Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) CHARLES MONSELET. HISTOIRE ANECDOTIQUE DU TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE (17 aot.-29 novembre 1792). AVIS. En raison de la nouvelle lgislation, relative la proprit littraire, l'auteur se rserve le droit de traduction de cet ouvrage. PARIS D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-DITEURS, 7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7. 1853 PARIS.--IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLON CHAIX ET Cie, RUE BERGRE, 20. HISTOIRE DU TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE INTRODUCTION. I. Un pote allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer minuit dans les Champs-Elyses. C'est d'abord un tambour qui se lve de terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont rveiller la sourdine les soldats de la garde. Le _tractrac_ nocturne retentit entre les arbres grles et envelopps de vapeur; il se prolonge, s'teint et revient plus imprieux, passant plusieurs fois par les mmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses surgissent et s'branlent, des ombres se dgagent; on entrevoit, sous les suaires dchirs, des paulettes ples, des galons d'argent terni, des uniformes dcolors. Le vent passe avec effroi. Derrire lui, un escadron vaguement clair par un rayon de la lune roule sa vague blanchtre; les plumets frissonnent, quelques pes reluisent comme un courant d'eau aperu par hasard; on entend un sourd pitinement de chevaux; les crinires s'chevlent et fouettent l'air glac. Le tambour bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace et enlve quelques voiles ce tableau trange qui se meut dans le brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon tricolore, perc, frang, surmont d'un aigle d'or, s'avance une fort de bonnets d'ours, lgion silencieuse, hommes graves et tristes, mes d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont pargn les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces gants aux yeux encore endormis; ils ont cet air stoque que donne seul le tte--tte perptuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns tincelle l'toile de la Lgion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache l'paule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les portes des villes. Le ciel jette une clart avare sur ce ple-mle, qui bientt se dveloppe, s'accrot l'infini et remplit, inonde les Champs-Elyses. Rien n'est bien prcis, mais tout est indiqu. Le noir des canons s'accuse dans un des cts nuageux de cette grande toile; la canne pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais triomphantes;--on dirait du magicien de la victoire;--les croupes des chevaux cabrs s'talent deux pouces du sol. Peu peu, un tressaillement gnral, semblable une menace de tempte, circule travers les rangs noys de cette foule militaire; un commandement retentit: _Portez armes!_ et l'on entend une vaste secousse mtallique, un bruit pareil celui que ferait un norme sac d'argent tombant de trs haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans l'attente; personne n'ose respirer. Tout coup, du fond des Champs-Elyses, l-bas o le regard se perd, nat une clameur faite de mille voix, qui se rapproche, s'tend, court et galope,--escortant un tourbillon de gnraux empanachs et de mamelucks mystrieux, la tte desquels apparat le fantme imprial. Il ne fait que passer, rapide et muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine cette sombre arme qui, comme une trane de poudre, n'attendait que le contact de la mche pour clater en flammes soudaines! Cette ballade clbre, avec laquelle a lutt puissamment le crayon de Raffet, ce tnbreux chef-d'oeuvre d'un tranger, cette page audacieuse de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi invitablement une autre ballade,--galement fantastique, mais violente, plore, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elyses, c'est la grande revue des trpasss de la place Louis XV, des victimes du Tribunal rvolutionnaire. Cela commence galement par un tambour,--le tambour de Santerre. Il bat le rappel sur la place dserte, que dcore une statue grossire et mal faonne comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la Libert, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitus de la tragdie nationale qui se joue tous les jours cet endroit. Des guinguettes installes dans des fosss, des cabarets en planches, des bouquetires en jupes blanches raies rouges, des marchands de chansons hisss sur des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont amens l par curiosit, rompent la hideuse physionomie de cette place. Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crpusculaire du dix thermidor, heure solennelle qui vit le dnouement de la Terreur; une bande rouge brille l'horizon. Aprs la statue de la Libert, l'autre monument de la place c'est l'chafaud.--L'chafaud et la Libert! L'chafaud, cet abominable et honteux argument des rvolutionnaires; la Libert, cette chimre sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour se nier l'un par l'autre. Sur la plate-forme de l'chafaud, attendent Sanson et ses aides. Alors, on voit arriver--lentement--cette procession de charrettes fatales dont les roues ont si longtemps et si impunment trac parmi nous leur sillon d'pouvante. Elles arrivent une une, au bruit du tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et ignobles charrettes tranes par des chevaux de somme crotts jusqu'au poitrail, et escortes par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent chacune dix douze victimes, garrottes, debout, la tte dcouverte, figures sublimes et ples, vieillards dont la poitrine tale encore des lambeaux de dentelle, jeunes gens chevels dont le regard semble invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent la France. Toutes ces victimes descendent quelques pas de l'arbre de la libert, beau peuplier bruissant et doux qui rpand la fracheur sur la foule, et elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi. Puis viennent les gnraux, cicatriss, imposants, Luckner, Broglie, Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes et rvrs: l'octognaire Fnelon, digne petit neveu de l'archevque de Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de son pre; l'illustre Malesherbes, qui sourit la mort et dont les cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui n'achvera pas son problme, parce que le pays n'a plus besoin de savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pres que leurs filles n'ont pu sauver qu'une fois; d'Esprmnil et Linguet, deux hommes de talent, deux antagonistes que le trpas va rconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux d'une morte, et Andr Chnier dont la voix harmonieuse laisse chapper un potique regret! Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le dfil des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne en priant. A leur suite, ttes charmantes ou fires, j'aperois ces cratures si dignes de piti, dont le Tribunal rvolutionnaire ne respecta ni l'ge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cache dans l'auditoire au moment de la condamnation de son mari, cria: _Vive le roi!_ pour obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges, qui rclama pour les femmes le droit de monter la tribune, puisqu'elles avaient le droit de monter l'chafaud; la jeune Ccile Renault, qui n'tait qu'une enfant et qui l'on ne pardonna pas une parole tourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mre et la fille, coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur. Celle-ci, dont les paules blanches comme l'albtre, se dgagent de la chemise rouge des assassins dont on les a revtues, c'est Mlle Corday d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang hroque de l'auteur du _Cid_;--cette femme si intressante, c'est Lucile Desmoulins; cette autre, si vnrable, c'est la marchale de Mouchy;--Mme Roland dploie une fermet romaine que ne laissaient pas souponner ses grces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants religieux, presque clestes? Ce sont les carmlites de Royal-Lieu; elles chantent le _Salve Regina_ avec la mme tranquillit que si elles taient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant ces ttes asctiques et inspires qui couronnent l'odieux tombereau, la populace s'carte avec un sentiment de respect... Le cortge monte l'chafaud. Mais l'escalier infme s'est transform en chelle de lumire; vainement ses pieds plongent dans la boue, au milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en dlire,--les chelons suprieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur le trne du Trs-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une poque de rage populaire et de reprsailles amonceles. Longue, magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonn de raies flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abmes entr'ouverts, les mille soupirs d'allgresse et d'amour clos sur les harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'vanglique appel:--Venez moi, vous tous, les opprims et les martyrs! II. On se souvient de ces mots d'un prsident au parlement, renouvels de Rabelais: Si j'tais accus d'avoir vol les tours de Notre-Dame, je ne me fierais pas la justice, et je prendrais la fuite. Qu'et-il dit et pens ce magistrat, s'il et assist aux dbats du Tribunal rvolutionnaire? Assez d'autres jusqu' prsent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es magnanime, tu es gnreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-tre convient-il aujourd'hui plus qu' toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel, tu es gar, tu n'coutes que ta haine ou ta misre, l'esprit de Dieu s'est retir de toi! Peut-tre convient-il, surtout cette poque o les rvolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les rvolutionnaires de jadis, de remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pres, et de tenir le langage suivant aux Pangloss dmocratiques qui trouvent que tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des rpubliques possibles:--Lorsque vous etes le pouvoir entre les mains, voici ce que vous ftes du pouvoir; voici les rsultats de deux annes de rgime populaire; voici par quels moyens vous prtendtes faire refleurir l'galit et la fraternit, et comment, la place de de ces deux fleurs idales, vous ne vtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et ensanglante de l'anarchie! Le Tribunal rvolutionnaire--oeuvre du peuple de ce temps-l--n'a pas eu encore son historien. Si pourtant une institution se dtache du fond sinistre de la Rvolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci, coup sr? Parodie de la justice, masque de l'iniquit!--De cette histoire, on connat peine quelques pisodes, les principaux, les vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien que c'est toujours la mme chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu est le plus effrayant. De bonnes mes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonn que des nobles, des savants, des prtres, c'est--dire le plus pur du sang franais. Qu'elles sont loin de la vrit! Le Tribunal, pour qui tout tait bon, a surtout rpandu le sang du peuple, on ne saurait trop le rpter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur contingent norme cette immense hcatombe.--Au jour du 9 thermidor, deux mille _paysans_ (deux mille!) attendaient dans les prisons leur tour d'chafaud! Rien n'est plus beau qu'un tribunal rvolutionnaire! s'criait le montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule d'accuss qui y passent en revue avec une rapidit incroyable, et que ces jurs qui font _feu de file_. Un tribunal rvolutionnaire est une puissance bien au-dessus de la Convention. Le montagnard Forestier avait raison,--car ce fut le Tribunal rvolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal rvolutionnaire tua ceux-l mmes qui l'avaient fond; le Tribunal rvolutionnaire et tu tout le monde, si on ne l'et tu lui-mme, la fin. Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les mmes motions, sinon les mmes drames, nous attendent dans les cercles que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mmes personnages,--depuis Ugolin rongeant le crne de ses enfants jusqu' Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchs sur un pome, et dont la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les flicits. Tous les rprouvs se ressemblent, qu'ils soient de Florence ou de Paris; et les jurs du Tribunal rvolutionnaire valent les damns du pote. Le Tribunal reprsente les coulisses de la rvolution. Nul hros de ce thtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut invitablement que, sa tirade finie et ses crimes consomms, le tratre rentre par ces issues rpugnantes et mystrieuses. L, comme dans les coulisses vritables, on assiste ce dpouillement du prestige qui fait le comdien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on voit ses faux cheveux,--et, comme il n'est plus sous les yeux du public, on voit son ridicule, sa petitesse, sa colre, son gosme. Ainsi verrons-nous successivement tous les tyrans dcouronns et bout de leur rle, venir taler leur abattement et leur nullit sur les bancs incessamment encombrs du Tribunal rvolutionnaire. Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de voyager chez un peuple en rvolution, disent les vers dors de Pythagore.--O potique philosophe! Jamais vrit plus vraie ne s'envola de tes lvres rveuses. O sublime poursuivant de l'idal, jamais ton regard dessill n'a plong plus avant dans les gouffres de la ralit! Toi qui prtendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et qui, plus puissant crateur qu'Homre, nous rvla un monde entier,--le monde de la mtempsycose!--Souvent je suis tent d'embrasser ton autel, Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et mme me, froide, perfide, atroce, a anim les corps de Catilina, de Cromwell et de Robespierre! Pour voir des monstres--pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir bien en face,--il faut convenir que le Tribunal rvolutionnaire est le point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De l, en effet, nous dcouvrons tous les personnages actifs de cette re tragique--tous!--Nous assistons leurs manoeuvres tortueuses, nous pntrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention aux membres des comits, les membres des comits aux membres des clubs, les membres des clubs aux juges et aux jurs du Tribunal. Nous tenons les divers fils de cet cheveau, fait, comme le dsirait Diderot, des entrailles des prtres et des grands. Nous voyons le doigt cach qui ordonne et le bras public qui frappe, Nron et Narcisse, les volonts et les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanit _broyer du rouge_, selon l'expression du peintre David; les prtendus incorruptibles s'adoucir en prsence de l'or, et les faux Scipions jeter un regard de luxure--non de piti--sur les jeunes femmes qui se roulent leurs genoux en demandant la grce d'un pre ou d'un mari. Devant nous enfin se droule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la patrie appelaient en soupirant des _ncessits_. Car c'est un des traits principaux du caractre de ces hommes--de s'tre cru ncessaires, indispensables, providentiels presque! Qu'taient-ils donc sous Louis XVI, ces rgnrateurs d'une socit aux abois, ces glorieux prdestins, ces utopistes hautains, ces amants fougueux de la libert? Qu'taient-ils, ces Catons cravats de mousseline, ces Brutus la poitrine nue, ces rvolts sublimes, ces assassins inspirs? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient ddaigneux et fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir arriver leurs lvres le charbon brlant de la maldiction. Sans doute qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour frivole et de tant d'esprit passionn, ils vivaient, ces philosophes austres, l'abri de quelque portique ignor, tout entiers l'tude et la rflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et portaient gravement sur leur front pli le signe de leur domination future? Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les hros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait t prophtiquement sillonne par ces actions d'clat, par ces traits de vertu, par ces hrosmes prmaturs, par ces clairs de raison ou de gnie, qui sont l'aube des intelligences suprieures, destines rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils taient entrs dans la Rvolution promise, avec tout un pass srieux, pur, clatant, digne d'admiration ou tout au moins digne d'estime?... Erreur!--Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connatre ce qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil de cette Rvolution, quelques jours seulement avant la prise de la Bastille? L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a tenu la France dans sa main crispe, est enferm dans une chambre du donjon de Vincennes. Il crit. Ne vous penchez pas sur son paule, ne regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infmes, car cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez plutt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est _ddi monsieur Satan_, voil tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre n'est pas le premier:--deux ou trois romans innommables sont dj sortis de cette plume de satyre; il les a jets, comme une vengeance, du fond de sa prison, sur la socit corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un tissu de folies criminelles; et ses passions dmuseles ont sem la rage,--c'est--dire la dmoralisation,--partout o elles se sont abattues. Il rsume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau. Mirabeau! ce grand remueur d'ides et de verres, ce faux gentilhomme et ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'loquence enflamme n'a point purifi l'me, cet homme enfin qui la France et rougi de devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses pomes impudiques; voil celui qui sera le Titan de la Rvolution! Un autre, maigre, ple, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la socit potique des _Rosati_. Il prononce des arrts de mort et fait la cour Mlle Anas Deshorties, une riche hritire, qu'il chante sous le nom d'Ophlie dans des madrigaux l'eau de senteur. Il lve aussi des oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que j'extrais d'une brochure trs-curieuse parue l'an dernier Arras: Ses petites soeurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons, mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait qu'on les rendt malheureux, faute de soins ncessaires. Un jour pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia mains jointes, on alla mme jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, cda. Il leur donna son pigeon favori, aprs toutefois leur avoir fait jurer solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de rien, surtout! Mais, hlas! douleur amre! Le pauvre pigeon, oubli peu de temps aprs, dans un jardin, prit dans une nuit d'orage. Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inond de pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais! N'est-ce pas que cela est trs-touchant? Cet enfant, ce pote amoureux, ce juge au tribunal criminel, (le seul rvolutionnaire toutefois de qui les antcdents soient peu prs irrprochables) vous l'avez dj devin, c'est Robespierre. Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la chirurgie, c'est le mdecin des curies du comte d'Artois. Il est alors partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre mritent de vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il s'attire une verte critique de Voltaire, o se trouve cette phrase: Quand on n'a rien de nouveau dire, on ne doit pas prodiguer le mpris pour les autres et l'estime pour soi-mme un point qui rvolte tous les lecteurs. Ce personnage hargneux, qui sera tour tour le Thersite et l'Ajax de la Rvolution, et qui ne manquera aucun genre d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphltaire de souterrain, que sa mort fera comparer Snque, et dont le plus lgant comdien du dix-huitime sicle, Mol, reproduira les traits sur le thtre; ce mdecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. Passons vite. Cet autre est jeune et beau; il porte sa tte comme un Saint-Sacrement, pour nous servir d'une clbre et sacrilge expression. Son nom est fait de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Rvolution vienne le prendre et l'lever sur le beau pavois immonde, d'o il se verra ador, presque divinis et compar au Christ,--Saint-Just rime un pome impur, calqu sur la _Pucelle_, et dans lequel, travers toutes les obscnits du sujet, sont rpandues mille insultes contre les auteurs d'alors. Voil quelle oeuvre s'occupe l'adolescent candide dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rverie et de la mlancolie! Entrons dans un de ces tripots du boulevard o se pressent des hommes sans titre et des femmes sans nom, cume du peuple et de la basse bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras; leur figure enflamme trahit l'intemprance; l'un a les cheveux bouriffs et la voix rauque, le geste emport, la dmarche d'un _croc_; l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruins. Ils s'asseyent une table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques o ils se sont trouvs. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le premier remplit le tripot des clats de sa voix, tandis que le second roule entre ses doigts un papier et promne autour de lui un regard hsitant.--Parbleu! se dcide-t-il dire, il faut que je te lise des vers que je viens de composer.--Des vers? de toi, Fouquier?--De moi-mme.--Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne Forest?--Non, en l'honneur de Louis XVI.--Voyons, dit le gros homme tte bouriffe. Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des trs-authentiques et trs-mdiocres vers que voici: D'une profonde paix nous gotions les douceurs, Mme au milieu des fureurs de la guerre: LOUIS sut en tout temps la donner nos coeurs... En l'accordant la fire Angleterre, LOUIS admet ses ennemis Au rang de ses enfants chris. Sous l'autorit paternelle De ce prince, ami de la paix, _La France a pris une splendeur nouvelle Et notre amour gale ses bienfaits!_ --Bravo! s'crie le gros homme; il faut envoyer cela quelque journal. --C'est ce que j'ai fait ce matin, rpond Fouquier avec modestie; je les ai adresss aux _Petites-Affiches_. Puis les deux amis recommencent boire. Avez-vous reconnu, dans ces deux dbauchs, Georges Danton, le dieu de la canaille, et Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal rvolutionnaire? Ouvrons maintenant les _Mmoires de Bachaumont_, au dix-septime volume, et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du rvolutionnaire fervent qui l'on devra la proclamation improvise de la rpublique: Dimanche dernier, M. le prince de Cond et M. le duc de Bourbon, escorts par la brigade de marchausse, arrivrent Rouen vers le soir. Ils descendirent l'archevch o il y eut grand souper; ensuite ils se rendirent la Comdie, qui ne commena qu' dix heures. Une foule immense les attendait: on admira leur bont, leur affabilit et surtout leur patience d'entendre les plats loges dont les rgala le sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des grands malheurs des princes que d'tre obligs de faire bonne contenance toutes les fadeurs qu'on leur dbite!--Et n'est-ce pas aussi un des grands malheurs des rpubliques que d'tre gouvernes par ces histrions vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et dont le patriotisme n'est qu'une vengeance? Un autre encore, qui sera surnomm l'_Anacron de la guillotine_ et qui, les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,--c'est ce jeune homme qui sollicite la faveur d'tre prsent madame de Genlis; c'est cet enthousiaste et pastoral admirateur des _Veilles du Chteau_, ce doux et sensible Pyrnen. Il est auteur d'un excellent ouvrage intitul: _Eloge de Louis XII, pre du peuple_, suivi de l'_Eloge du gouvernement monarchique_.--Pourtant, c'est ce mme homme qui projettera de faire construire une guillotine sept fentres, et qui, dans sa voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'lgante Bonnefoi, au ptillement du Champagne dans le cristal, profrera ces mots d'une voix nonchalante: Le vaisseau de la rvolution ne peut arriver au port que sur une mer de sang. C'est Barre, qui le ciel fera de longs jours et de longs remords. Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garon figure laide et brune, qui se promne sentimentalement avec deux femmes, la mre et la fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il se baptisera lui-mme plus tard _procureur-gnral de la lanterne_. Camille Desmoulins venait me voir avant la rvolution, a dit M. Beffroy de Reigny; c'tait alors un petit avocat tranant sa nullit dans les ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, et me dchirait belles dents quand je ne pouvais pas lui en prter. Lui aussi, devant ses juges se comparera Jsus; car tous ces hommes de la Rvolution ont la rage impie de s'assimiler l'homme-Dieu! Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature d'obscnes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans? Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers stupides, ces prtres dfroqus, ces ivrognes--qui seront les gnraux, les reprsentants, les chefs de la RPUBLIQUE IMMORTELLE!--Non, restons dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants, mme les plus sanguinaires; ne nous arrtons pas aux brutes qui remplissent les marcages de la Terreur. Notre intention a t de faire connatre les antcdents des principaux fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvt alors un seul rpublicain parmi tous ces gens, si bien occups, les uns flagorner le roi ou la royaut, les autres prendre leur part des dissipations de l'poque? Nous ne le croyons pas; mais peut-tre nous trompons-nous, car rien n'est difficile mettre en dfaut comme un rpublicain; nous n'en donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait adress des vers Louis XVI, lors de son avnement au trne; le crime n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compt sans la Rpublique. Lorsque l'homme du _Cours de littrature_ fut devenu ce triste sans-culotte que l'on sait, il chercha expliquer dans le _Mercure_ cette inadvertance potique, et voici comment il s'y prit: Tout le bien que je demandais au roi tait _videmment_ la satire de son prdcesseur. La phrase est prcieuse et mrite d'tre conserve. Mais revenons au Tribunal rvolutionnaire. Le Tribunal rvolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette poque. Il fut un instrument, mme aux mains des plus petits,--car, partir de son installation, la dnonciation fut de toutes parts l'ordre du jour. Grce la dnonciation, les rpublicains les plus infimes purent tremper dans la besogne gnrale et prendre, eux aussi, leur part de vengeance et de crimes. L'chafaud eut ses pourvoyeurs parmi les plus basses et les plus obscures cratures du royaume.--Ce systme de dnonciation, suprieurement organis, et sur lequel tait base la dpopulation presque totale de la France, nous a fourni un des chapitres les plus importants de cet ouvrage. Dans cette priode funeste o le temps s'est pass user les institutions et les hommes, le Tribunal rvolutionnaire ne pouvait manquer de finir par tre, son tour, rpudi de tous les partis. La rprobation que s'taient renvoye mutuellement les ouvriers de cette oeuvre rejaillit sur l'oeuvre elle-mme.--Je demande pardon Dieu et aux hommes d'avoir fait instituer cet infme Tribunal! Ainsi s'exprima Danton, accus par Fouquier-Tinville, son compagnon de dbauche et son ami. Mais il n'y avait plus alors ni amiti, ni liens du sang. Il n'y avait que la dnonciation outrance. Marat dnonait Barnave; la Convention tout entire dnonait Marat; Louvet dnonait Robespierre; Robespierre dnonait Hbert; Saint-Just dnonait Camille Desmoulins, Tallien dnonait Saint-Just. Ils se dnonaient tous successivement, et chacun d'eux portait sur les autres des jugements que la postrit ratifiera. Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le mme Panthon? N'est-ce pas faire outrage la mmoire de Robespierre, par exemple, que de le placer ct de Danton qu'il dvoua la mort,--et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter l'gal de Robespierre, qu'il regardait comme un coquin? Le Tribunal, qui avait vcu par la dnonciation, mourut par la dnonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forge. Et ainsi s'exaua le voeu manifest la tribune par le jeune Boyer-Fonfrde, lors du dcret de formation:--Puisse votre pouvantable Tribunal, comme le taureau de Phalaris, tre le supplice de ceux-l mmes qui le destinent aux autres! Nous avons tch d'crire cette histoire d'un intrt si douloureux; nous l'avons crite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore t, du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en retrancher ou d'en abrger considrablement les pisodes suffisamment connus. Quant aux procs tout--fait clbres, tels que ceux des Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matire en ayant t puise par tous les crivains, nos prdcesseurs. L'Histoire du Tribunal rvolutionnaire se divise naturellement en trois parties: Le Tribunal criminel du 17 aot 1792; Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou _Tribunal rvolutionnaire_ proprement dit; Le Tribunal rvolutionnaire, aprs le 9 thermidor. A ces trois parties se rattache troitement, tout un ct pisodique, ordonn par la philosophie de l'histoire et indispensable la comprhension des vnements si rapides d'alors. C'est le tableau de Paris ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont les ftes populaires, c'est tout ce qui explique et commente. PREMIRE PARTIE. TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT. CHAPITRE PREMIER. I. LE PEUPLE AUX TUILERIES. Le mode de dcollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du criminel sera couch sur le ventre entre deux poteaux barrs par le haut d'une traverse, d'o l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au moyen d'une dclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert enfoncer les pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'o il tombe. Cet arrt fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemble lgislative. La machine invente, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les rvolutionnaires se chargrent de cette besogne. Deux fois la populace des faubourgs, dans cette anne lugubre, envahit la demeure de nos rois. La premire fois,--c'tait le 20 juin; la seconde fois,--c'tait le 10 aot.--On sait que cette journe fut l'aurore de la Rpublique franaise! Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent envahies, et le roi n'chappa la mort qu'en venant se rfugier au milieu de l'Assemble lgislative,--o il entendit prononcer sa propre dchance, prface d'un supplice qui devait coter la France tant de jours de sang, de dshonneur, de famine, de guerre au dehors et d'anarchie au dedans. Les relations des faits gnraux et particuliers qui se sont passs le 10 aot ne manquent pas. Les organisateurs de cette journe, qui a t appele _sainte_, ont plusieurs fois droul eux-mmes la tribune le plan de cette conjuration, destine abattre la monarchie. Comme d'habitude, le peuple des faubourgs a t exalt pour son hrosme et pour sa grandeur;--c'est la rgle, et il faudra s'accoutumer tout le long de cet ouvrage rencontrer un battement de mains derrire chaque assassinat.--Quel tait pourtant le courage du peuple en cette circonstance? C'tait le courage de cent mille brigands arms jusqu'aux dents, organiss, commands, instruits depuis plusieurs semaines, tranant trente canons, contre une poigne de gardes-suisses, sans munitions, sans ordres et sans chefs. Louis XVI, voulant _pargner au peuple un grand crime_, abandonna les Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil et t chang. Une fois la famille royale partie et le chteau rempli seulement de femmes et de vieux gentilshommes,--que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant entrer dans ce chteau o il n'y avait plus pour lui de rle jouer? Ici ses intentions commencent n'tre plus du ressort de la politique, et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prtexte, va s'effacer insensiblement du coeur des patriotes pour y cder la place l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, dconcerta le peuple, ce fut le dpart du roi, qui enlevait tout motif l'attaque du chteau et rendait inutile ce vaste dploiement de forces. A ce moment, une hsitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en aller? Fallait-il rester?--Pendant une demi-heure, on crut dans le palais que tout tait termin et que les faubourgs allaient oprer leur retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on allait djeuner; et les Suisses restaient ple-mle dans les appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le chteau plutt un foyer de spectacle qu' un corps-de-garde. Vint l'heure cependant o le peuple se dcida. Il se dcida prendre le chteau, sans prtexte, uniquement pour le prendre. Il enfona d'abord les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut s'avancer au pied du grand escalier, il fut reu par cette fameuse dcharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens populaires. La place du Carrousel fut nettoye en un clin d'oeil. On sait le reste. On sait quelle hroque dfense opposrent, durant trois heures, les gardes-suisses cerns de toutes parts:--sept cents contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-tre, ce sont les pouvantables traitements qu'ils eurent subir de la population parisienne. Les assaillants les harponnaient travers les grilles;--la hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets de fer;--ils lanaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors des rangs et les gorgeaient l'aise. Ces cruauts lassrent un canonnier, dont le nom est rest inconnu, et qui l'on avait t la mche allume qu'il tenait la main. Il venait d'esquiver le crochet d'une pique, ou tout au moins en avait t quitte pour un pan de chair et d'uniforme arrachs. Indign, il se jette sur l'afft de son canon, il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumire. La pice part. Il sera tu!... mais son coup a port et fait tomber une foule de sclrats. Le palais fut forc entre midi et une heure; les insurgs,--ayant leur tte le bataillon des Marseillais, command par Fournier, dit l'Amricain,--se rurent sous le vestibule, o la premire personne qu'ils rencontrrent fut le marquis de Chemetteau, qui reut un coup de maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trne, celle du conseil furent inonds d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques. Des traits de gnrosit eussent t perdus pour _les mes cadavreuses de la cour_, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grce aucun des habitus du chteau. Ceux qui, la rvolution de 1848, ont pntr dans les Tuileries, peuvent se former une ide de l'invasion du 10 aot, et des dvastations dshonorantes qui furent commises par les _vainqueurs_. On trouve folle la colre de Xerxs faisant battre de verges la mer qui vient d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite de la populace, s'en prenant l'art des torts rels ou supposs de la monarchie, et sacrifiant sa fureur les marbres admirs, les peintures prcieuses, les grands vases cisels avec splendeur? Ainsi se venge-t-elle pourtant; et c'est piti de la voir fracasser avec les crosses de ses fusils les hautes glaces vnitiennes, mettre ses baonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les tableaux d'Italie, dfoncer les meubles sculpts et plonger dedans ses mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitt mis en lambeaux. Telle fut l'_attitude_ du peuple, alors qu'il eut pntr dans ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le quolibet infme: _Magasin de sire frotter_. Il ravagea tout, brisa hommes et choses. Il vola aussi, car la fte fut complte. Un de ceux que nous retrouverons juge au Tribunal rvolutionnaire, Jean-Marie Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en alla tranquillement aprs. La Providence se chargea de la punition de quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient aval des diamants pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moiti des voleurs fouillait l'autre), expirrent dans la nuit, les entrailles coupes. Throigne de Mricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste Suleau, l'assassinat duquel elle avait aid le matin,--Throigne de Mricourt cette amazone trange en qui semble se personnifier le gnie sanglant de la Rvolution, exhortait le peuple au massacre des derniers serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main la rampe de l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tte un sabre d'o pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Anglique Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux furies mutilrent plusieurs cadavres et ne cessrent jusqu'au soir de prsider ces scnes d'gorgement et de confusion.--Dans une autre partie du chteau, une horde de poissardes dansait sur le corps des Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouv et que raclait un mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet d'une dgotante chanson alors en vogue parmi la canaille: Nous te traiterons, gros Louis, Biribi, A la faon de Barbari, Mon ami! Le vin que l'on avait dcouvert dans les corps-de-garde et dans les caves du palais, ne fut pas pargn; il coula l'gal du sang, ce qui n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tu et bien bu, on mit le feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dgradations. On mit le feu la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de Choiseul, le feu l'htel de M. de Laborde, le feu partout! Le Carrousel entier tait transform en une fournaise ardente,--et c'est miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menac, existe encore... Dieu ne veut pas qu'il disparaisse! Je ne voulais pas raconter cette journe si connue, et voil que je me surprends en rappeler quelques pisodes. C'est que l'histoire emporte et ne s'arrte jamais, pareille ces coursiers qui ne s'apercevant plus du mors, insensibles l'peron qui dchire leurs flancs, galopent toujours droit devant eux, et finissent par oublier compltement le cavalier qui les monte. Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce rcit et pour y servir en mme temps de moralit.--Un enfant naquit ce jour-l, au milieu des balles, dans la nue rouge du canon, alors que la mitraille, ce balai sanglant, cherchait repousser une tourbe criminelle. Cet enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut port en triomphe la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE DU PEUPLE. II. LE PEUPLE A L'ASSEMBLE Barre, dans ses _Mmoires_ patelins, publis en 1842, un an aprs sa mort, emploie un terme curieux pour dsigner les massacres dont nous venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit Les _mlancoliques_ vnements du 10 aot. Le lendemain de ces _mlancoliques_ vnements, qui tait un samedi, un membre de l'Assemble lgislative, Lacroix, parut la tribune. Ce Lacroix tait un homme de haute taille, large d'paules et bien camp. Lorsque, en 1793, sur la dnonciation de Saint-Just, il fut incarcr au Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le prisonnier en question tait M. de Laroche du Maine.--Parbleu! s'cria-t-il tout haut en dsignant Lacroix, voil de quoi faire un beau cocher. Inutile de dire que nous dsapprouvons ce mot ddaigneux. Voici comment--pour en revenir au lendemain du 10 aot--Lacroix parla la tribune: Je demande, dit-il, qu'il soit form dans le jour une Cour martiale pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade; et, pour calmer les inquitudes du peuple, en l'assurant que justice lui sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger sans dsemparer, et qu'elle soit nomme par le commandant-gnral provisoire de la garde nationale. Cette proposition fut adopte. La journe du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emporte dans le tourbillon de cette sance permanente qui devait durer quarante jours, l'Assemble lgislative ne songeait dj plus la Cour martiale dont elle avait autoris la formation. Elle _dcrtait, dcrtait, dcrtait_. Mais la nouvelle Commune de Paris tait l, derrire elle, qui ramassait ses dcrets et qui s'tait charge d'avoir de la mmoire pour deux. En consquence, la Commune de Paris jugea propos d'envoyer, le lundi, deux de ses commissaires la barre de l'Assemble. Ils rappelrent aux dputs qu'on avait institu l'avant-veille une Cour martiale pour juger les officiers et les soldats suisses.