on descendit tous ceux qui n'avaient pas t enlevs; de compte fait, cinq mille huit cents hommes. La terre fut bnie, et autour on planta une forte haie d'pines, de crainte des loups[65]. [Note 65: Monstrelet, t. III, p. 358. Selon le rcit anonyme publi par M. Tailliar, on ne put jamais savoir le vrai nombre des morts; ceux qui les avaient enfouis jurrent de ne point le rvler. _Archives du nord de la France (Valenciennes), 1839._] Il n'y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tu, comme on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'taient rien moins que les ducs d'Orlans et de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de Vendme, le comte de Richemont, le marchal de Boucicaut, messire Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une colonie franaise transporte en Angleterre. Aprs la bataille de la Meloria, perdue par les Pisans, on disait: Voulez-vous voir Pise, allez Gnes. On et pu dire aprs Azincourt: Voulez-vous voir la France, allez Londres. Ces prisonniers taient entre les mains des soldats. Le roi fit une bonne affaire; il les acheta bas prix et en tira d'normes ranons[66]. En attendant, ils furent tenus de trs-prs. Henri ne se piqua point d'imiter la courtoisie du Prince Noir. [Note 66: Le Religieux.] La veuve d'Henri IV, veuve en premires noces du duc de Bretagne, eut le malheur de revoir Londres son fils Arthur prisonnier. Dans cette triste entrevue, elle avait mis sa place une dame qu'Arthur prit pour sa mre. Le coeur maternel en fut bris. Malheureux enfant, dit-elle, ne me reconnais-tu donc pas? On les spara. Le roi ne permit pas de communication entre la mre et le fils[67]. [Note 67: Mmoire d'Artus III.] Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir les sermons de ce roi des prtres[68], d'endurer ses moralits, ses humilits. Immdiatement aprs la bataille, parmi les cadavres et les blesss, il fit venir Montjoie le hraut de France, et dit: Ce n'est pas nous qui avons fait cette occision, c'est Dieu, pour les pchs des Franais. Puis il demanda gravement qui la victoire devait tre attribue, au roi de France ou lui? vous, monseigneur, rpondit le hraut de France[69]. [Note 68: Princeps presbyterorum. Walsingham.] [Note 69: Monstrelet.] Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna dans une halte qu'on envoyt du pain et du vin au duc d'Orlans, et, comme on vint lui dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla, et lui dit: Beau cousin, comment vous va?--Bien, monseigneur.--D'o vient que vous ne voulez ni boire ni manger?--Il est vrai, je jene.--Beau cousin, ne prenez souci; je sais bien que si Dieu m'a fait la grce de gagner la bataille sur les Franais, ce n'est pas que j'en sois digne; mais c'est, je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait, il n'y a pas s'en tonner, si ce qu'on m'en raconte est vrai; on dit que jamais il ne s'est vu tant de dsordre, de volupts, de pchs et de mauvais vices, qu'on en voit aujourd'hui en France. C'est piti de l'our, et horreur pour les coutants. Si Dieu en est courrouc, ce n'est pas merveille[70]. [Note 70: Lefebvre de Saint-Remy.] tait-il donc bien sr que l'Angleterre ft charge de punir la France? La France tait-elle si compltement abandonne de Dieu, qu'il lui fallt cette discipline anglaise et ces charitables enseignements? Un tmoin oculaire dit qu'un moment avant la bataille il vit, des rangs anglais, un touchant spectacle dans l'autre arme. Les Franais de tous les partis se jetrent dans les bras les uns des autres et se pardonnrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce moment, ajoute-t-il, la haine se changea en amour[71]. [Note 71: Lefebvre.] Je ne vois point que les Anglais se soient rconcilis[72]. Ils se confessrent; chacun se mit en rgle, sans s'inquiter des autres. [Note 72: Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent de mme parti, il y avait certainement des partisans de Mortimer et des partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.] Cette arme anglaise semble avoir t une honnte arme, range, rgulire. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit peine vraiment de quoi ils se confessaient. Lesquels moururent en meilleur tat? Desquels aurions-nous voulu tre?... Le fils du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, que son pre empcha d'aller joindre les Franais, disait encore quarante ans aprs: Je ne me console point de n'avoir pas t Azincourt, pour vivre ou mourir[73]. [Note 73: Et ce... j'ai ou dire au comte de Charolois, depuis que il avoit atteint l'ge de soixante-sept ans. Lefebvre de Saint-Remy.] L'excellence du caractre franais, qui parut si bien cette triste bataille, est noblement avoue par l'Anglais Walsingham dans une autre circonstance: Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que ses soldats mouraient de faim, ils demandrent un sauf-conduit, et passrent dans le camp des Castillans, o il y avait beaucoup de Franais auxiliaires. Ceux-ci furent touchs de la misre des Anglais; ils les traitrent avec humanit et ils les nourrirent[74]. Il n'y a rien ajouter un tel fait. [Note 74: De suis victualibus refecerunt. Walsingham, p. 342.--Walsingham ajoute une observation de la plus haute importance: Nempe mos est utrique genti. Angli scilicet atque Galli, licet sibimet in propriis sint infesti regionibus, in remotis partibus _tanquam fratres_ subvenire, et fidem ad invicem inviolabilem observare. Walsingham, ibidem.--C'est qu'en effet, ce sont des frres ennemis, mais aprs tout des _frres_.] J'y ajouterais pourtant volontiers des vers charmants, pleins de bont et de douceur d'me[75], que le duc d'Orlans, prisonnier vingt-cinq ans en Angleterre, adresse en partant une famille anglaise qui l'avait gard[76]. Sa captivit dura presque autant que sa vie. Tant que les Anglais purent croire qu'il avait chance d'arriver au trne, ils ne voulurent jamais lui permettre de se racheter. Plac d'abord dans le chteau de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientt spar pour tre renferm dans la prison de Pomfret; sombre et sinistre prison, qui n'avait pas coutume de rendre ceux qu'elle recevait; tmoin Richard II. [Note 75: Malgr cette douceur de caractre, Charles d'Orlans avait eu quelques penses de vengeance aprs la mort de son pre. Les devises qu'on lisait sur ses joyaux, d'aprs un inventaire de 1409, semblent y faire allusion: Item une verge d'or, o il a escript, _Dieu le scet_.--Item une autre verge d'or o il est escript, _il est loup_.--Item une autre verge d'or plate en laquelle est escript, _Souviegne vous de_.--Item deux autres verges d'or es quelles est escript, _Inverbesserin_.--Item un bracelet d'argent esmaill de vert et escript, _Inverbessirin_. Inventoire des joyaulx d'or et d'argent, que monseigneur le duc d'Orlans a par-devers lui, fait Blois, en la prsence de mondit seigneur, par monseigneur de Gaule et par monseigneur de Chaumont, le IIIe jour de dcembre, l'an mil CCCC et neuf, et escript par moy Hugues Perrier, etc.--Cette pice curieuse a t trouve dans les papiers des Clestins de Paris. _Archives du royaume, L. 1539._] [Note 76: Mon trs-bon hte et ma trs-doulce htesse.] Il y passa de longues annes, trait honorablement[77], svrement, sans compagnie, sans distraction; tout au plus la chasse au faucon[78], chasse de dames, qui se faisait ordinairement pied, et presque sans changer de place. C'tait un triste amusement dans ce pays d'ennui et de brouillard, o il ne faut pas moins que toutes les agitations de la vie sociale et les plus violents exercices, pour faire oublier la monotonie d'un sol sans accident, d'un climat sans saison, d'un ciel sans soleil. Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil de France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus franaises que nous ayons y furent crites par Charles d'Orlans. Notre Branger du XVe sicle[79], tenu si longtemps en cage, n'en chanta que mieux. [Note 77: V. le dtail curieux d'un achat de quatorze lits pour les principaux prisonniers: oreillers, traversins, couvertures, plume, satin, toile de Flandre, etc. Rymer, 3e dit., t. IV, P. I, p. 155 (mars 1416).] [Note 78: Il y avait d'autres potes parmi les prisonniers d'Azincourt, entre autres le marchal Boucicaut.] [Note 79: Pour complter un Branger de ce temps-l, il faudrait joindre Charles d'Orlans Eustache Deschamps. Il reprsente Branger par d'autres faces, par ses cts patriotique, satirique, sensuel, etc. V. la pice: Paix n'aurez j, s'ils ne rendent Calais, p. 71.--Il s'lve quelquefois trs-haut. Dans la ballade suivante, il semble comprendre le caractre titanique et satanique de la patrie de Byron (V. mon Introduction l'Histoire universelle): Selon le Brut, de l'isle des Gans, Qui depuis fut Albions appele, Peuple maudit, tar dis en Dieu crans, Sera l'isle de tous poins dsole. Par leur orgueil vient la dure journe Dont leur prophte Merlin Pronostics leur doloreuse fin, Quand il escript _Vie perdrez et terre_. Lors montreront estrangiez et voisins: _Au temps jadis estoit cy Angleterre._ . . . . . . . . . . . . . . Visaige d'ange portez (_angli angeli_), mais la pense De diable est en vous tou dis sortissans Lucifer. . . . . Destruiz serez; Grecs diront et Latins: _Au temps jadis estoit cy Angleterre._] C'est un Branger un peu faible, peut-tre; toujours bienveillant, aimable, gracieux; une douce gaiet qui ne passe jamais le sourire; et ce sourire est prs des larmes[80]. On dirait que c'est pour cela que ces pices sont si petites; souvent il s'arrte temps, sentant les larmes venir... Viennent-elles, elles ne durent gure, pas plus qu'une onde d'avril. [Note 80: Fortune, vueilliez-moi laisser, p. 170 (Posies de Charles d'Orlans, d. 1803).--Puisque ainsi est que vous allez en France, Duc de Bourbon, mon compagnon trs-cher, p. 206.--En la fort d'ennuyeuse tristesse, p. 209.--En regardant vers le pays de France, p. 323.--Ma trs-doulce Valentine, Pour moy fustes-vous trop tt ne, p. 269. C'est l'inspiration des vers de Voltaire: Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'ge des amours... Et celle de Branger: Vous vieillirez, ma belle matresse, Vous vieillirez, et je ne serai plus...] Le plus souvent c'est, en effet, un chant d'avril et d'alouette[81]. La voix n'est ni forte, ni soutenue, ni profondment passionne[82]. C'est l'alouette, rien de plus[83]. Ce n'est pas le rossignol. [Note 81: Csar, qui tait pote aussi, et qui avait tant d'esprit, appela sa lgion gauloise l'_alouette_ (alauda), la chanteuse...] [Note 82: Il y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers suivants: Dieu! qu'il la fait bon regarder, La gracieuse, bonne et belle! . . . . . . . . . . . . Qui se pourroit d'elle lasser? Tous jours sa beaut se renouvelle. Dieu! qu'il la fait bon regarder, La gracieuse, bonne et belle! Par de, ni del la mer, Ne scays dame ni demoyselle Qui soit en tout bien parfait telle. C'est un songe que d'y penser! Dieu! qu'il la fait bon regarder. CHARLES D'ORLANS. Le pauvre prisonnier eut encore un autre malheur; il fut toujours amoureux; bien des vers furent adresss par lui une belle dame de ce ct-ci du dtroit. Les Anglaises, probablement meilleures pour lui que les Anglais, n'en ont pas gard rancune, s'il est vrai qu'en mmoire de Charles d'Orlans et de sa mre Valentine, elles ont pris pour fte d'amour la Saint-Valentin. V. Posies de Charles d'Orlans, dit. 1803. (Note de la p. 42.)] [Note 83: Le temps a quitt son manteau De vent, de froidure et de pluie... CHARLES D'ORLANS, dit. 1803, p. 257. Ces jolis chants d'alouette font penser la vieille petite chanson, incomparable de lgret et de prestesse: J'tais petite et simplette Quant l'cole on me mit Et je n'y ai rien appris... Qu'un petit mot d'amourette... Et toujours je le redis. Depuis qu'ay un bel amy.] Telle fut en gnral notre primitive et naturelle France, un peu lgre peut-tre pour le srieux d'aujourd'hui. Telle elle fut en posie comme elle est en vins, en femmes. Ceux de nos vins que le monde aime et recherche comme franais, ne sont, il est vrai, qu'un souffle, mais c'est un souffle d'esprit. La beaut franaise, non plus, n'est pas facile bien saisir; ce n'est ni le beau sang anglais, ni la rgularit italienne; quoi donc? le mouvement, la grce, le je ne sais quoi, tous les jolis riens. Autre temps, autre posie. N'importe; celle-l subsiste, rien en ce genre ne l'a surpasse. Nagure encore, lorsque ces chants taient oublis eux-mmes, il a suffi, pour nous ravir, d'une faible imitation, d'un infidle et lointain cho[84]. [Note 84: Peu m'importe de savoir l'auteur des vers de Clotilde Surville; il me suffit de savoir que Lamartine, trs-jeune, les avait retenus par coeur. Personne n'ignore maintenant que le second volume est l'ouvrage de l'ingnieux Nodier.] Quelque blass que vous soyez par tant de livres et d'vnements, quelque proccups des profondes littratures des nations trangres, de leur puissante musique, gardez, Franais d'aujourd'hui, gardez toujours bon souvenir ces aimables posies, ces doux chants de vos pres dans lesquels ils ont exprim leurs joies, leurs amours, ces chants qui touchrent le coeur de vos mres et dont vous-mmes tes ns... Je me suis cart, ce semble; mais je devais ceci au pote, au prisonnier. Je devais, aprs cet immense malheur, dire aussi que les vaincus taient moins dignes de mpris que les vainqueurs ne l'ont cru... Peut-tre encore, au milieu de cette docile imitation des moeurs et des ides anglaises qui gagne chaque jour[85], peut-tre est-ce chose utile de rclamer en faveur de la vieille France qui s'en est alle... O est-elle, cette France du moyen ge et de la renaissance de Charles d'Orlans, de Froissart?... Villon se le demandait dj en vers plus mlancoliques qu'on n'et attendu d'un si joyeux enfant de Paris: Dites-moi en quel pays Est Flora, la belle Romaine? Ou est la trs-sage Hlos?... La reine Blanche, comme un lis, Qui chantoit voix de Sirne? ...Et Jeanne, la bonne Lorraine Qu'Anglais brlrent Rouen? . . . . . . . . . . . . O sont-ils, Vierge souveraine? --Mais o sont les neiges d'antan? [Note 85: Perlin s'en plaignait dj au XVIe sicle: Il me desplait que ces vilains estans en leur pays nous crachent la face, et eulx estans la France, on les honore et rvre, comme petis dieux (1558).] CHAPITRE II MORT DU CONNTABLE D'ARMAGNAC; MORT DU DUC DE BOURGOGNE--HENRI V 1416-1421 Deux hommes n'avaient pas t la bataille d'Azincourt, les chefs des deux partis, le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac. Tous deux s'taient rservs. Le roi d'Angleterre leur rendit service; il tua non-seulement leurs ennemis, mais aussi leurs amis, leurs rivaux dans chaque faction. Dsormais la place tait nette, la partie entre eux seuls; les deux corbeaux vinrent s'abattre sur le champ de bataille et jouir des morts. Il s'agissait de savoir qui aurait Paris. Le duc de Bourgogne, qui gardait, depuis le mois de juillet, une arme de Bourguignons, de Lorrains et de Savoyards, prit seulement dix chevaux, et galopa droit Paris. Il n'arriva pourtant pas temps; la place tait prise. Armagnac tait dans la ville avec six mille Gascons. Il tenait dans ses mains, avec Paris, le roi et le dauphin. Il prit l'pe de conntable. Le duc de Bourgogne resta Lagny, faisant tous les jours dire ses partisans qu'il allait venir, leur assurant que c'tait lui qui avait dfendu les passages de la Somme contre les Anglais, esprant que Paris finirait par se dclarer. Il resta ainsi deux mois et demi Lagny. Les Parisiens finirent par l'appeler Jean de Lagny qui n'a hte. Il emporta ce sobriquet. Armagnac resta matre de Paris, et d'autant plus matre que tous ceux qui l'y avaient appel moururent en quelques mois, le duc de Berri, le roi de Sicile, le dauphin[86]. Le second fils du roi devenait dauphin, et le duc de Bourgogne, prs de qui il avait t lev, croyait gouverner en son nom. Mais ce second dauphin mourut, et un troisime encore vingt-cinq jours aprs. Le quatrime dauphin vcut; il tait ce qu'il fallait au conntable; il tait enfant. [Note 86: Ce dit jour Mons. Loiz de France, ainsn fils du Roy, notre Sire, Dauphin de Viennoiz et duc de Guienne, moru, de laage de vint ans ou environ, bel de visaige, suffisamment grant et gros de corps, pesans et tardif et po agile, voluntaire et moult curieux magnificence dabiz et joiaux _circa cultum sui corporis_, dsirans grandement grandeur, oneur de par dehors, grant despensier ornemens de sa chapelle prive, avoir ymages grosses et grandes dor et dargent, qui moult grant plaisir avoit sons dorgues, lesquels entre les autres oblectacions mondaines hantoit diligemment, si avoit-il musiciens de bouche ou de voix, et pour ce avoit chapelle de grant nombre de jeune gent; et si avoit bon entendement, tant en latin que en franois, mais il emploioit po, car sa condicion estoit demployer la nuit veiller et po faire, et le jour dormir; disnoit III ou IV heures aprs midi, et soupoit minuit, et aloit coucher au point du jour et soleil levant souvant, et pour ce estoit aventure qu'il vesquit longuement. _Archives du Royaume, Registres du Parlement, Conseil XIV, f. 39, verso, 19, dcembre 1415._] Armagnac, si bien servi par la mort, se trouva roi un moment. Le royaume en pril avait besoin d'un homme. Armagnac tait un mchant homme et capable de tout, mais enfin c'tait, on ne peut le nier, un homme de tte et de main[87]. [Note 87: Le Religieux de Saint-Denis est ds ce moment tout Armagnac; c'est un grand tmoignage en faveur de ce parti, qui tait en effet celui de la dfense nationale.] Les Anglais faisaient des triomphes, des processions, chantaient des _Te Deum_[88]; ils parlaient d'aller au printemps prendre possession de leur ville de Paris. Et tout coup ils apprennent qu'Harfleur est assig. Aprs cette terrible bataille, qui avait mis si bas les courages, Armagnac eut l'audace d'entreprendre ce grand sige. [Note 88: Et des ballades. As the King lay mysing on his bed, He thought himself upon a time, Those tributes due from the French King. That hat not been paid for so long a time Fal, lal, lal, lal, laral, laral, la. He called unto his lovely page, His lovely page away came he..., etc. (Ballade cite par Sir Harris Nicolas, Agincourt, p. 78.)] D'abord il crut surprendre la place. Il quitta Paris dont il tait si peu sr; c'tait risquer Paris pour Harfleur. Il y alla de sa personne avec une troupe de gentilshommes; ils lchrent pied, et il les fit pendre comme vilains. Harfleur ne pouvait tre attaqu avec avantage que par mer; il fallait des vaisseaux. Armagnac s'adressa aux Gnois; ceux-ci, qui venaient de chasser les Franais de Gnes, n'acceptrent pas moins l'argent de France, et fournirent toute une flotte, neuf grandes galres, des carraques pour les machines de sige, trois cents embarcations de toute grandeur, cinq mille archers gnois ou catalans. Ces Gnois se battirent bravement avec leurs galres de la Mditerrane contre les gros vaisseaux de l'Ocan. Une premire flotte qu'envoyrent les Anglais fut repousse. Avec quel argent Armagnac soutenait-il cette norme dpense? La plus grande partie du royaume ne lui payait rien. Il n'avait gure que Paris et ses propres fiefs du Languedoc et de Gasgogne. Il sua et pressura Paris. Le Bourguignon y tait trs-fort; une grande conspiration se fit pour l'y introduire. Le chef tait un chanoine boiteux, frre du dernier vque[89]. Armagnac dcouvrit tout. Le chanoine, en manteau violet, fut promen dans un tombereau, puis mur, au pain et l'eau. On publia que les condamns avaient voulu tuer le roi et le dauphin. Il y eut nombre d'excutions, de noyades. Armagnac, qui savait quelle confiance il pouvait mettre dans le peuple de Paris, organisa une police rapide, terrible, l'italienne; il faisait aussi, disait-on, la guerre la lombarde. Dfense de se baigner la Seine, pour qu'on n'allt pas compter les noys; on sait qu'il tait dfendu Venise de nager dans le canal Orfano. [Note 89: en croire l'historien mme du parti bourguignon, le chanoine et les autres conjurs voulaient massacrer les princes: Le jour de Pasques, aprs dyner. Monstrelet.] Le Parlement fut purg, le Chtelet, l'Universit, trois ou quatre cents bourgeois mis hors de Paris, et tous envoys du ct d'Orlans. La reine, qui ngociait sous main avec le Bourguignon, fut transporte prisonnire Tours, et l'un de ses amants jet la rivire[90]. [Note 90: Messire Loys Bourdon allant de Paris au bois (de Vincennes)... en passant assez prs du Roy, lui fist la rvrence, et passa outre assez lgirement... (on l'arrta). Et aprs, par le commandement du Roy, fut questionn, puis fut mis en un sacq de cuir et gect en Saine; sur lequel sacq avoir escript: _Laissez passer la justice du Roy._ Lefebvre de Saint-Remy.] Armagnac ta aux bourgeois les chanes des rues, il les dsarma. Il supprima la grande boucherie, en fit quatre, pour quatre quartiers; plus de bouchers hrditaires; tout homme capable put s'lever au rang de boucher. Pour n'avoir plus leurs armes, les bourgeois n'taient pas quittes de la guerre[91]. On les obligeait de se cotiser de manire qu' trois ils fournissent un homme d'armes. Eux-mmes, on les envoyait travailler aux fortifications, curer les fosss, chacun tous les cinq jours. [Note 91: Et pour loger les gens des capitaines Armagnacs furent les povres gens bouts hors de leurs maisons, et grant prire et grant peine avoient-ils le couvert de leur ostel, et cette laronaille couchoient en leurs licts. Journal du Bourgeois.] Ordre toute maison de s'approvisionner de bl; pour attirer les vivres, Armagnac supprima l'octroi. En rcompense, les autres taxes furent payes deux fois dans l'anne. Les bourgeois furent obligs d'acheter tout le sel des greniers publics prix forc et comptant, sinon des garnisaires. Paris succombait payer seul les dpenses du roi et du royaume. La position du duc de Bourgogne tait plus facile coup sr que celle du conntable. Il envoyait dans les grandes villes des gens qui, au nom du roi et du dauphin, dfendaient de payer l'impt. Abbeville, Amiens, Auxerre, reurent cette dfense avec reconnaissance et s'y conformrent avec empressement. Armagnac craignait que Rouen n'en ft autant, et voulait y envoyer des troupes; mais, plutt que de recevoir les Gascons, Rouen tua son bailli et ferma ses portes[92]. [Note 92: M. Chruel a trouv des dtails curieux dans les archives de Rouen. Chruel, Histoire de Rouen sous la domination anglaise, p. 19. Rouen, 1840.] Le duc de Bourgogne vint tter Paris, qui n'aurait pas mieux demand que d'tre quitte du conntable. Mais celui-ci tint bon. Le duc de Bourgogne ne pouvant entrer, augmenta du moins la fermentation par la raret des vivres; il ne laissait plus rien venir ni de Rouen ni de la Beauce. Les chanoines mme, dit l'historien, furent obligs de mettre bas leur cuisine. Le roi, revenant lui, et apprenant que c'taient les Bourguignons qui rendaient ses repas si maigres, disait au conntable: Que ne chassez-vous ces gens-l? Le duc de Bourgogne, ne pouvant blesser directement son ennemi, lui porta indirectement un grand coup. Il enleva la reine de Tours; elle dclara qu'elle tait rgente et qu'elle dfendait de payer les taxes. Cette dfense circula non-seulement dans le Nord, mais dans le Midi, en Languedoc. Cela devait tuer Armagnac; il ne lui restait que Paris, Paris ruin, affam, furieux. Le roi d'Angleterre n'avait pas se presser; les Franais faisaient sa besogne; ils suffisaient bien ruiner la France. Fier de la neutralit, de l'amiti secrte des ducs de Bourgogne et de Bretagne, ngociant toujours avec les Armagnacs, il eut le bon esprit d'attendre et de ne pas venir Paris. Il fit sagement, politiquement, la conqute de la Normandie, de la basse Normandie d'abord, puis de la haute, Caen en 1417, Rouen en 1418. Armagnac ne pouvait s'opposer rien. Il avait assez de peine contenir Paris; le duc de Bourgogne campait Montrouge. Henri V put sans inquitude faire le sige de cette importante ville de Caen. C'tait ds lors un grand march, un grand centre d'agriculture. Une telle ville et rsist, si elle eut eu le moindre secours. Aussi, tout en l'attaquant, il envoyait proposer la paix Paris. Il parlait de paix et faisait la guerre. Au milieu de cette ngociation, on apprit qu'il tait matre de Caen, qu'il en avait chass toute la population, hommes, femmes et enfants, en tout vingt-cinq mille mes, que cette capitale de la basse Normandie tait devenue une ville anglaise, aussi bien qu'Harfleur et Calais. La Normandie devait nourrir les Anglais pendant cette lente conqute. Aussi, Henri V, avec une remarquable sagesse, y assura autant qu'il put l'ordre, la continuation du travail de l'agriculture. Il fit respecter les femmes, les glises, les prtres, les faux prtres mme (il y avait une foule de paysans qui se tonsuraient)[93]. Tout ce qui se soumettait tait protg; tout ce qui rsistait tait puni. Aux prises de ville, il n'y avait point de violence; mais le roi exceptait ordinairement de la capitulation quelques-uns des assigs qui il faisait couper la tte, comme ayant rsist leur souverain lgitime, roi de France et duc de Normandie[94]. [Note 93: Walsingham.] [Note 94: Ut rei ls majestatis. _Religieux, ms., folio 79._ Ce point de vue des lgistes anglais qui suivaient le roi est mis dans son vrai jour au sige de Meaux. _Ibidem, folio 176._] Le roi d'Angleterre faisait si paisiblement cette promenade militaire, qu'il ne craignit pas de partager son arme en quatre corps, pour mener plusieurs siges la fois. Que pouvait-il craindre, en effet, lorsque le seul prince franais qui ft puissant, le duc de Bourgogne, tait son ami? L'unique affaire de celui-ci tait la perte du conntable d'Armagnac. Elle ne pouvait manquer d'arriver; il avait mang ses dernires ressources; il en tait fondre les chsses des saints[95]. Ses Gascons, n'tant plus pays, disparaissaient peu peu; il n'en avait plus que trois mille. Il fallait qu'il employt les bourgeois faire le guet, ces bourgeois qui le dtestaient pour tant de causes, comme gascon, comme brigand, comme schismatique[96]. Le bourgeois de Paris dit expressment qu'il croit que cet Armagnac est un diable en fourrure d'homme. [Note 95: Il le fit avec mnagement, dclarant que c'tait un emprunt, et assignant un revenu pour remplacer les chsses. Nanmoins les moines de Saint-Denis lui dclarrent que ce serait _dans leurs chroniques_ une tache pour ce rgne: Opprobrium sempiternum... si redigeretur in chronicis... Le Religieux.] [Note 96: Armagnac persvrait dans son attachement au vieux pape du duc d'Orlans, au pape des Pyrnes, l'Aragonais Pedro de Luna (Benot XIII), condamn par les conciles de Pise et de Constance.--V. la dclaration de la reine contre lui. Ordonnances, t. X, p. 436.] Le duc de Bourgogne offrait la paix. Les Parisiens crurent un moment l'avoir. Le roi, le dauphin consentaient. Le peuple criait dj Nol[97]. Le conntable seul s'y opposa; il sentait bien qu'il n'y avait pas de paix pour lui, que ce serait seulement remettre le roi entre les mains du duc de Bourgogne. Cette joie trompe jeta le peuple dans une rage muette. [Note 97: Depuis longtemps, c'tait l'unique voeu du peuple: Vivat, vivat, qui dominari poterit! dum pax... Le Religieux. Pendant le massacre de 1418, on criait de mme: Fiat pax!] Un certain Perrinet Leclerc[98], marchand de fer au Petit-Pont, qui avait t maltrait par les Armagnacs, s'associa quelques mauvais sujets, et prenant les clefs sous le chevet de son pre qui gardait la porte Saint-Germain, il ouvrit aux Bourguignons. Le sire de l'le-Adam entra avec huit cents chevaliers; quatre cents bourgeois s'y joignirent. Ils s'emparrent du roi et de la ville. Les gens du dauphin le sauvrent dans la Bastille. De l, leurs capitaines, le Gascon Barbasan et les Bretons Rieux et Tanneguy Duchtel osrent, quelques jours aprs, rentrer dans Paris pour reprendre le roi; mais le roi tait bien gard au Louvre; l'le-Adam les combattit dans les rues, le peuple se mit contre eux et les crasa des fentres. [Note 98: Jeunes compagnons du moyen estat et de lgre volont, qui autrefois avoient t punis pour leurs dmrites. Monstrelet.] Le conntable d'Armagnac, qui s'tait cach chez un maon, fut livr et emprisonn avec les principaux de son parti. Alors rentrrent dans la ville les ennemis des Armagnacs, et avec eux une foule de pillards. Tous ceux qu'on disait Armagnacs furent ranonns de maison en maison. Les grands seigneurs bourguignons s'y opposrent d'autant moins qu'eux-mmes prenaient tant qu'ils pouvaient. Ces revenants taient justement les bouchers, les proscrits, les gens ruins, ceux dont les femmes avaient t menes Orlans (fort mal menes) par les sergents d'Armagnac. Ils arrivaient furieux, maigres, ples de famine. Dieu sait en quel tat ils retrouvaient leurs maisons. On disait chaque instant que les Armagnacs rentraient dans la ville pour dlivrer les leurs. Il n'y avait pas de nuit qu'on ne ft veill en sursaut par le tocsin. ces continuelles alarmes, joignez la raret des vivres; ils ne venaient qu' grand'peine. Les Anglais tenaient la Seine; ils assigeaient le Pont-de-l'Arche. La nuit du dimanche 12 juin, un Lambert, potier d'tain, commena pousser le peuple au massacre des prisonniers. C'tait, disait-il, le seul moyen d'en finir; autrement, pour de l'argent, ils trouveraient moyen d'chapper[99]. Ces furieux coururent d'abord aux prisons de l'htel de ville. Les seigneurs bourguignons, l'le-Adam, Luxembourg et Fosseuse, vinrent essayer de les arrter; mais, quand ils se virent un millier de gentilshommes devant une masse de quarante mille hommes arms, ils ne surent dire autre chose, sinon: Enfants, vous faites bien. La tour du Palais fut force, la prison Saint-loi, le grand Chtelet, o les prisonniers essayrent de se dfendre, puis Saint-Martin, Saint-Magloire et le Temple. Au petit Chtelet, ils firent l'appel des prisonniers; mesure qu'ils passaient le guichet, on les gorgeait. [Note 99: Le Bourgeois devient pote tout coup, pour parer le massacre de mythologie et d'allgories: Le dimanche ensuivant, 12 jour de juing, environ onze heures de nuyt, on cria alarme, comme on faisoit souvent alarme la porte Saint-Germain, les autres crioient la porte de Bardelles. Lors s'esmeut le peuple vers la place Maubert et environ, puis aprs ceulx de de les pons, comme des halles, et de Grve et de tout Paris, et coururent vers les portes dessus dites; mais nulle part ne trouvrent nulle cause de crier alarme. Lors se leva la Desse de Discorde, qui estoit en la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la forcene, et Convoitise, et Enragerie et Vengeance, et prindrent armes de toutes manires, et boutrent lors d'avec eulx Raison, Justice, Mmoire de Dieu... Et n'estoit homme nul qui, en celle nuyt ou jour, eust os parler de Raison ou de Justice, ne demander o elle estoit enferme. Car Ire les avoit mise en si profonde fosse, qu'on ne les pot oncques trouver tout celle nuyt, ne la journe en suivant. Si en parla le Prvost de Paris au peuple, et le seigneur de l'Isle-Adam, en leur admonestant piti, justice et raison; mais Ire et Forcennerie respondirent par la bouche du peuple: Malgrebieu, Sire, de vostre justice, de vostre piti et de vostre raison: mauldit soit de Dieu qui aura la piti de ces faulx traistres Arminaz Angloys, ne que de chiens; car par eulz est le royaulme de France destruit et gast, et si l'avoient vendu aux Angloys. Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 234.] Ce massacre ne peut se comparer aux 2 et 3 septembre. Ce ne fut pas une excution par des bouchers tant par jour. Ce fut un vrai massacre populaire, excut par une populace en furie. Ils tuaient tout, au hasard, mme les prisonniers pour dettes. Deux prsidents du Parlement, d'autres magistrats prirent, des vques mme. Cependant, Saint-loi, trouvant l'abb de Saint-Denis qui disait la messe aux prisonniers et tenait l'hostie, ils le menacrent, brandirent sur lui le couteau; mais, comme il ne lcha point le corps du Christ, ils n'osrent pas le tuer. Seize cents personnes prirent du dimanche matin au lundi matin[100]. Tout ne fut pas aux prisons; on tua aussi dans les rues: si l'on voyait passer son ennemi, on n'avait qu' crier l'Armagnac, il tait mort. Une femme grosse fut ventre; elle resta nue dans la rue, et comme on voyait l'enfant remuer, la canaille disait: Vois donc, ce petit chien remue encore. Mais personne n'osa le prendre. Les prtres du parti bourguignon ne baptisaient pas les petits Armagnacs, afin qu'ils fussent damns. [Note 100: Monstrelet, t. VI, p. 97.--Le greffier dit moins: Jusques au nombre de huit cens personnes et au-dessus, comme on dit. _Archives, Registres du Parlement, Conseil, XIV, f. 139._] Les enfants des rues jouaient avec les cadavres. Le corps du conntable et d'autres restrent trois jours dans le palais, la rise des passants. Ils s'taient aviss de lui lever dans le dos une bande de peau, afin que lui aussi il portt sa bande blanche d'Armagnac. La puanteur fora enfin de jeter tous les dbris dans des tombereaux, puis, sans prtres ni prires, dans une fosse ouverte au March-aux-Pourceaux[101]. [Note 101: En une fosse nomme la Louvire... Lefebvre de Saint-Remy.] Les gens du Bourguignon, effrays eux-mmes, le pressaient de venir Paris. Il y fit en effet son entre avec la reine. Ce fut une grande joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces: Vive le roi! vive la reine! vive le duc! vive la paix! La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la rivire par en bas, par en haut les Armagnacs taient matres de Melun. Une sorte d'pidmie commena dans Paris et les campagnes voisines, qui emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient mourir; l'abattement tait extrme, aprs la fureur. Les meurtriers surtout ne rsistrent pas: ils repoussaient les consolations, les sacrements; sept ou huit cents moururent l'Htel-Dieu dsesprs. On en vit un courir dans les rues en criant: Je suis damn! Et il se jeta dans un puits la tte la premire. D'autres pensrent, tout au contraire, que, si les choses allaient si mal, c'est qu'on n'avait pas assez tu. Il se trouva, non-seulement parmi les bouchers, mais dans l'Universit mme, des gens qui criaient en chaire qu'il n'y avait pas de justice attendre des princes, qu'ils allaient mettre les prisonniers ranon et les relcher plus aigris et plus mchants encore. Le 21 aot, par une extrme chaleur, un formidable rassemblement s'branle vers les prisons, une foule pied, en tte la mort mme cheval[102], le bourreau de Paris, Capeluche. Cette masse va fondre au grand Chtelet; les prisonniers se dfendent, du consentement des geliers. Mais les assassins entrent par le toit; tout est tu, prisonniers et geliers. Mme scne au petit Chtelet[103]. Puis les voil devant la Bastille. Le duc de Bourgogne y vient, sans troupes, voulant rester tout prix le favori de la populace; il les prie honntement de se retirer, leur dit de bonnes paroles. Mais rien n'oprait. Il avait beau montrer de la confiance, de la bonhomie, se faire petit, jusqu' toucher dans la main au chef (le chef, c'tait le bourreau). Il en fut pour cette honte. Tout ce qu'il obtint, ce fut une promesse de mener les prisonniers au Chtelet; alors il les livra. Arrivs au Chtelet, ils y trouvrent d'autres gens du peuple qui n'avaient rien promis et qui les massacrrent. [Note 102: Solus equester... Religieux.] [Note 103: Turent bien trois cens prisonniers. Monstrelet, t. IV, p. 120. Durant laquelle assemble et commocion, furent tuez et mis mort environ de quatre-vingt cent personnes, entre lesquelles y ot trois ou quatre femmes tues, si comme on disoit... _Archives, Registres du Parlement, Conseil XIV, folio 142, verso, 21 aot._] Le duc de Bourgogne avait jou l un triste rle. Il fut enrag de s'tre ainsi avili. Il engagea les massacreurs aller assiger les Armagnacs Montlhry pour rouvrir la route aux bls de la Beauce. Puis il fit fermer la porte derrire eux et couper la tte Capeluche. En mme temps, pour consoler le parti, il fait dcapiter quelques magistrats armagnacs. Ce Capeluche, qui paya si cher l'honneur d'avoir touch la main d'un prince du sang, tait un homme original dans son mtier, point furieux, et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence. Il tira un bourgeois du massacre au pril de sa vie[104]. Quand il lui fallut franchir le pas son tour, il montra son valet comment il devait s'y prendre[105]. [Note 104: Le Religieux.] [Note 105: Journal du Bourgeois.] Le duc de Bourgogne, en devenant matre de Paris, avait succd tous les embarras du conntable d'Armagnac. Il lui fallait son tour gouverner la grande ville, la nourrir, l'approvisionner; cela ne pouvait se faire qu'en tenant les Armagnacs et les Anglais distance, c'est--dire en faisant la guerre, en rtablissant les taxes qu'il venait de supprimer, en perdant sa popularit. Le rle quivoque qu'il avait jou si longtemps, accusant les autres de trahison, tandis qu'il trahissait, ce rle devait finir. Les Anglais remontant la Seine, menaant Paris, il fallait lcher Paris ou les combattre. Mais avec son ternelle tergiversation et sa duplicit, il avait nerv son propre parti; il ne pouvait plus rien ni pour la paix ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succs l'avait perdu; il tait entr, tte baisse, dans une longue et sombre impasse, o il n'y avait plus moyen d'avancer ni de reculer. Le peuple de Rouen, de Paris, qui l'avait appel, tait Bourguignon sans doute et ennemi des Armagnacs, mais encore plus des Anglais. Il s'tonnait, dans sa simplicit, de voir que ce bon duc ne ft rien contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commenaient dire qu'il tait en toutes ses besognes le plus long homme qu'on pt trouver[106]. Cependant, que pouvait-il faire? appeler les Flamands; un trait tout rcent avec l'Anglais ne le lui permettait pas[107]. Les Bourguignons? ils avaient assez faire de se garder contre les Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre, Sens, Moret, Crcy, Compigne, Montlhry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et Melun, c'est--dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put disposer, sans dgarnir Paris, il l'envoya Rouen; c'taient quatre mille cavaliers. [Note 106: Journal du Bourgeois.] [Note 107: Le trait probablement ne concernait que la Flandre. Tout le monde croyait que dans une entrevue avec Henri V Calais, il s'tait alli lui. Il existe un trait d'alliance et de ligue, o le duc reconnat les droits d'Henri la couronne de France, mais cet acte ne prsente ni date prcise ni signature. Il est probable que ce n'tait qu'un projet, une offre de partager les conqutes qui se feraient frais communs.--Il est probable que Jean sans Peur fit entendre au roi d'Angleterre, que, s'il l'aidait activement, c'en tait fait du parti bourguignon en France, qu'il servirait mieux les Anglais par sa neutralit que par son concours. Rymer, 3e d., t. IV, pars I, p. 177-178, octobre 1416.] On pouvait prvoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V s'en tait approch avec une extrme lenteur. Non content d'avoir derrire lui deux grandes colonies anglaises, Harfleur et Caen, il avait complt la conqute de la basse Normandie par la prise de Falaise, de Vire, de Saint-L, de Coutance et d'Evreux. Il tenait la Seine, non-seulement par Harfleur, mais par le Pont-de-l'Arche. Il avait dj rtabli un peu l'ordre, rassur les gens d'glise, invit les absents revenir, leur promettant appui et dclarant qu'autrement il disposerait de leurs terres ou de leurs bnfices. Il rouvrit l'chiquier et les autres tribunaux, et leur donna pour prsident suprme son grand trsorier de Normandie. Il rduisit presque rien l'impt du sel, en l'honneur de la sainte Vierge[108]. [Note 108: Rymer.] Peu de rois avaient t plus heureux la guerre, mais la guerre tait son moindre moyen. Henri V tait, ses actes en tmoignent, un esprit politique, un homme d'ordre, d'administration, et en mme temps de diplomatie. Il avanait lentement, parlementant toujours, exploitant toutes les peurs, tous les intrts, profitant merveille de la dissolution profonde du pays auquel il avait affaire, fascinant de sa ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui n'avaient plus rien o se prendre, ni principe ni espoir; personne en ce malheureux pays ne se fiait plus personne, tous se mprisaient eux-mmes. Il ngociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses prisonniers d'abord, c'tait le plus facile. Les tenant sous la main, tristement, durement, il eut bon march de leur fermet. Chacun des princes n'eut au commencement qu'un serviteur franais[109]. Du reste honorablement, bon lit, sans doute bonne table; mais le besoin d'activit n'en tait que plus grand; ils se mouraient d'ennui. Chaque fois que le roi d'Angleterre revenait dans son le, il faisait visite ses cousins d'Orlans et de Bourbon; il leur parlait amicalement, confidentiellement. Une fois il leur disait: Je vais rentrer en campagne; et pour cette fois, je n'y pargne rien; je m'y retrouverai toujours; les Franais en feront les frais. Une autre fois, prenant un air triste: Je m'en vais bientt Paris... C'est dommage, c'est un brave peuple. Mais que faire? le courage ne peut rien, s'il y a division[110]. [Note 109: Selon le Religieux. Mais Rymer indique un plus grand nombre.] [Note 110: Ut communiter dicitur, divisa virtus cito dilabitur. Religieux.] Ces confidences amicales taient faites pour dsesprer les prisonniers. Ce n'taient pas des Rgulus. Ils obtinrent d'envoyer en leur nom le duc de Bourbon pour dcider le roi de France faire la paix au plus vite, en passant par toutes les conditions d'Henri; qu'autrement ils se feraient Anglais et lui rendraient hommage pour toutes leurs terres[111]. [Note 111: Rymer, 27 janvier 1417.] C'tait un terrible dissolvant, une puissante contagion de dcouragement, que ces prisonniers d'Azincourt qui venaient prcher la soumission tout prix. Cela aidait aux ngociations qu'Henri menait de front avec tous les princes de France. Ds l'ouverture de la campagne, au mois de mars 1418, il renouvela les trves avec la Flandre et le duc de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la Guyenne; le 4 aot, il prorogea la trve avec le duc de Bretagne. Il accueillait avec la mme complaisance les sollicitations de la reine de Sicile, comtesse d'Anjou et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien plus coeur que d'viter l'effusion du sang chrtien. Tout en accordant des trves particulires, il coutait les propositions continuelles de paix gnrale que les deux partis lui faisaient; il prtait impartialement une oreille au dauphin, l'autre au duc de Bourgogne, mais il n'en tait pas tellement proccup qu'il ne mt la main sur Rouen. Ds la fin de juin, il avait fait battre la campagne, de sorte que les moissons ne pussent arriver Rouen et que la ville ne ft point approvisionne. Il avait import pour cela huit mille Irlandais, presque nus, des sauvages, qui n'taient ni arms ni monts, mais qui, allant partout pied, sur de petits chevaux de montagne, sur des vaches, mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits enfants pour qu'on les rachett. Le paysan tait dsespr[112]. [Note 112: Un de leur pied chauss et l'autre nud, sans avoir braies... prenoient petits enfants en berceau... montoient sur vaches, portant lesdits petits enfants... Monstrelet.] Quinze mille hommes de milice dans Rouen, quatre mille cavaliers, en tout peut-tre soixante mille mes, c'tait tout un peuple nourrir. Henri, sachant bien qu'il n'avait rien craindre ni des Armagnacs disperss, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore une trve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son arme en huit ou neuf corps, de manire embrasser la vaste enceinte de Rouen. Ces corps communiquaient par des tranches qui les abritaient du boulet; vers la campagne, ils taient dfendus d'une surprise par des fosss profonds revtus d'pines. Toute l'Angleterre y tait, les frres du roi, Glocester, Clarence, son conntable Cornwall, son amiral Dorset, son grand ngociateur Warwick, chacun une porte. Il s'attendait une rsistance opinitre; son attente fut surpasse. Un vigoureux levain cabochien fermentait Rouen. Le chef des arbaltriers, Alain Blanchard[113], et les autres chefs rouennais semblent avoir t lis avec le carme Pavilly, l'orateur de Paris en 1413. Le Pavilly de Rouen tait le chanoine Delivet. Ces hommes dfendirent Rouen pendant sept mois, tinrent sept mois en chec cette grande arme anglaise. Le peuple et le clerg rivalisrent d'ardeur; les prtres excommuniaient, le peuple combattait; il ne se contentait pas de garder ses murailles; il allait chercher les Anglais, il sortait en masse, et non par une porte, ni par deux, ni par trois, mais la fois par toutes les portes[114]. [Note 113: Sur Alain Blanchard, V. la notice publie par M. Auguste Le Prvt, en 1826, l'Histoire de Rouen sous les Anglais, par M. Chruel (1840), et l'Histoire du privilge de Saint-Romain, par M. Floquet, t. II, p. 548.] [Note 114: M. Chruel, p. 46, d'aprs la chronique versifie d'un Anglais qui tait au sige. Archologia Britannica, t. XXI, XXII. Ce curieux pome a t traduit par M. Potier, bibliothcaire de Rouen.] La rsistance de Rouen et t peut-tre plus longue encore, si pendant qu'elle combattait elle n'et eu une rvolution dans ses murs. La ville tait pleine de nobles et croyait tre trahie par eux. Dj en 1415, les voyant faire si peu de rsistance aux Anglais descendus en Normandie, le peuple s'tait soulev et avait tu le bailli armagnac. Les nobles bourguignons n'inspirrent pas plus de confiance[115]. Le peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans une sortie, les gens de Rouen attaquant les retranchements des Anglais, apprennent que le pont sur lequel ils doivent repasser vient d'tre sci en dessous. Ils accusrent leur capitaine, le sire de Bouteiller. Celui-ci ne justifia que trop ces accusations aprs la reddition de la ville; il se fit anglais et reut des fiefs de son nouveau matre. [Note 115: Les Engloys descendirent la Hogue de Saint-Vaast, dimence 1er jour d'aost 1416, adonc estoit le dalphin de Vyane Rouen avec sa forche; et de l se partit soy retraire Paris, et laissa l'ainsn filz du comte de Harcourt, chapitaine du chastel et de la ville, et M. de Gamaches, bailly de la dicte ville, avenc grant quantit d'estrangiers qui gardoient la ville et la quidrent piller; ms l'en s'en aperchut, et y out sur ce pourvanche. Mais nonostant tout, fut lev en la ville une taille de 16,000 liv. et un prest de 12,000, et tout poi dedens la my-aost ensuivant. Et fu commenchement de malvse estrenche; et puis touz s'en alrent au dyable. Et aprs euls y vint M. Gui le Bouteiller, capitaine de la ville, de par le duc de Bourgongne, avec 1400 ou 1500 Bourgugnons et estrangiers, pour guarder la ville contre les Engloys; mais ils estoient miez Engloys que Franchoiz; les quiez estoient as gages de la ville, et si destruioient la vitaille et la garnison de la ville. _Chronique ms. du temps, communique par M. Floquet._] Les gens de Rouen ne tardrent pas souffrir cruellement de la famine. Ils parvinrent faire passer un de leurs prtres jusqu' Paris. Ce prtre fut amen devant le roi par le carme Pavilly, qui parla pour lui; puis l'homme de Rouen pronona ces paroles solennelles: Trs-excellent prince et seigneur, il m'est enjoint de par les habitants de la ville de Rouen de crier contre vous, et aussi contre vous, sire de Bourgogne, qui avez le gouvernement du roi et de son royaume, _le grand haro_, lequel signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais; ils vous mandent et font savoir par moi que si, par faute de votre secours, il convient qu'ils soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires ennemis qu'eux, et s'ils peuvent, ils dtruiront vous et votre gnration[116]. [Note 116: Monstrelet.] Le duc de Bourgogne promit qu'il enverrait du secours. Le secours ne fut autre chose qu'une ambassade. Les Anglais la reurent, comme l'ordinaire, volontiers; cela servait toujours nerver et endormir. Ambassade du duc de Bourgogne au Pont-de-l'Arche, ambassade du dauphin Alenon. Outre les cessions immenses du trait de Brtigny, le duc de Bourgogne offrait la Normandie; le dauphin proposait, non la Normandie, mais la Flandre et l'Artois, c'est--dire les meilleures provinces du duc de Bourgogne. Le clerc anglais Morgan, charg de prolonger quelques jours ces ngociations, dit enfin aux gens du dauphin: Pourquoi ngocier? Nous avons des lettres de votre matre au duc de Bourgogne, par lesquelles il lui propose de s'unir lui contre nous. Les Anglais amusrent de mme le duc de Bourgogne et finirent par dire: Le roi est fol, le dauphin mineur, et le duc de Bourgogne n'a pas qualit pour rien cder en France[117]. [Note 117: V. le journal des ngociations dans Rymer, nov. 1418.] Ces comdies diplomatiques n'arrtaient pas la tragdie de Rouen. Le roi d'Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dress des gibets autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers. D'autre part il barra la Seine avec un pont de bois, des chanes et des navires, de sorte que rien ne pt passer. Les Rouennais de bonne heure semblaient rduits aux dernires extrmits, et ils rsistrent six mois encore; ce fut un miracle. Ils avaient mang les chevaux, les chiens et les chats[118]. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque aliment, tant ft-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer; les affams se seraient jets dessus. La plus horrible ncessit, c'est qu'il fallut faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas combattre, douze mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le fils mt son vieux pre la porte, le mari sa femme; ce fut l un dchirement. Cette foule dplorable vint se prsenter aux retranchements anglais; ils y furent reus la pointe de l'pe. Repousss galement de leurs amis et de leurs ennemis, ils restrent entre le camp et la ville, dans le foss, sans autre aliment que l'herbe qu'ils arrachaient. Ils y passrent l'hiver sous le ciel. Des femmes, hlas! y accouchrent...; et alors les gens de Rouen, voulant que l'enfant ft du moins baptis, le montaient par une corde; puis on le redescendait, pour qu'il allt mourir avec sa mre[119]. On ne dit pas que les Anglais aient eu cette charit; et pourtant leur camp tait plein de prtres, d'vques; il y avait entre autres le primat d'Angleterre, archevque de Cantorbry. [Note 118: La chronique anglaise donne un trange tarif des animaux dgotants dont les gens de Rouen se nourrirent; peut-tre ce tarif n'est qu'une drision froce de la misre des assigs: On vendait un rat 40 pences (environ 40 francs, monnaie actuelle), et un chat, 2 nobles (60 francs), une souris se vendait 6 pences (environ 5 francs), etc.--Archologia, t. XXI, XXII.--M. Chruel a trouv un renseignement plus srieux sur le prix des denres; par dlibration du 7 octobre 1418, le chapitre fait fondre une chsse d'argent, et paye, entre autres dettes, _soixante livres tournois_ (mille francs d'aujourd'hui?) _pour deux boisseaux de bl_. M. Chruel, Rouen sous les Anglais, p. 53, d'aprs les registres capitulaires, conservs aux _Archives dpartementales de la Seine-Infrieure_. Cet excellent ouvrage donne une foule de renseignements non moins prcieux pour l'histoire de la Normandie et de la France en gnral.] [Note 119: Monstrelet.--La saison, dit le chroniqueur anglais, tait pour eux une grande source de misre; il ne faisait que pleuvoir. Les fosss prsentaient plus d'un spectacle lamentable; on y voyait des enfants de deux trois ans obligs de mendier leur pain, parce que leurs pre et mre taient morts. L'eau sjournant sur le sol qu'ils taient contraints d'habiter, et, gisant et l, ils poussaient des cris, implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres flchis par la faiblesse, et taient maigres comme une branche dessche; les femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour les rchauffer; des enfants ttaient encore le sein de leur mre tendue sans vie. On trouvait dix douze morts pour un vivant.] Au grand jour de Nol, lorsque tout le monde chrtien dans la joie clbre par de douces runions de famille la naissance du petit Jsus, les Anglais se firent scrupule de faire bombance[120] sans jeter des miettes ces affams. Deux prtres anglais descendirent parmi les spectres du foss et leur apportrent du pain. Le roi fit dire aussi aux habitants qu'il voulait bien leur donner des vivres pour le saint jour de Nol; mais nos Franais ne voulurent rien recevoir de l'ennemi. [Note 120: Le camp anglais regorgeait de vivres; les habitants de Londres avaient envoy eux seuls un vaisseau charg de vin et de cervoise. (Chruel.)] Cependant le duc de Bourgogne commenait se mettre en mouvement. Et d'abord il alla de Paris Saint-Denis. L, il fit prendre au roi solennellement l'oriflamme; cruelle drision; ce fut pour rester Pontoise, longtemps Pontoise, longtemps Beauvais. Il y reut encore un homme de Rouen qui s'tait dvou pour risquer le passage; c'tait le dernier messager, la voix d'une ville expirante; il dit simplement que dans Rouen et la banlieue il tait mort cinquante mille hommes de faim. Le duc de Bourgogne fut touch, il promit secours, puis dbarrass du messager, et comptant bien sans doute ne plus entendre parler de Rouen, il tourna le dos la Normandie et mena le roi Provins. Il fallut donc se rendre. Mais le roi d'Angleterre, croyant utile de faire un exemple pour une si longue rsistance, voulait les avoir merci. Les Rouennais, qui savaient ce que c'tait que la merci d'Henri V, prirent la rsolution de miner un mur, et de sortir par l la nuit les armes la main, la grce de Dieu. Le roi et les vques rflchirent, et l'archevque de Cantorbry vint lui-mme offrir une capitulation: 1 La vie sauve, cinq hommes excepts[121]; ceux des cinq qui taient riches ou gens d'glise se tirrent d'affaire; Alain Blanchart paya pour tous; il fallait l'Anglais une excution, pour constater que la rsistance avait t rbellion au roi lgitime. 2 Pour la mme raison, Henri assura la ville tous les privilges que les rois de France, ses anctres, lui avaient accords, _avant l'usurpation de Philippe de Valois_. 3 Mais elle dut payer une terrible amende, trois cent mille cus d'or, moiti en janvier (on tait dj au 19 janvier[122]), moiti en fvrier. Tirer cela d'une ville dpeuple, ruine[123], ce n'tait pas chose facile. Il y avait parier que ces dbiteurs insolvables feraient plutt cession de biens, qu'ils se sauveraient tous de la ville, et que le crancier se trouverait n'avoir pour gage que des maisons croulantes.--On y pourvut; la ville fut contrainte par corps; tous les habitants consigns jusqu' parfait payement. Des gardes taient mis aux portes; pour sortir, il fallait montrer un billet qu'on achetait fort cher[124]. Ces billets parurent une si heureuse invention de police et d'un si bon rapport, que dsormais on en exigea partout. La Normandie entire devint une gele anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta ces rigueurs un bienfait, qui parut une rigueur encore: l'unit de poids, de mesures et d'aunage, poids de Troyes, mesure de Rouen et d'Arques, aunage de Paris[125]. [Note 121: Item, estoit octroy par ledit seigneur Roi, que tous et chacun pourroient s'en retourner..., except _Luc_, Italien, Guillaume de _Houdetot_, chevalier bailly, Alain _Blanchart_, Jehan _Segneult_, maire, matre Robin, _Delivet_, et _except la personne qui_, de mauvaises paroles et dshonntes, _auroit parl antiennement_, s'il peut tre dcouvert, sans fraude ou mal engyn... _Vidimus de la capitulation de Rouen_, _aux Archives de Rouen_ (_communiqu par M. Chruel_). Rymer donne le mme acte en latin, t. IV, P. II, p. 82, 13 januar. 1419.] [Note 122: Januarii instantis, februarii instantis. Les articles suivants prouvent qu'il s'agit bien de 1418 et non de 1419, Rymer, t. IV, P. II, p. 82.] [Note 123: L'entre magnifique du vainqueur, au milieu de ses ruines, fit un contraste cruel. L'honnte et humain M. Turner en est lui-mme bless.] [Note 124: Monstrelet.] [Note 125: Rymer.] Le roi d'Angleterre, occup d'organiser le pays conquis, accorda une trve aux deux partis franais, aux Bourguignons et aux Armagnacs. Il avait besoin de refaire un peu son arme. Il lui fallait surtout ramasser de l'argent et s'acquitter envers les vques qui lui en avaient prt pour cette longue expdition. L'glise lui faisait la banque, mais en prenant ses srets; tantt les vques se faisaient assigner par lui le produit d'un impt[126]; tantt ils lui prtaient sur gage, sur ses joyaux[127], sur sa couronne, par exemple. Voil sans doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre[128]. chaque conqute, ils pouvaient rcuprer leurs avances, occupant les bnfices vacants, les administrant, en percevant les fruits. Si les absents s'obstinaient ne pas revenir, le roi disposait de leurs bnfices, de leurs hritages, en faveur de ceux qui le suivaient. La terre ne manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que de revenir. Le pays de Caux tait dsert; il se peuplait de loups; le roi y cra un louvetier. [Note 126: Par exemple, en 1415, il engage l'archevque de Cantorbry et aux vques de Winchester, etc., la perception de droits fodaux.] [Note 127: Par exemple, le 24 juillet 1415, le 22 juin 1417. (Rymer.)] [Note 128: Prlatorum, _semper sibi assistentium_, consilio... Religieux.] Ce grand succs de la prise de Rouen exalta l'orgueil d'Henri V et obscurcit un moment cet excellent esprit; telle est la faiblesse de notre nature. Il se crut si sr de russir qu'il fit tout ce qu'il fallait pour chouer. Chose trange, et pourtant certaine, ce conqurant de la France n'avait encore qu'une province, et dj la France ne lui suffisait plus. Il commenait se mler des affaires d'Allemagne. Il y voulait marier son frre Bedford[129]; la dsorganisation de l'Empire l'encourageait sans doute; un frre du roi d'Angleterre, c'tait bien assez pour faire un Empereur; tmoin le frre d'Henri III, Richard de Cornouailles. Dj Henri V marchandait l'hommage des archevques et autres princes du Rhin. [Note 129: Super sponsalibus inter Bedfordium et filiam unicam Fr. burgravii Nuremburiensis, filiam unicam ducis Lotoringi, aliquam consanguineam imperatoris. Rymer, t. IV, P. II, p. 100, 18 mart. 1419.] Autre folie, et plus folle. Il voulait faire adopter son jeune frre, Glocester, la reine de Naples, et provisoirement se faire donner le port de Brindes et le duch de Calabre[130]. Brindes tait un lieu d'embarquement pour Jrusalem; l'Italie tait pour Henri le chemin de la terre sainte; dj ses envoys prenaient des informations en Syrie. En attendant, ce projet lui faisait un ennemi mortel du roi d'Aragon, Alfonse le Magnanime, prtendant l'adoption de Naples; il mettait d'accord contre lui les Aragonais[131] et les Castillans, deux puissances maritimes. Ds lors la Guyenne[132], l'Angleterre mme taient en pril. Nagure les Castillans, conduits par un Normand, amiral de Castille, avaient gagn sur les Anglais une grande bataille navale[133]. Leurs vaisseaux devaient sans difficult, ou ravager les ctes d'Angleterre, ou tout au moins aller en cosse, chercher les cossais et les amener comme auxiliaires au dauphin. [Note 130: Cum Johanna, regina Apule, de adoptione Johannis ducis Bedfordi. Dux mittat quinquaginta millia ducatorum, quousque fortalitia civitatis Brandusii erint ei consignata... Dux teneatur, intra octo menses, venire personaliter cum mille hominibus armatis, 2000 sagittariis. Non intromittet se de regimine regni, _excepto ducatu Calabri_ quem gubernabit ad beneplacitum suum. Ibidem, p. 98, 12 mart. 1419.] [Note 131: Les Anglais s'taient fort maladroitement mls des affaires intrieures de l'Aragon, ds 1413. (Ferreras.)] [Note 132: Les gens de Bayonne crivent au roi d'Angleterre que un balener arm a pris un clerc du roy de Castille, et qu'on a su par lui que quarante vaisseaux castillans allaient chercher des cossais en cosse, les troupes du dauphin Belle-Isle, et amener toute cette arme devant Bayonne. Rymer, t. IV, P. II, p. 128, 22 jul. 1419. Les gens de Bayonne crivent plus tard que les Aragonais vont se joindre aux Castillans pour assiger leur ville, p. 132, 5 septembre.] [Note 133: Le Normand Robert de Braquemont, amiral de Castille. (Le Religieux.)