Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica). _Madame DE LA VILLE DE MIRMONT_ Contes de Nol _Qu'il est doux, qu'il est doux d'couter des histoires, Des histoires du temps pass; Quand les branches d'arbres sont noires, Quand la neige est paisse et charge un sol glac_. A. de Vigny. _La Neige_. 1906 NUIT DE NOL _A Jean._ I L'arbre de Nol, un robuste sapin de la montagne, s'lve droit, imposant et un peu nu, dans la grande pice lambrisse de vieux chne. Ses bougies, en trop petit nombre, clairent mal les coins dlabrs; mais, dans la haute chemine, une norme bche envoie sur le plancher, soigneusement lav, sur les meubles, modestes et brillants, une chaude et joyeuse lueur rouge. Sapin et bche viennent de la grande fort silencieuse o la brise de la montagne veille en passant la senteur humide des feuilles, la fort majestueuse, aux profondeurs de cathdrale, o la lumire, filtrant travers les rameaux sombres, fait, sur l'pais tapis d'aiguillettes rousses qui cde sous les pas, une ombre mauve, mystrieuse et douce. On a vu grandir l'arbre auprs de la clairire aux myrtilles; c'est un ami. Voil dj longtemps qu'il tait destin faire la joie de la veille de Nol. Le pre Jousse, possesseur de ce coin de bois, l'avait promis aux enfants du pasteur. --Vous voyez ce sapin, leur disait-il; il est pour vous quand il sera assez gros. Lorsque vous le verrez tout allum dans votre maison, un soir de Nol, vous penserez: C'est le pre Jousse qui l'a lev pour nous! Il n'est pas un ingrat, le pre Jousse, que diable! Il n'oublie pas les soins et les remdes que votre maman a donns sa pauvre vieille quand elle a pens mourir! La bche aussi vient du bois du pre Jousse; c'est encore une amie. N'est-elle pas une branche de ce grand mlze frapp par la foudre et couch par terre comme un gant mort! Que de fois, l't, il a servi de banc toute la famille! Que de fois les petits ont couru sur son dos arrondi!... C'est pour cela qu'elle brle si bien, la grosse bche! De son centre embras sortent mille petites langues bleues et jaunes; de temps en temps elle lance une fuse d'tincelles, comme pour rire aussi, quand les autres rient. Et l'on rit tout le temps. Pensez donc! quatre vigoureux enfants: un garon de dix ans, une fillette de neuf, et deux garons de cinq et quatre ans, au fond d'un coin perdu des Cvennes, dans un vieux presbytre, ancien chteau en ruine perch sur le flanc de la montagne, au-dessus d'un torrent, et qui laisse passer le froid et le vent par toutes ses fentes. Or, il est sillonn de lzardes, comme un vieux visage, de rides. Les contrevents vermoulus tiennent peine. Il faut absolument tre gais, il faut savoir se suffire soi-mme, il faut s'aimer bien fort pour oublier les privations sans nombre que la mauvaise saison amne avec elle. Maman, la douce et jolie maman blonde, toujours occupe des autres, et grand'mre si vaillante, si vive encore, ont beau s'ingnier, faire des miracles, tirer des ressources de rien, accumuler pendant la saison chaude provisions sur provisions, penser tout, prvoir tout, l'hiver est cruel; et il dure tellement qu'il n'y a presque pas de printemps et d'automne. L't, par exemple, c'est autre chose; l't, c'est fte tout le temps. A peine la dernire neige est-elle fondue que les champs se couvrent d'une verdure intense. La fort devient le domaine des enfants; elle leur livre ses trsors: fleurs, mousses, lichens, lierres, myrtilles, myrtilles surtout. Agenouills devant les plants moins hauts qu'eux, les petits, de leurs doigts agiles, portent sans s'arrter les baies d'un noir bleut de l'arbuste leur bouche gourmande et barbouille. Le torrent, qui coule maintenant si frileusement sous le presbytre, se rveille alors, subitement gonfl, et chante sa joyeuse chanson. On va pcher ses truites pointilles de rouge qui se cachent si bien sous les pierres plates, ses petits poissons d'argent qu'on prend, tout frtillants, pleines bouteilles. On se baigne en son eau cristalline. On accompagne papa dans ses tournes. Les rudes montagnards aiment les blonds enfants du pasteur; ils ont toujours quelque chose leur montrer: un veau nouvellement n, une porte de lapins. D'ailleurs, s'il est formellement dfendu de rien demander, il est bien permis d'accepter: le pain bis est si bon avec une paisse couche de beurre frais! Puis, lorsqu'on a t trs sage, on va avec maman et grand'mre aux marchs des environs faire les approvisionnements. La vieille carriole est attele. Le chemin monte et descend tout le temps: quand il monte il faut s'avancer sur le devant de la voiture pour ne pas soulever le pauvre Ali qui n'est pas trop fort pour tout ce monde; quand il descend il faut se masser en arrire et faire contre-poids, la carriole n'ayant pas de frein. Dans les boutiques du bourg, il y a des merveilles: des jouets depuis cinq centimes jusqu' deux et trois francs! Et les sucres d'orge dans les bocaux de verre, et les animaux en sucre rose, et les billes, et le chocolat envelopp dans des images! Si l'on a t bien obissant, si l'on ne s'est pas fourr sous les jambes des chevaux, dans la place encombre de charrettes, si l'on n'a rien demand, si l'on ne s'est pas perdu au milieu de la foule, on a droit une petite rcompense. Mais l'hiver, rien de tout cela. La neige, toujours la neige. Les visites sont impossibles: la neige comble les routes; et, rien que pour ouvrir la porte extrieure, il faut dblayer les environs. Ou bien, s'il a gel, le chemin est une glissoire trs amusante, mais beaucoup trop dangereuse. Quand le temps est beau, que la neige durcie resplendit sous un clair soleil, on attelle Ali et l'on va en traneau. C'est trs amusant; mais il fait si rarement beau! Aussi, comme les journes sont longues, voir tomber les flocons blancs derrire les vitres, et comme on attend Nol! Maman et grand'mre ont fait leurs commandes Paris, la belle saison, quand le facteur venait tous les jours encore, et que l'on pouvait aller chercher les paquets la station du chemin de fer, trs loin, l-bas, dans la plaine. La caisse est arrive depuis longtemps avec cette inscription en noir: Bon March--Fragile. On l'avait mise dans la chambre d'amis, toujours pleine en t, mais vide en cette saison. Les enfants pouvaient aller la voir et tcher de deviner ce qu'il y avait dedans. Dfense d'y toucher, par exemple! Depuis une semaine, la caisse avait t ouverte et l'entre de la chambre d'amis interdite aux enfants. Ils s'taient engags sur l'honneur n'y pas pntrer et avaient tenu parole. On regardait bien par le trou de la serrure, mais la cl empchait de voir. Maman et grand'mre taient trs affaires: elles prparaient les belles chanes de papier de couleur, les paniers pour les bonbons, les noix dores; elles mettaient des ficelles aux biscuits, aux pommes conserves tout exprs pour l'arbre. Enfin le grand jour est arriv. Le sapin du pre Jousse, dracin et transport par Chamay, le charron, est l, par, brillant! Comme il est beau! Comme il a l'air majestueux et grave! Il tend ses rameaux flexibles d'un air de douce protection, il semble dire: --Me voici, mes petits amis! Je suis envoy par des coeurs reconnaissants. J'ai quitt pour vous la fort o j'ai grandi libre et heureux; j'ai secou dehors ma robe blanche pour venir orner ce soir votre demeure toujours ouverte ceux qui souffrent. Aussi mes branches portent avec joie, pour vous, jouets et friandises. Rjouissez-vous avec moi! Ah! il n'est pas besoin de le dire, de se rjouir! C'est dj un tapage infernal. Grand'mre se bouche les oreilles, papa et maman demandent en vain le silence. --Voil mon cheval de bois, voil mon cheval de bois! crie tue-tte Odet, le plus petit, gros bonhomme joufflu, dont les grands yeux noirs brillent comme des diamants sous ses boucles dores. --Et moi, voil ma trompette, ma belle trompette que j'ai demande! dit Jean, joli garonnet de cinq ans, blond aussi, mais plus frle, dont les yeux bleus profonds, les traits dlicats et volontaires forment un parfait contraste avec la rondeur nave de son cadet. --Ma poupe, ma poupe! s'crie en extase Marie, l'unique fille, la petite maman dj srieuse de ses frres. Elle est bien plus belle que la poupe de grand'mre, que j'aime bien, pourtant. Elle a des cheveux, de vrais cheveux d'enfant qu'on peut peigner, et non pas un chignon noir en porcelaine, comme l'autre! Elle est justement habille de bleu, comme je le dsirais tant! --Et moi, et moi, je vois le couteau de grand garon dont j'avais envie! s'exclame Franois, le fils an, l'homme en second de la famille, l'ami et le compagnon de son pre. Je n'esprais pas qu'on me le donnerait encore. Il a une serpette pour couper les btons et pour les tailler, quel bonheur! Faisons une ronde autour de l'arbre, tu permets, papa? --Certainement. --Venez, Mariette, dit Franois, la vieille bonne qui contemple l'arbre, sre, elle aussi, de n'avoir pas t oublie. Et les voil qui tournent comme des fous, jusqu' ce que les petits tombent, extnus. --Maintenant, c'est assez, dit le pre. Venez vous asseoir un tout petit moment l, auprs de la grande bche qui donne si chaud et qui brle si bien; je vous expliquerai ce que c'est que Nol et pourquoi nous sommes si heureux quand c'est Nol. --Je le sais, dit Jean. Nol, c'est quand Jsus est n dans une crche! --Et pourquoi sommes-nous si contents, quand c'est Nol? --Je le sais, moi aussi, dit Odet, dont la figure panouie s'panouit encore. C'est parce qu'il y a un arbre avec des joujoux et des pommes et des gteaux, et un pudding qui brle avec du rhum, dner, et parce que nous restons levs jusqu' dix heures, comme les grands, et que tu nous racontes des belles histoires. --Et que, le lendemain, nous trouvons des jouets dans nos souliers, reprend Jean. --Oui, mais pourquoi, nous, les grands, ftons-nous ce jour-l en vous donnant toutes ces joies? --Parce que vous tes un bon papa et une bonne maman et une bonne grand'mre, et que vous nous aimez, dit en rougissant la blonde Marie. --Oui, sans doute; mais c'est aussi parce que nous sommes contents nous-mmes. Et nous sommes contents parce que la nuit de Nol, il y a plusieurs sicles, dans les champs de la Jude, comme les bergers gardaient leurs troupeaux, tout coup ils ont vu le ciel s'ouvrir, une grande multitude d'anges a paru, et qu'est-ce qu'ils disaient, Franois? --Paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes! --Oui, et cela veut dire: hommes de la terre, Dieu vous aime malgr vos pchs, puisqu'il vous envoie son Fils pour vous sauver. Alors, suivez son exemple, aimez-vous bien fort, vous aussi, les uns les autres, et, puisqu'il vous sacrifie ce qu'il a de plus prcieux, vous, votre tour, sacrifiez-lui vos haines, vos querelles, votre gosme: soyez en paix entre vous, ayez de la bonne volont, de la bienveillance les uns envers les autres. --Vi, dit gravement Odet. Et quand on donnera les affaires? --Tout de suite, mon bonhomme. Je vois que vous tes trop impatients pour m'couter; aprs, vous serez peut-tre plus attentifs. A ce moment un coup de marteau vigoureux retentit dans le silence de la nuit et fit trembler la vieille maison. --Qui peut bien venir cette heure et par ce temps horrible, car il neige gros flocons, dit grand'mre avec inquitude, en regardant travers les doubles fentres, un endroit o le contrevent manquait. --Je vais voir, dit M. Malprat. --Moi aussi, moi aussi, je voudrais voir, j'irai avec toi, disent les enfants. --Non, mes petits. Il fait trop froid dans la cour. Attendez-moi; je reviendrai avec celui qui frappe: quel qu'il soit, il aura une place auprs de la bche de Nol. Tous coutent, anxieux. Au bout d'un temps assez long, car il faut dgager la porte, on entend un double pas d'homme, puis le pasteur entre, suivi d'un grand montagnard. Celui-ci enlve sa cape, alourdie par la neige, et secoue ses bottes sur le seuil. --Bonsoir, Mesdames et la compagnie, dit-il d'une voix forte. --Bonsoir, Monsieur, lui rpond-on. --Lucie, vite un grog Monsieur, dit le pasteur sa femme. Il vient de loin et le froid pince terriblement. La jeune femme se hte de prparer la chaude boisson, mais elle ne peut s'empcher de dire, en la lui prsentant: --Vous ne venez pas chercher mon mari, j'espre. Monsieur? Il fait trop mauvais pour sortir, ce soir. --Je vous fais pardon, Madame, dit l'homme, tout honteux de troubler la jolie fte de famille. C'est pas pour moi, c'est pour ce pauvre mal en point de pre Lecointre. Il est tomb d'une attaque en sortant du cabaret, ce matin, et il est quasiment mort c't'heure. Et sa femme m'a dit comme cela: Voisin Leblanc, allez donc prier M. le Ministre qu'il vienne voir mon pauvre homme qui est bien peu en tat de paratre devant le bon Dieu; qu'il vienne pour l'amour du Christ: s'il mourait sans avoir entendu une bonne prire, je ne me consolerais jamais. Et je suis parti, car la pauvre vieille me fendait le coeur tant elle pleurait; mais je vois que je tombe bien mal ici, dans cette fte. --A-t-on fait chercher le mdecin? demande grand'-mre. --Non, on ira demain matin. C'est qu'ils se font payer gros quand on les drange la nuit, et avec ce temps, les mdecins. --Alors le danger n'est pas trs pressant, dit la jeune femme: tu pourrais bien attendre le jour toi aussi, Fred, comme le mdecin... Mais un regard svre de son mari la fit s'arrter, confuse. --J'irai, dit-il simplement. --Vous savez qu'il neige gros flocons; les chemins disparatront bientt, la nuit est horrible; pas une toile ne se montre: vous vous perdrez, Fred. Pensez mon anxit, celle de votre femme, de vos enfants: on a tant besoin de vous ici; songez-y--dit grand'-mre, suppliante.--Au moins vous retournerez avec Monsieur Malprat, ajouta-t-elle en s'adressant au visiteur. --Ah! non, par exemple! Je vais coucher l'auberge; je ne m'aventurerai pas une seconde fois sur la neige, surtout maintenant qu'il fait nuit. Je fais ma commission, moi; mais, si j'ai un conseil donner Monsieur le Pasteur, c'est de patienter jusqu' demain lui aussi. Nous partirons ensemble. Alors, pour sr, nous nous tirerons d'affaire. --Et si Lecointre meurt cette nuit? --Tant pis, ma foi! ce sera pas de notre faute. Il avait rien qu' ne pas se griser au cabaret comme un pas grand chose qu'il est, pour tre saisi par le froid, son ge! --Lucie, ma chrie, aie la complaisance de prparer ma grosse pelisse fourre, mes bottes pour la neige, le fez que tu m'as port de Nice, l'an dernier, il tient bien chaud, mes gants de laine. Vous, Mariette, vite un morceau de n'importe quoi, l, sur le coin de la table, je vous prie. Puis j'irai seller Ali et nous partirons. Il est six heures; cause de la neige, mme en marchant bien, nous ne serons pas arrivs avant minuit; nous attendrons le jour pour repartir, et nous serons de retour demain, vers l'heure du djeuner. --Mais au moins, ne t'en va pas avant d'avoir donn les joujoux. Oh! papa, nous ne voulons pas fter Nol sans toi! dit Franois. Pense comme nous serons tristes, alors que nous serions si heureux, si tu restais! --Oui, mais moi je ferais le contraire de ce que je prche. Vous vous souvenez de ce que je vous disais, il y a un instant peine, propos de Nol? Eh bien! que cela me drange ou non, je dois avoir la bonne volont d'aller rpter ce vieillard qui va mourir justement ce que les anges annonaient la terre il y a deux mille ans bientt: que Dieu l'aime et qu'il lui pardonne s'il se repent. Il n'y a pas un instant perdre; songez donc: si, cause de vos joujoux, j'arrivais trop tard, quel remords! Les petits ne l'coutaient pas. Ils pleuraient et s'accrochaient ses jambes. --Reste, papa, reste pour la veille, disait Jean. Tu as _promis_ de raconter des histoires. --Maman le fera ma place. --Elles ne sont pas aussi jolies que les tiennes, les histoires de maman. --Et le pudding, papa, ajoutait Odet, il ne sera pas bon sans toi! --Vous le garderez pour demain! --Tu vas t'garer... Oh! papa, ne pars pas ce soir, je t'en prie, attends demain, suppliait Marie. --Ne crains rien, petite folle, je connais la route. Demain, dner, si vous avez t sages, nous mangerons le fameux pudding, et aprs je vous raconterai des histoires: cela fera que vous en aurez eu deux fois au lieu d'une. Et nous serons beaucoup plus heureux qu'aujourd'hui, parce que j'aurai fait mon devoir, tandis que si je restais ce soir, nous penserions tout le temps au pre Lecointre, ce qui ne serait pas drle. Voil, je suis prt. Adieu mes bien-aims, soyez sans inquitude; vous, petits, amusez-vous bien avec vos joujoux! Et, emmitoufl dans sa pelisse fourre, ses beaux cheveux noirs cachs moiti sous son fez rouge, le pasteur quitta la chambre, les yeux rayonnant de jeune vaillance et de bont. II Dans l'curie, Ali sommeillait, bien au chaud, sur une paisse litire. On lui avait donn double ration d'avoine pour qu'il et, lui aussi, sa petite fte. En entendant ouvrir la porte, il dressa la tte et se mit hennir avec inquitude. Bien sr, on ne songeait pas le faire sortir, l'heure o tout, dort, dans la nuit glace! C'tait un petit cheval arabe, dlicat et fier, une bte de race, achete vil prix dans un march des environs. Comment avait-il quitt ses sables dors pour ce climat rude, nul ne le savait. Vif et intelligent, il comprenait tout, il aimait son matre, obissait sa voix, et, quand il le portait, ne faisait qu'un avec lui. --Allons, mon pauvre Ali, il faut partir, vois-tu, dit le pasteur en le sellant; je n'aime pas la neige plus que toi, vieux camarade! Comme toi, je suis du pays du soleil, et le froid me glace jusqu'au coeur... C'est dur de quitter ce soir litire et coin de feu; mais mon matre, moi, commande; donne ta tte fine, mon ami, et partons. La lourde porte de chne gros clous rouills retombe pesamment, et son bruit retentit dans tous les coeurs. Le village, demi enseveli dans un pais duvet blanc, dort. Pas un rayon ne filtre travers les contrevents soigneusement clos. Le petit cheval marche vaillamment; il relve ses jambes nerveuses qui s'enfoncent sans bruit dans l'paisse couche blanche. La neige tombe gros flocons lourds. Cheval et cavalier sont bientt tout blancs. Ils avancent lentement, semblables des ombres errantes, et leur silhouette fantastique se perd dans la nuit. Ils vont, ils vont sans s'arrter; ils traversent des bois, des champs, des villages; ils montent, ils descendent, ils remontent. Le froid, un froid toujours plus intense et plus profond, les pntre jusqu'aux molles. Il semble au ministre qu'il n'est pas sur la terre, qu'il marche dans un pays de rve, sur un linceul immense, envelopp dans un suaire glac. De sa main engourdie, il flatte sans cesse la bte dvoue et courageuse. --Avance, Ali, avance encore, mon ami, nous approchons: tu auras bientt une grosse ration d'avoine et une bonne litire. Tiens! o donc est le poteau qui marque le croisement des chemins? Enseveli, sans doute. Voici bien un arbre; il ressemble au htre qui se trouve au coin de la route, mais qu'est devenue la haie du champ qui la borde? Disparue sous la neige, peut-tre aussi. Se serait-il tromp? Non, pourtant, ce n'est pas possible. Il a fait si souvent cette course qu'il irait les yeux ferms, lui semble-t-il. Bientt il verra la ferme des Lambert; il sera tout prs d'arriver, alors. Courage! Mais sa tte s'alourdit trangement. Ses tempes battent l'assourdir. Ah! qu'est-ce donc qu'il entend dans le lointain? Des cloches? Non, ce n'est pas possible, il est trop loin d'un village maintenant. Mais oui, ce sont des cloches, de merveilleuses cloches de Nol. Comme elles chantent gament! Oh! le beau carillon! Il ressemble celui de la vieille glise dans sa ville natale, l-bas, au doux pays du soleil. A son appel les gens sortent, emmitoufls, de leurs maisons chaudes, et se rpandent dans les rues claires. Quel bruit et quel mouvement, comme c'est gai! Que fait-on au presbytre? Les petits sont couchs dans leurs lits bien douillets; Odet et Jean dorment; leurs ttes blondes reposent auprs de leurs jouets neufs. Ils ont pri pour papa, bien sr, pour ce pauvre papa errant dans la neige. Comme il fait froid! Maintenant, le linceul blanc devient rigide et dur; c'est une souffrance atroce de marcher dessus. Matre et cheval ne sont plus qu'un bloc de glace: le gland du fez de M. Malprat s'est coll sa moustache et forme avec elle un gros glaon; sa pelisse raidie craque chaque mouvement. Cela est si cruel que lui, l'homme fort et courageux, il sent couler de ses yeux des larmes qui se figent immdiatement. Lucie et grand'mre veillent au coin du feu, sans doute, dans la grande salle manger sombre, auprs de l'arbre teint. La bche de Nol croule, consume. Silencieuses, elles pensent l'absent, elles l'attendent. Oh! ce foyer, comme il lui apparat radieux et attrayant, dans la nuit glace! La maison, la chre maison, o des visages aimants l'accueillent toujours! La maison, frache et sombre, lorsqu'il vient de la chaleur et du soleil aveuglant, chaude et claire, lorsqu'il vient du froid et de la nuit. Le nid, l'abri sr o il se repose aprs les fatigues et les dangers, dans le bien-tre et la scurit; la gardienne fidle de ses trsors, le seul coin du monde qui soit lui, bien lui. Il a toujours hte d'y retourner, mais jamais elle ne l'a attir avec tant de puissance. Il n'a qu' tourner un peu la bride de son cheval et aussitt c'est vers elles qu'ils voleront, retrouvant des forces. Elle apparatra, masse informe, au bout du chemin. Il frappera: le marteau fera bondir de joie les coeurs anxieux; la porte s'ouvrira: sa porte, et il retrouvera le bonheur, la vie... Mais il faut marcher. La ferme des Lambert n'apparat toujours pas. Oh! encore les cloches! Qu'est-ce qu'elles disent donc si fort et si doucement la fois! Paix sur la terre, paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes. Oui, il comprend; il lui faut encore de la bonne volont, il en aura. Les cloches se taisent. Le froid cesse, semble-t-il; un sommeil exquis commence envahir le jeune homme. O est-il donc, et qui lui a mis sur le corps cette chaude couverture blanche? Quelque chose comme de la plume tombe sur son front. Il est vraiment bien fatigu, que cela va tre bon de dormir! Brusquement la neige, le froid, la souffrance, tout disparat. Il est dans un champ de la Jude, par une belle nuit sans nuage. tendu sur l'herbe paisse, il contemple le ciel toil! Tout coup, une grande lumire resplendit, la vote infinie s'entrouvre, une nue d'anges en sort, affaire, blanche, d'un blanc plus resplendissant mille fois que la neige frachement tombe. Gloire soit Dieu au plus haut des cieux, disent-ils, et les cloches sonnent toute vole, des millions de cloches, celles du monde entier qui clbre Nol. A ce moment, dans la morne et silencieuse tendue, un cri lugubre s'leva; il alla se perdre dans les tnbres sans veiller d'cho. C'tait l'appel de dtresse haletant, rauque, d'une bte l'agonie, la plainte presque humaine d'un tre impuissant qui voit venir l'ennemie redoutable, la mort, qui ne peut se dfendre mais qui proteste, frissonne et se cabre, follement pouvant. Le jeune pasteur est brusquement tir du sommeil qui commenait l'envahir. --O suis-je, dit-il; qui a cri, qui m'appelle? Rien ne lui rpond, mais un souffle chaud et oppress caresse sa figure, une langue rugueuse lui rpe la joue. --C'est toi, Ali? Pourquoi suis-je couch par terre, o allions-nous? Il dgage avec peine ses membres engourdis, se lve et tche de se ressaisir. Soudain, l'arbre de Nol, la visite de Leblanc, le dpart, la route interminable dans le froid atroce, tout lui revient la fois. Il comprend qu'il s'est endormi, qu'il a gliss de son cheval sur la neige et que, sans Ali, il ne se serait pas rveill. Alors, prenant dans ses bras la jolie tte de l'animal: --Ah! mon fidle compagnon, mon bon cheval, lui dit-il, merci! Tu me fais honte. C'est moi, l'homme, qui ai manqu de courage, et toi, la bte, qui m'as rappel l'ordre! C'est bien, ce que tu as fait l, mon petit! Mais, comme tu trembles! Ton poil est tout hriss encore, ta poitrine se soulve comme le soufflet d'un forgeron. Tu as vu venir la mort et tu as frmi, car elle tait horrible ainsi, n'est-ce pas, dans ce froid, dans cette solitude! Comme l'ne de Balaam, tu as presque trouv la parole pour avertir ton matre. A mon tour maintenant de te donner du courage. L, l calme-toi, mon brave, le danger est pass. La neige cesse de tomber, le jour va poindre et dissipera les pouvantes. Voyons, o sommes-nous? Qu'est-ce que cette tache noire, l-bas, entre ces sapins?... Mais c'est la grange des Bedaux, il me semble! Nous nous serons tromps de chemin au croisement des routes, vois-tu. Nous tournions le dos aux Dastres o nous allons: je comprends pourquoi nous ne trouvions jamais la ferme des Lambert. Allons, repartons; encore un effort et nous serons arrivs. III Cependant on veillait dans le vieux presbytre. Aprs le dpart du pasteur, Mme Malprat et sa mre avaient distribu les jouets aux enfants, teint l'arbre. Puis on avait dn tristement; et, vite, la dernire bouche avale, les petits s'taient groups autour de leur mre, rclamant les histoires promises. Mais elle tait trop anxieuse pour s'en tirer de faon contenter son auditoire. --Paul fut fouett parce qu'il avait t mchant..., disait-elle. --Mais c'tait Louis qui tait mchant et Paul qui tait gentil! s'criait une voix indigne. Alors, y renonant, elle avait pris les vangiles et avait lu simplement le rcit de Nol. --Maman, dit Odet quand ce fut fini, sais-tu ce qu'il faut faire? Il faut demander Dieu d'envoyer un de ses anges pour garder mon papa. Puisqu'il en a une multitude et qu'une multitude a veut dire beaucoup, beaucoup, cela lui sera bien facile, et puis, Papa est parti pour obir ce qu'il a dit. --Eh bien! demande-le lui toi-mme. --Mon Dieu du ciel, dit Odet, joignant ses petites mains et prenant un air cleste, envoie un de tes anges pour garder mon papa qui est parti cause de la bonne volont... Amen! Les petits couchs et endormis, les mres taient restes seules dans la vaste pice. Elles avaient pris leurs ouvrages, de gros tricots de laine pour les orphelins de la paroisse: pauvres enfants des grandes villes qu'on envoyait en nourrice dans ce coin isol des montagnes et que personne ne rclamait jamais. Elles ne parlaient pas, ne voulant pas se tromper mutuellement et n'osant pas se communiquer leurs penses. Elle priaient voix basse et attendaient. Les heures se tranaient, mornes, aigrement sonnes par le coucou suspendu au mur. Tout tait silencieux au dehors et dans la maison. Elles n'entendaient que le tic-tac du balancier marquant les secondes, le cliquetis des aiguilles agiles et les battements de leurs coeurs rythmant leur angoisse. Le grand arbre assombri, dpouill, semblait attendre aussi, inquiet et grave. De temps en temps l'une des femmes se levait et allait la fentre. --Eh bien? disait l'autre. --La neige tombe toujours, rpondait-elle. Lorsque minuit sonna, elles se levrent et s'embrassrent. --C'est Nol, malgr tout, mon enfant, dit grand'-mre. Bon Nol tous ceux qui souffrent, ceux qui sont loin, comme ceux qui sont prs! Fred doit tre arriv maintenant comme il l'avait dit: si tu allais te coucher? --Vas-y, mre, pour moi je ne pourrais pas fermer l'oeil. --Non, mais tu te reposerais. --J'aime mieux rester leve. Si, par hasard, Fred rentrait, n'ayant pu trouver son chemin? Je doute qu'il ait pu aller jusqu'au bout avec ce temps. --Fred connat trop bien le pays pour s'garer. A cette heure-ci il est arriv, et il se repose; va en faire autant. --Iras-tu, toi? --Non, moi je suis vieille, cela ne compte pas. --Eh bien! moi je suis jeune, cela ne compte pas non plus. A ce moment, la porte s'ouvrit et Mariette entra portant un plateau. --Bon Nol mes matres, dit-elle. --Bon Nol vous et tous les vtres, lui rpondit-on. Comment, vous n'tes pas couche? --Ah! non, par exemple! Monsieur n'aurait qu' rentrer et rclamer son dner: c'est pas Madame qui m'avertirait, n'est-ce pas? J'ai pens qu'un peu de tilleul ne ferait pas de mal ces dames; elles le boiront, puis elles iront se coucher... --Allez-y vous-mme, ma fille, dit grand'mre. Madame et moi sommes dcides attendre encore. --Eh bien, avec leur permission, je ferai comme ces dames. --Alors, venez auprs de nous, vous aurez plus chaud qu' la cuisine. Et la triste veille continua, trois maintenant. Vers le matin, la jeune femme tressaillit. Elle se leva, toute ple. --Mre, dit-elle, n'as-tu pas entendu? Il m'a sembl qu'on appelait. N'a-t-on pas frapp la porte? --Non, mon enfant. Je n'ai rien entendu. C'est ton imagination surexcite qui t'a fait croire cela. --Non, non, je t'assure, il s'est pass quelque chose d'extraordinaire. Mon coeur a t serr comme par un tau. --Tu sommeillais, sans doute, et tu as rv. Viens voir, le jour va paratre, la neige ne tombe plus. Secoue tes ides noires, ma chrie, et va dormir un instant pour que Fred, son retour, ne te voie pas cette mine dfaite. IV Un jour ple blanchissait la blanche campagne, lorsque le pasteur arriva aux Dastres et frappa la porte du pre Lecointre. Une vieille femme, ride et grise comme une pomme cuite, vint lui ouvrir. --Oh! c'est vous, Monsieur le Ministre, s'exclama-t-elle. Je ne comptais pas vous voir ce matin. La nuit a t terrible; comment avez-vous fait pour trouver votre chemin? --Est-ce que j'arrive temps? Votre mari... --Il est beaucoup mieux c't'heure. --C'tait-il vritablement une attaque? --Ma foi... non, Monsieur le Pasteur, dit-elle avec confusion en le faisant entrer. Faut que je vous dise. Nous l'avons cru perdu, d'abord. Il avait t au cabaret o il avait bu un coup de trop, suivant sa mauvaise habitude. En sortant, le froid l'aura saisi. Il est tomb raide sur le chemin. Il tait sans connaissance, et ple comme un mort; il est rest ainsi quatre heures durant. C'est alors que j'ai pri le voisin Leblanc d'aller vous qurir. J'avais si tellement peur que mon pauvre homme trpasst comme cela, comme un chien vautr dans son vomissement! Mais, quand j'ai vu chuter la neige, j'ai pens: Pour sr, Monsieur Malprat ne viendra pas. Et vous tes l! Comment avez-vous fait pour arriver jusqu'ici? --J'ai eu assez de peine, en effet, mais j'avais mon fidle cheval pour me tenir compagnie. C'est une brave bte. A propos, faites-le soigner, il en a bien besoin. Je vais auprs du malade. Un rude combat se livrait dans l'me du ministre, une heure aprs, tandis que, rchauff auprs d'un grand feu, rconfort par un bon djeuner, il songeait la nuit affreuse qu'il venait de passer... pour rien. Car le pre Lecointre avait seulement ce qu'il appelait grossirement, en riant, une double cuite. De repentir, il n'en avait gure manifest tout l'heure, quand le jeune pasteur croyait de son devoir de lui dire quelques paroles svres. Il tait l, au fond de la pice unique, batement couch dans le lit-armoire enchss au mur. Son visage rouge et tumfi sortait moiti, sournois, de dessous les couvertures. Des mches de cheveux, d'un blanc jaune, passaient sous son bonnet de coton noir. Dans ses petits yeux, luisants et ronds, qui prenaient un air dvot ds que le pasteur le regardait, une petite flamme malicieuse brillait. --Heureusement, songeait-il, on ne le paye pas comme le mdecin, ce grand nigaud-l. Autrement, a coterait chaud! Le voil tout capot c'te heure. Eh! eh! y venait pour me voir passer, et y me trouve guilleret, prt recommencer. Y ne m'enterrera pas de cette fois-ci encore! --Le malheureux! pensait Monsieur Malprat. Il ne m'a pas mme cout! Et c'est pour lui que nous avons risqu nos vies, moi, pre de famille, et Ali, qui est mille fois moins brute que lui! C'est pour ce misrable ivrogne qu'on a pass au presbytre une affreuse nuit de Nol, pour lui que la fte, si impatiemment attendue par les enfants, a t manque! Et une folle envie lui venait de crier cet homme son infamie. La femme s'empressait, honteuse, attendrie, ne sachant comment tmoigner M. Malprat sa reconnaissance et son regret d'tre cause qu'il avait expos sa vie pour rien. Comme il repartait sur Ali, restaur et allgre: --Monsieur le Ministre, dit-elle, il n'y aura pas de culte aujourd'hui, cause de la neige, n'est-ce pas? --Non, ma brave femme, je crois que je prcherais devant des bancs vides. --Eh bien! m'est avis que vous avez fait cette nuit un sermon de Nol que vos paroissiens n'oublieront pas de si tt. Tout le monde le comprendra, celui-l: les ignorants comme les savants, les simples comme les intelligents. Que le bon Dieu vous bnisse pour votre bont! Le jeune homme partit, joyeux. La neige ne tombait plus. Un gai soleil transformait le paysage. Montagnes et valles, bois et plateaux taient encore tout blancs, mais ce n'tait plus le funbre linceul de la nuit, c'tait un manteau royal, d'une puret immacule, tincelant. Des cristaux brillaient toutes les branches des arbres, aux toits de toutes les maisons. Le petit cheval marchait d'un bon pas. --Eh bien! Ali, lui dit son matre, cela va mieux que tout l'heure, hein? Quel magicien que ce soleil! Qui croirait que nous avons tant souffert, il y a quelques heures peine, dans cette merveilleuse campagne! Mais vois donc comme tout est gai, comme tout est beau, maintenant, alors que tout tait si mortellement triste, si lugubre, cette nuit! Nous passons, sans transition, du cauchemar au rve enchanteur. Le soleil, n'est-ce pas, la lumire, c'est la moiti de la vie. Oui, oui, tu me comprends, tu sens comme moi!... Quel malheur que tu ne puisses pas me rpondre! La route, si longue, la veille, pour les gars, fut vite franchie. Vers midi, suivant sa promesse, M. Malprat frappait la porte du presbytre. Aussitt des cris de joie retentirent; et, dans l'encadrement de la porte, pniblement ouverte, il vit le groupe charmant de sa jeune femme, de ses beaux enfants, et de la grand'mre qu'il avait cru ne jamais revoir. Jusqu' Mariette, qui riait d'aise, derrire les autres. --Bon Nol tous! cria-t-il du seuil. --Papa, s'cria Odet, j'ai dit au bon Dieu de t'envoyer un de ses anges pour te garder. L'a-t-il fait? --Oui, mon garon. --Ah! j'en tais sr! Et tu l'as vu? --Oui, mon petit. --Comment tait-il? Avait-il de grandes ailes et une longue robe blanche? --Je te raconterai cela plus tard, ce soir. --Oh! Fred, tu ne sais pas! s'cria la jeune femme. Aubert, le facteur, a t trouv mort, enseveli dans la neige! N'est-ce pas horrible? Il a d perdre son chemin et a t pris par le sommeil. Le chien du garde-forestier l'a dcouvert ce matin, vers sept heures, non loin de la ferme des Lambert. Nous avons t mortellement inquiets pour toi. Quelle nuit atroce! --Eh bien! comment avez-vous trouv le pre Lecointre, demanda grand'mre, se htant de dbarrasser son gendre de sa pelisse, et lui faisant passer des habits secs et chauds. --Il tait guri. Il s'est enivr un peu plus qu' l'ordinaire, voil tout. --Je le pensais bien, reprit-elle gravement. --C'est indigne! s'cria Madame Malprat. T'avoir expos mourir gel, nous avoir fait passer cette nuit d'angoisses, et tout cela pour rien! J'aurai de la peine le lui pardonner, par exemple! --Et notre veille de Nol, qui a t gte, c'est une honte! s'cria Franois, exaspr. --Et le pudding que nous n'avons pas mang! ajouta Odet. --Silence, mes chris!--dit svrement le pasteur, tandis qu'un frisson d'horreur le parcourait tout entier. Comment, vous vous plaignez et je suis l, auprs de vous! Mais, comme lui, j'aurais pu rester en chemin! Si Ali pouvait parler, il vous le dirait bien. Nous avons d, mme, passer prs de ce malheureux sans le voir, sans lui porter secours! Ah! c'est abominable, mourir ainsi, dans ce froid, dans cette nuit, tout seul... Pourtant lui aussi faisait son devoir! Dieu l'a recueilli! Mais sa pauvre femme, ses petits enfants qui l'ont attendu, et qui ne le reverront jamais!... C'est affreux! --Son petit garon n'aura pas pri Dieu de lui envoyer un de ses anges, n'est-ce pas? demanda Odet. --Je ne sais. Dieu seul sait pourquoi il m'a conserv, alors qu'il a pris ce pauvre homme. Il a, pour agir, des raisons, toujours suprieures, que nous ne connaissons pas. Allons vite djeuner, maintenant: j'ai hte d'aller voir sa veuve et ses orphelins. Ce soir, la veille, je vous raconterai mon inoubliable nuit de Nol. Sachez seulement que j'ai entendu des cloches, un merveilleux choeur de cloches; c'tait une musique comme on n'en entend pas sur la terre. Et savez-vous ce qu'elles chantaient toutes ensemble, les grandes, les petites, les lourdes, les lgres, les graves, les claires, en une harmonie infinie? --Non. --Paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes! _Dcembre 1899._ REGARD MATERNEL A Suzanne. Dans le vaste salon aux panneaux boiss, peints en blanc, le grand arbre de Nol se dresse, blouissant. Sa flche aigu touche le haut plafond. Les petites bougies qui, chacune part, donneraient une flamme ple et tremblante, font, ensemble, une lumire trs intense, d'une gat incomparable. Elle court, cette lumire, le long des fils d'or et d'argent jets parmi les branches; elle clate sur les objets brillants pendus tous les rameaux, elle avive le vermillon des pommes d'api et l'or des oranges. Puis, rayonnant autour du sapin, elle anime, l-haut, les visages des vieux portraits; les uns, frivoles et pars dans leurs costumes d'autrefois, ont l'air de sourire la fte; d'autres, pensifs, regardant de leurs cadres ddors comme d'une fentre ouverte sur le prsent, paraissent rver mlancoliquement aux choses d'autrefois, aux Nols passs. Enfin, plus bas, la belle lumire claire les jeunes ttes vivantes qui se pressent autour de l'arbre, blondes et brunes, ttes de jeunes gens rieurs, de jeunes filles vtues de fraches toilettes, dont les yeux, illumins par le plaisir, semblent concentrer en eux toutes ces lumires, toutes ces joies. Au milieu d'eux, une mince silhouette de femme, jeune encore, vtue de velours noir, se dtache, lgante et souple. Elle va et vient de l'un l'autre, empresse, vive: c'est la matresse de maison, la mre de ces deux grandes fillettes si blondes, si roses, aux candides figures panouies, qui sont le centre d'un petit groupe, droite. Elle est blonde aussi, mais d'un blond plus attnu, doucement cendr. Ses traits menus, peine touchs par la vie, paratraient enfantins un observateur superficiel, sans deux grands yeux profonds, couleur de fleur de lin, deux yeux qui ont dj vu bien des choses, qui ont pleur et souri, des yeux qui comprennent et qui parlent. Une odeur particulire, rappelant la fort, le magasin de jouets, la fruiterie, l'odeur de Nol, comme disent les petits, flotte dans l'air et met dans les coeurs cette allgresse trs particulire, faite de souvenirs et d'esprance, de pardon et d'amour:la joie de Nol. Sur la mousse qui cache le pied de l'arbre, de nombreux paquets blancs, attachs avec des faveurs, sont poss. La distribution des cadeaux a commenc. Pour donner plus de gat la fte, Mme Noguel a imagin de mettre les objets qu'elle offre dans plusieurs enveloppes portant une adresse diffrente chacune. Ils circulent ainsi, de main en main, au milieu des cris de surprise, des rires, des exclamations, avant de s'arrter ceux auxquels ils sont destins. Une litire de papier jonche le tapis. Le choix a t fait avec tant d'intelligence et de tact que tout le monde est content. Les jeunes visages rayonnent. La mre, heureuse de la gat qu'elle voit autour d'elle, rayonne aussi, dans la splendeur de sa beaut faite de bont, modele et comme refondue l'image de son me sereine. Elle pense qu'elle est mille fois plus heureuse aujourd'hui qu'au temps joyeux de son enfance, car son bonheur est dcupl par celui qu'elle donne ses chries, toute cette belle jeunesse en fleur. Ses yeux clairs cherchent les regards pour y cueillir la joie du plaisir qu'elle y a mis et qui est la rcompense d'un long et fatigant travail. Partout elle aperoit la gat la plus franche et la plus vraie. A la fin, pourtant, elle tressaille: un regard a trembl sous le sien et s'est drob. Cache derrire un groupe, une jeune fille, toute frle et ple dans sa svre robe noire, regardait et s'efforait de paratre gaie. D'pais cheveux chtains, partags par une fine raie, encadraient de leurs bandeaux un peu raides son front pur. Sa jeunesse, qui aurait d clater dans ses vifs yeux noirs, semblait languir comme une plante prive de soleil; son teint, d'un blanc maladif, ses traits rguliers, lui donnaient l'air d'une petite statue triste. Pourquoi tait-elle l, et qu'y faisait-elle? Sa place n'tait pas au milieu de toutes ces lumires et de toutes ces gats; sa robe sombre faisait tache, choquait comme une fausse note dans un air mlodieux. Quoi qu'elle ft pour la retenir, sa pense s'chappait du salon brillant, elle courait le long d'une alle de platanes jusqu' une large dalle de pierre grise o un nom trs simple tait grav. C'tait la premire fois qu'elle assistait une fte, depuis le jour cruel o sa jeunesse insouciante avait rencontr l'atroce ralit. Pour la premire fois, ses vtements de deuil s'clairaient au cou et aux manches d'une troite bande blanche. Ses soeurs lui avaient dit: Voyons, vas-y, cela te fera du bien. Elle avait rsist, d'abord: non elle n'irait pas, elle resterait dans sa petite chambre solitaire; l, devant le portrait de la chre morte, elle revivrait les heureux Nols d'autrefois. Elle penserait tant sa mre, elle la chercherait si avidement dans cet infini o elle avait disparu que, peut-tre, elle la trouverait, et que leurs deux mes, dtaches des liens de la chair, se rencontreraient encore dans une de ces extases de tendresse d'o elle sortait brise, pourtant moins triste. Pourquoi donc avait-elle cd? Quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas l'avait attire en dpit d'elle-mme, triomphant de sa rsistance. Elle s'tait laiss parer par ses soeurs, elle tait venue. Et maintenant, dans cette runion si gaie, parmi cette jeunesse ignorant la douleur, elle se sentait dpayse, perdue: telle une hirondelle sauvage au milieu de brillants oiseaux des Iles. Heureusement personne ne songeait elle: ses compagnes et ses camarades causaient avec tant d'entrain qu'ils ne s'apercevraient pas de son absence. Toute tremblante, elle russit gagner, sans tre vue, un coin sombre derrire un paravent, et, enfonant son mouchoir sur ses yeux, elle fora ses mchantes larmes rentrer. Ah! quand donc saurait-elle porter sa peine? Allait-elle l'afficher au milieu de ces indiffrents? Quel ennui si on la surprenait! On s'tonnerait. N'y avait-il pas deux ans, dj? Son chagrin ne devait-il pas tre allg comme son deuil? C'tait si loin pour les autres, deux ans! La sympathie, qu'on lui prodiguait bruyamment, les premiers temps, tait use depuis longtemps. Elle entendait celles qu'on appelait ses amies lui demander de nouveau: --Pourquoi pleures-tu? Rien que deux ans, pourtant! Les annes lui avaient sembl la fois bien longues et bien courtes: n'est-ce pas hier que cela avait lieu? Mais que de nombreuses et ternes journes ont pass depuis! Elle aussi se sentait jeune certes, elle aimait la vie, seulement elle n'avait plus tout--fait confiance en elle. Ne savait-elle pas, non par ou-dire maintenant, mais par exprience, que nos joies les plus pures, les plus lgitimes, sont instables et courtes, et qu'en face de cette vie mystrieuse et tentante, il y a la mort? L'appui naturel de son coeur, l'amie toujours bienveillante, inpuisablement indulgente et bonne, celle avec qui l'on ne compte pas et qui ne compte jamais avec vous, celle, enfin, qui tait comme le fond mme de son existence, comme sa raison d'tre, tait partie, et elle ne reviendrait pas... Pour les autres, rien n'tait chang, tout avait encore le charme enivrant d'une belle aurore sans nuage. Comment auraient-elles compris! Elles iraient, en rentrant, tout conter leur mre, qui se rjouirait de leur joie, tandis qu'elle... Ah! comme sa chambre lui apparat froide, silencieuse, triste! Cependant Mme Noguel, qui observait la jeune fille, l'avait suivie des yeux dans sa retraite. Elle ne la connaissait pas beaucoup, mais sa jeunesse attriste avait attir sa sympathie. C'tait pour tcher de l'gayer, pour la faire sortir de sa studieuse solitude, qu'elle l'avait invite. Se serait-elle trompe? Ce coeur aimant n'tait-il pas encore trop meurtri pour supporter la gat bruyante d'une fte? Eh quoi! le mal tait fait; comment l'attnuer maintenant? Devait-elle, respectant sa douleur, la laisser reprendre possession d'elle-mme, ou bien irait-elle la trouver pour essayer de lui dire sa sympathie? Une tendre piti emplissait son cour: elle aussi avait perdu sa mre toute jeune, elle aussi avait connu l'infinie dtresse des orphelins. Elle pensait ce que seraient les futurs Nols de ses filles, si elle s'en allait. Comme elle hsitait encore, Lucie retournait auprs de ses compagnes. Elle avait triomph de sa violente envie de pleurer et revenait au milieu d'elles avec cet air calme qui leur faisait dire: Elle est console. Mme Noguel l'arrta au passage; mais, au lieu des douces paroles qu'elle pensait, retenue par une trange pudeur, elle lui dit: Avez-vous t contente de votre cadeau, mon enfant?... Seulement, sa voix avait des intonations dlicates, comme pour parler une malade; ses yeux traduisaient si bien sa pense que la jeune fille se sentit touche jusqu'au fond de l'tre. Ah! ce regard maternel, comme il la remuait! C'tait pour le retrouver, elle le comprenait, qu'elle tait venue; c'tait lui, l'aimant tout-puissant, qui avait vaincu ses rsistances. Et, prsent, il pntrait en elle, la rchauffant, la vivifiant, lui mettant au coeur une force, une esprance, une joie. Il tait bleu ce regard, d'un bleu teint comme celui qui lui manquait tant, profond et tendre; lui aussi savait, comprenait, devinait. --Merci Madame,--fit-elle, levant vers la jeune femme un visage o courait une flamme inaccoutume, j'ai eu ce que je dsirais le plus. Grce vous, moi aussi, j'ai mon Nol. _Dcembre 1899._ LE LARRON _A Henri._ I VIEUX NOLS _Le silence retombe avec l'ombre... coutez! Qui pousse ces clameurs? Qui jette ces clarts?