Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net HISTOIRE DE FRANCE PAR J. MICHELET NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE TOME SEPTIME PARIS LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, DITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 1876 Tous droits de traduction et de reproduction rservs. LIVRE XI CHAPITRE II RFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE 1439-1448 La longue et confuse priode des dernires annes de Charles VII peut nanmoins se rsumer ainsi: la gurison de la France.--Elle gurit, et l'Angleterre tombe malade. La gurison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se rveille l'extrmit, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se serra. Ceux qui souffraient, c'tait d'une part la royaut rduite rien; de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisrent que le roi tait le seul qui n'et pas intrt au dsordre, et ils regardrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sr que ces petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent merveille. Un marchand paya les armes; un homme de plume dirigea l'artillerie, fit les siges, fora dans les places les ennemis, les rebelles. On fit si rude guerre la guerre qu'elle sortit du royaume. L'Angleterre, qui nous l'avait jete, la reprit bord. Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligs peu peu de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux rgnes. Le travail se fait petit bruit sous Charles VII et il ne finit pas. Il doit durer tant qu' ct du roi subsiste un roi, le duc de Bourgogne. Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux tats d'Orlans, ordonne, la prire des tats: Que dsormais le roi seul nommera les capitaines; que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent rpondre galement devant les gens du roi, c'est--dire que dsormais la guerre sera soumise la justice. Les barons ne prendront plus rien au del de leurs droits seigneuriaux[1], sous prtexte de guerre. La guerre devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les tats lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, l'appui de cette cavalerie, crer une nouvelle infanterie des communes. [Note 1: Simon, le roi: Dclare ds prsent la terre et seigneurie commise et confisque envers le Roy et jamais sans restitution. Ordonnances, XIII.] Les contrevenants n'obtiendront aucune grce; si le roi pardonnait, les gens du roi n'y auront nul gard. L'ordonnance ajoute une menace plus directe et plus efficace: La dpouille des contrevenants appartient qui leur court sus[2].--Ce mot tait terrible; c'tait armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages. [Note 2: Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette prsente loy et ordonnance... (_appartiendront_)... ceux qui les auront conquis. Ibidem.] Que le roi ost dclarer ainsi la guerre au dsordre, lorsque les Anglais taient encore en France; qu'il tentt une telle rforme en prsence de l'ennemi, n'tait-ce pas une imprudence? Quoique dans le prambule, il dise que l'ordonnance a t faite sur la demande des tats, il est douteux que les princes et la noblesse qui y sigeaient aient bien srieusement sollicit une rforme qui les atteignait. Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les capitaines soi-disant royaux, les pillards, les corcheurs, venaient de s'affaiblir eux-mmes. Ils avaient tent une course vers Ble, comptant ranonner le concile, et, tout au contraire, ils furent eux-mmes sur la route fort malmens par les paysans de l'Alsace; puis, voyant les Suisses prts les recevoir[3], ils revinrent l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se sentant fort, il vint siger Paris; il couta les plaintes contre les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes gens. On fit des justices rapides; le conntable de Richemont, qui de conntable se faisait volontiers prvt, pendait, noyait tout sur son chemin. Son frre, le duc de Bretagne, ne tarda pas frapper ce grand coup, de juger et brler le marchal de Retz. Cette premire justice sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de l'glise. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunit. [Note 3: Sur les craintes o ces brigands tinrent la Suisse pendant plusieurs annes, V. particulirement les lettres des magistrats de Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).] [Note 4: Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est expos en personne et vaillamment s'est mis dans les fosss en l'eaue jusques au-dessus de la ceinture, et mont par une chelle durant l'assaut, l'pe au poing, et entr dedans que encore y avoit trs-peu de ses gens. Registres du Parlement, 11 oct. 1437.] Quels furent les hardis conseillers qui poussrent le roi dans cette route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces rformes, lui faire donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien servi_? Dans le conseil de Charles VII, nous voyons ct des princes, du comte du Maine, du cadet de Bretagne, du btard d'Orlans, siger de petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brz, nobles, mais n'tant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le matre de l'artillerie Jean Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est place en lumire par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son blason trois coeurs rouges et l'hroque rbus: _ vaillans_ (coeurs) _riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou fioles; mais le peuple prfrant l'autre tymologie, tout aussi roturire, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau vaut escarlate_. [Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait besoin d'eux. la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi de Pierre de Brz, avait mis sa tte prix; mais cela tait inutile, il alla la porter lui-mme, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit, le reut merveille. Voir le beau rcit de Chastellain.] [Note 6: Le pre des frres Bureau tait un petit cadet de Champagne, venu Paris. En cherchant bien, ils trouvrent qu'ils descendaient d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)] [Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques Coeur Bourges. la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.] Ce Bureau tait un homme de robe, un matre des comptes. Il laissa l la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon esprit peut s'appliquer tout. Henri IV rforma les finances par un homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance. Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie. La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'o venait celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si peu. Seulement, ds 1432, nous le voyons commerant Beyrouth en Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons Bourges argentier du roi. Ce grand commerant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied en France. Ici, il faisait son fils archevque de Bourges; l-bas, il mariait ses nices ou autres parentes aux patrons de ses galres. D'autre part, il continuait le trafic en gypte; de l'autre, il spculait sur l'entretien des armes, sur la conqute de Normandie. [Note 8: J'y trouvai ( Damas) plusieurs marchands gnois, vnitiens, catalans, florentins et franais. Ces derniers taient venus y acheter diffrentes choses, spcialement des pices, et ils comptaient aller Barut s'embarquer sur la galre de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi eux, il y avait un nomm _Jacques Coeur_, qui depuis a jou un grand rle en France, et a t argentier du roi. Extrait du Voyage de Bertrandon de la Brocquire en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mmoires de l'Acadmie des sciences morales et politiques, V. 490. _Archives, Trsor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.] Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII. Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle influence le rendit docile leurs conseils, on trouvera, si je ne me trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mre, Yolande d'Anjou. Ds le commencement de ce rgne, nous la voyons puissante; c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une occasion, que le duc d'Alenon s'entend sur les prparatifs de la campagne. Cette influence, balance par celle des favoris, semble avoir t sans rivale, du moment que la vieille reine eut donn son gendre une matresse, qu'il aima vingt annes (1431-1450). Tout le monde connat le petit conte: Agns dit un jour au roi que, toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aime d'un des plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'tait Charles, mais elle voit bien que c'est plutt le roi d'Angleterre, qui lui prend tant de belles villes sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces paroles piquent si fort le roi, qu'il se met pleurer, et, quittant sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents, si bien qu'il chasse les Anglais du royaume[9]. [Note 9: Brantme.] Les jolis vers[10] de Franois Ier prouvent que cette tradition remonte plus haut que Brantme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un loge quivalent d'Agns dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur bourguignon, peu prs contemporain: Certes, Agnez estoit une des plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualit _beaucoup de bien au royaulme_. Et encore: Elle prenoit plaisir avancer devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy fut depuis bien servi[11]. [Note 10: Gentille Agns, plus de los en mrite (La cause estant de France recouvrer), Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer Close nonnain ou bien dvt ermite.] [Note 11: Olivier de la Marche.] Agns la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or) tait fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle tait noble de mre. Elle naquit dans cette bonne Touraine o le paysan mme parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement, comme on le sait, lentement et avec un semblant de navet. La navet d'Agns fut de bonne heure transplante dans un pays de ruse et de politique, en Lorraine; elle fut leve prs d'Isabelle de Lorraine, avec laquelle Ren d'Anjou pousa ce duch. Femme d'un prisonnier, Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle, et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agns. La belle-mre du roi, Yolande d'Anjou, belle-mre aussi d'Isabelle, tait comme une tte d'homme; elles avisrent lier pour toujours Charles VII aux intrts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour matresse la douce crature, la grande satisfaction de la reine, qui voulait tout prix loigner la Trmouille et autres favoris. [Note 12: Conseiller du comte de Clermont.] Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agns, et sans doute elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique que scrupuleuse, elle avait accueilli galement bien les deux filles qui lui vinrent si propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agns, la sainte et la matresse, qui toutes deux, chacune leur manire, servirent le roi et le royaume. Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en tait pas grandement releve. Pour siger comme juge du royaume sur le trne de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de Dieu, il semblait qu'il fallt s'entourer d'autres gens. La ligue des trois dames, la vieille reine, la reine et la matresse, n'difiait personne. Qu'tait-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, une escriptoire[13], qui s'tait fait capitaine; il chevauchait avec ses canons par tout le royaume, sans qu'il y et forteresse qui tint devant lui; n'tait-ce pas une honte pour les gens d'pe?... Ainsi les renards s'taient faits des lions. Il fallait dsormais que les chevaliers rendissent compte aux _chevaliers s-loix_. Les plus nobles seigneurs, les hauts justiciers, devaient dsormais avoir peur des gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera oblig de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe accroupi dans son greffe. [Note 13: Mot d'Henri IV: Je sais, d'une escriptoire, faire un capitaine.] C'tait l si bien la pense des nobles, de ceux qui entouraient de plus prs Charles VII, qu'aprs la fameuse ordonnance, Dunois mme quitta le conseil. Le froid et attremp seigneur[14], se repentit d'avoir trop bien servi. [Note 14: Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il leur rcita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un docteur en thologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et celui d'Angleterre. Jean Chartier.] Ce btard d'Orlans avait commenc sa fortune en dfendant la ville d'Orlans, apanage de son frre; il avait employ fort habilement la simplicit hroque de la Pucelle. Aprs avoir grandi par le roi, il voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son frre, tait encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison d'Orlans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois), travaillait tirer des mains des Anglais ce chef futur des mcontents. Le duc d'Alenon se jeta tte baisse dans l'affaire; les Bourbon et Vendme y donnrent les mains. L'ancien favori la Trmouille, chass par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous taient les chefs des corcheurs, le btard de Bourbon, Chabannes, le Sanglier; vrai dire, la chose les touchait de prs; pour les seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux, il y allait de leur col, ils voyaient de prs la potence. Il ne manquait plus qu'un chef; au dfaut du duc d'Orlans, on prit le dauphin, un enfant, en juger par l'ge; mais on pensa qu'un nom suffirait. Celui qu'on croyait un enfant, et qui tait dj Louis XI, avait justement fait ses premires armes (comme il fit ses dernires) contre les seigneurs. quatorze ans, il avait t charg de pacifier les Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa premire capture fut celle d'un lieutenant du marchal de Retz; un tel commencement ne promettait pas aux grands un ami bien sr. [Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._] Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son caractre, c'tait l'impatience. Il lui tardait d'tre et d'agir. Il avait de la vivacit et de l'esprit faire trembler; point de coeur, ni amiti, ni parent, ni humanit, nul frein. Il ne tenait son temps que par le bigotisme, qui, loin de le gner, lui venait toujours point pour tuer ses scrupules. Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses penses... Tous jours il avisoit soudainement maintes trangets[16]. Chose bizarre, parmi le radotage des petites dvotions, il y avait dans cet homme un vif instinct de nouveaut, le dsir de remuer, de changer, dj l'inquitude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (o? n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant au besoin sur les os de son pre. [Note 16: Chastellain.] Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutt de sa grand'mre, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits de son caractre font penser ses futurs cousins les Guises. Comme les Guises, il commena par se porter pour chef des nobles, les laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tte. Le roi faisait ses Pques Poitiers; il tait table et dnait, lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a t saisi par le duc d'Alenon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit la bretonne: Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une place et se fit prendre. Le roi trouva le conseil bon; il monta cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu' Saint-Maixent. Les bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi, lorsqu'il vint leur secours. Les gens de la Roche furent, selon l'usage de Richemont, dcapits, noys, mais ceux d'Alenon renvoys; on esprait dtacher celui-ci, qui aprs tout tait prince du sang, et qui n'tait pas plus ferme pour la rvolte qu'il ne l'avait t pour le roi[17]. [Note 17: Cette mobilit de caractre ressort partout de son procs. _Procs ms. du duc d'Alenon_, 1456.] Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une une. Dunois commena alors rflchir. Le bourgeois tait pour le roi, qui voulait la sret des routes, autrement dit l'approvisionnement facile, le bon march des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre taient retombs, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait plus rien de son paysan ruin. L'corcheur mme, qui ne trouvait pas grand'chose, et qui, aprs avoir couru tout un jour, couchait dans les bois sans souper, en venait songer qu'aprs tout il serait mieux de faire une fin, de se reposer et d'engraisser la solde du roi dans quelque honnte garnison. Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui laisserait les autres aurait un bon trait. Il vint, fut bien reu, et se flicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux mille archers, sans avoir t oblig de dgarnir les Marches de Normandie. Plus d'un pensa comme Dunois. Maint corcheur du Midi vint gagner l'argent du roi en combattant les corcheurs du Nord. Charles VII poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes et chteaux, ne permettant pas qu'on pillt. Il assembla les tats d'Auvergne et fit dclarer hautement que les rebelles n'en voulaient au roi que parce qu'il protgeait les pauvres gens contre les pillards. Les princes, abandonns et n'obtenant nul appui du duc de Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alenon d'abord, puis le duc de Bourbon et le dauphin. Pour la Trmouille et deux autres, le roi ne voulait pas les recevoir; le dauphin hsita s'il accepterait un pardon qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: Monseigneur, il faut donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis. Le roi rpondit froidement: Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de mur[18]. [Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi un mot fort douteux, mais qui devait plaire l'ambition de la maison de Bourgogne: Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre sang, qui nous aideront mieux maintenir et entretenir notre honneur et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques ci. Monstrelet.] Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement termine. On ta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes, etc.), et l'on loigna le dauphin; on lui donna un tablissement sur la frontire, le Dauphin; c'tait l'isoler, lui faire sa part; on ne pouvait en tre quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une petite royaut[19]. [Note 19: _Mss. Legrand._] Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande _praguerie_ de Bohme) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de tristes rsultats. La rforme militaire fut ajourne. Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardrent. Ils lchrent le duc d'Orlans, la prire du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put dcemment se dispenser de garantir aussi la ranon et d'aider la dlivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chane de la Toison-d'Or et lui fit pouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si troite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour averti. [Note 20: Malgr l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il donne pour retenir le duc d'Orlans est assez curieuse. Elle prouve que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout fait incapables. (Rymer, 2 juin.)] D'abord, il obtint des tats un dixime lever sur tous les ecclsiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Chtel, l'ennemi capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces vers le nord, il vint le long de la frontire faire justice des capitaines bourguignons, lorrains et autres qui dsolaient le pays. Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble, le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il tait l'agent commun des ducs de Bourbon et Bourgogne; c'tait le btard de Bourbon. Le roi le livra, tout Bourbon qu'il tait, au prvt qui lui fit son procs comme tout autre voleur; bien et dment jug, il fut mis dans un sac et jet la rivire. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-mme que cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant royaux, qui couraient les champs, eurent srieusement peur et crurent qu'il tait temps de s'amender. [Note 21: Monstrelet.] Autre leon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se fiant la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grce, mais il n'obtint rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne prsenter au roi une longue liste de griefs, fut reue poliment, poliment renvoye, sans avoir rien obtenu. Cependant les Anglais, toujours si prs de Paris, si puissamment tablis sur la basse Seine, l'avaient remonte, saisi Pontoise. Celui qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le gardait lui-mme; l'acharnement et l'opinitret de Clifford ne se sont que trop fait connatre dans les guerres des Roses. Outre les Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'tait pas chose facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les Anglais la porte de Paris? Des deux cts on fit preuve d'une inbranlable volont. Le sige de Pontoise fut comme un sige de Troie. Le duc d'York, rgent de France, qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint son secours. Il amena une arme de Normandie, ravitailla la place, offrit bataille (juin); Talbot tait avec lui. Les Anglais croyaient toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur chevaleresque. La guerre tait dj pour eux une affaire de simple tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'carta, revint. Talbot revint son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet). Le duc d'York ramena de nouveau son arme, et n'obtint pas encore la bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'le-de-France ruine et se ruiner lui-mme dans ces vaines volutions. Le roi ne lchait pas prise; il avait fortifi prs de la ville une formidable bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent puiss, harasss pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII reprit srieusement le sige; Jean Bureau battit la ville en brche avec une activit admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures durant, furent livrs; d'abord une glise qui faisait redoute fut emporte, puis la place elle-mme (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui n'osaient combattre les Anglais en plaine les foraient dans un assaut. [Note 22: Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation perptuelle. Jean Chartier.] La reprise de Pontoise tait une dlivrance pour Paris et pour tout le pays d'alentour; la culture pouvait ds lors recommencer; les subsistances taient assures. Les Parisiens n'en surent nul gr au roi. Ils ne sentaient que leur misre prsente, le poids des taxes; elles atteignaient les confrries mme, les glises, qui se plaignaient fort. La bonne volont ne manquait pas aux princes pour profiter de ces mcontentements. Le duc de Bourgogne, sans paratre lui-mme, les rassembla chez lui Nevers (mars 1442). Le duc d'Orlans, dont il faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait dlivr, prsidait pour lui l'assemble, les ducs de Bourbon et d'Alenon, les comtes d'Angoulme, d'tampes, de Vendme et de Dunois. Le roi envoya bonnement son chancelier ce conciliabule qui se tenait contre lui, lui faisant dire qu'il les couterait volontiers. Leurs demandes et dolances laissaient voir trs-bien le fond de leur pense. La _praguerie_ ayant chou, parce que les villes taient restes fidles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre lui, de faire en sorte que le peuple s'en prt au roi seul de tout ce qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et du bon peuple de France, remontraient au roi la ncessit de faire _la paix_; et c'taient eux justement qui avaient recul la paix, en nous faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _rpression des brigands_; mais les brigands n'taient que trop souvent leurs hommes, comme on vient de le voir par le btard de Bourbon. Pour rprimer les brigands, il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les troupes; or les princes demandaient en mme temps la _suppression des aides et des tailles_. Aprs ces demandes hypocrites, il y en avait de sincres, chacun rclamant pour soi telle charge, telle pension. La rponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant plus accablante qu'elle tait plus douce et plus modre[23]. Il rpond spcialement sur l'article des impts: Que les aides ont t consenties par les seigneurs chez qui elles taient leves; quant aux tailles, le roi les a fait savoir aux trois tats, quoique, dans les affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du royaume et dtruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles de son autorit royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin d'assembler les tats; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui paye les dpenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes ont requis qu'on cesst ces convocations.--Une autre raison que le roi s'abstint de dire, c'est qu'il et t souvent difficile d'obtenir des tats, o les grands dominaient, un argent qui devait servir faire la guerre aux grands mme. [Note 23: Rponse singulirement habile et qui fait beaucoup d'honneur la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mrite d'tre lue en entier dans Monstrelet.] La _praguerie_ cette fois s'en tint aux dolances, aux cahiers. Le roi, les laissant perdre le temps leur assemble de Nevers, faisait alors un grand et utile voyage travers tout le royaume, de la Picardie la Gascogne, mettant partout la paix sur la route, notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tte aux Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, press par eux, avait promis de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journe_ et les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne croyaient pas qu'il pt venir temps, encore moins qu'il offrt la bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son arme (21 juin 1442). Cent vingt bannires, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se trouvrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui s'taient crus loin du roi, dans un autre monde, commenaient sentir qu'il tait partout. Ils venaient rendre hommage, faire service fodal, et le roi leur rendait justice. Il en fit une grande et solennelle, l'anne suivante (mars 1443). Entre les deux tyrans des Pyrnes, Armagnac et Foix, le petit comt de Comminges tait cruellement tiraill. L'hritire de Comminges avait pous d'abord, de gr ou de force, un Armagnac, puis le comte de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans aprs, sous prtexte de jalousie; elle tait, disait-il, trop galante. La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les tats du Comminges implorrent Charles VII, qui reut gracieusement leur requte, fit peur au comte de Foix, dlivra la vieille comtesse, partagea entre les deux poux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la proprit. Cette justice hardie donna beaucoup penser tous ces seigneurs, jusque-l si indpendants. Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme juge, leur donna un parlement royal qui rsiderait Toulouse. Cette royaut judiciaire du Midi n'avait rien voir avec le Parlement de Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit crit, elle ne dpendait de personne, se recrutant elle-mme. En attendant que ce grand corps pt rtablir l'ordre et la justice dans le Languedoc, Charles VII autorisa les pauvres gens se faire justice eux-mmes, courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24]. [Note 24: D. Vaissette.] Il ne pouvait s'loigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait t repris par un heureux coup d'audace, risquait d'tre encore perdu. Un capitaine franais, sans le secours du roi, s'tait avis d'escalader les murs la mare basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les Anglais au lit. Dieppe, fortifi la hte des trois tours qu'on voit encore, tait devenu le port de tous les corsaires de terre, qui faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en chec toutes les petites places anglaises qui, la fin, tombaient l'une aprs l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la cte; les Anglais, qui tenaient encore Arques, ne dsesprrent pas de reprendre l'importante petite ville. Ils envoyrent l, comme partout o il fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus du Pollet sur la falaise; il y tablit une bonne bastille, une tour avec force canons et bombardes, pour rpondre au fort et craser la ville qui est entre. Une grande flotte, une arme allait venir d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la prvenir. Le dauphin obtint d'tre envoy avec Dunois; beaucoup de gentilshommes picards et normands voulurent tre de la partie. Le soir de son arrive, il fit les premires approches. Il ne prit pas mme le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amene; il fit des ponts de bois pour franchir les fosss de la bastille, et tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville en alarme faisait une procession la Vierge et que les cloches taient en branle, la bastille fut emporte. La grande flotte apparut enfin majestueusement, temps pour tre tmoin des ftes de la dlivrance. Il en resta pour Dieppe les folles farces des _mitouries de la mi-aot_, qu'on faisait dans les glises. Le dauphin eut aussi sa fte (dj la Louis XI), la pendaison d'une soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnatre ceux qui lui avaient _chant pouille_ du haut des murs et les faire accrocher aux pommiers du voisinage[25]. [Note 25: Voir l'intressant rcit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et _Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothque royale, mss._, p. 41-43.] Tout le rsultat qu'eut la grande et coteuse expdition anglaise, ce fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant runi tout ce qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit o il tua trente hommes), assiger la petite place de Pouanc; mais n'ayant pas t plus heureux prendre Pouanc qu' reprendre Dieppe, il revint Rouen se reposer de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26]. [Note 26: Jean Chartier.] Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et dtruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mcontent de l'arrangement du Comminges, o on ne lui faisait point part, avait essay de prendre le tout; il dfendit ses sujets de rien payer dsormais au roi Charles, et leva sa bannire d'Armagnac contre la bannire de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du comte. La chose se serait peut-tre arrange pour le printemps; l'hiver mme il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le pre, tout fut pris. Le dauphin, qui tait un pre chasseur, se chargea encore de cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les fleuves grossis, et trouve la proie au gte, tout ce qu'il y avait d'Armagnac enferm dans une place. La place tait forte; il fallait les tirer de l. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec les siens, croyant en tre quitte pour cette parole, que ds lors il tait au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lchs que deux ans aprs, lorsque Henri VI tait mari dans la maison de France, et que l'Angleterre, occupe de ses discordes, ne pouvait ranimer les ntres[28]. [Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre tait la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses chteaux. _Archives, Trsor des Chartes, Registre_ 177, n 222.] [Note 28: V. la rmission accorde Armagnac en 1445. J'y trouve entre autres choses, qu'il avait jet la bannire du roi dans le Tarn. _Archives, Trsor des chartes, Registre_ 177, n 127.] Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager Armagnac, mais non le dfendre. Ils avaient assez de peine se dfendre eux-mmes en Angleterre contre les vques, contre les partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le dessus. Ceux-ci, aprs la vaine et ruineuse expdition de Somerset, furent dcidment les matres, et, quoi qu'il en cott l'orgueil anglais, ils ngocirent une trve, un mariage qui rapprocht, sinon les deux peuples, au moins les deux rois. Mais il y avait un troisime peuple bien embarrassant pendant la trve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe d'hommes de toutes nations qui taient depuis si longtemps en possession de dsoler le pays? Ni les Anglais, ni les Franais, ne pouvaient esprer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'tait de les dcider aller voler ailleurs, quitter la France ruine pour visiter la bonne Allemagne, pour faire un plerinage au concile de Ble, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principauts ecclsiastiques. Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de Ren, duc de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut galement favorable et promit gnreusement des secours pour et contre les Allemands. _Les Allemagnes_, comme on disait trs-bien, tout grandes, grosses, populeuses, qu'elles taient, semblaient pouvoir tre envahies avec avantage. Le Saint-Empire tait tomb par pices; chaque pice se divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, taient en guerre, et avec les autres Allemands, et avec eux-mmes. Les deux demandes qu'on faisait au roi taient au fond moins opposes qu'il ne semblait; des deux cts il s'agissait de dfendre la noblesse contre les villes et communes. Ces communes, aprs avoir admirablement conquis leur libert, en usaient souvent assez mal. Metz et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs vques et devenues de riches rpubliques marchandes, soldaient les meilleurs hommes d'pe, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient souvent compromises par eux avec les seigneurs et mme avec le duc. Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse Isabelle, s'en prirent elle-mme. Ils l'attendirent, entre Nancy et Pont--Mousson o elle allait en plerinage, se jetrent sur ses bagages, ouvrirent tout, pillrent tout, joyaux et nippes de femme, contre toute chevalerie. [Note 29: Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustum d'avoir. Mathieu de Coucy, p. 538.] Cette violence particulire n'tait qu'un accident d'une grande querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes taient-elles franaises ou allemandes? _Quelle tait la vraie et lgitime frontire de l'Empire?_ Cette question des droits de l'Empire tait dbattue plus violemment encore du ct de la Suisse. Les cantons comptaient s'tre dfinitivement spars de l'Allemagne, et nanmoins Zurich venait de s'allier de nouveau l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que la confdration suisse tait toujours un membre de l'Empire. Les autres cantons tenaient Zurich assige, et, selon toute apparence, allaient la dtruire. C'tait une guerre sans quartier. Les montagnards, dj matres de Greiffensee, en avaient fait passer la garnison par la main du bourreau. On assurait qu'aprs un combat ils avaient bu le sang de leurs ennemis et mang leur coeur[30]. [Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539. Cet excellent chroniqueur, n en 1503, par consquent postrieur aux vnements dont il s'agit ici, ne devait pas tre suivi avec une docilit servile. Il est important, comme tmoin de la tradition, mais on aurait d lui prfrer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805. Son histoire sera continue, pour les deux derniers sicles, avec une critique suprieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donn de plus une intressante biographie de Jean de Mller. Lauzanne, 1839.] Toute cette rude histoire a t obscurcie en bien des points par les deux grands historiens qui l'ont crite, au XVIe et au XVIIIe sicles. L'honnte Tschudi, dans sa partialit nave, a recueilli religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps sur l'ge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas cach ce que leur hrosme avait de barbare. Puis est venu le bon et loquent Jean de Mller, grand moraliste, grand citoyen, tout occup de ranimer le sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de sa rhtorique. J'en suis fch; une telle histoire pouvait se passer d'ornements; pre, rude, sauvage, elle n'en tait pas moins grande. Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes! Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majest sombre du lac de Lucerne... Entrez dans Lucerne mme, pntrez dans ses noires archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie tache... C'est la plus ancienne relique de la libert en ce monde; la tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau o il s'enveloppa pour mourir la bataille de Sempach. Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons montrer la Suisse en lutte avec Charles le Tmraire. Qu'il nous suffise ici de dire qu'en cette histoire il faut distinguer les poques. Au XIVe sicle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre petites batailles d'ternelle mmoire. Ils firent connatre, au mme temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec cette diffrence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de prs avec la lance ou la hallebarde; de prs, car cette lance, ils la tenaient _par le milieu_[31], c'est--dire d'une main sre, c'est le secret de leurs victoires. [Note 31: Tandis que gnralement on tenait la lance par le bout. (Tillier.)] Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se lanant les yeux ferms, comme le taureau cornes basses, tait plus fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier bard de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble la force individuelle. Ils faisaient l-dessus des contes que tout le monde rptait. Les Suisses, les entendre, avaient tant de vie et de sang, que mortellement blesss ils combattaient longtemps encore. Ils buvaient comme ils combattaient; en cela, ils taient de mme invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait, vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32]. [Note 32: V. les Mmoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour et sans reprouche.] [Note 33: Il en prit tout un bateau en 1476, dans l'expdition de Strasbourg.] Ce brutal orgueil de la force eut son rsultat naturel; ils se gtrent de trs-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, beaucoup prs, dans ce qu'on se plat dire de la puret de ces temps. la fin du XVe sicle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du mme sicle, nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de filles[33]. Tout au moins leurs armes tranaient beaucoup de bagages, d'embarras, de superfluits; en 1420, une arme suisse de cinq mille hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets pesamment chargs[34]. [Note 34: Tillier.] L'avidit des Suisses tait l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait gure d'annes o ils ne descendissent pour chercher quelque querelle. Tout dvots qu'ils taient (aux saints de la montagne, Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant bris le droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'tait la hallebarde, pointue, crochue, qui perait et ramenait.... [Note 35: Sur l'importance de ce plerinage, la grandeur fodale de l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse taient dignitaires, etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des plerins qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'tait une arme ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.] De force ou d'amiti, avec ou sans prtexte, sous ombre d'hritage, d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne voulaient rien connatre aux critures, aux traits, bonnes et simples gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour dpouiller les seigneurs voisins, c'tait de protger leurs vassaux, c'est--dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela affranchir; les prtendus affranchis regrettaient souvent le matre hrditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37]. [Note 36: De trs-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux trangers de conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit, 296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.] [Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient fort la domination autrichienne. (Mller, 1436.)] Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient volontiers de ce que les montagnards, si souvent affams dans leurs neiges, taient obligs de venir acheter du bl aux marchs d'en bas. Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim. Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous tes nous, vous, votre pays, votre avoir, jusqu' vos entrailles; leur reprochant durement le pain que Zurich leur vendait. Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se mettaient pas aisment en mouvement. Consultes par l'empereur, elles rpondirent froidement que se mler de ses affaires entre villes suisses, c'tait mettre la main entre la porte et les gonds[39]. [Note 38: Berne resta trangre cette guerre contre Zurich. V. les lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI, 321-480.] [Note 39: Fugger.] Quelques nobles allemands se jetrent dans la ville pour la dfendre; nanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement qu'elle ne pouvait gure rsister. L'empereur s'adressa au roi de France, dont son cousin Sigismond allait pouser la fille; le margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse souabe envoya prs de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses, Burckard Monck, pour lui reprsenter que la chose tait dangereuse, qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse tait en danger. Le roi, le dauphin, dj en route, reurent je ne sais combien d'ambassades coup sur coup, Tours, Langres, Joinville, Montbliard, Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich tait assige depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment l'autre qu'elle tait prise, saccage, passe au fil de l'pe. [Note 40: _Bibliothque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI, fol. 76._ Son rcit est excellent, et gnralement fond _sur les actes_.] L'arme tait en mouvement; mais ce n'tait pas une opration facile que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de voleurs. Il y avait quatorze mille Franais, huit mille Anglais, des cossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait part sous ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant gnral. Sur le passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, taient sur pied, en armes, et tout prts tomber dessus. Elles arrivrent pourtant sans grand dsordre en Alsace. Ble avait beaucoup craindre. Avant-garde des cantons, elle savait de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que, chemin faisant, il le dbarrasst du concile. Les bourgeois, les Pres, fort effrays, avertirent les Suisses en toute hte, numrant les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et rptant les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands armagnacs. Les Suisses, tout acharns qu'ils taient au sige, rsolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41], pour voir ce qu'taient ces gens-l. [Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyrent trois ou quatre mille hommes, que seize cents passrent la rivire, que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetire et y firent rsistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Mller, MM. Monnard et Vuillemin, sont nanmoins ports croire que le nombre total n'excdait pas deux mille hommes, et que cette petite arme donna tout entire. Selon un chroniqueur contemporain encore indit, ce fut une simple affaire d'avant-garde: Ledit comte de Dampmartin qui estoit de l'avant-garde, log deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit all vers luy pour savoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit que on fist contre ceulx de Balle; et son retour, trouva que les Suisses les allrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits Suysses qui commencrent escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit ladite journe soubz son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il envoya qurir par vingt hommes de ses archiers... _Bibl. royale, cabinet des titres, ms. communiqu par M. Jules Quicherat._] La grande arme tournait le Jura et venait, corps par corps, la file, vers la petite rivire (la Birse). Dj un corps avait pass; les Suisses se rurent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances pied tonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient jamais rencontr le fantassin que comme archer. Ils reculrent en dsordre et repassrent l'eau, laissant leurs bagages; l'arme ainsi avertie, on dtacha des troupes du ct de la ville, afin que les bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Ble. Les deux mille ignoraient si bien quelles forces ils avaient affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait dfendu en partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte; ces bandes taient menes dmocratiquement, les capitaines par les soldats. Un messager vint de Ble, qui les avertit du grand nombre de leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer la rivire. Mais, telle tait leur ivresse et leur brutalit froce, qu'ils turent le messager[42]. [Note 42: Tschudi.] Ils passrent, furent crass; les gens d'armes en poussrent cinq cents dans une prairie, d'o ils ne sortirent jamais. Mille environ, croyant gagner Ble, se trouvrent heureux de rencontrer une tour, un cimetire, o les haies, les vignes, une vieille muraille arrtaient la cavalerie. Ils tinrent l en dsesprs; ils n'avaient pas plus de quartier esprer qu'ils n'en avaient fait Greiffensee; Burckard Monck, leur ennemi, tait l pour solder ce compte. Les gens d'armes, laissant leurs chevaux, forcrent la muraille, mirent le feu la tour. Les Suisses furent tus jusqu'au dernier. Un historien franais leur rend ce tmoignage: Les nobles hommes qui avoient est en plusieurs journes, contre les Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouv aucune gens de si grande dfense, ni si outrageux et tmraires pour abandonner leur vie[43]. [Note 43: Mathieu de Coucy.] C'tait une dfaite honorable, une leon toutefois, la seconde qu'eussent reue les Suisses; la premire leur avait t donne par le Pimontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhtorique leurs historiens ont tch de couvrir la ralit du fait; ils diminuent le nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tchent de faire entendre que toute l'arme des Armagnacs fut engage; ils peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y tait pas_[44], et qui de sa nature n'admirait pas aisment); enfin, pour que rien ne manque au merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se promenait sur le champ de bataille, riant aux clats la vue de ces cadavres, et se mit dire: Nous nageons dans les roses. Mais, parmi tous ces gens quasi-morts, en voil un qui ressuscite et qui, d'une pierre roidement lance, frappe Burckard la tte; il en meurt trois jours aprs[45]. [Note 44: Le dauphin ne se trouva point en personne cette besogne, ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil. Mathieu de Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parl aux combattants_ mme; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Mller s'obstine ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs, dans les _on dit_ d'neas Sylvius, qui n'tait plus Ble, dans la chronique de Tschudi, crite cent ans aprs, etc.] [Note 45: Tschudi.] Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effray de la valeur des Suisses, qu'_il se retira_ la hte et ne leur demanda plus que leur amiti. Et justement le contraire est exact et parfaitement prouv. Ce sont les Suisses qui brusquement _se retirrent_, laissrent Zurich[46] et rentrrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec Ble et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Ble, et qui tait tout prt faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les troupes se rpandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et l'Aar; enfin, aprs avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose prendre chez leurs ennemis, elles retombrent sur leurs amis, et se mirent piller l'Alsace et la Souabe. [Note 46: Ceux de Zurich disaient aux assigeants: Allez Ble faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas. Les autres, ne sachant pas encore pourquoi les assigs se rjouissaient, leur crirent: Le vin a donc baiss de prix chez vous, combien la mesure?--Aussi bon march qu' Ble la mesure de sang. Tschudi. Les Autrichiens ne se rjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils firent sur la bataille une mchante complainte, dit le chroniqueur ennemi: Les Suisses ont march vers Ble grands cris, grand bruit, mais ils ont trouv le dauphin, etc. Tschudi.] Les Allemands jetrent les hauts cris. Mais les autres rpondaient qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient rien reu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les Franais s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour mdiateur. Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauv des ingrats, fit volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avis, tout ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisment, qui n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il tait venu secourir, dclarant que si les nobles de Ble ne voulaient pas s'arranger, il se joindrait la ville pour leur faire la guerre. Il aimait tant cette ville de Ble, qu'il aurait voulu qu'elle fut franaise. De leur ct les Suisses, qui ne demandaient qu' gagner, lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes. [Note 47: L'empereur rpliquait qu'il avait demand un secours de six mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui rpondre que six mille hommes n'auraient servi rien, que les Suisses n'auraient pas t intimids, ni Zurich dlivre. V. la discussion dans _Legrand, Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'aprs les actes originaux. _Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71. Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens suisses, Mller, Geschichte, B. IV, c. II. Je ne puis retrouver la source o j'ai puis ce fait, qui n'est pas invraisemblable, mais que je n'ose garantir.] Le retour du dauphin et le bruit de l'chec des Suisses avancrent fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient appel les Franais au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils ne viendraient pas se battre contre les Franais sur les Marches de France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48]. [Note 48: _Archives, Trsor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.] Metz seule rsistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait d'autres villes dans sa dpendance, et autour d'elle vingt-quatre ou trente forts. Cependant, ds le commencement, pinal avait saisi l'occasion de s'affranchir et s'tait jete dans les bras du roi[49]. Les forts s'tant rendus ensuite, les Messins se dcidrent ngocier; ils reprsentrent au roi qu'ils n'toient point de son royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de Bourgogne et autres, ils avoient toujours reu et confort ses gens. Alors, par ordre du roi, matre Jean Rabateau, prsident du Parlement, proposa l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit suffisamment, si besoin toit, tant par des chartes que chroniques et histoires, qu'ils toient et avoient t de tout temps pass sujets du Roy et du royaume; que le Roy toit bien averti qu'ils toient coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et comment, quand l'empereur d'Allemagne toit venu grande puissance et intention de les contraindre obir lui, pour leur dfense ils se disoient pour lors tre _dpendans du royaume de France et tenans de la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prdcesseurs du Roy de France toient venus pour les faire obir eux, ils se disoient tre _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50]. [Note 49: D. Calmet.] [Note 50: Mathieu de Coucy.] Le grand procs des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se rgler aussi incidemment et pendant une trve de la guerre d'Angleterre. La chose resta indcise. Le roi se contenta de faire financer cette riche ville de Metz. Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait dsirer, occup ses troupes, relev bon march la rputation des armes franaises. Les capitaines, jusque-l disperss et peine dpendants du roi, avaient suivi son drapeau. Le moment tait venu d'accomplir la grande rforme militaire que la Praguerie avait fait ajourner. L'opration tait dlicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi chargea les seigneurs qui lui taient le plus dvous de sonder les principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze compagnies de gendarmerie rgulire. Ces compagnies, chacune de cent lances (600 hommes), furent rparties entre les villes; mais on eut soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (mme dans les plus grandes, Troyes, Chlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout les bourgeois taient les plus forts et pouvaient mettre les soldats la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les compagnies se trouvrent tout coup isols, sans force; ils se dispersrent. Les Marches et pays du royaume devinrent plus srs et mieux en paix, ds les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient t trente ans auparavant[52]. [Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative cette organisation militaire.--Quant la taille, elle fut consentie par les tats d'aprs l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spcifi qu'elle tait _permanente_ et _perptuelle_. Cette grave innovation fut introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.] [Note 52: Mathieu de Coucy.] Il y avait trop de gens qui gagnaient au dsordre pour que cette rforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est vrai, dans le conseil mme du roi. Les objections ne manqurent pas: les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'tait pas assez riche pour de telles dpenses, etc. La rforme financire, qui seule rendait l'autre possible, fut due, selon toute apparence, Jacques Coeur. Dans la belle et sage ordonnance de 1443, qui rgle la comptabilit[53], on croit reconnatre, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme form aux affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au royaume la sage et simple conomie d'une maison de banque. [Note 53: Les officiers de finances exercent un contrle les uns sur les autres. Les receveurs rendront compte au receveur gnral tous les deux ans, celui-ci tous les ans la chambre des comptes; les grands officiers (l'argentier, l'cuyer, le trsorier des guerres et le matre de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi mme. Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage de M. de Montcloux: De la Comptabilit publique, 1840. Cette remarque judicieuse est de notre grand historien conomiste M. de Sismondi, Histoire des Franais, XIII, 447.] L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main; il attribue au prvt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prvtale tait le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire leurs nobles protecteurs, la connivence, la faiblesse des juridictions locales. [Note 54: Ds 1438, le roi avait nomm le prvt de Paris espcial et gnral rformateur...] On trouva ce remde dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix revinrent, les routes furent enfin praticables. Les marchands commencrent de divers lieux travers de pays autres faire leur ngoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays s'efforoient labourer et rdifier leurs maisons, essarter leurs terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis sus et repeuplez. Aprs avoir t si longtemps en tribulation et affliction, il leur sembloit que Dieu les et enfin pourvus de sa grce et misricorde[55]. [Note 55: Mathieu de Coucy.] Cette renaissance de la France fut signale par une chose grande et nouvelle, la cration d'une infanterie nationale. L'institution militaire sortit d'une institution financire. En 1445, le roi avait ordonn que les _lus_ chargs de rpartir la taille seraient appoints par lui[56]; que ces lus ne seraient plus les juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents royaux, les agents du pouvoir central, dpendant de lui seul, par consquent plus libres des influences locales, plus impartiaux. [Note 56: Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des _Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies champtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matires, ainois sont les aucuns simples gens mchaniques qui tiennent ferme desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorit qui par ce moyen leur seroit donn, se voudroient par aventure affranchir, avec les mtoyers et autres familiers serviteurs, du payement des tailles et aydes, qui tourneroit grande folle et charge des manans et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer l'expdition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires pour ce faire. Ordonnances, XIII, 241-7.] En 1448, ces _lus_ reoivent ordre d'lire un homme par paroisse, lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera ses frais et s'exercera les dimanches et ftes tirer de l'arc. Le franc-archer recevra une solde seulement en temps de guerre. Les lus devaient, selon l'ordonnance, choisir de prfrence dans la paroisse un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57]. [Note 57: Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune bonne paroisse ung bon compaignon usit de la guerre, et qu'il n'eust de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre archer, lesdicts commissaires et esleuz sauront aux habitans s'ils luy voudront aidier soi mettre sus...--Se trois ou quatre parroissiens povoient faire un archer, ce demeure la discrtion des commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter, vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir aux commissaires ou esleuz du Roy. Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un auteur qui parat avoir vcu dans la familiarit de Charles VII, il y aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices des mss., I. 423. V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I, 423.] Nanmoins on s'gaya fort sur la nouvelle milice; on prtendait que rien n'tait moins guerrier; on en fit des satires; il en est rest le _Franc-Archer de Bagnolet_[58]. [Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue Villon: Apperoit le franc-archer un espoventail... faict en faon d'un gendarme, et il lui demande grce: En l'honneur de la Passion De Dieu, que j'aie confession! Car, je me sens j fort malade....] Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse entrevoyait combien l'innovation tait grave. Ces essais plus ou moins heureux, francs-archers de Charles VII, _lgions_ de Franois Ier, devaient amener le temps o la force, la gloire du pays seraient aux roturiers. L'archer de Bagnolet n'en tait pas moins l'aeul du terrible soldat de Rocroi, d'Austerlitz. Au reste, les francs-archers semblent avoir t plus guerriers que la satire ne veut le faire croire. Ils aidrent fort utilement l'arme, qui reconquit la Normandie et la Guienne. Eussent-ils t inutiles, une telle institution et toujours tmoign une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien craindre de ses sujets; qu'ils taient bien lui, les petits surtout, bourgeois et bonnes gens des villages. Le XIIIe sicle avait t celui de la _paix du roi_; il avait fallu alors qu'il dfendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il leur tt tous les armes dont ils se servaient mal. Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-mme ses sujets; le roi se fie au peuple, la France la France. Elle a retrouv son unit au moment o l'Angleterre perd la sienne. Nous allons voir tout l'heure (1453) le Parlement anglais voter une arme, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de toutes les provinces, amener des soldats la guerre civile, les mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux. CHAPITRE III TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSS DE FRANCE 1442-1453 C'est une opinion tablie en Angleterre ds le XVe sicle, adopte par les chroniqueurs, consacre par Shakespeare[59], que ce pays dut la perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur d'avoir eu une reine franaise, Marguerite d'Anjou. Historiens et potes, tous voient la fatalit, le mauvais gnie de l'Angleterre dbarquer avec Marguerite. [Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom plusieurs tragdies mdiocres qu'il arrangeait un peu, le grand pote a immortalis toutes les erreurs et les non-sens des chroniqueurs et dramaturges du XVIe sicle, qui parlent au hasard du XVe.] Qui aurait pu le souponner? Marguerite tait une enfant, elle n'avait que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus qu'aucune autre avait contribu rapprocher tous les princes franais, rconcilier la France avec elle-mme. Cette jeune reine tait la fille du plus doux des hommes, _du bon roi Ren_, l'innocent peintre et pote, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle tait nice de Louis d'Anjou, qui laissa Naples une si chre mmoire[61]. [Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V. Villeneuve-Bargemont.] [Note 61: M. de Sismondi, justement svre pour tous les rois, fait une exception en faveur de celui-ci: Histoire des rpubliques italiennes, IX, 54.] Le ct maternel tait moins rassurant peut-tre. La maison de Lorraine, remuante et guerrire s'il en fut, n'en devait pas moins, adoucie par le sang d'Anjou, sduire, ensorceler les peuples... La France fut folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse. On sait quel souvenir a laiss leur nice, Marie Stuart?... Hros de roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux sicles essayer, manquer tous les trnes[62]. [Note 62: On ne peut voir sans intrt, prs de la mer, dans la petite glise des jsuites de la petite ville d'Eu, la triste et rveuse effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a pas seulement la tragdie personnelle, il y a le long et pnible imbroglio des destines de la famille, les couronnes de France, d'cosse, de Naples, de Jrusalem, d'Aragon, revendiques, touches, manques toujours... Cependant, la fin, ces Lorrains ont pu se consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour pouser l'hritire d'Autriche; mais cela n'est arriv que lorsqu'ils ont perdu l'esprit de la famille et rassur l'Europe par une sage et honnte mdiocrit.] La jeune Marguerite tait ne parmi les plus tranges, les plus incroyables aventures, en plein roman. Son pre tait prisonnier, une de ses soeurs en otage, marie d'avance l'ennemi de la maison d'Anjou. Ren reut dans sa captivit la couronne de Naples et commena son rgne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, tait lui-mme captif Milan. C'tait une guerre entre deux prisonniers. La femme de Ren, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent, chasse de son duch, s'en va conqurir un royaume. Elle trouve Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour chouer[63]. [Note 63: V. Simonet lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori, XXI, 270, 1108.] La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille; elle la laissa sur ce bord avec son jeune frre, parmi les Provenaux qu'aimait Ren, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme facile s'animait de l'intrpidit d'Isabelle et de la beaut de ses enfants. La petite Marguerite, Provenale d'adoption, eut pour ducation les prils de sa mre, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues; elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi. C'tait, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'tait une femme de grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'tait pas dnue de l'exprience des affaires. Et parmi tout cela, c'tait bien une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand elle tait anime et toute une affaire, le vent changeait, la girouette tournait brusquement[64]. [Note 64: Like to a wethercock, mutable and turning. Hall and Grafton.] Avec cet esprit violent et mobile, elle tait trs-belle. La furie, le dmon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits d'un ange[65], au dire du chroniqueur provenal. Mme ge, accable de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand historien de l'poque, qui la vit la cour de Flandre, bannie et suppliante, n'en fut pas moins frapp de cette imposante figure: La Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx personnages du monde, reprsentant dame[66]. [Note 65: On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils eussent est deux anges de divers sexes, descendus du palais cleste. Chronique de Provence.] [Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du corps, de la personne physique qu'il s'agit.] Marguerite ne pouvait apparemment pouser qu'une grande infortune. Elle fut deux fois promise, et deux fois de clbres victimes du sort, Charles de Nevers dpouill par son oncle, et ce comte de Saint-Pol avec lequel la fodalit devait finir en Grve. Elle fut marie plus mal encore; elle pousa l'anarchie, la guerre civile, la maldiction... tort ou droit, cette maldiction dure encore dans l'histoire. Tout ce qu'elle avait de brillant, d'minent, et qui l'et servie ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines franaises avaient toujours dplu, sous Jean, sous douard II, sous Richard II, combien davantage celle-ci, qui tait plus que Franaise! Le contraste des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du soleil de Provence dans le monotone brouillard. Les ples fleurs du Nord, comme les appelle leur pote, ne purent qu'tre blesses de cette vive apparition du Midi. Avant mme qu'elle vnt, lorsque son nom n'avait pas encore t prononc, on travaillait dj contre elle, contre la reine qui viendrait. Tant que le roi n'tait pas mari, la premire dame du royaume tait lonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle du roi; l'oncle tait jusque-l l'hritier prsomptif du neveu. Une reine arrivant, la duchesse allait descendre la seconde place; qu'il survnt un enfant, Glocester n'tait plus l'hritier, il ne lui restait qu' s'en aller, mourir de son vivant, en s'enterrant dans quelque manoir. Le seul remde, c'tait que le bon roi, trop bon pour cette terre, ft envoy tout droit au ciel[67].... Ds lors, Glocester rgnait, et lady Cobham, qui avait dj eu l'habilet de se faire duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de Westminster. [Note 67: Entended to destroy the King... By examination convict. Hall and Grafton.] La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces penses; on ne sait trop jusqu'o elle alla dans l'excution. Elle tait entoure des gens les plus suspects. Son directeur en ces affaires tait un certain Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences. Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une sorcire, la Margery, dont nous avons parl. [Note 68: Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo. Wyrcester.] Le but tant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke, sigeait pendant l'opration sur une sorte de trne, tenant en main le sceptre et l'pe de justice; des quatre coins du sige, partaient quatre pes, diriges contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout cela n'avanait pas beaucoup; la duchesse elle-mme, folle de passion et de dsir, s'tait hasarde la nuit entrer dans le sanctuaire de la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses ongles, fouiller la royaut au fond des tombes, ou dj, femme vaine, s'asseoir dans le trne sur la fameuse pierre des rois? [Note 69: C'taient probablement les figures du roi, du cardinal et des deux princes qui avaient chance d'arriver au trne, York et Somerset.] L'occasion tait belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme, _infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi tant de vassaux arms et de nobles amis, chercher jusqu' la chambre conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aime, son pouse qui portait son nom, c'tait plus de courage qu'on n'en et attendu du vieux Winchester et de ses vques. Ils ne s'y seraient pas hasards, s'ils n'eussent t soutenus, suivis de la populace qui criait _ la sorcire!_ Ce mot tait terrible; il suffisait de le prononcer pour que toute une ville ft comme ivre et ne se connt plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux qu'il avait peur lui-mme; il laissait tout pour faire la guerre au diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir sur lui-mme la griffe invisible... [Note 70: Pourquoi l'historien du XVe sicle n'emploierait-il pas un mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?] La duchesse fut saisie et examine par le primat, ses gens pendus, brls. Pour elle, par une grce cruelle, elle fut rserve. L'ambitieuse avait rv une _entre_ solennelle, une marche pompeuse dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promene comme pnitente, et la torche au poing, par les rues, au milieu des drisions froces, la canaille, les _apprentis_ de la Cit aboyant aprs... Si, comme il faut le croire, les ennemis de la victime ne lui pargnrent pas les durets ordinaires de la pnitence publique, elle tait en chemise, tte nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle n'tait pas morte, on la remit la garde d'un lord, et on l'envoya pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'le lointaine de Man. [Note 71: Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo. Wyrcester.] On serait tent de croire que cette scne avait t arrange pour pousser bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire prendre les armes et rompre la _paix de la Cit_; il aurait eu cette fois contre lui les gens de Londres, il et t tu peut-tre, coup sr perdu. Au grand tonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72]. Ses ennemis en furent pour leur cruelle comdie. Il laissa faire, il abandonna sa femme plutt que sa popularit, il resta pour le peuple _le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si terrible preuve, donna fort rflchir; pour se contenir ainsi lui-mme, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par deux fois il avait essay de se faire souverain dans les Pays-Bas[73], et il avait chou. Mais la chose tait certainement plus facile en Angleterre; il n'tait spar du trne que par une vie d'homme, tant que le roi n'tait pas mari, n'avait pas d'enfants. [Note 72: Toke all things paciently and sayde little. Hall and Grafton.] [Note 73: Rcemment encore, la rupture de 1436, il s'tait fait faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insens, du comt de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)] Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France, faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et terrible guerre qui dj grondait en elle-mme. Cette raison tait bonne, et il y en avait une autre non moins forte: c'est que l'Angleterre s'puisait faire une guerre inutile, qu'elle n'en pouvait plus, que les dpenses croissaient d'heure en heure, que les possessions franaises cotaient, loin de rapporter. Dans un temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et l'on y dpensait 68,000[74]. [Note 74: Turner, d'aprs un document ms.] Si ces provinces rapportaient, ce n'tait pas au roi. Ceci demande d'tre expliqu avec quelque dtail. Le rgent de France, peu secouru, toujours aux expdients, ne sachant comment faire face mille embarras, avait infod aux lords tous les meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les chteaux, les places, dans l'espoir qu'ils les dfendraient avec leurs bandes de vassaux. Cela crait aux lords des intrts trs-divers, souvent opposs entre eux, souvent peu d'accord avec l'intrt du roi. Ainsi, Glocester avait des places en Guienne, et il tait l'alli des Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nice dans la maison rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord, Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu rgent, prit pour lui une ville capitale, royale, la grande ville de Caen. Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'taient pas chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'taient chargs de dfendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer, ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'ide fixe de l'Anglais en pays tranger. Tout allait donc s'enfouir dans les constructions de ces monstrueux chteaux, aujourd'hui trop grands pour des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop petits pour la grandeur future qu'ils rvaient leur famille, pour l'_an_, l'hritier, quand _Sa Grce_ sigerait Nol dans un banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient gure que bientt, pre, an et puns, vassaux, biens et fiefs, tout allait prir dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur de ces tours, le lierre qui ds lors commenait les vtir, et qui a fini par envelopper l'immensit de Warwick castle. Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruint pour leur conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils n'y voyaient rien autre chose. Il tait tout simple qu'ils y tinssent. Ce qui tait plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une richesse d'orgueil, une royaut d'imagination; au moindre mot d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille Angleterre avait si lgitimement gagn la bataille d'Azincourt. Les vques rgnants (Winchester, Cantorbry, Salisbury et Chichester), dans le dsir qu'ils avaient de la paix, dans leurs craintes que les dpenses de la guerre ne fissent toucher aux biens d'glise, ngociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en seraient peut-tre jamais venus l, s'ils n'eussent eu avec eux dans le conseil un homme d'pe, lord Suffolk, qui les entrana; il fallait un homme de guerre pour oser faire la paix. Suffolk n'tait pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'tait leur vrai nom) taient de braves marchands et marins. L'aeul fut anobli pour avoir fourni des vivres douard Ier dans la guerre d'cosse. Le grand-pre, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral, gnral, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi par le Parlement et il alla mourir Paris. Le pre, pour relever sa maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna corps et me; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison de Lancastre. Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orlans et de Jargeau n'avaient fait aucun tort sa rputation de bravoure. Cette dernire place tant force, il se dfendait encore; enfin, se voyant presque seul, il avise un jeune Franais: Es-tu chevalier? lui dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main. Ensuite il se rendit lui. Il revint en Angleterre, ruin par une ranon de deux ou trois millions. Nanmoins, loin de garder rancune la France, il conseilla la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait dans ce parti la duret, l'insolence de la guerre. La pense du cardinal Winchester, c'et t de faire pouser au roi d'Angleterre une fille du roi de France; pense timide qu'il osa peine exprimer dans les ngociations[75]. La fille tant impossible, on se contenta d'une nice. Le choix tomba sur la fille d'un prince pauvre, Ren, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait encore cet avantage que, si l'on tait oblig, pour diminuer les dpenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et l'Anjou, on les rendrait Ren et son frre, non Charles VII, ce qui serait peut-tre moins blessant pour l'orgueil anglais[76]. [Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.] [Note 76: Le Maine devait tre remis Ren, et non au roi de France: Henri VI demande expressment Charles VII qu'il en soit ainsi par sa lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._] Le trait de mariage et de cession tait raisonnable, et nanmoins d'un extrme pril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il eut la prcaution de se faire pardonner d'avance par le roi les erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber. Ce singulier pardon des fautes commettre fut ratifi par le Parlement[77]. [Note 77: Le Parlement anglais dgage le roi de la promesse qu'il avait faite, l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix sans l'aveu des trois tats de la nation, 1445.--Le 24 avril 1446, le Parlement dclare que le trait a t fait du propre mouvement du roi, _sans qu'il ait t conseill_. _Mss. Brquigny._] Rendre une partie pour consolider le reste, c'tait faire justement ce que fit saint Louis, lorsque, malgr ses barons, il restitua aux Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait confisques sur Jean sans Terre. Mais ici, il n'y avait mme pas restitution dfinitive pour le Maine. Le roi d'Angleterre accordait, non la souverainet, mais l'_usufruit viager_ du Maine au frre de Ren. Encore, pour cet usufruit, les Franais devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comt des fiefs de la Couronne, le _revenu de dix annes_[78]; pour une possession si prcaire, ces feudataires allaient recevoir une somme ronde, en argent, plus sre, et probablement plus forte que tout ce qu'ils en auraient tir jamais. [Note 78: Moyennant rcompensation de la valeur desdites terres pour dix ans. Rymer, 1448, 11 mars.] Suffolk de retour trouva contre lui une unanimit terrible. Jusque-l, on tait divis sur la question; bien des gens voyaient que pour garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le trait de Suffolk ayant tranquillis l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins disposs financer pour la guerre se montrrent les plus guerriers, les plus indigns. Le caractre morose et bizarre de la nation ne parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans ddommagement; la plus vulgaire prudence et suffi pour le prvoir. Et le ngociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec indemnit, fut ha, conspu, poursuivi jusqu' la mort. Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou dbarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulvement universel contre Suffolk, contre la France et la reine franaise, une rvolution toute mre, un roi chancelant, un autre roi tout prt. Glocester avait toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mcontents de diverses sortes; mais voil que tout le monde tait pour la guerre, tout le monde mcontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand cortge de gens arms qui portaient ses couleurs, lorsque les petites gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la puissance tait l, que cet homme si humili allait se trouver matre son tour, qu'il devait rgner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il en tait moins loin coup sr que le duc d'York, qui pourtant en vint bout plus tard. De l'autre part, que voyait-on? de vieux prlats, riches et timides, un octognaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi dont la saintet semblait simplicit d'esprit. Les alarmes croissant, un Parlement fut convoqu et le peuple requis de prendre les armes et de veiller la sret du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon de l'archevque de Cantorbry et du chancelier, vque de Chichester, sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrt (11 fvrier); on rpandit qu'il voulait tuer le roi pour dlivrer sa femme. Peu de jours aprs, le prisonnier mourut (23 fvrier). Sa mort ne fut ni subite ni imprvue; elle avait t prpare par une maladie de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il tait loin d'tre en bonne sant, si nous en croyons un livre crit plusieurs annes auparavant par son mdecin[80]. [Note 79: In tam arcta custodia, quod pr tristitia decideret in lectum _gritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in fata. Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.] [Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le mdecin adresse au duc, il lui dcrit avec les plus grands dtails l'tat o se trouvent les divers organes de Sa Grce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui sont fort altrs: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le noble malade est puis par l'usage immodr des plaisirs de l'amour, qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand mme on supposerait que le mdecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus de sobrit et de modration, cet inventaire d'infirmits, de maladies naissantes, mme rduit de moiti, serait encore peu rassurant. (Hearne.)] Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait pri de mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de dix-sept!) tous deux s'taient entendus avec le cardinal; le soir, Glocester se portait merveille; le matin il tait mort[81]!... Comment avait-il t tu? Ici les rcits diffraient; les uns le disaient trangl, quoiqu'il et t expos et ne portt aucune marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre Glocester, oncle de Richard II, touff, disait-on, entre deux matelas. D'autres, enfin, plus cruels, prfraient l'horrible tradition d'douard II, et le faisaient mourir empal. [Note 81: Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus elatus est et ostensus. Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I, 521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (d. 1577); Shakespeare, etc.] Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait dj le courage atroce d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans ordonne un meurtre, au moment de paratre devant Dieu. Je crains qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jug Winchester mourant par le Winchester d'un autre ge; et que, d'autre part, on n'ait dj vu dans une reine enfant, peine sortie de la cour de Ren, cette terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouche de haine et de vengeance, mit une couronne de papier sur la tte sanglante d'York. Quant Suffolk, l'accusation tait moins invraisemblable. Il avait eu le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se donnant, par un arrangement odieux, un intrt pcuniaire la mort de Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharns, dans l'acte d'accusation qu'ils lancrent contre lui de son vivant, ne font nulle mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproch en face, mais plus tard, aprs sa mort, lorsqu'il n'tait plus l pour se dfendre. Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'tre inutile. Il restait un prtendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset; et il en restait un hors de cette ligne, et plus lgitime. Les Lancastre ne descendaient que du _quatrime_ fils d'douard III; et le duc d'York descendait du _troisime_. Donc son titre tait suprieur, et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scne un prtendant plus dangereux. Winchester, selon toute apparence, tait malade au moment de la mort de Glocester, car il mourut un mois aprs. Sa mort fut un vnement grave. Il avait t cinquante ans le chef de l'glise, et alors, tout vieux qu'il tait, son nom en faisait l'unit. Suffolk n'tait pas vque pour remplacer Winchester; homme d'pe, et dans une telle crise, il ne pouvait gure suivre une politique de prtres. Les prlats qui, pour dfendre l'_tablissement_, avaient fait la royaut des Lancastre, qui s'en taient servis et avaient rgn avec elle, s'en loignrent temps[82] et se rsignrent pieusement la laisser tomber. [Note 82: L'vque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'vque d'Hereford donne sa dmission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 dcembre.)] Pourquoi, d'ailleurs, l'glise aurait-elle mis au hasard un _tablissement_ dj fort menac pour sauver ce qui ne servait plus, ce qui nuisait plutt? Suffolk commenait prendre de l'argent, aux moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux vques. Si l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi? Et en effet, sa dtresse augmentant, le Parlement lui refusant tout, il vendit des vchs[83]. C'tait le sr moyen de mettre contre soi, non-seulement l'glise, mais les lords, qui souvent pouvaient payer leurs dettes avec des bnfices, faire vques leurs chapelains, leurs serviteurs. Les grands taient blesss doublement leur endroit le plus sensible; on leur tait leur influence sur l'glise, au moment o ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnit promise pour les terres qu'ils avaient dans le Maine se rduisit rien; elle fut change par un nouveau trait pour certaines sommes que les Marches anglaises de Normandie payaient jusque-l aux Franais; le roi d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire assez qu'ils ne reurent pas un sol. [Note 83: Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo. Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521. prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit trs-hault et puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers, lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit par lui contemptez. Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver le trait original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le connat que par cet arrangement ultrieur qui tire les ddommagements d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la rpartition l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est--dire de Suffolk.--Les _appatis_ ou _pactiz_ taient ordinairement des contributions que les gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer paisiblement. Ducange, I, 577.] Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son orgueil, et que l'glise ne soutenait plus, ne pouvait subsister. qui sa ruine allait-elle profiter? c'tait la question. Les deux princes les plus prs du trne taient York et Somerset. Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ta au plus dangereux, au duc d'York, l'arme principale, celle de France, et il le relgua honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, aprs tout, tait Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de confiance, la rgence de France, l'arme la plus nombreuse. Mais il n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait envoy en France pour le dshonorer, pour le laisser prir sans secours, lorsque les places taient ruines, dmanteles, lorsque la Normandie l'tait elle-mme par l'abandon du Maine qui dcouvrait ses flancs. Au mois de janvier 1449, le Parlement reut de Somerset une plainte solennelle: la trve allait expirer, le roi de France, disait-il, pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt secours, tout tait perdu. Cette plainte tait le testament de l'Angleterre franaise, les paroles dernires... Le sage Parlement les accueille, mais uniquement pour nuire Suffolk; il ne vote pas un homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre maintenant est contre lui et non contre la France; prisse Suffolk, et avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre elle-mme! [Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonn que chaque trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)] Somerset avait admirablement prophtis le soufflet qu'il allait recevoir. La trve fut rompue. Le Maine tant livr, un capitaine aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte ferme, aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs. Alors il fallut bien que l'Aragonais devnt sa providence lui-mme; il trouva sur les marches deux petites villes, mais dsertes, dpourvues; de l, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur une bonne grosse ville bretonne, sur Fougres. Voil la guerre recommence[86]. [Note 85: De l'ordre de la Jartire... et signal capitaine. Jean Chartier.] [Note 86: Sur la rupture de la trve, V. la _ballade_ patriotique _du bedeau de l'universit d'Angers_, publie par M. Mazure, Revue Anglo-Franaise, avril 1835 (Poitiers).] Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent Somerset, lui redemandent la ville, avec indemnit[87]. Mais, quand il aurait pu donner satisfaction, il n'et os le faire; il avait peur de l'Angleterre encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnit, les Franais en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche quatre lieues de Rouen; un mois aprs, Verneuil. L'arme royale, sous Dunois, entre par vreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait part dans cette cure. [Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les Anglais faisaient contre les vaisseaux de son alli le roi de Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France: Et se nommoient les _faux visages_, cause qu'ils se dguisoient d'habits dissolus. Jean Chartier.] Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reut la soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son entre Verneuil, vreux et Louviers, o Ren d'Anjou le joignit. Enfin, runissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se rendre. La ville tait dj toute rendue de coeur; sous la croix rouge, tout tait franais. Quoique Somerset y ft en personne avec le vieux Talbot, il dsespra de dfendre cette grande population qui ne voulait pas tre dfendue. Il se retira dans le chteau, et en un moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois taient comme une seconde arme pour l'assiger; il se dcida traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 cus; c'tait une bien faible ranon cette poque; celle de Suffolk tout seul avait t de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est vrai, de son honneur, de sa probit; pour ne pas se ruiner, il ruinait le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui rgent, livrer aux Franais le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe), leur donner toute la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure de la Seine, _Honfleur_! [Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie Mathieu), I, 344, d. Reiffenberg.--V. les dtails de la capitulation, de l'entre, etc., dans M. Chruel, p. 125-134, d'aprs les documents authentiques. Le roi rtablissait la juridiction ecclsiastique dans les prrogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait l'chiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il ne tarda pas dclarer les gens de Rouen francs, quictes et exempts de la compaignie _franaise_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent demander cette cause. Cette guerre commerciale entre Rouen et Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu' l'avnement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son pre (communiqu par M. Chruel, d'aprs les _Archives de Rouen_, II, 2, _7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entre_ une pice publie par M. Mazure dans la Revue Anglo-Franaise, avril 1835 (Poitiers).] Mais on pouvait douter qu'il et pouvoir pour faire de tels prsents; il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirt confiance aux Anglais... Et il ne put le dgager, ni remplir son trait; Honfleur dsobit; en sorte que Talbot resta la suite de l'arme franaise, pour tre tmoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur restrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur, bien autrement forte, force en plein hiver par l'artillerie de Jean Bureau (dc. 1449)[90]; alors, ayant encore appel en vain Somerset leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fv. 1450). [Note 89: l'entre de Charles VII dans Rouen: Estoient aux fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour voir le mystre et cette grande crmonie, avec lesquelles estoient le sire de Talbot et les autres Anglois dtenus en ostage, qui estoient fort pensifs, et marris. Jean Chartier.] [Note 90: S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne s fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur matre Jean Bureau, trsorier de France, lequel estoit fort subtil et ingnieux en telles matires et en plusieurs autres choses. Ibidem.] Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une petite arme pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait t aussi dgarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes taient disperses, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une population hostile. Qu'auraient-ils fait, mme plus forts, contre ce grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir franaise? Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait t dsarme dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le pre de la reine dans l'arme du roi de France?... Tous les revers de cette campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'pe de l'Angleterre, lord Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba d'-plomb sur la tte de Suffolk. Le 28 janvier 1450, la chambre basse prsente au roi une humble adresse: Les pauvres communes du royaume sont tendrement, passionnment et de coeur portes au bien de sa personne, autant que jamais communes le furent pour leur souverain lord[91].... Toutes ces tendresses pour demander du sang... Dans cette trange pice, les choses les plus contradictoires taient affirmes en mme temps: Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au pre de la reine_; il tenait un chteau tout plein de munitions pour l'ennemi qui devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Franais, les parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92] lui Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien li; John Bull n'eut pas un doute! [Note 91: As lovingly, as heartily, and as tenderly... Turner.] [Note 92: Il avait fait pouser son fils la fille de l'an des Somerset, laquelle avait le premier droit au trne, aprs Henri VI, dans la ligne de Lancastre. Marie tout autre qu'au fils du ministre, confident de la reine, cette hritire et t infiniment dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volont de Marguerite.] Le contradictoire et l'absurde tant admis comme vidents, il n'y avait rien rpondre. Suffolk essaya nanmoins. Il numra les services de sa famille, tous ses parents tus pour le pays, il rappela que lui-mme il avait pass trente-quatre ans faire la guerre en France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le foyer[93], puis sa fortune ruine par sa ranon, puis douze annes dans le Conseil. tait-il bien probable qu'il voult couronner tant de services, une vie si avance, par une trahison? [Note 93: Ceci fait penser l'honorable exil de lord Collingwood, qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission de mettre une fois le pied terre ni de revoir ses filles.] Il avait beau dire; chaque mot de justification survenait, comme une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de bateau qu'il n'apprt un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur demain, puis une une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis (chose plus sensible encore), la dfense de vendre les draps anglais en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succdaient sans intervalle; c'tait comme une cloche funbre qui de l'autre rivage sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par une ballade du temps[95] o l'on mle ironiquement son nom et ceux de ses amis aux paroles consacres de l'office des morts. [Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p. 69, 75, 85 (1837).] [Note 95: Cette excrable parodie dpasse 93; vous diriez les litanies chantes par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'tende pas encore jusqu' cette poque (1841).] La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq annes. Il sortit de Londres grand'peine, travers une meute altre de sang; mais ce ne fut pas pour passer en France; il et justifi les accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre l'effet d'une tentative o il avait mis son dernier enjeu. Il avait fait passer trois mille hommes Cherbourg, avec le brave Thomas Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille et peut-tre sauv Suffolk. Kyriel russit d'abord; il assigea et prit Valognes. De l, il voulait joindre Somerset en suivant le long de la mer. Mais les Franais le tenaient, le comte de Clermont en queue, Richemont en tte, pour lui barrer le passage ( Formigny, 15 avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut cras. On sut, partir de ce jour, que les Anglais pouvaient tre battus en plaine. Il n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mmoire des deux nations _la dernire bataille_. [Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des hrauts. D'aprs leur rapport, l'arme anglaise et t forte de six sept mille hommes, et les Franais n'auraient eu que trois mille combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du Clercq, I, 266, d. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se copiant, les trois tmoignages ne peuvent gure compter que pour un seul.] C'tait l'arrt de Suffolk; il le comprit et se prpara. Il crivit son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui recommandant seulement de craindre Dieu, de dfendre le roi, d'honorer sa mre. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le voisinage, et en leur prsence, jura sur l'hostie qu'il mourait innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit btiment, la garde de Dieu. Mais il y avait trop de gens intresss ce qu'il n'chappt point. York voyait en lui le champion intrpide de la maison de Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle campagne; l'Angleterre aurait eu juger, entre lui et Suffolk, qui des deux avait perdu la Normandie. Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient savoir trs-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui firent son procs bord; rien ne manqua pour que la chose et l'air d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurs les matelots qui l'avaient pris. Ils le dclarrent coupable, lui accordant pour toute grce, vu son rang, d'tre dcapit. Ces jurs novices ne l'taient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au douzime coup qu'ils parvinrent lui dtacher la tte avec une pe rouille. [Note 97: Estant sur la mer, fut rencontr des gens du duc de Somerset. Mathieu de Coucy.] Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises partout la dfaite, taient bonnes exploiter. Les puissants s'en servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays dj vieux d'exprience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il tait ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspr, en faisait une bte aveugle. On pouvait, pendant cet accs, le tirer droite ou gauche, sans qu'il devint la main ni la corde, sans qu'il sentt qu'on le tirt. Avant tout, un coup de terreur fut frapp sur l'glise, un coup efficace, aprs lequel toute puissante qu'elle tait, elle ne bougea plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour cela qu'il y et deux vques tus, deux des prlats qui avaient gouvern avant Suffolk ou avec lui. Tus par qui? On ne le sut trop. Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports? qui s'en prendre[98]. [Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait tuer par ses gens l'vque de Chichester, chancelier d'Angleterre. Lingard, d'aprs les documents conservs par Stow, 393-395. L'auteur, connu sous le nom d'Amelgard prtend, avec moins de vraisemblance, que l'vque se fit tuer par conomie, en disputant sur le prix du passage avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I, 417.] Cela fait, on opra en grand. On combina un soulvement, une leve _spontane_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante peut tourner ensuite en rvolution dtermine. Les petits cultivateurs de Kent, ces masses vues courtes, ont toujours t propres commencer n'importe quoi; il y a l des lments tout particuliers d'agitation, mobilit d'esprit, vieille misre, et de plus une facilit d'entranement fanatique qu'on ne s'attendait gure trouver sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99]. [Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficult ce brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois qu'on le tuerait.] En tte, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout fait un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme mme, un Irlandais[100], un btard, qui avait fait jadis un assez mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait lger et ne sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle taille[101], spirituel et passablement fol. [Note 100: Shakespeare lui fait dire tort qu'il est du comt de Kent. V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837), preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.] [Note 101: A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant wit. Hall and Grafton.] Cade, c'tait son nom, trouva plaisant de faire le prince pour quelques jours; il dclara s'appeler Mortimer. Cela tait d'une audace incroyable, le personnage tant connu, et tout le monde sachant que Mortimer, le petit-fils d'douard III, tait bien et dment enterr. N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau Mortimer russit merveille, il tait amusant, entranant, il jouait son rle avec la vivacit irlandaise, bon prince, ami des braves gens, mais grand justicier... Il faisait les dlices du peuple. Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant des fols, il fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit public, on voulait dtruire tout le pays de Kent et en faire une fort pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis, venaient des protestations de dvouement au roi; on souhaitait seulement que ce bon roi daignt s'entourer de ses vrais lords et conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de Norfolk_. Cela tait fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la canaille de Kent un hraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil tout. Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avanant. On envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres parlementaires, l'archevque de Cantorbry, le duc de Buckingham; il les reut avec aplomb, sagesse et dignit, modr dans la discussion, mais sobre de communication, inbranlable[102]. [Note 102: Sober in communication, wise in disputyng. Ibidem.] Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre la raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur disant qu'il serait fait justice, et l'on mit la Tour lord Say, trsorier d'Angleterre. Le faubourg tant occup dj, le lord maire consulte les bourgeois: Faut-il ouvrir la Cit? Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La foule entre... Cade, avec beaucoup de prsence d'esprit, coupe lui-mme de son pe les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on ne le relvera pas. De son pe il frappe la vieille pierre de Londres, en disant gravement: Mortimer est lord de la Cit. Dfense de piller sous peine de mort; la dfense tait srieuse, il venait de faire dcapiter un de ses officiers pour dsobissance. Il se piquait fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir; mais auparavant il le fit juger dans la rue, Cheapside, par le lord maire et les aldermen demi-morts de peur. Il tait assez adroit de s'associer ainsi, de gr ou de force, le magistrat de Londres. Aprs le spectacle de ce jugement de carrefour, aprs l'excution, on ne pouvait empcher les gens de Kent de se rpandre par la ville. Les voil qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils commencent flairer le butin; les mains dmangent, ils pillent. Le prince lui-mme, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole aussi, tant soit peu, dans la maison o il a dn. Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et autres, avaient jusque-l assez bien pris la chose, y compris les excutions. Mais, quand ils virent que les chres boutiques, les prcieux magasins, allaient tre viols, alors ils s'animrent contre ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les rues et au pont de Londres. Les gens de Kent, rejets au faubourg, y passrent la nuit, un peu tourdis de l'accueil qu'ils avaient reu dans la Cit. Ils rflchirent, ils se refroidirent. C'tait le bon moment pour parlementer avec eux; ils taient dcourags, crdules. Le primat et l'archevque d'York passrent de la Cit Southwark dans un batelet, porteurs du sceau royal. Ils leur scellrent des pardons, tant qu'ils en voulurent, et les braves gens s'en allrent, chacun de son ct, sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrpide, il essaya d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant qu'ils ne songeaient qu' se battre pour le butin, il monta cheval et s'enfuit; mais sa tte tait mise prix, il n'alla pas loin (juillet 1450). [Note 103: Without bydding farewell to their capitaine. Ibidem.] Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pt sembler, n'tait qu'un prlude. La grossire supposition d'un Mortimer que tout le monde connaissait pour Cade avait cette utilit de donner un premier branlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'tait, comme dans _Hamlet_, une pice dans la pice pour aider comprendre, une fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour mettre la porte des simples l'abstruse question de droit. L'homme de paille ayant fini, le prtendant srieux pouvait commencer. Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui fournissait Somerset. Ce triste gnral venait de rpter Caen son aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'tait fait prendre; mais cette fois la faiblesse ressemblait encore plus la trahison. Tel fut du moins le bruit qui courut. Le rgent, comme faisaient, comme font volontiers les Anglais, tranait partout avec lui sa femme et ses enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de Somerset, dans les horreurs du sige, lorsque les pierres et les boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants; elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir piti des pauvres petits... Le malheureux, ds ce moment, eut peur aussi, il voulut se rendre. Mais la ville tait au duc d'York; un capitaine y commandait pour lui et prtendait dfendre toute extrmit la ville de son matre. Alors, Somerset (s'il faut en croire ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main demander qu'on se rendt; la ville fut livre[105]. Le capitaine chappa et s'en alla rendre compte, non pas Londres, mais droit en Irlande, au duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande, traverse l'Angleterre avec une bande arme, et prsente au roi une plainte humblement insolente. [Note 104: Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his smalle infantes. Holinshed.] [Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de Coucy.)] Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait. La reine ne pouvait se fier qu' un seul homme, celui qui avait droit dans la branche de Lancastre, l'hritier prsomptif du roi. Mais cet hritier tait justement Somerset; elle le fit conntable, lui mit en main l'pe du royaume au moment o il venait de rendre la sienne aux Franais. Ce dfenseur du roi avait assez de mal se dfendre, ayant perdu la Normandie. Il et fallu du moins qu'il rpart; pour rparation, on perdit la Guienne. Charles VII, ayant complt sa Normandie par Falaise et Cherbourg[106], avait envoy, l'hiver, son arme au midi. La milice nationale des francs-archers commenait figurer avec quelque honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible artillerie; peu de villes rsistaient. Les petits rois de Gascogne, Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient son secours, dans leur zle et leur loyaut; ils poussaient tant qu'ils pouvaient cette saisie des dpouilles anglaises, prenaient, aidaient prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque chose. Quatre siges furent ainsi commencs la fois. [Note 106: L'artillerie franaise, toujours dirige par Jean Bureau, fit preuve Cherbourg d'une habilet toute nouvelle. Il tablit _ses batteries dans la mer_ mme, au grand tonnement des Anglais: Elle venoit l deux fois le jour; nanmoins, par le moyen de certaines peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer ne porta dommage la poudre; mais aussitost que la mer estoit retire, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois estoient fort esbahis. Jean Chartier.] Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul rsistait; ville capitale jusque-l, elle ne pouvait que dchoir; les Anglais la mnageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses vins; Bordeaux n'esprait pas trouver des matres qui en bussent davantage[108]. Aussi les bourgeois y taient tellement Anglais qu'ils voulurent tirer l'pe pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce fut, il est vrai, pour fuir toutes jambes. Bureau, qui dj avait pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut nomm, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se montrrent singulirement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni ranon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les privilges. Ceux qui ne voulaient pas rester Franais pouvaient partir; les marchands en ce cas auraient six mois pour rgler leurs affaires[109] les seigneurs transmettraient leurs fiefs leurs enfants. Il n'y avait pas d'exemple de guerre si douce, si clmente[110]. Le roi voulut bien encore accorder un dlai Bordeaux; enfin, n'tant pas secourue, elle ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de plus (21 aot). [Note 107: Voir, aux prcieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le livre des privilges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit _des Bouillons_ (actes et traits, depuis 1259). Celui-ci tait autrefois enchan une table, et il en porte encore la chane. J'en ai parl dj dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique sur les bibliothques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.] [Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en Espagne. Amelgard.] [Note 109: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut, dit-on, presque dpeupl pour quelques annes. (Chronique Bourdeloise).] [Note 110: Le roi avait ordonn aux soldats de payer tout ce qu'ils prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et _perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pnalit, fort douce, dut tre plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put tre srieusement applique. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216, 251, 406, 432, 457, 610. Voir particulirement _Bibl. royale, mss. Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._] La perte de ces villes dvoues, opinitres dans leur fidlit, et abandonnes sans secours, c'tait une arme terrible pour York. Ses partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine, l'Angleterre avait perdu trois archevchs, trente-quatre vchs, quinze comts, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc., etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, on annonait celle de Calais; le tratre Somerset l'avait dj vendue, disait-on, au duc de Bourgogne. York se crut si fort, qu'un de ses hommes, dput des communes, proposa de le dclarer _hritier prsomptif_. L'intention tait claire, mais elle tait avoue trop tt; il y avait encore de la loyaut dans le pays. Ce mot rvolta les communes; l'imprudent fut mis la Tour. Une tentative d'York main arme ne fut pas plus heureuse; il rassembla des troupes, et arriv en face du roi, il se trouva faible; il vit que les siens hsitaient, les licencia lui-mme et se livra. Il savait bien qu'on n'oserait le faire prir, qu'il en serait quitte, et il le fut en effet, pour un serment de loyaut, serment solennel, Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises, nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en parat pas scandalis. La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des Anglais, de leur prouver que la Franaise ne les trahissait pas; elle voulait reprendre aux Franais la Guienne. Ce pays tait dj las de ses nouveaux matres; il ne voulait point se soumettre la loi gnrale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi gardt la province avec ses troupes, qu'il ne se repost pas sur la foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laiss leurs fiefs et qui avaient hte de les revoir, assuraient Londres[112] que les Anglais n'avaient qu' se montrer en mer et que tout serait eux. La reine et Somerset avaient grand besoin de ce succs, ils dsiraient sincrement russir; ils envoyrent Talbot. Cet homme de quatre-vingts ans tait, de coeur et de courage, le plus jeune des capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien que pour combattre. [Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu favorable Charles VII, avoue toutefois que c'tait l l'unique objet des plaintes de la Guienne. ces plaintes, les gens du roi rpondaient que l'argent pay pour les troupes tait dpens par elles dans les villes mmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.] [Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des mss., I, 431.] Les Bordelais mirent eux-mmes Talbot dans leur ville, lui livrant la garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les places d'alentour. Le roi, occup ailleurs et comptant trop sans doute sur les troubles de l'Angleterre, avait dgarni la province de troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une arme vint disputer le terrain Talbot. Les Franais, suivant la direction de Bureau, voulurent d'abord se rendre matres de la Dordogne et assigrent Chtillon, huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien retranchs, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il n'en tint pas grand compte, et les Franais le confirmrent dessein dans ce mpris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient lui dire que les Franais s'enfuient de leurs retranchements. Que jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne jette ces gens-l par terre[113]! Il laisse tout, messe et chapelain, pour courir l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le frappe et va son chemin. [Note 113: Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray ru jus la compagnie des Franois, estant en ce parc icy devant moy. Mathieu de Coucy.] Cependant, derrire les retranchements, derrire les canons, le sage matre des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du moyen ge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signal entre tous par un surtout de velours rouge. la premire dcharge, il voit tout tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son tendard sur la barrire. La seconde dcharge emporte l'tendard et Talbot. Les Franais sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115]; dans la confusion, un soldat lui met, sans le connatre, sa dague dans la gorge. Le dsastre des Anglais fut complet; au rapport des hrauts, chargs de compter les morts, ils en laissrent quatre mille sur la place. [Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soign, en vritable Anglais, ses intrts d'argent et de fortune. Nous avons plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner: comt de Shrewsbury, comt de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits Talbot, M. Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'aprs les Registres du Trsor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins caractristique, c'est qu'en arrivant Bordeaux, Talbot commence par faire donner Thomas Talbot (quelque petit parent, ou btard?) l'office lucratif de _clerc du marchi_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.] [Note 115: Il fut dfigur, ce qui donna lieu une scne touchante que l'historien franais raconte dans tous ses dtails avec une noble compassion: Auquel herault de Tallebot il fut demand: s'il voyoit son maistre, s'il le reconnoistroit bien. quoi il respondit joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut men au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est l vostre maistre. Lors il changea tout coup de couleur, sans de prime face donner encore son jugement... Neantmoins il se mit genoux, et dit qu'incontinent on en sauroit la vrit; et lors il lui fourra l'un des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots: Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je prie Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay est vostre officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le rende!... en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau par les yeux trs-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes et la mit sur son dict maistre. Mathieu de Coucy.] La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant tout ce qui l'environnait. Du ct mme de la mer, la flotte anglaise et bordelaise ne put empcher celle du roi de venir fermer la Gironde. vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de Bordeaux, La Rochelle, avait envoy seize vaisseaux arms[116]; la Bretagne en avait prt d'autres, auxquels s'taient joints quinze gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu emprunter en Castille. [Note 116: Arcre, Histoire de La Rochelle, I, 275.] [Note 117: Mathieu de Coucy dit tort que ces vaisseaux appartenaient au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra, des intrts tout opposs ceux du roi, il tait fort mcontent de lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indpendants de Philippe, envoyrent ces vaisseaux malgr lui.] Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une arme, anglaise et gasconne; mais le nombre mme tait un inconvnient pour une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces dfenseurs l'intrt tait divers, le danger ingal; la ville prise, les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'tre prisonniers de guerre; les Gascons avaient fort craindre d'tre traits comme rebelles. Ils se mfiaient les uns des autres. Dj les Anglais des places voisines avaient fait leur trait part[118]. [Note 118: Id.] Les Bordelais alarms envoyrent au roi, ne demandant rien de plus que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne promit rien. Les dputs s'en allaient assez tristes, lorsque le grand matre de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit: Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai dmoli la ville. Cependant le roi lui-mme dsirait un arrangement; la fivre tait dans son camp; il se relcha de sa svrit, se contenta de cent mille cus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient leur grce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses privilges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dpendit point des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne tarda pas tre institu, et il tendit son ressort jusqu'au Limousin, jusqu' la Rochelle. [Note 119: Quant son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que l'orgueil mme, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut voir les conditions auxquelles les anciens matres du pays obtenaient de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la banlieue sans avoir la permission crite du maire. S'ils voulaient traverser la province, aller Bayonne, les gouverneurs les y faisaient conduire leurs dpens, sous la garde d'un archer. _Archives, Supplment au Trsor des chartes, J. 925._] * * * * * L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout, except Calais... La Normandie, une autre elle-mme, une terre anglaise d'aspect, de productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les bndictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil. Il y avait presque trois sicles que l'Angleterre avait pous l'Aquitaine avec lonore, plus qu'pouse, aime, souvent prfre elle-mme. Le Prince noir se sentait chez lui Bordeaux; il tait comme tranger Londres. Plus d'un prince anglais tait n en France, plus d'un y tait mort et avait voulu y tre enseveli. Le sage rgent de France, le duc de Bedford, fut ainsi enterr Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion resta nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault. Ce n'tait pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue, c'taient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts et de guerres, la vieille gloire et la gloire rcente. Poitiers et Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts s'taient jusque-l survcu en leurs conqutes, et qu'alors seulement ils venaient de mourir. Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait trve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme c'tait l'usage, mais pour la vie du roi. Il vota une arme presque aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers. Le difficile tait de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple qu'abattement, dcouragement, peur des guerres lointaines... une peur orgueilleuse qui se faisait mcontente, indigne; le coeur avait baiss, non l'orgueil. Il y avait pril claircir ce triste mystre... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers treize mille[120], et on n'en leva pas un. [Note 120: Turner; Parl. Rolls.] La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Aprs avoir tant perdu au dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-mme. La guerre qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une guerre sourde jusque-l, sans bataille, sans victoire pour personne; il n'y avait pas mme ce triste espoir que le pays retrouvt l'unit pour le triomphe d'un parti. Somerset tait fini, et York ne pouvait commencer. La royaut n'tait pas abolie, mais elle tombait chaque jour davantage dans la solitude et le dlaissement. Le roi, ayant distribu, engag son domaine et ne recevant rien du Parlement, tait le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de famille, le roi et la reine se mirent table, et l'on n'eut rien leur servir[121]. [Note 121: l'heure du disner, quand ils penserent seoir table, il n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient accoustum de les servir et faire leurs provisions ne savoient o avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et dlivrer sans argent comptant. Mathieu de Coucy.] Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses orgueilleux lords, vtu comme le moindre bourgeois de Londres[122], ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il tait lui-mme. Tout le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait lire les anciennes histoires[123], mditer la sainte criture. Cet ge dur le nomma un simple; au moyen ge, c'et t un saint. Il parut gnralement au-dessous de la royaut, et quelquefois il tait au-dessus; en ddommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait, il semble avoir t, en certains moments, clair d'un rayon d'en haut[124]. [Note 122: Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis. Blakman, De Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.] [Note 123: Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis. Ibidem, p. 299.] [Note 124: Lorsqu'il tait enferm la Tour, il crut voir une femme qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et l'enfant fut sauv.] Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au milieu des discordes, d'assister une interminable discussion sur son propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui, qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126]. Il avait rgn quarante ans; son pre avait rgn avant lui et encore son grand-pre Henri IV... Mais si le grand-pre avait usurp, pouvait-il transmettre? Il y avait l de quoi faire songer le saint roi, dans ses longues heures de mditation et de prire... Les revers de France n'taient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait rgn longtemps par l'glise et avec elle; mais voil que l'glise s'en loignait peu peu. Dieu retirait lui les grands prlats qui avaient gouvern le royaume, le cardinal Winchester, le chancelier vque de Chichester, celui enfin qui le roi se confiait, comme l'un des plus sages lords, le primat d'Angleterre, archevque de Cantorbry. [Note 125: Cet esprit de paix se montre merveille dans le fait suivant: Edmond Gallet dit qu'il fut envoy au roy d'Angleterre pour l'inviter faire une descente en Normandie pendant que le roy de France toit occup contre son fils en Dauphin. Sur quoy le roy d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et l'envoy rpondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois cheval et luy sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, o il lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist oncques. Aprs quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'tonnoit comment les princes de France avoient si grande volont de luy faire desplaisir; puis il ajouta: Au fort, autant m'en font ceux de mon pays. Dposition rapporte par Dupuy dans la notice qu'il a donne du procs de Jean d'Alenon, la suite de celui des Templiers, in-12, p. 419.] [Note 126: Mon pre a rgn paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son pre, mon aeul, fut aussi roi. Et moi, ds le berceau, j'ai t couronn, reconnu par tout le royaume; j'ai port quarante ans la couronne, et tous m'ont fait hommage...--Au reste, quel que ft son droit, il n'et pas consenti, pour le dfendre, la mort d'un seul homme. Entrant un jour Londres, il vit les membres d'un tratre que l'on avait exposs: tez, tez, dit-il; Dieu ne plaise qu'un chrtien soit trait si cruellement pour moi! Blakman, ap. Hearne.] Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas moins; Suffolk avait pri, Somerset tait enferm la Tour, la reine tait malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour la guerre civile[127]. Le pauvre roi, dlaiss de tous ceux qui jusque-l le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par s'abandonner lui-mme; son faible esprit dserta et s'en alla ds lors vers de meilleures rgions[128]. [Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le curieux ouvrage de miss Agns Strickland: Lifes of the Queens of England.] [Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son grand-pre, Charles VI? Son pre, Henri V, qui fit preuve d'un jugement si ferme, tait toutefois fort excentrique dans sa jeunesse; on se rappelle qu'il se prsenta un jour son pre dans le costume d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de bat, si j'en juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donne, d'aprs l'original de Kensington, en tte de ses Memoirs of Henry the fifth.] En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans la subtile thorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni tre en dmence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la cration d'un rgent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste, il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre sa volont, il n'y avait point de gouvernement civil ni ecclsiastique, point de magistrat ni d'vque, point de _paix du roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'tat, l'Angleterre tait morte lgalement. [Note 129: Sir Edward Coke admet grand'peine que le roi, immortel _in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II, 624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.] [Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribue par les jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait lgal tout gouvernement... Richard II, g de dix ans et demi, fut suppos en tat de rgner sans l'assistance d'une rgence. (Hallam.)] [Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les mdicaments que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en tat d'exprimer une volont: Clisteria, suppositoria, caputpurgia, gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc. Rymer, 6 april, 1454.] Une dputation de douze paires laques et ecclsiastiques fut envoye Windsor. Ils attendirent que le roi et dn, et ensuite l'vque de Chester lui prsenta respectueusement les premiers articles de la demande; mais il ne rpondit pas. Le prlat expliqua le reste; mais pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords n'eurent pas plus d'effet. Ils allrent dner, et revinrent ensuite prs du roi. Ils le touchrent, le remurent, sans obtenir ni parole, ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle dans une autre, le remurent encore et travaillrent le tirer de cette insensibilit lthargique. Tout fut inutile; la personne royale pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus, n'entendait plus, ne comprenait plus[132]. [Note 132: Parl. rolls.] * * * * * Arrtons-nous en prsence de cette muette image d'expiation. Ce silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: vrai dire, il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Franais, ni Anglais, mais seulement des hommes. Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce qui reste de tout ceci. Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce n'est des ruines. Ce peuple srieux et politique, dans cette longue conqute, n'a presque rien fond[133].--Et avec tout cela ils ont rendu au pays un immense service qu'on ne peut mconnatre. [Note 133: Quelques glises, surtout en Guienne, ont un assez grand nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises sont trs-reconnaissables; elles ont t fondes, non sur les montagnes, mais prs des eaux, en plaine; elles se composent ordinairement de huit rues qui se coupent angle droit; il y a au centre une place avec des portiques grills qu'on pouvait fermer dans un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites villes du Prigord et de l'Agnois. Il semble que sous Louis XI on ait imit cette disposition. (Observation de M. Dessalles.) Voil pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois point ici qui aient le caractre anglais. Nos _francs archers_ ne furent pas prcisment imits des archers anglais; une institution si naturelle sortait d'elle-mme du besoin de la dfense.--De toutes les provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la seule o ils aient montr quelque esprit d'administration.] La France jusque l vivait de la vie commune et gnrale du moyen ge autant et plus que de la sienne; elle tait catholique et fodale avant d'tre franaise. L'Angleterre l'a refoule durement sur elle-mme, l'a force de rentrer en soi. La France a cherch, a fouill, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle a trouv, quoi? la France. Elle doit son ennemi de s'tre connue comme nation. Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pense si grave, que cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramens vers la mer, nous portions sur la plage, de la Hogue Dunkerque, tout ce pesant pass... Eh bien! dposons-le aux marches de la nouvelle glise, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a place Boulogne[134], pour relever ce qu'ont dtruit nos pres. Qui de l ne dira volontiers cette mer, aux dunes opposes: My curse shall be forgiveness[135]! [Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint trouver M. l'abb Haffreingnes, directeur d'un collge Boulogne: Monsieur l'abb, lui dit-elle, je sais que vous songez rebtir la cathdrale de Boulogne; les Anglais, mes anctres, en ont commenc la ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant qu'il est en moi; voil ma souscription, c'est bien peu de chose, vingt-cinq francs!--Mademoiselle, rpondit le prtre, votre foi me dcide. Ds demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs achteront la premire pierre. Aussitt il commanda soixante mille francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: la ville de Boulogne.] [Note 135: Ma maldiction sera... le pardon. Byron.] On voit mieux de ce point... On y voit l'Ocan rouler sa vague impartiale de l'une l'autre rive. On y distingue le mouvement alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui porta l-bas Csar et le christianisme rapporte Plage et Colomban. Le flux pousse Guillaume, lonore et les Plantagenets; le reflux ramne douard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la libert; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'galit... Tel est ce majestueux balancement, cette fconde alluvion qui alterne d'un bord l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer strile_[136]. [Note 136: Homre.] Dure l'mulation, la rivalit! sinon la guerre... Ces deux grands peuples doivent jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se dvelopper l'envi: Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se har. Dieu les a placs en regard, comme deux aimants prodigieux qui s'attirent par un ct et se fuient par l'autre; car ils sont la fois ennemis et parents[137]. [Note 137: De Maistre.] LIVRE XII CHAPITRE PREMIER CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE. 1436-1453 Au moment o l'on apprit la cour de Bourgogne que Talbot dbarquait en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empcher de dire: Plt Dieu que les Anglais fussent aussi bien Rouen et dans toute la Normandie[138]. [Note 138: M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit certainement que se n'eusse est l'empeschement de Bourdeaux, l'arme du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allrent en Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust Dieu que les Anglois fussent aussi bien Rouen et par toute Normandie comme Bourdeaux; car, se n'eust est la prinse de Bourdeaux, nous eussions eu besogner. _Bibl. royale, fonds Baluze, ms. A, fol. 45._] C'est qu' ce moment mme le roi avait Gand des envoys, il essayait d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le dbarquement de Talbot, il allait peut-tre, comme suzerain et protecteur, venir en aide la ville de Gand. Au reste, la msintelligence avait commenc bien avant, ds le trait d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix mme. La maison de Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu peu ennemie de la France, anglaise de volont; bientt elle le sera d'alliance et de sang. La duchesse de Bourgogne, la srieuse et politique Isabelle, qui est Lancastre du ct de sa mre, viendra bout de marier son fils une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, son tour, donnera sa belle-fille l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre parmi ses aeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'trange et dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon, Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139]. [Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en avait bien la tradition, dit au pre de Charles-Quint: Quant la ligne de Portugal, dont le roy vostre pre et vous estes issus, n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume d'Angleterre, et principalement de la duch de Lancastre. Et plus loin: Quand je pense ce quartier d'Angleterre o par droit vous vous devez appuyer et soustenir en vos affaires... Olivier de la Marche. Introd., ch. IV.] Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes. Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des Pays-Bas (qui n'en souffraient gure d'autres), ont pendant plus d'un sicle ourdi de leurs belles mains la toile immense o la France semblait devoir se prendre[140]. [Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante d'une mme passion, haine et jalousie persvrante.] Ds maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc, entre deux rois plutt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux. Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur lui. Il tient toujours Paris de prs par Auxerre et Pronne, tandis que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison, occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendme. Au centre mme de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orlans lui donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils l'aiment davantage mesure que le roi devient matre. O il n'agit pas, il influe; tandis que sur toute la frontire, il acquiert, prend, hrite, achte et cerne peu peu le royaume, il est dj partout au coeur. Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute juridiction; mais les provinces franaises de son adversaire, bien loin de rclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au royaume, de partager ses extrmes misres. La Bourgogne, par exemple, qui son duc ne demandait gure que des hommes, presque point d'argent, n'et voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141]. [Note 141: Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es pas de mondit seigneur de Bourgogne: Tratres, vilains, serfs, allez, _allez payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures. _Archives du royaume, Trsor des chartes_, J. 258, n 25.] Les pays, au contraire, qui se croyaient bien srs de n'tre pas franais, qui ne craignaient pas les empitements de la fiscalit franaise, hsitaient moins recourir au roi, invoquer, sinon sa juridiction, au moins son arbitrage. Lige et Gand taient en correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand son adversaire avanait trop sur lui, le tirer en arrire et l'obliger de tourner la tte. C'tait la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si agites. Dans cette mort du XVe sicle, lui, il gouvernait des vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de plus difficile rgler?... Une vie puissante bouillonnait dans les Flandres. * * * * * Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en tonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup d'oeil le frre des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux ouvriers de saint Antoine et de saint Pacme, de ces bndictins auxquels saint Benot dit: tre moine, c'est travailler[142]. Quoi de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand parat presque plus moine que le moine; seul, dans l'obscurit de l'troite rue, de la cave profonde, crature dpendante des causes inconnues, qui allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-mme, sinon aimer et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou _lollards_[143], d'aprs leurs pieuses complaintes, leurs chants monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquite et gmissante volont aux genoux de Dieu. [Note 142: Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt. S. Benedicti regula.] [Note 143: Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert. Mosheim, De Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.] [Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en sudois, _lulla_, endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.] Doux et fminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de bguines que de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour saintes; tmoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le Hardi, envoya consulter. Gnralement, elles vivaient ensemble dans des bguinages o se trouvaient unis des ateliers et des coles, et ct il y avait l'hpital o elles soignaient les pauvres. Ces bguinages taient d'aimables clotres, non clotrs. Point de voeux, ou trs-courts; la bguine pouvait se marier; elle passait, sans changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la grce. Il ne faut pas que l'homme soit seul. Cela est vrai partout, bien plus en ces contres, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la posie du Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journes... Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernires alluvions, sables, boues et tourbires, par lesquels les grands fleuves, ennuys de leur trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indiffrent Ocan[145]? [Note 145: Tout cela est peut-tre plus frappant encore en Hollande qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux paysages de Paul Potter, dans un ple soleil d'aprs-midi ces bonnes gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitires parmi les enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Ocan quand il couvrit d'une nappe soixante villages, et mit la place la mer d'Harlem...--Chose curieuse, l mme o la terre manque, la famille continue. Le gros bateau hollandais (dont l'tranger inintelligent se moque) ne doit pas tre jug comme un bateau, mais bien comme une maison, une arche, o la femme, les enfants, les animaux domestiques vivent commodment ensemble. La Hollandaise y est chez elle et parfaitement tablie, soignant les enfants, tendant le linge, souvent, au dfaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'tre aquatique, vivant l dans une lente et perptuelle migration, s'y est fait un monde lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais sre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se htera. voir sa lenteur, vous diriez plutt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).] Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. L, plus qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux, des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-tre sous ces tages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore moyen d'y lever une ple fleur. Il n'importe gure que la maison soit sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est prs des siens, son coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses enfants?[146] [Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-l seul les sent bien, dont le foyer s'est bris... Cette larme sera pardonne ( l'homme? non), l'historien au moment o ce travail va finir, o la famille elle-mme est compromise dans plus d'un pays, lorsque la machine lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841). Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta grand'mre... Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La Fe hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur ne l'et cache parmi ses traductions. ducation familire, traduction de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.] La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou d'_amiti_[147] qu'ils donnaient la famille de choix, la grande confrrie ou commune. L'on disait l'_amiti_ de Lille, l'_amiti_ d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148], ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour tous, leur mot de ralliement Courtrai: Mon ami, mon bouclier. [Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.] [Note 148: V. l'trange formule du _sang vers sous la terre_, dans mes Origines du droit, p. 195, d'aprs une note de P. E. Muller sur le Laxdaela-Saga (1826, in-4, p. 59): ...Ils vinrent au promontoire Eyrarhval, et l couprent une bande de gazon, assez longue pour que les deux extrmits tant attaches la terre, le milieu pt tre soutenu par un javelot cisel dont ils touchaient le clou de leurs mains. Tout quatre, se plaant sous le gazon, firent couler leur sang, qui se rpandit sur la terre d'o le gazon avait t coup; et lorsque leur sang se fut ml, ils flchirent le genou, et, unissant leurs mains droites, jurrent par tous les dieux de venger la mort l'un de l'autre comme celle d'un frre...--V. aussi les dissertations de Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).] [Note 149: Je traduis ici avec proprit et selon le sens primitif. Le sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_, _contribution_ (prstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de la ghilde? soi-mme, son sang.] Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est reprsente dans la cit par sa maison qui paye et rpond pour lui; le comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui rponde son petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrrie a de mme sa maison qu'elle orne et pare l'envi, qu'elle sculpte et peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de l'_Amiti_ gnrale, la maison de ville! Nulle dpense ne cotera, nul effort pour en largir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes plaines, et que leurs tours fassent la rvrence la dominante tour. Telle apparat au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trsor des dix-sept nations. Telle s'tend, plus large de cent pieds que toute la longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable faade de la halle d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville dserte ce monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici; mais bien l'identit des formes, l'harmonie, l'unit de plan, celle de volont qui dut gouverner la ville pendant cette longue construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un homme, une concorde persvrante, un sicle au moins d'_amiti_. [Note 150: De 1200 1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans son prcieux Mmoire sur l'origine de la halle aux draps (couronn par la Socit des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplac (1841).] Vraie cathdrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathdrale de Dieu[151]. Si la premire et rempli sa destine, si ces villes eussent suivi jusqu'au bout leur ide vitale, la maison de l'_amiti_ et fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'et pas t seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de mme qu'en son beffroi semblent s'tre runies les cloches des quartiers, des confrries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la _loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer; celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du psaume: Quam jacundum est fratres habitare in unum? [Note 151: Voir dans la cathdrale, la pierre de Jansnius, au milieu mme du choeur, mais si ingnieusement dissimule.] [Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle mme: L'tage principal contenait les mtiers des tisserands de draps et de serge... Les diffrents locaux du rez-de-chausse contenaient les peigneurs, cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers... Lambin.] [Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au moyen ge. Le carillon n'aurait-il pas t originairement la simple centralisation des cloches, c'est--dire des justices? Les dissonances trop choquantes auront forc y mettre une harmonie quelconque, qui peu peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent parat tre de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.] Voil l'idal, le rve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le diable en est jaloux. Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la plus sainte maison. Au sanctuaire mme de pit, dans cette cellule de bguine (d'o Lucas de Leyde a tir son aimable Annonciation), il trouvera prise. O donc? Au petit mnage, au petit jardin[154]. Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155]. [Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: Nous avons tous un petit jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand. Port-Royal, I. Voir dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles favorites_. L'ide premire est le verset: Et le jeune homme s'en alla triste, car il avait un _petit_ bien. Dans les bguinages flamands, l'esprit d'individualit est trs-marqu. En France et en Allemagne, le bguinage tait un seul couvent divis en cellules; dans les Pays-Bas, c'tait comme un village qui comptait autant de maisons isoles qu'il y avait de bguines. Mosheim. Aujourd'hui, il y en a ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque bguine a sa petite cuisine; dans une maison o il y avait vingt filles, je remarquai (chose minutieuse dire, mais trs-caractristique) vingt petits fourneaux, vingt petits moulins caf, etc. Je demande pardon aux saintes filles d'une rvlation peut-tre indiscrte.] [Note 155: V. au Muse du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.] Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse complainte du tisserand que nous coutions nagure, est-il sr que tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante lui-mme ne rappelle ni les airs rituels de l'glise[156], ni les airs officiels[157] des confrries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158], comme on l'appelle, quelles sont ses secrtes penses? Ne peut-il pas lui arriver de lire quelque jour dans son vangile que le plus petit sera le plus grand? Rejet du monde, adopt de Dieu, s'il s'avisait de rclamer le monde, comme hritage de son pre?... On sait qu'il menait la vie de lollard, qu'il pchait[159], tout en rvant, dans l'Escaut, ce Philippe Artevelde qui jeta l un matin son filet pour prendre la tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en taillant son drap, que Dieu l'appelait tailler les royaumes... En ces ouvriers mystiques, en ces doux rveurs, rsidait un lment de trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le bruyant orage communal qui clatait la surface; des ateliers souterrains, des caves, s'entendait, pour qui et su entendre, un sourd et lointain grondement des rvolutions venir. [Note 156: C'taient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)] [Note 157: Un caractre particulier de la posie et de la musique des confrries allemandes (et, je crois, des confrries en gnral), c'est la servilit de la tradition. V. les rgles _Falsche melodie_, _Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J. Grimm, n'a pas insist sur ce point de vue, peu important pour l'objet particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang, von Jacob Grimm, Goettingen 1811.] [Note 158: Quos _dumicos_ vocant. Meyer. Je traduis _dumicos_ par un mot consacr dans l'histoire du protestantisme: coles _buissonnires_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien tre des lollards. Le pape Grgoire XI nous reprsente ceux-ci comme vivant originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des prtres quittaient leurs glises et leurs troupeaux pour aller vivre Inter textores et textrices. Serm. in Canticum cantic.] [Note 159: Reiffenberg. Notes de son dit. de Barante, d'aprs Olivier de Dixmude, IV. 165.] [Note 160: V. mes Mmoires de Luther. Toutefois l'originalit de Jean de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de l'Ancien Testament.] Ce que le lollard est pour l'glise et la commune, le tisserand _buissonnier_ pour la confrrie[161], la campagne en gnral l'est pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite prenne garde d'lever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant, s'il en et t autrement, la Flandre n'et pu subsister; disons mieux, selon toute apparence, elle n'et exist jamais. [Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrrie et de commune en guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_ (deux mots peut-tre identiques): ils se plaignent au magistrat de la concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur lu, se prte gner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles IV, en dpouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dpouilles aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf. Mosheim. Les perscutions ecclsiastiques obligrent aussi souvent les lollards se dire Mendiants et se rfugier sous l'abri du tiers-ordre de saint Franois. Ceux d'Anvers ne se dcidrent vivre en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et laissrent le mtier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un tableau suspendu dans leur glise d'Anvers.] [Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que la domination des grandes villes tait souvent encore appesantie par le despotisme tracassier des mtiers: ainsi les tisserands de Damme taient rglements, surveills par ceux de Bruges; les chandeliers de Bruges exeraient la mme tyrannie sur ceux de l'cluse, etc. (Delpierre.)] Ceci demande explication. La Flandre s'est forme, pour ainsi dire, malgr la nature; c'est une oeuvre du travail humain. L'occidentale a t en grande partie conquise sur la mer qui, en 1251, tait encore tout prs de Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres, que le contrat serait rsili si la terre tait reprise par la mer avant dix ans[164]. [Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les Mmoires de l'Acadmie de Bruxelles, VII, 34, 44.] [Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description de la Flandre.] La Flandre orientale a eu lutter tout autant contre les eaux douces. Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la traversent. De polder en polder[165], les terres ont t endigues, purges, raffermies; les parties mmes qui semblent aujourd'hui les plus sches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des eaux. [Note 165: Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse putem _stuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.--Je n'adopte pas l'tymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond mme est considrable.] [Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.] La faible population de ces campagnes, alors noyes, malsaines, n'et jamais fait coup sr des travaux si longs et si coteux. Il fallait beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne fut qu' la longue, lorsque l'industrie eut entass les hommes et l'argent dans quelques fortes villes, que la population dbordante put former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux en villes. Ainsi gnralement la campagne fut cre par la ville, la terre par l'homme; l'agriculture fut la dernire manufacture ne du succs des autres. L'industrie ayant fait ce pays de rien, mritait bien d'en tre souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges, furent les trois membres de Flandre. Ces villes considraient la plupart des autres comme leurs colonies, leurs dpendances; et en effet, regarder ce vaste jardin o les habitations se succdent sans interruption, les petites villes autour d'une cit apparaissent comme ses faubourgs, un peu loignes d'elle, mais en vue de sa tour, souvent mme porte de sa cloche. Elles profitaient de son voisinage, se couvrant de sa bannire redoute, se recommandant de son industrie clbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les produits de ses ateliers, c'est qu'ils taient marqus du sceau[168] rvr de ses principales villes. Leur rputation faisait la fortune du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'et jamais pu accomplir l'norme travail de rendre cette terre habitable, en sorte qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: Nous gouvernons la Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite. [Note 167: Cela se trouva fait au XIVe sicle. Jacques Artevelde n'eut qu' crire cette rvolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_ (c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les marchands), se trouva cette poque avoir tellement multipli, que la commune primitive fut presque absorbe dans les confrries de mtiers. Le gouvernement des _arts_, comme on disait Florence, prvalut presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout mon aise, de la vitalit diverse des communes. Jusqu'ici on a dissert beaucoup sur ce sujet, mais en insistant plutt sur les formes qu'on prenait pour le fond. Sans doute, il est intressant pour l'antiquaire de fouiller le mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus intressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle commune a grandi par sa constitution, telle autre en dpit de la sienne.] [Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau rprobateur de la ville, o on lit ces mots franais: Condamn par Ypres.-- Gand, la toile, condamne comme dfectueuse et _blme_ par les experts, est attache un anneau de fer, la tour du March du vendredi, puis distribue aux hospices.] Ce gouvernement, pour tre une gloire, n'en tait pas moins une charge. L'artisan payait cher l'honneur d'tre de Messieurs de Gand. Sa souverainet lui cotait bien des journes de travail; la cloche l'appelait aux assembles, aux lections, frquemment aux armes. L'assemble arme, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il maintenait si firement, n'en tait pas moins un grand trouble pour lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantit de ces ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'tablir modestement dans quelque bourg voisin, vivant bon march, fabriquant bas prix, profitant du renom de la ville, dtournant ces pratiques. Celle-ci finissait par interdire le travail la banlieue. La population se portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville, dont la grande brisait les mtiers[169]. De l des haines terribles, d'_inexpiables_ violences, des siges de Troie ou de Jrusalem autour d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit. [Note 169: V. particulirement la curieuse brochure de M. Altmeyer: Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur les rapports gnraux des villes, la grande et importante chronique flamande (dont le savant M. Schays a bien voulu m'claircir les passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4.] [Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai, flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines sur la Meuse. V. le tome suivant.] Les grandes villes, malgr les petites, malgr le comte, auraient maintenu leur domination, si elles taient restes unies. Elles se brouillrent pour diverses causes, d'abord l'occasion de la direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit d'ouvrir au commerce une route abrge, en creusant l'Yperl, le rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense dtour des anciens canaux, de Gand Damme, de Damme Nieuport. De son ct, Bruges voulait dtourner la Lys, au prjudice de Gand. Celle-ci, place au centre naturel des eaux, au point o se rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgr les secours que les Brugeois tirrent de leur comte et du roi de France, malgr la dfaite des Gantais Roosebeke, Gand prvalut sur Bruges; elle lui donna une cruelle leon, et elle maintint l'ancien cours de la Lys. Elle eut moins de peine prvaloir sur Ypres; par menace ou autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperl[171]. [Note 171: Le comte reconnut, aprs enqute, qu'Ypres avait bon droit, et n'en dcida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperl, de sorte qu'il n'y pt passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude, ann. 1431.)] Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe sicle, la dispute fut entre les villes; le comte y tait auxiliaire autant ou plus que partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes et le comte; la dsunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brise. L'occasion de la rvolte de 1436 fut le sige de Calais. Les Flamands, irrits alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et se mettait fabriquer elle-mme, avaient pris ce sige coeur; ils en avaient fait une croisade populaire, y avaient t en corps de peuple, bannires par bannires, apportant avec eux quantit de bagages, de meubles, jusqu' leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y _lisaient domicile_[172] jusqu' la prise de Calais... Et tout coup, ils taient revenus. Ils allguaient pour excuse, et non sans apparence, qu'ils n'avaient point t soutenus des autres sujets du comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse wallonne. L'expdition ayant manqu par la faute des autres, ils rclamaient leur droit ordinaire d'armement gnral, _une robe par homme_; on se moqua de la rclamation.[173] [Note 172: C'est l le vrai sens qui n'avait pas t saisi. Le coq est un des principaux symboles de la maison, il est tmoin de la vie domestique, etc. V. mes Origines du droit.] [Note 173: Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius meruisse. Meyer, fol. 286.] Les voil irrits et honteux, accusant tout le monde. Gand mit mort un doyen des mtiers qui avait command la retraite. Bruges accusait ses vassaux, les gens de l'cluse, de n'avoir pas suivi sa bannire; elle accusait la noblesse des ctes, qui elle payait pension pour garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment mme o ils enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174]; les paysans furieux mirent mort l'amiral de Horn et le trsorier de Zlande, qui avaient assist la descente sans y mettre obstacle. Zlandais, Hollandais, s'taient visiblement arrangs avec les Anglais, ils ne bougrent point[175]. [Note 174: Puerorum quinque millia. Meyer, fol. 286. Le mot _puer_ ne peut pas tre interprt autrement. Ces enlvements d'enfants semblent au reste avoir t ordinaires dans les guerres anglaises. V. notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.] [Note 175: Les milices hollandaises furent appeles en vain la dfense des ctes; et M. de Lannoy ayant demand aux tats s'ils avaient un trait secret avec l'Angleterre, ils rpondirent qu'ils n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire des Provinces unies.)] Bruges clata; les forgerons crirent que tout irait mal tant qu'on ne tuerait pas les grosses ttes qui trahissaient, qu'il fallait _faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu russir Bruges, o, depuis l'affaire de la Lys, on dtestait les Gantais. Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de Bruges, les hansatiques, qui ordinairement calmaient les rvoltes, avaient justement alors intrt la rvolte; le duc leur faisait la guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvrent bon sans doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce qui est sr, c'est que le peuple de Bruges reut d'une seule ville de la Hanse cinq mille sacs de bl[176]. [Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage trs-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840. L'auteur a tir des Archives une foule de faits curieux.] Gand avait commenc avant Bruges, elle finit avant. Une population d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de marchands qui, d'ailleurs, taient soutenus du dehors. Quand les Gantais eurent chm quelque temps, ils commencrent trouver que c'tait trop souffrir, et pourquoi? pour conserver Bruges sa domination sur la cte. Les Brugeois s'taient donn un tort, dans lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver prtexte pour abandonner leur parti. Le serment fodal engageait le vassal respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa femme, etc. Le duc, ayant compt l-dessus, s'tait jet dans Bruges et avait failli y prir. La duchesse, non moins hardie, avait cru imposer en restant, et le peuple avait arrach d'auprs d'elle la veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mle de sa personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la rvolte des cabliaux, qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le cherchrent jusque sous sa robe. Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannire des mtiers sur le march, et dit que, puisque personne ne s'occupe de rtablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-mme. Chacun s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'tait tout le contraire; prs des forgerons vinrent se ranger les orfvres, les gros de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imagin de faire commencer par les pauvres une raction aristocratique. Les tisserands mmes, fort diviss, mais qui aprs tout mouraient de faim depuis que la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du ct de la paix tout prix. [Note 177: Jecoris esores. Meyer. Cette qualification haineuse dsigne videmment les gros fabricants, les entrepreneurs, les _exploiteurs d'hommes_.] Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exera une sorte de dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui signifiant qu'elle et se soumettre l'arbitrage du comte, reconnatre l'indpendance de l'cluse et du Franc. Bruges indigne, par reprsailles, envoya des missaires Courtrai et autres villes dpendantes de Gand, pour les engager s'en affranchir. Le capitaine de Gand fit dcapiter ces missaires; il dfendit qu'on portt des vivres Bruges, et donna ordre que partout o les Brugeois paratraient, on sonnt contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien que Bruges cdt, qu'elle reconnt le Franc pour quatrime membre de Flandre. C'tait un beau succs pour le comte d'avoir bris l'ancienne trinit communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand, d'avoir cr contre elle une ternelle haine, de l'avoir isole pour toujours. Gand restait plus faible en ralit, par suite de cette triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuade qu'elle tait que le comte n'et jamais pacifi la Flandre sans elle. La bannire souveraine de Flandre tait-elle dsormais celle de Gand ou celle du comte? cela devait tt ou tard se rgler par une bataille. Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gags de la maison de Bourgogne contre les Gantais, cette population ne parat pas avoir t indigne du grand rle qu'elle joua. Ces gens de mtier, fort renferms, connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de plus, proccups des petits gains et des petites dvotions qui ne peuvent tendre l'esprit[178], n'en montrrent pas moins souvent un vritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de suite, parfois de la modration. Gand, aprs tout, est le coeur, l'nergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivires y viennent dposer vingt-six villes en une cit et se marier ensemble au _pont du Jugement_. [Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, ds ce temps, les Gantais taient fort dvots. Dans la terrible guerre de 1453, ils ne brlrent pas une glise, quoique les glises fussent souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.-- Gand, les moeurs taient trs-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un tribunal bannit un citoyen distingu, pour avoir offens de propos indcents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers de 1304 porte que celui qui vit dans une union illgitime ne peut ni concourir aux lections ni assister aux dlibrations. (Lenz.)] Le jugement suprme de la Flandre orientale rsidait en effet dans l'chevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mmes taient des capitales, des tribunaux suprieurs (la seule Alost pour cent soixante-dix cantons, deux principauts, une foule de baronnies[179]), taient obliges d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou _fiefs du soleil_[181], n'en taient pas moins forces d'aller dfendre leurs appels Gand, de rpondre la _loi_ de Gand, de reconnatre en elle un juge, et ce juge n'tait que trop souvent, comme dit la vieille formule allemande, un _lion courrouc_[182]. [Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.] [Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p. XLVII.] [Note 181: Ces mots taient souvent synonymes dans les pays allemands et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.] [Note 182: Gris grimmender loewe. Jacob Grimm, Deutsche Rechts alterthmer, p. 763.] Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrme attachement des Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes villes d'industrie, loin d'avoir la mobilit que nous voyons dans les ntres, se faisaient une religion de rester fidles l'esprit du droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire, d'une querelle spciale entre le comte et une ville; c'est la grande et profonde lutte de deux droits et de deux esprits. Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en gnral, n'avaient jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit scribe, paperassier, chicaneur, dfiant, du Midi. Le leur tait, les entendre, un droit simple et libre, fond sur la bonne foi, sur la ferme croyance la vracit de l'homme. En Flandre, les grandes assembles judiciaires s'appelaient _vrits, franches et pacifiques vrits_[183], parce que les hommes libres y sigeaient pour chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le vrai, mme contre soi. Le dfendeur pouvait se justifier par sa propre affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son chemin. Tel tait l'idal de ce droit[185], sinon la pratique. [Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vrits_, _franches vrits_, _communes vrits_, ou simplement _vrits_. (Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)] [Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une manation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et le pote ont le mme nom: _Finder_, trouveur ou trouvre. Grimm, et mes Origines du droit.] [Note 185: Cet idal germanique s'est conserv dans la formule du franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: Si le franc-juge westphalien est accus, il prendra une pe, la placera devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce dont vous m'avez parl et dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il prendra un pfenning marqu d'une croix (Kreutz-pfenning), et le jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son chemin.] Le peuple ne pouvant rester toujours assembl, les jugements se faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La _loi_ se runissait, prononait, excutait par son _vorst_ ou prsident, qui tenait l'pe de justice. _Vorst_ est en Flandre le propre nom du comte[186]. Il ne devait prsider qu'en personne; s'il commettait un lieutenant, ce lieutenant tait rput la propre personne du comte, de mme que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle ft, tait comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187]; les jugements taient excuts immdiatement[188]. qui et-on appel? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient t prsents. Le peuple mme avait jug, il tait infaillible; la voix du peuple est, comme on sait, celle de Dieu. [Note 186: Que les Franais avaient traduit au hasard par un mot qui sonnait peu prs de mme: Forestier, le forestier de Flandre.] [Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas, les sentences capitales taient sans appel ni rvision, jusqu' la fin du dernier sicle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt (particulirement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839. Gand, le condamn ne pouvait tre graci que du consentement des chevins (communiqu par M. de Lenz, de Gand). Les affaires taient relates sommairement dans les Registres criminels des chevins, comme on le voit aux Archives de Gand (observation communique par M. de Saint-Genois).] [Note 188: Le comte ne pouvait grcier les condamns par l'chevinage, qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.] Le comte et ses lgistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient rien comprendre ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats, choisissait la _loi_, il croyait la crer. Ce mot la _loi_, employ par les Flamands pour dsigner simplement les hommes qui doivent attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les magistrats, ses dlgus. Les deux principes taient contraires. Les formes ne l'taient pas moins. Les procdures des Flamands taient simples, peu coteuses, orales le plus souvent; en cela elles convenaient fort des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De plus, contrairement aux procdures crites, si sches et pourtant si verbeuses, surtout prosaques, ces vieilles formes allemandes s'exprimaient en potiques symboles, en petits drames juridiques o les parties, les tmoins, les juges mme devenaient acteurs. Il y avait des symboles gnraux et communs, employs presque partout, comme la paille rompue dans les contrats[189], la glbe de tmoignage dpose l'glise, l'pe de justice, la cloche, ce grand symbole communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localit avait quelques signes spciaux, quelque curieuse comdie juridique, par exemple, Lige, l'anneau de la porte rouge[190], le chat d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu dplac dans les choses srieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste, des tableaux en action, souvent burlesques, les Tniers du droit... D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du pass, la protestation fidle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles, c'tait pour eux la libert, sensible et tangible; ils la serraient d'autant plus qu'elle allait leur chapper: Ah! Freedom is a noble thing[192]!... [Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le ftu jusqu'en 1764. En Flandre, le matre du fonds donn ou vendu y coupait une motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y fichait un brin d'herbe, si c'tait un pr; si c'tait un champ, une petite branche de quatre doigts de haut, de manire reprsenter ainsi le fonds cd, et il mettait le tout dans la main du nouveau possesseur. Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conserv dans beaucoup d'glises des signes de ce genre; on en voit Nivelle et ailleurs, de forme carre ou semblables des briques. Ducange, Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42, 191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.] [Note 190: Celui qui demandait justice se rendait la Porte rouge du palais de l'vque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fix, il le faisait fortement retentir trois reprises diffrentes; l'vque devait venir et l'couter sur-le-champ (communiqu par M. Polain de Lige).] [Note 191: Chaque anne, le premier mercredi d'aot, on jetait un chat par les fentres d'Ypres, et le peuple le brlait; pendant ce temps, la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient rentrer (comme si la victime expiatoire se ft charge de leur faute). On a continu de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqu par Mme Millet van Popelen).] [Note 192: Ah! la noble chose que la libert! Voir ces beaux vers de Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littrature anglaise.--Comparez les vers de Ptrarque, qui ont t retranchs de plusieurs ditions: Liberta, dolce e desiato bene, etc.] Des villages aux villes, des villes la grande cit, de celle-ci au comte, du comte au roi, tous les degrs, le droit d'appel tait contest; tous, il tait odieux, parce qu'en loignant les jugements du tribunal local, il les loignait aussi de plus en plus des usances du pays, des vieilles et chres superstitions juridiques. Plus le droit montait, plus il prenait un caractre abstrait, gnral, prosaque, antisymbolique; caractre plus rationnel, quelquefois moins raisonnable, parce que les tribunaux suprieurs daignaient rarement s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur vrai jour. La guerre de juridiction avait commenc au moment o finissait la guerre des armes, le conflit aprs le combat (1385). Philippe le Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il tait plus ais de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda chez lui, du ct franais, Lille, un modeste tribunal[193], une toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux matres des comptes pour faire rentrer les recettes arrires (les menues sommes seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte, pour protger contre les gens de guerre et les nobles, les glises, les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misrables; enfin, pour composer aussy les dlicts _dont la vrit ne polra clairement estre enfonchi_. Du reste, nul appareil, peu de formes, point de procureur. [Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.] Il se trouva peu peu que la petite chambre attirait tout, que toute affaire se trouvait tre de celles _dont la vrit ne pouvait tre clairement enfonce_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au lieu de dbattre leurs droits contre ce tribunal franais[194], ils aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en se faisant plus Franais que lui et en disant qu'ils ressortissaient directement au Parlement de Paris. [Note 194: Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement. Ibid., LIV.] Au fond, ils ne voulaient dpendre ni de la France, ni de l'Empire. L'un et l'autre, peu prs dissous au temps de Charles VI, n'taient gure en tat de rclamer leur suzerainet. Les embarras continuels de Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs plutt que matres des Flamands. Le premier pourtant, au moment o il crut avoir tu Lige aussi bien que le duc d'Orlans, en ce moment terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les liberts flamandes. Il tablit sa justice Gand, un conseil suprme de justice[195], o l'on porterait les appels, qui jugerait les Flamands en flamand, mais _parlerait franais huis clos_. [Note 195: En la chambre l'uys-clos ilz parlassent langaige franchois. Ibid., LV.] Ce conseil, plac Gand, au milieu mme du peuple contre la juridiction duquel on l'tablissait, ne put faire grand'chose, et finit de lui-mme la mort de Jean. Mais ds que Philippe le Bon eut acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre serre de droite et de gauche, il ne craignit point de rtablir le conseil. Peu de gens osrent s'y adresser; Ypres, toute dchue qu'elle tait, punit une petite ville d'y avoir port un appel. Seigneur pour seigneur, les Flamands prfraient quelquefois le plus loign, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citrent devant les gens du roi qui se trouvaient Lille. Ypres et Cassel, dans une autre occasion, s'adressrent tout droit Paris[196]. Le duc de Bourgogne se trouva de plus en plus engag dans un double procs avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procs complexe, titre diffrent. L'Empire rclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La France rclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le trait de 1435 en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir les appels de Flandre; Lyon avait reu jadis ceux de Mcon, Sens ceux d'Auxerre. Ces prtentions juridiques taient d'autant plus difficiles admettre que derrire venaient les rclamations fiscales. Le roi soutenait qu'il n'avait point abandonn sur les provinces franaises du duc les droits inalinables de la couronne; monnaie, taille, collation et rgale, ici la gabelle, l certains droits sur les vins. La Bourgogne[198] tait si peu dispose reconnatre ces droits, qu'elle tenait, dit-on, des hommes dguiss en marchands pour tuer les sergents royaux qui s'aventuraient franchir la limite. D'autre part, les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir faucher sur les terres qu'ils avaient de ce ct-ci; ils leur faisaient payer un droit de passage. De l, des plaintes, des violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontire. [Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).] [Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du _ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu d'importance; le vassal reste peu prs indpendant.] [Note 198: Ils ont donn XVI ou XVIII compaignons en habiz de marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit pais de Bourgogne. _Archives du royaume, Trsor des chartes, J. 258, n 25, ann. 1445._] J'ai dit comment, aprs le mauvais succs de la Praguerie, Philippe le Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orlans, en lui faisant tenir l'assemble des grands Nevers, laquelle, faute d'audace ou de force, ne russit qu' prsenter des dolances. cette guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le duc faisait l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces embarras se compliqurent et d'une manire alarmante, en 1444, lorsque d'une part la guerre civile clata en Hollande[200], et que de l'autre les bandes franaises et anglaises, sous la bannire du dauphin, traversrent les Bourgognes pour aller en Suisse. [Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de Saxe.] [Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliques des _Morues_ et des _Hameons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et des _pcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V, Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.] Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou poussait le roi la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne, lorsqu'on n'tait encore sr de rien du ct de l'Angleterre, c'et t folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi, s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orlans, de Bourbon et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse de Bourgogne eut en grande partie le mrite de ces ngociations[201]. [Note 201: Elle remit grande somme au roi de Sicile. Mathieu de Coucy.] Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajourns pour neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gr, cet ajournement devant profiter au conseil du comte, ce tribunal qui sigeait contre eux, chez eux, et duquel ils se dfendaient bien plus difficilement que des empitements lointains du Parlement de Paris. L'indpendance que le comte se faisait ainsi contre la France et l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues coteuses, par des dpenses qui retombaient principalement sur la Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle entranait rendaient de plus en plus grave la question des subsides; tandis que la cit souffrait chaque jour dans son indpendance et son orgueil, l'individu souffrait dans ses intrts, dans son argent, c'est--dire dans son travail, car les guerres, les ftes, les magnificences, devaient ajouter des heures la journe de l'ouvrier. [Note 202: _Archives du royaume, Trsor des chartes, J. 257, n 38, 4 juillet 1445._] L'impt tait non-seulement lourd, mais singulirement variable[203]; de plus, rparti entre les provinces avec une odieuse ingalit[204]. La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais c'tait encore l ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux. [Note 203: Jusqu' doubler ou tripler, dans les annes 1436, 1440, 1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on trouvera plus loin, l'extrme obligeance de M. Edward Le Glay (fils du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les documents financiers que possdent les _Archives de Lille_, _Chambre des comptes_, _Recette gnrale_.] [Note 204: Ainsi, en 1406, au premier sige de Calais, la Flandre paye 47,000 cus et 8,000 fr., tandis que le duch de Bourgogne paye 12,000 livres, le comt de Bourgogne 3,000 livres!--Au second sige de Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au sige en corps de peuple, et qui dut fournir normment en nature, paya de plus 120,000 livres, tandis que les deux Bourgognes ne payrent que 58,000 livres et 600 saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiques par M. Edward Le Glay_).] En 1439, en pleine paix, l'impt fut norme. C'tait, disait-on, pour racheter le duc d'Orlans. La ranon du seigneur tait bien un cas d'aide fodale, mais non, coup sr, la ranon du cousin du seigneur. Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fte, et la fte fut pour Bruges[205], pour les marchands et les trangers. [Note 205: Cette fte fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur Bruges elle-mme et sur la Flandre occidentale, un triomphe en esprance sur la France, qu'il croyait dsormais dominer par son union avec le duc d'Orlans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les marchands hansatiques qui avaient profit du mouvement de la Flandre pour forcer le duc de leur sacrifier l'intrt des Hollandais, alors leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamn la Hollande indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent la fte dans la majest sombre de leurs vtements rouges et noirs. (Meyer, Altmeyer, Dujardin.)] De l, le duc alla passer prs de deux ans dans les ftes et les tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protgrent la Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint Gand, au foyer du mcontentement, tenir une solennelle assemble de la Toison d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable souverain tait leur comte de Flandre. Une crmonie coteuse tale devant ce peuple conome, un tournoi magnifique au March des vieux habits, la Toison d'or donne un de ces Zlandais qui avaient fait manquer le sige de Calais, qui aidrent la chute de Bruges, et bientt celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait calmer les esprits. Il y avait parier qu' la premire vexation fiscale, il y aurait explosion. Cette anne mme, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des causes, mais spcialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait tout privilge; pour les privilgis, nobles et bourgeois, payer un tel impt, c'tait droger. [Note 206: Date rectifie par M. Gachard (d. Barante, II, 85, note 8), d'aprs le _Registre ms. de la collace de Gand_.] Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du ct du roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un bon ami en France pour troubler le pays, un roi en esprance, contre le roi rgnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse ni enfance; il tait n Louis XI, c'est--dire singulirement inquiet, spirituel et malfaisant. Ds quatorze ans, il faisait ce qu'il fit pendant son rgne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. seize ans, il voulait dtrner son pre, qui le dsarma et lui donna le Dauphin. Nous l'avons vu ensuite Dieppe, en Guienne, en Suisse, se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Chteau-Thierry. Cet tablissement considrable, mais faible, en ce qu'il tait dispers, ne lui faisait que dsirer davantage la possession d'une grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il et pris le reste. Il y aurait russi peut-tre, si Charles VII n'et eu prs de lui le sage, ferme et courageux Brz[207], qui, reprenant la politique de la vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agns Sorel et lui faisait vouloir le bien du royaume. Le dauphin, dsesprant de se faire un instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208]. Dcouvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphin, se fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'glise, ami des Suisses, de la Savoie, de Gnes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du roi et du royaume[210]. Lorsque Agns mourut, en 1450, tout le monde crut que le dauphin l'avait empoisonne. Dans cette mme anne, o la Normandie venait d'tre reconquise, il osa la demander, non au roi, mais elle-mme, aux prlats et seigneurs normands[211]. Visiblement, il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'anne suivante, lorsque, malgr les dfenses expresses de son pre, il pousa la fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y seraient hasards, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de Bourgogne. [Note 207: Pierre de Brz, qui appartient la grande rforme militaire et tant d'autres actes de ce rgne, me parat tre l'homme le plus complet de l'poque, politique, homme de guerre, littrateur (De la Rue). Il gouverna son matre sans lui plaire (_Legrand, Hist. ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tte, et qui changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau rcit de Chastellain). La vie de M. de Brz, fort difficile crire, recevra sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M. Chruel a extrait aussi beaucoup de documents indits, relatifs M. de Brz, comme capitaine de Rouen et grand snchal de Normandie: _Archives de la ville de Rouen, Registre des dlibrations du conseil municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.] [Note 208: V. le dtail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I, fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.] [Note 209: Dans cette demande adresse au roi, les Gnois font du dauphin un loge dont son pre dut tre effray; ils s'attendent lui voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc. _Legrand_.] [Note 210: Le dnonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant claircir la chose qu'il lui envoya son mdecin et son apothicaire. Le malade eut si peur du mdecin de Louis XI qu'il chappa au traitement. Il se sauva Lyon, fut amen Paris, ne put prouver son accusation et eut la tte tranche. _Ibidem._] [Note 211: Bazin, vque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au roi.] [Note 212: La veille des noces, arriva le hraut de Normandie de la part du Roy, etc. On fit la clbration avant d'ouvrir ses lettres. _Legrand_.] Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi, Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'voqut point l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une guerre et une guerre gnrale de Flandre. Sans renoncer la gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires encore: droit sur la laine, c'est--dire sur le travail; droit sur les consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des pages sur les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays comme en tat de sige. Le droit de mouture, qui indirectement atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet, nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du mme parti que les villes. [Note 213: La lettre est trs-humble: J'escrips par devers Vous et Vous en advertis en toute humilit... Que je ne soye oy pralablement en mes raisons. _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451, 29 juillet.] [Note 214: Prter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit vectigal tritici. Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont point relates dans le registre de la collace de Gand, on ne peut conclure d'une manire absolue qu'elles n'ont pas t prises; elles frappaient plus directement les campagnes.] Le duc s'aperut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme l'ordinaire, aidrent calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc crut ne venir jamais bout de cette ternelle rsistance, s'il ne changeait la ville mme en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y dtruisait la prpondrance qu'y avaient prise les mtiers[215], s'il ne la ramenait la constitution qu'elle avait subie pendant l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brise, il et bris les confrries, y introduisant peu peu des faux-frres, des artisans des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cit, mais la population mme changet la longue. [Note 215: Qui pouvait s'tonner que ceux qui faisaient la force de la ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes, eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des mtiers influrent peu peu sur l'lection des chevins, et en vinrent jusqu' juger avec eux. Sans une part la puissance judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville, peut-tre mme nulle sret pour un corps et pour un parti. Voir Diericx, Mmoires sur Gand.] En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommenant entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien craindre du ct du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour de Gand, cassa la _loi_. La ville dclara hardiment que la _loi_ serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait russi en 1436, lorsqu'il s'tait servi de Gand contre Bruges; il recourut cette fois l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les Gantais. Les tats de Flandre se chargrent de _lire_ les privilges de Gand; ils y lurent que la _loi_ tait _nomme_ par le comte; s'en tenant ainsi la lettre morte, ils firent semblant de croire que _nomme_ voulait dire _cre_. Cette dcision ne dcidait rien. Les nouveaux doyens des mtiers trouvrent par enqute qu'on avait furtivement enregistr des _buissonniers_ dans le mtier des tisserands[216]; ils prononcrent le bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des trangers parmi les bourgeois, avaient viol le droit de cit. Le duc, par reprsailles, voulut bannir ceux qui avaient prononc ce bannissement; il les cita comparatre Termonde. [Note 216: Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente Philippo quidam factas fuisse putabant. Meyer, f. 302 verso. Un peu plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le second passage est altr.] Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi tre attirs hors de la ville, jugs pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni magistrats. Ceux-ci nanmoins, sur la promesse que le duc se contenterait de leur comparution et leur ferait grce, vinrent se prsenter humblement lui. Et il n'y eut point de grce; il bannit l'un _vingt lieues_ pour _vingt annes_, l'autre _dix lieues_ pour _dix annes_, etc.[217] [Note 217: Ceci doit tre une vieille formule de condamnation.] Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une rvolte, esprant craser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il agissait tout la fois contre le roi et prs du roi. Il lui adressait une supplique pour qu'il n'voqut point l'affaire. Mais, par derrire, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin. Le roi voyait et savait tout. ce moment mme, il fit arrter Jacques Coeur (31 juillet), qui prtait de l'argent au dauphin[218] et qu'on souponnait de l'avoir dlivr d'Agns. [Note 218: Le roi fut persuad: Qu'il avoit intelligence avec luy, et que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_. Godefroy.] Si l'on en croit les Gantais, l'exaspration du duc et t si furieuse[219] que ses dputs Gand crurent lui faire plaisir en y prparant un massacre. La ville les lui dnona, et sur son refus de les rappeler, elle les jugea elle-mme et leur fit trancher la tte. Les rsolutions de ce peuple irrit, souffrant, sans travail, devaient tre violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-chevin de Gand, un grand seigneur, ayant t pris lorsqu'il coupait les canaux pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, la prire de la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter. [Note 219: Depuis... ont envoy en cette ville quatre malvaix garons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par eulz advis pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers... recognoissans leurs mauvaisets, dcapits. Lettre des Gantais au roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).] Le bailli du comte ayant t rappel et la justice ne pouvant tre suspendue dans cette grande population en effervescence, on cra grand-justicier un _maon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa conduite, celui-ci devait tre un de ces _maons_ architectes et ingnieurs, qui btissaient les cathdrales, de ceux que l'Italie faisait venir des loges maonniques du Rhin pour fermer les votes du duomo de Milan. Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernire tentative fut faite auprs du duc pour le flchir; mais il voulait qu'on dsarmt. Alors le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemble arme), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: Voici, dit-il, les clefs d'Audenarde. Audenarde, c'tait l'Escaut suprieur, la route des vivres, l'approvisionnement du Midi; en mme temps, une ville sujette et ennemie de Gand, dvoue au comte. [Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde allemand et flamand, dfigure tout cela et le tourne en ridicule.] Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne ft averti et ne se jett dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il l'approvisionna sa manire, engageant les paysans y retirer leurs troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en cota un rude combat, o les chevaliers s'lanant imprudemment entre les piques, y auraient pri, si les archers de Picardie n'avaient pris les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes de Gand, o huit cents firent tte avec intrpidit; les chevaliers admirrent surtout un boucher qui portait la bannire du mtier, fut bless aux jambes et se battait encore genoux. Ces bouchers de Gand se prtendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils descendaient, disaient-ils, du btard d'un comte de Flandre; ils s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen. Audenarde dlivre, le duc prit l'offensive et pntra dans le pays de Was, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coup de canaux, d'accs difficile, dont les Gantais se croyaient aussi srs que de leur ville. La gendarmerie y tait arrte chaque pas par les eaux, par les haies, derrire lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engags au-del d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut, dit-on, cinq chevaux tus sous lui. Nanmoins, la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage. Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas. Bruxelles intercda pour eux, mais mollement. Lige leur conseilla d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'taient rien moins qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses prparatifs, expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, ds longtemps ennemis des Flamands, ils se runirent sans distinction de partis[222], remontrent l'Escaut avec une flotte, dbarqurent une arme dans le pays de Was, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire, une guerre habile parmi les canaux. [Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'aprs le _Registre ms. du conseil de la ville de Mons_.] [Note 222: Avec le mme empressement que montrrent les Hollandais, Frisons et autres populations du Nord, en 1832.] Abandonne des uns, accable par les autres, Gand ne faiblit point. Elle ne fit que deux choses et trs-dignes. D'une part, avec douze mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation dernire la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentrent de faire boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223]. [Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidle des troubles (d'aprs les documents mss.), p. 124-125.] D'autre part, Gand avait crit au roi de France une belle et noble lettre[224], o elle exposait le mauvais gouvernement des gens du comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel pril, est hroque et digne de mmoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel, pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale. [Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.] Cependant cet isolement, ce grand danger extrieur, produisait l'intrieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens, aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_, une confrrie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit peuple avait alors pour chef un homme d'un mtier infrieur, un coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force normes. Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: S'il gagne, nous le ferons comte de Flandre. L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal; surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accabl par les Hollandais, il fut men au duc avec ses braves, et tous, plutt que de crier merci, aimrent mieux mourir. [Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle mme des Suves dans leur guerre contre Csar.] Cette dfaite, la rduction du pays de Was, l'approche de l'arme ennemie, une pidmie qui clata, tout donnait force aux partisans de la paix. Le peuple se rassembla au March des vendredis; sept mille osrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi. Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commenait alors sa longue vie de duplicit, trompa tout la fois le roi et Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il et t probablement moins indpendant dans sa Picardie; il s'obstina n'en point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui et livr la ville. [Note 226: Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts commissaires s'employent la pacification desdictes questions... se transporteront Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire et administrer tous ses bons sujets toute raison et justice et les prserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvniens... Se mondit sire de Bourgogne ne fust content... nanmoins lesdits ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy requrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture ou difficult le faict de restitucion desdictes terres de Picardie, lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et leur signifier que le Roy a toujours est est prest de leur faire... bonne raison et justice. (Si les deux parties refusaient de prendre le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur dfendront de passer outre): le plus doulcement qu'ils pourront. _Instruction du 5 juillet 1452, Bibliothque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._] [Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme, norme alors, de 24,000 livres, pour cause de leurs vacations, frais et dpens. Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'aprs le _Compte de la recette gnrale des finances de 1452_.] Un tel arbitrage ne pouvait tre accept. Ce qui servait mieux le duc, ce qui, selon toute apparence, avait t sollicit par lui, pay peut-tre aux Anglais[228], c'est qu' ce moment mme Talbot dbarque en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvs du mme coup. [Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy, 28 mars 1453._] Il faut voir ici l'insolence et les drisions avec lesquelles furent reus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point qu'ils se mlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se lchrent en paroles aigres, comme elles viennent des gens qui n'ont plus rien mnager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de France tait mcontent du roi pour les tailles et les aides, pour la _mangerie_ qui s'y faisait, etc. quoi les ambassadeurs rpliqurent que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui tait peu de chose[229]. [Note 229: Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et qu'il y avoit grant dengier. quoy je lui respondy, au regart des aydes, que laide du vin s pays de Mondit Seigneur de Bourgogne montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que pour ses gens d'armes, qui ne montoit que XIIII ou XVI sols par feu, qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la provision y est bien aise mectre et que le Roy y avoit bonne voulount... _Bibliothque royale, mss. Baluze_ (dcembre, 1452), _A. fol. 45._] Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un ct ni de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc. Ils firent alors la ridicule et hasardeuse dmarche d'envoyer sous main un barbier[230] pour tter les gens de Gand et leur insinuer timidement qu'ils devaient envoyer Paris _pour demander provision_. Les Gantais, impatients de ces dmarches obliques, rpondirent durement qu'ils n'estoient pas dlibrez de rescripre aucune personne du monde. [Note 230: En mme temps, un Franais, Pierre Moreau, vint se mettre la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena plusieurs fois au combat.] Ainsi cette fire ville ne songeait plus qu' combattre, seule avec son droit. L'audace croissait par le danger; les ttes se prenaient d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses, toutes les motions, la peur mme, tournant en tmrit. Ces vastes mouvements de peuple comprennent mille lments divers; divers ou non, tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la force et du bras, dans les mtiers o l'on frappe, forgerons, bouchers. Puis, dans les mtiers populeux, chez les tisserands par exemple, le fanatisme du nombre, qui s'blouit de lui-mme, se croit infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Ocan de ne pouvoir compter ses flots. ces causes gnrales, ajoutez les accidentelles, l'lment capricieux, le dsoeuvr, le vagabond, le plus malfaisant de tous, peut-tre, l'enfant, l'apprenti dchan... Cela est partout de mme. Mais il y avait une chose toute spciale dans les soulvements de ces villes du Nord, chose originale et terrible, et qui y tait indigne, c'tait l'ouvrier mystique, le lollard illumin, le tisserand visionnaire, chapp des caves, effar du jour, ple et hve, comme ivre de jene. L, plus qu'ailleurs, se trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manire sanglante, celui qui, ce jour-l, se sent tout coup hardi, court au meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frntiques, un ouvrier moine, gorgea quatre cents hommes dans le foss de Courtrai. Dans ces moments, il suffisait qu'une bannire de mtier part sur la place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser ct. Confrries, peuple, bannires, tout branlait au mme son, un son lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de la bataille ou quand la ville tait en feu. Cette note uniforme et sinistre de la monstrueuse cloche tait: Roland! Roland! Roland[231]! C'tait alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons gure le deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense patrie, d'un empire; l'me s'lve en y songeant... Mais l, l'amour de la patrie, d'une petite patrie, o chaque homme tait beaucoup, d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'tait un pre et terrible amour... Qu'tait-ce donc, quand elle appelait ses enfants de cette pntrante voix de bronze; quand cette me sonore, qui tait ne avec la commune, qui avait vcu avec elle, parl dans tous ses grands jours, sonnait son danger suprme, sa propre agonie... Alors, sans doute, la vibration tait trop puissante pour un coeur d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volont, ni raison, mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit alors comme les Isralites leur dieu: Que d'autres parlent ta place, ne parle pas ainsi toi-mme, car nous en mourrons! Tous prirent les armes la fois, de vingt ans jusqu' soixante; les prtres, les moines ne voulurent point tre excepts. Il sortit de la ville quarante-cinq mille hommes. [Note 231: V. t. IV.] Ce grand peuple alla ainsi la mort, dans sa simplicit hroque, vendu d'avance et trahi[232]. Un homme qui ils avaient confi la dfense de leur chteau du Gavre, se chargea de les attirer. Il se sauva de la place et vint dire Gand que le duc de Bourgogne tait presque abandonn, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlrent dans le mme sens, et avec l'autorit que devaient avoir de vieux hommes d'armes[233]. Arrivs devant l'ennemi, les Anglais passrent au duc, en disant: Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions promis[234]. [Note 232: Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer secrtement un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra ses compaignons qu'ils ne pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur, et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que communment le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui mieux le servent. Olivier de la Marche.] [Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devanc toutes les autres nations au XIVe sicle pour l'organisation de l'infanterie. Ce qui est sr, c'est que leur obstination ne rien changer cette organisation fut pour eux une cause de dfaites, Roosebeke, peut-tre Gavre, etc.] [Note 234: Olivier de la Marche.] Cette dfection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancrent en bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs. L'artillerie lgre du duc et ses archers les mouvaient peu encore; mais voil qu'au milieu d'eux un chariot de poudre clate, le chef de leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: Prenez garde! prenez garde! Un vaste dsordre commence, les longues piques s'embarrassent; la seconde bataille, forme d'hommes mal arms, la troisime de paysans et de vieilles gens, s'enfuient toutes jambes; les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient plus que les massues; il tait recommand de ne prendre personne en vie. [Note 235: Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle adventure estoit advenue un homme de bien, et que je le sceusse nommer, je m'aquiteroye de porter honneur son hardement. Olivier de la Marche.] Deux mille furent pousss dans une prairie, entoure de trois cts par un dtour de l'Escaut, par un foss et une haie. Les Bourguignons, reus vivement aux approches, hsitaient; le duc s'lana, son fils aprs lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrtrent lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_, celui qui ils avaient jur par le serment fodal de respecter _sa vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie dfendre; ils fondirent piques baisses. Le duc fut en danger, entour, son cheval bless. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvs que par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand avaient bien gagn noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme sans nom qui fit assez d'armes ce jour-l pour illustrer jamais un _homme de bien_. Vingt mille hommes prirent, parmi lesquels on trouva deux cents prtres ou moines. Ce fut le lendemain une scne crever le coeur, lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour reconnatre chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: Hlas! dit-il, qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce sont mes sujets. Il fit son entre dans la ville, sur le mme cheval qui, la bataille, avait reu quatre coups de piques. Les chevins et doyens, nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire, vinrent crier: Merci! Ils entendirent leur condamnation, leur grce... La grce tait rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour; elle n'avait plus de justes; ce n'tait plus qu'une commune, et cette commune entrait en tutelle; deux portes jamais mures durent lui rappeler ce grave changement d'tat. La souveraine bannire de Gand, celles des confrries de mtiers, furent livres au hraut Toison d'or qui, sans autre crmonie, les mit dans un sac et les emporta. CHAPITRE II GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FTES--LA RENAISSANCE 1453-1454 La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait t tu le 17 en Guienne. Si cette nouvelle et pu venir temps, si les Gantais avaient su que le roi de France tait vainqueur, les choses auraient bien pu se passer tout autrement. Quoi qu'il en soit, la Flandre tait soumise, la guerre finie, et mieux qu' Roosebeke. Gand, cette fois, avait t vaincue sous ses propres murs, Gand mme. Le duc de Bourgogne tait dcidment comte de Flandre, sans contestation et pour toujours. Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu, non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'tait eux se tenir paisibles, ne plus se mler de la Flandre, ni du Luxembourg, remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne tait un homme doux et pacifique. [Note 236: Et cet orgueil alla jusqu' la folie, si l'on en juge par le fait suivant: Le duc, ayant t oblig, par une maladie, de se faire raser la tte, fit Un edict, que tous les nobles hommes se feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvrent plus de cinq cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et aussi fut ordonn messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux. Olivier de la Marche.] Et en effet qu'y avait-il dsormais de difficile ou d'impossible? Du ct de l'Orient ou de l'Occident, qui et rsist? La duchesse, qui tait Lancastre par sa mre, regardait volontiers du ct de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait (et elle en vint bout plus tard) marier son fils dans la branche d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant qui viendrait et fini peut-tre par tenir en une mme main les Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III). Ces ides, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient tre, taient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux, l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus volontiers vers le Midi, vers les tranges et merveilleux pays dont on faisait tant de contes; elle voyageait plutt du ct des terres d'or, des hommes d'bne, des oiseaux d'meraude[237]... Il y avait l bien d'autres duchs, d'autres royaumes prendre. N'avait-on pas vu la singulire fortune des Braquemont et des Bthencourt[238]? Ce Braquemont de Sedan, qui n'tait qu'un arrire-vassal de l'vque de Lige, ayant pass en Espagne, couru les mers, _cherch son aventure_, avait fini par lguer son neveu, au Normand Bthencourt, la royaut des les Fortunes!... Plus loin encore, les pilotes de Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frre de la duchesse de Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'tait bti son couvent sur la mer, dirigeant de l ses pilotes, leur traant la route, et dans sa longue vie, fondant peu peu des forts portugais sur les ruines des comptoirs normands. [Note 237: V. au muse de Bruges, l'_Offrande de la perruche l'enfant Jsus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck. Plusieurs intermdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que les imaginations taient fort proccupes des contres nouvellement dcouvertes.] [Note 238: Au quatrime sicle, les Braquemont de Sedan se marirent aux Bthencourt de Normandie, qui prtendaient descendre d'un compagnon du Conqurant; ainsi, au douzime sicle, les Bouillon s'taient maris aux Boulogne, les Ardennes la cte, d'o vint Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou le long des rivages ne suffisait pas l'ambition de ces aventuriers. Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux La Marck), leur tanire ardenaise, allrent avec les Bthencourt _chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller, s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Bthencourt fut tu en se battant pour Duguesclin, Cocherel. Un Robin de Braquemont le suivit cette belle et profitable guerre d'Espagne, o ils furent tous combls par le btard de Castille qu'ils avaient fait roi. Robin devint un grand d'Espagne, pousa une Mendoza, se fit faire amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de dtruire des flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il tait en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit un march avec son neveu Bthencourt qui s'ennuyait Paris d'tre chambellan d'un roi fol; Bthencourt engageait au vieux Robin ses bonnes terres de Normandie, et prenait en change de prtendus droits de l'amiral de Castille sur les les Fortunes; trange march o le jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna. Le march surprend moins, quand on songe que l'imagination, la puissance de foi et de croyance, fort calme alors du ct mystique, s'taient tournes avec une singulire vivacit vers les voyages lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troubl les mes par ses rcits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille choses merveilleuses de l'Afrique, de la cte d'Or. Sur cette route, les les Fortunes, les fameuses Hesprides, avaient un immense prestige; autour du pic de Tnriffe, ce gant des montagnes, on aimait placer une population de gants.--Dans cette potique conqute, Bthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-tre prtendu quelque chose du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint Louis, qui jadis s'tait fait nommer l'_infant de la Fortune_ et couronner roi des Canaries par le pape. Bthencourt embarqua quelques Normands; mais, pour que l'affaire ne devnt pas toute normande, il prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile spculateur. Celui-ci eut peine pris pied que, sans s'inquiter de l'associ, il passa en Espagne et se fit reconnatre roi des Canaries sous la suzerainet espagnole. Mais en mme temps, il resta indpendant de l'Espagne sous le rapport ecclsiastique, et obtint du pape qu'il aurait un vque lui. Cela fait, il procda tout doucement l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, tranant en longueur les choses promises, jusqu' ce qu'il perdit patience et retourna en Gascogne aussi lger qu'il tait venu.--Bthencourt parat avoir eu le vrai gnie de la colonisation. Quand il revint chercher des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve au reste que son gouvernement tait doux et juste, c'est qu'il ne craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la premire dcouverte et conqute des Canaries, faite ds l'an 1402 par messire Jean de Bthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier, prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis possde un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p. 685, sur les rapports de Louis d'Orlans avec Robert ou Robinet de Braquemont; et sur _Bthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives, Trsor des Chartes, J. 645._] [Note 239: Vitet.] [Note 240: Grand-matre de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise ces paroles franaises que les Portugais gravrent dans tous leurs tablissements: Talent de bien faire.] Cette patience n'allait pas un si grand souverain que le duc de Bourgogne, tout cela tait lent et obscur. L'Orient seul tait digne de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait dfendre la chrtient, sinon le premier prince chrtien? L'Antchrist tait la porte, on ne pouvait gure en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses effroyables bandes de rengats habills en moines, sous leur barbare et burlesque attirail[241], ce monstre, n'tait-ce pas la Bte?... [Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force relle des armes turques, des janissaires; ils taient, comme on sait, affilis aux Derviches, ils en portaient peu prs le costume. De plus, comme commensaux du sultan, ils avaient sur la tte des cuillers au lieu de plumets; le palladium de chaque corps tait sa marmite, les chefs s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.] Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait t prise par Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel avertissement pour les chrtiens d'en finir avec leurs discordes! quelle menace de Dieu!... Aprs Constantinople, que restait-il, sinon de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la leur rendait pleine d'or, leur disait: Au revoir, Rome[242]! [Note 242: Nous nous reverrons la Pomme rouge. C'est ainsi que les Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)] Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et dlibraient; le pape se mourait de peur, il appelait toute la chrtient, _le grand duc_ surtout. Pour avoir son secours, il et tout fait pour lui; il l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois Constantinople, comme ils l'avaient dj fait sous leur comte Baudoin, leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est tout simplement lectif, tandis que l'empire d'Orient est hrditaire; tous les jaloux, Allemands et Franais, en crveraient srement de dpit. Et dj, quelque part que soit le duc de Bourgogne, Dijon, Bruges, l est le centre du monde chrtien. Qu'il dresse sa tente dans une fort de la Comt, les ambassadeurs des princes y viendront de l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mmes, les lgats du Saint-Sige. O trouver le roi, l'empereur? grand'peine on pourrait le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII Mehun. Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre, l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie de celui qu'a fond l'empereur, de l'ordre de la Sobrit; triste empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'tait gure plus splendide; il montait ordinairement un bas cheval trottier d'entre deux selles. Son serment doux et modeste tait: _Sainct-Jean! Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, l'anglaise: _Par Sainct-George!_ [Note 243: C'est le nom drisoire qu'ils donnaient quelquefois nos rois.] [Note 244: Ms. anonyme, intitul: De la Vie, Complexion et Condition dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.] Pour mieux prparer la guerre, on fit Lille une fte qui cota autant qu'une guerre, fte nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une dpense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frmirent eux-mmes. Ces grandes ftes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent gure nos froides solennits modernes. On ne savait pas encore ce que c'tait que de cacher les prparatifs, les moyens de jouissances, pour ne montrer que les rsultats; on montrait tout, nature et art, et tout art ml, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite part que chacun prend en une fte, mais bien plus de l'abondance tale, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde pompe, sensualit barbare et par trop nave... Mais les sens ne s'en plaignaient pas. Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services taient remplis par d'tranges spectacles, chants, comdies, reprsentations fictives mles de ralits. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il y avait des animaux, par exemple un ours chevauch par un fol, un sanglier par un lutin. un poteau, l'on voyait, bien tenu par une chane, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue, vtue de ses cheveux par derrire, par devant enveloppe pour cacher o il appartenoit d'une serviette dlie... escripte de lettres grecques[245]... Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la mamelle droite. [Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des principaux acteurs de la fte, qui fit les vers, etc.] Trois tables taient dresses dans la salle: Sur la moyenne, une glise croise, verre, de gente faon, o il y avoit une cloche sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246]. Sur la seconde table, qui devait tre prodigieusement longue, on voyait neuf entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf entremets tait un past, dedans lequel avoit vingt-huit personnages vifs, jouant de divers instruments. [Note 246: Tout le monde connat le Mannekenpiss, chri des gens de Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part, l'inconvenance n'est plus frappante que dans la premire miniature du magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothque royale. Le traducteur portugais fait la ddicace du livre Charles le Tmraire; on voit au loin la mre du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur; mais la prsence de cette princesse n'a pas empch l'artiste de reprsenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothque royale, ms. n 6727._] Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conqurant de la Toison d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commena l'acte pieux de la fte, l'entremets pitoyable, comme l'appelle Olivier de la Marche. Un lphant entra dans la salle, conduit par un gant sarrasin... Sur son dos s'levait une tour, aux crneaux de laquelle on voyait une nonne plore, vtue de satin blanc et noir; ce n'tait pas moins que la sainte glise. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux compre, s'tait charg du personnage. L'glise, dans une longue et peu potique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer sur le faisan_ qu'ils viendraient son secours. Le duc jura, et tous aprs lui. Ce fut qui se signalerait par le voeu le plus bizarre; l'un jura de ne plus s'arrter qu'il n'et pris le Turc mort ou vif; l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jet un Turc les jambes en l'air; un autre, un cuyer tranchant, voua impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le dpart, il pouserait au retour la premire qui aurait vingt mille cus... Le duc finit par les faire taire. Alors commena un bal o dansrent avec les chevaliers douze Vertus, en satin cramoisi; c'taient les princesses elles-mmes, les plus hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un tournoi. Ces exercices, innocents dans le sicle o les armures taient assez parfaites pour rendre l'homme invulnrable[247], inutiles aussi une poque de grandes armes et dj de tactique, taient pourtant fort encourags par la maison de Bourgogne. Quoique le spectacle ft peu dangereux, il n'en tait pas moins une occasion de vives motions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment mme du choc, quand les trompettes se taisant tout coup, les chevaux lancs se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur l'impntrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait la charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de mnagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui qu'on croyait en pril, gant, bracelet, tout; on aurait jet son coeur[248]... [Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et combien lgres dans les interminables histoires de tournois que fait Olivier de la Marche.--Tout cela commenait paratre assez puril. Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier hros de cette gymnastique, avait peine trouver des gens qui voulussent le _dlivrer de son emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprs de Dijon, la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'anne du jubil, lui fournit peu d'adversaires: Personne n'a piti de la Dame de pleurs, et n'y veut toucher. Le Btard de Saint-Pol a beau suspendre prs de Saint-Omer l'cu de Tristan et de Lancelot du Lac, son pas de la Belle plerine est peu frquent.--Le dernier fol en ce genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec lui; cet Anglais est peu prs contemporain de Cervants.] [Note 248: Ces dchirantes volupts de la peur ont t observes de tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne sont nulle part exprimes de faon plus nave et plus charmante que dans le roman de Percefort, qui est ici une histoire: la fin du tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs paules, de plus, les cottes sans manches; elles avoient jet aux chevaliers guimpes et chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point, elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la voisine toit de mme, elles se mirent rire de leur aventure; elles n'avoient plus song qu'elles alloient se trouver nues, tant elles donnoient de bon coeur!] Il y avait aussi des ftes politiques, plus graves, mais non moins brillantes, les assembles de la Toison d'or. Aux chapitres solennels de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse chrtienne. Qui n'en et pris cette ide, l'Assemble de 1446 par exemple, lorsque dans l'glise de Saint-Jean, majestueusement tapisse, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique d'Ockenheim, le noble chapitre fut reu par le clerg, et que chaque chevalier alla s'asseoir sous le large tableau o brillait son blason en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts ou les expulss, les svres justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or marquait la place d'un membre minent, du roi d'Aragon. Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, tait sur l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus lointaines contres. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on, la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait laiss l l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rverie allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau mme de saint Jean, l'audacieux gnie sut introniser la nature. [Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_. Facius, De Viris illustribus, p. 46 (crit en 1466). Le dessin du muse de Bruges est sign de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437. Il a crit _de_ et non _van_. C'est donc tort qu'on l'appelle Van Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il a plac au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il tait un enfant de la Meuse, et pour protester peut-tre indirectement contre la Flandre, qui volait sa gloire. N Maas-Eyck, sur la limite mme des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi novateur est encore bien plus Wallon. Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demand en vain par Philippe II au clerg de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la Convention, qui en enlevrent quatre volets; les huit autres furent cachs par des gens de coeur, au pril de leur vie. En 1815, les volets, transports Paris, revinrent Gand, mais plusieurs ont t vendus et sont Berlin.] [Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouv la peinture l'huile. La gloire appartient celui qui s'est empar, par le gnie, d'une chose jusque-l inutile et obscure.] [Note 251: Voir au muse de Bruges un admirable dessin la plume, qui reprsente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?) inacheve. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau tait le pivot de l'histoire de l'art. Voir le Journal de l'art sur le Rhin, et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, 13, etc. etc.] Ce tableau, ce grand pome, qui date si bien le moment de la Renaissance, est gothique encore dans sa partie suprieure[252], mais tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau plac sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par un bizarre allgorisme, les rayons touchent les hommes la tte, les femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fcond du divin rayon[254]. [Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auroles d'or; mais dans cette immobilit rayonne dj la vie moderne. Elle clate dans la partie infrieure du tableau, la vie, la nature, la varit; c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupes. Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en mme temps que dans la musique; le moyen ge n'avait connu que l'unisson monotone ou la mlodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen ge. (Rforme, 1835.)] [Note 253: Ceci est favoris par le costume du temps, dont les modes du ntre se sont un moment rapproches.] [Note 254: C'est la pense mme de la Renaissance. Dans la femme, dans la Vierge-mre, le moyen ge a surtout honor la _virginit_, le XVe sicle la _maternit_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction Renaissance (tome VIII, 1855).] Cette flamboyante couleur de Van Eyck blouit l'Italie elle-mme; le pays de la lumire s'tonna de trouver la lumire au Nord. Le secret fut surpris, vol par un crime[255], le secret, mais non le gnie. Aussi les Mdicis aimrent mieux s'adresser au matre lui-mme. Le roi de Naples, Alfonse le Magnanime, me potique, qui, dit-on, consumait ses jours dans la pure contemplation de la beaut[256], pria le magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette fleur humaine. [Note 255: Tout le monde connat l'histoire, ou le conte, d'Antonello de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court Bruges, sous le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on l'est en Sicile, poignarda celui qui et partag avec lui sa matresse chrie, la peinture.] [Note 256: C'est un pape que nous devons le souvenir de ce pur et potique amour. Pie II raconte que la dernire passion d'Alfonse fut une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa prsence, il semblait hors de lui-mme; ses yeux taient toujours fixs sur elle, il ne voyait, n'entendait qu'elle; et nanmoins cette ardente passion ne cota rien sa vertu.] [Note 257: Capillis naturam vincentibus. Keversberg.] Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon duc, si tendre aux belles choses, d'avoir lui[258] justement celui qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empcher de passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte et nous fuit sans cesse... [Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montr Van Eyck aux nations trangres, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les ambassades: Parmi les personnes attaches l'ambassade qui alla chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, varlet de chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art de peinture, qui peignit bien au vif la figure de l'infante Isabelle. V. Gachard. Documents indits, t. II, p. 63-91, Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.] Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumire, venaient se pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de costumes, de races, que prsentait l'htrogne empire de la maison de Bourgogne. L'art semblait un trait dans cette guerre intrieure de peuples mal unis. La grande cole flamande des trois cents peintres de Bruges[259], avait pour matre Jean Van Eyck, un enfant de la Meuse. Et c'tait tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui, portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait notre langue franaise, la forait, sobre et pure qu'elle tait jusque-l, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'ides nouvelles, et de s'enivrer, bon gr, mal gr, aux sources mles de la Renaissance. [Note 259: C'est sans doute par ces nombreux lves que Van Eyck fit excuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy croit avoir t orn entirement de sa main. La premire miniature doit tre du matre. Elle reprsente le duc de Bourgogne, avec le collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste agenouill. Le peintre est srieux, dj g, mais fort. Le duc, en robe noire fourre, plus g, ple, vieux, reoit sans regarder autre chose que sa pense; regard politique, fin, mticuleux. Derrire, la gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il fasse attention au grand prince devant lequel il est. la droite, un jeune homme en robe de velours fourr doit tre Charles le Tmraire, ou le grand btard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien infrieures; elles ne le sont pas moins celles du beau Quinte Curce de la Bibliothque royale. Elles sont videmment de _fabrique_. On sent que les gravures remplaceront bientt les miniatures. _Bibliothque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orn de miniatures postrieures, l'anne 1430._] CHAPITRE III RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE DAUPHIN LOUIS 1452-1456 Les brillantes et voluptueuses ftes de la maison de Bourgogne avaient un ct srieux. Tous les grands seigneurs de la chrtient, y venant jouer un rle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne demandaient pas mieux que de rester sa cour. Les belles dames de Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui dcida la trahison du conntable de Bourbon et faillit dmembrer la France. Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrte et prilleuse pour laquelle il n'avait mme pas besoin d'agir expressment. Tout ce qu'il y avait de mcontents parmi les grands regardait vers le duc, tait ou croyait tre encourag de lui, intriguait sourdement sur la foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrte pine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqu toute sa vie et mourut la longue. Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublrent, vers la fin, ce rgne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accus en toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde. Quant lui, il s'est mieux jug. Tout vindicatif qu'il pt tre, il fit assez entendre, son avnement, que ceux qui l'avaient dsarm et chass de France, les Brz et les Dammartin, avaient agi en cela comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuad qu'ils serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il ft. Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque sujet. Une femme hroque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et douce, qu'il aima vingt annes[260], fit servir cet amour l'entourer d'utiles conseils, lui donner les plus sages ministres, ceux qui devaient gurir la pauvre France. Cette excellente influence d'Agns a t reconnue la longue la Dame de beaut, mal vue, mal accueillie du peuple tant qu'elle vcut, n'en est pas moins reste un de ses plus doux souvenirs. [Note 260: Aprs la mort d'Agns, il eut d'autres amours, moins excusables. tat de 1454-5: mademoiselle de Villequier pour lui aider entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons des femmes, veuves, etc.--1454-5. Marguerite de Salignac, damoiselle, pour don elle fait par le roi pour lui aider une chambre _pour sa gsine_.--1454-5. madame de Montsoreau pour don III C livres. _Bibliothque royale, mss. Bthune, vol. V. n 8442._] Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt annes o Charles VII fut fidle Agns, leur duc ait eu justement vingt matresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en ceci, qu'Agns avait t donne Charles VII par la mre de sa femme, par sa femme peut-tre. Le dauphin se montra de bonne heure plus jaloux pour sa mre que sa mre ne l'tait. On assure qu'il porta la violence jusqu' donner un soufflet Agns. Quand la Dame de beaut mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, ds ce temps, ceux qui lui dplaisaient vivaient peu; tmoin sa premire femme, la trop savante et spirituelle Marguerite d'cosse, celle qui est reste clbre pour avoir bais en passant le pote endormi[261]. [Note 261: Alain Chartier est un Jrmie pour cette triste poque. Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur la lchet des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je trouve dans ses posies peu de choses qui aient pu lui mriter d'tre bais d'une reine; peut-tre le fut-il pour ces vers mlancoliques et gracieux: Oblier?... Las! il n'entr'oublie Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_). Chacun dit bien: Oblie! oblie! Mais il ne le fait pas qui veult! Alain Chartier, p. 494, in-4, 1617.] Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin tait n leur ennemi; il commena sa vie militaire par les emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son pre, il se rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le btard d'Armagnac. Autant qu'on peut juger cette poque assez obscure, les intrigues des Armagnacs, du duc d'Alenon, se rattachent celles du dauphin, aux esprances que leur donnait tous cette guerre en paix du duc de Bourgogne et du roi. L'affaire mme de Jacques Coeur s'y rapporte en partie; on l'accusa d'avoir empoisonn Agns et d'avoir prt de l'argent l'ennemi d'Agns, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur. Il faut visiter Bourges la curieuse maison de ce personnage quivoque, maison pleine de mystres, comme fut sa vie. On voit, bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit sentir deux choses opposes, la hardiesse et la dfiance du parvenu, l'orgueil du commerce oriental, et en mme temps la rserve de l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystre affich est comme un dfi au passant. Cette maison, avance un peu dans la rue, comme pour regarder et voir venir, se tient quasi toute close; ses fausses fentres, deux valets en pierre ont l'air d'pier les gens. Dans la cour, de petits bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse, la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus cette fausse humilit, la statue questre du banquier plane imprialement[263]. Dans ce triomphe huis clos, le grand homme d'argent ne ddaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il nous l'explique en deux devises. L'une est l'hroque rbus: _ vaillans_ (coeurs) _riens impossible._ Cette devise est de l'homme, de son audace, de son naf orgueil. L'autre est la petite sagesse du marchand au moyen ge: _Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. Taire._ Sage et discrte maxime, qu'il fallait suivre en la taisant. Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute burlesque, un tournoi nes, moquerie durable de la chevalerie qui dut dplaire bien des gens. [Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui parat tenir un hoyau, et celui qui est en manteau.] [Note 263: _Planait_ serait plus exact.] Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'aprs l'original, et qui doit ressembler, est une figure minemment roturire (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en Chypre amiral du Saint-Sige. Le pape, un pape espagnol, tout anim du feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et l'envoya combattre les Turcs. [Note 264: N Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean Cuer, _monnoier la Monnoie de Paris_, obtient rmission en 1374, pour avoir pris part une batterie de gens de la maison du roi contre les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.] C'est ce que rappelle Bourges la chapelle funraire des Coeurs[265]. Jacques y parat transfigur dans les splendides vitraux sous le costume de saint Jacques, patron des plerins; dans ses armes, trois coquilles de plerinage, triste plerinage, les coquilles sont noires; mais entre sont posts firement trois coeurs rouges, le triple coeur du hros marchand. Le registre de l'glise ne lui donne qu'un titre Capitaine de l'glise contre les infidles[266]. Du roi, de l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal reconnus; peut-tre, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu qu'on oublit cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette faute d'avoir pris un trop puissant dbiteur, d'avoir prt qui pouvait le payer d'un gibet. [Note 265: V. la Description de l'glise patriarcale, primatiale et mtropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.] [Note 266: 29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis, miles, Ecclesi capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesi procuravit bona. Ibidem, 177.] [Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misre s'tait trouv Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier tant venu lui apporter des souliers, et lui en ayant dj chauss un, s'enquit du payement, et comprenant qu'il tait fort incertain, dchaussa bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson, dont voici les quatre premiers vers: Quant le Roy s'en vint en France, Il feit oindre ses houssiaulx, Et la Royne lui demande: O veut aller cest damoiseaulx? La savante ditrice de Fenin et de Commines, qui je dois cette note, l'a tire du _Ms. 122 du fonds Cang, Bibl. royale_. Il n'tait pas le seul qui et fait cette faute. Un bourgeois de Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit lui seul trois cents milliers de traits d'arbalte, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne et basse justice Saint-Oulechart, prs Bourges. _Archives, Registre 182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._] Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien qu'on la rappelt; c'est que cet homme intelligent[268] rtablit les monnaies, inventa en finances la chose inoue, la justice, et crut que pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'tre riche, c'tait de payer. [Note 268: Le premier peut-tre qui ait senti le besoin de connatre les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai, inexcutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il fit dans les monnaies, V. Leblanc.] Cela ne veut pas dire qu'il ait t fort scrupuleux sur les moyens de gagner pour lui-mme. Sa double qualit de crancier de roi et d'argentier du roi, ce rle trange d'un homme qui prtait d'une main et se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il parat assez probable qu'il avait durement pressur le Languedoc, et qu'il faisait l'usure indiffremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le dauphin. Il avait en ce mtier pour concurrents naturels les Florentins qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269], tout la fois ambassadeur, banquier et joueur gag, ce que c'taient que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par confiscation, ce qu'ils avaient pris en dtail. La colossale maison des Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe sicle, aprs avoir prt douard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au XVe, la grande maison, c'taient les Mdicis, banquiers du Saint-Sige, qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie, changeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto Castellani, trsorier de Toulouse, parat avoir t parent des Mdicis. Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procs, et en firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrtien, etc. L'argent prt au dauphin pour troubler le royaume fut peut-tre son vritable crime. Ce qui est sr, c'est que Louis XI, peine roi, le rhabilita fort honorablement[273]. [Note 269: Cit par Delcluse, Histoire de Florence, II, 362.] [Note 270: On ne peut estimer moins de seize millions de ce temps-l (?).] [Note 271: En 1459, le roi accorde rmission matre Pierre Mignon, qui, aprs avoir tudi s-arts et dcret Toulouse et Barcelone, a grav de faux sceaux et s'est occup de magie. Il a fait Octo Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: L'_un pour mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grce, et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en nostre bonne grce et amour. _Archives, Registre J. CXC, 14, ann. 1459._ Un Jaco de _Mdicis_, de Florence, g de vingt-cinq ans (_parent d'Octo Catesllain_, trsorier de Toulouse), sortant de l'htel de la Trsorerie o il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand Btune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole avec lui; de l un combat et une rmission accorde Mdicis. Je dois la dcouverte de cette pice M. Eugne de Stadler. _Archives, Registre J. 179, n 134. dc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.] [Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur est justement date du jour de la prise de cette ville, 29 mai 1453.--Jacques Coeur aurait probablement pri s'il n'et t sauv par les patrons de ses galres, auxquels il avait donn ses nices ou parentes en mariage. V. les rmissions accordes Jean de Village et la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges. _Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.] [Note 273: Ayans en mmoire les bons et louables services Nous faits par ledit feu Jacques Coeur. Lettres de Louis XI pour restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.] Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'tait le duc d'Alenon, dont la ruine entrana, prcda du moins de bien prs la sienne; Alenon fut arrt le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de Dauphin, de France, le 31 aot, mme anne. Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et qui se trouvait petitement rcompens[274], ngociait sans trop de prudence Londres et Bruges; il tait en correspondance avec le dauphin. Tout cela, pour avoir t ni, n'en parat pas moins indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc d'York[276], qui pour le moment tait trop occup par la guerre civile, mais qui, s'il et trouv un moment de rpit, s'il et pu faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alenon, Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait plus eu besoin de guerre civile pour prendre l-bas la couronne; l'Angleterre tout entire se serait leve pour la lui mettre sur la tte. [Note 274: Il semble mme qu'il ait eu contre le roi une haine personnelle: Icellui seigneur se complaignit lui qui parle, en lui disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je sais bien et la mettre en la bue o les draps-linges du roy seroient mis, je le ferois _dormir tout sec_...