--Je reviendrai sur cette famille illustre et sur les Bthencourt, allis et parents des Braquemont, qui ceux-ci cdrent leurs droits sur les Canaries. V. Histoire de la conqueste des Canaries, faite par Jean de Bthencourt, escrite du temps mme par P. Bontier et J. Leverrier, prestres, 1630. Paris, in-12.] Henri V voyait si peu son danger du ct du dauphin, de l'cosse et de l'Espagne, qu'il ne craignit pas de mcontenter le duc de Bourgogne. Celui-ci, misrablement dpendant des Anglais pour les trves de Flandre, avait essay de flchir Henri. Il lui demanda une entrevue, et lui proposa d'pouser une fille de Charles VI, avec la Guyenne et la Normandie; mais il voulait encore la Bretagne comme dpendance de la Normandie, et de plus le Maine, l'Anjou et la Touraine. Le duc de Bourgogne n'avait pas craint d'amener cette triste ngociation la jeune princesse, comme pour voir si elle plairait. Elle plut, mais l'Anglais n'en fut pas moins dur, moins insolent; cet homme, qui ordinairement parlait peu et avec mesure, s'oublia jusqu' dire: Beau cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume[134]. [Note 134: Monstrelet.] Le roi d'Angleterre ne voulait pas traiter srieusement; et le duc de Bourgogne avait prs de lui des gens qui le suppliaient de traiter avec eux, les gens du dauphin, deux braves qui commandaient ses troupes, Barbazan et Tannegui Duchtel. Il tait bien temps que la France se rconcilit, si prs de sa perte. Le Parlement de Paris et celui de Poitiers y travaillaient galement; la reine aussi, et plus efficacement, car elle employait prs du duc de Bourgogne une belle femme, pleine d'esprit et de grce, qui parla, pleura[135], et trouva moyen de toucher cette me endurcie. [Note 135: Le bon Religieux de Saint-Denis l'appelle: La _respectable_ et prudente dame de Giac... Ce qui est sr, c'est qu'elle tait fort habile. Son mari, le sire de Giac, ne devinant pas pourquoi il russissait dans tout, croyait le devoir au Diable, qui il avait vou une de ses mains.] Le 11 juillet, on vit au ponceau de Pouilly ce spectacle singulier: le duc de Bourgogne au milieu des anciens serviteurs du duc d'Orlans, parmi les frres et les parents des prisonniers d'Azincourt et des gorgs de Paris. Il voulut lui-mme s'agenouiller devant le dauphin. Un trait d'amiti, de secours mutuel, fut sign, subi par les uns et les autres. Il fallait voir aux preuves ce que deviendrait cette amiti entre gens qui avaient de si bonnes raisons de se har. Les Anglais n'taient pas sans inquitude[136]. Sept jours aprs ce trait, le 18 juillet, Henri V dpcha de nouveaux ngociateurs pour renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus trange, ce qui tonnera ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisment de leur caractre quand leur intrt l'exige, c'est qu'il devint tout coup empress et galant; il envoya la princesse un prsent considrable de joyaux[137]. Il est vrai que les gens du dauphin arrtrent ces joyaux en route; ils crurent pouvoir porter au frre ce qu'on destinait la soeur. [Note 136: Nous ne savons plus, crivait un agent anglais Henri V, si nous avons la guerre ou la paix; mais dans six jours... It is not know whethir we shall have werre or pees... But withynne six dayes... Rymer, ibidem. p. 126, 14 juil. 1419.] [Note 137: Le Religieux croit, sans doute d'aprs un bruit populaire, qu'il y en avait pour cent mille cus!] Le roi d'Angleterre eut bientt lieu de se rassurer. Le duc de Bourgogne, quoi qu'il ft, ne pouvait sortir de la situation quivoque o le plaait l'intrt de la Flandre. Son trait avec le dauphin ne rompit pas les ngociations qu'il avait engages depuis le mois de juin pour continuer les trves entre la Flandre et l'Angleterre. Le 28 juillet, Londres, le duc de Bedford proclame le renouvellement des trves. Le 29, prs de Paris, les Bourguignons en garnison Pontoise se laissrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs arrivrent Paris et y jetrent une extrme consternation. Elle augmenta lorsque, le 30, le duc de Bourgogne, emmenant prcipitamment le roi de Paris Troyes, passa sous les murs de Paris sans y entrer, sans pourvoir la dfense des Parisiens perdus, autrement qu'en nommant capitaine de la ville son neveu, enfant de quinze ans[138]. [Note 138: Le mcontentement extrme de Paris se fait sentir jusque dans les ples et timides notes du greffier du Parlement: Ce jour (9 aot), les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris... Et lors, y avoit Paris petite garnison de gens d'armes, pour l'absence du Roy, de la Royne, de Mess. le Dauphin, _le duc de Bourgoingne_ et des autres seigneurs de France, _qui jusques cy ont fait petite rsistence aus dits Anglois_ et leurs entreprises... _Archives, Registres du Parlement._] D'aprs tout cela, les gens du dauphin crurent, tort ou droit, qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens taient fort irrits de l'abandon o les laissait leur bon duc, sur lequel ils avaient tant compt. Ils crurent que le duc de Bourgogne tait un homme ruin, perdu. Et alors, la vieille haine se rveilla d'autant plus forte qu'enfin la vengeance parut possible aprs tant d'annes. Ajoutez que le parti du dauphin tait alors dans la joie d'une victoire navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que les armes runies de Castille et d'Aragon allaient assiger Bayonne, qu'enfin les flottes espagnoles devaient amener au dauphin des auxiliaires cossais. Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqu ainsi de plusieurs cts, ne saurait o courir. Le dauphin, enfant de seize ans, tait fort mal entour. Ses principaux conseillers taient son chancelier Maon et Louvet, prsident de Provence, deux lgistes, de ces gens qui avaient toujours pour justifier chaque crime royal une sentence de lse-majest. Il avait aussi pour conseillers des hommes d'armes, de braves brigands armagnacs, gascons et bretons, habitus depuis dix ans une petite guerre de surprises, de coups fourrs, qui ressemblaient fort aux assassinats. Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu'il prirait dans l'entrevue que le dauphin lui demandait. Les gens du dauphin s'taient chargs de construire sur le pont de Montereau la galerie o elle devait avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de barrire au milieu, contre l'usage qu'on observait toujours dans cet ge dfiant. Malgr tout cela, il s'obstina d'y aller; la dame de Giac, qui ne le quittait point, le voulut ainsi[139]. [Note 139: Le trahit-elle? tout le monde le crut, quand aprs l'vnement on la vit rester du ct du dauphin. Pourtant elle avait perdu, par la mort de Jean sans Peur, l'espoir d'une grande fortune. Innocente ou coupable, qu'aurait-elle t chercher en Bourgogne? la haine de la veuve, toute-puissante sous son fils?] Le duc tardant venir, Tannegui Duchtel alla le chercher. Le duc n'hsita plus; il lui frappa sur l'paule, en disant: Voici en qui je me fie. Duchtel lui fit hter le pas; le dauphin, disait-il, attendait; de cette manire il le spara de ses hommes, de sorte qu'il entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frre du captal de Buch, qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous deux y furent gorgs (10 septembre 1419). L'altercation qui eut lieu est diversement rapporte. Selon l'historien ordinairement le mieux inform, les gens du dauphin lui auraient dit durement: Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez bien tard[140]! quoi il aurait rpondu que c'tait le dauphin qui tardait agir, que sa lenteur et sa ngligence avaient fait bien du mal dans le royaume. Selon un autre rcit, il aurait dit qu'on ne pouvait traiter qu'en prsence du roi, que le dauphin devait y venir; le sire de Navailles, mettant la main sur son pe, de l'autre saisissant le bras du jeune prince, aurait cri, avec la violence mridionale de la maison de Foix: Que vous le veuillez ou non, vous y viendrez, monseigneur. Ce rcit, qui est celui des dauphinois, n'en est pas moins assez croyable; ils avouent, comme on voit, que leur plus grande crainte tait que le dauphin ne leur chappt, qu'il ne revnt prs de son pre et du duc de Bourgogne. [Note 140: Tardavistis... tardavistis... Religieux.] Tannegui Duchtel assura toujours qu'il n'avait pas frapp le duc. D'autres s'en vantrent. L'un d'eux, Le Bouteiller, disait: J'ai dit au duc de Bourgogne: Tu as coup le poing au duc d'Orlans, mon matre, je vais te couper le tien. Quelque peu regrettable que ft le duc de Bourgogne, sa mort fit un mal immense au dauphin[141]. Jean sans Peur tait tomb bien bas, lui et son parti. Il n'y avait bientt plus de Bourguignons. Rouen ne pouvait jamais oublier qu'il l'avait laiss sans secours. Paris, qui lui tait si dvou, s'en voyait de mme abandonn au moment du pril. Tout le monde commenait le mpriser, le har. Tous, ds qu'il fut tu, se retrouvrent Bourguignons. [Note 141: Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha ceux qui avoient machin le cas dessus dit, disant qu'ils avoient dtruit leur matre de chevance et d'honneur, et que mieux voudroit avoir t mort que d'avoir t icelle journe, combien qu'il en ft innocent. Monstrelet.--Pour occasion duquel fait plusieurs grans inconvnients et domages irrparables sont disposez davenir et plus grans que paravant, la honte des faiseurs, au dommage du mond, Seig. Dauphin principalment, qui attendoit le royaume par hoirrie et succession aprs le Roy notre souverain S. A. quoy il aura moins daide et de faveur et plus dennemis et adversaires que par avant. _Archives, Registres du Parlement Conseil, XIV, folio 193, septembre 1419._] La lassitude tait extrme, les souffrances inexprimables; on fut trop heureux de trouver un prtexte pour cder. Chacun s'exagra lui-mme sa piti et son indignation. La honte d'appeler l'tranger se couvrit d'un beau semblant de vengeance. Au fond, Paris cda, parce qu'il mourait de faim. La reine cda, parce qu'aprs tout, si son fils n'tait roi, sa fille au moins serait reine. Le fils du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, tait le seul sincre; il avait son pre venger. Mais sans doute aussi il croyait y trouver son compte; la branche de Bourgogne grandissait en ruinant la branche ane, en mettant sur le trne un tranger qui n'aurait jamais qu'un pied de ce ct du dtroit, et qui, s'il tait sage, gouvernerait la France par le duc de Bourgogne. Il ne faut pas croire que Paris ait appel facilement l'tranger. Il avait t amen cette dure extrmit par des souffrances dont rien peut-tre, sauf le sige de 1590, n'a donn l'ide depuis. Si l'on veut voir comment les longues misres abaissent et matrialisent l'esprit, il faut lire la chronique d'un Bourguignon de Paris qui crivait jour par jour. Ce dsolant petit livre fait sentir la lecture quelque chose des misres et de la brutalit du temps. Quand on vient de lire le placide et judicieux Religieux de Saint-Denis, et que de l on passe au journal de ce furieux Bourguignon, il semble qu'on change, non d'auteur seulement, mais de sicle; c'est comme un ge barbare qui commence. L'instinct brutal des besoins physiques y domine tout; partout un accent de misre, une pre voix de famine. L'auteur n'est proccup que du prix des vivres, de la difficult des arrivages; les bls sont chers, les lgumes ne viennent plus, les fruits sont hors de prix, la vendange est mauvaise, l'ennemi rcolte pour nous. En deux mots, c'est l le livre: J'ai faim; j'ai froid, ce cri dchirant que l'auteur entendait sans cesse dans les longues nuits d'hiver. Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute autorit dans la ville. Le jeune Saint-Pol, neveu du duc de Bourgogne et capitaine de Paris, fut envoy en novembre au roi d'Angleterre avec matre Eustache Atry, au nom de la cit, du clerg et de la commune. Il les reut merveille, dclarant qu'il ne voulait que la possession indpendante de ce qu'il avait conquis et la main de la princesse Catherine. Il disait gracieusement: Ne suis-je pas moi-mme du sang de France? Si je deviens gendre du roi, je le dfendrai contre tout homme qui puisse vivre et mourir[142]. [Note 142: Le Religieux.] Il eut plus qu'il ne demandait. Ses ambassadeurs, encourags par les dispositions du nouveau duc de Bourgogne, rclamrent le droit de leur matre la couronne de France, et le duc reconnut ce droit (2 dcembre 1419). Le roi d'Angleterre avait mis trois ans conqurir la Normandie; la mort de Jean sans Peur sembla lui donner la France en un jour. Le trait conclu Troyes au nom de Charles VI assurait au roi d'Angleterre la main de la fille du roi de France et la survivance du royaume: Est accord que tantt _aprs nostre trpas_, la couronne et royaume de France demeureront et _seront perptuellement_ nostredit fils le roy Henri et ses hoirs... La facult et l'_exercice de gouverner_ et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et demeureront, _notre vie durant_, nostre dit fils le roi Henri, avec le conseil des nobles et sages dudit royaume... Durant nostre vie, les lettres concernes en justice devront tre crites et procder sous nostre nom et scel; toutefois, pour ce qu'aucuns cas singuliers pourraient advenir..., il sera loisible nostre fils... crire ses lettres nos sujets, par lesquels il mandera, dfendra et commandera, de par nous _et de par lui, comme rgent_... Aprs ceci, l'article suivant n'tait-il pas drisoire Toutes conquestes qui se feront par nostre dit fils le roi Henri sur les dsobissants, seront et se feront _ notre profit_. Ce trait monstrueux finissait dignement par ces lignes, o le roi proclamait le dshonneur de sa famille, o le pre proscrivait son fils: Considr les horribles et normes crimes et dlits perptrs audit royaume de France par Charles, _soi-disant dauphin_ de Viennois, il est accord que nous, notre dit fils le roi, et aussi notre trs-cher fils Philippe, duc de Bourgogne, _ne traiterons aucunement de paix_ ni de concorde avec que ledit Charles, ni traiterons ou ferons traiter, sinon du consentement et du conseil de tous et chacun de nous trois, et des trois tats des deux royaumes dessusdits[143]. [Note 143: V. cet acte en trois langues, latine, franaise et anglaise, dans Rymer, 21 mai 1420.] Ce mot honteux, _soi-disant dauphin_, fut pay comptant la mre. Isabeau se fit assigner immdiatement deux mille francs par mois, prendre sur la monnaie de Troyes[144]. ce prix, elle renia son fils et livra sa fille. L'Anglais prenait tout la fois au roi de France son royaume et son enfant. La pauvre demoiselle tait oblige d'pouser un matre; elle lui apportait en dot la ruine de son frre. Elle devait recevoir un ennemi dans son lit, lui enfanter des fils maudits de la France. [Note 144: Rymer, 9 juin 1420.] Il eut si peu d'gard pour elle, que le matin mme de la nuit des noces, il partit pour le sige de Sens[145]. Cet implacable chasseur d'hommes court ensuite Montereau. Et ne pouvant rduire le chteau, il fait pendre les prisonniers au bord des fosss[146]. C'tait pourtant le premier mois de son mariage, le moment o il n'y a point de coeur qui n'aime et ne pardonne; sa jeune Franaise tait enceinte; il n'en traitait pas mieux les Franais. [Note 145: Comme on allait faire des jotes pour le mariage: Il dit, oant tous, de son mouvement: Je prie M. le Roy de qui j'ai espous la fille et tous ses serviteurs, et mes serviteurs je commande que demain au matin nous soyons tous prts pour aller mettre le sige devant la cit de Sens, et l pourra chascun jouster. Journal du Bourgeois.] [Note 146: Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet, o les dessusdits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du chastel. Monstrelet.] Avec toute cette imptuosit, il fallut bien qu'il patientt devant Melun; le brave Barbazan l'y arrta plusieurs mois. Le roi d'Angleterre employa tous les moyens, amena au sige Charles VI et les deux reines, se prsentant comme gendre du roi de France, parlant au nom de son beau-pre, se servant de sa femme, comme d'amorce et de pige. Toutes ces habilets ne russirent pas. Les assigs rsistrent vaillamment; il y eut des combats acharns autour des murs et sous les murs, dans les mines et contre-mines, et Henri lui-mme ne s'y pargna pas. Cependant les vivres manquant, il fallut se rendre. L'Anglais, selon son usage, excepta de la capitulation et fit tuer plusieurs bourgeois, tout ce qu'il y avait d'cossais dans la place, et jusqu' deux moines. Pendant le sige de Melun, il s'tait fait livrer Paris par les Bourguignons, les quatre forts, Vincennes, la Bastille, le Louvre et la Tour de Nesle. Il fit son entre en dcembre. Il chevauchait entre le roi de France et le duc de Bourgogne. Celui-ci tait vtu de deuil[147], en signe de douleur et de vengeance; par pudeur aussi peut-tre, pour s'excuser du triste personnage qu'il faisait en amenant l'tranger. Le roi d'Angleterre tait suivi de ses frres, les ducs de Clarence et de Bedford, du duc d'Exeter, du comte de Warwick et de tous ses lords. Derrire lui, on portait, entre autres bannires, sa bannire personnelle, la lance queue de renard[148]; c'tait apparemment un signe qu'il avait pris jadis, en bon _fox-hunter_, dans sa vive jeunesse; homme fait, roi et victorieux, il gardait avec une insolente simplicit le signe du chasseur dans cette grande chasse de France. [Note 147: Monstrelet.] [Note 148: Et portoit en sa devise une queue de renard de broderie. Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 275. l'entre de Rouen, c'tait une vritable queue de Renard: Une lance laquelle d'emprs le fer avoit attach une queue de renart en manire de penoncel, en quoi aucuns sage notoient moult de choses. Monstrelet, t. IV, p. 140.] Le roi d'Angleterre fut bien reu Paris[149]. Ce peuple sans coeur (la misre l'avait fait tel) accueillit l'tranger, comme il et accueilli la paix elle-mme. Les gens d'glise vinrent en procession au-devant des deux rois leur faire baiser les reliques. On les mena Notre-Dame, o ils firent leur prire au grand autel. De l le roi de France alla se loger sa maison de Saint-Pol; le vrai roi, le roi d'Angleterre, s'tablit dans la bonne forteresse du Louvre (dc. 1420). [Note 149: Le greffier mme du Parlement partage l'entranement gnral, en juger par ses mentions continuelles de processions et supplications pour le salut des deux rois: Furent moult joyeusement et honorablement receuz en la ville de Paris... _Archives, Registres du Parlement, Conseil, XIV, folio 224._] Il prit possession, comme rgent de France, en assemblant les tats le 6 dcembre 1420 et leur faisant sanctionner le trait de Troyes[150]. [Note 150: Le Parlement d'Angleterre en fit autant le 21 mai 1421. (Rymer.)] Pour que le gendre ft sr d'hriter, il fallait que le fils ft proscrit. Le duc de Bourgogne et sa mre vinrent par-devant le roi de France, sigeant comme juge l'htel Saint-Pol, faire grand'plainte et clameur de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne. Le roi d'Angleterre tait assis sur le mme banc que le roi de France, Messire Nicolas Raulin demanda, au nom du duc de Bourgogne et de sa mre, que Charles, soi-disant dauphin, Tannegui Duchtel et tous les assassins du duc de Bourgogne fussent mens dans un tombereau, la torche au poing, par les carrefours, pour faire amende honorable. L'avocat du roi prit les mmes conclusions. L'Universit appuya[151]. Le roi autorisa la poursuite, et Charles ayant t cri et cit la Table de marbre, pour comparatre sous trois jours devant le Parlement, fut, par dfaut, condamn au bannissement et dbout de tout droit la couronne de France (3 janvier 1421)[152]. [Note 151: Monstrelet.] [Note 152: La sentence rendue par le roi de France, de l'avis du Parlement, est place par Rymer au 23 dcembre 1420 Considrant que _Charles soi-disant dauphin_ avoit conclu alliance avec le duc de Bourgogne... dclare les coupables de cette mort _inhabiles toute dignit_.--V. aussi le violent manifeste de Charles VI contre son fils: Dieu vritable, etc., 17 janvier 1419. Ord., t. XII, p. 273.--Un acte plus odieux encore, c'est celui qui ordonne que les Parisiens seront pays de ce qui leur est d sur les biens des proscrits, de manire associer Paris au bnfice de la confiscation, Ord., t. XII, p. 281. Cela fait penser aux statuts anglais qui donnaient part aux communes dans les biens des Lollards.] CHAPITRE III --SUITE-- CONCILE DE CONSTANCE--MORT DE CHARLES VI ET D'HENRI V DEUX ROIS DE FRANCE, CHARLES VII ET HENRI VI 1414-1422 Dans les annes 1421 et 1422, l'Anglais rsida souvent au Louvre, exerant les pouvoirs de la royaut, faisant justice et grce, dictant des ordonnances, nommant des officiers royaux. Nol, la Pentecte, il tint cour plnire et table royale avec la jeune reine. Le peuple de Paris alla voir Leurs Majests sigeant couronne en tte, et autour, dans un bel ordre, les vques, les princes, les barons et chevaliers anglais. La foule affame vint repatre ses yeux du somptueux banquet, du riche service; puis elle s'en alla jeun, sans que les matres d'htel eussent rien offert personne. Ce n'tait pas comme cela sous nos rois, disaient-ils en s'en allant; de pareilles ftes, il y avait table ouverte; s'asseyait qui voulait; les serviteurs servaient largement, et des mets, des vins du roi mme. Mais alors, le roi et la reine taient Saint-Pol, ngligs et oublis. Les plus mcontents ne pouvaient nier, aprs tout, que cet Anglais ne ft une noble figure de roi et vraiment royale. Il avait la mine haute, l'air froidement orgueilleux, mais il se contraignait assez pour parler honntement chacun, selon sa condition, surtout aux gens d'glise. On remarquait sa louange qu'il n'affirmait jamais avec serment; il disait seulement: Impossible. Ou bien: Cela sera[153]. En gnral, il parlait peu. Ses rponses taient brves et tranchaient comme rasoir[154]. [Note 153: Impossible est; vel: Sic fieri oportebit. Religieux.] [Note 154: Chronique de George Chastellain.--En citant pour la premire fois Chastellain, je ne puis m'empcher de remercier M. Buchon d'avoir recherch avec tant de sagacit les membres pars de cet loquent historien. Esprons qu'on publiera bientt le fragment qui manquait encore et que M. Lacroix vient de retrouver Florence.] Il tait surtout beau voir quand on lui apportait de mauvaises nouvelles; il ne sourcillait pas, c'tait la plus superbe galit d'me. La violence du caractre, la passion intrieure, ordinairement contenue, perait plutt dans les succs; l'homme parut Azincourt... Mais au temps o nous sommes il tait bien plus haut encore, si haut, qu'il n'y a gure de tte d'homme qui n'y et tourn: roi d'Angleterre et dj de France, tranant aprs lui son alli et serviteur le duc de Bourgogne, ses prisonniers le roi d'cosse, le duc de Bourbon, le frre du duc de Bretagne, enfin les ambassadeurs de tous les princes chrtiens. Ceux du Rhin particulirement lui faisaient la cour; ils tendaient la main l'argent anglais. Les archevques de Mayence et de Trves lui avaient rendu hommage, et taient devenus ses vassaux[155]. Le palatin et autres princes d'Empire, avec toute leur fiert allemande, sollicitaient son arbitrage et n'taient pas loin de reconnatre sa juridiction. Cette couronne impriale qu'il avait prise hardiment Azincourt, elle semblait devenue sur sa tte la vraie couronne du saint Empire, celle de la chrtient. [Note 155: Procuration du roi d'Angleterre au Palatin du Rhin pour recevoir l'hommage de l'lecteur de Cologne. Rymer, t. IV, P. I, p. 158-159, 4 mai 1416.--Autre au Palatin du Rhin (pensionnaire de l'Angleterre), pour qu'il reoive l'hommage des lecteurs de Mayence et de Trves. Ibidem, P. II, p. 102, 1 april 1419.] Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de Constance. Cette petite Angleterre s'y fit reconnatre d'abord pour un quart du monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des Romains, Sigismond, troitement li avec les Anglais, croyait les mener et fut men par eux. Le pape prisonnier, confi d'abord la garde de Sigismond, le fut ensuite celle d'un vque anglais; Henri V, qui avait dj tant de princes franais et cossais dans ses prisons, se fit encore remettre ce prcieux gage de la paix de l'glise. Pour faire comprendre le rle que l'Angleterre et la France jourent dans ce concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que soit alors l'tat de l'glise, il faut que nous en parlions et que nous laissions un moment ce Paris d'Henri V. Notre histoire est d'ailleurs Constance autant qu' Paris. Si jamais concile gnral fut oecumnique, ce fut celui de Constance. On put croire un moment que ce ne serait pas une reprsentation du monde, mais que le monde y venait en personne, le monde ecclsiastique et laque[156]. Le concile semblait bien rpondre cette large dfinition que Gerson donnait d'un concile: Une assemble... qui n'exclue aucun fidle. Mais il s'en fallait de beaucoup que tous fussent des fidles; cette foule reprsentait si bien le monde, qu'elle en contenait toutes les misres morales, tous les scandales. Les Pres du concile qui devait rformer la chrtient ne pouvaient pas mme rformer le peuple de toute sorte qui venait leur suite; il leur fallut siger comme au milieu d'une foire, parmi les cabarets et les mauvais jeux. [Note 156: On dit qu'il y vint cent cinquante mille personnes, que les chevaux des princes et prlats taient au nombre de trente mille.] Les politiques doutaient fort de l'utilit du concile[157]. Mais le grand homme d'glise, Jean Gerson, s'obstinait y croire; il conservait, par del tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du mal de l'glise[158], il ne pouvait s'y rsigner. Son matre, Pierre d'Ailly, s'tait repos dans le cardinalat. Son ami Clmengis, qui avait tant crit contre la Babylone papale, alla la voir et s'y trouva si bien, qu'il devint le secrtaire, l'ami des papes. [Note 157: Petrus de Alliaco, de difficultate reformationis in concilio, ap. Von der Hardt, Concil. Constant., t. I, P. VI, p. 246. Schmidt, Essai sur Gerson, p. 37 (Strasb., 1839).] [Note 158: In lecto advers valetudinis me. Gerson. Epistola de Reform. theologi.] Gerson voulait srieusement la rforme, il la voulait avec passion, et quoi qu'il en cott. Pour cela, il fallait trois choses: 1 rtablir l'unit du pontificat, couper les trois ttes de la papaut; 2 fixer et consacrer le dogme; Wicleff, dterr et brl Londres[159] semblait reparatre Prague dans la personne de Jean Huss; 3 il fallait raffermir enfin le droit royal, condamner la doctrine meurtrire du franciscain Jean Petit. [Note 159: Cette scne atroce eut lieu Londres en 1412, la mme anne o Jrme de Prague afficha la bulle sur la gorge d'une fille publique.] Ce qui rendait la position de Gerson difficile, ce qui l'animait d'un zle implacable contre ses adversaires, c'est qu'il avait partag, ou semblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi, une autre poque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide: Nulle victime plus agrable Dieu qu'un tyran[160]. Dans sa doctrine sur la hirarchie et la juridiction de l'glise, il avait bien aussi quelques rapports avec les novateurs. Jean Huss soutenait, comme Wicleff, qu'il est permis tout prtre de prcher sans l'autorisation de l'vque ni du pape. Et Gerson, Constance mme, fit donner aux prtres et mme aux docteurs laques le droit de voter avec les vques et de juger le pape. Il reprochait Jean Huss de rendre l'infrieur indpendant de l'autorit, et cet infrieur il le constituait juge de l'autorit mme. [Note 160: D'aprs Snque le tragique: Nulla Deo gratior victima quam tyrannus. Gerson. Considerationes contra adulatores.] Les trois papes furent dclars dchus. Jean XXIII fut dgrad, emprisonn. Grgoire XII abdiqua. Le seul Benot XIII (Pierre de Luna), retir dans un fort du royaume de Valence, abandonn de la France, de l'Espagne mme, et n'ayant plus dans son obdience que sa tour et son rocher, n'en brava pas moins le concile, jugea ses juges, les vit passer comme il en avait vu tant d'autres, et mourut invincible prs de cent ans. Le concile traita Jean Huss comme un pape, c'est--dire trs-mal. Ce docteur tait en ralit, depuis 1412, comme le pape national de la Bohme. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine, pouss peut-tre sous main par le roi Wenceslas[161], comme Wicleff semble l'avoir t par douard III et Richard II, beau-frre de Wenceslas, Jean Huss tait le hros du peuple beaucoup plus qu'un thologien[162]; il crivait dans la langue du pays; il dfendait la nationalit de la Bohme contre les Allemands, contre les trangers en gnral; il repoussait les papes comme trangers surtout. Du reste, il n'attaquait pas, comme fit Luther, la papaut mme. Ds son arrive Constance, il fut absous par Jean XXIII. [Note 161: Wenceslas le dfendit contre les accusations des moines et des clercs. V. sa rponse dans Pfister, Hist. d'Allemagne.] [Note 162: V. Renaissance. Notes de l'Introduction.] Jean Huss soutenait les opinions de Wicleff sur la hirarchie; il voulait, comme lui, un clerg national, indigne, lu sous l'influence des localits. En cela, il plaisait aux seigneurs, qui, comme anciens fondateurs, comme patrons et dfenseurs des glises, pouvaient tout dans les lections locales. Huss fut donc, comme Wicleff, l'homme de la noblesse. Les chevaliers de Bohme crivirent trois fois au concile pour le sauver; sa mort, ils armrent leurs paysans et commencrent la terrible guerre des hussites. Sous d'autres rapports, Huss tait bien moins le disciple de Wicleff qu'il ne se le croyait lui-mme. Il se rapprochait de lui pour la Trinit; mais il n'attaquait pas la prsence relle, pas davantage la doctrine du libre arbitre. Je ne vois pas du moins dans ces ouvrages que, sur ces questions essentielles, il se rattache Wicleff, autant qu'on le croirait d'aprs les articles de condamnation. En philosophie, loin d'tre un novateur, Jean Huss tait le dfenseur des vieilles doctrines de la scolastique. L'Universit de Prague, sous son influence, resta fidle au ralisme du moyen ge, tandis que celle de Paris sous d'Ailly, Clmengis et Gerson, se jetait dans les nouveauts hardies du nominalisme trouves (ou retrouves) par Occam. C'tait le novateur religieux, Jean Huss, qui dfendait le vieux credo philosophique des coles. Il le soutenait dans son Universit bohmienne, d'o il avait chass les trangers; il le soutenait Oxford, Paris mme, par son violent disciple Jrme de Prague. Celui-ci tait venu braver dans sa chaire, dans son trne, la formidable Universit de Paris[163], dnoncer les matres de Navarre pour leur enseignement nominaliste, les signaler comme des hrtiques en philosophie, comme de pernicieux adversaires du ralisme de saint Thomas. [Note 163: Royko, I theil, 112. Jean Huss avait, dit-on, dfi l'Universit de Paris: Veniant omnes magistri de Parisiis! Ego volo cum ipsis disputare qui libros nostros cremaverunt in quibus honor totius mundi jacuit! Concil. Labbe, t. XII, p. 140.] Jusqu' quel point cette question d'cole avait-elle aigri nos gallicans, les meilleurs, les plus saints!... On n'ose sonder cette triste question. Eux-mmes probablement n'auraient pu l'claircir. Ils s'expliquaient leur haine contre Jean Huss par sa participation aux hrsies de Wicleff. Le concile s'ouvrit le 5 novembre 1414; ds le 27 mai, Gerson avait crit l'archevque de Prague pour qu'il livrt Jean Huss au bras sculier. Il faut, disait-il, couper court aux disputes qui compromettent la vrit; il faut, par cruaut misricordieuse, employer le fer et le feu[164]. Les gallicans auraient bien voulu que l'archevque pt pargner au concile cette terrible besogne. Mais qui aurait os en Bohme mettre la main sur l'homme des chevaliers bohmiens? [Note 164: ... Securis brachii secularis... In ignem mittens... misericordi crudelitate. Nimis altercando... deperdetur veritas... Vos brachium invocare viis omnibus convenit. Gerson. Epist. ad archiepisc. Prag., 27 mai 1414. Bulus, V. 270.] Jean Huss tait brave comme Zwingli; il voulu voir en face ses ennemis: il vint au concile. Il croyait d'ailleurs la parole de Sigismond, dont il avait un sauf-conduit. L, except le pape, il trouva tout le monde contre lui. Les Pres, qui par leur violence contre la papaut, se sentaient devenus fort suspects aux peuples, avaient besoin d'un acte vigoureux contre l'hrsie pour prouver leur foi. Les Allemands trouvaient bon qu'on brlt un Bohmien; les Nominaux se rsignaient aisment la mort d'un raliste[165]. Le roi des Romains, qui lui avait promis sret[166], saisit cette occasion de perdre un homme dont la popularit pouvait fortifier Wenceslas en Bohme. [Note 165: Pierre d'Ailly avait contribu puissamment la chute de Jean XXIII. Il se montra, en compensation, d'autant plus zl contre l'hrtique; il l'embarrassa par d'tranges subtilits, voulant l'amener avouer que celui qui ne croit pas aux universaux, ne croit pas la Transsubstantiation.] [Note 166: Le sauf-conduit tait dat du 18 oct. 1414.] Ceux mme qui ne trouvaient pas le Bohmien hrtique, le condamnrent _comme rebelle_; qu'il et err ou non, il devait, disaient-ils, se rtracter sur l'ordre du concile[167]. Cette assemble qui venait de nier trois fois l'infaillibilit du pape, rclamait pour elle-mme l'infaillibilit, la toute-puissance sur la raison individuelle. La rpublique ecclsiastique se dclarait aussi absolue que la monarchie pontificale. Elle posa de mme la question entre l'autorit et la libert, entre la majorit et la minorit; faible minorit sans doute, qui, dans cette grande assemble, se rduisait un individu; l'individu ne cda pas, il aima mieux prir. [Note 167: Jean Huss nous fait connatre lui-mme les efforts que l'on fit auprs de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison humaine. On n'y pargna ni les arguments ni les exemples. On lui citait entre autres cette trange lgende d'une sainte femme qui entra dans un couvent de religieuses sous habit d'homme, et fut, comme homme, accuse d'avoir rendue enceinte une des nonnes: elle se reconnut coupable, confessa le fait et leva l'enfant; la vrit ne fut connue qu' sa mort.] Il dut en coter au coeur de Gerson de consommer ce sacrifice l'unit spirituelle, cette immolation d'un homme... L'anne suivante, il fallut en immoler un autre. Jrme de Prague avait chapp, mais quand il apprit comment son matre tait mort, il rougit de vivre et revint devant ses juges. Le concile devait dmentir son premier arrt ou brler encore celui-ci[168]. [Note 168: Le Pogge, tmoin du jugement de Jrme, fut saisi de son loquence. Il l'appelle: Virum dignum memori sempitern. Cet homme si fier et si obstin montra sur le bcher une douceur hroque; voyant un petit paysan qui apportait du bois avec grand zle, il s'cria: respectable simplicit, qui te trompe est mille fois coupable!--V. les dtails du supplice de Jean Huss et de Jrme: Monumenta Hussi, t. II, p. 515-521, 532-535.] L'un des voeux de Gerson, l'une des bndictions qu'il attendait du concile, c'tait qu'il condamnerait solennellement ce droit de tuer, prch par Jean Petit... Et pour en venir l, il a fallu commencer par tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-tre. Ce Huss, brl, ressuscit dans Grme et encore brl, il est si peu mort que maintenant il revient comme un grand peuple, un peuple arm, qui poursuit la controverse l'pe la main. Les hussites, avec l'pe, la lance et la faux, sous le petit Procope, sous Ziska, l'indomptable borgne, donnent la chasse la belle chevalerie allemande; et quand Procope sera tu, le tambour fait de sa peau mnera encore ces barbares, et battra par l'Allemagne son roulement meurtrier. Nos gallicans avaient pay cher la rforme de Constance, et ils ne l'eurent pas[169]. Elle fut habilement lude. Les Italiens, qui d'abord avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier les Anglais; ceux-ci qui avaient paru si zls, qui avait tant accus la France de perptuer les maux de l'glise, s'accordrent avec les Italiens pour faire dcider, contre l'avis des Franais et des Allemands, que le pape serait lu avant toute rforme, c'est--dire qu'il n'y aurait pas de rforme srieuse. Ce point dcid, les Allemands se rapprochrent des Italiens et des Anglais, et les trois nations firent ensemble un pape italien. Les Franais restrent seuls et dupes, ne pouvant manquer d'avoir le pape contre eux, puisqu'ils avaient entrav son lection. Il tait beau, toutefois, d'tre ainsi dupes, pour avoir persvr dans la rforme de l'glise. [Note 169: Clmengis leur avait crit pendant le concile qu'ils n'arriveraient aucun rsultat: Excidit spes uniquique umquam vidend unionis... Quis in re desperata suum libenter velit laborem impendere? Ibit schisma Latin Ecclesi, cum schismate Grcorum, in incuriam atque oblivionem. Nic. Clemeng. Epist., t. II, p. 312.] C'tait en 1417; le conntable d'Armagnac, partisan du vieux Benot XIII, gouvernait Paris au nom du roi et du dauphin. Il fit ordonner par le dauphin, l'Universit, de suspendre son jugement sur l'lection du nouveau pape, Martin V; mais son parti tait tellement affaibli dans Paris mme, malgr les moyens de terreur dont il avait essay, que l'Universit osa passer outre et approuver l'lection. Elle avait hte de se rendre le pape favorable; elle voyait que le systme des libres lections ecclsiastiques qu'elle avait tant dfendu, ne profitait point aux universitaires. Elle avait abaiss la papaut, relev le pouvoir des vques; et ceux-ci, de concert avec les seigneurs, faisaient lire aux bnfices des gens incapables, illettrs, les cadets des seigneurs, leurs ignares chapelains, les fils de leurs paysans, qu'ils tonsuraient tout exprs. Les papes, du moins, s'ils plaaient des prtres peu difiants, choisissaient parfois des gens d'esprit. L'Universit dclara qu'elle aimait mieux que le pape _donnt les bnfices_[170]. C'tait un curieux spectacle de voir l'Universit, si longtemps allie aux vques contre le pape, de la voir retourner sa mre, la papaut, et attester contre les vques, contre les lections locales, la puissance centrale de l'glise. Mais l'Universit l'avait tue, cette puissance pontificale; elle n'y revenait qu'en abdiquant ses maximes, en se reniant et se tuant elle-mme. [Note 170: Bulus. Une assemble de grands et de prlats, prside par le dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parl contre la manire dont ils dirigeaient les lections ecclsiastiques et confraient les bnfices. Le Parlement ne soutint pas l'Universit, qui fit des excuses. Ce fut l'enterrement de l'Universit comme puissance populaire.] Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la fin de la papaut et de l'Universit. Aprs le concile de Constance, il se retira bris, non en France, il n'y avait plus de France. Il chercha un asile dans les forts profondes du Tyrol, puis Vienne, o il fut reu par Frdric d'Autriche, l'ami du pape que Gerson avait fait dposer. Plus tard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson revenir, mais seulement jusqu'au bord de la France, jusqu' Lyon. C'tait une ville franaise, nagure d'Empire, mais toujours une ville commune tous, une rpublique marchande dont les privilges couvraient tout le monde, une patrie commune pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand, l'Italien, autant que pour le Franais. Ce confluent des fleuves et des peuples, sous la vue lointaine des Alpes, cet ocan d'hommes de tout pays, cette grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses escaliers noirs qui ont l'air de grimper au ciel, c'tait une retraite plus solitaire que les solitudes du Tyrol. Il s'y blottit dans un couvent de Clestins dont son frre tait prieur; il y expia, par la docilit monastique, sa domination sur l'glise, gotant le bonheur d'obir, la douceur de ne plus vouloir, de sentir qu'on ne rpond plus de soi. S'il reprit par intervalle cette plume toute puissante, ce fut pour chercher le moyen de calmer la guerre qui le travaillait encore; pour trouver le moyen d'accorder le mysticisme et la raison, d'tre scientifiquement mystique, de dlirer avec mthode. Sans doute que ce grand esprit finit par sentir que cela encore tait vain. On dit qu'en ses dernires annes il ne pouvait plus voir que des enfants, comme il arriva sur la fin Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Il ne vcut plus qu'avec les petits, les enseignant[171], ou plutt recevant lui-mme l'enseignement de ces innocents[172]. Avec eux, il apprenait la simplicit, dsapprenait la scolastique. On inscrivit sur sa tombe: Sursum corda[173]. [Note 171: Lire son trait: De parvulis ad Christum trahendis.] [Note 172: Il comptait sur leur intercession, et les runit encore la veille de sa mort, pour leur recommander de dire dans leurs prires: Seigneur, ayez piti de votre pauvre serviteur Jean Gerson.] [Note 173: Sur le tombeau de Gerson, et sur le culte dont il tait l'objet jusqu' ce que les Jsuites eussent fait prvaloir une autre influence, voyez l'Histoire de l'glise de Lyon, par Saint-Aubin, et une lettre de M. Aim Guillon, dans la brochure de M. Gence: Sur l'Imitation polyglotte de M. Montfalcon. Il n'existe qu'un portrait de Gerson, celui que M. Jarry de Mancy a donn dans sa galerie des hommes utiles, d'aprs un manuscrit.] Le rsultat du concile de Constance tait un revers pour la France, une dfaite, et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille d'Azincourt. Aprs avoir eu si longtemps un pape elle, une sorte de patriarche franais, par lequel elle agissait encore sur ses allis d'cosse et d'Espagne, elle allait voir l'unit de l'glise rtablie en apparence, rtablie contre elle au profit de ses ennemis; ce pape italien, client du parti anglo-allemand, n'allait-il pas entrer dans les affaires de France, y dicter les ordres de l'tranger? L'Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les armes. Elle avait eu grande part l'lection de Martin V; elle tenait entre ses mains son prdcesseur, Jean XXIII, sous la garde du cardinal de Winchester, oncle d'Henri V. Henri pouvait exiger du pape tout ce qu'il croirait ncessaire l'accomplissement de ses projets sur la France, Naples, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Terre sainte. Dans cette suprme grandeur o l'Angleterre semblait arrive, il y avait bien pourtant un sujet d'inquitude. Cette grandeur, ne l'oublions pas, elle la devait principalement l'troite alliance de l'piscopat et de la royaut sous la maison de Lancastre: ces deux puissances s'taient accordes pour rformer l'glise et conqurir la France schismatique. Or, au moment de la rforme, l'piscopat anglais n'avait que trop laiss voir combien peu il s'en souciait; d'autre part, la conqute de la France peine commence, la bonne intelligence des deux allis, piscopat et royaut, tait dj compromise. Depuis un sicle, l'Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune rforme, de perptuer le schisme. Elle en parlait son aise, elle qui, par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annul l'influence papale dans les lections ecclsiastiques. Spare du pape sous ce rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux Franais. La France, soumise au pape, voulait un pape franais Avignon; l'Angleterre, indpendante du pape dans la question essentielle, voulait un pape universel, et elle l'aimait mieux Rome que partout ailleurs. Ds qu'il n'y eut plus de pape franais, les Anglais ne s'inquitrent plus de rformer le pontificat ni l'glise. Les Anglais avaient donn leur victoire pour la victoire de Dieu; leur roi, sur les premires monnaies qu'il fit frapper en France avait mis: Christus regnat, Christus vincit, Christus imperat. Il eut beaucoup d'gards et de mnagements pour les prtres franais; il entendait son intrt; ces prtres, qui taient prtres bien plus que Franais, devaient s'attacher aisment un prince qui respectait leur robe. Mais ce n'tait pas l'intrt des lords vques qui suivaient le roi comme conseillers, comme cranciers; ils devaient trouver avantage ce que la fuite des ecclsiastiques franais laisst un grand nombre de bnfices vacants qu'on pt administrer, ou mme prendre, donner d'autres. C'est ce qui explique peut-tre la duret que ce conseil anglais, presque tout ecclsiastique, montra pour les prtres qu'on trouvait dans les places assiges. Dans la capitulation de Rouen, dresse et ngocie par l'archevque de Cantorbry, le fameux chanoine de Livet fut except de l'amnistie; il fut envoy en Angleterre; s'il ne prit pas, c'est qu'il tait riche, et qu'il composa pour sa vie. Les moines taient traits plus durement encore que les prtres. Lorsque Melun se rendit, on en trouva deux dans la garnison, et ils furent tus. la prise de Meaux, trois religieux de Saint-Denis ne furent sauvs qu' grand'peine par les rclamations de leur abb; mais le fameux vque Cauchon, l'me damne du cardinal Winchester, les jeta dans d'affreux cachots[174]. [Note 174: In horribili carcere cum vit austeritate detineri fecit.--Le Religieux de Saint-Denis, sans tre arrt par les prjugs de sa robe, dcide avec son bon sens ordinaire que, quoique moines, ils ont d rsister l'ennemi: Minus bene considerans qu canunt jura, videlicet vim vi repellere omnibus cujuscumque status... licitum esse, pugnareque pro patria. _Religieux, ms. folio 176-177._] Cela devait effrayer les bnficiers absents. L'vque de Paris, Jean Courtecuisse, n'osait revenir dans son vch; ces absences laissaient nombre de bnfices la discrtion des lords vques, bien des fruits percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aim que les absents revinssent et se ralliassent lui, ne se lassait pas de les rappeler, avec menaces de disposer de leurs bnfices; mais ils n'avaient garde de revenir. Les bnfices tant alors considrs comme vacants, les vques en disposaient pour leurs cratures; cela faisait deux titulaires pour chaque bnfice. Aprs avoir tant accus la France de perptuer le schisme pontifical, la conqute anglaise crait peu peu un schisme dans le clerg franais. Ces grandes et lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans toutes les expditions d'Henri V, nous voyons les grands dignitaires de l'glise d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas pas. Ils semblent avoir oubli leur troupeau: les mes insulaires deviennent ce qu'elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop proccups de sauver celles du continent. Nous ne voyons encore au sige d'Harfleur que l'vque de Norwich comme principal conseiller d'Henri. Mais aprs la bataille d'Azincourt, le roi, press de revenir en France, se remet entre les mains des vques; il charge les deux chefs de l'piscopat, l'archevque de Cantorbry et le cardinal de Winchester, de _percevoir_, au nom de la couronne, _les droits fodaux de gardes, mariages et forfaitures pour notre prochain passage de mer_[175]. Il fallait, avant mme de commencer une autre expdition, mettre Harfleur en tat de dfense; le roi, parfaitement instruit des affaires de France, ne doutait pas qu'Armagnac n'essayt de lui arracher cet inapprciable rsultat de la dernire campagne. Les vques, qui seuls avaient de l'argent toujours prt, firent videmment les avances, et se firent assigner en garantie le produit de ces droits lucratifs. [Note 175: Exitus et proficus de wardis et maritagiis, ac etiam forisfacturas... Volentes quod H. Cantuariensi archiepiscopo, H. Wintoniensi cancellario nostro, et T. Dunolmensi episcopis, ac... militi nostro J. Rothenhale persolvantur. Rymer, t. IV, P. I, p. 150, 28 nov. 1415. Presse de maons, tuiliers, etc., pour aller fortifier Harfleur. Ibidem., p. 152, 16 dc. 1415.] Le cardinal Winchester, oncle d'Henri V, devint peu peu l'homme le plus riche de l'Angleterre et peut-tre du monde. Nous le voyons plus tard faire la Couronne des prts tels qu'aucun roi n'et pu les faire alors; des vingt mille, cinquante mille livres sterling la fois[176]. Quelques annes aprs la mort d'Henri, il se trouva un moment le vrai roi de la France et de l'Angleterre (1430-1432). Henri, de son vivant mme, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de la royaut[177]; il croyait mme que Winchester souhaitait impatiemment sa mort, et qu'il et voulu la hter. [Note 176: V. l'numration dtaille de ces prts, dans Turner.] [Note 177: Henri lui reprochait, entre autres flonies, de contrefaire la monnaie royale.--V. les lettres de pardon qu'il lui accorde. Rymer, t. IV, P. II, p. 7, 23 juin 1417.--Mais, tout vainqueur, tout populaire qu'tait alors Henri V, il craignait ce dangereux prtre. Il lui accorde une faveur le 11 sept. suivant, l'appelle son oncle, etc.] Il se trompait peut-tre; mais ce qui est sr, c'est que les deux royauts, la royaut militaire et la royaut piscopale et financire, avaient pu commencer ensemble la conqute, mais qu'elles n'auraient pu possder ensemble, qu'elles ne pouvaient tarder se brouiller. Au moment de ce grand effort du sige de Rouen, le roi, ayant besoin d'argent, se hasarda parler de rformer les moeurs du clerg[178]. Les vques lui accordrent une aide pour la guerre, mais ce ne fut pas gratis; ils se firent livrer en retour plusieurs hrtiques. [Note 178: Turner.] En 1420, sous prtexte d'invasion imminente des cossais, il obtint une demi-dcime du clerg du nord de l'Angleterre, et chargea l'archevque d'York de lever cet impt[179]. C'tait la terrible anne du trait de Troyes; il n'avait pas esprer de rien tirer de la France, d'un pays ruin, qui cette anne mme on prenait son dernier bien, l'indpendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de rattacher troitement la Normandie et la Guyenne l'Angleterre, d'une part, en exemptant de certains droits les ecclsiastiques normands; de l'autre, en diminuant les droits que payaient en Angleterre les marchands de vins de Bordeaux[180]. [Note 179: Rymer, 27 octobre 1420.] [Note 180: Rymer, 22 januarii. 22 mart. 1420.] Mais, en 1421, il fallut de l'argent tout prix. Charles VII occupait Meaux et assigeait Chartres. Les Anglais avaient mis toute la campagne prcdente prendre Melun. Henri V fut oblig de pressurer les deux royaumes, et l'Angleterre, mcontente et grondante, tout tonne de payer, lorsqu'elle attendait des tributs, et la malheureuse France, un cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang, mais tout au plus ronger les os. Le roi mnagea l'orgueil anglais en appelant l'impt un emprunt; emprunt _volontaire_, mais qui fut lev violemment, brusquement; dans chaque comt, il avait dsign quelques personnes riches qui rpondaient et payaient, sauf lever l'argent sur les autres, en s'arrangeant comme ils pourraient: les noms de ceux qui auraient refus _devaient tre envoys au roi_[181]. [Note 181: Rymer, 21 april. 1421.] La Normandie fut mnage, quant aux formes, presque autant que l'Angleterre. Le roi convoqua les trois tats de Normandie Rouen, pour leur exposer _ce qu'il voulait faire_ pour l'avantage gnral. Ce qu'il voulait d'abord, c'tait de recevoir du clerg une dcime. En rcompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des villes[182], rprimait les excs des soldats. Le droit de _prise_ ne devait plus tre exerc en Normandie, etc. [Note 182: Un chevalier est charg de faire une enqute ce sujet. (Rymer, 5 mai 1421.)] L'emprunt anglais, la dcime normande, ne suffisaient pas pour solder cette grosse arme de quatre mille hommes d'armes et de plusieurs milliers d'archers qu'il amenait d'Angleterre. Il fallut prendre une mesure qui frappt toute la France anglaise; le coup fut surtout terrible Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d'un titre double ou triple de la faible monnaie qui courait; il dclara qu'il n'en recevrait plus d'autre; c'tait doubler ou tripler l'impt. La chose fut plus funeste encore au peuple qu'utile au trsor; les transactions particulires furent trangement troubles; il fallut pendant toute l'anne des rglements vexatoires pour interprter, modifier cette grande vexation[183]. [Note 183: Ordonnances, XI.] La lourde et dvorante arme que ramenait Henri ne lui tait que trop ncessaire. Son frre Clarence venait d'tre battu et tu avec deux ou trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baug, 25 mars 1421). Dans le Nord mme, le comte d'Harcourt avait pris les armes contre les Anglais et courait la Picardie. Xaintrailles et la Hire venaient grandes journes lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient peu peu du ct de Charles VII[184], du parti qui faisait les expditions hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il est vrai, souffrant de ces courses et de ces pillages, devaient la longue se rallier un matre qui saurait les protger[185]. [Note 184: Journal du Bourgeois.--Monstrelet.] [Note 185: C'est ce que disent du moins les historiens du parti bourguignon, Monstrelet et Pierre de Fenin: Et en y eut plusieurs qui commencrent eux armer avec les Anglois, non pas gens de grand'autorit... Monstrelet, t. IV, p. 143.--Pierre de Fenin assure mme que: Le povre peuple l'aimoit sur tous autres; car il estoit tout conclu de prserver le menu peuple contre les gentis-hommes. Fenin, p. 187 (dans l'excellente dition de mademoiselle Dupont; 1837).] La frocit des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une chose populaire en assigeant la ville de Meaux, dont le capitaine, une espce d'ogre[186], le btard de Vaurus, avait jet dans les campagnes une indicible terreur. Mais comme le btard et ses gens n'attendaient aucune merci, ils se dfendirent en dsesprs. Du haut des murs, ils vomissaient toute sorte d'outrages contre Henri V, qui tait l en personne; ils y avaient fait monter un ne, qu'ils couronnaient et battaient tour tour; c'tait, disaient-ils, le roi d'Angleterre qu'ils avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent admirablement la France, dont pourtant ils ne se souciaient gure. Ils tinrent les Anglais devant Meaux tout l'hiver, huit grands mois; la belle arme se consuma par le froid, la misre et la peste. Le sige ouvrit le 6 octobre; le 18 dcembre, Henri, qui voyait dj cette arme diminuer, crivait en Allemagne, en Portugal, pour en tirer au plus tt des soldats. Les Anglais probablement lui cotaient plus cher que ces trangers. Pour dcider les mercenaires allemands se louer lui plutt qu'au dauphin, il leur faisait dire entre autres choses qu'il les payerait en meilleure monnaie[187]. [Note 186: Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier un arbre, qui accoucha la nuit et fut mange des loups. (Journal du Bourgeois.)] [Note 187: Rymer.] Il n'avait pas compter sur le duc de Bourgogne. Il vint un moment au sige de Meaux, mais s'loigna bientt sous prtexte d'aller en Bourgogne pour obliger les villes de son duch accepter le trait de Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-mme avait sous main provoqu cette rsistance un trait qui annulait les droits ventuels de la maison de Bourgogne la couronne, aussi bien que ceux du dauphin, du duc d'Orlans et de tous les princes franais. Et pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice l'amiti des Anglais? Parce qu'il croyait avoir besoin d'eux pour venger son pre et battre son ennemi. Mais c'taient eux, bien plutt, qui avaient besoin de lui. Le bonheur les avait quitts. Pendant que le duc de Clarence se faisait battre en Anjou, le duc de Bourgogne avait eu en Picardie un brillant succs; il avait joint les Dauphinois, Xaintrailles et Gamaches, avant qu'ils eussent pu se runir d'Harcourt, et les avait dfaits et pris. La malveillance rciproque des Anglais et des Bourguignons datait de loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs allis. Ds 1416, le duc de Glocester se trouvant comme otage chez le duc de Bourgogne Jean sans Peur, le fils de celui-ci, alors comte de Charolais, vint faire visite Glocester; celui-ci, qui parlait en ce moment des Anglais, ne se drangea point l'arrive du prince, et lui dit simplement bonjour sans mme se tourner vers lui[188]. Plus tard, dans une altercation entre le marchal d'Angleterre Cornwall et le brave capitaine Bourguignon Hector de Saveuse, le gnral anglais qui tait la tte d'une forte troupe, ne craignit pas de frapper le capitaine de son gantelet. Une telle chose laisse des haines profondes. Les Bourguignons ne les cachaient point. [Note 188: Monstrelet.] L'homme le plus compromis peut-tre du parti bourguignon tait le sire de l'le-Adam, celui qui avait repris Paris et laiss faire les massacres. Il croyait du moins que son matre le duc de Bourgogne en profiterait, mais celui-ci, comme on l'a vu, livra Paris Henri V. L'le-Adam avait peine cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se prsente au roi d'Angleterre vtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne passa point cela: L'le-Adam, lui dit-il, est-ce l la robe d'un marchal de France? L'autre, au lieu de s'excuser, rpliqua qu'il l'avait fait faire tout exprs pour venir par les bateaux de la Seine. Et il regardait le roi fixement. Comment donc, dit l'Anglais avec hauteur, osez-vous bien regarder un prince au visage, quand vous lui parlez! --Sire, dit le Bourguignon, c'est notre coutume nous autres Franais; quand un homme parle un autre, de quelque rang qu'il soit, les yeux baisss, on dit qu'il n'est pas prud'homme, puisqu'il n'ose regarder en face.