_ V. HUGO _La ronde du Sabbat._ (Odes et ballades). Le vent d'hiver fait rage. Son souffle puissant pourchasse dans le ciel les lourds nuages, balaye la vaste plaine, s'engouffre en hurlant dans les valles, entoure les collines d'une longue caresse sifflante. En haut du coteau, il empoigne les chtaigniers centenaires, dpouills de leurs feuilles jaunies, secoue leurs sommets en tous sens, entrechoque leurs vieilles branches noires, les fait craquer et gmir plaintivement. Il branle la porte mal jointe de la chaumire solitaire, comme si, irrit de l'obstacle, il tait impatient d'entrer. Mais, subitement lass, il s'apaise, il se tait, il laisse la nuit redevenir sereine, les toiles scintiller dans le ciel nettoy, les arbres se redresser, et, graves, lever dans l'ombre leur immobile silhouette. Puis, repos, il repart, il reprend ses courses folles et sa grande clameur. Tout est paix et silence en ce moment dans la petite maison. L'ennemi invisible, insaisissable, qui, tout l'heure, semblait se ruer sur elle, s'est loign. Le susurrement d'une tige de fagot trop verte brlant dans la chemine, grande comme une alcve, accompagne en sourdine le tic-tac d'une haute pendule de noyer. Une chandelle de rsine, passe dans un anneau de fer fix l'tre, vacille au courant d'air, et fait couler ses larmes d'ambre par terre. Sa lumire tremblotante, falote, claire les traits purs, macis par la souffrance, fatigus et brunis par le rude labeur des champs, d'une paysanne jeune encore, vtue de noir, assise prs du feu sur une chaise basse. Sa fine tte est alourdie par le fichu de mrinos des veuves, attach en rond autour de son chignon serr, laissant dcouvert les bandeaux rguliers de ses admirables cheveux bruns, rudes et pais. Un corsage basques, tout uni, couvre son buste plat, affranchi du corset; une ample jupe trs fronce, tombe de ses fortes hanches, aux mouvements rythmiques, jusqu' ses pieds chausss de sabots. Debout, devant elle, un petit garon, un blondin aux yeux bleus trs-doux, enlve, d'un air boudeur, le plus lentement qu'il peut, l'un aprs l'autre, sa blouse de futaine, ses culottes de drap pais, son gros gilet tricot. La jeune femme les plie avec soin et les pose sur un coffre de bois, prs d'elle. On aperoit vaguement, dans le fond de la chambre, outre l'horloge de bois, un lit aux rideaux carreaux bleus et blancs; droite, une armoire linge en chne luisant et une antique huche pain; gauche, un vieux vaisselier rempli d'assiettes et de plats fleurs, sur lesquels se reflte la flamme dansante du foyer. Maintenant l'enfant n'a plus que sa chemise de toile blanche trop longue, sa premire chemise de grand garon dont il est trs fier. Le feu rougit ses vigoureuses jambes brunes, toujours nues, et ses petits pieds nerveux. --Allons, Yanoulet, dit la mre d'une voix douce, dpche-toi donc! Fais vite ta prire, et au lit! --J'ai pas sommeil! --Tu dis cela, mais ds que tu auras la tte sur le traversin... Je t'ai mis un caillou bien chaud. --Je me retournerai un grand moment avant de m'endormir. --Il est neuf heures et demie; c'est tard pour un enfant de ton ge. --Les enfants de mon ge vont la messe de minuit: Peyroulin, et Yantin, et Joseph de Laborde... --C'est possible. Mais tu sais bien que toi, tu n'es pas assez fort. a te fait toujours du mal de veiller. De plus, nous devons aller voir ta grand'mre Nay, demain. C'est loin. Que dirait-elle si tu avais l'air fatigu? Elle croirait que je ne te soigne pas bien. --Mais c'est de dormir trop, au contraire qui me rend malade. --Ne dis pas des btises. Et puis, ce soir, les chemins sont glissants pour descendre au village; le vent est si fort qu'il te renverserait, et si froid, qu'il te percerait jusqu'aux os. Sr, tu attraperais du mal. Allons, mon Yanoulet, ne fais pas le mchant, va te coucher. Si c'tait possible, tu le sais bien, je te cderais: je n'aime rien tant que de te faire plaisir. Tu iras la messe de minuit l'anne prochaine. Il te faut manger encore un peu de soupe, vois-tu, avant, devenir grand et gros. --Alors, si je suis petit, prends-moi sur tes genoux et raconte-moi une histoire, comme autrefois. --Petit, petit, pas tant petit que cela, tout de mme: tu as dix ans. A dix ans on est presqu'un homme. A dix ans ton pauvre pre tait dj en condition et gagnait sa vie. --Il allait la messe de minuit. --Peut-tre... --Tu vois bien. Moi, je veux toujours rester petit, tre toujours ton hilhot[1], lou pouricou de mama[2]. [Note 1: Petit fils.] [Note 2: Petit poussin de maman.] En disant cela Yanoulet s'tait gliss sur les genoux de sa mre; il entourait sa tte de ses bras dj robustes et la serrait avec force. --Lche-moi, dit la veuve, tu m'trangles. Ah! coquin, comme tu sais bien t'y prendre! Comme tu sais me faire faire tout ce que tu veux! Mais, si je te cde, promets-moi, au moins, d'tre plus sage, plus attentif en classe: le matre m'a dit encore hier que tu n'coutes pas, que tu restes les yeux en l'air, comme un innocent, au lieu de le regarder, lui ou ton cahier. Promets-moi de bien faire tes devoirs, d'apprendre tes leons et non pas de t'chapper pour aller dnicher les oiseaux ou voler des fruits avec Peyroulin, ce qui est trs laid; il t'entrane toujours au mal, ce polisson-l! Il faut l'envoyer promener, lui dire de te laisser tranquille, que si, lui, veut faire le mauvais sujet, toi, tu ne veux pas. --Oui, oui, Ma beroye[3], je le lui dirai, sois tranquille. --C'est que, vois-tu, moi micot[4] je n'ai que toi au monde aimer, que toi pour m'aider et pour me donner du contentement. Si tu savais comme cela me peine quand tu fais le mal! Tu es tout pour moi! Et puis, je sens si bien qu'il faudrait un homme pour te montrer comment faire; je ne sais que t'aimer et te soigner, moi; je n'ai pas le courage de te battre et de te punir. Tu ne m'en feras pas repentir, dis, hilhot de mon coeur, tu marcheras droit comme ton pauvre pre? [Note 3: Jolie mre.] [Note 4: Petit ami.] --Oui, oui, Ma, tu verras! --Il faut, d'abord, te dpcher d'apprendre crire et compter, faute de quoi tu te laisserais voler, plus tard, par les gens de la plaine qui sont si russ. Puis, quand tu sauras, tu m'aideras bcher le jardin, labourer le champ et soigner les btes: bien est besoin d'un homme, pour tout cela. Les ouvriers, vois-tu, a travaille trs peu et a cote trs cher: c'est la ruine des maisons. Toi, tu seras le matre. --Oui... et l'histoire? --Sens-tu la chaleur du feu sur tes pieds, les pieds du petit enfant de maman qui est devenu un gros garon mchant? Es-tu bien, l? Comme tu es grand et lourd, maintenant! J'en ai plein les bras, de toi, comme lorsque je porte une belle gerbe de bl! --Allons, raconte: Il y avait une fois... --Ah! petit capbourrut. Il y avait une fois un vilain enfant gt qui faisait faire bien du mauvais sang sa pauvre mre qu'il n'aimait pas. --a, ce n'est pas vrai, je t'aime! --Bien sr? --Sr comme tu m'aimes, toi! --Comme je t'aime, moi, c'est pas possible. Mais si je croyais que tu m'aimes seulement un peu... Tiens, fais-moi encore un poutou, prends ma capuche, que je t'enveloppe: tu te refroidirais..... L!..... Commenons. Quelle histoire veux-tu? --Celle de la Terrucole d'abord. --Bien. Je n'ai pas besoin de te demander si tu la connais, la Terrucole; tu n'y vas que trop, malgr ma dfense. Il ne faut pas tre bien fin pour comprendre que ce n'est pas un endroit comme tous les autres. Quand, arriv au haut du coteau, on quitte la mauvaise route, borde de chtaigniers, si vieux que les anciens d'ici ne se souviennent pas de les avoir vus planter... --Le chemin d'Henri IV? Pourquoi qu'il s'appelle comme cela? --Parce que le roi, dit-on, y passait, lorsqu'il s'en venait de Pau pour aller son chteau de Coarraze embrasser sa mre nourrice. Quand donc, au lieu de continuer devant soi on tourne main droite, on trouve un grand champ de tuyas[5], joli voir, de loin, quand il est en fleurs, mais mchant qui veut s'en approcher: tu sais comment il pique les pieds et les jambes nues des petits garons dsobissants. Des serpents sont cachs l-dedans; aucune fleur n'y pousse, except, sur les bords, le safran violet, la fleur des trpasss qui vient la Toussaint pour les morts dont les tombes sont abandonnes, que l'on dit. De ce terrain, on voit toute la plaine, tous les villages: Angas, notre glise et le cimetire o ton pauvre pre est enterr; Bouste, avec son clocher pointu qui sort des arbres; et, de l'autre ct du Gave, qui a l'air tout en vif-argent, Boeilh, Bezing, Assat; enfin, derrire, encore des coteaux et des villages et les montagnes, que les trangers trouvent si jolies: parat qu'il n'y en a pas, ailleurs, d'aussi belles; mais, force de les voir, nous autres, nous n'y faisons plus attention. De l on aperoit la fume de toutes les chaumires, on voit passer sur les routes tous les chars, toutes les voitures, et le chemin de fer qui semble un serpent. Tu comprends si, l'ide des esprits, c'est l un bon endroit pour examiner le pays, pour suivre les mouvements des habitants de la plaine, pour les guetter, les pister; aussi, de tout temps jamais, il a t le rendez-vous des hades[6] et des broutches[7], il est hant. Il y en a qui l'appellent le camp de Csar et qui disent qu'autrefois, il y a trs longtemps de cela... [Note 5: Ajoncs nains.] [Note 6: Fes.] [Note 7: Sorcires.] --Oui, oui, je sais, le matre nous l'a expliqu. Csar, c'tait un capitaine romain. Il avait pris le pays et mis un camp la Terrucole. Pour bien se cacher, avec ses soldats, il avait fait faire le talus et le foss qui est derrire... tiens, juste l o est le Calvaire, maintenant. --Mais, quand tait-ce a? Pas au moins du temps de ma mre, ni de ma grand'mre; personne, ici, ne s'en souvient. --C'tait bien avant! --Du temps de la reine Jeanne, alors? --Non pas, plus avant encore! --Bah! tu crois cela, toi? a m'a l'air d'tre des histoires que l'on dit pour faire venir les trangers et pour leur tirer de l'argent en leur montrant le chemin. Moi, je m'en mfie. Le sr, par exemple, c'est que, dans le vilain bois sauvage qui est aprs, demeurent les broutches et les hades; tout le monde dans le pays te le dira. Ma mre et ma grand'mre que j'ai perdues, trop jeunes hlas! en avaient vu toutes les deux. Aucun chrtien n'oserait y passer quand le soleil est couch. D'ailleurs, n'y a qu' aller voir: mme, en plein jour, il y fait si sombre au sortir du champ, que cela donne peur. Des btes courent partout: des crapauds, gros comme ton bret, des serpents, longs comme cette aguillade[8], des araignes, grandes comme la main d'un enfant, qui font leur toile d'un arbrisseau un autre. On entend des cris de chouette, des sifflets, des plaintes, des gmissements. Les arbres, tant il y en a, se touchent presque. Il pousse l des genvriers et des buis normes, comme l'on n'en voit que dans le parc du roi Henri, Pau, et sur le haut des montagnes sauvages. Des ronces mchantes s'accrochent aux branches et retombent partout, griffant ceux qui s'en approchent. La mousse, une mousse presque noire, tant elle est serre, empche d'entendre marcher; l'air, pesant et chaud comme dans les maisons des riches, peut peine passer. Ce sont les hades qui ont trac le petit sentier droit qui va travers les fougres. Quand la lune brille, il parat blanc et fin comme le fil de ma quenouille. C'est par l qu'elles arrivent toutes, la suite l'une de l'autre, minuit, les jolies hades, dans leurs robes qu'on dirait tisses avec des fils d'araignes, couleur de la brume du matin. Leurs pieds touchent peine la terre. Autour d'elles, les broutches, ces laides, tournent en faisant des grimaces, cheval sur une racine de buis. Elles font, alors, leur sabbat, qu'on appelle, que c'est un tapage d'enfer. Ds la fine pointe du jour, tout ce monde disparat. Les hades s'enlvent ensemble, se perdent dans l'air, pareilles la fume; les broutches rentrent dans ces chtaigniers trous, frapps par le tonnerre, o nichent les hiboux, dans ces chnes qui ont de grosses bosses. Tiens, entends-les crier toutes la fois... c'est terrible! Elles s'en donnent tant qu'elles peuvent maintenant, les maudites, sachant que, tantt, elles devront se taire. Fais bien vite le signe de la croix, mon petit, et surtout, surtout, ne va jamais du ct de la Terrucole quand le soleil est couch, tu m'entends! [Note 8: Aiguillon mont sur un long manche qui sert piquer les boeufs pour les faire marcher.] --Attends un peu que j'y aille, j'ai bien trop peur, moi! Mais, es-tu sre que c'est vrai, tout cela? Monsieur dit que ce sont des histoires, des btises inventes par les vieilles femmes pour forcer les garons et les filles rester la maison, le soir. --Pas vrai! Monsieur le Rgent est bien instruit, bien fin, je ne dis pas non; il crit que c'est pareil un dessin et il raconte des choses comme il y en a dans les livres et sur le journal; mais il ne peut pas nier, je pense, ce que ma pauvre dfunte mre a vu de ses propres yeux, ce qu'elle m'a rpt bien des fois. Allez-y voir, qu'il vous dit, et si vous rencontrez une seule hade ou une seule broutche, je vous donne cent mille francs. Le farceur! Les a-t-il, les cent mille francs, lui, d'abord? Oui, comme moi! Et puis, on sait trop ce qui arrive quand on va voir: on est pris immdiatement d'un mal trs laid, le mal de Saint-Guy, qu'on dit. C'est comme si on avait un esprit dans le corps, qui vous force faire ce que vous ne voulez pas faire. On devient pareil un innocent: on tire la langue, on tourne la bouche, on remue la tte, les jambes, les bras.--Tu sais le fils de la Marianne, de Bouste, eh bien! il l'a eu, ce mal, mais il est guri parce qu'il a fait le remde. Car, heureusement encore, il y a un remde, et facile. Faut, avant tout, pour apaiser les esprits, jeter dans le trou, avec de l'argent, un morceau de l'habit de la malheureuse ou du malheureux qui est possd. Les riches y mettent des pices blanches, s'ils veulent: il y en a mme qui ont lanc jusqu' de l'or, parat, mais c'est trs rare; ceux qui n'ont pas de quoi donnent des sous, le plus qu'ils peuvent. Pendant trente jours de rang, d'une lune l'autre, chaque matin, quand le soleil se lve, faut aller dire des prires au pied du Calvaire qui est plant dans le talus. --C'est pour cela qu'il y a toujours des chiffons par terre ou pendus aux branches, la Terrucole! Comme il doit y avoir de l'argent l-dedans, depuis le temps qu'on en apporte! --Oh bah! les hades et les broutches ramassent tout, va! --Et qu'en font-elles? --Je n'en sais rien; mais on pense qu'elles ont un trsor cach quelque part sur la hauteur: tiens, dans le champ de Lacoste, l o la terre sonne quand on y tape dessus avec les sabots! Mais personne n'a os y aller voir, et ce n'est pas moi qui commencerai, t! --Ni moi? Et puis, Ma, raconte ce que l'ont les hades et les broutches, la nuit de Nol. --Ah! voil; cette nuit-l elles sont bien badines; elles ont peur, tu comprends, elles sont comme folles. Ds que descend le noir, elles font leur sabbat plus fort que jamais; vienne minuit, elles se taisent; les hades, fft!... disparaissent, les broutches se serrent dans leurs trous. A partir de ce moment, tout le monde peut passer sans danger par la Terrucole pour se rendre la messe ou pour en revenir; et on ne s'en fait pas faute, cela raccourcit beaucoup. Jamais, il n'est rien arriv personne. C'est que, l'enfant Jsus, tout faible et tout petit qu'il est, vois-tu, micot, est le vrai roi du monde. Il est plus fort, lui tout seul, que toutes les hades, que toutes les broutches, que tous les diables de l'enfer. --Oui. Eh bien! alors, maintenant, raconte-moi son histoire. --Mais je ne t'en ai promis qu'une, histoire; faut aller au dodo. --Oui, oui, tout de suite. Joseph et Marie o ils allaient, Ma? J'ai oubli. --A Bethlem, donc? --O c'est, Bethlem? Prs d'ici? --Non, trs loin. C'est le village o ils taient ns, mais ils n'y demeuraient pas. Ils y allaient pour des affaires qu'ils avaient, du bl vendre ou des boeufs acheter, peut-tre. C'tait comme qui dirait un jour de grand march ou de foire. Dans ces temps-l, on ne connaissait ni les chemins de fer, ni mme les courriers, parat. On allait pied. --Comme nous autres, quand nous descendons la ville? --Oui. Il y avait beaucoup de compagnie sur les routes, se rendant aussi Bethlem. Joseph et Marie marchaient depuis le matin. Marie, la pauvrine, tait si fatigue que ses jambes ne voulaient plus la porter. Enfin, vers le soir, ils arrivent. Toutes les auberges taient pleines. --Pourquoi qu'ils n'allaient pas chez leurs parents? --Ils n'en avaient plus, faut croire, ils devaient tre morts. Que faire, alors? Ils voient la grande maison d'un homme riche. T, qu'ils se disent, l il y a de la place, nous ne gnerons gure. Ils frappent et demandent abri pour la nuit, tout juste un coin, n'importe ou pour se coucher et dormir. Mais l'homme riche leur fait rponse par ses domestiques: --O sont vos mulets et vos chevaux qu'on les mne l'curie? --Nous n'en avons pas. --Alors que venez-vous faire ici? Passez votre chemin! Ma maison n'est pas faite pour des mendiants comme vous. Tout honteux, ils vont chez un htelier lui demander logis en payant. --Gardez vos sous, qu'il leur crie; on ne reoit pas ici de mauvais paysans comme vous! Enfin, ils aperoivent une auberge bien pauvre et de bien mauvaise mine. Ils, frappent timidement la porte. --Que voulez-vous? leur demande le patron, qui avait l'air d'un bandit. --Nous voulons nous loger pour la nuit, histoire de nous reposer, aprs avoir mang un morceau. --Mon auberge est pleine, qu'il dit, je n'ai pas de place pour vous. --Mme en payant? --Quand vous me donneriez de l'or plein mon bret, a ne changerait rien; je n'ai plus de place, que je vous dis! Alors Joseph regarda Marie qui tombait de fatigue et avait bien envie de pleurer. --N'avez-vous pas un grenier avec un peu de foin, une curie, une table, n'importe quoi, que ma femme puisse s'asseoir et se reposer? L'aubergiste qui, en fin de compte, n'tait pas un mchant homme, regarda Marie son tour. Il la vit si ple, si jeune, la pauvre-- peine quinze ou seize ans--et si modeste, si charmante, qu'il eut le coeur crev de compassion. --N'est-il raisonnable, aussi, de faire marcher les enfants comme cela, et dans cet tat, encore! qu'il leur dit. Eh bien! allons, entrez! nous nous arrangerons tout de mme en poussant l'ne et en attachant le boeuf un peu plus loin vous pourrez vous loger. Il les fit passer dans l'table, leur porta une grosse botte de paille, et il dit doucement la jeune femme: Ma jolie enfant, asseyez-vous. Et ce fut l que naquit le Sauveur du monde. --Et que faisaient le boeuf et l'ne, Ma? --L'ne regardait avec des yeux doux, et le boeuf ruminait tranquillement. Marie ta sa mante, et en entoura le nouveau-n, son cher mignon si beau, aussi blanc que le lait, qui ne criait pas, comme s'il comprenait dj tout. Joseph mit de la paille au fond d'une crche avec un caillou rond pour coussin, et y dposa le divin enfant. --Et les bergers, Ma? --Eh bien! les bergers dormaient chacun auprs de ses moutons dans les tables bien chaudes. Tout coup, un ange entra auprs de l'un d'eux, et, le tirant fort par le bras, le rveilla en disant qu'il venait lui apprendre une grande nouvelle. Le pasteur, qui s'tait lev avant le jour, tait trs fatigu et dormait de tout son coeur. --Laisse-moi tranquille, qu'il dit en se retournant et en billant. Il n'est pas jour encore, je veux dormir. Et le voil reparti ronfler. L'ange le secoue de nouveau. --Mtin! crie le pasteur; attends un peu que je te fasse courir avec mon bton! Mais, les anges, c'est patient. Celui-ci lui parle d'un grand bonheur qui vient d'arriver au pauvre monde par un enfant qui est n dans une table. --Que me chantes-tu l? qu'il rpond, incrdule. Le bonheur n'a jamais t le partage des misrables comme moi. Un enfant naissant pourrait-il changer quelque chose notre sort malheureux? Pauvres nous avons toujours t, pauvres nous mourrons; il n'y a qu' prendre patience. L'ange lui explique: cet enfant, c'est le fils de Dieu, qui vient, non pas pour porter la nourriture du corps, mais celle du coeur, pour pardonner les pchs et enseigner le courage ceux qui souffrent. Le berger, bien rveill cette fois, se tire du lit, s'habille, pousse sa porte: il voit le ciel ouvert et des anges qui volent dedans; une lumire, plus claire que celle de la lune quand elle est dans son plein, plus douce que celle du soleil, claire les prairies et les bois. Il entend dans les airs des chants divins; sur la route des voix, des bruits de sabots; certes, oui, il se passe quelque chose de pas ordinaire. Tout le village est rveill; les pasteurs se rassemblent sur la place; la nouvelle s'est rpandue, l'ange a parl plusieurs. Serait-il Dieu possible que cela ft vrai, que le Sauveur du monde vnt de natre, et dans une table, encore? Tout tremblant et craintif il court rejoindre les bergers qui se prparent aller faire visite l'enfant Jsus. --Allons, qu'il dit, je vais avec vous. --Mais que lui porterons-nous, nous autres, pauvres? se demandent-ils tous ensemble, inquiets. Ce n'est pas l'usage, ici, d'arriver chez les gens les mains vides. --T! ce que nous aurons, tant pis! Puisqu'il connat tout, il saura bien que nous ne pouvons pas faire plus. --Moi, dit un qui tait bien gn, rapport ce qu'il avait beaucoup d'enfants, je lui donnerai un pain de ma dernire fourne; moi, dit un autre, un jeune agneau de mon troupeau; moi, un fromage de mes brebis; moi, du lait frachement tir; moi une bourracette[9] bien paisse, faite avec la laine de mes moutons, pour le garder du froid. [Note 9: Lange de laine.] Nicodme, drin[10] de crme! Arnautou, escautou[11]! Dominique, drin de mique[12] [Note 10: Un peu de crme.] [Note 11: Bouillie de mas la graisse.] [Note 12: Gteau de mas l'anis qu'on fait pour Nol.] --Et toi, Ma, que lui aurais-tu port? --Le coeur de mon hilhot et le mien. --Oui, mais pour faire comme les autres? --Eh Bien! le sac de froment qui n'est pas encore commenc, ou un beau canard avec une tourte. --Continue l'histoire. --Mais qui gardera nos btes quand nous serons absents? demande le pauvre pasteur qui avait tant d'enfants. --Le Bon Dieu veillera sur elles! --Et comment trouverons-nous notre route? --Celui qui se fie Dieu ne peut pas s'garer. Mettons d'abord le chemin sous nos pieds, marchons toujours et nous verrons. Et les voil partis travers la glace, la gele, l'obscurit, car le ciel s'tait referm, partis, pour aller voir le petit enfant Jsus tant aimable et la Vierge Marie, adorable. L'un secoue sa clochette, un autre joue du violon, un autre de la trompette, un autre du clairon, un autre de la guitare. C'est un tapage, un combat, comme lorsque c'est la fte de chez nous. Les gens les regardent passer, tonns. Enfin ils arrivent Bethlem, trouvent les choses ainsi que l'ange leur avait dit. Ils taient tout bahis, et ils regardaient, la bouche ouverte, ce petit enfant qui dormait comme tous les petits enfants, et qui, pourtant, un jour, devait sauver le monde en mourant sur la croix pour nos pchs. --Et les mages, Ma? --Eh bien! les mages taient des espces de rois trs riches et trs savants, eux, et pas des pauvres bergers ignorants. Lors donc qu'ils apprirent que le Sauveur tait n, ils voulurent aussi aller le voir et lui porter des prsents. Et ils pensaient trouver un enfant couvert de broderies, dans un beau palais. Ils ne savaient pas non plus le chemin; alors il virent une toile qui marchait devant eux; ils la suivirent, et, quand elle s'arrta sur une maison trs laide et trs petite, sur une auberge o descendaient les gens les plus misrables, ils crurent s'tre tromps; mais l'toile ne bougeait pas. Au moins le nouveau-n serait couch dans la plus belle chambre, en un berceau bien garni de plumes d'oie: mais non, il tait dans l'table, ct des pauvres btes qui travaillent, dans une crche, sur du fourrage. Ils furent bien attraps, tant orgueilleux comme tous les riches; mais ils l'adorrent quand mme et mirent ses pieds ce qu'ils avaient apport: des parfums, de l'or, des bijoux et de l'encens; tu sais, ce que l'on fait brler la messe et qui sent si bon! --Oui, mais pourquoi l'enfant Jsus n'avait-il pas prfr tre dans un grand palais, couch dans un beau berceau, servi par des domestiques avec des galons dors comme au chteau du roi Henri, puisqu'il pouvait choisir? Moi, si j'avais t sa place, pas si bte, j'aurais fait comme a. --C'tait exprs, Micot, pour nous enseigner la patience nous autres, paysans, et pour nous montrer qu'il n'y a pas de honte n'tre pas riches puisque Dieu lui-mme a choisi d'tre pareil nous. Maintenant dis vite notre pre et au lit! --Et les Nols? Rien qu'un... ou deux! --Encore? mais quand dormiras-tu alors? --Tout de suite aprs. --Ah! enfant gt, enfant gt! Allons, chante avec moi; je suis l'ange, toi, tu seras le pasteur. L'ANGE Un Dieu nous appelle, Levez-vous, pasteur; Courez avec zle Vers votre Sauveur; Le Dieu du tonnerre Promet dsormais La fin de la guerre, La paix pour jamais. LE PASTEUR ENDORMI Lechem droumi! Noum biengues troubla la cerbelle, Lechem droumi! Tire en daban, sec toun cami; N'ey pas besougn de sentinelle, Ni n'ey que ha de ta noubelle, Lechem droumi![13] [Note 13: Laisse-moi dormir! Ne viens pas me troubler la cervelle, Laisse-moi dormir! Tire en avant, suis ton chemin! Je n'ai pas besoin de sentinelle, Ni n'ai que faire de ta nouvelle, Laisse-moi dormir! ] --Et l'autre, Ma, chante-le, toi, toute seule! Je suis fatigu, moi! --Tu t'endors? --Non pas, je t'coute. Entre le boeuf et l'ne gris, Dort, dort, dort, le petit Fils. Mille anges divins, Mille sraphins, Volent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Entre la rose et le souci, Dort, dort, dort le petit Fils. Mille anges divins, Mille sraphins, Volent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Entre les deux bras de Marie, Dort, dort, dort le Fruit de Vie. Mille anges divins, Mille sraphins, Volent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Entre deux larrons sur la croix. Dort, dort, dort, le Roi des Rois. Mille Juifs mutins, Cruels assassins, Crachent l'entour De ce grand Dieu d'amour. La voix de la mre s'est faite bien douce, comme pour une berceuse; instinctivement elle balance son enfant sur son coeur. Lui, ferme les yeux, ravi. Que de fois il s'est endormi au son de cette lente mlodie qu'il aime tant! Mais il veut tout entendre, ce soir. Il soulve ses paupires alourdies et contemple le cher visage pench sur lui avec tant d'amour. La flamme rouge claire les traits dlicats et les transfigure. Tiens, c'est curieux: le fichu noir a disparu; un voile de mousseline, lger comme une nue d'avril, enveloppe la tte chrie; la robe n'est plus sombre et svre, elle est de la couleur du ciel. Bientt tout disparat, l'enfant s'anantit dans un sommeil dlicieux, sans rve. --Yanoulet, mon Yanoulet, hilhot, et le Pater? Hilhot ne rpond pas. Tendrement, pniblement, car il pse beaucoup, la veuve le porte dans son grand lit que tidit un gros caillou du Gave chauff sous la cendre; elle le borde, rcite pour lui le Pater oubli, le baise sur le front avec amour. Puis, elle couvre le feu, s'enveloppe de son capulet noir, teint la chandelle, ferme solidement la porte aprs elle, et s'en va dans la nuit paisse, aux premiers sons de la cloche qui, en bas, appelle les fidles. II LA TERRUCOLE _Ici l'on a des fes Comme ailleurs des oiseaux._ V. Hugo. Fuite en Sologne. (Chansons des rues et des bois). --Pas si vite, enfants! dit une voix, bien loin, derrire. Les gamins ne l'coutent pas. Emmitoufls dans leurs grands cache-nez tricots aux couleurs voyantes, le bret enfonc jusqu'aux oreilles, les pieds dans des sabots bourrs de paille, une main dans la poche du pantalon, l'autre tenant une petite lanterne, ils grimpent lestement le long du chemin des fes qui, tout lumineux sous la clart de la lune, semble conduire un pays enchant. De petites lumires vacillent tout au long, comme des feux follets: ce sont les falots des fidles qui reviennent de la messe de minuit et regagnent le haut du coteau en passant par la Terrucole. Car c'est Nol: hades et broutches sont caches, le bois est tout le monde, cette nuit. --Yanoulet, Peyroulin! crie encore la voix, de plus en plus lointaine; mais les enfants ne s'arrtent pas. --Dpche-toi, dit le plus vieux, Peyroulin, le voisin de Yanoulet et son mauvais conseiller.--Si nous nous arrtons, nous n'aurons pas le temps. C'est cette nuit, seulement, que le bois n'est pas hant. Voyons: veux-tu, oui ou non, avoir des sous, de belles pices d'argent, de l'or, peut tre, qui sait? et cela sans travailler, sans mme prendre de peine? Oui? Eh! bien, marche, suis moi! C'est un peu plus loin, gauche. Tu viens? Prends garde aux pines. Tiens, tu vois ces chiffons? c'est l. --Mais c'est voler que de prendre cet argent? --Allons donc, quelle btise! Voler qui? Les broutches? ce serait pain bnit. Ce sont de mauvaises btes qui viennent du dmon. D'ailleurs, ce qui est elles est tout le monde: elles n'ont qu' ne pas laisser traner ce qu'on est assez sot pour leur jeter. --Mais si elles se rveillent, et nous attrapent? --Cette nuit? Jamais. Elles dorment comme les serpents quand il gle, et, lors mme qu'elles se rveilleraient, elles n'ont, cette nuit, de pouvoir sur personne. --As-tu dit ta mre ce que tu allais faire? --Innocent! pour qu'elle m'en empche? Elle est bien trop peureuse; toutes les femmes sont peureuses; elle craindrait qu'il m'arrive du mal. Mais moi, je suis un homme, je n'ai peur de rien. Maman ne le saura pas, moins que tu ne me vendes. --Moi? Je ne suis pas un tratre; je ne te vendrai pas, je te le promets. --C'est bon, j'y compte; allons, viens! --Mais, tu as beau dire, je crois que ce n'est pas bien. --Je vois ce que c'est, tu as peur. Va-t-en bien vite rejoindre Maman, elle te cachera sous sa mante. J'irai seul. --Peyroulin, attends, coute! Tu est donc bien sr que ce n'est pas mal, ce que tu veux faire l? --Mal? Puisque l'argent n'est personne, pec[14]! Et puis, qui le saura? Je ne l'ai dit qu' toi. Par exemple, si j'avais su que tu tais un pareil capon... Arnaud et Michel n'auraient pas demand mieux que de m'accompagner. Seulement je t'ai prfr parce que je t'aime plus. Mais j'ai eu tort; eux, au moins, sont braves. [Note 14: Sot.] --Je suis brave, aussi, moi! --Oui, oui, joliment! Aprs m'avoir promis de me suivre la Terrucole, tu m'abandonnes au moment d'y entrer. Tiens! y aller en compagnie ou y aller seul ce n'est plus pareil. Mais je m'en moque, s'il m'arrive malheur, tant pis! --Je ne savais pas ce que tu voulais y faire, la Terrucole: tu ne me l'avais pas dit; je ne pouvais pas le deviner. Pour y aller, bien, sr j'en avais envie et cela me faisait plaisir de te suivre. Mais prendre l'argent!... --Oui, oui, fais l'honnte! Comme si tu l'tais plus que les autres! Alors je suis un voleur, moi? Merci bien! Je vois ce que c'est: tu n'es plus mon ami. Si tu l'tais, tu ne me souponnerais pas comme cela, tu ne m'abandonnerais pas au dernier moment. --Mais je ne te souponne pas, je ne t'abandonne pas... Seulement... --Adieu, adieu, suis ton chemin, moi le mien. Bon apptit pour le rveillon! --Peyroulin! --Quoi, Peyroulin? Que veux-tu? Laisse-moi, je n'ai pas le temps de btiser. Maman approche. --Je vais avec toi. --A la bonne heure! Voil, enfin, un garon courageux. Qui dirait que tu as douze ans passs: tu es toujours aussi craintif. Eh! si j'habitais la ville, comme toi, depuis un an et demi, si j'tais apprenti dans un magasin o il vient tant de monde, tu verrais comme je serais! Mais maman n'a pas voulu m'couter. Elle m'a fait rester aux champs, tandis que toi..... --Ah! la mienne, maman, est si bonne! Tout ce que je veux elle le fait. C'est ma pauvre dfunte grand'mre de Nay, morte au printemps, qui m'avait mis cela en tte. Elle me disait: Toi, tu n'es pas fabriqu pour tre un paysan, comme ton pre qui tait fort et grand; tu es fin comme une demoiselle. a ferait deuil de te voir travailler la terre; faut que tu deviennes un Monsieur. Tu n'aimes pas assez les livres pour faire un rgent ou un cur; mais dis ta mre qu'elle te mette commis dans un magasin, Villeneuve. Je voudrais te voir en veste et en chapeau avant de mourir. Alors, moi, j'ai cru que je serais plus heureux comme cela. J'ai tant pri Maman, tant pleur qu'elle m'a cout. Si j'avais su!... --Comment, tu regrettes d'tre la ville, bien nourri, bien vtu, bien log, et de ne rien faire? --Rien faire? Partout il faut travailler pour gagner son pain, va. Et puis, on s'ennuie recommencer toujours les mmes choses. Mais c'est moins pnible que la terre, pourtant. --Oui, elle est plus basse pour toi que pour les autres, peut-tre, la terre, fichu feignant! Dis donc, quand tu auras ton paletot et ton chapeau, tu ne sauras plus parler patois, tu ne me reconnatras plus, j'en suis sr. Allons, en attendant, viens-t-en, c'est par ici. Tourne ta lumire en dedans, pour qu'on ne nous voie pas. L, y es-tu? Gare cette ronce et cette branche. T, regarde, en voil des sous: deux, quatre, six, dix! Et toi, tu n'as rien trouv? --Si, un franc. --Une pice? --Une pice. --Veinard, va! --Yanoulet! --Oui, Ma! Il se prcipite, mais, horreur! il se sent retenu par la blouse. Il pousse un grand cri. --Imbcile, lui dit Peyroulin, veux-tu donc nous faire prendre? Qu'as-tu brailler comme un ne? C'est une pine qui t'accrochait, voil tout! Tiens, je l'ai te! Mets ton argent dans la poche et hardi! courons rejoindre les autres. --O tais-tu, maynat[15], demanda la veuve, quand l'enfant l'eut rejointe en haut de la Terrucole, prs du Calvaire, aprs que les voisines se furent spares. [Note 15: Enfant.] --J'tais avec Peyroulin, dans le ravin. --Pourquoi as-tu cri? Tu as vu quelque chose? Une bte t'a piqu? Tu es tout ple. --Non, une ronce avait attrap ma blouse, j'ai cru que c'tait une broutche. --Aussi quelle ide de nous quitter et de s'en aller comme un fou travers des broussailles, l o aucun chrtien n'ose s'aventurer. --C'est Peyroulin qui voulait..... --Oui, c'est toujours un autre qui veut, mais c'est tout de mme toi qui fais la btise. Il faut savoir dire non quelquefois, vois-tu, mie[16]. Tu devais rester prs de moi comme tu me l'avais promis. Mais ne nous fchons pas, ce soir, je suis trop heureuse de t'avoir avec moi. J'tais si triste l'an pass, sans toi, si tu savais! C'est que tu es tout pour moi, vois-tu! Depuis que ta grand'mre est morte je n'ai plus personne que toi au monde puisque je suis orpheline, sans frre ni soeur, et que ton dfunt pre tait fils unique. Je suis bien seule! Tiens, nous sommes arrivs, voici la clef, ouvre la porte. Ah! comme il fait bon chez nous, ne trouves-tu pas, mon petit? Regarde la belle souche, comme elle chauffe! Je l'ai garde toute l'anne exprs pour ce soir. Et j'allume deux chandelles pour y voir bien clair. Je t'ai fait une tourte et un pastis[17] comme je te l'avais promis. Enlve ton cache-nez, ton bret, et mettons-nous table. Ah! ce rveillon, nous y voil enfin! L'ai-je assez attendu, mon Dieu! Il n'y a pas sur la terre une femme plus heureuse que moi, ce soir, puisque j'ai l mon hilhot, tout moi! [Note 16: Ami.] [Note 17: Pt.] La mre et l'enfant s'asseyent auprs de la table de chne que recouvre une grosse serviette liteau bleu. --Tiens, mange-moi a,--dit la veuve en servant Yanoulet un grand morceau de tourte.