--Les dputs s'entre-regardrent et convinrent du fait, aprs quelque hsitation.--Alors, joignant le conseil l'avertissement, les deux commissaires, qui taient pourvus d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de donner ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait tous ceux qui voudraient cooprer la guerre civile. L'Assemble frona le sourcil. On pourrait, ajoutrent-ils, prendre pour le jury d'accusation quarante-huit jurs dans les quarante-huit sections de Paris, et quarante-huit autres jurs parmi les fdrs des dpartements. Il serait pris autant de jurs pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait prside par quatre grands jurs, pris dans l'Assemble nationale, et deux grands procurateurs y seraient pareillement pris. La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan trac l'avance et ses dispositions arrtes. Elle voulait que le Tribunal ft son oeuvre, elle le voulait fortement. C'tait la pierre d'assise de son difice rvolutionnaire.--L'Assemble, qui se croyait encore toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement ce projet d'organisation l'examen du Comit de sret gnrale, et elle congdia schement les deux commissaires. Ce n'tait pas l'affaire de la Commune, qui tenait jouer le rle de l'pe de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette premire occasion, elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire imprieuse. Le lendemain mardi, six heures et demie du soir, elle dpcha une dputation qui vint demander le mode d'aprs lequel la Cour martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 aot. _Et autres coupables!_ C'tait dj un renchrissement sur le dcret du 11, qui ne mettait en jugement que les Suisses. _Et autres coupables!_ La Commune ajoutait cela comme une chose naturelle, sous-entendue, convenue... Presse si vivement, l'Assemble lgislative ordonna que la commission extraordinaire prsenterait,--sance tenante,--un projet de dcret cet gard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout tait soigneusement organis, ce jour-l, pour djouer les faux-fuyants et empcher les ambages.--A huit heures, plusieurs fdrs des quatre-vingt-trois dpartements se prsentrent leur tour et rclamrent l'excution du dcret, ordonnant la formation d'une Cour martiale pour venger le sang de leurs frres. La Commune n'avait fait que _demander_; les fdrs _rclamaient_! La menace n'tait pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'tait pas coule qu'une seconde dputation de la Commune tait introduite la barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et prcis: Le conseil-gnral de la Commune nous dpute vers vous pour vous demander le dcret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE MISSION EST DE L'ATTENDRE. Un murmure gnral couvrit ces paroles. Les dputs ne purent contenir l'expression de leur mcontentement. --Les commissaires de la Commune, rpondit M. Gaston, ignorent sans doute les mesures que l'Assemble a prises relativement la formation de cette Cour martiale. Les mots: _Notre mission est de l'attendre_ sont une espce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux reprsentants d'une grande nation. Ce blme inflig, l'Assemble interrogea, au nom de la commission extraordinaire, Hrault de Schelles, charg du rapport. Hrault de Schelles, rappelons-le en quelques mots, tait le neveu de Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait t prsent peu d'annes auparavant la reine Marie-Antoinette. C'tait un fort bel homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout aristocratique; c'tait aussi un lettr: ses ennemis rptaient tout bas de petits vers anti-rpublicains tombs jadis de sa poche dans les alles de Versailles.--A l'poque dont nous parlons, il passait pour tre dans les bonnes grces de Mme de Sainte-Amaranthe. Se conformant au ton de l'Assemble lgislative, fort indispose par les tyrannies de la nouvelle Commune, Hrault de Schelles rpondit vasivement que des difficults nombreuses s'taient leves sur la formation de cette Cour, et que, dans tous les cas, le rapport de la commission ne pourrait tre prsent avant le lendemain midi. Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'tait pas ncessaire de biaiser plus longtemps, et, profitant du mcontentement unanime, il s'expliqua avec franchise: --Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour martiale; c'est aux tribunaux ordinaires qu'il faut le renvoyer; car, d'aprs le silence du code pnal, la Cour martiale serait oblige ou d'absoudre ou de se dclarer incomptente. _Je demande que vous rapportiez le dcret pour la formation d'une Cour martiale_, que vous renvoyiez l'affaire aux tribunaux ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurs qui n'ont pas la confiance des citoyens, que vous autorisiez les sections nommer chacune deux jurs d'accusation et deux jurs de jugement. Ces propositions furent adoptes. La Commune comprit qu'elle avait t trop loin, mais elle ne regarda pas cependant la partie comme perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau aux moyens de forcer le vouloir de l'Assemble lgislative. III. ROBESPIERRE. Il y avait alors au sein de la Commune un homme qui ne possdait ni l'loquence de Barnave, ni l'audace de Danton, ni l'esprit de Camille Desmoulins, ni l'inflexibilit de Marat; un homme d'un air commun, d'une figure grise et inanime, rgulirement coiff, proprement habill comme le rgisseur d'une bonne maison ou comme un notaire de village soigneux de sa personne[1]. C'tait Robespierre. Il imposait, par une sorte de raison calcule et par une effronterie calme. On lui croyait des ides, et il laissait croire: Cet homme, que ses qualits ngatives firent toujours porter en avant par ses collgues, et que son ambition fit rester au premier poste, fut prcisment celui sur lequel la Commune jeta ses vues pour aller branler l'Assemble lgislative. [1] _Mmoires d'Outre-Tombe_, par Chteaubriand. Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents et qui s'tait prudemment tenu l'cart pendant le combat du 10 aot, consentit aller arracher une sentence de mort contre ces royalistes qu'il n'avait pas os coucher en joue. Le mercredi soir, il se mit en route, la tte d'une dputation de la Commune. L'Assemble venait d'tre merveilleusement dispose l'entendre par une trange motion de Duquesnoy, dont les dernires paroles retentissaient encore: --Je demande, avait dit ce reprsentant, que tous les particuliers connus par leur incivisme soient mis en tat d'arrestation et gards jusqu' la fin de la guerre! Robespierre entra au moment o l'Assemble passait l'ordre du jour. On devina tout de suite ce qui l'amenait. Il s'exprima ainsi: --Si la tranquillit publique et surtout la libert tiennent la punition des coupables, vous devez en dsirer la promptitude, vous devez en assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a pas encore t satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles semblent s'y opposer. Le dcret que vous avez rendu nous semble insuffisant; et m'arrtant au prambule, je trouve qu'il ne contient point, qu'il n'explique point la nature, l'tendue des crimes que le peuple doit punir. Il n'y est parl encore que des crimes commis dans la journe du 10 aot, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple; car ces crimes remontent bien au-del. Les plus coupables des conspirateurs n'ont point paru dans la journe du 10, et d'aprs la loi, il serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du masque du patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois; ce Lafayette, qui n'tait peut-tre pas Paris, mais qui pouvait y tre; ils chapperaient donc la vengeance nationale! Ne confondons plus les temps. Voyons les principes, voyons la ncessit publique; voyons les efforts que le peuple a faits pour tre libre. Il faut au peuple un gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, crs pour les circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rtabliriez des juges prvaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli perdre la nation. Le peuple vous environne de sa confiance. Conservez-la cette confiance, et ne repoussez point la gloire de sauver la libert pour prolonger, sans fruit pour vous-mmes, aux dpens de l'galit, au mpris de la justice, un tat d'orgueil et d'iniquit. Le peuple se repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires son voeu unanime. Nous vous prions de nous dbarrasser des autorits constitues en qui nous n'avons point de confiance, d'effacer ce double degr de juridiction, qui, en tablissant des lenteurs, assure l'impunit; nous demandons que les coupables soient jugs par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort. Il y eut quelques applaudissements la fin de ce discours hardi; on ne s'arrta pas ce que deux ou trois phrases pouvaient avoir d'agressif;--surtout en passant par l'organe dsagrable de Robespierre;--et l'on admit la dputation aux honneurs de la sance. Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,--qui, en abjurant sa religion, avait abjur galement toute humanit,--l'Assemble dcrta en principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, et elle renvoya pour le mode d'excution la Commission extraordinaire, en l'obligeant faire son rapport sance tenante. La Commune crut triompher cette fois. Il tait une heure du matin lorsque Brissot parut la tribune, tenant en main le rapport attendu avec tant d'impatience. Robespierre souriait. Les reprsentants, subissant l'influence de l'heure avance, ne prtaient plus qu'une attention confuse aux dbats expirants. Mais quel ne fut pas l'tonnement universel lorsque Brissot, mconnaissant le voeu de la dputation et le dcret de l'Assemble elle-mme, exposa les inconvnients qui rsulteraient de la cration du nouveau tribunal suprme demand par les commissaires de la Commune. Selon lui, le tribunal criminel ordinaire, qui l'Assemble nationale avait renvoy la connaissance du complot du 10 aot, offrait toutes les garanties dsirables et toute la clrit que des hommes justes peuvent dsirer. Brissot rsuma les motifs de ce rapport dans un projet d'adresse aux citoyens de Paris qui devait contrebalancer les influences des membres exalts de la Commune, et dont la rdaction fait autant d'honneur son coeur qu' son jugement. On y remarque ce passage, plein de modration et de bon sens: Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns ont expi leurs crimes, d'autres sont dans les fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un grand exemple de svrit, mais encore le donner avec fruit. Il faut bien se garder de les frapper avec le glaive du despotisme... Sans doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles appartiennent au despotisme seul; lui seul peut les employer, parce qu'il ne craint pas de se dshonorer par des cruauts; mais un peuple libre veut et doit tre juste jusque dans ses vengeances. On vous dit que les tyrans rigent des commissions et des chambres ardentes; et c'est prcisment parce qu'ils se conduisent ainsi que vous devez abhorrer ces formes arbitraires. Soit lassitude, soit conviction, l'Assemble adopta unanimement ce projet d'adresse,--au grand dsappointement de Robespierre et de sa cohorte, qui durent s'en tenir aux honneurs de la sance. Toutefois, comme elle ne voulait pas les mcontenter absolument et qu'elle reconnaissait d'ailleurs que plusieurs membres du tribunal criminel ordinaire taient suspects au peuple, elle dcrta, avant de se sparer, la formation d'un nouveau jury et ordonna que les sections nommeraient chacune quatre jurs. Ainsi se termina, deux heures du matin, cette sance haletante o l'opinitret de la Commune dut cder encore une fois devant les scrupules rveills de la partie honnte de l'Assemble lgislative. IV. THOPHILE MANDAR.--INTIMIDATION.--JOURNE DU 17.--LA COMMUNE L'EMPORTE. L'adresse rdige par Brissot fut imprime le lendemain jeudi et affiche immdiatement dans toutes les sections. Elle ne fit qu'irriter ceux qui dsiraient faire croire l'effervescence du peuple, au courroux du peuple, sa soif de vengeance! Des missaires de la Commune se rpandirent dans les principaux quartiers et firent courir le bruit qu'on voulait acquitter les Suisses; ils dterminrent de la sorte quelques rumeurs isoles, dont on se promit de tirer parti.--Au nombre de ces orateurs de carrefour, qui joignaient une exaltation brutale une grande vigueur de poumons, on remarquait Thophile Mandar, petit homme de bizarre tournure, de bizarre figure et de bizarre esprit. A ceux qui le plaisantaient sur l'exiguit de sa taille, il avait l'habitude de rpondre firement, et en se redressant: Il n'y a rien de si petit que l'tincelle! Thophile Mandar exerait beaucoup d'influence sur les Jacobins des faubourgs par son nergique et originale faconde; il tait en outre vice-prsident de la section du Temple. Toutes ces considrations le firent distinguer de la Commune; et Robespierre ayant, par suite de son insuccs de la veille, refus nettement de se reprsenter la barre, on dcida de lui substituer Thophile Mandar. C'tait substituer la flamme la fume, le coup la menace. L'orateur populaire n'tait ni un homme de demi-mesure, ni un homme de demi-langage. Le vendredi, 17, dix heures du matin, il pntra seul dans l'enceinte de l'Assemble, vtu plus pittoresquement que proprement; et, de sa voix de tonnerre qu'on s'tonnait d'entendre sortir d'un si faible corps, il profra les paroles suivantes: --Je viens vous annoncer que ce soir, minuit, le tocsin sonnera, la gnrale battra! Le peuple est las de n'tre pas veng. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-mme! _Je demande_ que, sans dsemparer, vous dcrtiez qu'il soit nomm un citoyen par chaque section pour former un tribunal criminel. _Je demande_ qu'au chteau des Tuileries soit tabli ce tribunal. Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait retenti comme un coup de feu. Les reprsentants en demeurrent troubls. Quand il eut fini, il distribua gravement plusieurs copies de son discours; car j'ai oubli de dire que Thophile Mandar tait une manire d'homme de lettres;--et, comme tous les hommes de lettres, il tenait beaucoup ses phrases. Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la sance. Choudieu le rprimanda mme trs-ddaigneusement et trs-catgoriquement: --Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est suffisante. Tous ceux qui viennent CRIER ici ne sont pas les amis du peuple. Si l'on ne veut pas obir aux dcrets de l'Assemble nationale, elle n'a pas besoin d'en faire. _On veut tablir un tribunal inquisitorial_; je m'y oppose de toutes mes forces; je m'opposerai toujours un tribunal qui disposerait arbitrairement de la vie des citoyens! La question se posait ouvertement. L'antagonisme entre l'Assemble et la Commune apparaissait nu. Celle-ci voulait peser sur celle-l; elle avait commenc par dire: _Je demande_; elle finissait par dire: _Je veux!_ L'Assemble laissa clater sa colre et le ressentiment de son amour-propre froiss grossirement, et ce fut sur la tte de Thophile Mandar que l'orale fondit tout entier. Thuriot monta la tribune aprs Choudieu, et se montra plus explicite encore: --Il ne faut pas que quelques hommes viennent substituer ici leur volont particulire la volont gnrale. Puisque dans ce moment on cherche vous persuader qu'il se prpare un mouvement, une nouvelle insurrection; puisque dans ce moment o l'on devrait sentir que le besoin le plus pressant est celui de la runion, on essaie encore d'agiter le peuple, je demande que le corps lgislatif se montre dcid mourir plutt qu' souffrir la moindre atteinte la loi, et dcrte qu'il sera envoy des commissaires dans les sections pour les rappeler au respect. Il ne faut pas de magistrats qui cdent la premire impulsion du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la libert, j'aime la Rvolution; _mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux me poignarder!_ La Rvolution n'est pas seulement pour la France, nous en sommes comptables l'humanit. Il faut qu'un jour tous les peuples puissent bnir la Rvolution franaise! Ah! c'taient l de belles dispositions! c'taient l de nobles principes! Les derniers efforts de ces hommes pour rsister au courant de sang qui va bientt les entraner, l'accent gnreux et sincre de quelques-uns, leur lutte dsespre, patiente, contre les Jacobins grondants et croissants, leur rpugnance et leur lenteur punir, enfin les sentiments d'ordre moral qui les animent encore, ont un caractre de dignit qu'on ne peut pas mconnatre. On les excuse quelquefois, on les plaint presque toujours. Aussi dsappoint que Robespierre, et charg plus que lui de l'indignation des reprsentants, Thophile Mandar, le bouc missaire, se retira, ne rapportant qu'un chec de plus ceux qui l'avaient envoy. Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemble; elles taient la preuve dsolante des rsolutions implacables de la Commune; et, aux manifestations obstines de ce nouveau pouvoir, d'autant plus despotique qu'il s'autorisait du peuple, il tait facile de prvoir qu'on ne pourrait pas rsister toujours. Ces rflexions absorbrent une partie de la sance et ragirent sur les travaux de la Commission extraordinaire. Aussi lorsque, le mme jour, une dputation des citoyens nomms pour former les jurys d'accusation et de jugement parut la barre, trouva-t-elle l'Assemble fatalement dispose l'couter, comme de guerre lasse. Voici en quels termes s'exprima le chef de cette nouvelle dputation: --Je suis envoy par le jury d'accusation, dont je suis membre, pour venir clairer votre religion, car _vous paraissez tre dans les tnbres_ sur ce qui se passe Paris. Un trs-petit nombre des juges du tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et ceux-l ne sont presque pas connus. Si _avant deux ou trois heures_ le directeur du jury n'est pas nomm, si les jurs ne sont pas en tat d'agir, _de grands malheurs se promneront dans Paris_. Nous vous invitons ne pas vous traner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est force de mnagements que vous avez mis le peuple dans la ncessit de se lever, car, lgislateurs, C'EST PAR SA SEULE NERGIE que le peuple s'est sauv. Levez-vous, reprsentants, soyez grands comme le peuple pour mriter sa confiance! Il y a une variante de ce discours dans le _Patriote franais_; nous la donnons ici, pour montrer combien, dans ces temps de troubles, les comptes-rendus des sances variaient selon l'esprit des journaux et la conscience des rdacteurs: Si le tyran et t vainqueur, dj DOUZE CENTS chafauds auraient t dresss dans la capitale, et plus de trois mille citoyens auraient pay de leurs ttes le crime norme, aux yeux des despotes, d'avoir os devenir libres; et le peuple franais, victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire trahison, n'est pas encore veng! Les principes de la justice sont-ils donc diffrents pour un peuple souverain et pour un peuple esclave? Nous n'avons pos les armes que parce que vous nous avez promis justice; vous nous la rendrez! La progression tait rgulirement observe, rigoureusement suivie. Maintenant ce n'taient plus les jurs qui taient suspects, c'taient les juges qui gnaient. Ruse aise concevoir! prtexte insidieux! Sous mille dtours et mille dguisements, revenait sans cesse l'inexorable question de l'tablissement d'un tribunal spcial, extraordinaire, suprme! A la fin, l'Assemble se sentit au bout de son courage et de sa volont... Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant de ces ptitionnaires froces. Elle annona, en soupirant, que la dputation allait tre satisfaite; et bientt, en effet, la Commission extraordinaire,--pousse, elle aussi, jusque dans ses derniers retranchements,--proposa, par l'organe d'Hrault de Schelles, un projet de dcret dont voici les principales bases: Il sera procd la formation d'un corps lectoral pour nommer les membres d'un Tribunal criminel destin juger les crimes commis dans la journe du 10 aot courant, et autres crimes y relatifs, circonstances et dpendances. Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, sans recours au tribunal de cassation, sera divis en deux sections composes chacune de quatre juges, quatre supplants, un accusateur public, deux greffiers, quatre commis-greffiers et d'un commissaire national, nomm par le pouvoir excutif provisoire. Les deux juges qui auront t lus les premiers, prsideront chacun une des sections. Le costume et le traitement des membres composant le tribunal cr par le prsent dcret seront les mmes que ceux attribus aux membres du Tribunal criminel du dpartement de Paris, etc., etc. Il n'y avait plus moyen d'luder. L'Assemble lgislative adopta ce projet de dcret, sans discussion. Thuriot lui-mme, Thuriot qui s'en tait montr l'adversaire le plus chaleureux, demeura muet. Toute protestation et t strile en ce moment; son silence confessa l'ascendant de la Commune. Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais son opposition d'un instant; et, aprs le 9 thermidor, on trouva dans ses papiers la note suivante, crite de sa main: Thuriot ne fut jamais qu'un partisan d'Orlans; son silence depuis la chute de Danton et depuis son expulsion des Jacobins, contraste avec son bavardage ternel avant cette poque. Il se borne intriguer sourdement et s'agiter beaucoup la Montagne, lorsque le Comit de salut public propose une mesure fatale aux factions. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrter le mouvement rvolutionnaire, en prchant l'indulgence sous le nom de morale, lorsqu'on porta les premiers coups l'aristocratie. CHAPITRE II. I. NUIT DU 17 AU 18.--ON NOMME LES MEMBRES DU TRIBUNAL.--ROBESPIERRE REFUSE LA PRSIDENCE. Il nous a paru ncessaire de dbrouiller, un peu minutieusement peut-tre, l'origine de ce tribunal, de bien faire connatre ses fondateurs, de porter la lumire dans les causes secrtes qui ont amen sa cration, de n'omettre aucune des instances barbares qui l'ont dtermine. Les Suisses n'taient qu'un prtexte, l'attentat du 10 aot n'tait qu'un moyen.--Livrez-nous l'chafaud, donnez-nous la clef des prisons! voil ce que demandait la Commune en demandant l'tablissement d'un tribunal populaire. Les dputs le savaient bien; aussi firent-ils la sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis bout de rsistance, ils se lavrent les mains, la manire politique de Ponce Pilate. A dater de ce jour vont commencer ces fatales proscriptions, ces aveugles reprsailles, ces assouvissements populaires dont le rcit attend toujours et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir tomb dans la rue et cass en miettes, les ignorants, les criminels, les ambitieux, les sages et les fous, tout le monde enfin va se partager les morceaux. Une moiti de Paris va dnoncer l'autre, enfermer l'autre, tuer l'autre! La Commune ne perdit pas une seconde. A peine le dcret de l'Assemble eut-il t rendu, que les quarante-huit sections dsignrent des lecteurs pour procder au choix des membres du nouveau tribunal. Dans la nuit du 17 au 18, ces lecteurs se rassemblrent l'Htel-de-Ville et nommrent les juges et les quatre-vingt-seize jurs (deux par section.) Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre. C'tait justice! Voici les autres noms, dont le _Moniteur_ publia le lendemain la liste incomplte et mal orthographie: JUGES.--MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dgrouhette, Laveaux, d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. (Il manque un juge.) ACCUSATEURS PUBLICS.--Lullier, Ral. MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Leroi, Blandin, Bottot (et non Bolleaux), Lohier, Loyseau, Caillre de l'Etang, Perdrix. SUPPLANTS.--Desvieux, Boucher-Ren, Jaillant, Maire, Dumouchel, Jurie, Mulot (et non Multot), Andrieux. GREFFIERS.--Brusl, Hardy (et non Gardy), Bourdon, Mollard. C'taient tous des membres de la Commune, ou des gens dvous corps et me au parti anarchiste. La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Ppin, Bourdon, etc., avaient mme fait partie des dputations envoyes l'Assemble. On pouvait donc compter sur eux, bon droit. Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, presque entirement jacobinises. Ensuite le conseil-gnral de la Commune qui, depuis le 10 aot, s'tait lui aussi dclar en permanence, dclara que, la place du Carrousel tant le lieu o _le crime_ avait t commis, la place du Carrousel serait le thtre de l'expiation. Sur la proposition de la section de Montreuil, une garde compose de citoyens et de gendarmes fut affecte au nouveau tribunal[2]. [2] Voir les _Procs-Verbaux de la Commune de Paris_. On prit encore d'autres dispositions, et l'on se spara, aprs avoir dcid que l'installation aurait lieu le lendemain, 18 aot, au Palais-de-Justice. Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint de scrupules singuliers; il refusa l'honneur de la prsidence auquel l'appelait cet article du dcret: Les deux juges qui auront t lus les premiers prsideront chacun une des sections. Ce rle lui parut sans doute trop subalterne; celui d'instigateur lui convenait mieux, quant prsent. Il n'en voulait pas d'autre. Ce refus ayant t diversement interprt, il se vit oblig de publier une lettre explicative. Nous la reproduisons: Certaines personnes ont voulu jeter des nuages sur le refus que j'ai fait de la place de prsident du tribunal destin juger les conspirateurs. Je dois compte au public de mes motifs. J'ai combattu, depuis l'origine de la Rvolution, la plus grande partie de ces criminels de lse-nation; j'ai dnonc la plupart d'entre eux; j'ai prdit tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore leur civisme; je ne pouvais tre le juge de ceux dont j'ai t l'adversaire, et j'ai d me souvenir que s'ils taient les ennemis de la patrie, ils s'taient aussi dclars les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les circonstances, est surtout applicable celle-ci. La justice du peuple doit porter un caractre digne de lui; il faut qu'elle soit imposante autant que PROMPTE et TERRIBLE. L'exercice de ces nouvelles fonctions tait incompatible avec celui de reprsentant de la Commune, qui m'avait t confi; il fallait opter: je suis rest au poste o j'tais, convaincu que c'tait l o je devais actuellement servir ma patrie. Sign ROBESPIERRE. La liste du _Moniteur_ se trouva ds lors modifie. Cette liste, envoye la hte et o les noms sont presque tous estropis (nous leur avons restitu leur orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons dit, trs-incomplte; entre autres, un nom des plus importants y est omis, celui du directeur du jury d'accusation:--Fouquier-Tinville. II. INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE. L'installation du _Tribunal criminel du dix-sept aot_--ainsi fut-il nomm du jour de sa cration--se fit au Palais-de-Justice, dans la grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considrable, que l'on avait, la veille, prvenue et convoque. Le grand escalier tait principalement couvert de ces agitateurs gages, que nous retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de l'chafaud comme sur les degrs de l'autel de l'Etre-Suprme, dans les tribunes de la Convention et dans la nef souille de Notre-Dame,--ternel ramas de ces hommes _perdus de dettes et de crimes_, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute rvolution. Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la _huaille_. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des hues; son enthousiasme procdait par vocifrations. Elle se croyait le peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des tangs battus. On voulait donner et l'on donna une certaine pompe cette crmonie; on emprunta mme des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de monter sur une espce d'estrade, et l, de profrer ces mots, en s'adressant la foule:--Peuple! je suis un tel, de telle section, demeurant dans telle section, exerant telle profession; avez-vous quelque reproche me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger les autres. Aprs une minute d'attente, si personne n'levait la voix, il descendait et faisait place un autre. Il n'y eut de rclamation contre aucun membre. Etait-ce donc dire que tous ces hommes fussent galement purs, galement honorables? Leur pass tait-il si compltement l'abri de tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du sein de cet auditoire? Qui le stupfiait de la sorte? Ah! c'tait sans doute l'impudence de quelques-uns de ces jurs, qui, banqueroutiers, voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la justice leur nom fltri par la loi et dire en face au peuple:--Jugez-moi avant que je juge les autres! Eh bien! ce que le peuple gar ou tremblant n'eut pas le courage de faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque ces magistrats de hasard; nous dirons leurs titres l'estime et au respect; nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade o l'audace les a hisss! Cette premire formalit accomplie, les juges, les jurs, les accusateurs publics prtrent, en prsence des reprsentants de la Commune, le serment d'tre fidles la nation et de maintenir l'excution des lois ou de mourir leur poste. A leur tour, les juges reurent le mme serment des commissaires nationaux et des greffiers. Puis, on se mit l'oeuvre. Les accuss ne manquaient pas, il n'y avait qu' choisir. Les cachots regorgeaient, grce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrt du Comit de surveillance et aux dnonciations particulires. Des princes, des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prtres, des militaires! La moisson promettait d'tre grasse, elle le fut. Lorsqu'on eut employ la plus grande partie de la journe des dispositions gnrales[3] indispensables, on convint d'instruire l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le compte de Louis XVI. [3] Le jury spcial d'accusation dsirant apporter ses oprations toute la clrit dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a nomm pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans ceux de la maison-commune tous les papiers et pices dont il a besoin pour acclrer l'importante mission dont il est charg, MM. Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SANCE TENANTE, l'an IVe de la libert et Ier de l'galit. (_Procs-verbaux de la Commune._) Mais avant de suivre le Tribunal du 17 aot dans ses premiers travaux, examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antcdents des membres qui le composent;--et, avant qu'ils ne la rendent aux autres, rendons-leur eux-mmes la justice qui leur est due. III. UN SYBARITE DE LA DMOCRATIE.--NICOLAS OSSELIN. Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il devrait en tre de mme des hommes de loi; on peut m'en croire, car je l'ai t longtemps. Ainsi s'exprimait effrontment la tribune, le 22 septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonn la place de prsident de la premire section du Tribunal pour celle de dput la Convention. Pourtant ce n'tait pas un souvenir venir voquer. Nicolas Osselin avait t un triste et honteux homme de loi avant la Rvolution. Les scandales de sa jeunesse l'avaient empch, en 1783, d'tre admis dans la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait trait d'une charge, il plaida lui-mme contre eux et perdit. C'tait le fils d'un bourgeois ais; il possdait le ton de la bonne compagnie et joignait un visage agrable une grande lgance de costume et de manires. Il composait des vers galants, et l'une de ses romances: _Te bien aimer, ma tendre Zlie!_ qui fit longtemps les dlices des boudoirs, est peut-tre encore vivante dans le souvenir de quelques octognaires. On peut donc supposer qu'il ne tenait pas extraordinairement tre notaire; cependant il tenait tre quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas satisfaite par des succs de salon ou par des triomphes de coulisses. En 1789, il figura parmi les lecteurs de Paris; puis devint membre de la municipalit, dont Bailly tait le maire. Osselin se conduisit avec mesure dans les premires luttes de ce pouvoir nouveau contre les exigences d'un peuple naissant la libert. Mais les vnements, cette poque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent, Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans rserve les thories dmocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit nanmoins les excs populaires. Le propre de ces organisations extrmes est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La Fayette voulut donner sa dmission de commandant des gardes nationales, Osselin, dans un lan d'enthousiasme, alla jusqu' prier genoux le gnral de conserver son commandement,--dmarche peu digne, que censura Bailly lui-mme, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin et pour le pousser dans les exagrations dj trop naturelles ce caractre faible et mobile[4]. [4] _Histoire des Prisons de l'Europe._ Bailleul, dans son _Almanach des Bizarreries humaines_ ou recueil d'anecdotes sur la Rvolution, dpeint Osselin comme un pauvre homme, un brouillon avec une activit de singe et toute l'intrigue d'un rvolutionnaire. Il avait nanmoins un peu de cette facult qu'on appelle de l'esprit Paris, et qui consiste donner des riens une tournure plaisante. Quand il avait attrap un bon mot, ou ce qu'il croyait en tre un, il en riait le premier gorge dploye et sans fin. Osselin tait administrateur des domaines lorsque le voeu des lecteurs l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figur parmi les moteurs de l'insurrection du 10 aot et, prcdemment, en juillet, il avait pris la dfense de Manuel et de Ption, lors de leur destitution successive. Tous ces services mritaient une rcompense; le refus de Robespierre le laissa prsident de la premire section du Tribunal,--poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines, c'est--dire jusqu'au jour o il alla siger la Convention nationale. Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg Saint-Germain. Pendant son court passage au Tribunal du 17 aot, Osselin,--tout le monde s'accorde le reconnatre,--fit preuve de modration et s'acquitta de ses fonctions de prsident avec une conscience qui mcontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'tait pas au fond un mchant homme. Hlas! c'tait pis, peut-tre. Sous une aveugle imptuosit, il cachait une faiblesse de caractre des plus dangereuses... IV. MATHIEU.--PEPIN-DGROUHETTE.--LAVEAUX.--D'AUBIGNI.--COFFINHAL-DUBAIL. Ce Mathieu ne fit que passer travers le Tribunal du 17 aot, comme Osselin. Au bout de quelques sances, on ne retrouve plus son nom. Pierre-Athanase Pepin-Dgrouhette, espce de cul-de-jatte, avait t renferm Bictre pendant quatorze ans, puis valet l'Htel-Dieu, puis postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait pouse et associe sa misre. Ces quelques lignes de biographie, dues la plume bien informe d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa d'tre le dfenseur de Fouquier-Tinville, aprs avoir t celui de tous les voleurs du royaume), ne contiennent rien de charg. Pepin-Dgrouhette tait un homme mprisable de tous points; il joignait la corruption de l'me la bassesse du visage. _Son immoralit n'tait un problme pour personne_, selon l'expression d'un tmoin dans le procs des prisons. Aprs la cassation du Tribunal, o il avait remplac Osselin la prsidence de la premire section, il fut arrt comme prvenu de s'tre enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et il n'chappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en remplissant Saint-Lazare le rle odieux de _mouton_ ou dlateur,--ainsi que nous le verrons plus tard. A ct de cet tre abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la _Monarchie prussienne_, le clbre lexicographe Laveaux. Celui-l au moins n'a pas de taches avilissantes sur son pass; c'est un rvolutionnaire ardent, mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de Frdric-le-Grand, qui lui avait donn une chaire de littrature franaise Berlin, Laveaux avait crit une trentaine de volumes de toute sorte, lorsque la Rvolution franaise fit explosion. Il crut qu'il devait ses lumires son pays et il revint en France, o jusqu'au mois de mai 1792 il rdigea le _Courrier de Strasbourg_, pour lequel il essuya quelques perscutions. Il tait Paris lors de la journe du 10 aot; li avec les principaux chefs de la dmocratie, il ne fut pas oubli par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut nomm prsident de la deuxime section, et la sagesse de sa conduite rpondit ce qu'on tait en droit d'attendre de son savoir et de son exprience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, Ble, les ordres dans l'glise rforme. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui porte son nom. Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni, fils d'un ancien notaire de Blrancourt, dans le dpartement de l'Aisne, est un portrait qui rpugne au pinceau autant que le portrait de Pepin-Dgrouhette. Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un homme d'une probit exacte, d'une rputation immacule. Sa mmoire nous arrive toute noircie travers les nuages de la Rvolution. Ancien procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit poindre aprs la prise de la Bastille et aux vnements des 5 et 6 octobre, o il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il se fait recevoir membre de la socit des _Amis de la Constitution_, sant aux Jacobins de la rue Saint-Honor. A partir de cette poque il _joue un rle_, selon une expression d'alors, et il apparat comme un des plus fougueux champions de la dmocratie. La journe du 10 aot le vit se multiplier aux alentours du chteau et dans le chteau mme. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut qu'il ait t un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce jeune homme que sa belle mine, l'clat de ses armes et la fracheur de son uniforme avaient fait arrter huit heures et demie du matin sur la terrasse des Feuillants. Un factieux, nomm d'Aubigni, chass depuis de la municipalit nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et d'invectives; il le fit dpouiller de son bonnet de grenadier, de son sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la manire la plus nergique. Sur ces entrefaites arrive Throigne de Mricourt; elle lui saute au collet et aide l'entraner; il se dbat comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'tat de dfense, on le saisit, on le taille en pices[5]. [5] _Dernier tableau de Paris ou Rcit de la rvolution du 10 aot_, par J. Peltier. Dans un mmoire justificatif qu'il rpandit lors de sa dportation, Vilain d'Aubigni a prtendu avoir sauv la vie une foule de personnes dans la journe du 10 aot, notamment la compagnie colonnelle des Suisses tout entire, ainsi qu' l'tat-major de ce rgiment. Cette assertion, qui ne repose sur aucune espce de tmoignage, me parat combattue par un passage d'un autre de ses mmoires, publi, celui-l, en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manire bien diffrente: Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner d'avoir, dans la nuit et la matine de l'immortelle journe du 10 aot, dtruit leur espoir, en livrant une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les principaux chefs qu'ils avaient chargs de l'excution de leur conjuration. Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualit de commissaire de la section des Tuileries, inventoria, aprs l'invasion du chteau, les objets prcieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit main-basse sur quelques sacs;--on a prtendu, on a mme imprim que sa femme, craignant les perquisitions, avait, son insu, rapport la Commune cent mille livres dont il s'tait empar. D'Aubigni eut subir divers interrogatoires cet gard, il se dfendit mal; mais comme il tait l'ami de Danton et que Danton tait tout-puissant cette poque, on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appel par les lecteurs faire partie du Tribunal du 17 aot.--Quel juge! Le dernier qui se prsente sous notre plume, ce n'est pas un voleur, c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs, d'pais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le portrait de cet Auvergnat, d'abord mdecin, ensuite procureur au Chatelet, puis rvolutionnaire par temprament. Il avait ajout son nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frres, Coffinhal et Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispens d'en parler davantage en ce moment. V. LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.