--Ce n'est pas l'usage d'Angleterre, dit schement le roi. Mais il se tint pour averti; un homme qui parlait si ferme avait bien l'air de ne pas rester longtemps du ct anglais. L'le-Adam avait pris une fois Paris, peut-tre aurait-il essay de le reprendre, en cas d'une rupture d'Henri avec le duc de Bourgogne. Peu aprs, sous un prtexte, le duc d'Exeter, capitaine de Paris, mit la main sur le Bourguignon et le trana la Bastille. Le petit peuple s'assembla, cria et fit mine de le dfendre. Les Anglais firent une charge meurtrire, comme sur une arme ennemie[189]. [Note 189: Monstrelet, t. IV, p. 277, 309. Les Parisiens finirent par comprendre ainsi que l'Anglais c'tait l'ennemi. Ils en taient dj avertis par le langage. Les ambassadeurs anglais requirent ledit prsident de exposer icelle crance, pour ce que chascun _n'eust sceu bien aisment entendre leur franois langage_... _Archives, Registres du Parlement, Conseil, XIV, fol. 215-216, mai 1420._] Henri V voulait faire tuer l'le-Adam, mais le duc de Bourgogne intercda. Ce qui fut tu, et n'en jamais revenir, ce fut le parti anglais dans Paris. Le changement est sensible dans le _Journal du Bourgeois_. Le sentiment national se rveille en lui, il se rjouit d'une dfaite des Anglais[190]; il commence s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui meurent sans confession[191]. [Note 190: Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et les autres. Journal du Bourgeois.] [Note 191: Fut faite grant feste Paris... Mieux on dust avoir pleur. Quel dommaige et quel piti par toute chrestient... Journal du Bourgeois.] Le roi d'Angleterre, prvoyant sans doute une rupture avec le duc de Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les Pays-Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l'acquisition du Luxembourg, puis chercha conclure une troite alliance avec Lige[192]. On se rappelle que c'est justement par la mme acquisition et la mme alliance que la maison d'Orlans se fit une ennemie irrconciliable de celle de Bourgogne. [Note 192: Rymer, 17 jul. 1421; 6 aot 1422.] Agir ainsi contre un alli qui avait t si utile, se prparer une guerre au nord quand on ne pouvait venir bout de celle du midi, c'tait une trange imprudence. Quelles taient donc les ressources du roi d'Angleterre? D'aprs son budget, tel qu'il fut dress en 1421 par l'archevque de Cantorbry, le cardinal Winchester et deux autres vques, son revenu n'tait que de cinquante-trois mille livres sterling, ses dpenses courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais et la marche voisine[193]). Il y avait un excdant apparent de trois mille livres. Mais, sur cette petite somme, il fallait qu'il pourvt aux dpenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des ambassades, de la garde des prisonniers, celles de sa maison, etc., etc. Dans ce compte, il n'y avait rien[194] pour servir les intrts des vieilles dettes d'Harfleur, de Calais, etc., qui allaient s'accroissant. [Note 193: Pro Calesio et marchiis ejusdem, XII M marcas; pro custodia Angli, VIII M marcas; pro custodia Hiberni H M D marcas. Rymer, ibidem, p. 27, 6 mai 1421.] [Note 194: Et nondum provisum est, etc. Rymer.] La situation d'Henri V devenait ainsi fort triste. Ce conqurant, ce dominateur de l'Europe, allait se trouver peu peu sous la domination la plus humiliante, celle de ses cranciers. D'une part il tranait aprs lui ce pesant conseil de lords vques, qui ne pouvait manquer de devenir chaque jour et plus ncessaire et plus imprieux; d'autre part, les hommes d'armes, les capitaines, qui lui avaient engag, amen des soldats, devaient sans cesse rclamer l'arrir[195]. [Note 195: Ces rclamations furent si vives la mort d'Henri V, que le conseil de rgence fut oblig de leur assigner en payement _le tiers et le tiers du tiers_ de tout ce que le roi avait pu gagner personnellement la guerre, butin, prisonniers, etc. (Statutes of the Realm.)] Henri V avait trouv au fond de sa victoire la dtresse et la misre. L'Angleterre rencontrait dans son action sur l'Europe, au XVe sicle, le mme obstacle que la France avait trouv au XIVe. La France aussi avait alors tendu vigoureusement les bras au midi et au nord, vers l'Italie, l'Empire, les Pays-Bas. La force lui avait manqu dans ce grand effort, les bras lui taient retombs et elle tait reste dans cet tat de langueur o la surprit la conqute anglaise. Les Anglais s'taient figur, en faisant la guerre, que la France pouvait la payer. Ils trouvrent le pays dj dsol. Depuis quinze ans, les misres avaient cr, les ruines taient ruines. Ils tirrent si peu des pays conquis que, pour n'y pas prir eux-mmes, il fallait qu'ils apportassent. O prendre donc? Nous l'avons dit, l'glise seule alors tait riche. Mais comment la maison de Lancastre, qui s'tait leve l'ombre de l'glise et en lui livrant ses ennemis, comment et-elle repris, contre l'glise, le rle de ces ennemis mme, celui des niveleurs hrtiques qu'elle avait livrs aux bchers? L'Angleterre avait reproch la France, pendant un sicle, d'exploiter l'glise, de dtourner les biens ecclsiastiques des usages profanes; elle s'tait charge de mettre fin un tel scandale, l'glise et la royaut anglaises s'taient unies pour cette oeuvre et elles avaient, en effet, cras la France... Cela fait, o en taient les vainqueurs? au point o ils avaient trouv les vaincus, dans les mmes ncessits dont ils leur avaient fait un crime; mais ils avaient de plus la honte de la contradiction. Si le roi des prtres ne touchait au bien des prtres, il tait perdu. Ainsi commenait apparatre tel qu'il tait en ralit, faible et ruineux, ce colossal difice dont le pharisasme anglican avait cru sceller les fondements du sang des lollards anglais et des Franais schismatiques. Henri V ne voyait que trop clairement tout cela; il n'esprait plus. Rouen lui avait cot une anne, Melun une anne, Meaux une anne. Pendant cet interminable sige de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle arme fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reine avait mis au monde un fils au chteau de Windsor: il n'en montra aucune joie, et, comparant sa destine celle de cet enfant, il dit avec une tristesse prophtique: Henri de Monmouth aura rgn peu et conquis beaucoup; Henri de Windsor rgnera longtemps et il perdra tout. La volont de Dieu soit faite! On conte qu'au milieu de ces sombres prvisions, un ermite vint le trouver et lui dit: Notre-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a envoy un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit: Dieu ordonne que vous vous dsistiez de tourmenter son chrtien peuple de France; sinon vous avez peu vivre[196]. [Note 196: Chastellain.] Henri V tait jeune encore; mais il avait beaucoup travaill en ce monde, le temps tait venu du repos. Il n'en avait pas eu depuis sa naissance. Il fut pris, aprs sa campagne d'hiver, d'une vive irritation d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le feu Saint-Antoine. La dyssenterie le saisit[197]. Cependant le duc de Bourgogne lui ayant demand secours pour une bataille qu'il allait livrer, il craignit que le jeune prince franais ne vainqut encore une fois tout seul, et il rpondit: Je n'enverrai pas, j'irai. Il tait dj trs-faible et se faisait porter en litire; mais il ne put aller plus loin que Melun: il fallut le rapporter Vincennes. Instruit par les mdecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils ses frres, et leur dit deux sages paroles: premirement, de mnager le duc de Bourgogne; deuximement, si l'on traitait, de s'arranger toujours pour garder la Normandie. [Note 197: Le parti ennemi publia qu'il tait mort mang des poux.] Puis il se fit lire les psaumes de la pnitence; et quand on en vint aux paroles du _Miserere_: Ut dificentur muri Hierusalem, le gnie guerrier du mourant se rveilla dans sa pit mme: Ah! si Dieu m'avait laiss vivre mon ge, dit-il, et finir la guerre de France, c'est moi qui aurais conquis la Terre sainte[198]! [Note 198: Henri V avait envoy pour examiner le pays le chevalier Guillebert de Launey, dont nous avons le rapport: Sur plusieurs visitations de villes, ports et rivires, tant as par d'gypte, comme de Surie, l'an de grce 1422, le commandement, etc. Turner, vol. II, 477.] Il semble qu' ce moment suprme il ait prouv quelque doute sur la lgitimit de sa conqute de France, quelque besoin de se rassurer. On en jugerait volontiers ainsi, d'aprs les paroles qu'il ajouta, comme pour rpondre une objection intrieure: Ce n'est pas l'ambition ni la vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma guerre a t approuve des saints prtres et des prud'hommes; en la faisant, je n'ai point mis mon me en pril. Peu aprs il expira (31 aot 1422). L'Angleterre, dont il avait exprim l'opinion en mourant, lui rendit mme tmoignage. Son corps fut port Westminster, parmi un deuil incroyable, non comme celui d'un roi, d'un triomphateur, mais comme les reliques d'un saint[199]. [Note 199: Comme s'ils fussent acertenez qu'il fust ou soit saint en paradis. Monstrelet.] Il tait mort le 31 aot; Charles VI le suivit le 21 octobre[200]. Le peuple de Paris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur victorieux Henri V. Tout le peuple qui toit dans les rues et aux fentres pleuroit et crioit, comme si chacun et vu mourir ce qu'il aimoit le plus. Vraiment leurs lamentations toient comme celles du prophte: Quomodo sedet sola civitas plena populo? [Note 200: Aprs le quatrime ou cinquime accs de fivre quarte. _Archives, Registres du Parlement._] Le menu commun de Paris criait: Ah! trs-cher prince, jamais nous n'en aurons un si bon! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la mort! Nous n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous as laisss. Tu vas en repos; nous demeurons en tribulation et douleur[201]. [Note 201: Journal du Bourgeois.] Charles VI fut port Saint-Denis, petitement accompagn pour un roi de France; il n'avoit que son chambellan, son chancelier, son confesseur et quelques menus officiers. Un seul prince suivait le convoi, et c'tait le duc de Bedford. Hlas! son fils et ses parents ne pouvoient tre l'accompagner, de quoi ils estoient _lgitimement_ excusez[202]. Cette belle famille tait presque teinte; les trois fils ans taient morts. Des filles, l'ane avait pous l'infortun Richard II, puis le duc d'Orlans, prisonnier toute sa vie; la seconde, femme du duc de Bourgogne, mourut de chagrin; la troisime avait t contrainte d'pouser l'ennemi de la France. Le seul qui restt des fils de Charles VI tait proscrit, dshrit. [Note 202: Juvnal.] Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs verges et les jetrent dans la fosse, et ils renversrent leurs masses. Alors Berri, roi d'armes de France, cria sur la fosse: Dieu veuille avoir piti de l'me de trs-haut et trs-excellent prince Charles, roi de France, sixime du nom, notre _naturel_ et souverain seigneur. Ensuite il reprit: Dieu accorde bonne vie Henri, par la grce de Dieu roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur[203]. [Note 203: Monstrelet.] Aprs avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De 1418 1422, la dpopulation fut effroyable. Dans ces annes lugubres, c'est comme un cercle meurtrier: la guerre mne la famine, et la famine la peste; celle-ci ramne la famine son tour. On croit lire cette nuit de l'Exode o l'ange passe et repasse, touchant chaque maison de l'pe. L'anne des massacres de Paris (1418), la misre, l'effroi, le dsespoir, amenrent une pidmie qui enleva, dit-on, dans cette ville seule, quatre-vingt mille mes[204]. Vers la fin de septembre, dit le tmoin oculaire, dans sa navet terrible, on mouroit tant et si vite, qu'il falloit faire dans les cimetires de grandes fosses o on les mettait par trente et quarante, arrangs comme lard, et peine poudrs de terre. On ne rencontrait dans les rues que prtres qui portoient Notre-Seigneur. [Note 204: Comme il fut trouv par les curs de paroisses. Monstrelet.--Ceux qui faisoient les fosses... affermoient... qu'avoient enterr plus de cent mille personnes. Journal du Bourgeois de Paris. Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premires semaines il tait mort cinquante mille personnes. ces calculs fort suspects d'exagration, il en ajoute un qui semble mriter plus de confiance: Les corduaniers comptrent le jour de leur confrrie les morts de leur mestier... et trouvrent qu'ils estoient trepasss bien dix-huit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois.] En 1419, il n'y avait pas rcolter; les laboureurs taient morts ou en fuite: on avait peu sem, et ce peu fut ravag. La chert des vivres devint extrme. On esprait que les Anglais rtabliraient un peu d'ordre et de scurit, et que les vivres deviendraient moins rares; au contraire, il y eut famine. Quand venoient huit heures, il y avoit si grande presse la porte des boulangers, qu'il faut l'avoir vu pour le croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables des petits enfants qui crioient: Je meurs de faim! On voyoit sur un fumier vingt, trente enfants, garons et filles, qui mouroient de faim et de froid. Et il n'y avoit pas de coeur si dur qui, les entendant crier la nuit: Je meurs de faim! n'en et grand piti. Quelques-uns des bons bourgeois achetrent trois ou quatre maisons dont ils firent hpitaux pour les pauvres enfants[205]. [Note 205: Journal du Bourgeois.] En 1421, mme famine et plus dure. Le tueur de chiens tait suivi des pauvres, qui, mesure qu'il tuait, dvoraient tout, chair et trippes[206]. La campagne, dpeuple, se peuplait d'autre sorte: des bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les cadavres; ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La ville, chaque jour plus dserte, semblait bientt tre eux: on dit qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons abandonnes[207]. [Note 206: Idem.] [Note 207: Nombre exagr videmment. Toutefois il ne faut pas oublier qu'il y avait alors plus de maisons proportion qu'aujourd'hui, parce qu'elles taient fort petites et qu'il n'y avait gure de famille qui n'et la sienne.--Il rsulte des dtails qu'on trouve dans la vie de Flamel que la dpopulation avait commenc ds 1406. Vilain, Hist. de Flamel, p. 355.] On ne pouvait plus rester Paris. L'impt tait trop crasant. Les mendiants (autre impt) y affluaient de toute part, et la fin il y avait plus de mendiants que d'autres personnes, on aimait mieux s'en aller, laisser son bien. Les laboureurs de mme quittaient leurs champs et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux: Fuyons aux bois avec les btes fauves... adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis que nous pourrons. Remettons-nous en la main du Diable[208]. [Note 208: Journal du Bourgeois. Nous regrettons de ne pouvoir, faute d'espace, suivre, pour ces tristes annes, le conseil que M. de Sismondi donne l'historien avec un sentiment si profond de l'humanit: Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une fausse ide de l'histoire... Ces annes, si pauvres en vertus et en grands exemples, taient tout aussi longues passer pour les malheureux sujets du royaume, que celles qui paraissent resplendissantes d'hrosme. Pendant qu'elles s'coulaient, les uns taient affaisss par les progrs de l'ge; les autres taient remplacs par leurs enfants: la nation n'tait dj plus la mme... Le lecteur ne s'aperoit jamais de ce progrs du temps, s'il ne voit pas aussi comment ce temps a t rempli: la dure se proportionne toujours pour lui au nombre des faits qui lui sont prsents, et en quelque sorte, au nombre des pages qu'il parcourt. Il peut bien tre averti que des annes ont pass en silence, mais il ne le sent pas.] Arriv l, on ne pleure plus; les larmes sont finies, ou parmi les larmes mme clatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le caractre le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus sombres, il y ait des alternatives de gaiet frntique. Le commencement de cette longue suite de maux, de cette douloureuse danse, comme dit le Bourgeois de Paris, c'est la folie de Charles VI, c'est le temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des mystres pieusement burlesques, des farces de la Bazoche. L'anne de l'assassinat du duc d'Orlans a t signale par l'organisation du corps des mntriers. Cette corporation, tout fait ncessaire sans doute dans une si joyeuse poque, tait devenue importante et respectable. Les traits de paix se criaient dans les rues grand renfort de violons; il ne se passait gure six mois qu'il n'y et une paix crie et chante[209]. [Note 209: C'tait au reste un usage fort ancien.--Et fut crie parmi Paris quatre trompes et six mnestriers (19 sept. 1418)... Et tous les jours Paris, spcialement de nuit, faisoit-on trs-grant feste pour ladite paix, mnestriers et autrement (11 juillet 1419). Journal du Bourgeois, p. 249-260.--Il parat qu'on se disputait les joueurs de violon: Ayant commenc une feste ou noce, ils seront obligs d'y rester jusques ce qu'elle soit finie. _Archives_, _Ordinatio super officio_ de Jongleurs, etc., _24 april. 1407, Registre J. 161, n 270_.] L'an des fils de Charles VI, le premier dauphin, tait un joueur infatigable de harpe et d'pinette. Il avait force musiciens, et faisait venir encore, pour aider, les enfants de choeur de Notre-Dame. Il chantait, dansait et balait la nuit et le jour[210], et cela l'anne des Cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua, lui aussi, force de chanter et de danser. [Note 210: C'est ce que lui reprochaient tant les bouchers.] Cette apparente gaiet, dans les moments les plus tristes, n'est pas un trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d'Ins qui lui dura jusqu' la mort, prouvait un besoin trange de danse et de musique. Il n'aimait plus que deux choses, les supplices et les concerts. Et ceux-ci, il les lui fallait tourdissants, violents, des instruments mtalliques, dont la voix perante prt tyranniquement le dessus, fit taire les voix du dedans et remut le corps, comme d'un mouvement d'automate. Il avait tout exprs pour cela de longues trompettes d'argent. Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait ses trompettes avec des torches, et il s'en allait dansant par les rues; le peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entranement mridional, ils se mettaient danser tous ensemble, peuple et roi, jusqu' ce qu'il en et assez, et que l'aube le rament puis son palais[211]. [Note 211: Chroniques de l'Espagne et du Portugal. Ferd. (Denis.)] Il parat constant qu'au XIVe sicle, la danse devint, dans beaucoup de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions des Flagellants en donnrent le premier exemple. Les grandes pidmies, le terrible branlement nerveux qui en restaient aux survivants, tournaient aisment en danse de Saint-Gui[212]. Ces phnomnes sont, comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les mes que convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans distinction. On les voyait dans les rues, dans les glises, se saisir violemment par la main et former des rondes. Plus d'un, qui d'abord en riait ou regardait froidement, en venait aussi n'y plus voir, la tte lui tournait, il tournait lui-mme et dansait avec les autres. Les rondes allaient se multipliant, s'enlaant elles devenaient de plus en plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses briser tout, comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant, se tordant. Il n'y avait pas arrter le monstre; mais on pouvait couper les anneaux; on brisait la chane lectrique en tombant des pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance rompant l'harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient roul jusqu' l'puisement final et dans mort. [Note 212: Sur la _peste noire_, sur les Flagellants et leurs cantiques, voir le tome IV de cette Histoire. Le savant et loquent Littr a donn, dans la _Revue des Deux Mondes_ (fvrier 1836, t. V de la IVe srie, p. 220), un article d'une haute importance: Sur les grandes pidmies.--M. Larrey, qui a fait une intressante notice sur la chore ou danse de Saint-Gui, aurait d peut-tre rappeler que cette maladie avait t commune au XIVe sicle. Mmoires de l'Acadmie des sciences, t. XVI, p. 424-437.] Ce phnomne du XIVe sicle ne se reprsente pas au XVe. Mais nous y voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades et de mourants. Cela s'appelait la danse des morts, ou danse macabre[213]. Cette danse plaisait fort aux Anglais qui l'introduisirent chez nous[214]. [Note 213: C'est--dire, danse de cimetire.--Selon M. Van Praet (Catalogue des livres imprims sur vlin), ce mot viendrait de l'arabe Magabir, Magabarag (cimetire). D'autres le tirent des mots anglais Make, Break (faire, briser), unis ensemble pour imiter le bruit du froissement et du craquement des os. On croyait, ds la fin du XVe sicle, que Macabre tait un nom d'homme; c'est l'opinion la moins probable de toutes.] [Note 214: Peut-tre y introduisirent-ils aussi la danse aux aveugles, et le tournoi des aveugles: On meist quatre aveugles tous armez en un parc, chacun ung baton en sa main, et en ce lieu avoit un fort pourcel lequel ils devoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait, et firent cette bataille si estrange; car ils se donnrent tant de grands coups... Journal de Bourgeois.] On voyait nagure Ble[215], on voit encore Lucerne, la Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui reprsentent la Mort entrant en danse avec des hommes de tout ge, de tout tat, et les entranant avec elle. Ces danses en peinture furent destines reproduire de vritables danses en nature et en action[216]. Elles durent certainement leur origine quelques-uns des mimes sacrs qu'on jouait dans les glises, aux parvis, aux cimetires, ou mme dans les rues aux processions[217]. L'effort des mauvais anges pour entraner les mes, tel qu'on le voit partout encore dans les bas-reliefs des glises, en donna sans doute la premire ide. Mais, mesure que le sentiment chrtien alla s'affaiblissant, ce spectacle cessa d'tre religieux, il ne rappela aucune pense de jugement, de salut, ni de rsurrection[218], mais devint schement moral, durement philosophique et matrialiste. Ce ne fut plus le diable, fils du pch, de la volont corrompue, mais la Mort, la mort fatale, matrielle et sous forme de squelette. Le squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup-d'oeil, rappelle, comme on sait, la vie de mille faons ridicules, mais l'affreux _rictus_ prend en revanche un air ironique... Moins trange encore par la forme que par la bizarrerie des poses, c'est l'homme et ce n'est pas l'homme... Ou, si c'est lui, il semble, cet horrible baladin, taler avec un cynisme atroce la nudit suprme qui devait rester vtue de la terre. [Note 215: Ainsi qu'au cimetire de Dresde, Sainte-Marie de Lubeck, au Temple Neuf de Strasbourg, sous les arcades du chteau de Blois, etc. La plus ancienne peut-tre de ces peintures tait celle de Minden en Westphalie; elle tait date de 1383.] [Note 216: L'art vivant, l'art en action, a partout prcd l'art figur.--C'est ce que Vico, entre autres, a trs-bien compris. Sur la danse, voir particulirement le curieux ouvrage de Bonnet, Histoire de la danse, in-12, Paris 1723.] [Note 217: Ch. Magnin.] [Note 218: J'ai parl de ces drames la fin du tome II de cette histoire. Ailleurs j'ai rappel un charmant mime de Rsurrection qui se reprsente dans les processions de Messine. Introduction l'Histoire universelle, p. 187 de la seconde dition, d'aprs Blunt, Vestiges of ancient manners discoverable in modern Italy and Sicily, p. 158.] Le spectacle de la danse des morts se joua[219] Paris en 1424, au cimetire des Innocents. Cette place troite, o pendant tant de sicles l'norme ville a vers presque tous ses habitants, avait t d'abord tout la fois un cimetire, une voirie, hante la nuit des voleurs, le soir des folles filles qui faisaient leur mtier sur les tombes. Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la ddia saint Innocent, un enfant crucifi par les juifs. Au XIVe sicle, les glises tant dj bien pleines, la mode vint parmi les bons bourgeois de se faire enterrer au cimetire. On y btit une glise; Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres, inexplicables, qui, au dire du peuple, reclaient de grands mystres alchimiques. Flamel aida encore la construction des charniers qu'on btit tout autour. Sous les arcades de ces charniers taient les principales tombes; au-dessus rgnait un tage et des greniers, o l'on pendait demi-pourris les os que l'on tirait des fosses[220], car il y avait peu de place; les morts ne reposaient gure; dans cette terre vivante, un cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant, tel tait le torrent de matire morte qui passait et repassait, tel le dpt qui en restait, qu' l'poque o le cimetire fut dtruit, le sol s'tait exhauss de huit pieds au-dessus des rues voisines[221]. De cette longue alluvion des sicles s'tait forme une montagne de morts qui dominait les vivants. [Note 219: Item, l'an 1424 fut faite la _Danse Maratre_ aux Innocents et fut commence environ le moys d'aoust et acheve au karesme suivant. Journal du Bourgeois de Paris, p. 352. En l'an 1429, le cordelier Richart, preschant aux Innocents, estoit mont sur ung hault eschaffaut qui estoit prs de toise et demie de haut, le dos tourn vers les charniers en-contre la charronnerie, _ l'endroit de la danse macabre_. Ibidem, p. 384.--Je crois, avec Flibien et MM. Dulaure, de Barante et Lacroix, que c'tait d'abord un spectacle, et non simplement une peinture, comme le veut M. Peignot: c'est le progrs naturel, comme je l'ai dj fait remarquer. Le spectacle d'abord, puis la peinture, puis les livres de gravures avec explication.--La premire dition connue de la Danse Macabre (1485) est en _franais_, la premire dition latine (1490) a t donne par un _Franais_; mais elle porte: Versibus _alemanicis_ descripta. V. le curieux travail de M. Peignot, si intressant sous le rapport bibliographique: Recherches sur les danses des morts et sur l'origine des cartes jouer. Dijon 1826.] [Note 220: Le rez-de-chausse extrieur, adoss la galerie des tombeaux, et supportant les galetas o schaient les os, tait occup par des boutiques de lingres, de marchandes de modes, d'crivains, etc.] [Note 221: Mmoire de Cadet-de-Vaux, rapport de Thouret, et procs-verbal des exhumations du cimetire des Innocents, cits par M. Hricart de Thury, dans sa Description des catacombes, p. 176-178.] Tel fut le digne thtre de la danse macabre. On la commena en septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminu, et que les premires pluies rendaient le lieu moins infect. Les reprsentations durrent plusieurs mois. Quelque dgot que pt inspirer et le lieu et le spectacle, c'tait chose faire rflchir de voir, dans ce temps meurtrier, dans une ville si frquemment, si durement visite de la mort, cette foule famlique, maladive, peine vivante, accepter joyeusement la Mort mme pour spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralits bouffonnes, et s'en amuser si bien qu'ils marchaient sans regarder sur les os de leurs pres, sur les fosses bantes qu'ils allaient remplir eux-mmes. Aprs tout, pourquoi n'auraient-ils pas ri, en attendant? C'tait la vraie fte de l'poque, sa comdie naturelle, la danse des grands et des petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris part en quelques annes, n'tait-ce pas une curieuse ronde qu'avaient mene les rois et les princes. Louis d'Orlans et Jean sans Peur, Henri V et Charles VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d'avoir approch ce victorieux Henri, un mois prs, de la couronne de France! Au bout de toute une vie de travail, pour survivre Charles VI, il lui manquait un petit mois seulement. Non! pas un mois, pas un jour! Et il ne mourra pas mme en bataille; il faut qu'il s'alite avec la dyssenterie et qu'il meure d'hmorrodes[222]. [Note 222: Cette drision de la mort frappa les contemporains. Un gentilhomme, messire Sarrazin d'Arles, voyant un de ses gens qui revenait du convoi d'Henri V, lui demanda si le roi avoit point ses housseaux chausss. Ah! monseigneur, nenni, par ma foi!--Bel ami, dit l'autre, jamais ne me crois, s'il les a laisss en France! Monstrelet.] Si l'on et trouv un peu dures ces drisions de la Mort, elle et eu de quoi rpondre. Elle et dit qu' bien regarder, on verrait qu'elle n'avait gure tu que ceux qui ne vivaient plus. Le conqurant tait mort, du moment que la conqute languit et ne put plus avancer; Jean sans Peur, lorsqu'au bout de ses tergiversations, connu enfin des siens mme, se voyait jamais avili et impuissant. Partis et chefs de partis, tous avaient dsespr. Les Armagnacs, frapps Azincourt, frapps au massacre de Paris, l'taient bien plus encore par leur crime de Montereau. Les cabochiens et les Bourguignons avaient t obligs de s'avouer qu'ils taient dupes, que leur duc de Bourgogne tait l'ami des Anglais; ils s'taient vus forcs, eux qui s'taient crus la France, de devenir Anglais eux-mmes. Chacun survivait ainsi son principe et sa foi; la mort morale, qui est la vraie, tait au fond de tous les coeurs. Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts. Les Anglais mme, les vainqueurs, leur spectacle favori, ne pouvaient qu'tre mornes et sombres. L'Angleterre, qui avait gagn sa conqute d'avoir pour roi un enfant franais par sa mre, avait bien l'air d'tre morte, surtout s'il ressemblait son grand-pre Charles VI. Et pourtant, en France, cet enfant tait anglais, c'tait Henri VI de Lancastre; sa royaut tait la mort nationale de la France mme. Lorsque, quelques annes aprs, ce jeune roi anglo-franais, ou plutt ni l'un ni l'autre, fut amen dans Paris dsert par le cardinal Winchester, le cortge passa devant l'htel Saint-Paul, o la reine Isabeau, veuve de Charles VI, tait aux fentres. On dit l'enfant royal que c'tait sa grand'mre; les deux ombres se regardrent; la ple jeune figure ta son chaperon et salua; la vieille reine, de son ct, fit une humble rvrence, mais, se dtournant, elle se mit pleurer[223]. [Note 223: Et tantost elle s'inclina vers lui moult humblement et se tourna autre part plorant. Journal du Bourgeois.] LIVRE X CHAPITRE PREMIER CHARLES VII--HENRI VI--L'IMITATION--LA PUCELLE 1422-1429 Les plus mortes morts sont les meilleures, disait un sage, les plus prs de la rsurrection. C'est une grande force de n'esprer plus, d'chapper aux alternatives des joies et des craintes, de mourir l'orgueil et au dsir... Mourir ainsi, c'est plutt vivre. Cette mort vivante de l'me la rend calme et intrpide. Que craindrait d'ici celui qui n'est plus d'ici? Que peuvent contre un esprit toutes les menaces du monde? L'Imitation de Jsus-Christ, le plus beau livre chrtien aprs l'vangile, est sorti, comme lui, du sein de la mort. La mort du monde ancien, la mort du moyen ge, ont port ces germes de vie. Le premier manuscrit de l'Imitation[224] que l'on connaisse, parat tre de la fin du XIVe sicle ou du commencement du XVe. Depuis 1421, les copies deviennent innombrables. On en a trouv vingt dans un seul monastre. L'imprimerie naissante s'employa principalement reproduire l'Imitation. Il en existe deux mille ditions latines, mille franaises. Les Franais en ont fait soixante traductions, les Italiens trente, etc. [Note 224: De Imitatione Christi, ed. Gence, 1826, descriptio codicum mss., p. XIII. M. Gence regarde le ms. de Moelck, 1421, comme le plus ancien. M. Hase pense que le ms. de Grandmont pourrait tre de la fin du XIVe sicle. _Bibl. royale, fonds de Saint-Germain, n 837._ Nul doute qu'il n'y ait un plus grand nombre de traductions et d'ditions; j'indique seulement ici le nombre de celles qui sont venues la connaissance d'un de nos plus savants bibliographes: Barbier, Dissertation sur soixante traductions franaises, etc., p. 254 (1812). M. Gence a recueilli l'indication d'un grand nombre d'ditions dans les archives italiennes (catalogues de la congrgation de l'Index), l'poque o ces archives furent transfres Paris.--Parmi les traducteurs de l'Imitation, on trouve avec surprise deux noms, Corneille et La Mennais. Le gnie hroque et polmique n'avait rien voir avec le livre de la paix et de l'humilit. De Imitatione, ed. Gence, index grammaticus. M. Gregory en cite quelques-uns; il est vrai que plusieurs de ces mots ne sont pas spcialement des italianismes, mais des mots communs toutes les langues no-latines. Gregory, Mmoire sur le vritable auteur de l'Imitation, publi par M. Lanjuinais, in-12 (1827), p. 23-24. Schmidt, Essai sur Gerson, 1839, p. 122. Gieseler, Lehrbuch, II, IV, 348. Si l'on veut que l'auteur ou le dernier rdacteur de l'Imitation soit le plus grand homme du XVe sicle, ce sera certainement Gerson. Le vnrable M. Gence a vou sa vie la dfense de cette thse. Pour la soutenir, il faut supposer que le got de Gerson a fort chang dans sa retraite de Lyon. Le livre De Parvulis ad Christum trahendis, la Consolatio theologi, qui sont pourtant de cette poque, sont gnralement crits dans la forme pdantesque du temps. Dans quelques-uns de ses sermons et opuscules franais, surtout dans celui qu'il adresse ses soeurs, on trouve un tour vif et simple qui ne serait pas indigne de l'auteur de l'Imitation. Toutefois, mme dans ce dernier opuscule, il y a encore de la subtilit et du mauvais got. Il dit, au sujet de l'Annonciation, que la Vierge ferma la portire de discrtion, etc. Gerson, t. III, p. 810-841. Thomas de Kempen a pour lui le tmoignage de ses trois compagnons, Jean Busch, Pierre Schott, et Jean Trittenheim, tous trois du XVe sicle. Il semble pourtant bien difficile que ce laborieux copiste se soit lev si haut; son Soliloquium anim ne donne pas lieu de le croire. _Le Christ_, dit-il, _m'a pris sur ses paules, m'a enseign comme une mre, me cassant les noix spirituelles et me les mettant dans la bouche_. Ce luxe d'images (et quelles images!) est peu digne, comme l'observe trs-bien M. Faugre, de l'homme qui aurait crit l'Imitation. loge de Gerson (1838), p. 80. Le prtendu Gersen a t cr par les bndictins du XVIIe sicle, et accueilli par Rome en haine de Gerson. M. Gregory a dpens beaucoup d'esprit lui donner un souffle d'existence. Il avance l'ingnieuse hypothse que l'Imitation, dans sa premire bauche, a d tre un programme d'cole; je crois qu'elle serait plutt sortie d'un manuel monastique. M. Daunou a montr jusqu' l'vidence la faiblesse du systme de M. Gregory (Journal des savants, dc. 1826, octob. et nov. 1827). L'unique pice sur laquelle il s'appuie, le ms. d'Arona, est du XVe sicle et non du XIIIe, au jugement de deux excellents palographes, M. Daunou et M. Hase. M. Gence va chercher dans tous les auteurs sacrs et profanes les passages qui peuvent avoir un rapport, mme loign, avec les paroles de l'Imitation; il risque de faire tort son livre chri, en faisant croire que ce n'est qu'un centon.--Suarez pense que les trois premiers livres sont de Jean de Verceil, d'Ubertino de Casal, de Pietro Renalutio; Gerson aurait ajout le quatrime livre, et Thomas de Kempen aurait mis le tout en ordre. Cet clectisme est fort arbitraire. La seule chose spcieuse que j'y trouve, c'est que le quatrime livre, d'une tendance bien plus sacerdotale que les trois autres, pourrait fort bien ne pas tre de la mme main. J. M. Suarez, Conjectura de Imitatione, 1667, in-4, Rom. V. aussi dans l'dition de M. Gence (p. LIII) la note spirituelle et paradoxale qu'il a tire d'un ms. de l'abb Mercier de Saint-Lger. Il y avait, au moyen ge, deux existences: l'une guerrire et l'autre monacale. D'une part, le camp et la guerre; de l'autre, l'oraison et le clotre. La classe guerrire a eu son expression dans les popes chevaleresques; celle qui veillait dans les clotres a eu besoin de s'exprimer aussi; il lui a fallu dire ses effusions rveuses, les tristesses de la solitude tempre par la religion; et qui sait si l'Imitation n'a pas t l'pope intrieure de la vie monastique, si elle ne s'est pas forme peu peu, si elle n'a pas t suspendue et reprise, si elle n'a pas t enfin l'oeuvre collective que le monachisme du moyen ge nous a lgue comme sa pense la plus profonde et son monument le plus glorieux? Telle est l'opinion que M. Ampre a exprime dans son cours. Je suis heureux de me rencontrer avec mon ingnieux ami. J'ajoute seulement que cette pope monastique me parat n'avoir pu se terminer qu'au XIVe ou au XVe sicle.] Ce livre universel du christianisme a t revendiqu par chaque peuple comme un livre national. Les Franais y montrent des gallicismes, les Italiens des italianismes, les Allemands des germanismes. Tous les ordres du sacerdoce, qui sont comme des nations dans l'glise, se disputent galement l'Imitation. Les prtres la rclament pour Gerson, les chanoines rguliers pour Thomas de Kempen, les moines pour un certain Gersen, moine bndictin. Bien d'autres pourraient rclamer aussi. Il s'y trouve des passages de tous les saints, de tous les docteurs. Saint Franois de Sales a seul bien vu dans cette obscure question: L'auteur, dit-il, c'est le Saint-Esprit. L'poque n'est pas moins controverse que l'auteur et la nation. Le XIIIe sicle, le XIVe, le XVe, prtendent cette gloire. Le livre clate au XVe, et devient alors populaire, mais il a bien l'air de partir de plus loin et d'avoir t prpar dans les sicles antrieurs. Comment en et-il t autrement? Le christianisme, dans son principe mme, n'est autre chose que l'imitation du Christ[225]. Le Christ est descendu pour nous encourager monter. Il nous a propos en lui le suprme modle. [Note 225: L'antiquit avait entrevu l'ide de l'Imitation. Les pythagoriciens dfinissaient la vertu: [Grec: Omologia pros to theion]; et Platon: [Grec: Omoisis the kata to dynaton] (Time et Thtte). Thodore de Mopsueste, plus stocien que chrtien, disait: Christ n'a rien eu de plus que moi; je puis me diviniser par la vertu.] La vie des saints ne fut qu'imitation; les rgles monastiques ne sont pas autre chose. Mais le mot d'_imitation_ ne put tre prononc que tard. Le livre que nous appelons ainsi porte dans plusieurs manuscrits un titre qui doit tre fort ancien: Livre de vie. _Vie_ est synonyme de _rgle_ dans la vie monastique[226]. Ce livre n'aurait-il pas t, dans sa premire forme, une _rgle des rgles_, une fusion de tout ce que chaque rgle contenait de plus difiant[227]? Il semble particulirement empreint de l'esprit de sagesse et de modration qui caractrisait le grand ordre, l'ordre de Saint-Benot. [Note 226: Surtout chez les chanoines rguliers de Saint-Augustin. (Gence.)] [Note 227: Ces Rgles ne sont pas seulement des codes monastiques; elles contiennent beaucoup de prceptes moraux et d'effusions religieuses. V. passim les recueils d'Holstenius, etc.] Ces matres expriments de la vie intrieure sentirent de bonne heure que pour diriger l'me dans une voie de perfectionnement rel, solide et sans rechute, il fallait proportionner la nourriture spirituelle aux forces du disciple, donner le lait aux faibles, le pain aux forts. De l les trois degrs (connus, il est vrai, de l'antiquit), qui ont form la division naturelle du livre de l'Imitation: vie purgative, illuminative, unitive. ces trois degrs semblent rpondre les titres divers que ce livre porte encore dans les manuscrits. Les uns, frapps du secours qu'il donne pour dtruire en nous le vieil homme, l'intitulent: Reformatio hominis. Les autres y sentent dj la douceur intime de la grce, et l'appellent Consolatio. Enfin, l'homme relev, rassur, prend confiance dans ce Dieu si doux; il ose le regarder, le prendre pour modle, il s'avoue la grandeur de sa destination, il s'lve cette pense hardie: _Imiter Dieu_, et le livre prend ce titre: Imitatio Christi. Le but fut ainsi marqu haut de bonne heure; mais ce but fut manqu d'abord par l'lan mme et l'excs du dsir. L'imitation au XIIIe, au XIVe sicles, fut ou trop matrielle ou trop mystique. Le plus ardent des saints, celui de tous peut-tre qui fut le plus violemment frapp au coeur de l'amour de Dieu, saint Franois, en resta l'imitation du Christ pauvre, du Christ sanglant, aux stigmates de la Passion. Le franciscain Ubertino de Cassal, Ludolph, et mme Tauler, nous proposent encore imiter toutes les circonstances matrielles de la vie du Seigneur[228]. Lorsqu'ils laissent la lettre et s'lvent l'esprit, l'amour les gare, ils dpassent l'imitation, ils cherchent l'union, l'unit de l'homme et de Dieu. Sans doute, telle est la pente de l'me, elle ne demande qu' prir en soi pour n'tre plus qu'en l'objet aim[229]. Et pourtant, tout serait perdu pour la passion, si elle arrivait, l'imprudente, son but, l'unit mme; dans l'unit, il n'y aurait plus place l'amour; pour aimer, il faut rester deux. [Note 228: Rien n'est moins judicieux, plus puril mme, que la manire dont Ubertino veut interprter l'vangile. Le boeuf, dit-il, signifie que nous devons ruminer ce que le Christ a fait pour nous, l'ne, etc. Arbor crucifixi Jesu, lib. III, c. III.--Tauler lui-mme, qui crit plus tard, tombe encore dans ces explications ridicules: Via per sinistri pedis vulnus est sitibunda nostr sensualitatis mortificatio. Tauler, ed. Coloni, p. 809.--Quant Ludolph, il surcharge l'vangile d'embellissements romanesques qui n'ont rien d'difiant, il donne le portrait de Jsus-Christ: Il avoit les cheveulx la manire d'une noys de couldre moult meure, en tirant sur le vert et le noir la couleur de la mer, cresps et jusques aux oreilles pendans et sur les espales ventilans; ou meillieu de son chief deux partyes de cheveulx en manire des Nazareez, ayant le fronc plain et moult plaisant, la face sans fronce, playes et tache, et modrment rouge, et le nez comptament long, et sa bouche convenablement large sans aucune reprehension; non longue barbe, mais assez et de la couleur des cheveulx, et au menton fourcheue, le regard simple et mortiffi, les yeux clers. Estoit terrible en reprenant, et en admonestant doulx et amyable, joyeulx; en regardant, toute grevet. Il a plor aulcuneffois, mais jamais ne rist... En parler puissant et raisonnable, peu de parolles et bien attrempes, et en toutes choses bien composes. Ludolphus, Vita Christi, trad. par Guill. le Menand, d. 1521, in-folio, fol. 7.] [Note 229: Anima magis est ubi amat quam ubi animat, dit saint Bernard. Sur cette tendance de l'me se perdre en Dieu, et sur la ncessit d'y remdier. V. saint Bonaventure, Stimuli amoris, p. 242, et Rusbrock, De Ornatu spiritualium nuptiarum, lib. II, p. 333.] Tel fut l'cueil o chourent tous les mystiques pendant le XIIIe et le XIVe sicles, le grand Rusbrock lui-mme, qui crivait contre les mystiques. La merveille de l'Imitation, dans la forme o elle fut arrte (peut-tre vers 1400), c'est la mesure et la sagesse. L'me y marche entre les deux cueils: matrialit, mysticit; elle y touche et n'y heurte pas; elle passe, comme si elle ne voyait point le pril; elle passe dans sa simplicit... Prenez garde, cette simplicit-l n'est pas une qualit nave, c'est bien plutt la fin de la sagesse; comme la _seconde ignorance_ dont parle Pascal, l'ignorance qui vient aprs la science. Cette simplicit dans la profondeur est particulirement le caractre du troisime livre de l'Imitation. L'me, dtache du monde au premier, s'est fortifie dans la solitude du second. Au troisime, ce n'est plus solitude; l'me a prs d'elle un compagnon, un ami, un matre, et de tous le plus doux. Une gracieuse lutte s'engage, une aimable et pacifique guerre entre l'extrme faiblesse et la force infinie qui n'est plus que la bont. On suit avec motion toutes les alternatives de cette belle gymnastique religieuse; l'me tombe, elle se relve, elle retombe, elle pleure. Lui, il la console: Je suis l, dit-il, pour t'aider toujours, et plus encore qu'auparavant, si tu te confies en moi... Courage! tout n'est pas perdu... Tu te sens souvent troubl, tent; eh bien, c'est que: _Tu es homme et non pas Dieu, tu es chair et non pas ange_[230]. Comment pourrais-tu toujours demeurer en mme vertu; l'ange ne l'a pu au ciel, ni le premier homme au paradis... [Note 230: Homo es, et non Deus, Caro es, non Angelus. Imitatio, lib. III.] Cette intelligence compatissante de nos faiblesses et de nos chutes indique assez que ce grand livre a t achev lorsque le christianisme avait longtemps vcu, lorsqu'il avait acquis l'exprience, l'indulgence infinie. On y sent partout une maturit puissante, une douce et riche saveur d'automne; il n'y a plus l les crets de la jeune passion. Il faut, pour en tre venu ce point, avoir aim bien des fois, dsaim, puis aim encore. C'est l'amour se sachant lui-mme et gotant profondment cette science, l'amour harmonis qui ne prira plus par folie d'amour. Je ne sais si le _premier_ amour est le plus ardent, mais le plus grand, coup sr, le plus profond, c'est le _dernier_. On a vu souvent que, vers le milieu de la vie, et le milieu dj pass, toutes les passions, toutes les penses, finissaient par graviter ensemble et aboutir une seule. La science mme, multipliant les ides et les points de vue, n'tait plus alors qu'un miroir facettes o la passion reproduisait l'infini son image, se rflchissant, s'enflammant de sa propre rflexion... Telles se rencontrent parfois les tardives amours des sages, ces vastes et profondes passions, qu'on n'ose sonder... Telle, et plus profonde encore, la passion qu'on trouve en ce livre; grande comme l'objet qu'elle cherche, grande comme le monde qu'elle quitte... Le monde?..... Mais il a pri. Cet entretien tendre et sublime a lieu sur les ruines du monde, sur le tombeau du genre humain[231]. Les deux qui survivent, s'aiment et de leur amour et de l'anantissement de tout le reste. [Note 231: L'bauche grandiose de Grainville semble promettre dans son titre le dveloppement de cette situation dramatique; elle ne tient pas parole, et elle ne le pouvait. Cette pope matrialiste est bien moins _le dernier homme_ que _la mort du globe_. V. sur la vie de Grainville le bel article de Ch. Nodier, Dict. de la Conversation, t. XXXI.] Que la passion religieuse soit arrive d'elle-mme, et sans influence du dehors, un tel sentiment de solitude, on a peine l'imaginer. On croirait plutt que si l'me s'est dtache si parfaitement des choses d'ici-bas, c'est qu'elle s'en est vue dlaisse. Je ne sens pas seulement ici la mort volontaire d'une me sainte, mais un immense veuvage et la mort d'un monde antrieur. Ce vide que Dieu vient remplir, c'est la place d'un monde social qui a sombr tout entier, corps et biens, glise et patrie. Il a fallu pour faire un tel dsert qu'une Atlantide ait disparu. Maintenant comment ce livre de solitude devient-il un livre populaire? Comment, en parlant de recueillement monastique, a-t-il pu contribuer rendre au genre humain le mouvement et l'action? C'est qu'au moment suprme o tous avaient dfailli, o la mort semblait imminente, le grand livre sortit de sa solitude, de sa langue de prtre, et il voqua le peuple dans la langue du peuple mme. Une version franaise se rpandit, version nave, hardie, inspire. Elle parut sous le vrai titre du moment: Internelle consolacion. La Consolation est un livre pratique et pour le peuple. Elle ne contient pas le dernier terme de l'Initiation religieuse, le dangereux quatrime livre de l'Imitatio Christi. L'Imitatio, dans la disposition gnrale de ses quatre livres, suit une sorte d'chelle ascendante (abstinence, asctisme, communication, union). La Consolation part du second degr, de la douceur, de la vie asctique; elle va chercher des forces dans les communications divines, et elle redescend l'abstinence, au dtachement, c'est--dire la pratique. Elle finit par o l'Imitatio a commenc. Si le plan gnral de la Consolation n'a pas, comme celui de l'Imitatio, le noble caractre d'une initiation progressive, en revanche, la forme, le style, sont bien suprieurs. Les lourdes rimes, les cadences grossires que l'on a cherches dans le latin barbare de l'Imitatio, disparaissent presque partout dans la Consolation franaise. Le style y offre prcisment le caractre qui nous charme dans les sculptures du XVe sicle, la navet et dj l'lgance. Navet, nettet la Froissart, mais avec un mouvement tout autrement vif et bref[232], comme d'une me bien mue... Ajoutez que dans certains passages du franais on sent une dlicatesse de coeur, dont l'original ne se doute pas[233]. [Note 232: Le rhythme me parat tre gnralement le mme que celui de Gerson dans ses sermons franais. Je le croirais volontiers l'auteur, non de l'Imitation, mais de la Consolation.] [Note 233: Je n'en citerai qu'un exemple, mais bien remarquable: Si tu as un bon ami et profitable toy, tu le dois volontiers laisser pour l'amour de Dieu, et estre spar de luy. Et ne te trouble pas ou courouce, _s'il te laisse_, comme PAR OBISSANCE ou autre cause raisonnable. Car tu dois savoir qu'il nous fault finalement _en ce monde_ estre spar l'un de l'autre, _au moins par la mort, jusques ce qu'en celle belle cit de paradis serons venus, de laquelle nous ne_ PARTIRONS JAMAIS L'UN D'AVEC L'AUTRE. Consolacion, livre I, c. IX.--Ita et tu aliquem necessarium et dilectum amicum, pro amore Dei disce relinquere. Nec graviter feras, quum ab amico derelictus fueris, sciens quoniam oportet non omnes tandem ab invicem separari. Imitatio, lib. II, c. IX.--Le franais ne dit pas: _Disce relinquere_; mais: Ne te trouble pas ou courouce, _s'il te laisse_. Il ajoute un mot touchant: _S'il te laisse, comme_ PAR OBISSANCE... (Il y a l toute une lgie de couvent; les amitis les plus honntes y taient des crimes. Enfin, avec une bont charmante:) Cette belle cit de paradis... de laquelle nous ne _partirons jamais l'un d'avec l'autre_.] Quelle dut tre l'motion du peuple, des femmes, des malheureux (les malheureux alors, c'tait tout le monde), lorsque pour la premire fois ils entendirent la parole divine, non plus dans la langue des morts, mais comme parole _vivante_, non comme formule crmonielle, mais comme la voix vive du coeur, leur propre voix, la manifestation merveilleuse de leur secrte pense... Cela seul tait dj une rsurrection. L'humanit releva la tte, elle aima, elle voulut vivre: Je ne mourrai point, je vivrai, je verrai encore les oeuvres de Dieu! Mon loyal ami et poux[234], ami si doux et dbonnaire, qui me donnera les ailes de vraie libert, que je puisse trouver en vous repos et consolation... Jsus, lumire de gloire ternelle, seul soutien de l'me plerine; pour vous est mon dsir sans voix, et mon silence parle... Hlas! que vous tardez venir! Venez donc consoler votre pauvre. Venez, venez, nulle heure n'est joyeuse sans vous...--Ah! je le sens, Seigneur, vous tes revenu[235], vous avez eu piti de mes larmes et de mes soupirs... Louange vous, vraie Sagesse du Pre! tout vous loue et vous bnit, mon corps, mon me et aussi toutes vos cratures[236]!... [Note 234: Le latin est loin de cette noble confiance. Il a peur d'allumer l'imagination monastique; il dit: O mi dilectissime sponse, amator _purissime_!... Combien le franais est plus pur: Mon _loyal_ ami et poux!--Le latin, pour mousser encore, ajoute une inutilit: Dominator univers creatur. Imitatio, lib. III, c. XXI, p. 171, d. Gence, Internelle Consolacion, livre II, c. XXVI, fol. 56-57, d. 1520, in-12. Cette dition de la Consolation, qui me parat tre une rimpression de l'in-4 sans date, est la plus moderne qu'on puisse lire; celle de 1522 est dj gte pour le style et pour l'orthographe. Il est souhaiter qu'on reproduise enfin ce beau livre dans sa forme originale, en supprimant les gloses qui, d'dition en dition, ont t mles au texte. M. Onsime Leroy a trouv Valenciennes un ms. important de la Consolation. Ons. Leroy, tudes sur les mystres et sur les mss. de Gerson. 1837, Paris.] [Note 235: Ce beau mouvement n'est pas dans le latin. Le latin est ici languissant et dcousu en comparaison du franais.] [Note 236: J'ai chang deux ou trois mots: Soulas (_solatium_), piteux.--J'ai supprim aussi une navet triviale, mais fort nergique et comme il en fallait dans un livre du peuple: Vous seul estes ma joye; et sans vous, il n'y a point viande qui vaille...] La transmission du livre populaire fut rapide, on ne peut en douter. Le genre humain, au commencement du XVe sicle, prouva un besoin tout nouveau de reproduire, de rpandre la pense; ce fut comme une frnsie d'crire. Les crivains faisaient fortune, non plus les belles mains, mais les plus agiles. L'criture de plus en plus hte, risquait de devenir illisible[237]... Les manuscrits, jusqu'alors, enchans[238] dans les glises, dans les couvents, avaient rompu la chane et couraient de main en main. Peu de gens savaient lire, mais celui qui savait, lisait tout haut; les ignorants coutaient d'autant plus avidement; ils gardaient dans leurs jeunes et ardentes mmoires, des livres entiers. [Note 237: Ptrarque s'en plaint au milieu du XIVe sicle. Mmes plaintes au XVe dans Clmengis, particulirement pour l'indistinction et la _continuit_ de l'criture qui faisait un mot de chaque ligne.--Ds l'an 1304, le roi avait t oblig de dfendre aux notaires les abrviations: leur criture serait devenue une sorte d'algbre. Surrexerunt scriptores, quos _cursores_ vocant, qui rapido juxta nomen _cursu_ properantes, nec per membra curant orationem discernere, nec pleni aut imperfecti sensus notas apponere, sed in uno impetu, velut hii qui in stadio currunt... ut vix antequam ad metam veniant, pausam faciant... Oro ne per _cursorios_ istos, ut ita dicam, croddiatores id describi facias. Nic. Clemeng. Epist., t. II, p. 306. Non apponant abbreviationes...; cartularia sua faciant in bono papyro, etc. Ordonnances, t. I, p. 417, jul. 1304.] [Note 238: Enchans et attachis s chayres du coeur. Vilain.--Quelquefois mme, pour plus de sret, on les mettait dans une cage de fer; en 1406, un brviaire ayant besoin de rparation, on fait scier par un serrurier deux croisillons de la cage o il tait renferm.] Il fallait bien lire, couter, penser tout seul, puisque l'enseignement religieux et la prdication manquaient presque partout. Les dignitaires ecclsiastiques abandonnaient ce soin des voix mercenaires. Nous avons vu en 1405 et 1406 que pendant deux hivers, deux carmes, il n'y eut point de sermon Paris; peine y eut-il un culte. Et quand ils parlaient, que disaient-ils? Ils proclamaient leurs dissensions, leurs haines; ils maudissaient leurs adversaires. Comment s'tonner que l'me religieuse se soit retire en soi, qu'elle n'ait plus voulu entendre la voix discordante des docteurs, mais une seule voix, celle de Dieu? Parlez, Seigneur, votre serviteur vous coute... Les fils d'Isral disaient jadis Mose: Parles-nous; que le Seigneur ne nous parle pas, _de peur que nous ne mourions_. Ce n'est pas l ma prire, Seigneur. Non, que Mose ne parle point, ni lui, ni les prophtes[239]... Ils donnent la lettre. Vous, vous donnez l'esprit. Parlez vous-mme, Vrit ternelle, _afin que je ne meure point_[240]. [Note 239: Non loquatur mihi Moyses, aut aliquis ex prophetis; sed Tu, etc. Imitatio, lib. III, c. II.] [Note 240: Ces hardiesses auront paru plus dangereuses dans la langue vulgaire. Voil sans doute pourquoi presque tous les mss. de la Consolation ont disparu. Elle a t imprime avant 1500 sans date, puis coup sur coup (peut-tre sous l'influence luthrienne) en 1522, 1525, 1527, 1533, 1542. Les calvinistes, qui multipliaient tant les livres en langue vulgaire, ne se soucirent pas de celui-ci, parce qu'apparemment ils n'y trouvaient rien d'assez dur sur la prdestination. D'autre part, le clerg catholique, croyant sentir dans ce livre populaire du XVe sicle, une sorte d'avant-got du protestantisme, l'a t peu peu aux pauvres religieuses dont il avait d tre la douce nourriture. On leur a retranch ainsi ce qui faisait pour elles le charme de la religion au moyen ge, d'abord les drames sacrs, puis les livres. Ce jene intellectuel a toujours augment, avec les dfiances de l'glise.--Il est impossible de ne pas tre touch, en lisant sur ce livre de femmes (d. 1520, exemplaire de la Bibl. Mazarine) les notes et les prires qu'y ont crites les Religieuses auxquelles il a appartenu et qui se le transmettaient comme leur unique trsor.] Ce qui fait la force de ce livre, c'est qu'avec cette noble libert chrtienne, il n'y a nul esprit polmique, peine quelques allusions aux malheurs du temps. Le pieux auteur reste dans un silence plein de respect en prsence des infirmits de sa vieille mre l'glise[241]... [Note 241: Senescenti ac propemodum effoet matri Ecclesi. Tauler (d'aprs sainte Hildegarde).] Que l'Imitation soit ou non un livre franais[242], c'est en France qu'elle eut son action. Cela est visible, non-seulement par le grand nombre des versions franaises (plus de soixante!), mais surtout parce que la version principale est franaise, version loquente et originale qui fit du livre monastique un livre populaire. [Note 242: C'est un livre chrtien, universel, et non point national. S'il pouvait tre national, il serait plutt franais. Il n'a ni l'lan ptrarchesque des mystiques italiens, encore moins les fleurs bizarres des Allemands, leur profondeur sous formes puriles, leur dangereuse mollesse de coeur. Dans l'Imitation, il y a plus de sentiments que d'images; cela est franais. En littrature, les Franais dessinent plus qu'ils ne peignent, ou, si l'on veut, ils peignent en grisaille. Je lis dans Clmengis: Non ineleganter quidam dixit: Color est vitare colorem. Nic. Clemeng., t. II, p. 277, epist. 96.--Au reste, j'ai dit ailleurs plus au long ce que je pensais de notre langue et de notre littrature: Origines du droit, Introduction, p. CXVII-CXXII.] Au reste, il y a une raison plus haute et qui finit cette vaine dispute: l'Imitation fut donne au peuple qui ne pouvait plus se passer de l'Imitation. Ce livre, utile, ailleurs sans doute, tait ici une suprme ncessit. Nulle nation n'tait descendue plus avant dans la mort, nulle n'avait besoin davantage de fouiller au fond de l'me la source de vie qui y est cache. Nulle ne pouvait mieux entendre le premier mot du livre: Le royaume de Dieu est en vous, dit notre Seigneur Jsus-Christ. Rentre donc de tout ton coeur en toi-mme, et laisse ce mchant monde... Tu n'as point ici de demeure permanente, o que tu sois. Tu es tranger et plerin; tu n'auras repos en nul lieu, sinon au coeur, quand tu seras vraiment joint Dieu. Que regardes-tu donc et l pour trouver repos? Sois ton habitation aux cieux par l'amour, et point ne regarde les choses de ce monde qu'en passant, car elles passent et viennent nant, et toi aussi comme elles[243]... [Note 243: Internelle Consolacion.] Ce langage de mlancolie sublime et de profonde solitude, qui s'adressait-il mieux qu'au peuple, au pays o il n'y avait plus que ruine? L'application semblait directe. Dieu semblait parler la France et lui dire comme il dit aux morts: Ds l'ternit, je t'ai connu par ton nom; tu as trouv grce, je te donnerai le repos[244]! [Note 244: Te ipsum novi ex nomine...] Il ne fallait pas moins que cette bont pour ranimer des coeurs si prs du dsespoir. L'glise universelle avait dfailli, l'glise nationale avait pri; de plus, (terrible tentation de blasphme!) une glise trangre tait entre, par la conqute et le meurtre, en possession de la France, le matre tranger avait apparu comme roi des prtres[245]. [Note 245: Princeps presbyterorum. Walsingham.] La France, aprs avoir tant souffert du fol orgueil des fols, avait appris avec les Anglais en connatre un autre, l'orgueil des sages. Elle avait endur les pieux enseignements d'Henri V, entre le carnage d'Azincourt et les supplices de Rouen. Mais cela n'tait rien encore; elle vit dans les vrais rois de l'Angleterre, en ses vques, l'trange spectacle de la sagesse sans l'esprit de Dieu. Le roi des prtres morts, elle eut (c'tait le progrs naturel), elle eut le prtre-roi[246], la ralisation d'un terrible idal, inconnu aux ges antrieurs, la royaut de l'usure dans l'homme d'glise, la violence meurtrire dans le pharisasme... un Satan! mais sous forme nouvelle; non plus cette vieille figure de Satan honteux et fugitif. Non, Satan autoris, dcent, _respectable_, Satan riche, gras dans son trne d'vque, dogmatisant, jugeant et rformant les saints. [Note 246: V. sur le cardinal Winchester, plus haut p. 107, et plus bas tout le chapitre IV.] Satan tant devenu cette vnrable personne, le rle oppos restait notre Seigneur. Il fallait qu'il ft amen par les constables devant ce grave _chief-justice_, comme un misrable _chapp de paroisse_[247], que dis-je, comme hrtique ou sorcier, comme violemment suspect d'tre en relation avec le dmon, ou dmon lui-mme; il fallait que notre Seigneur se laisst condamner et brler, comme diable par le Diable... Les choses doivent aller jusque-l... C'est alors que l'assistance merveille verra cet honnte homme de juge se troubler son tour, perdre contenance et se tordre dans son hermine... Alors chacun reprendra son rle naturel; le drame sera complet, le mystre consomm. [Note 247: Statutes of the Realm.] * * * * * L'Imitation de Jsus-Christ, sa passion reproduite dans la Pucelle, telle fut la rdemption de la France. Une objection peut s'lever maintenant que personne ne ferait tout l'heure. N'importe; ds ce moment nous pouvons y rpondre. L'esprit de ce livre, c'est la rsignation. Cet esprit, rpandu dans le peuple, et d, ce semble, le calmer, l'endormir, loin d'inspirer l'hrosme de la rsistance nationale. Comment expliquer cette apparente opposition? C'est que la rsurrection de l'me n'est point celle de telle ou telle vertu, c'est que toutes les vertus se tiennent. C'est que la rsignation ne revint pas seule, mais l'espoir, qui est aussi de Dieu, et avec l'espoir, la foi dans la justice... L'esprit de l'Imitation fut pour les clercs patience et _passion_; pour le peuple ce fut l'_action_, l'hroque lan d'un coeur simple... Et qu'on ne s'tonne pas si le peuple apparut ici en une femme, si de la patience et des douces vertus, une femme passa aux vertus viriles, celle de la guerre, si la sainte se fit soldat. Elle a dit elle-mme le secret de cette transformation, c'est un secret de femme: la PITI qu'il y avait au royaume de France[248]!... [Note 248: Procs de la Pucelle, interrogatoire du 15 mars 1531.] Voil la cause, ne l'oublions jamais, la cause suprme de cette rvolution. Quant aux causes secondaires, intrts politiques, passions humaines, nous les dirons aussi; toutes doivent essayer leurs forces, venir heurter au but, succomber, s'avouer impuissantes, rendant hommage ainsi la grande cause morale qui seule les rendit efficaces. CHAPITRE II CHARLES VII--HENRI VI--SIGE D'ORLANS 1422-1429 Le jeune roi, lev par les Armagnacs, trouva en eux son principal appui, et aussi il partagea leur impopularit. Ces Gascons taient les soldats les plus aguerris de la France, mais les plus pillards, les plus cruels. La haine qu'ils inspiraient dans le Nord aurait suffi pour y crer un parti bourguignon anglais. Les brigands du Midi semblaient plus trangers que les trangers. Charles VII essaya ensuite des trangers mmes, de ceux qui avaient l'habitude des guerres anglaises; il appela les cossais. C'taient les plus mortels ennemis de l'Angleterre; on pouvait compter sur leur haine autant que sur leur courage. On plaa dans ces auxiliaires les plus grandes esprances. Un cossais fut fait conntable de France, un cossais comte de Touraine. Cependant, malgr leur incontestable bravoure, ils avaient t souvent battus en Angleterre. Ils le furent en France, Crvant[249], Verneuil (1423, 1424), non-seulement battus, mais dtruits; les Anglais prirent garde qu'il n'en chappt. On prtendit que les Gascons, jaloux des cossais, ne les avaient pas soutenus[250]. [Note 249: V. sur la _messe de la victoire_ fonde Auxerre et sur le bizarre privilge accord la maison de Chastellux: Lebeuf, Histoire d'Auxerre, t. II, p. 283; Millin, Voyage, t. I, p. 163; Michelet, Origines du droit, p. 435.] [Note 250: Amelgard ajoute que les Franais furent consols de la perte de cette sanglante bataille de Verneuil par l'extermination des cossais.] Les Anglais faillirent donner Charles VII un alli bien plus utile et plus important que les cossais; je parle du duc de Bourgogne. Il y avait deux gouvernements anglais, celui de Glocester Londres, celui de Bedford Paris; les deux frres s'entendaient si peu, qu'au mme moment Bedford pousait la soeur du duc de Bourgogne, et Glocester commenait la guerre contre lui[251]. Un mot sur cette romanesque histoire. [Note 251: Bedford lui-mme ne craignit pas de mcontenter le duc de Bourgogne, en faisant casser un jugement des tribunaux de Flandre par le Parlement de Paris. _Archives, Trsor des chartes, 1423, 30 avril, J. 573._] Le duc de Bourgogne, comte de Flandre, croyait n'avoir sa Flandre que quand il l'aurait flanque de Hollande et de Hainaut. Ces deux comts taient tombs entre les mains d'une fille, la comtesse Jacqueline; le duc de Bourgogne maria cette fille un sien cousin, un enfant maladif, esprant bien qu'il ne viendrait rien de ce mariage et qu'il hriterait. Jacqueline, qui tait une belle jeune femme, ne se rsigna pas[252], elle laissa son triste mari, passa lestement le dtroit et se proposa elle-mme au duc de Glocester[253]. Les Anglais, qui ont les Pays-Bas en face, qui les ont toujours couvs des yeux, ne pouvaient gure rsister la tentation. Glocester fit la folie d'accepter (1423). C'tait d'ailleurs un petit gnie, ambitieux et incapable; il avait autrefois vis au trne de Naples; il voyait son frre Bedford rgner en France, tandis qu'en Angleterre, son oncle, le cardinal Winchester, rduisait rien son protectorat. Il prit donc en main la cause de Jacqueline, commenant ainsi contre le duc de Bourgogne, contre l'indispensable alli des Anglais une guerre qui, pour celui-ci, tait une question d'existence, une guerre sans trait o le souverain de la Flandre risquerait jusqu' son dernier homme. C'tait hasarder la France anglaise, mettre en pril Bedford; Glocester, il est vrai, ne s'en souciait gure. [Note 252: Lire le charmant rcit, un peu long, il est vrai, un peu romanesque, de Chastellain, ch. LXIV, p. 69-71 (d. Buchon, 1836).] [Note 253: Elle dit gaiement Glocester qu'il lui fallait un mari et un hritier.