--C'est bon. J'y ai mis dedans un des poulets de la dernire couve, tu sais, de ceux de la poule noire. Il est tendre, n'est-ce pas? Malgr l'aspect sduisant de la pte dore, l'enfant n'a pas faim. Pourtant, il l'aime bien, la tourte! Il s'tait tant promis de s'en rgaler! Il se faisait une si grande fte de ce rveillon, tout seul avec sa maman, dans la chambre claire et chaude, au retour de la messe de minuit, aprs le passage travers la sombre et mystrieuse Terrucole! Pourquoi est-il si triste, maintenant? Pourquoi son coeur lui semble-t-il si lourd dans sa poitrine? --Mais, qu'as tu? Tu ne manges pas! Elle n'est pas bonne, la tourte, peut tre? Pas assez cuite? Je m'en doutais: quel malheur! Eh bien, laisse-la; il y a autre chose, heureusement. --Si fait, qu'elle est bonne, mais tu m'en avais donn tant! --Tiens, du pastis: vois comme il est lger, comme il sent bon la fleur d'orange! Tu ne me diras pas qu'il n'est pas russi: j'y ai mis douze gros oeufs et je l'ai ptri une heure de temps, au moins. Le trouves-tu ton got? --Oui, Ma, il est trs bon. L'enfant se force pour manger, mais les morceaux refusent de passer. Ah! cette pice de vingt sous, l, dans sa poche, comme elle le gne! Elle est bien petite, bien lgre, pourtant! Comment s'en dbarrasser? O la mettre? Quand sa mre secouera son pantalon pour le plier, tout l'heure, elle tombera. Il faudra dire d'o elle vient. Que rpondra-t-il? --Encore une tranche, allons, et bois un peu de vin pour te dlier la langue, car tu n'es pas bavard ce soir. C'est du Juranon, tu sais! Je l'ai achet pour toi chez Puyas, lundi dernier, quand j'ai t voir ton patron pour lui demander de te laisser venir. C'est un bien brave homme, ton patron. Tu es heureux chez lui, n'est ce pas? --Oui, Ma. --Tu me dis la vrit, au moins. Si tu te faisais du mauvais sang, faudrait me le dire. Tes camarades sont-ils gentils pour toi? Ils ne te tourmentent pas trop? --Non, Ma, ils sont bien aimables. --Tu as peut-tre trop de travail? Que fais-tu toute la journe? --Des paquets, des commissions; je range les marchandises, je pse les pices et, quand il n'y a plus rien faire, je noue des bouts de ficelle, assis sur un grand tabouret, prs du comptoir. --Tout cela n'est pas pnible, en effet. Ainsi, tu te trouves bien? Pourtant, tu as quelque chose que tu me caches, je vois cela. Tu ne me dis pas tout, ce n'est pas joli. Pourquoi es-tu triste? Tu ne voudrais pas y retourner, la ville? Tu veux rester travailler avec moi aux champs? Si c'est cela, dis-le, n'aie pas vergogne, va, tout le monde peut se tromper. Je te reprendrai, voil tout, et j'en serai mme bien heureuse! --Oh! non. Je me trouve bien l-bas. --Alors, c'est que le temps te dure ici. Je ne suis pas gaie, c'est vrai, moi! J'aurais d te dire d'amener un camarade. Les mres s'imaginent toujours que les enfants leur ressemblent, qu'ils sont aussi heureux avec elles qu'elles avec eux. Moi, rien que de te voir, a me rend contente; je ne demande rien autre chose au bon Dieu. --Le temps ne me dure pas, Ma, et je prfre tre seul avec toi ce soir. --Alors, tu es malade. O as-tu mal? --Non, je n'ai rien, mais je tombe de sommeil. --Ah! c'est donc a que tu es tout chose? Eh bien, va te coucher! Garde tes chtaignes pour demain, si tu ne peux pas les manger maintenant. Ainsi, tu ne veux pas que je te conte les histoires et que je te chante les nols, comme quand tu tais petit? --Je suis si fatigu! --Que les enfants changent vite, pauvres de nous autres mres! Tu les aimais tant, les histoires, autrefois! Jamais tu n'en avais assez, jamais tu ne veillais assez tard! J'tais oblige de me fcher pour te faire coucher. Mais on a raison de dire que l'on ne tient qu' ce que l'on ne peut pas avoir. Viens un peu par ici, l, sur cet escabeau, prs du feu, mon ct, car tu es trop grand pour te mettre sur mes genoux, maintenant. Te souviens-tu quand je te chantais: Entre le boeuf et l'ne gris Dort, dort, dort le petit Fils? Le petit fils, c'tait un peu mon hilhot, moi. Entre les deux bras de Marie Dort, dort, dort le fruit de vie. Sans manquer de respect la Sainte Vierge, je me sentais un peu comme elle, tenant mon doux fruit de vie, et quand j'arrivais la fin: Entre deux larrons sur la croix Dort, dort, dort le Roi des rois. Tu dormais, toi aussi, et je te portais, pesant comme une souche, dans notre lit; je t'embrassais et tu ne te rveillais pas. Mais qu'as-tu? Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Que jettes-tu dans le feu? --Une peau de chtaigne; j'ai failli m'trangler avec. Ce n'est rien. Ma, j'ai froid, je veux aller me coucher. --Oui, oui, tu vas y aller; mais avant, mon pouricou, dis avec moi Notre Pre, puis tu iras au dodo et je te borderai encore cette fois. --Maman, dit l'enfant lorsqu'il fut bien au chaud dans le grand lit maternel, maman, qu'est-ce qu'un larron? --C'est celui qui prend ce qui ne lui appartient pas; c'est un voleur. --Mais quand ce qu'on prend n'est personne, est-ce voler? --Tout est toujours quelqu'un; et puis, il n'y a pas aller chercher des histoires, c'est bien simple: prendre ce qui n'est pas soi, c'est voler. --Mais si on prenait l'argent des broutches, par exemple, celui qu'elles ne ramassent pas, qu'elles laissent traner par terre, ce ne serait pas voler? --Quelle drle de question? L'argent des broutches est aux broutches; c'est pour elles qu'il a t jet; le prendre, c'est voler, bien sr, et, de plus, c'est s'exposer leur vengeance; c'est trs imprudent. Mais, pourquoi me demandes-tu cela? Tu n'y as pas touch, j'espre, leur argent, mon Yanoulet? Non, ce n'est pas Dieu possible? Que je suis sotte et peureuse! Pardonne-moi, hilhot! Tu es incapable de voler, toi. Mais j'ai si peur que tu fasses le mal! C'tait bien une peau que tu jetais au feu, tout l'heure, dis? Oui? je n'entends pas. --Oui. --Mon Dieu, je n'ose pas aller voir! Dis-moi que je suis une folle, hilhot, hilhot; que c'est trs mal, de souponner son enfant. C'est que, vois-tu, je serais trop malheureuse. Oui, bien sr, mon hilhot est digne de mon amour, mon fils est honnte comme son pre. Mais rponds-moi donc! Lve ton visage que je voie tes yeux, tes yeux francs comme l'or, qui ne m'ont jamais menti; je te croirai. N'est-ce pas qu'ils ne voudraient pas me tromper? Tu n'as rien pris? --Non, non. --Ah! je le savais bien! merci, mon Dieu! Oh! vous qui nous voyez du haut de votre ciel, vous qui tes venu au monde dans une nuit pareille celle-ci, tout petit et tout humble, pour nous sauver nous autres, petits et humbles, ayez piti de nous! Je ne suis qu'une faible femme, qu'une pauvre paysanne bien ignorante; aidez-moi lever mon fils comme il faut. Par dessus toute chose, gardez son coeur pur, prservez-le du mal en dedans et en dehors; en dedans, surtout. Vous qui pardonniez au larron sur la croix, pardonnez nos pchs, et, si nous ne pouvons pas vous servir en faisant de grandes choses, comme ceux qui sont savants et riches, faites-nous la grce de nous aider vous servir en tant honntes et en faisant le peu que nous savons faire. Ainsi soit il! III L'EMBUSCADE _Quiconque fait le pch est esclave_ _du pch_. Jean, VIII, 34. Rien ne bouge dans le grand magasin de rserve o les ballots amoncels s'lvent trs haut. Tout autour, des rayons bourrs de marchandises, sandales, paquets de laine, botes de diverses grandeurs cachent les murs; des fouets, des rouleaux de cordes, des licous pour les mules pendent au plafond. Entre deux empilements de caisses, au fond, une grande fentre aux vitres dpolies donnant, hauteur d'homme, sur une cour, laisse filtrer un jour laiteux, blafard. --Voici le matin, dit une voix touffe, quelque part, gauche; dormez-vous, Georges? Il ne tardera pas s'il doit venir. --Je ne dors pas, je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, rpond une autre voix contenue, droite. J'ai entendu sonner toutes les heures depuis minuit, cout tous les bruits, et Dieu sait s'il y en a dans cette vieille baraque! Je suis moulu, j'ai les nerfs malades crier, mon coeur bat comme un fou chaque frmissement. C'est affreux cette veille, le regard fix sur cette fentre qu'il n'y a qu' pousser pour ouvrir. --Oui, ce n'est pas drle. Moi, j'ai bien dormi sur mon pilot de lainage; mais je suis courbatur, par exemple, j'ai un cent de clous dans chaque jambe. Il n'y a pas dire, rien ne vaut le portefeuille. --Nous n'en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n'en puis plus. Ce n'est pas que j'aie peur, non, mais je suis coeur: le mal, le vol, c'est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces garons que je connais depuis des annes, que je coudoie du matin au soir, est une canaille? Je les passe en revue l'un aprs l'autre et il me semble que tous ont des visages faux. L'ide que, d'un moment l'autre, il va falloir sauter sur l'un d'eux, m'angoisse au del de ce que je puis vous dire. --Effet du matin. C'est toujours un moment pnible. Ainsi, tenez, quand on vient de s'amuser, on n'est jamais fier lorsque parat le jour. --C'est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui commence, je ne sais pas; mais c'est triste, plus triste que le crpuscule. --Fichtre! vous n'tes pas drle, vous. Les veilles vous rendent sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sr que vous avez besoin de fumer. Avez-vous du tabac? J'ai oubli le mien. --Y pensez-vous! Pour qu'on voie la lumire, du dehors? Et puis, nous n'aurions qu' mettre le feu. Non, non, tchons de nous remonter sans cela. --Vous avez raison, mais c'est bien assommant: rien ne vaut une bonne _sche_ pour vous remettre d'aplomb. --Dites-moi, Franois, qui pensez-vous que ce soit? --Pour cela, mon cher, je suis aussi avanc que vous, je n'en sais rien. --Mais comment avez-vous dcouvert la chose? De peur de l'bruiter, papa ne m'en a rien dit; vous avez commenc me raconter, hier soir, je ne sais quelle histoire de fentre, d'espagnolette, je n'ai rien compris et vous vous tes endormi au beau milieu. --J'tais reint. Pensez donc! j'ai rang l'envoi de laine moi tout seul; j'aurais ronfl sur une barrique. J'avais bien l'ide de veiller, pourtant, mais ce diable de sommeil... Eh! bien voici: Vous savez que c'est moi que le patron charge d'arer les magasins de rserve. Depuis un mois, environ, chaque fois que j'arrivais ici, le matin, je trouvais la fentre ouverte: pas toute grande, non, bien pousse, au contraire, mais la barre de fer hors de son trou. Comme c'est moi qui ferme chaque soir, cela m'tonnait. Craignant de me tromper, je fis l'exprience plusieurs fois et toujours c'tait la mme chose: le soir je mettais bien soigneusement mon espagnolette en travers et le lendemain matin je la retrouvais toujours toute droite, je n'avais qu' tirer. Qui diable s'amusait passer avant moi pour m'viter cette peine? Quelque farceur, sans doute, pour se payer ma tte. Mais Bibi, se mfiant de quelque mauvais tour, ouvrait l'oeil. Rien ne vint. Pourtant, que diable, il n'tait pas possible de passer par la croise avec les gros barreaux qui la dfendent. Afin de m'en assurer, hier soir, en faisant ma tourne, je les branlai l'un aprs l'autre. Je devins bleu quand celui du milieu me resta dans la main: il tait descell en haut et lim en bas, si finement que cela ne se voyait pas du tout une fois en place. L'enlever pour passer et le remettre n'tait qu'un jeu. Cela se corse, pensai-je. Je ne fis ni une ni deux et j'allai trouver le patron qui je contai la chose. Il ne voulut pas me croire, d'abord. Le voler, lui, qui est un pre pour ses commis, qui les paye si bien, qui ne les laisse manquer de rien, ainsi que leurs familles: jamais! c'tait impossible. Il tait sur de tous ses employs, des petits comme des grands; pour un peu ii m'aurait dit des sottises. Venez et voyez, lui dis-je, comme dans les vangiles. J'ai t fermer moi-mme avant de monter, je ne suis ni fou ni ivre: si l'espagnolette a t touche vous me croirez, j'espre. Nous y allmes: elle tait tourne. --Tu as eu l'ide de le faire et tu ne l'as pas fait, ou bien c'est quelque farce. --Et cela, est-ce une farce, aussi? Quand il vit dans ma main le barreau sci, il devint blanc comme sa chemise et me regarda, malheur! avec des yeux qui me firent froid dans le dos. Nom d'une pipe, quels yeux! --Franois, me dit-il, es-tu un homme? --Oui, Monsieur Montbriand. --Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud: veux-tu veiller cette nuit avec un de mes fils pour prendre le voleur? --Oui, Monsieur, mais lequel? --Georges, qui est fort et rsolu. Moi, hlas! je suis trop vieux, je ne servirais pas grand chose. Et puis, cela me fait trop de peine. Vous arrangerez des ballots de lainages en guise de lit, vous prendrez de quoi vous couvrir, et un fort gourdin, chacun, pour vous dfendre. Mais ne frappez qu' la dernire extrmit. Si c'est, comme je le crains, un de mes commis qui me vole, il aura plus peur que vous, et, vous deux, vous en aurez facilement raison. --Des gourdins! Il est bon, le patron! Nous en ferions de la belle besogne, avec des gourdins! S'ils sont plusieurs solides gaillards, comme je le suppose, nous serions frais, avec nos gourdins! Un revolver, oui: voil qui impose le respect et ne rate pas son homme! Mais il n'aime pas les armes feu, le papa! Inutile de les lui mettre, sous le nez, par exemple? J'ai pris le mien, j'en ai emprunt un pour vous, et voil: les voleurs n'ont qu' venir, ils trouveront qui parler. Mais je crois bien que nous serons bredouilles, car, pour aujourd'hui... --Chut, j'entends du bruit... --Non, c'est un rat, en bas, dans la cave, ou une des nonnes ensevelies dans la maison qui se donne de l'air. Vous savez, ceci est bti sur un ancien cimetire de couvent. En grattant la terre on trouverait des squelettes, parat-il. Brr... ce n'est pas gai de penser ces choses ainsi, au petit jour, en attendant un voleur... Voil que, moi aussi, le trac me prend. --Mais taisez-vous donc, bavard. Vous allez faire rater le coup. Vous avez donc bien envie de passer une autre nuit sur ces lainages? --Ah! fichtre, non! Je cderai volontiers mon tour un autre. Pourtant, je serais curieux de pincer mon tourneur d'espagnolette. J'ai une crampe terrible une jambe et je n'ose pas me lever pour la faire passer. --Patience! ce ne sera pas long. Ecoutez: mais oui, ce sont des pas!... Attention, ne bougeons plus! Une forme indcise se dessine sur les vitres, une main pousse la fentre qui cde aussitt; un enfant de quinze ans, blond, ple, et beau comme un sraphin, apparat. Il s'arrte un instant, debout dans la clart, semblable un tre surnaturel; puis, rsolument, il saute dans le magasin. Il va d'un pas raide, d'un pas de somnambule, tout droit vers un gros paquet envelopp dans du papier brun, l'emporte; il va remonter, disparatre lorsque deux bras vigoureux l'arrtent. --Yanoulet! dit une voix trangle par l'motion. L'enfant pousse un cri de bte blesse, regarde autour de lui d'un air gar, puis s'affaisse en murmurant: --Mai! --Il est mort, dit le commis, dposant la belle tte inanime sur le plancher. Nous lui avons fait une trop grande peur. --Non, son coeur bat encore. Prenez du vinaigre, ct, dans le magasin des liquides, le baril droite, dpchez-vous! L... merci! Frottez ses mains, vous, bien fort, moi, ses tempes. Oh! je n'en reviens pas; je croyais me tromper; il me semblait que je faisais un rve affreux; j'tais si bien clou par la stupfaction que j'ai failli le laisser partir sans l'arrter. --Et moi, donc! J'aurais reu un poids de cinq kilos sur la tte que je n'aurais pas t plus abruti. Il m'a fallu votre exemple pour me rappeler la ralit. --Ainsi, c'tait lui, le voleur! Lui, le mignon petit, si doux, si obissant, que sa mre nous amenait il y a quatre ans, dj, tout tremblant, se cachant dans sa jupe! Qui donc l'aurait cru? Que dira-t-elle, la pauvre femme, si honnte, si brave! Quel coup pour elle! Comment lui annoncer la nouvelle? Je ne voudrais pas m'en charger pour tout l'or du monde! --Oui. Pour une surprise, c'est une surprise, et pomme! Si je m'attendais l'empoigner, celui-l! Enfin, cela va bien! Nous en verrons de belles maintenant que les agneaux deviennent des loups! --On aurait dit que je le sentais! C'est sans doute pour cela que j'tais si triste tout l'heure. Pourtant pas un instant je n'ai pens lui. Je me suis attach ce petit, moi! Il tait un peu lent, un peu tourdi, lger mme, si vous voulez, cet ge qui ne l'est pas, mais si complaisant, si plein de bonne volont! Sa mre, en nous le laissant, nous l'avait tant recommand! Je n'ai que lui au monde, disait-elle. Grondez-le bien, s'il est polisson ou paresseux, mais veillez sur lui. C'est la mauvaise compagnie qui me fait peur pour lui, surtout; il est si faible! Elle avait bien raison, c'est cela qui l'aura perdu. Mais comment surveiller tous les employs, quand ils sont si nombreux, parpills dans tant d'endroits divers! C'est impossible! Ils vous chappent continuellement. Il aura t entran, c'est certain. Car, enfin, ce ne peut tre pour son propre compte qu'il vole, cet enfant! Il n'est pas de force mditer un coup pareil. Il doit avoir un ou des complices. Le voil qui reprend ses sens. Yanoulet revenait lui, en effet. A mesure qu'il se souvenait, ses yeux, ses grands yeux bleus si doux, si semblables ceux de sa mre, se remplissaient d'une terreur, d'une angoisse indicible. Il voulait parler pour demander grce, mais il ne parvenait pas articuler un son. --Allons, te voil remis, malheureux, dit Georges. Ne tremble pas comme cela, il ne te sera fait aucun mal. Nous allons t'enfermer dans le bureau du patron et nous te garderons sous clef jusqu' son arrive. Marche donc! Tu ne peux pas? Nous allons te porter, alors. --Quelle misre! dit Franois, le prenant par les pieds, tandis que son compagnon le saisissait par les paules. Si a ne fait pas piti! Un enfant de cet ge! a a du coeur pour le mal et c'est faible comme un poulet, ensuite. Mais, sapristi! quand on a le courage d'entrer dans une maison la nuit, on doit avoir celui d'en supporter les consquences! --Mets-toi l, dit Georges avec douceur, en le faisant asseoir sur le fauteuil du patron, dans son bureau. Franois, donne lui donc un verre d'eau, l, sur la petite table. Et maintenant, ne bougeons plus! Il n'y a pas d'issue, mon bonhomme! Quand j'aurai ferm la porte clef tu seras pris, bien pris, comme une souris dans la souricire. Je vais avertir M. Montbriand que la chasse est termine. Jolie chasse, ma foi! Partir pour prendre un sanglier et ramener un livre! Ah! j'en ai assez du mtier de gendarme; a me dgote; si jamais on m'y reprend! --Oui, il est beau, le mtier! On croit pincer un homme, on est arm jusqu'aux dents et on voit venir quoi? un bb qui s'vanouit de peur. Pourquoi pas une fille, aussi! Ne parlez pas des revolvers, hein! Nous serions grotesques. Mais, que diable cet enfant venait-il faire ici? Pour qui volais-tu, vaurien, car tu n'es srement pas assez fort pour avoir complot cela tout seul? --Laissez-le. Il est incapable de rpondre en ce moment. Il a besoin de se remettre de sa peur. Ds que les domestiques seront leves, je lui ferai prparer une tasse de caf. Allons-nous en. Nous avons bien travaill, cette nuit! J'ai le coeur soulev de dgot et de chagrin; le mal est encore plus vilain voir de prs que je ne le croyais. A qui se fier dsormais, si des enfants pareils, la figure d'ange, se mlent d'tre des coquins! Vous venez, Franois? Laissons-le ses rflexions. C'est gal, j'aime mieux tre dans ma peau que dans la sienne, pauvre petit! Pauvre petit! en effet. Revenu de l'horrible frayeur que lui avait faite la vue de ces deux hommes arms, Yanoulet se perdait en un chaos de penses, plus torturantes les unes que les autres. Une d'elles, surtout, revenait sans cesse la surface comme, dans un tourbillon, un morceau de bois qui surnage: Ma! Que penserait-elle, quel serait son dsespoir, sa honte, en apprenant que son hilhot tait un voleur? Le mal tait entr en lui, il s'en souvenait, le soir qu'il avait t voler les broutches avec Peyroulin. Qu'elles s'taient bien venges, les maudites! Elles l'avaient ensorcel, li jamais au pch, croyait-il. Ce qui l'ensorcelait, le liait au pch, c'tait son silence, son mensonge, cette faute inavoue reste entre sa mre et lui comme une barrire. S'il lui avait tout avou, ce soir-l, quand, au retour de la messe de minuit, elle le pressait, avec tant de douceur, de lui conter sa peine, les choses eussent t bien diffrentes! Elle aurait eu beaucoup de chagrin tout d'abord; mais, aprs avoir pleur et demand pardon Dieu pour son enfant, elle se serait hte de pardonner son tour, la mre tendre, et de rendre le repos d'esprit au pauvre petit gar. L'horrible obsession se serait enfuie, le laissant, repentant, purifi, libre! Il aurait pu, de nouveau, regarder la bien-aime en face sans se dire: Ces yeux, dans lesquels elle croit lire comme dans un livre ouvert, l'ont trompe, la trompent, la tromperont encore. Il n'et pas acquis l'habitude de dissimuler, de mentir sans cesse. Maintenant... oh! maintenant, il est trop tard pour revenir en arrire. Le pli est pris. Tout cela est de la vieille, vieille histoire. Il se sent si dcourag, si dgot de tout! On dit qu'il a quinze ans? Ah! n'y a-t-il pas le double qu'il vit, courb sous l'oppression du mal, misrable esclave de sa faiblesse? Maudit soit le jour o, dans cette maison, si bonne et si hospitalire pourtant, il rencontra celui qui devait continuer l'oeuvre de perdition, achever d'teindre sa volont, de souiller son coeur. Il aurait d fuir, c'est vrai; mais, comment se douter, d'abord? Il l'avait admir comme un Dieu pour sa force tranquille, pour son courage, pour sa bonne mine, son intelligence vive et prompte, cet Antoine que tous redoutaient, auquel le patron accordait une si grande confiance? N'tait-il pas dans la maison depuis dix ans dj. Il portait Yanoulet bras tendus sans trembler, sans qu'un muscle de son visage tressaillt. Les autres commis houspillaient le petit apprenti, se moquaient de lui parce qu'il tait joli comme une fille et que le patron le traitait avec plus d'gards que les autres vu sa faiblesse, la douceur de ses manires, sa qualit d'orphelin, de fils de veuve. Ils en taient jaloux. Lui, Antoine, le garon de vingt ans, l'avait pris sous sa protection. Qui touche au petit, me touche! avait-il solennellement dclar un soir devant les commis assembls dans le vestiaire, au moment du dpart, alors qu'ils taient leurs blouses pour mettre les vtements du dehors. Les tracasseries avaient immdiatement cess: on ne rsistait pas Antoine. Il avait une faon de vous soulever un mioche par les deux oreilles ou de le pendre par un pied qu'on n'oubliait pas de si tt. Avec quelle reconnaissance mue, quelle tendresse exalte, quel zle, l'avait-il servi, d'abord, trop heureux s'il l'honorait, en rcompense, d'un de ses sourires suffisants! Tout avait t joie dans cette servitude, les premiers temps. Antoine le cajolait, le comblait de petits cadeaux, de sucreries, voles au patron, il est vrai. Il n'aurait pas d les accepter bien sr, mais comment rpondre tant de bont par des remontrances? Comment faire la leon celui qui tait tellement au-dessus de lui par sa position dans la maison, son intelligence, sa force, son courage! On ne faisait pas la leon Antoine pas plus qu'on ne lui rsistait. Au moins, s'il avait os confier ses tourments sa mre et lui demander conseil! Il en avait bien eu l'intention et le dsir; mais la barrire, la terrible barrire! plus il allait, plus il perdait le courage de la franchir, plus elle lui paraissait infranchissable. tait-il un lche, pour cela? Non. Il n'avait peur ni des rprimandes, ni des coups; la nuit, le silence ne l'effrayaient pas. Il aurait pass des heures tout seul dans les tnbres, brav les pires dangers sur un signe de son compagnon; mais c'est le courage moral qui lui manquait, ou plutt la force de faire de la peine, de dire non rsolument, ceux qu'il aimait. C'tait comme une dviation de sa nature trs tendre, trs bonne. Il et souffert mille morts plutt que de chagriner sa mre; pourtant il faisait tout ce qu'il fallait pour la dsesprer. lev par un tre faible auquel il ressemblait trop, il n'avait pas appris exercer sa volont, la diriger, faire de sa tendresse un puissant mobile pour le bien, une force, un levier. Mal dirige, elle devenait un pige. Pour ne pas peiner Peyroulin, autrefois, il l'avait suivi la Terrucole; pour ne pas l'humilier, le fcher, il avait pris sans envie la pice blanche; pour ne pas le trahir, ensuite, pour ne pas chagriner sa mre, il avait cach ses remords, ses regrets cuisants. Et puis, toujours ainsi, toujours, de chute en chute. Comme son coeur battait le soir o son nouveau tentateur lui avait dit voix basse: Petit, tu m'aimes bien, tu m'es dvou, n'est-ce pas, tu as confiance en moi, tu sais que je suis ton ami? Eh bien! coute et fais ce que je te dis. Quand Franois aura ferm la fentre du magasin de rserve donnant sur la cour, faufile-toi sans qu'on te voie et tourne l'espagnolette aprs lui, qu'il n'y ait plus, ensuite, qu' pousser pour ouvrir. --Mais pourquoi faire? --Cela ne te regarde pas. Quelle ide! avait-il pens. A quoi bon ouvrir la fentre puisqu'il y a des barreaux de fer qui empchent de pntrer l'intrieur? Et il avait obi sans comprendre, certain de ne pas nuire son patron. Mais, un soir, quelle avait t son horreur en s'apercevant que le barreau, mal remis en place, tait sci! Brusquement il avait compris. Que faire? Trahir son protecteur, son ami, avertir son matre? C'tait srement l le devoir. Mais son tyran avait lu ses indcisions sur son visage: Qu'as-tu? lui avait-il demand en fronant ses terribles sourcils. Sans cesse il le trouvait ses trousses, lui corrompant l'me de ses paroles insinuantes, le terrorisant de ses menaces. --Ne t'avise pas de faire le malin ou tu auras affaire moi, tu m'entends?--lui disait-il de cet air qui le subjuguait.--Pas de btises: tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu es innocent comme l'enfant qui vient de natre, puisque c'est sans savoir que tu t'es engag! Mais tu es engag, tu dois tenir ta promesse ou tu n'es qu'un lche. Et puis, si tu me trahis, tu es aussi perdu que moi: n'es-tu pas mon complice? De plus, tu serais un ingrat. N'oublie pas mes bonts pour toi. Ainsi, de concession en concession, il avait roul toujours plus bas sur la pente, jusqu' voler lui-mme les marchandises que son ami lui commandait de venir chercher. Qu'en faisait-il? Il n'en savait rien; il ne voulait pas le savoir. Tous les matins, l'aube, il se glissait dans les magasins de dpt et prenait le paquet prpar la veille par le corrupteur qui l'attendait au dehors, le lui portait, puis n'en entendait plus parler. C'tait le cauchemar de toutes ses nuits. Chaque soir, en partant. Antoine lui glissait l'oreille: La fentre? Il rpondait: Oui. Demain, quatre heures.--Oui et c'tait tout. Jamais il ne manquait l'odieux rendez-vous. Il dormait d'un sommeil lourd, mais, l'heure dite, il se rveillait, et, avec l'angoisse d'une obsession impossible secouer, il se levait et marchait o la volont inflexible de son camarade le poussait.... Et cela durait depuis trois mois. Une esprance lui traversa le coeur. S'il allait tre libre, enfin! Ah! les punitions les plus cruelles, la prison mme, lui paratraient douces auprs de cette tyrannie implacable qui tenait sa volont prisonnire. Ce serait le salut, la dlivrance. La dlivrance! Oui, mais sa mre... le coup serait terrible; comment le supporterait-elle? Non, non, il est trop tard, maintenant, le nombre de ses mfaits est trop grand, la dsillusion serait trop affreuse. De quel front aborderait-il celle qui demandait avant toute chose Dieu de prserver son fils unique du mal en dehors et surtout en dedans. Comme elle avait raison! En dedans, oui, c'est cela qui est le plus mauvais. Comment, avec ce coeur lourd de pch, oser se prsenter devant la sainte, laquelle il a tant de fois promis d'tre un honnte homme, devant cette veuve qui a mis tout son bonheur, toute sa vie en lui, et dont il a si odieusement mconnu la tendresse, tromp les esprances? Et puis, quelle honte de paratre tout l'heure auprs de ses camarades, de retourner chez lui, chass comme un voleur! Une fois, il a vu un homme amen entre deux gendarmes. C'tait un soldat, un dserteur, un pauvre enfant chtif et ple qui tournait autour de lui des yeux effars, qui baissait les paules sous les injures des passants. Il avait un air si misrable, si abject, que cette image ne s'tait plus efface de l'esprit de Yanoulet. Jamais, non jamais, on ne le prendrait comme cela! Mieux vaudrait mille fois mourir, ou fuir, d'abord; oui, fuir... Mais comment? La pice dans laquelle il est enferm est claire par un jour de souffrance, trs haut plac, simple carreau de vitre, fix au mur par un chssis de bois. Monter l-haut n'est rien pour un dnicheur de nids comme le petit paysan; mais, en brisant le verre, il attirera du monde dans la rue! il fait jour, maintenant; les gens commencent circuler; il y a toujours des sergents de ville sur la place. Tant pis! Il n'a pas le choix. Un bruit de porte dans la maison l'avertit que le patron est lev et qu'il va venir. Brusquement, il se dcide, grimpe comme un chat le long des rayons chargs de paperasses, brise la glace d'un coup de poing vigoureux et disparat. IV LA FUITE _Que ne puis-je tarir le flot de mes penses!_ LECONTE DE LISLE. _Les Spectres._ (Pomes barbares). --Eh! bien, Jean, ce grog! Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain? Tu as t chercher le rhum la Jamaque, que tu restes tant de temps en chemin? Plus vite que cela, animal! J'attends depuis dix minutes, montre en main. --Voil, voil! Fallait faire chauffer l'eau, couper le citron. --Tu raisonnes, on dirait! Il est heureux pour toi que je vienne de bien dner et que je n'aie pas envie de bouger; sans cela tu aurais reu le plus beau coup de pied qui ait jamais renvers... il n'est plus l! Oh! le pendard! Il me paiera cela! Je ne sais ce qu'il a, mais, depuis quelque temps, il en prend son aise, il est moins soumis. Il va falloir que je le mate de nouveau. Et, se levant de dessus le fauteuil bascule o il digrait son copieux repas, Antoine, l'ancien employ de la maison Montbriand et fils, le tentateur de Yanoulet, se mit arpenter la chambre d'un air furieux. La pice, vaste et carre, tait claire par une petite lampe au ptrole pose sur une caisse renverse, tenant lieu de table. D'normes moustiques dansaient autour de la lumire; dans l'air touffant leur agaante musique semblait plus agaante encore. Les murs, simples cloisons de bois, taient recouverts de peaux de btes, de panoplies d'armes: fusils, poignards, pes, revolvers, pistolets de tous les calibres. Un lit de sangle dans un coin, entour de sa moustiquaire de tulle blanc, deux chaises et le fauteuil bascule formaient tout le mobilier. L'appartement s'ouvrait sur une vrandah entoure de lianes: bignonias, aristoloches, dont les fleurs clatantes rpandaient dans l'air une odeur trop forte, presqu'insupportable. A travers leur rideau tremblant, qu'une brise chaude faisait bruire et palpiter, on apercevait la nuit bleue, une nuit toile, splendide, claire comme un crpuscule. Le commis infidle, vtu d'amples vtements de toile blanche, tait un homme d'environ trente-cinq ans, grand, vigoureux, et, malgr un embonpoint envahissant, fort beau encore, d'une beaut brutale, vulgaire. Son teint bourgeonn d'alcoolique, sa sombre chevelure crpue, ses yeux noirs, cruels et froids, qui ne regardaient jamais en face, son expression dure et inflexible, le faisaient ressembler un marchand d'esclaves d'autrefois. --Jean, ici! cria-t-il avec un affreux juron. Ici, un peu vite, chien! ou je te casse la mchoire! Qui aurait reconnu, en l'homme dcharn et ple, aux paules votes, aux yeux hagards, qui entra, l'enfant blond et charmant que sa mre berait sur son coeur en lui chantant des Nols, dans la paisible maison de la Terrucole, l'adolescent au doux visage qui avait t surpris comme il volait son patron? Une barbe embroussaille, d'un ton fauve, cachait moiti sa bouche aux contours si nobles, jadis, sur laquelle les mensonges, les mots grossiers avaient laiss leur empreinte hideuse. Elle tait amre, haineuse, cette bouche; les lvres, qui avaient dsappris le sourire, s'affaissaient aux coins, comme sous la hantise d'un dcouragement sans fond. Des rides profondes sillonnaient son front si blanc autrefois, son front de chrubin que sa mre baisait avec amour et qu'une chevelure mal peigne, dbordant en boucles folles, cachait maintenant. Deux lignes dures creusaient ses joues et vieillissaient singulirement cette figure bronze, belle toujours grce la noblesse des lignes, la limpidit de deux yeux splendides, qui refltaient galement le mal et le bien, comme un lac pur reflte le ciel bleu ou les nuages. En ce moment ils brillaient d'un clat extraordinaire. --Eh bien! quoi? dit-il en s'avanant rsolument. --Quoi? baisse un peu le ton, je te prie. Depuis quand t'en vas-tu lorsque je te fais l'honneur de te parler? --Depuis aujourd'hui; j'en ai assez, de tes manires et je suis rsolu ne plus les supporter. --Tu es rsolu ne plus les supporter? Fort bien. Tu auras le fouet, mon bonhomme, tout comme un simple Malabar. --Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop dn, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamns, tes Malabars, crie, tempte, siffle, tu verras comme ils le rpondront. Tu as donc oubli qu'ils sont tous la fte funbre pour le vieux sacripant, de chef ngre qui vient de mourir? Le feu serait la baraque qu'ils ne se drangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie termine. --Je lancerai mes chiens aprs toi. --Tes chiens! Ils obissent mieux ma voix qu' la tienne: n'est-ce pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate rarement mon coup. Donc, pas de manires, plus de patron et d'employ; nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous. Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit, quand j'arrivais, bien bte et ignorant de mon village. Par tes faons hypocrites, tu m'as tout de suite empaum. Tu m'as montr le mal, pouss vers le vol et le crime; puis, quand j'ai t aussi bas que toi, tu m'as repouss du pied, cras comme une noix vide; maintenant, tu me mprises, tu me hais. --Quelle exagration! Tu m'es indiffrent. Si a t'est gal, je m'assirai pour couter tes explications qui menacent d'tres longues. Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion. --Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers. --Tu exagres encore, tu as trop d'imagination: tu m'es trs utile, tandis que la boue de mes souliers est plutt gnante. Nul mieux que toi, ne prpare le boeuf la mode. --Tout ce qu'il y avait de bon en moi tu l'as dtruit par tes exemples, par tes maudits conseils. --Ce qu'il y avait de bon en lui! Oh! la la, laissez-moi rire! Sais-tu que tu es trs divertissant, ce soir? Ce qu'il y avait de bon en toi? Mais tout tait bon, ange, sraphin, tu tais un saint, un petit bon Dieu. Tais-toi. Tu n'as pas honte, voleur, mcrant, chenapan fieff! --Qui a fait de moi un voleur, un mcrant, un chenapan, si ce n'est toi? --Ah! mais, srieusement, tu es malade, tu as la fivre! Faudrait soigner a. C'est moi qui t'ai forc voler? Faut croire que tu avais de fires dispositions car tu n'as gure rsist. --Pour le compte de qui ai-je vol. Est-ce pour le tien ou pour le mien? --Pour celui des deux, imbcile! Si nous n'avions pas amass une pacotille, comment aurions nous pu partir pour la Nouvelle-Caldonie et y fonder cet tablissement qui est en train de nous mener la fortune? --_Nous_ mener? _Toi_, oui. _Moi_, quand? Lorsque tu seras mort. En attendant je suis ton esclave pas pay, mal nourri, moins bien trait qu'un condamn, qu'un de tes Canaques, de tes ngres, ou mme, de tes chiens; car, au moins, moi, tes chiens, je les aime, je les caresse. --Tu te plains? Et les autres? Il n'y en a pas, de la misre, pour eux aussi, peut-tre? La vie est dure pour tous, voyons! J'aurais voulu faire de toi mon associ; mais est-ce ma faute si tu n'as pas plus de tte qu'une linotte, tandis que tu as des dispositions remarquables pour la chasse et pour la cuisine? Nul, mieux que toi, je le rpte, n'accommode une pice de venaison, ne dpiste une vache ou un taureau sauvage, ne le traque, ne le tue proprement, sans dgts. J'ai coutume d'employer les gens d'aprs leurs capacits: j'ai fait de toi, tout naturellement, mon grand veneur et mon chef cuisinier. Quant ce que je consens appeler ta part, tu l'auras, sois tranquille, plus tard, quand elle sera constitue. Je me sers le premier, comme de juste, tant le plus vieux. Et puis, je suis la tte tandis que tu n'es que le bras: c'est moi qui pense, toi qui excutes. Tu maronnes de travailler, et moi, je me tourne les pouces dans ma fabrique, peut-tre? Je n'ai pas surveiller ces coquins de noirs et les autres brutes qui me servent! Je voudrais t'y voir, comme moi, le revolver sans cesse charg la ceinture, faisant marcher tous ces feignants! Grce mon activit, mon initiative, nos viandes conserves s'expdient et se vendent en Europe; notre commerce s'tend..... --_Notre_ commerce! --Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent fois toi-mme que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester la fabrique. --Oh! a, oui! Le mtier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens qui sautent d'impatience, des ngres et des Canaques et que j'aperois, au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon coeur bat. Nous cherchons enserrer les btes, mais, ruses, elles s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, tre plus leste, plus rus qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne brusquement, frappe du pied le sol et, tte baisse, les naseaux fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup au coeur. L'animal s'abat, foudroy, o s'en va se tortiller dans la brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de la nuque, le dpecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forat libr ou de bouchers. Pour moi, je m'en retourne dgot, mort de fatigue, et je reprends ma chane. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de mes peines, jamais une parole d'amiti! Pourtant qu'ai-je fait pour que tu aies chang ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidlement? Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours! --La belle tirade! Sais-tu que tu es trs loquent, lorsque tu t'y mets! J'ai pris grand plaisir t'couter. Cette description de la chasse tait patante. Et maintenant le dvouement, l'amiti, c'est touchant c'est tout fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqu, ce soir, voyons, que tu parles comme une fillette du Sacr-Coeur? Toi, le dur cuire, que nos hommes ont surnomm La Terreur de la brousse, qu'as-tu? Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 dcembre, veille de Nol? Nol, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant Jsus, la crche, les mages, l'toile, les bergers! Balanoires, tout cela! Niaiseries coeurantes pour vieilles filles et pour curs. Parbleu! Nol a quelque chose de bon, c'est le rveillon; mais rien ne nous empche de transporter cette coutume la Nouvelle. Pour ma part, je n'y ai jamais manqu jusqu'ici et, tout l'heure, je t'autorise me servir le reste de la pice de boeuf et les ananas au kirsch que tu as prpars. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons la sant de l'ancienne, l-bas? --Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement ple. --Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais crit et voici douze ans que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne peut vivre sans affection, c'est un peu fort de caf, tout de mme! --Taisez-vous! Je vous dfends de parler de ces choses. --De quoi! Tu me dfends! Tu te permets de dfendre quelque chose, toi, et qui, moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit, que je t'trangle comme un vil misrable que tu es! Antoine, ivre de colre, s'lance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre, son compagnon avait saut par la fentre et disparu. Un coup de revolver retentit... un sifflet strident dchira l'air, les chiens aboyrent, puis tout se tut. Jean courait comme un cerf dans la nuit seme d'toiles. Il laisse derrire lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se trouve le bouge infect, le chenil dcor du nom de chambre, o, depuis des annes, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison des condamns qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages des Canaques et le camp des Malabars, droite, group sur le mamelon. Condamns, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait, la fte orgiaque, au Pilou-Pilou qui a lieu dans le village voisin. On entend vaguement des cris mls des chants monotones et au ronflement du tam-tam dans le lointain. Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons dtests de misre et d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui s'lvent l, tout prs, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres sculaires. Que de fois il les a escalades pour aller rejoindre dans la brousse, derrire, les troupeaux sauvages qui y vivent en libert! Avec leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque noires, leurs grottes, leurs prcipices, o, depuis des sicles, s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades cannibales, elles ne ressemblent gure aux douces Pyrnes, ces montagnes de rve, entrevues, blanches et idales, travers ses jeux d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beaut, leur charme, mme. Des fleurs dlicates croissent dans les profondeurs mystrieuses des grands bois; des sources fraches sourdent dans la mousse. Mais il ne voit que leur majest implacable, que la couleur cruelle de leurs rochers; leur silhouette hautaine, s'levant brusquement sur la plaine morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon. Derrire leurs sombres remparts ne dcouvrira-t-il pas la patrie, la vieille France, le Barn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser encore! Hlas! des obstacles plus insurmontables que ceux-l le sparent de celle laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la reverra plus! --Ah! que cette nuit de Nol, si chaude en ce pays, est nervante! Elle ne ressemble gure aux nuits froides des Nols de France o les coeurs qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une troite intimit, dans la douceur de la bonne nouvelle envoye jadis la terre.... Jean s'arrte dans une clairire, s'tend sur le sol et rve. Les arbres, tout auprs, avec leurs lianes enlaces, le font penser la Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois. Non, non, pas de ces souvenirs! C'est dfendu. Aurait-il pu vivre s'il s'tait laiss aller rflchir? O est le flacon qui lui sert touffer ces retours vers un pass trop cher encore. Malheur! Il l'a laiss l-bas, il l'a oubli dans sa hte de fuir. Comment s'tourdir sans lui?... Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secou le joug de son oppresseur? Pourra-t-il se passer de cette volont tyrannique qui, aprs tout, tait un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera pas embarrass; il connat plusieurs mtiers; il ne sera jamais plus malheureux qu'il n'a t. Tiens! une toile filante! Celle qui conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses histoires! Il se lve. La cloche du couvent des Pres de Saint-Louis sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angas, le frais village couch dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prire! Un essaim de souvenirs s'veille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraches encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les clairs matins du dimanche o, par le chemin d'Henri IV, bord de vieux chtaigniers, il descendait la messe, suivi de la jolie Ma, vtue de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son vtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle passe, modeste, digne, retire en son chagrin ainsi qu'en une forteresse. L'aprs-midi, que c'tait amusant d'aller, avec Peyroulin, regarder voler les quilles dans le quillier ensoleill et bruyant o retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les radieuses journes o tout chantait en lui avec le carillon joyeux! --Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,--dit-il haute voix, en se levant vivement.--Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire passer: cela; je laisserai loin derrire moi, ces ides stupides. Mais ses penses le suivent, s'attachent ses pas comme les chiens aprs leur proie. Nol, Nol! rptent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant Jsus, toute la nave et merveilleuse histoire se retrace sa mmoire. Il revoit la Ma au doux visage, il entend les chants berceurs qui l'endormaient sur son sein! Il ralentit le pas. Quel abme entre le petit garon qu'il tait alors et l'homme qu'il est prsent! Le mal est entr en lui en matre depuis qu'il a renonc le combattre; il est devenu sa proie. Son pch s'est personnifi, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller de perdition. Mais celui-l, au moins, n'aura plus dsormais de prise sur lui, il a secou son joug jamais. Il le hait, maintenant, autant qu'il l'a aim, jadis. Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau o Georges l'avait enferm aprs le vol, il tait tomb sanglant, affol de terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrire eux les rares passants groups, que le bruit de sa chute avait attirs, et le sergent de ville qui les regardait d'un air hbt. Pendant huit jours ils s'taient cachs dans une petite le du Gave dont les oseraies touffues leur offraient une sre retraite. Ils en sortaient, la nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre qu'Antoine avait loue dans une auberge recule et louche, hante par des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est l qu'tait le dpt des marchandises voles qui emplissaient plusieurs grandes caisses. --Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te pince, tu es mis en prison, condamn, fltri jamais: un homme la mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Caldonie, o un de mes amis est dj depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et que tu m'as aid ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous la vendrons l-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voil. Le climat est si doux que les maisons, lgrement construites, ne cotent presque rien. Nous aurons du btail tant que nous en voudrons avec une poigne d'or; il se nourrit et se garde tout seul, parat-il, sans fourrage ni tables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon ide, tu verras; nous russirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur, par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du pre Montbriand sera oublie; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui restitueras l'infime capital que tu lui as emprunt, un peu de force, il est vrai. Tu retrouveras ta mre, jeune encore, et tu lui offriras une vie toute dore et douce: cela t'aidera un peu obtenir son pardon. Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a got de la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu! Il l'avait cout, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruaut de cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprs de ce compagnon qui l'avait du, tromp, qui lui avait fait connatre la dchance, le mpris, la haine? Enfin, il l'a quitt, et pour jamais. O aller maintenant? O? Mais il n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la France, qu'un endroit, le Barn; et, dans le Barn, qu'un seul tre, sa mre. Oui, soudain ses hsitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver, la Ma abandonne, il implorera genoux son pardon, il se tranera ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussire. Il lui dira: Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi! Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre trop. Oh! Ma! Ma! De nouveau il se jette sur l'herbe paisse, des larmes abondantes tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleur! Que cela fait du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupires brles, habitus voir le mal, en sont comme purifis; son coeur dessch s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, tendu sur la terre, la tte enfouie dans ses mains rudes. Le sifflet du matre retentit de nouveau. Va, va, murmure Jean, se relevant avec une joie dlicieuse, fche-toi tant que tu voudras, cela m'est bien gal. Que d'autres rpondent ton appel imprieux, il ne me trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu; j'tais un condamn volontaire, je suis libr maintenant, moi aussi; j'ai rompu ma chane, je suis libre, enfin, libre! Sa rsolution est prise, il se dirige vers Nouma; un bateau part dans deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un homme de la fabrique, envoy la ville pour une affaire, en est revenu en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord ayant pris les fivres. Il connat le mtier, les concurrents sont rares, il sera peut-tre engag. D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en arrire sur ce qui reprsente pour lui le pass maudit, et va devant lui, vers l'avenir, vers le rachat. V LE RETOUR _Tais-toi, le ciel est sourd, la terre le ddaigne. (Le vent froid de la nuit),_ (Pomes Barbares). LECONTE DE LISLE. Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, claire l'troit sentier qui passe au milieu des hautes fougres brles. Les chnes noueux, rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis, se chauffant ce paie soleil de rve. Rien ne bouge. Les lapins et les livres, qui, au matin, vont broutant dans la rose, et, le jour, traversent furtivement le chemin, pelotonns au fond des terriers, attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fosss. Sur la mousse, gauche, une grande forme noire est tendue immobile. Soudain, une brise froide se lve et fait frissonner les fougres et les rares feuilles sches restes aux arbres; un hibou quelque part, tout prs, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lve, c'est un homme. La lune claire en plein son visage dcharn, o deux grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misrablement vtu; sa veste d'alpaga, jadis noire, tourne au vert, est bien lgre par cette nuit de fin dcembre; son pantalon est dchir dans le bas. En mme temps que son gros bton, il ramasse un chapeau de paille dfonc qu'il met sur sa tte, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et pitoyable, dans la route blanche. --Sacr froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour les rchauffer. Quand je pense qu' cette heure il y a des gens bien vtus, bien au chaud dans des maisons fermes, tendus sur des fauteuils rembourrs, devant un feu brillant, digrant quelque bonne dinde truffe, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les lapins, les, chouettes, a a des terriers, des nids, a mang sa faim! Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enrag, froce comme les loups, mes frres, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant pis! Je ferai comme eux, et gare qui me rsistera! J'ai des dents longues, des crocs, moi aussi; je suis affam, je veux manger, me repatre et jouir mon tour... Assez, assez d'hsitations, Jean, mon garon, assez de scrupules, de btises! Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que mes habits en loques cachent peine mes os! Comme c'est juste, a! Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc dessus qui met les gens en dfiance? Verrait-on sur mon visage... Bah! des blagues! Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a pouss au mal vit heureux, riche, sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout quitt; plein de bonnes ides, je venais demander pardon ma mre et passer le restant de ma vie avec elle. J'tais dcid, oui, Dieu m'est tmoin, bien dcid devenir un bon sujet, travailler dur pour rparer le mal que je lui ai fait. Aprs un voyage terrible, o je me suis crev, priv de tout, pour ne pas arriver elle les mains vides, je cours la Terrucole. Maldiction! La maison est ferme, la voisine, mre de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amriques avec son pre. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mre. Il y a des annes qu'elle a quitt le pays: Je descends dans la plaine, je fouille les environs dix lieues la ronde, je questionne tout le monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Dsespr, sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me tournent le dos. Comment donc! le fils la Jeannotte, qui a vol son patron Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galrien, alors? Ouste! la porte, et plus vite que ! Je veux parler, expliquer: on ne m'coute mme pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe o, n'importe comment, cuisinier, domestique, garon boucher, commis, manoeuvre; partout la mme grimace en voyant ma tte, toujours la mme question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrtiens-l, plus froces, plus cannibales que les cannibales, l-bas, la Nouvelle. Au moins, ceux-l, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors, quoi, faut voler encore pour vivre? Pourtant, je n'tais pas mchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous les jours et un peu d'amiti, j'tais content. Je n'aurais fait tort personne. Mais c'tait trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voil quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande? L'homme s'tait arrt. Son regard fou semblait s'attacher un interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chne et le secouait comme pour en obtenir une rponse. Brusquement, il le lcha, reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte. J'ai tendu la main, j'ai mendi de maison en maison: on me jette un vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne t'arrte pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misrable! Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte, maintenant. J'en ai assez, de mcher de la vache enrage, de tremper des crotes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou des chtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites btes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont trop de tout, jusqu' en tre malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne durera pas et que, bientt, il y aura un grand chambardement, qu'alors pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-mme qui me pousse au mal? Eh bien! va pour le mal! Voici le petit bois, l, sur la hauteur. Mais o est la maison de la vieille? Elle est cale, m'a-ton dit, la sorcire! Parat qu'elle a un magot cach quelque part dans la baraque. Sacre goste! Pourvu qu'elle aille la messe! Je me cacherai, puis, ds qu'elle aura dtal, ni vu, ni connu, j'enlve la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai rencontr personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achte habits, chapeau, souliers, je vais chez un perruquier et me voil honnte homme; je trouve un emploi, je suis sauv! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux tourner l'oeil dans un coin pour tre ensuite ramass comme une charogne par quelque paysan ivre revenant du march? Si je rate le coup, j'ai ici un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps, alors, de lui faire dire deux mots mon oreille. Bon! la lune se cache: un tmoin gnant de moins. Cette petite lumire, l-bas, ce doit tre la maison. Allons, courage! Examinons les lieux et attendons. Si elle n'allait pas la messe, tout de mme! Bah! ces bicoques, a ferme peine, et les vieilles, c'est faible, a ne se dfend pas. Oui, et c'est l le chiendent, a pleure, a tremble... Elle est capable de passer comme un poulet. Je la billonnerai, d'abord, sans lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai, je lui expliquerai... Pour qu'elle te dnonce, aprs, et te fasse prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute. Observons... Jean tait arriv sur le sommet de la butte couverte de chnes dpouills, sorte de belvdre naturel d'o l'on apercevait vaguement la plaine de Bilhre perdue dans la nuit. Quelques lumires se dtachaient dans les tnbres. Derrire le bois, accote lui, une petite maison s'levait, modeste et solitaire. Pose de champ sur le sentier, elle offrait aux passants son troite faade blanche perce de deux fentres, son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque ct comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrs de lgumes bien cultivs, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, o tait la porte d'entre. On distinguait les formes irrgulires d'un bcher et d'un poulailler derrire la maison. Une faible lueur clairait la fentre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du jardinet, s'approcha et regarda. --Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle dveine! Je ne savais pas cela! Allons, un autre poulet ficeler! Deux personnes, en effet, taient assises dans l'tre de la petite cuisine proprette: une fillette de dix ans peu prs, blonde, menue, jolie, et une femme ge, vive encore d'allure, mais le front entour de bandeaux entirement blancs. O donc le misrable a-t-il vu ces traits rguliers, si dlicats, mais si rids qu'ils en sont effacs, comme un dessin couvert de mille fines ratures? Elles sont charmantes voir ainsi, l'aeule, sans doute, et la petite-fille: la premire, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un escabeau de bois tout prs, tout prs. L'enfant, tourne vers la femme, les coudes appuys sur ses genoux, une main sous son menton, lve sur elle son gentil visage confiant et prsente ses pieds nus la flamme. Les lvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire. L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que la voix est pure et frache encore! Le coeur du malheureux est chavir. O a-t-il entendu cet air-l? Il semble monter en lui d'un pass lointain, lointain, traverser et carter des brumes amonceles. Brusquement le voleur tressaille des pieds la tte, le souvenir lui revient: c'est un Nol et c'est sa mre qui le chantait jadis! Il faut qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant sur le bcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de btes, il pntre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse derrire le grand lit dont les rideaux carreaux bleus et blancs le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes, absorbes l'une par l'autre, ne s'aperoivent de rien. --Encore, Ma, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres Nols? --Si fait, j'en connais un autre, un seul. --Pourquoi ne me l'as-tu jamais chant? --Parce que cela me faisait trop de peine. --Il est vilain, il est triste? --Non, mais il me rappelle quelqu'un que j'aimais beaucoup et que j'ai perdu. --Ton pauvre mari, n'est-ce pas? --Non, pas mon mari. --Ta dfunte mre? --Non plus. --Qui donc, alors? --Un enfant. --Que tu aimais beaucoup? --Beaucoup. --Gentil? --Trs gentil. --Grand comme moi? --Plus grand. --Blond, lui aussi? --Bien plus blond que toi, les cheveux plus dors. --Mais il n'tait pas ton petit enfant? Tu n'as pas eu d'autre enfant que moi, dis, Ma? --Si, j'en ai eu un autre, un fils; celui-l, justement, auquel je chantais ce Nol. --Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais eu un autre enfant? --Parce que je ne pouvais pas; cela me faisait trop de peine. --Je comprends, il est mort. --Non, il n'est pas mort. --Alors, o il est? --Il est parti. --Bien loin? --Trs loin. --Et ce soir, cela ne t'en fait pas, de la peine, de parler de lui? --Ce soir, au contraire, c'est drle, je ne sais pas pourquoi, j'ai envie de chanter, de rire. Mon coeur bat: tiens, mets ta main l, sens tu comme il tape fort? --Oui. Pourquoi ce soir et pas les autres jours? --Je n'en sais rien, c'est comme cela. Est-ce que l'on sait pour quelle raison l'on souffre une fois plus qu'une autre? Le coeur, sans doute, a besoin de se reposer de souffrir, comme le corps, de travailler. --Mais je ne l'ai jamais vu ton fils? --Non. Il tait parti avant que je ne t'aie trouve. --Tu l'avais aussi trouv la Terrucole, dis, Ma, au pied de la croix, comme moi? --Oh! non! C'tait mon propre enfant. --Ton propre enfant? Alors, moi, je ne suis pas ton propre enfant? --Oui, oui, migue[18], calme-toi. --Ce n'est pas vrai que je suis l'enfant des hades, comme on disait l-haut, quand nous tions la maison blanche et que les maynades[19] me montraient du doigt en m'appelant fille des hades, filleule des broutches, broutchine. Elles s'chappaient quand je m'approchais d'elles pour jouer. Elles taient mchantes et je suis bien contente d'tre partie. [Note 18: Amie.] [Note 19: Petites filles.] --Non, ce n'est pas vrai. Tu es ma petite fille chrie. --Et tu m'aimes autant que ton petit garon? --Je t'aime beaucoup. Tu es ma consolation, ma joie. --Oui; mais tu l'aimes plus lui, dis? --Non. Seulement toi, tu es l, je t'embrasse, je puis te soigner; lui est loin; il est seul, peut-tre, il n'a personne pour l'aimer; alors, tu comprends, il faut que je l'aime beaucoup pour tout ce qui lui manque. --C'est vrai. Alors il tait bien, bien gentil, ton petit garon? Aussi gentil que moi? --Oh! oui! --Comment s'appelait-il? --Jean, mais je l'appelais Yanoulet. --Comme cela, il n'est pas mort? Il _s'est en all_? Pauvre Yanoulet, je l'aurais bien aim s'il tait rest. Je n'aurais pas t toujours seule; nous serions descendus l'cole ensemble, comme Jacques et Marie de Lousteau. Mais pourquoi est-il parti? Il ne t'aimait donc pas lui? Moi, je ne voudrais pas te laisser, jamais. --Si, il m'aimait bien, mais il a t entran par de mauvais camarades, il a fait des vilaines choses et n'a pas os revenir me trouver. Il est parti et je ne sais pas o il est. --Tu ne sais pas o il est? Il ne t'a rien envoy dire, donc? Oh! pourquoi a-t-il fait cela? Moi, quand j'ai t mchante, je viens vite te le raconter pour que tu me pardonnes tout de suite. Il y a longtemps que cela est arriv? --Trs, trs longtemps; il avait quinze ans, il en aurait vingt-sept, maintenant. --Vingt-sept ans! Comme il serait vieux! Bien, bien plus vieux que moi! Je ne pourrais pas m'amuser avec lui. Alors je ne regrette pas autant qu'il soit parti. Mais toi, Ma, a t'a fait de la peine? --Oh! beaucoup, beaucoup de peine! Je crois que si le Bon Dieu ne t'avait pas donne moi, si je ne t'avais pas trouve, pauvrine, toute faible et mignonne, ayant tant besoin d'tre soigne et aime, je serais morte de chagrin. --C'est pour cela que tu pleures souvent, la nuit, quand tu crois que je dors? Je t'entends bien, va, mais je ne fais semblant de rien puisque tu le caches de moi. C'est pour cela, aussi, que tes cheveux sont si blancs, si blancs qu'on dirait que tu es trs, trs vieille, et que tu as toujours des robes noires? Dis-moi tout de ton petit garon, je t'en prie, Ma. Je n'en parlerai personne et je te consolerai. Quand j'ai un chagrin, vite je cours te le raconter et tu me consoles toujours. Moi aussi je te consolerai, tu verras, veux-tu, dis? --Oui. Ecoute. Autrefois, tu t'en souviens, nous habitions prs de la Terrucole, la maison blanche qui est en haut du coteau. --Oui, il y avait devant de gros chtaigniers. --Cette maison, avec la terre qui l'entourait, tait le bien que mon pauvre homme m'avait laiss en mourant. Je vivais l, avant ton arrive, bien seule, cultivant le jardin, le champ, rcoltant mes chtaignes, levant quelques btes, mais tranquille et heureuse encore, car j'avais avec moi mon Yanoulet. C'tait un si bel enfant! Je l'avais nourri de mon lait deux ans passs; tout le monde l'admirait quand je descendais au village, le dimanche, avec lui sur les bras. Son teint tait rose et blanc comme celui d'un Jsus de cire, ses cheveux, blonds et boucls, comme le petit St-Jean Baptiste de la procession. Et connu[20], escarabillat[21], gros! Tout le monde lui donnait plusieurs mois de plus que son ge; ses jambes et ses bras taient de vraies curiosits tant ils taient gras, fermes, pleins de trous! Je l'aimais vendre mort me pour lui. Il tait tout pour moi. Je l'aimais trop: Dieu n'est pas content qu'on aime ainsi d'autres que lui. Tout ce qu'il voulait, mon hilhot, je le voulais; j'tais faible. Je ne savais pas, alors, qu'on peut faire autant de mal en tant bon qu'en tant mchant, plus, mme, parfois. Je sais cela, maintenant; je l'ai appris en souffrant beaucoup. Mais je croyais que d'aimer c'tait tout, que, lorsqu'on aimait et qu'on ne pensait pas soi-mme, on ne pouvait mieux faire. Il faut aimer, certes, mais aimer bien, ne pas gter ceux qu'on aime. Moi, j'ai gt mon fils. J'tais si heureuse de lui donner ce qui m'a tant manqu, enfant, moi, pauvre orpheline, un peu de bonheur. J'avais besoin de lui pour cultiver notre bien, mais il trouvait le travail de la terre trop pnible; il voulait tre un monsieur paletot; sa grand'mro, qui vivait alors, lui avait mis cette ide dans la tte. Je lui ai cd, pour notre malheur. Si je lui avais rsist, il serait encore auprs de moi, rien de ce qui est arriv ne serait arriv. Qui sait, pourtant? Faut croire que c'tait la volont de Dieu, car rien ne vient sans sa permission, comme dit monsieur le cur! Enfin, que veux-tu! J'ai envoy mon Yanoulet en ville, ainsi qu'il le dsirait tant, apprenti dans un grand magasin. L il a fait de mauvaises connaissances, il a t entran mal faire, il s'est perdu, puis il est parti. [Note 20: veill, qui a de la connaissance.] [Note 21: Dgourdi.] --C'tait bien vilain de s'en aller, comme cela, sans seulement t'embrasser ni te demander pardon. S'il tait venu te trouver tout de suite, tu lui aurais pardonn, n'est-ce pas, Ma, comme moi quand je n'ai pas t sage? --Bien sr; mais il n'a pas os revenir, il avait honte. Je le connais, moi, il est bien mon fils; il aurait prfr mourir plutt que de voir mon chagrin et que d'entendre mes reproches. Mon pauvre petit! Il tait si doux, si gentil, avant cela! J'en tais si orgueilleuse! C'tait mal, vois-tu; les mres ne devraient jamais tre orgueilleuses de leurs enfants, a porte malheur. Il ne m'coutait pas beaucoup, c'est vrai, mais j'tais si faible, aussi! Il m'aurait demand la lune, je crois que j'aurais essay de la lui donner. Toutes les veilles de Nol, quand il tait petit, je le prenais sur mes genoux et je lui chantais des cantiques, comme toi. --Et celui que tu ne veux pas me chanter aussi? --Surtout celui-l. Il l'aimait beaucoup. Il s'endormait toujours quand nous arrivions au dernier couplet. --Je voudrais bien le connatre, ce Nol. Cela te ferait-il beaucoup, beaucoup de peine de me le dire? Oh! pas l'air, rien que les paroles. --Non, non; ce soir, au contraire, a me fera plaisir. Je vais te le chanter; une autre fois, peut-tre, je ne le pourrais plus. Alors, coute bien. Entre le boeuf et l'ne gris Dort, dort, dort le petit Fils. Mille anges divins, Mille sraphins. Volent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Entre la rose et le souci Dort, dort, dort le petit Fils. Mille anges divins, Mille sraphins Volent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Entre les deux bras de Marie. Dort, dort, dort le Fruit de Vie. Mille anges divins, Mille sraphins Volent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Entre deux larrons sur la croix, Dort, dort, dort le Roi des Rois. Mille Juifs mutins, Cruels, assassins, Crachent l'entour De ce grand Dieu d'amour. Qui m'aurait dit lorsque, endormi, j'embrassais sa tte d'anjoulin[22], que, lui aussi, serait un larron! [Note 22: Petit ange.] --Un larron! Qu'est-ce que c'est qu'un larron, Ma? --C'est un voleur. --Un voleur! Ah! Mon Dieu! Non, ce n'est pas possible, ton petit enfant, Yanoulet, n'tait pas un voleur? --Hlas, oui, ma fille, ce n'est que trop vrai. Je ne pouvais pas le croire d'abord, moi non plus, tu penses, mais il a bien fallu que je reconnaisse la vrit: on l'a pris emportant un paquet qui n'tait pas lui; il n'y a pas de doute possible. D'ailleurs, s'il n'tait pas coupable, serait-il parti comme cela? --Un voleur, un de ceux qu'on amne en prison, entre deux gendarmes? Oh! Ma, j'ai peur! Prends-moi sur tes genoux et serre-moi bien fort. Je ne deviendrai pas une voleuse, dis, tu m'en empcheras? Tu ne m'as pas gte au moins, moi? Mais... qui est l? Il m'a sembl entendre quelque chose, comme un soupir. --C'est une bte dans le fourrage, en haut, ou la Martine qui se remue dans l'table. Ne crains rien, mets-toi bien contre moi, l! --Tu n'as pas peur, toi? Oh! moi j'ai si peur! --Pourquoi veux-tu que j'aie peur, voyons! D'abord, rien n'arrive sans la volont du Bon Dieu. Et puis, que craindrais-je? La mort? Si je ne devais pas te laisser seule au monde, elle serait la bienvenue. Qu'on me vole? C'est mon enfant qu'on volerait, pas moi. Le peu de bien que j'ai conserv, aprs la vente de la maison, je le tiens toujours prt au cas o il reviendrait. Ce que je gagne en allant travailler aux champs et en filant nous suffit amplement, toi et moi, avec les lgumes du jardin; il nous faut si peu de chose! Mais reviendra-t-il jamais? Je commence ne plus l'esprer. --Comment, ce mchant qui t'a tant fait pleurer, ce voleur, tu n'es donc pas fche aprs lui? --Fche, petite! Tu ne sais pas ce que tu dis! Une mre, vois-tu, ne peut pas rester longtemps fche aprs son enfant. --Mais, pense donc, voler, c'est trs, trs laid! Moi, si j'tais toi, je ne l'aimerais plus du tout, il me semble! Pour rien au monde je ne voudrais l'embrasser, maintenant! Tiens! j'ai encore entendu le bruit! --Non, non, c'est le vent! Il s'est lev et burle[23] comme la Terrucole. [Note 23: Hurle.] --C'est vrai. Pourquoi en sommes-nous parties, de la maison de la Terrucole, eh! Maotte? Raconte-le moi. Jamais tu n'as voulu me le dire. --Parce que j'avais honte. Tout le monde savait que mon fils avait vol son patron et on me tournait le dos. Tu dis qu'on se moquait de toi en t'appelant la fille des hades, moi, on m'appelait la mre de Jean le voleur. Ah! j'ai bien pleur, bien souffert! Monsieur le cur cherchait me donner du coeur, le pauvre, il me disait que les fautes de mon fils n'taient pas les miennes, a n'y faisait rien: elles me pesaient comme si je les avais faites moi-mme, plus encore. Tu ne te doutais pas de cela, toi, tu tais trop petite. Enfin, n'y tenant plus, j'ai vendu comme j'ai pu la maison et la terre, j'ai ramass mon argent, nos affaires, nos meubles, et nous sommes venues nous cacher ici, dans cette maison carte, sur cette colline d'o l'on voit la plaine et qui me rappelle la Terrucole. J'ai chang de nom, personne ne sait qui je suis; les gens du pays me traitent bien; ils voient que j'ai besoin de vivre, ils trouvent que le travail ne me fait pas peur et ils m'emploient. --Mais, Ma, si ton petit garon revenait et allait te chercher ton ancienne maison, il ne te trouverait pas! Qu'est-ce qu'il se penserait? Quel chagrin il aurait, le pauvre! --J'ai prvu cela, tu peux croire. J'ai dit o j'allais mon amie, la seule qui me soit reste fidle dans mon malheur, tu sais, la mre du grand Peyroulin qui demeurait aux deux cantons[24], prs de chez nous. Je lui ai tout bien expliqu au cas o l'on demanderait aprs moi; je lui ai mme remis un peu d'argent, pour le pauvre enfant, s'il en avait besoin. [Note 24: Carrefour.] --Cette fois, Ma, je suis sre que ce n'est pas le vent; le vent est dehors et le bruit est dans la chambre. On dirait quelqu'un qui pleure. Jean, croul dans la ruelle, derrire les rideaux du lit, n'arrivait plus matriser ses sanglots. Que faire? Se montrer? Non. Il s'en trouvait jamais indigne. Devant la grandeur de l'indulgence maternelle, au rcit de cette vie d'abngation et d'amour, si pure, tout entire consacre son souvenir, au bien, son offense lui semblait dcuple, sa propre vie lui apparaissait criminelle, hideuse, intolrable. Ah! s'en aller, s'en aller! Se terrer, n'importe o, se tuer sur le pas de la porte en baisant le seuil vnr. Mais comment sortir sans attirer l'attention veille, maintenant? --Ne t'effraie donc pas, pgue[25], continua la mre, je te garde. Je n'ai plus que toi au monde, qui donc oserait venir te prendre dans mes bras! [Note 25: Sotte.] --Alors, s'il revenait, ton petit garon, au lieu de le gronder, de le punir, tu lui pardonnerais, tu serais contente de le revoir? --Il a t bien assez grond par sa conscience, assez puni par ses remords: on ne peut pas tre heureux, vois-tu, quand on quitte le droit chemin, moins d'tre tout fait canaille, et il ne l'est pas, j'en suis bien sre. Ah! s'il revenait, s'il me disait comme autrefois: Me voici, Ma, pardonne-moi! Je lui crierais: Hilhot, hilhot, viens dans mes bras! et je crois que je mourrais de contentement. Ah! hilhot, hilhot, quand reviendras-tu! Le temps me dure, mon enfant, je me fais vieille! Chaque anne, sans toi, en vaut dix des autres. Voici bien longtemps que je t'attends! Je t'attends toujours, toujours, partout! Les gens prtendent que tu es mort, mais je sais bien que ce n'est pas vrai, moi! Quelque chose me l'aurait dit! Les mres sentent ces choses-l. Je sais que tu reviendras: je l'ai tant demand au Bon Dieu! Ah! si je pouvais deviner o tu es, comme je courrais vite! Je reprendrais mes jambes de quinze ans, je ne craindrais, ni de traverser les mers, ni de monter sur les montagnes, ni de marcher nuit et jour sans me reposer, sans manger ni boire. Je te trouverais, je t'emmnerais, heureuse et fire, plus heureuse et plus fire que le jour o j'entendis ces mots, ragaillardissant comme une liqueur forte: C'est un fils! Oh! dis, o es-tu? Je te vois, tel que tu dois tre, grand comme ton pauvre pre, maigre, un peu courb, le front rid, la barbe fournie, le teint noirci, les yeux, tes beaux yeux si doux, enfoncs, inquiets. J'ai tant pens toi! Toujours, partout, la nuit, le jour, quand je travaille, quand je me repose, quand je mange, quand je dors, je pense toi. Ah! reviens! Mes baisers effaceront tes rides, mes larmes laveront le mal qui est en ton coeur, viens, mon enfant, je t'attends, viens! Mon Dieu qui voyez ma souffrance, Dieu de bont et de pardon, rendez-moi mon fils et je vous adorerai toute ma vie. O Tout-Puissant, pour qui rien n'est cach, pour qui rien n'est impossible, allez le chercher l o il est, amenez-le moi! Vous que je baise matin et soir sur votre croix, Christ qui avez t un petit enfant dans les bras de sa mre, divin martyr, qui pardonniez au larron crucifi avec vous, ayez piti de nous! Voyez: ne sommes-nous pas crucifis, nous aussi, loin l'un de l'autre? Je me repens comme le brigand, me repousserez-vous? C'est vrai, vous, m'aviez donn ce petit afin que je l'lve pour vous et je n'ai pas su faire, pauvre paysanne ignorante et seule que j'tais; mais donnez-le moi une seconde fois et vous verrez, rendez-le moi, que je puisse vous: l'offrir de nouveau! --J'ai bien entendu cette fois, c'est un sanglot! Je: t'assure, Ma, quelqu'un pleure dans la chambre. Oh! j'ai peur, j'ai peur! Jean s'tait lev, attir par une force irrsistible. --Calme-toi. Dcroche tes bras de mon cou, tu m'touffes. Laisse-moi me lever et tiens-toi derrire moi sans bouger, dit la veuve l'enfant, folle de terreur, qui s'attachait convulsivement elle. Elle tait bien ple la Ma, mais si calme, si belle, si grande ainsi, debout, dominant le danger avec le courage de l'absolu dsespoir. Sa voix sonnait haut dans la chambre.--Moi aussi j'ai entendu, mais je ne crains rien. Personne ne peut me faire plus de mal que j'en ai, ni me voler ce que j'avais de plus prcieux, je l'ai dj perdu! Quant te prendre toi, mon dernier bien, c'est une autre affaire; il faudrait passer sur mon corps, avant. Qui est l,--cria telle. Rien ne rpondit.--C'est encore le vent. Voyons, rassure-toi, pauvrine. Mais non, on dirait une plainte. C'est peut-tre un esprit. Les mes des trpasss viennent parfois visiter les vivants. Ah! mon fils est mort! Si c'est ton me chappe de ton corps qui vient me trouver, mon enfant, attends, attends, je vais te suivre. Oui, oui, tu es ici, je le sais, je le sens. Yanoulet, mon petit, viens! Vivant ou mort, montre-toi! --Ae, ae, ae! Mai! l, l, vois, vois, l'homme! Sainte Vierge, protgez-nous! Il vient pour nous tuer. Ma, cache moi, prends le grand couteau... il s'avance... --Je le vois, je le reconnais, c'est bien lui! Seigneur! qu'il est chang, qu'il est maigre et ple! Plus encore que je ne pouvais l'imaginer. Il est mort, c'est certain. Approche, me de mon enfant, je n'ai pas peur de toi. Dieu! sa figure est chaude, des larmes, de vrais larmes coulent de ses yeux! Yanoulet, dis, est-ce que je rve, suis-je folle ou suis-je morte moi aussi, sommes-nous tous deux dans le ciel? --Non, non, Ma, tu ne rves pas, tu n'es pas folle, c'est moi, c'est bien moi, c'est ton hilhot, ton hilhot vivant! Laisse-moi t'embrasser les mains et la robe, laisse-moi te toucher, te voir.. --Relve-toi. --Laisse-moi me traner tes pieds et te demander pardon encore, et encore... --Il y a bien longtemps que je t'ai pardonn. --Mais tu ne savais pas... --Je ne veux rien savoir. Mon fils a souffert, il se repent, il vit, il est l: voil ce que je sais. Que me fait tout le reste? --Ecoute, au moins, il faut que je te dise... j'tais venu... --Tais-toi, tais-loi, au nom du Christ... --Je t'avais tant cherche, je te croyais morte, j'avais si faim! Dieu m'est tmoin que je ne voulais pas te faire du mal! Quand j'ai reconnu ta voix, je ne sais plus ce qui s'est pass en moi. Tu as chant... mon pch m'est mont la gorge comme un vomissement. J'ai cru que j'allais mourir. Je voulais fuir, je ne pouvais pas. Tu as pri, alors, clairement, j'ai vu la chose: j'ai vu les croix, sur la colline, comme la Terrucole; au milieu, celui qui souriait, avait ton visage, il me regardait... comme tu me regardes, il me disait des choses... comme tu en disais. Alors mon coeur s'est crev dans ma poitrine. Ah! Ma, Ma, j'ai bien faut, mais j'ai bien souffert, pourras tu, vraiment me pardonner jamais? --Ne pas te pardonner, moi, quand il t'a pardonn, Lui! Va, c'est fait depuis longtemps, te dis-je. Lve-toi, maintenant, je le veux. Tu es le fils, tu es le matre. Ouvre l'armoire; tu trouveras l, gauche, sous les chemises, un vieux bas plein d'cus; ds demain, tu iras les porter ton ancien patron: c'est ton honneur que je t'ai gard et que je te rends. Pardonn de Dieu, pardonn de ta mre, en rgle avec les hommes: qui donc oserait t'insulter, dsormais?