--RAL, LULLIER. Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqu dans le monde un vieillard plus que septuagnaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, d'une toilette modeste, mais propre et soigne, d'une tournure encore virile et quelque fois smillante, qui ne rappelait en rien la caducit de l'ge et les orages de la vie; d'une figure peu rgulire, mais qui avait t agrable, et qui l'tait encore force d'expression; coiff de beaux cheveux blancs qu'on envierait vingt ans, et arm d'un regard bleu, lucide et transparent o n'avait jamais cess de briller le feu d'une ardente jeunesse. Quand le dner tirait sa fin, et que la conversation devenait tout--coup gnrale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien accentue, s'levait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que n'tait plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mmes qui en font les frais; c'tait une narration spirituelle, anime, riche sans digression, pleine sans verbiage, rudite sans pdantisme, et polie sans affterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux couteurs que l'historien avait presque toujours t un des principaux personnages des scnes qu'il racontait. Or, ce n'tait pas l de ces scnes vulgaires auxquelles la vanit seule d'un homme prvenu de son importance peut supposer quelque intrt, parce qu'il imagine sottement que le reflet de son nom couvrira la pauvret de son rcit. C'tait du grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la Rvolution y jouaient leur rle, depuis les despotes sanguinaires qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient fait empereur; et voil pourquoi, lorsque cet homme avait fini de parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre encore. Cet homme, ce vieillard, c'tait le comte Ral. En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapport cette vive peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose ces traits fermement et spirituellement arrts. Ral, pour qui l'on devait crer un jour le titre d'_Historiographe de la Rpublique franaise_, est, comme Laveaux, un de ces hommes qu'on aime rencontrer (justement parce qu'ils ne sont pas leur place) parmi les brutes et les sclrats qui dbordent en temps de rvolution. Ils font un vilain mtier, mais au moins ils ont les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens distingus, rudits, demi-passionns et demi-habiles, de ceux-l qui se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi la fortune rapide de ce Pierre-Franois Ral, fils d'un garde-chasse, ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal du 17 aot, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du gouvernement au dpartement de Paris, conseiller d'Etat, prfet de police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-l, disons-nous, ne doit pas tonner. Son collgue Lullier, avec moins d'importance relle, s'agita davantage, mais il ne russit qu' tre odieux. Favori de la Commune, il fut, en dcembre, le comptiteur de Chambon pour la place de maire de Paris. Nous le verrons, dans les hideuses journes de septembre, continuer la Force le rle qui lui avait t confi au Tribunal du 17 aot et dsigner aux sabres des gorgeurs la tte blonde et charmante de la princesse de Lamballe. VI. LEROI.--BOTTOT.--LOHIER.--LOYSEAU.--CAILLRE DE L'TANG.--BOUCHER-REN.--MAIRE, ETC. Ceux-ci reprsentent le jury d'accusation et quelques supplants. Le premier est un ci-devant marquis,--le marquis de Montflabert,--maire de Coulommiers. Il a renonc son titre et mme son nom pour s'affubler du sobriquet de _Dix-Aot_. On a trouv d'autant plus piquant d'en faire un jur qu'il est sourd, et par consquent moins susceptible qu'un autre de se laisser influencer par les dpositions des tmoins.--Il mourra sur l'chafaud. Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques prvenus;--il sera destitu. L'picier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera content de lui au Tribunal du 17 aot, on le conservera au Tribunal rvolutionnaire. Loyseau tait chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la Rvolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement svre qu'on le croira digne d'aller siger parmi les juges de Louis XVI, et qu'il se trouvera un dpartement pour l'envoyer la Convention nationale. Caillre de l'Etang, avocat, homme instruit. Boucher-Ren exercera les fonctions de maire de Paris, par intrim, aprs la dmission de Ption. Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y sera pas suivi par une rputation de clmence. Je laisse de ct plusieurs noms, tout--fait enfouis dans l'ombre, tels que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de l'Universit, vque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas le littrateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et le ddain une grce. Cette brigade d'accusation tait commande par l'homme oubli dans le _Moniteur_, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et _assassin en premire instance_. VII. FOUQUIER-TINVILLE. Mais alors Fouquier-Tinville n'en tait qu' ses premires armes. Il dbutait au Tribunal du 17 aot. Que dis-je? C'tait un nouvel poux; il venait tout rcemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille NOBLE, de petite taille, mais de trs-jolie figure,--car l'accusateur public tait sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la bonne chre et il avait le mot pour rire l'occasion. Il avait surtout, dit Desessarts, un got de prdilection pour les danseuses de spectacles, auxquelles il sacrifia sans rserve sa fortune.--C'tait du temps de sa premire femme que ce _got de prdilection_ lui tait venu; cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son patrimoine. Cela donna du mcontentement Fouquier-Tinville. Mais, par bonheur, cette femme mourut bientt, lui laissant sa libert et trois enfants. Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'prit de la petite aristocrate en question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait besoin; car, aprs avoir vendu sa charge, il ne lui tait rest que des dettes.--C'tait la mode, chez quelques sans-culottes, d'pouser des filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus ftide d'entre tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une Autrichienne riche de 700,000 livres? Dclamez donc contre les titres et contre l'argent! Toutes les rhabilitations ont t tentes,--mme celle de Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de dclarer que ce n'est pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouv un crivain pour une pareille tche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habilet, la connaissance profonde des affaires, le courage mme,--mais aucun, aucun entendez-vous, ne lui a accord le coeur d'un homme. Ses complices se reculaient souvent d'auprs de lui et le regardaient avec une admiration effraye. Le _dpopulateur_! ainsi l'appelait-on au Comit de salut public; et Collot-d'Herbois,--Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas pouvanter, cependant!--l'a fltri par une monstrueuse et loquente parole, en disant de lui: IL A DMORALIS LE SUPPLICE! Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures qui en ont t faites, et mieux encore par le portrait _crit_ de Mercier, dans le _Nouveau Paris_ de l'an VI. Lorsqu'il fut nomm directeur du jury d'accusation, Fouquier tait g de quarante-cinq ans peu prs. Il avait la tte ronde, les cheveux trs-noirs et unis, le front troit, le visage plein et grl, quelque chose de dur et d'effront dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front et fronait les sourcils,--qu'il avait nanmoins plus ouverts que ne le veulent les mlodrames;--sa voix tait haute, imprieuse. Simplement retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint dans la suite expditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse tait farouche, sans piti; il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait tre Tristan, le sinistre _compre_ de Louis XI. Fouquier-Tinville tait grand et robuste. J'ai vu souvent son criture;--elle est ferme, assure, lisible, droite, ni trop grasse ni trop maigre,--une criture de procureur. Appartenant, ainsi que Coffinhal, une famille nombreuse, il prit le nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frres, dont l'un tait fermier et l'autre avocat. Il tait n Hrouel, prs de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M. Fouquier-d'Hrouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemble lgislative.--Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de famille, que l'accusateur public tait un peu parent de Camille Desmoulins. VIII. DISPOSITIONS. A peine install, le Tribunal se trouva arrt par quelques difficults de dtail. Il nomma une dputation charge d'aller solliciter auprs de l'Assemble la suppression d'une partie de ces formes qui ne tendent qu' entraver la procdure sans la rendre plus lumineuse.--Le 19 au matin, cette dputation ayant t admise la barre, sa demande fut immdiatement renvoye la commission extraordinaire et convertie en dcret. Ds lors, la justice put avoir son cours. Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commenc son oeuvre. On avait bien song, en premier lieu, instruire le procs du prince de Poix; mais toutes les pices ncessaires n'tant pas recueillies, on se rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Aprs avoir reu les dpositions crites des tmoins et rdig l'acte d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant le tableau du jury d'accusation, et en prsence du commissaire national, il s'exprima dans les termes usits: --Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pices et les tmoins qui vous seront prsents et d'en garder le secret. Deux motifs principaux rendent ici le secret ncessaire: nous ne sommes point encore arrivs cette partie publique de la procdure qui doit faire juger si l'accus est coupable ou non; il ne s'agit, quant prsent, que de dcouvrir s'il y a lieu ou non l'accusation. Le secret est donc ncessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et pour que les parents et amis de l'accus ne soient point informs des noms des tmoins, qu'ils auraient intrt carter ou sduire avant qu'ils ne dposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez avec loyaut sur l'acte d'accusation qui va vous tre remis; vous ne suivrez ni les mouvements de la haine et de la mchancet, ni ceux de la crainte et de l'affection. --Je le jure! rpondit chaque jur. Ces dclarations faites, les tmoins furent introduits et dposrent de nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurs, ayant en mains toutes les pices, se retirrent dans une chambre particulire, pour examiner l'acte d'accusation. Aprs une assez longue dlibration, ils conclurent, la majorit des voix, qu'il y avait lieu accusation contre Collenot d'Angremont. Ces formalits,--qui constituent la tche du jury d'accusation,--se rptrent pour tous les procs instruits par le Tribunal du 17 aot. Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons plus. Mais avant de faire pntrer le lecteur dans la salle de jugement, il convient de rtablir la liste du _Moniteur_, afin qu'elle ne fasse plus autorit dans l'histoire. Pendant les trois jours couls depuis l'installation du Tribunal jusqu' sa premire sance, c'est--dire depuis le 18 aot jusqu'au 21, il y avait eu des dmissions, des mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation tait devenu juge; tel autre avait t institu commissaire national. C'tait une physionomie toute diffrente. Enfin, au 20 aot, le Tribunal tait organis de la manire suivante: PRSIDENT DE LA PREMIRE SECTION.--Charles-Nicolas Osselin. PRSIDENT DE LA SECONDE SECTION.--Jean-Charles-Thibaut Laveaux. JUGES.--Mathieu, Pepin-Dgrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail, Desvieux, Maire. COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIRE SECTION.--Bottot. COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.--Legagneur. ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIRE SECTION.--Lullier. ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.--Ral. MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau, Caillre de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois. GREFFIERS.--Brusl, Hardy, Mchin, Georges. COMMIS GREFFIERS.--Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquen, Laisn, Laplace, Neirot. HUISSIERS.--Trippier, Nicol, Dor, Heurtin, Tavernier l'an, Tavernier le jeune, Nappier, Bissonnet. CHAPITRE III. PISODES DE LA VIE PRIVE D'ALORS. I. LES ROSES DE FRAGONARD.--LA FILLE DE CAZOTTE. En ce temps-l il y avait, dans un des appartements les plus tristes de Paris,--rue Gt-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait t jadis un peintre la mode, comme Boucher son matre. Il avait vu poser devant lui, et dans le jour qui lui syait le mieux, c'est--dire aux bougies, toute la France galante, depuis la France de l'Opra jusqu' la France de Trianon, les deux confins de la galanterie suprme. Il avait t peintre de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grce, _plus belle encore que la beaut_, selon le dire du pote; et il avait fait courir tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits amours vtus la mode de l'Olympe, qui glent et s'caillent aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Nicolas Fragonard tait jeune et joyeux; c'tait surtout un garon de bonne mine, portant le taffetas rose comme les Landre de la Comdie-Italienne, plus galant que le dernier numro des _Veilles d'Apollon_, baisant le bout des doigts la faon des abbs poupins et pirouettant comme un militaire de paravent. Pendant trente ans et plus, Fragonard vcut de cette vie brillante et douce que le rgne de Louis XV faisait tous les artistes mondains. Il fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitime sicle attachait ce mot, grand peintre la manire de Baudouin, de Lancret, de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vrit,--pliade ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'Art_. Que n'a-t-il pas dpens de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur qu'il parcourut d'un pied si lger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachs aux ailes de Cupidon! Tous les amateurs connaissent le _Chiffre d'amour_, le _Sacrifice de la rose_, la _Fontaine_, sujets tendres, qui font peine rver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, dans les soupers galants o on le conviait; et les allgories lui taient fournies par ces Claudines d'hier, mtamorphoses en Eliantes du jour par un coup de la baguette dore de quelques fermiers-gnraux. Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces deux courtisanes qui s'prennent si rarement du mme homme. Il vcut avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour nfaste o la Rvolution vint faire la part mauvaise tous ceux qui vivaient de posie peinte ou crite, sculpte ou chante. La Rvolution les fit remonter, ceux-l, dans les mansardes d'o ils taient descendus, en leur disant:--On n'a que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses politiques; restez l. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le peintre n'couta pas la Rvolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux taient ternels en France, Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre en t, dans ces htels gards par de si beaux suisses galons, dans ces cercles o le tournebroche de l'esprit tait incessamment mont, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces thtres toujours remplis d'oisifs. Il crut l'immortalit du luxe et de l'art, son compre. Que dire enfin? Il crut aussi un peu lui-mme et son talent; c'tait une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait t aussi longtemps la mode que Fragonard. Il continua donc jeter de tous les cts ces petits tableaux coquets, ces dessins lavs au bistre, ces scnes d'enchanteresse perdition o l'amour joue le principal rle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un quart d'heure qui s'teindra au bout de cette svelte alle de peupliers, soupirs qui voltigent sur les lvres la faon des papillons, jeux de l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprs de vos petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais mme sans vouloir les voir. Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les gardes-du-corps de Versailles, aux journes des 5 et 6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande azure d'un Tircis, dansant sur l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais dsespre! car nul ne pensait plus Fragonard. Son monde de marquises et de petits-matres, prsent tremblant et retir, n'avait plus le coeur aux fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles taient passes des bras de la noblesse aux bras du tiers-tat, qui n'entendait que bien peu de chose aux lgances. Fragonard avait donc l'air de revenir du dluge avec ses tableaux d'un autre ge; peu s'en fallut mme qu'on ne le traitt de contre-rvolutionnaire. Il se rsigna, la fin; et quand il se vit bien et dment oubli, il laissa de ct sa palette, comme font toutes les renommes chagrines qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. L-dessus, la Rvolution,--qui n'a rien fait demi,--lui prit sa fortune, comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu de rsister et de se faire emprisonner pour la peine, il se retira, dsol et bourru, au milieu de quelques-uns de ses tableaux, dont il se cra une compagnie, la seule qu'il pt supporter. Ce fut ainsi que l'anne 1792 surprit le vieux Fragonard dans une maison refrogne de la rue Gt-le-Coeur, o il se laissait aller solitairement la mort et l'oubli. --S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours qu'il se hasardait mettre les yeux sa fentre; mais ils ont perdu le grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des chapeaux amricains, des lvites de drap sombre, des souliers sans rouge au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me rendra mes petites grisettes montes sur des mules hautes de six pouces, et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles taient jolies, et comme cela valait la peine alors d'tre peintre! Fragonard se lamentait de la sorte ou peu prs, lorsque le 16 aot, au matin, comme il contemplait avec tristesse une trs-jolie gravure faite d'aprs son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper sa porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frapp ainsi la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de son coeur que tout n'tait pas compltement mort en lui. Il alla ouvrir et vit entrer une jeune personne de seize dix-sept ans environ; une ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attach par un noeud de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient toute sa parure. Elle tait suivie d'une ngresse coiffe d'un madras.--Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de l'aspect mlancolique de cette chambre.--C'est moi, rpondit-il, bloui de cette apparition charmante; ou plutt c'tait moi... Que voulez-vous Fragonard, mon enfant, et qui tes-vous pour vous tre souvenue de ce nom, au temps o nous sommes? La jeune fille dtacha le mantelet qui couvrait ses paules. Ainsi dgage, sa taille parut dans toute son idale perfection. Son teint jetait de la lumire, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente et douce la fois.--Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et je dsire que vous fassiez mon portrait. Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois, il lui tait arriv souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable amoureux_, cet enjou Cazotte, dont le mrite n'est pas apprci suffisamment. Il avait caus plusieurs fois avec lui, sur le coin de la chemine, l'heure o le potique rveur se plaisait carter de la meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi pour tablir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois durable dans sa frivolit. Fragonard ne pensait jamais Cazotte sans ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prdictions singulires que l'illumin des salons avait faites au peintre des boudoirs--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui tait bien l'oeil d'un illumin, en effet. Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant entrer dans sa pauvre cellule, il avait t tent de la prendre tout d'abord pour le spectre ador de Mme de Pompadour quinze ans. Il la fit asseoir, et lui dit d'un accent mu: --Soyez bien venue, vous, la fte de mes pauvres yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'clat et la suavit d'un temps que je pleure tous les jours avec gosme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous attendais pas! Je croyais toute esprance ensevelie pour moi. Savez-vous que voil deux annes que je vis dans cette solitude de la rue Gt-le-Coeur, la rue bien nomme! Soyez bnie, vous qui me revenez avec mes rubans bleus sur votre tte, avec mes roses sur vos joues, avec mes paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma renomme! Vous tes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte! Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle tait venue pour son portrait:--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas dj fait cent fois! Ne le voil-t-il pas l et l, puis encore l (il montrait ses toiles accroches au mur): ici Colinette et plus loin Cydalise; ici Hb et ct Lda? N'tes-vous pas l'idal que j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait? le voil tout fait, emportez-le, jamais je n'ai fait mieux. Et Fragonard, mont sur une chaise, atteignait un merveilleux petit tableau o une jeune fille tait reprsente attachant un billet doux au cou d'un _chien fidle_. Mlle Cazotte, souriant de son dlire, essaya de lui faire comprendre qu'elle dsirait tre peinte dans une attitude plus conforme ses projets, car c'tait son pre qu'elle destinait ce portrait, son pre de qui les vnements politiques pouvaient un jour la sparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua douloureusement la tte. --Hlas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration gracieuse et lgre que cette vie de guerre civile, allez! Toujours la fusillade qui vient branler les vitres de vos fentres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tte brise par l'cho des mitraillades de la place du Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chre demoiselle, que j'ai oubli mon mtier; avec l'ge et avec la rvolution, ma main est devenue tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre. --Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un sourire. --Vous le voulez donc bien? --C'est pour mon pre. --Eh bien! rpondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons. Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il avait achet une toile de petite dimension sur laquelle il commena tracer ses premires lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son adorable modle, il s'aperut que peu peu ce visage, d'une expression si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquitude secrte, que ce front limpide s'altrait graduellement, que ce regard radieux se couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une sollicitude que son ge autorisait, d'o venait cette proccupation chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son pre tait compromis dans les vnements du 10 aot et que sa correspondance tout entire avait t dcouverte dans les papiers du secrtaire de l'intendant de la liste-civile. Heureusement que Cazotte tait en ce moment loign de Paris: il habitait auprs d'Epernay un petit village dont il tait le maire; peut-tre y demeurerait-il inaperu et l'abri des perquisitions. --Aussitt mon portrait achev, dit-elle, ma mre et moi, ainsi que cette bonne ngresse qui nous a accompagnes, nous retournerons le rejoindre, car il doit tre bien inquiet! Fragonard l'avait coute avec attention, et en frmissant. Il savait que l'orage rvolutionnaire franchirait les provinces et il craignait que la justice du peuple ne regardt pas aux cheveux blancs avant de s'abattre sur une tte proscrite. Nanmoins, il se garda bien de communiquer ses craintes la jeune fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.--Mais le portrait n'avana gure ce jour-l. Il n'avana gure non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du dcret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut pouvante dans la maison de la rue Gt-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La mme dsolation opprimait Fragonard. --Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grce, faites trve votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de vous? j'en smerai autant qu'il vous plaira. Mais, par piti! ne me faites pas peindre ces pleurs! A travers ces souffrances partages, le portrait s'acheva cependant. Mlle Cazotte tait reprsente assise sous un berceau de roses. Les roses avaient toujours enivr Fragonard. Lors de la dernire sance, Mlle Cazotte vint chez lui, accompagne de sa mre, une crole qui avait t parfaitement jolie et qui l'tait encore quoiqu'elle et de grands enfants. Elle avait cette grce nglige des femmes de la Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'tranger se remarquait aussi dans ses vtements; sa tte tait entoure d'une mousseline des Indes, dispose avec un got infini. La mre et la fille remercirent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'tait jamais senti si mu; et, le soir mme, elles reprenaient la route de la Champagne. --Pourvu qu'elles arrivent temps! soupira Fragonard. Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un ton de voix singulier: --Elles taient bien rouges, les roses que j'ai amonceles autour de cette enfant! II. LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.--CORRESPONDANCE.--ARRESTATIONS. Jacques Cazotte tait maire de Pierry, petit village de vignobles une demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, compose d'un rez-de-chausse et de mansardes, et flanque de deux ailes qui n'existent plus. On entrait par une vaste cour entoure d'arbres et coupe par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la Martinique apportes et multiplies par Mme Cazotte. En haut d'un perron trs lev, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un juchoir.--Tel tait l'aspect extrieur de cette maison, devenue aujourd'hui, aprs plusieurs possesseurs intermdiaires, la proprit de M. Aubryet, pre d'un de nos littrateurs les plus spirituels. Les jardins et le parc qui en dpendent, quoique encore trs beaux assurment, n'ont plus l'norme tendue d'autrefois. La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de Pierry. En attendant le retour de sa femme et de sa fille qu'il avait envoyes Paris pour s'enqurir de la ralit des prils qu'il courait, Jacques Cazotte, rest seul avec son fils Scvole,--qui, je crois, existe encore et est retir Versailles,--passait les jours dans la lecture des livres saints. C'tait alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondment religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde; et son langage, tremp aux plus pures sources de l'esprit franais, charmait les gens de qualit et les gens de science qui le frquentaient d'habitude. Clbre par ses visions, plus clbre par ses romans, et entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosit, la tendresse, l'admiration, c'est--dire tout ce qu'un homme peut envier pour couronner le dclin de ses ans. C'et t un heureux vieillard, si, en face des dsastres de son pays, il et pu conserver ce rare et prcieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est que le partage de l'gosme ou de la philosophie,--deux termes synonymes en temps de rvolution. Par malheur, ou plutt par bonheur (c'est comme on veut l'entendre), Cazotte avait une me impressionnable, gnralement imbue de l'amour de la patrie, vibrant toutes ses gloires et toutes ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir s'avancer les faucheurs rvolutionnaires sans essayer de les combattre; et de sa plume colore, toujours jeune, emporte et brillante, il avait aid au succs du journal de son ami Pouteau, intitul: _les Folies du mois, journal deux liards_. Pouteau tait secrtaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les articles que Cazotte lui envoyait de Pierry. Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations cette poque, n'aurait pas suffi compromettre le maire de Pierry, si, aprs la journe du 10 aot, les papiers de la Liste-civile n'eussent t inventoris, et si la correspondance tout entire de Cazotte ne ft tombe, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter sa fille Elisabeth,--lettres d'ailleurs excessivement remarquables par la forme et dont quelques-unes ont t publies dans les journaux d'alors,--contenaient l'expression sans voile de ses sentiments royalistes. O Paris! s'criait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions de gaz fix que le soleil dore des plus brillantes couleurs du prisme. Voil ton image. Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et disait: Nous ne serons malheureusement dlivrs de cette vermine que par la vapeur de la poudre canon. Cazotte ignorait cette importante et funeste dcouverte. Sa fille et sa femme, lorsqu'elles furent de retour Pierry, tchrent de la lui cacher; mais leurs embrassements mls de larmes, leurs transes continuelles, surtout leurs instances pour l'engager fuir, s'expatrier, comme faisaient dsesprment les derniers serviteurs de la royaut, il devina une partie du danger qui le menaait. Mais lui, m par cette obstination douce des vieillards, il rsista toutes les prires, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en France, son poste comme un soldat, son autel comme un prtre. Un jour cependant que son fils Scvole s'tait joint sa fille et sa femme pour le supplier de se rendre leurs voeux, il parut un instant branl. Ses yeux se promenrent avec attendrissement sur ces trois fronts baigns de larmes; ses bras entourrent ces trois ttes leves vers lui; son coeur se prit battre comme l'heure des grandes dcisions. Il allait cder peut-tre, lorsque, tout coup, s'arrachant leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabes, et, comme saisi d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assure et haute ce passage o le vieil Elazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui veulent le soustraire la mort:--Mais lui, considrant ce que demandaient de lui un ge et une vieillesse si vnrables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui tait si naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait mene depuis sa jeunesse, il rpondit: En mourant avec courage, je paratrai plus digne de la vieillesse o je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu de chercher conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la peine d'tre prservs.--La famille de Cazotte baissa la tte, car il lui semblait tre en prsence du vieil Elazar lui-mme; et partir de ce jour, il ne fut plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur rgle de conduite des exemples de l'Ecriture. Mais la vie n'tait pas heureuse Pierry. Si petit que ft ce village, si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires gographiques, il renfermait nanmoins assez de mcontents et d'exalts pour fournir un contingent la rvolte populaire. Cazotte tait bienfaisant, mais il tait riche ou du moins ais; il tait honnte homme, mais il aimait le roi et il allait la messe; ces torts prvalurent aux yeux de ses administrs, on ne considra ni son ge ni les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considra que l'INTRT GNRAL, un des cinq ou six grands mots lastiques avec lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits. Dnonc Paris, dnonc Pierry, Cazotte ne pouvait viter son sort. Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre. Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est rest inconnu, fut envoy Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le perroquet tait sur son bton; la ngresse travaillait auprs d'une fentre;--un petit chien bichon tait couch auprs d'elle. L'agent pntra jusque dans le salon o taient runis Jacques Cazotte, sa femme, son fils et sa fille. --Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard. --Oui, monsieur, rpondit celui-ci. Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait dissimuler sa prsence derrire les gendarmes, il le salua d'un sourire. --C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrt. --Monsieur s'cria Elisabeth, c'tait moi qui crivais pour mon pre! --Eh bien! repartit l'agent tonn, je vous arrte avec lui. C'tait l tout ce que demandait la noble fille. La mre sollicita la mme faveur, elle lui fut refuse; l'agent de la Commune n'tait pas venu pour faire tant d'heureux! On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour tait encombre de gens du village qui venaient avec une curiosit bte chez les uns, cruelle chez les autres, assister l'arrestation de leur maire. Aprs que les scells eurent t mis partout, Cazotte, qui avait runi Elisabeth, Scvole et sa femme dans une suprme et douloureuse treinte, ordonna Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux la voiture. On partit de Pierry midi environ, et l'on arriva le lendemain Paris par la barrire Saint-Martin. Conduits immdiatement l'Htel-de-Ville, o se tenaient les sances permanentes du comit de surveillance, le pre et la fille, aprs avoir subi un interrogatoire pralable, furent envoys la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y attendre que leur procs ft instruit. Ce n'tait pas seulement Pierry, dans la Champagne, que s'exeraient ces arrestations; c'tait sur tous les points de la France. Nous avons voulu, par cette scne dtache du livre de la vie intime, montrer comment cela se passait ordinairement. Le comit de surveillance s'tait ht d'envelopper Paris et la province dans un vaste rseau de proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait t arrach ses filles, l'abb Sicard ses lves; c'est ainsi que des missaires nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du nouveau Tribunal. CHAPITRE IV. I. PREMIRE AUDIENCE.--PREMIRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIRE EXCUTION. L'affaire Collenot fut porte le 20 aot au jury de jugement. L'assemble tait nombreuse et impatiente. Osselin prsidait; de ses cheveux arrangs avec art, de son linge aristocratique, de toute sa personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne sentaient pas d'un bon nez. L'entre de Collenot d'Angremont fut signale par les murmures de l'auditoire. On s'attendait ce qu'il serait condamn, quoiqu'on ne st pas bien au juste quel tait son crime; on voulait sa mort quoiqu'on ignort ce qu'il avait fait pour la mriter. Mais il fallait au peuple une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que d'Angremont n'et pas t coupable! En rsum, voici ce dont on l'accusait: il avait obi aux ordres et aux instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade de police, destine surveiller les runions politiques et prvenir les mouvements rvolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques distinctives: tous portaient une cocarde flocons de rubans ples, qu'ils avaient une manire convenue de placer sur leur chapeau ou leur bras; ils taient arms d'un bton de forme particulire, appel entre eux _constitution_. L'imbcile rdacteur des _Rvolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce style emphatique et atroce qu'on lui connat, s'exprime de la manire suivante sur d'Angremont et sur ses affids: Collenot, dit d'Angremont, tait petit-fils d'un gelier de Dijon; il devint l'ami, le confident de Mdicis (Mdicis, c'est le surnom que Prudhomme a invent pour Marie-Antoinette); son ministre consistait enrler des sclrats exercs au mtier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a trouv une liste norme dans ses papiers; ce fait a t constat par le jury d'accusation: cette bande de sicaires tait distribue en brigades, et dissmine dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur consigne tait d'assister, soit aux sances de l'Assemble nationale, soit celles des Jacobins, soit ces sances populaires qui se trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de groupes. Ils y prchaient le royalisme et l'_idoltrie_, ils y dclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un mettait librement son opinion, l'ordre tait de lui susciter une querelle, d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde, d'o il tait transfr au bureau central des juges de paix: l, les soldats de d'Angremont se faisaient reconnatre certains signaux; le juge-de-paix les relchait et le patriote _tait prcipit dans les cachots_...--La nuit, ces mmes sclrats avaient la permission _de voler et d'assassiner_ en dtail; la plupart des vols et des meurtres qui ont t commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils n'ont pas t punis, c'est que les juges de paix taient pays pour les soustraire la loi. Ces exagrations, bien qu'elles portent en elles-mmes leur ridicule, furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces meurtres, on ne fournit aucune preuve. D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs attnuer ce que sa situation avait de fcheux et de contre-rvolutionnaire. Il convint qu'il tait un excellent et fidle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'tre, ayant toujours reu des bienfaits de la cour. Il avait t matre de langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'tait que dauphine[6]. Plus tard, il fut employ dans les bureaux de l'Htel-de-Ville par Joly, ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en question. [6] Il avait aussi compos une _Grammaire franaise_, dont l'Assemble constituante avait agr l'hommage. J'avoue que je cherche en vain l-dedans matire culpabilit. Si toutefois la reconnaissance et le dvouement sont des crimes, certes, Collenot d'Angremont tait criminel, bien criminel! Les papiers trouvs chez lui prouvrent qu'il se faisait rendre compte tous les soirs, par ses agents, des vnements de la journe, et qu'il en rdigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour Terrier-Monciel et la dernire pour M. de Lieutaud, lieutenant de la garde du roi. Collenot d'Angremont tait, sinon le chef, du moins l'instituteur et le payeur de cette bande, divise en dix brigades;--les brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres; chaque homme, 2 livres 10 sols. Un grand nombre de tmoins furent entendus: ils dposrent de faits insignifiants. En somme, c'tait une affaire de police particulire, laquelle on donnait l'importance d'un complot. La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son expos que nous avons transcrit. Il attribue la bande de d'Angremont la plupart des vols et des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver. Or, la bande de d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le printemps; elle comptait peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 aot. Voici les termes prcis de l'acte d'accusation: Louis-David Collenot, dit d'Angremont, ci-devant secrtaire de l'administration de la garde nationale, la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait une leve d'hommes solds et forms par brigades, _depuis le premier aot jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorit constitue; et d'avoir eu l'intention de former un complot tendant troubler l'Etat dans une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres. Il est difficile, on en conviendra, de croire une grande quantit de vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court espace _du premier au huit aot_. Mais le Tribunal avait son sige fait. La liste des tmoins tant puise, le dfenseur officieux de Collenot d'Angremont eut la parole. Ce dfenseur (M. Julienne), dont le journal de Gorsas lui-mme constata les efforts et les grands talents, se retrancha judicieusement dans l'incomptence du Tribunal pour juger le dlit de son client, lequel, ayant t arrt le 8 aot, ne devait pas et ne pouvait pas, dit-il, tre jug par un jury dsign pour se prononcer sur les attentats du 10. On ne l'couta pas. Aprs une sance de trente-deux heures, sans dsemparer, le jury dclara que Collenot d'Angremont tait coupable de conspiration contre l'Etat. Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal pronona la peine de mort, conformment aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la seconde partie du Code pnal. --Victime de la loi, dit Osselin, aprs le prononc du jugement, que ne peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pntrs. Marche la mort avec courage; un sincre repentir est tout ce que la nation rclame. D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal l'chafaud. Pendant le trajet, le peuple le fora d'ter la redingote nationale dont il tait revtu. L'excution eut lieu le soir de l'arrt, le 21 aot dix heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, rcemment baptise place de la Runion. Ce spectacle fut sinistre et menaant. La foule tait immense, mais muette. C'tait la premire fois qu'elle voyait appliquer la guillotine aux chtiments politiques; partir de cette nuit-l, le couperet allait avoir une opinion. Le rgne du bourreau tait inaugur. Afin de ne pas garer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que c'est Manuel que nous devons une partie de ces dispositions sanguinaires. Aprs avoir install le Tribunal criminel, il s'tait empress, le jour mme, d'aller installer la guillotine en face des Tuileries. Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine, debout, et attendant une victime. Lorsque la tte du pauvre Collenot d'Angremont fut tombe, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de vouloir dmolir et remporter son chafaud. Mais ce n'tait pas le compte de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assist l'excution, congdia le bourreau d'un signe; la guillotine fut dclare _en permanence_, comme l'Assemble nationale. Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaait avec avantage,--en tant que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant, ordonn la destruction. Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus calcule. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du Tribunal:--On compte sur vous! Ce Collenot est sans doute le mme dont il est parl dans le tome XXIII des _Mmoires secrets_: 27 juin 1783. Tout devient ressource et moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un aventurier, nomm Collenot, fils d'un bourreau, aprs avoir t recruteur, s'est transform en homme de lettres, en instituteur de la jeunesse, et, profitant de l'engouement gnral pour les _Muses_, a tent d'en tablir un; puis, ne pouvant russir, a voulu s'associer celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord t soutenu dans ce projet par l'abb Cordier de Saint-Firmin; mais cet honnte agent ayant reconnu l'indignit du candidat, bien loin de travailler son admission, s'est efforc de lui ter toute envie de russir en le dmasquant aux yeux de ses confrres. Le sieur Collenot, furieux, a soutenu que c'tait une diffamation, et a traduit en justice et au criminel l'abb Cordier de Saint-Firmin, etc., etc. (Voir pages 31, 32, 33.) II. ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMME. Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres bnissaient et que les Jacobins eux-mmes taient forcs d'estimer; sa vie prive offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique tait l'abri de tout reproche; il tait probe, franc, serviable, digne. C'tait M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrmissible aux yeux du Tribunal,--il tait intendant de la Liste-civile. On trouva que cela tait assez pour l'envoyer la mort. Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amen devant les juges. Interrog par le prsident, il dclara se nommer Arnaud de Laporte et demeurer au pavillon de l'Infante, dans le chteau des Tuileries. Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il tait convaincu d'avoir abus des sommes immenses qui lui taient confies en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et amener par l le retour du despotisme. Ces _sommes immenses_ se rsumrent, dans l'instruction, quelques centaines de francs pour frais d'affiches; la subvention des _Folies du mois_, journal deux liards, qui paraissait depuis six mois seulement, et l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas davantage. M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la nettet et la justesse de ses rponses. Son procs dura prs de quarante heures. N'tait l'chafaud qu'on n'osait faire chmer, on l'et renvoy certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout dtruire la force des preuves contenues dans diffrentes lettres surprises chez lui, en faisant observer qu'elles taient adresses son secrtaire, et qu'il ne pouvait pas rpondre des faits particuliers. Cependant, les mmoires d'impressions de diffrents libelles et la reconnaissance de l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont t dlivres, ne laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est accus, le jury de jugement dclare qu'il croit l'existence d'une conjuration. Son dfenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intresser l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits. L'auditoire resta inflexible, comme il l'tait rest pour Collenot d'Angremont. M. de Laporte parut trs-mu en entendant prononcer l'arrt qui le condamnait avoir la tte tranche. Il avait espr jusque l dans l'quit de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu lui, il se tourna vers le peuple, et pronona, d'un accent pntr, les paroles suivantes: --Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrt qui m'te la vie tre le dernier jugement de ce tribunal! Un murmure unanime et dsapprobateur couvrit cette dernire phrase. --Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne votre situation; il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre jugement est prononc par des hommes justes, qui auraient voulu vous absoudre. Des hommes justes, Pepin-Dgrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!... De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de fermet jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la soire. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comble de ses bienfaits, suivait la charrette en s'criant:--Voil le plus honnte homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameut contre lui, le peuple criait, en le menaant:--Toutes tes cratures priront de mme! Arriv au pied de la guillotine, o il avait t accompagn par le cur de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans tre soutenu, le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigrent vers les Tuileries. La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui s'taient habitus considrer Laporte plutt comme un ami que comme un serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de piti pour cette tte vnrable, et il essaya cette occasion de tourner les esprits vers la clmence.--Striles efforts! III. TROISIME EXCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY. De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamn mort pour ses crits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes billonns par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les liberts,--except cependant la libert de la presse, la libert de la parole, la libert de l'opinion et quelques autres liberts. De Rozoy, tour tour rdacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de Paris_, avait mrit le surnom de _Stentor de la royaut_. La vhmence de son style, l'clat ardent de sa conviction, la tmrit de sa polmique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les Jacobins le hassaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait drob leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est--dire leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de dconsidration personnelle. Il attaquait corps corps ses adversaires, et, aprs une lutte sanglante, il ne leur laissait pas mme un haillon d'honneur ou de probit pour se couvrir. C'tait un matre journaliste, d'ailleurs, qui regardait la dignit comme frivole en ce temps de guerre civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le privilge de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilits de Fontenoy tait passe, et que, dans l'troit dfil o s'tait place la monarchie, le meilleur parti pour elle tait de chercher se frayer un passage, l'pe la main! Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, tait-elle devenue d'une lecture trs-irritante pour les _patriotes_, qui ne se faisaient pas faute d'imputer au roi lui-mme les paroles souvent imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte faon avec laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti rvolutionnaire. Oh! la vile race, s'criait-il en parlant de la population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des ftes o l'on crie: _Vivent les brigands!_ De Rozoy ne traitait gure mieux l'Assemble; on en jugera par cette fable d'un trs-bel et d'un trs-fier accent, o il parle des _sclrats du Mange_: L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU. Un aigle, un jour, du haut des cieux, Aperoit sur l'autel du plus puissant des dieux Maintes victimes Immoles; Il s'lance, et de chairs dj demi-brles, Pour rgaler ses petits jouvenceaux, L'imprudent en son nid emporte des morceaux. Mais, par hasard, une braise enflamme Tient l'un des dbris, et son feu dvorant Brle le nid et la race emplume: Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilge. Tremblez, tremblez, sclrats du Mange! Des biens drobs au clerg Je vois sortir un feu qui ne pourra s'teindre; Monstres, le ciel enfin sera veng: Sa foudre est prte vous atteindre! Les premiers Paris de De Rozoy portent frquemment ce titre: _Honneur franais_; il y rgne un souffle chevaleresque trs-lev. On sent que le publiciste tient haut la tte et qu'il est dvou sa cause corps et me. Il est franc jusqu'aux extrmes limites. Il appelle ouvertement l'tranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numro du 6 juin, o il adresse ses abonns l'avis suivant: Un nouvel ordre de choses va bientt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir dlivrer le monarque, rduit se voir prisonnier dans la sienne. Vers la fin de ce mois, les nouvelles vont donc tre du plus grand intrt. Je suis autoris annoncer que, ds que l'arme des princes sera entre en campagne, je recevrai trs-exactement le bulletin de toutes ses oprations; quand elles seront d'un intrt pressant, ce bulletin _sera crit sur culasse d'un canon_, plutt que de faire languir mon impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs rflchie sur moi. La _Gazette de Paris_, en effet, _rflchissait_ fidlement les esprances et les inquitudes du parti royaliste. C'est pourquoi le numro du 9 aot,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus complte du dsespoir et du dcouragement. Voici comment s'exprimait De Rozoy: Au moment o j'cris, toutes les hordes, soit celles qui dlibrent, soit celles qui gorgent, crivent, discutent, calomnient, aiguisent des poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se heurtent, se croisent, augmentent le tarif des dlations, des crimes, des libelles et des poisons. J'entends quelques tres, tourments par cette petite curiosit qui s'alimente par des rcits, me demander des _nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du roi doivent vous faire oublier toute autre chose! Au moment o j'cris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le rapport sur la question de la dchance. Si les factieux osent prononcer la dchance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est mort!--Mort!--Hlas! qui me rpond de mon roi?... Lches et insouciants Parisiens, c'tait pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry disait: Si nous gagnons, vous serez des ntres. Les dernires lignes du dernier numro de la _Gazette de Paris_ taient celles-ci: Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il clairer? Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mlancoliques vnements_ dont parle Barre. Aussitt le triomphe du peuple assur, une bande de garnements, conduits par Gorsas et quelques autres journalistes dmagogues, se rua vers les bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la maison. On et tu le journaliste comme on venait de tuer le journal; mais de Rozoy s'tait rfugi Auteuil. Gorsas et ses autres confrres, mus par un esprit de concurrence bien plutt que par un sentiment de patriotisme, durent se contenter d'craser la plume, n'ayant pu broyer le bras. Mais de Rozoy ne devait pas leur chapper longtemps. Il fut arrt peu de jours aprs Auteuil, dans la maison de campagne o il s'tait rfugi, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Mard, dans son _Agonie de trente-huit heures_, a donn quelques dtails sur l'arrive et le sjour de De Rozoy dans cette prison: Le 23 aot, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour compagnon d'infortune M. de Rozoy, rdacteur de la _Gazette de Paris_. Aussitt qu'il m'entendit nommer, il me dit, aprs les compliments d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous connais de rputation depuis longtemps... Permettez un malheureux, dont la dernire heure s'avance, d'pancher son coeur dans le vtre.--Je l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir et par laquelle une de ses amies lui mandait: Mon ami, prparez-vous la mort; vous tes condamn l'avance... Je m'arrache l'me, mais vous savez ce que je vous ai promis. Adieu. Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Mard, je vis couler des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis dire demi-voix:--Hlas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se coucha ensuite sur son lit; et, dgots de parler des moyens qu'on avait employs pour nous accuser et pour nous arrter, nous nous endormmes. Ds la pointe du jour, de Rozoy composa un mmoire pour sa justification, qui, quoiqu'crit avec nergie et fort de choses, ne produisit cependant aucun effet favorable. La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put cler, et, que pour ne pas tre entendu des gendarmes, il fit en latin cette question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_ (Croyez-vous que cette affaire pourra me mener la mort?) La rponse ambigu qu'il reut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de l'avenir. Laporte tait mort avec fermet; il voulut, sinon l'imiter, au moins _singer ses derniers moments_. Les principaux chefs d'accusation ports contre lui taient--qu'il avait tenu un registre sur lequel les personnes qui dsiraient, comme lui, le rtablissement de l'ancien rgime pouvaient se faire inscrire toute heure;--qu'il avait provoqu une convocation arme tendant immoler les patriotes,--et qu'il avait publi la _Gazette de Paris_, journal connu par ses opinions _liberticides_. Selon Gorsas, les dbats furent longs, embarrasss et fastidieux: Ne pouvant luder la loi qui lui avait t lue, de Rozoy chercha y chapper par ses rponses mtaphysiques qui firent faire d'tranges voyages au prsident, qui, par complaisance, paraissait dispos le suivre d'un ple l'autre, si l'un des juges ne l'et circonscrit dans une sphre plus troite, et ne l'et ramen au point des questions en l'interpelant de rpondre catgoriquement et sans dtours par l'affirmative ou la ngative. On fit ensuite lecture de Rozoy de plusieurs lettres lui adresses et prouvant suffisamment ses relations avec les migrs et les contre-rvolutionnaires; une entr'autres, signe par quelques habitants de Rennes, le flicitait de son rare courage dfendre la bonne cause: --Continuez, y tait-il dit, tenir une liste exacte des factieux qui bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour o le soleil de la justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprims qui marchent toujours, guids par le panache du bon Henri. Interpel par le prsident de s'expliquer sur l'existence de ces registres:--Je ne suis point responsable, rpondit de Rozoy, des diverses prsomptions dont se sont investis mon gard tels ou tels individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le dclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine de mes concitoyens. Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il interrompit la lecture des pices et demanda prononcer un discours qu'il avait trac sur le papier. Sa voix tait calme et haute. Il s'adressa tout--tour au peuple, au tribunal et aux jurs. Aprs avoir combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi: --Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise, d'autres la rpublique. Il ne me convient pas, en ce moment que je n'appartiens plus la terre, de juger les opinions des diffrents partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui pourraient rsulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris l'olivier la main afin de prvenir autant que possible l'effusion du sang franais... On m'accuse d'avoir provoqu une convocation arme pour venir interposer son autorit conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai fait dans l'intention d'arrter le cours de l'anarchie et d'touffer les haines. Aprs une courte et insultante rplique de l'accusateur, le dfenseur de De Rozoy fut entendu. Par une concidence singulire, ce dfenseur s'appelait Leroi. Il parla avec beaucoup d'loquence; mais quoi sert l'loquence contre la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury tait aux opinions... De Rozoy, malgr les divers sentiments qui l'agitaient, conserva tout son sang-froid. Il entendit sans motion l'arrt qui le condamnait la peine de mort. Aprs avoir prononc cet arrt, le prsident lui tmoigna ses regrets qu'il n'et pas employ ses talents pour la cause de la libert. Le commissaire national lui tint un langage peu prs semblable. De Rozoy ne rpondit rien. Seulement, en se retirant, il salua le Tribunal. Lorsque le greffier se rendit la Conciergerie pour lui lire sa sentence, il l'couta tranquillement. Ensuite, il crivit deux lettres, l'une au Tribunal o il s'offrait pour l'exprience de la transfusion du sang, et demandait qu'on ft passer le sien dans les veines d'un vieillard. De cette faon, disait-il, mon trpas pourra tre utile au genre humain. On comprend que cette proposition fut repousse par les juges. L'autre lettre, adresse madame ***, celle qui l'avait averti de la condamnation probable, se terminait par ces mots: --Il et t beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la Saint-Louis[7]! [7] Cette dame ne survcut pas au trpas de De Rozoy; elle mourut de douleur quelques jours aprs. Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a prtendu qu'il tait demi-mort lorsqu'il reut l'accolade de l'acier. C'est une erreur. La vrit est qu'en sortant de prison, il trbucha et se donna un coup si violent la tte qu'il tomba en faiblesse. On fut oblig de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il reprit ses sens, et, tant arriv au pied de l'chafaud, il s'y lana avec la plus grande rapidit. Les gazettes, contre lesquelles il s'tait dchan pendant sa vie, se dchanrent contre lui aprs sa mort. Mille outrages furent vomis sur son tombeau. On fouilla son pass, sa jeunesse, mme son enfance; on l'accusa d'avoir vol une montre, de s'tre fait le proxnte de quelque hauts ecclsiastiques, et d'avoir emprunt jusqu' son nom et son titre. On railla mme sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son courage:--_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;--_fermet feinte_, ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse rancune contenues dans l'me des journalistes s'exhala au pied de cet chafaud, pour se mler aux maldictions stupides d'un peuple gar. Dj trois victimes, mortes au nom de la libert! Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'crier quelques jours avant sa mise en accusation: Quoi! vous annoncez une libert qui doit faire le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous tes rduits forger des chanes, multiplier des cachots pour ceux qui la conscience, ce premier bienfait de la divinit, dit malgr vous que cette libert n'est qu'une illusion et peut-tre qu'un poison funeste! Vous m'annoncez _avant tout_ la libert; et ce que je vois dj, moi, _avant tout_, ce sont des milliers de victimes entasses dans des prisons, au nom de ce que vous nommez libert. Ah! tigres, n'esprez pas me sduire! Vous avez chang ma patrie, mais vous ne changerez pas mon coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrs ou chris, dont votre orgueil ou votre lchet ne pouvait pardonner, soit au gnie, soit la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que glorieux! De Rozoy tait petit et marqu de la petite vrole. IV. PREMIER ACQUITTEMENT. Un juge avait manqu au procs de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une dnonciation rcente venait de signaler comme un des dilapidateurs du Garde-Meuble, s'tait drob par la fuite la clameur publique. Il fut remplac par le nomm Jaillant. Aprs avoir fait tomber trois ttes, le Tribunal crut avoir acquis le droit de dployer un peu d'humanit. Le premier coquin qui lui fut amen, il l'acquitta. Ce coquin tait le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de limonadier avec celles d'officier de paix de la section de Bonne-Nouvelle. Accus de complicit avec Collenot d'Angremont, sur les listes duquel son nom se trouvait inscrit en premire ligne, et prvenu d'enrlements contre-rvolutionnaires, il comparut le 26. Sa dfense fut marque au sceau de la bassesse et de la duplicit. Il convint qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce qu'il pensait que ce plan manait du maire et de la municipalit; mais que, dtromp plus tard, il avait feint, en sa qualit d'officier de paix, d'tre tout entier d'Angremont pour mieux pntrer ses projets. --Mon intention, dit-il, n'tait point de le servir rellement, mais bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me rendre son dnonciateur_. En prsence d'un pareil drle, les juges se trouvrent leur aise; ils commenaient se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des hommes ouverts, distingus et justes. Ils se montrrent remplis de prvenance pour cet espion de bas tage, ils l'coutrent avec bont, l'approuvrent en de certains moments, et l'excusrent dans d'autres. Evidemment il y avait eu mprise dans son arrestation; sa place n'tait pas parmi ceux dont on voulait se dbarrasser,--l'erreur tait grossire, palpable! On l'acquitta avec empressement. Ce fut, cette occasion, une fte dans l'auditoire et sur les bancs des jurs. Le peuple se livra d'enthousiastes dmonstrations, et si ce n'et t l'heure avance,--il tait trois heures du matin,--on aurait certainement promen d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris. La Rpublique utilisa plus tard les petits talents de cet honnte citoyen; il devint agent _secret_ du comit de sret gnrale, et se fit remarquer par d'importantes captures; il arrta un peu tout le monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour o il fut lui-mme arrt et incarcr dans la prison qui lui convenait le mieux-- la Bourbe. D'Ossonville s'est toujours montr fier du lustre clatant rpandu sur son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mmoire justificatif, adress _ses concitoyens_ et publi dans l'an IV, il voque avec orgueil ce souvenir: Comme officier de paix au 10 aot, crit-il, j'ai t traduit devant le tribunal institu cette poque pour juger les faits relatifs cette journe; j'ai t acquitt _aux acclamations du peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8] [8] _D'Ossonville ses concitoyens, en rponse aux mille et une calomnies dbites et imprimes contre lui._ Imprimerie de Laurent an, rue d'Argenteuil, 211. On nous permettra de ne pas tre entirement de l'avis de M. l'agent secret. Du reste, d'Ossonville n'avait gure de motifs de se vanter de son acquittement. Le premier enthousiasme vapor, il y eut une sorte de raction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait sem la dlation, il ne rcolta que le mpris. Deux mois aprs son procs, quelques honntes gens--il y en avait encore--demandrent son renvoi de la section Bonne-Nouvelle, allguant qu'il _affectait de se montrer dans son caf pour braver les patriotes_. Aprs une longue et mre discussion en assemble gnrale, on arrta l'unanimit que d'Ossonville et sa famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, afin d'viter les malheurs qui pourraient rsulter de son odieuse conduite. Tels sont les termes du procs-verbal. Snart, autre agent secret du Comit de sret gnrale, a consacr dans ses _Mmoires_ posthumes un long pangyrique Jean-Baptiste d'Ossonville. Ce petit service de confrre confrre paratra tout naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait t investi, par testament, de la proprit des _Mmoires_ de Snart. Il les vendit, en 1823, M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'anne suivante. V. PISODE.--POMPE FUNBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT. Nous avons dit que le procs de d'Ossonville s'tait termin vers les trois heures du matin. On tait alors au dimanche 27, jour fix pour la pompe funbre ordonne en l'honneur des citoyens tus au chteau des Tuileries. Le Tribunal criminel avait t convoqu pour cette solennit, o il devait occuper la premire place; en consquence, il suspendit ses travaux et se rendit la Maison commune, d'o le cortge se mit en route. Une gravure des _Rvolutions de Paris_ (n 164) a conserv la physionomie de cette fte nationale, qui ne produisit pas l'impression de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes tait tran lentement par des boeufs, la manire antique, et suivi d'un groupe de fdrs, tenant leurs sabres nus, entrelacs de branches de chne. Venait ensuite la statue de la loi, arme d'un glaive;--puis le Tribunal du 17 aot, en tte de tous les tribunaux, dont la bannire portait cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des lois vengeresses._ Une pyramide revtue de serge noire couvrait le grand bassin des Tuileries; des parfums brlaient sur des trpieds. Une tribune aux harangues tait place entre l'amphithtre, occup par les dputs et les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens sous le commandement de Gossec. Aprs une marche funbre, composition belle et savante, Chnier monta cette tribune et y pronona un discours trs-applaudi, dont le peuple lui-mme vota immdiatement l'impression. Nanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fte; ils ne furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: Cette crmonie lugubre, et dont le sujet devait tour tour inspirer le recueillement de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre dont on clbrait la commmoration, ne produisit pas gnralement cet effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortge, le crpe tait tous les bras, mais le deuil n'tait point sur tous les visages. Un air de dissipation, et mme une joie bruyante, contrastaient d'une manire beaucoup trop marque avec les symboles de la douleur et en dtruisaient l'illusion. Pour complter les documents relatifs cette Pompe funbre, nous devons citer une pice trs-singulire, extraite des registres de la section Poissonnire. Le cur de Saint-Laurent avait crit la section, en l'invitant un service qui devait tre clbr pour le repos des mes des malheureux morts la journe du 10 aot. Voici la rponse que la section fit au cur, par l'organe de son prsident: Il a t fait lecture d'une lettre de M. le cur de Saint-Laurent, qui invite l'assemble assister un service pour nos frres morts le 10 aot dernier. L'assemble, persuade qu'il est temps enfin de parler le langage de la raison, a arrt qu'il lui serait fait la rponse suivante: Les martyrs de la libert, nos braves frres morts pour la patrie le 10 aot, n'ont pas besoin, monsieur, d'tre excuss ni recommands auprs d'un Dieu juste, bon et clment. Le sang qu'ils ont vers pour la patrie efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de la Divinit. Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frres au supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire qu'il est le plus froce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les tres. Dieu est juste, monsieur; par consquent, nos frres jouissent d'un bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens peuvent seuls en douter. Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la libert, couronnes de fleurs, occupant la place de saint Crpin et de saint Cucufin. Substituez les chants de la libert aux _absurdes_ cantiques attribus ce froce David, ce monstre couronn, le Nron des Hbreux, alors nous nous runirons vous, et nous clbrerons ensemble le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la libert. DEV..., _prsident_. TAB..., _secrtaire_. L'abandon du culte suit toujours la dpravation du peuple. Ce que la libert a de plus press faire, c'est de dtruire la religion et de mettre l'homme en demeure de n'obir qu' sa seule raison,--la raison humaine! Cette lettre, crite ct d'un exemplaire du _Dictionnaire philosophique_, n'est que le prlude des profanations de Notre-Dame et de Saint-Etienne-du-Mont, des danses l'glise Saint-Eustache et des dners dans le choeur de St-Gervais. VI. ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU PEUPLE. Rentrs au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer Paris, en plein jour, avait t arrt et conduit immdiatement la Force. Nous reverrons plusieurs fois ce misrable, et toujours il se prsentera nous charg du poids de quelque nouvelle inculpation de vol. L'instruction du procs de M. de Montmorin, parent du ministre de ce nom, commena le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les autres, tait accus d'avoir coopr la conjuration du 10 aot; on avait trouv dans ses papiers un plan crit entirement de sa main. Il parut devant la premire section du Tribunal, prside par Osselin, et dtourna avec une habilet extrme la plupart des charges qui pesaient sur lui. C'tait un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi beaucoup de fortune, ce qui, d'aprs les bruits qui coururent, ne fut pas tout--fait indiffrent quelques juges. Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas trangre ce procs, afin d'expliquer l'trange indulgence dont se sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi prononc que M. de Montmorin. On a parl de dix mille livres en or comptes Pepin-Dgrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est plus vident,--fut arrt quelques jours aprs sous la prvention d'avoir influenc et provoqu le jugement qui a acquitt le sieur Montmorin. Les termes de ce jugement sont drisoires et trahissent l'embarras des fripons qui le rdigrent: Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, natif de Fontainebleau, g d'environ trente ans, prvenu d'avoir crit un projet de contre-rvolution dont l'effet a clat le 10 aot, convaincu d'en tre l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait mchamment et dessein de nuire_, est acquitt de l'accusation porte contre lui, avec ordre d'tre mis sur-le-champ en libert, et son crou ray de tous les registres o il se trouverait. Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir conspir, _mais de ne pas l'avoir fait mchamment et dessein de nuire_!... Cet arrt fut rendu dans la nuit du 31 aot. Le peuple, qui n'avait pas reu d'argent, lui, ne comprit pas la conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures. --Vous l'acquittez aujourd'hui, s'cria un citoyen, et dans quinze jours il nous fera gorger! --Oui! oui! --A mort le Montmorin! mort! L'indignation tait son comble, et il en ft rsult de funestes effets, si Osselin, prenant la parole, n'et fait valoir l'empire des lois. Il rtablit peu prs le calme en dclarant qu'il se chargeait de conduire lui-mme M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et de le faire crouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on vrifit son procs. A cette condition seulement, le peuple consentait se retirer. Mais le coup tait frapp, et, partir de ce jour, le tribunal du 17 aot ne fit plus que dchoir dans l'opinion publique. Un motif qui avait contribu puissamment l'irritation du peuple, c'est qu'au moment o l'on dchargeait M. de Montmorin de toute inculpation, le bruit se rpandait dans l'auditoire de l'vasion du prince de Poix, vasion favorise, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins de Marat et de Sergent. Pareillement, la mme heure, Manuel recevait de Beaumarchais une ranon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, o il avait t enferm depuis quelques jours. Ainsi, de tous cts, l'or domptait les rpublicains, relchait leurs principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'tait pas assez riche pour se racheter du fer des assassins. VII. LE CHARRETIER DE VAUGIRARD. Ce mme Manuel, ouvrant une croise de l'Htel-de-Ville, aperut sur l'chafaud dress place de Grve un malheureux qui subissait la peine de l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est l'habitude, tait condamn douze ans de gne, pour je ne sais quel dlit. Il tait mal embouch: c'tait un charretier de Vaugirard. Exaspr par les cris de la multitude, il rpondit par des injures aux injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive Lafayette! au diable la nation! Pierre Manuel vit un contre-rvolutionnaire dans ce charretier. Il accourut avec colre et en appela la vindicte de la loi; il prsenta cet homme comme un missaire du despotisme qui cherchait fomenter une sdition et rallumer la guerre civile. Il le fit dlier et il obtint de le conduire lui-mme la Conciergerie; puis il fit prvenir le Tribunal qu'il reviendrait cinq heures pour lui dnoncer un _grand attentat_. A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le major-gnral des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de peuple et assist de plusieurs tmoins. Il remit le charretier de Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le punir. L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchant de pouvoir prendre une revanche de sa mansutude des jours prcdents, condamna mort, sance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous tiez condamn un esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un Franais, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre, le pauvre diable fut envoy sur la place du Carrousel, o il expia son prtendu crime. Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essay de rattacher cette excution aux massacres de septembre. Il _inventa_ une rvlation de ce Jean Julien, et expliqua de la sorte, sa manire, les actes horribles de souverainet populaire qui ensanglantrent pendant trois jours les prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les paules quand il ne soulve pas le coeur d'indignation. Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prt tre supplici, rvla, comme pour se venger par des menaces qui n'taient que trop fondes. Vers le milieu de la nuit, un signal convenu, toutes les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_ la fois; les prvenus taient arms, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que nous avons laiss le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la Force taient garnis de munitions cet effet. Le chteau de Bictre, _aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait la mme heure tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus dtermins brigands. On n'oubliait pas non plus de relaxer les prtres, _presque tous chargs d'or_, et dposs Saint-Lazare, au sminaire de Saint-Firmin, celui de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Dchausss et ailleurs. Ces _hordes de dmons_ en libert, grossies de tous les aristocrates tapis au fond de leurs htels, commenaient par s'emparer des postes principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq six quartiers la fois_, pour faire une diversion ncessaire au grand projet de dlivrer Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes incarcres eussent t rendues aussitt leur bonne matresse. Une arme de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavs_ et protg l'vasion rapide du prince et sa jonction, Verdun ou Longwy, avec Brunswick, Frdric et Franois. L'esprit reste confondu en prsence de telles normits! L'ignoble pamphltaire part ensuite de l pour expliquer et justifier la conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes blasphmatrices que nous devons transcrire, malgr la juste rpugnance que nous en avons: Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est prsent partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas plutt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrme, MAIS SEUL CONVENABLE, de prvenir les horreurs qu'on lui prparait et de se montrer sans misricorde envers des gens qui n'en eussent point eu pour lui. Jean Julien condamn,--on revint au procs de Backmann, qui s'instruisait devant la deuxime section du Tribunal. VIII. BACKMANN, MAJOR-GNRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE SEPTEMBRE. Il est remarquer que ce Tribunal populaire, institu _surtout_ pour juger les Suisses, n'en avait encore jug aucun depuis son installation; Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi le dernier; on trouva plus commode et plus expditif d'gorger ceux qui restaient,--dans ces pouvantables journes des 2, 3, 4 et 5 septembre o nous allons entrer. Interrog sur ses nom, prnoms, ge et lieu de domicile, il rpondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Lger-Backmann; je suis n en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis g de cinquante-neuf ans; je sers depuis mon jeune ge, et je demeure ordinairement Paris, rue Verte, faubourg Saint-Honor. LE PRSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation dress contre vous. Ral se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait, il accusa Backmann d'avoir us de son influence auprs de ses soldats pour les engager tirer sur le peuple, et particulirement sur les citoyens arms de piques. Il le reprsenta comme un homme ayant toujours manifest des principes contraires la Rvolution, et il ajouta,--car l'accusation d'avoir repouss la force par la force et t ridicule,--qu'on le _souponnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonn le feu qui avait t excut dans les escaliers du chteau. En terminant, Ral annona que Backmann et les autres Suisses qui taient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par laquelle ils dclinaient la juridiction du Tribunal, prtendant qu'ils ne devaient tre jugs que par leur nation.--Cette difficult occupa les juges pendant quelques instants.--Le commissaire national tait d'avis de passer outre; mais Julienne, dfenseur officieux, fit observer avec raison qu'il tait de la loyaut du peuple franais d'en rfrer l'Assemble nationale, attendu, dit-il, qu'en ce moment les Franais qui voyagent en Suisse sont peut-tre retenus comme otages et le seront sans doute jusqu'au moment o l'on aura appris le rsultat de ce qui se passe Paris. Le Tribunal se ft probablement rendu cette excellente observation, sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre autocratique et portant en substance: Qu'il y avait lieu de croire que le peuple, dont les droits avaient t si longtemps mconnus, ne serait plus dans le cas de se faire justice lui-mme, devant l'attendre de ses reprsentants et de ses juges. C'tait de la menace et de la compression; cela voulait dire: Htez-vous, sinon nous ferons faire votre besogne par le peuple! cela annonait enfin les massacres de septembre. Cette lettre dcida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira en la chambre du conseil pour dlibrer, et conclut en se dclarant comptent. L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile Backmann d'y rpondre d'une manire prcise et sense. --Depuis quelque temps, dit le prsident, les Suisses, accoutums autrefois une discipline exacte, paraissaient abandonns eux-mmes; ils frquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand scandale des citoyens voisins. --J'ai fait, rpondit Backmann, tout ce qui dpendait de moi pour maintenir l'ordre; il y avait des ttes qui n'taient pas saines, ce n'est pas ma faute. LE PRSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de la poudre canon dans l'eau-de-vie qui fut distribue vos soldats? BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdit. Depuis quelques heures, un bruit inusit se faisait entendre autour du Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas mus. Ce bruit croissait chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges demeuraient assis sur leurs siges; seul, l'auditoire avait vid la salle ds les premires rumeurs. Bientt des cris dchirants partirent de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu plus ples, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphmes, de portes enfonces, de sanglots et de rles. Une telle scne ne manquait pas de majest sinistre. Tout--coup, un grand nombre de gens arms se prcipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances du peuple! s'crient-ils; livrez-nous l'accus! livrez-nous Backmann! C'tait le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de massacrer une vingtaine de dtenus, dont les cadavres gisaient dans la cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'tait dans la salle mme du tribunal qu'il venait rclamer sa proie. On a toujours suppos avec raison que cette dmarche avait t conseille par les ordonnateurs de Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le courage de condamner Backmann. L'apparition de ces hommes inonds de sang jeta l'effroi dans l'me des soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour dposer dans le procs de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se blottirent sous les bancs, derrire les juges et les jurs. Backmann seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altration ne parut sur son visage; il devait cependant tre fatigu, car depuis trente-six heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit avec calme de son fauteuil et s'avana jusqu' la barre, comme pour dire aux assassins qui le rclamaient:--Me voil! vous pouvez me frapper. Ce courage les impressionna. Le prsident profita de ce moment d'hsitation pour les exhorter respecter la loi et l'accus plac sous son glaive. La foule l'couta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans insister[9]. [9] Voir la fin du volume le rcit de l'accusation Ral. Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevrent la tte et puis le corps, l'ordre se rtablit autant qu'il pouvait se rtablir. Mais le major s'aperut bientt que cet incident avait eu l'effet qu'on avait dsir, celui d'acclrer la procdure et de forcer par la terreur le jury sacrifier une nouvelle victime. Dclar coupable sur tous les points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres qui recommenaient au dehors. La charrette de l'excuteur l'attendait la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller l'chafaud.--Ma mort sera venge! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann tait envelopp de son grand manteau rouge, brod d'or. Cette htive besogne termine, les membres du Tribunal se sparrent en dsordre; leur office devenait tout fait inutile, du moins pour le moment. Il tait petit jour, et c'tait l'aurore du 3 septembre qui venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons, d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les _Tribunaux souverains du peuple_! CHAPITRE V. I. TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE. Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se dressent, semblables des poteaux, comme pour indiquer les trbuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions du pre Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent ces dates particulires devant lesquelles la peinture, le roman et le thtre reculent pouvants. Tragdie ignoble, dont les actes ne se passent que dans des cachots peine clairs par la torche et par l'acier, l'_expdition des prisons_, comme on l'a appele honntement, est, avec la Saint-Barthlemy, une de nos plus grandes hontes nationales. Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale (et de ceux-l il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois tent de prsenter ces massacres sous un ct supportable, comprhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu' la simple attnuation de tels crimes. L o l'humanit disparat, le patriotisme n'est plus qu'un excrable mot. Nous avons moins nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui les ordonnrent et qui les sanctionnrent. On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, situe encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite, fut la premire par laquelle on commena. Aprs avoir gorg--sans jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prtres, la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'tablir au greffe de l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, charg de donner une apparence de justice ces sinistres reprsailles. L'ancien huissier Maillard fut lu prsident par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux taient en tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces juges ont t conservs: le fruitier Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent une table sur laquelle on fit apporter, en outre du registre d'crou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'tait le 2 septembre au soir. Cent trente victimes environ furent livres aux massacreurs par ce tribunal drisoire; quelques dtenus furent rclams par leur section; d'autres surent exciter la compassion des juges ou rveiller en eux quelques sentiments d'humanit. C'est ces ressuscits que nous devons de connatre la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les semblants de formes judiciaires qui furent employes l'gard de quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Mard, particulirement, a trac un vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut subir; son _Agonie de trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'ditions, est trop connue pour que nous en dtachions quelques passages; il faut d'ailleurs la lire tout entire en songeant qu'elle fut publie peu de temps aprs les journes de septembre, et qu'elle reut l'approbation de Marat. La relation de l'abb Sicard et celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent galement d'horribles lueurs sur ces vnements. Nous n'indiquons l et nous ne voulons indiquer que les rcits des tmoins oculaires, car ce n'est qu'aux tmoins oculaires qu'il convient de se fier en ces monstrueuses circonstances. Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages une narration trs mouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rdige sur les lettres de Mlle Cazotte elle-mme. On se rappelle les dtails de l'arrestation de l'honnte et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu la permission d'tre enferme, non avec lui, mais dans la mme prison; elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des massacres et que le tribunal populaire se fut install au greffe, elle se mit aux aguets, coutant avec anxit retentir un un les noms des dtenus. Maillard venait de lire sur le registre d'crou le nom de Jacques Cazotte. --Jacques Cazotte! A ce cri rpt deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a retenti dans les clotres suprieurs. Une jeune fille descend prcipitamment les marches de l'escalier, elle traverse la foule comme un nageur intrpide fend les flots; elle pousse les uns, elle glisse travers les autres, se fraie un passage de gr, de force ou d'adresse; elle arrive, ple, chevele, palpitante, au moment o Maillard, aprs avoir rapidement parcouru l'crou, venait de dire froidement: --A la Force! On sait que c'tait l'expression convenue pour dsigner les victimes aux assommeurs. La porte s'ouvrait dj. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont l'entraner au dehors. --Mon pre! mon pre! s'cria la jeune fille; c'est mon pre! Vous n'arriverez lui qu'aprs m'avoir perc le coeur. Et, se prcipitant vers lui, de ses bras Elisabeth treint le vieillard et le tient embrass, tandis que, sa belle tte tourne vers les bourreaux, elle semble dfier leur frocit par un lan sublime. Ce mouvement imprvu avait rendu les bourreaux immobiles; ils coutaient avec surprise et curiosit. --Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha. Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait dans ses bras, baisait ses longs cheveux rpandus autour d'elle, et puis levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore permis d'embrasser sa noble fille. --Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler ta mre; va, va, _Zabeth_, laisse-moi. --Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai l, sur ton sein, si je ne puis te sauver! Et la jeune fille s'attachait plus troitement encore lui, cherchant le couvrir de son corps. --C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enroue; emmenez-le. --C'est un vieillard sans force et sans dfense, reprit la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible, pargnez mon pre, mon bon pre! Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la poigne en faisant ployer la lame; il semblait incertain. Au dehors, les bourreaux s'taient arrts, plusieurs mme s'taient approchs de la porte; ils coutaient cette enfant. Les accents de sa voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel des sentiments qui vivaient encore en eux leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini de parler, haletante, puise, l'un dit: --Mais a m'a l'air de braves gens, a; pourquoi leur faire du mal? Ces mots oprrent une raction. --Le peuple franais n'en veut qu'aux mchants et aux tratres; il respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille. --Mais j'ai lu l'crou, criait toujours Maillard; ce sont des aristocrates endiabls, vous dis-je! ce sont des conspirateurs! --Allons donc! cette jeunesse, a ne s'occupe pas des affaires; c'est une brave fille qui aime bien son vieux pre. --Eh! non, s'cria Maillard; si on les coutait tous, on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez son pre _ la Force_. --Non! non! --Si! Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau sur son pre, qui lui disait: --Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi. --Jamais! rpondit-elle. (Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'coula plus de DEUX HEURES dans ces terribles dbats...) Alors l'homme au bonnet rouge, qui dsirait accorder les diffrents avis: --Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez avec moi: Vive la libert! l'galit ou la mort! De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les gorgeurs se dsaltraient chacun leur tour. Elisabeth prit le verre: --Oui, je vais boire, dit-elle en dtournant les yeux. Elle tendit sa main pour qu'on lui verst du vin, mais sans cesser d'entourer son pre avec son autre bras, car elle craignait que cette proposition ne ft une ruse pour l'loigner de lui. --Allons, reprit l'homme, aprs avoir vers; vive la libert, l'galit ou la mort! --Vive la libert, l'galit ou la mort! rpta la pauvre enfant; et portant le verre ses lvres, elle le vida d'un seul trait. Il y eut une acclamation gnrale; les hommes qui l'environnaient s'crirent: --Il faut les porter en triomphe! Ils mritent les honneurs du triomphe! Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le pre et la fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les levant la hauteur de leurs paules, les emportrent hors de la cour de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes. --Place la vieillesse et la vertu! s'criait l'un. --Honneur l'innocence et la beaut! Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortge se met en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans relche: --Vive la nation! bas les aristocrates, les prtres et les conspirateurs! Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thvenot, o tait venue loger Mme Cazotte. Elisabeth, jusque l si courageuse et si forte, tomba vanouie dans les bras de sa mre. D'affreuses convulsions succdrent cet vanouissement, et l'on dut craindre pendant plusieurs jours pour sa vie... M. Michelet, dans l'trange patois de son _Histoire de la Rvolution franaise_ (t. IV), a racont diffremment cette touchante aventure: Il y avait, dit-il, l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y tait enferme avec son pre. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opras-comiques, _n'en tait pas moins_ trs-aristocrate, et il y avait contre lui et ses fils des preuves crites trs-graves. Il n'y avait pas beaucoup de chances qu'on pt le sauver. Maillard accorda la jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son pre parut, il ne trouva plus personne qui voult le tuer. Cette manire lche de raconter un des plus beaux traits de notre histoire, et cette mauvaise grce reconnatre l'hrosme chez les royalistes, se retrouvent chaque ligne dans l'historien des coles. Une autre jeune demoiselle, non moins dvoue et non moins courageuse qu'Elisabeth Cazotte, obtint galement la grce de son pre. C'tait Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prtendu que les bourreaux avaient mis leur clmence une abominable condition, en la forant de boire un verre de sang humain; on a mme ajout qu'il en tait rest Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu' la fin de ses jours. J'avoue que j'hsite adopter cette fable monstrueuse, que rien,--du moins ma connaissance,--ne parat justifier; et je prfre tous gards m'en rapporter la version d'un contemporain habituellement bien renseign, qui a racont dans ses plus grands dtails le dramatique pisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est autant au zle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier s'appelait Grappin; et ce nom, dit Roussel, mrite de passer la postrit. Ce n'tait qu'un simple agriculteur de Bourgogne, mari et pre d'une nombreuse famille; une spculation sur les vins l'avait conduit Paris, o il rsidait depuis quelques mois seulement. M. Granier de Cassagnac, dans sa rcente _Histoire du Directoire_, croit devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. Grappin, dit-il, domicili dans la section des Postes, fut envoy avec un homme de coeur nomm Bachelard, l'Abbaye, pendant les massacres, pour rclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arriv l'Abbaye, Grappin s'installa auprs de Maillard et jugea avec lui les prisonniers, ainsi que le constate un certificat dlivr Grappin par Maillard et portant que Grappin l'avait aid pendant soixante-trois heures faire justice au nom du peuple. Ces lignes, empruntes par M. Granier de Cassagnac l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitul: _Histoire particulire des vnements qui se sont passs en France dans l'anne 1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vrit. Ainsi, il me parat vident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les sclrats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouv que ce brave homme a sauv, l'Abbaye, soixante soixante-dix personnes, parmi lesquelles M. Valroland, marchal-de-camp, deux juges de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout dmontr que Grappin ait sig au Tribunal souverain du peuple; les douze juges taient installs et avaient dj prononc sur le sort de plusieurs dtenus lorsqu'il arriva la prison. Laissons raconter le fait par Alexis Roussel: La section du _Contrat social_ avait nomm huit de ses sectionnaires pour se transporter l'Abbaye et rclamer deux prisonniers. Grappin tait un des huit dputs. Arrivs la prison, on demande les deux dtenus; on ne les connat pas; on parcourt toutes les chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par leurs noms, personne ne rpond. Cependant on est certain qu'ils ont t conduits l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas t retirs. Grappin allait partir avec la dputation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se dsesprer et le conduit dans une salle chappe ses perquisitions. L, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il commenait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par une chemine tombe cribl de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers vous la mort. Ce jeune homme qui essayait de se sauver par une chemine, c'tait M. de Maussabr, que l'on avait arrt quelques jours auparavant chez Mme Dubarry, o il s'tait cach derrire un lit. En apprenant cette tentative d'vasion, Maillard avait ordonn, comme une chose toute naturelle, que l'on tirt sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on allumt de la paille. Cet incident tait survenu pendant l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Mard.--Voil donc l'alibi de Grappin parfaitement pos jusque-l. Bientt son uniforme de garde national, sur lequel pendait son sabre, le fit reconnatre du guichetier. Ds qu'il se vit libre, il s'inquita de ses collgues de la section; mais ils taient partis, emmenant avec eux les deux individus qu'ils taient enfin parvenus retrouver. Grappin, n'ayant plus rien faire, allait quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra les assommeurs qui conduisaient devant le tribunal M. le comte de Sombreuil et sa fille. Il s'arrta. L'aspect de cette jeune personne, tenant son pre enlac et ne le quittant que pour s'humilier devant les juges; la contenance digne du vieux militaire, tout cela l'mut profondment. Il voulut rester spectateur de ce dbat. L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, M. de Sombreuil lut son arrt dans les yeux de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts. Sur un signe de Maillard, on se disposa l'entraner hors de la _salle d'audience_.--Prenez ma vie! s'criait mademoiselle de Sombreuil, mais sauvez mon pre!--Les assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs mains taches de sang continuaient de s'imprimer sur le collet du vieillard, lorsque Grappin s'avance prs du tribunal et demande adresser une question M. de Sombreuil; les juges s'tonnent, mais son double caractre de garde national et de dlgu de section leur impose; ils accdent sa proposition.--Avez-vous quitt votre poste dans la journe du 10 aot? demande Grappin au gouverneur des Invalides.--Pourquoi aurais-je dsert l'htel confi ma garde? rpond celui-ci en relevant la tte; hlas! je n'ai contre moi que des dnonciations surprises par mes ennemis la crdulit d'un petit nombre d'invalides. Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin comme vers un ange apparu soudainement. --Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal, que ces faits soient claircis; en consquence, je demande que l'excution soit suspendue et que des commissaires soient envoys l'htel des Invalides pour s'assurer de la vrit. Les juges consultent du regard le prsident. Maillard murmure; une quarantaine d'accuss ont dj trouv grce devant lui pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Nanmoins, intimid sans doute par le ferme accent de Grappin, il expdie l'ordre; on part. Pendant ce temps, M. de Sombreuil est enferm avec sa fille dans un cabinet, sous la garde de quelques hommes du peuple. Les commissaires rapportent une lettre du major des invalides, qui confirme les dclarations du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas suffisante et dclare qu'il passe outre; dj le mot fatal: _A la Force!_ a couru sur ses lvres et sur celles des juges.--Non! s'crie Grappin, vous ne prononcerez pas un jugement inique; les vieux dfenseurs de la patrie sont incapables de trahir la vrit! Ordonnez, je pars avec quatre nouveaux commissaires que vous nommerez; nous irons aux Invalides et nous en rapporterons des tmoignages dignes de croyance. Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux suggestions chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin se met en route trois heures et demie du matin; il arrive avec les quatre commissaires chez le major, qui tait couch; il le rveille, il le force se lever, il lui dit qu'une minute de retard peut compromettre les jours de M. de Sombreuil. Le major descend et fait battre le tambour; huit cents invalides sont sous les armes. C'est encore Grappin qui va les haranguer:--Amis! leur crie-t-il, que ceux qui ont des dnonciations faire contre leur gouverneur passent de ce ct; que ceux qui n'ont rien dire passent de l'autre. Dix douze dnonciateurs s'branlent et en entranent jusqu' cent cinquante. Grappin frmit. Heureusement une dispute vient s'lever entre les deux camps: ceux qui tiennent pour M. de Sombreuil conspuent les autres; Grappin rappelle avec vivacit les services rendus par le gouverneur, sa bravoure, sa loyaut, son attachement pour ses frres d'armes. Aprs avoir convaincu les bourreaux de l'Abbaye, il tait impossible que Grappin chout auprs de quelques vieux militaires abuss. Bientt il a la satisfaction de voir le nombre des dnonciateurs diminuer chaque minute:--rsiste-t-on jamais l'loquence d'un honnte homme exalt par l'amour de la justice!--ceux qui restent n'articulent que des accusations vagues, des ou-dire qui ne peuvent tre d'aucun poids dans la balance du tribunal. Grappin remercie le major et retourne la prison avec les quatre commissaires, dont le tmoignage lui est acquis. Forc dans ses derniers retranchements, Maillard ne put refuser plus longtemps l'acquittement de M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-mme qui alla annoncer sa dlivrance au vieillard, que les plus anxieuses incertitudes dvoraient depuis plusieurs heures, et qui confondait ses larmes avec celles de sa fille. Il les prit tous les deux par la main et leur fit franchir le guichet funbre.--C'est un brave officier! C'est un bon pre de famille! dit-il en les prsentant la populace. On pourrait croire qu'aprs cet acte de dvouement, Grappin se tint pour satisfait. Point du tout. Pendant le court espace de temps qu'il avait t par mgarde enferm avec les prisonniers, il avait promis huit d'entre eux d'aller engager leurs sections les faire rclamer; il rentra l'Abbaye pour prendre leurs lettres et, montant en voiture, il se rendit dans les sections indiques. Partout il eut le bonheur de russir; des commissaires furent immdiatement envoys auprs de Maillard pour rclamer leurs sectionnaires. Il tait temps: l'un d'eux, M. Cahier, se trouvait en prsence du tribunal; il tait si certain de sa mort qu'il avait donn dj sa montre l'un des juges, et qu'il s'criait avec des sanglots:--Adieu, ma femme! Adieu, mes enfants! Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux appartenant l'histoire et appuys du nom et du tmoignage des personnes qui ont figur dans ces lugubres scnes. Nougaret et Roussel citent beaucoup d'autres traits en faveur de Grappin; mais comme ces traits ne nous semblent pas revtus d'un gal sceau d'authenticit, nous nous abstiendrons de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous estimons d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons d'autant mieux pour un brave homme, qu'il ne connaissait aucun des individus qui lui durent la vie; l'humanit fut son unique mobile.--Il est assez difficile, aprs cela, de concilier toutes ces alles et venues avec les fonctions de juge que lui attribuent Maton de la Varenne et l'auteur de l'_Histoire du Directoire_. Venu l'Abbaye bien aprs que Maillard eut fait choix de ses douze acolytes, pourquoi lui et-on offert une place au tribunal; et d'un autre ct, de quel besoin et t ce juge volant, toujours par monts et par vaux, tout l'heure aux Invalides et maintenant dans les sections? De _ce qu'il a aid Maillard faire la justice_, selon les termes du certificat dlivr par celui-ci, faut-il conclure qu'il s'est assis ses cts et a rendu des arrts de mort? Le contraire a t dmontr d'une faon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges de l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement criante. Il faut croire plutt que, comme tant d'autres, il se fit dlivrer cette attestation afin d'avoir entre les mains une preuve de civisme opposer ses ennemis. Les massacres de septembre avaient donn une grande importance Maillard, et pendant longtemps, un grand nombre de personnes recherchrent sa protection. Mme il est permis de croire que le remords tait entr dans l'me de l'ex-huissier, car jusqu' l'heure de sa fin, arrive aprs la chute des chefs terroristes, il ne cessa d'entourer de sa sollicitude une des personnes chappes malgr lui aux mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Mard, dont le nom s'est dj trouv sous notre plume.--Quoi qu'il en soit, le certificat de Maillard n'empcha pas Grappin, aprs la loi des suspects, d'tre incarcr la Bourbe. La fatalit rpublicaine voulut qu'il y rencontrt Mlle de Sombreuil et son pre; ils l'accueillirent avec les plus grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil avait l'habitude de dire sa fille en le dsignant:--Si cet honnte homme n'tait pas mari, je ne voudrais pas que tu eusses d'autre poux. Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour le tribunal souverain de la Force. L'un valut l'autre. Dans la soire du 2 septembre, Germain Truchon, surnomm dans les rues de Paris la _Grande-Barbe_, se prsenta chez le concierge et organisa, avec quelques officiers municipaux, Michonis, Dangers, Monneuse, un tribunal en tout pareil celui de l'Abbaye-Saint-Germain. Les mmes formalits y furent suivies: on y employa les mmes semblants d'humanit: l'Abbaye on envoyait les gens _ la Force_; la Force on les envoya _ l'Abbaye_, ce qui signifiait la mort. Plus de cent cinquante personnes furent condamnes et massacres; le sang coulait jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de la grande porte de la prison, le pied sur la borne, le pinceau en main, on affirme que le clbre David retraait le dernier moment des victimes et s'applaudissait d'une occasion si prcieuse de _surprendre la nature son secret_.--Ption essaya, dit-on, de faire cesser ce carnage: s'tant rendu la Force, il arracha de leur sige deux membres de la Commune en charpe; mais peine fut-il sorti que ces sclrats rentrrent et continurent leurs fonctions. Le 3, Hbert et Lullier vinrent se joindre aux complices de Truchon. Lullier, l'accusateur, n'avait plus rien faire au tribunal du 17 aot, il cherchait de l'occupation. Ce fut devant ces deux sclrats que comparut Mme de Lamballe. On sait quels supplices ils dvourent cette femme courageuse, qui pouvait se sauver en faisant le serment de har le roi et la royaut, et qui aima mieux prir en criant: Vive Louis XVI! Sur cette parole, raconte Rtif de la Bretonne, elle reut d'un faux Marseillais (un Pimontais sold par l'Autriche pour augmenter le dsordre parmi nous) le premier coup de sabre dans le ventre, monte qu'elle tait sur un _aervas_ de mourants et de morts; elle fut dchire, _ex-viscre_; sa tte fut scie, lave, frise et porte, dit-on, au bout d'une pique, sous les fentres du Temple. On se tromperait toutefois en supposant que personne n'chappa cette boucherie. Naturellement, le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent la vie sauve. Le contraire eut tonn trop de monde. J'tais la Force lors de cette affreuse journe, dit-il dans le mmoire que nous avons cit dj, et je devais tre gorg. Des ordres avaient t donns _ad hoc_, et je ne dus mon salut qu' l'adresse et la prvoyance d'un gendarme. Les satellites qui devaient me massacrer tinrent le sabre lev, pendant huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du concierge de cette prison. Quelques jours auparavant, Marat tait venu visiter d'Aubigni dans sa chambre et lui avait promis de s'intresser son sort. A Bictre, on se rendit avec sept canons trans bras qui furent rangs en batterie devant le chteau. Le libraire Louis-Ange Pitou, qui s'est trouv ml presque tous les vnements de la rvolution, et qui a laiss des notes souvent prcieuses, donne les dtails suivants sur cette expdition: Le chef des gorgeurs, qui conduisit la troupe Bictre, tait un parricide natif d'Angers, nomm Musquinet de la Pagne; il avait t enferm pendant plusieurs annes dans les cachots souterrains de cette prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant faire une barrire de son corps aux prisonniers, fut la premire victime de ce monstre. Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, que l'on fera maire du Havre en rcompense de ses exploits, et que le Tribunal rvolutionnaire condamnera mort en avril 1794.--A Bictre, comme la Force et l'Abbaye, le registre des crous fut apport, et un tribunal s'installa, au nom du peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de gracis; on poussa la barbarie jusqu' gorger une trentaine de petits malheureux enferms par correction: des enfants! Tous les corps amoncels dans un coin de la cour furent ports au cimetire par les excuteurs eux-mmes, et brls dans des lits de chaux vive. La Conciergerie eut galement ses juges, parmi lesquels il faut ranger le journaliste Gorsas. On tua M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent jet ses premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des Suisses, ce qui diminua considrablement la future besogne du Tribunal du 17 aot, et ce qui aurait d mme la rendre compltement inutile. On se contenta de l'appel nominal au couvent des Carmes de la rue de Vaugirard, o la boucherie fut dirige par Maillard (pendant un entr'acte de l'Abbaye) et par un de ses affids, Mamain. Il ne parat point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent Saint-Firmin, aux Bernardins du quai Saint-Bernard, la Salptrire, etc. Que ceux qui dsirent avoir une ide des horreurs commises dans ces derniers endroits, consultent l'dition originale de la _Semaine nocturne_, par Rtif de la Bretonne, appendice aux _Nuits de Paris_; plus tard, Rtif dut mettre des cartons la _Semaine_, par ordre de l'autorit suprieure. Ce fut lors de l'expdition des Bernardins que cet auteur fut tmoin auditif d'un trait que j'ai sans doute seul remarqu, crit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement sous ses fentres en criant: Vive la nation! Un des tueurs, poussant l'enthousiasme du crime jusqu'au vertige, s'cria: _Vive la mort!_--Mieux que beaucoup de pages, ce mot affreux peint l'tat des esprits dans les journes de septembre 1792. Les massacres durrent quatre jours, au milieu de la premire cit de l'Europe, sans que ses autorits eussent cherch y mettre le moindre obstacle, fait remarquer un crivain. Pendant que des monstres figures repoussantes, gorgs de vin et couverts de sang, faisaient une hcatombe d'une portion du genre humain, l'Assemble Nationale rendait quelques lois insignifiantes, le corps lectoral lisait ses dputs la Convention, les assembles de sections enrlaient pour l'arme, les tribunaux dictaient leurs jugements, les employs travaillaient dans leurs bureaux, les agioteurs taient au Perron, les oisifs au caf, les promeneurs aux Tuileries, les curieux partout. A la Chausse-d'Antin, on parlait des scnes horribles qui se passaient dans les prisons, comme d'un vnement qui aurait eu lieu Constantinople ou Moscou. Voil Paris. On a plusieurs fois, la Convention nationale, agit cette question, savoir si l'on ferait le procs aux septembriseurs ou si l'on passerait l'ponge sur leurs crimes. Il y eut des dcrets pour et contre, selon que chaque faction tait en force. En 1793, raconte Ange Pitou, la Gironde ayant ordonn une enqute, un fdr de Marseille, nomm Nevoc, ple et tremblant la fivre, monta la tribune des Jacobins et tint ce discours, que j'ai copi dans le temps, sous la dicte de l'orateur:--On nous menace aujourd'hui pour avoir obi aux ordres du peuple; _oui, j'en ai tu vingt, je ne le cache pas!_ Mais on m'a dit que je faisais bien; vous me l'avez ordonn et je rclame votre appui.--Il s'adressait en ce moment Robespierre, Billaud-Varenne, Marat et tous les administrateurs. La socit se leva en masse et leur jura de les sauver tous ou de prir. Ce ne fut pas tout; le 8 fvrier, la socit dite des _Dfenseurs de la Rpublique_, compose en majeure partie des assassins des prisons, osa se prsenter la barre de la Convention, et par l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence de faire l'apologie de ces meurtres. Aprs une faible opposition, on rapporta le dcret qui ordonnait les poursuites.--L'enqute recommena en 1796, mais presque tous les inculps furent absous. Une seule anecdote servira de conclusion ce chapitre des _Tribunaux souverains du peuple_. On sait que la Convention tenait des sances le soir, qui se prolongeaient parfois trs-avant dans la nuit. Dans une de ces sances, il advint que Danton fut interpell et monta la tribune. Il tait deux heures du matin. Une partie de la salle se trouvait peu prs plonge dans les tnbres, la lumire tant venue manquer. Seul, clair par une lueur terne, Danton se dmenait la tribune, et les clats de sa parole parvenaient peine secouer la somnolence qui s'tait empare de la majeure partie des dputs. Il rappelait avec emphase les services qu'il avait rendus la patrie, il numrait longuement ses actes de justice et d'humanit; lorsque soudain, du point le plus obscur de la salle, une voix articula sourdement et lentement cet unique mot:--_Septembre!_ A la faveur de la clart qui le frappait au visage, on vit Danton plir et se troubler. Un silence de mort se fit dans cette assemble aux aspects si tranges et si lugubres; chacun, rveill subitement, semblait se demander d'o sortait cette voix, funeste comme le remords. Danton essaya de balbutier encore quelques paroles, mais bientt, attr, il descendit de la tribune et regagna sa place en chancelant. II. LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT. Le Tribunal du 17 aot reut une telle secousse de ces vnements, que, pendant quelque temps, il parut considrer son oeuvre comme acheve. Il ne recommena gure donner signe de vie que le 11 septembre. Il parat qu'on ne regardait pas alors les massacres des prisons comme tout fait termins, si du moins l'on en juge par cette note insre au _Moniteur_ dans le bulletin du 19 septembre: Les prisonniers de Sainte-Plagie adressent l'Assemble une ptition pour la supplier, en attendant leur jugement, de veiller leur sret. _Ils craignent chaque moment d'tre gorgs._ Nanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se prsenta la barre de l'Assemble, annonant qu'un rassemblement considrable demandait le jugement prompt de deux particuliers prvenus d'avoir enlev la caisse de leur rgiment. Il offrit un projet qui, en garantissant la justice aux accuss, devait calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du Tribunal fut convertie en motion et dcrte en ces termes: L'Assemble nationale, aprs avoir dcrt l'urgence, dcrte ce qui suit: Le Tribunal criminel tabli par la loi du 17 aot dernier connatra provisoirement, jusqu' ce qu'il ait t autrement ordonn, et dans les formes prescrites par la loi du 19 du mme mois, de tous les crimes commis dans l'tendue du dpartement de Paris. Il sera nomm par chaque canton des districts du Bourg-de-l'Egalit et de Saint-Denis, deux jurs d'accusation et deux jurs de jugement, dont il sera form une liste spare, et ils ne seront convoqus que pour le jugement des dlits commis dans l'tendue desdits districts. De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvrent considrablement agrandis, et il put parcourir, en dehors de la politique, tous les cercles de la criminalit. C'tait ce qu'il dsirait. Les deux voleurs qui lui avaient servi de prtexte furent acquitts le lendemain. Le 13, il jugea un culottier. Le 17, un garon parfumeur qui avait soustrait des cuillers d'argent. Le 18 septembre, le Tribunal eut en pture l'importante affaire des _Diamants de la couronne_; il s'en occupa si bien et si longtemps, qu'il en eut pour jusqu'au moment o on vint le supprimer, c'est--dire jusqu'au mois de dcembre. Pendant prs de trois mois, la premire section ne s'occupa exclusivement que de ce procs scintillant, auquel nous allons consacrer un chapitre dtaill. L'autre section du Tribunal continua instruire les _crimes_ politiques et civils, et aussi les dlits correctionnels. CHAPITRE VI. I. LES DIAMANTS DE LA COURONNE. Les massacreurs de septembre, en exerant leur fureur dans les prisons de Paris, avaient pargn toute la tourbe entrane par la misre ou par la perversit. Les nobles et les prtres ayant eu le terrible privilge d'assouvir la soif sanguinaire de ces bourreaux, on avait laiss passer entre les rseaux de l'accusation politique un grand nombre de dtenus ordinaires, considrs par les patriotes comme du menu fretin. D'aucuns ont prtendu qu'ils avaient leur raison pour en agir de la sorte, car les aristocrates seuls possdaient, sous le satin de leurs doublures, des louis ou des montres. N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une libert complte, tant la police tait occupe alors djouer exclusivement les attentats contre-rvolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mrite en ce genre s'taient rencontrs et lis d'amiti. Rendus des loisirs dangereux, ils discutrent ensemble l'opportunit de diverses tentatives; ce groupe de malfaiteurs, protg par le dsordre politique, comptait parmi ses fortes ttes deux meneurs inventifs et rsolus: l'un Joseph Douligny, originaire de Brescia (Italie), g de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques Chambon, n Saint-Germain-en-Laye, g de vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort. Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre entendirent dans un caf du faubourg Saint-Honor une conversation qui leur fit natre la pense d'un vol gigantesque. --Je vous le rpte, moi, disait un petit vieillard deux habitus qui mditaient avec lui chaque ligne d'une gazette; ce ministre Roland est un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austrit un coeur accessible aux plus sottes faiblesses; il tolre dans sa maison de vritables scandales, et sous prtexte qu'il aime sa femme, il se croit forc de protger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste qui ne soit occup par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu' cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'tre donne l'un de ces mendiants! --Oh! oh! quelle colre! rpondit l'un des causeurs en souriant; on voit bien que tu avais song demander pour toi-mme cette petite position. --Pour moi! reprit le vieillard mcontent; je n'ai jamais demand aucune faveur, c'est pour cela que je suis indign contre le conservateur du Garde-Meuble, un homme qui monte cheval et qui apprend danser! qui n'est jamais, ni jour ni nuit, occup des devoirs de sa charge. Les trsors qui lui sont confis peuvent devenir la proie de quelque filou entreprenant; on n'aurait qu' escalader une fentre, et tout serait dit. --Tout beau! mais les surveillants? --Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrires... Chambon et Douligny avaient cout;--et simultanment la mme cause avait produit chez eux le mme effet; ils changrent un regard furtif, et ce regard contenait lui seul tout un projet d'une audace extrme. Ils se levrent tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste de leur sucre leurs enfants; mais peine furent-ils dans la rue, qu'ils se frottrent le nez. Les diplomates habiles entendent avant qu'on leur ait parl, il en est de mme des voleurs mrites: ils se dirigrent immdiatement vers la place de la Rvolution, afin de reconnatre le monument contre lequel ils mditaient une attaque. Particulirement rserv aux richesses inhrentes la couronne de France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations trangres, prsents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait des objets d'une valeur inapprciable; on les avait rangs dans trois salles et symtriquement enferms dans des armoires; le public tait admis les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la plus admirable par le fini du travail, celle que Franois Ier portait la bataille de Pavie. A ct de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale, on remarquait, sombre et menaant, l'espadon que le pape Paul V portait lorsqu'il fit la guerre aux Vnitiens; cette arme, longue de cinq pieds, se montrait, orgueilleuse, ct de deux bonnes petites pes du grand Henri. Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dpasse par la taille et le poids les solides pousses d'aubpine. Deux canons damasquins en argent, monts sur leur afft, reprsentaient la vanit du roi de Siam.--Dpt plus prcieux encore, les diamants de la couronne, contenus dans diffrentes caisses, taient placs dans les armoires du Garde-Meuble. _Le Rgent_, _le Sanci_ et _le Hochet du Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe d'toiles. Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent disposs dans les salles reprsentaient galement une valeur de plusieurs millions. Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces dtails: aussi furent-ils pris de fivre en voyant qu'un tel vol n'tait pas impossible. Les poteaux des lanternes s'levaient assez prs du mur et assez haut pour faciliter l'escalade par l'une des fentres; il n'y avait pas le moindre corps-de-garde duquel on et se mfier; seulement cette quipe ncessitait le concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent part de leur audacieux projet fut un nomm Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_, qui les exhorta runir l'lite de la bande, c'est--dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur courage. D'aprs l'interrogatoire de cet homme et d'aprs la dposition de plusieurs tmoins au procs, il parat dmontr que le premier assaut tent contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne rapporta aux douze associs qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de lanternes, pntrer par la voie qui leur avait sembl praticable; peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet o ils drobrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon dcidrent qu'il fallait convoquer le ban et l'arrire-ban de leurs troupes. Afin de procder par des ruses de haute cole, quelques fausses patrouilles de gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les assaillants se glisseraient vers le trsor, ne leur parurent pas d'une invention trop mesquine. Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait vingt-cinq trente filous du second ordre, auxquels on promettrait une part du butin; mais afin de ne pas tre trahis, on convint de ne les instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres. Le rendez-vous tait l'entre des Champs-Elyses; l'heure tait celle de minuit; chacun fut exact. Chambon et Douligny arrivrent sur la place, formrent de ceux qui taient revtus de l'uniforme une patrouille, charge de rder le long des colonnades pour donner croire aux passants que la police se faisait exactement. Ils placrent ensuite toutes les issues des surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les deux chefs traversaient la place aprs avoir pris toutes leurs dispositions, ils trouvrent, prs du pidestal sur lequel avait t la statue de Louis XV, un jeune homme de douze quatorze ans, qui leur inspira de l'inquitude. Ils l'abordrent, l'interrogrent, et le firent consentir rester en sentinelle cet endroit et pousser des cris pour attirer vers lui les personnes qui lui paratraient suspectes. On lui promit une rcompense, sans le mettre au fait de l'expdition. Aprs toutes ces prcautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en s'aidant de la corde du rverbre; Douligny le suit, ainsi que plusieurs autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlve et qui donne la facilit d'ouvrir la croise par laquelle les voleurs s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne sourde sert les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les fausses clefs et les rossignols. On s'empare des botes, des coffres, on se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade reoivent de ceux qui sont en haut. Tout--coup, le signal d'alerte se fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui sont en haut se laissent glisser le long de la corde du rverbre. Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pav et y reste tendu. Une vritable patrouille, qui avait aperu la lumire que la lanterne sourde rpandait dans les appartements, avait conu des soupons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court, trouve Douligny, le relve et s'assure de lui. Le commandant de la patrouille, aprs avoir laiss la moiti de son monde en dehors, frappe la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment o il va s'esquiver; on le joint son compagnon et l'on envoie chercher le commissaire. L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en flagrant dlit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne dnoncent aucun de leurs compagnons. Au mme instant on ramasse sous la colonnade le beau vase d'or appel _Prsent de la ville de Paris_. La fausse patrouille, laquelle la vritable cria _Qui vive?_ n'ayant pas le mot d'ordre, crut prudent d'y rpondre par la fuite. Elle se dispersa dans les Champs-Elyses et dans les rues qui y aboutissent. Du nombre des voleurs qui avaient reu des botes de diamants, deux se retirrent dans l'alle des Veuves, firent une excavation au fond d'un foss, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de feuilles, et se retirrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres allrent dposer leur part chez des recleurs. Le plus grand nombre se runit sous le pont Louis XVI, et, aprs avoir pos un des leurs en sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important de la bande fit dposer au centre les coffres vols; il en ouvrit un, y prit un diamant qu'il donna son voisin de droite, en prit un autre pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un dans sa poche pour lui, et, aprs avoir fait le tour du cercle, d'en dposer un autre pour le camarade qui tait en sentinelle. Lorsqu'un coffre tait vid, on passait un autre. Il tait en train de faire la distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants distribuer, et chacun s'chappa. Plusieurs rpandirent, en fuyant, des brillants qui furent trouvs et ramasss le lendemain par des particuliers. Averti des graves vnements de la nuit, et comprenant quelles insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre Roland se rendit l'Assemble vers dix heures du matin et demanda la parole pour une communication urgente.--Il a t commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a vol au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets prcieux. Deux personnes ont t arrtes; leurs rponses dnotent des gens qui ont reu de l'ducation et qui tenaient ce qu'on appelait autrefois des personnes au-dessus du commun. J'ai donn des ordres relativement ce vol. Les dputs frmirent d'indignation; la Montagne fit entendre les grondements de sa colre. Le ministre, en montrant derrire les brouillards de Coblentz l'arme royaliste attendant les trsors du Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, vitait parfaitement qu'on songet au dfaut de prcautions qui devait retomber sur lui. Quatre dputs, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nomms pour tre prsents l'information. La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel fut battu; le ministre de l'intrieur, le maire et le commandant gnral se runirent et prirent des mesures pour garder les barrires; jamais on n'avait fait tant d'honneur de simples bandits; il est vrai que jamais on n'avait vu un vol si considrable. Certaines rues taient littralement semes de pierreries, de saphirs, d'meraudes, de topazes, de perles fines. Quelques citoyens honntes rapportrent leurs prcieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur pave dans leur paillasse ou au fond de leur commode, afin que leurs yeux ne fussent pas souills par la vue d'un mtal impur. Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin pour se rendre son travail, trouva un de ces diamants et se hta d'aller le restituer aux employs du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis la barre de l'Assemble pour y dposer des bijoux que le hasard avait pareillement mis entre leurs mains. L'Assemble ordonna que leurs noms seraient inscrits au procs-verbal. Des cassettes furent encore retrouves au Gros-Caillou, rue Nationale et rue Florentin. Mais de ces diffrents traits de probit le plus clatant est videmment celui-ci: un commissaire monte chez la matresse d'un des voleurs; sur sa chemine se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un objet vol, afin d'en sparer l'alliage. Informe de l'arrive du commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, elle le lance par la fentre. Une vieille mendiante passe quelques minutes aprs; ses yeux colls sur le pav rencontrent de petites toiles qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosit ces tincelles inexplicables pour elle, et, quelques centaines de pas, elle entre chez un orfvre, qui lui apprend que ce sont des diamants. Aussitt elle se rend au comit de sa section, dpose sa trouvaille, demande un reu et va mendier son pain. Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant dlit et surabondamment nantis de pices de conviction, n'essayrent pas, comme nous l'avons dit, de nier leur culpabilit; les premiers interrogatoires que leur firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du ministre Roland, durent singulirement flatter ces coquins (un d'eux, Douligny, tait marqu de la lettre V, voleur); pendant quelques jours ils esprrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immdiatement nomm leurs complices s'ils n'avaient tenu prolonger l'erreur de la justice. Le jugement rendu contre eux prouve jusqu' quel point on avait admis les ides de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet arrt, qui fut rendu le 23 septembre, aprs une audience continue de quarante-cinq heures: Vu la dclaration du jury de jugement, portant: 1 qu'il a exist un complot form par les ennemis de la patrie, tendant enlever de vive force et main arme les bijoux, diamants et autres objets de prix dposs au Garde-Meuble, pour les faire servir l'entretien et au secours des ennemis intrieurs et extrieurs conjurs contre elle; 2 que ce complot a t excut dans les journes et nuits des 15, 16 et 17 septembre prsent mois, et particulirement dans la nuit du dimanche 16 au lundi 17, par des hommes arms qui ont escalad le balcon du rez-de-chausse et premier tage du Garde-Meuble, en ont forc les croises, enfonc les portes des appartements et fractur les armoires, d'o ils ont enlev et emport tous les diamants, pierres fines et bijoux de prix qui y taient dposs, tandis qu'une troupe de trente quarante hommes, arms de sabres, poignards et pistolets, faisaient de fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protger et faciliter lesdits vols et enlvements, lesquels ne se sont disperss, ainsi que ceux introduits dans l'intrieur, que lorsqu'ils ont aperu une force publique considrable et que deux d'entre eux taient arrts; 3 que les nomms Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus d'avoir t auteurs, fauteurs, complices, adhrents desdits complots et vols main arme, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escalad le balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir bris et fractur les croises, portes et armoires, l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres outils, de s'tre introduits dans les appartements et d'y avoir pris une grande quantit de bijoux d'or, de diamants et pierres prcieuses dont ils ont t trouvs nantis au moment de l'arrestation; 4 et enfin que, mchamment et dessein de nuire la nation, lesdits J. Douligny et J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits dlits, le Tribunal, aprs avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits Douligny et Chambon la peine de mort. Sous le coup de cette sentence, leur caractre se produisit nu: troubls, pales, ils dclarrent qu'ils feraient des rvlations compltes, si on voulait leur accorder la vie sauve pour rcompense. Le Tribunal ne sut comment rpondre cette proposition; le prsident leur dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande. Pendant ce temps, la police, aux aguets, tait parvenue retrouver, trs-incompltes encore, quelques traces des coupables qu'elle cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait dpos au comit de sa section que, le 16 septembre au soir, dans un caf de la rue de Rohan, il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants: l'un reprochait l'autre sa pusillanimit qui les avait privs d'une capture importante; il se consolait nanmoins, esprant, la nuit suivante, ritrer leur prouesse de manire n'avoir plus rien dsirer. A cette dclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrime jour, on y arrta un personnage dont l'extrieur et la physionomie se rapportaient au signalement donn. Amen au comit de surveillance, cet homme dclara se nommer Badarel et tre natif de Turin; il nia les propos qu'on lui imputait, se rcriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant t fouill, il fut trouv dtenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient engag se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant qu'il y allait de sa fortune; ils exigrent simplement qu'il ft le guet pendant un quart d'heure. Ces messieurs taient si honntes qu'il avait cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils taient bientt revenus auprs de lui, et l'avaient accompagn jusque dans sa chambre, rue de la Mortellerie, prs l'htel de Sens. L, que s'tait-il pass tandis qu'il avait t chercher des rafrachissements, il l'ignorait; mais le lendemain quand il fut seul chez lui, il aperut des diamants sur la chemine, et il fut port croire qu'il avait t pendant quelques heures le compagnon de deux nababs dguiss. Cette histoire, richement brode comme on voit, n'abusa pas un instant les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en prsence de Douligny et de Chambon; ceux-ci, dsireux d'appuyer leur demande en grce sur des faits, ne firent aucune difficult de reconnatre Badarel. --Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le prsident du Tribunal criminel il n'y a plus vouloir rester blanc comme un agneau; nous sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clmence des magistrats, et cette clmence est subordonne nos aveux, notre sincrit. Tu es dans un trs-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grce d'avance? tu n'as qu' te rendre avec le citoyen prsident sous cet arbre des Champs-Elyses au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Ds que tu l'auras restitue, tu seras sr de ne plus avoir affaire des juges, mais de vrais amis. Badarel essaya bien d'envoyer Douligny tous les diables et de prouver qu'il ne le connaissait pas, mais sa rsistance ne put tre de longue dure. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin ce malheureux consentit se rendre aux Champs-Elyses avec le prsident. Ce transport de justice eut des rsultats considrables; les fouilles opres d'aprs les indications de Badarel firent dcouvrir 1,200,000 francs de diamants. La procdure recommena avec plus d'acharnement; les dpositions de Douligny et de Chambon furent juges si utiles pour clairer les recherches et confondre les accuss, que le prsident du Tribunal criminel se rendit en personne la barre de la Convention et y parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prvenir la Convention que, depuis vendredi, 21, la premire section du Tribunal s'est occupe sans dsemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble. Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement; mais hier, lorsque la peine de mort a t prononce contre eux, ils m'ont fait dire qu'ils avaient faire des dclarations importantes; ils m'ont demand ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur grce leur serait accorde. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vrit, je porterais leur demande auprs de la Convention nationale; alors le nomm Douligny m'a rvl toute la trame du complot; il a t confront avec un de ses co-accuss non jug; il l'a forc de dclarer l'endroit o taient cachs plusieurs des effets vols. Je me suis transport aux Champs-Elyses, dans l'alle des Veuves; l le co-accus m'a dcouvert les endroits o il y avait des objets trs prcieux. N'est-il pas important de garder ces deux condamns pour les confronter encore avec les autres complices? Mais le peuple demande leurs ttes. Que la Convention rende un dcret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la respecte, il se tiendra toujours dans la plus complte soumission aux ordres de l'assemble. Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'et t tuer deux poules aux oeufs d'or; chacune de leurs dclarations ou plutt de leurs dnonciations produisait quelques nouvelles dcouvertes. La Convention dcida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres. L'un des premiers complices dont ils rvlrent le nom fut le malheureux juif Louis Lyre; il n'avait pas aid commettre le vol, mais il avait achet vil prix une grande quantit de bijoux. Ce malheureux parlait un franais ml d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant intgralement pay ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait pas qu'on lui rclamt encore quelque chose. Aprs s'tre gay de son galimatias, le Tribunal le condamna la peine de mort. On le conduisit au supplice le 13 octobre, dix heures. Ne concevant pas qu'une spculation heureuse ft considre comme un crime, il marcha la mort avec le courage que donne la paix de la conscience. Mont dans la voiture, seul avec l'excuteur, il criait d'une voix trs haute et trs libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les victimes l'chafaud tait souveraine; elle accorda la parole au juif. --Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze pardonne la loi et mes zouzes. Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hter. En mesurant leurs dnonciations, et en ne les faisant que peu peu, Douligny et Chambon esprrent chapper la mort, protgs qu'ils taient maintenant par la Convention. Conformment ces calculs, ils jetrent quelques jours aprs une nouvelle proie la justice. Ce fut cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_. Arrt et conduit la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir t le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au 16 septembre, il s'tait rendu en costume de garde national chez le nomm Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait remis des pistolets destins protger l'entreprise. On lui prouva, en outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un tmoin, un nomm Joseph Picard, lequel ne tarda pas changer son rle de tmoin contre celui d'accus, vint dposer qu'tant encore au lit, un matin, le personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'tait rendu chez lui, afin d'acheter une paire de bottes. Le march conclu avec la femme Picard, l'acheteur l'avait engage aller chercher du vin et lui rapporter en mme temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission faite, Picard avait vu le _Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans cette eau-forte; mais les commissaires venant au mme instant pour l'arrter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de reconnatre que c'taient des diamants. Ecras par les preuves et par les dpositions, Melchior Cottet fut condamn la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon avaient obtenu un sursis illimit, il imagina d'avoir recours aux mmes ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on reconnut bientt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son excution. On refusa de prter davantage l'oreille ses dclarations interminables. Arriv au lieu du supplice, il gagna encore deux heures par une dernire supercherie. Il demanda se rendre au Garde-Meuble avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation. Mont dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie parler de complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets. Mais la fin la foule impatiente refusa d'attendre plus longtemps le spectacle qui avait t promis sa curiosit sanguinaire. En descendant du Garde-Meuble, le _Petit-Chasseur_ eut beau crier: --Citoyens, je ne suis pas coupable; intercdez pour moi, intercdez pour moi!--nul ne fut accessible la piti, et la loi reut son application. Grce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrta successivement leurs principaux complices, qui furent condamns la peine capitale; des femmes et mme un enfant, Alexandre, dit le _Petit-Cardinal_, se virent impliqus dans cette affaire, qui prit peu peu une telle dimension, que le dput Thuriot, l'un des membres de la commission de surveillance, proposa la Convention d'autoriser le dplacement du chef du jury afin que ce dernier allt dans les endroits de la France qu'il croirait ncessaires, dcernt des mandats d'amener et ft des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejete, parce qu'elle n'assurait pas au procs une marche assez rapide. S'il faut en croire les rvlations de Sergent, consignes dans une lettre date de Nice-en-Pimont, du 5 juin 1834, et adresse la _Revue rtrospective_, ce serait lui qu'on devrait la dcouverte des principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les dbats du Tribunal criminel, alors qu'il tait administrateur de la police, une multresse, habitue de la tribune publique des Jacobins, vint le trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une rvlation vous faire. Je voulais le conduire au comit des recherches de l'assemble lgislative, mais il ne veut faire qu' vous sa dposition; car il vous a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut que ce soit vous que la patrie doive d'tre rentre dans la possession de ces richesses.--Amenez-le trs-promptement. Une heure aprs, on introduisit dans un des salons du maire, o Sergent se trouvait seul, un quidam vtu proprement en garde national; il tait conduit par la multresse.--Voil celui dont je vous ai parl, dit-elle, et elle s'loigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne; mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre? ne mritez-vous pas au contraire une rcompense?--Je ne puis en avoir d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut tre prononc sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je vous promets toute ma discrtion.--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystre! Rvlez, si vous savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier que vous avez visit la Conciergerie vers la fin du mois d'aot, et que vous avez eu la bont de faire raser sur sa demande; vous savez que j'tais condamn mort pour fabrication de faux assignats, et que j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en libert, mais le Tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien! soyez tranquille, dit Sergent; voyons, que savez-vous des diamants? Le quidam entra dans les dtails les plus tendus. Une nuit qu'il feignait de dormir, il avait entendu auprs de lui des gens s'entretenir en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que les diamants taient cachs dans deux mortaises d'une grosse poutre de la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas tre encore enlevs; mais, je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux. Le rcit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de confusion, surtout l'endroit des dates; nous avons d souvent l'lucider. A cette poque de 1834, Sergent, trs-avanc en ge, ne commandait plus sa mmoire; et d'ailleurs il n'tait proccup, comme Barre, que du soin de sa rhabilitation. Cependant sa version concide tout--fait avec le rapport de Vouland, consign dans le _Moniteur_ du 11 dcembre: --Votre comit de sret gnrale, dit Vouland, ne cesse de faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du Garde-Meuble; il a dcouvert hier le plus prcieux des effets vols: c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Rgent_, qui, dans le dernier inventaire de 1791, fut apprci douze millions. Pour le cacher, on avait pratiqu, dans une pice de charpente d'un grenier, un trou d'un pouce et demi de diamtre. Le voleur et le rceleur sont arrts; le diamant, port au Comit de sret gnrale, doit servir de pice de conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comit, de dcrter que ce diamant sera transport la trsorerie nationale, et que les commissaires de cet tablissement seront tenus de le venir recevoir sance tenante. Ces propositions furent dcrtes. Quant l'homme dont parle Sergent, il fut seulement prsent Ption, qui le fit partir pour l'arme, o, sur la recommandation du ministre de la guerre, il entra avec un grade dans un rgiment de la ligne. Que devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte-rendu du Tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait un procs de faux assignats, on trouve parmi les accuss un nomm Durand, dsign comme tant celui aux indications duquel on doit la dcouverte du _Rgent_. Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer. Le sort de ce _Rgent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement un prt de cinq millions. Retir ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de l'pe consulaire de Bonaparte. Mais retournons la procdure du Tribunal criminel. Le ministre de l'intrieur s'occupa, lui aussi, avec une grande nergie de ce prtendu complot; il dut bientt s'apercevoir que l'esprit politique y tait compltement tranger, car il devenait de plus en plus vident que les acteurs de ce drame nocturne taient presque tous des malfaiteurs d'antcdents connus, et qu'ils avaient immdiatement cherch raliser leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-mme les citoyens qui avaient des communications lui faire ce sujet. Un joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas effaroucher ce mystrieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il allcht par quelques avances le vendeur. Les prvisions se ralisrent. Moyennant quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de deux cent mille livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait, jusqu' l'heure o il n'eut plus rien attendre de ce superbe filou; alors la comdie fut termine et notre homme mis entre les mains de la justice. Grce l'habilet avec laquelle M. Roland avait dirig cette opration par l'intermdiaire de Gervais, cette seule capture valut au trsor un remboursement qu'on valua 500,000 livres. Le jour que l'on vint dissoudre le Tribunal, c'est--dire le 29 novembre 1792, il s'occupait encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas d'achever l'instruction. Le prsident fit venir les deux principaux coupables, Chambon et Douligny; et il leur annona que le Tribunal cessant ses fonctions, il tait craindre pour eux que le sursis qu'ils avaient obtenu ne ft plus d'aucune force. Il leur conseilla de se pouvoir en cassation ou de s'adresser la Convention nationale. Singulire preuve de la vrit de cet axiome: _Qui a terme ne doit rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques annes de fers. Encore a-t-on prtendu que dans un des mouvements de la rvolution, ces misrables trouvrent le moyen de s'chapper des prisons. Quelques jours avant la dissolution du Tribunal du 17 aot, Thomas Payne, comparant Louis XVI Chambon et Douligny, s'tait exprim de la sorte au sein de la Convention:--Il s'est form entre les brigands couronns de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la libert franaise, mais encore celle de toutes les nations: tout porte croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet homme en votre pouvoir, et c'est jusqu' prsent le _seul de sa bande_ dont on se soit assur. _Je considre Louis XVI sous le mme point de vue que les deux premiers voleurs arrts dans l'affaire du Garde-Meuble_: leur procs vous a fait dcouvrir la troupe laquelle ils appartenaient.--Quelle impudence et quelle folie! Pendant longtemps on s'obstina encore voir dans le vol des diamants un complot politique, en juger par la teneur d'une sentence du Tribunal rvolutionnaire, prononce le 12 prairial, an II, qui condamne mort le sieur Duvivier, g de soixante ans, ancien commis au bureau de l'extraordinaire, pour avoir aid ou facilit le vol fait, en 1792, au Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis coaliss de la France[10]. Ce ne fut gure qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette prvention. Par dcision du conseil des Anciens, prise dans la sance du 29 pluvise, six mille livres d'indemnit furent accordes la citoyenne Corbin, premire dnonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la multresse dont il est question dans le rcit de Sergent. Les recherches de la commission, ajoute le _Moniteur_, ont mis mme de juger que, quoi qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble n'tait li aucune combinaison politique, et qu'il fut le rsultat des mditations criminelles des sclrats qui le 2 septembre rendit la libert. C'est ce que nous avons pos en commenant. [10] Cette procdure s'ternisa pendant tout le cours de la Rvolution. La veille du jour o l'on arrta Baboeuf, on avait condamn aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble. Quoi qu'il en soit, cette date, l'affaire de ce vol homrique tait loin d'tre termine. Mme aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La soustraction des diamants a t value TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814, il en fut restitu pour 5 millions; l'histoire de cette restitution est mme des plus intressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un employ subalterne du nom de Charlot, qui tait charg de nettoyer les bijoux. Aprs le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un sans-culotte, vint lui remettre une bote en le priant de la garder jusqu' ce qu'il vnt la reprendre lui-mme. Peu de temps aprs, Charlot fut renvoy, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le dpt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lass de l'attendre et finissant par concevoir des soupons, il finit un jour par forcer la serrure du petit coffre. Un flot de lumire lui sauta aux yeux, et il reconnut plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter, n'tait-ce pas s'exposer tre pris lui-mme pour le voleur, ou tout au moins n'tait-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs annes de prison prventive? Dans cette conjoncture, il ne dcida rien, ou plutt il dcida qu'il attendrait les vnements; il cacha les diamants et les garda. Charlot se retira Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence taient si borns, que Mme Cordonnier, sa soeur, marchande orfvre prs le march au bl, lui donna asile; mais le drglement de Charlot et son penchant l'ivrognerie obligrent sa soeur le renvoyer. Il alla alors occuper une trs petite chambre dans un grenier, o il vcut, pour ainsi dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de sa connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus frquemment tait un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu ais lui-mme, lui prtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus complet dnment, bien qu'il ft riche comme pas un ngociant d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid ct d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer tre reconnu comme un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre ct, les communications avec l'Angleterre taient interdites. La profonde misre de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba mortellement malade. Sentant sa fin trs-prochaine, il dit un jour Dumontville, qui n'avait pas cess de lui tmoigner beaucoup d'intrt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite bote qui me fut confie il y a bien longtemps; prends-la, et si je meurs fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la bote qui tait ferme par un papier cachet; le lendemain, lorsqu'il voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empchait plus Dumontville de briser le papier cachet: il fut bloui, aveugl. Mais, aussi embarrass que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler personne de son trsor; son seul plaisir tait, dans un beau jour, aprs avoir verrouill sa porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil pour jouir de leur clat. Il finit cependant, aprs bien des hsitations et des rticences, par s'ouvrir un de ses parents, M. Delattre, ancien membre de l'Assemble lgislative et qui avait t charg autrefois de faire le recensement des objets vols au Garde-Meuble; il apprit de lui que les susdits diamants taient la proprit de l'Etat. Effray de sa dcouverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme avait fait autrefois Charlot. Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda solliciter une audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et lui remettre la prcieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa loyaut, sa fidlit et le patriotisme pur qui l'avait guid conserver intact ce trsor national pour ne le dposer qu'entre les mains de ses lgitimes possesseurs. Quelques mois aprs cette entrevue, Dumontville (il n'tait alors qu'un modeste employ des droits-runis) reut le titre de chevalier de la Lgion-d'Honneur et le brevet d'une pension de six mille francs. Cette aventure, qui est raconte longuement par l'abb de Montgaillard, reprsente, jusqu' prsent du moins, le dernier chapitre de cette procdure romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis _jusqu' prsent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux miraculeux; bien des plongeons ont t faits dans la Seine sous le pont Louis XVI, l'endroit o l'on assure que les voleurs ont jet une partie de leur blouissant butin; bien des poutres ont t dranges dans les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces obstins chercheurs d'or ces pauvres croyants sans cesse proccups des millions de Nicolas Flamel, enterrs on ne sait o, ou bien encore ces maniaques qui dcousent les vieux fauteuils pour dcouvrir les trsors des migrs? II. JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE SECTION.--NICOLAS ROUSSEL. Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est--dire nous reporter au lendemain du vol du Garde-Meuble, au 18 septembre. Ce jour-l, la seconde section du Tribunal criminel commena instruire le procs de Nicolas Roussel, ancien contrleur ambulant des barrires. Mais, avant l'ouverture de l'audience, le commissaire national donna lecture au peuple de la loi relative la sret des prisonniers; cette lecture fut suivie d'un discours du prsident Laveaux, dans lequel il rappela les devoirs de l'humanit et invoqua loquemment le respect d l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau mouvement, cria tout d'une voix:--Nous jurons de respecter les accuss! Aprs les dsordres qui avaient signal les procs de Montmorin et de Backmann, ce n'tait pas une prcaution inutile. Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue Mouffetard, comparut ensuite devant les jurs; il avoua qu'il avait fait partie pendant quelques jours des brigades contre-rvolutionnaires de Collenot-d'Angremont et qu'il recevait cinquante sous par jour pour aller prcher le royalisme dans les cafs et dans les groupes. Cela mritait bien la mort. Le 19 septembre, cet _aptre du machiavlisme et de la tyrannie_, comme l'appelle un journal, fut conduit la guillotine deux heures de l'aprs-midi. Dans la mme journe, l'Assemble dcrta que la Commune serait tenue de choisir pour les excutions une autre place que celle qui allait devenir la place du palais de la Convention. Pour ne laisser chapper aucun des documents qui se rattachent l'histoire du Tribunal du 17 aot, citons un fait qui concerne directement un des ex-membres de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le _Moniteur_ du 20 septembre: Le ministre de l'intrieur adresse un reproche l'Assemble touchant le peu de force et le peu d'exactitude que l'on met la prservation des biens nationaux; il se plaint qu'on rpte avec scandale que le _voleur d'Aubigni_ aspire tre employ dans une commission; il assure qu' l'avenir il ne signera aucune commission sans en connatre fond le sujet. CHAPITRE VII. CAZOTTE.--SON DERNIER MARTYRE. Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze ans, traqu pour un paquet de lettres confidentielles!--Eh quoi! la Commune cherche dtourner d'elle tout soupon de participation aux crimes de Septembre, et voil qu'elle se montre plus froce cent fois que les gorgeurs eux-mmes: elle fait arrter de nouveau et emprisonner un septuagnaire devant lequel leurs haches rougies s'taient abaisses. Le peuple avait acquitt Cazotte; la Commune le reprit, et le Tribunal du 17 aot le reut des mains de la Commune, donnant ainsi l'exemple de la violation d'un principe respect de tous les jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans piti, que les deux heures d'angoisse suprme subies par Jacques Cazotte devant l'abject tribunal de Maillard n'taient pas suffisantes pour expier ses fautes relles ou prtendues? Il y a dans cet acharnement aprs un homme en cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu' une nation dborde ayant totalement perdu le sens humain. --Respect la vieillesse et l'innocence! s'taient cris, en prsence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait croire que c'tait aussi la devise de la Commune; lorsqu'un ordre sign Ption, Panis et Sergent, expdi le 13 septembre, vint arrter pour la seconde fois Jacques Cazotte, mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son jugement. Cazotte n'en montra point de surprise. Malgr sa rcente dlivrance (dlivrance presque triomphale, on s'en souvient), il avait gard un pressentiment de sa fin prochaine; tmoin le trait suivant: Aprs sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le fliciter en foule; M. de Saint-Charles fut du nombre. --Eh bien! vous voil sauv, dit-il en l'abordant. --Je ne crois pas, rpondit Cazotte. --Comment cela? --Je serai guillotin sous trs-peu de jours. --Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air profondment affect du vieillard. --Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'chafaud. Et comme on le pressait de questions, il ajouta: --Un moment avant votre arrive, il m'a sembl voir un gendarme qui est venu me chercher de la part de Ption; j'ai t oblig de le suivre. J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire la Conciergerie et de l au Tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu, que j'ai mis ordre mes affaires: voici des papiers importants pour ma femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler. Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rveries et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuad que sa raison avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il revint, quelques jours aprs, ce fut pour apprendre son arrestation. Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth obtint de suivre son pre jusqu'au Tribunal, qui commena son audience le matin du 24 pour ne la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, compose en partie de femmes, remplissait l'espace rserv au public; on remarquait aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuy auprs de Maillard et de ses acolytes la mise en libert de Jacques Cazotte. Celui-ci avait pour dfenseur le clbre Julienne, que nous avons vu et que nous verrons figurer plusieurs fois dans nos rcits. Julienne s'est fait beaucoup connatre sous la Rvolution; d'importantes causes lui ont t confies. Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire biographique publi en 1807, ni le talent de Dmosthnes, ni celui de Cicron, ni mme celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le grise. N'importe; malgr ses dfauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a dit pour arracher la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il obtiendra un rang distingu parmi les gens de lettres. --Du courage! dit Julienne Cazotte au moment de l'ouverture de l'audience. Cazotte hocha la tte et rpondit, mais de faon qu'Elisabeth ne pt l'entendre: --Je m'attends la mort, et je me suis confess il y a trois jours. Je ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille. On l'interrogea sur son nom, sur son ge et sur ses qualits. Aprs quoi, son dfenseur dposa sur le bureau une protestation contre la comptence du Tribunal. Cette protestation tait fonde sur ce que Jacques Cazotte ayant t acquitt et mis en libert le 2 septembre par le peuple souverain, on ne pouvait sans porter atteinte la souverainet de ce mme peuple procder contre Jacques Cazotte un jugement sur des faits pour lesquels il avait t arrt et ensuite largi. C'tait de toute vidence. Il fallait respecter les arrts des juges populaires ou poursuivre ces mmes juges, si on ne voulait pas reconnatre leur autorit. Peuple, tu fais ton devoir! Ces paroles fameuses de Billaud-Varennes et la prsence de tant de membres de la Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles pas les Tribunaux souverains? Cependant la Commune tait la premire aujourd'hui infirmer les actes de ses reprsentants; et quels actes encore: les actes de clmence! Elle ne blmait pas les bourreaux pour avoir tu, elle les blmait pour avoir fait grce. Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrter cette protestation et ordonna qu'il serait pass la lecture de l'acte d'accusation, dat du 1er septembre, dress par Fouquier-Tinville et sign par Perdrix, commissaire national. Aprs l'acte d'accusation, il fut donn connaissance haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque lettre tait suivie d'un interrogatoire par le prsident Laveaux. Cazotte rpondait avec simplicit et avec prcision. La faiblesse de son organe ayant excit les rclamations des jurs et de l'accusateur public, le Tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle ferait disposer un sige, afin que Cazotte pt tre mieux entendu. Au bout d'un quart d'heure environ, il fut plac tout auprs des jurs, ayant sa droite sa fille, et sa gauche son dfenseur. On le questionna beaucoup sur la secte des Illumins, laquelle il avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'tait comme visionnaire qu'on lui faisait son procs_. Quelques auteurs ont insinu que Laveaux, qui l'interrogeait, tait lui-mme un Illumin de la secte des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient t changs entre eux ds les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne parat gure fond; car Laveaux posa Cazotte des questions tellement indiscrtes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frre d'ordre,-- moins toutefois qu'elles ne tendissent drouter les profanes. Mais encore une fois, cela me semble trange. C'est ainsi qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initi dans la secte des Martinistes. --Ceux qui m'ont initi, rpondit Cazotte, ne sont plus en France; ce sont des gens qui sjournent peu, tant continuellement en voyage pour faire les rceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reu tait il y a cinq ans en Angleterre. Lorsqu'on arriva la question religieuse, Cazotte tablit qu'il allait rgulirement la messe du cur constitutionnel de Pierry. --Il est singulier, dit le prsident, que vous alliez la messe d'un prtre auquel vous ne croyez pas. --Je le fais pour l'exemple, rpondit Cazotte, et en ma qualit de maire de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le cur constitutionnel; mais Judas tait la suite de Jsus-Christ et faisait bien des miracles comme les autres aptres. Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut celui-ci: --Qu'entendez-vous, demanda le prsident, par ces mots: _fanatisme_ et _brigandages_, souvent rpts dans vos lettres? --J'entends par fanatisme l'exaltation qui rgne dans tous les partis. Il y a fanatisme dans la libert quand on passe par-dessus toute considration humaine. Ces paroles valent un code. On lui demanda encore des choses singulires; par exemple, _ce qu'il pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution?_ --Je le regarde, rpondit-il, comme ayant t forc dans tout ce qu'il a fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne suis pas juge du roi. --Il est bien vident, dit le prsident, que vous tiez en correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez vous dire quel tait le nom de cet officier-gnral qui, entre autres, vous avait si bien instruit? --Me croyez-vous assez lche pour tre le dnonciateur de quelqu'un? Duss-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne consentirai une pareille infamie! Aprs quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient quelquefois les rponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les regards suppliants de la jeune fille, dit Cazotte: --Vous tes peut-tre fatigu; le Tribunal est prt vous accorder le temps ncessaire pour prendre du repos ou quelque rafrachissement. --Merci, rpliqua Cazotte; je suis trs-sensible l'attention du Tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les dbats, grce la fivre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, plus tt le procs sera termin, plus tt j'en serai quitte... ainsi que messieurs les jurs et les juges. Le procs continua donc. Une de ses parentes se trouvait dsigne dans la correspondance avec Pouteau; le prsident l'interpella de dclarer le nom de cette parente. --Dans l'tat o je me trouve, rpondit le vieillard, je serais bien fch d'y entraner ma famille. --Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos lettres: Voil une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre les pouces au maire Ption et le force dcouvrir les fabricants de piques et ceux qui les soldent? --Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait Paris cent mille piques. Je ne vis l-dedans qu'un projet de tourner ces armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le maintien de la tranquillit publique; ces craintes m'taient transmises par un ami dont les intentions ne m'taient pas suspectes. Il se peut que j'aie t mal inform, mais ce n'est pas ma faute. Lorsque la liste des lettres fut puise,--il y en avait une trentaine,--et que les dbats furent clos, l'accusateur Real se leva. Il parla longuement de la bont, de la franchise et de l'nergie du peuple depuis la Rvolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accus, et, s'adressant lui:--Pourquoi faut-il que j'aie vous trouver coupable aprs soixante-douze annes de loyaut et de vertu? Pourquoi faut-il que les deux annes qui les ont suivies aient t employes mditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient rtablir le despotisme et la tyrannie, en renversant la libert de votre pays? La vie que vous meniez Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y tait retir) retraait les moeurs patriarcales; chri des habitants que vous aviez vus natre, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi faut-il que vous ayez conspir contre la libert de votre pays? Il ne suffit pas d'avoir t bon fils, bon poux et bon pre, il faut surtout tre bon citoyen. Pendant ce discours, qui dura une heure entire, raconte Desessarts, les yeux de Cazotte ne cessrent pas un instant d'tre fixs sur l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelques signes d'agitation et de trouble: l'impassibilit la plus profonde y tait peinte. Il n'en tait pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient recevoir toutes les impressions du discours de Ral, et s'aggraver ou s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulrent de ses yeux. Son pre lui adressa quelques mots voix basse qui parurent la calmer. Ce fut alors que Julienne commena sa dfense; il fut loquent et sensible, il mut l'auditoire par l'expos touchant de la vie prive de l'accus; il retraa l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si un homme qui il ne restait plus que quelques jours exister auprs de ses semblables, n'tait pas digne de trouver grce aux yeux de la justice aprs avoir pass par des preuves si cruelles; si celui dont les cheveux blancs avaient pu flchir des assassins ne devait pas trouver quelque indulgence auprs des magistrats qu'inspirait l'humanit? Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemble; Jacques Cazotte fut peut-tre le seul dont elle ne put russir entamer le sang-froid presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la dlibration des jurs, le prsident demanda Cazotte s'il n'avait rien ajouter. Cazotte argua en peu de mots des mmes moyens prsents par la dfense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut tre jug deux fois pour le mme fait; j'ai t acquitt par jugement du peuple. C'tait l'heure o le sort du malheureux vieillard allait tre dcid. On fit retirer Elisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son pre viendrait bientt l'y rejoindre. Hlas! elle l'avait vu pour la dernire fois. Reconnu coupable sur la dclaration des jurs, aprs vingt-sept heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamn la peine de mort. En entendant cet arrt qui prenait sa tte et confisquait ses biens (d'aprs la loi du 30 aot), il se retourna machinalement comme pour bien s'assurer que sa fille n'tait pas l;--ce fut le seul moment o l'on remarqua en lui quelque inquitude;--mais ne la voyant point, la srnit reparut sur son front. --Je sais, murmura-t-il, que dans l'tat des choses, je mrite la mort. La loi est svre, mais je la trouve juste. La parole appartenait au prsident Laveaux; il en usa pour prononcer la plus trange et la plus emphatique des exhortations. Jean-Jacques Rousseau, dans ses mauvaises heures, ne se ft pas exprim autrement. --Faible jouet de la vieillesse! s'cria-t-il, victime infortune des prjugs, d'une vie passe dans l'esclavage! Toi dont le coeur ne fut pas assez grand pour sentir le prix d'une libert sainte, mais qui as prouv, par ta scurit dans les dbats, que tu savais sacrifier jusqu' ton existence pour le soutien de ton opinion, coute les dernires paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton me le baume prcieux des consolations; puissent-elles, en te dterminant plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stocit qui doit prsider tes derniers instants, et te pntrer du respect que la loi nous impose nous-mmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamn; mais au moins leur jugement fut pur comme leur conscience; au moins aucun intrt personnel ne vint troubler leur dcision par le souvenir dchirant du remords; va, reprends ton courage, rassemble tes forces; envisage sans crainte le trpas; songe qu'il n'a pas droit de t'tonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que toi. A ces mots: _Envisage sans crainte le trpas_, Cazotte, sur qui ce discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le ciel et sourit avec batitude. Laveaux continua: --Mais, avant de te sparer de la vie, avant de payer la loi le tribut de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler grands cris l'ennemi... que dis-je?... l'esclave salari. Vois ton ancienne patrie opposer aux attaques de ses vils dtracteurs autant de courage que tu lui as suppos de lchet. Si la loi et pu prvoir qu'elle aurait prononcer contre un coupable tel que toi, par considration pour tes vieux ans, elle ne t'et pas impos d'autre peine; mais rassure-toi si elle est svre quand elle poursuit, quand elle a prononc le glaive tombe bientt de ses mains. Elle gmit mme sur la perte de ceux qui voulaient la dchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en gnral, elle le fait particulirement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard malheureux, profiter du moment qui te spare encore de la mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrtien, philosophe, _initi_; sache mourir en homme, sache mourir en chrtien; c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi. Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu' l'exagration du faux esprit sentimental du temps, laissa le public frapp de stupeur. On tait dans la soire du 25 septembre. Cazotte fut reconduit la Conciergerie, o bientt l'excuteur se prsenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus prs de la tte qu'il vous sera possible et de les remettre ma fille. Ensuite il passa une heure avec un prtre. Puis il demanda une plume et de l'encre, et il crivit ces mots: Ma femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu. Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands dtails (numro du 30 septembre) de l'excution, commence son rcit en ces termes officiellement indigns: Le glaive vient encore d'abattre une tte conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel tait aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une correspondance avec les migrs et des relations avec le secrtaire d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile! Aprs cette froide raillerie, le journal-girouette est forc d'ajouter que l'inaltrable sang-froid qu'il a conserv jusque sur l'chafaud, ses cheveux blancs, et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point quitt, ont intress la sensibilit de ceux qui les ont vus. Il parat que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrta deux fois avant de sortir du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards vers le peuple dont elle tait remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler. Mme un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut rompu tout coup par ce seul cri unanime:--Vive la nation! On ne peut gure que deviner les motifs de cette circonstance, crit le _Moniteur_; peut-tre que M. Cazotte, qui avait prouv combien la vieillesse et le respect qu'elle inspire ont de pouvoir sur la piti du peuple, nourrissait l'espoir de l'intresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir chapper la mort. Mais cette fois, le peuple partagea l'impassibilit de la loi et ne fit aucun mouvement pour arrter l'excution de l'arrt qu'elle venait de prononcer. Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment ses yeux levs vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant l'chafaud, et c'est l sans doute ce qui fit penser quelques personnes qu'il tait tomb en enfance. Cette erreur n'a pas besoin d'tre combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son habituelle srnit. Avant de livrer sa tte l'excuteur, il s'adressa la foule de la place du Carrousel, et d'un ton de voix qu'il s'effora d'lever: --Je meurs comme j'ai vcu, cria-t-il, fidle Dieu et mon roi! Ainsi fut guillotin, sept heures du soir, celui que le _Patriote franais_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr! Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complment de cette douloureuse trilogie dont nous avons droul les actes en Champagne, au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 aot, que cette seule condamnation suffirait pour fltrir ternellement. Elisabeth Cazotte, entrane hors de la Conciergerie par des amis de son pre, vcut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. En 1800, elle pousa M. de Plas qu'elle avait autrefois connu Epernay. Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner de son aurole le front de cette noble femme. Un an aprs ce mariage, elle mourut dans les douleurs de l'enfantement, laissant une mmoire bnie. CHAPITRE VIII. PIERRE BARDOL. La minute du jugement de Cazotte avait t signe par Coffinhal, Jaillant et Naulin. Ce Naulin, tout nouvellement entr dans le cadre des juges, tait un des affids de Robespierre. Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section du Tribunal n'instruisit que des procs insignifiants: vols d'effets, rixes de cabarets. Une seule condamnation mort fut prononce contre un tailleur convaincu d'assassinat. Trois inculps politiques furent acquitts: le premier tait le commissaire national Bottot, suspect d'humanit dans l'affaire de M. de Montmorin[11]. Le second tait M. Gurin de Sercilly, ci-devant lieutenant-criminel du bailliage de Melun, accus d'avoir accompagn le roi l'Assemble lgislative, dans la journe du 10 aot. Enfin, le troisime tait M. de Louvatire, que l'on prtendait avoir vu ceint de l'charpe municipale.--Echapp la svrit du Tribunal du 17 aot, Louvatire succomba plus tard sous la barbarie du Tribunal rvolutionnaire. [11] A propos de cette affaire, il parut quelque temps aprs un dcret qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui attribua leurs fonctions aux accusateurs publics. Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle se produisit. Une semaine environ aprs les massacres de septembre, le cadavre d'un homme assassin avait t trouv au Cours-la-Reine. Ce cadavre tait celui de l'abb Baduel. L'abb Antoine Baduel, ex-suprieur de la maison et communaut de Sainte-Barbe, brave prtre, simple de caractre, n'ayant pas adopt la schismatique _constitution du clerg_, se trouvait expos aux fureurs des rvolutionnaires. Les crimes commis contre les nobles et les ecclsiastiques rests fidles au roi ou au pape, mirent le comble son dgot. Il rsolut de quitter Paris et de se rfugier auprs de Pie VI. Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, il fallait un passeport, les routes tant infestes de commissaires et de gardes nationaux qui arrtaient les diligences et fouillaient les voyageurs, comme s'ils eussent reu des leons de Cartouche ou de Mandrin, ces clbres inspecteurs. Des amitis puissantes, par exemple celles de sans-culottes connus de leur section pour avoir donn des preuves de patriotisme, soit en massacrant des royalistes, soit en dnonant leurs complots, pouvaient seules obtenir le prcieux sauf-conduit; mais Antoine Baduel n'avait aucune relation avec ces lugubres favoris de la Commune. Ses intimes taient disperss au souffle de l'ouragan politique ou dj moissonns par la faucille de Sanson. Il ne devait plus fonder d'espoir que sur deux personnages: son neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre Bardol. Le premier tait clerc d'avou. Il avait peine vingt-cinq ans et tremblait sans cesse comme un octognaire, car la peur de la guillotine lui faisait apprhender une mort trs-prochaine. Quand un de ses camarades lui frappait sur l'paule dans la rue, o il marchait les yeux colls sur le pav, il poussait un hoquet en levant la tte et tressaillait de tout son corps. Cet inquiet personnage tait arriv de son pays juste au moment o clatait la Rvolution. Il n'osait pas s'en retourner, car sa fuite aurait pu le signaler comme indiffrent, sinon comme hostile. Le second, rou campagnard dgrossi Paris (on verra en quel sens), se disait marchand de grains; mais en ralit son commerce n'tait qu'un prtexte emprunts et piperies. Cependant on le voyait affili des patriotes si redoutables que personne n'osait divulguer ses dloyauts. L'abb Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il n'avait pour lui qu'une mdiocre estime: aussi fut-ce au clerc d'avou qu'il s'adressa d'abord. Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci lisait dans sa chambre les terribles nouvelles du jour, composes de quelques dtails sur la marche de l'arme aux frontires et surtout d'une liste de gens arrts par le comit de surveillance, deux petits coups mystrieusement frapps sa porte lui firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde aux couleurs nationales et se mit la frotter pieusement, occupation laquelle il se livrait toujours ds que quelqu'un venait le voir. * * * * * Un homme recouvert d'un manteau entra. C'tait l'abb Baduel. Le clerc faillit s'vanouir en le reconnaissant. Un prtre non asserment, mis hors la loi, se prsenter pareille heure chez un paisible citoyen, c'tait vouer l'chafaud deux victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle attribua l'motion du jeune Baduel un tout autre sentiment. --Tu me croyais mort, s'cria-t-il; non, mon cher enfant, les monstres n'ont pas encore bu mon sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu' toi. --Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, ou nous sommes perdus! L'abb raconta comment, depuis quinze jours, il couchait la grce de Dieu, tantt dans une curie, tantt dans une glise... Mais ce qui l'avait tourment le plus, c'tait le dsir de tranquilliser son neveu, dont il connaissait le caractre sensible et dvou. Enfin, s'tant procur prix d'or des habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-l dans les rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait chez ce cher enfant, afin de le prier de lui rendre plusieurs services de la plus haute importance. D'abord il lui demandait asile. Le clerc d'avou montra sa couchette, troite comme un cercueil. Il l'avait ainsi achete en prvision d'une telle importunit. Tenace dans ses ides, l'abb dclara se contenter d'une chaise. Aux objections de rhume, de courbature et d'insomnie, il rpondit que ces maux taient des douceurs comparativement ceux qu'il avait endurs depuis un mois. Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger longtemps son sjour Paris. Son dpart dpendait de son neveu, car il le chargeait de lui avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu que le jeune homme ne crt une inconcevable raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un bureau de diligences pour voir seulement arriver et partir les voitures de sa province, lui qui ne levait pas les yeux sur les passants afin de ne pas prouver les glaciales sensations que lui causait un regard douteux, il irait solliciter un exploit de la municipalit, appeler sur lui l'attention de la police; autant valait se placer de suite dans la charrette du bourreau! --Mon oncle, dit-il, je prfre vous avouer la vrit: moi aussi je suis enray par la vue du sang qui inonde les rues; moi aussi je dsirerais abandonner cette ville, et j'accepterais un passeport avec joie, si je ne craignais que ce papier ne devnt une preuve de mon manque de confiance en ce gouvernement paternel! L'abb tait loin de s'attendre un pareil langage, car son neveu n'avait aucun motif de crainte. Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait tenter un dnonciateur, et sa profession n'tait pas de celles qui soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant une poltronnerie dont le raisonnement n'et pas triomph, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en retira ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe. Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, sur un signe de son neveu, n'eut que le temps de se glisser derrire un rideau.--Bardol se prsenta aux yeux gars du jeune clerc. Mieux valait que ce ft lui qu'un tranger, mais cependant il tait sage de lui cacher autant que possible la prsence d'un prtre banni sous ce toit dj suspect. Bardol salua peine son cousin, aveugl qu'il fut par le scintillement d'un ncessaire en caille, mont en or. Ce bijou dpendant du bagage de l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquitante. Il ne revenait pas de ce qu'un clerc d'avou possdt un objet si merveilleusement travaill. Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de louis, plus un portefeuille en satin blanc brod d'or, passablement enfl d'assignats. L'examen minutieux de ces richesses lui inspira un soupon qui prouvait jusqu' un certain point sa mauvaise nature: il demanda Baduel s'il n'tait pas redevable de ce butin quelque quipe contre un chteau. Puis, sur sa rponse tremblante et ngative, remarquant la valise sous la table: --Oh! fit-il, a sent bien l'aristocrate ici! Sans songer qu'il s'exposait compromettre son neveu, l'abb Baduel laissa tomber le rideau et s'avana, disant d'une voix calme: --Bonsoir, Bardol. Ce dernier sourit et tendit la main au prtre, dclarant qu'il n'tait nullement ce qu'on paraissait croire, et qu'on avait tort de se mfier de lui. Il n'allait au club de la section et ne se mnageait des connivences avec les plus forcens patriotes qu'afin de mieux tre mme de protger ses amis et surtout ses parents. On s'tait trop ht de le juger; il demandait au moins qu'on lui donnt occasion d'agir: et pour commencer, si l'abb, son cousin, avait besoin d'un homme de coeur, il se mettait entirement sa disposition. Dans la situation o il se trouvait, Baduel ne pouvait gure choisir ses protecteurs. Bardol tait d'un caractre entreprenant; il ne paraissait pas pouvant par la tourmente rvolutionnaire; ses relations avec l'lite des sans-culottes laissaient prsumer qu'il lui serait facile d'obtenir un passeport. Le bon prtre accepta ces offres, et mme il lui fit entendre que s'il avait un logement moins exigu que celui de son neveu, il en prendrait volontiers sa part. Bardol se montra combl de joie par cette dernire preuve de confiance, et, aprs avoir vant la largeur de son lit et le bon air de sa table, il pria Baduel d'achever promptement sa barbe. La tournure que prenait cette affaire rassura un peu le clerc d'avou. Il commena trembler moins fortement, et mme enhardi par l'exemple de Bardol qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle tout ce qu'il perdait, lui, il essaya de lutter de prvenance et d'audace, rappelant que c'tait lui d'abord que l'hospitalit avait t demande et disant que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter par son crdit personnel, il n'tait pas impossible que son patron l'avou ne hasardt une dmarche. L'abb se hta de rpondre qu'il ne repoussait pas la main de l'un parce qu'il prenait le bras de l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage; il tenait n'tre pas effac compltement; car il songeait une petite fortune qu'Antoine Baduel, un jour ou l'autre, ne saurait qui laisser. Bardol emmena son hte, toujours cach sous les plis du manteau et charg de la valise. Il lui servit souper et lui facilita un sommeil si tranquille que le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis dans le dsert de sa vie proscrite. Mais manger et dormir n'avanaient pas d'une ligne ses projets. Il fit voir Bardol les louis groups dans la bourse en soie verte et les assignats du portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti se charger de ces biens terrestres que pour se rendre Rome, o il comptait servir la messe de sa saintet Pie VI. Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le portefeuille avec des yeux effrayants; peut-tre tait-il tellement imbu de principes rpublicains que l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes rumeurs en son me austre. Enfin, aprs huit jours d'attente, il dit l'abb que le soir mme il aurait srement un passeport; donc, Antoine Baduel partirait le lendemain. Le clerc d'avou se trouvait l quand cette bonne nouvelle fut apporte. Ils sortirent tous trois afin d'aller arrter une place aux voitures de Rouen; mais sur les sages objections de Bardol, ils le laissrent entrer seul au bureau des messageries. Il revint en disant: --Vous partez demain, cinq heures du matin. Et il prit cong d'eux sous prtexte que ses affaires l'appelaient. L'abb fit ses prparatifs avec bonheur. Son neveu, voulant reconqurir une amiti, compromise peut-tre par des craintes gostes, se signala en ce moment dcisif par des soins touchants. Il remplit auprs de lui l'office de perruquier et lui mit les cheveux en queue afin de dissimuler davantage sa qualit de prtre. Aprs quoi il lui dit de dormir en parfaite tranquillit, se chargeant de revenir quatre heures le rveiller, ainsi que Bardol, qui n'tait pas encore de retour, quoique la soire ft fort avance. En effet, l'heure dite, le neveu arriva, mais Bardol n'tait pas rentr. Ils l'attendirent en proie une impatience cruelle. Son insistance demander un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il arrt et crou dj dans l'une de ces prisons d'o l'on ne sortait que pour aller la mort? Le jour parut verdtre aux fentres de la chambre. L'abb priait, le clerc rflchissait aux terribles consquences que pouvait avoir l'arrestation de Bardol; on ne manquerait pas de le mler cette affaire, et il tait fort possible qu'il payt de sa tte les faibles preuves de dvouement donnes un prtre. A dix heures, le cousin si anxieusement attendu se montra. Il avait, disait-il, pass la nuit en pourparlers et en dmarches pour obtenir le passeport. Il tait certain de l'avoir le lendemain, trois heures du matin. Ce contretemps ne retardait que d'un jour le dpart de l'abb. Bardol s'engagea obtenir des contrleurs des messageries un transport au lendemain de la place arrte. Personne ne suspecta la vracit de ces dtours. Seulement le clerc d'avou se promit bien de se dgager le plus tt possible de sa dangereuse situation. Cependant la physionomie de Bardol n'tait pas celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il s'en fallait de beaucoup. Il fut convenu que l'abb et lui partiraient pied, avant le jour, car il tait prudent, disait-il, d'viter les patrouilles et d'aller attendre la voiture en dehors de la ville. En traversant le quartier Montmartre, il devait frapper chez un de ses amis, grand citoyen, trop soucieux des affaires publiques pour dormir aprs deux heures du matin, et cependant assez complaisant pour aventurer un passeport moyennant une faible indemnit. Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; dcider l'abb se rendre de nuit dans les Champs-Elyses, o Bardol prmditait de l'assassiner. Il conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les accompagner, sous prtexte qu' pareille heure, par ces temps de mfiance extraordinaire, il fallait le moins possible troubler le silence des rues. Ce dernier ne demandait qu'un semblant de raison pour s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa l'abb,--lequel l'engagea aussi se rsigner et lui donna navement deux assignats de cinq livres afin de le consoler d'une peine qu'il n'prouvait certes pas. La nuit tait noire, et les rverbres balancs au vent trouaient peine la masse des tnbres en rpandant leur rougetre lueur. On ne rencontrait plus, comme autrefois, ces viveurs attards qui, au sortir de chez les danseuses, s'en allaient cassant les vitres et rossant le guet. Les hros de ces joyeux scandales taient la plupart couchs maintenant sur un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en trouvait un seul dans ces mmes rues, il se faufilait, ple et dguis en savetier peut-tre, il cherchait la barrire, et ce n'tait pas pour y surprendre Tonton ou Joujou endormie dans sa dlicieuse folie de Boulogne; c'tait afin d'chapper aux brigands philanthropes qui ne voulaient plus qu'on portt le rouge au talon, mais au cou. Bardol et l'abb Baduel disparurent au sein de cet ocan de tnbres... Le lendemain, ds les premires clarts du jour, des ouvriers de la pompe feu de Chaillot, se rendant leur travail, aperurent une masse noire tendue sur le bord d'un foss, sous une contre-alle des Champs-Elyses, vis--vis le bac des Invalides. Ils s'approchrent et reconnurent le cadavre d'un homme de cinquante ans, frapp de trois coups de couteau la poitrine et, sans doute afin qu'il ne ft pas reconnu, la tte crase avec un marteau qu'on retrouva quelque distance. Le meurtrier avait d songer enfouir son crime dans la Seine, ainsi que le prouvait une corde attache aux pieds de la victime; mais troubl probablement par les voitures des marachers, il s'tait enfui sans avoir pu prendre toutes ses prcautions. Les commissaires de la section des Champs-Elyses ayant examin cette tte meurtrie, dclarrent que c'tait celle d'un abb, ainsi que l'attestaient des vestiges de tonsure. Bientt des chos bavards s'emparrent de la nouvelle et la promenrent par les rues de Paris. Pierre Bardol sucrait son caf au lait sur une charmante petite table d'acajou, dans la chambre de la citoyenne Elonore, qui, en dshabill blanc, donnait des gimblettes son carlin. Il devisait joyeusement sur l'inconstance des femmes et sur la versatilit de toutes choses humaines. De la poche de son habit tomba un petit portefeuille en satin blanc brod d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il en sortit des assignats qui s'parpillrent comme un jeu de cartes sur le parquet. --Oh! dit Elonore, je ne vous connaissais pas un portefeuille si riche! --Vous l'avez vu en ma possession il y a plus d'un an, ma chre. Seulement je ne m'en sers pas tous les jours, craignant de l'user. Il m'a t donn par une religieuse de mon pays, qui l'avait brod mon intention. --Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment garni d'assignats? --Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en retirant de sa poche une bourse en soie verte au fond de laquelle sonnrent des louis; ne m'avez-vous jamais vu non plus sans ma belle bourse? En ce moment le jockey de Mlle Elonore--cette demoiselle avait un jockey--entra pour demander s'il ne fallait pas promener le carlin. --Dieu! s'cria le Crsus-Bardol, votre jockey est pitoyablement habill! Qu'il vienne donc chez moi, je lui donnerai des nippes, passer pour un ci-devant... Mlle Elonore accepta pour son valet et son valet accepta pour lui-mme avec empressement. Bardol acheva de savourer son caf au lait, aprs quoi s'tant mir dans une glace afin d'arranger le noeud de sa cravate, il se rcria sur le nglig de sa barbe. Cela ne l'empcha point de baiser la main de la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le jockey, maigre personnage qui avait nom Louis Charmet. Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique d'un perruquier, il dit au jeune drle d'y entrer avec lui.--Le barbier et son aide prodiguaient les grces de leur savonnette deux clients, tandis que d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des nouvelles. C'taient de bons commerants du quartier, trs-effrays au fond de l'me, car les affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit rvolutionnaire tourmentait la nation; mais ils s'efforaient tous de paratre fort gais, afin que leur tristesse ne ft pas interprte comme l'expression de leur pense politique. On devenait si bien suspect alors pour s'tre montr sans un sourire sur ses lvres ou sans une parole de colre, suivant que les ennemis du peuple taient crass ou pargns! Ceux qui ne pouvaient s'adonner une gat factice, en taient rduits une fausse fureur, continuellement excite par les prtendues menes de la raction. Annonait-on que deux ou trois royalistes venaient d'tre excuts, ils juraient et levaient le poing en demandant pourquoi on n'en avait pas guillotin soixante-douze; racontait-on les dtails d'une victoire remporte par l'arme des frontires, les gnraux taient des sclrats qui trouvaient moyen de trahir, mme en accomplissant tous leurs devoirs. Parmi ces pauvres bourgeois obligs de jouer le rle de furieux, il y en avait chez qui l'habitude devenait si bien une seconde nature, que leur femme et leurs enfants taient tout surpris de voir un beau jour cette comdie transforme en ralit. L'honnte homme, force de hurler avec les loups, devenait loup lui-mme, et il dvorait aussi frocement que les autres. De ces fausses fureurs opposes de faux contentements naissaient souvent des querelles qui ensanglantaient les rues et les boutiques. En ce moment, c'taient des rieurs qui bavardaient chez le perruquier. --Avez-vous entendu raconter, disait un grand bent tte de veau, la pnurie de la famille Capet au Temple? --Elle est dans la pnurie; oh! c'est trs-bien! c'est trs-drle! firent deux ou trois voix. --Ces gens-l, n'ayant pas eu le temps de faire leurs paquets aux Tuileries, ne possdent ni linge ni souliers; et, d'aprs ce qu'on dit, le tyran a la mme chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce pas lui. --Ah! ah! hi! hi! On et jur un troupeau de dindons se mettant glousser en choeur. Bardol et le diaphane Louis Charmet ne manquaient point de faire leur partie dans ce concert. Puis, comme cela devenait fade, on se mit parler des mines piteuses des derniers condamns mort. Tandis que cette agrable causerie gayait la boutique, les barbes faire succdaient aux barbes faites. Le tour de Bardol tant arriv, il se plaa sur le fauteuil et livra son menton l'inondation pralable d'une mousse blanche. Un nouveau bavard ayant pris rang dans le cercle, se frotta les mains en disant d'un air guilleret: --On a assassin un abb cette nuit, un abb dguis; bien certainement c'tait un _inserment_. --Oh! qu'on a bien fait d'viter cette besogne Sanson, dit un boucher au tablier sanglant. --Mais on l'a assassin pour le voler, on a reconnu qu'il avait t fouill; ses poches taient retournes l'envers, et sur le sable se trouvait l'empreinte d'une valise. Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-tre: que tuer un conspirateur pour le voler ensuite, c'tait agir selon les bons principes. Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit un mouvement sur son fauteuil et pria le barbier de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car il suffoquait. --En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? demanda le garon de boutique. Aux Champs-Elyses, rpondit le colporteur de nouvelles en se frottant toujours les mains. --Et aucune patrouille n'est accourue aux cris de l'abb? --Les patrouilles ont surveiller l'intrieur de la ville; elles ne vont pas jusqu'aux promenades dsertes. Nanmoins, on est sur les traces de l'assassin. Ces derniers mots firent tressaillir Bardol comme si on lui et mis de la glace dans le dos. --Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, impatient. --Ta serviette m'trangle, tu l'as trop serre autour de mon cou. --Allons... tiens... a va-t-il mieux? respire donc! on dirait que tu t'vanouis! --Ta serviette me gne moins; rase-moi. Le perruquier poursuivit son oeuvre, mais arrt tout moment par l'agitation de Bardol, il s'cria en ricanant: --Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il soit peu! --A moi! fit celui-ci, devenant livide. --Oui, toi. --Mais pourquoi? --Dam! parce que, quand on te rase, tu remues sans cesse. Oh! oh! voyez donc comme je lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! ajouta le barbier en riant aux clats. --Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit Bardol. --C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi au moins achever ta joue gauche. Ce ne fut pas sans attaquer lgrement l'piderme qu'il put terminer son opration. Les clients parlaient toujours de l'abb assassin, et, si cette conversation mettait Bardol la torture, elle intressait le jeune jockey Louis Charmet. En ce temps-l, on tait tellement accoutum entendre raconter des crimes politiques, qu'un assassinat commis la nuit sur la personne d'un abb dguis offrait une diversion d'un puissant intrt. Enfin, Bardol s'lana hors de cette maudite boutique, et Louis Charmet le suivit. Le grand air dissipa son motion si compltement, qu'il se prit rire de ses frayeurs, se disant que, malgr les bavardages qu'il venait d'entendre, personne ne savait ni le nom du prtre, ni celui de son meurtrier. Il lui avait cras le visage de faon le dfigurer, et, du reste, un trs-petit nombre de citoyens de Paris connaissaient l'ex-suprieur de la communaut de Sainte-Barbe. La police n'avait aucun intrt rechercher l'identit de la victime; un prtre non asserment (le dguisement de celui-ci indiquait sa situation vis--vis de la loi) tait vou naturellement au massacre. Bardol se rassura donc, subissant son insu cette loi providentielle qui veut que le criminel se confie une fausse scurit, comme le serpent repu s'endort sur le bord du chemin. Mais sa srnit ne fut pas de longue dure. Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Elonore, il dit ce jeune homme de s'asseoir, tandis qu'il faisait un paquet de vieilles hardes. Ce Louis Charmet, curieux comme un chien de race, examinait tout dans la chambre. Il aperut une valise sous un rideau; il s'en approcha. --Vous avez une valise, vous, comme l'abb assassin, fit-il observer. Bardol, troubl, feignit de n'avoir pas entendu. Louis Charmet regarda cet objet, le tourna et le retourna, jusqu' ce que Bardol lui dt enfin: --Ne te gne pas, mon garon, tu es sans doute chez toi, ici? --C'est que je remarquais des grains de sable sur votre valise. --Tu es un bltre, tu ne sais ce que tu dis, murmura Bardol en se dtournant. Louis Charmet n'avait encore aucun soupon; mais il se formait dans son intelligence de vagues conjectures, qu'un rien pouvait changer en certitudes. En ce moment le cousin, clerc d'avou, entra discrtement et sans voir le jockey, qui avait fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur: --Eh bien! Bardol, dit-il voix basse, avez-vous trouv la voiture la barrire, cette nuit? Le diable se plaisait inquiter ce coquin. Etait-ce le feu infernal qui le brlait dj? A chaque instant on lui causait des sensations de damn. Il ne put imposer silence au clerc, car le regard du jockey pesait sur lui. --Tout s'est fort bien pass, hasarda-t-il, esprant en finir par ce mot. --La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle a d te fatiguer normment? --Pas tant... que tu crois... balbutia-t-il. --Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elyses, vous avez pu vous reposer tous deux. Il ne s'y trouvait personne pareille heure? Le clerc remarqua enfin le bouleversement de Bardol, dont les yeux demeuraient fixs sur le coin de la chambre o stationnaient deux oreilles trangres. Machinalement il dirigea son regard timide vers le point indiqu. En apercevant le jockey, il eut un frmissement, comme s'il et vu la guillotine tendant vers lui ses bras rouges. Ce frmissement fut interprt par Louis Charmet dans le sens des faits et des paroles qui venaient de le frapper. Il crut, compter de ce moment, que Bardol tait l'assassin de l'abb, d'autant qu'il tait certain que la valise dcouverte sous un rideau avait t porte aux Champs-Elyses pendant la nuit. Le jeune Baduel attribua sa lgret l'effroi de Bardol. Il crut avoir dnonc son oncle, son cousin, s'tre livr lui-mme. La terre lui manquait sous les pieds. --Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol Louis Charmet en lui jetant un paquet. Le jockey, aprs l'avoir remerci, mit les objets sous son bras et partit. Mais afin de s'acquitter immdiatement, sans doute, il parla au concierge et lui adressa plusieurs questions trs-prcises, auxquelles ce dernier rpondit, d'une manire satisfaisante, il faut croire, car Louis Charmet s'esquiva promptement pour aller raconter ses grandes dcouvertes la citoyenne Elonore... --Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc sourd et aveugle! Quoi, je ne m'apercevais pas de tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus, n'est-ce pas? ce petit sclrat va nous dnoncer comme ayant protg une vasion nocturne; mon oncle, toi et moi, nous allons tre condamns mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient ainsi! Telles taient les lamentations de Baduel neveu, rest seul avec Bardol. --Tu es une brute! Il lui rpondit ce dernier. --Je serai cause de votre malheur et du mien. J'en suis au dsespoir. Mais aussi, pourquoi introduire chez toi des gens de cette espce, sans me prvenir, sans me les montrer? Je suis myope, tu sais bien que je suis myope!