--Vossius, Annal. Holl., lib. XIX, p. 528. Dujardin et Sellius, t. III. p. 426.] Le duc de Bourgogne, irrit, conclut une secrte alliance avec le duc de Bretagne; puis il lana Bedford deux rclamations d'argent: 1 la dot de sa premire femme, fille de Charles VI, cent mille cus! 2 une pension de vingt mille livres qu'Henri V lui avait promise, pour l'amener reconnatre son droit la couronne[254]. Que pouvait faire Bedford? Il n'avait pas d'argent; il offrit sa place une possession inestimable, au-dessus de toute somme d'argent, Pronne, Montdidier et Roye, Tournai, Saint-Amand et Mortaigne, c'est--dire toute la barrire du Nord (septembre 1423)[255]. [Note 254: _Archives, Trsor des chartes, J. 49, nos 12 et 13, septembre 1423._] [Note 255: Tournai, il est vrai, n'tait pas entre les mains des Anglais, mais le duc de Bourgogne se faisait fort de la rduire. Donnons, transportons et dlaissons les villes, chasteaulx et chastellenies de Pronne, Roye et Mondidier... la ville, cit et bailliage de Tournay, Tournesis, Saint-Amand et Mortaigne. _Archives, Trsor des chartes, J. 249, nos 12 et 13, septembre 1423._--L'Histoire de la rpublique de Tournai est encore faire. V. _Archives, Trsor des Chartes, J. 528-607_, et _Bibl. royale, mss. Collection d'Esnans, Vol. C_. Le duc s'engage restituer, au cas que, dans ledit temps de deux ans, il ne fasse apparoir des sommes que ledit Roy lui doit. _Archives, Trsor des chartes, J. 247, juin 1424._] chaque folie de Glocester, Bedford payait. En 1424, Glocester, comme chevalier de Jacqueline, dfie le duc de Bourgogne en combat singulier. Cette bravade n'eut pas d'autre suite, sinon que Bedford en faillit prir. Les bandes de Charles VII vinrent se loger au coeur mme de la France anglaise, en Normandie. Il fallait une bataille pour les chasser de l. Elle eut lieu le 17 aot 1424 (Verneuil). Ds le mois de juin, Bedford avait regagn le duc de Bourgogne par une concession norme; il lui avait engag sa frontire de l'Est, Bar-sur-Seine, Auxerre et Mcon. Toute la France du Nord risquait fort de tomber ainsi, morceau par morceau, entre les mains du duc de Bourgogne. Mais tout coup le vent changea. Le sage Glocester, au milieu de cette guerre commence pour Jacqueline, oublie qu'il l'a pouse, oublie qu'au moment mme elle est assige dans Bergues, et il en pouse une autre, une belle Anglaise[256]. Cette nouvelle folie eut les effets d'un acte de sagesse. Le duc de Bourgogne se laissa rconcilier avec les Anglais et fit semblant de croire tout ce que lui disait Bedford; l'essentiel pour lui tait de pouvoir dpouiller Jacqueline, d'occuper le Hainaut, la Hollande et ensuite le Brabant dont la succession ne devait pas tarder s'ouvrir. [Note 256: Des dames anglaises portrent la Chambre des lords une ptition en faveur de Jacqueline (Lingard, ann. 1425). Cette scne populaire, burlesquement solennelle, a bien l'air d'avoir t arrange par Winchester, pour combler le scandale et porter le dernier coup son neveu.] Charles VII ne profita donc gure de cet vnement qui semblait pouvoir lui tre si utile. Tout l'avantage qu'il en tira, c'est que le comte de Foix, gouverneur du Languedoc, comprit que le duc de Bourgogne tournerait tt ou tard contre les Anglais; il dclara que sa conscience[257] l'obligeait de reconnatre Charles VII comme le roi lgitime. Il lui soumit le Languedoc, bien entendu que le roi n'en tirerait ni argent[258], ni troupes, qu'il n'y troublerait en rien la petite royaut que s'y tait arrange le comte de Foix. [Note 257: Il demanda sur ce point de droit une consultation crite du clbre juge de Foix, le jurisconsulte Rebonit, qui, aprs avoir examin mrement le droit de Charles VII et celui d'Henri VI, dcida pour le premier. _Bibl. royale, mss., Doat, CCXIV, 34, 52, 1423, 5 mars._] [Note 258: D. Vaissette.] L'amiti des maisons d'Anjou et de Lorraine semblait devoir tre plus directement utile au parti de Charles VII. Le chef de la maison d'Anjou se trouvait alors tre une femme, la reine Yolande, veuve de Louis II, duc d'Anjou, comte de Provence et prtendant au royaume de Naples; cette veuve tait fille du roi d'Aragon et d'une Lorraine de la maison de Bar. Les Anglais ayant fait l'insigne faute d'inquiter les maisons d'Anjou et d'Aragon pour le trne de Naples, Yolande forma contre eux l'alliance d'Anjou et de Lorraine avec Charles VII. Elle maria sa fille ce jeune roi, et son fils Ren la fille unique du duc de Lorraine. Ce dernier mariage semblait bien difficile. Le duc de Lorraine, Charles le Hardi, avait t un violent ennemi des maisons d'Orlans[259], d'Armagnac; il avait pous une parente du duc de Bourgogne; au massacre de 1418, il avait reu de Jean sans Peur l'pe de conntable. En 1419, nous le voyons subitement chang, ennemi des Bourguignons, tout Franais. [Note 259: Et de la maison royale de France en gnral, laquelle il disputait toujours les marches de Champagne. En 1408, Charles le Hardi avait fait un testament pour exclure tout Franais de sa succession. En 1412, irrit d'un arrt que le Parlement osa prononcer contre lui, il trana les pannonceaux du roi la queue de son cheval. Voir l'historiette que Juvnal rapporte la gloire de son pre, l'avocat gnral, et la honte des ducs de Bourgogne et de Lorraine. Juvnal des Ursins, p. 247.] Pour comprendre ce miracle, il faut savoir que, dans cette ternelle bataille qui fut la vie de la Lorraine au moyen ge, les deux maisons rivales, Lorraine et Bar, s'taient uses force de combattre. Il restait deux vieillards, le duc de Bar, vieux cardinal, et le duc de Lorraine, qui n'avait qu'une fille[260]. Le cardinal assura son duch son neveu Ren, et, pour runir tout le pays, demanda pour Ren l'hritire de Lorraine au nom de Dieu et de la paix. Le duc, gouvern alors par une matresse franaise[261], consentit donner sa fille et ses tats un prince franais de cette maison de Bar, si longtemps ennemie de la sienne. [Note 260: Ces princes de Lorraine et de Bar, presque toujours en guerre avec la France, ne perdent pas toutefois une seule occasion de se faire tuer pour elle; ds qu'il y a une grande bataille, ils accourent dans nos rangs. Leur histoire est uniformment hroque: tus Crcy, tus Nicopolis, tus Azincourt, etc.] [Note 261: Peut-tre cette matresse qui vint point pour les intrts de la maison d'Anjou et de Bar fut-elle donne au duc par la trs-peu scrupuleuse Yolande, comme elle donna Agns Sorel son gendre Charles VII (une rivale sa propre fille!...) Elle veilla le jeune roi par les conseils d'Agns, et probablement elle endormit le vieux duc de Lorraine par ceux de l'adroite Alizon. Alizon du May tait de naissance fort honteuse, dit Calmet; mais, en revanche, elle tait belle, spirituelle, de plus trs-fconde; en quelques annes, elle donna cinq enfants son vieil amant. Aussi, selon la chronique: Elle gouvernait le duc tout sa volont. Chronique de Lorraine.] Les Anglais y avaient aid en faisant au duc de Lorraine le plus sensible outrage. Henri V lui avait demand sa fille en mariage, et il pousa la fille du roi de France; en mme temps, il inquitait le duc en voulant acqurir le Luxembourg, aux portes de la Lorraine. L'irritation de Charles le Hardi augmenta, lorsqu'en 1424 les Bourguignons, auxiliaires des Anglais, occuprent en Picardie la ville de Guise, qui lui appartenait. Alors il assembla les tats de son duch, et leur fit reconnatre la Lorraine comme fief fminin, et sa fille, femme de Ren d'Anjou, comme son hritire. La grandeur de la maison d'Anjou, son troite union avec Charles VII, devait, ce semble, fortifier le parti royal. Mais cette maison avait trop faire en Lorraine, en Italie. L'goste et politique Yolande voulait gagner du temps, mnager les Anglais, ne pas les attirer dans les domaines patrimoniaux de la maison d'Anjou. Elle attendait du moins que ses fils fussent affermis en Lorraine et Naples. Elle fut toutefois utile son gendre Charles VII. Par ses sages conseils, elle loigna de lui les vieux Armagnacs. Elle eut l'adresse de lui ramener les Bretons; elle fit donner l'pe de conntable au frre du duc de Bretagne, au comte de Richemont. Richemont n'accepta qu'en stipulant que le roi loignerait de lui les meurtriers du duc de Bourgogne. C'taient les Bretons qui avaient sauv le royaume au temps de Duguesclin. Charles VII, runissant les Bretons, les Gascons, les Dauphinois, avait ds lors de son ct la vraie force militaire de la France. L'Espagne lui envoyait des Aragonais, l'Italie des Lombards. Et avec tout cela la guerre languissait. L'argent manquait, l'union encore plus. Les favoris du roi firent chouer Richemont dans ses premires entreprises. Ce ne fut pas, il est vrai, impunment; le rude Breton en fit tuer deux en six mois sans forme de procs[262]. Puisqu'il fallait au roi un favori, il lui en donna un de sa main, le jeune La Trmouille[263], et le premier usage que celui-ci fit de son ascendant, fut de faire loigner Richemont. Le roi, chose bizarre, dfendit son conntable de combattre pour lui; les gens du roi et ceux de Richemont taient sur le point de tirer l'pe les uns contre les autres. [Note 262: Voir la terrible histoire du sire de Giac, qui avait empoisonn sa femme et l'avait fait ensuite galoper jusqu' la mort. Quand il fut pris par Richemont et sur le point d'tre tu, il demanda qu'auparavant on lui coupt une main qu'il avait donne au diable, de crainte qu'avec cette main le diable n'emportt tout le corps.] [Note 263: Le roy luy dist: Vous me le baillez, beau cousin, mais vous en repentirez; car je le cognois mieux que vous.] Ainsi Charles VII se trouvait moins avanc que jamais. Il avait essay des Gascons, des cossais, des Bretons, tous braves, tous indisciplinables. Ni le refroidissement du duc de Bourgogne l'gard des Anglais, ni la soumission apparente du Languedoc, ni le rapprochement des maisons d'Anjou et de Lorraine, ne lui avait donn de force effective. Son parti semblait incurablement divis et pour toujours impuissant. Les Anglais, bien instruits de cette dsorganisation, crurent que le moment tait arriv de forcer enfin la barrire de la Loire, et ils rassemblrent autour d'Orlans ce qu'ils avaient de troupes disponibles et toutes celles qu'ils purent faire venir. Cela ne faisait gure au total que dix ou onze mille hommes. Mais c'tait encore un grand effort dans la situation o tait leurs affaires. Le duc de Glocester troublait l'Angleterre de ses querelles avec son oncle le cardinal de Winchester[264]. En France, Bedford ne pouvait tirer d'argent d'un pays si compltement ruin[265]. Pour attirer ou retenir les grands seigneurs anglais et leurs hommes, il fallait leur faire sans cesse de nouveaux dons de terre, de fiefs, c'est--dire mcontenter de plus en plus la noblesse franaise. Le chroniqueur parisien remarque qu'alors il n'y avait presque plus de gentilshommes franais dans le parti anglais; tous peu peu avaient pass de l'autre ct. [Note 264: Ils taient sur le point de se livrer bataille dans les rues de Londres. Lire la lettre guerrire du cardinal. (Turner.)] [Note 265: Dix mille marcs promis aux garnisons anglaises de Picardie et de Calais, prendre sur la ranon du roi d'cosse, sur le droit des laines, etc. _Bibl. royale, mss. Brquigny 58, ann. 1426, 25 juillet._ M. Berriat Saint-Prix (Hist. de Jeanne d'Arc, p. 159) a fait dans le Trsor des Chartes le relev des dons de terres, de rentes, etc., que le duc de Bedford fit en quelques annes aux seigneurs anglais, Warwick, Salisbury, Talbot, Arundel, Suffolk. Bedford ne s'oubliait pas lui-mme. _Archives, Trsor des Chartes, Registres, 173-175._] L'arme anglaise semblait peu nombreuse pour envelopper Orlans et barrer la Loire. Mais du moins c'taient les meilleurs soldats que les Anglais eussent en France, et ils supplaient leur petit nombre par des travaux prodigieux. Ils formrent autour de la ville, non une enceinte continue comme douard III autour de Calais, mais une srie de forts ou bastilles qui devaient surveiller les intervalles qu'on laissait entre elles. Le plan qu'un savant ingnieur a trac de ces travaux d'aprs les rapports du temps est vritablement formidable[266]. [Note 266: Histoire du sige d'Orlans, par M. Jollois, ingnieur en chef des ponts et chausses (1833, in-folio, Orlans), p. 24-40. V. surtout les cartes et plans.] Chaque bastille tait commande par un des premiers lords d'Angleterre; du ct de la Beauce par le lord commandant du sige, Salisbury, par les Suffolk, par le brave des braves, le vieux comte Talbot. La forte et triple bastille du sud, au del de la Loire, au poste le plus dangereux, tait commande par un homme moins connu, mais dtermin, ennemi furieux de la France, William Glasdale, qui avait jur que, s'il entrait dans la ville, il tuerait tout[267], hommes, femmes et enfants. Le nom mme de ces bastilles anglaises indiquait assez la ferme rsolution de ne pas quitter le sige, quoi qu'il arrivt. L'une s'appelait Paris, l'autre Rouen, l'autre Londres. Quelle honte et-ce t aux Anglais de rendre Londres? [Note 267: Chronique de la Pucelle.] Ces bastilles n'taient pas des forteresses muettes, mais comme des ennemis vivants, qui, parmi les injures et les bravades, vomissaient dans la place des boulets de pierre du poids de cent vingt, de cent soixante livres. D'autres bastilles plus loignes, c'taient les places du voisinage, Montargis, Rochefort, Le Puiset, Beaugency, Meung, dont les assigeants s'taient pralablement assurs, et qui taient devenus des places anglaises. Orlans mritait ces grands efforts. Ce n'tait pas seulement le centre de la France, le coude de la Loire, la clef du Midi; ces avantages sont ceux de la situation; mais, quant la population mme, c'tait la vie mme et le coeur d'un parti. l'poque o les brigandages des Armagnacs firent passer toutes les villes dans le parti bourguignon, Orlans resta fidle. Lorsque la raction eut lieu Paris contre ce parti, c'est Orlans que les princes envoyrent les femmes et les enfants des fugitifs, qu'ils voulaient garder en otage. Les bourgeois montrrent un zle extraordinaire. Ils consentirent sans difficult laisser brler leurs faubourgs[268], c'est--dire toute une ville plus grande que la ville, je ne sais combien de couvents, d'glises[269], qui auraient t autant de postes pour les Anglais. Ils laissrent faire et firent eux-mmes. Ils se taxrent, ils fondirent des canons. Leurs franchises les dispensaient de recevoir garnison; ils en demandrent une; ils reurent tout ce qu'on leur envoya: quatre ou cinq mille soudards de toute nation, des Gascons, Xaintrailles, La Hire, Albret, des Italiens, le signor Valperga, des Aragonais, don Mathias et don Coaraze, des cossais, un Stuart, enfin le btard d'Orlans, et soixante bouches feu. [Note 268: L'histoire et discours au vray du sige, etc. Orlans, 1606, p. 920.] [Note 269: Saint-Aignan, Saint-Michel, Saint-Michel-des-Fosss, Saint-Avit, Saint-Victor, les Jacobins, les Cordeliers, les Carmes, Saint-Mathurin, Saint-Loup, Saint-Marc, etc., etc.] Il y avait quelques Lorrains, envoys peut-tre par le duc de Lorraine ou par son gendre, le jeune Ren d'Anjou, duc de Bar. Orlans se vit assige avec une gaiet hroque. Les Anglais n'ayant pu fermer la place du ct de la Sologne, il entrait toujours des vivres; en une fois neuf cents porcs. On se moquait des boulets anglais, qui ne tuaient presque personne; on assurait qu'un boulet avait dchauss un homme sans lui toucher mme le pied. Au contraire, les canons orlanais faisaient rage; ils avaient des noms terribles: l'un d'eux s'appelait Riflard. Il y avait encore la clbre couleuvrine d'un habile canonnier lorrain, matre Jean; eux deux, homme et couleuvrine, ils faisaient les plus beaux coups. Les Anglais avaient fini par connatre ce matre Jean; il ne se dlassait de les tuer qu'en se moquant d'eux; de temps autre, il faisait le mort, il se laissait choir; on l'emportait dans la ville, les Anglais taient dans la joie, alors il revenait plus vivant que jamais et tirait sur eux de plus belle. Les violons ne manquaient pas. Ceux de la ville en envoyrent aux Anglais pour diminuer leur spleen dans les ennuis de l'hiver. Dunois fit passer aussi Suffolk une bonne fourrure en change d'une assiette de figues. Ce qui gaya beaucoup plus les Orlanais, c'est qu'un jour o le gnral en chef Salisbury visitait les tournelles, Glasdale lui montrait Orlans et disait: Mylord, vous voyez votre ville[270]. Il regarda, mais ne vit rien; un boulet lui ferma l'oeil et lui emporta une partie de la tte[271]. Ce boulet tait parti justement d'une tour appele _Notre-Dame_; or Salisbury avait rcemment pill Notre-Dame de Clry. [Note 270: Croniques de France dictes de Saint-Denis, imp. Paris, par Anthoine Verard, 1493, III, 143. Grafton, p. 531.] [Note 271: Selon Grafton, ce beau coup fut tir par un enfant, par le fils du canonnier qui tait all dner.] Du 12 octobre 1428 au 12 fvrier 1429, le sige continua avec des succs varis. Sorties, fausses attaques, combats pour l'entre des vivres, duels mme pour prouver et amuser les deux partis. Une fois, c'taient deux Gascons contre deux Anglais, et les ntres eurent l'avantage. Un autre jour, on fit battre les pages des deux armes; les pages anglais l'emportrent. Six Franais se prsentrent aux bastilles anglaises pour jouter, les Anglais n'acceptrent point. Ils compltaient lentement leurs fortifications, et l'on pouvait prvoir que la ville finirait par tre peu prs ferme. Quelque insouciant que le roi part de sauver l'apanage du duc d'Orlans, il tait clair qu'Orlans une fois tomb, les Anglais avanceraient librement en Poitou, en Berri, en Bourbonnais, qu'ils vivraient aux dpens de ces provinces; qu'aprs avoir ruin le Nord, ils ruineraient le Midi. Le duc de Bourbon envoya son fils an, le comte de Clermont; des cossais, des seigneurs de Touraine, de Poitou, d'Auvergne, devaient, sous ce jeune prince, secourir Orlans, y introduire des vivres, et mme empcher qu'il n'arrivt des vivres au camp anglais. Le duc de Bedford en envoyait de Paris sous la conduite du brave sir Falstaff; il avait profit de la vieille haine cabochienne de Paris contre Orlans pour joindre ses Anglais bon nombre d'arbaltriers parisiens et le prvt mme de Paris[272]. Ils amenaient trois cents charrettes de munitions, de vivres, de harengs surtout, provision indispensable du carme. Troupes, charrettes, tout le convoi venait la file; rien n'tait plus facile que de les couper et de les dtruire; le gascon La Hire, qui tait en avant des Franais, brlait de tomber sur eux, mais il reut dfense expresse du prince, qui s'avanait lentement avec le gros de la troupe. Cependant les Anglais avaient pris l'alarme; Falstaff s'tait concentr au milieu de ses charrettes et d'une enceinte de pieux aigus que ces prvoyants Anglais portaient toujours avec eux. droite les archers anglais, gauche les arbaltriers parisiens. Quoi que pt dire le comte de Clermont, la haine emporta ses gens; les cossais se jetrent bas de cheval pour combattre de plain-pied les Anglais; les Gascons armagnacs sautrent sur leurs vieux ennemis les Parisiens. Mais ceux-ci tinrent ferme. cossais et Gascons ayant ainsi rompu leur rangs, les Anglais sortirent de l'enceinte, les poursuivirent et en turent trois ou quatre cents. Le comte de Clermont resta immobile. La Hire tait si furieux qu'il revint sur les Anglais disperss la poursuite et en tua quelques-uns. [Note 272: Journal du Bourgeois de Paris.] Il fallut rentrer dans Orlans, aprs ce triste combat. Les Orlanais, toujours satiriques[273], l'appelrent la bataille des harengs; en effet, les boulets avaient crev les barils, et la plaine tait jonche de harengs plus que de morts. [Note 273: Un proverbe, fort rpt au XVIe sicle, mais je crois appliqu dj l'esprit des anciennes coles d'Orlans, disait: Orlans, la glose est pire que le texte.--On appelait les Orlanais des gupins.] Quelque lger que ft l'chec, il dcouragea tout le monde. Les plus aviss s'empressrent de quitter une ville qui semblait perdue. Le jeune comte de Clermont eut la faiblesse de partir avec ses deux mille hommes; l'amiral de France, le chancelier de France pensrent que ce serait dommage si les grands officiers du roi taient pris par les Anglais, et ils s'en allrent aussi. Les hommes d'armes n'esprant plus de secours humain, les prtres ne comptrent pas beaucoup sur le secours divin; l'archevque de Reims partit; l'vque mme d'Orlans laissa ses brebis se dfendre comme elles pourraient[274]. [Note 274: L'histoire et discours au vray du sige.] Ils s'en allrent tous le 18 fvrier, assurant aux bourgeois qu'ils reviendraient bientt en force. Rien ne put les retenir. Le btard d'Orlans, qui dfendait avec autant d'adresse que de vaillance l'apanage de sa maison, leur disait en vain, depuis le 12, qu'on devait attendre un secours miraculeux; qu'il allait venir des Marches de Lorraine une fille de Dieu qui promettait de sauver la ville. L'archevque, qui tait un ancien secrtaire du pape[275], un vieux diplomate, ne s'arrta pas beaucoup ces histoires de miracle. [Note 275: De Jean XXIII; chancelier de France depuis 1325.] Dunois lui-mme ne comptait pas tellement sur un secours d'en haut, qu'il n'employt un moyen trs-humain, trs-politique, contre les Anglais. Il envoya Xaintrailles au duc de Bourgogne pour le prier, comme parent du duc d'Orlans, de prendre sa ville en garde. Le duc, Philippe le Bon, venait justement d'acqurir, outre la forte position de Namur, le Hainaut et la Hollande, ces deux ailes de la Flandre que les Anglais lui avaient si maladroitement disputes. On le priait de se faire donner la grande et importante position du centre de la France. Il tait en train d'acqurir; il ne refusa pas Orlans. Il alla droit Paris et dit la chose Bedford, qui rpondit schement qu'il n'avait pas travaill pour le duc de Bourgogne[276]. Celui-ci, fort bless, rappela ce qu'il avait de troupes au sige d'Orlans. [Note 276: Disant: Qu'il seroit bien marry d'avoir battu les buissons et que d'autres eussent les oisillons. Jean Chartier.] Nous ne savons pas si les Anglais perdirent beaucoup d'hommes au dpart des Bourguignons. Au reste, ils avaient justement achev leurs travaux autour de la ville. Les Bourguignons partirent le 17 avril; ds le 15, les Anglais avaient fini leur dernire bastille du ct de la Beauce, celle qu'ils nommaient Paris; le 20, ils terminrent, du ct de la Sologne, celle de Saint-Jean-le-Blanc, qui fermait la Haute-Loire, d'o les Orlanais tiraient jusque-l leurs approvisionnements. Les vivres entrant avec peine, le mcontentement commena; beaucoup de gens trouvaient que la ville avait fait assez de sacrifices pour se conserver son seigneur; il valait mieux qu'Orlans devnt anglais que de ne plus tre. Les choses n'en restrent pas l. On trouva qu'il avait t fait un trou dans le mur de la ville; la trahison tait vidente. D'autre part, Dunois ne pouvait rien attendre de Charles VII. Les tats assembls en 1428 avaient vot de l'argent, somm les tenans-fiefs de leur service fodal. Il n'tait venu ni hommes ni argent. Le receveur gnral n'avait pas quatre cus en caisse[277]. Quand Dunois envoya La Hire pour demander du secours, le roi, qui le fit dner avec lui, n'eut, dit-on, lui donner qu'un poulet et une queue de mouton. Quoi qu'il en soit de cette historiette, la situation dsespre de Charles VII est prouve par l'offre exorbitante qu'il avait faite aux cossais de leur cder le Berri pour prix d'un nouveau secours. [Note 277: Nisi quatuor scuta. _Dposition de la veuve du receveur, Marguerite la Touroulde, Procs ms. de la Pucelle, Rvision._ Vigiles de Charles VII, par Martial de Paris. Cette chronique rime tait, dit-on, devenue si populaire qu'on la chantait mme dans les campagnes. Trait du 10 novembre 1428. Barante, t. V, p. 256, 3e dition. Dupuy affirme que le comt de Saintonge fut donn au roi d'cosse et ses hoirs mles, tenir en hommage et pairie de France. _Bibl. royale, mss. Dupuy, 337, nov. 1428._] Nous ne connaissons pas bien les intrigues qui divisaient cette petite cour. Dans cette extrme dtresse, les divisions y avaient naturellement augment. Les vieux conseillers armagnacs, loigns quelque temps par Richemont et par la belle-mre du roi, devaient reprendre crdit. Ce parti mridional aurait consenti volontiers avoir un roi du Midi, sigeant Grenoble[278]. Au contraire, la belle-mre du roi, duchesse d'Anjou, ne pouvait conserver l'Anjou si les Anglais passaient dfinitivement la Loire. Elle tait unie en cela avec la maison d'Orlans. Mais la maison d'Anjou avait tant d'autres intrts, si varis, si divers, qu'elle croyait devoir mnager toujours les Anglais, ngocier toujours. Lorsque la dfense d'Orlans parut dsespre (mai 1429), le vieux cardinal de Bar se hta de traiter avec Bedford, au nom de son neveu Ren d'Anjou, de peur qu'il ne manqut la succession de Lorraine, sauf se laisser dsavouer par Ren, si les affaires de Charles VII prenaient une autre face[279]. [Note 278: Thomassin assure que le conseil avait dcid le roi se retirer en Dauphin. Il ne faut pas oublier que Thomassin est un Dauphinois, conseiller du dauphin Louis (XI).] [Note 279: _Archives, Trsor des chartes, J. 582._] La ruine imminente d'Orlans avait effray les villes voisines de la Loire. Les plus proches, Angers, Tours et Bourges, envoyrent des vivres; Poitiers et La Rochelle de l'argent; puis l'effroi gagnant, le Bourbonnais, l'Auvergne, le Languedoc mme, firent passer aux Orlanais, du salptre, du soufre et de l'acier[280]. [Note 280: M. Jollois (p. 52) a donn les reus: _Archives de la ville d'Orlans, comptes de la commune, ann. 1428-1429._] Peu peu la France entire s'intressait au sort d'une ville. On tait touch de cette brave rsistance des Orlanais, de leur fidlit leur seigneur. On avait piti d'Orlans, du duc d'Orlans aussi. Il ne suffisait donc pas aux Anglais de le retenir prisonnier toute sa vie; ils voulaient lui prendre son apanage, le ruiner, lui et ses enfants. Ce nouveau malheur renouvelait la mmoire de tant d'autres malheurs de cette maison; il n'tait pas d'homme qui n'et chant dans son enfance les complaintes qui couraient alors sur la mort de Louis d'Orlans[281]. Charles d'Orlans, prisonnier, ne pouvait dfendre sa ville, mais ses ballades passaient le dtroit et priaient pour lui. [Note 281: Cantilenas lugubres super morte dolorosa et a proditoribus nephandis proditorie perpetrata... _Religieux de Saint-Denis, ms., folio 878_.--Il est vrai qu'on fit aussi des complaintes sur la mort du duc de Bourgogne. Nous lisons dans une lettre de grce qu'un chanoine de Reims, trouvant une de ces complaintes la suite d'une gnalogie d'Henri VI, s'tait emport, avait tir son couteau et coup les vers; le roi lui pardonna condition qu'il fera faire en expiation deux tableaux plus beaux, lesquels seront attachs crampons de fer, l'un en la ville de Reims, et l'autre en l'chevinage d'icelle. _Archives, Trsor des chartes, Registre_ CLXXIII, _676, ann. 1427._] Chose touchante et qui honore la nature humaine, au milieu des plus terribles misres, parmi la dsolation et la famine, lorsque les loups prenaient possession des campagnes, lorsque, au dire d'un contemporain, il n'y avait plus une maison debout, hors les villes, depuis la Picardie jusqu'en Allemagne, ce peuple tait encore sensible aux maux des autres; il rservait sa piti pour un prince prisonnier, un prince, un pote, fils d'un homme assassin, et lui-mme vou pour toute la vie cette mort de la captivit et de l'exil[282]. [Note 282: Ce sentiment populaire fut exprim vivement par la Pucelle, qui disait avoir pour mission de dlivrer, non-seulement Orlans, mais le _duc d'Orlans_. (Procs, dposition du duc d'Alenon.)] Les femmes surtout prouvaient ce sentiment de piti. Moins domines par l'intrt, elles sont fidles au malheur. En gnral, elles ne furent pas assez politiques pour se rsigner au joug tranger; elles restrent bonnes Franaises. Duguesclin savait qu'il n'y avait rien de plus Franais en France que les femmes, lorsqu'il disait: Il n'y a pas une fileuse qui ne file une quenouille pour ma ranon. L'un des premiers exemples de rsistance avait t donn par une jeune femme, la dame de la Rocheguyon, qui dfendit longtemps cette forteresse qui lui appartenait, et qui, force de la rendre, refusa d'en faire hommage aux Anglais. Ceux-ci osrent lui proposer d'pouser un tratre, Gui Bouteiller, qui avait trahi Rouen; ils voulaient mettre un homme eux dans cette place importante de la Rocheguyon. Il eut la place, mais non la dame; elle aima mieux laisser tout, et s'en aller pauvre avec ses enfants[283]. [Note 283: Monstrelet. Il est juste d'ajouter que les femmes ne rsistrent pas seules. Monstrelet parle du brave brigand Tabary; le Bourgeois fait mention d'un capitaine roturier de Saint-Denis qui fut tu par ses envieux; le Religieux, du normand Braquemont, qui, avec la flotte de Castille, dfit celle des Anglais; il raconte enfin qu'un Normand, Jean Bigot, au plus beau moment d'Henri V et quand il semblait invincible, ramassa quelques hommes, tua quatre cents Anglais, et envoya leurs drapeaux Notre-Dame de Paris, afin qu'y faisant son entre, l'Anglais y vt ses drapeaux.] Les femmes taient restes Franaises; les prtres redevinrent Franais. Ils avaient fini par s'apercevoir que les Anglais, avec tous leurs beaux semblants d'gards pour l'glise[284], en taient les vrais ennemis. Aprs avoir essay d'imposer l'glise d'Angleterre, Bedford fit celle de France l'exorbitante demande de cder au roi pour les besoins de la guerre tous les biens et rentes qui avaient t donns l'glise depuis _quarante ans_. Ces deux propositions portrent malheur aux Anglais. Ils succdrent la rputation d'impit qu'avaient eue les Armagnacs. Le pillage de quelques glises attira sur eux l'excration du peuple[285]. [Note 284: Bedford s'tait fait donner le titre de _chanoine_ de la cathdrale de Rouen. (Deville.)] [Note 285: Le gouvernement anglais tait fort dur. Nous le voyons par les grces mmes qu'il accorde. Grce un matre d'cole d'une amende de 32 cus d'or, qu'il a encourue _pour avoir lev_ le fils d'un Armagnac (_Archives, Trsor des chartes, J. Registre_ CLXXIII, _19, 1424_). Lettres de pardon un religieux qui _a soign un Armagnac bless_ (_Ibidem_, 692, 1427), un colier qui _a tudi le droit Angers_ (_Ibidem_, 689), deux frres qui ont t _visits_ par un homme d'armes Armagnac; il tait entr chez eux par la fentre pour les maltraiter (_Ibidem_, _Registre_ CLXXV, _197, 1432_). Grce de la vie un maon de Rouen qui a dit que si le dauphin reprenait la ville, il y avait moyen d'empcher les Anglais du chteau de faire des sorties (_Archives, Trsor des chartes, Registre,_ CLXXIV, _14, 1424_).] La grandeur de Lancastre n'avait pas une base ferme. Elle reposait sur deux mensonges. En Angleterre, ils avaient dit: Nous ne demandons l'glise que ses prires; et ils voulaient toucher aux biens de l'glise. En France, ils avaient dit: Nous sommes les vrais hritiers du trne, usurp depuis Philippe de Valois; nous sommes les vrais rois de France, nous sommes Franais. Un tel mot aurait pu tromper dans la bouche d'douard III, qui tait Franais par sa mre et qui parlait encore franais. Mais, par un contraste bizarre, c'est justement l'avnement d'Henri V que la chambre des Communes commence rdiger ses actes en anglais. Lorsque ces prtendus Franais nous faisaient la grce de se servir de notre langue, ils la dfiguraient et la maltraitaient tellement qu'ils semblaient ennemis de la langue autant que de la nation. Avec tout cela, les Anglais avaient une chose pour eux, c'est que leur jeune roi, Henri VI, tait certainement Franais par sa mre et petit-fils de Charles VI; il ne ressemblait que trop son grand-pre pour la faiblesse d'esprit. Au contraire, la lgitimit de Charles VII tait bien douteuse; il tait n en 1403, au plus fort des liaisons de sa mre avec le duc d'Orlans; elle-mme avait accd aux actes dans lesquels il tait appel le _soi-disant_ dauphin. Henri VI n'avait pas encore t sacr Reims, mais Charles VII ne l'tait pas non plus. Le peuple de ce temps ne reconnaissait un roi qu' deux choses: la naissance royale et le sacre; Charles VII n'tait pas roi selon la religion, et il n'tait pas sr qu'il le ft selon la nature. Cette question, indiffrente pour les politiques qui se dcident suivant leurs intrts, tait tout pour le peuple; le peuple ne veut obir qu'au droit. Une femme avait obscurci cette grande question de droit; une femme sut l'claircir. CHAPITRE III LA PUCELLE D'ORLANS 1429 L'originalit de la Pucelle, ce qui fit son succs, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions, ce fut son bon sens. travers son enthousiasme, cette fille du peuple vit la question et sut la rsoudre. Le noeud que les politiques et les incrdules ne pouvaient dlier, elle le trancha. Elle dclara, au nom de Dieu, que Charles VII tait l'hritier; elle le rassura contre sa lgitimit dont il doutait lui-mme. Cette lgitimit, elle la sanctifia, menant son roi droit Reims, et gagnant de vitesse sur les Anglais l'avantage dcisif du sacre. Il n'tait pas rare de voir les femmes prendre les armes. Elles combattaient souvent dans les siges[286], tmoin les trente femmes blesses Amiens[287], tmoin Jeanne Hachette. Au temps de la Pucelle et dans les mmes annes, les femmes de Bohme se battaient comme les hommes, dans les guerres des Hussites[288]. [Note 286: Les exemples seraient innombrables. Citons seulement les dames de Lalaing (1452, 1581). La seconde dfendit Tournai contre le plus grand capitaine du XVIe sicle, le prince de Parme. Reiffenberg.] [Note 287: V. tome III.] [Note 288: Et armoient les femmes, ainsi que diables, pleines de toutes cruauts, et en furent trouves plusieurs mortes et occises aux rencontres. Monstrelet.] L'originalit de la Pucelle, je le rpte, ne fut pas non plus dans ses visions. Qui n'en avait au moyen ge? Mme dans ce prosaque XVe sicle, l'excs des souffrances avait singulirement exalt les esprits. Nous voyons, Paris, un frre Richard remuer tout le peuple par ses sermons, au point que les Anglais finirent par le chasser de la ville. Le carme breton Conecta tait cout Courtrai, Arras, par des masses de quinze ou vingt mille hommes. Dans l'espace de quelques annes, avant et aprs la Pucelle, toutes les provinces ont leurs inspirs. C'est une Pierrette bretonne qui converse avec Jsus-Christ. C'est une Marie d'Avignon, une Catherine de la Rochelle. C'est un petit berger, que Xaintrailles amne de son pays, lequel a des stigmates aux pieds et aux mains, et qui sue du sang aux saints jours[289]. [Note 289: Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 119-122. D'Artigny, Voltaire et Beaumarchais ont cru que ce Richard pouvait avoir endoctrin Jeanne Darc. V. la rfutation premptoire de M. Berriat Saint-Prix, dans son Histoire de la Pucelle, p. 242-3. Meyer, Annales Rerum Flandricarum, f. 271 verso. De Bretaigne bretonnant. Journal du Bourgeois de Paris, tome XV, p. 134? 1430. Notices des mss., t. III, p. 347.--Procs, d. Buchon, 1827. p. 87.--Journal du Bourgeois, t. XV, p. 411, 1430; Jean Chartier, p. 47.] La Lorraine tait, ce semble, l'une des dernires provinces o un tel phnomne et d se prsenter. Les Lorrains sont braves, batailleurs, mais volontiers intrigants et russ. Si le grand Guise sauva la France, avant de la troubler, ce ne fut pas par des visions. Nous trouvons deux Lorrains au sige d'Orlans, et tous deux y dploient le naturel factieux de leur spirituel compatriote Callot; l'un est le canonnier matre Jean qui faisait si bien le mort; l'autre est un chevalier qui fut pris par les Anglais, charg de fers, et qui leur dpart revint cheval sur un moine anglais[290]. [Note 290: Histoire au vray du sige.] La Lorraine des Vosges a, il est vrai, un caractre plus grave. Cette partie leve de la France d'o descendent de tous cts des fleuves vers toutes les mers, tait couverte de forts, forts vastes et telles que les Carlovingiens les jugeaient les plus dignes de leurs chasses impriales. Dans les clairires de ces forts s'levaient les vnrables abbayes de Luxeuil et de Remiremont; celle-ci, comme on sait, gouverne par une abbesse qui tait princesse du Saint-Empire, qui avait ses grands officiers, toute une cour fodale, qui faisait porter par son snchal l'pe nue devant elle. Cette royaut de femme avait eu pour vassal, et pendant longtemps, le duc de Lorraine. Ce fut justement entre la Lorraine des Vosges et celle des plaines, entre la Lorraine et la Champagne, que naquit, Dom-Remy, la belle et brave fille qui devait porter si bien l'pe de la France. Il y a quatre Dom-Remy le long de la Meuse dans un cercle de dix lieues, trois du diocse de Toul, un de celui de Langres[291]. Probablement ces quatre villages taient, dans des temps plus anciens, des domaines de l'abbaye de Saint-Remy de Reims[292]. Nos grandes abbayes avaient, comme on sait, dans les temps carlovingiens, des possessions bien plus loignes, jusqu'en Provence, jusqu'en Allemagne, jusqu'en Angleterre. [Note 291: Il y a encore un Dom-Remy, mais plus loin de la Meuse.] [Note 292: La Pucelle tait ne dans un ancien fief de Saint-Remy, on comprend mieux pourquoi l'ide de Reims, l'ide du sacre domina toute sa mission. Elle n'appela Charles VII que _dauphin_, jusqu' ce qu'il fut sacr. Un diplme de 1090 compte Dom-Remy-la-Pucelle parmi les proprits de l'abbaye. M. Varin, Archives administratives de Reims, p. 242. Depuis, cette proprit fut aline; mais la cure du village semble tre reste longtemps la nomination du monastre de Saint-Remy (M. Varin, d'aprs _D. Martel. Hist. ms. de Reims_). V., entre autres ouvrages, la savante introduction de M. Varin. Archives de Reims, p. XXIII-XXIV.] Cette ligne de la Meuse est la Marche de Lorraine et de Champagne, tant dispute entre le roi et le duc. Le pre de Jeanne, Jacques Darc[293], tait un digne Champenois[294]. Jeanne tint sans doute de son pre; elle n'eut point l'pret lorraine; mais bien plutt la douceur champenoise, la navet mle de sens et de finesse, comme vous la trouvez dans Joinville. [Note 293: C'est l'orthographe que suit Jean Hordal, descendant d'un frre de la Pucelle (Hordal. Johann Darc historia, 1612, in-4). Ds lors on ne peut gure tirer ce nom du village d'Arc.] [Note 294: De Montier-en-Der.] Quelques sicles plus tt, Jeanne serait ne serve de l'abbaye de Saint-Remy; un sicle auparavant, serve du sire de Joinville. Il tait, en effet, seigneur de la ville de Vaucouleurs, dont le village de Dom-Remy dpendait. Mais en 1335, le roi obligea les Joinville de lui cder Vaucouleurs[295]. C'tait alors le grand passage de la Champagne la Lorraine, la droite route d'Allemagne, non-seulement la route d'Allemagne, mais aussi celle des bords de la Meuse, la croix des routes. C'tait encore, pour ainsi dire, la frontire des partis; il y avait prs de Dom-Remy un dernier village du parti bourguignon, tout le reste tait pour Charles VII. [Note 295: Charles V l'unit insparablement la couronne en 1365. On voit encore en Champagne, prs de Vaucouleurs, de grosses pierres que l'empereur Albert et Philippe le Bel firent planter pour servir de bornes leurs empires. Vosgien, chanoine de Vaucouleurs.] Cette Marche de Lorraine et de Champagne avait en tout temps cruellement souffert de la guerre; longue guerre entre l'Est et l'Ouest, entre le roi et le duc, pour la possession de Neufchteau et des places voisines; puis guerre du Nord au Sud, entre les Bourguignons et les Armagnacs. Le souvenir de ces guerres sans piti n'a pu s'effacer jamais. On montrait nagure encore, prs de Neufchteau, un arbre antique au nom sinistre, dont les branches avaient sans doute port bien des fruits humains: _Le chne des partisans_. Les pauvres gens des Marches avaient l'honneur d'tre sujets directs du roi, c'est--dire qu'au fond ils n'taient personne, n'taient appuys ni mnags de personne, qu'ils n'avaient de seigneur, de protecteur, que Dieu. Les populations sont srieuses dans une telle situation; elles savent qu'elles n'ont compter sur rien, ni sur les biens, ni sur la vie. Elles labourent et le soldat moissonne. Nulle part le laboureur ne s'inquite davantage des affaires du pays; personne n'y a plus d'intrt; il en sent si rudement les moindres contre-coups! Il s'informe, il tche de savoir, de prvoir; du reste, il est rsign, quoi qu'il arrive, il s'attend tout, il est patient et brave. Les femmes mmes le deviennent; il faut bien qu'elles le soient, parmi tous ces soldats, sinon pour leur vie, au moins pour leur honneur, comme la belle et robuste Dorothe de Goethe. Jeanne tait la troisime fille d'un laboureur[296], Jacques _Darc_, et d'Isabelle _Rome_[297]. Elle eut deux marraines, dont l'une l'appelait _Jeanne_, l'autre _Sibylle_. [Note 296: On voit encore aujourd'hui, au-dessus de la porte de la chaumire qu'habita Jeanne Darc, trois cussons sculpts: celui de Louis XI, qui fit embellir la chaumire; celui qui fut donn sans doute l'un des frres de la Pucelle avec le surnom de Du Lis; et un troisime cusson qui porte une toile et trois _socs de charrue pour_ exprimer la mission de la Pucelle et l'humble condition de ses parents. Vallet, Mmoire adress l'Institut historique, sur le nom de famille de la Pucelle.] [Note 297: Le nom de _Rome_ tait souvent pris au moyen ge par ceux qui avaient fait le plerinage de Rome.] Le fils an avait t nomm _Jacques_, un autre _Pierre_. Les pieux parents donnrent l'une de leurs filles le nom plus lev de saint _Jean_[298]. [Note 298: Ce prnom est celui d'un grand nombre d'hommes clbres du moyen ge: Jean de Parme (auteur suppos de l'vangile ternel), Jean Fidenza (saint Bonaventure), Jean Gerson, Jean Petit, Jean d'Occam, Jean Huss, Jean Calvin, etc. Il semble annoncer dans les familles qui le donnaient leurs enfants une sorte de tendance mystique. Le choix du nom a une singulire importance dans tous les ges religieux (V. mes Origines du droit), plus forte raison chez les chrtiens du moyen ge, qui plaaient l'enfant sous le patronage du saint dont il portait le nom. J'ai parl dj au tome II (Tableau de la France) du nom de Jean, et au t. V de l'opposition de Jean et de Jacques.] Tandis que les autres enfants allaient avec le pre travailler aux champs ou garder les btes, la mre tint Jeanne prs d'elle, l'occupant coudre ou filer[299]. Elle n'apprit ni lire ni crire; mais elle sut tout ce que savait sa mre des choses saintes[300]. Elle reut sa religion, non comme une leon, une crmonie, mais dans la forme populaire et nave d'une belle histoire de veille, comme la foi simple d'une mre... Ce que nous recevons ainsi avec le sang et le lait, c'est chose vivante, et la vie mme... [Note 299: Interroge si elle avoit apprins aucun art ou mestier, dist: que oui, et que sa mre lui avoit apprins cousdre, et qu'elle ne cuidoit point qu'il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre aucune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis ne austres bestes...--Depuis qu'elle a est grande et qu'elle a eu entendement, ne les gardoit pas...; mais de son ge, si elle les gardoit ou non, n'en a pas la mmoire. Procs, interrog. du 22 et 24 fvrier 1431. Le tmoignage de Jeanne me parat devoir tre prfr celui des tmoins du second procs, qui d'ailleurs parlent si longtemps aprs.] [Note 300: Que autre personne que sadite mre ne lui apprint sa crance. Ibidem.] Nous avons sur la pit de Jeanne un touchant tmoignage, celui de son amie d'enfance, de son amie de coeur, Haumette, plus jeune de trois ou quatre ans. Que de fois, dit-elle, j'ai t chez son pre, et couch avec elle de bonne amiti[301]...! C'tait une bonne fille, simple et douce. Elle allait volontiers l'glise et aux saints lieux. Elle filait, faisait le mnage, comme font les autres filles... Elle se confessait souvent. Elle rougissait, quand on lui disait qu'elle tait trop dvote, qu'elle allait trop l'glise. Un laboureur, appel aussi en tmoignage, ajoute qu'elle soignait les malades, donnait aux pauvres. Je le sais bien, dit-il: j'tais enfant alors, et c'est elle qui m'a soign. [Note 301: Stetit et jacuit amorose in domo patris sui. _Dposition d'Haumette._] Tout le monde connaissait sa charit, sa pit. Ils voyaient bien que c'tait la meilleure fille du village. Ce qu'ils ignoraient, c'est qu'en elle la vie d'en haut absorba toujours l'autre et en supprima le dveloppement vulgaire. Elle eut, d'me et de corps, ce don divin de rester enfant. Elle grandit, devint forte et belle, mais elle ignora toujours les misres physiques de la femme[302]. Elles lui furent pargnes, au profit de la pense et de l'inspiration religieuse. Ne sous les murs mmes de l'glise, berce du son des cloches et nourrie de lgendes, elle fut une lgende elle-mme, rapide et pure, de la naissance la mort. [Note 302: A ouy dire plusieurs femmes que ladite Pucelle... onques n'avoit eu... _Dposition de son vieil cuyer, Jean Daulon._] Elle fut une lgende vivante... Mais la force de vie, exalte et concentre, n'en devint pas moins cratrice. La jeune fille, son insu, _crait_, pour ainsi parler, et _ralisait_ ses propres ides, elle en faisait des tres, elle leur communiquait, du trsor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence, faire plir les misrables ralits de ce monde. Si _posie_ veut dire _cration_, c'est l sans doute la posie suprme. Il faut savoir par quels degrs elle en vint jusque-l, de quel humble point de dpart. Humble la vrit, mais dj potique. Son village tait deux pas des grandes forts des Vosges. De la porte de la maison de son pre, elle voyait le vieux bois _des chnes_[303]. Les fes hantaient ce bois; elles aimaient surtout une certaine fontaine prs d'un grand htre qu'on nommait l'arbre des fes, des _dames_[304]. Les petits enfants y suspendaient des couronnes, y chantaient. Ces anciennes _dames_ et matresses des forts ne pouvaient plus, disait-on, se rassembler la fontaine; elles en avaient t exclues pour leurs pchs[305]. Cependant l'glise se dfiait toujours des vieilles divinits locales; le cur, pour les chasser, allait chaque anne dire une messe la fontaine. [Note 303: Que on voit de l'huys de son pre. Procs, interrog. du 24 fvrier 1431.] [Note 304: Ibidem.] [Note 305: Propter eorum peccata. _Dposition de Batrix._] Jeanne naquit parmi ces lgendes, dans ces rveries populaires. Mais le pays offrait ct une tout autre posie, celle-ci, sauvage, atroce, trop relle, hlas! la posie de la guerre... La guerre! ce mot seul dit toutes les motions; ce n'est pas tous les jours sans doute l'assaut et le pillage, mais bien plutt l'attente, le tocsin, le rveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de l'incendie... tat terrible, mais potique; les plus prosaques des hommes, les cossais du pays bas se sont trouvs potes parmi les hasards du _border_; de ce dsert sinistre, qui semble encore maudit, ont pourtant germ les ballades, sauvages et vivaces fleurs. Jeanne eut sa part dans ces romanesques aventures. Elle vit arriver les pauvres fugitifs, elle aida, la bonne fille, les recevoir; elle leur cdait son lit et allait coucher au grenier. Ses parents furent aussi une fois obligs de s'enfuir. Puis, quand le flot des brigands fut pass, la famille revint et retrouva le village saccag, la maison dvaste, l'glise incendie. Elle sut ainsi ce que c'est que la guerre. Elle comprit cet tat anti-chrtien, elle eut horreur de ce rgne du diable, o tout homme mourait en pch mortel. Elle se demanda si Dieu permettrait cela toujours, s'il ne mettrait pas un terme ces misres, s'il n'enverrait pas un librateur, comme il l'avait fait souvent pour Isral, un Gdon, une Judith?... Elle savait que plus d'une femme avait sauv le peuple de Dieu, que ds le commencement il avait t dit que la femme craserait le serpent. Elle avait pu voir au portail des glises sainte Marguerite, avec saint Michel, foulant aux pieds le dragon[306]... Si, comme tout le monde disait, la perte du royaume tait l'oeuvre d'une femme, d'une mre dnature, le salut pouvait bien venir d'une fille. C'est justement ce qu'annonait une prophtie de Merlin; cette prophtie, enrichie, modifie selon les provinces, tait devenue toute lorraine dans le pays de Jeanne Darc. C'tait une pucelle des Marches de _Lorraine_ qui devait sauver le royaume[307]. La prophtie avait pris probablement cet embellissement, par suite du mariage rcent de Ren d'Anjou avec l'hritire du duch de Lorraine, qui, en effet, tait trs-heureux pour la France. [Note 306: Sainte Marguerite voit apparatre le diable sous la forme d'un dragon; elle le met en fuite par un signe de croix. Elle s'chappe de la maison de son mari, _en habit d'homme_: Tonsis crinibus, in virili habitu. Legenda aurea Sanctorum.] [Note 307: Cette Pucelle devait venir du bois _chenu_; or il se trouvait un bois appel ainsi la porte mme du village de Jeanne Darc. Quod debebat venire puella ex quodam nemore _canuto_ ex partibus Letharingi. Dposit. du premier tmoin de l'enqute de Rouen. Notices des mss., t. III, p. 347.] Un jour d't, jour de jene, midi, Jeanne tant au jardin de son pre, tout prs de l'glise[308], elle vit de ce ct une blouissante lumire, et elle entendit une voix: Jeanne, sois bonne et sage enfant; va souvent l'glise. La pauvre fille eut grand'peur. [Note 308: Procs, interrog. du 22 fvrier.] Une autre fois, elle entendit encore la voix, vit la clart, mais dans cette clart de nobles figures dont l'une avait des ailes et semblait un sage prud'homme. Il lui dit: Jeanne, va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume. Elle rpondit, toute tremblante: Messire, je ne suis qu'une pauvre fille; je ne saurais chevaucher[309], ni conduire les hommes d'armes. La voix rpliqua: Tu iras trouver M. de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te fera mener au roi. Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront t'assister. Elle resta stupfaite et en larmes, comme si elle et dj vu sa destine tout entire. [Note 309: Procs, interrog. du 22 fvrier.] Le prud'homme n'tait pas moins que saint Michel, le svre archange des jugements et des batailles. Il revint encore, lui rendit courage, et lui raconta la piti qui estoit au royaume de France[310]. Puis vinrent les blanches figures des saintes, parmi d'innombrables lumires, la tte pare de riches couronnes, la voix douce et attendrissante, en pleurer. Mais Jeanne pleurait surtout quand les saintes et les anges la quittaient. J'aurais bien voulu, dit-elle, que les anges m'eussent emporte[311]... [Note 310: Procs, interrog. du 15 mars.] [Note 311: Ibid., 27 fvrier.] Si elle pleurait, dans un si grand bonheur, ce n'tait pas sans raison. Quelque belles et glorieuses que fussent ces visions, sa vie ds lors avait chang. Elle qui n'avait entendu jusque-l qu'une voix, celle de sa mre, dont la sienne tait l'cho, elle entendait maintenant la puissante voix des anges!... Et que voulait la voix cleste? Qu'elle dlaisst cette mre, cette douce maison. Elle qu'un seul mot dconcertait[312], il lui fallait aller parmi les hommes, parler aux hommes, aux soldats. Il fallait qu'elle quittt pour le monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l'ombre de l'glise, o elle n'entendait que les cloches[313] et o les oiseaux mangeaient dans sa main. Car tel tait l'attrait de douceur qui entourait la jeune sainte; les animaux et les oiseaux du ciel venaient elle[314], comme jadis aux Pres du dsert, dans la confiance de la paix de Dieu. [Note 312: Spe habebat verecundiam, etc. _Dposition de Haumette._] [Note 313: Elle avait une sorte de passion pour le son des cloches: Promiserat dare lanas... ut diligentiam haberet pulsandi. _Dposition de Prin._] [Note 314: Journal du Bourgeois.] Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat qu'elle soutint. Mais il est vident qu'il eut lieu et qu'il dura longtemps, puisqu'il s'coula cinq annes entre sa premire vision et sa sortie de la maison paternelle. Les deux autorits, paternelle et cleste, commandaient des choses contraires. L'une voulait qu'elle restt dans l'obscurit, dans la modestie et le travail; l'autre qu'elle partt et qu'elle sauvt le royaume. L'ange lui disait de prendre les armes. Le pre, rude et honnte paysan, jurait que, si sa fille s'en allait avec les gens de guerre, il la noierait plutt de ses propres mains[315]. De part ou d'autre, il fallait qu'elle dsobt. Ce fut l sans doute son plus grand combat; ceux qu'elle soutint contre les Anglais ne devaient tre qu'un jeu ct. [Note 315: Procs, interrog. du 12 mars.] Elle trouva dans sa famille, non pas seulement rsistance, mais tentation. On essaya de la marier, dans l'espoir de la ramener aux ides qui semblaient plus raisonnables. Un jeune homme du village prtendit qu'tant petite, elle lui avait promis mariage; et comme elle le niait, il la fit assigner devant le juge ecclsiastique de Toul. On pensait qu'elle n'oserait se dfendre, qu'elle se laisserait plutt condamner, marier. Au grand tonnement de tout le monde, elle alla Toul, elle parut en justice, elle parla, elle qui s'tait toujours tue. Pour chapper l'autorit de sa famille, il fallait qu'elle trouvt dans sa famille mme quelqu'un qui la crt; c'tait le plus difficile. Au dfaut de son pre, elle convertit son oncle sa mission. Il la prit avec lui, comme pour soigner sa femme en couches. Elle obtint de lui qu'il irait demander pour elle l'appui du sire de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs. L'homme de guerre reut assez mal le paysan, et lui dit qu'il n'y avait rien faire, sinon de la ramener chez son pre, bien soufflete[316]. Elle ne se rebuta pas; elle voulut partir, et il fallut bien que son oncle l'accompagnt. C'tait le moment dcisif; elle quittait pour toujours le village et la famille; elle embrassa ses amies, surtout sa petite bonne amie Mengette, qu'elle recommanda Dieu; mais, pour sa grande amie et compagne, Haumette, celle qu'elle aimait le plus, elle aima mieux partir sans la voir[317]. [Note 316: Daret ei alapas. Notices des mss.] [Note 317: Nescivit recessum... Multum flevit... _Dposition d'Haumette._] Elle arriva donc dans cette ville de Vaucouleurs, avec ses gros habits rouges de paysanne[318], et alla loger avec son oncle chez la femme d'un charron, qui la prit en amiti. Elle se fit mener chez Baudricourt, et lui dit avec fermet qu'elle venait vers lui de la part de son Seigneur, pour qu'il mandt au dauphin de se bien maintenir, et qu'il n'assignt point de bataille ses ennemis; parce que son Seigneur lui donnerait secours dans la mi-carme... Le royaume n'appartenait pas au dauphin, mais son Seigneur; toutefois, son Seigneur voulait que le dauphin devnt roi, et qu'il et ce royaume en dpt. Elle ajoutait que malgr les ennemis du dauphin, il serait fait roi, et qu'elle le mnerait sacrer. [Note 318: Pauperibus vestibus rubeis. _Dpos. de Jean de Metz._] Le capitaine fut bien tonn; il souponna qu'il y avait l quelque diablerie. Il consulta le cur, qui apparemment eut les mmes doutes. Elle n'avait parl de ses visions aucun homme d'glise[319]. Le cur vint donc avec le capitaine dans la maison du charron, il dploya son tole et adjura Jeanne de s'loigner, si elle tait envoye du mauvais esprit[320]. [Note 319: Procs, interrog. du 12 mars.] [Note 320: Apportaverat stolam... adjuraverat. _Dpos. de Catherine, femme du charron._] Mais le peuple ne doutait point; il tait dans l'admiration. De toutes parts on venait la voir. Un gentilhomme lui dit, pour l'prouver: Eh bien! ma mie, il faut donc que le roi soit chass et que nous devenions Anglais. Elle se plaignit lui du refus de Baudricourt: Et cependant, dit-elle, avant qu'il soit la mi-carme, il faut que je sois devers le roi, duss-je, pour m'y rendre, user mes jambes jusqu'aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'cosse, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n'y a pour lui de secours que moi-mme, quoique j'aimasse mieux rester filer prs de ma pauvre mre; car ce n'est pas l mon ouvrage; mais il faut que j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le veut.--Et quel est votre Seigneur?--C'est Dieu!... Le gentilhomme fut touch. Il lui promit par sa foi, la main dans la sienne, que sous la conduite de Dieu, il la mneroit au roi. Un jeune gentilhomme se sentit aussi touch, et dclara qu'il suivrait cette sainte fille. Il parat que Baudricourt envoya demander l'autorisation du roi[321]. En attendant, il la conduisit chez le duc de Lorraine, qui tait malade et voulait la consulter. Le duc n'en tira rien que le conseil d'apaiser Dieu, en se rconciliant avec sa femme. Nanmoins il l'encouragea. [Note 321: Je croirais volontiers que le capitaine Baudricourt consulta le roi, et que sa belle-mre, la reine Yolande d'Anjou, s'entendit avec le duc de Lorraine sur le parti qu'on pouvait tirer de cette fille. Elle fut encourage au dpart par le duc, et son arrive accueillie par la reine Yolande, comme on le verra. Comparer sur ce point important Lebrun et Laverdy. Chronique de Lorraine, ap. D. Calmet, Preuves, t. II, p. VI.] De retour Vaucouleurs, elle y trouva un messager du roi qui l'autorisait venir. Le revers de la Journe des harengs dcidait essayer de tous les moyens. Elle avait annonc le combat le jour mme qu'il eut lieu. Les gens de Vaucouleurs, ne doutant point de sa mission, se cotisrent pour l'quiper et lui acheter un cheval[322]. Le capitaine ne lui donna qu'une pe. [Note 322: Equum pretii XVI francorum. _Dposition de Jean de Metz._] Elle eut encore en ce moment un obstacle surmonter. Ses parents, instruits de son prochain dpart, avaient failli en perdre le sens; ils firent les derniers efforts pour la retenir; ils ordonnrent, ils menacrent. Elle rsista cette dernire preuve et leur fit crire qu'elle les priait de lui pardonner. C'tait un rude voyage et bien prilleux qu'elle entreprenait. Tout le pays tait couru par les hommes d'armes des deux partis. Il n'y avait plus ni route, ni pont, les rivires taient grosses; c'tait au mois de fvrier 1429. S'en aller ainsi avec cinq ou six hommes d'armes, il y avait de quoi faire trembler une fille. Une Anglaise, une Allemande, ne s'y ft jamais risque; l'_indlicatesse_ d'une telle dmarche lui et fait horreur. Celle-ci ne s'en mut pas; elle tait justement trop pure pour rien craindre de ce ct. Elle avait pris l'habit d'homme, et elle ne le quitta plus; cet habit serr, fortement attach, tait sa meilleure sauvegarde. Elle tait pourtant jeune et belle. Mais il y avait autour d'elle, pour ceux mme qui la voyaient de plus prs, une barrire de religion et de crainte; le plus jeune des gentilshommes qui la conduisirent, dclare que, couchant prs d'elle, il n'eut jamais l'ombre mme d'une mauvaise pense. Elle traversait avec une srnit hroque tout ce pays dsert ou infest de soldats. Ses compagnons regrettaient bien d'tre partis avec elle; quelques-uns pensaient que peut-tre elle tait sorcire; ils avaient grande envie de l'abandonner. Pour elle, elle tait tellement paisible, qu' chaque ville elle voulait s'arrter pour entendre la messe: Ne craignez rien, disait-elle, Dieu me fait ma route; c'est pour cela que je suis ne. Et encore: Mes frres de paradis me disent ce que j'ai faire[323]. [Note 323: Sui fratres de paradiso. _Dposition de Jean de Metz._] La cour de Charles VII tait loin d'tre unanime en faveur de la Pucelle. Cette fille inspire qui arrivait de Lorraine et que le duc de Lorraine avait encourage, ne pouvait manquer de fortifier prs du roi le parti de la reine et de sa mre, le parti de Lorraine et d'Anjou. Une embuscade fut dresse la Pucelle quelque distance de Chinon, et elle n'y chappa que par miracle[324]. [Note 324: _Ibidem. Dpos. du frre Sguin._] L'opposition tait si forte contre elle que, lorsqu'elle fut arrive, le conseil discuta encore pendant deux jours si le roi la verrait. Ses ennemis crurent ajourner l'affaire indfiniment en faisant dcider qu'on prendrait des informations dans son pays. Heureusement, elle avait aussi des amis, les deux reines, sans doute, et surtout le duc d'Alenon, qui, sorti rcemment des mains des Anglais, tait fort impatient de porter la guerre dans le Nord pour recouvrer son duch. Les gens d'Orlans, qui, depuis le 12 fvrier, Dunois promettait ce merveilleux secours, envoyrent au roi et rclamrent la Pucelle. Le roi la reut enfin, et au milieu du plus grand appareil; on esprait apparemment qu'elle serait dconcerte. C'tait le soir, cinquante torches clairaient la salle, nombre de seigneurs, plus de trois cents chevaliers taient runis autour du roi. Tout le monde tait curieux de voir la sorcire ou l'inspire. La sorcire avait dix-huit ans[325]; c'tait une belle fille[326] et fort dsirable, assez grande de taille, la voix douce et pntrante. [Note 325: Elle dclara en fvrier 1431 qu'elle avait dix-neuf ans ou environ. Procs, interrog. du 21 fvrier 1431, p. 54, d. 1827. Vingt tmoins dposrent dans le mme sens. V. le rsum de tous les tmoignages dans M. Berriat Saint-Prix, p. 178-179. Dpositions, Notices des mss., t. III, p. 373. M. Lebrun de Charmettes voudrait en faire une beaut accomplie. L'Anglais Grafton au contraire, dans son amusante fureur, dit: Elle tait si laide qu'elle n'eut pas grand mal rester pucelle (because of her foule face.) Grafton, p. 534.