--Et la mre, levant bien droite sa tte blanche, regardait autour d'elle d'un air de suprme dfi. Ses yeux rencontrrent un petit paquet noir, croul dans un coin, sur une chaise. --Ma fille, ma Romaine! dit-elle, courant elle, la relevant et dcouvrant un ple visage tumfi par les larmes, encore secou de sanglots. L'enfant avait regard avec pouvante, d'abord, puis avec stupeur la scne entre la mre et le fils. L'homme n'tait donc plus un brigand venu pour les tuer, ni un revenant. C'tait Yanoulet, ce Yanoulet dont elle n'avait jamais entendu parler avant ce soir, mais dont elle sentait la prsence mystrieuse dans les penses de la veuve, depuis si longtemps. Yanoulet le voleur, il est vrai, mais le fils toujours aim, toujours attendu, celui auprs duquel elle n'tait rien qu'une pauvre orpheline leve par piti, par bont. Pour la premire fois elle sondait sa misre: personne au monde ne l'aimerait, elle, comme il tait aim, lui, le coupable, envers et malgr tout, d'une tendresse gnreuse, magnifique, sans borne! Et elle s'tait agenouille, elle priait, cherchant instinctivement ailleurs ce qui ne serait jamais pour elle ici-bas, ce dont elle n'avait jamais senti encore en elle le torturant besoin. --Tiens,--dit la Ma--amenant la petite fille tremblante et rsistante Yanoulet,--voici ma consolation. Je l'ai trouve au pied du Calvaire, un matin que j'avais t prier pour toi, deux ans aprs ton dpart. Elle est l'enfant de mes larmes; sans elle je n'aurais peut-tre pas support mon chagrin: aime-la pour tout le bien qu'elle m'a fait. Romaine reculait, effraye, farouche encore. Mais un son vague montait de la plaine, son lointain, d'abord, puis plus proche, plus distinct. Jean courut la fentre et l'ouvrit toute grande. Le son s'pandit dans la chambre, grave et rconfortant comme la voix du bien, apportant avec lui des torrents de souvenirs, des flots d'esprance. --Les cloches de Nol! s'cria l'orpheline. Et tous trois, gravement, en silence, ils se signrent, adorant en leur me l'enfant divin! _Dcembre 1901._ LE NOURRISSON DE LA POUPIN _A. Louis_ I _Tu l'as vu; car, lorsqu'on afflige ou qu'on maltraite quelqu'un, tu regardes pour le mettre entre tes mains; le troupeau des dsols se rfugie auprs de toi; tu as aid l'orphelin._ PSAUME X, 14. La plaine s'tend au loin, mollement vallonne, talant ses champs hrisss de chaume ou rays de sillons bruns, ses prairies l'herbe courte et jaunie, ses vignes o se tordent les ceps noirs. Sur la hauteur, gauche, s'tage la ville lointaine, les Roches, station balnaire, recherche l't; ses villas les plus proches se dressent, clatantes, sous la lumire crue d'un beau jour de dcembre. Un phare, mince colonne carre raye de rouge, une vieille glise badigeonne de blanc, servant d'amers, et ressemblant une gigantesque cocotte de papier, un moulin dont les ailes tournent, se dtachent de la masse confuse des maisons. Au vent sal qui fouette le visage, on devine la mer, en face; on aperoit mme sa ligne bleue de lin tincelante, o passent des bateaux, noirs et nets comme des ombres chinoises. Enfin, dgringolant le long de la cte, droite, le village du Val, l'glise, dont la massive tour grise s'aperoit travers les ramures des arbres dpouills. Assis sur le talus qui borde la route gele et blanche, un garonnet de dix ans, les pieds nus dans des sabots bourrs de paille, vtu de vieux habits trop troits, taille un bton avec un couteau brch. Les boucles dores de ses cheveux, s'amassent en aurole autour d'un bret bleu fan. De temps en temps, il interrompt sa besogne, lve un petit visage rond, fin et doux comme celui d'une fille, et promne autour de lui de grands yeux clairs, tristes et inquiets. A ses cts, un chien labri, gravement tendu, deux de ses pattes runies devant lui, surveille attentivement les alles et venues d'une couple de vaches qui broutent l'herbe rare du bord du foss. Rien, rien sur la longue route! Les carrioles du boulanger et du boucher sont passes depuis longtemps. L'omnibus de midi, petite bote carre, noire et branlante, vient de disparatre au bas de la cte. Encore un grand vapeur qui s'en va, l-bas, laissant sa trane de fume loin derrire lui. Mais l'enfant dtourne la tte. Il ne veut plus regarder de ce ct. Cela lui fait trop de peine de les voir fuir l'un aprs l'autre, tous ces bateaux, petits et grands: voiliers aux ailes dployes, palpitant sous la brise, comme ivres d'espoir, transatlantiques majestueux, srs d'eux-mmes, matres de la mer, dchirant l'air de leur sifflet joyeux et conqurant, envoyant, de leur long panache gris, comme un dernier adieu. Jamais aucun d'eux ne ralentira-t-il donc sa marche, ne s'arrtera-t-il pas pour le prendre? Hlas! il est si petit et si faible, point peine perceptible sur la cte! Il aura beau agiter son mouchoir, pleurer, crier, supplier... ils ne le verront mme pas. Ils passeront, indiffrents, ils continueront leur route vers ces merveilleux pays dont parlent les vieux marins aux veilles, les pays o le soleil, splendide ne se cache jamais derrire les nuages noirs, o les rochers sont de corail rose comme les colliers des femmes riches, o les fleurs de l'air se balancent entre les lianes flottantes, o les oiseaux, pas plus grands que des mouches, brillants comme des pierreries, volent autour de vous. Ah! s'en aller ainsi, de vague en vague, sur cette mer si aime et si belle! Laisser derrire soi tout ce qui est laid, tout ce qui est mchant, tout ce qui est lche, tout ce qui attriste, dgote et fait souffrir, voguer vers l'inconnu, vers ce qui doit tre le bonheur! Non, non, il ne faut pas regarder par l; tout, ensuite, semble plus sombre, plus terne, plus vilain! La route, la bonne heure! Elle est si vivante, si varie! Elle lui rserve, parfois, de si charmantes surprises! Elle lui apportera peut-tre, un jour, ce qu'il attend. Ce qu'il attend? Qu'est-ce donc? Eh! il n'en sait rien, ou, s'il le sait, cela lui semble trop beau pour y croire; il se l'avoue peine lui-mme. Mais, enfin, les choses mauvaises ne peuvent durer toujours, n'est-ce pas? Tout change, en ce monde, avec le temps et la patience, il l'a observ. Les petits enfants deviennent des hommes, les jeunes gens, des vieillards. Aprs la tempte, le calme; aprs l'hiver, le printemps. Donc, fermement, il attend. C'est l't, surtout, que la route est amusante! On ne voit, alors, que cavaliers vtus de flanelle blanche, que belles dames en habits bien ajusts, chapeaux d'hommes, toutes raides sur leurs chevaux luisants, ou bicyclette, la jupe envole au vent, prcdes ou suivies de leurs enfants, de leurs maris; automobiles bruyantes aussitt passes qu'aperues, portant des tres tranges, informes, cachs derrire des masques, laissant derrire elles un tourbillon de poussire blanche et une odeur cre: machines perdition, inventes par le diable, disent les vieilles gens du village, et dont il faut se garer du plus loin qu'on les voit; chars--bancs dmods et mal suspendus, omnibus paisibles, voitures aux rideaux de toile raye dteints, bondes de baigneurs aux toilettes claires, d'enfants aux joues roses qui rient en le regardant et semblent heureux. Ils ont des manires polies et aimables, ils ne crient pas en parlant, ces gens-l, malgr leur joie. Raymond aime les observer; il suit les quipages quand ils ralentissent le pas pour monter la cte, et surprend des fragments de conversations qui le plongent dans des rveries sans fin. Des mots lui font battre le coeur: Voyons, mon chri, disait une fois une voix trs douce, ne le penche donc pas ainsi, tu pourrais tomber! Chose trange! Le petit garon qui l'on tmoignait cette tendre sollicitude, au lieu d'en tre reconnaissant, en paraissait impatient! Il ne se souvient pas, lui, qu'on ait jamais trembl pour sa vie, que personne se soit inquit de ce qu'il peut faire ou ne pas faire, qu'on lui ait jamais parl en l'appelant mon chri! Combien cela doit tre bon! Il est libre et dtach, comme cette feuille sche que le vent pousse devant lui, et captif, comme celle que l'ajonc sauvage retient dans ses piquants. Un jour de la fin d'aot, pourtant, il a cru que son rve se ralisait, que ce quelque chose qu'il attendait tait enfin venu. Une voiture de forme trange, trane par un ne gris et une jument poussive, avait paru au bas du chemin. C'tait comme une vieille petite maison de bois qui aurait eu des roues. Raymond n'en avait jamais vu de semblable. Intrigu, il s'tait mis courir pour la contempler de plus prs. Dessous, berc dans une espce de hamac de planches, un vieux chien jaune dormait. Les btes allaient sans qu'on s'occupt d'elles. Arrive l'entre du village, l'endroit o, aprs le temple, contre la fontaine, le gros noyer fait une ombre si paisse, un homme qu'on ne voyait pas avait cri quelque chose, de la voiture. Aussitt, jument et ne s'taient arrts. Le chien, quittant regret sa couche, avait t la porte de la roulotte recevoir un garon de douze ans, noir et maigre comme un grillon, qui s'tait mis dteler aussitt. Aprs lui descendait un vieillard sec, le visage tann, qui donnait des ordres, dans une langue trange et dure, quelqu'un rest l'intrieur. Les gamins s'taient groups et regardaient de tous leurs yeux. Qui donc, l-dedans, rpondait de cette voix chantante? D'o venaient ces grognements et ces bruits de chanes remues? Tiens, des ours! oui, deux gros ours bruns, en vie! L'un aprs l'autre, au commandement impatient du matre, ils descendaient pesamment. Aprs eux, une jeune fille de dix-huit ans sautait vivement terre. Ses cheveux, de la couleur de la chtaigne mre, ternes et rudes comme le chaume, taient partags au milieu du front, et s'en allaient, en deux nattes serres, entourer une petite oreille, ple comme un bijou d'ivoire. Une vieille blouse de coton, d'un rouge dteint, cachait mal son buste hardi et plein; un mouchoir jaune entourait son cou long et souple; une jupe d'une nuance bruntre indcise, tombait, trop courte, de ses hanches rondes, laissant dcouvert des chevilles fines, un pied mince et nerveux. En un clin d'oil, tandis que le vieux bonhomme, profitant de la foule curieuse amasse autour de lui, faisait danser les animaux, elle installait un trpied et une marmite, allumait le feu en chantonnant. Qu'elle tait belle! Jamais Raymond n'avait vu, mme parmi les grandes dames qui passent, l't, sur la route, un visage aussi lumineux dans sa magnifique pleur, aussi rayonnant de grce sauvage, de jeunesse libre et heureuse! Quand il s'chappait avec les autres polissons, tout honteux de n'avoir pas le sou que le vieux rclamait pour le prix du spectacle, il lui semblait tre suivi par les grands yeux sombres, et voir le rire moqueur qui retroussait sur ses dents, tincelantes comme l'cume qui borde les rochers, les jolies lvres, rouges comme la graine de l'herbe serpent. Il avait vite mang sa soupe pour retourner auprs d'elle. Etendue l'ombre, elle dormait, sa petite main hle cachant moiti son fin visage bistr. Les ours, couchs en tas sous la voiture, sommeillaient aussi auprs du chien. Les hommes taient dans la roulotte. Au bruit de ses pas, la jeune fille s'tait rveille. Elle avait souri en le reconnaissant et, d'un signe, l'appelait auprs d'elle. --D'o viens-tu? osait-il demander, rassur par la rusticit de la pauvresse. --Trs loin, _Roussie_! et elle faisait gentiment rouler l'r en retroussant ses lvres pures. --O vas-tu? --L-bas, partout! et sa main montrait l'horizon sans bornes. --Je veux aller avec toi, s'tait-il cri, transport. Je ferai la cuisine pour toi, j'irai puiser l'eau, ramasser le bois; j'allumerai le feu... --Nous, pauvres, avait-elle rpondu, redevenant trs grave et secouant la tte nergiquement. Pain pour trois, et elle montrait trois de ses doigs effils, pas pour quatre, et elle en levait un autre. Nous partir, toi rester ici et travailler pour manger. A ce moment l'homme tait sorti de la maison roulante. Sur son ordre bref, en un rien de temps, les ours taient rentrs, les btes, atteles, le sol, nettoy, et la voiture disparaissait, emportant la vision radieuse.... Seule, une petite place noire, fumante, sous le noyer, prouvait l'enfant qu'il n'avait pas rv. Raymond y pensait sans cesse. Reviendrait-elle jamais, la belle trangre? Ah! s'en aller, s'en aller comme elle! --Eh! bien, Nourrisson, cria une voix aigrelette, que fais-tu l? Tu ne vas donc pas manger la soupe? Le petit sauta vivement sur la route. --Ah! c'est toi, La Seiche! Tu m'as fait peur! Le patron est aux Roches et ne rentrera pas avant une heure. Faut l'attendre. Et toi, ou donc que tu vas? --Moi? a ne biche gure chez nous. L'argent des vendanges a fil acheter des chaussures pour la vieille et un pantalon pour moi. Pas une fichue crote de pain pour faire une frotte l'ail, aujourd'hui. Je vais voir si je trouve des chancres la conche. a fera pas un rveillon ben patant pour c'te nuit, mais, enfin, a vaudra mieux que ren. Viens-tu avec moi? J'en avais pris un plein bayot[26], y a deux jours, de chancres, mais, dame, y sont finis, faut recommencer. Et cette mtine de mer qui perd presque pas! Alle se fiche du pauv'monde! Impossib'de prend' des moules et des hutres! Et les jambes[27]! Compte l-dessus, mon bonhomme, y en a pas, les gens s'y jettent tous aprs! Avec a, la vieille a pus de travail, rapport son ge: alle court sur ses septante-huit ans, sans qu'il y paraisse, la pauv'! On ne la veut pus nulle part pour gringonner[28]. Alors, quoi, moi je fais des courses, je vas en ville chercher des provisions pour ceux qui veulent pas se dranger; mais, depuis que les baigneurs ont dguerpi, y a pus ren faire. Tout le monde a de tout. C'est un sale mtier, tout de mme! Mais, attends un peu que je vienne grand! [Note 26: Panier de bois.] [Note 27: Espce de mollusque, coquille conique, incrust dans les rochers.] [Note 28: Nettoyer.] --Qu'est-ce que tu feras? --Tu le sais ben, je partirai mousse. --Et ta grand'mre? --La commune s'en chargera. Tiens, faudra ben, alors! Pauvre vieille, je pourrai pourtant pas l'amener, la mett' dans ma poche comme mon mouchoir. Viens-t'en, allons! --Et les vaches? --Alles ont pas besoin de toi pour les regarder boulotter, j'pense, et pis, t'as Blaireau pour les garder. --Mais il me suivra et les btes s'en iront encore dans le champ du pre Brodin et la Poupin me cognera, comme la dernire fois. --Ah! ouatte! tu n'as qu' lui lancer des pierres, ton chien, s'il veut faire le crampon. Et pis, moi, la mre Poupin, si j'tais ta place, ce que je la balancerais! --Comment? --Ben, je l'enverrais patre avec ses btes! Une femme laide comme une chenille et mchante comme un ne rouge!... --Mais non, mais non, elle n'est pas tant vilaine que cela; et, des fois, elle est bonne! et puis, c'est ma nourrice, je l'aime bien, moi, je ne veux pas qu'on en mdise; elle m'a gard, tu sais! --J'crois ben! pour te faire faire la besogne du beau Nestor, le prince hritier, au nez camard, qu'a des cheveux comme des baguettes de tambour. --Elle me nourrit, m'habille... --Alle ne te laisse pas tout fait mourir de faim, faut t' juste, et t'empche de crever de froid grce aux frusques rpes du dit avorton. --Mais, je ne lui suis rien, moi, pense donc, et je cote, lever! --Ah! nom d'une peau-bleue, si a ne fait pas suer! Il ne manquerait pus que cela qu'alle te flanqut la porte, comme un chien! Et pis, pas si bte, ne lui sers-tu pas de domestique? Et un domestique qu'alle paye mme pas, qui ne peut pas la planter l si alle l'embte. Dame, c'est queuqu' chose, a, a vaut ben le lard rance et les patates geles qu'alle te donne. Sais-tu ce que tu devrais faire, toi? Quand je partirai mousse, faudra t'en veni' avec moi. --Oh! oui, je veux bien, mais quand? --Le grand Bidard, tu sais, qu'est noir comme un' taupe et qu'a deux dents casses devant, que, mme, c'est trs commode pour tenir la pipe, y connaissait mon pre, y ont fait quasiment le tour du monde ensemb'. Y me prendra sur son bateau, dans deux ans. J'en aurai quatorze: faut a, pour tre assez fort. J'suis trop plat, encore, parat, j'filerais entre les planches. C'est vrai qu' c'est pas le fricot que j'mange qui m'gonfle! Toi, t'es plus rembourr que moi, a fera ren qu' tu sois pas si vieux. Et ce qu'on rigolera, nous deux! --Deux ans! attendre encore deux ans! murmura Raymond en soupirant. Il fixait son regard sur le visage blme, en lame de couteau, sur les petits yeux perants et verts de son ami, pour voir s'il disait vrai, et le suivait distraitement. Il pensait cet avenir, si tentant mais si lointain, sur la mer attirante. Ah! pourquoi ne pouvait-il pas s'lancer tout de suite vers cet inconnu tant dsir? Ils taient arrivs la plage. Grimps sur les rochers que la mer abandonnait peu peu, ils fouillaient les lagottes du bout de leurs btons pointus. Les crabes peureux se cachaient htivement sous les pierres; mais les enfants, habiles les dcouvrir, tout gris entre les fentes grises, emplissaient le bayot. --Dis-moi, c'est-y bien dur les premiers temps qu'on est mousse? demanda Raymond. --Pour sr, bonnes gens, qu'on est pas couch su d'la plume et qu'on n'vous sert pas vot' chocolat tout chaud dans vot' lit, l'matin, comme ces flemmards de baigneurs qu'taient prs de cheux nous, c't t--en v'l un beau! tiens! trape-le donc, il s'en vient vers toi! Ah! le singe! le voil ensauv! Mazette, va!--Par exemp'e, faut pas avoir des rhumatis, ni une asiatique, faut savoir grimper aux mts comme les chats aux arbres. Moi, a me va. --Et moi aussi, je suis leste. --Et pis, y a la noyade. --La noyade? --Oui, ou le baptme, comme tu voudras: histoire de vous faire faire connaissance avec la mer. Les matelots vous attachent par le milieu du corps avec un bon cble et vous jettent l'eau comme un harpon: dbrouille-toi, mon petit! De temps en temps, le patron tire la corde: La soupe est-elle trop sale? qu'y demande. Si vous avez la frousse, y vous laisse mijoter pus longtemps. Sinon, au bout d'un quart d'heure, vingt minutes environ, y vous tire. Quand on a ainsi bu cinq ou six fois la grande marmite, on sait nager, si on n'est pas une andouille. Le chiendent, c'est qu'y a les requins qui vous avalent comme une pistache. Lorsqu'on veut vous ramener bord, ni vu ni connu, mon ami, y a pus ren au bout du filin; seulement, sur la mer, tout juste un peu de rouge. Mais c'est rare pourtant: y ne disparat gure pus de vingt sur cent de ceux qui vont l'eau. Mais, quoi? On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs!--Pige-moi ce gros pre!--Et pis, y a les quatre-vingts qui se tirent d'affaire: on peut tre de ceux-l! Le plus fichant, pour moi, c'est la peau-bleue. Ah! par exemple, j'en aurais peur.--Oh! le sacripant! il m'a chapp! --La peau bleue! qu'est-ce que c'est que a? --Voil! C'est un poisson quasiment grand comme un requin et qu'on ne voit pas parce qu'il est couleur de la mer. Parat mme qu'il est trs joli; l'animal! N'empche que j'ai pas envie de faire sa connaissance. Il aime, de prfrence, la viande des mousses, qui pse moins sur l'estomac, et, quand y voit un bateau, y le suit sournoisement. Gare celui qui tombe dans l'eau, alors! Y passe ras de vous, vous ne le voyez pas, y vous dguste une jambe ou deusse, ou un bras, vous ne sentez ren, a saigne mme pas, tant c'est proprement fait. On vous tire: adieu mes bourgeois, impossible de danser un bal de Saintonge, vous n'tes pus qu'un mognon! --Oh! c'est-y vrai, cela? --Vrai, comme j'ai mang-du chat crev tout cru avec son poil, un jour que j'avais l'estomac dans les talons. --Pas possible! --Oui, mon fi. T'as pas besoin de frissonner et de me regarder comme si j'allais t'avaler, toi aussi, comme le chat. Mais, pauv' innocent, tout cela n'est ren ct de ce qui vous attend quand vous tes matelot! C'est alors que a devient chouette! Faut pas faire le dlicat et tourner le museau quand le menu ne vous convient pas. Faut savoir se boucher le nez et croquer dur, ou ben se serrer le ventre. Faut avoir peur ni des coups de canon, ni des peaux-bleues, ni de la tempte, ni des sauvages, qui vous enlvent le cuir du crne comme moi je t'ouvre cette hutre, afin de se faire des fourrures avec vot' perruque.--C'est pas la peine de prend' ces p'tits, y a ren dedans, faut les laisser deveni' gros. Toi, tu seras jamais un loup de mer, t'as pas de courage, te voil ple comme un Christ, dj! --Oh! j'ai pas peur de a, mais... les vaches! regarde, voil Blaireau, il les a lches... n'entends-tu pas qu'on m'appelle? Il me semble que c'est Nestor... Une voix criarde arrivait jusqu' eux malgr le bruit des vagues: --Raymond, grand paresseux, o es-tu? Et un enfant de dix ans parut, tout essouffl, sur la falaise, entre les yeuses couches par le vent du large. --Ah! c'est le Dauphin, dit La Seiche. Attends un peu, je m'en va lui faire son affaire, pour lui apprend' veni' nous moucharder jusqu'ici. Qu'il reste dans ses champs, le terrien! Sur la plage, je suis cheux moi! --Je viens! cria Raymond, et il montait rapidement la cte lorsqu'un galet, adroitement lanc, atteignit Nestor au front et lui fil une petite blessure; il poussa un juron retentissant; le sang coula. Le nourrisson tait atterr. Certes, il n'aimait pas le mchant garnement, faux et cruel, qui le faisait punir sans cesse, l'humiliait, le traitait de mendiant, lui rappelait vingt fois par jour qu'il n'tait qu'un enfant abandonn par une femme inconnue, et oubli sans doute, par elle. Ah! comme il lui faisait mchamment sentir sa supriorit de fils de la maison, d'enfant lgitime, aim, choy, ayant du bien, une famille, un avenir assur! Oui, Nestor n'avait que ce qu'il mritait, le lche? Mais sa mre, mais la Poupin? Il l'aimait, elle, bien qu'il la redoutt. Lorsque tout allait souhait et qu'ils taient seuls, tous deux, elle lui disait, parfois, une bonne parole. Elle tait l'unique tre au monde, l'uni que lien auquel sa petite me d'enfant solitaire pt se rattacher. Que penserait-elle de lui? Je le dirai maman, tel tait l'ternel refrain de Nestor, ds que le pauvre petit se rvoltait et cherchait secouer le joug. Et, ce qu'il disait maman tait toujours si odieux, si outrageusement faux, que Raymond tait pris pour lui d'une aversion invincible. Oh! ne pas pouvoir seulement le convaincre de mensonge, le vilain tratre! Mais on le croyait toujours, lui, le fils, et l'tranger, jamais. --Ces sangsues-l, disait le pre nourricier, ne se servent de leur langue que pour tirer le sang des veines et pour mentir. Raymond trouva son frre de lait en train d'tancher sa coupure avec son mouchoir malpropre. Blme, les lvres serres, il ne dit rien, d'abord, mais ses petits yeux noirs, luisants et comme pointus dans son plat visage sans couleur, avaient un air de triomphe insupportable. --Ce n'est pas moi... murmura le pauvre garon. --Non, c'est moi, p't-t'. C'est pas toi, non pus, qu'as quitt les vaches pour t'en aller courailler avec ce vaurien de La Seiche, n'est-ce pas? Que mme elles sont entres dans le champ Brodin, comme la semaine dernire. T'as bien gagn ta journe, ton affaire est bonne, ma fine! T'avais donc oubli que c'est la veille de Nol, ce soir? Mme que la mre a achet queuqu' chose pour mett' dans ton sabot: ce sera pour moi, cette anne encore, comme l'anne dernire, mon drle! C'est un beau couteau, je l'ai vu dans le tiroir du buffet, a m'ira joliment ben: juste que j'ai perdu le mien hier. Raymond plit; ce couteau, il le dsirait tant, et depuis si longtemps! La Poupin le lui promettait toujours s'il tait sage. Pour, le gagner, il avait travaill avec courage tout l't. --Mais c'est pas moi qu'ai jet le caillou, tu le sais bien, puisque je m'en venais vers toi et que le coup est parti d'en bas. --J'en sais rien; j'ai vu que toi. Tu paieras pour les deux. Allons, avance! Et l'oie, ce soir, au rveillon, t'en auras pas, et moi j'en aurai jusque-l, ton morceau et le mien, pardine! Cela te fait bisquer, hein, ventre vide? Raymond tait ple d'indignation. --Garde le couteau et mange toute l'oie, si tu veux, dit-il, mais ne dis pas des menteries, ne dis pas que c'est moi qui t'ai lanc le caillou. Ta mre croira que je suis un mauvais coeur, ce qui n'est pas vrai. --Et le pre te caressera l'chine coups de trique. C'est cela qui te fait peur surtout, avoue-le? Bah! une petite bastonnade rabattra un peu ton caquet, dfrisera ta belle perruque, te fera maigrir, car nos monjettes te profitent que tu sois rond et plein comme un barricot. Les enfants approchaient del maison, longue btisse un tage dont les quatre fentres et la porte s'ouvraient sur un jardin potager, o, entre des carreaux de lgumes, se dressaient quelques tiges de soleils, brls par la gele. Une plaie bande de violettes longeait le mur badigeonn de jaune ple; un cep de vigne s'tendait en tonnelle au-dessus de la porte, servant d'abri, en t, la cuve pour la lessive. L'table s'ouvrait dans la cour, de l'autre ct de la maison. Les enfants entrrent par l. Des poules, des canards mangeaient en caquetant le grain qu'on venait de leur lancer, tandis que Blaireau, paisible et la conscience tranquille, allait s'installer au chaud contre la meule de paille, prs du fumier. La Poupin venait d'arriver. La petite voiture bras qui lui servait porter le lait en ville n'tait pas encore remise. --Te voil, mauvais sujet, propre rien, cria le matre, sortant de l'table o il venait de ramener les vaches. C'est ainsi que tu gagnes le pain que tu manges! Tu vas voir ce qu'il t'en cote d'aller te balader sur les conches comme un bourgeois, avec les polissons de ton espce. Poupin, furieux, s'approchait de l'enfant qui tremblait, lorsque des cris perants, partis de la maison, l'arrtrent. --Oh!... oh!... hurlait la nourrice, paraissant sur le seuil, la voix change par l'indignation et la colre, oh! le sans-cour, l'ingrat! Jamais je n'aurais cru cela de lui! Faut que je le voie de mes quittes yeux pour le croire! Tant de malice, son ge, et contre qui? Contre notre garon qu'a bu le mme lait, qu'a mang le mme pain que lui, quasiment son frre! Il lui a fendu la tte d'un coup de pierre; le voil marqu pour la vie! --Le gueux! Attends un peu que je lui fasse passer l'envie de recommencer!... Et le paysan, saisissant une fourche qui tranait, allait en frapper Raymond, mais celui-ci, d'un bond, fut hors de sa porte. Il se mit courir de toutes ses forces, suivi du bonhomme qui jurait et de Nestor qui, subitement guri, s'lanait de son ct. Il et t pris si, brusquement, il n'avait tourn court; en quelques enjambes il disparut derrire la maison, grimpa lestement le long du cep de vigne, entra par une fentre et se trouva dans le grenier fourrage. Il se blottit dans le foin et, immobile, le coeur battant, il attendit. Par la trappe de l'table reste ouverte, il entendait tout ce qui se disait en bas. --O peut-il ben tre pass? s'criait la Poupin, soudain alarme. Pourvu qu'il n'ait pas t se jeter dans le puits! Il a la tte prs du bonnet, le drle: ces mauvaises graines-l, qui viennent d'on ne sait o, a a souvent des ides pas comme les aut... --Bah! y a pas de danger! il est ben trop capon pour se dtruire. Et pis, aprs, tant mieux! bon dbarras! De cette espce-l, y a toujours assez. --Oh! comment peux-tu dire... c'est pas chrtien cela! Faut jamais souhaiter la mort de personne, a porte malheur. Et ensuite, pis, tu n'y penses pas, quelle affaire! Jaserait-on assez dans le village, en ferait-on des potins, bonnes gens! La gendarmerie viendrait mett' son nez partout par ici, on nous accuserait d'avoir fait disparat' l'enfant, on nous fourrerait en prison, qui sait? Et tout de mme, vrai, pauv' petit, faudrait pas. Un caillou est vite parti. Mais d'un, son ge, en a fait autant. Y peut ben s'ennuyer, aprs tout, d'tre pas comme les aut'. --Pauv' p'tit, en effet, qui mange le bien du nt', qui devient gras des morceaux qu'il lui prend, qu' a, mme, voulu le tuer! T'as ben de la compassion perdre ma fine! Garde-la pour ceux qu' en sont pus mritants. C'est un vaurien, une canaille, un criminel que j't' dis. J'en ai assez de sa tte de mouton fris, de ses yeux qu' ont toujours l'air de vous reprocher queuq' chose. Quoi, je vous l' demande? T'as voulu le garder, v'l ta rcompense; alle est jolie! --Y travaille pourtant ben. --Manquerait pu que a qu'y ne ficht ren! Et nous, nous nous tournons les pouces, p'tt'? --Si t'allais seulement un peu voir, Augustin, tout d'mme... Augustin s'en alla en grognant et, lentement, se dirigea vers le puits qui se trouvait auprs des carreaux de lgumes, du ct de la maison par lequel l'enfant avait disparu. --Tu m'as drang pour ren, dit-il, en revenant de mauvaise humeur. De c'te fois y n'est pas nay; il a seulement dcamp: bon voyage! S'y pouvait ne jamais reveni'!... L'enfant coutait, palpitant. Qu'allait rpondre la Poupin? Elle ne dit rien. Ils passrent dans la cuisine, et Raymond entendit le bruit des cuillres dans les assiettes de soupe. Il avait faim, mais il ne songeait gure manger. Quelque chose lui serrait la gorge l'touffer. Il sortit sa tte de dessous le foin, une tte trs ple, o des yeux clairs brillaient, hagards, dans l'obscurit. Alors c'tait vrai, vrai de vrai, on en avait assez de lui! Son pre nourricier et Nestor le dtestaient, il le savait depuis longtemps; ne lui rptaient-ils pas toujours les mmes humiliantes paroles: qu'il leur tait charge, qu'il mangeait plus qu'il ne travaillait? Mais sa nourrice, jusqu'ici, le dfendait faiblement. Aujourd'hui, elle l'abandonnait. Ce qui l'avait mue, d'abord, ce n'tait pas la peur qu'il ft noy, c'tait la crainte des ennuis qui rsulteraient de sa mort, le bruit, les gendarmes, les fouilles dans la maison. Dbarrasse de ce souci, elle acceptait l'ide qu'il ne reviendrait pas et, tranquillement, prenait sa soupe, comme si sa vie, lui, ne venait pas d'tre arrache! Ah! comme il l'aimait pourtant, cette ingrate, cette cruelle qui, aprs l'avoir si longtemps protg, le laissait s'loigner sans un regret, sans un mot de rappel! Tant de liens rattachaient elle! Il se souvenait de telle caresse qu'elle lui avait faite dans son enfance, de telle intonation plus douce de sa rude voix, qui lui avait dlicieusement dilat le coeur. Il se disait, parfois, en regardant sa figure grossire et hle sous la svre quisnotte noire: C'est vrai, pourtant, je n'ai ni pre, ni mre, ni frre, ni soeur, ni oncle, ni tante, ni cousin, ni cousine, comme les autres, mais j'ai ma nounou. Ce sont ces bras qui me portaient quand j'tais trop petit pour marcher, c'est sur cette poitrine que j'tais berc, que je m'endormais. C'est son lait qui m'a nourri. Elle pouvait me mettre dehors, m'abandonner: elle ne l'a pas fait: elle est bonne. Et il trouvait je ne sais quel charme ce visage si dur, pourtant. Elle tait pour lui, dfaut d'une autre, meilleure et plus chre, celle auquel l'tre jeune a besoin de rattacher sa vie, le rameau qui porte le bouton naissant, la direction, la protection, l'abri. Et il fallait s'loigner d'elle!... S'il avait pu la voir, se levant htivement pour cacher son assiette presque pleine, et essuyant une larme du revers de sa rude main... Oui, il fallait partir puisqu'elle avait assez de lui. Quelque chose de plus fort que toutes les raisons le dcidait brusquement. Mais o irait-il? La bohmienne l'avait repouss, il tait trop jeune pour tre mousse, trop faible pour se placer comme domestique. Partout, hlas! encore, il mangerait plus qu'il ne travaillerait; partout il serait un fardeau. Qui donc l'aimait dans ce monde si grand, lui, si petit! Blaireau, peut-tre, et encore... Justement un froissement dans le foin lui apprit que le chien le cherchait. Il s'approcha, bondit vers lui, la queue frtillante, la langue pendante de plaisir. Il le regardait de ses bons yeux d'or, phosphorescents dans l'obscurit. Il allait japper, comme pour lui demander ce qu'il faisait l, jouer, tout seul, sans avertir les camarades, au lieu d'aller la soupe comme les autres. Mais l'enfant lui dit voix basse: Tais-toi, Blaireau, on veut me batt', tu me ferais prend'! Le chien se tut, et, comprenant que son ami avait du chagrin, se mit lcher sa main tendrement. Raymond entoura de ses bras le corps frmissant de la bonne bte, y appuya sa tte brlante et clata en sanglots. Ah! o aller, o aller? L'instituteur, qui l'aimait tant autrefois, quand il tait son lve docile et appliqu, ne lui rendait plus son salut, depuis le jour o Nestor avait faussement accus son frre de lait d'avoir mang les belles pches, gardes avec tant de soin dans l'espalier du jardin de l'cole. --Qui a fait le coup? avait demand le matre, de sa grosse voix qui imposait le respect la bande indiscipline. --Ce doit tre le nourrisson de la Poupin, avait dit quelqu'un. --C'est lui, affirma Nestor. Je lai vu, il tait avec La Seiche. Ce nom de La Seiche, larron fieff, que Raymond avait le tort d'avoir pour ami, avait dcid l'opinion contre lui. Et puis, d'aprs la logique humaine, si injuste souvent, le menteur et le voleur devait tre le petit pauvre, lev par charit, envieux, par consquent, et non pas un de ces enfants heureux et choys. Raymond avait eu beau protester, on ne l'avait mme pas cout. Le matre avait ajout tristement: --Je n'aurais jamais cru cela de toi, mon enfant--et n'en avait plus, reparl. Mais le pauvre garon gardait au coeur un chagrin autrement cuisant que s'il avait t puni. Une rancune lui tait reste de se voir injustement accus sans qu'il lui ft seulement permis de se dfendre. Il en voulait ses camarades, ces heureux gaillards qui, tous, avaient une maison, une maman, un nom, qui n'taient le nourrisson de personne. D'ailleurs, bientt, son grand regret, il n'allait plus l'cole dont il aimait la vaste classe are, claire, orne de gravures pour les leons de choses, et de grandes cartes de gographie o il cherchait les magiques noms des mers lointaines qu'il parcourrait un jour. Il n'avait plus la fiert, lorsqu'il avait bien travaill, d'accompagner le matre dans la salle de la mairie, sorte de cuisine carrele, dont les murs blanchis la chaux taient cachs par les casiers en planches des registres; o, sur la vaste chemine, trnait un buste en pltre de la Rpublique au-dessous d'un portrait de Monsieur Carnot. Alors, de plus en plus, il s'tait li avec Jules Nourrit, surnomm La Seiche cause de sa maigreur extrme, un vaurien srement, mais un malheureux comme lui. Il tait bon, au moins, celui-l. Il ne l'appelait pas de noms infamants. Rest seul d'une famille de pcheurs avec sa vieille grand'mre qu'il adorait, il avait, lui aussi, quitt de bonne heure l'cole pour gagner son pain. Il travaillait lorsqu'il trouvait de l'ouvrage, faisant tous les mtiers, pchant, et mme chopant, comme il disait, de ci, de l, quand il n'y avait rien au logis. Plusieurs fois il avait entran Raymond mal faire. Ensemble n'avaient-ils pas vol la dinde de Monsieur le cur, une belle bte, ma foi, fine et bien en chair; que la vieille Angle engraissait avec amour pour le rveillon, l'anne dernire! Depuis lors, le prtre, si bon jusque-l, lui gardait rancune. --Ce nourrisson de la Poupin, avec sa ligure de chrubin, m'a bien tromp, disait-il en secouant sa tte grisonnante. Il tournera mal. Bon chien chasse de race, mauvais chien vole d'instinct. Certes, le pauvre petit n'avait pas mang un seul morceau de la bonne dinde, mais la grand'mre s'en tait rgale huit jours durant; et, comme disait son ami:--Autant valait qu'elle ft dans sa vieille carcasse que dans la grosse panse Monsieur le cur. Raymond trouvait ce raisonnement trs juste et n'avait aucun remords de sa mauvaise action. II Depuis longtemps dj le bruit avait cess en bas. Le paysan et sa femme s'en taient alls chacun ses occupations, Nestor s'tait chapp pour rejoindre ses amis, Blaireau avait disparu. Raymond se rveilla, frotta ses yeux, et se demanda pourquoi il tait l, dans le grenier, blotti dans le foin. Tout--coup, il se souvint. Il avait tant, tant pleur, qu'il s'tait endormi de fatigue, sans doute. Quelle heure pouvait-il tre? Le soleil descendait l'horizon. L'enfant se pencha sur la trappe, ne vit personne, n'entendit rien. S'il voulait partir sans tre vu, c'tait le moment. Bientt la Poupin reviendrait pour prparer le repas du soir. Il descendit par l'chelle qui faisait communiquer le grenier avec l'table. Les vaches sommeillaient en ruminant; La Roussotte, sa favorite, entr'ouvrit un oeil indiffrent comme il passait, et reprit son rve de bte repue. La cour tait vide. L'enfant se glissa furtivement et gagna la porte. O allait-il? Il n'en savait rien: l-bas, ainsi que le disait la bohmienne, partout, except o l'on ne voulait plus de lui. Il attachait ses yeux sur le paysage, confident de ses rveries enfantines, sur les champs dserts, la ville lointaine, la mer aime et ingrate qui le repoussait, la route dcevante qui ne lui avait pas apport ce qu'elle lui avait promis, sur toutes ces choses familires qu'il voyait pour la dernire fois et qui lui paraissaient, cause de cela, changes, plus belles, plus attendrissantes, se sentant tout autre lui-mme. Il disait adieu au joli village gai dont la grand'rue tortueuse spare les maisons trs blanches, adieu au vieux noyer sous lequel la vision radieuse lui tait apparue, adieu la fontaine et sa grille djete, si commode pour faire la souplesse avec La Seiche et les autres gamins, ses camarades. Adieu Pitard, le gros boucher, brave homme qui rit toujours et qui, une fois, l'a pris un bout de chemin dans sa carriole.--Il finit de dteler son cheval dans la cour, prs de la maison aux marches branlantes, autour de laquelle croissent de maigres balsamines et de poussireux ricins, l't.--Adieu la boulangre, Alida, qui a de si beaux cheveux noirs luisants, et qui, souvent, le lundi, lui donnait un petit pain non vendu la veille. Adieu l'cole, la classe, frache l't, chaude l'hiver, grce au pole ronflant, o il a pass les meilleurs moments de sa vie couter le matre si aim et si injuste, hlas! Il voudrait bien l'apercevoir une dernire fois. Mais les contrevents verts, les portes, tout est ferm hermtiquement, comme le cour de celui qui l'habite. La nuit vient. La lampe ptrole s'allume chez la mre Rabaudin, l'picire. Oh! oh! les belles choses qu'elle a mises sa devanture dbarrasse des mouches mortes, des pantoufles de lisire et des vieux bonbons! L'image rclame de la jolie femme colle contre la vitre, semble en rire d'aise. Les attrayants jouets! Les allchantes sucreries roses et blanches! Tiens, c'est vrai, c'est Nol, demain! Ce soir, bien des mamans heureuses rempliront les sabots de leurs heureux enfants... Vite, passons. Voici la cure. La porte est entrebille: on aperoit le grenadier, si beau quand il a ses fleurs rouges ou ses lourds fruits couleur de soleil couchant. Si la vieille Angle me voit, elle m'arrtera, srement, pour me dire de ne pas manquer la messe de minuit, pense-t-il. O serai-je minuit?... Que cette rue est longue! Allons, plus vite! Le Caf du Centre est brillamment clair, ce soir comme les jours de fte: c'est bien, en effet, une fte pour tous, sauf pour moi! Enfin, voici la place, auprs de l'glise. L, Raymond est un peu chez lui. Que de fois il a jou saute mouton sur l'aire banale o l'on drange les poules en qute de grain perdu, o, dans l'paisse couche de balle, on ne se fait pas mal si l'on tombe! Plus loin, sur l'herbe jaunie et maigre, des ronds de diverses grandeurs marquent la place des chevaux tournants venus la foire qui a lieu en octobre, quand les baigneurs sont partis et que les bourses sont pleines encore. En venait-il, du monde, de tous les cts, bonnes gens, pour manger les saucisses renommes avec les hutres fraches, et boire le vin nouveau, ptillant et sucr! La route, les chemins, en taient tout noirs et grouillants. Les voitures, qui montaient et descendaient, bourres de citadins endimanchs, se hlaient au passage. C'tait un bon moment dans l'anne, celui-l. Quand la vendange avait t satisfaisante, la Poupin donnait quelques sous son nourrisson pour acheter des sucres-d'orge ou des craquelins de Saujon, ou tout autre chose pas chre ou, encore, pour monter aux chevaux de bois. Il hsitait longtemps, dans une angoisse dlicieuse, partag entre son plaisir, sa gourmandise et ses autres convoitises. Il tournait autour de la boutique dix centimes se demandant avec un battement de coeur ce qu'il choisirait des bagues en mtal blanc, des pingles de cravate ornes de pierreries rouges ou vertes, des miroirs ronds... Il contemplait Nestor et ses autres camarades tirant la carabine ou au massacre. Comme ils riaient quand la marie ou le cur taient touchs et se renversaient en arrire dans une posture inconvenante! Lui se sentait gn. Il aimait mieux regarder les manges. Son frre de lait, affal sur, un cochon bien frais, la queue en trompette enrubanne, ses bras maigres enserrant nerveusement le groin rose, passait et repassait devant lui. Son visage apeur, blme, conservait nanmoins cette expression de triomphante arrogance qui le rendait si hassable. Enfin, aprs bien des hsitations, Raymond finissait par grimper sur un norme lion la gueule ouverte, qui montait et descendait par des bonds rguliers. Quelles dlices, alors! Comme le pauvre petit oubliait toutes ses misres! Il tait dans ces pays fabuleux, dans ces dserts, immenses tendues aux vagues de sable dor, dvorant l'espace sur la croupe frmissante du roi des animaux, comme disait le matre, libre, loin de toute humiliation et de toute souffrance. La musique des manges mle celle du bal de l'auberge voisine entrait dans la tte du pauvre petit et lui donnait un engourdissement qui aidait l'illusion. Quand le cheval tique qui tournait autour de l'axe, ralentissait sa marche et s'arrtait, il descendait tout tourdi, chancelant, comme ivre. Lorsque viendra la foire prochaine le nourrisson de la Poupin ne sera plus l.... Mais qui donc arrive par la petite rue dserte? Raymond connat cette voix casse, au timbre de cloche fle. Tiens, c'est Denis, Denis le fou, le pauvre, pauvre Denis! Un mouvement instinctif de piti et de sympathie le fait aller vers lui. N'est-il pas seul, abandonn et malheureux, lui aussi? Sa femme et sa fille l'ont quitt, voici bientt quatre ans, pour s'en aller bien loin dans une grande ville. Depuis lors, il vit comme un sauvage, fuyant tout le monde; peu peu le chagrin lui a fait perdre la raison. On ne l'enferme pas, il n'est pas mchant; la plupart du temps, mme, il est trs raisonnable. Il cultive sa vigne, son petit jardin, lve des volailles qu'il va vendre au march des Roches. Ce n'est que lorsque quelque chose lui rappelle son malheur, au moment des ftes, par exemple, qu'il est repris de sa folie douce. Alors il s'en va, il marche, il fait plusieurs fois le tour du village, interpellant les passants, parlant des interlocuteurs imaginaires, chantant tue-tte. Des voisins compatissants lui donnent manger, veillent de loin sur lui. --Monsieur, j'ai ben l'honneur de vous saluer, dit-il l'enfant ahuri, en s'approchant et lui faisant une profonde rvrence.--En mme temps il dcouvre un crne chauve, entour d'une demi couronne de cheveux blancs embroussaills qui semble tre la continuation de sa barbe en collier d'orang-outang. Il porte un bayot vide qu'il pose par terre. --La vendange a t bonne, reprend-il. Le raisin est gros crever, le vin sera fameux cette anne. Nous en avons-t-y fait de la besogne, aujourd'hui, bonnes gens! Enfin, nous v'l rendus, juste avant la nuit. Quand on aura mang un morceau, on dansera cheux nous. Si le cour vous en dit, jeune homme... Vous verrez ma femme et ma fille, deux belles personnes, donc, et qui s'entendent sauter mieux qu' travailler. Pourquoi que vous riez, vous aut'. C'est p't-t' pas vrai qu'ailes sont mignonnes? Je vous dfends de vous gausser d'elles. Et pis, c'est-y tant rigolo ce que je vous dis-l? Je savons 'core un peu ce que j'disons, pourtant. Le pre Denis n'est pas si tant vieux qu'on veut l'dire. Il sait ben lever la jambe, toujou'joliment. Tenez: Et lon lon-la Et lon-lon-lre La fille est l Avec la mre. Et lon-lon-lre Et lon-lon-la Adieu, bon pre, Moi, je m'en va! Le vieux chantait sur un air de bourre et faisait sonner ses sabots en cadence sur le sol gel. Ses cheveux blancs, s'envolaient, pitoyables, autour de sa tte; ses yeux, de plus en plus hagards, se fixaient sur le pauvre petit qui tremblait. Et lon-lon-la Et lon-lon-lre L'enfant s'en va Aprs la mre. Et lon-lon-lre; Et lon-lon-la... --Quoi que vous avez tous me regarder, tas de voyous! crie-t-il. Je suis donc ben plaisant, mon ge, que je vous prte rire? Attendez un peu, je vas vous montrer si le pre Denis a quitt ses biceps... Raymond s'loigne, effray, le coeur plus serr encore. Un instant il a cru trouver dans le vieillard un protecteur, un ami; mais non: il est trop fou. Certes, il est bien plaindre, le pauvre homme, mais au moins, lui, sa folie lui fait oublier sa peine. Il est heureux alors, il chante et rit comme s'il n'tait pas seul au monde, abandonn. Et puis, il a sa maison, un abri contre le vent, le froid, les mille terreurs qui peuplent les tnbres, un asile o passer la sombre nuit d'hiver. Un asile! Que cela semble enviable au pauvre petit! Ah! coucher sur le sol, dans le froid, dans ce noir qui vient, non, non... Mais, o aller? O aller? Et lon-Ion-lre Et lon-lon-la Le cimetire Est prs de l! Reprend le bonhomme en s'loignant. Le cimetire! Eh! oui, il a raison Denis! C'est l le seul refuge possible, c'est l qu'il faut aller, c'est l qu'on est bien. Les hautes pierres des tombes, les noirs cyprs lui seront un abri contre la bise glace. Dans cet enclos paisible, personne ne viendra le chercher, personne ne le drangera, personne ne le chassera. Au fond de l'alle des grands ormeaux dpouills de leurs feuilles, la petite glise apparat, antique et massive, avec son clocher carr comme un donjon, sa faade unie, dore par les lichens, blonds. L'enfant ne s'y arrte pas. Qu'irait-il y faire? On ne lui a pas appris prier. D'ailleurs, il n'oserait entrer dans cet endroit silencieux ou flotte toujours un vague parfum d'encens, qui ne lui rappelle que le souvenir de messes matinales o il s'endormait, de sermons qu'il ne comprenait pas, pendant lesquels ses yeux restaient fixs sur un joli trois-mts, grand comme un joujou d'enfant, pendu en ex-voto dans la chapelle de la Vierge. Il n'a pas encore t au catchisme, on ne lui a parl du bon Dieu que comme d'un tre invisible et svre qui profite de ce qu'on ne le voit pas pour espionner le monde, qui, srement, l'enverra en enfer, lui, le nourrisson de la Poupin, pour ses crimes d'enfant. Il se le reprsente comme le matre de tous les matres, le patron de tous les patrons, le plus riche de tous les riches! Eh bien! si les petits de la terre sont mprisants et durs, s'ils traitent en paria l'orphelin, que fera-t-il, alors, lui, qui est plus qu'eux tous? Raymond se glisse derrire les tombeaux en forme de bancs de ceux qui furent les gens importants de la commune, et cherche un chemin dans le fouillis des monticules envahis par les ronces qui marquent la place de ceux qui n'y furent rien. Quelques cyprs solitaires dsignent des tertres plus soigns. Il arrive, enfin auprs du mur de clture o, dans les hautes herbes brles par le froid, se trouvent deux tombes jumelles toutes pareilles, deux berceaux de pierre. Dans l'une repose une petite fille, presque de son ge, Alexina Grard, morte huit ans, douce et charmante enfant que le Seigneur voulait avec lui au ciel. Un trou rond, creus dans la croix, et ferm par une vitre trouble, abrite une petite tresse de cheveux bruns, jadis soyeux et doux, raides et roussis par le temps. A ct, Stylice Paret, sept ans, la mmoire de leur petit ange, ses parents plors qui esprent le revoir au ciel. Malgr l'obscurit croissante, Raymond peut encore distinguer, au fond de la vitrine, une gravure colorie, presque fane. Elle reprsente une belle dame crinoline, les paules tombantes sous un chle en pointe, la figure menue dans un chapeau en auvent. Elle se tient debout, son mouchoir la main, devant un monument de marbre blanc sur lequel sont peintes des larmes noires, grosses comme des poires. Ces deux tombes, avec cette tresse de cheveux et cette image prtentieuse sont, aprs sa nourrice, ce que le pauvre enfant aime le mieux au monde. Cette femme si ple, qui pleure ternellement son enfant, l'attire invinciblement. N'a-t-il pas perdu sa mre, lui? Justement sa mre, avait, comme elle, des mains fines et blanches: bon sang de bon sang, des doigts quasiment gros comme des pattes d'araigne et blancs comme l'hostie, avait dit la Poupin, un jour qu'elle tait en veine de confidences. Une autrefois, alors que, timidement, il lui demandait si sa mre tait jolie, la paysanne avait rpondu: --Jolie, j'ai pas fait attention c'te btise-l. J ai vu que son argent, qu'tait bel et bon. On aurait dit qu'alle en avait des cent et des mille, bonnes gens, la manire qu'alle le laissait parti'. Qui jamais aurait pens qu'alle n'tait qu'une pauvresse, tout com' les aut'. Alle avait l'air si honnte, si timide, avec son parler doux de dame riche. J'ai cru que c'tait la fortune qu'alle nous apportait avec toi, ou, dans le pire, qu'on serait rcompens de ses peines. Va te faire fiche! Jolie, avec son tout petit visage couleur de cire! mme qu'alle m'a fait piti, j'ai si bon coeur! D'ailleurs, son chapeau avanait, c'tait presque la nuit faillie, or y voyait tout juste assez pour distinguer une poule d'un canard; je s'rions ben en peine de la reconnat'! Et, reprenant le rcit cont tant de fois: --Je rentrions les btes lorsqu'une voiture s'arrte devant la porte de la cour. Descend une petite dame portant un enfant endormi qui me dit: --Vous tes ben m'ame Poupin? --Oui, bonne dame, pour vous servi', que je dis. --Parat que vous cherchez un nourrisson? --Oui ben, que je dis. J'ai beaucoup de lait, mon p'tiot profite; et je serions pas fche de m'met' queuque sous de ct pour l'lever, rapport ce que nous sommes pas riches et que les temps sont durs. --Voulez-vous prendre mon enfant? --Volontiers, que je dis, si vous payez congrment. --Je vous donnerai ce que vous voudrez, qu'alle dit. --C'est que, bonne dame, les enfants, a fait avoir beaucoup de drangement. Mettons trente francs par mois, le sucre et le savon en pus. --a me va, qu'alle rpond. Tenez, voici deux mois pays d'avance. Et alle me tendait un billet de cent francs comme je te tends, toi, ce morceau de pain. Je n'en croyais pas mes yeux. Je restais l, imbcile, sans oser toucher le billet qu'alle posa sur la tab'. Enfin l'estomac me revint. Je te pris dans mes bras; tu avais dans les cinq ou six mois, comme Nestor, mais t'tais plus menu et chti'. --Je reviendrai bientt, qu'alle dit alors. Vous semblez tre une brave femme, soignez ben mon Raymond, voici ses habits.