--Le duc avait envoy Bruges pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appele martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses proprits, mais on n'tait point parvenu se procurer cette herbe. _Procs du duc d'Alenon, dpositions de son valet de chambre anglais et du premier tmoin entendu._] [Note 275: Les dpositions des tmoins au _Procs_ sont pleines de dtails nafs qui ne peuvent gure tre invents.] [Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et hraut d'armes du duc d'Excestre, dpose que le duc d'Alenon lui dit qu'il pouvoit ds ce moment mettre la disposition du roi d'Angleterre plus de _neuf cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pices d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France, dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait envoier_... Ibidem.] Le dauphin, mme aprs l'affaire d'Alenon, croyait tenir en Dauphin. Il tait en correspondance intime et tendre avec son oncle de Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il se faisait reconnatre par le pape, et lui faisait hommage des comts de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une leve gnrale, de dix-huit ans jusqu' soixante. [Note 277: Il venait de lui envoyer des arbaltes en prsent; le duc de Bourgogne, qui probablement le roi en crivit, crut devoir s'excuser. Ce dtail et presque tous ceux qui suivent sont tirs du savant ouvrage indit o j'ai puis si souvent: _Bibliothque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_. Rien ne caractrise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: Nous deistes: Par le saint Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de pas que not mais nul de mes encesseurs, et qu'il sera plus parl de moy que ne fut mais de nul de notre lignage, ou que je mourrai en la poine! Lettre de Galas Visconti Amde VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et sigilli, 289.] Cela lui tourna mal. Le Dauphin tait fatigu; ce tout petit pays, qui n'tait pas riche, devenait, sous une main si terriblement active, un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur, mais un peu cher. Tout le pays tait debout, en mouvement; l'impt avait doubl; une foule d'amliorations s'taient faites[279], il est vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire des cratures, d'abaisser les uns, d'lever les autres, il faisait tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force gentilshommes qui pouvaient, sans droger, commercer, labourer la terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est rest proverbial. Elle ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait pour titre que d'avoir tenu l'chelle, largi la haie par o le dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage. [Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le dauphin tait celui qu'ils redoutaient le plus. _Procs du duc d'Alenon, dposition de son missaire, le prtre Thomas Gillet._] [Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothque royale, mss. Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphin_).] L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus tard pour sauver le duc d'Alenon; mais le dauphin tait trop dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille, qui crivit pour lui, et mme approcha de la frontire, ni celle du pape qui et sans doute parl pour son vassal, s'il en et eu le temps. Le dauphin comptait peut-tre aussi mettre en mouvement le clerg. Nous avons vu son trange dmarche auprs des vques de Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint plerinage et envoya des voeux, des offrandes aux glises qu'il ne pouvait visiter, Saint-Michel, Clry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et peine eut-il pass chez le duc de Bourgogne qu'il crivit tous les prlats de France. C'tait un peu tard. Il avait inquit l'glise, en empitant sur les droits des vques du Dauphin. Ses ennemis, Dunois, Chabannes, jugrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle de Bourgogne, ni son beau-pre le Savoyard, ni ses sujets du Dauphin, ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'pe pour lui. Ils agirent avec une vivacit extrme, frapprent coup sur coup. D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alenon fut arrt par Dunois lui-mme, la terreur imprime dans les Marches d'ouest, la porte ferme au duc d'York, que les malveillants auraient appel sans nul doute _in extremis_. Un second coup (7 juillet) frapp sur les Anglais, mais tout autant sur le duc de Bourgogne, fut la rhabilitation de la Pucelle d'Orlans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brle, de celui qui l'avait livre. Ce ne fut pas une oeuvre mdiocre de patience et d'habilet d'amener le pape faire rviser le procs et les juges d'glise rformer un jugement d'glise, de renouveler ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le dsigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la France. [Note 280: Le peuple ne pouvait croire la mort de la Pucelle; elle ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intgrale que prpare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des mss., t. III). Note de 1841. En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnatre par les deux frres de Jeanne Metz. Elle s'attacha la comtesse de Luxembourg, puis suivit Cologne le comte de Wirnembourg. L elle se conduisit si mal que l'inquisiteur la fit arrter; mais le comte intercda; elle revint en Lorraine, o elle se maria un seigneur des Harmoises. Elle alla Orlans, o la ville lui fit des prsents. Symphorien Guyon, Histoire d'Orlans (1650). IIe partie, p. 265.--En celluy temps (1440) en amenrent les gens d'armes une, laquelle fut Orlans trs-honorablement receue, et quand elle fut prs de Paris, la grant erreur recommena de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour cette cause on la fit venir Paris et fut monstre au peuple au palays sur la pierre de marbre et l fut presche, et dit qu'elle n'estoit pas pucelle et qu'elle avoit t marie ung chevalier, dont elle avoit eu deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il convint qu'elle allast au Saint-Pre, comme de main mise sur son pre ou mre, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme, et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Pre Eugne, et fist homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut Paris encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla. Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisime Pucelle, amene Charles VII en 1441, le reconnut une botte faulve qu'il portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: Pucelle, ma mie, vous soyez la trs-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui est entre vous et moi. Elle se jeta genoux en lui avouant son imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothque royale_, _n 180_, cit par Lenglet, II, 155.] Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se dclarrent loyaux et fidles sujets. Le beau-pre du dauphin, le duc de Savoie, voyant venir une arme du ct de la France, rien du ct de la Bourgogne, couta les paroles qui lui furent portes par l'ancien _corcheur_ Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans cette affaire, et se faisait fort d'_excuter_ le dauphin. Chabannes exigea du Savoyard qu'il abandonnt son gendre, et pour plus de sret il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le dauphin restait seul, et il voyait son pre avancer vers Lyon. La bonne volont ne lui faisait pas faute pour rsister, on peut l'en croire lui-mme: Si Dieu ou fortune, crivait ce bon fils[281], m'et donn d'avoir moiti autant de gens d'armes comme le roi mon pre, son arme n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse all combattre ds Lyon[282]. [Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII, quelques annes auparavant, il ajoutait: Et y veux estre en personne, car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit mes gens, quand ils le verraient, et en ma prsence chacun fera ce que je voudrai. Dposition de Dammartin. (Duclos.)] [Note 282: Ces dtails et tous ceux qui concernent mme indirectement Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol. CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier dcd en 1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et la fin:) Imprime Paris pour Antoyne Vrard, marchant libraire.] La leve en masse qu'il avait ordonne contre son pre n'ayant rien produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui restait qu' fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en prenant le Dauphin, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dress une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il chappa par le Bugey, qui tait son beau-pre; sous prtexte d'une chasse, il envoya tous ses officiers d'un ct, et passa de l'autre. Lui septime, il traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de trente lieues, il se trouva Saint-Claude en Franche-Comt, chez le duc de Bourgogne. CHAPITRE IV SUITE DE LA RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON 1456-1461 Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il avait trouv chez le duc de Bourgogne: Il a reu chez lui un renard qui mangera ses poules. C'et t en effet un curieux pisode ajouter au vieux roman de Renard. Cette grande farce du moyen ge tant de fois reprise, rompue, reprise encore, aprs avoir fourni je ne sais combien de pomes[283], semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'tait Renard chez Isengrin, se faisant son hte et son compre, Renard amend, humble et doux, mais tout doucement observant chaque chose, tudiant d'un regard oblique la maison ennemie. [Note 283: Roman du Renart, publi par Mon, 1826, 4 vol. Supplment, par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm, 1834.] D'abord, ce bon personnage, tout en laissant ses gens l'ordre de tenir ferme contre son pre[284], lui avait crit respectueusement, pieusement: Qu'tant, avec l'autorisation de son seigneur et pre, gonfalonier de la sainte glise romaine, il n'avait pu se dispenser d'obtemprer la requte du pape, et de se joindre son bel oncle de Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la dfense de la foi catholique. Par une autre lettre adresse tous les vques de France, il se recommandait leurs prires pour le succs de la sainte entreprise. [Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms. Legrand._] l'arrive, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat d'humilit[285]; ils lui cdaient partout et le traitaient presque comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au rcit lamentable des perscutions qu'il avait endures. Le duc se mit sa disposition, lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que voulait le dauphin, une arme pour rentrer dans le royaume et mettre son pre en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se faisait vieux; ses tats, ce vaste et magnifique corps, ne se portaient pas bien non plus; il tait toujours endolori du ct de la Flandre, et il avait mal la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs, qui taient ses matres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laiss faire la guerre. Elle et ramen les grosses taxes[287], les rvoltes. Et qui et conduit cette guerre? l'hritier, le jeune et violent comte de Charolais, c'est--dire que tout ft tomb dans les mains de sa mre, qui aurait chass les Croy. [Note 285: Reiffenberg, Mmoire sur le sjour du dauphin Louis XI aux Pays-Bas, dans les Mmoires de l'acadmie de Bruxelles, t. V, p. 10-15.] [Note 286: Il se contenta d'intercder quelquefois assez aigrement. Il dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et raisonnables... et a escript que lui aviez faict bien estrange response. _Mss. Baluze._] [Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 1464, les taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqus par M. Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette gnrale._] Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils taient si persuads que le duc n'oserait faire la guerre, que si le roi les et crus, ils auraient hasard un coup de main pour enlever le dauphin au fond du Brabant. Ils avaient dcid le roi marier sa fille au jeune Ladislas, roi de Bohme et de Hongrie, issu de la maison de Luxembourg, et occuper le Luxembourg comme hritage de son gendre. Dj le roi avait dclar prendre Thionville et le duch sous sa protection. Dj l'ambassade hongroise tait Paris, et elle allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas venait de mourir. Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis taient loin de dsirer. Ils s'en firent une qui allait mieux deux vieillards, une aigre petite guerre d'crits, de jugements, de conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce dtail, il faut expliquer, une fois pour toutes, ce que c'tait que la puissance de la maison de Bourgogne et faire connatre en gnral le caractre de la fodalit de ce temps. [Note 288: Le roi ne lcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'hritire de Ladislas. V. les dtails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothque royale_. Voir les instructions donnes Thierri de Lenoncourt. _Bibliothque royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._] Le duc de Bourgogne tait chez lui, tait en France mme, le chef d'une fodalit politique qui n'avait rien de vraiment fodal. Ce qui avait fait le droit de la fodalit primitive, ce qui l'avait fait respecter, aimer, de ceux mme sur qui elle pesait, c'est qu'elle tait profondment _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, ne de la terre, y tait enracine, qu'elle vivait d'une mme vie, qu'elle en tait, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe sicle, les mariages, les hritages, les dons des rois, ont tout boulevers. Les familles fodales, qui avaient intrt fixer et concentrer les fiefs, ont travaill elles-mmes leur dispersion. Spares par de vieilles haines, elles se sont rarement allies au voisin; le voisin, c'est l'ennemi; elles ont plutt cherch, jusqu'au bout du royaume, l'alliance du plus lointain tranger. De l des runions de fiefs, bizarres, tranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres mme odieuses; ainsi, dans la France du Nord, o les Armagnacs ont laiss tant d'affreux souvenirs, o leur nom mme est un blasphme, ils s'y sont tablis, y ont acquis le duch de Nemours. [Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte fait la terre; elle y avait bti des murs, un asile contre les paens du Nord, o l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux. Les champs avaient t dfrichs, cultivs aussi loin qu'on pouvait voir la tour. La terre tait fille de la seigneurie, et le seigneur tait fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en connaissait les habitants, il tait des leurs. Son fils, grandissant parmi eux, tait l'enfant de la contre.--Le blason d'une telle famille devait tre compris du moindre paysan. Il n'tait ordinairement autre chose que l'histoire mme du pays. Ce _champ_ hraldique tait visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours taient celles que le premier anctre avait bties contre les Normands; ces besans, ces ttes de Mores, taient un souvenir de la fameuse croisade o le seigneur avait men ses hommes et qui faisait l'entretien du pays. Mmes blasons au XVe sicle, tout autres familles. Il serait facile de prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont alors entre les mains de familles trangres, que tous les noms, tous les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne sont plus les Plante gents, plants dans la Loire, transplants glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne n'est pas Bretagne_; la race indigne du vieux clan, Nomno, s'est marie en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de Thse, o toute pice change et le nom subsiste. _Foix n'est plus Foix_; la dynastie des Phbus, gracieuse, spirituelle, la barnaise; ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mls de l'pret des landes et d'orgueil anglais.] Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une mme dnomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet trange empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas mme en Bourgogne, le duc n'tait vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au moyen ge et qui imposait tant de respect, tait ici trop visiblement un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettrent tombe; mais tant qu'elle fut debout, elle ne maintint gure que par force ce discordant assemblage de pays si divers, cette association d'lments indigestes. [Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport ses destines, ni son caractre. La croix de Saint-Andr rappelait des souvenirs austres, l'poque de ferveur o un duc, se faisant moine de Cluny, malgr le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'poque o Cteaux, prchant la croisade par toute la terre, les princes bourguignons allrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux Flamands leurs vieux comtes, qui fortifirent les villes, tracrent le foss entre France et Empire, fondrent la paix publique, ou bien encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que _faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dvoua deux fois et couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.] Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne sais combien de patois franais que les Franais n'entendent pas; quantit de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie Babel, o, comme dans celle de la Gense, l'un demandant la pierre, on lui donnait le pltre; dangereux quiproquo, o les procs flamands se traduisant bien ou mal en wallon ou en franais[291], les parties s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre. [Note 291: Je parle surtout du Conseil suprieur.] Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de l force querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables petites guerres. Entre les Wallons seuls, que de diversits! De Mzires et Givet Dinan, par exemple, du fodal Namur la rpublique piscopale de Lige. Du ct de la langue allemande, on peut juger de la violence des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au moindre signe, accouraient arms dans les Flandres. Chose trange qu'en ces contres uniformes et monotones, sur ces terres basses, vagues, o toute diffrence s'adoucit et se pacifie, o les fleuves languissants semblent s'oublier plutt que finir, que l, justement dans l'indistinction gographique, les oppositions sociales se prononcent si fortement! Mais les Pays-Bas n'taient point le seul embarras du duc de Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-pre l'avait tabli la fois sur la Sane, la Meuse et l'Escaut. Du mme coup, il s'tait trouv triple, multiple l'infini. Il avait acquis un empire, mais aussi cent procs, procs pendants, procs venir, relations avec tous, discussions avec tous, tentations d'acqurir, occasions de batailler, de la guerre pour des sicles. Il avait, en ce mariage, pous l'incompatibilit d'humeur, la discorde, le divorce permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne allrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: Plus ils toient embrouills, plus ils s'embrouilloient[292]. [Note 292: Ils essayrent pourtant de simplifier par des moyens violents, par exemple en dpouillant la maison de Nevers. V. surtout _Bibliothque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de lire aussi le procs d'un btard de Neufchtel, qui, dans l'intrt de cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403. La ruine de Lige, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long. Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan, novembre 1455. _Bibliothque royale, mss. Du Puy, 435, 570._] Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entam un interminable procs avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes, lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps, mais pour perdre la fin, comme dans toute dispute avec l'infini. Du ct de la France, les affaires taient bien plus mles encore. Par la Meuse, par Lige et les La Marck, la France remuait volont une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir rarement, mais rudement. La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce cadet de France, cr par nous, guerroyait-il la France? avec des Franais. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait d'un conseil ou d'un coup d'pe, c'tait aux Wallons, aux Franais, qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet, Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le valet confident de Philippe le Bon, Toustain, tait un Bourguignon; son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, tait un homme du Hainaut. Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Franais, que feront-ils? ils contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou conseil suprieur. Elle parle de rdiger ses coutumes (1453); vite, ils se mettent rdiger les leurs (1459). Comment se fait-il que cette France pauvre, ple, puise, entrane cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?... Cela tient sans doute la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus son gnie de centralisation, son instinct gnralisateur, que le monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont tendu l'unit. Ds 1300, la France a tir de cent dialectes une langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En mme temps, tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gr de leur rverie par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris. La centralisation des coutumes, leur codification, loigne encore, tait prpare lentement, srement, sinon par la lgislation, au moins par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement dclara la guerre aux usages locaux, aux vieilles comdies juridiques, aux symboles matriels si chers l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement ne connatre nulle autorit au-dessus de l'quit et de la raison[293]. [Note 293: Le caractre rationaliste et _anti-symbolique_ de nos lgistes n'est marqu nulle part plus fortement que dans l'acte suivant, adress la ville de Lille: Clarissima virtutum justitia, qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis _ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in vi veritatis su fidelis ministr, debet fideliter exhiberi. Si vero contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus... quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et habitatorum vill nostr Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dict vill contra personam quamcunque super debito vel alias de mobili qu denegetur eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel prpositi nostri...) per judicium juxta prdictam legem antiquam pronunciant quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: Nescimus aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi. Et ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis _formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel in forma, sive fragilitate lingu, juranti sermo labatur, sive _manum solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo, nulla potest ratificari temporem successione longva, sed quanto diutius justiti paravit insidias, tanto debet attentius radicitus exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense martii. Ord. II 399-400.] Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne, qui s'efforait de s'en dtacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de plus en plus franais malgr lui. Vers la fin, lorsque les vchs impriaux d'Utrecht et de Lige repoussrent ses vques, la Frise appela l'empereur, Philippe-le-Bon cda dfinitivement l'influence franaise. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir, mais ses places frontires, les clefs de sa maison, qu'ils purent volont ouvrir au roi de France. Enfin, il reut, pour ainsi dire, la France elle-mme, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de plus possd du dmon de l'esprit moderne. Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de sa table, tait justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y avait de faible dans le brillant chafaudage de la maison de Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son humble situation: il attendait patiemment Genappe, prs Bruxelles. Malgr la pension que lui payait son hte, grand'peine pouvait-il subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa schement. Avec cela, il lui fallait plaire ses htes; il lui fallait rire et faire rire, tre bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-mme, payer sa part aux Cent Nouvelles et drider ainsi son tragique cousin Charolais. Les Cent Nouvelles, les contes sals renouvels des fabliaux, lui allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait de nos pomes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante rhtorique[295] devait peu convenir un esprit net et vif comme celui du dauphin. Et tout tait rhtorique dans cette cour: il y avait, non-seulement dans les formes du style mais dans le crmonial et l'tiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes imitaient la cour; partout il se formait des confrries bourgeoises de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient navement de leurs vrais noms: _Chambres de rhtorique_[297]. Les vaines formes, l'invention d'un symbolisme vide[298], taient bien peu de saison, au moment o l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les symboles, clatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rveur, errant au vent du nord dans une ple fort de Hollande, vit l'corce ride des chnes se dtacher en lettres mobiles et vouloir parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai mystre; le profond gnie allemand communiqua aux lettres la fcondit de la vie; il en trouva la gnration: il fit qu'elles s'engendrassent et se fcondassent de mle en femelle, de poinons en matrices: le monde, ce jour-l, entra dans l'infini. [Note 294: Le faible mrite de ces romans, chroniques, etc., ne doit diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son fils, qui ont t les vritables fondateurs de la prcieuse Bibliothque de Bourgogne. Un contemporain crit en 1443: Nonobstant que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble librairie du monde, si est il enclin et dsirant de chascun jour l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses contres, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains ses propres gages occupez, etc. Chronique de David Aubert, _Bibliothque royale, mss. 6766_, cit par Laserna-Santander, Mmoire sur la Bibliothque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le mme sujet la Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothques de la Belgique, par M. Namur. 1840.] [Note 295: C'est le dfaut du plus grand crivain de l'poque, de l'loquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put tenir la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, prs de Louis XI.] [Note 296: Cette tiquette, toute diffrente du crmonial symbolique des temps anciens, n'en a pas moins servi de modle toutes les cours modernes. On en trouve le dtail dans les Honneurs de la cour, crits par une grande dame, et imprims par Sainte-Palaye, la suite de ses Mmoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant montre combien l'tiquette tait inflexible. Au mariage du duc de Bourgogne: Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son pre (Jean de Melun, sire d'Antoing), nue tte lui tnt la serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillt presque jusqu' terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'toit folie monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande sa fille de le souffrir. Crmonial de la cour de Bourgogne, dit. de Dunod, p. 747.] [Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement tabli, ne sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un travestissement des moeurs franaises; leurs noms de fleurs semblent emprunts nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix propos; point de hirarchie; au contraire, les Chambres de rhtorique avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient des prix ceux qui amneraient le plus de monde leurs ftes, aux potes qui improviseraient genoux sans se relever, etc. Laserna-Santander, Bibliothque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm, Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.] [Note 298: Rien ne caractrise mieux le triste esprit de cette poque que les devises en rbus. La ville de Dle met un soleil d'or dans ses armes, supposant que _Dle_ rappelle _Dlos_, l'le du soleil. La maison de Bourbon ajoute ses armes le _chardon_ (cher don). Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possde les terres de Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray. Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes Origines du droit trouves dans les formules et symboles, p. 214-222.] [Note 299: Au milieu du sicle, lorsqu'on se remit, aprs les guerres, songer, chercher, lire, des livres commencrent circuler qu'on croyait encore manuscrits, mais d'une rgularit d'criture extraordinaire, de plus, bon march, en grand nombre: plus on en achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse) identiques, c'est--dire que les acheteurs en comparant leurs bibles, leurs psautiers, y trouvaient mmes formes, mmes ornements, mmes initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au contraire, c'tait la moderne rvlation de l'esprit de Dieu. Le Verbe attach d'abord aux murailles, fix aux fresques byzantines, s'tait de bonne heure dtach en tableaux, en images de Christ, dcalqu de vroniques en vroniques. L'esprit tait muet encore; captif dans la peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De l d'incroyables efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne peuvent dire; la rveuse Allemagne surtout subit la torture d'un symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les Allemands suer peindre l'esprit, se mit peindre navement des corps, et s'enfona dans la nature. La peinture tant convaincue en ceci d'impuissance, un art nouveau devenait ncessaire pour exprimer l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses poursuites varies. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.] [Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni adopter ni rejeter. V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Lon Delaborde, etc. Au reste, des deux dcouvertes (la mobilit des caractres et la fonte), la premire tait une chose naturelle, ncessaire, amene par un progrs invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention, c'est la fonte; l fut le gnie, la rvolution fconde.] Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et terrible. Il avait beau jeu sur un monde bris. Toute nation l'tait, l'glise autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent briss pour se voir au fond et bien se connatre. Grain d'orge ne saurait, sans la meule, ce qu'il a de farine[301]. [Note 301: On connat la ballade anglaise du martyre de _Grain d'orge_, moulu, noy, rti, etc.] Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie de Dauphin en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres imprims. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il tait vrai, comme on l'a dit, qu' son avnement il et envoy Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sr, c'est qu'il les protgea contre ceux qui les croyaient sorciers[303]. [Note 302: _Ms. Legrand._] [Note 303: Taillandier, Rsum historique de l'introduction de l'imprimerie Paris, Mmoires des antiquaires de France, t. XIII. Acadmie des inscriptions, t. XIV, p. 237.] Ce gnie inquiet reut en naissant tous les instincts modernes, bons et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de dtruire, le mpris du pass; c'tait un esprit vif, sec, prosaque, qui rien n'imposait, sauf un homme peut-tre, le fils de la fortune, de l'pe et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte; il le montra ds qu'il fut roi. [Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient merveille. Sforza ne ddaigna point de faire un trait avec ce fugitif (6 octobre 1460). _Ms. Legrand._] Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna Paris, quand tous les grands seigneurs eurent couru, jout, parad, un inconnu parut en lice, un rude champion, pay tout exprs, qui les dfia tous et les jeta par terre. Louis XI, cach dans un coin, jouissait du spectacle. Revenons Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir forc entre deux choses, dsesprer son pre et miner tout doucement la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu peu entour d'une force inquite et malveillante; il ne trouvait plus rien de sr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-mme[306]. De crainte de mourir empoisonn, il se laissa mourir de faim[307]. [Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce rgne, une lettre que le dauphin crivait, pour qu'elle tombt entre les mains de son pre: J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.] [Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait placer la couronne sur la tte de son second fils. Le comte de Foix assura nanmoins qu'il n'a pas mme voulu lui donner la Guienne en apanage. Il crivit Louis XI son avnement: L'anne passe, estant le Roy vostre pre Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui traictoient le mariage de mondit sieur vostre frre avec la soeur du roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requroient que le Roy vostre pre donnast et transportast le duch de Guyenne monsieur vostre beau-frre; quoy le Roy vostre dit pre respondist qu'il ne luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que estiez frre aisn et que estiez celuy qui la chose touchoit le plus prs aprs lui. Lenglet.] [Note 307: Charles VII fut singulirement regrett des gens de sa maison: Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit est par quatre jours entiers sans boire et sans manger. Chronique Martiniane.] Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en tait gure mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il passait sa vie mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme. Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sr prs du comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre le fils et le pre, que l'imptueux jeune homme faillit imiter le dauphin, et fit demander Charles VII s'il le recevrait en France. La lutte du duc et du roi n'est donc pas prs de finir. Que Charles VII meure, que Louis XI soit ramen en France par le duc, sacr par lui Reims, il n'importe, la question restera la mme. Ce sera toujours la guerre de la France ane, de la grande France homogne contre la France cadette, mle d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle, de Brz, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut suzerain fodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se plaisent reconnatre pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne veulent pas moins dpendre de lui, comme du suprme arbitre de l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction d'appel, son instrument lgal, le Parlement[308], le duc a sur les grands seigneurs de France une action moins gale, mais peut-tre plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or. [Note 308: V. entre autres pices curieuses, l'assignation au comte d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu' leur mort pour s'emparer de leur bien, _Bibliothque royale, mss. Doat, 218, fol. 128_.] Cet ordre de confrrie, d'galit entre seigneurs, o le duc, tout comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310], c'tait au fond un tribunal o les plus fiers se trouvaient avoir le duc pour juge, o il pouvait les honorer, les dshonorer par une sentence de son ordre. Leur cusson rpondait d'eux; appendu Saint-Jean de Gand, il pouvait tre biff, noirci. C'est ainsi qu'il fit condamner le sire de Neufchtel et le comte de Nevers, refuser, exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au contraire, le duc d'Alenon, condamn par le Parlement, n'en fut pas moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les grands se consolaient aisment d'tre dgrads Paris par des procureurs, lorsqu'ils taient glorifis chez le duc de Bourgogne, dans une cour chevaleresque, o sigeaient des rois. [Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre Charles le Tmraire et qu'il couta avec beaucoup de patience: Que Monseigneur, saulf sa bnigne correction et rvrence, parle parfois un peu aigrement ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il faict ses armes, lui pleust tellement drechier son faict que ses subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont t par ci-devant. Qu'il veuille estre bnigne et attremp et tenir ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise entretenir, et estre vritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil. Reiffenberg.] [Note 310: Les chevaliers avaient entre au conseil. En 1491, ils se plaignent de ce que le duc ne les appelle pas dlibrer sur ses affaires. (Raynouard.)] Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-tre et qui marque le mieux l'apoge de cette grandeur, est celui de 1446. Tout semblait paisible. Rien craindre de l'Angleterre. Le duc d'Orlans, rachet par son ennemi, par le duc de Bourgogne, sigeait prs de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille rivalit. Orlans et Bourgogne devenant confrres, et le duc de Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort occupe, devait tre trop heureuse qu'on la laisst tranquille. Les Pays-Bas l'taient, entre les deux ruptions de Bruges et de Gand. Dans ce mme chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral de Zlande, semblait finir les vieilles disputes de Zlande et de Flandre, marier les deux moitis ennemies des Pays-Bas, et consolider sa puissance sur les rivages du Nord. Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long crmonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien lui expliquer les mystres. Chacun des chevaliers allait en grande pompe l'offrande, les absents mme et les morts par reprsentants. Avant tous, le duc fut appel l'autel o l'attendait son carreau de drap d'or. Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc, fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et dit: Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin de Hollande, de Zlande et de Namur, marquis du Sainct Empire, seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la noble ordre de Toison d'or, allez l'offrande! Ce jour mme, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, en leurs manteaux, en la gloire et solennit de leur estat, allaient s'asseoir la table de velours tincelante de pierreries, lorsque le duc, qui sembloit moins duc qu'empereur, prenait l'eau et la serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon se trouva l, on ne sait comment, et se jetant genoux, lui prsenta lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui, pour son neveu, le comte d'tampes, pour toute la haute baronnie qui se trouvait l... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement dclarait voquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: Voici le flau de cette fire lvation que vous avez prise, qui vous vient corriger ici, pincer, montrer qui vous tes[312]! [Note 311: Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre... George Chastellain.] [Note 312: Quelque effront que l'huissier puisse sembler au chroniqueur, je ne puis cette occasion m'empcher d'admirer l'intrpidit des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le hraut, la protection de la cotte armorie et du blason de leur matre, s'en allaient remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus froce, un Armagnac, un Retz, dans son funbre donjon, le tout petit parchemin qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne russissait gure faire un bon ajournement, rgulier, lgal, _en personne_, qu'en cachant sa qualit et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il pntrt comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le ft point deviner, qu'il et mine plate et bonasse, dos de fer et coeur de lion... Ces gens taient, je le sais, puissamment encourags par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent; mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant d'occasions ces dvouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a l aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi. Sur l'histoire hroque des huissiers, voir entre autres choses: Information sur un excs fait Courtray en la personne d'un sergent du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._] Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient dans Lille, le duc tant en cette ville, battre et rompre marteau de forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier. Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vnt: Le gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit dj rompu les serrures et grosses barres[313]. Le duc se retint et ne parla pas, il arrta ses gens qui voulaient jeter l'homme la rivire. [Note 313: Chastellain.] Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or, qu'tait-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse rsurrection de la fodalit? Et ce marteau de forge, dont l'homme de loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel, l'impossible empire, form de vingt pices ennemies, qui ne demandaient qu' rentrer dans leur dispersion naturelle? LIVRE XIII CHAPITRE PREMIER LOUIS XI 1461-1463 Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramen sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit pourtant voir ds la frontire qu'il y avait un roi en France, que ce roi ne connatrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni ennemi. [Note 314: Se dire il se soeffre... Castellain, p. 135, 142. On sent que, sous cette fausse rserve, le coeur bourguignon tressaille d'aise.] L'ennemi, c'taient ceux qui avaient gouvern, le comte du Maine, le duc de Bourbon, le btard d'Orlans, Dammartin et Brz; l'ami, c'tait celui qui croyait gouverner dsormais, le duc de Bourgogne. Aux premiers, le roi tout d'abord ta Normandie, le Poitou, la Guienne, c'est--dire la cte, la facilit d'appeler l'Anglais. Quant au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commena par faire arrter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, ngocier avec lui. Lui-mme, il fit bientt alliance avec les intraitables ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Ligeois. [Note 315: C'tait le duc de Somerset qui dbarquait avec toute une charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris table par l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontr, dpass le messager du comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, carton 2, 3 aot 1461._ Je dois reconnatre ici, je reconnatrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois la patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de voir ce grand rgne en pleine lumire. Malheureusement les pices qu'il a recueillies sont des copies souvent trs-fautives, dont il faut chercher les originaux, soit dans la prcieuse collection Gaignires de la Bibliothque royale, soit au Trsor des chartes, etc. Pour l'histoire que Legrand a tire de ces pices, elle est plus savante qu'intelligente: elle et pu nanmoins mieux guider Lenglet et Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement srieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.] Les grands pleurrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mmes. Les funrailles de Charles VII taient leurs funrailles[316]; avec lui finissaient les mnagements de l'autorit royale. Le cri: Vive le Roi! cri sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'cho chez eux. Dunois, qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit qu'un mot voix basse: Que chacun songe se pourvoir. [Note 316: Tannegui Duchtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la crmonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille cus. Thuani Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470; les mandats subsistent.] Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les devants prs du roi, en laissant l le mort pour le vivant. Celui qui galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup perdre, beaucoup conserver[317]; il lui manquait l'pe de conntable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne. [Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il tait chez lui. Duc de Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de Beaujolais, etc., il tait de plus gouverneur de Guienne. Un de ses frres tait archevque de Lyon, un autre vque de Lige.] Les grands s'taient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains, n'eut qu' parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen la garde de Rouen[318]; en Guienne, il appelle lui les notables[319]; en Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de Tours s'assembler par cri public, sans consulter personne. En Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons. Reims, et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y aura plus ni taxe ni taille[321]. [Note 318: Ds le 29 juillet fut apporte Rouen une lettre du roi, qui confiait la garde de la ville, chteaux et palais, douze notables; les lieutenants de Brz leur remirent les clefs qu'ils gardrent jusqu'au 10 octobre, poque des rvoltes de Reims, d'Angers, etc. (Communiqu par M. Chruel.) _Archives de Rouen, registres du conseil municipal, vol. VII, fol. 189._] [Note 319: Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'glise et autres... De ce que fait aura est, nous faictes faire rponse par deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne. Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adresse aux gens de Rouen doit tre aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva Rouen le 29. Charles VII tait mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 aot.] [Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.] [Note 321: Voir plus bas les rvoltes des villes.--Ses povres subjects cuidoient avoir trouv Dieu par les pieds... Chastellain.] Ds son entre dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps, il change les grands officiers; en arrivant, tous les snchaux et baillis, les juges d'pe. Il fait poursuivre son ennemi Dammartin[322], l'ancien chef d'_corcheurs_, qui avait fait tous les capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brz, grand snchal de Normandie et de Poitou, n'tait pas moins puissant du ct de la mer; lui seul tenait en main le fil brouill des affaires anglaises; il avait toujours des agents l-bas qui suivaient la guerre civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient, parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu, se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, o il avait commandement les vques et les seigneurs[324]. [Note 322: Voir le beau et naf rcit dans les preuves de Comines, de Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre homme dcidment terre, et ils se mettent piaffer dessus; le trs-fin Reilhac, qui connat mieux le matre, sait bien que la rancune cdera l'intrt, qu'un homme si utile sera relev tt ou tard; il accueille le messager du proscrit, secrtement, bien entendu, et sans se compromettre.] [Note 323: Particulirement son agent Doucereau, qui fut pris la bataille de Northampton. _Mss. Legrand._] [Note 324: Surtout (selon toute apparence) les vques de Bayeux et de Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brz crit au roi: Je trouve par information... que ledit snchal a est en la terre du patriarche (_vque de Bayeux_), et que l il y a est recl, et que depuis il s'en est retourn enmy les bois de Mauny, et que l _est venu devers luy ledit patriarche en habit dissimul_... Maistre Guy parle du mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et aussi parle du mariage du filx dudit snchal et de la fille de M. de Croy... (Le snchal) s'est adress au maistre d'escole dudit lieu, et lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier, et qu'il se estoit eschapp du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assembl ses gens_... _Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._] Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge venait d'tre abattue Towton; que restait-il faire au vainqueur pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacr la Rouge et le droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement que le jeune douard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvt un moment pour passer Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le vieux duc de Bourgogne, hte et ami d'douard, et qui lui levait ses frres, et fait comme Jean sans Peur, il et rclam plutt que rsist. L'Anglais, tout en parlementant, et avanc jusqu' Abbeville, jusqu' Pronne, jusqu' Paris peut-tre... Que cette route des guerres o les haltes s'appellent Azincourt et Crcy, que notre faible gardienne, la Somme, et elle-mme pour gardien le duc de Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'tait l une terrible _servitude_... Tant que la France tait ainsi ouverte, peine pouvait-on dire qu'il y et une France. Le roi de ce royaume si mal gard dehors n'avait lui-mme nulle sret au dedans. Il apprit de bonne heure connatre, non la malveillance de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui l'avaient suivi, n'taient rien moins que srs[325]. Ceux qu'il grcia son avnement, les Alenon, les Armagnac, furent bientt contre lui. Ds le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il tait seul, que, dans le dsordre o l'on voulait tenir le royaume, le roi serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier personne. Tous les grands taient au fond contre lui, et les petits mme allaient tourner contre ds qu'il demanderait de l'argent. [Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la mme induction du rapport d'un agent du roi: Ledit snchal... savoit par eulx toutes nouvelles de vostre maison. Ibidem. _Eulx_ veut dire ici le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mmes ne pouvaient gure savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.] La premire charge du nouveau rgne, la plus lourde porter, c'tait l'amiti bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc de Bourgogne ne voyaient qu'un homme eux, au nom duquel ils allaient prendre possession du royaume. Comment leur et-il rien refus? N'tait-il pas leur ami et compre? N'avait-il pas caus avec celui-ci, chass avec celui-l[326]?... C'taient l, sans nul doute, des titres tout obtenir; seulement il fallait se hter, demander des premiers... Chacun montait cheval. [Note 326: L'honnte Chastellain avoue lui-mme l'insupportable exigence des Bourguignons: Moult en y avoit des pays du duc qui estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans discrtion... pour aulcune privaut que avoient, chaant ou _vollant_ aveucques lui... Chastellain, p. 156.] Le duc y tait bien mont, malgr son ge; il se sentait tout rajeuni pour cette expdition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'tre somms de leur service fodal, ils accouraient d'eux-mmes. Je me fais fort, disait-il, de mener le roi sacrer Reims avec cent mille hommes. Le roi trouvait que c'tait trop d'amis, il n'avait pas l'air de se soucier qu'on lui ft tant d'honneur. Il dit assez schement l'homme de confiance du duc, au sire de Croy: Mais pourquoi bel oncle veut-il donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur? Au fait, il n'tait pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de Bouillon. La seule arme qu'on risquait de rencontrer la frontire et sur toute la route, c'tait celle des harangueurs, complimenteurs et solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi avait assez de mal s'en dfendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait su prparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: Soyez bref. Il semble pourtant avoir cout patiemment un de ses ennemis personnels, Thomas Bazin, vque de Lizieux[327], qui a crit depuis une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prlat lui fit un grand sermon sur la ncessit d'allger les taxes, c'est--dire de dsarmer la royaut, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en reut pas moins bien la leon, et pria l'vque de la lui coucher par crit, afin qu'il pt la lire en temps et lieu, et s'en rafrachir la mmoire. [Note 327: crivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_) trs-envenim contre Louis XI, et qui, pour ses dsobissances continuelles, fut oblig de se dmettre de son vch. Sa chronique est celle qu'on connat sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore indite. _Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.] Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y brilla que par l'humilit. Le duc, du haut de son cheval et dominant la foule de ses pages, de ses archers pied, avoit la mine d'un empereur; le roi, pauvre figure et pauvrement vtu, allait devant, comme pour l'annoncer. Il semblait tre l pour faire valoir par le contraste cette pompe orgueilleuse. On dmlait peine les nobles Bourguignons, les gras Flamands, enterrs qu'ils taient, hommes et chevaux, dans leur pais velours, sous leurs pierreries, sous leur pesante orfvrerie massive. En tte, la premire entre, sonnaient des sonnettes d'argent au col des btes de somme, habilles elles-mmes de velours aux armes du duc; ses bannires flottaient sur cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or, l'argenterie, l'argent jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune qui devait se boire la fte[328]. Dans le cortge figurait, marchant et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu sa kermesse. [Note 328: Ces dtails et tous ceux qui suivent sont tirs de Chastellain. Il s'excuse chaque instant avec une modestie amusante (p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est bloui, comme le peuple.] Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se montrait fort humble, pnitent, prement dvt. Ds minuit, la veille du sacre, il alla our matines, communia. Le matin il tait au choeur, il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi, apporte sous un dais. peine sut-il qu'elle tait aux portes, vite il y courut, et se rua genoux. deux genoux, mains jointes, il adora. Il accompagna le saint vase jusqu' l'autel, et il se rua encore genoux. L'vque de Laon le relevait pour la lui faire baiser, mais trop grande tait sa dvotion, il restait sur les genoux, toujours en oraison, les yeux fixs sur la sainte ampoule. Il endura en roi chrtien tous les honneurs du sacre. Les pairs prlats et les pairs princes l'ayant plac entre des rideaux, il fut dpouill, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, prsent l'autel. Il s'y rua genoux, et reut l'onction des mains de l'archevque; il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux, la bouche, de plus au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passrent la chemise, l'habillrent en roi et l'assirent sur son sige royal. Ce sige tait lev la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se tinrent un peu en arrire, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne: Lequel lui assit en tte son bonnet; puis il prit la couronne, et la levant en haut deux mains afin que tout chacun la vt, la soutint un peu longuement au-dessus de la tte du roi, puis lui assit bien doucement au chef, criant: Vive le roi! Montjoie Saint-Denis! La foule cria aprs le duc de Bourgogne. Toute la crmonie se faisait par le duc de Bourgogne, comme de le mener l'offrande, de lui ter et remettre sa couronne l'heure du lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel. Longue et laborieuse crmonie; le plus pnible, c'est que le roi, voulant faire des chevaliers, dut l'tre d'abord de la main de son oncle. Il fallut qu'il se mt genoux devant lui, qu'il ret de lui le coup de plat d'pe... Le roi enfin se tanna. Au banquet, il dna couronne en tte; mais comme cette couronne du sacre tait large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps avec Philippe Pot, qui tait au dos de sa chaise, un gentil et subtil esprit. Cependant grand bruit arrivrent, au travers du banquet, des gens chargs qui portaient des nerfs, drageoir et tasses d'or; c'tait le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux avnement. Il ne s'en tint pas l; il voulut faire hommage au roi de ce qu'il avait au royaume, et promit service mme pour ce qui tait terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage celui chez qui il avait garnison si prs de Paris. [Note 329: ... Vous en promets obissance et service, et non-seulement d'icelles, mais de la duchi de Brabant, de Luxembourg, de Lauthrich, Limbourg, de la comt de Bourgoingne, de Haynault, de Zlande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du royaulme de France, et que je ne tiens point de vous. Jacques Du Clercq, liv. IV, c. XXXII.] Et Paris mme n'tait-il pas lui? Quoiqu'il n'y et pas t depuis vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, o il avait son htel d'Artois, ne l'avait jamais oubli. l'entre, un boucher lui cria: franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de Paris! il y a longtemps que vous n'y ftes quoiqu'on vous ait bien dsir. Le duc fit justice Paris par son marchal de Bourgogne, et sans appel; mais il fit bien plus grce et plaisir. Il donna tant tant de gens, qu'on aurait dit qu'il tait venu acheter Paris et le royaume. Tous venaient demander, comme si Dieu ft descendu sur terre. C'taient de bonnes dames ruines, des glises en mauvais tat, des couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les nobles et les gens d'glise. On voyait comme une procession la porte de l'htel d'Artois; toute heure, table ouverte, et trois chevaliers pour recevoir tout le monde honorablement. Cet htel tait une merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait la file, voyait, bait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse tapisserie de Gdon, la plus riche de toute la terre, le fameux pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et chapelle. Toutes ces magnificences flamandes taient trop l'troit; il fallut, pour dployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens. Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au dpart de l'htel d'Artois, son cheval n'tant pas prt, il monta sans faon sur la haquene de sa nice, la duchesse d'Orlans, ayant sa nice derrire lui, mais devant (le joyeux compre) une fille de quinze ans, qui tait la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure. Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le peuple criait: Et vel un humain prince! vel un signeur dont le monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benot soit-il et tous ceux qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se vte que d'une pauvre robe grise avec un mchant chapelet, et ne hat rien que joie[330]. [Note 330: Chastellain.] Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte de Charolais, messire Adolphe de Clves, le btard de Bourgogne, Philippe de Crvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et wallonne, eurent jout et ravi la foule, un rude homme d'armes parut, que le roi payait tout exprs, sauvagement houss et couvert, homme et cheval, de peaux de chevreuils arms de bois, mais firement mont, lequel vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien devant lui. Le roi regardait, cach, une fentre, derrire certaines dames de Paris. Il tait trange qu'il ne se montrt pas; le tournoi se donnait justement sa porte, tout contre les Tournelles o il rsidait. Apparemment le triste htel s'gayait peu de ces bruits de ftes. Le roi y vivait seul et chichement; petit tat, froide cuisine. Il avait eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait de Brabant; il vivait l comme Genappe. Au fait, il n'avait pas besoin d'tablissement; sa vie devait tre un voyage, une course par tout le royaume. peine roi, il prit l'habit de plerin, la cape de gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ta qu' la mort. Camp plus que log dans ce vaste htel des Tournelles, s'agitant[331], s'ingniant de mille sortes, subtiliant jour et nuit nouvelles penses, personne ne l'et pris pour l'hritier dans la maison de ses pres. Il avait plutt l'air d'une me en peine qui, regret, hantait le vieux logis; regret, loin d'tre un revenant, il semblait bien plutt possd du dmon de l'avenir. [Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de Thou, qui Richelieu coupa la tte: _Votre inquitude_.