--Le portrait de Jeanne Darc qu'on trouve la marge d'une copie du Procs, n'est qu'un griffonnage du greffier. V. le fac-simile des mss. de la Bibliothque royale, dans la seconde dition de M. Guido Goerres, Die Jungfrau von Orlans, 1841. Philippus Bergam. De Claris Mulieribus, cap CLVII; d'aprs un seigneur italien qui avait vu la Pucelle la cour de Charles VII. Ibidem, p. 369.] [Note 326: Mammas, qu pulchr erant.] Elle se prsenta humblement, comme une pauvre petite bergerette[327], dmla au premier regard le roi, qui s'tait ml exprs la foule des seigneurs, et quoiqu'il soutint d'abord qu'il n'tait pas le roi, elle lui embrassa les genoux. Mais, comme il n'tait pas sacr, elle ne l'appelait que dauphin: Gentil dauphin, dit-elle, j'ai nom Jehanne la Pucelle. Le Roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacr et couronn en la ville de Reims, et vous serez lieutenant du Roi des cieux, qui est roi de France. Le roi la prit alors part, et aprs un moment d'entretien, tous deux changrent de visage; elle lui disait, comme elle l'a racont depuis son confesseur: Je te dis de la part de Messire, que tu es _vrai hritier_ de France et _fils du roi_[328]. [Note 327: Paupercula bergereta... _Dposition de Gaucourt, grand matre de la maison du roi._] [Note 328: Quinzime tmoin. (Notices.) Selon un rcit moins ancien, mais trs-vraisemblable, elle lui rappela une chose qu'il savait seul: qu'un matin dans son oratoire il avait demand Dieu la grce de recouvrer son royaume, _s'il tait l'hritier lgitime_, sinon celle de ne point prir ni de tomber en captivit; mais de pouvoir se rfugier en Espagne ou en cosse.--Il semble rsulter des rponses, du reste fort obscures, de la Pucelle ses juges, que cette cour astucieuse abusa de sa simplicit, et que pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de Mystre o un ange apportait la couronne. Sala, Exemples de hardiesse, ms. franais de la Bibl. royale, n 180. Lebrun, t. I, p. 180-183. Procs, p. 77, 94-95, 102-106, d. 1827.] Ce qui inspira encore l'tonnement et une sorte de crainte, c'est que la premire prdiction qui lui chappa se vrifia l'heure mme. Un homme d'armes qui la vit et la trouva belle, exprima brutalement son mauvais dsir, en jurant le nom de Dieu la manire des soldats: Hlas! dit-elle, tu le renies, et tu es si prs de la mort! Il tomba l'eau un moment aprs et se noya[329]. [Note 329: Notices.] Ses ennemis objectaient qu'elle pouvait savoir l'avenir, mais le savoir par inspiration du diable. On assembla quatre ou cinq vques pour l'examiner. Ceux-ci, qui sans doute ne voulaient pas se compromettre avec les partis qui divisaient la cour, firent renvoyer l'examen l'Universit de Poitiers. Il y avait dans cette grande ville Universit, Parlement, une foule de gens habiles. L'archevque de Reims, chancelier de France, prsidant le conseil du roi, manda des docteurs, des professeurs en thologie, les uns prtres, les autres moines, et les chargea d'examiner la Pucelle. Les docteurs introduits et placs dans une salle, la jeune fille alla s'asseoir au bout du banc et rpondit leurs questions. Elle raconta avec une simplicit pleine de grandeur[330] les apparitions et les paroles des anges. Un dominicain lui fit une seule objection, mais elle tait grave: Jehanne, tu dis que Dieu veut dlivrer le peuple de France; si telle est sa volont, il n'a pas besoin de gens d'armes. Elle ne se troubla point: Ah! mon Dieu, dit-elle, les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. [Note 330: Magno modo. _Dposition du frre Sguin._] Un autre se montra plus difficile contenter, c'tait un frre Sguin, Limousin, professeur de thologie l'Universit de Poitiers, bien aigre homme, dit la chronique. Il lui demanda, dans son franais limousin, quelle langue parlait cette prtendue voix cleste. Jeanne rpondit avec un peu trop de vivacit: Meilleure que la vtre.--Crois-tu en Dieu? dit le docteur en colre. Eh bien! Dieu ne veut pas que l'on ajoute foi tes paroles, moins que tu ne montres un signe. Elle rpondit: Je ne suis point venue Poitiers pour faire des signes ou miracles; mon signe sera de faire lever le sige d'Orlans. Qu'on me donne des hommes d'armes, peu ou beaucoup, et j'irai. Cependant, il en advint Poitiers comme Vaucouleurs, sa saintet clata dans le peuple; en un moment tout le monde fut pour elle. Les femmes, damoiselles et bourgeoises, allaient la voir chez la femme d'un avocat du Parlement, dans la maison de laquelle elle logeait; et elles revenaient tout mues. Les hommes mmes y allaient; ces conseillers, ces avocats, ces vieux juges endurcis, s'y laissaient mener sans y croire, et quand ils l'avaient entendue, ils pleuraient, tout comme les femmes[331], et disaient: Cette fille est envoye de Dieu. [Note 331: Plouroient chaudes larmes. Chronique de la Pucelle.] Les examinateurs allrent la voir eux-mmes, avec l'cuyer du roi, et comme ils recommenaient leur ternel examen, lui faisant de doctes citations, et lui prouvant, par tous les auteurs sacrs, qu'on ne devait pas la croire: coutez, leur dit-elle, il y en a plus au livre de Dieu que dans les vtres... je ne sais ni A ni B; mais je viens de la part de Dieu pour faire lever le sige d'Orlans et sacrer le dauphin Reims... Auparavant, il faut pourtant que j'crive aux Anglais, et que je les somme de partir. Dieu le veut ainsi. Avez-vous du papier et de l'encre? crivez, je vais vous dicter[332]... vous, Suffort, Classidas et La Poule, je vous somme, de par le roi des cieux, que vous vous en alliez en Angleterre[333]... Ils crivirent docilement; elle avait pris possession de ses juges mme. [Note 332: Dposition du tmoin oculaire Versailles.] [Note 333: Cette lettre et les autres que la Pucelle a dictes sont certainement authentiques. Elles ont un caractre hroque que personne n'et pu feindre, une vivacit toute franaise, la Henri IV, mais deux choses de plus: navet, saintet. V. ces lettres dans Buchon, de Barante, Lebrun, etc. Lenglet du Fresnoy, d'aprs le ms. de Jacques Gelu. De Puella Aurelianensi, mss. lat. Bibl. Regi, n 6199.] Leur avis fut qu'on pouvait licitement employer la jeune fille, et l'on reut mme rponse de l'archevque d'Embrun, que l'on avait consult. Le prlat rappelait que Dieu avait maintes fois rvl des vierges, par exemple aux Sibylles, ce qu'il cachait aux hommes. Le dmon ne pouvait faire pacte avec une vierge; il fallait donc bien s'assurer si elle tait vierge en effet. Ainsi la science pousse bout, ne pouvant ou ne voulant point s'expliquer sur la distinction dlicate des bonnes et des mauvaises rvlations, s'en remettait humblement des choses spirituelles au corps, et faisait dpendre du fminin mystre cette grave question de l'esprit. Les docteurs ne sachant que dire, les dames dcidrent[334]. La bonne reine de Sicile, belle-mre du roi, s'acquitta avec quelques dames du ridicule examen, l'honneur de la Pucelle. Des Franciscains, qu'on avait envoys dans son pays aux informations, avaient rapport les meilleurs renseignements. Il n'y avait plus de temps perdre. Orlans criait au secours; Dunois envoyait coup sur coup. On quipa la Pucelle, on lui forma une sorte de maison. On lui donna d'abord pour cuyer un brave chevalier, d'ge mr, Jean Daulon, qui tait au comte de Dunois, et le plus honnte homme qu'il et parmi ses gens. Elle eut aussi un noble page, deux hrauts d'armes, un matre d'htel, deux valets; son frre, Pierre Darc, vint la trouver et se joignit ses gens. On lui donna pour confesseur Jean Pasquerel, frre ermite de Saint-Augustin. En gnral, les moines, surtout les Mendiants, soutenaient cette merveille de l'inspiration. [Note 334: Fut icelle Pucelle baille la royne de Cecile, etc. Notices des mss., t. III, p. 351.] Ce fut une merveille, en effet, pour les spectateurs, de voir la premire fois Jeanne Darc dans son armure blanche et sur son beau cheval noir, au ct une petite hache[335] et l'pe de sainte Catherine. Elle avait fait chercher cette pe derrire l'autel de Sainte-Catherine-de-Fierbois, o on la trouva en effet. Elle portait la main un tendard blanc fleurdelis, sur lequel tait Dieu avec le monde dans ses mains; droite et gauche, deux anges qui tenaient chacun une fleur de lis. Je ne veux pas, disait-elle, me servir de mon pe pour tuer personne[336]. Et elle ajoutait que, quoi qu'elle aimt son pe, elle aimait quarante fois plus son tendard. Comparons les deux partis, au moment o elle fut envoye Orlans. [Note 335: Et fit ladite Pucelle trs-bonne chre mon frre et moy, arme de toutes pices, sauve la teste, et la lance en la main. Et aprs que nous feusmes descendus Selles, j'allay son logis la voir, et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bien tost boire Paris, et semble chose toute divine de son fait, et de la voir, et de l'or... Et la veis monter cheval arme tout en blanc, sauf la teste, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir... et lors se tourna vers l'huis de l'glise, qui estoit bien prochain, et dist en assez voix de femme:--Vous, les prtres et gens d'glise, faites processions et prires Dieu. Et lors se retourna son chemin en disant: _Tirez avant! tirez avant!_ son estendard ploy, que portoit un gracieux paige, et avoit sa hache petite en la main, Lettre de Gui de Laval ses mre et aeule.] [Note 336: Nolebat uti ense suo, nec volebat quemquam interficere. _Dposition de frre Sguin._] Les Anglais s'taient bien affaiblis dans ce long sige d'hiver. Aprs la mort de Salisbury, beaucoup d'hommes d'armes qu'il avait engags se crurent libres et s'en allrent. D'autre part, les Bourguignons avaient t rappels par le duc de Bourgogne. Quand on fora la principale bastille des Anglais, dans laquelle s'taient replis les dfenseurs de quelques autres bastilles, on y trouva cinq cents hommes. Il est probable qu'en tout ils taient deux ou trois mille. Sur ce petit nombre, tout n'tait pas Anglais; il y avait aussi quelques Franais, dans lesquels les Anglais n'avaient pas sans doute grande confiance. S'ils avaient t runis, cela et fait un corps respectable; mais ils taient diviss dans une douzaine de bastilles ou boulevards[337], qui, pour la plupart, ne communiquaient pas entre eux. Cette disposition prouve que Talbot et les autres chefs anglais avaient eu jusque-l plus de bravoure et de bonheur que d'intelligence militaire. Il tait vident que chacune de ces petites places isoles serait faible contre la grande et grosse ville qu'elles prtendaient garder; que cette nombreuse population, aguerrie par un long sige, finirait par assiger les assigeants. [Note 337: Monstrelet exagre au hasard; il dit _soixante_ bastilles; il porte _sept ou huit mille_ hommes les Anglais tus dans les bastilles du sud, etc.] Quand on lit la liste formidable des capitaines qui se jetrent dans Orlans, La Hire, Xaintrailles, Gaucourt, Cusan, Coaraze, Armagnac; quand on voit qu'indpendamment des Bretons du marchal de Retz, des Gascons du marchal de Saint-Svre, le capitaine de Chteaudun, Florent d'Illiers, avait entran la noblesse du voisinage cette courte expdition, la dlivrance d'Orlans semble moins miraculeuse. Il faut dire pourtant qu'il manquait une chose pour que ces grandes forces agissent avec avantage, chose essentielle, indispensable, l'unit d'action. Dunois et pu la donner, s'il n'et fallu pour cela que de l'adresse et de l'intelligence. Mais ce n'tait pas assez: il fallait une autorit, plus que l'autorit royale; les capitaines du roi n'taient pas habitus obir au roi. Pour rduire ces volonts sauvages, indomptables, il fallait Dieu mme. Le Dieu de cet ge, c'tait la Vierge bien plus que le Christ. Il fallait la Vierge descendue sur terre, une vierge populaire, jeune, belle, douce, hardie. La guerre avait chang les hommes en btes sauvages; il fallait de ces btes refaire des hommes, des chrtiens, des sujets dociles. Grand et difficile changement! quelques-uns de ces capitaines armagnacs taient peut-tre les hommes les plus froces qui eussent jamais exist. Il suffit d'en nommer un, dont le nom seul fait horreur, Gilles de Retz, l'original de la Barbe bleue[338]. [Note 338: Voir plus bas l'pouvantable procs.] Il restait pourtant une prise sur ces mes qu'on pouvait saisir; elles taient sorties de l'humanit, de la nature, sans avoir pu se dgager entirement de la religion. Les brigands, il est vrai, trouvaient moyen d'accommoder de la manire la plus bizarre la religion au brigandage. L'un d'eux, le gascon La Hire, disait avec originalit: Si Dieu le faisait homme d'armes, il serait pillard. Et quand il allait au butin, il faisait sa petite prire gasconne, sans trop dire ce qu'il demandait, pensant bien que Dieu l'entendrait demi-mot: Sire Dieu, je te prie de faire pour La Hire ce que La Hire ferait pour toi, si tu tais capitaine et si La Hire tait Dieu[339]. [Note 339: Sur quoy le chapelain lui donna absolution telle quelle, et lors La Hire fit sa prire Dieu, en disant en son gascon... Mmoires concernant la Pucelle.] Ce fut un spectacle risible et touchant de voir la conversion subite des vieux brigands armagnacs. Ils ne s'amendrent pas demi. La Hire n'osait plus jurer; la Pucelle eut compassion de la violence qu'il se faisait, elle lui permit de jurer par son bton. Les diables se trouvaient devenus tout coup de petits saints. Elle avait commenc par exiger qu'ils laissassent leurs folles femmes et se confessassent[340]. Puis, dans la route, le long de la Loire, elle fit dresser un autel sous le ciel, elle communia et ils communirent. La beaut de la saison, le charme d'un printemps de Touraine, devaient singulirement ajouter la puissance religieuse de la jeune fille. Eux-mmes, ils avaient rajeuni; ils s'taient parfaitement oublis, ils se retrouvaient, comme en leurs belles annes, pleins de bonne volont et d'espoir, tous jeunes comme elle, tous enfants... Avec elle, ils commenaient de tout coeur une nouvelle vie. O les menait-elle? peu leur importait. Ils l'auraient suivie, non pas Orlans, mais tout aussi bien Jrusalem. Et il ne tenait qu'aux Anglais d'y venir aussi; dans la lettre qu'elle leur crivit, elle leur proposait gracieusement de se runir et de s'en aller tous, Anglais et Franais, dlivrer le Saint-Spulcre[341]. [Note 340: _Dpos. de Dunois._--Jeanne ordonna que tous se confessssent... et leur fict oster leurs fillettes. Mmoires concernant la Pucelle.] [Note 341: Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui faictes raison, encore _pourrez-vous venir en sa compagnie_, l'o que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fut fait pour la Xhrestpient. Lettre de la Pucelle.] La premire nuit qu'ils camprent, elle coucha toute arme, n'ayant point de femmes prs d'elle; mais elle n'tait pas encore habitue cette vie dure; elle en fut malade[342]. Quant au pril, elle ne savait ce que c'tait. [Note 342: Multum lsa, quia decubuit cum armis. _Dposition de Louis de Contes, page de la Pucelle._] Elle voulait qu'on passt du ct du Nord, sur la rive anglaise, travers les bastilles des Anglais, assurant qu'ils ne bougeraient point. On ne voulut pas l'couter; on suivit l'autre rive, de manire passer deux lieues au-dessus d'Orlans. Dunois vint la rencontre: Je vous amne, dit-elle, le meilleur secours qui ait jamais t envoy qui que ce soit, le secours du Roi des cieux. Il ne vient pas de moi, mais de Dieu mme qui, la requte de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu piti de la ville d'Orlans et n'a pas voulu souffrir que les ennemis eussent tout ensemble le corps du duc et sa ville[343]. [Note 343: Dpos. de Dunois.] Elle entra dans la ville huit heures du soir (29 avril), lentement; la foule ne permettait pas d'avancer. C'tait qui toucherait au moins son cheval. Ils la regardaient comme s'ils veissent Dieu[344]. Tout en parlant doucement au peuple, elle alla jusqu' l'glise, puis la maison du trsorier du duc d'Orlans, homme honorable dont la femme et les filles la reurent; elle coucha avec Charlotte, l'une des filles. [Note 344: Elle semblait tout au moins un ange, une crature trangre tous les besoins physiques. Elle restait parfois tout un jour cheval, sans descendre, sans manger ni boire, sauf le soir un peu de pain et de vin ml d'eau.] Elle tait entre avec les vivres; mais l'arme redescendit pour passer Blois. Elle et voulu nanmoins qu'on attaqut sur-le-champ les bastilles des Anglais. Elle envoya du moins une seconde sommation aux bastilles du nord, puis elle alla en faire une autre aux bastilles du midi. Le capitaine Glasdale l'accabla d'injures grossires, l'appelant vachre et ribaude[345]. Au fond, ils la croyaient sorcire et en avaient grand'peur. Ils avaient gard son hraut d'armes, et ils pensaient le brler, dans l'ide que peut-tre cela romprait le charme. Cependant, ils crurent devoir, avant tout, consulter les docteurs de l'Universit de Paris. Dunois les menaait d'ailleurs de tuer aussi leurs hrauts qu'il avait entre les mains. Pour la Pucelle, elle ne craignait rien pour son hraut; elle en envoya un autre, en disant: Va dire Talbot que s'il s'arme, je m'armerai aussi... S'il peut me prendre, qu'il me fasse brler. [Note 345: Les injures des Anglais lui taient fort sensibles. S'entendant appeler la putain des Armignats, elle pleura chaudes larmes et prit Dieu tmoin; puis se sentant console, elle dit: J'ai eu nouvelles de mon Seigneur.] L'arme ne venant point, Dunois se hasarda sortir pour l'aller chercher. La Pucelle, reste Orlans, se trouva vraiment matresse de la ville, comme si toute autorit et cess. Elle chevaucha autour des murs, et le peuple la suivit sans crainte[346]. Le jour d'aprs, elle alla visiter de prs les bastilles anglaises; toute la foule, hommes, femmes et enfants, allaient aussi regarder ces fameuses bastilles o rien ne remuait. Elle ramena la foule aprs elle Sainte-Croix pour l'heure des vpres. Elle pleurait aux offices[347], et tout le monde pleurait. Le peuple tait hors de lui; il n'avait plus peur de rien; il tait ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accs de fanatisme o les hommes peuvent tout faire et tout croire, o ils ne sont gure moins terribles aux amis qu'aux ennemis. [Note 346: Aprs laquelle couroit le peuple trs-grand'foulle, prenant moult grand plaisir la veoir et estre entour elle. Et quand elle eust veu et regard son plaisir les fortifications des Anglois... L'histoire et discours au vray du sige.] [Note 347: _Dpos. de Compaing, chanoine d'Orlans._] Le chancelier de Charles VII, l'archevque de Reims, avait retenu la petite arme Blois. Le vieux politique tait loin de se douter de cette toute-puissance de l'enthousiasme, ou peut-tre il la redoutait. Il vint bien malgr lui. La Pucelle alla au-devant, avec le peuple et les prtres qui chantaient des hymnes; cette procession passa et repassa devant les bastilles anglaises; l'arme entra protge par des prtres et par une fille (4 mai 1429)[348]. [Note 348: _Dpos. du frre Pasquerel, confesseur de la Pucelle._] Cette fille, qui, au milieu de son enthousiasme et de son inspiration, avait beaucoup de finesse, dmla trs-bien la froide malveillance des nouveaux venus. Elle comprit qu'on voudrait agir sans elle, au risque de tout perdre. Dunois lui ayant avou qu'on craignait l'arrive d'une nouvelle troupe anglaise, sous les ordres de sir Falstoff: Bastard, bastard, lui dit-elle, au nom de Dieu, je te commande que, ds que tu sauras la venue de ce Falstoff, tu me le fasses savoir; car, s'il passe sans que je le sache, je te ferai couper la tte[349]. [Note 349: _Dpos. de Daulon, cuyer de la Pucelle._] Elle avait raison de croire qu'on voulait agir sans elle. Comme elle se reposait un moment prs de la jeune Charlotte, elle se dresse tout coup: Ah! mon Dieu! dit-elle, le sang de nos gens coule par terre... c'est mal fait! pourquoi ne m'a-t-on pas veille? vite, mes armes, mon cheval! Elle fut arme en un moment, et trouvant en bas son jeune page qui jouait: Ah! mchant garon! lui dit-elle, vous ne me diriez donc pas que le sang de France feust rependu! Elle partit au grand galop; mais dj elle rencontra des blesss qu'on rapportait. Jamais, dit-elle, je n'ai veu sang de Franois que mes cheveux ne levassent[350]. [Note 350: Que mes cheveux ne me levassent en sus. Dpos. du mme.] son arrive, les fuyards tournrent visage. Dunois, qui n'avait pas t averti non plus, arrivait en mme temps. La bastille (c'tait une des bastilles du nord) fut attaque de nouveau. Talbot essaya de la secourir. Mais il sortit de nouvelles forces d'Orlans, la Pucelle se mit leur tte, Talbot fit rentrer les siens. La bastille fut emporte. Beaucoup d'Anglais qui avaient pris des habits de prtres pour se sauver, furent emmens par la Pucelle et mis chez elle en sret[351]; elle connaissait la frocit des gens de son parti. C'tait sa premire victoire, la premire fois qu'elle voyait un champ de massacre. Elle pleura, en voyant tant d'hommes morts sans confession[352]. Elle voulut se confesser, elle et les siens, et dclara que le lendemain, jour de l'Ascension, elle communierait et passerait le jour en prires. [Note 351: _Dpos. de Louis Contes, page de la Pucelle._] [Note 352: _Dpos. de frre Pasquerel, son confesseur._] On mit ce jour profit. On tint le conseil sans elle, et l'on dcida que cette fois l'on passerait la Loire pour attaquer Saint-Jean-le-Blanc, celle des bastilles qui mettait le plus d'obstacle l'entre des vivres, et qu'en mme temps l'on ferait une fausse attaque de l'autre ct. Les jaloux de la Pucelle lui parlrent seulement de la fausse attaque, mais Dunois lui avoua tout. Les Anglais firent alors ce qu'ils auraient d faire plus tt. Ils se concentrrent. Brlant eux-mmes la bastille qu'on voulait attaquer, ils se replirent dans les deux autres bastilles du midi, celles des Augustins et des Tournelles. Les Augustins furent attaqus l'instant, attaqus et emports. Le succs fut d encore en partie la Pucelle. Les Franais eurent un moment de terreur panique et reflurent prcipitamment vers le pont flottant qu'on avait tabli. La Pucelle et La Hire se dgagrent de la foule, se jetrent dans des bateaux et vinrent charger les Anglais en flanc. Restaient les Tournelles. Les vainqueurs passrent la nuit devant cette bastille. Mais ils obligrent la Pucelle, qui n'avait rien mang de la journe (c'tait vendredi), repasser la Loire. Cependant le conseil s'tait assembl. On dit le soir la Pucelle qu'il avait t dcid unanimement que, la ville tant maintenant pleine de vivres, on attendrait un nouveau renfort pour attaquer les Tournelles. Il est difficile de croire que telle fut l'intention srieuse des chefs; les Anglais pouvant d'un moment l'autre tre secourus par Falstoff, il y avait le plus grand danger attendre. Probablement on voulait tromper la Pucelle et lui ter l'honneur du succs qu'elle avait si puissamment prpar. Elle ne s'y laissa pas prendre. Vous avez t en votre conseil, dit-elle, et j'ai t au mien[353]. Et se tournant vers son chapelain: Venez demain la pointe du jour et ne me quittez pas; j'aurai beaucoup faire; il sortira du sang de mon corps; je serai blesse au-dessus du sein... [Note 353: Vos fuistis in vestro consilio, et ego in meo. Dposition du confesseur de la Pucelle.] Le matin, son hte essaya de la retenir. Restez, Jeanne, lui dit-il; mangeons ensemble ce poisson qu'on vient de pcher.--Gardez-le, dit-elle gaiement; gardez-le jusqu' ce soir, lorsque je repasserai le pont aprs avoir pris les Tournelles: je vous amnerai un _Godden_ qui en mangera sa part[354]. [Note 354: _Dpos. de Colette, femme du trsorier Milet, chez lequel elle logeait._] Elle chevaucha ensuite avec une foule d'hommes d'armes et de bourgeois jusqu' la porte de Bourgogne. Mais le sire de Gaucourt, grand matre de la maison du roi, la tenait ferme. Vous tes un mchant homme, lui dit Jeanne; que vous le vouliez ou non, les gens d'armes vont passer. Gaucourt sentit bien que devant ce flot de peuple exalt sa vie ne tenait qu' un fil; d'ailleurs ses gens ne lui obissaient plus. La foule ouvrit la porte et en fora une autre ct. Le soleil se levait sur la Loire au moment o tout ce monde se jeta dans les bateaux. Toutefois, arrivs aux Tournelles, ils sentirent qu'il fallait de l'artillerie, et ils allrent en chercher dans la ville. Enfin ils attaqurent le boulevard extrieur qui couvrait la bastille. Les Anglais se dfendaient vaillamment[355]. La Pucelle, voyant que les assaillants commenaient faiblir, se jeta dans le foss, prit une chelle, et elle l'appliquait au mur, lorsqu'un trait vint la frapper entre le col et l'paule. Les Anglais sortaient pour la prendre; mais on l'emporta. loigne du combat, place sur l'herbe et dsarme, elle vit combien sa blessure tait profonde; le trait ressortait par derrire; elle s'effraya et pleura[356]... Tout coup, elle se relve; ses saintes lui avaient apparu; elle loigne les gens d'armes qui croyaient _charmer_ la blessure par des paroles; elle ne voulait pas gurir, disait-elle, contre la volont de Dieu. Elle laissa seulement mettre de l'huile sur la blessure et se confessa. [Note 355: Sembloit... qu'ils cuidassent estre immortels. L'histoire et discours au vray du sige.] [Note 356: Timuit, flevit... Apposuerunt oleum olivarum cum lardo. Notices des mss.] Cependant rien n'avanait, la nuit allait venir. Dunois lui-mme faisait sonner la retraite. Attendez encore, dit-elle, buvez et mangez; et elle se mit en prires dans une vigne. Un Basque avait pris des mains de l'cuyer de la Pucelle son tendard, si redout de l'ennemi: Ds que l'tendard touchera le mur, disait-elle, vous pourrez entrer.--Il y touche.--Eh bien, entrez, tout est vous. En effet, les assaillants, hors d'eux-mmes, montrent comme par un degr. Les Anglais en ce moment taient attaqus des deux cts la fois. Cependant les gens d'Orlans qui de l'autre bord de la Loire suivaient des yeux le combat, ne purent plus se contenir. Ils ouvrirent leurs portes et s'lancrent sur le pont. Mais il y avait une arche rompue; ils y jetrent d'abord une mauvaise gouttire, et un chevalier de Saint-Jean tout arm se risqua passer dessus. Le pont fut rtabli tant bien que mal. La foule dborda. Les Anglais, voyant venir cette mer de peuple, croyaient que le monde entier tait rassembl[357]. Le vertige les prit. Les uns voyaient saint Aignan, patron de la ville, les autres, l'archange Michel[358]. Glasdale voulut se rfugier du boulevard dans la bastille par un petit pont; ce pont fut bris par un boulet; l'Anglais tomba et se noya, sous les yeux de la Pucelle qu'il avait tant injurie. Ah! disait-elle, que j'ai piti de ton me![359] Il y avait cinq cents hommes dans la bastille; tout fut pass au fil de l'pe. [Note 357: C'est ce qu'ils dirent le soir mme, quand ils furent amens Orlans.] [Note 358: Selon la tradition orlanaise, conserve par Le Maire (Histoire d'Orlans), ce serait en mmoire de cette apparition que Louis XI aurait institu l'ordre de Saint-Michel, avec la devise: Immensi tremor Oceani. Nanmoins Louis XI n'en dit rien dans l'ordonnance de fondation. Cette devise se rapporte sans doute uniquement au clbre plerinage: _In periculo maris._] [Note 359: Clamando et dicendo: Classidas, Classidas, _ren ty_, _ren ty_ Regi coelorum! Tu me vocasti _putain_. Ego habeo magnam pietatem de tua anima, et tuorum...... Incepit flere fortiter pro anima ipsius et aliorum submersorum. Notices des mss.] Il ne restait pas un Anglais au midi de la Loire. Le lendemain dimanche, ceux du nord abandonnrent leurs bastilles, leur artillerie, leurs prisonniers, leurs malades. Talbot et Suffolk dirigeaient cette retraite en bon ordre et firement. La Pucelle dfendit qu'on les poursuivt puisqu'ils se retiraient d'eux-mmes. Mais avant qu'ils s'loignassent et perdissent de vue la ville, elle fit dresser un autel dans la plaine, on y dit la messe, et, en prsence de l'ennemi, le peuple rendit grce Dieu (dimanche 8 mai)[360]. [Note 360: Le sige avait dur sept mois, du 12 octobre 1428 au 8 mai 1429. Dix jours suffirent la Pucelle pour dlivrer la ville; elle y tait entre le 29 avril au soir. Le jour de la dlivrance resta une fte pour Orlans; cette fte commenait par l'loge de Jeanne Darc, une procession parcourait la ville, et au milieu marchait un jeune garon qui reprsentait la Pucelle.--Polluche, Essai hist. sur Orlans, remarque 77. Lebrun de Charmette, II, 128. Il n'est pas sr que ce pamphlet soit de Gerson. Gersonii Opera, IV, 859. Je Christine, qui ay plour XI ans en l'abbaye close, etc. Raimond Thomassy, Essai sur les crits de Christine de Pisan, p. XLII. Henrici de Gorckheim Propos. libr. duo, in Sibylla Francica, ed. Goldast, 1606. V. les autres auteurs cits par Lebrun, II, 325, et III, 7-9, 72.] L'effet de la dlivrance d'Orlans fut prodigieux. Tout le monde y reconnut une puissance surnaturelle. Plusieurs la rapportaient au diable, mais la plupart Dieu; on commena croire gnralement que Charles VII avait pour lui le bon droit. Six jours aprs le sige, Gerson publia et rpandit un trait o il prouvait qu'on pouvait bien, sans offenser la raison, rapporter Dieu ce merveilleux vnement. La bonne Christine de Pisan crivit aussi pour fliciter son sexe. Plusieurs traits furent publis, plus favorables qu'hostiles la Pucelle, et par les sujets mme du duc de Bourgogne, alli des Anglais. * * * * * Charles VII devait saisir ce moment, aller hardiment d'Orlans Reims mettre la main sur la couronne. Cela semblait tmraire et n'en tait pas moins facile dans le premier effroi des Anglais. Puisqu'ils avaient fait l'insigne faute de ne point sacrer encore leur jeune Henri VI, il fallait les devancer. Le premier sacr devait rester roi. C'tait aussi une grande chose pour Charles VII de faire sa royale chevauche travers la France anglaise, de prendre possession, de montrer que partout en France le roi est chez lui. La Pucelle tait seule de cet avis, et cette folie hroque tait la sagesse mme. Les politiques, les fortes ttes du conseil, souriaient; ils voulaient qu'on allt lentement et srement, c'est--dire qu'on donnt aux Anglais le temps de reprendre courage. Ces conseillers donnaient tous des avis intresss. Le duc d'Alenon voulait qu'on allt en Normandie, qu'on reconqut Alenon[361]. Les autres demandrent et obtinrent qu'on resterait sur la Loire, qu'on ferait le sige des petites places; c'tait l'avis le plus timide, et surtout l'intrt des maisons d'Orlans, d'Anjou, celui du Poitevin La Trmouille, favori de Charles VII. [Note 361: V. la dposition du duc d'Alenon. Le duc voulant diffrer l'assaut, la Pucelle lui dit: Ah! gentil duc, as-tu peur? ne sais-tu pas que j'ai promis ta femme de te ramener sain et sauf? Notices des mss.] Suffolk s'tait jet dans Jargau; il y fut renferm, forc. Beaugency fut pris aussi, avant que lord Talbot et pu recevoir les secours du rgent que lui amenait sir Falstoff. Le conntable de Richemont, qui, depuis longtemps, se tenait dans ses fiefs, vint avec ses Bretons, malgr le roi, malgr la Pucelle, au secours de l'arme victorieuse[362]. [Note 362: Tout cela est fort long dans le pangyrique de Richemont, par Guillaume Gruel. Collection Petitot, t. VIII.] Une bataille tait imminente; Richemont venait pour en avoir l'honneur. Talbot et Falstoff s'taient runis; mais, chose trange qui peint et l'tat du pays et cette guerre toute fortuite, on ne savait o trouver l'arme anglaise dans le dsert de la Beauce, alors couverte de taillis et de broussailles. Un cerf dcouvrit les Anglais; poursuivi par l'avant-garde franaise, il alla se jeter dans leurs rangs. Les Anglais taient en marche et n'avaient pas, comme l'ordinaire, plant leur dfense de pieux. Talbot voulait seul se battre, enrag qu'il tait, depuis Orlans, d'avoir montr le dos aux Franais; sir Falstoff, au contraire, qui avait gagn la bataille des Harengs, n'avait pas besoin d'une bataille pour se rhabiliter; il disait, en homme sage, qu'avec une arme dcourage il fallait rester sur la dfensive. Les gens d'armes franais n'attendirent pas la fin de la dispute; ils arrivrent au galop et ne trouvrent pas grande rsistance[363]. Talbot s'obstina combattre, croyant peut-tre se faire tuer, et ne russit qu' se faire prendre. La poursuite fut meurtrire, deux mille Anglais couvrirent la plaine de leurs corps. La Pucelle pleurait l'aspect de tous ces morts; elle pleura encore plus en voyant la brutalit du soldat, et comme il traitait les prisonniers qui ne pouvaient se racheter; l'un d'eux fut frapp si rudement la tte, qu'il tomba expirant; la Pucelle n'y tint pas, elle s'lana de cheval, souleva la tte du pauvre homme, lui fit venir un prtre, le consola, l'aida mourir[364]. [Note 363: Falstoff s'enfuit, comme les autres, et fut dgrad de l'ordre de la Jarretire. Il tait grand matre d'htel de Bedford. Sa dgradation, dont il fut au reste bientt relev, fut probablement un coup port Bedford.--V. Grafton, et le mmoire fameux que M. Berbrager prpare pour rhabiliter Falstoff.] [Note 364: Tenendo eum in caput et consolando. _Dposition de son page, Louis de Contes._] Aprs cette bataille de Patay (28 ou 29 juin), le moment tait venu, ou jamais, de risquer l'expdition de Reims. Les politiques voulaient qu'on restt encore sur la Loire, qu'on s'assurt de Cosne et de la Charit. Ils eurent beau dire cette fois; les voix timides ne pouvaient plus tre coutes. Chaque jour affluaient des gens de toutes les provinces qui venaient au bruit des miracles de la Pucelle, ne croyaient qu'en elle et, comme elle, avaient hte de mener le roi Reims. C'tait un irrsistible lan de plerinage et de croisade. L'indolent jeune roi lui-mme finit par se laisser soulever cette vague populaire, cette grande mare qui montait et poussait au nord. Roi, courtisans, politiques, enthousiastes, tous ensemble, de gr ou de force, les fols, les sages, ils partirent. Au dpart, ils taient douze mille; mais le long de la route, la masse allait grossissant; d'autres venaient, et toujours d'autres; ceux qui n'avaient pas d'armures suivaient la sainte expdition en simples jacques, tout gentilshommes qu'ils pouvaient tre, comme archers, comme coutilliers. L'arme partit de Gien le 28 juin, passa devant Auxerre sans essayer d'y entrer; cette ville tait entre les mains du duc de Bourgogne que l'on mnageait. Troyes avait une garnison mle de Bourguignons et d'Anglais; la premire apparition de l'arme royale, ils osrent faire une sortie. Il y avait peu d'apparence de forcer une grande ville si bien garde, et cela sans artillerie. Mais comment s'arrter en faire le sige? Comment, d'autre part, avancer en laissant une telle place derrire soi? l'arme souffrait dj de la faim. Ne valait-il pas mieux s'en retourner? Les politiques triomphaient. Il n'y eut qu'un vieux conseiller armagnac, le prsident Maon, qui ft d'avis contraire, qui comprt que dans une telle entreprise la sagesse tait du ct de l'enthousiasme, que dans une croisade populaire il ne fallait pas raisonner. Quand le roi a entrepris ce voyage, dit-il, il ne l'a pas fait pour la grande puissance des gens d'armes, ni pour le grand argent qu'il et, ni parce que le voyage lui semblait possible; il l'a entrepris parce que Jeanne lui disait d'aller en avant et de se faire couronner Reims, qu'il y trouverait peu de rsistance, tel tant le bon plaisir de Dieu. La Pucelle, venant alors frapper la porte du conseil, assura que dans trois jours on pourrait entrer dans la ville. Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, si nous tions srs que vous dites vrai.--Six? vous y entrerez demain[365]! [Note 365: _Dposition de Simon Charles._] Elle prend son tendard; tout le monde la suit aux fosss; elle y jette tout ce qu'on trouve, fagots, portes, tables, solives. Et cela allait si vite, que les gens de la ville crurent qu'en un moment il n'y aurait plus de fosss. Les Anglais commencrent s'blouir, comme Orlans; ils croyaient voir une nue de papillons blancs qui voltigeaient autour du magique tendard. Les bourgeois, de leur ct, avaient grand'peur, se souvenant que c'tait Troyes que s'tait conclu le trait qui dshritait Charles VII; ils craignaient qu'on ne ft un exemple de leur ville; ils se rfugiaient dj aux glises; ils criaient qu'il fallait se rendre. Les gens de guerre ne demandaient pas mieux. Ils parlementrent et obtinrent de s'en aller avec tout ce qu'ils avaient. _Ce qu'ils avaient_, c'tait surtout des prisonniers, des Franais. Les conseillers de Charles VII qui dressrent la capitulation n'avaient rien stipul pour ces malheureux. La Pucelle y songea seule. Quand les Anglais sortirent avec leurs prisonniers garrotts, elle se mit aux portes et s'cria: mon Dieu! ils ne les emmneront pas! Elle les retint en effet, et le roi paya leur ranon. Matre de Troyes le 9 juillet, il fit le 15 son entre Reims, et le 17 (dimanche) il fut sacr. Le matin mme, la Pucelle mettant, selon le prcepte de l'vangile, la rconciliation avant le sacrifice, dicta une belle lettre pour le duc de Bourgogne; sans rien rappeler, sans irriter, sans humilier personne, elle lui disait avec beaucoup de tact et de noblesse: Pardonnez l'un l'autre de bon coeur, comme doivent faire loyaux chrtiens. Charles VII fut oint par l'archevque de l'huile de la Sainte-Ampoule qu'on apporta de Saint-Remy. Il fut, conformment au rituel antique[366], soulev sur son sige par les pairs ecclsiastiques, servi des pairs laques et au sacre et au repas. Puis il alla Saint-Marcou toucher les crouelles. Toutes les crmonies furent accomplies sans qu'il y manqut rien. Il se trouva le vrai roi, et le seul, dans les croyances du temps. Les Anglais pouvaient dsormais faire sacrer Henri; ce nouveau sacre ne pouvait tre, dans la pense des peuples, qu'une parodie de l'autre. [Note 366: V. Varin, Archives de Reims, et mes Origines du droit, p. 155. Un anonyme du XIIe sicle parle dj de ce don transmis nos rois par S. Marculphe. Acta SS. ord. S. Bened., ed. Mabillon, t. VI. M. de Reiffenberg donne la liste des auteurs qui en ont fait mention. (Notes de son dition de Barante, t. IV, p. 261.)] Au moment o le roi fut sacr, la Pucelle se jeta genoux, lui embrassant les jambes et pleurant chaudes larmes. Tout le monde pleurait aussi. On assure qu'elle lui dit: gentil roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu, qui vouloit que je fisse lever le sige d'Orlans et que je vous amenasse en votre cit de Reims recevoir votre saint sacre, montrant que vous tes vrai roi et qu' vous doit appartenir le royaume de France. La Pucelle avait raison; elle avait fait et fini ce qu'elle avait faire. Aussi, dans la joie mme de cette triomphante solennit, elle eut l'ide, le pressentiment peut-tre de sa fin prochaine. Lorsqu'elle entrait Reims avec le roi et que tout le peuple venait au-devant en chantant des hymnes: le bon et dvot peuple! dit-elle... Si je dois mourir, je serais bien heureuse que l'on m'enterrt ici!--Jeanne, lui dit l'archevque, o croyez-vous donc mourir?--Je n'en sais rien, o il plaira Dieu... Je voudrais bien qu'il lui plt que je m'en allasse garder les moutons avec ma soeur et mes frres... Ils seraient si joyeux de me revoir!... J'ai fait du moins ce que Notre-Seigneur m'avait command de faire. Et elle rendit grce en levant les yeux au ciel. Tous ceux qui la virent en ce moment, dit la vieille chronique, crurent mieux que jamais que c'estoit chose venue de la part de Dieu[367]. [Note 367: Chronique de la Pucelle. Notices des mss., dposition de Dunois.] CHAPITRE IV LE CARDINAL DE WINCHESTER.--PROCS ET MORT DE LA PUCELLE 1429-1431 Telle fut la vertu du sacre et son effet tout-puissant dans la France du Nord, que ds lors l'expdition sembla n'tre qu'une paisible prise de possession, un triomphe, une continuation de la fte de Reims. Les routes s'aplanissaient devant le roi, les villes ouvraient leurs portes et baissaient leurs ponts-levis. C'tait comme un royal plerinage de la cathdrale de Reims Saint-Mdard de Soissons, Notre-Dame de Laon. S'arrtant quelques jours dans chaque ville, chevauchant son plaisir, il entra dans Chteau-Thierry, dans Provins, d'o, bien refait et repos, il reprit vers la Picardie sa promenade triomphale. Y avait-il encore des Anglais en France? on et pu vraiment en douter. Depuis l'affaire de Patay, on n'entendait plus parler de Bedford. Ce n'tait pas que l'activit ou le courage lui manqut. Mais il avait us ses dernires ressources. On peut juger de sa dtresse par un seul fait qui en dit beaucoup; c'est qu'il ne pouvait plus payer son parlement, que cette cour cessa tout service, et que l'entre mme du jeune roi Henri ne put tre, selon l'usage, crite avec quelque dtail sur les registres, parce que le parchemin manquait[368]. [Note 368: Ob defectum pergameni et eclipsim justiti. Registre du Parlement, cit dans la prface du t. XIII des Ordonnances, p. LXVII.--Pour escripre les plaidoieries et les arretz... plusieurs fois a convenu par ncessit... que les greffiers... leurs despens aient achet et pai le parchemin. _Archives, Registres du Parlement, samedi XXe jour de janvier 1431._] Dans une telle situation, Bedford n'avait pas le choix des moyens. Il fallut qu'il se remt l'homme qu'il aimait le moins, son oncle, le riche et tout-puissant cardinal de Winchester. Mais celui-ci, non moins avare qu'ambitieux, se faisait marchander et spculait sur le retard[369]. Le trait ne fut conclu que le 1er juillet, le surlendemain de la dfaite de Patay. Charles VII entrait Troyes, Reims; Paris tait en alarmes, et Winchester tait encore en Angleterre. Bedford, pour assurer Paris, appela le duc de Bourgogne. Il vint en effet, mais presque seul; tout le parti qu'en tira le rgent, ce fut de le faire figurer dans une assemble de notables, de le faire parler, et rpter encore la lamentable histoire de la mort de son pre. Cela fait, il s'en alla, laissant pour tout secours Bedford quelques hommes d'armes picards; encore fallut-il qu'en retour on lui engaget la ville de Meaux[370]. [Note 369: Ds le 15 juin, on presse des vaisseaux pour son passage; les conditions auxquelles il veut bien aider le roi, son neveu, ne sont rgles que le 18; le trait est du 1er juillet, et le 16, le rgent et le conseil de France en sont encore prier Winchester de venir et d'amener le roi au plus vite. V. tous ces actes dans Rymer.] [Note 370: On lui donna en outre vingt mille livres, pour payement de gens d'armes. _Archives, Trsor des chartes, J. 249, quittance du 8 juillet 1429._] Il n'y avait d'espoir qu'en Winchester. Ce prtre rgnait en Angleterre. Son neveu, le _protecteur_ Glocester, chef du parti de la noblesse, s'tait perdu force d'imprudences et de folies. D'anne en anne, son influence avait diminu dans le conseil; Winchester y dominait et rduisait rien le protecteur, jusqu' rogner le salaire du protectorat d'anne en anne[371]; c'tait le tuer, dans un pays o chaque homme est cot strictement au taux de son traitement. Winchester, au contraire, tait le plus riche des princes anglais, et l'un des grands bnficiers du monde. La puissance suivit l'argent, comme il arrive. Le cardinal et les riches vques de Cantorbry, d'York, de Londres, d'Ely, de Bath, constituaient le conseil; s'ils y laissaient siger des laques, c'tait la condition qu'ils ne diraient mot, et aux sances importantes on ne les appelait mme pas. Le gouvernement anglais, comme on pouvait le prvoir ds l'avnement des Lancastre, tait devenu tout piscopal. Il y parat aux actes de ce temps. En 1429, le chancelier ouvre le Parlement par une sortie terrible contre l'hrsie; le conseil dresse des articles contre les nobles qu'il accuse de brigandage, contre les armes de serviteurs dont ils s'entouraient, etc.[372]. [Note 371: Turner.] [Note 372: Cette royaut des vques se marque fortement dans un fait trs-peu connu. Les francs-maons avaient t signals dans un statut de la troisime anne d'Henri VI comme formant des associations contraires aux lois, leurs chapitres annuels dfendus, etc. En 1429, lorsque l'influence du Protecteur Glocester fut annule par celle de son oncle, le cardinal, nous voyons l'archevque de Cantorbry former une loge de francs-maons et s'en dclarer le chef. The early History of free masonry in England, by James Orchard Halliwell (1840), London, p. 95.] Pour porter au plus haut point la puissance du cardinal, il fallait que Bedford ft aussi bas en France que l'tait Glocester en Angleterre, qu'il en ft rduit appeler Winchester, et que celui-ci, la tte d'une arme, vnt faire sacrer Henri VI. Cette arme, Winchester l'avait toute prte; charg par le pape d'une croisade contre les Hussites de Bohme, il avait sous ce prtexte engag quelques milliers d'hommes. Le pape lui avait donn l'argent des indulgences pour les mener en Bohme; le conseil d'Angleterre lui donna encore plus d'argent pour les retenir en France[373]. Le cardinal, au grand tonnement des croiss, se trouva les avoir vendus; il en fut deux fois pay, pay pour une arme qui lui servait se faire roi. [Note 373: Rymer.] Avec cette arme, Winchester devait s'assurer de Paris, y mener le petit Henri, l'y sacrer. Mais ce sacre n'assurait la puissance du cardinal qu'autant qu'il russirait dcrier le sacre de Charles VII, dshonorer ses victoires, le perdre dans l'esprit du peuple. Contre Charles VII en France, contre Glocester en Angleterre, il employa, comme on verra, un mme moyen, fort efficace alors: un procs de sorcellerie. Ce fut seulement le 25 juillet, lorsque depuis neuf jours Charles VII tait bien et dment sacr, que le cardinal entra avec son arme Paris. Bedford ne perdit pas un moment; il partit avec ces troupes pour observer Charles VII[374]. Deux fois ils furent en prsence, et il y eut quelques escarmouches. Bedford craignait pour la Normandie; il la couvrit, et pendant ce temps, le roi marcha sur Paris (aot). [Note 374: Le dfi de Bedford Charles de Valois est crit dans la langue dvote et dans les formes hypocrites qui caractrisent gnralement les actes de la maison de Lancastre: Ayez piti et compassion du povre peuple chrestien... Prenez au pays de Brie aucune place aux champs... Et lors, si vous voulez aucune chose offrir, regardant au bien de la paix, nous laisserons et ferons tout ce que bon prince catholique peut et doit faire. Monstrelet.] Ce n'tait pas l'avis de la Pucelle; ses voix lui disaient de ne pas aller plus avant que Saint-Denis. La ville des spultures royales tait, comme celle du sacre, une ville sainte; au del, elle pressentait quelque chose sur quoi elle n'avait plus d'action. Charles VII et d penser de mme. Cette inspiration de saintet guerrire, cette posie de croisade qui avait mu les campagnes, n'y avait-il pas danger la mettre en face de la ville raisonneuse et prosaque, du peuple moqueur, des scolastiques et des cabochiens? L'entreprise tait imprudente. Une telle ville ne s'emporte pas par un coup de main; on ne la prend que par les vivres; or les Anglais taient matres de la Seine par en haut et par en bas. Ils taient en force, et soutenus par bon nombre d'habitants qui s'taient compromis pour eux. On faisait d'ailleurs courir le bruit que les Armagnacs venaient dtruire, raser la ville. Les Franais emportrent nanmoins un boulevard. La Pucelle descendit dans le premier foss; elle franchit le dos d'ne qui sparait ce foss du second. L, elle s'aperut que ce dernier, qui ceignait les murs, tait rempli d'eau. Sans s'inquiter d'une grle de traits qui tombaient autour d'elle, elle cria qu'on apportt des fascines, et cependant de sa lance elle sondait la profondeur de l'eau. Elle tait l presque seule, en butte tous les traits; il en vint un qui lui traversa la cuisse. Elle essaya de rsister la douleur et resta pour encourager les troupes donner l'assaut. Enfin, perdant beaucoup de sang, elle se retira l'abri dans le premier foss; jusqu' dix ou onze heures du soir, on ne put la dcider revenir. Elle paraissait sentir que cet chec solennel sous les murs mme de Paris devait la perdre sans ressource. Quinze cents hommes avaient t blesss dans cette attaque, qu'on l'accusait tort d'avoir conseille. Elle revint, maudite des siens comme des ennemis. Elle ne s'tait pas fait scrupule de donner l'assaut le jour de la Nativit de Notre-Dame (8 septembre); la pieuse ville de Paris en avait t fort scandalise[375]. [Note 375: Ici la violence du Bourgeois est amusante: Estoient pleins de si grant maleur et de si malle crance, que, pour le dit d'une crature qui estoit en forme de femme avec eulx, qu'on nommoit la Pucelle (que c'estoit? Dieu le scet), le jour de la Nativit Notre-Dame firent conjuration... de celui jour pour assaillir Paris... Journal.] La cour de Charles VII l'tait encore plus. Les libertins, les politiques, les dvots aveugles de la lettre, ennemis jurs de l'esprit, tous se dclarent bravement contre l'esprit, le jour o il semble faiblir. L'archevque de Reims, chancelier de France, qui n'avait jamais t bien pour la Pucelle, obtint, contre son avis, que l'on ngocierait. Il vint Saint-Denis demander une trve; peut-tre esprait-il en secret gagner le duc de Bourgogne, alors Paris. Mal voulue, mal soutenue, la Pucelle fit pendant l'hiver les siges de Saint-Pierre le Moustier et de la Charit. Au premier, presque abandonne[376], elle donna pourtant l'assaut et emporta la ville. Le sige de la Charit trana, languit, et une terreur panique dispersa les assigeants. [Note 376: Lorsqu'on eut sonn la retraite, Daulon aperut la Pucelle l'cart avec les siens: Et lui demanda ce qu'elle faisoit l ainsi seule, pour quoy elle ne se retyroit comme les autres; laquelle aprs ce qu'elle eust ost sa salade de dessus sa tte, lui respondit qu'elle n'estoit point seule, et que encore avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d'illec ne se partiroit, jusque ad ce qu'elle et prinse ladite ville. Il dict il qui parle que celle heure, quelque chose qu'elle dict, n'avoit pas avec elle plus de quatre ou cinq hommes. Dposition de Daulon.] Cependant les Anglais avaient dcid le duc de Bourgogne les aider srieusement. Plus il les voyait faibles, plus il avait l'espoir de garder les places qu'il pourrait prendre en Picardie. Les Anglais, qui venaient de perdre Louviers, se mettaient sa discrtion. Ce prince, le plus riche de la chrtient, n'hsitait plus mettre de l'argent et des hommes dans une guerre dont il esprait avoir le profit. Pour quelque argent, il gagna le gouverneur de Soissons. Puis il assigea Compigne, dont le gouverneur tait aussi un homme fort suspect. Mais les habitants taient trop compromis dans la cause de Charles VII pour laisser livrer leur ville. La Pucelle vint s'y jeter. Le jour mme, elle fit une sortie et faillit surprendre les assigeants. Mais ils furent remis en un moment et poussrent vivement les assigs jusqu'au boulevard, jusqu'au pont. La Pucelle, reste en arrire pour couvrir la retraite, ne put rentrer temps, soit que la foule obstrut le pont, soit qu'on et dj ferm la barrire. Son costume la dsignait; elle fut bientt entoure, saisie, tire bas de cheval. Celui qui l'avait prise, un archer picard, selon d'autres le btard de Vendme, la vendit Jean de Luxembourg. Tous, Anglais, Bourguignons, virent avec tonnement que cet objet de terreur, ce monstre, ce diable, n'tait aprs tout qu'une fille de dix-huit ans. Qu'il en dt advenir ainsi, elle le savait d'avance; cette chose cruelle tait infaillible, disons-le, ncessaire. Il fallait qu'elle souffrt. Si elle n'et pas eu l'preuve et la purification suprme, il serait rest sur cette sainte figure des ombres douteuses parmi les rayons; elle n'et pas t dans la mmoire des hommes la Pucelle d'Orlans. Elle avait dit, en parlant de la dlivrance d'Orlans et du sacre de Reims: C'est pour cela que je suis ne. Ces deux choses accomplies, sa saintet tait en pril. Guerre, saintet, deux mots contradictoires; il semble que la saintet soit tout l'oppos de la guerre, qu'elle soit plutt l'amour et la paix. Quel jeune courage se mlera aux batailles sans partager l'ivresse sanguinaire de la lutte et de la victoire?... Elle disait son dpart qu'elle ne voulait se servir de son pe pour tuer personne. Plus tard, elle parle avec plaisir de l'pe qu'elle portait Compigne, excellente, dit-elle, pour frapper d'estoc et de taille[377]. N'y a-t-il pas l l'indice d'un changement? la sainte devenait un capitaine. Le duc d'Alenon dit qu'elle avait une singulire aptitude pour l'arme moderne, l'arme meurtrire, celle de l'artillerie. Chef de soldats indisciplinables, sans cesse afflige, blesse de leurs dsordres, elle devenait rude et colrique, au moins pour les rprimer. Elle tait surtout impitoyable pour les femmes de mauvaise vie qu'ils tranaient aprs eux. Un jour, elle frappa de l'pe de sainte Catherine, du plat de l'pe seulement, une de ces malheureuses. Mais la virginale pe ne soutint pas le contact; elle se brisa, et ne se laissa reforger jamais[378]. [Note 377: Bonus ad dandum _de bonnes buffes et de bons torchons_. _Process. mss., 27 februarii 1431._] [Note 378: V. la dposition du duc d'Alenon, et Jean Chartier.] Peu de temps avant d'tre prise, elle avait pris elle-mme un partisan bourguignon, Franquet d'Arras, un brigand excr dans tout le Nord. Le bailli royal le rclama pour le pendre. Elle le refusa d'abord, pensant l'changer; puis, elle se dcida le livrer la justice[379]. Il mritait cent fois la corde; nanmoins d'avoir livr un prisonnier, consenti la mort d'un homme, cela dut altrer, mme aux yeux des siens, son caractre de saintet. [Note 379: Elle fut consentante de le faire mourir... pour ce qu'il confessast estre meurtrier, larron et traistre. Interrogatoire du 14 mars 1431.] Malheureuse condition d'une telle me tombe dans les ralits de ce monde! elle devait chaque jour perdre quelque chose de soi. Ce n'est pas impunment qu'on devient tout coup riche, noble, honor, l'gal des seigneurs et des princes. Ce beau costume, ces lettres de noblesse, ces grces du roi, tout cela aurait sans doute la longue altr sa simplicit hroque. Elle avait obtenu pour son village l'exemption de la taille, et le roi avait donn l'un de ses frres la prvt de Vaucouleurs. Mais le plus grand pril pour la sainte, c'tait sa saintet mme, les respects du peuple, ses adorations. Lagny, on la pria de ressusciter un enfant. Le comte d'Armagnac lui crivit pour lui demander de dcider lequel des papes il fallait suivre[380]. Si l'on s'en rapportait sa rponse (peut-tre falsifie), elle aurait promis de dcider la fin de la guerre, se fiant ses voix intrieures pour juger l'autorit elle-mme. [Note 380: Dans Berriat-Saint-Prix, p. 337, et dans Buchon, p. 539, dition de 1838.] Et pourtant ce n'tait pas orgueil. Elle ne se donna jamais pour sainte; elle avoua souvent qu'elle ignorait l'avenir. On lui demanda la veille d'une bataille si le roi la gagnerait; elle dit qu'elle n'en savait rien. Bourges, des femmes la priant de toucher des croix et des chapelets, elle se mit rire et dit la dame Marguerite, chez qui elle logeait: Touchez-les vous-mme; ils seront tout aussi bons[381]. [Note 381: Dposition de Marguerite la Touroulde.] C'tait, nous l'avons dit, la singulire originalit de cette fille, le bon sens dans l'exaltation. Ce fut aussi, comme on verra, ce qui rendit ses juges implacables. Les scolastiques, les raisonneurs qui la hassaient comme inspire, furent d'autant plus cruels pour elle, qu'ils ne purent la mpriser comme folle, et que souvent elle fit taire leurs raisonnements devant une raison plus haute. Il n'tait pas difficile de prvoir qu'elle prirait. Elle s'en doutait bien elle-mme. Ds le commencement, elle avait dit: Il me faut employer; je ne durerai qu'un an, ou gure plus. Plusieurs fois, s'adressant son chapelain, frre Pasquerel, elle rpta: S'il faut que je meure bientt, dites de ma part au roi, notre seigneur, qu'il fonde des chapelles o l'on prie pour le salut de ceux qui seront morts pour la dfense du royaume[382]. [Note 382: Dposition de frre Jean Pasquerel.] Ses parents lui ayant demand, quand ils la revirent Reims, si elle n'avait donc peur de rien: Je ne crains rien, dit-elle, que la trahison[383]. [Note 383: Dposition de Spinal.] Souvent, l'approche du soir, quand elle tait en campagne, s'il se trouvait l quelque glise, surtout de moines mendiants, elle y entrait volontiers et se mlait avec les petits enfants qu'on prparait la communion. Si l'on en croit une ancienne chronique, le jour mme qu'elle devait tre prise, elle alla communier l'glise Saint-Jacques de Compigne, elle s'appuya tristement contre un des piliers, et dit aux bonnes gens et aux enfants qui taient l en grand nombre: Mes bons amis et mes chers enfants, je vous le dis avec assurance, il y a un homme qui m'a vendue; je suis trahie et bientt je serai livre la mort. Priez Dieu pour moi, je vous supplie; car je ne pourrai plus servir mon roi ni le noble royaume de France. Il est probable que la Pucelle fut marchande, achete, comme on venait d'acheter Soissons. Les Anglais en auraient donn tout l'or du monde, dans un moment si critique, lorsque leur jeune roi dbarquait en France. Mais les Bourguignons voulaient l'avoir, et ils l'eurent; c'tait l'intrt, non-seulement du duc, du parti bourguignon en gnral, mais directement celui de Jean de Ligny, qui s'empressa d'acheter la prisonnire. Que la Pucelle ft tombe entre les mains d'un noble seigneur de la maison de Luxembourg, d'un vassal du chevaleresque duc de Bourgogne[384], du _bon_ duc, comme on disait, c'tait une grande preuve pour la chevalerie du temps. Prisonnire de guerre, fille, si jeune fille, vierge surtout, parmi de loyaux chevaliers, qu'avait-elle craindre[385]? On ne parlait que de chevalerie, de protection des dames et damoiselles affliges; le marchal Boucicaut venait de fonder un ordre qui n'avait pas d'autre objet. D'autre part, le culte de la Vierge, toujours en progrs dans le moyen ge, tant devenu la religion dominante, la virginit semblait devoir tre une sauvegarde inviolable. [Note 384: Laquelle icelui duc alla voir au logis o elle estoit, et parla elle aucunes paroles, dont je ne suis mie bien recors, j soit ce que j'y estois prsent. Monstrelet.--V. ce que j'ai dit plus haut sur l'influence des femmes au moyen ge, sur Hlose, sur Blanche de Castille, sur Laure, etc., et particulirement le discours lu l'Institut: _Sur l'ducation des femmes et sur les coles religieuses dans les ges chrtiens_ (mai 1838). Font savoir les treize chevaliers compaignons, portans en leur devise l'escu verd la Dame blanche, premirement, pourceque tout chevalier est tenu de droict de vouloir garder et dfendre l'honneur, l'estat, les biens, la renomme et la louange de toutes dames et damoiselles, etc. Livre des Faicts du marchal de Boucicaut.] [Note 385: Les ftes de la Vierge vont toujours se multipliant: Annonciation, Prsentation, Assomption, etc. Dans l'origine, sa fte principale est la _Purification_; au XVe sicle, elle a si peu besoin d'tre purifie, que la Conception _immacule_ triomphe de toute opposition et devient presque un dogme. M. Didron a remarqu que la Vierge, d'abord vieille dans les peintures des catacombes, rajeunit peu peu dans le moyen ge. V. son Iconographie chrtienne. Ds le XVIIe sicle, la Vierge perd beaucoup; on se moqua de l'ambassadeur du roi d'Espagne, qui, de la part du roi son matre, demandait Louis XIV d'admettre la Conception _immacule_.] Pour expliquer ce qui va suivre, il faut faire connatre le dsaccord singulier qui existait alors entre les ides et les moeurs, il faut, quelque choquant que puisse tre le contraste, placer en regard du trop sublime idal, en face de l'Imitation, en face de la Pucelle, les basses ralits de l'poque; il faut (j'en demande pardon la chaste fille qui fait le sujet de ce rcit) descendre au fond de ce monde de convoitise et de concupiscence. Si nous ne le connaissions pas tel qu'il fut, nous ne pourrions comprendre comment les chevaliers livrrent celle qui semblait la chevalerie vivante, comment, sous ce rgne de la Vierge, la Vierge apparut pour tre mconnue si cruellement. La religion de ce temps-l, c'est moins la Vierge que la femme; la chevalerie, c'est celle du petit Jehan de Saintr[386]; seulement le roman est plus chaste que l'histoire. [Note 386: V. le tome V et Renaissance, Introduction.] Les princes donnent l'exemple. Charles VII reoit Agns en prsence de la mre de sa femme, de la vieille reine de Sicile; mre, femme, matresse, il les mne avec lui, tout le long de la Loire, en douce intelligence. Les Anglais, plus srieux, ne veulent d'amour que dans le mariage; Glocester pouse Jacqueline; parmi les dames de Jacqueline, il en remarque une, belle et spirituelle, il l'pouse aussi[387]. [Note 387: Selon quelques-uns, cette dame tait dj sa matresse; quoi qu'il en soit, le fait de la bigamie est incontestable.] Mais la France, mais l'Angleterre, en cela comme en tout, le cdent de beaucoup la Flandre[388], au comte de Flandre, au grand-duc de Bourgogne. La lgende expressive des Pays-Bas est celle de la fameuse comtesse qui mit au monde trois cent soixante-cinq enfants. Les princes du pays, sans aller jusque-l, semblent du moins essayer d'approcher. Un comte de Clves a soixante-trois btards. Jean de Bourgogne, vque de Cambrai, officie pontificalement avec ses trente-six btards et fils de btards qui le servent l'autel. [Note 388: J'ai caractris dj cette grasse et molle Flandre. J'ai dit comment, avec sa coutume fminine, elle a sans cesse pass d'un matre l'autre, convol de mari en mari. Les Flamands ont souvent fait comme la Flandre. Les divorces sont communs en ce pays (Qutelet). Sous ce point de vue, l'histoire de Jacqueline est fort curieuse; la vaillante comtesse aux quatre maris, qui dfendit ses domaines contre le duc de Bourgogne, ne se garda pas si bien elle-mme. Elle finit par troquer la Hollande contre un dernier poux. Retire avec lui dans un vieux donjon, elle s'amusait, dit-on, tout en tirant au perroquet, jeter dans les fosss des cruches, bien vides, par-dessus sa tte. On assure qu'une de ces cruches retires des fosss portait une inscription de quatre vers, dont voici le sens: Sachez que dame Jacqueline, ayant bu une seule fois dans cette cruche, la jeta par-dessus sa tte dans le foss, o elle disparut. Reiffenberg, notes sur Barante, IV, 396. Voir les Archives du nord de la France, t. IV, 1re livraison (d'aprs un _ms. de la Bibl. de l'Universit de Louvain_), et le travail que prpare M. Van Ertborn.