--En mme temps, elle jeta un paquet par terre et s'ensauva. Je la croyais loin et je regardais les chemises de fine toile garnies de broderies, les langes aussi doux que des mouchoirs de poche, lorsqu'elle revint, t'attrapa, se mit t'embrasser comme une folle, pis repartit en courant. La portire claqua, la voiture disparut avant que j'aie pu comprendre ce qu'tait arriv. Jamais pus alle n'est revenue... --Alle est timbre que je me pensais en mon par dedans. Ou ben c'est le mal au coeur de quitter son petiot qui lui fait batt' la berloque. Mais tout de mme, alle semb' une bonne personne, gnreuse, qui comprend les choses. Ah! ouiche! Ben bonne! De la crme tourne, quoi! Ben gnreuse: cent francs pour te nourrir toute la vie, c'est pay en effet! Ah! la sans-coeur! Alle se dbarrassait de toi pour pouvoir mieux faire la fte! La coquine! Alle se dchargeait su de pus pauv' qu'alle du soin de t'lever. Encore si alle avait laiss son adresse, si alle avait dit comment que tu t'appelais: mais ren pour te faire connatre, pas un mot d'crit, pas un scapulaire, une mdaille, une croix, comme y en a qui en ont, qu'on raconte. Jolie! En effet, alle tait jolie, la misrab', la gueuse! Depuis, Raymond n'avait plus jamais parl de sa mre. Mais il y pensait sans cesse. Il esprait, et c'tait le fond mystrieux de ses rveries, il esprait qu'elle reviendrait un jour le chercher. Pour lui, ce tout petit visage couleur de cire, cach sous un chapeau qui avanait, tait devenu vivant. Il le connaissait comme s'il l'avait, toujours vu, pench sur lui. Peu peu il le confondait avec l'image de la dame du cimetire. Bientt les deux ne faisaient plus qu'une seule et mme personne. Elle avait, sous son vtement de deuil, une taille jeune et mince; elle lui tendait ses mains secourables, ses blanches mains pures; c'est sur lui qu'elle pleurait, sur son isolement, sa souffrance. Il lui contait toutes ses peines; elle y compatissait, le comprenait, le consolait. Elle l'accueillait toujours bien; jamais elle ne doutait de sa parole; Stylice tait son frre et Alexina, sa soeur. Il leur parlait, ils lui rpondaient. Chacun avait sa physionomie particulire, son timbre de voix distinct, si doux, celui de la mre; si clair, celui de la petite soeur. Il taquinait Alexina, jouait avec Stylice, mais surtout, surtout, il baisait dvotement les blanches mains. Il portait ses amis des fleurs, furtivement voles de ci, de l, ou cueillies dans les bois: coucous et primevres ples au dbut du printemps, douces pervenches et blanches pentectes un peu plus tard, roses et chrysanthmes, l't et l'automne. Il les cachait sous sa veste, le long du chemin. Mais, quand survenait une priode d'accalmie, lorsque la Poupin, satisfaite de la rcolte ou de la vente des lgumes, se souvenait qu'elle l'avait nourri de son lait et se montrait meilleure, presque maternelle, il les oubliait. Il tait si jeune et avait tant besoin d'tre aim! Le rve est une nourriture creuse qui peut bien tromper un instant un coeur avide, mais qui ne saurait le satisfaire toujours. Comme alors il battait, ce coeur, chaque fois que la paysanne s'approchait de lui; comme le pauvre enfant piait chacun de ses mouvement! Ah! si elle l'avait pris dans ses bras, combien goulment il lui aurait rendu sa caresse! En elle il et treint en mme temps, et son rve, et la ralit proche, vivante, dont il avait tellement soif. Mais la Poupin ne songeait jamais l'embrasser. Pourtant, jusqu' maintenant, il s'tait fait illusion, il croyait qu'elle l'aimait un peu, beaucoup moins que Nestor, bien entendu, mais, enfin, un peu. Il s'est tromp, elle ne l'aime pas ou elle ne l'aime plus, si elle l'a jamais aim. Personne ne l'aime. Blaireau lui mme, le volage Blaireau, l'a abandonn! Ce soir, est-ce le froid intense qui l'envahit jusqu'au coeur ou l'obscurit croissante qui l'enveloppe de tristesse? Mais il a beau appliquer; son esprit retrouver son rve, son rve lui-mme lui chappe. L'image de la tombe n'est qu'une gravure moiti efface, vue travers une vitre malpropre; Stylice, Alexina n'ont jamais exist pour lui, ce sont des noms qui ne reprsentent rien. Tout coup, la ralit le saisit; ce qu'ils sont, il le devine maintenant. N'a-t-il pas, bien des fois, vu le fossoyeur faisant sa sinistre besogne dans le champ commun? Il sait ce que recouvre chacun des sombres monticules, et les bancs des riches aux flatteuses inscriptions... Horreur, horreur! C'est la nuit de Nol; comment n'y a-t-il pas pens plus tt! Dans un moment, d'aprs la lgende rpte aux veilles, les morts vont sortir de leurs tombeaux. Mais oui, tenez, tenez, les voici dj qui cartent de leurs mains de squelettes les mottes de terre gazonne; ils soulvent pniblement les lourdes pierres, renversent les bancs, les croix, les colonnes. Les voil tous sortis! Le cimetire, boulevers de fond en comble, ressemble un champ labour o grouille une arme de spectres. Les petits, Stylice et Alexina, qui se sont attards, courent et sautent par-dessus les obstacles pour se mettre derrire les autres. En bande serre, deux deux, ils marchent, ils approchent; Ils chantent... mais c'est horrible, les voil tous qui chantent, maintenant, en se dandinant; ils entrechoquent leurs os pour scander la bourre: Et lon-lon-la Et lon-lon-lre, L'enfant est l Avec la mre! Et lon-lon-lre Et lon-lon-la, Le cimetire, Nous y voil! --Non, non! crie l'enfant, saisi d'une indicible terreur, non, je ne veux pas!--Et, grelottant de fivre, bris par le chagrin, vaincu par la faim, le froid, la peur, il tombe vanoui sur l'herbe blanchie par la gele. III La Bolinire, 24 dcembre 19... Mon cher mari, Tu as peut-tre t surpris de voir ma lettre timbre des Roches. En effet, je t'cris de la Bolinire o je suis arrive hier au soir. Tu ne me blmeras pas, je le sais, d'avoir fui le Paris des ftes et d'tre venue chercher ici, dans ce coin paisible, tout plein de ton souvenir, un peu de calme et la libert de penser toi, _vous_. Ma mre m'a vue partir avec peine, non sans que le mdecin lui et affirm que j'tais tout fait gurie de ces vilaines fivres qui m'ont empche de te rejoindre Sagon. J'ai d lui promettre de revenir bien vite auprs d'elle, mais j'espre qu'elle me laissera un peu ici. Je suis assez grande fille pour rester seule; j'y tais rsigne l'avance, lorsque j'ai pous le lieutenant de vaisseau Brunier. Ce n'est pas une raison parce qu'il m'a gte en m'emmenant avec lui son dernier voyage, pour que je ne sache plus du tout vivre par moi-mme. Comme j'aime la vieille maison o tu es n, mon ami! Elle m'est plus chre, mme, que mon cher Blanc-Moulin o j'ai pass, pourtant, mes plus belles annes d'enfance. J'en parcours toutes les chambres avec dlices. Hloise, qui me suit comme mon ombre, en commente chaque coin: Ici, sur cet escabeau, dans la grande chemine de la cuisine, _Il_ apprenait ses leons, les soirs d'hiver, pendant que je faisais cuire des chtaignes. De temps en temps _Il_ levait la tte pour me demander: Sont-elles cuites, ma Lose? (_Il_, bien entendu, c'est toujours toi, le matre.) L, est le fauteuil de sa mre, ma pauvre dfunte matresse, que le Seigneur a reprise Lui; ici, _sa_ chaise; sur cette marche de l'escalier _Il_ s'est fait une bosse en tombant, un matin. Dans le vestibule, voici _son_ premier fusil. C'est dans ce salon, auprs du feu, qu'_Il_ passait la veille de Nol et attendait la nouvelle anne avec Madame, assise en face, sur l'autre fauteuil. C'est aussi l que je me suis installe. J'avais apport quelques menus objets pour meubler la grande pice froide: ma haute lampe, des coussins pour le raide canap Empire, un tapis pour la table de marbre aux pieds orns de sphinx en cuivre sur laquelle j'cris, vos portraits. J'ai mis des feuillages de houx, des lierres, des roses de Nol dans les vases de porcelaine, j'ai enlev les housses. Hlose a fait, ds ce matin, un feu immense, un feu homrique, faire rtir un veau entier, et me voil, dans _ton_ fauteuil, toute toi, libre de t'envoyer mes penses et mon amour. C'est pour toi, tu l'as bien compris, que j'ai par la pice, c'est avec loi seul, avec _vous_ que je veux passer cette veille de Nol. Ce grand Paris sans toi, avec son mouvement incessant, avec tous ces visages dont aucun n'est celui que je cherche toujours, m'est odieux. Il me semblait, en venant ici, y trouver quelque chose de toi-mme. Je ne me suis pas trompe. Ds l'entre dans la grande alle de chnes, je me suis sentie comme enveloppe de ton souvenir. Il tait quatre heures, le soleil s'inclinait sur la mer, aperue entre les sombres rameaux. La mer! Ah! comme mon coeur a battu en la revoyant! C'est que, vois-tu, je la hais et je l'adore tout ensemble. Elle me fait peur et elle m'attire. Avant de la revoir j'y pensais sans cesse; maintenant, il me semble que je ne pourrai plus la quitter. C'est elle qui t'a pris moi, mon bien-aim, c'est elle qui nous spare, c'est elle qui te ramne en ce moment vers moi, c'est elle qui berce dans ses eaux profondes plus que nous-mmes, tout ce qui reste de notre unique enfant. Cette nuit, je n'ai pu dormir, le vent faisait vibrer la vieille maison de la cave au grenier; il s'engouffrait dans les longs corridors, branlait les portes, faisait frissonner les paravents des chemines, crier le coq de la girouette. J'entendais le choc des flots sur le rivage, rgulier comme le battement d'un grand coeur. J'ai revu la nuit cruelle: les lumires du bord se refltant sur l'eau, le long paquet blanc, si inexprimablement cher, trouant la nappe lumineuse et descendant, descendant... Depuis lors, n'est-ce pas trange? Chaque fois que je m'endors, la nuit, moi aussi je sens la molle caresse de la vague autour de mes membres; sa fracheur fait frissonner ma peau, et, lentement, comme lui, je disparais dans les abmes; les masses lourdes m'oppressent, et cela est la fois trs angoissant et trs doux. L... ne me gronde pas: la douleur a ses folies comme la joie. Et pardonne-moi: je ne veux plus te peiner par mes plaintes. Je serai courageuse; je te prouverai que je sais vaillamment porter ma souffrance, comme le soldat sa blessure, sans en attrister les autres. Mais toi, tu n'es pas les autres, tu es moi, la partie de moi la plus forte, la meilleure et la plus chre: voil pourquoi j'ai laiss parler mon coeur. Au seuil de la longue maison sans tage, si avenante entre ses tourelles carres dont les fentres flamboyaient au soleil couchant, sur le perron envahi par le lierre, l'oreille au guet, la main sur les yeux, Hlose attendait--Hlose, symbole d'attachement et de fidlit, toute blanche maintenant sous son bonnet de linge immacul, mais tenant bien droite sa taille leve, son corps maigre de huguenote. Sa figure austre, creuse de durs sillons, s'est illumine un instant en voyant entrer la voiture. Elle est accourue, m'a aide descendre, mais, frappe sans doute du contraste entre la joyeuse et frache marie qu'elle avait accueillie la premire fois et la maigre personne vtue de noir que je suis maintenant, elle a repris sa morne, indfinissable expression et, silencieuse, m'a prcde dans notre chambre. C'est elle, sur un guridon, auprs du feu, qui m'a servi le dner qu'elle avait prpar seule, jalouse des soins de la femme de chambre parisienne que j'ai amene et qu'elle juge tre de ces cerveles, habiles, seulement, dvorer le bien des matres. Elle se tenait respectueusement debout auprs de moi et piait mes impressions sur mon visage. Comme son gigot n'tait pas tout fait assez cuit pour mon got de convalescente qui la viande rpugne, elle a t dsole; elle m'a si humblement demand pardon, s'accusant avec une si relle repentance de lgret et de prsomption que j'ai t prise de fou-rire. J'ai eu toutes les peines du monde garder mon srieux et surtout, la rconcilier avec elle-mme, en lui dmontrant que le plus ou moins de cuisson des rtis est affaire de got; que toi, par exemple, tu aurais trouv son gigot parfaitement point. Cette dernire considration lui a rendu la paix. Quelle trange personne que cette Hlose! Je la regardais, chauffant mon lit avec une merveilleuse bassinoire de cuivre trs ancienne, brillante comme un soleil. Elle tait grave et avait l'air d'accomplir une crmonie sacerdotale: tel le prtre l'autel. Jamais lit ne fut mieux bassin; pas un endroit qui ne ft d'une chaleur gale et douce. Comme je la remerciais avec effusion, l'appelant ma bonne Hlose, toute heureuse d'tendre mes membres fatigus dans ces draps tides, doucement parfums par les racines des grands iris du jardin, rconforte, surtout, de me sentir entoure de soins si prvenants, elle a pris un air glacial, comme si elle craignait de, se laisser attendrir ou de manquer au respect qu'elle me doit. Elle m'intrigue et m'intresse un point extrme. Je ne puis m'empcher de l'tudier. Je sais qu'elle a eu de trs grands chagrins; mais elle n'est pas apaise, rsigne comme on pourrait s'y attendre d'une personne aussi croyante. On devine en elle plus que de la souffrance qui a, parfois, ses douceurs et ses volupts, qui rend meilleurs ceux qui l'acceptent courageusement; on sent, oui, on sent en elle le remords, ou, tout au moins, une douleur mauvaise, sans trve ni repos, hautainement cache tous les yeux. Il faudra bien que j'aille jusqu' elle et qu'elle me l'ouvre, ce cour ferm, ombrageux, qui a, peut-tre, grand besoin de sympathie! Ce matin, aprs mille ruses pour tromper la vigilance de ma svre gardienne, Rosa est parvenue m'apporter mon chocolat. Elle mourait d'envie de me voir et de me conter les choses extraordinaires qui la stupfient dans cette maison du souvenir. Et, d'abord, Hlose: --Mais elle est peindre, Madame, cette crature! C'est un type comme il n'y en a plus; il faut venir dans ces pays perdus pour en trouver encore. Est-ce que Madame croit, par hasard, que c'est une femme? Pour moi, c'est un homme dguis. Madame n'a qu' voir ses moustaches; n'tait qu'elles sont blanches, j'en sais plus d'un, Paris, qui serait rien fier de les avoir! Elle est l'intendant de la maison, et un rude; le valet de ferme, qui est vieux pourtant, lui aussi--il a bien quarante ans sonns--n'est qu'un gosse auprs d'elle: le jardinier n'en mne pas large quand elle fronce le front; la tille de basse-cour la craint comme le feu. Pourtant, elle leur parle toujours doucement, et, mme, parfois, on ne sait pourquoi, elle rougit et devient honteuse et timide comme une jeune fille. Jamais, depuis onze ans, elle n'est sortie de la Bolinire, pas mme les dimanches et les jours de fte, pour aller au temple. Cependant, il parat qu'elle est dvote. Elle a une grosse Bible, toujours pose sur le dressoir de la cuisine, avec ses lunettes dedans pour marquer la page. Elle est savante comme un matre d'cole et vous explique des tas de choses qu'elle a lues, le dimanche, dans les livres que Monsieur lui a permis de prendre, dit-elle, dans la bibliothque. Elle sait par coeur des posies qu'elle rpte en faisant tourner sa broche. Ah! mais, bien plus fort: elle en fait, elle aussi, des posies! Oui, Madame, Dieu me pardonne, elle en fait, elle est pote; ce vieux manche balai est pote; c'est renversant, mais c'est comme a. Je les ai vus de mes yeux, moi, ces vers, que, mme je les ai subtiliss pour les montrer Madame, pensant que a lui ferait passer le temps. Les voici: ils taient dans le tiroir de la cuisine, ct du hachoir et de l'aiguille larder. Hein! c'est-y tordant! Madame verra; sr ce n'est pas du Victor Hugo, mais pour une domestique, c'est ...tonnant, tout de mme! J'ai pris le papier, aprs avoir recommand mon cervele les plus grands gards pour cette servante-pote. Voici ces vers que je t'envoie, non pour me moquer de ta vieille bonne, que j'aime et que je vnre autant que tu peux le faire, mon ami, mais parce qu'ils dcouvrent un peu de cette me troite et profonde, prise de beaut, de justice, hante de scrupules, qui voit en Dieu, non le Pre tendre et misricordieux, celui qui est amour, avant tout, le Dieu de l'Evangile, enfin, mais le matre dur et inflexible, le Crateur, le juge implacable, le Dieu de l'Ancienne Alliance. Est-ce de l'Eternel la dernire trompette? Sur l'esquif emport par la mer en courroux J'entends gmir les mts et hurler la tempte. Seigneur, Dieu Tout-Puissant, ayez piti de nous! Le ciel est sombre, peine un peu de clart passe A travers les nuages, partout amoncels; Nous sommes seuls, jets dans cet immense espace. Et la mer a perdu sa grande majest. Description de la tempte, le pril augmente; prire, puis: Mais le Seigneur est sourd, il a cach sa face. Dans une nue immense il s'est envelopp, Il ne veut pas entendre! et voyez, sur la place Du frle esquif, les flots se sont dj ferms. Mon Dieu, o s'en vont-ils? Au fond des noirs abmes Les voil qui descendent, jamais disparus. Vous les voyez, Seigneur, et vous jugez leurs crimes; Sur les bords des vivants ils ne reviendront plus. D'affreux monstres marins s'acharnent sur leurs formes Mortelles qu'une mre adorait trop jadis. Mais qu'importe l'endroit o pour toujours ils dorment, Si leur me est sauve et va en paradis. Qui le dira, Seigneur? Vous leur donniez la chance De croire et de prier alors qu'ils taient forts. Vous ont-ils obi? Hlas! Est-ce qu'on y pense? Quand on est jeune et gai l'on va, bravant la mort. Mais elle vient un jour, la terrible ennemie, Alors il est trop tard pour prier et gmir, Trop tard... vous tes sourd, vous teignez la vie, Comme on souffle un flambeau quand la nuit va finir. Pauvre Hlose, quels vers! Non, ce n'est pas du Victor Hugo! Pourtant ils m'ont bouleverse. N'a-t-elle pas perdu son mari et son fils en mer, tous les deux, non convertis, comme elle dirait? Quelle profondeur de souffrance ils dvoilent, ces vers maladroits, quels affreux tourments! Je commence entrevoir ce qui donne ce vieux visage cet air d'angoisse: ne serait-ce pas la crainte de ne revoir jamais ceux qu'elle a perdus? Elle met dans ses convictions la raideur, l'inflexibilit qu'elle apporte tout dans sa vie. Sait-elle, oh! sait-elle ce qui s'est pass dans ces mes d'hommes l'heure suprme? Qui peut se vanter de connatre le secret des coeurs, d'y suivre le travail de Dieu, si mystrieux, si intime, si profond, si cach, souvent! Qui peut oser dire d'un de ceux pour lesquels le Christ est mort: il est perdu?' Comme j'crivais ces mots, Hlose est entre dans le salon. Elle a fronc les sourcils la vue des fleurs, du tapis, des coussins, de la lampe, qui changent la physionomie par trop froide de la pice, mais s'est arrte devant les portraits. Elle a pris le tien; sa figure s'est panouie. --Comme c'est lui! s'est-elle crie. On dirait qu'il va parler, qu'il va me dire: Bonjour, ma Lose, a va toujours bien? Mais le voil qui prend des cheveux blancs, dj, si jeune! --Il a souffert. --C'est vrai, a touche, a. C'tait un si beau drle, autrefois, tracassier, vif, mais si aimable, si bien portant! Et voyons... Elle a pris l'autre portrait. --Il lui ressemble; pourtant il a quelque chose de Madame. Quel ge avait-il, l? --Six ans et huit mois. --Et quand... c'est arriv. --Sept ans. --Sept ans! Un bb encore, quoi! Comme j'aurais aim le connatre! Elle s'est tue, a soupir et l'a contempl longtemps sans plus rien dire. J'ai vu une larme furtive couler lentement le long de sa joue ride. Alors, tout mue, je me suis leve et, prenant sa vieille main dans les miennes, je lui ai dit: --L'enfant a eu le mme sort que l'homme mr, que le jeune homme; mais, sur eux tous, le Pre du ciel veillait. Il les a tirs des grosses eaux, cherchons-les auprs de lui. --Non, non, a-t-elle rpliqu vivement, comprenant ma pense et dgageant sa main. Le cas n'est pas le mme. Votre chrubin est mort dans vos bras, d'une maladie qui l'aurait emport sur terre aussi bien; la mer l'a recueilli, elle ne l'a pas tu. Et puis, quelle diffrence! Son me d'enfant tait pure et prte pour la vie ternelle. Mais les miens... Croyez vous que, dans une tempte, on ait le temps de prier, de se recueillir? --Je crois, dis-je, en l'entranant doucement et la faisant asseoir mes cts, je crois que l'infini du repentir peut tenir dans un cri, dans un suprme lan vers Dieu. --Vous dites cela pour me consoler, parce que vous tes bonne et que je vous fais piti. Mais je sais bien, moi, que l'Eternel est un Dieu fort et jaloux, qui punit l'iniquit des pres sur les enfants, jusqu' la quatrime gnration de ceux qui le hassent... --Oui, mais qui fait misricorde jusqu'en mille gnrations ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements. Ne les avez-vous pas toujours gards? Ne l'aimez-vous donc pas? --Non, justement, dit-elle, et c'est l mon crime impardonnable. Je ne l'ai pas aim de tout mon coeur, de toute mon me, de toute ma pense. Je lui ai prfr la crature et la crature m'a trompe, m'a abandonne. D'abord, je me suis marie par amour, moi, chrtienne, avec un incroyant. Puis je me suis fait des idoles de mes enfants. Il y en a qui disent que j'ai t trop svre avec eux: je sais bien, moi, que j'ai t faible, que je les ai gts. Mon fils est devenu un dbauch, comme son pre. J'avais une fille... Ah! combien elle m'tait chre, pourtant! Je n'ai pas su la prserver de la tentation. Elle s'est engoue d'un homme sans religion et l'a pous malgr ma dfense. Que pouvais-je dire? Ne suivait-elle pas mon exemple? Je la gardais comme la prunelle de mes yeux; j'aurais donn pour elle tout le sang de mes veines; elle tait mon dernier enfant, la seule qui restt de tous les miens. Je l'avais fait lever Sainte-Foy, dans la pension protestante, comme une demoiselle. Elle tait trop dlicate, trop fine pour tre servante ou pour travailler la terre; sa sant tait fragile, elle toussait souvent, l'hiver. Je comptais la garder auprs de moi et la marier quelque cultivateur des environs... Elle s'est amourache d'un vaurien, d'un beau Monsieur faux-col et plastron, qui se disait agent d'assurances, venu pour la saison au Val, chez des amis communs. Un vaurien sans le sou, quoi! Dans le pays je passe pour avoir un joli--magot; on se trompe: j'ai seulement les conomies de ma mre et les miennes, juste de quoi tre son aise en bien travaillant et voir venir les mauvais jours. Il pensait dnicher une hritire. Il a demand Raymonde; j'ai refus de la lui donner, bien entendu. Alors ma pauvre petite a commenc dprir. Elle s'en allait souvent pleurer dans le grenier foin. J'esprais que cela lui passerait. En effet, elle commenait tre plus raisonnable et je me rassurais, croyant le misrable parti, lorsqu'un jour de la fin septembre--je m'en souviens comme si c'tait hier--vers le soir, je finissais de ranger les draps de la lessive dans l'armoire de la lingerie, elle est entre timidement. Je la vois, ainsi que je vous vois, l! Son chapeau (elle en avait un depuis son retour de pension) son chapeau cachait ses cheveux, si pais qu'elle ne pouvait les dmler toute seule, dors et si friss, bonnes gens, qu'on aurait dit qu'elle tait coiffe par le coiffeur. Elle avait une petite robe fond blanc ramages bleus qui s'ouvrait un peu au cou. Sa figure, belle admirer, menue et ronde comme celle d'un enfant, tait trs ple; elle tremblait. Mais ce n'est que plus tard que je me suis souvenue de tous ces dtails et de son air pas comme l'ordinaire. A ce moment-l je ne voyais que mon linge que je voulais finir de mettre en ordre avant la nuit. --O t'en vas-tu de ce pas? lui dis-je. --Je vais porter la dame des Tamaris son ouvrage, que je viens de terminer. Adieu, maman! Je ne me mfiais de rien. Trs habile de ses doigts elle faisait, en effet, pour les dames du voisinage, des ouvrages de fine broderie. Elle en gardait l'argent dans une tire-lire, sur la chemine de la cuisine, pour son trousseau, soi-disant. --C'est bon, reviens vite. Je n'aime pas te voir courir les chemins, quand il fait noir. Elle ne me rpondit pas et se mit m'embrasser. Elle avait toujours t trs amiteuse et m'ennuyait, souvent, moi qui n'aime pas trop cela, se pendre mon cou et me bcoter, m'empchant de travailler. --Embrasse-moi, toi, dit-elle. Je la baisai distraitement, un peu impatiente, mme, et continuai ma besogne... Ce n'est que lorsque j'entendis la porte du jardin se refermer que je me rveillai comme d'un songe. Brusquement, je fus saisie d'un pressentiment, je revis sa figure bouleverse, je me souvins du drle de son de sa voix. Je me prcipitai la cuisine: la tirelire n'tait plus sur la chemine; j'allai la grille, Raymonde avait disparu. Folle d'angoisse, je me mis courir sur la route, je l'appelai, je la cherchai dans le village, aux Roches, chez ses amies sur les falaises, dans les champs: rien ne me rpondit, elle n'tait nulle part, personne ne l'avait vue. Je la crus noye. Je passai la nuit rder le long du rivage, l'appelant sans m'arrter, la gorge enroue, les jambes casses. Le garde-cte, que les voisins, accourus mes cris, avaient prvenu, envoya un canot avec des hommes, du port. La lune tait pleine, on y voyait comme le jour. On chercha partout dans les rochers, sans rien trouver. Enfin, comme je m'en revenais la maison, au matin, ayant perdu tout espoir, un homme me remit une lettre de sa part. Ma fille vivait, oui, et, au premier moment, je crus devenir folle de joie; mais aprs, je crois que j'aurais prfr la savoir morte. Elle avait t rejoindre le misrable sans lequel elle prtendait ne plus pouvoir vivre et me suppliait de lui permettre de l'pouser. Si je refusais, plie serait force de passer outre. --Y a-t-il une rponse? me demanda le messager. --Dites la personne qui vous a envoy, que je n'ai plus d'enfant. Voil ma rponse. L'Anglus sonnait l'glise du Val comme je refermais la porte du jardin dont le bruit m'avait fait tant de mal. Raymonde n'existait plus pour moi. Elle, mon unique enfant, ma consolation, si soumise et si douce jusqu'alors, m'avait abandonne pour un tranger, un aventurier rencontr par hasard. N'a-t-elle pas eu, mme, l'impudence de m'envoyer des sommations respectueuses. Ceci tait plus amer que tout le reste: les autres preuves me venaient de Dieu, celle-ci de la chair de ma chair. C'tait l'infme qui la poussait bien sr. Fallait-il qu'elle ft enjle, tout de mme, pour en venir l, elle, ma tendre colombe, mon agneau sans tache, qui m'aimait tant, qui n'aurait pas fait de mal une mouche! Ah! il n'a pas tard me venger, le malfaiteur! Quand il a su que j'tais inflexible, que la fille seule lui restait sans la dot, il l'a abandonne son tour. --Vous n'avez pas essay de la revoir? Hlose a baiss la tte, comme honteuse. --Oui, j'ai eu cette faiblesse. Quand j'ai su qu'elle tait toute seule, sans pain peut-tre, ma rancune a cd. J'ai t la chercher, mais trop tard: elle tait morte la veille en mettant au monde un enfant mort-n. Le dsespoir, la misre,--elle n'avait pour vivre que son mtier de brodeuse,--avaient fait leur oeuvre. Voil: j'avais mis mon coeur ce qui n'est que poudre et cendre, et je n'ai trouv que poudre et cendre. Maintenant, je suis seule, je n'aime personne et personne ne m'aime. --Ma pauvre Hlose, comme vous souffrez? --Moi? a-t-elle dit, en se levant brusquement et reprenant son air ferm. Non. Je n'espre plus rien ni dans ce monde ni dans l'autre; mon coeur est mort. J'avais faut, Dieu m'a punie: c'est juste, nous sommes quittes. J'ai beaucoup pri autrefois, mais le Seigneur a rejet ma prire. Il a refus de m'entendre comme j'avais refus de l'couter, et m'a endurci le coeur. Mais, j'ennuie Madame... Je suis toute confuse... Je ne sais comment j'ai eu la hardiesse de lui dire toutes ces choses. Je prie Madame de m'excuser. --Vous ne m'avez manqu en rien, lui dis-je, et je vous remercie, au contraire, de votre confiance. Ce soir, n'est-ce pas la veille de Nol, la veille de l'anniversaire du jour o Dieu est venu dire aux hommes qu'ils sont frres? Il n'y a, ici, en ce moment, ni matresse ni servante, mais seulement deux mres... --Non, non, dit-elle, je sais ce que je dois la femme de mon matre. Si j'ai, un instant, oubli son rang et le mien... --Vous n'avez rien oubli... Mais elle n'coutait plus; et, froide, impntrable, de nouveau se dirigeait vers la porte. --A quelle heure Madame prendra-t-elle son lait de poule?... --Je ne sais... --A dix heures, sera-ce assez tt? --Oui, oui... Elle est partie, me laissant si due, si trouble de son mutisme soudain, que je me suis mise pleurer. L'ai-je froisse? J'ai donc t bien maladroite. J'aurais mieux fait de me taire. Quel droit avais-je de pntrer de force dans ce coeur si fier? Je voulais lui faire du bien? Qui m'en avait prie? Mais indiscrte, goste et orgueilleuse que j'tais, n'tait-ce pas mon propre soulagement que je cherchais? La comparaison des souffrances de cette femme torture et des miennes, ne me faisait-elle pas mieux sentir le bonheur qui me reste? N'avais-je pas besoin d'elle, plus qu'elle, de moi? Quel soulagement lui apportais-je? Au contraire, sa prsence ne m'tait-elle pas ncessaire? Il fallait lui dire, au lieu de ces belles paroles par lesquelles je croyais me montrer si charitable, si gnreuse: Restez, Hlose, je vous en prie, je souffre, j'ai besoin de vous, je suis si seule et si misrable, moi aussi: car, pour les mres, voyez-vous, les richesses, le rang, ce sont leurs enfants. Nous sommes aussi dpouilles l'une que l'autre; pleurons ensemble. La mer est haute. Je l'entends qui bat les falaises coups sourds et rguliers. Le feu est tomb--et mon courage aussi. Les coins se remplissent d'ombre. J'ai peur. Que cette veille de Nol est triste! Pourquoi suis-je la Bolinire? Ici, comme partout, je sens ton absence. Ces murs ne me disent plus rien. O es-tu, mon ami? Que fais-tu cette heure? J'espre, demain, recevoir ta lettre qui me fera du bien qui me dira que tu approches. Pour sr, tu penses moi en ce moment. Ah! si j'avais notre enfant avec moi, comme, patiemment, je t'attendrais, comme je ferais passer ton me dans la sienne, comme je puiserais dans ses yeux ma force! Mais il n'est plus. Je suis seule, si cruellement seule! Personne autour de moi. Par ce soir de fte o toutes les mres pensent faire des surprises leurs enfants et se rjouissent l'avance de leur joie, c'est bien dur, vraiment. Oh! un petit soulier remplir, moi aussi, un tre faible protger, qui donner, au nom de celui qui n'est plus, ce trop plein de tendresse qui m'touffe! J'ai l, sur la table, devant moi, les objets que je lui avais donns son dernier anniversaire: son couteau de grand garon dont il tait si fier, son petit canon de cuivre pareil ceux de papa qu'il tenait, dans sa main faible lorsqu'il tait malade... Mais, pardon, je te fais de la peine. Va, je vais tre plus forte. Vois-tu, moi, je ne sais rien te cacher. Je vais me secouer, me ressaisir. J'ai besoin de sortir, de marcher l'air vif. La nuit n'est pas si noire que je le croyais. La lune s'est leve, elle trace sur les flots un beau chemin lumineux qui conduit vers toi; ma pense va y courir pour te rejoindre... IV La jeune femme avait baiss la lampe, arrang le feu, pris dans sa chambre un grand manteau capuchon et tait sortie. La marche dissipa vite l'impression nerveuse qui l'oppressait un instant auparavant. Sans crainte, elle traversa le court jardin la franaise, et s'engagea dans l'alle de chnes qui se dirige vers la mer. Mais, comme elle refermait la lourde porte de fer pour prendre, en face, l'troit sentier menant aux falaises, elle vit, gauche de la maison, au milieu du champ de bl, le petit cimetire de famille qui, en ce pays de Saintonge, se trouve toujours dans les vieux biens de campagne des protestants. La lune faisait paratre les murs tout blancs auprs des ttes aigus, noires et raides des cyprs. Elle eut envie de revoir ce lieu si paisible o, cte cte, dans la terre qui les avait nourris, dormaient les anctres et les parents de son mari. La porte tait ferme au loquet, elle entra. Elle connaissait chaque tombe; elle y avait port des fleurs fraches le matin mme. Elle cherchait instinctivement quelque chose et ce quelque chose n'tait pas l. Ce qu'il lui fallait, elle savait qu'elle ne le trouverait plus jamais, nulle part, que toute sa vie, elle en aurait au coeur le vide, la soif inassouvie. Mais ne dcouvrirait-elle donc rien qui rappelt le cher disparu, qui lui donnt la douce illusion de sa prsence? Hlas, oui, la chimre, puisque la ralit tait impossible. Sa tombe! Ah! si elle avait eu, comme les autres mres, la joie dcevante de possder ce petit coin de terre sacr et cher entre tous, de le soigner, s'imaginant faire encore quelque chose pour l'aim! Mais cela, aussi; lui tait refus. Alors, il y avait les tombes des fils des autres; elle les recherchait, celles, surtout, des petits garons entre six et huit ans. Dans le vieux cimetire du village il y avait--elle s'en souvenait brusquement--bien des noms d'enfants gravs sur les pierres. Elle y alla, htant le pas, soudain presse comme si elle tait attendue, joyeuse comme l'approche d'un grand bonheur. Il lui semblait que son cher petit, son garonnet si fin et si doux, trottinait auprs d'elle, qu'il glissait sa main frmissante et chaude dans la sienne, comme chaque fois qu'elle allait faire une bonne action, chaque fois que son coeur, travaill par la souffrance, tait meilleur, plus pur. Elle ouvrit la porte et s'avanait entre les tertres ingaux, lorsqu'elle poussa un cri: elle voyait, enfin, ce qui l'attirait, ce pourquoi elle tait venue. D'un lan passionn de tendresse, elle se pencha sur l'enfant vanoui, tta son pouls, qui battait faiblement, rchauffa ses mains glaces dans les siennes, frotta ses tempes. Un peu de couleur revint sur les joues terreuses de Raymond. Il ouvrit les yeux; et, croyant reconnatre la dame de son rve, toute blanche dans ses vtements noirs, il dit Maman, et s'vanouit de nouveau. Madame Brunier prit l'enfant dans ses bras et sortit du cimetire. Il tait grand et lourd pour sa frle personne; mais ses forces taient dcuples. Elle ne sentait pas la fatigue, elle marchait pniblement, bravement, dans le sentier blanc, un peu courbe en ayant, prcde de son ombre dmesurment agrandie. Arrive la grille, elle sonna pour se faire ouvrir. Hlose accourut, une lanterne la main. Inquite de l'absence de sa matresse, elle la cherchait dans le parc. Elle. retint une exclamation, posa sa lumire sur la borne et prit l'enfant des bras de la jeune femme en grommelant: --Si a a du bon sens, un enfant si lourd, et madame qui est si dlicate, qui tait encore malade il y a huit jours peine! Puis, emporte par la curiosit: O madame a-t-elle bien pu trouver ce petit? Qui est-il? demanda-t-elle. --Je ne le connais pas. Il tait vanoui dans le cimetire, prs de l'glise, au pied d'une tombe. Il serait mort de froid et de faim, peut-tre, si on ne l'avait pas secouru. Il souffre, il est abandonn, malheureux, sans doute, il faut tre bonne, Hlose! --a, par exemple, c'est fort comme La Rochelle! Madame a port ce poids depuis l'glise, quasiment une demi-lieue! Si monsieur le savait, il serait bien fch. Il me gronderait de ne pas avoir suivi madame. Mais pouvais-je imaginer une pareille chose? Oh! oh! --Taisez-vous, ne me grondez pas. Je n'en suis pas morte, voyons. --Quelle imprudence de ramener ainsi chez soi de misrables vauriens, de la graine pch, pour sr! Gare l'argenterie, demain! Faut pas tre bien vieux pour faire le mal. --Portez l'enfant dans le salon. L... sur le canap... ranimez le feu, levez la lampe, vite un grog pour le rchauffer: ne voyez-vous pas qu'il se meurt! Hlose obit non sans hocher la tte d'un air de blme. Arrive dans la cuisine o il n'y avait plus personne, elle laissa clater son indignation: --Des choses pareilles ne se faisaient pas de mon temps, du temps de la pauvre madame, tout aussi bonne, tout aussi charitable, Dieu merci, que qui que ce ft. Mais une jeune femme est une jeune femme. Sa place, quand son mari voyage, est la maison et non pas dans les chemins, la nuit, ramasser les enfants de vagabonds. C'est comme aussi ces ides, de se tenir dans le salon de compagnie, d'enlever les housses quand on est toute seule, lorsque personne ne doit venir rendre visite, de mettre des fleurs partout et des coussins sur tous les meubles. Et puis, surtout, c'est-il ncessaire lorsqu'on a de vieux serviteurs dvous, d'amener de Paris des filles curieuses et moqueuses, fires de leurs tabliers colifichets, des demoiselles manques, quoi, des sottes, toujours en train de fourrer leur nez partout! Enfin, une dame, une vraie, alors, qui se respecterait, ne descendrait pas de son rang pour parler sa domestique, pour la faire asseoir ses cts, dans l'appartement des matres, comme une gale. Autrefois, certes, a ne se passait pas ainsi! La pauvre chre dfunte mre de Monsieur, ne l'aurait jamais fait, et elle avait cent fois raison: elle n'en tait que plus respecte, que mieux vue... Quand elle retourna au salon, l'enfant tait revenu lui. Install sur une chaise basse, devant le feu, il souriait la Madame genoux devant lui. Il avait enlev son bret et ses pais cheveux boucls se doraient la flamme. Ses nafs yeux clairs regardaient partout autour de lui avec tonnement. --Dieu juste! s'cria Hlose, en l'apercevant et devenant mortellement ple. La jeune femme, absorbe par la vue de Raymond, n'entendit pas cette exclamation. Sans regarder la domestique, elle prit de ses mains tremblantes la boisson chaude qu'elle donna l'enfant. Il but avidement. La vieille servante s'tait rfugie dans un coin sombre, de la pice; immobile et glace, elle semblait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. --C'est bon! disait le pauvre petit en faisant claquer sa langue. Il tait un peu gris par la chaleur et par le grog. Ses ides tournaient, affoles, dans sa