--C'est le vrai nom de l'esprit moderne.] S'il sortait des Tournelles, c'tait le soir, en hibou, dans sa triste cape grise. Son compre, compagnon et ami (il avait un ami), tait un certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion prs de son pre, et qu'alors il tenait prs du comte de Charolais pour lui faire trahir aussi son pre, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi, pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'tait le seul homme pour qui le roi ft toujours visible, pour qui il ne dormt jamais. Ce qui l'empchait de dormir, c'taient les villes de la Somme. De Calais, qui alors tait Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis taient prts, les tapes prvues. Par cela seul que le duc avait ces places, il commandait, menaait sans mot dire, tenait l'pe leve. Comment esprer que jamais il voult la rendre, cette pe? Qui et os lui donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lcher cette forte prise par o il tenait le royaume. Le roi ne dsespra pas; il s'adressa au fils, au favori, il tta le sire de Croy, le comte de Charolais. Il offrit, donna des choses normes, terres, pensions, charges de confiance. Ds son avnement, il nomma Croy grand matre de son htel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France, hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les pays du centre[332], lui donna Paris htel et domicile[333], lui assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu' lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et flatta sa vanit d'une royale entre dans Rouen[334]. [Note 332: Le roi alla jusqu' lui laisser exercer le droit de grce. En passant Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de rmission Pierre Servant qui, le jour prcdent, a tu son beau-frre. _Archives du royaume, J. registre 198_, n 81.] [Note 333: L'htel de Nesle. (_Archives, Mmoriaux de la chambre des comptes_, III, 18 septembre 1461).] [Note 334: Le 19 dcembre 1461, notable compagnie va sa rencontre, de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisime de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un carlate, l'autre pers, le troisime gris, tous trois faits Rouen... Communiqu par M. Chruel, d'aprs les Dlibrations du conseil de ville. _Archives de Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V., dans Chastellain, l'indignation qu'excitrent les Croy en se faisant donner le vin Valenciennes.] La grande affaire intrieure ne pouvait que mrir lentement: il fallait attendre. Mais il s'en prsentait d'autres autour du royaume, o il semblait qu'il y et gagner. La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe sicle, les folies hroques du moyen ge. Le monde ne parlait que du frre et de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs fameux exploits, qui finissaient toujours par des dfaites; la soeur tranant dans vingt batailles son pacifique poux, dressant les chafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgr lui lui regagner son royaume. Le frre en rclamait quatre ou cinq lui seul, les royaumes de Jrusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit mobile, d'esprance lgre, partout appel, partout chass, courant, sans argent ni ressources, d'une aventure l'autre... Louis XI parut prendre intrt ces guerres romanesques, dont il comptait bien profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient l'homme d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de beaux bnfices. De toutes parts, il y avait gagner avec eux. Gnes tait un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrire vers l'Espagne; mais quoi! si l'on et pris Calais! Calais tait une trop belle affaire; on osait peine esprer. Pour que la fire Marguerite en vnt vendre ce premier diamant de la Couronne, trahir l'Angleterre, il fallait que, de misre ou de fureur, elle perdt l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti de Marguerite fut extermin Towton; elle n'eut plus de ressource que chez l'tranger. Cette bataille de Towton n'avait pas t comme les autres, une rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus sanglante peut-tre que l'Angleterre ait livre jamais. Il resta sur la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi. Marguerite, l'anne d'avant, pour accabler son ennemi, avait appel la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affams d'cosse; dans une course d'York Londres, ils raflrent tout, jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce qui possdait, se leva et marcha au nord, douard et Warwick en tte; tous aimaient mieux prir que d'tre pills une seconde fois. Nulle grce faire ni demander; et c'tait pourtant la semaine sainte... Le temps tait celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige aveuglait, on ne voyait goutte midi, on se tuait ttons. Ils n'en continurent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le jour, la nuit et tout le second jour. L'ide fixe de la proprit en pril, le _home and property_ les tint inbranlables. Au soir enfin, les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent venir encore un gros bataillon de ples Roses, et ils comprirent qu'ils taient morts; ils reculrent lentement, mais ils reculaient dans une rivire; le Corck roulait derrire eux. [Note 335: Hall; Turner.] [Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essay de rejeter sur celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil priv crit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, que les gens du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et le bouleversement de votre pays. Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28 jan. 1461.] douard fut roi. Ds lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se fiant peu sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit calculer s'il trouverait mieux son compte le servir ou le vendre. Louis XI avait une sincre estime pour les hommes de ruse, pour ceux du moins qui russissaient; il semble avoir aim Warwick, sa manire, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence, reut de solides gages de cette amiti. Qui fouillerait bien Warwick castle trouverait peut-tre dans cette royale fondation l'argent de Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait gure eu davantage pour conqurir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le jour o Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une arme en Catalogne et fit fort son aise sa belle affaire de Roussillon[337]. [Note 337: L'expdition avait t rsolue le 13 fvrier. Le 20 mars, Warwick se fait donner les pouvoirs les plus tendus; par exemple, il peut traiter avec toute place de la cte de France, pour en tirer ranon ou tribut: Auctoritatem qucumque loca _appatisandi_. Il peut prendre un fort et le _perdre_, sans avoir craindre d'tre inquit, ni poursuivi. Rymer, t. V (3 dit.), p. 110, 20 mart. 1362. Faites que vous ayez achev devant que le comte de Warwick soit sur la mer, qui sera _le premier jour de may_. Lettre de Louis XI, crite au comte de Foix, avant l'expdition de Roussillon. _Bibliothque royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.] Il se passait en Espagne une tragdie qui promettait d'tre lucrative, elle devait sourire Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de piti. Un pre remari, don Juan d'Aragon, pour plaire la martre, avait dpouill son fils[338], don Carlos de Viana, hritier de Navarre; il l'avait emprisonn, tu de chagrin, peut-tre de poison. Le pauvre prince, qui, vivant, ne s'tait gure plaint, se plaignit mort; les Catalans l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais pre eut tous les coeurs contre lui; il vit comme la terre se soulever et crier les pierres du chemin... Le misrable eut peur; il appela les Franais, puis, ayant peur des Franais, il appela les Anglais contre eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes esprances d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-l tout son bien en France, ne pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait gure hriter de l'autre ct des monts. Il avertit donc Louis XI, qui profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encourags sous main[339], vinrent Paris dire au roi que don Carlos de Viana, poursuivi par son pre, ainsi qu'il l'avait t lui-mme par Charles VII, le priait en mourant d'avoir piti d'eux, de prendre leur dfense. Le roi accepta ce legs pieux, et dclara qu'il dfendrait envers et contre tous les sujets de son ancien ami. [Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne, qui respecta toujours son pre, mme en luttant contre lui, et qui, si son parti l'et permis, aurait laiss l la Navarre, comme il refusa le trne de Naples, oubliant le monde avec son Homre et son Platon, dans un monastre au pied de l'Etna.--Il tait pote, ami des potes du temps; il a traduit l'thique d'Aristote, et fait une chronique de Navarre. (Prescott.)] [Note 339: Le roi lui-mme semble l'avouer; il crit aux Catalans: Avant (mme) la rception de vos lettres, nous avons envoy par devers vous nostre am et fal conseiller et maistre de nostre htel... qui est l'un de nos serviteurs qui nous avons plus grande confidence, comme les aucuns de vous savent assez. Octobre 1461. _Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait espr s'emparer de tous les tats catalans, mais qu'il se rabattit sagement sur le Roussillon.] La partie tait bien engage; seulement il fallait des avances, une arme, de l'argent, de l'argent l'heure mme. Il fallait, pour joyeuses prmices du nouveau rgne, frapper des taxes, et cela au moment o les bonnes gens, pleins d'esprance, disaient qu'on ne payerait plus rien, au moment o le duc de Bourgogne priait solennellement le roi de mnager le pauvre peuple, tout en exigeant de grosses pensions pour les grands. Le roi, aux expdients, s'en prit la vendange qu'on allait faire, et mit un impt sur les vins, pour tre peru aux portes des villes. Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340], et soutinrent que l'dit tait controuv. Reims, les vignerons, le petit peuple et les enfants, pillrent les receveurs, brlrent les registres et les bancs des lus[341]. Le roi, sans bruit, coula des soldats dguiss dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon. Il pardonna lorsqu'on eut coup les oreilles aux uns, la tte aux autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de la cathdrale, o leur triste effigie, registres au col, fut mise aux frais de la ville, en mmoire de la clmence du roi[342]. [Note 340: Voir le dtail fort naf dans les lettres de rmission: Ordonnances, XV, 297-301, dc. 1461.] [Note 341: Un tailleur attacha un crit la porte du receveur, disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brleroit toutes les maisons que les bourgeois ont la campagne. Il semble d'aprs les autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brl le sige et les papiers des lus, dvast l'htel du receveur. (_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres et sinistres figures de gamins qui souffltent Jsus dans les tapisseries du sacre que l'on garde Reims.] [Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante histoire de M. Varin.] Une taxe sur les vins, assez mal paye, tait peu de chose. Les villes n'taient pas riches. Les campagnes taient aux seigneurs. Le clerg seul et pu aider. Au lieu de disputer avec les bnficiers pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur les bnfices mmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux les nominations[343]. La Pragmatique, les lections o dominaient les grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait avoir prs de lui un lgat de Rome, au moyen duquel il disposerait des bnfices[344], les emploierait acquitter ses dettes, contenter ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un vch, le prsident d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un canonicat. [Note 343: Le roi esprait aussi que Pie II l'aiderait reprendre Gnes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une pe bnite et quatre vers sa louange.] [Note 344: Le cardinal vque d'Arras, pour dcider le roi abolir la Pragmatique, lui avoit promis que le pape envoieroit un lgat en France qui donneroit les bnfices. _Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. I._--Pie II lui crivait: Si les prlats et universits dsirent quelque chose de nous, c'est vous qu'ils doivent s'adresser. Pii secundi epist. 2 oct. 1461.] L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scne. Le roi, en Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume, dclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Sige, pesait trop sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut dvotement, l'admira, la baisa, et dit qu' tout jamais il la garderait dans une bote d'or[345]. [Note 345: Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam disseminari. _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461, Legrand, Ibidem._] Il avait prpar cette farce dvote par une autre, impie et tragique, o le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que son pre tait damn pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre me[346]. Le mort, peine refroidi, eut Saint-Denis l'outrage public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voult ou non, absous sur sa tombe par le lgat. Acte grave, qui dsignait au simple peuple, comme damns d'avance, tous ceux qui avaient t pour quelque chose dans la Pragmatique: or c'taient peu prs tous les grands et prlats du royaume, c'taient tous les bnficiers nomms sous ce rgime, c'taient toutes les mes qui, depuis vingt ans, auraient reu la nourriture spirituelle d'un clerg entach de schisme. Il tait difficile de produire une plus gnrale agitation. [Note 346: Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement. Jacques Du Clercq, liv. IV, c. XXXII.--In quo non modo defuncti cineres infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat. Amelgardus, cit dans les Libertez de l'glise Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy., Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.] Le Parlement rclamait, Paris tait mu. D'autre part, le duc de Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'tre moqu de lui; il l'avait remerci, caress, combl, accabl; mais rien que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne sigea. Il lui accorda le libre cours des marchandises d'une frontire l'autre; mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grce d'Alenon, mais en gardant au graci ses places et ses enfants. Ainsi le magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, ds qu'il fut hors Paris, le capitaine de la Bastille courut aprs lui dans les champs, et lui offrit de la part du roi les clefs du fort. C'tait un peu tard. [Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'tre entendus avec Bureau et autres pour conduire les Bourguignons: En la ville de Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une alle derrire l'eschanonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouvern par de l, mais non feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient pas si grands maistres... Et incontinent appelrent Me Jehan Bureau auquel ils dirent: Venez a; nous autres, bons..., nous avons conclu... Et il leur rpondit: Vraiment oui, je serai... _Rapport de Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant cuyer_, etc. _Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au duc de Bourgogne les enclaves du Maonnais et de l'Auxerrois, lui paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne donna que des paroles.] Le duc de Bourgogne tait rest assez pour voir Paris ses ennemis de Lige[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Ligeois s'taient mal conduits avec Louis XI quand il tait dauphin. Devenu roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoy mme des troupes du ct de Lige; il voulait seulement leur montrer qu'il avait les bras longs, qu'il tait fort. Les Ligeois l'aimrent d'autant plus; ils envoyrent Paris, et les envoys furent reus merveille. Le roi dit qu'il tait leur compre, qu'il les protgerait envers et contre tous. [Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'tre. Nostre vesque fut mand par le duc Philippe la Haye... o il alla en bon estat et fust reeu par le duc la manire de la cour, et aprs l'avoir est quelque espace de temps, faisant bonne chre sans autre chose, demanda cong de revenir Lige, ce qui lui fut _refus_ et il _fut contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de rsigner l'vesch au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de Stavelot, ann. 1455, n 183 de la Bibliothque de Lige._--Je lis dans un autre manuscrit de la mme bibliothque qu'Heinsberg rsigna: au proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel homme; quelques jours aprs qu'il eust ce fait, il pensa ce qu'il avoit fait en pleurant amrement, puis retourna Lige; mais quand la commune sceut sa rsignation, ils furent moult dsols et en menrent grand deuil, et lui fut demand pour quelle raison il avoit ce fait et s'il avoit est contraint. Mais il leur rpondit qu'il l'avoit fait de son bon gr. _Bibl. de Lige, mss. 180, fol. 152._] force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il tait probable qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les yeux mmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empcher que de nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa tourne du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'tait lui mettre entre les mains moiti de la Normandie qu'il avait fait semblant de donner tout entire au comte de Charolais. Il essayait du mme moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au comte du Maine, frre de Ren d'Anjou, et, comme ce comte tait un homme peu craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au reste de titre et d'honneur; quant la force, il croyait la garder: il tait sr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il avait achet l'amiti des deux maisons de la montagne, Armagnac et Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme lui, qui n'tait que par lui, le btard d'Armagnac. Toutes choses ainsi prpares, avant de mettre la main aux affaires du midi, il commena par le vrai commencement, par Dieu et les saints, les intressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de belles offrandes, qui tmoignaient partout de la dvotion du roi trs-chrtien: offrandes sainte Ptronille de Rome pour aider btir l'glise; offrandes saint Jacques en Galice; offrandes saint Sauveur de Redon, Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas ingrate, comme on verra plus tard. Les plerinages bretons, hants d'une si grande foule et si dvote, avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situs, la plupart, sur les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rder tout autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantt c'tait Saint-Michel-en-Grve qu'il voulait visiter, tantt Saint-Sauveur de Redon. Cette fois, de Redon il alla Nantes, et le duc crut qu'il voulait enlever la douairire de Bretagne, la marier, s'approprier son bien[349]. [Note 349: Du moins en le donnant un prince de Savoie, dont il voulait se servir. Legrand s'obstine en douter, pour l'honneur de Louis X, malgr Lobineau, XVIII, 678, malgr D. Morice, XII, 78.] Le moyen pourtant de se dfier? le plerin voyageait presque seul, ne voulant pas tre troubl dans ses dvotions[350]. Au dpart (18 dc.), il s'tait dbarrass un peu rudement de l'amour des sujets, en faisant crier son de trompe que personne ne s'avist de suivre le roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint Sauveur de Redon, qui l'avait protg dans ses infortunes, il voulait cheminer tel qu'il avait t alors, comme un pauvre homme, avec cinq pauvres serviteurs, mal vtus comme lui, tous six portant au col de grosses patentres de bois. Si sa garde suivait, c'tait de loin; de loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans bruit, sous Jean Bureau, le bon matre des comptes. Tout cela filait vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette petite rpublique de La Rochelle. La Rochelle, il eut envie de voir Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du ct de la Gironde, il fut lui-mme aperu d'un vaisseau anglais qui heureusement ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir par lui-mme, il hasardait tout. [Note 350: Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir. Chastellain, p. 189.--Pour considration de la grant dvocion que de tout temps nous avons eue monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons tous jours par cy devant pri et rclam en tous nos faiz et affaires. _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre 1461._] [Note 351: Cette artillerie tait formidable, en juger par l'inventaire qu'on en fit l'anne suivante: _Inventaire de l'artillerie du Roy et dclaration des lieux o elle est de prsent fait en aoust 1463_: Et premirement Paris, bombardes: La grosse bombarde de fer, nomme Paris, la vole de La plus du monde; de la Daulphine, de la Ralle, de Londres, de Mortreau, la vole Mde, la vole Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pice), Flavy, Boniface (de fer de deux pices), etc., etc. _Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. I, aot 1463._] Sur le chemin, de Tours jusqu' Bayonne, il allait confirmant, augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois, anoblissant les consuls, les chevins; pour tous, enfin, bon homme et facile[352]. Les gens de la Guienne, traits par Charles VII peu prs comme Anglais, eurent lieu d'tre surpris de la bont de Louis XI. Ds son avnement, il avait appel lui leurs notables; venu chez eux lui-mme, il sembla se remettre eux, rendit Bordeaux toutes ses liberts. Il dit de plus qu'il n'tait pas juste que Bordeaux plaidt Toulouse, qu'il voulait que dsormais on vnt plaider chez elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy, du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses biens. [Note 352: Cette facilit remplit dans le recueil des Ordonnances de cent deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprim beaucoup prs. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.] Ayant ainsi assur ses derrires, il put agir srieusement vers l'Espagne. Il avait dj trait, chemin faisant, avec le gendre du roi d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-pre, troubl de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait les Franais, les menaait de la descente anglaise. Le roi, pour en finir, crivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais se moquaient de lui; que quand mme ils viendraient, ils ne resteraient pas, tandis que le roi de France sera toujours l pour le chtier... Il faut que vous sachiez sa volont, qu'il ne nous amuse pas jusqu' ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le comte de Warwick ne nous peut dranger; notre artillerie est toute la Role. Il avanait toujours, et plus il avanait, plus les Catalans encourags serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La martre, avec ses enfants, s'tait jete dans Girone; elle y fut assige, affame. Il fallut bien alors que don Juan vnt o l'attendait Louis XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'tait pas lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour chapper la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un autre; aprs avoir tu son fils, il tuait sa fille, la livrait l'autre fille, du second lit, la comtesse de Foix. La pauvre Blanche, hritire de Navarre aprs don Carlos, fut attire par son pre, qui voulait, disait-il, lui faire pouser le frre de Louis XI, et elle pousa un cachot du donjon d'Orthez, o sa soeur l'empoisonna bientt. [Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait peu prs une triste peinture de l'Aragonais, mme aprs le secours qu'il reut: Je vous certiffie par ma foy que c'est grand'piti de les veoir, tant sont deffaiz et pi la plupart. Vous tes bien en voye d'avoir Roy, Reyne et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remde. Lettre de Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15 nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon, XVII, 30 et seq.] L'Aragonais ne dsesprait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit rien sans tre nanti. Marchal, crit-il, avant tout, requrez au roi d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les prendre[354]. [Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust coust dix mille escus, et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon eust fait son appointement et tous fussiez par dea sains et sauves. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 aot 1462_.)] Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle tait assure et le roi revenu dans le nord, quand s'branla enfin la fameuse flotte anglaise. Cette flotte avait attendu qu'il et loisir de s'occuper d'elle. Des falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la cte, les villes taient garnies, gardes, tout le monde arm. Les Anglais, voyant ce bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick, pour qu'il ne ft pas dit qu'il n'et rien fait, fit une petite descente ct de Brest. De tout cet orage qui devait craser Louis XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en restrent furieux contre les Anglais. [Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.] Une lettre que le roi crit vers cette poque, aprs sa capture du Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de Warwick, qui apparemment l'inquitait peu: Je m'en vais bien bagu, dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je me rcompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chre!... La reine d'Angleterre est arrive[356]... [Note 356: Il crit l'amiral: ... Que, incontinent mes lettres reues, vous en veniez Amboise, l o vous me trouverez. Car je m'en vais dlibr de faire bonne chre et de me rcompenser de la payne que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est arrive... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que j'aye faire... Je m'en vais mardi, et picquer bien. Se vous avez rien de beau mectre en foire, se le dployez; car je vous asseure que je m'en voys bien bagu... Je me semble que je n'ay pas perdu mon estoc. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._] La _bonne chre_, c'et t de reprendre Calais, de le reprendre au moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa grande dfaite, suivait partout le roi, Bordeaux, Chinon, mendiant un secours. Elle n'avait rien attendre de son pre ni de son frre, qui, ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]... Qu'avait-elle donner? rien que l'honneur et l'esprance. Elle promit pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui tait au roi[358], et qui, dfaut de payement, remettrait le gage au prteur. Nul doute qu'en signant ce contrat de Shylock, cette dernire folie de joueur, elle n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience, qu'elle prissait, et, qui pis est, mritait de prir. [Note 357: J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les viandes lorsqu'elles sont mortifies, et profiter sur les hommes, quand ils sont attendris par leurs misres. D'Aubign, Confession de Sancy.] [Note 358: Cet Anglo-Gascon tait Jean de Foix, comte de Candale, que Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possdent l'acte: Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum Calesie... Quam cito rex Angli recuperaverit antedictam villam... constituet ibi prdilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_ in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in manus... cognati nostri Francie infra annum. Jun. 23, 1462. _Archives du royaume, Trsor des Chartes, J. 648, 2._] Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne voulait pas se fcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il ne donnait rien Marguerite, il prtait. Et combien? Vingt mille livres, une aumne, du neveu la tante; il est vrai qu'il lui fit donner soixante mille cus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un soldat; qu'elle en levt si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brz, nagure grand snchal de Normandie, qui sortait peine de prison. Sans mission et comme aventurier, il menait en cosse les nobles et les marins normands; c'tait une affaire normande, cossaise, peine franaise; si Brz voulait se faire tuer l-bas, le roi s'en lavait les mains[359]. [Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi l'envoyait ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.] Franaise ou non, l'affaire venait point pour la France. Tandis que l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette dsespre Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un prtexte _lgal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui tait un des leurs, et qui, d'amiti ou de force, se serait fait leur capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI. tout cela il manquait une chose. C'tait que Louis XI dispost de quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne, qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net. Tout fut manqu. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de l'avoir espr seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut compromettre l'quivoque personnage, dj suspect depuis sa promenade maritime[360]. Il l'tait d'ailleurs par les siens, par son frre et son oncle[361], deux vques, dont l'un avait des relations avec Brz. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une guerre heureuse. Il y russit par ses moyens ordinaires[362]. Brz, ayant perdu partie de ses vaisseaux, brl les autres, s'tait jet dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset. Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna (pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre mme contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui tait de cette branche, qui avait intrt la dfendre, puisque par elle il avait droit au trne. Il l'amena combattre son droit, son honneur, le drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misrable changea encore, et on lui coupa la tte. [Note 360: douard IV semble marquer sa dfiance l'gard de Warwick en crant, son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30 juillet 1462.)] [Note 361: Ce bon vque voulant travailler, disait-il, la canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du bienheureux. Il rencontra point un nomm Doucereau, le secrtaire intime de M. de Brz, et son agent en Angleterre, qui avait t pris la bataille de Northampton, tait rest quelque temps prisonnier, et revenait par Calais. L'vque, lui ayant fait jurer le secret sur l'vangile, lui dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cit par _Legrand_).] [Note 362: Rien de plus hroque que cette campagne, en croire la lettre qu'crit l'ami d'douard, lords Hastings, M. de Lannoy (l'un des Croy); cette lettre est pleine de lgret et de vanterie; c'est bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec toute l'cosse, et il a suffi du comte de Warwick avec les marchiers seulement... Le roi d'cosse s'en est enfui, et laditte Marguerite, sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brz... N'est pas effray mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses dparts et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou effrayement... Depuis, Montaigu, le frre de Warwick, est entr en cosse, et a fait la plus grande journe sur eulx que ne fut oye estre faite de plusieurs ans passs, ainsi que je me doubte qu'ilz ne s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, c. II, 7 aot 1463._] [Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas tout-puissant dans le midi, le Lord des les dans le nord, le premier li avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246; lire aussi les _Instructions messire Guillaume de Menypeny de ce qu'il a dire trs-haut, trs-puissant chrtien prince, le Roy de France, de par l'vesque de Saint-Andrieu en cosse._ L'vque dit lui-mme qu'il fit les fianailles du fils d'Henri VI et de la fille du roi d'cosse: Quasi contre la volont de tous les grands seigneurs du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France, j'estois taill de mettre le royaume d'cosse en perdition... Le roy Henry dsiroit, pour la seuret de sa personne, venir en ma place de Saint-Andry, l o il fust bien recueilli, selon ma petite puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit trs-chrestien Roy de France... lequel m'avoit sur ce trs-gracieusement crit et requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me rcompenser... Et aprs toutes ces choses, nous avons entendu comme ledit trs-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre avec ledit roy douard, sans que ledit royaume y fust compris. _Bibliothque royale, mss. Baluze_, n 475.] Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqu l'Angleterre, manqu Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient, jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le roi y court en personne: il reprit Perpignan[364], intimida l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaait de rgler l'Espagne ses dpens, de concert avec la Castille; il parlait d'occuper la Navarre[365]. Il avait achet, homme homme, tout le conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenrent jusqu'en France, de ce ct de la Bidassoa. Ce fut un trange spectacle. De toute la plaine on vit sur une minence les deux rois, l'Impuissant, dans un faste incroyable, entour des grandesses, de sa brillante et barbare garde moresque; et ct, houss de sa cape grise, sigeait le roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463). [Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir commenc la rvolte. Il crit: Vous pourrez adviser ceux de qui vous avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou autres, sous couleur de se venir excuser. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II, 1463.] [Note 365: ... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop le dommage du roy d'Aragon, tcheront de s'y venir loger. _Mmoire pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, snchal de Poitou, de Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy. Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).] Les envoys d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'tait par un partage qu'il et voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de Catalogne, en dtachant le Roussillon. Cette fois il coupait la Navarre, en donnait part la Castille. La Navarre cria d'tre coupe; l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui avait si bien travaill pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce Roussillon, Louis XI, au grand tonnement de tout le monde, parut n'y pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par crit, s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau de Languedoc[367]. [Note 366: Il avait propos une sorte de partage du royaume de Naples entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyrent le candidat qui semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est, je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'aprs les actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52. Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie cette poque que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage o le pape explique si bien Cme de Mdicis pourquoi Florence aurait tort d'aider les Franais contre Ferdinand le Btard, bien moins dangereux pour l'indpendance italienne. Cme, vieux, goutteux, goste, se rsigne volontiers l'inaction, et finit par demander le chapeau de cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.] [Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu' ce qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199, 23 mai 1463._] Il tait dans un moment de gnrosit admirable. Il donna au Dauphin exemption des rglements sur la chasse; Toulouse incendie exemption de tailles pour cent annes[368]. En passant Bordeaux, il fit grce de la mort Dammartin, qui vint se jeter ses genoux[369]. Ce qui surprit bien plus, c'est qu'il fit un ennemi, celui qui chassait d'Italie la maison d'Anjou, celui qui dtenait le patrimoine des Visconti contre la maison d'Orlans, il fit, dis-je, Sforza, cadeau de Savone et de Gnes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti au vieux Charles d'Orlans, fils de Valentine. C'tait se fermer l'Italie, en mme temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela de sa tte, sans consulter personne. Ses conseillers taient dsesprs. [Note 368: D. Vaissette.] [Note 369: Voulez-vous justice ou grce? dit le roi son ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 cus d'or pour aller en Allemagne. Dammartin venait d'tre condamn mort par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou vol fut en partie rendu aux hritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie vol par son juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _corcheur_, qui tait un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas le champ libre ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il vint se remettre en prison, et il attendit.] [Note 370: Un agent de Sforza s'tait avanc jusqu' Vienne en Dauphin et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui crit le 10 mai que le roi de Castille a quitt assez brusquement le roi de France, que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgr les affaires de Naples, n'est pas loign de traiter avec le duc de Milan, et mme de lui cder Savone; que le duc doit au plus vite dsavouer toute relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du marchal de Bourgogne auprs du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil. Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprs du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il crit au roi mme que, lui ayant tant d'obligations pour Gnes et Savone, il donnera au duc d'Orlans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du temps pour payer. Le 22 dcembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait savoir qu'il a reu hier du roi l'investiture de Gnes et de Savone. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.] Et rien pourtant n'tait plus raisonnable. Une crise allait clater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et la Bretagne[371] semblaient prs de s'unir. Le roi devait tourner le dos au midi: seulement, aux Pyrnes, tenir le Roussillon; aux Alpes, s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que le duc de Milan ne s'en mlerait point. Sforza, s'avouant son vassal pour Gnes et Savone, allait lui prter ses excellents cavaliers lombards. Le roi avait besoin de l'amiti du tyran italien, dans un moment o il fallait peut-tre qu'il prt lui-mme ou devnt tyran. [Note 371: C'est le rapport et la crance de messire Guillaume de Menypeny: Les ambassadeurs d'cosse ont rapport que le duc de Bretagne requiroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit le duc de Bretagne au roi douard, que quand il voudroit venir en France et y amener arme, il lui donneroit passaige et entre par toutes ses terres pour ce faire... Et la parfin, _les Anglois ont accord audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de mille... Le sieur de Montaigu a refus... pour ce que le comte de _Warwick, son frre, ne veut pas_ qu'il se dsempare du royaume d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune). Il ajoute ce bruit absurde, que Louis XI, mcontent des cossais, disait qu'il aiderait les Anglais les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, n 475.] Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde. Cette rsolution hardie, cette gnrosit habile, si diffrente de la petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force; il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emble son affaire capitale, le rachat de la Somme. [Note 372: Elle fut admire de Sforza. Son remercment, tout emphatique qu'il est et quelque intresse qu'y soit la flatterie, ne laisse pas d'avoir un ct srieux. Le froid et ferme esprit, italien pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir voir une politique si nouvelle: Animi magnitudine, sapientia, justitia, felicitate et mente prope coelesti... _Archives, Trsor des chartes_, J. 496.] CHAPITRE II LOUIS XI--SA RVOLUTION 1462-1464 Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout tait fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de ftes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du bguinage o elle vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son pre. Ils le soignrent si bien, que s'il ne se ft remis, les Croy prissaient, et les affaires du roi devenaient fort malades. [Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11 mars, le conseil de ville de Mons nomme une dputation pour aller le complimenter sur son rtablissement. Note de Gachard sur Barante, t. II, p. 195 de l'dition belge, d'aprs les _Archives de Mons, deuxime registre aux rsolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du Clercq: Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut gury; et se tint tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_ avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son hermitage. Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.] Le duc avait beaucoup faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans. Le roi, mcontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le rendait misrable, rveillant toutes les vieilles querelles de salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente pret, il compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux d'Angleterre. L'un des Croy vint Paris se plaindre, et parla durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le bon esprit de bien recevoir la leon; il se mit l'amende, cdant au duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins qu'aux Croy, lesquels occuprent les places par eux ou par des gens eux. [Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses frontires. Du ct de la comt, il dfendit qu'on achett du sel ses salines. En Bourgogne, il poussa prement contre lui la vieille chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays cds au duc. Le prsident de Bourgogne vint se plaindre au Parlement, on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y serait rest, si les Bourguignons n'eussent enlev un lieutenant du bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut. Voir sur ces brutalits de Louis XI les lamentations des Bourguignons, Chastellain, Du Clercq, etc.] [Note 375: Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au seigneur de Chimay...: Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne? est-il aultre ou d'aultre nature et mtail que les autres princes et seigneurs du royaulme d'environ? quoi ledict seigneur de Chimay lui rpondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre mtail..., car il l'avoit gard, port et soustenu contre la vollont du roy Charles, son pre, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre. Du Clercq.] Ce qui les rendait si forts prs du vieux matre, c'est qu'il avait peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute sa dvotion et son bguinage, la mre du Tmraire, la fille des violents, btards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mre et le fils prirent le moment o le malade, peine rtabli, n'avait pas la tte bien forte, pour le faire consentir la mort d'un valet de chambre favori[377], qu'ils prtendaient vouloir empoisonner le fils. Ceci n'tait qu'un commencement. Le valet tu, on allait essayer davantage; on accusa bientt le comte d'tampes. Les Croy voyaient venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on prit le secrtaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et, profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378], engageait doucement les villes prendre le fils pour seigneur du vivant du pre[379]. [Note 376: Fille de Jean le Btard, roi de Portugal, et de Philippe de Lancastre. Voyez notre sixime volume, livre XII, ch. I, et celui-ci, plus bas.] [Note 377: C'tait un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans doute par sa grossiret mme, dlassait le duc de la fadeur des cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son pre, le pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il lui arracha ainsi son consentement la mort du pauvre diable, et fit excuter en mme temps (chose trange) celui qui l'avait dnonc. Voir le rcit de Chastellain, rcit violent, cre, horriblement passionn contre le parvenu.] [Note 378: La rivalit normande et bretonne indisposait de longue date les Hollandais et Flamands de la cte contre la France, et par suite contre le gouvernement des favoris franais. Voir dans les _mss. Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne, juillet 1450_.] [Note 379: Philippe le Bon tmoigna son mcontentement en transfrant Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives gnrales de Belgique; Brabant, n 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin 1463._] Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau matre pour laisser aisment l'ancien. Le peuple, ds qu'il le sut malade, montra une extrme frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle tant arrive la nuit, tout le monde se releva; on courut aux glises, on exposa les reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montr en public, conduit de ville en ville, une joie folle clata; on fit des feux, comme la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hter de danser et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne rirait gure. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprim la fantaisie bizarre de ne plus voir que des ttes tondues; l'instant chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le rajeunir. C'est que celui-ci tait l'homme du bon temps qui s'en allait, l'homme des ftes et des galas passs; en voyant ce bon vieux mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientt ne paratrait plus, on croyait voir la paix elle-mme, souriante et mourante, la paix des anciens jours. [Note 380: Est-il ncessaire de rappeler la tendresse des Flamands pour leurs poupes municipales, leurs gants d'osier, leurs mannekenpiss, etc.?] Que de choses pendaient ce fil us! La vie des Croy d'abord. Ils le savaient. Srs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient leur chance en dsesprs, jouaient serr, mort, contre l'hritier. Ils ne s'amusaient plus prendre de l'argent; ils prenaient des armes pour se dfendre, des places o se rfugier. Leur pril les forait d'augmenter leur pril, de devenir coupables; ils prissaient s'ils restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mmes? S'ils dfaisaient leur profit la maison qui les avait faits?... Certainement le dmembrement des Pays-Bas, une petite royaut wallonne qui, sous la sauve-garde du roi, se serait tendue le long des Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et l'Artois aux Franais, c'et t chose agrable tous. Ce qui est sr, c'est que les Croy l'avaient dj presque, cette royaut; ils occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise, Boulogne et Guines, la franaise enfin sur la Somme. Leur centre, le Hainaut, la grosse province aux douze pairs, tait tout fait dans leurs mains; Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et seigneurial. [Note 381: Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et seignories de dech la mer en la main du Roy et en la gouvernance du seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en la main du roy duard d'Angleterre. Chastellain, c. LXXIX, p. 295.] Presque tout cela leur tait venu en deux ans, coup sur coup; le roi y avait pouss violemment[382]; sous son souffle invisible, ils avanaient sans respirer; c'tait comme un ouragan de bonne fortune. Volant plutt qu'ils ne marchaient, ils se trouvrent un matin sur le prcipice o il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui manquant, sur la froide main de Louis XI. [Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute Guisnes, Ardre, Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans la mme anne (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube. _Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mmoriaux de la Chambre des comptes, III, 91._] quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord qu'ils se dclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du mcontentement qu'excitaient les nouveaux impts. L'Artois tait inquiet de ce qu'on avait demand ses tats de voter les tailles pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-l mnages, caresses, habitues ne donner presque rien, s'tonnaient fort qu'on leur parlt d'argent[384]. La colrique et formidable Gand, sans doute bien travaille en dessous, ne voulait plus payer et prenait les armes[385]. Le roi avait trouv moyen de gagner (pour un temps) le principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur dtacha, pour les terrifier, en leur dnonant que le roi se portait pour arbitre, pour juge, entre le duc et Gand. [Note 383: Il requroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du sel... Laquelle requestre ne luy feut point accorde, mais on luy accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte de Charollois auroy demy ayde pour luy et son prouffit. Du Clercq, liv. IV, c. XLIV.] [Note 384: Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de Bourgogne a remis les impositions et quatrime es pas qu'il tient en gaige qui sont de vostre couronne. _Lettre de Vauveau au Roi, 31 octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.] [Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est constate par celui mme qui avait le plus d'intrt la savoir, et qui probablement l'avait prpare, je veux dire par Louis XI. D'aprs ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargs du rachat des places de la Somme: Se transporteront Gand... et leur exposeront comment le Roy a t adverty des questions et dbats d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont _mis en armes_ les uns contre les autres, et que j y a eu de grandes _invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en rompture et difficult le fait de restitution des terres de Picardie, ou si M. de B. ne vouloit entendre la pacification de luy et desdits de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur prsenter des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours est et est prest de leur faire et administrer bonne raison et justice. _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._] Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI, leur ennemi le comte de Charolais, agissaient la fois contre eux. Celui-ci, au moment mme, commenait un affreux procs de sorcellerie contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; videmment le violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien sujet d'avoir peur. Livrs au roi par cette peur, brids par lui et sous l'peron, ils allrent en avant. Ils tchrent de faire croire au duc qu'il tait de son intrt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit, la longue, vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore, s'il signa, c'est qu'il esprait que l'affaire tramerait, que l'argent ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille cus; o trouver tant d'argent? Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'excutrent de bonne grce; Tournai, elle seule, donna vingt mille cus. D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilge. Mais le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna ses trsoriers de trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prterait sans difficult; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dt le trouver _en un pas d'ne_[386]... Ce pas, c'tait d'aller Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dpts de confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il dposait lui-mme sous l'autel ct des morts[387]. [Note 386: tienne Chevalier, charg du paiement, crit au trsorier: Il a despch M. l'admiral et moy tant lgirement et si petite dlibration que grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et aussy que nous trouverons des gens Paris qui nous presteront. Et, pour abrger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent trouver en ung pas d'ne. (Communiqu par M. J. Quicherat.) _Lettre de Me Estienne Chevalier M. Bourr, matre des comptes, 19 mai 1463; Bibl. royale, mss. Gaignires, fol. 92._ Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque variis causis apud dem sacram Parisiensem publice ex ordinatione justiti Curiarum supremarum regni depositam. _Bibl. royale, mss. Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.] [Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du 2 novembre (Preuves de Commines, d. Lenglet Dufresnoy). Il explique qu'il s'est puis pour acqurir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont pays, ils vont piller le pays, etc. vrai dire, il s'agissait de la ranon de la France.] Le premier payement arriva en un moment, la grande surprise du duc (12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent mille cus sonnants et bien compts. Il n'y avait rien dire; il ne restait qu' recevoir. Le duc s'en prit doucement ses gouverneurs: Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux matres. Et il emboursait tristement. Les bons amis de Louis XI rgnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas: ici les Croy, l-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans doute avec l'appui de l'piscopat, des propritaires, de ceux qui ne voulaient pas payer la guerre plus longtemps. douard savait ce qu'il en avait cot la fin aux Lancastre pour n'avoir plus mnag l'_tablissement_. Il caressa les vques, reconnut l'indpendance de leurs justices[388], et laissa l'vque d'Exeter, frre de Warwick, traiter d'une trve Hesdin. La trve mnage par les Croy, fut signe entre douard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27 octobre 1463). [Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.] En signant une trve, Louis XI commenait une guerre. Rassur du ct de l'tranger, il agissait d'autant plus hardiment l'intrieur, heurtant la Bretagne aprs la Bourgogne, et de cette querelle bretonne, faisant un vaste procs des grands, des nobles, de l'glise, moins un procs qu'une Rvolution. La Bretagne, sous forme de duch, et comme telle, classe parmi les grands fiefs, tait au fond tout autre chose, une chose si spciale, si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen ge s'y compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y tait pas un simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le _cousinage_ fictif des _highlander_ cossais. Dans une relation si personnelle, nul n'avait rien voir. Chaque seigneur, tout en rendant hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le duc, plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il s'intitulait duc par la grce de Dieu. Il disait: Nos pouvoirs _royaux_ et ducaux[390]. Il le disait d'autant plus hardiment que l'autre royaut, la grande de France, avait t sauve, en croire les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il ddaignait le chapeau ducal. Cette majest bretonne ayant son parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi; comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la haute justice ducale devait tre juge par les simples baillis royaux de la Touraine et du Cotentin? [Note 389: Sicut heremita in deserto, dit admirablement le Cartulaire de Redon.] [Note 390: C'tait l'un des principaux griefs du roi. (_Mss. Legrand._)] Cette question de juridiction, de souverainet, n'tait pas simplement d'honneur ou d'amour propre; c'tait une question d'argent. Il s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le vassal, en bonne fodalit, devait au suzerain, l'norme droit de rachat, par exemple, d par ceux qui succdaient en ligne collatrale, de frre frre, d'oncle neveu, et le cas s'tait prsent plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne, comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait s'teindre; peu d'enfants, et qui mouraient jeunes. Ce n'est pas tout: les vques de Bretagne, raison de leur temporel, sigeaient parmi les barons du pays; taient-ils vraiment barons, vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le prtendait, les vques taient-ils gaux au duc, et relevaient-ils du roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprim la Pragmatique et les lections, aurait confr les vchs de Bretagne comme les autres, donn en Bretagne, comme ailleurs, les bnfices vacants en rgale, administr dans les vacances, peru les fruits, etc. Il soutenait l'vque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son vque la raison. La plus grande affaire du royaume tait sans nul doute celle de l'glise et des biens d'glise. En supprimant les lections o dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rus Silvio (Pie II), ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'tait moqu de lui, rglant tout sans le consulter, donnant ou vendant, attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrnes, chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lana trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les violentes invectives du Parlement contre l'avidit de Rome, contre l'migration des plaideurs et demandeurs qui dsertent le royaume, passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au grand march spirituel. Il dclare hardiment que toutes questions de possessoire en matire ecclsiastique seront rgles par lui-mme, par ses juges; que pour les bnfices donns en rgale (confr par le roi pendant la vacance d'un vch), on ne plaidera qu'au Parlement, autant dire devant le roi mme. Ainsi le roi prenait, et, si l'on contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris. [Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda lui-mme des remontrances sur les inconvnients de l'abolition: En obissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mand_ puis nagures sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et dolances que raisonnablement on pourroit faire... Remonstrances faites au roi Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'glise Gallicane, t. I, p. 1.] Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi, personne ne s'tonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclsiastiques, une foule de nobles. ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regard tout autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait les Suisses. Ordre aux gens d'glise de donner sous un an dclaration des biens d'glise[392], en sorte qu'ils n'empitent plus sur nos droits seigneuriaux et ceux de nos vassaux. Ordre aux vicomtes et receveurs de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, qui seront mis en main du roi, faute d'hommage et droits non pays. Ces grandes mesures furent prises par simple arrt de la Chambre des comptes. Celle qui regardait les gens d'glise devint une Ordonnance, adresse (sans doute comme essai) au prvt de Paris. Quant l'autre, le roi envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la noblesse[393], c'est--dire apparemment pour soumettre les faux nobles aux taxes, pour s'enqurir des fiefs qui devaient les droits, pour s'informer des nouveaux acquts, des rachats, etc., pour lesquels on oubliait de payer. [Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il voulait un cadastre exact des biens du clerg, o auraient figur jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas partes_, avec les titres de proprit, les preuves d'acquisitions, les rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c. XXII, fol. 123._] [Note 393: _Ms. Legrand._] Cette nouveaut au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition, produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles choses tait bien fort; les Croy se donnrent ouvertement lui, comme on a vu, et lui livrrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses bras, les Suisses lui envoyrent une ambassade, le frre de Warwick vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lanant dans la Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal, qui prit le titre de roi et vint tter le Roussillon[394]; mais rien ne bougea. [Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez ridiculement Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17 fvrier 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en rpublique_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem, Preuves, 28 fvrier._] Il allait grand train dans sa guerre d'glise[395]. D'abord, pour empcher l'argent de fuir Rome, il bannit les collecteurs du pape. Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrt de son Parlement, un petit parchemin, il faisait ainsi telle conqute en son propre royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de cette chasse aux prtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon, un des plus gras bnficiers, le roi eut les revenus des vchs de Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi ne prt Avignon mme; le bon neveu donnait avis que son oncle, lgat d'Avignon pour le pape, tait vieux, maladif, quasi mourant, qu' son agonie on pourrait saisir. [Note 395: Peut-tre cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il rformer le clerg, du moins les moines. Dans une occasion, il reproche grossirement aux prtres: leurs grosses grasses ribauldes. Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et conseiller, Jean de Bourbon, abb de Cluny, rformer l'ordre de Cluny. _Archives, registre 199, n 436, dc. 1462._] [Note 396: C'tait Jehan de Foix, comte de Candale.--D'autre part, Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours maladif, mesmement a est puis nagures en tel point qu'il a cuid morir, et est prsumer qu'il ne vivra gure; je fusse voulentiers all par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay gaign piea... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pens d'avoir Avignon en vostre main, lequel, mon avis, vous seroit bien sant. Et qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de faon qu'il fist rsidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent que ledit M. le cardinal seroit trespass. Vous y adviserez, Sire, ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre conscience, attendu que c'est fait qui touche l'glise; mais la grant affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire. 31 aoust 1464. _Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves, c. I._] Louis XI se trouvait engag dans une trange voie, celle d'un squestre universel; il y allait de lui-mme sans doute et par l'pre instinct du chasseur. Mais quand il et voulu s'arrter, il ne l'aurait pu. Il n'avait pu largir le duc d'Alenon, l'ami des Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sret au comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs, qui il avait fait son avnement le don norme du duch de Nemours, le trahissaient au bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent, craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places: J'accepte, dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever. Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages vivants. Jamais ni roi, ni pre, n'eut tant d'enfants autour de lui. Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs, qu'il levait, choyait, le bon pre de famille, dont il ne pouvait se passer. Il gardait avec lui l'hritier d'Albret, les enfants d'Alenon, comme ami de leur pre, qu'il avait rhabilit; le petit comte de Foix, dont il avait fait son beau-frre, et le petit d'Orlans qui devait tre son gendre. Il ne pouvait gure l'tre de longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sr de tenir l'enfant entre ses mains, au moment o il irritait toute sa maison, livrant son hritage au del des monts pour s'assurer lui-mme ce ct-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date, comme voisine de Son Dauphin: il y avait pris femme, il y maria sa soeur; il tenait prs de lui tout ce qu'il y avait de princes ou princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur prendre, le jeune et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caress par lui, avait tourn au point de chasser de Savoie son pre, beau-pre de Louis XI. Il attira l'tourdi Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le logea royalement son chteau de Loches. Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture, rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de guerres et d'avoir tant tu, voulait vivre la fin. Il fallait une femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme aimable qui fit oublier. Une Franaise et russi, une Franaise de montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, nave et ruse. Une fois pris, enchan, musel, l'Anglais, tout en grondant, et t ici, l, partout o le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient voulu le mener. cette Franaise de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise de Picardie, du moins dont la mre tait Picarde, sortant des Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut videmment prpare, et d'une manire habile; on arrangea un hasard romanesque, une aventure de chasse o ce rude chasseur d'hommes vint se prendre l'aveugle. Entr dans un chteau pour se rafrachir, il est reu par une jeune dame en deuil qui se jette genoux avec ses enfants; ils sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a t tu, le bien confisqu, elle demande grce pour les orphelins. Cette belle femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre aprs la guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Nanmoins, ceci tait grave; la dame n'tait pas de celles qu'on a sans mariage. Il fallait rompre la ngociation commence par Warwick, rompre avec Warwick, avec ce grand parti, avec Londres mme; le lord-maire avait dit: Avant qu'il l'pouse, il en cotera la vie dix mille hommes. Mais dt-il lui en coter la vie lui-mme, il passa outre, il pousa. C'tait se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir tous et le dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de Luxembourg, frre du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, avec une magnifique troupe de cent chevaliers. [Note 397: La mre d'lisabeth Rivers tait fille du comte de Saint-Pol; elle avait pous dix-sept ans le duc de Bedford qui en avait plus de cinquante. sa mort, elle s'en ddommagea en pousant, malgr tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers, qui tait son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frre du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet oncle, qui avait t lev en Bretagne et qui tait capitaine de Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir t le principal intermdiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.] Ainsi, quelque part qu'il se tournt, en Angleterre, en Bretagne, en Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais. Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-mme de l'esprit du vieux duc, et s'tant rendu matre du pre, avec le pre craser le fils. Il ne bougea plus gure de la frontire du Nord, allant, venant, le long de la Somme, poussant jusqu' Tournai[398], puis se confiant, s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant tout moment visite, l'attirant par la douce et innocente sduction de la reine, des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le bonhomme, rchauffrent le vieux coeur, l'obligrent de se montrer galant, de leur donner des ftes. Il en fut si aise et si rajeuni qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait. [Note 398: Tournai se montre singulirement franais, en haine des Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches reoivent le roi, lesquelles robes chascun fit faire ses dpens, sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de brodure, l'une sur le lez de devant au cost dextre, et l'autre par derrire... _Archives de Tournay, extrait du registre intitul: Registre aux Entres._] Charm d'tre dsobi, il prit ce bon moment prs de l'oncle, accourut Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'blouissant de sa mobilit, avec cent jeux de chat ou de renard... la longue, le croyant tourdi, fascin, il se hasarda parler, il demanda Boulogne. Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir Lille... C'tait dans une belle fort; le roi promenait le duc, qui le laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lcha le grand mot: Bel oncle, laissez-moi _mettre la raison_ beau-frre de Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pque-Dieu, je vous le ferai venir commandement... Ici il allait trop loin; le mauvais coeur avait aveugl le subtil esprit. Le pre se rveilla, et il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire adieu il prit brusquement un autre chemin de la fort[399]. [Note 399: Chastellain embellit probablement la scne. Il suppose que Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: Bel oncle, vous avez entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse bien mettre fin! je suis joyeux, cause de vous, que l'honneur en revienne votre maison. Si j'avois entrepris la mme chose, je ne la ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais rgent, vous gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier! J'espre bien aussi que vous en ferez autant si vous partez; laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et vous en rendrai bon compte.-- quoi le duc aurait rpondu assez froidement: Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en aille, je les recommanderai Dieu et la bonne provision que j'y aurai mise.] Au reste, on ne ngligeait rien pour augmenter ses dfiances et l'loigner de la frontire. On lui assurait que s'il restait Hesdin, il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait, tait l pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils, de bien prendre garde lui, le roi voulait s'emparer de sa personne. Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hte de dtrner les Croy pour faire succder Charolais. Une chose, vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'tablir gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontire reprise d'hier, l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce sorcier, cet _envoteur_; c'taient les noms que le comte de Charolais donnait son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'tampes, et mieux dit Jean _sans terre_. Jean tait n dans un jour de malheur, le jour de la bataille d'Azincourt, o son pre fut tu. Son oncle, Philippe le Bon, se hta d'pouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui restaient. Cette garde consista les frustrer de la succession du Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchrent point, puis, la place de la rente, tampes, Auxerre, Pronne enfin, qu'on ne leur donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zle; l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de Gavre. Pour rcompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur pauvre hritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort sa convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi, comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit son avant-garde, et qui ds lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme, montra la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontires, un ennemi acharn. [Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.] Ce n'taient pas des guerres seulement qu'on avait attendre de haines si furieuses, c'taient des crimes. Il ne tenait pas au comte de Charolais que les Croy ne fussent tus, Jean de Nevers brl. Le duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie; dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-mme il leur demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger entre le roi et lui; ce juge fut reu, mais comme prisonnier; expdi au Parlement pour siger, mais sur la sellette. Le roi fit arrter en mme temps, la prire du duc de Savoie, son fils Philippe qui l'avait chass. Il et bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la mme prire. Mais, ce moment mme, un vnement s'tait pass qui rompait tout entre eux. Sur la frontire de la Picardie, dans ce pays de dsordres, peine revenu au roi et o l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un btard, un aventurier amphibie, qui, rdant sur la Marche ou vaguant par la Manche, cherchait son aventure. Ce bandit tait de bonne maison, frre d'un Rubempr, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit baleinier, il s'en alla, non pcher la baleine, mais prendre, s'il pouvait, en mer un faux moine, un Breton dguis qui portait le trait de son duc avec les Anglais. Ayant manqu son moine et revenant vide, cet homme de proie, plutt que de ne rien prendre, se hasarda flairer le gte mme du lion, un chteau de Hollande, o se tenait le grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de Charolais. Le btard n'avait que quarante hommes; ce n'tait pas avec cela qu'il aurait emport la place. Il laissa ses gens, dbarqua seul, entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se promener en mer? Sortait-il bien accompagn? quelle heure?... Et il ne s'en tint pas cette enqute, il alla au chteau, entra, monta sur les murailles, reconnut la cte. Il en fit tant qu'il fut remarqu et suivi; jusque-l sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa lui-mme en se jetant quartier dans l'glise. Interrog, il varia pitoyablement; il revenait d'cosse, il y allait, il passait pour voir sa cousine de Croy; il ne savait que dire. Le comte de Charolais et achet l'aventure tout prix; elle le servait point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur Olivier de la Marche avertir son pre du danger qu'il avait couru, l'effrayer pour lui-mme. Cela russit si bien que le vieux duc manqua au rendez-vous du roi, quitta la frontire, et ne se crut en sret que lorsqu'il fut dans Lille. La grande nouvelle, l'enlvement du comte, l'infamie du roi, furent partout rpandus, cris, comme son de trompe, prchs en chaire, Bruges, par un frre Prcheur; ces Mendiants taient fort utiles pour colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se plaignit son tour; il demanda rparation, somma le duc de condamner son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laisst assoupir l'affaire; cela allait leurs intrts, non ceux du roi, qui se voyait perdu d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser, rcriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de l'autre le comte de Charolais, plaidrent en quelque sorte par-devant le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le btard, avec sa barque, ft arm, quip, comme il fallait pour un tel coup, si c'tait avec quelques hommes qu'il aurait emport un fort, saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient. Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait d s'adresser au roi pour avoir justice du btard. On ne pouvait lui donner satisfaction, moins de lui livrer ceux qui avaient sem la nouvelle, dfigur l'affaire, Olivier de la Marche et le frre Prcheur[401]. [Note 401: Le duc, bien instruit, rpondit que le btard avait t pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais par ou-dire, quels bruits Olivier avait pu rpandre; quant au moine, il n'en pouvait connatre, n'tant que prince sculier, il respectait l'glise. Puis, il ajouta en badinant: Je suis parti d'Hesdin par un beau soleil, et le premier jour n'ai t qu' Saint-Pol, ce n'est pas signe de hte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur; je ne lui ai point fait faute, ni homme qui vive, mais peut-tre parfois aux dames. Si mon fils est souponneux, cela ne lui vient pas de moi; il tient plutt de sa mre; c'est la plus mfiante que j'aie jamais connue. Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.] Le chancelier allait loin, dans l'excs de son zle. Il accusait le comte mme du crime de lse-majest, pour avoir trait avec le duc de Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au dpart, il dit l'un des ambassadeurs, l'archevque de Narbonne: Recommandez-moi trs-humblement la bonne grce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien fait laver la tte par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an, il s'en repentira[402]. [Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance essentielle, omise dans le procs-verbal des ambassadeurs, d. Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.] Il n'et pas laiss chapper cette violente parole s'il ne se ft cru en mesure d'agir. Dj, selon toute apparence, les grands s'taient donn parole. Le moment semblait bon. Les trves anglaises allaient expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom, et peu peu l'on n'obissait plus, tous regardaient vers l'hritier. En France, l'hritier prsomptif tait jusque-l le jeune frre du roi; le roi prtendait que la reine tait grosse; s'il naissait un fils, le frre descendait et devenait moins propre servir les vues des seigneurs; il fallait se hter. Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu srieux, mais qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rle: Une journe fut tenue Notre-Dame de Paris, o furent envoys les scells de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le frre du roi; et ceux qui avoient les scells secrtement portoient chacun une aiguillette de soie la ceinture, quoi ils se connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents, que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui toient tous acertens de cette alliance. Que les agents de la noblesse se soient runis dans la cathdrale de Paris, dont le roi avait rcemment mconnu la franchise, enlev les dpts, cela en dit beaucoup. L'vque[403] et le chapitre ne peuvent gure avoir ignor qu'une telle runion et lieu dans leur glise. Louis XI venait de fermer son Parlement aux vques; il devait peu s'tonner qu'ils ouvrissent leurs glises aux ligus[404]. [Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui crit ces paroles significatives: Plust Dieu que le pape eust translat l'vesque de Paris en l'vesch de Jrusalem. Preuves de Commines, d. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.] [Note 404: Le Parlement dcida, videmment sous l'influence du roi, que les vques _n'entreraient point au conseil_ sans le cong des chambres, ou si mandez n'y estoient, except les pairs de France et ceux qui par privilge ancien doivent et ont accoustum y entrer. _Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._] Ce roi qui, pour donner les bnfices, s'tait pass d'abord des lections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord avait au nom du pape condamn le clerg du pape, puis saisi le nonce du pape, les cardinaux, eut naturellement le clerg contre lui, non-seulement le clerg, mais tout ce qu'il y avait de conseillers clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siges de judicature, tous les clercs de l'Universit[405], tout ce qui dans la bourgeoisie, par confrries, offices, par petits profits, comme marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait l'glise; tout ce que le clerg confessait, dirigeait... Or, c'tait tout le monde. [Note 405: Louis XI, son avnement, avait t les sceaux l'archevque de Reims, et avait supprim deux places de conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.] Dans les longs sicles du moyen ge, dans ces temps de faible mmoire et de demi-sommeil, l'glise seule veilla; seule elle crivit, garda ses critures. Quand elle ne les gardait pas, c'tait tant mieux; elle refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'glise avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquit venait tout couvrir de prescription, de vnration. On sait la belle lgende: Pendant que le roi dort, l'vque, sur son petit non, trotte, trotte, et toute la terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une province. On veille le roi en sursaut: Seigneur, si vous dormez encore, il va faire le tour de votre royaume[407]. [Note 406: La plupart des actes ecclsiastiques qu'on a taxs de faux et qui sont d'une criture postrieure leur date me paraissent tre, non prcisment faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans contrle, peut-tre de mmoire, devaient tre aisment altrs, amplifis, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI, 461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir aussi la Diplomatique des Bndictins, et les lments de M. Natalis de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science et de recherches.] [Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p. XXIV et 79.)] Ce brusque rveil de la royaut, c'est prcisment Louis XI. Il arrte l'glise en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est elle, autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle prouve qu'elle a le droit de l'avoir. Avec les nobles, autre compte rgler. Ceux-ci n'auraient jamais pens qu'on ost compter avec eux. De longue date, ils ne savaient plus ce que c'taient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au suzerain. leur grand tonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester la loi fodale. Il rclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs, les droits arrirs, non ce qui vient d'choir seulement, mais toute somme chue, en remontant. Il prsenta ainsi un compte norme au duc de Bretagne. Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi, qui donc aidait? Les villes. Et cela tait d'autant plus dur qu'elles payaient fort ingalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe sicle la noblesse et l'glise ne peuvent douter que les bourgeois _lus_ pour rpartir les taxes n'aient t leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils n'aient obi sans souffler, rayant du rle quiconque tenait de prs ou de loin ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de cousin, btard de btard. Au reste, les _lus_ taient rcompenss de leur docilit, en ce qu'ils n'taient plus vraiment _lus_, mais toujours les mmes et de mmes familles; ils formaient peu peu une classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie l'autre par une sorte de connivence hrditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude affaire des taxes se rglait l'amiable et comme en famille; tout tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer. Charles VII avait essay de remdier ces abus en nommant les lus lui-mme; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes dsigns par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'gard ces arrangements. Il dclare durement dans son ordonnance que tous les _lus_ du royaume sont destitus par leurs fautes et ngligences. Par grce, il les commet encore pour un an. Nomms dsormais d'anne en anne, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils dcident, mais on appelle de leurs dcisions aux gnraux des aides. Leur importance tombe rien; leur dignit de petites villes est annule. Il ne faut pas s'tonner si les gens d'glise, les hommes d'pe, les notables bourgeois, se trouvrent ligus avant d'avoir parl de ligue. Les gens mme du roi taient contre le roi, ses ams et faux du Parlement, ces hommes qui avaient fait la royaut, pour ainsi dire, aux XIIIe et XIVe sicles, qui l'avaient suivie par del leur conscience, par del l'autel, ils s'arrtrent ici. Ce n'tait pas l le roi auquel ils taient accoutums, leur roi grave et rus, le roi des prcdents, du pass, de la lettre, qu'il maintenait, sauf changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait gure, il allait seul, sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveauts, tournant le dos l'antiquit, s'en moquant. Aux solennelles harangues de ses plus vnrables reprsentants, il riait, haussait les paules. C'est ce qui arriva l'archevque de Reims, chancelier de France, qui le complimentait son avnement; il l'arrta au premier mot. Le pape, s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoy son fameux cardinal grec Bessarion, la gloire des deux glises. Le docte byzantin lui dbitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le prendre la barbe, sa longue barbe orientale... Et pour tout compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408], qui renvoyait le pauvre homme l'cole. [Note 408: Barbara grca genus retinent quod habere solebant. Brantme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorit grave. Mais nous avons, l'appui, le tmoignage contemporain du cardinal de Pavie (lettre du 20 octobre 1473): Regi coepit esse suspectus, progredi ad eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem ingrato colloquio finitur legatio.] Il y renvoya l'Universit elle-mme, en lui faisant dfendre par le pape de se mler dsormais des affaires du roi et de la ville, d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409]. L'Universit finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs comme cole, perdant ce qui avait t son me, sa vie, l'esprit de dispute. [Note 409: Flibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III, p. 707. Cette pice si importante, qui est l'extrait mortuaire de l'Universit, ne se trouve pas dans la grande Histoire de l'Universit, par Du Boulay.] Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'tait pas seulement par mpris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de tous ces tonsurs se faire valets des seigneurs, des patrons des glises, pour avoir part aux bnfices. Il les affranchit malgr eux de cette servitude en supprimant les lections ecclsiastiques, que leurs nobles protecteurs rglaient leur gr. Les lections taient le point dlicat o les parlementaires eux-mmes, nagure si pres contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de _liberts gallicanes_, ils se mirent dfendre de toute leur faconde la tyrannie fodale sur les biens d'glise; ils y trouvrent leur compte. Les deux noblesses, d'pe et de robe, se rapprochaient pour le profit commun. Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape, mnagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royaut, d'abord en proclamant l'indpendance, la souverainet rivale de l'honnte et paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les juridictions monstrueusement tendues des Parlements de Paris et de Toulouse, tendues jusqu' l'impossible; des appels qu'il fallait porter cent lieues, cent cinquante lieues dans un pays sans routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainets judiciaires des limites plus raisonnables; aux dpens de Paris et de Toulouse, il cra Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses acquisitions ajoutrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'chiquier de Normandie reut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du roi[411]. [Note 410: Ordonnances, XVI, 7 fvrier 1464.] [Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI cre et donne Crisay, vicomte de Carentan, l'office du procureur-gnral du Roy en son eschiquier, s assemble des estats et conventions, et par tous les siges et auditoires de son pays de Normandie o il se trouveroit et besoing seroit. Les avocats et procureurs du Roi prs les bailliages se lvent tous ensemble et protestent, disant que la cration dudit office estoit nouvelle... quoi Guillaume de Crisay rpondit: qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point cration nouvelle, mais y en avoit eu anciennement. _Registres de l'chiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.] Ce n'tait pas seulement les primitives vieilleries du moyen ge, c'taient les parlements et universits, secondes antiquits, ennemies des premires, que ce rude roi maltraitait. Nagure importants, redoutables, ces corps se voyaient carts, bientt peut-tre, comme outils rouills, jets au garde-meuble... Les machines rvolutionnaires les plus utiles aux sicles prcdents risquaient fort d'tre la rforme sous un roi qui tait lui-mme la Rvolution en vie. Et pourtant de les laisser l, de repousser (dans un temps o tout tait privilges et corps) les corps et les privilgis, c'tait vouloir tre tout seul. Mfiant, non sans cause, pour les gens classs, les _honntes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue, trouver des hommes, y dmler quelque hardi compre, de ces gens qui, sans avoir appris, russissent d'instinct, ayant plus d'habilet que de scrupules, jamais d'hsitation, marchant droit, mme la potence. Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tte, il voulait de tels hommes, tout neufs et sans pass. Il n'aimait que ceux qu'il crait, et qui autrement n'taient point; pour lui plaire, il fallait n'tre rien, et que de ce rien il ft un homme, une chose lui, o, tout tant vide, il remplt tout de sa volont. Au dfaut d'un homme neuf, un homme ruin, perdu, ne lui dplaisait pas; souvent, tel qu'il avait dfait, il trouvait bon de le refaire. Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chass du royaume, Brz et Dammartin. Ils avaient un titre auprs de cet homme singulier, d'avoir t assez habiles, assez forts pour lui faire du mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouv la sienne ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et les employa. [Note 412: Louis XI savait oublier propos. Rien n'indique qu'il ait t rancuneux, au moins dans cette premire poque. Il se rconcilia, ds qu'il y eut intrt, avec tous ceux dont il avait eu se plaindre, avec Lige et Tournai, qui, pour plaire son pre, s'taient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans difficult avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en chec la maison d'Anjou et l'empchait lui-mme de reprendre Gnes; il lui livra Savone et lui cda ses droits sur Gnes mme, etc.-- peine fut-il sur le trne que les chanoines de Loches, croyant lui faire leur cour, le prirent de faire enlever le monument de leur bienfaitrice Agns Sorel. J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout ce que vous tenez d'elle. Ils n'insistrent plus.] Parfois, quand il voyait un homme en pril et qui enfonait, il prenait ce moment pour l'acqurir; il le soulevait de sa puissante main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un lgiste habile, Morvilliers, avait une fcheuse affaire au Parlement; ses confrres croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procs; il fait venir l'homme: Voulez-vous justice ou grce?--Justice.--Sur cette rponse, le roi jette le sac au feu, et dit: Faites justice aux autres, je vous fais chancelier de France. C'tait chose incroyable de remettre ainsi les sceaux un homme non lav, de faire ainsi siger un accus parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de dire que tout droit tait en lui, dans sa volont, et cette volont il la mettait la place suprme de justice dans l'odieuse figure de son me damne. Avec cette manire de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui russissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler; s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'tait pas difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait toujours sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen ge, il avait dj les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille dpenses, publiques, caches, honteuses, glorieuses. Peu de dpenses personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il trouva de l'argent pour acqurir le Roussillon, racheter la Somme. [Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait partag avec un certain Bores, qui faisait et expdiait les collations d'office et en tirait profit: Et communiter ferebatur talium emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore. _Bibl. royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.] [Note 414: Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet, et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte dix ou douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamn_, Sire, on en trouvera beaucoup plus... mon souverain Seigneur, le bailly de Sens (Charles de Melun). Lenglet Dufresnoy.] Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs mains. la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui quelque confiscation[415], un vch, une abbaye. Maintes fois, n'ayant rien donner, il donnait une femme. Mais les hritires ne se laissaient pas toujours donner; la douairire de Bretagne chappa; une riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de chambre, ajourna, luda, en Normande[416]. [Note 415: Le roi avait promis Charles de Melun de lui donner les biens de Dammartin si celui-ci tait condamn. La chose ne pouvait manquer, Charles de Melun tant un des commissaires qui jugeaient. Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accus, jusqu' une grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)] [Note 416: La rponse de la mre au roi est jolie et adroite; son mari est absent, dit-elle, la foire du Lendit. Elle remercie trs-humblement de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...] Ces procds violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de sa mre bien plus que de Charles VII, tait par elle de la maison d'Anjou, c'est--dire, comme tous les princes de cette maison, un peu Italien. De son Dauphin, il avait longtemps regard, par-dessus les monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417]. Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la sagesse de Venise. La _Dominante_ tait, au XVe sicle, ce que l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Ds son avnement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du snat de Venise, selon toute apparence, deux matres en tyrannie[418]. [Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprim un jour dans son exil, en prsence des chanoines de Lige, combien il enviait Ferdinand le Btard et douard IV leurs immenses confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre, etc. (_Ms. Amelgardi._)] [Note 418: Fist deux chevaliers de Venise grand mistre venir. Chastellain.] Ces Italiens diffraient du Franais en bien des choses, en une surtout: ils taient patients. Venise alla toujours lentement, srement; le sage et ferme Sforza ne se hta jamais. Louis XI, moins prudent, moins heureux, plus grand peut-tre comme rvolution, aurait voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des ges, supprimer le temps, cet indispensable lment, dont il faut toujours tenir compte. Il avait ce grave dfaut en politique, d'avoir la vue trop longue, de trop prvoir[419]; par trop d'esprit et de subtilit, il voyait comme prsentes et possibles les choses de lointain avenir. [Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortun Jean de Witt, qui vit trs-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'tre qu'une chaloupe la remorque de l'Angleterre, et qui, tout proccup de cette ide lointaine, s'obstina croire que la France suivrait son vritable intrt, qu'elle mnagerait la Hollande.] Rien n'tait mr alors; la France n'tait pas l'Italie. Celle-ci, en comparaison, tait dissoute, en poudre; il y avait des classes et des corps en apparence; en ralit, ce n'tait plus qu'individus. La France, au contraire, tait toute hrisse d'agglomrations diverses, fiefs et arrire-fiefs, corps et confrries. Si par-dessus ces associations, gothiques et surannes, mais fortes encore, par-dessus les privilges et tyrannies partielles, on essayait d'lever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors), tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir. Nous avons dit combien, en un moment, il avait dj squestr, amorti dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bnfices et de bnficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun, sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'chappait, se croyait regard. Il semblait qu'il connt tout le monde, qu'il st le royaume, homme par homme... Cela faisait trembler. Le moyen ge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignor; bien des gens vivaient, mouraient inaperus... Cette fois, l'on crut sentir qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un esprit malveillant. La science qui, l'origine du monde, apparut comme Diable, reparaissait telle la fin. Cette vague terreur s'exprime et se prcise dans l'accusation que le fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre petit feu, lui perait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant, li et pris de toutes parts au filet invisible de l'universelle araigne[421]. [Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'carte de la forme banale de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptises d'une eau bruiant d'un sault de molin, l'une perce d'aiguilles, etc. _Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.] [Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de Flandre: J'ay combattu l'universel araigne.] Cette puissance nouvelle, inoue, le roi, ce dieu? ce diable? se trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un royaume. La paix qu'il imposait tous main arme, leur semblait une guerre. Les batailleurs du Dauphin (_l'carlate des gentilshommes_) ne lui pardonnrent pas d'avoir interdit les batailles. La mme dfense souleva le Roussillon; Perpignan dclara vouloir garder ses bons usages; la franchise de l'pe, la libert du couteau, surtout cette belle justice qui donnait pour pices au noble juge le tiers de l'objet disput. Les compagnies, les confrries non nobles, ne furent gure plus amies que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours celles de Dieppe ou de La Rochelle, se mlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignit pour l'Universit de Paris, en fondait-il une autre Bourges qui arrtait comme au passage tous les coliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers trangers dans le royaume, des marchands de tous pays ses nouvelles foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit d'aubaine, qui jusque-l les empchait de s'tablir en France? [Note 422: Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de rputation par mer que Bertrand Duguesclin par terre. _Ms. Legrand._] On lui avait reproch en Dauphin la foule des nobles qu'il avait tirs de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-tre, ces _nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au ct. Que dut-on penser, quand on le vit ds son premier voyage dcrasser tout un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la noblesse aux marchands, tous ceulx qui voudroient marchander au royaulme. Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables corporations, des marchaux ferrants, des cordonniers, monter au Capitole[424]. [Note 423: Voir prsent vol., liv. XI, ch. III.] [Note 424: Les tats du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le roi nomme aux charges des cordonniers, marchaux et arbaltriers. Paquet, Mmoire sur les institutions provinciales, communales, et les corporations l'avnement de Louis XI (couronn par l'Acadmie des inscriptions).] Anoblir les manants, c'tait dsanoblir les nobles. Et il osa encore davantage. Sous prtexte de rglementer la chasse, il allait toucher la _seigneurie_ mme en son point le plus dlicat, gner le noble en sa plus chre libert, celle de vexer le paysan. Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules sacramentelles: Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et gonds, du ciel la terre... Tout est lui, fort chenue, oiseau dans l'air, poisson dans l'eau, bte au buisson, l'onde qui coule, la cloche dont le son au loin roule[425]... [Note 425: Ces lignes rsument les formules allemandes; elles disent avec plus de posie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm, Deutsche Rechts Alterthmer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit: Origines, etc., p. 42 et 228-30.] Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bte ont droit, puisqu'ils sont du seigneur. Aussi tait-ce un usage antique et respect que le gibier seigneurial manget le paysan. Le noble tait sacr, sacre la noble bte. Le laboureur semait; la semence leve, le livre, le lapin des garennes, venaient lever dme et censive. S'il rchappait quelques pis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf fodal. Un matin, pour chasser le cerf, grand renfort de cors et de cris, fondait sur la contre une tempte de chasseurs, de chevaux et de chiens, la terre tait rase. Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'ide de changer cela. En Dauphin, il avait hasard de dfendre la chasse[426]. son avnement, il trahit imprudemment l'intention d'tendre la dfense au royaume, sauf vendre sans doute les permissions qui il voudrait. Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui, voulait le rgaler d'une grande chasse, et pour cela il avait rassembl de toutes parts des filets, des pieux, toutes sortes d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand tonnement de son hte, Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brler. [Note 426: Il rvoqua la dfense, l'approche de sa grande crise: Nagure, par le maistre des eaux et forest... a est faicte deffense gnrale audit pays de chasser aucunes bestes... S'il vous appert que lesdiz nobles ayent de toute anciennet accoustum chasser et pescher en nostre dit pays de Dauphin, que les habitans ayent droit ou leur ait autrefois par nous est permis de chasser et pescher, moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et souffrez... Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.] Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont trs-bien instruits, il aurait ordonn que sous quatre jours tous ceux qui avaient des filets, des rets ou des piges, eussent les remettre aux baillis royaux, il aurait interdit les forts aux princes et seigneurs, et dfendu expressment la chasse aux personnes _de toute condition_, sous peines corporelles et pcuniaires. L'ordonnance peut avoir t faite, mais j'ai peine croire qu'il ait os la promulguer[427]. Les mmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de Normandie, ayant, au mpris de la volont du roi, chass et pris un livre, il le fit prendre lui-mme et lui fit couper l'oreille. Ils ne manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chass que sur sa propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il voulait dsormais chasser seul dans tout le royaume. [Note 427: Elle ne se trouve point.--Unum edixit, quod, sub poena confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse in domo domini de Momorensi... _Bibliothque royale, ms. Amelgardi_, lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi et t excut; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave, l'_interdiction des forts_: Par toutes villes et pays fit bler et ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit _dfendre toutes forests_ tous princes et seigneurs, et toutes manires de chasses qui qu'elles fussent, sinon soubs son cong et octroy. Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la mme chose, mais avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: Feit _par toute l'Isle de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement, comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _l o il avoit est_; et moy estant Compigne, en veis plusieurs ardoir. Du Clercq, liv. V, ch. I.] Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi dfendait aux seigneurs, qu'ils aient vex les pauvres gens, c'est chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu de registres qui en restent encore): Un cu une pauvre femme dont les lvriers du roi ont trangl la brebis;-- une femme dont le chien du roi a tu une oie;-- une autre dont les chiens et lvriers ont tu le chat. Autant un pauvre homme dont les archers ont gt le bl en traversant son champ[428]. [Note 428: Au Roy nostre seigneur, baill par le sire de Montaigu, un escu pour donner ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre de lui ung chien, au mois de dcembre derrenier pass; et ung escu pour donner une pouvre femme, de qui les lvriers dudit Seigneur estranglrent une brebis, prs Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour donner une femme, en rcompense d'une oye, que le chien du Roy, appel Muguet, tua auprs de Blois.--Au Roy encores, baill par Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner ung pouvre homme prs le Mans, en rcompense de ce que les archiers de sa garde avoient gast son bl, en passant par ung champ, pour eulx aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour donner une pouvre femme, en rcompense de ce que ses chiens et lvriers lui turent ung chat prs Montloys, aller de Tours Amboise. (Communiqu par M. Eugne de Stadler.) _Archives du royaume, registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, annes 1469-1470._] Ces petits articles en disent beaucoup. D'aprs de telles rparations aux pauvres gens, d'aprs les nombreuses charits qu'on trouve dans les mmes comptes, on serait tent de croire que ce politique avis aura eu souvent vellit, dans sa guerre contre les grands, de se faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses spculations dvotes, o il prenait pour associs les saints et Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble perte et gain, il aura cru, par des charits, de petites avances, les intresser dans quelque grosse affaire? Peut-tre enfin, et cette explication en vaut une autre, le mchant homme tait parfois un homme[429], et parmi ses iniquits politiques, ses cruelles justices royales, il se donnait la rcration d'une justice prive, qui aprs tout ne cotait pas grand'chose. [Note 429: Il faut distinguer les poques. Louis XI n'tait pas alors ce qu'il fut depuis; c'tait encore un homme. Il aimait beaucoup sa mre, et la pleura sincrement. Il avait annonc des intentions douces et pacifiques. On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit beaucoup de ses peuples, il vouloit, en puisant leurs bourses, _pargner leur sang_. _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son loge (il est vrai, fort intress), numre toutes les vertus de Louis XI, son _humanit_, etc. Aprs avoir rappel son enfance studieuse, ses malheurs, il ajoute: Audiamus quid agat Ludovicus in paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet, an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur, _an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franci regnum cui talis rex prsidet! felix exilium quod talet remisit prsidium! nc Silvii opra, p. 859, 17 martii 1462.] Quoi qu'il en soit, d'avoir menac le droit de chasse, touch l'pe mme, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce qui donna aux princes une arme contre lui. Autrement, il est douteux que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la bannire des grands, une bannire depuis bien des annes roule, poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forts interdites, l'historiette surtout de l'oreille coupe[430], c'tait un pouvantail faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait attaqu dans sa royaut sauvage, dans son plus cher caprice, chass lui-mme sur sa terre, dj forc au gte... Quoi, aux dernires Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours le roi! Partout, ct du chteau, un bailli qui vous force descendre, rpondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au besoin vos hommes parler contre vous... jusqu' ce que, de guerre lasse, vous ayez tu chiens et faucons, renvoy vos vieux serviteurs... [Note 430: Le dernier souvenir de la libert fodale (qui tait pourtant la servitude du peuple) s'est rattach d'une manire assez bizarre au rgne qui prcda celui de Louis XI. Charles VII est devenu ainsi le roi de l'ge d'or. Lire les charmants vers de Martial de Paris, charmants, absurdes historiquement: Du temps du feu Roy, etc. V. dans les notes de mon Introduction l'Histoire universelle, la traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc. C'est la fracheur de l'aube.] Ds lors, ni cor, ni cris, toujours mme silence, sauf la grenouille du foss qui coasse aprs vous... Toute la joie du manoir, tout le sel de la vie, c'tait la chasse; au matin le rveil du cor, le jour la course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand le vainqueur sigeait la longue table avec sa bande joyeuse. Cette table o le chasseur posait la tte superbement rame, la hure norme, o il refaisait son courage avec la chair des nobles btes[431], tues son pril, qu'y servir dsormais?... Qu'il fasse donc pnitence, le triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturires, ou bien qu'il mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour... [Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou hroque. Achille fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Carabes mangeaient de la chair humaine, malgr leur rpugnance, afin de s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le sublime chant grec, o l'aigle dialogue avec la tte du clephte dont il se repat: Mange, oiseau, c'est la tte d'un brave, mange ma jeunesse, mange ma vaillance, etc. J'ai traduit ce chant dans une note de mon Introduction la Symbolique du droit (Origines du droit trouves dans les formules et symboles).] [Note 432: Le hros ne doit manger que de la viande rouge, afin d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lche a le coeur ple, dans les traditions barbares.] Qui s'y ft rsign se serait senti dchu de noblesse. Quiconque portait l'pe, devait tirer l'pe. LIVRE XIV CHAPITRE PREMIER CONTRE-RVOLUTION FODALE: BIEN PUBLIC 1465 Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans le royaume, seul dans la chrtient. [Note 433: ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a places l sans raison). Les trois annes prcdentes viennent de remplir un norme volume.] Il fallait qu'il sentt bien son isolement pour aller chercher, comme il le fit, l'alliance lointaine du Bohmien et de Venise; alliance contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en ralit, si les affaires n'eussent march trop vite, le Bohmien et probablement attaqu le Luxembourg[434], Venise et fourni des galres[435]. [Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.] [Note 435: Pour juger ce trait, il faut peut-tre encore tenir compte du droit du moyen ge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'tait pas encore effac: c'tait chose injuste, impie, d'attaquer un crois. Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en dclarant s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohme.--Dans cet acte curieux, les parties contractantes semblent prtendre faire un triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des allis qui n'en savent rien, pour leurs ennemis mme, Venise pour les Italiens, le Bohmien pour les Allemands, Louis XI pour les princes franais. Et ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confdration durable qui rgle dj le vote entre les nations et dans chaque nation, on pourrait y voir une bauche des fameux projets de Rpublique chrtienne, de Paix europenne. Preuves de Commines, d. Lenglet, II, 431.] Nos grands amis et allis, les cossais, nous menacrent, loin de nous secourir. Et les Anglais semblaient prs d'attaquer. Warwick seul peut-tre sauva la France une descente anglaise, et douard la folie d'une guerre trangre aprs la guerre civile; folie trop vraisemblable, au moment o nos ennemis venaient de marier ce jeune douard, de placer dans son lit et son oreille une douce solliciteuse pour mettre la France feu et sang. Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorist la ligue. Il se hta de lui crire que ses ennemis taient ceux du saint-sige, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus tout, rtablir la Pragmatique, les lections, disposer leur gr des bnfices. Le pape, sans se dclarer, lui rpondit gracieusement, et lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436]. [Note 436: Lettre de matre Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14 septembre 1465.] Les seuls secours que reut Louis XI lui vinrent de Milan et de Naples. Sforza et Ferdinand le Btard[437] comprirent trs-bien que si les Provenaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prtendaient le faire, la conqute de la France, le tour de l'Italie viendrait. Sforza envoya dans le Dauphin son propre fils Galas avec huit cents hommes d'armes et quelques mille pitons. Ferdinand fit croiser des galres qui, passant et repassant le long des ctes, tinrent les Provenaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans efficacit. [Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en opposition aux intrts de Jean de Calabre, furent une des causes de la Ligue: Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre, qui de la main du roy Louys estoit signe. La chronique de Lorraine, Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, prsident au Parlement de Grenoble, crit au roi: Sire, ce pays du Dauphin est esmeu pour le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce que tout le pas de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons nouvelles que l'arme du roy Fernand par mer a couru la costire de Provence. (Communiqu par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du Puy, 596, 14 septembre 1465._] Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du Dauphin[438], de Savoie et de Pimont ces armures se tiraient surtout de Milan. Il est probable aussi que les Mdicis lui firent passer quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre Pierre de Mdicis, son ami et fal conseiller, o il lui permet de mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance. [Note 438: S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en respondra. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._] [Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi ne donne qu'un motif peu srieux: Ayans en mmoire la grande, louable et recommandable renomme que feu Cosme de Medici a eue en son vivant..., et en obtemprant la supplication et requeste qui faite nous est de la part de nostre am et fal conseilleur Pierre de Medici. _Archives du royaume, J. Registre 194, n 23, mai 1465._] Au dedans, les ressources du roi taient faibles, incertaines. Sur les vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces quatorze mme, il tait probable que l'appel fodal du ban et de l'arrire-ban grossirait l'arme des princes plutt que la sienne. Il avait et l des francs-archers; il avait quelques compagnies d'ordonnance bien-armes, bien montes et lestes. Seulement, ces compagnies, formes par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne reconnatraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?... Il venait de faire une belle ordonnance qui protgeait l'homme d'armes contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme d'armes. Mais ce bon ordre mme semblait tyrannie. Autre nouveaut peu agrable aux troupes. Il mit prs d'elles des inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement des dispositions et volonts[440]. [Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du nombre, et de l'tat matriel, et _des dispositions et volonts_. Dfense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des soldats sur papier. L'homme d'armes est protg contre son capitaine, qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit faire signer ses rles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464, _Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.] Le premier besoin, dans une telle crise, c'tait de savoir tout, de savoir vite. Il tablit la poste[441]: de quatre lieues en quatre lieues un relais, o l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi, nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! ds lors, tout allait retentir au centre; le centre pouvait ragir temps[442]. [Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boteux, au moyen desquels l'Universit tranait ses coliers. La poste royale tait plutt imite des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI assura le service en payant au matre de poste le prix, alors norme, de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19 juin 1464.)] [Note 442: Pour la poste, pour l'arme, pour mille besoins, il fallait de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les rentres, y suppler par des expdients. Il rtablit le haut tribunal des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une meilleure rpartition d'impts; il obligea les clercs et les nobles qui acquraient des biens roturiers, payer la taille, mesure fiscale mais fort utile; les gens exempts d'impts, achetant avec avantage des biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le bourgeois n'aurait plus rien possd, pas mme sa banlieue.] l'appui de ces moyens matriels, il ne ddaigna pas d'en employer un moral, tout nouveau, et qui parut trange: il fit sa justification publique, s'adressa l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un peuple? Outre la prtendue tentative d'enlvement, on l'accusait d'un crime absurde, d'un guet-apens envers lui-mme. On disait, on rptait qu'il appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations, il convoqua Rouen les envoys des villes du nord, surtout des villes de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira promesse qu'ils se fortifieraient et se dfendraient. Seulement ils stipulrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils seraient dispenss du ban et de l'arrire-ban. La Guienne, si bien traite par Louis XI, se montra assez froide. Les Bordelais prirent ce moment pour crire que le frre du roi n'tait pas suffisamment apanag; ils n'osaient dire expressment qu'il fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont Bordeaux et t la capitale. Plus tard, craignant de s'tre compromis, ils adressrent au roi une lettre touchante, lui offrirent deux cents arbaltriers, pays pour un quartier, s'offrirent eux-mmes et restrent chez eux. Si les villes furent peu sensibles l'apologie royale, combien moins les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme ses parents, avec une effusion laquelle ils ne s'attendaient gure. Il rappela toute sa vie, son exil, sa misre, jusqu' son avnement. Il dit que le roi son pre avait laiss, vers la fin, tellement appauvrir la chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever. Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans les princes qui en taient les appuis naturels, il n'y avait roi pour la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait jur son sacre: De garder ses sujets, les droicts aussy et prrogatives de sa couronne, _et de faire justice_[443]. [Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, dition Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, d. D. Morice, II, 90.] Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes tmoin de la scurit et du bon ordre qu'il a tablis; il a tendu le royaume, l'a augment du Roussillon et de la Cerdagne; il a rachet les villes de Somme[444], grandes fortifications la couronne. Tout cela, _sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son pre_. Enfin, grce Notre-Seigneur, il a pein et travaill, en visitant toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne. [Note 444: Mmoire dire et remonstrer de par le Roy aux prlats, nobles et villes d'Auvergne: Ils donnent entendre au peuple qu'ilz veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien considrer ces autres divisions passes, tant du Roy de Navarre, des Maillets (_Maillotins_), et ce qui feut dict et sem par avant l'an 1418... Le peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y a est _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son pre. _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._] Ce discours loquent tait trs-propre confirmer les princes dans leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relev la royaut; mais c'tait l justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de Saint-Pol ne lui savait aucun gr apparemment d'avoir repris la Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis ct d'eux, au-dessus d'eux, le Parlement de Bordeaux. Il avait prouv dans ce discours que le vrai coupable, celui qui appelait l'Anglais, c'tait le duc de Bretagne. Nul n'alla l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orlans, enhardi par son ge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre pote n'tait plus de ce monde, s'il en avait t jamais; cinquante ans auparavant, son corps avait t retir de dessous les morts d'Azincourt; son bon sens y tait rest. Louis XI ne lui rpondit qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frapp au coeur, en mourut quelques jours aprs. Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: On n'avoit jamais vu homme parler en franois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit pas de dix l'un qui ne plorast. Tous ces pleureurs avaient en poche leur trait contre lui[445]... Ils lui jurrent, par la voix du vieux Ren[446], qu'ils taient lui, corps et biens. [Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-mme que le vieux Dunois refusait d'aller ngocier en Bretagne pour le roi, la goutte le retenait: peine parti, il se trouva si bien que personne ne montra plus d'activit pour faire entrer tout le monde dans la ligue: Per varios nuntios et epistolas, etc.] [Note 446: Ren d'Anjou rpondit pour tous, avec beaucoup de chaleur. L'innocent acteur rptait la pice toute faite que lui avait apprise son faiseur, l'vque de Verdun, pay par le roi.] Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tte. Le roi caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagn lorsqu'il apprit que cet honnte ambassadeur tait parti, lui enlevant son frre, un mineur, un enfant. Le petit prince, charm d'tre important, tait entr de tout son coeur dans le rle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait dj pourtant donn le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter sa pension dix mille livres par an. Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, o il faisait entendre que son frre, dont il tait l'unique hritier, en voulait sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon gouvernement, de justice et police, allait se perdre, moins que lui (ce garon de dix-huit ans!) n'y apportt remde. Il sommait ses vassaux de prendre les armes pour faire des remonstrances. Il invitait les princes et seigneurs pourvoir (par l'pe) au soulagement du pauvre peuple, au bien de la chose publique. [Note 447: Le roi rpond: Comme chascun peut connoistre et a veu par exprience, le Roi, depuis son advnement la couronne, _n'a monstr aucune cruaut_ personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite envers luy.--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI o il parle de la fuite de son frre, il lui chappe ce mot sinistre, qui semble une menace: S'il a bien fait, _il le trouvera_. Du Clercq.] Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se dclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, sans en excepter Monseigneur le roi. Ds le 12, le comte de Charolais avait fini le rgne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballott par l'hsitation du malade, qui se livrait aujourd'hui son fils, demain aux Croy, il perdit patience, leur dclara guerre mort dans un manifeste qu'il rpandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait rester encore, que s'il ne partait au plus vite, il ne lui en viendroit bien. Croy se sauve aux genoux du vieux matre, qui s'emporte, prend un pieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son matre dsormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons parler maintenant que de Charles le Tmraire. Ce Tmraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commena son violent rgne par le procs et la mort d'un trsorier de son pre, par une brusque demande aux tats, une demande du 24 avril pour payer en mai. Ordre toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'tre prsente et sous bannire au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute; on savait quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi, etc. Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire aux ttes bretonnes; il en fallut Jean de Calabre pour ramasser ses hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu de zle dans sa noblesse qu'il put peine bouger. Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohrente machine fodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de la briser, pice pice. Il comptait que, s'il arrtait seulement deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il pourrait accabler le duc de Bourbon, l'touffer comme dans un cercle, le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier coup, et le roi revenait temps pour combattre le Bourguignon seul, pendant que le Breton tait encore en route. Tout cela supposait une clrit inoue; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il mettait dans les troupes[448]. [Note 448: Au regard de son arme, elle n'est pas trop grande, mais pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme de chevaucher, que ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a laboureur qui s'enfuie, ne homme d'glise, ne marchand, et est tout le monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne fut si gracieuse guerre. _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._] Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au sige, n'osant laisser derrire lui une telle place. Donc, le duc garnit Bourges. Mais le roi passa ct, poussa en Bourbonnais, emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit Montrond, et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond tait une place rpute trs-forte et qui devait arrter. Avant qu'ils se remettent de leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend Montluon, malgr sa rsistance; il n'en traite pas moins la ville avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et tout tait fini effectivement, si le marchal de Bourgogne n'tait venu garder Moulins avec douze cents cavaliers. Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait sur eux. Ds le 15 mars, il avait crit au comte d'Armagnac, et le Gascon avait rpondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne dgnrerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal habills; il allait assembler ses tats. Louis XI avait fait beaucoup de bien la Guienne et aux Gascons. Il se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il n'avait voulu confier sa personne qu' une garde gasconne. Il avait eu quinze ans pour compagnon et confident le btard d'Armagnac; il lui avait donn le Comminges, tant disput entre Armagnac et Foix, de plus les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphin, nos frontires des Pyrnes et des Alpes. Il avait, ds son avnement, sign au comte d'Armagnac une grce de tous ses crimes, qui elle-mme tait un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accord abolition complte cet homme effroyable, condamn pour meurtre et pour faux, mari publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en et pris les clefs. Tout cela n'tait rien en comparaison des folies qu'il avait faites pour les cadets d'Armagnac, se dpouillant pour leur faire une monstrueuse fortune, dtachant du domaine en leur faveur ce qui avait t donn la branche de Champagne-Navarre en ddommagement de tant de provinces: le duch de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'taient des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce ne fut pas assez; ce qui avait suffi un roi ne suffit pas au favori gascon; il fallut que Nemours devnt duch-pairie, que ce duc d'hier et sige entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement rclama, rsista; le roi s'entta croire que ce grand domaine royal serait mieux dans des mains si dvoues. [Note 449: Dans les diocses de Meaux, de Chlons, de Langres, de Sens, etc.] Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais distance. Il lui faut une sret, un sauf-conduit; il envoie au camp royal comme pour le demander, mais en ralit pour s'entendre avec l'vque de Bayeux. Celui-ci, qui tait le prtre le plus intrigant du royaume, tait venu comme pour voir la guerre; il s'tait fait soldat du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux, et avec le duc de Bourbon, avec M. de Chteauneuf, un intime de Louis XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de le surprendre dans Montluon; si les habitants avaient remu pour lui, l'vque aurait prch de la fentre et jur que tout se faisait par ordre de Sa Majest. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi, le bon vque ouvrit l'avis trange de mettre le feu aux poudres; mais les hommes d'pe eurent horreur de l'ide du prtre, ils se rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'chapperait pas, qu'il lui fallait se livrer lui-mme avec l'le-de-France au duc de Nemours, donner la Normandie Dunois, la Picardie Saint-Pol, la Champagne Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon. Le roi et t mis sous la tutelle d'un conseil ainsi compos: deux vques (dont l'vque de Bayeux), huit matres des requtes et douze chevaliers[450]. [Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il, d'une chronique favorable Dammartin et peut-tre trop hostile ses ennemis. Cette observation ne me parat pas suffire pour faire rejeter un rcit aussi vraisemblable, d'aprs la connaissance que nous avons d'ailleurs du caractre des acteurs, de l'vque de Bayeux, de Chteauneuf, etc.] Pour rver un pareil trait, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu, lorsque, aprs la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac amener aux princes son arme de six mille Gascons. Chose remarquable, celle du roi n'en fut point dcourage. Il alla son chemin, prit Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les princes Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien tonns. Le duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en tirrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidlit. Ils mnagrent une trve gnrale du midi, jusqu'en aot; tout devait alors s'arranger Paris. Jusque-l personne ne pouvait porter les armes contre le roi. * * * * * Cette petite campagne, qui n'avait russi que par miracle, devait bien donner penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient trahir. Le roi tait dans les mains de deux hommes peu srs, du duc de Nevers et du comte du Maine. Il pouvait prir, avec tout son succs du midi, si l'un n'arrtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les Bretons, si l'ennemi, oprant sa jonction, entrait avant lui dans Paris. Le comte du Maine s'tait pay d'avance, en se faisant donner les biens de Dunois. Il avait gard la meilleure part de l'argent qu'il recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement, moiti, regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou, sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans l'arme royale, voyant toujours en face la bannire bretonne, leurs parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le rejoindre. Le duc de Nevers ne dfendit pas mieux la Somme. Il se souvint qu'aprs tout il tait de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa paix part. Avant mme que la campagne comment, ds le 3 mai, il envoya prier pour lui. C'tait dcourager tout le monde; les villes qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allrent trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Pronne, c'est--dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son cousin tait son ennemi mortel, son perscuteur, son accusateur, et il n'osa se livrer lui; il n'eut pas mme le courage de sa lchet. Le comte de Charolais avanait avec sa grosse arme, sa formidable artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le bien du royaume; qu'en sa qualit de lieutenant du duc de Berri, il abolissait les tailles, les gabelles. Lagny, il ouvrit les greniers sel, brla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de cette arme qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis. [Note 451: Except Beaulieu prs Nesle.] [Note 452: Tournai, cette sentinelle avance du royaume, perdue en pays ennemi, resta obstinment fidle.] Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne taient encore Vendme. Le 11, le roi, qui revenait en toute hte, n'avait atteint que Clry. Il tait croire qu'avant l'arrive des uns et des autres, le Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais temps pour sauver Paris. Paris voulait-il tre sauv? c'tait douteux. Le roi lui avait refus une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau crire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chre ville; il voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle accoucht chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus volontiers moiti du royaume. Paris fut peu touch. L'Universit, presse d'armer ses coliers, maintint son privilge. Ce qu'on accorda libralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la chsse de sainte Genevive; le fameux docteur L'Olive prcha, recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les fruits de la terre... Ce n'tait sermon de croisade. Voil les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y tait, avoue avec une navet malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune arme[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait invincible sous le plus grand prince du monde. peine Saint-Denis, ils voulurent faire peur la ville; ils mirent en batterie deux serpentines, firent grand bruit, un beau _hurtibilis_. Le lendemain, tonns de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginrent une fallacieuse tentative. Quatre hrauts vinrent pacifiquement la porte Saint-Denis, et demandrent vivres et passage, Monseigneur de Charolais n'tant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on lui livrt deux hommes[454]. Pendant que les capitaines bourgeois, Poupaincourt et Lorfvre coutent la porte Saint-Denis, les Bourguignons attaquent Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville. Cependant ils avaient trouv qui parler; le marchal de Rouault, qui s'tait jet dans Paris, les repoussa rudement. [Note 453: La plupart n'taient jamais venus en France; c'tait pour eux un voyage de dcouvertes.--Voir les vers cits par Jehan de Haynin (imprim dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI): De Dommartin en Goalle On voit de France la plus belle, On voit Paris, et Saint-Denis, Et Clermont-en-Beauvoisis; Et qui ung peu plus haut monteroit Saint-Estienne de Meaux verroit.] [Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers, qui avait manqu au comte Charolais.] Cela les fit songer. Ils trouvrent qu'ils taient loin de chez eux, qu'ils avaient laiss bien du pays derrire, bien des rivires, la Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa journe devant Paris, et personne n'avait os sortir en bataille. S'il n'en faisait davantage, c'tait la faute des Bretons qui n'taient pas venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sr, une grande dame l'avait crit de sa main. La retraite ne convenait pas aux intrts du grand meneur Saint-Pol, qui avait pouss la guerre pour se faire conntable[455]. Il n'avait pas conduit le comte de Charolais jusqu' Paris pour retourner si vite. Au dfaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait prs du comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand trs-avis, vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de son matre, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour le duc venait demain, aprs-demain, il ne pouvait tarder. [Note 455: Les confdrs voulaient faire un rgent, ensemble un conntable. _Response faite par le sieur de Crvecoeur, prisonnier, aux interrogations luy faites par M. l'admiral. Bibliothque royale, mss. Legrand_, cartons 1 et 5.] Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la Seine; aussi bien, cette dvorante arme ne pouvait rester l sans vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud. [Note 456: Mondit seigneur n'a pas fin, n'y peu avoir d'eux (_de ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette d'aveine... Car il n'est point croire la compagnie de chevaux qui est en cette arme. Escrit hastivement Saint-Clou. _Preuves de Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais crit son pre en partant de Saint-Cloud: Jacoit ce, mon trs-redout seigneur, que dernirement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit passaige de Saint-Clou jusqu' tant que j'aurois nouvelles de vous, touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous ay escrit, esprant que vous aurez piti de nous tous...--Il ajoute de sa main: Nous assemblerons cette semaisne M. de Berry et beau cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premirement vous et toute la compagnie.--Autre lettre du mme jour ses secrtaires: Qu'ils l'avertissent _ tue cheval_, quand ils auront assembl les cent mille escus. _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._] Les Parisiens, effrays de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient dj la faim aux dents. Ils trouvrent bon ds lors qu'on ret les hrauts, qu'on envoyt des gens honorables qui M. de Charolais dclarerait en confidence pourquoi il tait venu. Longuement, lentement parlementaient les hrauts la porte Saint-Honor, sous mille prtextes; ils demandaient acheter du papier, du parchemin, de l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent obligs de faire fermer la porte. Le roi, qui savait tout, se htait d'autant plus. Il crivit le 14 qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant qu'avec Paris, quoi qu'il arrivt, il serait encore roi de France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais tout prix il voulait passer. Il prvoyait que les Bourguignons, plus forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il avait mand de Paris deux cents lances (mille ou douze cents cavaliers); son lieutenant-gnral, Charles de Melun, devait les lui envoyer avec le marchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient fort loigns les uns des autres; leur avant-garde tait vers Paris, deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un ct, Rouault de l'autre, ils taient dtruits; dtruits ou non, le roi passait. [Note 457: Il disoit que S'il y pouvoit entrer le premier, il se sauveroit, et avec sa couronne sur la tte. Plusieurs fois, m'a-t-il dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouv la ville mure, il se fust retir vers les Suisses, ou devers le duc de Milan, Francisque, qu'il rputoit son grand amy. Commines.--Le duc de Bedfort disait dj: De la possession de cette ville despend cette seigneurie (de France).] [Note 458: Charles de Melun empcha le marchal Rouault de sortir de Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances, pour prendre l'ennemi par derrire_... Lenglet. La note de Louis XI qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce n'tait pas une vaine imputation de ses ennemis.] Arriv Montlhry le matin, il voit la route occupe par l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hte. Rouault ne parat pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un foss. Il attend deux heures, quatre heures (de six dix), mais Rouault ne vient pas. Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'tait nullement sr des chefs. Le foss seul faisait leur loyaut; ils n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois pass, M. de Brz, qui menait l'avant-garde, et fort bien pu se trouver bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrire-garde, ft peut-tre tomb sur le roi[459]. Que Paris se dclart, qu'on vt venir seulement cent cavaliers de ce ct, tous taient loyaux et fidles. [Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui tait alors un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connatre les faits de ce temps.] Le roi envoie Paris en toute hte; il est en prsence, il n'y a pas un moment perdre. Charles de Melun rpond froidement que le roi lui a confi Paris, qu'il en rpond, qu'il ne peut dgarnir sa place[460]. Les messagers, en dsespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461]. [Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procs.] [Note 461: Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se bougea. Du Clercq.] Les Bourguignons, rangs en bataille, avaient, comme le roi, des raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'arme royale, ne se dcidaient pas. Brz, le comte du Maine, restaient immobiles. Celui-ci reut en vain un hraut de Saint-Pol. Les Bourguignons sentaient qu' la longue cette grande ville qu'ils avaient dos pourrait bien s'branler; ils rsolurent de forcer la main leurs amis, d'aller eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils marchrent sur Brz, lequel, docile cet appel, descendit en bataille, contre l'ordre du roi. Le roi croyait pourtant avoir gagn Brz. Il venait de lui rendre l'autorit en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, grand snchal, et plus grand que jamais, ses jugements tant dsormais sans appel[462]. Il se l'tait attach de trs-prs, lui donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son fils, avec une dot royale[463]. [Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqu par M. Chruel), _Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._] [Note 463: Payement de 4500 livres compte, 26 mai 1464. _Archives du royaume, 26 mai 1464, K, 70._] Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est vrai qu'il a donn sa signature aux princes. Brz, qui plaisantait toujours, rpond en souriant[464]: Ils ont l'crit, le corps vous restera. Il resta en effet; il fut le premier homme tu[465]. [Note 464: Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustum de parler. Au moment de la bataille, il dit encore: Je les mettray aujourd'hui si prs l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les pourra desmesler. Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis XI, quand il fut tu? rien ne l'indique. Peut-tre ne le savait-il pas lui-mme, les chances tant assez gales. Ce politique indiffrent, qui avait tant vu et tant fait, n'en tait que plus dispos se moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le voyant mont sur un petit cheval: Votre Majest est trs-bien monte; car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force que cette haquene.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte Votre Majest et tout son conseil. Lenglet.] [Note 465: Justice de Dieu, aide de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai dj parl au tome prcdent de cet important personnage, politique, gnral, lgislateur; du moins il voulait l'tre: sous Charles VII, il s'tait fait donner un mmoire pour rformer la procdure. Il tait pote aussi. De la Rue, III, 327.--Voir la cathdrale de Rouen le noble tombeau, simple et grave, ct du monument thtral de Louis de Brz, en face du triomphant spulcre des Amboise. Il y a l deux sicles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M. Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.] Le mouvement donn, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa Saint-Pol qui, trouvant un bois derrire lui, s'y enfona, se rserva et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant ct, il chargea violemment, sans s'arrter, une aile du roi, tout la dbandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmen l'arrire-garde, huit cents hommes. Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu' ce qu'il et pass d'une demi-lieue Montlhry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il tait pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piton serr de trop prs lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voil des hommes d'armes qui tombent sur lui, il reoit un coup d'pe dans la gorge. Il tait reconnu, entour, saisi, quand un de ses cavaliers, homme lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dgagea. Il se trouva que ce librateur tait un Jean Cadet, fils d'un mdecin de Paris, qui s'tait donn au comte; il le fit chevalier sur place[466]. [Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son mdecin, nomm Robert Cotereau.] La situation tait bizarre. Le roi tait sur Montlhry, n'ayant plus que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagn qu'il lui et fallu fuir s'il tait venu seulement cent hommes contre lui. Les deux princes taient rests, les deux armes s'taient enfuies. Qui avait vaincu? on n'et pu le dire. Des Bourguignons, rallis en petit nombre, serrs et clos de leurs charrois, voyaient ct les feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutt que de rester ainsi sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brler les bagages. Saint-Pol lui-mme, qui avait tant pouss en avant, revenait cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait dlog[467]. [Note 467: Le rcit de Commines est bien malicieux: Environ minuit, revindrent ceulx qui avoient est dehors, et pouvez penser qu'ils n'estoient point alls loin; et rapportrent que le Roy estoit log ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrrent un chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que tout s'en estoit all... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller aprs, lesquels faisoient bien maigre chre une heure devant. Commines, I, 4.] Le roi, fort alarm de l'immobilit de Paris, et ne sachant plus mme pour qui tait la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment dcisif, le comte de Charolais et os aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence. Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession, la vieille manire fodale et chevaleresque, faisant sonner et crier aux carrefours du camp: Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de bataille, il estoit prest de le recepvoir. Il passa le temps enterrer les morts; il reut, en vainqueur clment, la supplique de ceux qui rclamaient le corps de M. de Brz. Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous revinrent lui peu peu, tous protestrent de leur fidlit. Il reut les excuses, ne fit mauvaise mine personne, fit semblant de croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidle Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta la bataille sa manire, comment il avait attaqu le premier, gagn la journe. Les Parisiens, de leur ct, se flicitaient d'avoir achev la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils taient alls, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: Chariots, bahus, malles, boistes. Le greffier chroniqueur dit que ce jour ils sortirent trente mille. [Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les deux autres opposs entre eux, mais galement triomphants, celui du comte de Charolais (vraiment homrique): Preuves de Commines, d. Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des armes de Louis XI, adresss aux officiers municipaux d'Abbeville et publis par M. Louandre, 1837 (Abbeville).] Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal accompagn, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honntes_ gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre le roi. Ils l'obligrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun qui l'avait laiss sans secours Montlhry[469]. L'vque, des conseillers, des gens d'glise, vinrent le trouver aux Tournelles et le prirent tout doucement de laisser conduire dsormais les affaires par bon conseil. Ce conseil devait lui tre donn par six bourgeois, six conseillers du parlement, six clercs de l'universit. Le roi accorda tout, se montra confiant, plus mme que les bourgeois ne voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par dizaine. [Note 469: Charles de Melun avait de longue date capt la popularit Nous rencontrasmes au droit de l'hostel o pend l'enseigne du Dieu d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Matre_... _demanda_:) Qui nous avoit meus requrir qu'il plust au Roy laisser Paris messire Charles de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit est dlibr en ladite ville le contraire... quoy maistre Henry respondit que ce qui en avoit est faict avoit est faict cuidans faire le proufit de la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit est moien envers le Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en icelle ville. _Dposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._] Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il tait occup garder son champ de bataille, sonner la victoire, dfier l'air. Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de sant dlicate, venaient petites journes. La jonction se fit tampes. tampes devait plaire au duc de Bretagne; c'tait son apanage de jeunesse dont il avait longtemps port le nom, en dpit des cadets de Bourgogne qui le portaient aussi. On s'y arrta quinze jours y attendre le duc de Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le marchal de Bourgogne, qui, ayant t battu en route; tranait, boitait. L'on attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient pas; ce n'tait pas leur faute, suivis de prs par les troupes du roi, ils avaient t obligs d'viter la Champagne et de faire le tour par Auxerre[470]. [Note 470: Le btard de Vendme ctoya si bien l'arme du duc de Calabre et du marchal de Bourgogne, qui les empcha d'entrer en Champagne, et les obligea d'aller passer prs d'Auxerre. Il menait avec lui un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges, 2 cus pice, et donnoit le douzime audit btard (sans doute pour engager sur la route les francs archers recevoir cet uniforme royal et grossir sa troupe). _Archives, Trsor des chartes, Procdures criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.] Les voil runis, et leur runion leur apprend une chose, la difficult de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en mme lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord, pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en allassent, comme Abraham et Lot, patre l'un l'orient, l'autre l'occident. Ils se rpandirent dans la Brie, jusqu' Provins, jusqu' Sens et plus loin. Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hte de se quitter. Ds le premier coup d'oeil, tous dplaisaient tous. Le monde fodal, dans cette dernire revue qu'il faisait de lui-mme, s'tait trouv tout autre qu'il ne se figurait, trange, baroque et monstrueux. Ces quatre ou cinq armes taient autant de peuples; mais dans chaque arme mme la varit de races et de langues, les bigarrures d'habits, d'armes et d'armoiries, rveillaient les vieilles querelles. Sous le seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel, tout ce qu'il y avait de diversits, d'oppositions, de la Frise au Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre, c'taient tout la fois des Provenaux, des Lorrains, des Allemands, de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux hoquetons bariols[472], corchant l'allemand faire frmir l'Allemagne, quoi rpondaient dans leur douceur suspecte des Italiens masqus d'acier. [Note 471: Le greffier les appelle des _Lifrelofres_ calabriens et suisses. Jean de Troyes, octobre 1465. Estoient communment trois Suisses ensemble, un piquenaire, un coulevrinier et un arbaltrier. Olivier de la Marche, Collection Petitot, X, 245.] [Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres monuments.] Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de parti tait-elle teinte? on peut en douter. Une chose, coup sr, subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales pitons, sans paye ni discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblrent si sauvages et si effrns que personne ne voulut les souffrir prs de soi; il leur fallut camper part. Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment l'autre mettre les allis aux prises, c'tait celle des Bourguignons et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes. Les Bretons venaient tard, aprs la bataille, et de mauvaise humeur. Leur vieille rputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons. Ceux-ci avaient parfaitement oubli leur fuite Montlhry[473]; ils triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, rest seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le reconnaissait point; ce n'tait plus un homme, ou, si c'en tait un, c'tait Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait peine, ne riait plus, tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de Bretagne portaient par dlicatesse des cuirasses de soie qui simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons, de s'en dfaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume; car enfin, qui le royaume, sinon ceux qui amenaient avec eux le futur rgent ou le futur roi? [Note 473: Cependant, au moment mme, le duc crivait: Aux baillis de Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trsorier de Boulonnais, et autres officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis la journe de Montlhry. _Compte de la recette gnrale des finances_, 18 septembre 1465. Barante, d. Gachard, II, 24.] [Note 474: Arms de petites brigandines fort lgres. Encore disoient aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dors par dessus le satin, afin de moins leur peser. Commines.] Et comme tel, le duc de Berri tait suspect tous; pour tous ses confdrs, allis et amis, il tait dj l'ennemi commun. Le roi dont ils se dfiaient, c'tait celui qui ne l'tait pas encore, qui pouvait l'tre; ils semblaient avoir oubli Louis XI. Cela alla si loin que, malgr l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrtement une ligue partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est--dire que, tout en le faisant, ils s'occupaient le dfaire. Cette folle imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait dj demander secours aux Anglais contre ce roi possible. Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte d'Eu, un prince du sang, qu'il mit la place de Charles de Melun. Il ddommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la tte. Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse ne venait pas, contenue qu'elle tait sans doute par les grands seigneurs et les vques. Le roi prit le parti d'aller lui-mme chercher les Normands (10 aot); rsolution hardie; Paris branlait; mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui ailleurs. Au reste, les ligus, gars dans la Brie, dans la Champagne et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs dtours, de n'arriver jamais. Ils se rapprochrent nanmoins, plus tt qu'on n'aurait cru, avertis sans doute du dpart du roi par leurs bons amis de Paris. Ds qu'ils furent Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manqurent pas de tter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix. quoi il rpondit que c'tait son devoir, et que, le cas chant, il n'enverrait pas, il irait lui-mme. Bientt arrivent aux portes les hrauts du duc de Berri, avec quatre lettres, aux bourgeois, l'Universit, l'glise, au Parlement. Les princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour mme; en tte, l'vque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de Paris, Thomas Courcelles (l'un des pres de Ble et des juges de la Pucelle), le prdicateur L'Olive, les trois Luillier, le thologien, l'avocat, le changeur; sur douze dputs, six chanoines. Celui qu'on mettait en avant et qui devait parler, c'tait l'vque, un peu idiot. La pacifique dputation, prtres et bourgeois, fut admise devant le duc de Berri au chteau de Beaut-sur-Marne. Il les reut assis, mais debout prs de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhry, arm de toutes pices. Pour surcrot de terreur, le hros populaire des guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il tait, traita ces pauvres gens comme et fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant dimanche (on tait au vendredi), ils protestaient contre elle de tout ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait un assaut gnral. Le samedi de bonne heure, grande assemble l'htel de ville. Le lieutenant civil rpte mot pour mot la terrible menace. L'effroi gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonntement les portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir eux-mmes, bien entendu, et non leur arme, seulement une petite garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout seize cents hommes d'armes. Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait sous les fentres de l'htel de ville les archers et arbaltriers de Paris, rangs en bataille, pour garder les oppinants d'oppression. Ils taient dans la Grve. Mais plus loin que la Grve, les troupes royales faisaient, le jour mme, une grande revue devant le comte d'Eu; le prvt des marchands en fit part au conseil de ville, pour gurir la peur par la peur; ce n'tait pas moins que cinq cents bonnes lances (3,000 cavaliers), quinze cents pitons, archers cheval, archers pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de causer dans Paris une horrible boucherie! Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait, cherchant, pour leur couper la gorge, ces tratres dputs qui voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les dputs, plus morts que vifs, se laissrent renvoyer aux princes, et parlrent, non plus pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'vque dit ces propres paroles: Il ne plat point aux _gens du roi_ qui sont Paris de prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi. Dunois rpta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales qui sortirent, allrent reconnatre l'ennemi, et ramenrent soixante chevaux. Il tait temps que le roi arrivt. Le 28 aot, il rentra avec toute une arme, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut soin que rien n'y manqut pendant tout ce temps, ni pain, ni vin, aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux cents charges de mare en une fois, jusqu' des pts d'anguille qu'il fit venir de Nantes et vendre la crie du Chtelet. C'taient les assigeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni mme celle d'en bas, loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux erraient, vendangeant en aot les raisins verts. Il aurait fallu que les assigs eussent la charit de les nourrir. Le comte du Maine envoya son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de raves. Lorsqu'il y eut trve, le Parisien allait Saint-Antoine vendre des vivres, et ranonnait sans piti l'assigeant[475]. [Note 475: Ils ne marchandaient pas: Les joues velues, pendantes de malheureuset, sans chausses ni souliers, pleins de poux et d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient fromage sans peler, mordoient mme. Jean de Troyes.--La cit de Paris... fist grandement son proffit de l'arme. Olivier de la Marche.] Le roi tait rsolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il fallait bien qu'il et l'air de vouloir combattre. Il alla Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abb de Saint-Denis; il en reut l'instruction d'usage en pareil cas, out la messe et resta longtemps en prire. En sortant, il remit la fameuse bannire, non au porte-tendard, mais son aumnier, pour la bien serrer aux Tournelles. La prire de Louis XI, selon toute apparence, c'tait de pouvoir diviser ses ennemis, les gagner un un, et se moquer de tous: Ce qui est, dit Commines, une grant grce que Dieu faict au prince qui le sait faire. Les ngociations, publiques et secrtes, allaient leur train; sous mille prtextes, on parlait et parlementait sans cesse entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le March; l, en effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on ttait les fidlits. Un jour, il en passait dix du ct du roi, le lendemain autant du ct des seigneurs. Le roi avait quelque raison de croire qu'au total il gagnerait ce ngoce. Humble en paroles et en habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant, sans marchander, ceux dont il avait besoin, et ne les ayant en nulle haine pour les choses passes. Il y parut son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla. Tout se borna mettre hors de la ville deux ou trois dputs qui, dans son absence, avaient si bien travaill faire qu'il n'y revnt jamais. Quant l'vque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant; seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse pitaphe. Ses svrits tombrent sur des espions qu'il fit noyer. Au grand amusement du populaire, on fouetta et battit au cul d'une charrette un paillard de sergent verge, qui, lors de la premire alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi tait rentr, de quoi plus d'une femme accoucha de peur. On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui envoyrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus se plaindre, les Armagnacs. Eux-mmes se plaignaient des princes qui, les tenant loigns de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer d'eux et leur faire petite part au butin. Aprs les Armagnacs vint le comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond ne voulait qu'une chose, l'pe de conntable; il causa longuement avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'tait pas loin de faire aussi son trait part, comme lui conseillait son pre, et de laisser l les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le Breton. Ce qui aidait rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'aprs tout les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un capitaine vient tirer leurs tranches et leur tuer un canonnier. Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils descendent en plaine, arms, bards de fer, le duc de Berri lui-mme, tout faible qu'il tait. Le temps est un peu obscur, mais les claireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannires du roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reu les portait d'ailleurs le croire. L'affaire devenant sre, Jean de Calabre, comme tout hros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie. Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant que les autres taient faibles et qu'ils ne bougeaient pas. Le jour s'claircissant, les lances se trouvrent n'tre que des chardons. Les seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allrent our messe et dner. [Note 476: C'est ce prince chevaleresque qu'est ddi le Petit Jehan de Saintr. C'est lui-mme qui l'avait fait crire. L'auteur, Antoine De la Salle, lui dit: Pour obir vos prires qui me sont entiers commandemens...] Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la guerre de plus loin. Ds le mois de juin, il avait trait avec les Ligeois; le 26 aot, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils dfirent le duc de Bourgogne feu et sang. Le contre-coup fut ressenti Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandrent trve, prolongation de trve. On songea la paix; mais d'abord ils demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie leur faon, l'ancien royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie. Les ngociations tranant, il devait arriver, ou que les princes dcourags se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes s'enhardiraient travailler pour eux et trouveraient moyen de leur livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-tre. Le roi, dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquit, de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protgs; leur protection onreuse y tait accepte de longue date. La gent routinire des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexe remerciait, battue baisait la main. Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et seigneurs prvaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa vigueur, il n'en tait pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un gentilhomme qui commandait Pontoise crit au marchal de Rouault qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser prs du roi, il a fait la chose regret. En mme temps, le comte du Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage Doriole, gnral des finances, serviteur spcial du roi, quel qu'il ft, crut que le roi, c'tait ds lors le frre du roi, et il alla soigner ses finances. Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brz, qui gardait le chteau, venait de lui crire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects qui l'auraient livr. Dans la ville, un homme avait une grande influence, l'ancien gnral des finances de Normandie, un homme de Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire nu, et se confessait tous les jours. L'vque de Bayeux, patriarche de Jrusalem, et qui de plus tait des Harcourt, fit tout ce qu'il voult de la veuve et du dvot financier; ils livrrent le chteau et la ville; le duc de Bourbon entra sans coup frir (27 septembre)[477]. [Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de patriotisme normand: Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers madame la grand'snchale... Lancelot dit qu'il estoit normand... avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne Qutenville. _Bibl. royale, m. Legrand, Preuves, 1465._] Rouen entrana vreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-l attendait, enferm dans Pronne, n'hsita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre). Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une arme de cent mille hommes, un prtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli. vrai dire, l'vque de Bayeux et madame de Brz mirent fin la guerre du Bien public. Le roi se hta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour o le chteau de Rouen fut livr, la Bastille de Paris se trouva ouverte, des canons enclous. La Bastille tait dans les mains trs-suspectes du pre de Charles de Melun. Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'glise de Paris ne disait plus rien, depuis l'trange dmarche qu'elle avait fait faire par son vque. Le Parlement, le Chtelet[478], ne parlaient pas non plus; mais de temps l'autre, tel et tel, un conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient, frtillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs, petits clercs tonsurs et non tonsurs, qui disaient haut ce que pensaient leurs matres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La Mnippe, le Lutrin, Voltaire mme, sont, comme on sait, ns dans cette ombre humide et sale, tout prs de la Sainte-Chapelle. Le roi avait l, dans Paris, une arme pour tirer sur lui par derrire[479]. Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les envoyait mme aux princes, comme encouragement, deux pices entre autres, trs-cres, qu'on croirait crites au temps de la Ligue. [Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus malveillants. Oblig dans son besoin pressant de leur demander un emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutt donn l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allrent joindre le duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller tait all, avec un notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent noys pour l'exemple.] [Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur imposait gure, en juger par le petit rcit du greffier chroniqueur. Un jour qu'il revenait de confrer avec les princes, il dit ceux qui gardaient la barrire que dsormais les Bourguignons leur donneraient moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur du Chtelet dit hardiment: Voire, Sire, mais en attendant, ils vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y savoir remdier. Mieux vaut, rpliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez dans vos caves et celliers.] Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique l'Universit et refus d'armer pour lui, il lui rendit ses privilges. Il se fit frre et compagnon de la grant'confrrie aux bourgeois de Paris. Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six notables par quartier, our, avec le Parlement et les grands corps, les conditions que proposaient les princes. La ville n'en tait pas moins mcontente, agite. Ces Normands que le roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent leurs bannires. Qui a donn l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi mande sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480], lequel dit froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on teigne et qu'on aille se coucher; personne n'obit, tout reste arm. Une batterie n'tait pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Dj l'on avait attaqu le soir l'vque Balue, le factotum du roi[481]. [Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser piller les Normands, fit punir svrement ceux d'entre eux qui avaient manqu en paroles la dignit de la ville de Paris: Vint Paris plusieurs des nobles de Normandie et injurirent les Parisiens; et, veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur desdites parolles fut condemn faire amende honorable devant l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing, en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en disant lesdictes parolles... Et aprs eut la langue perce, et ce fait, fut banny.] [Note 481: Ce drle d'vque, qui tait propre tout, servait au besoin de capitaine. Il avait mcontent les Parisiens, en se mettant une nuit la tte du guet, et le menant tout autour des murs, grand renfort de clairons et de trompettes. Au moment o il fut attaqu, il sortait de chez une femme.] Il n'y avait pas un moment perdre. Le roi demanda une entrevue, alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix tait faite: Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront. [Note 482: Dans une premire entrevue, le roi avait essay de ramener le comte de Charolais; il lui dit: Mon frre, je cognois que estes gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs l'Isle devers mon oncle, votre pre et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien vous, vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme, et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je avoir besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent. Et dsavoua ledict Morvillier... Commines.] Cder la Normandie, c'tait se ruiner. Cette province payait elle seule le tiers des impts du royaume[483]; seule, elle tait riche et de toute richesse, pturage, labourage et commerce. La Normandie tait comme la bonne vache nourricire qui allaitait tout l'entour. [Note 483: Attest par Louis XI lui-mme, dans une lettre au comte de Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.] Le roi, du mme trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos meilleurs marins, comme si, de sa main, il et combl, dtruit Dieppe et Honfleur. L'ennemi dbarquait ds lors volont, trouvait la Seine ouverte, la grand'rue qui mne Paris. Il pouvait se promener en long et en large, par la Seine, par la cte, de Calais jusqu' Nantes. Sur tout ce rivage, l'Anglais n'et rencontr que des amis ou des vassaux de l'Angleterre. Le Bourguignon acqurait Boulogne et Guines pour toujours; les villes de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc de Bretagne, matre chez lui dsormais, matre de ses vques, comme de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il demandait, en outre, la Saintonge pour les cossais[484], c'est--dire pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'cosse. Dans ce cas, la Rochelle, prise dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne et suivi, tout l'ouest. [Note 484: Les cossais, appels par les Bretons, vinrent, la guerre faite, au partage des dpouilles; ils prirent ce moment pour rclamer _leur_ comt de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa dtresse, avait donn une province pour une arme d'cosse, mais l'arme ne vint pas.--Instruction du roi d'cosse ses envoys: Vous direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'cosse et dlivrance de ladicte comt, pourroit estre occasion de plus grant mal... et plus briefvement que on ne cuide. Suivent des menaces, au cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du roi d'cosse et de la plupart des nobles cossais.--Un conseiller de Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don tait conditionnel, etc. Il adresse ce conseil son matre: Se vostre plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service... n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent, et par ainsi romperis toutes les trafiques et petites alliances qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs. _Bibl. royale, mss. Baluze, 475, 13 nov. 1465._] En crant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler pour lui-mme. Jeunes taient le duc et le duch, ils avaient besoin d'un tuteur. Chacun prtendait l'tre. Diviss sur ce point, ils s'entendaient mieux pour enrichir leur cration. Ils dotaient, douaient, paternellement l'enfant nouveau-n. Chaque jour, ils arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut qu'il dpouillt le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils avaient dans le duch. Le dernier, tout pair qu'il tait, dpendit de la Normandie et ressortit de l'chiquier. Le comte d'Alenon, qui, par ses trahisons du moins, avait bien gagn que les ennemis du roi le mnageassent, fut ajout comme accessoire cet insatiable duch de Normandie[485]. [Note 485: Les lus d'Alenon devaient payer leur duc une pension sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui restait et le leur livrer.--Serait-ce la vieille rsistance d'Alenon contre la Normandie que faisait allusion la devise des archers d'Alenon: Avoient jacquetes o estoit dessus escript de broderie: _Audi partem_?--Ce qui, je crois, veut dire ici: coutez aussi l'autre partie. Jean de Troyes, samedi 10 aot 1465.] Ce n'tait pas seulement le royaume qui tait au pillage, c'tait la royaut, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des rgales et la nomination aux offices, le Breton les rgales et les monnaies. Le Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi lui cdait. On exigeait de lui qu'il livrt, non pas ses sujets seulement, mais ses allis. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois vchs[486], la garde de ceux qui depuis des sicles se gardaient contre lui. [Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant Metz, le roi semble avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider la rduire. On lit dans le projet du trait: Cent mille escus d'or comptant, pour employer la conqueste de Naples et de ceulx de Metz. Preuves de Commines, d. Lenglet, II, 499.] Le roi faisait bonne mine, mais il tait inquiet. Pendant qu'il donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Pronnet, furent surpris pendant les ngociations. O les exigences s'arrteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque jour on s'avisait d'un article oubli, on l'ajoutait. Le comte de Charolais eut peine conclu son trait pour Boulogne et la Somme, qu'il en exigea un pour la cession des trois prvts qui lui taient indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il ne s'en alla pas encore, qu'il n'et extorqu autre chose. Le 3 novembre, au moment o le roi lui disait adieu Villers-le-Bel, il lui fit signer un trange trait de mariage, entre lui, Charolais, qui avait trente ans, et la fille ane du roi qui en avait deux. Elle devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y rattacher de prs ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois! Pour consoler l'poux d'attendre si longtemps sa future, le roi ds ce moment lui donnait le Ponthieu. Les ligus, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux principales, la grande question ecclsiastique[487] et les tats gnraux. [Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne ses ambassadeurs, prs du Pape, prsente l'abolition de la Pragmatique comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par la trahison de l'vque de Bayeux, qui a termin cette guerre, qu'il importe infiniment de savoir qui l'on confie les vchs. Le roi, dit-il, a, ds son avnement, restitu obdience au Sige apostolique: Qu res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit, ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno; illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus apostolic Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore... insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere intersit Regis promotum iri in regno suo prlatos spectat et explorat in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, prclara oppida et inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prlati possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis... expectare dignetur regias preces.] De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux, pensaient, comme le roi l'avait pens pour lui, qu'il valait mieux s'entendre avec le pape pour la collation des bnfices que de courir les chances des lections. [Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le projet, et ne se retrouve dans aucun des traits. Lenglet, II, 249. Au reste, le plus puissant des confdrs, le comte de Charolais, avait besoin du pape pour l'affaire de Lige. Dans son trait avec le roi, il exige que le roi se soumette. Pour l'accomplissement des choses dessus dictes..., la cohertion et contrainte de nostre sainct Pre le Pape. Ibidem, 504.] Les grands sacrifirent sans difficult les intrts de la noblesse, ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui n'arrivaient gure que par les lections la jouissance des biens d'glise. Point d'tats gnraux[489]. Seulement trente-six notables, prsids par Dunois, doivent aviser au bien public, our les remontrances, dcider les rparations[490]. Leurs dcisions sont souveraines, absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans faute, aprs qu'elles auront t rendues. Ce rgne des trente-six doit durer deux mois. [Note 489: Les princes avaient jet vaguement cette promesse; on ne la trouve nettement exprime que dans la sommation adresse par le frre du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: Oster et faire cesser les aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges, oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours, jusqu' ce que les _estats du royaume, que brief esprons assembler_..., soit advis. Preuves de Commines, d. Lenglet, II, 45. Les autres princes s'en tiennent des expressions plus gnrales: _Meus de piti et compassion du pauvre peuple_, etc. Ibidem, 444. Ce qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir attaqus_, lorsqu'ils venaient rformer le royaume: Aucuns induisent le Roy prendre inimiti... contre les seigneurs de son sang... pour grever et dommager... ainsy que par effect l'a, son pouvoir, montr par l'invasion qu'il fist puissance d'armes le 16e jour de juillet dernier pass Montlhry sur nous qui, pour aider pourvoir au bien du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec nostre trs-redout seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin de Bretaigne et autres seigneurs du sang. Ibidem, 490.] [Note 490: Lesquels avis, dlibrations et conclusions, le Roi veut et ordonne estre gardez, comme se luy-mme en sa personne les avoit faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne seront bailles par le Roy lettres rencontre... et se elles estoient bailles, ne sera oby. Ibidem, 514-515.] Voil le roi bien li. Pour plus de sret, il a des gardes: le Bourguignon Amiens, le Gascon Nemours, le Breton tampes, Montfort-l'Amaury. Il tait ainsi serr dans Paris, et il avait peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne pouvait gure donner ni vendre de charges; le Parlement dsormais se recrutait lui-mme, prsentant au roi les candidats parmi lesquels il devait choisir[491]. [Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.] On ne voyait pas trop d'o il allait tirer les monstrueuses pensions qu'il promettait aux grands. Il tait dans la position d'un pauvre homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour vivre discrtion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_. Mais, tout abattu qu'il part et dcidment ruin, les ligus prirent contre lui en partant une trange prcaution; ils lui firent crire que dsormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et que s'il allait les voir, il les prviendrait trois jours au moins d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner chez eux. Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde, aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande arme, de Charenton jusqu' Vincennes, et il dit: Messieurs, vous et moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir, toutes les fois que besoin sera. FIN DU SEPTIME VOLUME. TABLE DES MATIRES LIVRE XI Pages. CHAPITRE II RFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448 1 1439. (2 nov.) Ordonnance pour la rforme des gens de guerre 2 Conseillers de Charles VII: Brz, Bureau, Jacques Coeur, etc. 4 Influence de la reine Yolande, d'Agns la Sorelle 6 1440. Mcontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie 10 1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais 15 1442. et impose aux mcontents assembls chez le duc de Bourgogne 18 1443-1444. Il intervient dans les Pyrnes, frappe les Armagnacs allis des Anglais, reprend et garde Dieppe 19 Il fait couler les bandes franaises et anglaises vers la Lorraine et la Suisse 23 Des Suisses au XVe sicle; combat de Saint-Jacques 32 Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur 35 1443-1448. Rforme financire, rforme militaire; gendarmerie rgulire, francs-archers 37 CHAPITRE III TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSS DE FRANCE, 1442-1453 43 Marguerite d'Anjou; caractre de la maison d'Anjou 44 1442. tat de l'Angleterre; querelles de Winchester et de Glocester; la duchesse de Glocester condamne comme sorcire 47 Ncessit d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France 50 1445-1447. Winchester et Suffolk ngocient le mariage du roi et une restitution partielle avec indemnit 52 1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester 56 1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la Normandie et accuse Suffolk, qui est mis mort 60 Le faux prtendant, Cade 69 Le vrai prtendant, York 73 1451. Charles VII prend la Guienne 74 1452. la perd et la reprend; mort de Talbot 78 1453. Rduction de Bordeaux et de Bayonne 80 Les Anglais ne conservent en France que Calais 81 1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot 83 La rivalit des deux nations a t leur vie mme 89 LIVRE XII CHAPITRE PREMIER CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453 90 Rivalit des maisons de France, de Bourgogne et de Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et le XVIe sicles 93 Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le Bon; puissance et faiblesse de celui-ci 94 Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en famille; confrries, ghildes et _amitis_ communales 95 et nanmoins individualisme profond, mysticisme rvolutionnaire 100 La Flandre elle-mme tant une cration de l'industrie, l'industrie devait y rgner 104 Au XIVe sicle, querelles entre les villes (pour la direction des eaux) 106 Au XVe sicle, querelles entre les villes et le comte 106 1436. Expdition de Calais; soulvement de Bruges; Gand aide le comte rduire Bruges 107 Gand, dsormais isole, aura dfendre les liberts de la Flandre, son droit symbolique, etc 109 Lutte des comtes contre les juridictions infrieures des villes, et contre les juridictions suprieures de la France et de l'Empire 112 1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrass par le dauphin, frappe la Flandre d'impts vexatoires 122 1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand 127 1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre 128 Intervention timide du roi 133 1453. (Juillet.) Dfaite des Gantais Gavre, et leur soumission 137 CHAPITRE II GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FTES.--LA RENAISSANCE 140 tat du monde: Occident, Normands et Portugais, Bthencourt et don Henri 141 1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople 145 Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade 146 1454. (9 fv.) Voeu du faisan 149 Chapitres de la Toison d'or 150 Le tableau de l'Agneau; cole de Bruges 151 Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain, etc. 155 CHAPITRE III RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456 156 Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin; lutte du dauphin contre Brz, Agns, etc. 157 Ruine des amis du dauphin 158 1452. Ruine de Jacques Coeur 159 1456. -- du duc d'Alenon 164 -- du dauphin lui-mme, qui se retire chez le duc de Bourgogne 167 CHAPITRE IV SUITE DE LA RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON, 1456-1461 170 Tentative de Charles VII sur le Luxembourg 173 Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il tait le chef d'une fodalit qui n'tait plus fodale 174 Le souverain d'un empire htrogne qui ne pouvait acqurir d'unit 176 Il cda, malgr lui, de plus en plus l'attraction de la France 178 Ses ministres franais; le dauphin son hte 181 nergie critique de l'esprit franais, influence de l'imprimerie, etc. 184 Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur 189 LIVRE XIII CHAPITRE PREMIER LOUIS XI, 1461-1463 193 1461. Il change les grands-officiers, les snchaux, baillis, etc. 196 Sacre de Louis XI 200 Maison de Bourgogne: le duc Paris 203 Maison d'Anjou 207 Rvolutions d'Angleterre 208 Rvolutions d'Espagne 210 Pauvret du roi; il abolit la Pragmatique 213 1462. Il occupe le Roussillon 220 neutralise l'Angleterre 223 1463. et rgle les affaires d'Espagne 227 CHAPITRE II LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RVOLUTION, 1462-1464 231 1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais 234 pour racheter les villes de la Somme 236 Il menace la fodalit et le clerg 240 le duc de Bretagne 241 le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre 248 1464. Rupture, accusation d'enlvement 252 Assemble secrte Notre-Dame 255 Irritation du clerg, des nobles, du Parlement 257 Esprit novateur du roi 258 Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc 270 LIVRE XIV CONTRE-RVOLUTION FODALE: BIEN PUBLIC, 1465 276 1465. Isolement du roi 276 Son apologie aux villes, aux grands 281 Mars. Dsertion de son frre, chute des Croy 284 Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs 286 trahisons de Maine, Nevers, Brz, Meluns 290 16 juillet. Bataille de Montlhry 296 Les ligus devant Paris, leurs divisions 301 Aot. Le roi en Normandie, Paris presque livr 305 Diversion de Lige 311 27 septembre. Rouen livr 312 Octobre. Le roi subit le trait de Conflans, perd la Normandie, etc. 316 PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. [Note au lecteur de ce fichier numrique: Les lettres suprieures inhabituelles sont places entre parenthses.] End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19), by Jules Michelet License: Share Alike