--Le 1er dcembre 1434, Jacqueline fit exposer les causes de nullit de son mariage avec le duc de Brabant: Doudit mariage et alliance sentoit sa conscience blchie, se estoit confessie et l'en avoit estet baillie absolution, moyennant XII CT. couronnes donner en amonsnes et en penance de corps que elle avoit accomplit. Particularits curieuses sur Jacqueline de Bavire, p. 76, in-8, Mons, 1838. Art de vrifier les dates, Hollande, ann. 1276, III, 184. Ibidem, Clves, III, 184. La partie relative aux Pays-Bas est, comme on le sait maintenant, du chanoine Ernst, le savant auteur de l'Histoire du Limbourg, rcemment dite par M. Lavalleye (Lige, 1837). Reiffenberg, Histoire de la Toison d'or, p. XXV de l'introduction. V. particulirement _Archives de Lille, chambre des comptes, inventaire, t. VIII._ Reiffenberg, _Histoire de la Toison d'or_, introd. p. XXV.] Philippe le Bon n'eut que seize btards[389], mais il n'eut pas moins de vingt-sept femmes, trois lgitimes et vingt-quatre matresses. Dans ces tristes annes de 1429 et 1430, pendant cette tragdie de la Pucelle, il tait tout entier la joyeuse affaire de son troisime mariage. Cette fois, il pousait une infante de Portugal, Anglaise par sa mre, Philippa de Lancastre[390]. Aussi les Anglais eurent beau lui donner le commandement de Paris[391], ils ne purent le retenir; il avait hte de laisser ce pays de famine, de retourner en Flandre, d'y recevoir sa jeune pouse. Les actes, les crmonies, les ftes, clbres, interrompues, reprises, remplirent des mois entiers. Bruges surtout, il y eut des galas inous, de fabuleuses rjouissances, des prodigalits insenses, ruiner tous les seigneurs; et les bourgeois les clipsaient. Les dix-sept nations qui avaient leurs comptoirs Bruges y talrent les richesses du monde. Les rues taient tendues de beaux et doux tapis de Flandre. Pendant huit jours et huit nuits coulaient les vins flots, les meilleurs; un lion de pierre versait le vin du Rhin; un cerf celui de Beaune; une licorne, aux heures des repas, lanait l'eau de rose et le malvoisie[392]. [Note 389: Il reste je ne sais combien de lettres et d'actes de cet excellent prince, relativement aux nourritures de btards, pensions de mres et nourrices, etc.] [Note 390: Le pre tait le brave btard Jean Ier qui venait de fonder en Portugal une nouvelle dynastie, comme le btard Transtamare en Castille. C'tait le beau temps des btards. L'habile et hardi Dunois avait dclar douze ans qu'il n'tait pas fils du riche et ridicule Canny, qu'il ne voulait pas de sa succession, qu'il s'appelait le btard d'Orlans.] [Note 391: Les Anglais semblent y avoir t forcs: Fut par les Parisiens requis au duc de Bourgogne qu'il lui plt entreprendre le gouvernement de Paris. Monstrelet.] [Note 392: Monstrelet.] Mais la splendeur de la fte flamande, c'taient les Flamandes, les triomphantes beauts de Bruges, telles que Rubens les a peintes dans sa Madeleine de la Descente de croix. La Portugaise ne dut pas prendre plaisir voir ses nouvelles sujettes. Dj l'Espagnole Jeanne de Navarre s'tait dpite en les voyant, et elle avait dit malgr elle: Je ne vois ici que des reines[393]. [Note 393: V. t. IV.] Le jour de son mariage (10 janvier 1430), Philippe le Bon institua l'ordre de la Toison d'or[394], conquise par Jason, et il prit la conjugale et rassurante devise: Autre n'auray. [Note 394: L'allgorisme absurde du XVe sicle crut voir dans l'ordre de la Toison le triomphe des drapiers de Flandre. Il n'y avait pourtant pas moyen de s'y tromper. Le galant fondateur joignait la toison un collier de pierres feu, avec ce mot: Ante ferit quam flamma micat. On y chercha vingt sens; il n'y en a qu'un. La Jarretire d'Angleterre avec sa devise prude, la Rose de Savoie, ne sont pas plus obscures.] La nouvelle pouse s'y fia-t-elle? cela est douteux. Cette toison de Jason, ou de Gdon[395] (comme l'glise se hta de la baptiser), tait, aprs tout, la toison d'_or_, elle rappelait ces flots dors, ces ruisselantes chevelures d'or que van Eyck, le grand peintre de Philippe le Bon[396], jette amoureusement sur les paules de ses saintes. Tout le monde vit dans l'ordre nouveau le triomphe de la beaut blonde, de la beaut jeune, florissante du Nord, en dpit des sombres beauts du Midi. Il semblait que le prince flamand, consolant les Flamandes, leur adressait ce mot double entente: Autre n'auray. [Note 395: Plus tard encore, le prince vieillissant, on fit de Jason _Josu_. Reiffenberg.] [Note 396: Il fut valet de chambre, puis conseiller de Philippe le Bon. Il faisait partie de l'ambassade qui alla chercher l'infante Isabelle en Portugal. V. la relation dans Gachard.] Sous ces formes chevaleresques, gauchement imites des romans, l'histoire de la Flandre en ce temps n'en est pas moins comme une fougueuse kermesse, joyeuse et brutale. Sous prtexte de tournois, de pas d'armes, de banquets de la Table ronde, ce ne sont que galanteries, amours faciles et vulgaires, interminables bombances[397]. La vraie devise de l'poque est celle que le sire de Ternant osa prendre aux joutes d'Arras: Que j'aie de mes dsirs assouvissance, et jamais d'autre bien! [Note 397: La fte des _mangeurs et buveurs_ a t clbre encore cette anne (1841) Dilbeck et Zelick. On y donne en prix une dent d'argent au meilleur mangeur, un robinet d'argent au meilleur buveur.] Ce qui pouvait surprendre, c'est que parmi les ftes folles, les magnificences ruineuses, les affaires du comte de Flandre semblaient n'en aller que mieux. Il avait beau donner, perdre, jeter, il lui en venait toujours davantage. Il allait grossissant et s'arrondissant de la ruine gnrale. Il n'y eut d'obstacle qu'en Hollande; mais il acquit sans grande peine les positions dominantes de la Somme et de la Meuse, Namur, Pronne. Les Anglais, outre Pronne, lui mirent entre les mains Bar-sur-Seine, Auxerre, Meaux, les avenues de Paris, enfin Paris mme. Bonheur sur bonheur; la fortune allait le chargeant et le surchargeant. Il n'avait pas le temps de respirer. Elle fit tomber au pouvoir d'un de ses vassaux la Pucelle, ce prcieux gage que les Anglais auraient achet tout prix. Et au mme moment, sa situation se compliquant d'un nouveau bonheur, la succession du Brabant s'ouvrit, mais il ne pouvait la recueillir s'il ne s'assurait de l'amiti des Anglais. Le duc de Brabant parlait de se remarier, de se faire des hritiers. Il mourut point pour le duc de Bourgogne[398]. Celui-ci avait peu prs tout ce qui entoure le Brabant, je veux dire la Flandre, le Hainaut, la Hollande, Namur et le Luxembourg. Il lui manquait la province centrale, la riche Louvain, la dominante Bruxelles. La tentation tait forte. Aussi ne fit-il aucune attention aux droits de sa tante[399], de laquelle pourtant il tenait les siens; il immola mme les droits de ses pupilles, son propre honneur, sa probit de tuteur[400]. Il mit la main sur le Brabant. Pour le garder, pour terminer les affaires de Hollande et de Luxembourg, pour repousser les Ligeois qui venaient assiger Namur, il fallait rester bien avec les Anglais, c'est--dire livrer la Pucelle. [Note 398: Mort le 4 aot, selon l'Art de vrifier les dates, le 8 selon Meyer. Il ngociait avec Ren d'Anjou, hritier de Lorraine, pour pouser sa fille.] [Note 399: Marguerite de Bourgogne, comtesse de Hainaut, fille de Philippe le Hardi et de Marguerite de Flandre, par laquelle l'hritage fminin de Brabant tait venu dans la maison de Bourgogne.] [Note 400: La mre de Charles et Jean de Bourgogne (fils du comte de Nevers, tu Azincourt) s'tait remarie Philippe le Bon en 1454, et il partageait avec elle la garde noble de ses deux beaux-fils. Sur la spoliation de la maison de Nevers, V. surtout _Bibl. royale, mss., fonds Saint-Victor, n 1080, fol. 53-96_.] Philippe le _Bon_ tait un bon homme, selon les ides vulgaires, tendre de coeur, surtout aux femmes, bon fils, bon pre, pleurant volontiers. Il pleura les morts d'Azincourt; mais sa ligue avec les Anglais fit plus de morts qu'Azincourt. Il versa des torrents de larmes sur la mort de son pre, puis, pour le venger, des torrents de sang. Sensibilit, sensualit, ces deux choses vont souvent ensemble. Mais la sensualit, la concupiscence, n'en sont pas moins cruelles dans l'occasion. Que l'objet dsir recule, que la concupiscence le voie fuir et se drober ses prises, alors elle tourne la furie aveugle... Malheur ce qui fait obstacle!... L'cole de Rubens, dans ses bacchanales paennes, mle volontiers des tigres aux satyres: Lust hard by hate[401]. [Note 401: Milton.] Celui qui tenait la Pucelle entre ses mains, Jean de Ligny, vassal du duc de Bourgogne, se trouvait justement dans la mme situation que son suzerain. Il tait comme lui, dans un moment de cupidit, d'extrme tentation. Il appartenait la glorieuse maison de Luxembourg; l'honneur d'tre parent de l'empereur Henri VII et du roi Jean de Bohme valait bien qu'on le mnaget; mais Jean de Ligny tait pauvre; il tait cadet de cadet[402]. Il avait eu l'industrie de se faire nommer seul hritier par sa tante, la riche dame de Ligny et de Saint-Pol[403]. Cette donation, fort attaquable, allait lui tre dispute par son frre an. Dans cette attente, Jean tait le docile et tremblant serviteur du duc de Bourgogne, des Anglais, de tout le monde. Les Anglais le pressaient de leur livrer la prisonnire, et ils auraient fort bien pu la prendre dans la tour de Beaulieu en Picardie, o ils l'avaient dpose. D'autre part, s'il la laissait prendre, il se perdait auprs du duc de Bourgogne, son suzerain, son juge dans l'affaire de la succession, et qui par consquent pouvait le ruiner d'un seul mot. Provisoirement il l'envoya son chteau de Beaurevoir, prs Cambrai, sur terre d'Empire. [Note 402: Il tait le troisime fils de Jean, seigneur de Beaurevoir, qui, lui-mme, tait fils pun de Guy, comte de Ligny.] [Note 403: La mort de la tante tait imminente; elle eut lieu en 1431.] Les Anglais, exasprs de haine et d'humiliation, pressaient, menaaient. Leur rage tait telle contre la Pucelle, que, pour en avoir dit du bien, une femme fut brle vive[404]. Si la Pucelle n'tait elle-mme juge et brle comme sorcire, si ses victoires n'taient rapportes au dmon, elles restaient des miracles dans l'opinion du peuple, des oeuvres de Dieu; alors Dieu tait contre les Anglais, ils avaient t bien et loyalement battus; donc leur cause tait celle du Diable; dans les ides du temps, il n'y avait pas de milieu. Cette conclusion, intolrable pour l'orgueil anglais, l'tait bien plus encore pour un gouvernement d'vques, comme celui de l'Angleterre, pour le cardinal qui dirigeait tout. [Note 404: Elle disoit... que dame Jehane... estoit bonne. Journal du Bourgeois.] Winchester avait pris les choses en main dans un tat presque dsespr. Glocester tant annul en Angleterre, Bedford en France, il se trouvait seul. Il avait cru tout entraner en amenant le jeune roi Calais (23 avril), et les Anglais ne bougeaient pas. Il avait essay de les piquer d'honneur en lanant une ordonnance: contre ceux qui ont peur des enchantements de la Pucelle[405]. Cela n'eut aucun effet. Le roi restait Calais, comme un vaisseau chou. Winchester devenait minemment ridicule. Aprs avoir rduit la croisade de Terre sainte[406] celle de Bohme, il s'en tait tenu la croisade de Paris. Le belliqueux prlat, qui s'tait fait fort d'officier en vainqueur Notre-Dame et d'y sacrer son pupille, trouvait tous les chemins ferms; de Compigne, l'ennemi lui barrait la route de Picardie, de Louviers celle de Normandie. Cependant la guerre tranait, l'argent s'coulait[407], la croisade se perdait en fume. Le Diable apparemment s'en mlait; le cardinal ne pouvait se tirer d'affaire qu'en faisant le procs au Malin, en brlant cette diabolique Pucelle. [Note 405: Contra terrificatos incantationibus Puell. Rymer, 2 mai, 12 dcembre 1430.] [Note 406: Projete par Henri V. Voyez le tome prcdent.] [Note 407: Quoique le cardinal se ft donner beaucoup d'argent, il y mettait aussi beaucoup du sien. Un chroniqueur assure que le couronnement se fit _ ses frais_; il fit aussi sans doute les avances ncessaires au procs. ... Magnificis _suis sumtibus_ in regem Franci... coronari. Hist. Croyland, contin., apud Gale, Angl., Script., I, 516.] Il fallait l'avoir, la tirer des mains des Bourguignons. Elle avait t prise le 23 mai; le 26, un message part de Rouen, au nom du vicaire de l'inquisition, pour sommer le duc de Bourgogne et Jean de Ligny de livrer cette femme suspecte de sorcellerie. L'inquisition n'avait pas grande force en France; son vicaire tait un pauvre moine, fort peureux, un dominicain, et sans doute, comme les autres Mendiants, favorable la Pucelle. Mais il tait Rouen sous la terreur du tout-puissant cardinal, qui lui tenait l'pe dans les reins. Le cardinal venait de nommer capitaine de Rouen un homme d'excution, un homme lui, lord Warwick, gouverneur d'Henri[408]. Warwick avait deux charges fort diverses coup sr, mais toutes deux de haute confiance, la garde du roi et celle de l'ennemie du roi; l'ducation de l'un, la surveillance du procs de l'autre. [Note 408: Le petit Henri VI dit dans son ordonnance: Nous avons choisi le comte de Warwick... Ad nos erudiendum... in et de bonis moribus, literatura, idiomate vario, nutritura et _facetia_... Rymer, t. IV, pars IV, 1 julii 1428.--Ce _molle atque facetum_ qu'Horace attribue Virgile, comme le don suprme de la grce, semble un peu trange, appliqu, comme il l'est ici, au rude gelier de la Pucelle. Il semble au reste n'avoir gure t plus doux pour son lve; la premire chose qu'il stipule en acceptant la charge de gouverneur, c'est le droit de _chtier_. V. les articles qu'il prsenta au conseil, Turner, II, 508. V. commission pour faire revue du comte de Warwick, capitaine des chteau, ville et pont de Rouen, et d'une lance cheval, quatorze pied et quarante-cinq archers, pour la sret du chteau, etc. _Archives du royaume, K. 63, 22 mars 1430_.] La lettre du moine tait une pice de peu de poids; on fit crire en mme temps l'Universit. Il semblait difficile que les universitaires aidassent de bon coeur un procs d'inquisition papale, au moment o ils allaient guerroyer Ble contre le pape pour l'piscopat. Winchester lui-mme, chef de l'piscopat anglais, devait prfrer un jugement d'vques, ou, s'il pouvait, faire agir ensemble vques et inquisiteurs. Or, il avait justement sa suite et parmi ses gens, un vque trs-propre la chose, un vque Mendiant qui vivait sa table, et qui assurment jugerait ou jurerait tant qu'on en aurait besoin. Pierre Cauchon, vque de Beauvais, n'tait pas un homme sans mrite. N Reims[409], tout prs du pays de Gerson, c'tait un docteur fort influent de l'Universit, un ami de Clmengis, qui nous assure qu'il tait bon et bienfaisant[410]. Cette bont ne l'empcha pas d'tre un des plus violents dans le violent parti cabochien. Comme tel, il fut chass de Paris en 1413. Il y rentra avec le duc de Bourgogne, devint vque de Beauvais, et sous la domination anglaise, il fut lu par l'Universit conservateur de ses privilges. Mais l'invasion de la France du nord par Charles VII, en 1429, devint funeste Cauchon; il voulut retenir Beauvais dans le parti anglais, et fut chass par les habitants. Il ne s'amusa pas Paris, prs du triste Bedford, qui ne pouvait payer le zle; il alla o taient la richesse et la puissance, en Angleterre, prs du cardinal Winchester. Il se fit Anglais, il parla anglais. Winchester sentit tout le parti qu'il pouvait tirer d'un tel homme; il se l'attacha en faisant pour lui autant et plus qu'il n'avait pu jamais esprer. L'archevque de Rouen venait d'tre transfr ailleurs; il le recommanda au pape pour ce grand sige. Mais ni le pape ni le chapitre ne voulait de Cauchon; Rouen, alors en guerre avec l'Universit de Paris, ne pouvait prendre pour archevque un homme de cette Universit. Tout fut suspendu; Cauchon, en prsence de cette magnifique proie, resta bouche bante, esprant toujours que l'invincible cardinal carterait les obstacles, plein de dvotion en lui et n'ayant plus d'autre dieu. [Note 409: Le bourguignon Chastellain l'appelle: Trs-noble et solemnel clerc.--Nous avons parl au tome prcdent de son extrme duret pour les gens d'glise du parti contraire. V. sur Cauchon, Du Boulay. Historia Univers. Parisiensis, V. 912. V. le _Religieux de Saint-Denis, ms. Baluze, Bibl. royale_, tome dernier, folio 176.] [Note 410: V. aussi la lettre que Clmengis lui adresse, avec ce titre: Contractus amiciti mutu. Nicol. de Clemang. Epistol, II, 323. Gallia Christiana, XI, 87-88. Littera direct Domino Summo Pontifici pro translatione D. Petri Cauchon, episcopi Balvacensis, ad ecclesiam metropolitanam Rothomagensem. Rymer, t. IV, pars. IV, p. 152, 15 dcembre 1429. V. la Remontrance de Rouen contre l'Universit. Chruel, 167.] Il se trouvait fort point que la Pucelle avait t prise sur la limite du diocse de Cauchon, non pas, il est vrai, dans le diocse mme, mais on espra faire croire qu'il en tait ainsi. Cauchon crivit donc, comme juge ordinaire, au roi d'Angleterre, pour rclamer ce procs; et, le 12 juin, une lettre royale fit savoir l'Universit que l'vque et l'inquisiteur jugeraient ensemble et concurremment. Les procdures de l'inquisition n'taient pas les mmes que celles des tribunaux ordinaires de l'glise. Il n'y eut pourtant aucune objection. Les deux justices voulant bien agir ainsi de connivence, une seule difficult restait; l'inculpe tait toujours entre les mains des Bourguignons. L'Universit se mit en avant; elle crivit de nouveau au duc de Bourgogne, Jean de Ligny (14 juillet). Cauchon, dans son zle, se faisant l'agent des Anglais, leur courrier se chargea de porter lui-mme la lettre[411], et la remit aux deux ducs. En mme temps il leur fit une sommation comme vque, cette fin de lui remettre une prisonnire sur laquelle il avait juridiction. Dans cet acte trange, il passe du rle de juge celui de ngociateur, et fait des offres d'argent; quoique cette femme ne puisse tre considre comme prisonnire de guerre, le roi d'Angleterre donnera deux ou trois cents livres de rente au btard de Vendme, et ceux qui la retiennent la somme de six mille livres. Puis, vers la fin de la lettre il pousse jusqu' dix mille francs, mais il fait valoir cette offre: Autant, dit-il, qu'on donnerait pour un roi ou prince, selon la coutume de France. [Note 411: Cauchon recevait des Anglais cent sols par jour. D'aprs sa quittance (communique par M. Jules Quicherat, d'aprs le _ms. de la Bibl. royale, Coll. Gaignire_, vol. IV).] Les Anglais ne s'en fiaient pas tellement aux dmarches de l'Universit et de Cauchon qu'ils n'employassent des moyens plus nergiques. Le jour mme o Cauchon prsenta sa sommation, ou le lendemain, le Conseil d'Angleterre interdit aux marchands anglais les marchs des Pays-Bas (19 juillet), notamment celui d'Anvers, leur dfendant d'y acheter les toiles et les autres objets pour lesquels ils changeaient leur laine[412]. C'tait frapper le duc de Bourgogne, comte de Flandre, par un endroit bien sensible, par les deux grandes industries flamandes, la toile et le drap; les Anglais n'allaient plus acheter l'une et cessaient de fournir la matire l'autre. [Note 412: Rymer, t. IV, pars IV, p. 165, 19 julii 1430. Pour saisir l'ensemble de l'espce de guerre commerciale qui commenait entre la jeune industrie anglaise et celle des Pays-Bas. V. les dfenses d'importer en Flandre les draps et laines files d'Angleterre (1428, 1464, 1494), et enfin l'importation permise (1499), sous promesse de rduire les droits sur la laine non travaille que les Anglais vendront aux Flamands Calais. Rapport du jury sur l'industrie belge, rdig par M. Gachard, 1836.] Tandis que les Anglais agissaient si vivement pour perdre la Pucelle, Charles VII agissait-il pour la sauver? En rien, ce semble[413]; il avait pourtant des prisonniers entre ses mains; il pouvait la protger, en menaant de reprsailles. Rcemment encore, il avait ngoci par l'entremise de son chancelier, l'archevque de Reims; mais cet archevque et les autres politiques n'avaient jamais t bien favorables la Pucelle. Le parti d'Anjou-Lorraine, la vieille reine de Sicile qui l'avait si bien accueillie, ne pouvait agir pour elle en ce moment prs du duc de Bourgogne. Le duc de Lorraine allait mourir[414], on se disputait d'avance sa succession, et Philippe le Bon soutenait un comptiteur de Ren d'Anjou, gendre et hritier du duc de Lorraine. [Note 413: Dans les lettres par lesquelles Charles VII accorde divers privilges aux Orlanais immdiatement aprs le sige, pas un mot de la Pucelle; la dlivrance de la ville est due A la divine grce, au secours des habitants et l'aide des gens de guerre. Ordonnances, XIII.--V. toutefois plus bas l'expdition de Xaintrailles.--M. de L'Averdy ne justifie le roi que par des conjectures. M. Berriat-Saint-Prix le trouve inexcusable, p. 239.] [Note 414: Il mourut quelques mois aprs, le 25 janvier 1431.] Ainsi, de toutes parts, ce monde d'intrt et de convoitise se trouvait contraire la Pucelle, ou tout au moins indiffrent. Le bon Charles VII ne fit rien pour elle, le bon duc Philippe la livra. La maison d'Anjou voulait la Lorraine, le duc de Bourgogne voulait le Brabant; il voulait surtout la continuation du commerce flamand avec l'Angleterre. Les petits aussi avaient leurs intrts: Jean de Ligny attendait la succession de Saint-Pol, Cauchon l'archevch de Rouen. En vain la femme de Jean de Ligny se jeta ses pieds, elle le supplia en vain de ne pas se dshonorer. Il n'tait pas libre, il avait dj reu de l'argent anglais[415]; il la livra, non il est vrai aux Anglais directement, mais au duc de Bourgogne. Cette famille de Ligny et de Saint-Pol, avec ses souvenirs de grandeur et ses ambitions effrnes, devait poursuivre la fortune jusqu'au bout, jusqu' la Grve[416]. Celui qui livra la Pucelle semble avoir senti sa misre; il fit peindre sur ses armes un chameau succombant sous le faix, avec la triste devise inconnue aux hommes de coeur: Nul n'est tenu l'impossible. [Note 415: La ranon fut paye avant le 20 octobre. Comme le prouve l'une des pices copies par M. Mercier aux archives de Saint-Martin-des-Champs. Note de l'abb Dubois. Dissertation, d. Buchon, 1827, p. 217. Le mausole de la Toison d'or, Amst., 1689. p. 14. Histoire de l'Ordre, IV, 27.] [Note 416: V. tome VII, la mort du neveu de Jean de Ligny, le fameux conntable de Saint-Pol, qui crut un moment se faire un tat entre les possessions des maisons de France et de Bourgogne, et fut dcapit Paris en 1475.] Que faisait cependant la prisonnire? Son corps tait Beaurevoir, son me Compigne; elle combattait d'me et d'esprit pour le roi qui l'abandonnait. Elle sentait que sans elle cette fidle ville de Compigne allait prir et en mme temps la cause du roi dans tout le Nord. Dj elle avait essay d'chapper de la tour de Beaulieu. Beaurevoir, la tentation de fuir fut plus forte encore; elle savait que les Anglais demandaient qu'on la leur livrt, elle avait horreur de tomber entre leurs mains. Elle consultait ses saintes et n'en obtenait d'autre rponse, sinon qu'il fallait souffrir, qu'elle ne serait point dlivre qu'elle n'et vu le roi des Anglais.--Mais, disait-elle en elle-mme, Dieu laissera-t-il donc mourir ces pauvres gens de Compigne[417]? Sous cette forme de vive compassion, la tentation vainquit. Les saintes eurent beau dire, pour la premire fois elle ne les couta point; elle se lana de la tour et tomba au pied, presque morte. Releve, soigne par les dames de Ligny, elle voulait mourir et fut deux jours sans manger. [Note 417: Comme Dieu layra mourir ces bonnes gens de Compieigne, qui ont est et sont si loyaux leur seigneur? Interrogatoire du 14 mars 1431.] Livre au duc de Bourgogne, elle fut mene Arras, puis au donjon de Crotoy, qui depuis a disparu sous les sables. De l elle voyait la mer, et parfois distinguait les dunes anglaises, la terre ennemie, o elle avait espr porter la guerre et dlivrer le duc d'Orlans[418]. Chaque jour un prtre prisonnier disait la messe dans la tour. Jeanne priait ardemment, elle demandait et elle obtenait. Pour tre prisonnire, elle n'agissait pas moins; tant qu'elle tait vivante, sa prire perait les murs et dissipait l'ennemi. [Note 418: Interrogatoire du 12 mars 1431.] Au jour mme qu'elle avait prdit d'aprs une rvlation de l'archange, au 1er novembre, Compigne fut dlivre. Le duc de Bourgogne s'tait avanc jusqu' Noyon, comme pour recevoir l'outrage de plus prs et en personne. Il fut dfait encore peu aprs Germiny (20 novembre). Pronne, Xaintrailles lui offrit la bataille, et il n'osa l'accepter. Ces humiliations confirmrent sans doute le duc dans l'alliance des Anglais et le dcidrent leur livrer la Pucelle. Mais la seule menace d'interrompre le commerce y et bien suffi. Le comte de Flandre, tout chevalier qu'il se croyait et restaurateur de la chevalerie, tait au fond le serviteur des artisans et des marchands. Les villes qui fabriquaient le drap, les campagnes qui filaient le lin, n'auraient pas souffert longtemps l'interruption du commerce et le chmage; une rvolte et clat. Au moment o les Anglais eurent enfin la Pucelle et purent commencer le procs, leurs affaires taient bien malades. Loin de reprendre Louviers, ils avaient perdu Chteaugaillard; La Hire, qui le prit par escalade, y trouva Barbazan prisonnier, et dchana ce redout capitaine. Les villes tournaient d'elles-mmes au parti de Charles VII; les bourgeois chassaient les Anglais. Ceux de Melun, si prs de Paris, mirent leur garnison la porte. Pour enrayer, s'il se pouvait, dans cette descente si rapide des affaires anglaises, il ne fallait pas moins qu'une grande et puissante machine. Winchester en avait une faire jouer, le procs et le sacre. Ces deux choses devaient agir d'ensemble, ou plutt c'tait la mme chose; dshonorer Charles VII, prouver qu'il avait t men au sacre par une sorcire, c'tait sanctifier d'autant le sacre d'Henri VI; si l'un tait reconnu pour l'oint du Diable, l'autre devenait l'oint de Dieu. Henri entra Paris le 2 dcembre[419]. Ds le 21 novembre, on avait fait crire l'Universit Cauchon pour l'accuser de lenteur et prier le roi de commencer le procs. Cauchon n'avait nulle hte, il lui semblait dur apparemment de commencer la besogne, quand le salaire tait encore incertain. Ce ne fut qu'un mois aprs qu'il se fit donner par le chapitre de Rouen l'autorisation de procder en ce diocse[420]. l'instant (3 janvier 1431), Winchester rendit une ordonnance o il faisait dire au roi qu'ayant t de ce requis par l'vque de Beauvais, exhort par sa chre fille de l'Universit de Paris, il commandait aux gardiens de _conduire_ l'inculpe l'vque[421]. Il tait dit _conduire_, on ne remettait pas la prisonnire au juge ecclsiastique, on la prtait seulement, sauf la reprendre si elle n'tait convaincue. Les Anglais ne risquaient rien, elle ne pouvait chapper la mort; si le feu manquait, il restait le fer. [Note 419: La route de Picardie tant trop dangereuse, on le fit passer par Rouen. Dans sa lettre date de Rouen, 6 novembre 1430, il donne pouvoir au chancelier de France de diffrer la rentre du Parlement: Considrant que les chemins sont trs-dangereux et prilleux...--Autre lettre date de Paris, 13 novembre, par laquelle il donne un nouveau dlai. Ordonnances, XIII, 159.] [Note 420: Le chapitre ne s'y dcida qu'aprs une dlibration solennelle. Vocentur ad deliberandum super petitis per D. episcopum Belvacensem et compareant sub poena pro quolibet deficiente amittendi omnes distributiones per octo dies... Assertiones pro quadam muliere in carceribus detenta... eidem in gallico exponantur et caritative moneatur... _Archives de Rouen, reg. capitulaires, 14-15 avril 1451, fol. 98 (communiqu par M. Chruel)_.] [Note 421: Notices des mss.] Le 9 janvier 1431, Cauchon ouvrit la procdure Rouen. Il fit siger prs de lui le vicaire de l'inquisition, et dbuta par tenir une sorte de consultation avec huit docteurs licencis ou matres s-arts de Rouen. Il leur montra les informations qu'il avait recueillies sur la Pucelle. Ces informations prises d'avance par les soins des ennemis de l'accuse, ne parurent pas suffisantes aux lgistes rouennais; elles l'taient si peu en effet que le procs, d'abord dfini d'aprs ces mauvaises donnes, _procs de magie_, devint un _procs d'hrsie_. Cauchon, pour se concilier ces Normands rcalcitrants, pour les rendre moins superstitieux sur la forme des procdures, nomma l'un d'eux, Jean de la Fontaine, conseiller examinateur. Mais il rserva le rle le plus actif, celui de promoteur du procs, un certain Estivet, un de ses chanoines de Beauvais, qui l'avait suivi. Il trouva moyen de perdre un mois dans ces prparatifs[422]; mais enfin le jeune roi ayant t ramen Londres (9 fvrier), Winchester, tranquille de ce ct, revint vivement au procs; il ne se fia personne pour en surveiller la conduite, il crut avec raison que l'oeil du matre vaut mieux, et s'tablit Rouen pour voir instrumenter Cauchon. [Note 422: Le 13 janvier, Cauchon assemble quelques abbs, docteurs et licencis, et leur dit qu'on peut extraire des informations dj prises quelques articles sur lesquels on interrogera l'accuse. Dix jours sont employs faire ce petit extrait; il est approuv le 23, et Cauchon charge le normand Jean de la Fontaine, licenci en droit canonique, de faire cet interrogatoire prliminaire, sorte d'instruction prparatoire, d'enqute sur vie et moeurs par laquelle commenaient les procs ecclsiastiques. Notices des mss.] La premire chose tait de s'assurer du moine qui reprsentait l'inquisition. Cauchon, ayant assembl ses assesseurs, prtres normands et docteurs de Paris, dans la maison d'un chanoine, manda le dominicain et le somma de s'adjoindre lui. Le moinillon rpondit timidement que si ses pouvoirs taient jugs suffisants, il ferait ce qu'il devait faire. L'vque ne manqua pas de dclarer les pouvoirs bien suffisants. Alors le moine objecta encore qu'il voudrait bien s'abstenir, tant pour le scrupule de la conscience que pour la sret du procs; que l'vque devrait plutt lui substituer quelqu'un jusqu' ce qu'il ft bien sr que ses pouvoirs suffisaient. Il eut beau dire, il ne put chapper, il jugea bon gr, mal gr. Ce qui sans doute, aprs la peur, aida le retenir, c'est que Winchester lui fit allouer vingt sols d'or pour ses peines[423]. Le moine mendiant n'avait peut-tre vu jamais tant d'or dans sa vie. [Note 423: V. la quittance dans les pices copies par M. Mercier aux archives de Saint-Martin-des-Champs. Note de l'abb Dubois, Dissertation, d. Buchon, 1827, p. 219.] Le 21 fvrier, la Pucelle fut amene devant ses juges. L'vque de Beauvais l'admonesta avec douceur et charit, la priant de dire la vrit sur ce qu'on lui demanderait, pour abrger son procs et dcharger sa conscience, sans chercher de subterfuges.--Rponse: Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger, vous pourriez bien me demander telles choses que je ne vous dirais point.--Elle consentait jurer de dire vrai sur tout ce qui ne touchait point ses visions. Mais pour ce dernier point, dit-elle, vous me couperiez plutt la tte. Nanmoins, on l'amena jurer de rpondre sur ce qui toucherait la foi. Nouvelles instances le jour suivant, 22 fvrier, et encore le 24. Elle rsistait toujours: C'est le mot des petits enfants, qu'_on pend souvent les gens pour avoir dit la vrit_. Elle finit, de guerre lasse, par consentir jurer de dire ce qu'elle sauroit _sur son procs_, mais non tout ce qu'elle sauroit[424]. [Note 424: Interrogatoire du 24 fvrier 1431.] Interroge sur son ge, ses nom et surnom, elle dit qu'elle avait environ dix-neuf ans. Au lieu o je suis ne, on m'appelait Jehannette et en France Jehanne... Mais quant au surnom (la Pucelle), il semble que, par un caprice de modestie fminine, elle et peine le dire; elle luda par un pudique mensonge: Du surnom, je n'en sais rien. Elle se plaignait d'avoir les fers aux jambes. L'vque lui dit que, puisqu'elle avait essay plusieurs fois d'chapper, on avait d lui mettre les fers. Il est vrai, dit-elle, je l'ai fait; c'est chose licite tout prisonnier. Si je pouvais m'chapper, on ne pourrait me reprendre d'avoir fauss ma foi, je n'ai rien promis. On lui ordonna de dire le _Pater_ et l'_Ave_, peut-tre dans l'ide superstitieuse que, si elle tait voue au Diable, elle ne pourrait dire ces prires. Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais veut m'our en confession. Adroite et touchante demande; offrant ainsi sa confiance son juge, son ennemi, elle en et fait son pre spirituel et le tmoin de son innocence. Cauchon refusa, mais je croirais aisment qu'il fut mu. Il leva la sance pour ce jour, et le lendemain, il n'interrogea pas lui-mme; il en chargea un des assesseurs. la quatrime sance, elle tait anime d'une vivacit singulire. Elle ne cacha point qu'elle avait entendu ses voix: Elles m'ont veill, dit-elle, j'ai joint les mains, et je les ai pries de me donner conseil, elles m'ont dit: Demande Notre-Seigneur.--Et qu'ont-elles dit encore?--Que je vous rponde hardiment. ... Je ne puis tout dire, j'ai plutt peur de dire chose qui leur dplaise, que je n'ai de rpondre vous... Pour aujourd'hui, je vous prie de ne pas m'interroger. L'vque insista, la voyant mue: Mais Jehanne, on dplat donc Dieu en disant des choses vraies?--Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi. Et elle ajouta vivement: Ah! s'il les savait, il en serait plus aise dner... Je voudrais qu'il les st, et ne pas boire de vin d'ici Pques. Parmi ces navets, elle disait des choses sublimes: Je viens de par Dieu, je n'ai que faire ici, renvoyez-moi Dieu, dont je suis venue... Vous dites que vous tes mon juge; avisez bien ce que vous ferez, car vraiment je suis envoye de Dieu, vous vous mettez en grand danger. Ces paroles sans doute irritrent les juges et ils lui adressrent une insidieuse et perfide question, une question telle qu'on ne peut sans crime l'adresser aucun homme vivant: Jehanne, croyez-vous tre en tat de grce? Ils croyaient l'avoir lie d'un lacs insoluble. Dire Non, c'tait s'avouer indigne d'avoir t l'instrument de Dieu. Mais d'autre part, comment dire Oui? Qui de nous, fragiles, est sr ici-bas d'tre vraiment dans la grce de Dieu? Nul, sinon l'orgueilleux, le prsomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin. Elle trancha le noeud avec une simplicit hroque et chrtienne: Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre, si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir[425]. [Note 425: Interrogatoire du 24 fvrier.] Les Pharisiens restrent stupfaits[426]. [Note 426: Fuerunt multum stupefacti, et illa hora dimiserunt. Procs de Rvision. Notices des mss. III, 477. Procs d. Buchon, 1827, p. 75. V. aussi d'autres questions bizarres de casuistes, p. 131 et passim.] Mais avec tout son hrosme, c'tait une femme pourtant... Aprs cette parole sublime, elle retomba, elle s'attendrit, doutant de son tat, comme il est naturel une me chrtienne, s'interrogeant et tchant de se rassurer: Ah! si je savais ne pas tre en la grce de Dieu, je serais la plus dolente du monde... Mais si j'tais en pch, la voix ne viendrait pas sans doute... Je voudrais que chacun pt l'entendre comme moi-mme... Ces paroles rendaient prise aux juges. Aprs une longue pause, ils revinrent la charge avec un redoublement de haine, et lui firent coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre. Les voix ne lui avaient-elles pas dit de _har_ les Bourguignons?... N'allait-elle pas, dans son enfance, l'arbre _des fes_? etc... Ils auraient dj voulu la brler comme sorcire. la cinquime sance, on l'attaqua par un ct dlicat, dangereux, celui des apparitions. L'vque, devenu tout coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question: Jehanne, comment vous tes-vous porte depuis samedi?--Vous le voyez, dit la pauvre prisonnire charge de fers, le mieux que j'ai pu. Jehanne, jenez-vous tous les jours de ce carme.--Cela est-il du procs?--Oui, vraiment.--Eh! bien, oui, j'ai toujours jen. On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions hostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu'il lui apparaissait, saint Michel _tait nu_?... cette vilaine question, elle rpliqua, sans comprendre, avec une puret cleste: Pensez-vous donc que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi le vtir[427]? [Note 427: Interrogatoire du 27 fvrier.] Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le Diable. Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des anges?--Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu. Cette rponse fut soigneusement note. Ils passent de l l'habit d'homme, l'tendard: Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des tendards la ressemblance du vtre? ne les renouvelaient-ils pas?--Oui, quand la lance en tait rompue.--N'avez-vous pas dit que ces tendards leur porteraient bonheur?--Non, je disais seulement: Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-mme. Mais pourquoi cet tendard fut-il port en l'glise de Reims, au sacre, plutt que ceux des autres capitaines?...--Il avait t la peine, c'tait bien raison qu'il ft l'honneur[428]. [Note 428: Interrogatoire des 3 et 17 mars.] Quelle tait la pense des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vtements?--Les pauvres gens venaient volontiers moi, parce que je ne leur faisais point de dplaisir; je les soutenais et dfendais, selon mon pouvoir[429]. [Note 429: Ibidem, 3 mars.] Il n'y avait pas de coeur d'homme qui ne ft touch de telles rponses. Cauchon crut prudent de procder dsormais avec quelques hommes srs et petit bruit. Depuis le commencement du procs, on trouve que le nombre des assesseurs varie chaque sance[430]; quelques-uns s'en vont, d'autres viennent. Le lieu des interrogatoires varie de mme; l'accuse, interroge d'abord dans la salle du chteau de Rouen, l'est maintenant dans la prison. Cauchon, pour ne pas fatiguer les autres, y menait seulement deux assesseurs et deux tmoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-tre l'enhardit procder ainsi huis clos, c'est que dsormais il tait sr de l'appui de l'inquisition; le vicaire avait enfin reu de l'inquisiteur gnral de France l'autorisation de juger avec l'vque (12 mars). [Note 430: Au premier interrogatoire, trente-neuf assesseurs; au second interrogatoire du 22 fvrier, quarante-sept; le 24, quarante; le 27, cinquante-trois; le 3 mars, trente-huit; etc. Notices des mss.] Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste seulement sur quelques points indiqus d'avance par Cauchon. Les voix lui ont-elles command cette sortie de Compigne o elle fut prise?--Elle ne rpond pas directement: Les saintes m'avaient bien dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu'il fallait qu'il ft ainsi fait, que je ne devais pas m'tonner, mais prendre tout en gr, et que Dieu m'aiderait... Puisqu'il a plu ainsi Dieu, c'est pour le mieux que j'ai t prise. Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permission de vos pre et mre? Ne doit-on pas honorer pre et mre?--Ils m'ont pardonn.--Pensiez-vous donc ne point pcher, en agissant ainsi?--Dieu le commandait; quand j'aurais eu cent pres et cent mres, je serais partie[431]. [Note 431: Procs, 12 mars.] Les voix ne vous ont-elles pas appele fille de Dieu, fille de l'glise, la fille au grand coeur?--Avant que le sige d'Orlans ait t lev, et depuis, les voix m'ont appele, et m'appellent tous les jours: Jehanne la Pucelle, fille de Dieu. tait-il bien d'avoir attaqu Paris le jour de la Nativit de Notre-Dame?--C'est bien fait de garder les ftes de Notre-Dame; ce serait bien, en conscience, de les garder tous les jours. Pourquoi avez-vous saut de la tour de Beaurevoir? (ils auraient voulu lui faire dire qu'elle avait voulu se tuer).--J'entendais dire que les pauvres gens de Compigne seraient tus tous, jusqu'aux enfants de sept ans, et je savais d'ailleurs que j'tais vendue aux Anglais; j'aurais mieux aim mourir que d'tre entre les mains des Anglais[432]. [Note 432: Ibidem, 14 mars. Elle rpond le lendemain une question analogue qu'elle fuirait encore, si Dieu le permettait: Faceret ipsa _une entreprinse_, allegans proverbium gallicum: _Ayde-toi, Dieu te aydera_. _Procs mss., 15 mars._] Sainte Catherine et sainte Marguerite hassent-elles les Anglais?--Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et hassent ce qu'il hait.--Dieu hait-il les Anglais?--De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu'il fait de leurs mes, je n'en sais rien; mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y priront[433]. [Note 433: Interrogatoire du 17 mars.] N'est-ce pas un pch mortel de prendre un homme ranon et ensuite de le faire mourir?--Je ne l'ai point fait.--Franquet d'Arras n'a-t-il pas t mis mort?--J'y ai consenti, n'ayant pu l'changer pour un de mes hommes; il a confess tre un brigand et un tratre. Son procs a dur quinze jours au bailliage de Senlis.--N'avez-vous pas donn de l'argent celui qui a pris Franquet?--Je ne suis pas trsorier de France, pour donner argent[434]. [Note 434: Interrogatoire du 14 mars.] Croyez-vous que votre roi a bien fait de tuer ou faire tuer monseigneur de Bourgogne?--Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Mais quelque chose qu'il y et entre eux, Dieu m'a envoye au secours du roi de France[435]. [Note 435: Ibidem, 17 mars.] Jehanne, savez-vous par rvlation si vous chapperez?--Cela ne touche point votre procs. Voulez-vous que je parle contre moi?--Les voix ne vous en ont rien dit?--Ce n'est point de votre procs; je m'en rapporte Notre-Seigneur qui en fera son plaisir... Et aprs un silence: Par ma foi, je ne sais ni l'heure, ni le jour. Le plaisir de Dieu soit fait!--Vos voix ne vous en ont donc rien dit en gnral?--Eh bien, oui, elles m'ont dit que je serais dlivre, que je sois gaie et hardie[436]. [Note 436: Ibidem, 3 et 14 mars.] Un autre jour, elle ajouta: Les saintes me disent que je serai dlivre grande victoire; et elles me disent encore: Prends tout en gr; ne te soucie de ton martyre; tu en viendras enfin au royaume de Paradis[437].--Et depuis qu'elles ont dit cela, vous vous tenez sre d'tre sauve et de ne point aller en enfer?--Oui, je crois aussi fermement ce qu'elles m'ont dit que si j'tais sauve dj.--Cette rponse est de bien grand poids.--Oui, c'est pour moi un grand trsor.--Ainsi, vous croyez que vous ne pouvez plus faire de pch mortel?--Je n'en sais rien; je m'en rapporte de tout Notre-Seigneur. [Note 437: Interrogatoire du 14 mars.] Les juges avaient enfin touch le vrai terrain de l'accusation, ils avaient trouv l une forte prise. De faire passer pour sorcire, pour suppt du Diable, cette chaste et sainte fille, il n'y avait pas apparence, il fallait y renoncer; mais dans cette saintet mme, comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un ct attaquable: la voix secrte gale ou prfre aux enseignements de l'glise, aux prescriptions de l'autorit, l'inspiration, mais libre, la rvlation, mais personnelle, la soumission Dieu; quel Dieu? le Dieu intrieur. On finit ces premiers interrogatoires par lui demander si elle voulait s'en remettre de tous ses dits et faits la dtermination de l'glise. quoi elle rpondit: J'aime l'glise et je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir. Quant aux bonnes oeuvres que j'ai faites, je dois m'en rapporter au Roi du ciel, qui m'a envoye[438]. [Note 438: Ibidem, 17 mars.] La question tant rpte, elle ne donna pas d'autre rponse, ajoutant: C'est tout un, de Notre-Seigneur et de l'glise. On lui dit alors qu'il fallait distinguer; qu'il y avait l'glise _triomphante_, Dieu, les saints, les mes sauves, et l'glise _militante_, autrement dit le pape, les cardinaux, le clerg, les bons chrtiens, laquelle glise bien assemble ne peut errer et est gouverne du Saint-Esprit.--Ne voulez-vous donc pas vous soumettre l'glise _militante_?--Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la vierge Marie, les saints et l'glise _victorieuse_ de l-haut; cette glise, je me soumets, moi, mes oeuvres, ce que j'ai fait ou faire.--Et l'glise _militante_?--Je ne rpondrai maintenant rien autre chose. Si l'on en croyait un des assesseurs, elle aurait dit qu'en certains points, elle n'en croyait ni vque, ni pape, ni personne; que ce qu'elle avait, elle le tenait de Dieu[439]. [Note 439: Non crederet nec prlato suo, nec pap, nec cuicumque, quia hoc habebat a Deo. Notices des mss.] La question du procs se trouva ainsi pose dans sa simplicit, dans sa grandeur, le vrai dbat s'ouvrit: d'une part, l'glise visible et l'autorit; de l'autre, l'inspiration attestant l'glise invisible... Invisible pour les yeux vulgaires, mais la pieuse fille la voyait clairement, elle la contemplait sans cesse et l'entendait en elle-mme, elle portait en son coeur ces saintes et ces anges... L tait l'glise pour elle, l Dieu rayonnait; partout ailleurs combien il tait obscur!... Tel tant le dbat, il n'y avait pas de remde; l'accuse devait se perdre. Elle ne pouvait cder, elle ne pouvait, sans mentir, dsavouer, nier, ce qu'elle voyait et entendait si distinctement. D'autre part, l'autorit restait-elle une autorit, si elle abdiquait sa juridiction, si elle ne punissait? L'glise militante est une glise arme, arme du glaive deux tranchants, contre qui? apparemment contre les indociles. Terrible tait cette glise dans la personne des raisonneurs, des scolastiques, des ennemis de l'inspiration; terrible et implacable, si elle tait reprsente par l'vque de Beauvais. Mais au-dessus de l'vque n'y avait-il donc pas d'autres juges? Le parti piscopal et universitaire, qui prchait la suprmatie des conciles, pouvait-il, dans ce cas particulier, ne pas reconnatre comme juge suprme son concile de Ble, qui allait ouvrir? D'autre part, l'inquisition papale, le dominicain qui en tait le vicaire, ne contestait pas sans doute que la juridiction du pape ne ft suprieure la sienne, qui en manait. Un lgiste de Rouen, ce mme Jean de la Fontaine, ami de Cauchon et hostile la Pucelle, ne crut pas en conscience pouvoir laisser ignorer une accuse sans conseil qu'il y avait des juges d'appel, et que, sans rien sacrifier sur le fond, elle pouvait y avoir recours. Deux moines crurent aussi que le droit suprme du pape devait tre rserv. Quelque peu rgulier qu'il ft que des assesseurs pussent visiter isolment et conseiller l'accuse, ces trois honntes gens, qui voyaient toutes les formes violes par Cauchon pour le triomphe de l'iniquit, n'hsitrent pas les violer eux-mmes dans l'intrt de la justice. Ils allrent intrpidement la prison, se firent ouvrir et lui conseillrent l'appel. Elle appela le lendemain au pape et au concile. Cauchon furieux fit venir les gardes, et leur demanda qui avait visit la Pucelle. Le lgiste et les deux moines furent en grand danger de mort[440]. Depuis ce jour, ils disparaissent, et avec eux disparat du procs la dernire image du droit. [Note 440: L'inquisiteur dclara que si l'on inquitait les deux moines, il ne prendrait plus aucune part au procs. (Notices des mss.)] Cauchon avait espr d'abord mettre de son ct l'autorit des gens de loi, si grande Rouen; mais il avait vu bien vite qu'il faudrait se passer d'eux. Lorsqu'il communiqua les premiers actes du procs l'un de ces graves lgistes, matre Jehan Lohier, celui-ci rpondit net que le procs ne valait rien, que tout cela n'tait pas en forme, que les assesseurs n'taient pas libres, que l'on procdait huis clos, que l'accuse, simple fille, n'tait pas capable de rpondre sur de si grandes choses et de tels docteurs. Enfin, l'homme de la loi osa dire l'homme d'glise: C'est un procs contre l'honneur du prince dont cette fille tient le parti; il faudrait l'appeler lui aussi et lui donner un dfenseur. Cette gravit intrpide, qui rappelle celle de Papinien devant Caracalla, aurait cot cher Lohier. Mais le Papinien normand n'attendit pas, comme l'autre, la mort sur sa chaise curule; il partit l'instant pour Rome, o le pape s'empressa de s'attacher un tel homme et de le faire siger dans les tribunaux du saint-sige; il y mourut doyen de la Rote[441]. [Note 441: Voir la dposition infiniment curieuse et nave de l'honnte greffier Guillaume Manchon. (Notices des mss.)] Cauchon devait, ce semble, tre mieux soutenu des thologiens. Aprs les premiers interrogatoires, arm des rponses qu'elle avait donnes contre elle, il s'enferma avec ses intimes, et, s'aidant surtout de la plume d'un habile universitaire de Paris, il tira de ces rponses un petit nombre d'articles, sur lesquels on devait prendre l'avis des principaux docteurs et des corps ecclsiastiques. C'tait l'usage dtestable, mais enfin (quoi qu'on ait dit) l'usage ordinaire et rgulier des procs d'inquisition. Ces propositions extraites des rponses de la Pucelle, et rdiges sous forme gnrale, avaient une fausse apparence d'impartialit. Dans la ralit, elles n'taient qu'un travestissement de ses rponses, et ne pouvaient manquer d'tre qualifies par les docteurs consults, selon l'intention hostile de l'inique rdacteur[442]. [Note 442: Elles furent communiques d'abord quelques-uns des assesseurs, ceux que Cauchon croyait les plus srs. Ceux-ci, toutefois, crurent devoir ajouter un correctif aux articles: Elle se soumet l'glise militante, en tant que cette glise ne lui impose rien de contraire ses rvlations faites et faire. Cauchon crut, non sans quelque raison, qu'une telle soumission conditionnelle n'tait pas une soumission, et il prit sur lui de supprimer ce correctif.] Quelle que ft la rdaction, quelque terreur qui pest sur les docteurs consults, leurs rponses furent loin d'tre unanimes contre l'accuse. Parmi ces docteurs, les vrais thologiens, les croyants sincres, ceux qui avaient conserv la foi ferme du moyen ge, ne pouvaient rejeter si aisment les apparitions, les visions. Il et fallu douter aussi de toutes les merveilles de la vie des saints, discuter toutes les lgendes. Le vnrable vque d'Avranches, qu'on alla consulter, rpondit que, d'aprs les doctrines de saint Thomas, il n'y avait rien d'impossible dans ce qu'affirmait cette fille, rien qu'on dt rejeter la lgre[443]. [Note 443: Notices des mss.] L'vque de Lisieux, en avouant que les rvlations de Jeanne pouvaient lui tre dictes par le dmon, ajouta humainement qu'elles pouvaient aussi tre de _simples mensonges_, et que, si elle ne se soumettait l'glise, elle devait tre juge schismatique et vhmentement _suspecte_ dans la foi. Plusieurs lgistes rpondirent en Normands, la trouvant coupable et trs-coupable, _ moins qu'elle n'et ordre de Dieu_. Un bachelier alla plus loin: tout en la condamnant, il demanda que, vu la fragilit de son sexe, _on lui fit rpter les douze propositions_ (il souponnait avec raison qu'on ne les lui avait pas communiques), et qu'ensuite on les adresst au pape. C'et t un ajournement indfini. Les assesseurs, runis dans la chapelle de l'archevch, avaient dcid contre elle sur les propositions. Le chapitre de Rouen, consult aussi, n'avait pas hte de se dcider, de donner cette victoire l'homme qu'il dtestait, qu'il tremblait d'avoir pour archevque. Le chapitre et voulu attendre la rponse de l'Universit de Paris, dont on demandait l'avis. La rponse de Paris n'tait pas douteuse; le parti gallican, universitaire et scolastique, ne pouvait tre favorable la Pucelle; un homme de ce parti[444], l'vque de Coutances, avait dpass tous les autres par la duret et la bizarrerie de sa rponse. Il crivit l'vque de Beauvais qu'il la jugeait livre au dmon, parce qu'elle n'avait pas les deux qualits qu'exige saint Grgoire, la vertu et l'humanit, et que ses assertions taient tellement hrtiques que, quand mme elle les rvoquerait, il n'en faudrait pas moins la tenir sous bonne garde. [Note 444: Il crivit l'vque, ne voulant pas apparemment reconnatre l'inquisiteur comme juge.] C'tait un spectacle trange de voir ces thologiens, ces docteurs, travailler de toute leur force ruiner ce qui faisait le fondement de leur doctrine et le principe religieux du moyen ge en gnral, la croyance aux rvlations, l'intervention des tres surnaturels... Ils doutaient du moins de celle des anges; mais leur foi au diable tait tout entire. L'importante question de savoir si les rvlations intrieures doivent se taire, se dsavouer elles-mmes, lorsque l'glise l'ordonne, cette question dbattue au dehors et grand bruit, ne s'agitait-elle pas en silence dans l'me de celle qui affirmait et croyait le plus fortement? Cette bataille de la foi ne se livrait-elle pas au sanctuaire mme de la foi, dans ce loyal et simple coeur?... J'ai quelque raison de le croire. Tantt elle dclara se soumettre au pape et demanda lui tre envoye. Tantt elle distingua, soutenant qu'en matire de _foi_, elle tait soumise au pape, aux prlats, l'glise, mais que, pour ce qu'elle avait _fait_, elle ne pouvait s'en remettre qu' Dieu. Tantt elle ne distingua plus, et, sans explication, s'en remit son roi, au juge du ciel et de la terre. Quelque soin qu'on ait pris d'obscurcir ces choses, de cacher ce ct humain dans une figure qu'on voulait toute divine, les variations sont visibles. C'est tort qu'on a prtendu que les juges parvinrent lui faire prendre le change sur ces questions. Elle tait bien subtile, dit avec raison un tmoin, d'une subtilit de femme[445]. J'attribuerais volontiers ces combats intrieurs la maladie dont elle fut atteinte et qui la mit bien prs de la mort. Son rtablissement n'eut lieu qu' l'poque o ses apparitions changrent, comme elle nous l'apprend elle-mme, au moment o l'ange Michel, l'ange des batailles qui ne la soutenait plus, cda la place Gabriel, l'ange de la grce et de l'amour divin. [Note 445: Dposition de Jean Beaupre. (Notices des mss.)] Elle tomba malade dans la semaine sainte. La tentation commena sans doute au dimanche des Rameaux[446]. Fille de la campagne, ne sur la lisire des bois, elle qui toujours avait vcu sous le ciel, il lui fallut passer ce beau jour de Pques fleuries au fond de la tour. Le grand _secours_ qu'invoque l'glise[447] ne vint pas pour elle; _la porte ne s'ouvrit point_[448]. [Note 446: Je ne sais pourquoi, dit un grand matre des choses spirituelles, Dieu choisit les jours des ftes les plus solennelles pour prouver davantage et purifier ceux qui sont lui... Ce n'est que l-haut, dans la fte du ciel, que nous serons dlivrs de toutes nos peines. Saint-Cyran.] [Note 447: Dimanche des Rameaux, Prime: Deus _in adjutorium_ meum intende...] [Note 448: Tout le monde sait que l'office de cette fte est un de ceux qui ont conserv les formes dramatiques du moyen ge. La procession trouve la porte de l'glise ferme, le clbrant frappe: _Attollite portas_... Et _la porte s'ouvre_ au Seigneur.] Elle s'ouvrit le mardi, mais ce fut pour mener l'accuse la grande salle du chteau par-devant ses juges. On lui lut les articles qu'on avait tirs de ses rponses, et pralablement l'vque lui remontra, que ces docteurs taient tous gens d'glise, clercs et lettrs en droit, divin et humain, et tous benins et pitoyables, vouloient procder doucement, sans demander vengeance _ni punition corporelle_[449], mais que seulement ils vouloient l'clairer et la mettre en la voie de vrit et de salut; que, comme elle n'toit pas assez instruite en si haute matire, l'vque et l'inquisiteur lui offroient qu'elle lt un ou plusieurs des assistants pour la conseiller. [Note 449: Procs, 3 avril, et non 29 mars, comme porte le ms. d'Orlans, o il y a beaucoup de confusion dans les dates. V. d. Buchon, 1827, p. 164, 12 mai.] L'accuse, en prsence de cette assemble, dans laquelle elle ne trouvait pas un visage ami, rpondit avec douceur: En ce que vous m'admonestez de mon bien et de notre foi, je vous remercie; quant au conseil que vous m'offrez, je n'ai point intention de me dpartir du conseil de Notre-Seigneur. Le premier article touchait le point capital, la soumission. Elle rpondit comme auparavant: Je crois bien que notre Saint-Pre, les vques et autres gens d'glise sont pour garder la _foi_ chrtienne et punir ceux qui y dfaillent. Quant mes _faits_, je ne me soumettrai qu' l'glise du ciel, Dieu et la Vierge, aux saints et saintes du paradis. Je n'ai point failli en la foi chrtienne, et je n'y voudrais faillir. Et plus loin: J'aime mieux mourir que rvoquer ce que j'ai fait par le commandement de Notre-Seigneur. Ce qui peint le temps, l'esprit inintelligent de ces docteurs, leur aveugle attachement la lettre sans gard l'esprit, c'est qu'aucun point ne leur semblait plus grave que le pch d'avoir pris un habit d'homme. Ils lui remontrrent que, selon les canons, ceux qui changent ainsi l'habit de leur sexe, sont abominables devant Dieu. D'abord elle ne voulut pas rpondre directement, et demanda un dlai jusqu'au lendemain. Les juges insistant pour qu'elle quittt cet habit, elle rpondit: Qu'il n'tait pas en elle de dire quand elle pourrait le quitter.--Mais si l'on vous prive d'entendre la messe?--Eh bien! Notre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous.--Voudrez-vous prendre l'habit de femme pour recevoir votre Sauveur Pques?--Non, je ne puis quitter cet habit pour recevoir mon Sauveur, je ne fais nulle diffrence de cet habit ou d'un autre. Puis elle semble branle, et demande qu'au moins on lui laisse entendre la messe, et elle ajoute: Encore si vous me donniez une robe comme celles que portent les filles des bourgeois, une robe _bien longue_[450]. [Note 450: Sicut fili burgensium, unam houppelandam longam. _Procs latin, ms., dimanche, 15 mars._] On voit bien qu'elle rougissait de s'expliquer. La pauvre fille n'osait dire comment elle tait dans sa prison, en quel danger continuel. Il faut savoir que trois soldats couchaient dans sa chambre[451], trois de ces brigands que l'on appelait _houspilleurs_. Il faut savoir qu'enchane une poutre par une grosse chane de fer[452], elle tait presque leur merci; l'habit d'homme qu'on voulait lui faire quitter tait toute sa sauvegarde... Que dire de l'imbcillit du juge ou de son horrible connivence? [Note 451: Cinq Anglois, dont en demeuroit de nuyt trois en la chambre. Notices des mss.] [Note 452: De nuyt, elle estoit couche ferre par les jambes de deux paires de fers chane, et attache moult estroitement d'une chane traversante par les pieds de son lict, tenante une grosse pice de boys de longueur de cinq ou six pieds et fermante clef, par quoi ne pouvoit mouvoir de la place. _Ibidem_.