tte. --Oh! c'est beau, ici! --As-tu faim? --C'te question! Je vous crois, que j'ai faim, j'ai pas mang depuis ce matin, sept heures. --Hlose... Mais Hlose tait dj partie et revenait l'instant d'aprs, portant de l'oie confite coupe menu dans de la pure de pommes de terre froide. Madame Brunier fit manger le garonnet, trop faible encore pour se servir lui-mme. --C'est pas mauvais, a, dit-il, et a fait joliment du bien par o que a passe, comme dit La Seiche. Qu'est-ce que c'est que cette bte-l? --De l'oie. --De l'oie! Ben, c'est tout de mme--cocasse que j'en mange, ce soir, de l'oie! C'est Nestor qui serait badin, s'il le savait! Voil que, maintenant, je fais rveillon, moi aussi, et sans avoir t la messe, encore! Quand il eut fini. --Comment t'appelles-tu? demanda la jeune femme. --Raymond. --Et puis? --Et pis? C'est tout. J'ai pas d'autre nom, moi. --O sont tes parents? --Ah! a, vous ne me connaissez donc pas, vous? Alors pourquoi que vous m'avez fait venir chez vous? Je suis le nourrisson de la Poupin. --Que faisais-tu au cimetire? --C'est-y l que vous m'avez trouv? --Oui. --J'y faisais rien, moi. J'ai pas une maison comme Denis, vous savez, l'innocent! Fallait bien coucher quelque part. C'est que, voil, faut que je vous dise. Ce matin j'ai quitt les vaches pour suivre La Seiche la conche du Val, et les maudites btes se sont ensauves dans le champ du pre Brodin pour lui fricoter son herbe ce vieil avare. Alors le patron voulait me batt' coups de fourche. Mais je m'ai vite chapp, je me suis serr dans le foin; alors j'ai entendu qu'ils avaient tous assez de moi; que mme la Poupin, ma nourrice, donc, n'a pas dit le contraire... a se comprend: voici pus de dix ans que je leur cause de la dpense sans leur donner du profit, depuis que ma mre m'a abandonn chez eux. Alors, moi, j'ai pas voulu rester et je suis parti, et le pre Denis m'a fait penser au cimetire avec sa chanson. Une fameuse ide qu'il m'a donne l, tout de mme, la veille de Nol! J'avais pas fait attention a. J'y suis all. C'est y que j'ai rv? Mais y sortaient tous de terre et y dansaient, les morts, je veux dire... alors j'ai pris une telle peur que je ne sais pus ce qu'est arriv aprs. Vous le savez, vous, dites? --Oui, je t'ai trouv vanoui. --vanoui, comme le chat la mre Nourrit quand La Seiche lui a fait faire le saut par dessus la maison? C'est-y drle, c'tte affaire-l, bonnes gens! --Comment s'appelait ta mre? --Sais pas. Disez-le, vous! --Moi? mais comment veux-tu que je le sache, mon pauvre petit? tait-elle une dame, une paysanne? --Sais pas. Elle avait des mains comme les vtres et une toute petite figure blanche comme vous. Allez, allez, faites donc pas la maline, si vous savez pas qui je suis, je sais bien, moi, qui vous tes. Je vous ai reconnue aussitt, car il y a longtemps que je vous connais et que je vous aime. Pourquoi que vous avez mis tant de temps venir? Pas vrai que vous tes la mre Stylice? Hein, non? Eh! bien, alors, vous tes la mienne! --Hlose, dit la jeune femme, effraye et trouble son tour, cet enfant a la fivre. Vite, mettez des draps au petit lit de ma chambre, chauffez-le. Il faut le coucher au plus tt. Rapide, la servante quitta le salon, tandis que l'enfant, sa surexcitation tombe, succombait brusquement la fatigue et s'endormait profondment. Madame Brunier, les yeux fixs sur la flamme, s'absorbait dans une douloureuse rverie. Qui tait ce petit et quelles tranges paroles avait-il dites? Pourquoi, par deux fois, l'avait-il appele de ce nom si cher qui avait fait bondir son coeur, qui lui rappelait si cruellement son bonheur jamais disparu? --Emportez-le, je n'en ai plus la force, et couchez-le; je suis brise, dit-elle, quand Hlose revint. Sans mot dire celle-ci l'enleva dans ses bras vigoureux. La pauvre mre tait reste la mme place, assise sur le tapis, devant le foyer ardent, regardant vaguement les tisons. Tout coup une bche se brisa et un charbon roula prs d'elle. En le ramassant, elle aperut un des petits sabots de Raymond, par terre. Elle le prit et se mit rire, tandis que de grosses larmes tombaient sur ses mains. Ceci tait vraiment bien extraordinaire. Le soir mme elle se plaignait de n'avoir pas de soulier remplir et il lui arrivait un sabot! Elle dsirait un petit tre qui se dvouer, elle sortait, et elle trouvait un enfant sans mre qui l'appelait maman, qui lui contait navement ses souffrances, qui lui disait qu'il l'attendait depuis longtemps, qu'il l'aimait! N'tait-ce pas un rve dont elle allait se rveiller plus triste et plus seule encore? Non, non, ce n'tait pas un rve, ni la chimre appele tantt, c'tait mieux: une tche accomplir, le bien faire en souvenir de son enfant. Voil le lien mystique et invisible enfin trouv, rel, certes, plus rel que les choses qui se voient avec les yeux de la chair. tait-ce une consolation? Y en a-t-il pour les mres? Non, mais une douceur haute, sereine, pure. Elle se leva, prit sur la table le couteau et le petit canon de cuivre, hsita un instant, enfin, bravement, aprs les avoir presss sur ses lvres, elle les glissa dans le sabot, puis, avec prcaution, elle entra dans sa chambre. Une lumire tremblotante brlait dans une veilleuse de porcelaine. Mme Brunier ne vit rien, d'abord, que la couchette blanche, et, sur le coussin, une tte boucle. Elle posa le sabot par terre, sous la chaise, o les habits de l'enfant avaient t soigneusement rangs, et allait se retirer lorsqu'elle aperut une longue forme noire agenouille au pied du lit. Elle retint un cri, recula brusquement, heurta la chaise. Au bruit, la forme se dressa et la servante, cherchant dissimuler son pauvre visage boulevers, rougi par les larmes, essaya de fuir en murmurant quelques mots confus; mais la jeune femme, rsolument, lui barrait la porte. Elle souriait doucement et semblait dire: Tu ne m'chapperas pas cette fois. --C'est que, si Madame savait... fit Hlose qui tremblait et la regardait d'un air timide. Madame ne rpondit pas, mais ses yeux loquents disaient qu'elle savait trs bien, au contraire. --Il a juste l'ge qu'aurait son enfant, mon petit-fils... dix ans! Il est blond et blanc comme il aurait t si Dieu avait permis qu'il vcut, comme elle tait, elle, autrefois. --... --Et puis, Madame a-t-elle remarqu son nom? --Quel nom? --Raymond. Le sien, justement, celui de ma pauvre petite. N'est-ce pas extraordinaire? --Il y a tant de Raymond et de Raymonde dans le pays. --Oui, mais avec la ressemblance... C'est tonnant, tout de mme. Si je n'avais pas vu le nouveau-n couch dans son cercueil, blanc comme un cierge... --Quel rapport y a-t-il entre ce misrable vaurien, comme vous disiez tout l'heure, et... --Ah! mais Madame n'a donc pas entendu? Ce n'est pas un vaurien, c'est le nourrisson de la Poupin. Tout le monde le connat dans le pays: un enfant craintif et poli, au contraire, un pauvre petit souffre-douleur qui reoit plus de coups que de morceaux de pain. On dit qu'il est le fils d'une pauvre jeune dame abandonne... --De la graine pch, sans doute... --La Poupin rpte tout propos: Qui veut de lui, je le lui donne! Et elle l'a chass, la sans-cour! Dire que je ne l'avais jamais vu, moi! De quel apptit il mangeait l'oie, pauvre agneau! Riait-il de bon coeur, montrant ces jolies dents blanches! Et quelle petite voix flte, quel esprit: vanoui, comme le chat la mre Nourrit? Si a ne fait pas piti, tout de mme, tant ptir, si jeune... --C'est le sort de bien des orphelins. --Devrait-il y en avoir des orphelins, si Dieu tait juste? tre seul au monde, dix ans... C'est bon pour les vieux, cela! c'est bon pour moi, qui ai pch, mais ce petit, qu'a-t-il fait, je vous le demande? Mme Brunier ne gardait plus la porte. Elle allait et venait dans la chambre, comme impatiente, tournant le dos la vieille femme. --Il se fait tard, Hlose, dit-elle, il faut se coucher. Mais celle-ci ne l'entendait pas. --Comment sera-t-il reu demain matin? continuait-elle. On le battra pour lui apprendre dcamper. --J'irai l'accompagner moi-mme. --Ce ne sera que partie remise et il ne perdra rien pour attendre. Ds que Madame aura vir les talons... Ah! si Madame voulait... mais non, c'est impossible... --Pourtant, j'ai tout ce qu'il faut, le lit (celui de Raymonde) avec les draps et les couvertures... Les vtements, je m'en charge. Quant la nourriture, eh bien! je puis me passer de gages, j'ai bien assez gagn, comme cela, presque rien faire depuis des annes et des annes... La jeune femme ne rpondit pas mais, se retournant soudain, elle ouvrit ses bras la servante qui vint s'y jeter, perdue. --Ma matresse, ma matresse, disait-elle, Dieu vous le rende! C'est lui-mme qui vous a envoye vers nous. Car ceci est un vrai prodige, que vous soyez sortie juste ce moment et alle juste cet endroit. J'ai compris cela tout l'heure, quand je suis entre dans le salon et que j'ai vu l'enfant auprs du feu, si beau, si faible, si semblable celui auquel je pense sans cesse et que j'ai tu, oui tu, moi, criminelle, en repoussant sa mre! J'ai senti un coup au coeur, comme si cette vieille machine qui a tant souffert se brisait au-dedans de moi. En mme temps, quelque chose me disait: Regarde, Hlose, et cesse de douter, Dieu a entendu tes prires, il a pardonn tes fautes, il a piti de ta solitude, il t'envoie cet tre aimer et consoler. Et j'tais l, comme une bte, n'osant bouger, ni souffler, craignant de faire disparatre la vision. Alors, vous m'avez dit: emportez-le! Quand je l'ai senti dans mes bras, en chair et en os, j'ai perdu la tte, je me suis mise l'embrasser et pleurer tout en le dshabillant. Il a soulev ses paupires, a souri, pauvre ange, et s'est rendormi. Voyez comme il dort, maintenant. Il ne se doute pas du bien qu'il m'a fait. Vraiment, Madame avait raison, Dieu est bon et moi j'tais une vieille ingrate, une mauvaise incrdule. Ah! comme je vais l'lever, celui-l! J'en ferai un homme, suivant le Seigneur, je vous le promets. Il me fermera les yeux, je lui laisserai tout mon bien... Mais je cause, je cause et je m'oublie. Et le lait de poule de Madame, et le lit qui n'est pas bassin! Hlose quitta vivement la chambre. En allant teindre les lampes du salon, Mme Brunier s'aperut que les contrevents de la porte-fentre n'taient pas ferms. Elle l'ouvrit pour les tirer et s'arrta sur le perron. La nuit de Nol s'achevait, sereine et belle. La mer, au bout de la longue avenue, tait calme; la lune tendait sur les mystrieux abmes sa large trane de lumire, montrant l'infini: la vague discrte apportait la grve un long clair, resplendissant et pur comme un sourire aprs les larmes. Dcembre 1902. JOYEUX NOL A Yvonne, I Ton sourire infini m'est cher Comme le divin pli des ondes, Et je te crains quand tu me grondes Comme la mer. SULLY PRUDHOMME. (_Chanson de mer_). Au bruit assourdissant du rveil, Nadine, brusquement arrache ses rves, poussa un lger cri. Le coeur battant, elle saisit l'horrible instrument et le fourra sous son coussin pour le faire taire; l, elle le tint bien fort, comme on tient un animal mchant qui voudrait s'chapper. L'impitoyable son strident continua un instant, assourdi, touff, puis s'teignit. Alors la jeune fille alluma sa lampe, regarda l'heure: cinq heures et demie. Il faut se lever, se dit-elle en tirant ses bras lourds de sommeil et en baillant. Sans s'attarder dans le lit chaud et douillet o il aurait fait si bon se recoucher, bravement elle sauta hors des couvertures et commena sa toilette. C'est Nol,--pensait-elle en tordant ses beaux cheveux fauves devant la glace et plantant des pingles dans leur masse onde, rebelle.--Je suis bien laide, aujourd'hui! J'ai mon teint de perle malade, comme dit papa. S'il s'en aperoit, il sera inquiet; mais il ne s'en apercevra peut-tre pas. Et, lui except, qui donc y prendra garde? Je ne le verrai pas. Pourquoi aujourd'hui plutt qu'un autre jour? Ne me suis-je pas mise, moi-mme, volontairement en dehors de sa route? Et, si je le rencontrais, remarquerait-il ma pleur? C'est peine s'il me regarde, quand le hasard nous met en prsence; et cela est si rare! Il prend gauche quand je tourne droite, et droite quand je vais gauche. Il me fuit, c'est certain; ma vue doit lui tre odieuse... Mais je me suis promis moi-mme d'tre courageuse, et je le serai. Je n'ai pas le droit d'tre triste. Joyeux Nol, Nadine, entends-tu? Joyeux Nol pour tous autour de toi: leur gat ne dpend-elle pas en partie de la tienne? D'ailleurs, les petites soeurs sont ici, les petites soeurs! et Jacques, ton Jacques: cela, certes, est de la joie, de la vraie! Peut-on avoir tout ce que l'on dsire en ce monde? Oui, parfois, mais cela ne dure gure. J'ai eu ce moment de plein bonheur, quand maman tait l, que nous tions tous runis, qu'_il_ venait sans cesse, qu'_il_ m'aimait... Eh! bien, eh! bien, et ces rsolutions? Voil-t-il pas que je pleure? Bah! les plus belles journes ont bien leur rose, le matin? Voyons, n'ai-je pas de hautes, de belles compensations? Je suis une ingrate: Pre est si tendre! De quel ton ne me disait-il pas, hier, comme nous revenions de notre promenade quotidienne: Les autres vont arriver, Nadine, mais, sache-le, toi seule tu me suffis. Quelle cruaut, quel gosme il et fallu... La jeune fille s'essuya les yeux, passa un chaud dshabill de molleton blanc, et s'installa auprs de sa table pour coudre. Elle examinait dans tous les sens, l'une aprs l'autre, deux robes de fillettes, deux fraches robes de mousseline. Il s'agissait de les allonger et de les largir. Comment s'y prendre? Eh! tout simplement en dfaisant les plis et dplaant les crochets! Agnese, la femme de chambre, tait trop occupe pour le faire; les petites soeurs n'avaient que leurs uniformes si laids, ou leurs vieux costumes bleus: or, il fallait qu'elles fussent belles, le soir, au dner; leur pre serait si content, si fier de leur bonne mine! A l'oeuvre! Et les doigts actifs se mirent dcoudre. Aussi, qui aurait cru qu'elles pousseraient et grossiraient tant que cela en trois mois, les chries! C'tait stupfiant! taient-elles fatigues, la veille, en arrivant de leur voyage, tout d'une traite depuis Florence! Elles s'endormaient table comme les gros bbs, comme les chers poupons d'autrefois. Et quels progrs elles avaient fait en Italien! Le doux accent toscan prenait, en volant sur leurs lvres pures, un charme particulier. --Cette Maggie est vraiment tonnante pour ses treize ans, presque aussi grande que moi, et, avec cela, robuste, dj ronde comme une petite caille! Mais Lucette est beaucoup plus frle, hlas! On lui donnerait certainement moins que ses onze ans. Pourtant elle aussi a pouss; elle m'arrive l'paule, maintenant. Comme elle ressemble maman avec son teint mat, ses cheveux noirs, et ses clairs yeux bleus si tendres! Pourvu que... Oh! qu'elle serait donc heureuse, si elle les voyait toutes les deux, la bien-aime! Nadine cousait. La haute lampe, voile de soie rose, clairait son front pensif, o deux petites raies fines commenaient se creuser,--avivait ses paupires baisses, bordes de longs cils noirs, son visage d'un blanc lumineux, allong, mince,--s'arrtait sur le rouge vif de belles lvres frmissantes de vie contenue, closes comme une fleur encore ferme, douces et tristes. Six heures. Le pas lourd de la cuisinire se fait entendre l'tage au-dessus; elle remue son lit; puis c'est le tour de la femme de chambre. Bien! Elles seront l'ouvrage assez tt ce matin, malgr leur rentre tardive aprs la messe de minuit. Il le faut, la maison est pleine, et, ce soir, ce dner... En y pensant, Nadine a comme une petite fivre: si quelque chose allait tre oubli, quelque plat manqu! J'ai tout prvu, je crois, se dit-elle, mais papa invite toujours du monde au dernier moment et Perptua est si journalire! Quelle dsagrable surprise me rserve-t-elle? Voyons: la dinde truffe est superbe, le civet de livre sentait trs bon, hier, dj... Ces plis sont interminables... Pourvu que les hutres arrivent temps! Avec le lgume et le pudding que je ferai ce sera, je crois, suffisant. Le sera-ce, vraiment? C'est peut-tre un peu lourd, tout cela, mais papa tient la dinde traditionnelle, Jacques aime beaucoup le civet et Perptua le russit bien; quant aux petites, un Nol sans pudding ne serait plus Nol. Et puis, nos invits sont tous de vieux amis indulgents. J'arrangerai bien la table avec les fleurs de la serre, du houx, des fruits... l'picire a promis d'envoyer les bananes et les mandarines avant midi, par le courrier... Sept heures, dj? Heureusement l'ouvrage avance. Les petites soeurs ne tarderont pas s'veiller pour regarder dans leurs souliers. Vont-elles tre contentes! Peut-tre s'attendent-elles encore des jouets; mais elles sont trop vieilles, vraiment; il faut commencer les traiter en grandes filles. Les cols de broderie anglaise, enfin termins, leur iront bien. Ces parures donnent un petit air propre et soign, fort gentil. La porte s'ouvre, et une belle fillette brune, les pieds nus, en chemise de nuit, se prcipite dans la chambre. --Merci, Grande, dit-elle, sautant sur les genoux de sa soeur et l'touffant dans ses bras. Juste, je dsirais tant un bracelet! Et ce joli col! C'est la dernire mode, tu sais! J'en ai vu de tout pareils la devanture d'un grand magasin, Florence! Laisse donc ton travail! Est-ce que l'on coud, le jour de Nol! C'est dfendu. Viens dans mon lit un moment, comme l'anne dernire, nous bavarderons. Luce dort encore, naturellement! Pauvre mioche! elle est fatigue du voyage, tu comprends! --Alors il ne faut pas la rveiller. Reste chez moi, toi, au contraire, couche-toi. Je n'ai plus que deux points faire et j'ai fini. --Oh! tiens! justement la voil, Mademoiselle! Enfin! Elle est rveille! Retournons dans ma chambre. Nadine prit en ses bras la frle enfant qui arrivait, toute ensommeille encore, ple et grelottante, et se hta de la rapporter dans sa couchette de cuivre. Maggie, dj enfouie jusqu'au cou sous les couvertures, regardait sa grande de ses yeux brillants. Son petit nez en l'air, sa bouche malicieuse, tout son visage frtillait de sant, de vie. --Ouvre les contrevents, dit-elle. Oh! qu'il fait bon chez nous! Comme on y dort bien! Tiens! Tu as fait mettre des rideaux neufs! Je n'avais pas remarqu cela, hier soir! Ces coquelicots roses sont trs jolis, et comme ils vont bien avec la tapisserie! Qu'elle est gentille notre chambre! N'est-ce pas, Luce? Autre chose que le dortoir de la pension, avec ses odieux murs peints en gris qui ont l'air d'tre faits en brouillard, et ces durs lits de fer, hein! Fait-il froid, dehors? Y a-t-il de la neige? --Oui, sur les sommets, pas ici, dit la grande soeur en refermant la fentre. --Quel malheur! Nol, sans neige, ce n'est plus a. --Qui veut djeuner dans son lit? --Moi! --Moi! --Bon! Je vous ai gard un peu de la galette d'hier soir. Lucette, sonne pour qu'Agnese apporte le chocolat. Es-tu contente de ce que tu as trouv dans ton soulier? --Oh! si contente, Dine! Je venais exprs dans ta chambre pour te le dire, mais cette Maggie parle tout le temps! Imagine-toi, Marthe Balds, tu sais, mon amie, a une gourmette presque pareille--pas si belle--et j'en avais tellement envie d'une, moi aussi! Comment fais-tu pour toujours deviner ce qui fait plaisir? Oh! je le sais: tu nous aimes! Nous les mettrons ce soir, les bracelets, dis, et aussi les cols? --Oui. --Quel bonheur d'tre Paradiso! Il me tardait tant que Nol arrivt! Il me semblait que jamais, jamais, ce moment ne viendrait. Tu feras un pudding, n'est-ce pas, Dine, comme les autres annes, et nous t'aiderons? --Oui, je vous ai attendues exprs. --Moi, j'enlverai les ppins des raisins secs, dit Maggie. --Et moi, j'mietterai le pain anglais, reprit Luce. Nous le ferons ce matin? --Ce matin. --Avant le temple? --Ds que vous serez prtes. --Nous le tournerons tous, tous, dit Maggie avec exaltation: Jacques, Agnese, Perpetua, papa, oui, mme papa, je le lui porterai dans son cabinet. --Et tu nous raconteras l'histoire du petit raisin de Corinthe qui ne voulait pas tre mang? supplia la toute petite. --Si vous voulez. --Mais, quand mme, cette aprs-midi, nous aurons nos amies? --Je l'espre, je les ai toutes invites. --Nous as-tu fait des merveilles? --Oh! fi! la gourmande! --Tu n'en as pas fait?--Et la figure de Luc s'allongeait dj. --Mais oui, sois donc tranquille! --Beaucoup? --Une pyramide. --Que tu es gentille!--La fillette, les yeux tincelants de plaisir, une petite lueur rose sur son fin visage, se mit embrasser sa soeur petits coups presss, tantt sur une joue, tantt sur une autre. --Tu ne sais pas, Nadine! s'cria Maggie, devenue grave subitement. J'ai eu un trs grand chagrin. Je ne te l'ai pas crit, parce que a aurait t trop long te raconter, et aussi pour ne pas te faire de la peine. Mais il faut que tu me promettes de ne le dire personne, personne. --Je te le promets. --Surtout pas Jacques. --Tu peux te fier moi. --Jacques est trop moqueur. Eh bien! je suis brouille avec Lola, ma grande amie. C'est une rapporteuse. Tu ne devinerais jamais ce qu'elle a fait. Elle a t dire Madame que je la trouvais injuste. C'est vrai que je la trouve injuste, elle ne me donne jamais que des huit, quand mme je sais mes leons trs bien, trs bien, sans une seule faute; mais je l'avais dit Lola en confidence, c'est trs mal de le rpter. --C'est une trahison, dit Luce, avec conviction. --Et moi qui avais tant de confiance en elle! continua Maggie. C'tait mon amie de coeur, tu sais, ma vraie amie. Je croyais que nous nous aimions pour toute la vie, et voil, c'est fini! Cela m'a fait beaucoup, beaucoup de peine. Aussi, je ne veux plus jamais aimer personne que toi... et papa... et Jacques... et Daniel. --Et moi? demanda la petite. --Oh! toi, bien entendu! Toi, tu es un peu moi, tu es presque ma soeur jumelle. Et puis, aprs, maintenant c'est fini, je m'en moque. C'est Nol! c'est Nol! c'est Nol! Et, faisant une boule de son dredon, elle le lana dans le lit de Lucette. Celle-ci riposta en lui envoyant le sien. Nadine, qui allumait le feu prpar dans la chemine, en reut un sur la tte. La lampe pose prs d'elle, sur le plancher, s'teignit. La ple lumire d'un matin d'hiver se rpandit dans la chambre. Le feu ronflait. --Attendez! dit la grande soeur. Je vais vous apprendre me manquer de respect!--Et elle courut vers les lits. Mais l, plus personne! Les ttes mutines avaient disparu. Seulement, sous les couvertures de Maggie, il y avait quelque chose qui remuait, remuait... Nadine se mit chatouiller dans le tas. Des cris touffs s'entendaient, des coups de pied branlaient la cloison voisine. Enfin une tte apparut, rouge, bouriffe, suivie d'une autre tte plus ple, et les petites soeurs malades de rire, se pendirent au cou de la jeune fille qui les emporta en tournoyant. --Pour un joyeux Nol, c'est un joyeux Nol! dit une grosse voix. Aussitt les fillettes glissent terre, et comme deux souris peureuses qui regagnent leur trou, s'en vont chacune dans sa couchette. --On frappe avant d'entrer! dit Maggie, furieuse d'tre surprise ainsi. --Vraiment? dit le grand frre, riant de son air de dignit offense. Eh! bien, j'ai frapp, Mademoiselle, mais votre majest faisait tant de tapage, qu'elle n'a pas entendu. Et puis, pour les quatres petits fuseaux maigres que j'ai entrevus, trottinant, ce n'est pas la peine de faire tant d'embarras! J'ai cru que le feu tait la maison, moi, ou que vous tiez assaillies par une bande de brigands! Qui donc tapait si fort la muraille? Et avec quoi? Ce n'est pas possible que ce soit cette prude demoiselle? J'ai tout juste pris le temps de m'habiller la hte et d'accourir, pensant vous trouver massacres. Mais, certes, je regrette mon bon mouvement. A l'avenir, on pourra bien vous gorger tout son aise, sans que je m'en inquite. J'aurais fort bien dormi encore une bonne heure sans votre tapage infernal. Vous me paierez a, mes enfants! Toi, l'effronte, je vais te mettre au haut de cette armoire; tu y resteras jusqu' ce que tu demandes pardon; quant toi, la mauviette, je me contenterai de te fourrer dans ma malle. --Non! non! criaient les fillettes. Nadine, dfends-nous! --Voil le djeuner, dit la femme de chambre en entrant. --Ah! merci, ma bonne Agnese! Justement je mourais de faim! Et Jacques, prenant une des tasses fumantes, fit mine de s'installer auprs du feu. Maggie oubliant tout, sauta hors du lit. --Le gourmand! cria-t-elle, indigne. Nadine empche-le! Je le dirai Papa! C'est pour moi, pas pour toi! La grande soeur rtablit l'ordre. Quand les enfants furent laves, installes et en train de savourer leur chocolat, le jeune homme lui dit voix basse: --Je voudrais te parler le plus tt possible. --Qu'y a-t-il? demanda Nadine devenant subitement ple. --Je te le dirai. O pourrai-je te voir seule? --Viens avec moi dans le bois. Il faut que j'aille cueillir le houx pour ce soir: Je n'ai pas une minute perdre aujourd'hui. La jeune fille disparut et revint, l'instant d'aprs, vtue d'une gentille robe de serge grise. Elle prit, en passant dans le vestibule, sa grande mante rouge dont elle rabattit le capuchon sur sa tte, de vieux gants, mit des socques, et, arme d'un scateur, suivit son frre qui, impatient, nerveux, marchait devant elle. Il se retourna son approche. Qu'elle est belle! se dit-il, frapp de sa grce, comme chaque fois qu'il la revoyait aprs une absence. Elle ne ressemble personne... Puis, tout haut: --Dis-moi, o as-tu pch tes yeux, Dine? Je n'en ai jamais vu de pareils; ils sont tonnants. D'abord, tu sais, leur couleur est trs rare: ce gris.... indfinissable ni bleu ni vert. Peut-tre te viennent-ils, comme ton nom, de notre anctre Sudoise? Quand tu es rveuse ou proccupe ils se ternissent, deviennent ples et froids comme un ciel du Nord: plus personne dedans. Mais lorsque tu y es... maintenant, tiens! c'est le soleil de midi sur la mer, le soleil du coeur de Nadine, qui claire tout autour de lui. --Quand tu auras fini... dit tranquillement la soeur. Te souviens-tu de la couturire qui venait la maison du temps de Maman, Angela? Elle disait de toi: Ce Monsieur Jacques, quelle langue bien pendue il a! Elle avait raison. Tu feras, certes, un bon avocat. Par malheur, je connais ces attendrissements-l: en gnral ils ne prsagent rien de bon. Je ne sais pas si mes yeux sont beaux, _caro_[29], mais je sais qu'ils y voient, et trs clair. Ils ont remarqu tout de suite, avant que tu ne m'aies rien dit, ds hier soir, que tu es proccup. Tu as beau rire et faire le fou, va, il y a l, sous cette formidable moustache la Vercingtorix, le mauvais pli de quand tu avais fait une sottise, autrefois. Alors aussi, pour m'apaiser, tu m'appelais ta zolie Dine. Allons, trve aux prambules. Si tu as m'apprendre quelque chose de dsagrable, dpche-toi; j'aime mieux a. [Note 29: Cher.] --Tu as une manire de m'encourager!... Crois-moi si tu veux, mais il y a une chose singulire. Lorsque j'ai fait des folies et que je suis loin de toi, je sais bien, au fond, que je suis coupable, j'ai une conscience, comme tout le monde; seulement la morale courante est si indulgente, si facile! Je ne me trouve ni meilleur ni pire que les autres; je ne sens vritablement mes fautes que lorsque je te vois, que je rencontre ces yeux... eh bien! non, l, je n'en parlerai plus! Toutefois, j'ai le droit de dire qu'ils ont sur moi une trange influence, une influence ridicule qui me vexe et que je ne puis pas secouer. Dis-moi, est-ce toi qui as mis cet crin sur ma table, pour moi? --Mais oui, dit la jeune fille, inquite, cela ne t'a-t-il pas fait plaisir? --Certainement... --Tu as reconnu?... --Oui, c'est la bague de Maman, celle qu'elle portait la main droite, cette main si longue, si blanche avec ses ongles un peu bombs. Le rubis lanait de petits clairs rouges quand elle cousait, le soir, la lampe, tu t'en souviens? --Certes! J'ai fait agrandir l'anneau pour toi. Il me semblait que tu serais content d'avoir ce souvenir. --Reprends-le, je n'en suis pas digne. --A ce compte-l, moi non plus je n'en suis pas digne, personne n'en est digne... --Tu ne sais pas ce que tu dis. Entre toi et moi il y a un abme. Comment va Papa? Son coeur? --Bien, tant qu'il se mnage et qu'on le mnage. --C'est-il vraiment un anvrisme? --Oui. Les mdecins l'affirment, tout au moins. La mort de maman en est la cause dterminante: il l'aimait tant! il ne lui faut aucune espce d'motion ni de fatigue; beaucoup de distractions. Ce n'est pas toujours commode la campagne, tu comprends, quand nous sommes seuls. Heureusement qu'il a sa chre musique! Mais encore, n'en faudrait il pas abuser, surtout le soir: cela l'nerv et l'empche de dormir. Le matin, nous faisons la correspondance, les comptes, un peu d'anglais: nous avons lu presque tout Shakespeare, cet hiver. L'aprs-midi, quand il fait beau et que mon malade est assez bien, nous allons tout lentement et en nous arrtant souvent, jusque dans les bois, voir o en sont les coupes, ou nous longeons le torrent jusqu' Totti; si Pre est trop las, nous nous arrtons la premire terrasse du jardin et nous regardons le soleil dorer les glaciers et se coucher derrire les Alpes assombries. Aprs dner, je lui lis le Dante en italien, ou les tragiques grecs dans la traduction franaise de Leconte de Lisle, ou encore du Vigny, du Victor Hugo. Je tche de ne pas trop massacrer de si grandes choses... Pauvre pre... il faut voir alors son visage, il est vraiment transfigur! Les livres mdiocres lui sont odieux; il vit dans une atmosphre de douleur et de beaut qu'il serait criminel de troubler, ou domine l'image immatrielle de son unique amour. Les jeunes gens taient arrivs dans le petit bois de chnes touffus, non loin de la maison, o les houx, les fougres roussies, les ajoncs et les ronces s'enchevtraient en un fouillis pais. --Tu n'as pas l'intention de m'amener l? dit Jacques. Nous serions corchs vifs! --Fi! le citadin! Voici le sentier. --Un sentier, cela? Allons, puisqu'il le faut! Drle de confessionnal, tout de mme! --Le plus charmant et le plus discret de tous, _caro!_ Regarde cette clairire, tout juste grande comme un boudoir. Pour tapis nous avons la mousse et les feuilles mortes brodes de givre; pour plafond, le ciel. Ces murs vivants nous sparent du monde et des hommes bien mieux que des parois de planches ou de briques. Qui donc songerait venir nous chercher ici? Parle maintenant et n'oublie pas que le confesseur est celle qui prenait toujours ta dfense, autrefois. --Et qui se faisait punir pour les fautes que j'avais commises. Vois-tu, Dine, je n'aurais jamais d te quitter. Loin de toi, je suis un autre homme; prs de toi je reprends mon me d'enfant, je redeviens celui que notre mre appelait son petit tendre. Vous m'avez peut-tre trop gt, toutes les deux, trop aim... --Peut-on aimer trop? --Qui sait? A certaines natures il faut la bont; d'autres, moins nobles, la frule. Je suis de celles-l. On devrait me fustiger comme un enfant coupable. Mais, voyons, fche-toi, ne me regarde pas avec cet air confiant qui me dsespre! Comment veux-tu que j'ose te dire... Ah! je suis un misrable! Et Jacques, s'asseyant sur le tronc d'un chne abattu cacha dans ses mains son visage angoiss. --Un misrable, toi? Jamais je ne croirai cela. N'es-tu pas _son_ enfant? dit la jeune fille, s'agenouillant auprs de son frre et prenant sa tte brlante tout contre son paule. Ne parle pas, je vais achever la confession: tu t'es de nouveau laiss entraner, comme il y a six mois, tu as jou... --Oui. Qui te l'a dit? --Ton repentir. Tu as perdu et tu... --C'est que j'avais besoin d'argent... Ah! si tu savais! --Je ne veux pas savoir. Combien te faut-il? --Mille francs seulement. J'en dois le double; mais Daniel, qui je me suis adress d'abord, m'a envoy vingt-cinq louis, avec une semonce si dure, il est vrai, que j'ai t sur le point de tout lui retourner. J'ai pu emprunter les cinq autres cents francs des camarades. Restent mille francs. Il faut que je les trouve tout prix, aujourd'hui. C'est une dette de jeu, une dette d'honneur, tu comprends. Si demain, avant minuit, je ne l'ai pas paye, je suis dshonor. Mille francs, ce n'est pas excessif, pourtant! Papa les retiendra sur ma part, plus tard. Mais je lui avais donn m'a parole que je ne jouerais plus; j'ai manqu ma parole. Quelle confiance aura-t-il en moi, dsormais? Quel mal ceci ne va-t-il pas lui faire! Ah! je n'ai pas le courage de lui porter ce coup! Tu lui parleras, toi, n'est-ce pas? --J'arrangerai tout, ne crains rien. Lve-toi, maintenant et aide-moi couper mon houx. --Tu as du chagrin, Dine? --Oui. Moi aussi je me fiais tes promesses. Et Papa... Mais tu t'es dit tout ce que je pourrais te dire. A quoi serviraient les reproches! Regarde plutt: le soleil a perc les nuages; il est entr dans le confessionnal; c'est le soleil de Nol, chri; laisse-toi pntrer par lui. Il te dira ce que je ne sais pas te dire, moi, qui n'ai jamais su te gronder. Si je le comprends bien, il parle de pardon, de courage, de vie nouvelle. Il dit: joyeux Nol tous, oui, joyeux, malgr tout, malgr les fautes, les regrets, les dceptions, les sparations, les deuils, les tristesses: joyeux dans l'esprance divine, joyeux dans la force venue d'en haut et promise ceux qui se repentent, aux hommes de bonne volont. Garde la bague: c'est _elle_ qui te la donne, maintenant: la pierre, couleur de ces graines, te rappellera notre confessionnal. Promets-moi seulement de la porter toujours et de la regarder quand viendra la tentation. --Je te le promets. --A l'oeuvre, prsent, paresseux! Vite, et ce houx! Papa doit tre lev. Ecoute: n'est-ce pas la cloche du djeuner qui sonne? --Oui. --Dpchons-nous. Coupe donc les branches plus longues! Mets tes gants si tu crains de te piquer. Ah! voil ce qui s'appelle un beau bouquet! C'est assez. Viens! II _Je tiens ce qui m'est le plus cher, et je ne serai pas le plus misrable des hommes si je meurs vous ayant prs de moi._ Sophocle. _(Oedipe Colone.)_ Frileusement blottie au flanc Sud de la montagne, entre un bois de chnes et une fort de sapins, recouverte de lierre depuis sa base jusqu'aux fines colonnettes de son toit plat, Paradiso, la vieille maison hrditaire des Meydan, avait tout l'aspect d'un nid. Les larges alles de ses jardins montaient et descendaient autour d'elle, traversant les bosquets touffus, s'arrondissant en terrasses aux chappes sur la belle valle vaudoise de ***. Ses fentres dont les vitres nettes, garnies de rideaux frais, scintillaient parmi les mouvantes et vertes draperies, attiraient, accueillantes, comme des regards amis. Un feu, o brlait une norme bche de Nol, se refltait dans la porte-fentre de la pice du centre, la salle manger, qui s'ouvrait sur un petit perron de pierre. Auprs de la table servie, Monsieur Meydan dpouillait le courrier du matin en attendant ses enfants. C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, de taille moyenne, l'air bien plus jeune que son ge. D'pais cheveux blonds, peine blanchissants, se retournaient en touffe sur un front large, o les soucis, la maladie et la douleur avaient creus leurs profonds sillons. Des yeux trs vifs encore, d'un bleu sombre, semblaient brler sous des arcades sourcilires avances. Son visage, d'une douceur presque fminine, avait des teintes de rose passe, avives aux pommettes. Il tait vtu avec soin d'un coin de feu beige. De sa main amaigrie, il caressait une longue moustache, plus rousse que ses cheveux, bien plante au-dessus d'une bouche fine et d'un menton ferme, frachement ras. Issu d'une vieille famille vaudoise ayant du bien, rfugie jadis en Sude pendant les perscutions religieuses, il tenait de ces diffrentes origines les contradictions et le charme de sa nature d'artiste, ardente, impressionnable et tendre. Il terminait ses tudes Rome lorsqu'il avait rencontr celle qui devait tre l'unique amour de sa vie, sa femme, sa Batrice, ainsi qu'il l'appelait, belle comme un rve de pote, aimante et douce, mais d'une sant dlicate, et qui avait succomb, jeune encore, aux preuves de ses trop nombreuses maternits. Avec elle, par elle et pour elle, il avait vcu dans sa maison natale dont elle avait fait un paradis, au coeur d'un pays merveilleusement beau, n'ayant d'autre occupation que les soins donner son vaste domaine, l'tude de la musique, qu'il aimait passionnment et l'ducation de ses enfants dont il semblait tre plutt le frre an que le pre... Jacques entra le premier; et, le cour battant, aprs avoir dit bonjour, attendit le regard de celui envers lequel il se sentait si coupable. Mais, absorb par sa lecture, Monsieur Meydan rpondit distraitement, sans lever la tte. Nadine avait laiss sa mante et ses socques dans le vestibule. Toute blanche dans sa robe de laine claire, elle vint par derrire son pre, se pencha et l'embrassa au front, comme elle faisait chaque matin pour faire envoler les soucis. --As-tu bien dormi, Pre, as-tu souffert cette nuit? Pre ne remarqua pas l'anxit inaccoutume de cette phrase quotidienne, ni le lger tremblement de la voix. --Bien, merci, dit-il. Tu es frache comme l'aube, tu sens l'air des bois, ma chrie. Et, repliant la lettre qu'il lisait, il tendit sa tass la jeune fille qui y versa le th fumant. Le bonheur d'avoir mes enfants auprs de moi m'a vritablement ressuscit, au contraire. Je me sens lger et dispos, j'ai vingt ans ce matin. Quel bon Nol nous allons passer ensemble! Aussi bon que possible sans... Tiens, j'ai une lettre de Daniel, une lettre excellente. Il regrette de ne pouvoir venir, mais ses malades le retiennent. Il russit merveilleusement, ce petit! Ah! c'est un cher garon, un homme nergique, qui sait ce qu'il veut! Si tu marches aussi bien comme avocat que lui comme mdecin, mon Jacques, je pourrai tre fier de mes fils, je n'aurai pas tout--fait perdu ma vie. Et je ne parle pas de mes filles... Comme votre mre serait heureuse, mes enfants. Je veux tre heureux pour elle et pour moi. Daniel vous envoie ses meilleurs baisers de Nol. Mais pourquoi les fillettes ne descendent-elles pas? Je ne vois pas leurs tasses... --Elles taient fatigues du voyage; songe donc: huit heures de chemin de fer et cette monte, depuis Borena, qu'elles ont voulu faire pied! Alors on leur a servi leur djeuner au lit. Elles doivent s'habiller et ne vont pas tarder venir t'embrasser. --Ah! comme tu les gtes! Mais voyons, qu'as-tu? Maintenant que je te regarde, il me semble que tu es ple... Et Jacques... Vous avez tous deux trs mauvaise mine, vous me trompez, il y a quelque chose. Luce, c'est Luce, n'est-ce pas? --Pas le moins du monde, rpondit Nadine, de cette voix calme qui avait tant d'empire sur le malade. Luce se porte merveille. Jacques et moi avons t au bois, cueillir du houx pour ce soir et le froid nous a saisis. Il fait une de ces geles! --La voil qui dissimule, elle, si droite, pensait son frre: c'est pour m'pargner. Mais, tout--l'heure, comment s'en tirera-t-elle? Pauvre Pre, quel croulement! Je suis un bandit! La jeune fille tendait le beurre sur les tartines chaudes. Elle se disait avec angoisse: Il est impossible que je parle Papa aujourd'hui. Par exception, il est paisible et heureux; comment avoir le coeur de le troubler? Quel changement dans ses traits, tout l'heure, lorsqu'il a remarqu notre pleur! Comme on sent qu'un rien pourrait amener la crise fatale! Elle serait d'autant plus violente, en ce moment, qu'il est plus confiant et plus tranquille. --Qui aurons-nous dner? demanda Jacques, cherchant rompre un silence pesant. --Mon ancien camarade Malprat, avec sa femme, cette bonne Francesca; le pasteur Le Brun est malade, il ne viendra pas; Monsieur et Madame Porchano, nos aimables voisins des Cdres; Madame Lelong, notre autre voisine, mais pas sa pimbche de fille qui, heureusement, est absente. Je n'aime pas beaucoup cette femme, mais elle est veuve et isole, je n'ai pas le courage de la laisser seule, un soir de Nol. Enfin, l'indispensable et cher Calvetti, sans lequel je ne conois pas un dner la maison. Tous, sauf Madame Lelong, de vieilles connaissances, tu vois. Si j'ai bien compt, cela fait six, onze avec nous cinq. --Onze! La table ne sera pas jolie, il manque une personne, rpondit Jacques, pour dire quelque chose. Et puis, l'lment vieille connaissance quoique trs apprciable, domine un peu trop. Il faudrait, il me semble, un peu de jeunesse. Pourquoi n'as-tu pas invit Georges Melville? Il y a si longtemps que je ne l'ai vu! Je serais bien aise de le retrouver. --C'est que... --N'est-il plus ton mdecin? --Non. --Comment, il n'est pas venu en consultation, quand tu as t si malade? Nadine s'tait leve brusquement. --Tu t'en vas? demanda le pre. --Je vais voir les petites, dit-elle sans se retourner. --Qu'y a-t-il? demanda Jacques, trs intrigu, lorsqu'elle eut disparu. Pourquoi ces rticences, ces airs mystrieux propos de cet ami d'enfance, de cet ami de toujours? Daniel s'est-il fch avec lui? Ils taient si lis autrefois; ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, au point que quand ils faisaient leurs tudes ensemble Rome, on les appelait les frres Siamois. Il n'est pas possible qu'ils se soient brouills. Aprs cela, Daniel... il est parfait, j'en conviens, mais, raide parfois, aussi. Pourtant, je ne peux le croire... Et puis, enfin, que diable! ce ne serait pas une raison suffisante: il n'y a pas que Daniel, ici. Du temps de Maman, Georges venait journellement la maison, il faisait partie de la famille. Et maintenant, clipse totale du Monsieur? C'est extraordinaire. --Il a t en Allemagne pendant prs d'un an. Puis il a perdu son pre. --C'est vrai; mais maintenant il est de retour et son deuil touche sa fin. Rien ne t'empche plus de l'inviter. --.................................. --Tu vois bien, il y a quelque chose. Quoi? --Rien. Ou plutt il avait des ides... Figure-toi qu'il s'tait pris de ta soeur et voulait l'pouser. --Tu appelles cela des ides? Si quelque chose est naturel, logique mme, c'est a. Ils semblent faits l'un pour l'autre. Melville est un charmant garon, et srieux, et plein d'avenir! Nadine ne pouvait trouver mieux, ni lui non plus. Elle n'a pas t assez folle pour refuser, j'espre? Je ne le lui pardonnerais pas. --C'est ce qui te trompe, mon cher: elle l'a refus, bel et bien. Si charmant qu'il te semble, il ne lui plaisait pas, sans doute. J'ai laiss ta soeur entirement libre, tu comprends. C'tait il y a deux ans, un peu avant Nol. Ton phnix finissait son internat. J'tais trs souffrant, je me souviens, le jour o j'ai reu sa lettre. Et puis, naturellement, elle m'avait boulevers: on a beau lever ses enfants pour eux, non pour soi, on a beau se prparer au sacrifice, se rpter que sa fille est grande et qu'elle pourra vous tre enleve d'un moment l'autre, le coup est rude tout de mme. --Que faut-il rpondre? ai-je demand ta soeur. --Ceci, a-t-elle dit aussitt, sans l'ombre d'une hsitation: Ma fille est de beaucoup trop jeune pour se marier. Et, sance tenante, sous mes yeux, elle a crit la lettre, car j'tais trop faible pour le faire moi-mme. Peut-on rien trouver de plus net, de plus prcis, et, la fois, de plus dlicat que cette simple phrase? Cette enfant a un esprit, un coeur! Cependant Melville nous a gard rancune. A son retour d'Allemagne, quand, aprs avoir soutenu sa thse, il est venu prendre la clientle de son pre Borena, il a nglig devenir nous voir. Il russit fort bien, dit-on. Je le rencontre quelquefois en ville ou dans la montagne quand il fait ses tournes. Nous nous saluons, et c'est tout. Je ne lui en veux pas. --Trop jeune! elle avait vingt ans! C'est l'ge, au contraire, ou jamais!