--Un autre tmoin dit: Fuit facta una trabes ferrea, ad detinendam eam _erectam_. _Procs ms., dposition de Pierre Cusquel._] Sous les yeux de ces soldats, parmi leurs insultes et leurs drisions[453], elle tait de plus espionne du dehors; Winchester, l'inquisiteur et Cauchon[454] avaient chacun une clef de la tour et l'observaient chaque heure; on avait tout exprs perc la muraille; dans cet infernal cachot, chaque pierre avait des yeux. [Note 453: Le comte de Ligny vint la voir avec un lord anglais, et lui dit: Jeanne, je viens vous mettre ranon, pourvu que vous promettiez que vous ne porterez plus les armes contre nous. Elle rpondit: Ah! mon Dieu, vous vous moquez de moi; je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir. Et comme il rptait les mmes paroles, elle ajouta: Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant aprs ma mort gagner le royaume de France. Mais quand ils seraient cent mille _Godden_ (centum mille _Godons_ gallice) de plus qu'ils ne sont aujourd'hui, ils ne gagneraient pas le royaume. Le lord anglais fut si indign qu'il tira sa dague pour la frapper, et il l'aurait fait sans le comte de Warwich. (Notices des mss.)] [Note 454: Non pas prcisment Cauchon, mais son homme, Estivet, promoteur du procs.] Toute sa consolation, c'est qu'on avait d'abord laiss communiquer avec elle un prtre qui se disait prisonnier et du parti de Charles VII. Ce Loyseleur, comme on l'appelait, tait un Normand qui appartenait aux Anglais. Il avait gagn la confiance de Jeanne, recevait sa confession, et pendant ce temps des notaires cachs coutaient et crivaient... On prtend que Loyseleur l'encouragea rsister, pour la faire prir. Quand on dlibra si elle serait mise la torture, (chose bien inutile puisqu'elle ne niait ni ne cachait rien), il ne se trouva que deux ou trois hommes pour conseiller cette atrocit, et le confesseur fut des trois[455]. [Note 455: Notices des mss., p. 475, et passim.--Procs, d. Buchon, 1827, p. 164, 12 mai.] L'tat dplorable de la prisonnire s'aggrava dans la semaine sainte par la privation des secours de la religion. Le jeudi, la Cne lui manqua; dans ce jour o le Christ se fait l'hte universel, o il invite les pauvres et tous ceux qui souffrent, elle parut _oublie_[456]. [Note 456: Usquequo _oblivisceris_ me in finem? Offices du Jeudi Saint, Laudes.] Au vendredi saint, au jour du grand silence, o tout bruit cessant chacun n'entend plus que son propre coeur, il semble que celui des juges ait parl, qu'un sentiment d'humanit et de religion se soit veill dans leurs vieilles mes scolastiques. Ce qui est sr, c'est qu'au mercredi ils sigeaient trente-cinq, et que le samedi ils n'taient plus que neuf; les autres prtextrent sans doute les dvotions du jour. Elle, au contraire, elle avait repris coeur; associant ses souffrances celles du Christ, elle s'tait releve. Elle rpondit de nouveau: qu'elle s'en rapporterait l'glise militante, _pourvu qu'elle ne lui commandt chose impossible_.--Croyez-vous donc n'tre point sujette l'glise qui est en terre, notre Saint-Pre le Pape, aux cardinaux, archevques, vques et prlats?--Oui, sans doute, _notre Sire servi_.--Vos voix vous dfendent de vous soumettre l'glise militante?--Elles ne le dfendent point, _Notre-Seigneur tant servi premirement_. Cette fermet se soutient le samedi. Mais le lendemain, que devint-elle, le dimanche, ce grand dimanche de Pques? Que se passa-t-il dans ce pauvre coeur, lorsque la fte universelle clatant grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetant leurs joyeuses voles dans les airs[457], le monde chrtien ressuscitant avec le Sauveur, elle resta dans sa mort? [Note 457: Rapprochez de ceci ce que nous avons dit plus haut de l'impression profonde que le son des cloches produisait sur elle.] Qu'tait-ce en ce temps-l, dans cette unanimit du monde chrtien[458]! qu'tait-ce pour une jeune me qui n'avait vcu que de foi!... Elle qui, parmi sa vie intrieure de visions et de rvlations, n'en avait pas moins obi docilement aux commandements de l'glise; elle qui jusque-l s'tait crue navement fille soumise de l'glise, bonne fille, comme elle disait, pouvait-elle voir sans terreur que l'glise tait contre elle? Seule, quand tous s'unissent en Dieu, seule excepte de la joie du monde et de l'universelle communion, au jour o la porte du ciel s'ouvre au genre humain, seule en tre exclue!... [Note 458: Unanimit dj, il est vrai, plus apparente que relle, comme je l'ai dit et le dirai mieux encore.] Et cette exclusion tait-elle injuste? L'me chrtienne est trop humble pour prtendre jamais qu'elle a droit recevoir son Dieu... Qui tait-elle aprs tout pour contredire ces prlats, ces docteurs. Comment osait-elle parler devant tant de gens habiles qui avaient tudi? Dans la rsistance d'une ignorante aux doctes, d'une simple fille aux personnes leves en autorit, n'y avait-il pas outrecuidance et damnable orgueil?... Ces craintes lui vinrent certainement. D'autre part, cette rsistance n'est pas celle de Jeanne, mais bien des saintes et des anges qui lui ont dict ses rponses et l'ont soutenue jusqu'ici... Pourquoi, hlas! viennent-ils donc plus rarement dans un si grand besoin? Pourquoi ces consolants visages des saintes n'apparaissent-ils plus que dans une douteuse lumire et chaque jour plissants?... Cette dlivrance tant promise, comment n'arrive-t-elle pas? Nul doute que la prisonnire ne se soit fait bien souvent ces questions, qu'elle n'ait tout bas, bien doucement, querell les saintes et les anges. Mais des anges qui ne tiennent point leur parole, sont-ce bien des anges de lumire? Esprons que cette horrible pense ne lui traversa point l'esprit. Elle avait un moyen d'chapper. C'tait, sans dsavouer expressment, de ne plus affirmer, de dire: Il me semble. Les gens de loi trouvaient tout simple qu'elle dt ce petit mot[459]. Mais pour elle, dire une telle parole de doute, c'tait au fond renier, c'tait abjurer le beau rve des amitis clestes, trahir les douces soeurs d'en haut[460]... Mieux valait mourir. Et, en effet, l'infortune, rejete de l'glise visible, dlaisse de l'invisible glise, du monde et de son propre coeur, elle dfaillit... Et le corps suivait l'me dfaillante... [Note 459: C'tait l'avis de Lohier. (Notices des mss.)] [Note 460: Sui fratres de Paradiso. _Dposition de_ Jean de Metz.] Il se trouva que justement ce jour-l elle avait got d'un poisson que lui envoyait le charitable vque de Beauvais[461]; elle put se croire empoisonne. L'vque y avait intrt; la mort de Jeanne et fini ce procs embarrassant, tir le juge d'affaire. Mais ce n'tait pas le compte des Anglais. Lord Warwick disait tout alarm: Le _roi_ ne voudrait pas pour rien au monde qu'elle mourt de sa mort naturelle; le _roi_ l'a achete, elle lui cote cher!... Il faut qu'elle meure par justice, qu'elle soit brle... Arrangez-vous pour la gurir. [Note 461: Eam interrogavit quid habebat, qu respondit quod habebat quod fuerat missa qudam carpa sibi per episcopum Bellovacensem, de qua comederat, et dubitabat quod esset causa su infirmitatis; et ipse de Estiveto ibidem prsens, redarguit eam dicendo quod male dicebat, et vocavit eam paillardam, dicens: Tu, paillarda, comedisti aloza et alia tibi contraria. Cui ipsa respondit quod non fecerat, et habuerunt ad invicem ipsa Joanna et de Estiveto multa verba injuriosa. Postmodumque ipse loquens... audivit ab aliquibus ibidem prsentibus, quod ipsa passa fuerat multum vomitum. Notices des mss., III, 471. Rex eam habebat caram et eam emerat. Ibidem.] On eut soin d'elle, en effet; elle fut visite, saigne, mais elle n'alla pas mieux. Elle restait faible et presque mourante. Soit qu'on craignt qu'elle n'chappt ainsi et ne mourt sans rien rtracter, soit que cet affaiblissement du corps donnt espoir qu'on aurait meilleur march de l'esprit, les juges firent une tentative (18 avril). Ils vinrent la trouver dans sa chambre et lui remontrrent qu'elle tait en grand danger si elle ne voulait prendre conseil et suivre l'avis de l'glise: Il me semble, en effet, dit-elle, vu mon mal, que je suis en grand pril de mort. S'il en est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi; je voudrais avoir confession, recevoir mon Sauveur et tre mise en terre sainte.--Si vous voulez avoir les sacrements de l'glise, il faut faire comme les bons catholiques, et vous soumettre l'glise. Elle ne rpliqua rien. Puis le juge, rptant les mmes paroles, elle dit: Si le corps meurt en prison, j'espre que vous le ferez mettre en terre sainte; si vous ne le faites, je m'en rapporte Notre-Seigneur. Dj, dans ses interrogatoires, elle avait exprim une de ses dernires volonts.--_Demande_: Vous dites que vous portez l'habit d'homme par le commandement de Dieu, et pourtant vous voulez avoir chemise de femme en cas de mort?--_Rponse_: Il suffit qu'elle soit longue. Cette touchante rponse montrait assez, qu'en cette extrmit, elle tait bien moins proccupe de la vie que de la pudeur. Les docteurs prchrent longtemps la malade, et celui qui s'tait charg spcialement de l'exhorter, un des scolastiques de Paris, matre Nicolas Midy, finit par lui dire aigrement: Si vous n'obissez l'glise, vous serez abandonne comme une sarrasine.--Je suis bonne chrtienne, rpondit-elle doucement, j'ai t bien baptise, je mourrai comme une bonne chrtienne. Ces lenteurs portaient au comble l'impatience des Anglais. Winchester avait espr, avant la campagne, pouvoir mettre fin le procs, tirer un aveu de la prisonnire, dshonorer le roi Charles. Ce coup frapp, il reprenait Louviers[462], s'assurait de la Normandie, de la Seine, et alors il pouvait aller Ble commencer l'autre guerre, la guerre thologique, y siger comme arbitre de la chrtient, faire et dfaire les papes[463]. Au moment o il avait en vue de si grandes choses, il lui fallait se morfondre attendre ce que cette fille voudrait dire. [Note 462: Non audebant, ea vivente, ponere obsidionem ante villam Locoveris. Notices des mss., III, 473.] [Note 463: Comme il l'avait fait au concile de Constance.--V. Endell Tyler, Memoirs of Henry the fifth, II, 61 (London, 1838).] Le maladroit Cauchon avait justement indispos le chapitre de Rouen, dont il sollicitait une dcision contre la Pucelle. Il se laissait appeler d'avance: Monseigneur l'archevque[464]. Winchester rsolut que, sans s'arrter aux lenteurs de ces Normands, on s'adresserait directement au grand tribunal thologique, l'Universit de Paris[465]. [Note 464: La cdule que tenoit ledit Monseigneur l'arcevesque. Lebrun, IV, 79, d'aprs le ms. d'Urf.] [Note 465: Les docteurs envoys l'Universit parlrent au nom du Roi dans la grande assemble tenue aux Bernardins. Bulus, Hist. Univ. Parisiensis, t. V, passim. Ce couvent clbre o se tinrent tant d'assembles importantes de l'Universit, o elle jugea les papes, etc., subsiste encore aujourd'hui. C'est l'entrept des huiles.] Tout en attendant la rponse, on faisait de nouvelles tentatives pour vaincre la rsistance de l'accuse; on employait la ruse, la terreur. Dans une seconde monition (2 mai), le prdicateur, matre Chtillon, lui proposa de s'en remettre de la vrit de ses apparitions des gens de son parti[466]. Elle ne donna pas dans ce pige. Je m'en tiens, dit-elle, mon juge, au Roi du ciel et de la terre. Elle ne dit plus cette fois, comme auparavant: Dieu _et au pape_.--Eh bien! l'glise vous laissera, et vous serez en pril de feu, pour l'me et le corps.--Vous ne ferez ce que vous dites qu'il ne vous en prenne mal au corps et l'me. [Note 466: L'archevque de Reims, la Trmouille, etc. On lui offrit aussi de consulter l'glise de Poitiers.] On ne s'en tint pas de vagues menaces. la troisime monition, qui eut lieu dans sa chambre (11 mai), on fit venir le bourreau, on affirma que la torture tait prte... Mais cela n'opra point. Il se trouva au contraire qu'elle avait repris tout son courage, et tel qu'elle ne l'eut jamais. Releve aprs la tentation, elle avait comme mont d'un degr vers les sources de la Grce. L'ange Gabriel est venu me fortifier, dit-elle; c'est bien lui, les saintes me l'ont assur[467]... Dieu a toujours t le matre en ce que j'ai fait; le Diable n'a jamais eu puissance en moi... Quand vous me feriez arracher les membres et tirer l'me du corps, je n'en dirais pas autre chose. L'Esprit clatait tellement en elle, que Chtillon lui-mme, son dernier adversaire, fut touch et devint son dfenseur; il dclara qu'un procs conduit ainsi lui semblait nul. Cauchon, hors de lui, le fit taire. [Note 467: L'ange Gabriel est venu me visiter le 3 mai pour me fortifier. Troisime monition (11 mai). Lebrun, IV, 90, d'aprs les grosses latines du procs.] Enfin, arriva la rponse de l'Universit. Elle dcidait, sur les douze articles, que cette fille tait livre au Diable, impie envers ses parents, altre de sang chrtien, etc.[468]. C'tait l'opinion de la facult de thologie. La facult de droit, plus modre, la dclarait punissable, mais avec deux restrictions: 1 si elle s'osbtinait; 2 si elle tait dans son bon sens. [Note 468: Voyez cette pice curieuse dans Bulus, Hist. Univ. Paris. V. 395-401.] L'Universit crivait en mme temps au pape, aux cardinaux, au roi d'Angleterre, louant l'vque de Beauvais, et dclarant qu'il lui sembloit avoir t tenue grande gravit, sainte et juste manire de procder, et dont chacun devoit tre bien content. Arms de cette rponse, quelques-uns voulaient qu'on la brlt sans plus attendre; cela et suffi pour la satisfaction des docteurs dont elle rejetait l'autorit, mais non pas pour celle des Anglais; il leur fallait une rtractation qui _infamt_ le roi Charles. On essaya d'une nouvelle monition, d'un nouveau prdicateur, matre Pierre Morice, qui ne russit pas mieux; il eut beau faire valoir l'autorit de l'Universit de Paris, qui est la lumire de toute science: Quand je verrais le bourreau et le feu, dit-elle, quand je serais dans le feu, je ne pourrais dire que ce que j'ai dit. On tait arriv au 23 mai, au lendemain de la Pentecte; Winchester ne pouvait plus rester Rouen, il fallait en finir. On rsolut d'arranger une grande et terrible scne publique qui pt ou effrayer l'obstine, ou tout au moins donner le change au peuple. On lui envoya la veille au soir Loyseleur, Chtillon et Morice, pour lui promettre que si elle tait soumise, si elle quittait l'habit d'homme, elle serait remise aux gens d'glise et qu'elle sortirait des mains des Anglais. Ce fut au cimetire de Saint-Ouen, derrire la belle et austre glise monastique (dj btie comme nous la voyons), qu'eut lieu cette terrible comdie. Sur un chafaud sigeaient le cardinal Winchester, les deux juges et trente-trois assesseurs, plusieurs ayant leurs scribes assis leurs pieds. Sur l'autre chafaud, parmi les huissiers et les gens de torture, tait Jeanne en habit d'homme; il y avait en outre des notaires pour recueillir ses aveux, et un prdicateur qui devait l'admonester. Au pied, parmi la foule, se distinguait un trange auditeur, le bourreau sur la charrette, tout prt l'emmener, ds qu'elle lui serait adjuge[469]. [Note 469: V. les dpositions du notaire Manchon, de l'huissier Massieu, etc. Notices des mss., III, 502, 505 et passim.] Le prdicateur du jour, un fameux docteur, Guillaume Erard, crut devoir, dans une si belle occasion, lcher la bride son loquence, et par zle il gta tout. noble maison de France, criait-il, qui toujours avais t protectrice de la foi, as-tu t ainsi abuse, de t'attacher une hrtique et schismatique... Jusque-l l'accuse coutait patiemment, mais le prdicateur, se tournant vers elle, lui dit en levant le doigt: C'est toi, Jehanne, que je parle, et je te dis que ton roi est hrtique et schismatique. ces mots, l'admirable fille, oubliant tout son danger, s'cria: Par ma foi, sire, rvrence garde, j'ose bien vous dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrtien de tous les chrtiens, celui qui aime le mieux la foi et l'glise, il n'est point tel que vous le dites.--Faites-la taire, s'cria Cauchon. Ainsi tant d'efforts, de travaux, de dpenses, se trouvaient perdus. L'accuse soutenait son dire. Tout ce qu'on obtenait d'elle cette fois, c'tait qu'elle voulait bien se soumettre _au pape_. Cauchon rpondait: Le pape est trop loin. Alors il se mit lire l'acte de condamnation tout dress d'avance; il y tait dit entre autres choses: Bien plus, d'un esprit obstin, vous avez refus de vous soumettre _au Saint-Pre_ et au concile, etc. Cependant Loyseleur, Erard, la conjuraient d'avoir piti d'elle-mme; l'vque, reprenant quelque espoir, interrompit sa lecture. Alors les Anglais devinrent furieux; un secrtaire de Winchester dit Cauchon qu'on voyait bien qu'il favorisait cette fille, le chapelain du cardinal en disait autant. Tu en as menti[470], s'cria l'vque. Et toi, dit l'autre, tu trahis le roi. Ces graves personnages semblaient sur le point de se gourmer sur leur tribunal. [Note 470: Mentiebatur, quia potius, cum judex esset in causa fidei, deberet qurere ejus salutem quam mortem. Notices. Cauchon, pour tout dire, devait ajouter que, dans l'intrt des Anglais, la rtractation tait bien plus importante que la mort.] Erard ne se dcourageait pas, il menaait, il priait. Tantt il disait: Jehanne, nous avons tant de piti de vous....! et tantt: Abjure, ou tu seras brle! Tout le monde s'en mlait, jusqu' un bon huissier qui, touch de compassion, la suppliait de cder, et assurait qu'elle serait tire des mains des Anglais, remise l'glise. Eh bien! je signerai, dit-elle.--Alors Cauchon, se tournant vers le cardinal[471], lui demanda respectueusement ce qu'il fallait faire. L'admettre la pnitence, rpondit le prince ecclsiastique. [Note 471: Inquisivit a cardinali Angli quid agere deberet. Ibidem, 484. A manica sua. Ibidem, 486.] Le secrtaire de Winchester tira de sa manche une toute petite rvocation de six lignes (celle qu'on publia ensuite avait six pages), il lui mit la plume en main, mais elle ne savait pas signer; elle sourit et traa un rond; le secrtaire lui prit la main et lui fit faire une croix. La sentence de grce tait bien svre: Jehanne, nous vous condamnons par grce et modration passer le reste de vos jours en prison, au pain de douleur et l'eau d'angoisse, pour y pleurer vos pchs. Elle tait admise par le juge d'glise faire pnitence, nulle autre part sans doute que dans les prisons d'glise[472]. L'_in pace_ ecclsiastique, quelque dur qu'il ft, devait au moins la tirer des mains des Anglais, la mettre l'abri de leurs outrages, sauver son honneur. Quels furent sa surprise et son dsespoir, lorsque l'vque dit froidement: Menez-la o vous l'avez prise! [Note 472: V., au Processus contra Templarios, avec quelle insistance les dfenseurs du Temple demandent ut ponantur in manu Ecclesi. Les prisons d'glise avaient toutefois cet inconvnient que presque toujours on y languissait longtemps. Nous voyons en 1384 un meurtrier que se disputaient les deux juridictions de l'vque et du prvt de Paris, rclamer celle du prvt et demander tre pendu par les gens du roi plutt que par ceux de l'vch, qui lui auraient fait subir pralablement une longue et dure pnitence: Flere dies suos, et poenitentiam, cum penuriis multimodis, agere, temporis longo tractu. _Archives du royaume. Registres du Parlement, ann. 1384._] Rien n'tait fait; ainsi trompe, elle ne pouvait manquer de rtracter sa rtractation. Mais, quand elle aurait voulu y persister, la rage des Anglais ne l'aurait pas permis. Ils taient venus Saint-Ouen dans l'espoir de brler enfin la sorcire; ils attendaient, haletants, et on croyait les renvoyer ainsi, les payer d'un petit morceau de parchemin, d'une signature, d'une grimace... Au moment mme o l'vque interrompit la lecture de la condamnation, les pierres volrent sur les chafauds, sans respect du cardinal... Les docteurs faillirent prir en descendant dans la place; ce n'taient partout qu'pes nues qu'on leur mettait la gorge; les plus modrs des Anglais s'en tenaient aux paroles outrageantes: Prtres, vous ne gagnez pas l'argent du roi. Les docteurs, dfilant la hte, disaient tout tremblants: Ne vous inquitez, nous la retrouverons bien[473]. [Note 473: Non curetis, bene rehabebimus eam. Notices des mss.] Et ce n'tait pas seulement la populace des soldats, le _mob_ anglais, toujours si froce, qui montrait cette soif de sang. Les honntes gens, les grands, les lords, n'taient pas moins acharns. L'homme du roi, son gouverneur, lord Warwick, disait comme les soldats: Le roi va mal[474], la fille ne sera pas brle. [Note 474: Quod Rex male stabat. Ibidem.] Warwick tait justement l'honnte homme, selon les ides anglaises, l'Anglais accompli, le parfait _gentleman_[475]. Brave et dvot, comme son matre Henri V, champion zl de l'glise _tablie_, il avait fait un plerinage la terre sainte, et maint autre voyage chevaleresque, ne manquant pas un tournoi sur sa route. Lui-mme il en donna un des plus clatants et des plus clbres aux portes de Calais, o il dfia toute la chevalerie de France. Il resta de cette fte un long souvenir: la bravoure, la magnificence de ce Warwick ne servirent pas peu prparer la route au fameux Warwick, le _faiseur de rois_. [Note 475: A true pattern of the knigtly spirit, taste, accomplishments and adventures, etc. Il fut un des ambassadeurs envoys au concile de Constance par Henri V; il y fut dfi par un duc, et le tua en duel. Turner donne, d'aprs un manuscrit, la description de son fastueux tournoi de Calais. Turner, II, 506.] Avec toute cette chevalerie, Warwick n'en poursuivait pas moins prement la mort d'une femme, d'une prisonnire de guerre; les Anglais, le meilleur et le plus estim de tous, ne se faisaient aucun scrupule d'honneur de tuer par sentence de prtres et par le feu celle qui les avait humilis par l'pe. Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualits, a un vice qui gte ces qualits mmes. Ce vice immense, profond, c'est l'orgueil. Cruelle maladie, mais qui n'en est pas moins leur principe de vie, l'explication de leurs contradictions, le secret de leurs actes. Chez eux, vertus et crimes, c'est presque toujours orgueil; leurs ridicules aussi ne viennent que de l. Cet orgueil est prodigieusement sensible et douloureux; ils en souffrent infiniment, et mettent encore de l'orgueil cacher ces souffrances. Toutefois, elles se font jour; la langue anglaise possde en propre les deux mots expressifs de _disappointment_ et _mortification_[476]. Cette adoration de soi, ce culte intrieur de la crature pour elle-mme, c'est le pch qui fit tomber Satan, la suprme impit. Voil pourquoi, avec tant de vertus humaines, avec ce srieux, cette honntet extrieure, ce tour d'esprit biblique, nulle nation n'est plus loin de la grce. C'est le seul peuple qui n'ait pu revendiquer l'Imitation de Jsus; un Franais pouvait crire ce livre, un Allemand, un Italien, jamais un Anglais. De Shakespeare[477] Milton, de Milton Byron, leur belle et sombre littrature est sceptique, judaque, satanique, pour rsumer antichrtienne. Les Indiens de l'Amrique, qui ont souvent tant de pntration et d'originalit, disaient leur manire: Le Christ, c'tait un Franais que les Anglais crucifirent Londres; Ponce-Pilate tait un officier au service de la Grande-Bretagne. [Note 476: Nous leur devons ces mots. Celui de _mortification_ tait, il est vrai, employ partout dans la langue asctique; il s'appliquait la pnitence volontaire que fait le pcheur pour dompter la chair et apaiser Dieu; ce qui est, je crois, anglais, c'est de l'avoir appliqu aux souffrances trs-involontaires de la vanit, de l'avoir fait passer de la religion de Dieu celle du moi humain.] [Note 477: Je ne me rappelle pas avoir vu le nom de Dieu dans Shakespeare: s'il y est, c'est bien rarement, par hasard et sans l'ombre d'un sentiment religieux. Le vritable hros de Milton, c'est Satan. Quant Byron, il n'a pas trop repouss le nom de chef de l'cole satanique que lui donnaient ses ennemis; ce pauvre grand homme, si cruellement prouv par l'orgueil, n'et pas t fch, ce semble, de passer pour le Diable en personne. V. mon Introduction l'histoire universelle, sur ce caractre de la littrature anglaise.] Jamais les Juifs ne furent si anims contre Jsus que les Anglais contre la Pucelle. Elle les avait, il faut le dire, cruellement blesss l'endroit le plus sensible, dans l'estime nave et profonde qu'ils ont pour eux-mmes. Orlans, l'invincible gendarmerie, les fameux archers, Talbot en tte, avaient montr le dos; Jargeau, dans une place et derrire de bonnes murailles, ils s'taient laiss prendre; Patay, ils avaient fui toutes jambes, fui devant une fille... Voil qui tait dur penser, voil ce que ces taciturnes Anglais ruminaient sans cesse en eux-mmes... Une fille leur avait fait peur, et il n'tait pas bien sr qu'elle ne leur ft peur encore, tout enchane qu'elle tait... Non pas elle, apparemment, mais le Diable dont elle tait l'agent; ils tchaient du moins de le croire ainsi et de le faire croire. cela, il y avait pourtant une difficult, c'est qu'on la disait vierge, et qu'il tait notoire et parfaitement tabli que le Diable ne pouvait faire pacte avec une vierge. La plus sage tte qu'eussent les Anglais, le rgent de Bedford, rsolut d'claircir ce point; la duchesse, sa femme, envoya des matrones qui dclarrent qu'en effet elle tait pucelle[478]. Cette dclaration favorable tourna justement contre elle, en donnant lieu une autre imagination superstitieuse. On conclut que c'tait cette virginit qui faisait sa force, sa puissance; la lui ravir, c'tait la dsarmer, rompre le charme, la faire descendre au niveau des autres femmes. [Note 478: Faut-il dire que le duc de Bedford, si gnralement estim, comme un homme honnte et sage erat in quodam loco secreto ubi videbat Johannam visitari: Notices des mss.] La pauvre fille, en tel danger, n'avait eu jusque-l de dfense que l'habit d'homme. Mais, chose bizarre, personne n'avait jamais voulu comprendre pourquoi elle le gardait. Ses amis, ses ennemis, tous en taient scandaliss. Ds le commencement, elle avait t oblige de s'en expliquer aux femmes de Poitiers. Lorsqu'elle fut prise et sous la garde des dames de Luxembourg, ces bonnes dames la prirent de se vtir comme il convenait une honnte fille. Les Anglaises surtout, qui ont toujours fait grand bruit de chastet et de pudeur, devaient trouver un tel travestissement monstrueux et intolrablement indcent. La duchesse de Bedford[479] lui envoya une robe de femme, mais par qui? par un homme, par un tailleur[480]. Cet homme, hardi et familier, osa bien entreprendre de lui passer la robe, et comme elle le repoussait, il mit sans faon la main sur elle, sa main de tailleur sur la main qui avait port le drapeau de la France..., elle lui appliqua un soufflet. [Note 479: Elle tait soeur du duc de Bourgogne, mais elle avait adopt les habitudes anglaises. Le Bourgeois de Paris la montre toujours galopant derrire son mari: Luy et sa femme qui partout o il alloit, le suivoit. ann. 1428. Et cette heure s'en alloit le rgent et sa femme par la Porte-Saint-Martin, et encontrrent la procession, dont ils tinrent moult peu de compte; car ils chevauchoient moult fort, et ceux de la procession ne purent reculler; si furent moult touillez de la boue que leurs chevaux jettoient par devant et derrire. Ibidem, ann. 1427.] [Note 480: Il semblerait que les grandes dames se faisaient habiller par des tailleurs. Cuidam Joanny Symon, sutori tunicarum... Cum induere vellet, eam accepit dulciter per manum... tradidit unam alapam. Notice des mss.] Si les femmes ne comprenaient rien cette question fminine, combien moins les prtres?... Ils citaient le texte d'un concile du quatrime sicle[481], qui anathmatisait ces changements d'habits. Ils ne voyaient pas que cette dfense s'appliquait spcialement une poque o l'on sortait peine de l'impuret paenne. Les docteurs du parti de Charles VII, les apologistes de la Pucelle, sont fort embarrasss de la justifier sur ce point. L'un d'eux (on croit que c'est Gerson) suppose gratuitement que, ds qu'elle descend de cheval, elle reprend l'habit de femme; il avoue qu'Esther et Judith ont employ d'autres moyens plus naturels, plus fminins, pour triompher des ennemis du peuple de Dieu[482]. Ces thologiens, tout proccups de l'me, semblent faire bon march du corps; pourvu qu'on suive la lettre, la loi crite, l'me sera sauve; que la chair devienne ce qu'elle pourra... Il faut pardonner une pauvre et simple fille de n'avoir pas su si bien distinguer. [Note 481: Concil. Gangrense, circa annum 324, tit. XIII, apud Concil. Labbe, II, 420.] [Note 482: Licet ornarent se cultu solemniori ut gratius placerent his cum quibus agere conceperunt. Gerson.] C'est notre dure condition ici-bas que l'me et le corps soient si fortement lis l'un l'autre, que l'me trane cette chair, qu'elle en subisse les hasards, et qu'elle en rponde... Cette fatalit a toujours t pesante, mais combien l'est-elle davantage sous une loi religieuse qui ordonne d'endurer l'outrage, qui ne permet point que l'honneur en pril puisse chapper en jetant l le corps et se rfugiant dans le monde des esprits! Le vendredi et le samedi, l'infortune prisonnire, dpouille de l'habit d'homme, avait bien craindre. La nature brutale, la haine furieuse, la vengeance, tout devait pousser les lches la dgrader avant qu'elle prt, souiller ce qu'ils allaient brler... Ils pouvaient d'ailleurs tre tents de couvrir leur infamie d'une _raison d'tat_ selon les ides du temps; en lui ravissant sa virginit, on devait sans doute dtruire cette puissance occulte dont les Anglais avaient si grand'peur; ils reprendraient courage peut-tre, s'ils savaient qu'aprs tout ce n'tait vraiment qu'une femme. Au dire de son confesseur, qui elle le rvla, un Anglais, non un soldat, mais un _gentleman_, un lord se serait patriotiquement dvou cette excution; il et bravement entrepris de violer une fille enchane, et, n'y parvenant pas, il l'aurait charge de coups[483]. [Note 483: La simple Pucelle lui rvla que... on l'avoit tourmente violentement en la prison, moleste, battue et dchoulle, et qu'un millourt d'Angleterre l'avoit force. Ms. Soubise.--Nanmoins, le mme tmoin dit dans sa seconde dposition, rdige en latin: Eam _templavit_ vi opprimere. Lebrun.--Ce qui fait croire que l'attentat ne fut pas consomm, c'est que, dans ses dernires lamentations, la Pucelle s'criait: Qu'il faille que mon corps, _net en entier, qui ne fut jamais corrompu_, soit consum et rendu en cendres. Notices des mss.] Quand vint le dimanche matin, jour de la Trinit, et qu'elle dut se lever (comme elle l'a rapport celui qui parle)[484], elle dit aux Anglais, ses gardes: Dferrez-moi, que je puisse me lever. L'un d'eux ta les habits de femme qui taient sur elle, vida le sac o tait l'habit d'homme, et lui dit: Lve-toi.--Messieurs, dit-elle, vous savez qu'il m'est dfendu; sans faute, je ne le prendrai point. Ce dbat dura jusqu' midi; et enfin, pour ncessit de corps, il fallut bien qu'elle sortt et prt cet habit. Au retour, ils ne voulurent point lui en donner d'autre, quelque supplication qu'elle ft[485]. [Note 484: Dposition de l'huissier Massieu, qui la suivit jusqu'au bcher. Ibidem.] [Note 485: N'est-il pas tonnant que MM. Lingard et Turner suppriment des dtails si essentiels, qu'ils dissimulent la cause qui obligea la Pucelle reprendre l'habit d'homme? Le catholique et le protestant ne sont ici qu'Anglais.] Ce n'tait pas au fond l'intrt des Anglais qu'elle reprt l'habit d'homme et qu'elle annult ainsi une rtractation si laborieusement obtenue. Mais en ce moment leur rage ne connaissait plus de bornes. Xaintrailles venait de faire une tentative hardie sur Rouen[486]. C'et t un beau coup d'enlever les juges sur leur tribunal, de mener Poitiers Winchester et Bedford; celui-ci faillit encore tre pris au retour, entre Rouen et Paris. Il n'y avait plus de sret pour les Anglais tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute continuait ses malfices en prison. Il fallait qu'elle prt. [Note 486: tait-il envoy par Charles VII pour dlivrer la Pucelle, rien ne l'indique. Il croyait avoir trouv moyen de se passer d'elle; Xaintrailles se faisait mener par un petit berger gascon. L'expdition manqua et le berger fut pris.--Alain Chartier, Chroniques du roi Charles VII, et Jean Chartier, mai 1431, d. Godefroy, p. 47. Journal du Bourgeois, p. 427, d. 1827.] Les assesseurs, avertis l'instant de venir au chteau pour voir le changement d'habit, trouvrent dans la cour une centaine d'Anglais qui leur barrrent le passage; pensant que ces docteurs, s'ils entraient, pouvaient gter tout, ils levrent sur eux les haches, les pes, et leur donnrent la chasse, en les appelant _tratres d'Armagnaux_[487]. Cauchon, introduit grand'peine, fit le gai pour plaire Warwick, et dit en riant: Elle est prise. [Note 487: Dposition du notaire Manchon. Notices.] Le lundi, il revint avec l'inquisiteur et huit assesseurs pour interroger la Pucelle et lui demander pourquoi elle avait repris cet habit. Elle ne donna nulle excuse, mais acceptant bravement son danger, elle dit que cet habit convenait mieux tant qu'elle serait garde par des hommes; que d'ailleurs on lui avait manqu de parole. Ses saintes lui avaient dit que c'tait grand'piti d'avoir abjur pour sauver sa vie. Elle ne refusait pas au reste de reprendre l'habit de femme. Qu'on me donne une prison douce et sre[488], disait-elle, je serai bonne et je ferai tout ce que voudra l'glise. [Note 488: In loco tuto.--Le procs-verbal y substitue: Carcer graciosus. Lebrun.] L'vque en sortant rencontra Warwick et une foule d'Anglais; et, pour se montrer bon Anglais, il dit en leur langue: Farewell, farewell. Ce joyeux adieu voulait dire peu prs: Bonsoir, bonsoir, tout est fini[489]. [Note 489: _Faronnelle_, faictes bonne chire, il en est faict. Dposition d'Isambard. (Notices des mss.)] Le mardi, les juges formrent l'archevch une assemble telle quelle d'assesseurs, dont les uns n'avaient sig qu'aux premires sances, les autres jamais, au reste gens de toute espce, prtres, lgistes, et jusqu' trois mdecins. Ils leur rendirent compte de ce qui s'tait pass et leur demandrent avis. L'avis, tout autre qu'on ne l'attendait, fut qu'il fallait mander encore la prisonnire et lui relire son acte d'abjuration. Il est douteux que cela ft au pouvoir des juges. Il n'y avait plus au fond, ni juge, ni jugement possible, au milieu de cette rage de soldats, parmi les pes. Il fallait du sang, celui des juges peut-tre n'tait pas loin de couler. Ils dressrent la hte une citation, pour tre signifie le lendemain huit heures; elle ne devait plus comparatre que pour tre brle. Le matin, Cauchon lui envoya un confesseur, frre Martin l'Advenu, pour lui annoncer sa mort et l'induire pnitence... Et quand il annona la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-l, elle commena s'crier douloureusement, se dtendre et arracher les cheveux: Hlas! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement, qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consum et rendu en cendres! Ha! ha! j'aimerais mieux tre dcapite sept fois que d'tre ainsi brle... Oh! j'en appelle Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait[490]! [Note 490: Dposition de Jean Toutmouill. Ibidem.] Aprs cette explosion de douleur, elle revint elle et se confessa, puis elle demanda communier. Le frre tait embarrass; mais l'vque consult rpondit qu'on pouvait lui donner la communion et tout ce qu'elle demanderait. Ainsi, au moment mme o il la jugeait hrtique relapse et la retranchait de l'glise, il lui donnait tout ce que l'glise donne ses fidles. Peut-tre un dernier sentiment humain s'leva dans le coeur du mauvais juge; il pensa que c'tait bien assez de brler cette pauvre crature, sans la dsesprer et la damner. Peut-tre aussi le mauvais prtre, par une lgret d'esprit fort accordait-il les sacrements comme chose sans consquence, qui ne pouvait aprs tout que calmer et faire taire le patient... Au reste, on essaya d'abord de faire la chose petit bruit; on apporta l'eucharistie sans tole et sans lumire. Mais le moine s'en plaignit; et l'glise de Rouen, dment avertie, se plut tmoigner ce qu'elle pensait du jugement de Cauchon; elle envoya le corps de Christ avec quantit de torches, un nombreux clerg, qui chantait des litanies et disait le long des rues au peuple genoux: Priez pour elle[491]. [Note 491: Dposition de frre Jean de Levozoles. (Lebrun.)] Aprs la communion, qu'elle reut avec beaucoup de larmes, elle aperut l'vque et elle lui dit ce mot: vque, je meurs par vous... Et encore: Si vous m'eussiez mise aux prisons d'glise et donn des gardiens ecclsiastiques, ceci ne ft pas advenu... C'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu[492]! [Note 492: Dposition de Jean Toutmouill. (Notices des mss.)] Puis, voyant parmi les assistants Pierre Morice, l'un de ceux qui l'avaient prche, elle lui dit: Ah! matre Pierre, o serai-je ce soir?--N'avez-vous pas bonne esprance au Seigneur?--Oh! oui, Dieu aidant, je serai en Paradis! Il tait neuf heures: elle fut revtue d'habits de femme et mise sur un chariot. son ct se tenait le confesseur frre Martin l'Advenu, l'huissier Massieu tait de l'autre. Le moine augustin frre Isambart, qui avait dj montr tant de charit et de courage, ne voulut pas la quitter. On assure que le misrable Loyseleur vint aussi sur la charrette et lui demanda pardon; les Anglais l'auraient tu sans le comte de Warwick[493]. [Note 493: Ceci, au reste, n'est qu'un _on-dit_ (Audivit dici...), une circonstance dramatique dont la tradition populaire a peut-tre orn gratuitement le rcit. (Ibidem.)] Jusque-l la Pucelle n'avait jamais dsespr, sauf peut-tre sa tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit parfois: Ces Anglais me feront mourir; au fond, elle n'y croyait pas. Elle ne s'imaginait point que jamais elle pt tre abandonne. Elle avait foi dans son roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit expressment: Il y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par quoi je serai dlivre... dlivre grande victoire[494]!... Mais quand le roi et le peuple lui auraient manqu, elle avait un autre secours, tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des bonnes et chres Saintes... Lorsqu'elle assigeait Saint-Pierre, et que les siens l'abandonnrent l'assaut, les Saintes envoyrent une invisible arme son aide. Comment dlaisseraient-elles leur obissante fille; elles lui avaient tant de fois promis _salut_ et _dlivrance_!... [Note 494: Procs franais, d. Buchon, 1827, p. 79, III.--An suum consilium dixerit sibi quod erit liberata a prsenti carcere? Respondet: Loquamini mecum _infra tres menses_... Oportebit semel quod ego sim liberata...--Dominus noster non permittet eam venire ita basse, quin habeat succursum a Deo bene cito et _per miraculum_. _Procs latin ms., 27 fvrier, 17 mars 1431._] Quelles furent donc ses penses lorsqu'elle vit que vraiment il fallait mourir; lorsque, monte sur la charrette, elle s'en allait, travers une foule tremblante, sous la garde de huit cents Anglais arms de lances et d'pes? Elle pleurait et se lamentait, n'accusant toutefois ni son roi, ni ses Saintes... Il ne lui chappait qu'un mot: Rouen! Rouen! dois-je donc mourir ici? Le terme du triste voyage tait le Vieux-March, le march au poisson. Trois chafauds avaient t dresss. Sur l'un tait la chaire piscopale et royale, le trne du cardinal d'Angleterre, parmi les siges de ses prlats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prdicateur, les juges et le bailli, enfin la condamne. On voyait part un grand chafaud de pltre, charg et surcharg de bois; on n'avait rien plaint au bcher, il effrayait par sa hauteur. Ce n'tait pas seulement pour rendre l'excution plus solennelle; il y avait une intention: c'tait afin que, le bcher tant si haut chafaud, le bourreau n'y atteignt que par en bas, pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pt abrger le supplice[495], ni expdier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant grce de la flamme. Ici, il ne s'agissait pas de frauder la justice, de donner au feu un corps mort; on voulait qu'elle ft bien rellement brle vive; que, place au sommet de cette montagne de bois et dominant le cercle des lances et des pes, elle pt tre observe de toute la place. Lentement, longuement brle sous les yeux d'une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu' la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu'il lui chapperait quelque chose qu'on pt donner pour un dsaveu, tout au moins des mots confus qu'on pourrait interprter, peut-tre de basses prires, d'humiliants cris de grce, comme une femme perdue... [Note 495: De quoi il estoit fort marry et avoit grant compassion... Ce dtail et la plupart de ceux qui vont suivre sont tirs des dpositions des tmoins oculaires, Martin Ladvenu, Isambart, Toutmouill, Manchon, Beaupre, Massieu, etc. V. Notices des mss., III, 489-508.] Un chroniqueur, ami des Anglais, les charge ici cruellement. Ils voulaient, si on l'en croit, que la robe tant brle d'abord, la patiente restt nue, pour oster les douptes du peuple; que le feu tant loign, chacun vnt la voir, et tous les secrez qui povent ou doivent estre en une femme; et qu'aprs cette impudique et froce exhibition, le bourrel remist le grant feu sur sa povre charogne[496]... [Note 496: Journal du Bourgeois.] L'effroyable crmonie commena par un sermon. Matre Nicolas Midy, une des lumires de l'Universit de Paris, prcha sur ce texte difiant: Quand un membre de l'glise est malade, toute l'glise est malade. Cette pauvre glise ne pouvait gurir qu'en se coupant un membre. Il concluait pour la formule: Jeanne, _allez_ en paix, l'glise ne peut plus _te_ dfendre. Alors le juge d'glise, l'vque de Beauvais, l'exhorta bnignement s'occuper de son me et se rappeler tous ses mfaits pour s'exciter la contrition. Les assesseurs avaient jug qu'il tait de droit de lui relire son abjuration; l'vque n'en fit rien. Il craignait des dmentis, des rclamations. Mais la pauvre fille ne songeait gure chicaner ainsi sa vie; elle avait bien d'autres penses. Avant mme qu'on l'et exhorte la contrition, elle s'tait mise genoux, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant tous et demandant pardon, disant aux assistants: Priez pour moi!... Elle requrait surtout les prtres de dire chacun une messe pour son me... Tout cela de faon si dvote, si humble et si touchante, que l'motion gagnant, personne ne put plus se contenir; l'vque de Beauvais se mit pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voil que les Anglais eux-mmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres[497]. [Note 497: Episcopus Belvacensis fievit...--Le cardinal d'Angleterre et plusieurs autres Anglois furent contraincts plourer. Notices des mss.] Serait-ce dans ce moment d'attendrissement universel, de larmes, de contagieuse faiblesse, que l'infortune, amollie et redevenue simple femme, aurait avou qu'elle voyait bien qu'elle avait eu tort, qu'on l'avait trompe apparemment en lui promettant dlivrance. Nous n'en pouvons trop croire l-dessus le tmoignage intress des Anglais[498]. Toutefois, il faudrait bien peu connatre la nature humaine pour douter, qu'ainsi trompe dans son espoir, elle n'ait vacill dans sa foi... A-t-elle dit le mot, c'est chose incertaine; j'affirme qu'elle l'a pens. [Note 498: L'information qu'ils firent faire sur ses prtendues rtractations n'est signe ni des tmoins, devant qui elles auraient eu lieu ni des greffiers du procs.--Trois de ces tmoins, qui furent interrogs plus tard, n'en disent et paraissent n'en avoir eu aucune connaissance. (L'Averdy.)] Cependant, les juges, un moment dcontenancs, s'taient remis et raffermis. L'vque de Beauvais, s'essuyant les yeux, se mit lire la condamnation. Il remmora la coupable tous ses crimes, schisme, idoltrie, invocation de dmons, comment elle avait t admise pnitence, et comment, sduite par le Prince du mensonge, elle toit retombe, douleur! _comme le chien qui retourne son vomissement_... Donc, nous prononons que vous tes un membre pourri, et, comme tel, retranch de l'glise. Nous vous livrons la puissance sculire, la priant toutefois de modrer son jugement, en vous vitant la mort et la mutilation des membres. Dlaisse ainsi de l'glise, elle se remit en toute confiance Dieu. Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa une croix de bois, qu'il fit d'un bton; elle ne la reut pas moins dvotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vtements et sur sa chair... Mais elle aurait voulu la croix de l'glise, pour la tenir devant ses yeux jusqu' la mort. Le bon huissier Massieu et frre Isambart firent tant, qu'on la lui apporta de la paroisse Saint-Sauveur. Comme elle embrassait cette croix, et qu'Isambart l'encourageait, les Anglais commencrent trouver tout cela bien long; il devait tre au moins midi; les soldats grondaient, les capitaines disaient: Comment? prtre, nous ferez-vous dner ici?... Alors, perdant patience et n'attendant pas l'ordre du bailli, qui seul pourtant avait autorit pour l'envoyer la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des mains des prtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes d'armes, qui la tranrent au bourreau, lui disant; Fais ton office... Cette furie de soldats fit horreur; plusieurs des assistants, des juges mmes, s'enfuirent, pour n'en pas voir davantage. Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces Anglais qui portaient les mains sur elle, la nature ptit et la chair se troubla; elle cria de nouveau: Rouen, tu seras donc ma dernire demeure!... Elle n'en dit pas plus, et _ne pcha pas par ses lvres_[499], dans ce moment mme d'effroi et de trouble... [Note 499: Job.] Elle n'accusa ni son roi, ni ses Saintes. Mais parvenue au haut du bcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s'empcher de dire: Ah! Rouen, Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies souffrir de ma mort! Celle qui avait sauv le peuple et que le peuple abandonnait n'exprima en mourant (admirable douceur d'me!) que de la compassion pour lui... Elle fut lie sous l'criteau infme, mtre d'une mtre o on lisait: Hrtique, relapse, apostate, ydolastre... Et alors le bourreau mit le feu... Elle le vit d'en haut et poussa un cri... Puis, comme le frre qui l'exhortait ne faisait pas attention la flamme, elle eut peur pour lui, s'oubliant elle-mme, et elle le fit descendre. Ce qui prouve bien que jusque-l elle n'avait rien rtract expressment, c'est que ce malheureux Cauchon fut oblig (sans doute par la haute volont satanique qui prsidait) venir au pied du bcher, oblig affronter de prs la face de sa victime, pour essayer d'en tirer quelque parole... Il n'en obtint qu'une, dsesprante. Elle lui dit avec douceur ce qu'elle avait dj dit: vque, je meurs par vous... Si vous m'aviez mise aux prisons d'glise, ceci ne ft pas advenu. On avait espr sans doute que se croyant abandonne de son roi, elle l'accuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le dfendit encore: Que j'aie bien fait, que j'aie mal fait, mon roi n'y est pour rien; ce n'est pas lui qui m'a conseille. Cependant, la flamme montait... Au moment o elle toucha, la malheureuse frmit et demanda _de l'eau_ bnite; _de l'eau_, c'tait apparemment le cri de la frayeur... Mais, se relevant aussitt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur rendit tmoignage: Oui, mes voix taient de Dieu, mes voix ne m'ont pas trompe[500]!... Que toute incertitude ait cess dans les flammes, cela nous doit faire croire qu'elle accepta la mort pour la _dlivrance_ promise, qu'elle n'entendit plus le _salut_ au sens judaque et matriel, comme elle avait fait jusque-l, qu'elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumire et de saintet. [Note 500: Quod voces quas habuerat, erant a Deo... nec credebat per easdem voces fuisse deceptam. Notices des mss., III, 489. M. Henri Martin a donn une explication rationnelle des _voix_ et des visions de Jeanne Darc: Le philosophe pourrait soutenir que l'illusion de l'inspir consiste prendre pour une rvlation apporte par des tres extrieurs, anges, saints ou gnies, par les rvlations intrieures de cette personnalit infinie qui est en nous, et qui parfois, chez les meilleurs et les plus grands, manifeste par clairs des forces latentes dpassant presque sans mesure les facults de notre condition actuelle. Dans la langue des anciennes philosophies et des religions les plus leves, ce sont les rvlations du _frouer_ mazden, du bon dmon (celui de Socrate), de l'ange gardien, de cet autre _Moi_ qui n'est que le _moi_ ternel, en pleine possession de lui-mme, l'_awen_ des Celtes (Triades des Bardes Gallois). Hist. de France, t. VII.] Cette grande parole est atteste par le tmoin oblig et jur de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bcher, qu'elle en fit descendre, mais qui d'en bas lui parlait, l'coutait et lui tenait la croix. Nous avons encore un autre tmoin de cette mort sainte, un tmoin bien grave, qui lui-mme fut sans doute un saint. Cet homme, dont l'histoire doit conserver le nom, tait le moine augustin, dj mentionn, frre Isambart de la Pierre; dans le procs, il avait failli prir pour avoir conseill la Pucelle, et nanmoins, quoique si bien dsign la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l'assista parmi cette foule furieuse, et sur l'chafaud et au bcher. Vingt ans aprs, les deux vnrables religieux, simples moines, vous la pauvret et n'ayant rien gagner ni craindre en ce monde, dposent ce qu'on vient de lire: Nous l'entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange; elle rptait le nom du Sauveur... Enfin, laissant tomber sa tte, elle poussa un grand cri: Jsus! Dix mille hommes pleuraient... Quelques Anglais seuls riaient ou tchaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avaient jur de mettre un fagot au bcher; elle expirait au moment o il le mit, il se trouva mal; ses camarades le menrent une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits; mais il ne pouvait se remettre: J'ai vu, disait-il hors de lui-mme, j'ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s'envoler une colombe. D'autres avaient lu dans les flammes le mot qu'elle rptait: Jsus! Le bourreau alla le soir trouver frre Isambart; il tait tout pouvant; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnt jamais... Un secrtaire du roi d'Angleterre disait tout haut en revenant: Nous sommes perdus; nous avons brl une sainte! Cette parole, chappe un ennemi, n'en est pas moins grave. Elle restera. L'avenir n'y contredira pas. Oui, selon la Religion, selon la Patrie, Jeanne Darc fut une sainte. Quelle lgende plus belle que cette incontestable histoire[501]? Mais il faut se garder bien d'en faire une lgende[502]; on doit en conserver pieusement tous les traits, mme les plus humains, en respecter la ralit touchante et terrible... [Note 501: Sur l'authenticit des pices, la valeur des divers manuscrits, etc., voir le travail de M. de l'Averdy, et surtout celui du savant M. Jules Quicherat, auquel nous devrons la premire publication complte du Procs de la Pucelle. Je n'appelle pas posie le pome d'Antonio Astezano (secrtaire du duc d'Orlans, ms. de Grenoble, 1435), ni celui de Chapelain. Nanmoins ce dernier, comme le remarque trs-bien M. Saint-Marc Girardin (Revue des Deux-Mondes, septembre 1838), a t trait trs-svrement par la critique. Sa prface, qu'on a trouve si ridicule, prouve une profonde intelligence thologique du sujet.--Shakespeare n'y a rien compris; il a suivi le prjug national dans toute sa brutalit.--Voltaire, dans le dplorable badinage que l'on sait, n'a pas eu l'intention relle de dshonorer Jeanne Darc; il lui rend dans ses livres srieux le plus clatant hommage: Cette hrone... fit ses juges une rponse digne d'une mmoire ternelle... Ils firent mourir par le feu celle qui, pour avoir sauv son roi, _aurait eu des autels_, dans les temps hroques o les hommes en levaient leurs librateurs. Voltaire, Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, chap. LXXX.--Les Allemands ont adopt notre sainte et l'ont clbre autant et plus que nous. Sans parler de la Jeanne Darc de Schiller, comment ne pas tre touch du plerinage qu'accomplit M. Guide Goerres travers toutes les bibliothques de l'Europe et par toutes les villes de France pour recueillir les manuscrits, les traditions, les moindres traces d'une si belle histoire? Cette dvotion chevaleresque d'un Allemand la mmoire d'une sainte franaise fait honneur l'Allemagne, l'humanit. L'Allemagne et la France sont deux soeurs. Puissent-elles l'tre toujours! (octobre 1840.) La ralit populaire me parat avoir t bien heureusement concilie avec l'idalit potique dans l'oeuvre d'une jeune fille jamais regrettable!... Elle avait eu pour rvlation ce moment de Juillet. Toutes les deux, l'artiste et la statue, ont t les filles de 1830.] [Note 502: Le cadre serait tout trac; c'est la formule mme de la vie hroque: 1, la fort, la _rvlation_; 2, Orlans, _l'action_; 3, Reims, _l'honneur_;--4, Paris et Compigne, la _tribulation_, la _trahison_; 5, Rouen, la _passion_.--Mais rien ne fausse plus l'histoire que d'y chercher des types complets et absolus. Quelle qu'ait t l'motion de l'historien en crivant cet vangile, il s'est attach au rel, sans jamais cder la tentation d'idaliser.] Que l'esprit romanesque y touche, s'il ose; la posie ne le fera jamais. Eh! que saurait-elle ajouter?... L'ide qu'elle avait, pendant tout le moyen ge, poursuivie de lgende en lgende, cette ide se trouva la fin tre une personne; ce rve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d'en haut, elle fut ici-bas... En qui? c'est la merveille. Dans ce qu'on mprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France... Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernire figure du pass fut aussi la premire du temps qui commenait. En elle apparurent la fois la Vierge... et dj la Patrie. Telle est la posie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vrit. Mais la ralit historique n'en est pas moins certaine; elle ne fut que trop positive et trop cruellement constate... Cette vivante nigme, cette mystrieuse crature, que tous jugrent surnaturelle, cet ange ou ce dmon, qui, selon quelques-uns, devait s'envoler un matin[503], il se trouva que c'tait une jeune femme, une jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, qu'attache comme nous un corps mortel, elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse mort. [Note 503: Lorsqu'elle entra Troyes, le clerg lui jeta de l'eau bnite, pour s'assurer si c'tait une personne relle ou une vision diabolique. Elle sourit et dit: Approchez hardiment, je ne m'envoulleray pas. Voir l'interrogatoire du 3 mars 1430.] Mais c'est justement dans cette ralit qui semble dgradante, dans cette triste preuve de la nature, que l'idal se retrouve et rayonne. Les contemporains eux-mmes y reconnurent le Christ parmi les Pharisiens[504]... Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la Passion de la Vierge, le martyre de la puret. [Note 504: L'vque de Beauvais... et sa compagnie ne se montrrent pas moins affects faire mourir la Pucelle, que Cayphe et Anne, et les scribes et pharises se montrrent affects faire mourir Notre-Seigneur. Chronique de la Pucelle.] Il y a eu bien des martyrs; l'histoire en cite d'innombrables, plus ou moins purs, plus ou moins glorieux. L'orgueil a eu les siens, et la haine et l'esprit de dispute. Aucun sicle n'a manqu de martyrs batailleurs, qui sans doute mouraient de bonne grce quand ils n'avaient pu tuer... Ces fanatiques n'ont rien voir ici. La sainte fille n'est point des leurs, elle eut un signe part: Bont, charit, douceur d'me. Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais avec une diffrence. Les premiers chrtiens ne restaient doux et purs qu'en fuyant l'action, en s'pargnant la lutte et l'preuve du monde. Celle-ci fut douce dans la plus pre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre mme; la guerre, ce triomphe du Diable, elle y porta l'esprit de Dieu. Elle prit les armes quand elle sut la piti qu'il y avoit au royaume de France. Elle ne pouvait voir couler le sang franois. Cette tendresse de coeur, elle l'eut pour tous les hommes; elle pleurait aprs les victoires et soignait les Anglais blesss. Puret, douceur, bont hroque, que cette suprme beaut de l'me se soit rencontre en une fille de France, cela peut surprendre les trangers qui n'aiment juger notre nation que par la lgret de ses moeurs. Disons-leur (et sans partialit, aujourd'hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette lgret, parmi ses folies et ses vices mmes, la vieille France n'en fut pas moins le peuple de l'amour et de la grce. Le sauveur de la France devait tre une femme. La France tait femme elle-mme. Elle en avait la mobilit, mais aussi l'aimable douceur, la piti facile et charmante, l'excellence au moins du premier mouvement. Lors mme qu'elle se complaisait aux vaines lgances et aux raffinements extrieurs, elle restait au fond plus prs de la nature. Le Franais, mme vicieux, gardait plus qu'aucun autre le bon sens et le bon coeur[505]... [Note 505: Il restait toujours _bon enfant_; petit mot, grande chose. Personne aujourd'hui ne veut tre ni _enfant_, ni _bon_; ce dernier mot est une pithte de drision.] Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mot de l'ancienne: Il n'y a que les grands coeurs qui sachent combien il y a de gloire _tre bon_[506]! L'tre et rester tel, entre les injustices des hommes et les svrits de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une heureuse nature, c'est de la force et de l'hrosme... Garder la douceur et la bienveillance, parmi tant d'aigres disputes, traverser l'exprience sans lui permettre de toucher ce trsor intrieur, cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont les vrais lus. Et quand mme ils auraient quelquefois heurt dans le sentier difficile du monde, parmi leurs chutes, leurs faiblesses et leurs _enfances_[507], ils n'en resteront pas moins les enfants de Dieu! [Note 506: C'est le mot du Philoctte de Fnelon.--Tlm., livre XII. L'original grec le dit aussi, mais bien faiblement, et d'ailleurs dans un autre sens. Sophocl. Philoct., v. 476.] [Note 507: Saint Franois de Sales.] LIVRE XI CHAPITRE PREMIER HENRI VI ET CHARLES VII.--DISCORDE DE L'ANGLETERRE; RCONCILIATION DES PRINCES FRANAIS.--TAT DE LA FRANCE. 1431-1440 La mort de la Pucelle tait, dans l'opinion des Anglais, _le salut du roi_. Warwick disait, quand il crut qu'elle chapperait: _Le roi va mal_, la fille ne sera pas brle. Et encore: Le roi l'a achete cher; _il ne voudrait_ pour rien au monde qu'elle mourt de mort naturelle. Ce roi, qui, disait-on, ne pouvait vivre que par la mort de la jeune fille, qui voulait qu'elle prt, c'tait lui-mme un tout jeune enfant de neuf ans, innocente et malheureuse crature, dj marque pour l'expiation... Ple effigie de la France mourante, il se trouvait, par la malice du sort ou la justice de Dieu, plac dans le trne d'Henri V, afin qu'en ralit ce trne restt vide et que pendant un demi-sicle l'Angleterre n'et ni roi, ni loi. La sagesse anglaise s'tait joue elle-mme; elle s'tait charge de rendre la France sage, et c'est elle qui devint folle. Par la victoire, la conqute et le mariage forc, l'Angleterre russit se donner un Charles VI. Conu dans la haine, enfant dans les larmes, peut-tre sa naissance regard de travers par sa mre elle-mme[508], le triste enfant vint au monde sous de fcheux auspices et pauvrement dou. C'tait du reste un enfant bon et doux; avec de la douceur, il pouvait se faire que l'on tirt quelque parti de cette faible nature, mais il aurait fallu la patience de l'Amour et les tempraments de la Grce. L'esprit anglais est celui de la Loi. Le formalisme, la roideur, le _cant_, taient dj ce qu'ils sont aujourd'hui. Combien plus, sous un gouvernement de prtres politiques, sortis pour la plupart de la scolastique, du pdantisme, et qui gouvernaient d'une mme frule le roi et le royaume!... Scolastique et Politique, dures nourrices pour le pauvre enfant!... Le gouverneur, l'homme d'excution pour cette discipline, ce fut le violent Warwick. Tour tour gouverneur et gelier, il fut choisi, nous l'avons dit, comme l'_honnte homme_ du temps; brave, dur et dvot, il se faisait fort de former son lve sur le patron voulu, de le corriger et le _chtier_[509]... Il travailla si bien sur le patient, il amenda et monda si consciencieusement qu'il ne resta plus rien... Rien de l'homme, encore moins du roi, une ombre peine, quelque chose de passif et d'inoffensif, une me prte pour l'autre monde... Un tel roi fit l'humiliation, la rage des Anglais; ils trouvrent que le saint n'tait bon qu' faire un martyr; les durs raisonneurs n'ont jamais senti ce qu'il y a de Dieu en l'innocent, tout au moins de touchant dans le simple d'esprit. [Note 508: Elle se hta de se remarier avec un ennemi des Anglais, le Gallois Owen Tudor. C'est justement de ce mariage d'un Gallois et d'une Franaise que vinrent les rois les plus absolus que l'Angleterre ait eus, les Tudors, Henri VIII, Marie, lisabeth.] [Note 509: V. plus haut.] Le martyre commena par le couronnement, par la riche moisson de maldictions qu'on lui fit recueillir dans les deux royaumes. Aprs avoir attendu neuf mois Calais que les routes fussent moins dangereuses[510], il fut enfin amen Paris, en dcembre, au coeur de l'hiver. C'tait le temps des grandes souffrances du peuple; la chert des vivres tait extrme; la misre et la dpopulation telles que le rgent fut oblig de dfendre de brler les maisons abandonnes. [Note 510: Un laird cossais qui avait os passer avant le roi, fut si content de lui-mme qu'il entra, avec trompes, clairons et quatre bardes ou mnestrels, qui marchaient devant lui en chantant leurs chants sauvages, comme s'il ft entr par la brche. (Journal du Bourgeois.)] Ce prtendu sacre du roi de France fut tout anglais. D'abord, point de Franais dans le cortge, sauf Cauchon et quelques vques qui suivaient le cardinal Winchester. Nul prince du sang de France, sinon en comdie[511], un faux duc de Bourgogne, un faux comte de Nevers. La grand'mre ne parat pas avoir t invite; on lui laissa peine entrevoir son petit-fils dans une solennelle et crmonieuse visite. Il semblait politique de gagner la ville, de laisser officier l'vque de Paris dans sa cathdrale. Mais le cardinal anglais, qui payait les frais du sacre[512], voulut aussi en avoir l'honneur. Il officia pontificalement Notre-Dame, prit et mania la couronne de France, et la mit sur la tte de l'enfant genoux[513]. Au grand scandale du chapitre, tout se fit selon les rites anglais[514]. C'tait le droit du sacre pour les chanoines de garder le vase de vermeil qui contenait le vin; les officiers du roi soutinrent que ce vase leur revenait. [Note 511: Et estoient vestus par personnages des cottes d'armes des dessus dits seigneurs. Monstrelet.] [Note 512: D'aprs tout ce que nous savons de ce grand prteur sur gages, il est infiniment probable qu'il fit seulement les avances; son pangyriste n'ose pas dire qu'il donna.] [Note 513: Jean Chartier. Monstrelet.] [Note 514: Plus en suivant les coutumes d'Angleterre que de France. Ibidem.] Les grands corps ne furent point mnags. Le Parlement zl qui avait banni Charles VII, l'Universit dont les docteurs jugeaient la Pucelle, les chevins enfin, ils virent tous au banquet royal le cas que faisaient d'eux leurs bons amis les Anglais. Magistrats et docteurs, arrivant dans la majest de leurs robes fourres, vermeilles ou cramoisies, ils restrent dans la boue, la porte du Palais, sans trouver personne pour les introduire. S'ils parvinrent entrer, ce fut en traversant grand'peine le sale populaire, la foule malhonnte et mchante qui les poussait, les faisait tomber; les filous ramassaient... Arrivs dans la salle, la Table de marbre, ils ne trouvrent point de places, sinon parmi les savetiers, les maons, dj attabls. Aux joutes, les hrauts n'eurent pas la peine de crier: Largesse! Les gens s'en allrent les mains vides: Nous en aurions eu davantage, disaient-ils furieux, au mariage d'un orfvre[515]. Encore, s'il y et eu une lgre baisse de taille; point de baisse. On ne fit mme pas la grce conomique de mettre dehors un prisonnier. [Note 515: Journal du Bourgeois.] Et pourtant, il faut le dire, quand ils le voulaient bien, les Anglais savaient dpenser. Ils avaient fait, peu d'annes auparavant, un immense gala que la ville paya par une taille tablie tout exprs. La gloutonnerie de cette gent vorace[516] faisait l'tonnement de la foule affame et bante. Dans un de leurs repas, le chroniqueur compte, outre les boeufs et les moutons, huit cents plats de menue viande; en une fois, ils burent quarante muids[517]. [Note 516: Shakespeare en parle d'une manire trs-comique. Either they must be dicted, like mules, And have their provender tied to their mouths, Or, piteous they will look, like drowned mice. (SHAK. Henry VI, I, P., act. I. sc. 2).] [Note 517: Journal du Bourgeois, ann. 1424, 1428.] Le jeune roi fut ramen par Rouen, log au chteau, non loin de la Pucelle, le roi prs de la prisonnire, sans que celle-ci en ft mieux traite. Dans les temps vraiment chrtiens, ce voisinage seul et sauv l'accuse. On et craint que si la grce du roi ne s'tendait sur elle, elle n'tendit sur lui son malheur. Il lui fallait recevoir encore une couronne Londres. L'_entre_ royale fut pompeuse, mais grave, toute empreinte d'un caractre thologique et pdagogique; les divertissements furent des moralits, propres former l'esprit et le coeur d'un jeune prince chrtien. L'enfant royal entendit au pont de Londres une ballade chante par les sept dons de la Grce; plus loin, il vit les sept Sciences avec la Sagesse, puis la figure d'un roi entre deux dames, Vrit et Mercie. Harangu par la Puret, il trouva sur son passage les trois fontaines de Gnrosit, de Grce et de Mercie, qui, il est vrai, ne coulaient point[518]. Au banquet royal, il fut rgal de ballades orthodoxes, la gloire d'Henri V et de Sigismond qui punirent Oldcastle et Jean Huss, et _enseignrent la crainte de Dieu_. Pour que rien ne manqut la rjouissance, on brla un homme Smithfield[519]. [Note 518: Il fallait demander discrtement goter de l'une des trois vertus et alors on recevait un verre de vin. Turner.] [Note 519: In the whiche pastyme... an hereticke was brent... Ibidem.] Il y avait bien des choses, et trop claires, dans la sinistre comdie du couronnement. Qui et su voir et dj vu la guerre civile parmi le crmonial de religion et de paix. Ces pieux personnages qui sigeaient autour de leur royal pupille en leurs pacifiques robes violettes, ces loyaux barons qui venaient, Glocester en tte, rendre hommage avec leur _livery_[520], c'taient deux partis, deux armes qui dj se mesuraient des yeux. Les uns et les autres apportaient mme pense l'autel, une pense homicide. Les moyens seulement devaient diffrer. [Note 520: Ces couleurs par lesquelles se dsignaient les vassaux d'un mme lord taient une occasion frquente de disputes, un moyen de guerre civile. (V. Shakespeare sur la _livery_ jaune de Winchester, etc.) Mais ce ne fut qu'aprs l'horrible guerre de la Rose _rouge_ et de la Rose _blanche_, qu'Henri VII parvint supprimer les _liveries_.] Glocester et les barons, bouffis d'orgueil et de violence, devaient conspirer grand bruit. les entendre, sans les prtres, ils auraient dj conquis la France. Les vques avaient tant peur de payer un schelling, qu'en 1430 ils avaient propos de dmolir les places fortes dont l'entretien tait trop coteux. N'tait-ce pas une haute trahison?... Voil pourquoi sans doute ils fermaient le conseil lord Glocester, au roi mme. Leur effronterie allait jusqu' envoyer au Parlement, comme membres des communes, des gens qui n'avaient pas t lus... Glocester couronnait ces accusations par une terrible histoire. Son frre Henri V lui avait cont qu'une nuit qu'il couchait Winchester, son chien jappa, et l'on trouva un homme couch sous un tapis; l'homme avoua que Winchester l'avait charg de tuer le roi[521], mais on ne voulut pas donner suite la chose, il fut noy dans la Tamise. [Note 521: By the stirring up and procuring of my saide lorde of Winchester. Hollingshed, d. 1577, fol. 1228, col. 2.] De son ct, Winchester avait beau jeu pour rcriminer. Tout le monde savait, voyait les fureurs de Glocester: prises d'armes dans la Cit, coup de main pour forcer la Tour, son mariage improvis, et sa folle guerre contre l'allie de l'Angleterre pour se faire un tat lui. Ce violent et dissolu Glocester avait os pouser publiquement deux femmes; les chastes ladies de Londres avaient tellement souffert en leur dlicatesse de cet norme scandale, qu'elles en portrent plainte au Parlement[522]. La seconde femme tait d'une famille allie au fameux hrtique Oldcastle; c'tait une Lenoma Cobhar, belle, mchante, qui n'avait que trop d'esprit, et qui, aprs je ne sais combien d'aventures, n'en avait pas moins ensorcel le duc, au point de s'en faire pouser. Cette femme avait une cour de gens suspects, faiseurs de vers satiriques, alchimistes, astrologues. Enferme avec eux, que pouvait-elle faire, sinon travailler contre l'glise, lire aux astres la mort de ses ennemis, ou la hter par des poisons ou des sorts?... Il y avait l bonne et riche matire aux procs ecclsiastiques. En 1432, Winchester, revenant de l'excution de Rouen, crut pouvoir rpter la mme scne Londres. Il fit prendre une sorcire, nomme Margery, qui devait tre attache la duchesse de Glocester[523]; il la fit examiner Windsor mme, au chteau royal; mais quelque bonne volont qu'on y mt, la Margery fut trop habile, il n'y eut pas moyen d'en rien tirer; il fallut attendre. [Note 522: V. plus haut.] [Note 523: Elle l'tait certainement dix ans aprs.] Glocester son tour, voyant Winchester parti pour le concile, crut avoir tout gagn; il fit arrter l'embarquement l'argent du cardinal. Un dficit norme fut avou dans le Parlement. Les communes, effrayes, appelrent au gouvernement du royaume, non Glocester qui s'y attendait, mais son frre, le rgent de France. Ce qui peint la nation, c'est que Bedford, pour premire question, demanda quel traitement lui serait allou... Le silence fut gnral. Que le gouvernement ft entre les mains de Winchester ou de Bedford, les affaires ne pouvaient qu'aller mal. C'tait justement l'poque o le faible lien qui attachait encore le duc de Bourgogne aux Anglais achevait de se rompre. Sa soeur, femme de Bedford, mourut cette anne. Cette alliance n'avait jamais t solide ni sre. Le duc de Bourgogne avait dans ses archives un gage touchant de l'amiti anglaise, savoir: les lettres secrtes de Glocester et de Bedford, o les deux princes agitaient ensemble les moyens de l'arrter ou de le tuer. Bedford, beau-frre du duc de Bourgogne, opinait pour le dernier parti, sauf la difficult de la chose[524]. [Note 524: Ces pices, si importantes, taient encore aux Archives de Lille au commencement de ce sicle; elles en ont t soustraites, et le savant archiviste, M. Leglay, qui en a recouvr d'autres, n'a pu trouver encore la trace de celles-ci; peut-tre sont-elles aujourd'hui dans quelque manoir anglais, au fond d'un muse seigneurial. Heureusement l'inventaire en donne un extrait fort dtaill. Glocester crit Bedford pour lui apprendre les liaisons du duc de Bourgogne avec Arthur de Bretagne qui veut le rapprocher du dauphin; il propose de le faire arrter. Bedford rpond qu'_il vaudrait mieux le tuer_ dans les joutes qui auront lieu Paris. Puis il crit que l'occasion a manqu, mais qu'il trouvera moyen de l'attirer et de le faire enlever au passage. _Archives de Lille; chambre des comptes, inventaire, t. VIII, ann. 1424._] Les variations de cette orageuse alliance feraient toute une histoire. D'abord Henri V, outre l'argent qu'il donna au duc pour l'attirer dans son parti, semblait lui avoir fait esprer de grands avantages. Mais, bien loin de lui faire part dans leurs acquisitions, les Anglais essayrent de prendre l'hritage de Hollande et de Hainaut qu'il regardait comme sien. Dans leurs succs, ils lui tournaient le dos ou tchaient de lui nuire; ds qu'ils avaient besoin de lui, les dogues revenaient rampants. Aprs leur quipe de Hainaut, serrs de prs par Charles VII, ils apaisrent le duc en lui engageant Pronne et Tournai, puis Bar, Auxerre et Mcon. En 1429, ils refusrent de remettre Orlans entre ses mains. Orlans pris et Charles VII marchant sur Reims, ils se jetrent dans les bras du beau-frre, lui engagrent Meaux et firent semblant de lui confier Paris. Lorsqu'ils eurent la Pucelle, et que leur roi fut sacr, ils firent acte de souverainet en Flandre[525], crivant aux Gantais, et leur offrant protection. [Note 525: En 1423, Bedford avait tranch durement cette grande question de juridiction en faisant casser une sentence des Quatre membres de Flandre par le Parlement de Paris. _Archives du royaume, Trsor des Chartes, 30 avril, J. 573._ Et si vous ou les vostres dsirez aucune chose devers nous, tousjours nous trouverez disposez de entendre raisonnablement comme souverain... Proceedings and ordinances of the privy council of England, vol. IV, 5 (1835).] Le duc de Bourgogne n'avait jamais eu grande raison d'aimer les Anglais, et il n'en avait plus de les craindre. Leur guerre en France devenait ridicule. Dunois leur prit Chartres, pendant que la garnison anglaise tait au sermon. Ils assigeaient Lagny; le rgent en personne, le comte de Warwick, taient venus et avaient fait brche; mais voyant sur la brche, dj ouverte et praticable, les assigs qui leur montraient les dents, ils crurent prudent de laisser l ces enrags et ils revinrent Paris la veille de Pques, apparemment pour se confesser[526]. [Note 526: Journal du Bourgeois de Paris.] Les Parisiens, rjouis de cette retraite de Bedford, ne s'amusrent pas moins de son mariage. Il pousait cinquante ans une petite fille de dix-sept, frisque, belle et gracieuse[527], une fille du comte de Saint-Pol, d'un vassal du duc de Bourgogne, et cela brusquement, sournoisement, sans rien dire son beau-frre. Le duc n'y et pas consenti; les Saint-Pol, levs par lui[528] pour garder sa frontire, commenaient le rle double qui devait les perdre; ils donnaient pied aux Anglais chez le duc de Bourgogne. [Note 527: Monstrelet.] [Note 528: ce moment mme, Philippe obligeait Ren leur laisser la ville de Guise, dont il tait en possession. (Villeneuve-Bargemont.)] Winchester comprenait mieux que, l'alliance de Bourgogne rompue, la guerre allait changer de face, qu'elle deviendrait bien autrement coteuse et qu'infailliblement l'glise paierait les frais. On avait commenc par l'glise de France. On voulait lui faire rendre tous les dons pieux qu'elle avait reus depuis soixante ans. Dans cette inquitude, il s'entremit vivement pour la paix. Il obtint qu'une confrence aurait lieu entre Bedford et Philippe le Bon. Il parvint faire avancer les deux ducs, l'un vers l'autre, jusqu' Saint-Omer. Mais ce fut tout; une fois dans la ville, ni l'un ni l'autre ne voulut faire la premire dmarche. Quoique Bedford dt bien voir que la France tait perdue pour les Anglais, s'il ne regagnait le duc de Bourgogne, il resta ferme sur l'tiquette; reprsentant du roi, il attendit la visite du vassal du roi, lequel ne bougea; la rupture fut dfinitive. Tout au contraire, la France se ralliait peu peu. Le rapprochement fut surtout l'ouvrage de la maison d'Anjou. La vieille reine Yolande d'Anjou, belle-mre du roi, lui ramenait les Bretons; de concert avec le conntable Richemont, frre du duc de Bretagne, elle chassa le favori La Trmouille. Il tait plus difficile de gagner le duc de Bourgogne, qui soutenait en Lorraine le prtendant Vaudemont contre Ren d'Anjou, fils d'Yolande. Ce prince, qui est rest dans la mmoire des Angevins et des Provenaux sous le nom du _bon roi Ren_, avait toutes les qualits aimables de la vieille France chevaleresque; il en avait aussi l'imprudence, la lgret. Il s'tait fait battre et prendre Bulgnville par les Bourguignons (1431). Il consacra les loisirs de la prison, non la posie, comme Charles d'Orlans, mais la peinture. Il fit des tableaux pour la chapelle qu'il construisit dans sa prison, il en fit pour les Chartreux de Dijon; il travailla mme pour celui qui le retenait prisonnier; lorsque Philippe le Bon vint le voir, Ren lui fit prsent d'un beau portrait de Jean sans Peur. Il n'y avait pas moyen de rester ennemi de l'aimable peintre; le duc de Bourgogne lui rendit la libert sous caution. Les princes se rapprochaient, et il ne tenait pas aux peuples qu'ils n'en fissent autant. Paris, gouvern par Cauchon et autres vques, essaya de s'en dbarrasser et de chasser les Anglais. La Normandie mme, cette petite Angleterre de France, finit par se lasser d'une guerre dont on lui faisait porter tout le poids. Un vaste soulvement eut lieu dans les campagnes de la basse Normandie; le chef tait un paysan, nomm Quatre-pieds, mais il y avait aussi des chevaliers; ce n'tait pas une simple Jacquerie. La province ne pouvait manquer d'chapper bientt aux Anglais. Ils avaient l'air eux-mmes de dsesprer. Bedford dlaissait Paris. La pauvre ville, frappe tour tour de la famine et de la peste, tait un trop affreux sjour. Le duc de Bourgogne osa pourtant la visiter; il y passa avec sa femme et son fils, se rendant la grande assemble d'Arras, o l'on allait traiter de la paix. Les Parisiens le reurent, l'implorrent comme un ange de Dieu. Cette assemble tait celle de toute la chrtient. On y vit les ambassadeurs du concile, du pape, de l'empereur, ceux des rois de Castille, d'Aragon et de Navarre, ceux de Naples, de Milan, de Sicile, de Chypre, ceux de Pologne et de Danemark. Tous les princes franais, tous ceux des Pays-Bas, taient venus ou avaient envoy; de mme l'Universit de Paris et nombre de bonnes villes. Tout ce monde tant rassembl, l'Angleterre elle-mme arriva dans la personne du cardinal de Winchester. La premire question tait de savoir s'il tait possible d'accorder Charles VII et Henri VI. Mais quel moyen? chacun d'eux prtendait garder la couronne. Charles VII offrait l'Aquitaine, la Normandie mme que les Anglais avaient encore. Ceux-ci demandaient que chacun restt en possession de ce qu'il avait, en s'arrondissant par des changes[529]. Leur trange infatuation est admirablement marque dans les instructions que le conseil de Londres donnait au cardinal, quatre ans aprs l'Assemble d'Arras (1439), lorsque les affaires anglaises avaient encore bien empir. D'abord il devait engager Charles de Valois cesser de troubler le roi Henri dans la jouissance de son royaume de France, et pour le bien de la paix, lui offrir en Languedoc _vingt mille livres de rente_[530] tenir en fief. Puis, le cardinal, comme homme d'glise, devait faire un long discours sur les avantages de la paix. Et alors, les autres ambassadeurs du roi devaient se laisser gagner jusqu' proposer mariage avec une fille de Charles, et reconnatre deux royaumes de France. [Note 529: D. Plancher, Histoire de Bourgogne, t. IV, p. 203, d'aprs le journal anglais des confrences, ms. de la Bibl. Harleienne, n 4763.] [Note 530: To the valeu, in demayne and revenue..., of XX mil. l. verly. Rymer, 21 mai 1439.] Il n'y avait rien faire avec les Anglais; on les laissa partir d'Arras. Tout le monde se tourna vers le duc de Bourgogne. On le supplia d'avoir piti du royaume, de la chrtient, qui souffraient tant de ces longues guerres. Mais il ne pouvait se dcider; sa conscience, son honneur de chevalier taient engags, disait-il, il avait sign; de plus, n'tait-il pas li par la vengeance de son pre? Les lgats du pape lui disaient qu' cela ne tnt, qu'ils avaient pouvoir pour le dlier de ses serments. Mais cela ne le rassurait pas encore. Le droit ecclsiastique ne semblant pas suffisant, on eut recours au droit civil: on fit une belle consultation o, pour laisser les esprits plus libres, les parties taient dsignes par les noms de Darius et d'Assurus. Les docteurs anglais et franais opinrent, comme on devait s'y attendre, en sens contraire; mais ceux de Bologne, qu'avaient amens les lgats, dclaraient, conformment l'avis des Franais, que Charles VI n'avait pu conclure le trait de Troyes: Les _lois_ dfendent que l'on traite de la succession d'un homme vivant, et annulent les serments contraires aux bonnes moeurs. Le trait contient d'ailleurs une chose impie, l'engagement du pre _de ne pas traiter avec son fils_, sans le consentement des Anglais... Si le roi avait un crime reprocher son fils, il devait se pourvoir devant le pape, qui seul a le droit de dclarer un prince incapable d'hriter. Le duc de Bourgogne laissait raisonner, supplier. Mais au fond, le changement qu'on demandait tait dj fait en lui; il tait las des Anglais. Les Flamands, qui tant de fois avaient forc leurs comtes de rester unis l'Angleterre, lui devenaient hostiles; ils souffraient des courses de la garnison de Calais; ils taient maltraits lorsqu'ils allaient ce grand march des laines. Les Anglais, chose plus grave, se mettaient filer aussi la laine, faire du drap; ces draps, ces laines files envahissaient la Flandre mme, par le bon march, et foraient toutes les barrires. On les dfendit en 1428, et il fallut les dfendre encore en 1446, en 1464, en 1494[531]. Enfin, en 1499, il n'y eut plus moyen de les dfendre; la Flandre, alors sous un prince tranger, se soumit les recevoir. [Note 531: V. plus haut, et pour la dfense de 1446, _Archives gnrales de Belgique, Brabant, n 2, fol. 123._] L'Angleterre devenait donc une rivale de la Flandre, une ennemie; et-elle t amie, son amiti et peu servi dsormais. Le duc de Bourgogne avait gagn par l'alliance des Anglais la barrire de la Somme, arrondi, complt sa Bourgogne; mais leur alliance ne pouvait plus lui garantir ses acquisitions. Ils avaient peine se dfendre, diviss comme ils l'taient. Entre Winchester et Glocester, Bedford pouvait seul maintenir quelque quilibre; Bedford mourut; cette mort soulagea encore la conscience du duc de Bourgogne. Les traits conclus avec Bedford, comme rgent de France, lui parurent ds lors moins sacrs; c'tait le point de vue tout littral du moyen ge; on se croyait li viagrement celui qui avait sign[532]. [Note 532: J'ai cit quelques exemples de cet attachement la lettre dans mes Origines du droit, et je pourrais en ajouter une foule d'autres.] Les deux beaux-frres du duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et le conntable de Richemont, frre du duc de Bretagne, ne contriburent pas peu le dcider. Depuis sa prison d'Azincourt, depuis que, tran partout la suite d'Henri V, il avait vu de prs la morgue des Anglais, Richemont en tait rest ennemi implacable. Le duc de Bourbon, dont le pre tait mort prisonnier sans pouvoir se racheter jamais, ni par argent, ni par bassesse, n'aimait gure plus les Anglais; tout rcemment encore, ils venaient de donner Talbot son comt de Clermont[533], qui tait dans la maison de Bourbon depuis saint Louis. [Note 533: _Bibliothque royale, mss. Colbert, LII, fol. 313._] Bourbon et Richemont prirent tant leur beau-frre, qu'il cda et voulut bien faire grce. Le trait d'Arras ne peut tre qualifi autrement. Le roi demandait pardon au duc, et le duc ne lui rendait pas hommage; en cela il devenait lui-mme comme roi. Il gardait pour lui et ses hoirs tout ce qu'il avait acquis: d'un ct Pronne et toutes les places de la Somme, de l'autre Auxerre et Mcon. Les explications et rparations pour la mort du duc Jean taient fort humiliantes. Le roi devait dire ou faire dire qu'en ce temps-l il tait bien jeune, avait encore petite connaissance, et n'avait pas t assez avis pour y pourvoir; mais qu'il allait faire toute diligence pour rechercher les coupables. Il devait fonder Montereau une chapelle dans l'glise, et un couvent pour douze chartreux; de plus, sur le pont o l'acte avait t perptr, une croix en pierre, qui serait entretenue aux frais du roi. La crmonie du pardon eut lieu dans l'glise de Saint-Wast. Le doyen de Paris, Jean Tudert[534], se jeta aux pieds du duc Philippe, et cria merci de la part du roi pour le crime de Jean sans Peur. Le duc se montra mu, le releva, l'embrassa, et lui dit qu'il n'y aurait jamais de guerre entre le roi Charles et lui. Le duc de Bourbon et le conntable jurrent ensuite la paix, ainsi que les ambassadeurs et les seigneurs franais et bourguignons. [Note 534: Ce fut Jean Tudert, et non Bourbon et Richemont, comme le dit tort Monstrelet. D. Plancher, IV, 218-219. En effet, pourquoi Philippe le Bon aurait-il prfr ses deux beaux-frres pour leur laisser faire ce personnage humiliant? Cette observation judicieuse appartient aux auteurs de l'Ancien Bourbonnais (MM. Allier, Michel et Batissier), t. II, p. 50.] Mais la rconciliation n'eut pas t complte, si le duc de Bourgogne n'et conclu un arrangement dfinitif avec le beau-frre de Charles VII, Ren d'Anjou. Ren, n'ayant pu se tenir au premier trait, avait mieux aim rentrer en prison. Philippe le Bon l'en fit sortir, et lui remit une partie de sa ranon en faveur du mariage de sa nice, Marie de Bourbon, avec un fils de Ren. Ainsi les maisons de Bourgogne, de Bourbon et d'Anjou, se trouvaient unies entre elles et avec le roi. Celle de Bretagne flottait; le duc ne se dclarait pas; il trouvait grand profit la guerre; on disait que trente mille Normands s'taient rfugis en Bretagne. Mais, que le duc ft anglais ou franais, son frre Richemont tait conntable de France: les Bretons le suivaient volontiers; les bandes bretonnes faisaient la force de Charles VII; on les appelait les _bons corps_[535]. [Note 535: Daru.] Cette rconciliation de la France mit les Anglais hors d'eux-mmes[536]; la colre les aveugla, et ils s'enfoncrent comme plaisir, dans leur malheur. Le duc de Bourgogne voulait garder des mnagements avec eux; il leur offrait sa mdiation, ils la repoussrent, ils pillrent et turent les marchands flamands dans Londres. La Flandre s'irritant son tour, le duc en profita pour entraner les communes, et il les mena assiger Calais. Le parti bourguignon tourna comme le duc de Bourgogne; ceux de Paris, les halles mme, le quartier bourguignon par excellence, appelrent les gens du roi, son conntable, et les mirent dans la ville; les Anglais, qui y avaient encore quinze cents hommes d'armes et faisaient d'abord mine de rsister, s'enfermrent piteusement dans la Bastille; puis, ayant peur de la faim, ils obtinrent de s'embarquer et de descendre Rouen. Le peuple, que trois vques avaient durement gouvern pour les Anglais, les poursuivit de ses hues; il criait aprs l'vque de Trouane, chancelier des Anglais[537]: Au renard, au renard! Les Parisiens avaient regret de les tenir quittes si bon march; mais il et fallu assiger la Bastille, et le conntable lui-mme tait aux expdients; l'argent lui manquait: le roi, pour reprendre Paris, n'avait eu que mille francs lui donner (1436). [Note 536: Le jeune roi Henry prit en ce si grand'dplaisance que les larmes lui saillirent hors des yeux. Monstrelet.] [Note 537: Ce chancelier dit depuis qu'il avoit bien pay son escot. Jean Chartier.] Les Anglais traneront encore quinze ans en France, chaque jour plus humilis, chouant partout, mais ne voulant jamais s'avouer leur impuissance, aimant mieux s'accuser les uns et les autres, crier la trahison, jusqu' ce que l'orgueil et la haine tournent en cette horrible maladie, cette rage pileptique que l'on a baptise du potique nom de guerre des Roses. Ds ce moment, le roi a peu craindre; il n'a qu' patienter, saisir l'occasion, frapper propos; il peut dj, moins inquiet de ce ct, s'informer des affaires intrieures, examiner l'tat de la France, aprs tant de maux, s'il y a encore une France. * * * * * Dans cette vaste et confuse misre, parmi tant de ruines, deux choses taient debout: la noblesse et l'glise. La noblesse avait servi le roi contre les Anglais, servi gratis un roi mendiant; elle y avait mang beaucoup du sien, tout en mangeant le peuple; elle comptait tre ddommage. L'glise, d'autre part, se prsentait comme bien pauvre et souffreteuse, mais il y avait cette notable diffrence qu'elle tait pauvre par l'interruption du revenu; gnralement le fonds restait. Le roi, dbiteur de la noblesse, ne pouvait s'acquitter qu'aux dpens de l'glise, soit en forant celle-ci de payer, ce qui semblait difficile et dangereux, soit plutt doucement, indirectement, au nom des liberts ecclsiastiques, en rtablissant les lections o dominaient les seigneurs, et les mettant mme de disposer ainsi des bnfices. Le pape y nommait souvent des partisans de l'Angleterre; Charles VII n'avait pas les mnager. Il adopta dans sa Pragmatique de Bourges (7 juillet 1438) les dcrets du concile de Ble qui rtablissaient les lections et reconnaissaient les droits des nobles patrons des glises _prsenter_ aux bnfices[538]. Ces patrons, descendants des pieux fondateurs ou protecteurs, regardaient les glises comme des dmembrements de leurs fiefs; ils ne demandaient pas mieux que de les _protger_ encore, c'est--dire d'y mettre leurs hommes, en faisant lire ceux-ci par les moines ou chanoines. [Note 538: V. Ordonnances, t. XIII, p. XLV-XLVI. Ce point essentiel de la Pragmatique est celui sur lequel elle glisse le plus lgrement: Patronorum jura enervantur...--Au contraire, elle insiste sur le texte populaire, la ncessit d'empcher l'argent de sortir du royaume: Thesauri asportantur. Ordonnances, XIII, 269. Le vieux canoniste explique trs-bien l'origine de ces droits, dans son vers technique: Patronum faciunt dos, dificatio, fundus. (Ducange, verb. PATRONUS). Ibidem, et verb. ABBACOMITES.] On n'et pas attendu cette rforme aristocratique du concile de Ble, en juger par la prpondrance qu'y exerait l'lment dmocratique de l'glise, les universitaires. Ceux-ci avaient eu pourtant une leon; ils avaient travaill ardemment la rforme de Constance, et ils n'en avaient pas profit. Les vques, relevs par eux, mais gnralement serviteurs craintifs des seigneurs, faisaient lire les gens recommands, et les universitaires mouraient de faim. L'Universit de Paris, ne cachant pas son dsappointement, avait avou, cette poque, qu'elle aimait mieux encore que le pape _donnt_ les prbendes[539]. Ble, elle crut avoir mieux pris ses prcautions. Une part dtermine tait assure dans les bnfices aux gradus, ceux qui auraient tudi dix ans, sept ans, trois ans, et non-seulement aux thologiens, mais aux gradus en droit, en mdecine; l'avocat et le mdecin avaient droit une cure, un canonicat; quelque bizarre que ft la chose, c'tait un pas, ncessaire peut-tre, hors de la scolastique. On offrait ainsi le choix aux patrons; seulement, en leur rendant ce beau droit de prsentation, les universitaires se chargeaient modestement de dsigner un certain nombre des leurs, parmi lesquels ils _pourraient_ choisir. [Note 539: Bulus.] Le concile de Ble tait dans une situation difficile; le pape ouvrait contre lui son concile de Florence et faisait grand bruit de la runion de l'glise grecque. Ceux de Ble, _in extremis_[540] se htrent d'accomplir la grande rforme qui devait leur gagner les seigneurs, les vques, les universits, c'est--dire confdrer tous les pouvoirs locaux contre l'unit pontificale. Pour la collation des bnfices, le pape tait rduit par le concile presque rien; on lui en laissait un sur cinquante. Autre rduction sur les annates et droits de chancellerie. Enfin la grande force d'unit, celle qui tranait Rome des nations de plaideurs, qui y faisait couler des fleuves d'or, l'appel[541], tait interdit (sauf quelques cas extraordinaires) toutes les fois que les plaideurs auraient _plus de quatre jours_ de chemin pour se rendre Rome; c'tait faire descendre le juge des rois au rle de podestat de la banlieue. [Note 540: Le concile dura longtemps encore, mais en concurrence avec celui de Ferrare.] [Note 541: Quand la Pucelle en appela au Pape, l'vque de Beauvais rpondit: Le pape est trop loin. Dans la ralit, il se trouva que les vques eux-mmes, pour s'tre ainsi dbarrasss du pape, eurent un pape (et plus dur) dans le Parlement. Voir les observations fort spcieuses de Pie II sur les inconvnients de la Pragmatique, dans le recueil des Liberts de l'glise gallicane, t. I (sub fin.), Hist. de la Pragm., p. 36, d'aprs Gobellini Comment. V. aussi la rponse du spirituel pontife aux Allemands, ne Sylvii Piccolominei Opera, p. 837.] Ce qui charmait la France, alors si pauvre, c'est que la Pragmatique allait empcher l'or et l'argent de sortir du royaume. Plus tard, lorsque la dfense fut leve, le Parlement, dans une remontrance, fait un compte lamentable des millions d'or qui ont pass Rome en quelques annes. Le Pont-au-Change, dit-il douloureusement, n'a plus ni change ni changeurs; on n'y voit que des chapeliers, des faiseurs de poupes[542]. Le Parlement se montre peu touch des retours en parchemin qu'on obtenait de Rome. L'absence de l'or se faisait vivement sentir. Sous Charles VII, il tait vraiment ncessaire, comme instrument de la guerre, comme moyen d'action rapide: la banque tournait de ce ct ses spculations; jusque-l occupe du change de Rome et de la transmission des dcimes ecclsiastiques, elle allait tirer sur les Anglais cette lettre de change qu'ils payrent avec la Normandie[543]. [Note 542: Il est curieux de voir avec quel enthousiasme ces magistrats parlent de l'argent: Numisma est mensura omnium rerum, etc. Remontrance du Parlement Louis XI, Liberts de l'glise gallicane, I, p. 90, nos 52-57. V. aussi les observations piquantes sur la fureur avec laquelle on allait intriguer Rome, pour obtenir les bnfices: N'y aura nul qui ait de quoy qui ne se mette en avant pour cuider advancer son fils ou son parent, et souvent perdront leur parent et leur argent. Ibidem, p. 9, n 53. Entre autres pamphlets, inspirs de cet esprit gallican, voyez: De Matrimonio contracto inter _Dominam_ Pragmaticam et Papam, matrimonium istud debeatne consummari, 1438. _Bibl. royale, mss. Dupuy, 670, fol. 42._] [Note 543: V. plus bas l'influence du grand banquier Jacques Coeur.] Puisqu'on chassait les Anglais, il semblait naturel de chasser aussi les Italiens. La France voulait faire elle-mme ses affaires, affaires d'agent, affaires d'glise. Pourquoi l'glise _tablie_ d'Angleterre subsistait-elle parmi tant d'attaques? C'est qu'elle tait toute anglaise, ferme aux trangers, soutenue par les familles nobles par ses ennemis mme, qui y plaaient leurs parents ou leurs serviteurs; n'tait-ce pas un exemple pour l'glise de France? Il y avait toutefois une chose craindre, c'est qu'une glise si bien ferme aux influences pontificales ne devint, non pas nationale, mais purement seigneuriale. Ce n'tait pas le roi, l'tat, qui hriterait de ce qui perdait le pape, mais bien les seigneurs et les nobles. une poque o l'organisation tait si faible encore, on n'agissait gure distance; or, chaque lection, le seigneur tait l pour _prsenter_ ou recommander; les chapitres lisaient docilement[544]; le roi tait bien loin. Il s'agissait de savoir si la noblesse tait digne qu'on lui remt la principale action dans les affaires de l'glise; si les seigneurs, qui vritablement revenait le choix des pasteurs, la responsabilit du salut des mes, taient eux-mmes les mes pures qu'en matire si dlicate clairerait le Saint-Esprit. [Note 544: On peut relever dans la Gallia Christiana les noms des vques qui furent nomms sous l'influence des grands seigneurs: _Dunois_. Son familier, D'Illiers, v. de Chartres, 1459.--_Armagnac_. Jean d'Armagnac, frre du btard d'Armagnac, v. d'Auch, vers 1640.--_Pardiac_. Jean de Barthon, fils du chancelier Bernard de Pardiac, comte de la Marche, v. de Limoges 1440.--_Foix_. Roger de Foix, v. de Tarbes, 1441, a pour successeur son parent, le cardinal Pierre de Foix.--_Albret_. Louis d'Albret, v. d'Aire, 1444, de Cahors, 1460.--_Bourbon_. Charles de Bourbon, v. du Puy, est lu ( neuf ans) archevque de Lyon, 1446, sur la prsentation de son pre; Jean de Bourbon lui succde, comme v. du Puy; Jacques de Combornes, familier de la maison de Bourbon, est lu v. de Clermont, 1445.--_Angoulme_. Robert de Montberon, homme lettr, attach Jean d'Angoulme, est lu v. d'Angoulme vers 1440; Geoffroi de Pompadour, ami et conseiller du mme Jean, succde, 1450.--_Alenon_. Robert Cornegrue, prsent par le duc d'Alenon, est lu v. de Sez, 1453.--_Aubusson_. Hugues d'Aubusson, v. de Tulles, 1444, etc., etc. (Note communique par M. Jules Quicherat, d'aprs la Gallia Christiana, etc.)] Le moyen ge avait redout une telle influence comme l'anantissement de l'glise. Et pourtant les barons du XIIe sicle, ceux mme qui se battirent si longtemps pour le sceptre contre la crosse, ceux qui plantrent le drapeau de l'Empereur sur les murs de Rome, comme un Godefroi de Bouillon, c'taient des hommes craignant Dieu. Dans son fief, le baron, tout fier et dur qu'il pouvait tre, avait encore une rgle qui, pour n'tre pas crite, ne semblait que plus respectable. Cette rgle tait l'_usage_, la coutume[545]. Dans ses plus grandes violences, il voyait venir ses hommes qui lui disaient avec respect: Messire, ce n'est pas l'_usage_ des bonnes gens de cans. On lui amenait les prud'hommes, les vieux du pays, qui semblaient l'_usage_ vivant, des gens qui l'avaient vu natre, qu'il voyait tous les jours et connaissait par leurs noms. L'emportement brutal du jeune homme tombait souvent en prsence de ces vieillards, devant cette humble et grave figure de l'antiquit. [Note 545: De l la fixit des redevances, qui tait un si grand adoucissement. Souvent, elles taient de pure crmonie; en certains lieux, l'usage voulait que le rgisseur donnt plus qu'il ne recevait. V. mes Origines du droit.] La crainte de Dieu, le respect de l'_usage_, ces deux freins des temps fodaux, sont briss au XVe sicle. Le seigneur ne rside plus, il ne connat plus ni ses gens, ni leurs coutumes. S'il revient, c'est avec des soldats pour faire de l'argent brusquement; il retombe par moments sur le pays, comme l'orage et la grle; on se cache son approche; c'est dans toute la contre une alarme, un _sauve qui peut_. Ce seigneur, pour porter le nom seigneurial de son pre, n'en est pas plus un seigneur; c'est ordinairement un rude capitaine, un barbare, peine un chrtien. Souvent ce sera un chef d'_houspilleurs_, de _tondeurs_, d'_corcheurs_, comme le btard de Bourbon, le btard de Vaurus, un Chabannes, un La Hire. _corcheurs_ tait le vrai nom. Ruinant ce qui l'tait dj, enlevant la chemise celui qu'on avait laiss en chemise; s'il ne restait que la peau, ils prenaient la peau. On se tromperait si l'on croyait que c'taient seulement les capitaines corcheurs, les btards, les seigneurs sans seigneurerie, qui se montraient si froces. Les grands, les princes avaient pris dans ces guerres hideuses un trange got du sang. Que dire quand on voit Jean de Ligny, de la maison du Luxembourg, exercer son neveu, le comte de Saint-Pol, un enfant de quinze ans, massacrer des gens qui fuyaient[546]? [Note 546: Monstrelet.] Ils traitaient au reste leurs parents comme leurs ennemis. Mieux valait mme, pour la sret, tre ennemi que parent. Il semble qu'en ce temps-l il n'y ait plus ni pres, ni frres... Le comte d'Harcourt tient son pre prisonnier toute sa vie[547]; la comtesse de Foix empoisonne sa soeur; le sire de Giac sa femme[548]; le duc de Bretagne fait mourir de faim son frre, et cela publiquement: les passants entendaient avec horreur cette voix lamentable qui demandait en grce la charit d'un peu de pain... Un soir, le 10 janvier, le comte Adolfe de Gueldre arrache du lit son vieux pre; il le trane cinq lieues pied, sans chausses, par la neige, et le jette dans un cul de basse-fosse... Le fils avait dire, il est vrai, que le parricide tait l'usage de la famille[549]... Mais nous le trouvons aussi dans la plupart des grandes maisons du temps, dans toutes celles des Pays-Bas, dans celles de Bar, de Verdun, dans celle d'Armagnac, etc. [Note 547: Monstrelet.] [Note 548: Et quand elle eut bu les poisons, il la feist monter derrire luy cheval, et chevaucha quinze lieues en celuy estat; puis mourut ladicte dame incontinent. Il faisoit ce pour avoir madame de Tonnerre. Mm. de Richemont.] [Note 549: V. Art de vrifier les dates; Gueldre, aux annes 1326, 1361, 1465. Ibidem, Flandre 1226 (?), Namur 1236, Berg 1348 et 1404, Cuyck 1386. Hollande 1351 et 1392.] On tait bien fait ces choses, et pourtant il en clata une dont tout le monde fut stupfait: _Conticuit terra._ Le duc de Bretagne se trouvant Nantes, l'vque, qui tait son cousin et son chancelier, s'enhardit par sa prsence procder contre un grand seigneur du voisinage, singulirement redout, un Retz de la maison des Laval, qui eux-mmes taient des Monfort, de la ligne des ducs de Bretagne. Telle tait la terreur qu'inspirait ce nom que, depuis quatorze ans, personne n'avait os parler. L'accusation tait trange[550]. Une vieille femme, qu'on appelait la Meffraie, parcourait les campagnes, les landes; elle approchait des petits enfants qui gardaient les btes ou qui mendiaient, elle les flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage moiti cach d'une tamine noire; elle les attirait jusqu'au chteau du sire de Retz, et on ne les revoyait plus. Tant que les victimes furent des enfants de paysans qu'on pouvait croire gars, ou encore de pauvres petites cratures comme dlaisses de leur famille, il n'y eut aucune plainte. Mais, la hardiesse croissant, on en vint aux enfants des villes. Dans la grande ville mme, Nantes, dans une famille tablie et connue, la femme d'un peintre ayant confi son jeune frre aux gens de Retz qui le demandaient pour le faire enfant de choeur la chapelle du chteau, le petit ne reparut jamais. [Note 550: Je me suis servi de deux extraits manuscrits du procs; l'un est la Bibliothque royale (n 493, F); l'autre, trs-soign et trs-bien fait, m'a t communiqu par le savant M. Louis Du Bois. Le manuscrit original du procs de Retz est aux _Archives de Nantes_.] Le duc de Bretagne accueillit l'accusation; il fut ravi de frapper sur les Laval[551]; l'vque avait se venger du sire de Retz qui avait forc main arme une de ses glises. Un tribunal fut form de l'vque, chancelier de Bretagne, du vicaire de l'inquisition et de Pierre de l'Hospital, grand juge du duch. Retz, qui sans doute et pu fuir, se crut trop fort pour rien craindre et se laissa prendre. [Note 551: D'autant plus sans doute que le roi venait d'riger la baronnie des Laval en comt (1431). Ces Laval, issus des Montfort, formrent contre eux une opposition toute franaise, et finirent par livrer la Bretagne au roi en 1488.] Ce Gilles de Retz tait un trs-grand seigneur, riche de famille, riche de son mariage dans la maison de Thouars, et qui de plus avait hrit de son aeul maternel, Jean de Craon, seigneur de la Suze, de Chantoc et d'Ingrande. Ces barons des Marches du Maine, de Bretagne et de Poitou, toujours nageant entre le roi et le duc, taient, comme les Marches, entre deux juridictions, entre deux droits, c'est--dire hors du droit. On se rappelle Clisson _le boucher_ et son assassin Pierre de Craon. Quant Gilles de Retz, dont il s'agit ici, il semblait fait pour gagner la confiance. C'tait, dit-on, un seigneur de bon entendement, belle personne et bonne faon, lettr de plus, et apprciant fort ceux qui parlaient avec lgance la langue latine[552]. Il avait bien servi le roi, qui le fit marchal, et qui, au sacre de Reims, parmi ces sauvages Bretons que Richemont conduisait, choisit Gilles de Retz pour qurir Saint-Remy et porter la sainte ampoule!... Retz, malgr ses dmls avec l'vque, passait pour dvot; or, une dvotion alors fort en vogue, c'tait d'avoir une riche chapelle et beaucoup d'enfants de choeur qu'on levait grands frais; cette poque la musique d'glise prenait l'essor en Flandre, avec les encouragements des ducs de Bourgogne. Retz avait, tout comme un prince, une nombreuse musique, une grande troupe d'enfants de choeur dont il se faisait suivre partout. [Note 552: _Manuscrit des Archives de Nantes._] Ces prsomptions taient favorables; d'autre part, on ne pouvait nier que ses juges ne fussent ses ennemis. Il les rcusa. Mais il n'tait pas facile de rcuser une foule de tmoins, pauvres gens, pres ou mres affligs, qui venaient la file, pleurant et sanglotant, raconter avec dtail comment leurs enfants avaient t enlevs. Les misrables qui avaient servi tout cela n'pargnaient pas non plus celui qu'ils voyaient perdu sans ressource. Alors il cessa de nier, et se mettant pleurer, il fit sa confession. Telle tait cette confession que ceux qui l'entendirent, juges ou prtres, habitus recevoir les aveux du crime, frmirent d'apprendre tant de choses inoues et se signrent... Ni les Nron de l'empire, ni les tyrans de Lombardie, n'auraient eu rien mettre en comparaison; il et fallu ajouter tout ce que recouvrit la mer Morte, et par-dessus encore les sacrifices de ces dieux excrables qui dvoraient des enfants. On trouva dans la tour de Chantoc une pleine tonne d'ossements calcins, des os d'enfants en tel nombre qu'on prsuma qu'il pouvait y en avoir une quarantaine[553]. On en trouva galement dans les latrines du chteau de la Suze, dans d'autres lieux, partout o il avait pass. Partout il fallait qu'il tut... On porte cent quarante le nombre d'enfants qu'avait gorgs la bte d'extermination[554]. [Note 553: _Manuscrit des Archives de Nantes, dpositions d'tienne Corillant et de Griart._] [Note 554: _Manuscrit des Archives de Nantes, pices justificatives._ Le seul valet de chambre Henriet reconnat en avoir livr quarante. _Bibl. royale, mss. 493, F._] Comment gorg, et pourquoi? c'est ce qui tait plus horrible que la mort mme. C'taient des offrandes au Diable. Il invoquait les dmons Barron, Orient, Belzbut, Satan et Blial. Il les priait de lui accorder: l'or, la science et la puissance. Il lui tait venu d'Italie un jeune prtre de Pistoa, qui promettait de lui faire voir ces dmons. Il avait aussi un Anglais qui aidait les conjurer. La chose tait difficile. Un des moyens essays c'tait de chanter l'office de la Toussaint en l'honneur des malins esprits. Mais cette drision du saint sacrifice ne leur suffisait pas. Il fallait ces ennemis du Crateur quelque chose de plus impie encore, le contraire de la cration, la drision meurtrire de l'image vivante de Dieu... Retz offrait parfois son magicien le sang d'un enfant, sa main, ses yeux et son coeur. Cette religion du Diable avait cela de terrible que peu peu l'homme tant parvenu dtruire en soi tout ce qu'il avait de l'homme, il changeait de nature et se faisait Diable. Aprs avoir tu pour son matre, d'abord sans doute avec rpugnance, il tuait pour lui-mme avec volupt[555]. Il jouissait de la mort, encore plus de la douleur; d'une chose si cruellement srieuse, il avait fini par se faire un passe-temps, une farce; les cris dchirants, le rle, flattaient son oreille, les grimaces de l'agonisant le faisaient pmer de rire; aux dernires convulsions, il s'asseyait, l'effroyable vampire, sur sa victime palpitante[556]. [Note 555: Et ledit sire prenoit plus de plaisir leur couper ou voir couper la gorge qu'... Il leur faisoit couper le col par derrire pour les faire languir. _Bibl. royale, mss. 493, F._] [Note 556: _Archives de Nantes_, dposition de Griart, tmoin et complice.] Un prdicateur d'une imagination grande et terrible[557] a dit que dans la damnation le feu tait la moindre chose, que le supplice propre au damn, c'tait le progrs infini dans le vice et dans le crime, l'me s'endurcissant, se dpravant toujours, s'enfonant incessamment dans le mal de minute en minute (en progression gomtrique!) pendant une ternit... Le damn dont nous parlions semble avoir commenc sur cette terre des vivants l'effroyable descente du mal infini. [Note 557: M. Monnod fils; tous ceux qui l'ont entendu en tremblent encore.] Ce qui est triste dire, c'est qu'ayant perdu toute notion du bien, du mal, du jugement, il eut toujours jusqu'au bout bonne opinion de son salut. Le misrable croyait avoir attrap la fois le Diable et Dieu. Il ne niait pas Dieu, il le mnageait, croyant corrompre son juge avec des messes et des processions. Le Diable, il ne s'y fiait qu' bon escient, faisant toujours ses rserves, lui offrant tout, hors sa vie et son me[558]. Cela le rassurait. Quand on le spara de son magicien, il lui dit en sanglotant ces tranges paroles: Adieu Franois, mon ami, je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et connaissance, et soyez certain que, pourvu que vous ayez bonne patience et esprance en Dieu, nous nous entreverrons en la grant joie du Paradis[559]. [Note 558: _Bibl. royale, ms. 493, F._] [Note 559: _Archives de Nantes._] Il fut condamn au feu et mis sur le bcher, mais non brl. Par mnagement pour sa puissante famille et pour la noblesse en gnral, on l'trangla, avant que la flamme l'et touch. Le corps ne fut pas mis en cendres. Des damoiselles de grant estat[560] vinrent le chercher la prairie de Nantes o tait le bcher, lavrent le corps de leurs nobles mains, et avec l'aide de quelques religieuses l'enterrrent dans l'glise des Carmes fort honorablement. [Note 560: Jean Chartier.] * * * * * Le marchal de Retz avait poursuivi son horrible carrire pendant quatorze ans, sans que personne ost l'accuser. Il n'et jamais t accus ni jug sans cette circonstance singulire que trois puissances, ordinairement opposes, semblent s'tre accordes pour sa mort: le duc, l'vque, le roi. Le duc voyait les Laval et les Retz occuper une ligne de forteresses sur les Marches du Maine, de Bretagne et de Poitou; l'vque tait l'ennemi personnel de Retz, qui ne mnageait ni glises, ni prtres; le roi enfin, qui il avait rendu des services et sur lequel peut-tre il comptait, ne voulait plus dfendre les brigands qui avaient fait tant de tort sa cause. Le conntable de France, Richemont, frre du duc de Bretagne, tait l'implacable ennemi des sorciers, aussi bien que des corcheurs; c'tait sans doute par son conseil que deux ans auparavant, le dauphin, tout jeune encore, avait t envoy pour pacifier ces Marches et s'tait fait livrer un des lieutenants du marchal de Retz en Poitou[561]. Cette rigueur du roi prpara sans doute sa chute, et enhardit le duc de Bretagne faire agir contre lui l'vque et l'inquisiteur. [Note 561: _Bibl. royale. Legrand, Hist. ms. de Louis XI._] Une justice qui dpendait d'un si rare accord de circonstances ne devait pas se reproduire aisment. Il n'y avait gure d'exemple qu'un homme de ce rang ft puni[562]. D'autres peut-tre taient aussi coupables. Ces hommes de sang, qui peu peu rentraient dans leurs manoirs aprs la guerre, la continuaient, et plus atroce encore, contre les pauvres gens sans dfense. [Note 562: On trouva et l'on punit des Retz dans les rangs infrieurs. La mme anne (1440) on pendit Paris un homme, lequel estoit coustumier, quand il voit ung petit enffant au maillot ou autrement, il l'ostoit la mre, et tantost le gettoit au feu sans piti. Journal du Bourgeois.] Voil le service que les Anglais nous avaient rendu, la rforme qu'ils avaient accomplie dans nos moeurs. Telle ils laissaient la France... Ils avaient fait entendre, sur le champ mme d'Azincourt, qu'ils avaient reu de Dieu plein pouvoir pour la chtier, l'amender. Jeune en effet et bien lgre avait t cette France de Charles VI et de Charles d'Orlans. Les Anglais coup sr taient gens plus srieux. Examinons ce que nos sages tuteurs avaient fait de nous, dans un sjour de vingt-cinq ans. D'abord, ce par quoi la France est la France, l'unit du royaume, ils l'avaient rompue. Cette heureuse unit avait t la trve aux violences fodales, _la paix du roi_; paix orageuse encore, mais, la place, les Anglais laissaient partout une horrible petite guerre. Grce eux, ce pays se trouvait report en arrire, jusque dans les temps barbares; il semblait que, par dessus cette tuerie d'un million d'hommes, ils avaient tu deux ou trois sicles, annul la longue priode o nous avions pniblement bti cette monarchie. La barbarie reparaissait, moins ce qu'elle eut de bon, la simplicit et la foi. La fodalit revenait, mais non ses dvouements, ses fidlits, sa chevalerie. Ces revenants fodaux apparaissaient comme des damns qui rapportaient de l-bas des crimes inconnus. Les Anglais avaient beau se retirer, la France continuait de s'exterminer elle-mme. Les provinces du Nord devenaient un dsert, les landes gagnaient; au centre, nous l'avons vu, la Beauce se couvrait de broussailles; deux armes s'y cherchrent et se trouvrent peine. Les villes, o tout le peuple des campagnes venait chercher asile, dvoraient cette foule misrable et n'en restaient pas moins dsoles. Nombre de maisons taient vides, on ne voyait que portes closes qui ne s'ouvraient plus[563], les pauvres tiraient de ces maisons tout ce qu'ils pouvaient pour se chauffer[564]. La ville se brlait elle-mme. Jugeons des autres villes par celle-ci, la plus populeuse, celle o le gouvernement avait sig, o rsidaient les grands corps, l'Universit, le Parlement. La misre et la faim en avaient fait un foyer de dgotantes maladies contagieuses, qu'on ne distinguait pas trop, mais qu'on appelait au hasard la peste. Charles VII entrevit cette chose affreuse qu'on nommait encore Paris; il en eut horreur et il se sauva... Les Anglais n'essayaient pas d'y revenir. Les deux partis s'loignaient, comme de concert. Les loups seuls venaient volontiers; ils entraient le soir, cherchant les charognes; comme ils ne trouvaient plus rien aux champs, ils taient enrags de faim et se jetaient sur les hommes. Le contemporain, qui sans doute exagre, assure qu'en septembre 1438, ils dvorrent quatorze personnes entre Montmartre et la porte Saint-Antoine[565]. [Note 563: Les gens du roi s'informaient curieusement de ces maisons abandonnes, des morts, des testaments, des hritiers, afin d'en tirer quelque chose: Ils alloient parmy Paris, et quand ils voient huys ferms, ils demandoient aux voisins d'entour: Pourquoi sont ces huys ferms?--Ha! sire, respondoient-ils, les gens en sont trespasss.--Et n'ont-ils nuls hoirs qui y fussent demour.--Ha! sire, ils demourent ailleurs, etc. Journal du Bourgeois.] [Note 564: Dfense d'abattre et de brler les maisons dsertes. Ordonnances, XIII, 31 janvier 1432.] [Note 565: Journal du Bourgeois. Et si mangrent un enffent de nuit en la place aux Chats, derrire les Innocents. Ibidem. Ces loups tranglrent par le plat pays plus de soixante quatre-vingts personnes. (Jean Chartier.)] Ces terribles misres sont exprimes, bien faiblement encore, dans la Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs[566]. C'est un mlange de lamentations et de menaces; les malheureux affams avertissent l'glise, le roi, les bourgeois et marchands, les seigneurs surtout: Que le feu est bien prs de leurs hostels. Ils appellent le roi leur secours... Mais que pouvait Charles VII? ce roi de Bourges, cette faible et mesquine figure[567], comment esprer qu'elle imposerait tant d'hommes audacieux le respect et l'obissance? Avec quelle force rprimerait-il ces _corcheurs_ des campagnes, ces terribles petits rois de chteaux? c'taient ses propres capitaines[568], c'tait avec eux et par eux qu'il faisait la guerre aux Anglais. [Note 566: Hlas! hlas! hlas! hlas! Prlats, princes et bons seigneurs, Bourgeois, marchans et advocats, Gens de mestiers, grans et mineurs, Gens d'armes, et les trois Estats, Qui vivez sur nous, laboureurs, etc.] [Note 567: Charles VII avait une physionomie agrable, mais il n'tait pas grand, il avait les jambes minces et grles. Il paraissait son avantage, quand il tait revtu de son manteau; le plus souvent il n'avait qu'une veste courte de drap vert, et l'on tait choqu de lui voir des jambes si menues, avec de gros genoux. (Amelgard).] [Note 568: Ils se disaient toujours capitaines du roi, mais ils se moquaient de ses ordres. Nous voyons dans Monstrelet le meilleur peut-tre de ces capitaines, La Hire, prendre en trahison un seigneur qui l'a reu et hberg chez lui; le roi a beau intervenir; il faut que le pauvre homme se ruine pour se racheter. (Ann. 1434.) Plusieurs de ces capitaines d'_corcheurs_ ont laiss un long souvenir dans la mmoire du peuple. Le Gascon _La Hire_ a donn son nom au valet de coeur. L'Anglais Matthew Gough, que les chroniqueurs appellent _Mathago_, est rest, je crois, dans certaines provinces, comme marionnette et pouvantail d'enfants. L'histoire du Breton Retz, fort adoucie, a fourni la matire d'un conte; de plus (pour l'honneur de la famille ou du pays?), on a substitu son nom celui du partisan anglais _Blue barb_.] FIN DU SIXIME VOLUME. En terminant l'impression de ce volume, je dois remercier les personnes fort nombreuses qui m'ont fourni des indications utiles, particulirement mes amis ou lves de l'cole normale, de l'cole des Chartes et des Archives, dont la plupart, jeunes encore, occupent dj un rang distingu dans l'enseignement et dans la science: MM. la Cabane, Castelnau, Chruel, Dessalles, Rosenwald, de Stadler, Teulet, Thomassy, Yanoski, etc. (_note_ de 1840). TABLE DES MATIRES LIVRE IX Pages. CHAPITRE PREMIER L'ANGLETERRE: L'TAT, L'GLISE.--AZINCOURT, 1415 1 troite union de la Royaut et de l'glise sous la maison de Lancastre 2 L'glise comme grand propritaire 2 lvation des Lancastre: Henri IV, Henri V 4 Perscutions des hrtiques 11 1414-1415. Danger du roi et de l'glise 13 1415. (16 avril). Henri V se prpare envahir la France 14 (14 aot-22 sept.). Il dbarque Harfleur; Harfleur se rend 16 Henri V entreprend d'aller d'Harfleur Calais 20 (19 oct.). Il parvient passer la Somme 25 (25 oct.). Bataille d'Azincourt 28 Captivit de Charles d'Orlans; ses posies 40 CHAPITRE II MORT DU CONNTABLE D'ARMAGNAC, MORT DU DUC DE BOURGOGNE.--HENRI V, 1416-1421 48 Armagnac, conntable et matre de Paris; sa tyrannie 49 1416. Il essaye de reprendre Harfleur 50 1417. Le duc de Bourgogne dfend de payer l'impt 53 Henri V s'empare de Caen et de la basse Normandie 54 1418. (29 mai). Les Bourguignons reprennent Paris 56 (12 juin). Massacre des Armagnacs 57 (21 aot). Nouveau massacre 61 Duplicit et impuissance du duc de Bourgogne 62 Ngociations de Henri V avec les deux partis 64 (fin juin). Il assige Rouen 66 Dtresse de cette ville 71 1419. (19 janv.). Elle se rend 72 Coopration des vques anglais la conqute 74 Projets gigantesques de Henri V sur l'Italie, etc. 76 (11 juill.). Le duc de Bourgogne traite avec le dauphin 78 (10 sept.). Il est assassin dans l'entrevue de Montereau 81 (2 dcemb.). Son fils reconnat le droit de Henri V la couronne de France 84 1420. (21 mai). Trait de Troyes; Henri hritier et rgent 84 (juill.-nov.). Sige de Melun 86 (dc). Entre de Henri V Paris 87 1421. (3 janv.). Le dauphin est dclar dchu de ses droits la couronne 89 CHAPITRE III SUITE.--CONCILE DE CONSTANCE, 1414-1418.--MORT DE HENRI V ET DE CHARLES VI, 1422 90 Henri V au Louvre; sa suprmatie dans la chrtient 90 1414-1418. Affaires ecclsiastiques: Concile de Constance 92 Vues de Gerson et des gallicans 94 Jean Huss et Jrme de Prague 95 1418. Impuissance du Concile; retraite et fin de Gerson 102 Quelle avait t l'influence de l'Angleterre dans le Concile 103 Position difficile de Henri; ses embarras financiers; domination des vques 106 1421 (23 mars). Les Anglais dfaits en Anjou 110 1421-1422. (6 oct.-10 mai). Sige de Meaux 111 Msintelligence des Anglais et des Bourguignons 112 1422. (31 aot.) Dtresse de Henri V; son dcouragement, sa mort 117 (21 oct.). Mort de Charles VI; avnement de Charles VII et de Henri VI 119 1418-1422. Dpopulation; pidmies, famines; dsespoir 121 Gaiet frntique 123 La danse des morts 124 LIVRE X CHAPITRE PREMIER CHARLES VII.--HENRI VI.--L'IMITATION.--LA PUCELLE, 1422-1429 133 L'Imitation ne put gure tre acheve avant le XIVe ou le XVe sicle 134 L'Imitation convenait spcialement la France 140 Comment la France devait imiter la Rdemption et la Passion 151 CHAPITRE II CHARLES VII.--HENRI VI, 1422-1429.--SIGE D'ORLANS 154 La cause de Charles VII n'avait pu tre sauve ni par les Gascons, ni par les cossais, ni par les Bretons 154 ni par les dissentiments des ducs de Glocester et de Bourgogne 155 ni par l'appui des maisons d'Anjou et de Lorraine 158 1428. Les Anglais assigent Orlans 162 1429. et gagnent la bataille des _Harengs_ 167 La France prend parti pour la ville d'Orlans 171 CHAPITRE III LA PUCELLE D'ORLANS, 1429 176 L'originalit de la Pucelle fut le bon sens dans l'exaltation 176 1429. Son pays; caractre des Marches de Lorraine et de Champagne 178 Sa famille, son enfance, ses visions 181 Elle va Vaucouleurs, Chinon 189 Elle est prouve par le roi, par les docteurs 193 Elle est envoye au secours d'Orlans 198 (29 avril.) Elle entre Orlans, et y fait entrer l'arme 204 Elle force les bastilles anglaises 208 (8 mai.) Retraite des Anglais 211 (28 juin.) Leur dfaite Patay 213 (17 juillet.) La Pucelle conduit le roi Reims; sacre de Charles VII 217 CHAPITRE IV LE CARDINAL DE WINCHESTER.--PROCS ET MORT DE LA PUCELLE, 1429-1431 222 Querelles et faiblesses de Bedford et de Glocester; rgne du cardinal-vque de Winchester, qui amne une arme Paris 222 La Pucelle choue devant Paris 225 1430. (23 mai.) Elle est prise devant Compigne, et remise aux Bourguignons; situation politique du duc de Bourgogne; moeurs de sa cour (10 janvier); institution de la Toison d'or 227 Winchester fait rclamer la Pucelle par l'inquisition, par l'Universit et par l'vque de Beauvais 241 (Dc.) Il amne Henri VI Paris 250 1431. (Janvier.) et fait commencer le procs de la Pucelle Rouen 251 (21 fv.-mars.) Interrogations pralables 253 Rsistance de la Pucelle l'autorit ecclsiastique 262 Illgalits, violences; consultations des lgistes, de l'Universit, des vques, du chapitre de Rouen 263 (Avril.) preuves et tentations de la Pucelle pendant la semaine sainte 268 Elle tombe malade; elle est admoneste, prche (2 mai); elle signe une rtractation 280 Fureur et brutalit des Anglais 283 (30 mai.) Elle est condamne; sa dernire tentation; sa mort 295 La Pucelle finit le moyen ge et commence l'ge moderne 304 LIVRE XI CHAPITRE PREMIER HENRI VI ET CHARLES VII.--DISCORDES DE L'ANGLETERRE, RCONCILIATION DES PRINCES FRANAIS.--TAT DE LA FRANCE, 1431-1440. 308 Winchester fait sacrer le jeune Henri VI Paris et Londres 310 Querelles des Anglais entre eux, de Winchester et de Glocester 314 Querelles des Anglais et du duc de Bourgogne 316 Rconciliation du duc de Bourgogne et de Ren d'Anjou 319 1435. Rconciliation du duc de Bourgogne et de Charles VII; trait d'Arras 324 1436. Les Anglais quittent Paris 326 tat de la France 327 1438. L'glise; pragmatique de Bourges 329 La noblesse devenue anti-chevaleresque, anti-religieuse; moeurs atroces 332 Procs de Retz 335 Misre et barbarie 342 PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr) rue J.-J.-Rousseau, 61. End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19), by Jules Michelet License: Share Alike