--allait dire le jeune homme, mais il se tut. Brusquement il se souvenait des vacances de Nol de cette anne-l, si assombries par il ne savait quel malaise mystrieux: son frre qui boudait visiblement et donnait de mauvais prtextes pour ne pas venir; Georges, subitement parti pour l'Allemagne, par raison de sant, disait-on; Monsieur Meydan, joyeux comme un homme qui vient d'chapper un grand danger; enfin, et surtout, Nadine, si diffrente d'elle-mme, triste lorsqu'elle ne se croyait pas observe, d'une gait exagre devant le monde. Et maintenant, ce trouble, ce brusque dpart, ce nom... --Elle l'aime! pensait-il. Elle s'est sacrifie. Papa ne voit rien, ou... mais ce serait d'un gosme monstrueux! Le djeuner tait fini. Monsieur Meydan, les pieds tourns vers le feu, lisait son journal. Jacques se leva et courut la chambre de sa soeur. Il frappa, on ne rpondit pas. Il tcha d'ouvrir la porte: elle tait ferme clef. --C'est cela, je ne me suis pas tromp! Ah! l'hroque chrie! Que faire, mais que faire? Je donnerais ma vie pour elle... et la savoir ainsi malheureuse... Nadine, genoux devant son lit dfait, cachait sa tte dans le coussin pour touffer les sanglots qui ne voulaient pas s'arrter. Son coeur vaillant, o tant de tristesses s'accumulaient en silence, clatait enfin. Ce nom si cher, prononc ce moment-l, c'tait trop. Elle pleurait toutes les larmes que, depuis si longtemps, sans cesse, elle refoulait au fond d'elle-mme. Sa force faiblissait subitement; tout lui chappait la fois. Sa tche lui semblait manque, son sacrifice, inutile. Pourquoi avait-elle fait taire son coeur et bless jamais cet ami toujours chri en secret? Pour donner ce pre malade le calme, la paix qu'il lui fallait tout prix; pour rester auprs de lui et continuer l'oeuvre inacheve, lgue par la chre morte. Or, voici cette paix, ce calme compromis, et avec quelle lgret, par son frre. Son travail de persuasion, si dlicat auprs de lui, avait donc t vain aussi, son influence, nulle! --J'ai sans doute t lche, je ne l'ai pas assez grond, pensait-elle. C'est que Pre, quand il se fche, dpasse toujours la mesure; alors, pour la rtablir... Je ne voudrais pas le rebuter, mon pauvre Jacques! Si on le dcourage, je le connais, il ne luttera plus et se perdra tout fait. Il est faible, tourdi, lger; pourtant son coeur est droit et bon. Il est toujours si repentant! Je ne sais pas, moi, diriger un garon de cet ge, un homme, dj! Tant de choses en lui m'chappent! Il n'a que deux ans de moins que moi, aprs tout! Je ne suis pas sa mre, mais sa soeur, sa camarade. Je ne puis que l'aimer! Encore si Daniel m'aidait, lui, l'an, lui, si intelligent, si fort! Mais il ne peut comprendre les faiblesses des autres; il est trop svre, aussi; il a des mots cruels qui font d'ingurissables blessures. Et puis, je le sens, il m'en veut d'avoir refus son ami. Il ne m'crit pas, il fuit la maison. Il aime tant Georges! Il avait rv d'en faire son frre: la dception est grande, je le devine.--Ah! comme je l'adore, pour cette admirable fidlit! Impossible, pourtant, de lui expliquer les choses; il n'admettrait pas mes raisons. Je connais sa logique inflexible: Un pre n'a pas le droit de sacrifier son enfant; avant toute chose, une fille doit suivre la loi de la nature, qui est de se marier, de fonder, son tour, une famille. Tout de suite, j'en suis sre, il avertirait Georges, parlerait papa, dvoilerait le cher, le douloureux secret, si difficilement gard. A quoi cela servirait il d'avoir tant combattu, tant souffert! Ai-je eu tort de refuser le bonheur? Pourquoi l'ai-je fait si brutalement? Ne pouvais-je laisser une porte ouverte l'esprance? Mais Pre, ce jour-l, tait si malade, si mortellement inquiet! Je revois sa figure anxieuse: comme elle s'est subitement illumine, quand je lui ai rpondu! A ce moment-l, le sacrifice a t facile. Mais ce de beaucoup trop jeune qui l'a combl de joie, qui lui semblait tout naturel (ne suis-je pas toujours une gamine ses yeux?) a d paratre Georges le plus grossier des prtextes. Ah! je suis habile faire souffrir, moi, quand je m'en mle! Ma main est sre contre moi-mme. Il fallait... Mais que fallait-il? La jeune fille se leva et prit sur la chemine une petite photographie jaunie, plie, presque efface, dans un cadre de soie ancienne. Que fallait-il faire? Explique-le-moi, toi? Ne m'as-tu pas dit, en me les montrant tous: Sois leur mre? J'ai promis. Une mre n'abandonne pas ses enfants. J'ai tenu ma promesse; mais, maintenant, je suis lche, tu vois. Quand saurai-je, ton exemple, renoncer absolument moi mme? Mon Dieu, aide-moi, toi seul le peux! Ah! ce moi qui revient sans cesse, qui veut tre heureux tout prix! Lasse de toujours donner, j'ai soif de recevoir mon tour. J'ai tant besoin de conseil et d'appui! Je suis jeune, inexprimente. Et puis, je voudrais vivre moi aussi, tre heureuse! Mais c'est fini: pardonne-moi, Maman; va, je serai forte encore. Seulement, que faire en ce moment? Ne rien dire Pre? Et ces mille francs o les trouverai-je?... Ah! La brave enfant posa vivement le cadre sur la chemine, courut son secrtaire, l'ouvrit, y prit une enveloppe sur laquelle il y avait crit: Pour le portrait de Maman. Depuis la mort de sa mre, quatre ans bientt, elle ajoutait ses petites conomies de matresse de maison tout l'argent que son pre lui donnait pour ses menus plaisirs. Elle compta les dix billets de cent francs; ils y taient, de la veille. C'tait ce que demandait le peintre en renom, Bordinato, pour le pastel de Madame Meydan. Il avait fait la connaissance de la mre et de la fille B***, dans les montagnes, o la pauvre femme prenait les eaux avant sa mort. Ils demeuraient dans le mme htel. Le peintre se montrait plein d'attentions pour la malade. Nadine lui avait crit et venait de recevoir la rponse. Oui, il se souvenait fort bien de la gracieuse femme aux grands yeux bleus si tristes, qu'il avait tant admire, dont il avait pris, sans qu'elle s'en aperut, maints croquis, dont il revoyait encore la fine carnation blanche, les lourds cheveux sombres, l'expression de lassitude et d'exquise douceur. Aid de tous ses souvenirs et de la photographie passe, il essaierait de faire revivre les traits aims... La jeune fille voyait dj le mdaillon dans le boudoir que sa mre affectionnait, au-dessus du vieux secrtaire orn de cuivre o elle crivait, jadis. Le tendre regard la suivait, l'encourageait. Que son pre serait mu et doucement joyeux en l'apercevant! Ne dplorait-il pas sans cesse de n'avoir pas un bon portrait de la chre morte? La grande ferma l'enveloppe, et, jetant un dernier coup d'oeil sur l'image plie, o les yeux devenus blancs, avaient perdu toute expression: --Tu m'approuves, je le sais, dit-elle haute voix. Ton souvenir est en moi; et l, il ne s'altrera jamais! Rapidement, elle descendit l'escalier, mit l'enveloppe dans la poche extrieure du pardessus de son frre, bien porte de sa main, sous ses gants, puis, calme, entra dans l'office o les petites soeurs impatientes, un grand tablier de cuisine nou autour de la taille, la bavette pique au corsage, les manches releves, les cheveux attachs en chignon, l'attendaient pour faire le pudding. III _De striles succs notre journe est pleine._ SULLY PRUDHOMME. _(Le temps perdu.)_ --Vive Nol, je ne serai pas mang! s'cria le petit raisin de Corinthe. Et il se mit brler joyeusement dans le rhum enflamm, o il devint un charbon noir, de la grosseur d'un pois chiche. Nadine tourne avec peine la dure pte dans le saladier de faence. Les petites soeurs, le nez en l'air, leurs cheveux bruns et leurs bras maigres poudrs de farine, l'coutent attentivement. D'avoir enlev les ppins tant de raisins secs dont plus d'un a chang de destination en route, leurs joues et leurs doigts sont tout poisseux; d'avoir tant travaill, elles sont fatigues et soupirent. La porte s'ouvre: --Tu arrives point, s'crie Maggie; l'histoire est finie et le pudding aussi. Nous t'attendions pour le remuer, il ne manquait plus que toi. --Laisse moi, dit Jacques. --Mais non, mais non, tu n'y chapperas pas, toi non plus! Il serait manqu! Tu sais bien, pour qu'un pudding de Nol soit bon, il faut que tout le monde y ait travaill, c'est Miss qui le disait. Sens comme il sent bon! Il sent le rhum! Et ces petits morceaux verts, c'est du cdrat! --J'ai la migraine; et puis il faut que je sorte. Nadine, viens, j'ai te parler. Il tait trs ple et ses lvres avaient de petits mouvements convulsifs. Quand ils furent seuls: --Je ne puis pas accepter, dit-il, en tendant l'enveloppe sa soeur. Je prfrerais subir la pire des rprimandes, recevoir des coups, tre chass de la maison, tout, plutt que cela! Comment as-tu pu croire que j'aurais le coeur... --Je te comprends, mais il le faut. --J'aimerais mieux en finir tout de suite, me tuer comme un chien... --C'est possible. Mais avant toi il y a Pre. --Jamais, jamais, je ne consentirai... --Ne dis pas de folies. Va te promener. Rflchis. Accepte: _elle_ te l'ordonnerait. Sans rpondre, Jacques quitta la chambre. Sa soeur le vit traverser la cour et se diriger vers l'curie. Un moment aprs il reparaissait cheval. Elle ouvrit la fentre: --Reviendras-tu pour djeuner? --Je ne sais pas. Si je ne suis pas de retour, excuse-moi. --Oui. Et il partit. Lorsque, vers midi, Nadine et ses soeurs descendaient du break qui les ramenait du temple, la grosse Perpetua accourut, toute rouge: --Signora, signora, le courrier a port les bananes et les mandarines, mais pas les hutres. Comment allons-nous faire maintenant? Monsieur Jacques a pris la jument, et Monsieur dfend que le cheval aille en ville deux fois de suite. Il faut une bonne heure pour aller pied Borena, un peu plus pour en revenir. Il est midi moins dix: or, aprs djener, personne n'aura le temps... Povere, nous sommes bien! --Vous reste-t-il des truffes blanches? --Quelques-unes. --Faites un risotto aux truffes. --Un risotto! pour un grand dner? Dieu du ciel, cela ne s'est jamais vu! C'est bon quand on est seul! --Oh! un dner d'intimes! Ces messieurs l'aiment tous, je le sais, et ces dames trouveront que vous le faites fort bien. Vous verrez qu'elles m'en demanderont la recette. --La signorina en parle son aise! Que la Madone dessche ma langue dans mon palais si je sais avec quoi je le ferai crever. --N'avez-vous pas du bouillon? --Basta! bien sr que j'en ai, mais tout juste pour le potage de tout ce monde, sans compter ceux, que Monsieur va toujours chercher au dernier moment. --Ajoutez du liebig. --Du liebig! par santa Perpetua, ma patrone, ce serait du propre! Avec un peu d'eau tide, n'est-ce pas, comme l'auberge de la Serafita? Non, non, je ne suis pas une cuisinire liebig, moi! --Eh bien! faites comme vous pourrez, ma pauvre fille, dbrouillez-vous! --Nadine! criait au mme instant Lucette, qui accourait tout en larmes, Nadine! regarde mon bracelet, il est bris! Maggie, la mchante, l'a tir trs fort et l'a dmoli! --Je ne l'ai pas tir fort du tout, Mademoiselle, dit celle-ci qui la suivait, rouge comme un petit coq. --Si, Mademoiselle, vous l'avez tir trs fort; la preuve, c'est que vous l'avez cass. --Il tait cass avant, ce n'est pas ma faute, je l'ai peine touch. --C'est pas vrai, et mme vous l'avez fait exprs, j'en suis sre. Je pitinerai le vtre! --Si tu approches ta main... tu verras ce qui t'arrivera. D'abord, je te giflerai et puis je jetterai ton joli plumier neuf au feu. --Tu es une vilaine! --Et toi, une rapporteuse! La grande soeur eut de la peine les calmer. --Comment, un jour de Nol, se battre! c'est bien mal! grondait-elle doucement. Maggie, tu me fais beaucoup de chagrin! Elle promit Lucette de faire arranger le bijou, et, en attendant, lui prta une de ses bagues. La petite tait repentante; l'autre boudait. La jeune fille regarda la pendule: midi et quart! --Il faudrait vite djeuner. Maggie, va dire Agnese de venir mettre le couvert. Vos amies arrivent vers deux heures; il faut, avant, que l'on ait mang la cuisine et que la salle manger soit dbarrasse. L'enfant revint. --Agnese dit qu'elle n'est pas prte. Elle veut, d'abord, finir les chambres. Elle grogne et prtend qu'elle a plus d'ouvrage qu'elle ne peut en faire aujourd'hui. --Je l'ai pourtant fait aider. Nadine allait sonner pour faire venir l'insolente et la forcer obir, mais elle se contint. La femme de chambre avait mauvais caractre, c'tait vrai; pourtant, au fond, elle tait dvoue et honnte. Comme la cuisinire, elle avait t choisie et dresse par Mme Meydan; cela seul leur donnait toutes les deux une grande valeur aux yeux de la jeune matresse de maison. Et puis, dans ce coin perdu de montagne, il tait si difficile d'avoir de bonnes servantes! Toutes voulaient s'en aller en ville pour gagner davantage. De plus, M. Meydan tait accoutum leurs soins; ne valait-il pas mieux supporter quelque chose que de l'exposer tre moins bien servi? Les domestiques sentaient tout cela et en abusaient. --Bon! fit la grande soeur. C'est moi qui mettrai le couvert. Enfants, venez m'aider! --Pourquoi Jacques n'est-il pas l? demanda le pre en se mettant table. --Il avait des courses faire en ville. --Ne pouvait-il s'y prendre plus tt ou les faire cette aprs-midi? Il a fln toute la matine dans la maison. C'est singulier que, sur quatre repas qu'il peut prendre avec nous, il en escamote un. Ne doit-il pas repartir demain soir? --Oui. --Ce procd-l est inqualifiable. On avertit, au moins! M. Meydan se tut. Il tait trs froiss. Le repas fut maussade, malgr les efforts que fit Nadine pour l'animer. Lucette pensait son beau bracelet cass; elle avait envie de pleurer; Maggie boudait toujours. Agnese, qui servait, avait une figure renfrogne. Pour un joyeux Nol, c'est un joyeux Nol! pensa la jeune fille, se souvenant des paroles de son frre, le matin. IV _Reste l, mon me! suspendue comme un fruit, jusqu' ce que l'arbre meure._ SHAKESPEARE. _(Cymbeline.)_ Comme on s'amuse! La maison est au pillage. Les petites soeurs et leurs amies font des charades. Nadine a mis leur disposition, pour s'habiller, la grande chambre de dbarras du second, o, depuis des annes, s'entassent dans des caisses et dans des cartons, les vieux habits et les chapeaux dmods de la famille. Aussi, quelles trouvailles! quelles rsurrections de choses oublies! Monsieur Meydan a ouvert la porte de son cabinet pour voir passer les actrices. La contrarit du djeuner est oublie; il rit de leurs inventions cocasses. La grande soeur les aide se dguiser, leur donne des ides, puis elle descend bien vite, contenir, distraire les spectatrices, impatientes d'attendre. Dans leurs longues robes de dame o elles s'entravent, avec leurs cheveux relevs en chignon, sous la voilette trop serre qui se colle leurs nez enfantins et accroche leurs cils, elles sont adorables, les fillettes. Elles ont, la fois, les attitudes, le parler de vraies dames, avec des ides d'enfant d'une exquise navet. Maggie a dcouvert un vieux costume de Jacques, abandonn depuis des annes au fond d'une malle. Toutes en mme temps veulent tre l'homme. A l'aide d'un bouchon brl elles se font des moustaches et prennent une grosse voix, une dmarche martiale. Mais, quoi qu'elles fassent, leur tournure, dj fminine, prte une grce trange au vilain vtement raide; leur bouche parat plus frache et plus pure sous l'horrible trait noir qui la dpare.. Une mignonne blonde, dguise en marie, vtue d'une longue robe blanche, un rideau sur le visage en guise de voile, passe, modeste, les yeux baisss, donnant le bras un turc turban, drap dans un tapis de table. Un petit mitron, en bonnet de papier, vient timidement embrasser Monsieur Meydan. C'est Lucette. Qu'elle est drle ainsi! Puis, le goter dans la salle manger, la montagne de merveilles empiles sur un plat, le chocolat mousseux. On va chercher Papa pour qu'il prenne sa part des bonnes choses. Il ne mange pas, mais s'gaie des vives saillies qui partent comme des fuses, des yeux brillants, des joues roses. Nadine, debout, remplit les tasses, fait passer les merveilles, pense tout. Sa bouche, si frache dans son beau visage ple, a un petit sourire contraint, nerveux. Ses yeux gris n'ont pas de rayons. Son rire sonne faux; sa voix, parfois, se brise. Il y a, en elle, quelque chose d'absent et de douloureux que son pre lui a dj vu sans y prendre garde, et qui le frappe, en ce moment, pour la premire fois. Il l'observe attentivement. --Pourquoi Jacques ne rentre-t-il pas? se demande-t-elle avec angoisse. Enfin les amies sont parties. L'heure du dner approche. La jeune matresse de maison jette un dernier coup d'oeil la table. Oui, c'est bien. Sous le grand lustre ancien d'o vingt bougies envoient leur joyeuse lumire, une norme touffe de gui est suspendue. Ses petites boules blanches, ainsi claires, ont l'air de perles fines. Dans le grand surtout d'argent du milieu, les cyclamens et les fougres de la serre se mlent avec grce. Les cristaux tincellent. L'argenterie de vieille maison bourgeoise, soigne de mre en fille, tale son luxe solide sur le beau linge damass trs blanc, ct de la porcelaine filets dors. Une guirlande de houx, qui court tout autour de la table, relve par le ton vif de ses baies et le vert sombre et lustr de ses feuilles, toutes ces blancheurs. Des menus, peints par la jeune fille dans les longues journes d'automne o elle tait seule avec son pre, prouveront aux convives qu'elle a pens eux bien longtemps l'avance. Le feu brle clair dans la grande chemine: tout a un air confortable et accueillant. Un tour la cuisine, puis vite les petites soeurs. Elles s'habillent en bavardant, encore toutes vibrantes de plaisir. Nadine arrive temps pour faire le noeud du ruban qui attache leurs longs cheveux bruns dmls avec peine, et pour mettre les robes blanches. Elles vont trs bien, les cols aussi. Que les petites chries sont gentilles ainsi! Les yeux de Maggie brillent, son teint est anim. Lucette a trs chaud; elle plaque les paumes de ses mains fraches sur ses joues peine teintes de rose; ses yeux, profonds et doux, s'attachent ceux de la grande soeur qui l'embrasse tendrement puisant un peu de force dans ce regard, si semblable un autre regard aim. Elle est horriblement lasse; elle a peine se tenir debout. Comme il serait bon de se coucher, de mettre sa tte lourde et brlante sur l'oreiller frais! Non pour dormir, cependant, elle est trop inquite. Jacques n'est pas encore rentr, o peut-il bien tre all? Il avait l'air si dsespr! Pourvu, mon Dieu!... mais non, c'est une crainte insense! Que, cette aprs-midi a t interminable! Un coup de sonnette la grille: est-ce lui? Nadine court la fentre. Oui, Dieu soit lou, c'est lui. Elle reconnat le pas de la jument sur le gravier. Voici, prs du bassin, la haute silhouette d'un homme cheval. Mais se trompe-t-elle? on dirait qu'il n'est pas seul! Une autre silhouette se dtache de la premire, au dtour de l'alle. Qui peut tre ce second cavalier? Serait-ce, dj, un convive? Il n'est que six heures vingt, le dner est pour sept heures et demie. Ce buste long et mince... mais c'est sans doute celui de l'ami Calvetti! Comme il demeure trs loin, il arrive toujours trop tt, pour ne pas tre en retard. Jacques l'aura rencontr en chemin. --Comment, Dine, s'crie celui-ci en entrant, tu n'es pas prte! Il y a du monde au salon, descends vite! Je m'habille en deux temps, trois mouvements, et je te rejoins. La jeune fille se prcipite dans sa chambre. Elle n'a pas le temps de changer de robe. Ah! tant pis! Elle brosse ses cheveux, se lave les mains, met un col de dentelle sur son corsage qu'elle ouvre un peu, pique une rose, se regarde:--J'ai dj l'air de ce que je serai bientt, une vieille fille, se dit-elle en riant, et rapidement, elle descend. Elle entre dans le salon, mais, soudain, s'arrte, les jambes casses, tout le sang de ses veines refluant vers son coeur. D'un air gar, elle le regarde venir: car c'est bien lui, elle ne rve pas, c'est bien ce visage brun dont chaque trait semble grav au fond d'elle-mme, sa taille leve, un peu incline en avant. Pourquoi est-il si ple? Il plonge dans ses yeux ce regard direct, inquisiteur, qui pntrait, jadis, jusqu'en ses plus intimes penses. Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie, songe-t-elle. Je n'avais pas besoin de cette preuve, aujourd'hui, par surcrot. --C'est Jacques qui a voulu que je vienne, dit la voix aime, assourdie, en ce moment, par une suprme angoisse. Il prtend--il se trompe, n'est-ce pas?--il dit qu'il y a un malentendu entre nous, que, si vous n'avez pas voulu de moi, il y a deux ans, ce n'tait pas, c'tait... par devoir, par dvouement; que si vous aviez t libre... On croit facilement ce que l'on espre; je n'ai pas pu rsister au dsir de venir savoir si c'est vrai. Pardonnez-moi! Nadine n'entend plus rien. Une joie surhumaine l'envahit toute, brisant ses dernires forces, brouillant le contour des choses, l'emportant dans un tourbillon de fidlit. Elle va tomber, mais un bras vigoureux la retient. Elle laisse aller sa tte sur une chre paule. Aussitt, quel repos invraisemblable, divin, succdant tant de tourments! Quelle scurit dlicieuse aprs tant d'inquitudes, quelle douceur, quelle paix! --Alors, c'est vrai? demande-t-il trs bas, en se penchant sur le blanc visage ador. --Oui... Il se baisse encore davantage: tout semble aboli sauf eux-mmes et la minute prsente qui contient l'ternit. On marche dans le corridor... Ils se sparent, tremblants comme des coupables, ivres, vritablement ivres de bonheur. --Mais, alors, je ne comprends pas... pourquoi ce de beaucoup trop jeune qui m'a tant fait souffrir? --J'avais promis... vous vous souvenez... --De ne pas abandonner votre pre? Je savais cela. Je vous aurais comprise et approuve Pourquoi ne disiez-vous pas, tout simplement... --Que je vous aimais, que je me sacrifiais Pre, sa sant, son bonheur? Non! D'abord, aurait-il accept? Et puis, il tait si malade, ce jour-l! Je le voyais si mortellement inquiet! Il fallait le rassurer, tout prix, entirement, lui donner le repos d'esprit qui, pour lui, ce moment-l, tait la vie mme. --Vous avez raison; j'aurais d deviner, m'informer auprs de vous, avant. Mais j'tais affol; on m'avait dit que vous aviez t demande en mariage; j'ai craint qu'on ne vous prt moi. Encore, si j'avais t sr que vous m'aimiez! Je croyais bien l'avoir lu dans vos yeux, mais jamais vos lvres ne me l'avaient dit. On doute toujours quand on aime vraiment, vous le savez. Je pouvais m'tre tromp, avoir pris mes dsirs pour la ralit. Si j'allais vous retrouver marie ou fiance! Sans rflexion, j'ai crit. La rponse, de votre main, catgorique et nette comme un coup de couteau, a tranch toutes mes esprances. J'ai cru que vous ne vouliez pas de moi, que vous aviez pris cet invraisemblable prtexte pour me repousser. --Un coup de couteau, c'est bien cela. Mais c'tait ma vie qu'il dtachait de moi, me semblait-il. J'crivais sous les yeux mme de Pre, pench au-dessus de mon paule, plein d'angoisse. Je n'avais qu'une peur: me trahir; qu'un dsir: viter, tout prix, la crise imminente. Je me sentais une dcision, une lucidit invraisemblables. Depuis, j'ai compris qu'au fond, sans m'en rendre compte... Vous n'avez donc pas song que je pourrais vieillir? --Je n'ai pas cess un instant de l'esprer. --C'est pour cela que vous m'vitiez si soigneusement? --Et vous, ne me fuyiez-vous pas aussi? Que de fois j'ai vu disparatre votre robe quand j'arrivais dans un endroit! --Ah! quelle peur j'avais, et quel dsir de vous rencontrer, tout la fois! --Vous souvenez-vous, chez la vieille aveugle que je soignais, Morlino? Je vous y ai surprise, un matin, lui faisant la lecture. Comme je gardais la porte vous ne pouviez pas sortir sans passer prs de moi. Alors vous vous tes rfugie dans un petit coin, auprs de la chemine, et vous tes reste l, immobile et toute ple. --Vous aviez l'air si indiffrent, si froid! --Les battements de mon coeur m'empchaient d'entendre quand j'auscultais la pauvre femme. Vous m'avez peine salu. --Je vous aimais tant, ce jour-l! Mon me s'chappait de moi et s'en allait vers vous. --Bien-aime! --Ah! c'est une cruelle souffrance de fuir toujours ce qui vous attire tant! --Mais je ne faisais pas que vous fuir... --Comment, vous m'avez donc cherche, vous aussi, parfois? --Avidement, sur tous les chemins, par toutes les rues. Votre nom montait mes lvres, mme lorsque je ne croyais pas penser vous, hantant mes heures d'tudes, obsdant toutes mes penses, se substituant sous ma plume aux mots techniques. Chaque robe claire aperue de loin, chaque jeune silhouette entrevue me faisait battre le coeur. --Et moi! Que de fois ai-je t en ville sans aucun motif, dans l'espoir seul de vous rencontrer! Un soir d'hiver, la nuit tombante, j'tais mortellement inquite de vous; il me semblait que quelque chose vous menaait. Je venais de terminer mes emplettes; je laissai Federigo avec la voiture devant la poste et je passai devant votre porte. Il n'y avait personne dans l'troite et sombre rue en pente. La fentre de votre cabinet de travail tait grande ouverte, vous vous teniez debout prs d'elle, regardant anxieusement dehors. Votre buste se dessinait sur le fond clair de la pice: que faisiez-vous l, par ce froid? Vous aviez l'air de m'appeler, de m'attendre, et vous ne m'avez mme pas reconnue! Deux jours aprs votre pre mourait subitement. --Je n'ai aucun souvenir de cela; j'ai tant souffert, depuis! Alors, c'est vrai, vous sentiez que j'allais tre malheureux? --Oui. Et aprs, comme c'tait cruel de ne pouvoir partager votre chagrin, de n'avoir pas le droit de pleurer avec vous! --Chrie! Si je l'avais su, quel bien cela m'aurait fait! Et moi, savez-vous o je passais mes soires, l't, alors qu'on me demandait partout en vain, si bien que le bruit a couru en ville que j'avais une intrigue? Derrire la charmille, vous couter faire de la musique, avec votre pre. J'arrivais, comme un voleur, par le saut-de-loup du bois. --Vous tiez l? Je jouais pour vous. --Je le sentais... Oui, vraiment, il n'y a pas que ce que l'on voit et ce que l'on touche qui soit rel. Viens, plus prs... --Mais ce bruit... --Ce n'est rien. Laissez-moi, au moins, votre main. N'avons-nous pas t assez longtemps spars? Il faut rparer tout cela! Pourtant, nous devons attendre et souffrir encore: car, vous le sentez, n'est-ce pas? je ne veux pas vous prendre votre devoir. Si vous cessiez de le faire avant toute chose, ma douce vie, vous cesseriez en mme temps d'tre vous-mme, vous ne seriez plus celle qui m'est si chre. L'preuve, qui a mri et fortifi notre amour, m'a aussi enseign la patience. J'attendrai: je vous aime assez pour cela. D'ailleurs, vous m'aimez: voil qui va m'aider singulirement. Dans trois ou quatre ans, les petites soeurs auront termin leurs tudes et pourront vous remplacer auprs de votre pre. Alors je vous rclamerai comme mienne: car rien au monde ne peut nous sparer dfinitivement, n'est-ce pas, mon amour? Vous n'avez pas promis de ne jamais vous marier? --Non, rassurez-vous. J'ai promis de ne pas laisser Pre seul, d'lever les petites. --Nous le prparerons cette ide doucement, sans secousse. Nous le soignerons si bien, tous les deux, nous l'aimerons tant, qu'il vivra de longues annes encore. Borena n'est pas si loin de Paradiso aprs tout! Quand les fillettes seront maries, leur tour, nous le prendrons avec nous ou nous viendrons ici. Un grognement dans le corridor, bien accentu, cette fois, les fit brusquement s'loigner l'un de l'autre, et s'asseoir, trs sages, de chaque ct de la chemine. C'tait Jacques qui s'annonait ainsi. --Eh bien?--demanda-t-il en entrant--me suis je tromp? Nadine tait dj suspendue son cou et l'embrassait de toute son me. --Que tu es bon! que je t'aime! disait-elle.--Puis, tout bas: Nous sommes quittes, maintenant. --Jamais! Ce que j'ai fait, moi, ne m'a cot que quelques pas, tandis que toi... Ah! brave, brave chrie! et... vilaine sournoise qui cachais si bien son jeu! Il tait introuvable, cet animal de docteur! Tu n'imagines pas quel point il est entt. Ah! il n'est pas prcisment maniable, le cher ami, je t'en prviens! Il s'obstinait dans une modestie charmante, mais qui contrariait singulirement mes projets. --C'est elle qui te l'a dit? rptait-il comme un refrain. --Non, je l'ai devin. --Si tu te trompais... --Tu en serais quitte pour un second refus... et pour un excellent dner de Nol: le bonheur de ta vie et de la sienne vaut bien cela, que diable! D'ailleurs je suis sr de ne pas me tromper. Mais, voil Papa! Je l'ai averti que je t'ai rencontr et amen. Il a trouv cela tout naturel. Mme, il est enchant de te revoir, j'en suis sr. Il t'aime bien, tu sais, et tant que tu ne lui prends pas sa fille... Le dner, fort bien prpar--Perpetua s'tait surpasse--impeccablement servi par Agnese et Federigo, le cocher-jardinier, fut charmant. Nadine, place en face de son pre, tait si belle, que tous les regards se portaient involontairement sur elle. Ses cheveux onds avaient, sous l'clatante lumire, des reflets d'or. Ses yeux, tout l'heure encore comme voils de brume, prenaient, sous leurs cils noirs, la couleur et la transparence des vagues par un beau matin d'avril. Un sang renouvel montait de son coeur ses joues et les animait; sa bouche souriait, vivante, aimable et douce, vrai fleur d'me nouvellement close. Elle rayonnait vritablement, et dgageait autour d'elle du bonheur, de la jeunesse, de la grce, de la bont. Monsieur Meydan l'observait de nouveau. Il comparait son air radieux de maintenant l'air angoiss de tout l'heure; il commentait le brusque dpart du matin au nom de Georges, et ce retour inopin du docteur, sa joie vidente, aussi. Mille indices, auxquels il n'avait pas pris garde tout d'abord, ou qu'il avait repousss, comme importuns, lui revenaient l'esprit. La lumire se faisait en lui. --A propos, et vos pintades? lui demandait Madame Malprat. --J'ai russi les grises, mais pas les blanches, rpondait-il courtoisement, trouvant surprenant, qu'on pt s'intresser de si pauvres petites choses alors que de si graves vnements se passaient autour de lui. Jacques tait heureux. Cet panouissement, c'est mon oeuvre, pensait-il avec satisfaction. Sans moi... Je puis donc encore tre bon quelque chose! Si j'ai fait beaucoup de mal, je sais, aussi, faire un peu de bien parfois. --Cette petite Nadine est blouissante, ce soir, dit Monsieur Malprat sa voisine, Madame Lelong, plate et sche personne, mre d'une fille insignifiante et prtentieuse. --Oui, rpondit-elle d'un air pinc. Il est vrai qu'elle s'habille si bien! Aujourd'hui, au moins, sa toilette est plutt modeste. Je lui connais cette robe depuis trs longtemps. Elle a du got, c'est vrai, mais ce n'est pas ce qu'elle met qui la rend jolie; c'est elle qui donne un air particulier tout ce qu'elle porte. L'avez-vous jamais surprise, le matin, quand elle est dans sa tenue de petite matresse de maison active, avec ses cheveux bien relevs au sommet de la tte, ses jupes courtes, ses tabliers bavette? Elle est exquise, ainsi! Ah! si j'avais un fils! Pour ne pas trahir son secret, Georges se privait de regarder son amie, mais il la voyait quand mme. Il discutait gravement littrature avec sa voisine, Madame Porchano, femme aimable et distingue, qui, tant fort sourde, parlait voix trs basse; pourtant, il suivait chacun des gestes de la jeune fille, il ne perdait pas un mot de ce qu'elle disait. Comment cela se faisait-il? Ceci est un des menus miracles de l'amour, qui en fait bien d'autres. Maggie, fire d'tre assise auprs de l'Ami Calvetti, comme une grande personne, causait avec lui de Florence, sa ville natale, heureuse de faire montre de son bon italien, et regardait, non sans ddain, Luce, confie aux soins de Jacques, ainsi qu'une petite fille. Tout homme d'esprit qu'il tait, le subtil clibataire ne ddaignait pas de se mettre en frais pour elle; il s'amusait de ses airs importants, sans cesser pour cela d'observer ce qui se passait autour de lui. Melville de retour aprs deux annes d'absence, Nadine radieuse, Meydan proccup, Jacques, gai comme un pinson, Malprat intrigu, Madame Lelong inquite: _va bene_[30], pensait-il. [Note 30: a va bien.] Le pudding brla comme jamais pudding au monde n'avait brl. --C'est nous qui l'avons fait--dirent les fillettes--et aussi Nadine. --Tiens! le petit raisin de Corinthe qui ne voulait pas tre mang! Vois-le, Dine! Il brle tout seul, l, sur le bord, s'cria Lucette, de sa voix claire. La grande soeur se mit rire, les yeux subitement mouills de larmes. Comment, il n'y a que quelques heures que je racontais cette histoire, le coeur broy d'angoisse? Et maintenant... Qu'il faut peu de temps pour changer toute une vie, pensait-elle. La vritable dure des choses se mesure en nous, non ailleurs. On se levait de table. Arriv dans le salon brillamment clair: --Eh! bien, _carina mia_[31], dit Monsieur Meydan sa fille ane en l'entranant l'cart, je crois que nous avons bien vieilli, depuis deux ans. [Note 31: _ma chrie_] --Non, Papa, dit-elle--mettant par un geste familier sa jolie tte sur l'paule de son pre et l'enveloppant de son regard aimant--tant que tu auras besoin de moi, je serai toujours de beaucoup trop jeune! --Mais l'ge est venu d'aimer? --Oui. --C'tait invitable, et j'tais un vieux fou... D'ailleurs, tu as bien plac ton coeur, mon enfant! Georges les regardait. M. Meydan lui fit signe d'approche; et, prenant la main de sa fille, sans parler, il la mit dans celle du jeune homme. --Mon pre! dit celui-ci, vivement mu. --Oh! pas de phrases, s'il te plat! Tu es un fieff voleur et tu mriterais la corde. Mais si tu me laisses ma fille encore un peu de temps, je te pardonnerai. --Voleur, moi? Je ne vous enlve rien, et je vous donne un fils. --Des mots, des mots, tout cela! Celui qui nous prend le coeur de notre enfant est un voleur, et le plus effront, le plus dangereux de tous, je n'en dmords pas. Un voleur excusable, un voleur pardonn, aim mme peut-tre, mais un voleur. Les petites soeurs, intrigues de ce colloque, avanaient leurs ttes curieuses vers le groupe. Les dames s'ventaient d'un air discret. Jacques s'en aperut. --Eh bien, docteur! dit-il tout haut Georges en s'approchant, comment trouves-tu papa, ce soir? --Mais beaucoup mieux, je suis trs content. Son pouls est excellent, rgulier, ferme; cela va parfaitement! La soire passa trs vite, comme tout ce qui est vraiment bon en ce monde. Le gros voisin, Porchano, congestionn par le dner, proposa de faire un whist et alla s'installer la table prpare dans le petit salon contigu avec sa femme, Madame Lelong et Madame Malprat. L'Amivetti, comme l'appelaient les enfants autrefois, avait pris Luce sur ses genoux, et caressait tendrement ses cheveux noirs. Maggie s'tait assise tout contre lui. Pour parler aux fillettes, il adoucissait sa voix sonore et mettait des diminutifs clins aux mots de sa langue natale, si douce dj. --Chries, laissez donc ce pauvre ami tranquille, dit la soeur ane. Le Toscan tendit sa longue main maigre au-devant de Luce, comme pour dfendre un trsor menac, et rpondit par un simple mouvement de sa grave tte expressive. Puis, levant ses sombres sourcils, d'un regard il montra le piano Nadine. Il avait raison, l'Amivetti, c'tait ce qu'il fallait; les coeurs taient trop mus pour qu'on pt parler. Elle obit. Monsieur Meydan prit son violoncelle; Georges, debout auprs du piano, tournait les pages. Monsieur Malprat s'installa dans un coin sombre, loin de l'clat des lampes, et s'apprta couter. Bientt, entranes par le chant divin, l'me du pre et celle de l'enfant n'en firent plus qu'une. La jeune fille disait son amour, sa tendresse filiale, sa joie d'avoir vaincu son coeur et tenu ses promesses envers la grande amie absente, prsente, toujours! Lui, Monsieur Meydan, pensait sa femme, aussi, l'aurore de leurs tendresses, son bonheur si elle avait t l, sa Nadine, prcieuse entre tous ses enfants, qu'il perdait et retrouvait la fois ce soir-l,-- tant de joies, tant de douleurs si intimement mles dans son me, comme dans toute me qui a vcu et aim. La voix profonde, presqu'humaine, du merveilleux instrument chantait cela, et bien d'autres choses encore; elle voquait ces choses inexprimes, inexprimables que nous entrevoyons et que la musique voque: bauches de penses, intuitions d'au-del, qui se complteront, s'expliqueront dans une autre vie. Jacques, enseveli dans un fauteuil, derrire un paravent, pleurait comme un enfant, sans savoir au juste pourquoi, en une dtente de ses nerfs surmens. Maggie coutait de toute sa petite me ardente, les yeux brillants, les lvres serres. Luce s'tait endormie, sur les genoux de son grand ami. _Carissima[32]_, pensait celui-ci, pauvre petite fille douce et frle, tu perds ta mre une seconde fois, ce soir. Ta Grande sera toujours la plus tendre des soeurs, mais rien qu'une soeur, dsormais. Elle aime, elle est aime, heureuse... l'amour combl rend goste, mme les meilleurs: il est soi-mme tout son univers. Elle va perdre ces divinations, ce dlicat toucher que seule donne la souffrance profonde. [Note 32. Superlatif de chre.] --Hum! fit M. Malprat, en se levant, lorsque la dernire note s'teignit dans le salon silencieux. Ce Beethoven, quel gnie! Ma petite Nadine, tu as jou comme un ange! Quant toi, Meydan, j'ai toujours dit que tu as manqu ta vocation: tu es un musicien de premier ordre; c'est un crime de cacher un pareil talent... Vous m'avez fait passer une heure divine! --Bonsoir, heureux homme! dit monsieur Calvetti, en passant, Georges. Voil une sonate qui comptera dans plusieurs vies. --Nous pourrions bien apprendre quelque chose de nouveau, avant longtemps, dit madame Malprat, madame Lelong, dans le jardin, comme elles s'en allaient prcdes de Federigo qui portait une lanterne, et suivies des autres invites. --Vous croyez? rpondit la pauvre dame, qui avait jet son dvolu sur Georges Melville pour sa fille, et qui voyait ses beaux projets matrimoniaux s'en aller vau-l'eau--si ce mariage avait d se faire, il y a longtemps qu'il serait fait, ce me semble! Les fillettes, glorieuses d'tre restes au salon pour la premire fois jusqu' minuit, montaient, tout ensommeilles, l'escalier de pierre, pendues chacune au bras de leur soeur. --Dine! s'cria Lucette, comme nous avons t heureuses, aujourd'hui! C'tait vraiment un fameux Nol! Jamais je ne me suis autant amuse! Une tasse fumait sur la table, au pied du lit de la jeune matresse de maison. Les excuses d'Agnese, pensa-elle; pauvre brave fille, j'ai mieux que son tilleul. En posant la lampe sur la chemine, elle vit une enveloppe, place sous la photographie fane. Elle l'ouvrit, et trouva le rcpiss d'une lettre charge, puis un papier avec ceci: C'est parti, et, en mme temps, ma dmission du Regina Club. Je ne jouerai plus, je te le jure sur son souvenir, prie pour moi. Nadine se jeta genoux devant son lit; alors sur ce mme coussin qui avait touff ses sanglots le matin, elle laissa couler de douces larmes de reconnaissance et de joie. _Dcembre 1903._ TABLE _Nuit de Nol_ _Regard maternel_ _Le Larron_ _Le nourrisson de la Poupin_ _Joyeux Nol_ End of the Project Gutenberg EBook of Contes de Nol by Madame Henri de La Ville de Mirmont License: Share Alike