--Tiens! Bardol, notre oncle a donc oubli sa tabatire en or!... la voici sur cette table. --Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, comment a-t-il pu l'oublier? --Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels il se faisait les ongles. Il les a laisss sur la chemine. --C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant ces objets et se mordant les lvres. --Encore ses lunettes? s'cria le clerc, tonn... Mais que signifie?... --Il tait si inquiet... Il n'avait pas la tte lui quand nous avons quitt cette chambre. --Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le clerc d'avou, continuant ses perquisitions. Bardol, explique-moi ce mystre. Notre oncle est-il parti, oui ou non? --Il est parti, certainement; mais il m'a pri de lui garder ses bagages, que je dois lui expdier par une prochaine occasion. Ces tranges explications, faites d'une voix mal assure, plongrent Baduel dans un ocan de doutes. Rduit des suppositions, il s'y perdit compltement; et son pouvante, dj grande, atteignit bientt une force incommensurable. Il demeura muet pendant un instant; puis, sans dire un mot d'adieu son cousin, il partit, esprant par une fuite prompte chapper aux vertiges qui s'emparaient de lui.--Dans la rue, il entendit crier les nouvelles; des gosiers fls, avins, rauques, hurlaient assourdir les passant: Voici les dtails d'un assassinat commis cette nuit aux Champs-Elyses sur la personne d'un abb! Ces paroles rptes, commentes par des groupes d'oisifs et de beaux parleurs, lui laissrent entrevoir la vrit sanglante. Il courait ahuri, chancelant, comme s'il et t coupable de ce crime. Cependant Louis Charmet ayant communiqu ses impressions la citoyenne Elonore, celle-ci en fit part un des agents de police avec lesquels elle tait en relation. Aussitt on se transporta au domicile de Pierre Bardol et on l'arrta. Il eut beau dire aux commissaires qu'ils taient les instruments innocents d'une trame royaliste dirige contre lui; il eut beau invoquer sa vie de commerant irrprochable et l'amiti des patriotes les plus ardents de sa section, on l'croua la Conciergerie. La justice eut bientt instruit son affaire; il s'assit sur le terrible banc le 10 octobre. Le Tribunal, sans se l'avouer, tait heureux d'avoir juger un vritable criminel. L'accusateur public et le prsident avaient djeun avec plus d'apptit ce jour-l. Et ils marmottaient certain bon discours qu'ils brlaient de prononcer depuis un mois, et qu'ils avaient retenu captif au fond de leur mmoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait le hasarder en cette circonstance. Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement la puissance de ses ennemis politiques en ce moment. Son cousin Baduel,--cit en qualit de tmoin, ainsi que la citoyenne Elonore, Louis Charmet et d'autres,--avait une mine tout aussi pendable, car la peur rongeait son me innocente, et nul ne ressemble autant un coupable que l'homme qui craint d'tre interrog. L'acte d'accusation, formul absolument comme notre rcit, sauf nos observations personnelles, souleva la fois le mpris et l'indignation de Bardol. Il demanda la parole, afin que les juges connussent bien l'homme qu'on avait l'audace de traner devant eux. Nous citons textuellement:--Je suis un citoyen des plus irrprochables, s'cria-t-il avec animation, et l'un des plus chauds partisans de la Rvolution. Mes antcdents sont dignes d'loges; j'ai pour amis et pour protecteurs des sommits politiques prtes rpondre de ma vie et de mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant son sjour Saint-Flour, o je demeurais alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir ma table. En 1790, j'ai t dlgu par mes concitoyens la fte de la fdration. A Paris, comme en Auvergne, M. de Lafayette m'invita manger sa soupe trs-souvent. Et savez-vous comment il me recevait, ce ci-devant gnral? Il quittait tout le monde, il interrompait sa conversation avec des ministres, afin de venir me prendre la main. Et il n'y avait pas que lui qui m'estimt, sa table. Je fis connaissance de M. l'abb Fauchet et de M. l'abb Verron, le dput. Le premier, quand il fut nomm vque du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se rendre son poste, m'emprunta deux mille cus; le second me doit six cents livres, et encore je ne compte ni l'un ni l'autre les intrts! Voil qui je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a charg d'un crime abominable. Cette odieuse imputation ne vous prouvera que l'audace de mes ennemis, qui me perscutent parce que je ne transige pas avec le royalisme et la contre-rvolution. Qu'ils se prsentent, les sclrats; ce sont eux que vous condamnerez!... Le commissaire national interrompit ce discours en disant qu'il fallait couter l'accusation avant la dfense. Bardol, essouffl, reprit place sur son banc. L'infortun clerc, Baduel, fut interrog le premier. Il s'vanouit deux fois. On attribua sa faiblesse son attachement pour son oncle et l'horreur que lui inspirait le crime. Le prsident en prit occasion de lui dire en langage fleurs: Continue, jeune homme, fermer ton me aux mauvais penchants et frmir de terreur ds que le gnie du mal accomplit ses forfaits, mme loin de toi! Les deux assignats de cinq livres que lui avait donns son oncle furent confronts avec ceux que contenait le portefeuille en satin blanc saisi sur Bardol. On reconnut par leur numro et leur lettre qu'ils taient de la mme srie. Quant la tabatire en or et aux autres objets, Pierre Bardol persista dire que l'abb les avait oublis chez lui. Louis Charmet et la citoyenne Elonore n'clairrent pas moins la religion des juges. Mais ce furent les tmoins dcharge, cits la requte de Bardol, qui finirent de l'accabler trs-involontairement. Un certain Goutier, homme de loi,--le bourreau se disait homme de loi, alors,--leva la voix afin de vanter les vertus et le civisme de son ami Bardol. Le commissaire national, convaincu de la mauvaise foi de ce pangyriste, requit qu'il ft transfr en la chambre du conseil, afin d'y tre fouill en prsence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des juges du tribunal, et du citoyen Gobert, le dfenseur. Cette inspection, minutieusement opre, procura la saisie de diverses lettres crites de la main de l'accus; et adresses ses tmoins, afin de leur apprendre en quels termes ils devaient dposer. Une dernire circonstance assna le dernier coup sur la tte encore audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de Sauvage, horloger, avait t trouve sur lui; on supposa qu'elle appartenait l'abb Baduel. Il jura l'avoir achete depuis deux ans un juif tranger. Mais le registre de Sauvage ayant t vrifi, on y lut, une date peu recule, la mention de vente de cette montre au directeur de Sainte-Barbe. Il n'eut plus la force de parler; ses lvres n'articulaient pas; une pleur livide lui couvrait le visage. L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il rsuma tous les tmoignages, toutes les preuves. Il termina son rquisitoire par ces mots: --S'il est des hommes qui ne veulent pas croire une Providence, qu'ils viennent la terrible cole qui s'ouvre ici sous nos yeux, qu'ils tudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable russir, et se dclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agit, poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrel, ne fait plus qu'enfanter mille projets qui se croisent, qui se dtruisent ( faconde insipide!); il ne peut obtenir de repos; ce signe de rprobation qui marqua le premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et l'garement sont dans son coeur. Ce bruit qui se rpand dans la ville, cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans cesse ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassin qui a les pieds lis d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est peinte sur son visage, etc., etc. Les questions ayant t poses, et les jurs ayant dclar Bardol convaincu d'avoir assassin Baduel, le Tribunal le condamna la peine de mort. En proie un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il n'chappa point au pathos du prsident. --Homme (_homme_ est superbe!) dsormais effac par la loi du nombre des vivants, chez un peuple libre, dont la loyaut fut toujours le partage, mme avant qu'il et bris ses fers, tu as oubli les douceurs de l'hospitalit, tu as mpris les liens du sang, tu as mconnu les droits sacrs de l'amiti; que dis-je?... tu as donn la mort ton alli, l'tre faible qui s'tait mis sous ta protection. Ecoute sans plir la peine de ton crime; veux-tu mriter _les regrets_ de tes pairs qui t'ont jug, de la loi qui t'a condamn? Veux-tu exciter la compassion dans l'me de tes juges? _Couronne ton trpas_ par une action noble et gnreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh bien! _lve-toi la hauteur du rpublicain_: rends avant de mourir un dernier service ta patrie, fais-lui connatre tes complices. En emportant leurs noms au tombeau, tu laisses ton pays des monstres qu'il doit vomir; en faisant une dnonciation salutaire, tu marqueras ta mort par un acte de patriotisme; ton me, dgage d'un poids qui doit l'accabler, s'lvera sa vritable hauteur; elle ne s'occupera plus, l'instant de se sparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit toujours un acte de vertu_! Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda stupidement ses juges et ne rpondit rien. Quelques heures aprs, revtu de la chemise rouge des assassins, on le conduisit l'chafaud, et l, _un vent d'acier lui spara l'me du corps_, selon l'nergique expression d'un vieux chroniqueur. CHAPITRE IX. PISODE DES TREIZE MIGRS. UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU. L'pisode des treize migrs offre des cts tout--fait touchants, et l'on se demande le motif d'un tel dploiement de barbarie envers des jeunes gens dont quelques-uns avaient peine vingt annes. Ce motif, il faut le chercher dans la ncessit o l'on se croyait tre de frapper l'esprit public par des images de rpression nationale. Les treize migrs dont nous parlons avaient t pris sur les frontires, les armes la main; la loi tait formelle: ils auraient d tre fusills l'endroit mme de leur arrestation.--Nanmoins on les dirigea sur Paris, o ils arrivrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les transfrer en plein jour la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et inutile cortge d'charpes municipales. Voulait-on renouveler la scne des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commenc les massacres des prisons? Nous serions tent de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journe et mme pendant une partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en rclamant la prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas toutefois les rsultats qu'on en attendait. Un dcret de la Convention nationale du lendemain nomma une commission charge de prononcer immdiatement l'gard des treize prvenus d'migration. Cette commission militaire, compose de cinq membres et prside par le gnral Berruyer, commandant de toutes les troupes du dpartement de Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des spectateurs lorsque furent amens les treize migrs.--C'taient comme nous l'avons dit, de trs-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque tous gentilshommes et revtus encore de l'uniforme sous lequel ils avaient t arrts. L'instruction a rvl qu'ils s'taient rendus sans rsistance, et que quelques-uns d'entre eux s'taient mme jets volontairement dans les postes franais. Le premier que l'on interrogea, Dammartin-Fontenoy, rpondit avec une grande douceur aux questions souvent bizarres qui lui furent poses par le gnral Berruyer: --Quel ge avez-vous? --Prs de vingt-cinq ans. --O serviez-vous avant de quitter la France? --Dans un rgiment provincial que j'ai quitt en 1783; puis dans un rgiment d'infanterie que j'ai quitt en 1785. --Pourquoi avez-vous abandonn votre patrie dans un moment o vous pouviez la servir utilement? --Je n'tais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois que je voyageais: j'tais all en Allemagne, o je comptais m'tablir, et j'y tais effectivement fix depuis deux ans. --Vous saviez qu'il y avait eu une rvolution en France? --Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu quatre_. Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier, Antoine Marly et Claude Sableau. Le prsident continua avec humeur: --Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez t arrt? --Aucune, rpondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette dix pas de moi, j'ai jet mon sabre. --Quel grade aviez-vous? --Je n'en avais aucun; j'tais simple hussard. Notre corps marchait sans hostilit parce que tout Franais sous les ordres des princes ne devait pas agir. L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularit qu'une apostrophe au moins singulire du commandant Berruyer. Impatient de l'air calme du jeune Dammartin et de la prcision de ses rponses, le gnral-prsident s'cria tout coup: --Parlez haut! vous tes ici devant la Rpublique, _car le peuple de Paris forme TOUTE la rpublique_! Dammartin ne rpliqua pas. Aprs une courte dlibration, les cinq commissaires prononcrent contre lui la peine de mort. Il couta sa sentence avec cette attention d'un homme qui coute une chose qui le concerne peu ou point. Celui qui lui succda, un ci-devant capitaine au rgiment d'Esterhazy, g de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint qu'il tait sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour sa justification qu'il y avait t provoqu par son pre, lequel l'avait appel sur la terre autrichienne sous prtexte de lui rendre compte des biens de sa mre. --L, dit-il, mon pre qui occupe un haut rang dans l'arme trangre, me fora, le pistolet sur la gorge, quitter la cocarde. Je rsistai; il me fit transfrer Luxembourg et jeter dans une prison, d'o je ne sortis qu'aprs avoir donn ma parole de m'attacher au rgiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme volontaire, et je n'ai assist ni la prise de Longwy, ni celle de Verdun. J'ai continuellement cherch tous les moyens de m'chapper, jusqu'au jour o, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un domestique et un camarade, un brigadier de chasseurs. Bien que racont avec un accent de sincrit qui ne pouvait tre suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire. --Citoyens, dit le gnral Berruyer, d'aprs les moyens de dfense et les rponses aux interrogatoires faits Joseph-Alexandre Dumesnil, accus d'migration; et aussi d'aprs l'art. 3 du titre Ier de la seconde partie du Code pnal; et l'art. 1er du dcret de la Convention nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil soit puni de mort. Alexandre Dumesnil fit place un tout jeune homme, presque un enfant, doux, rsign, qui dclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et tre g de dix-neuf ans seulement. Il avait quitt son pays par suite des menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il tait garde du corps de MONSIEUR. Remarquons ce sujet une factie que crut devoir se permettre le prsident: --Vous avez, dit-il l'accus, gard MONSIEUR; il aurait bien mieux valu nous l'amener. On conviendra que le moment tait mal choisi pour se permettre un jeu de mots, quelque soldatesque qu'il ft. Le jeune Miranbel crut un instant que c'tait l un pronostic de clmence; il se trompait: lorsque le gnral et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur spirituel -propos, ils le condamnrent la mort d'une voix unanime. L'enfant, comme ses deux prdcesseurs, entendit son arrt avec courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de vingt ans et demi, Jean Bon; les deux frres Godefroy, l'un garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur Saint-Hillier subirent le mme sort. Ils montrrent tous une assurance digne des serviteurs du roi. L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signal par un quiproquo qui aurait t plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de l'accus fit ressortir. On avait trouv sur lui un mmoire portant ce titre: _Compte pay par la triple alliance_, et dans lequel on avait naturellement vu une pice de conviction. La triple alliance! cela tait vident, ce ne pouvait tre que l'alliance du duc de Brunswick, de Frdric et de Franois. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui avait souri pendant cette explication, essaya de les dsabuser par un rcit que le tour ais de son langage sut rendre intressant: --J'tais Versailles, dit-il, lors des vnements du 6 octobre 1789, quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son roi, pour le ramener en triomphe Paris. Je me trouvais l'infirmerie des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous menaaient; quoique souffrant, je m'vadai par dessus les murs, en compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courmes les plus grands prils et nous risqumes de perdre vingt fois la vie dans le hasardeux chemin que nous avions adopt. Enfin, nous descendmes dans un couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressrent de nous offrir une hospitalit dont nous avions doublement besoin, titre de fuyards d'abord et titre de malades ensuite. Nous demeurmes deux jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous rsolmes de gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent, mais on conoit que l'aventure dont nous venions d'tre les hros avait resserr les liens de notre connaissance. Consquemment je m'instituai le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dpenses de la route ainsi qu'au sjour dans la capitale. Toutefois, par un sentiment de dlicatesse, mes deux amis exigrent que je tinsse une note exacte de ces dpenses; voil l'origine et l'histoire de ce papier trouv sur moi, et intitul: _Compte pay par la triple alliance_,--la triple alliance tait un sobriquet dont, en badinant, nous avions affubl notre association. Les membres de la Commission militaire avaient cout Saint-Hillier avec une incrdulit visible. Si ingnieuse que ft cette narration, rien ne leur en garantissait la vracit. Ils tournrent et retournrent encore entre leurs mains le mmoire souponn, puis ils finirent par condamner Saint-Hillier comme ils avaient condamn les autres.--Sur ces treize migrs, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'taient quatre domestiques. Ces pauvres diables avourent qu'ils n'avaient suivi leurs matres Coblentz que dans l'espoir d'tre pays des gages qui leur taient dus. Ces domestiques devaient tre de la famille de Sganarelle qui s'criait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'crier leur tour, en voyant les neuf migrs monter l'chafaud. L'excution se fit sur la place de Grve, le mardi de bon matin, en face de la grande porte de l'Htel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait l'immense drapeau orn de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en danger_. Les neuf jeunes gens montrent et se rangrent la fois sur l'chafaud; ils conservrent le mme calme que pendant les dbats et leurs regards se portrent avec curiosit sur les croises d'alentour. Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratique sur un des cts de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scne, nous montre le costume de l'excuteur et de ses aides, costume encore dcent: chapeau rond, habit et culotte courte. Bientt, on les verra adopter les modes du peuple: le bonnet rouge large cocarde, la carmagnole et le pantalon ray. CHAPITRE X. I. MEUTE DE LA PLACE DE GRVE.--DLIVRANCE D'UN CONDAMN. Sur cette mme place de Grve, deux jours aprs l'excution des neuf migrs, le Tribunal du 17 aot envoyait un jeune gendarme de vingt-huit ans, condamn dix annes de fers et quatre heures de carcan. Dotel avait t convaincu de meurtre sur un soldat casern la Courtille, mais Dotel avait t provoqu, injuri; la fureur seule arma son bras, et il fut homicide sans tre assassin. Une foule nombreuse assistait son exposition; c'tait pour la plupart les habitus de la salle d'audience, en qui s'tait veille quelque compassion. On trouvait gnralement l'arrt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contracte exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un gendarme et lui demanda tre dtach pour quelques besoins (texte du _Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista. --Bah! lui rpondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts d'heures rester expos. Cependant le motif de ses supplications se rpandait parmi les assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la duret des gendarmes. Il tait vident que Dotel se trouvait en proie aux plus atroces souffrances. --Dtachez-le! dtachez-le! disait-on de toutes parts. Les gardes ne bougrent pas. Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'chafaud, en criant: --Sa libert! sa libert! Nous l'aurons de force! Au milieu du tumulte, un gendarme lana son cheval au galop pour aller requrir du renfort au corps-de-garde de la rserve. Pendant ce temps-l, on tait mont sur l'chafaud. --Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les dnouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de son casque et vtu d'un habit vert boutons la hussarde. Un autre militaire, qui est rest inconnu, s'exprimait chaleureusement en ces termes: --Si Dotel tait un voleur, je ne m'opposerais pas son chtiment; mais c'est un brave garon, je le connais, et il faut qu'il soit dlivr! La prsence de ces soldats a fait croire un coup de main prmdit. C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves. On ne rsiste pas la foule. Aprs avoir reu quelques horions, les gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux faire, c'tait de se retirer au secrtariat de la Maison Commune et d'y dresser leur dclaration. Immdiatement aprs leur dpart, la potence fut branle, le tabouret jet bas, l'criteau dchir, et Dotel emmen par le peuple au bruit des cris accoutums de: Vive la nation! Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris. Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre devant les tribunaux la rparation de ce dlit, et arrta que la Convention nationale serait tenue au courant des dmarches opres ce sujet. Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retomb sous les serres de la justice; il est supposable qu'il aura russi gagner la frontire. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prtendus complices. II. LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE ARRESTATION. Personne n'ignore le dvouement du valet de chambre Clry et les soins affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa dtention dans l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publi Londres et rpandu un nombre infini d'ditions, figure au premier rang dans toutes les bibliothques rvolutionnaires. Un soir, vers les six heures,--c'tait le 5 octobre,--Clry, aprs avoir accompagn la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle place la porte du grand corps-de-garde, l'arrta tout--coup par le bras. --Comment vous portez-vous, monsieur Clry? lui demanda-t-elle. Clry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre. --J'aurais bien dsir vous entretenir quelques minutes, ajouta mystrieusement la sentinelle. --Monsieur, parlez haut, dit Clry effray; il ne m'est pas permis de parler bas personne. --On m'a assur qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours et que vous tiez avec lui. --Vous voyez bien le contraire, rpliqua Clry. Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de nouveaux imprudents semblaient prendre tche de compromettre la sret de la famille royale par une indiscrte sollicitude. En outre de cette considration, Clry se tenait perptuellement sur ses gardes, craignant avec raison qu'on ne lui tendt des piges. Un des municipaux qui l'escortaient prta l'oreille ces quelques mots, mais il n'y trouva rien qui dt veiller ses inquitudes. Le second, au contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Clry et le factionnaire, confronts le lendemain, nirent le fait, et l'on se contenta pour le moment de condamner ce dernier vingt-quatre heures de prison. Cependant cet pisode, rapport la municipalit, y produisit quelque agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on dfra Alexandre-Franois Breton,--qui tait le factionnaire en question,--au Tribunal du 17 aot, afin que son procs y ft instruit. C'tait un jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu la reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux dnicheurs de conspirations. Quant Clry, il ignorait tous ces dtails, et il croyait cet incident vid depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dner de la famille royale, on vint l'arrter au Temple, en grand appareil, pour le conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient le sabre la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un huissier, tous trois en costume. Je passai, raconte Clry, ct du roi et de sa famille, qui taient debout et consterns de la manire dont on m'enlevait. La populace rassemble dans la cour du Temple m'accabla d'injures, en demandant ma tte. Un officier de la garde nationale dit qu'il tait ncessaire de me conserver la vie, jusqu' ce que j'eusse rvl les secrets dont j'tais seul dpositaire; et les mmes vocifrations se firent entendre pendant ma route. Arriv au palais de justice, Clry fut mis au secret, et il y resta plusieurs heures occup, mais en vain, rechercher quels pouvaient tre les motifs de son arrestation. Enfin, huit heures, il parut devant ses juges. Tout lui fut expliqu lorsqu'il aperut sur le fauteuil des accuss le jeune factionnaire souponn de lui avoir remis une lettre trois semaines auparavant. Les dbats furent assez obscurs. Clry objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement d'un papier, il tait tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu d'attendre dix-huit heures pour le dnoncer au conseil du Temple. Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils furent tous les deux acquitts. Le prsident chargea quatre municipaux, prsents au jugement, de reconduire Clry au Temple. Il tait minuit. On arriva au moment o Louis XVI venait de se coucher. Nanmoins, il fut permis au zl valet de chambre de lui annoncer cet heureux retour. III. DCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER. Vers cette poque, le tribunal commena baisser ostensiblement dans l'opinion publique. Il avait t trouv trop doux avant les journes de septembre; il fut trouv trop cruel aprs. Dans la sance du 26 octobre, un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au _Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 aot, qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges avaient rcemment condamn mort une femme prvenue de complicit dans l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pnal ne portt pas cette peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajourne au lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps la barre de la Convention, o il s'exprima de la sorte, par la bouche de son prsident Mathieu: --Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a t faite hier son gard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car _il sait que les causes qui ont dtermin sa cration n'existant plus_, la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont appuy cette demande. On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres rclamrent l'ordre du jour, qui fut adopt. M. Mathieu ne se dcouragea pas; il revint le 28 et ritra ses plaintes, auxquelles le prsident de la Convention rpondit par ces mots: --Le plus grand malheur dont puissent tre accabls les hommes chargs de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupon d'arbitraire et de prvarication. La Convention examinera votre ptition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la sance. Les honneurs de la sance taient devenus chose bien banale et bien insignifiante. --Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me parat pas que le Tribunal ait rpondu l'inculpation qui lui a t faite par un de nos collgues d'avoir condamn mort pour reclement. Ces insinuations branlrent beaucoup le crdit du Tribunal. Mal cout la Convention, il porta ses rcriminations au club des Jacobins. Lullier fut l'orateur. --Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zle du Tribunal criminel dplat une espce d'hommes ennemis de la rpublique; depuis longtemps on le calomnie; on l'a trait de _tribunal de sang_. Ce matin, nous nous sommes encore prsents la Convention; je ne sais par quelle fatalit le prsident a pu se mprendre, _mais il est aussi sclrat que celui qui nous a calomnis hier_! Il a dit la Convention:--Le Tribunal criminel, inquiet sur sa position et craignant d'tre destitu, propose d'tre entendu. On voit toute la perfidie de ces expressions. Le Tribunal ne sollicite pas sa conservation; mais il veut, en descendant du sige, rester et paratre aussi pur que lorsqu'il y est mont par le voeu du peuple (Applaudissements). Nanmoins, les hommes du 17 aot avaient reu un coup dont ils ne devaient pas se relever. Aprs avoir inutilement fatigu la Convention, ils publirent des mmoires qu'ils rpandirent foison dans le public. Les membres du jury d'accusation se justifirent, en particulier, dans une brochure de seize pages, devenue excessivement rare, et que nous avons pu nous procurer. Le Tribunal du 17 aot, disent-ils dans cette brochure, n'a calcul ni ses dangers, ni la courte dure de son existence; il n'a vu que les droits du peuple et les moyens de maintenir sa libert par des exemples de juste svrit. Il a fait ce qu'il a pu, il l'a fait avec un zle aussi infatigable que dsintress. Quoi qu'on puisse dire contre le Tribunal du 17 aot, on ne lui enlvera pas le mrite d'avoir CALM PARIS (c'est une prtention singulire!), veng les atteintes portes la libert, et d'y avoir employ tous les moments de chaque jour et une grande partie des nuits. Il s'est tellement livr cette partie du service public, qu'il serait impossible aux plus fortes sants de soutenir plus d'un petit nombre d'annes le pnible effort d'un pareil travail. Une des autres objections dont on se servait pour attaquer le Tribunal, c'tait, ainsi que nous l'avons vu, d'avoir prononc la peine de mort contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. La rponse est insuffisante et embarrasse: On se plaint de ce que le Tribunal a condamn la mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce que vingt ans de fers; le tribunal _a d regarder_ les voleurs du Garde-Meuble comme des instruments de conspiration; il _a d penser_ que les ennemis de notre Rvolution avaient convoit cette ressource pour les soulager dans leur dtresse. Ils ont vu, en outre, dans l'attroupement de ces voleurs et de leurs complices, runis en forme de patrouille arme et en uniforme, avec le mot d'ordre de la garde nationale, une circonstance tellement aggravante, qu'elle a ncessairement chang la nature du dlit. Ces caractres de conspiration et d'usurpation de la force publique ont d dterminer l'application d'une peine au-dessus de celle du vol fait avec effraction. Nous tions au centre des mouvements de la plus grande rvolution que nous ayons faite; il fallait proportionner les peines aux circonstances dont nous tions environns, et au besoin que nous avions de remonter aux causes de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il devait tre suivi du vol du Trsor national et de l'enlvement des bijoux, vases et effets prcieux des glises de Reims et Saint-Denis. * * * * * Au fond, le Tribunal a t dans ce procs plus svre qu'il ne fallait l'tre. Il se disculpe mal et cherche s'appuyer sur la raison politique, qui ne le regardait pas. Il n'est pas mieux inspir lorsqu'il s'excuse de s'tre attribu la police correctionnelle. Personne ne s'en occupait, dit-il; o donc est la prvarication avoir fait ce dont personne ne voulait se charger, et l'avoir fait non-seulement d'une manire irrprochable, mais encore avec un esprit de justice et d'intrt public digne d'un meilleur traitement? Voil des arguments au moins bizarres. Cette brochure est signe: Loyseau, Fouquier-Tinville, Dobsen, Caillre de Ltang, Crevel, Lebois, Guillaume Sermaize, _ci-devant Leroi_[12] et Perdrix. [12] Leroi,--le marquis de Montflabert,--Dix aot--et Guillaume Sermaize ne sont qu'une mme personne et qu'un seul coquin. Aprs la suppression du Tribunal, et le 2 dcembre, lorsque la Municipalit du 10 aot fut remplace par une autre sous le nom de Municipalit provisoire, Sermaize fit partie des nouveaux commissaires chargs de surveiller ou plutt de tyranniser les augustes prisonniers du Temple. Il s'acquitta de cet emploi la satisfaction des sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit scrupuleusement excution l'arrt de la Commune qui ordonnait d'enlever Louis XVI tous les instruments tranchants qui se trouveraient en sa possession. Aprs une premire perquisition opre par ses collgues, Sermaize voulut en oprer lui-mme une seconde, plus minutieuse: il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majest. Le roi tait assis prs de la chemine, les pincettes la main; Sermaize lui demanda, de la part du Conseil, voir ce qui restait dans son ncessaire; le roi le tira de sa poche et l'ouvrit: il y avait un tournevis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se les fit remettre.--Et ces pincettes que je tiens en main, ne sont-elles pas aussi un instrument tranchant? lui dit le roi en lui tournant le dos. IV. LE TRIBUNAL REDOUTABLE. Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, un thtre obscur ayant nom: Thtre du Marais, et dans l'entreprise duquel Beaumarchais tait, dit-on, fortement intress. Le thtre du Marais, bien que le fond de son rpertoire repost sur les pices de Beaumarchais lui-mme, faisait cependant quelquefois des excursions dans le domaine de l'actualit politique: il avait dj donn une tragdie de Souriguire, intitule: _Artmidor ou le roi citoyen_, tragdie franchement monarchique, o Louis XVI tait peint sous les plus favorables couleurs. Il crut pouvoir persvrer dans cette voie et, quelque temps aprs, il reprsenta, sous le titre du _Tribunal redoutable_, ou _suite de Robert, chef de brigands_, un drame qui eut le pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrire-ban des sans-culottes. On attribue cette pice Lamartellire, mais les principes n'en peuvent appartenir qu' Beaumarchais, disent les _Rvolutions de Paris_. Au premier acte, le rideau se levait sur une sance du tribunal, prsid par le brigand Robert; premier grief, allusion irritante, sinon mal fonde. Au troisime acte, on voyait une tour dessine sur le modle de celle du Temple, et dans laquelle gmissait une intressante princesse. Du reste, la contexture de la pice n'avait pas d'autre rapport que cela avec les vnements l'ordre du jour; ce qui n'empcha pas Prudhomme de dnoncer le _Tribunal redoutable_ comme anti-rvolutionnaire et constitutionnel dans toute la force du terme. Les expressions dont il se sert sont trop rjouissantes pour que je veuille en priver mes lecteurs: Cet ouvrage, dit-il, est bard de maximes sur les vertus d'un bon roi; il n'est pas de sentences sur le bonheur de possder un monarque vertueux qui ne soient pilles dans le ci-devant beau livre de _Tlmaque_; aujourd'hui si vieilli, depuis que la journe du 10 aot a prouv que tous les rois, indistinctement, sont des flaux sur la terre. Je ne sais quelle rancune garde le citoyen Prudhomme l'auteur du _Mariage de Figaro_, mais son nom seul le fait entrer en convulsions; il est furieux de ses succs, il est particulirement jaloux de sa fortune; _sangsue gorge_, _spculateur vorace_, _vampire_, telles sont les moindres pithtes dont il l'accable. Plus tard, quand il apprend que Beaumarchais est dcrt d'accusation, il laisse exhaler des cris de joie et ne regrette qu'une chose, c'est que la Convention ait peut-tre manqu de prudence en n'envoyant pas sur-le-champ un gendarme s'assurer de sa personne. Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernires limites, lorsqu'aprs avoir annonc qu'il ne s'en tait fallu que de six heures que Beaumarchais ne subt l'Abbaye le sort de tant de victimes, il s'crie: Que de gens se rconcilieraient avec une providence prsidant aux choses de ce bas monde, s'ils voyaient Caron de Beaumarchais n'chapper la justice du peuple que pour tomber sous le glaive de la loi! Vous tes trop libraire, monsieur Prudhomme. Mais revenons au _Tribunal redoutable_. A la troisime reprsentation de cette pice, Gonchon, cet excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine, se leva du milieu du parterre et interpella vivement les acteurs, selon ses habitudes. Hu par les spectateurs en masse, il s'cria en homme du 10 aot:--Le premier qui m'attaque trouvera la mort! Il se rendit ensuite auprs du directeur et lui signifia, dans des termes qui jamais ne souillrent la bouche des Gracques, que s'il redonnait ce drame, il se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener le _faubourg de Gloire_ tout entier, pour briser les banquettes du thtre. L'affaire alla jusqu'au club des Jacobins; et le comit de surveillance fit son tour mander le directeur pour l'avertir qu'il aurait rpondre des vnements s'il se hasardait rejouer le _Tribunal redoutable_,--ce qui quivalait une interdiction absolue. Ce n'tait pas chose aise que de faire plier Beaumarchais, l'homme qui avait le mieux tenu tte la noblesse et au Parlement. Plac devant l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu' moiti. Le _Tribunal redoutable_ disparut bien, mais ce fut pour faire place, trois ou quatre jours ensuite, _Robert le rpublicain_, qui tait absolument la mme pice, quelques changements prs. La rage de Prudhomme s'exhala sur tous les tons. Le thtre du Marais, dit-il, vient de donner un exemple de ce que la cupidit et l'opinitret ont de plus frappant. Le lecteur se rappelle sans doute ce que nous avons dit sur le _Tribunal redoutable_; eh bien! malgr nos rclamations et celles d'un parterre intgre, ce thtre n'a pas voulu perdre ses frais de costumes et de dcorations. Renonant au systme liberticide qui avait prsid la conception de cet ouvrage, il a fait refaire neuf tout l'difice, ou pour mieux dire l'a repltr. L'auteur, pour justifier le titre de rpublicain donn son Robert, lui fait fonder une rpublique dont il est le chef; comme si pour changer de titre, l'Etat n'en tait pas moins rgi par le pouvoir toujours arbitraire d'un seul. Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou rpublicain, _Robert_, malgr les fureurs des journaux, n'en attira pas moins le public;--et le courroux de Gonchon, satisfait par cette concession apparente, s'apaisa, comme sous une tide brise du Midi s'apaise une mer agite. V. M. DE SAINTE-FOY.--BARRE, TMOIN. Un procs sur lequel les papiers du temps restent muets et qui ne se trouve pas consign dans le _Bulletin_ de R. J. B. Clment, non plus que dans son _Rpertoire_ (abrg du _Bulletin_), c'est le procs de M. de Sainte-Foy, vieillard accus d'avoir tremp dans les conspirations de la cour. M. de Sainte-Foy comparut devant le Tribunal criminel dans la dernire quinzaine de novembre et ne sauva sa vie qu'avec beaucoup de peine; sa correspondance avec le gnral Dumouriez le justifiait de point en point, mais cette correspondance n'tait point entre les mains des jurs: elle avait t envoye par Dumouriez lui-mme au prsident de la Convention,--c'tait alors Barre,--qui l'avait gare. M. de Sainte-Foy, bout de protestations et de moyens de dfense, dut invoquer le tmoignage de Barre, qui reut une assignation pour aller dposer devant les juges. Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de prsident, en annonant la Convention le motif lgitime de mon absence; elle y applaudit et j'arrivai au Palais-de-Justice midi. Le jugement de M. de Sainte-Foy tait dj commenc; chaque jour on appelait et on entendait des tmoins. Je fus interrog par le prsident, M. Par; aprs les premires formules usites, il me demanda si je connaissais l'accus. Je me retourne et je le vois pour la premire fois. C'tait un vieillard d'une belle figure; sa physionomie fine et grave tait imposante, son front chauve; l'assurance de l'homme innocent tait dans sa pose. Je rpondis:--Je viens de le voir pour la premire fois.--Que savez-vous relativement la part que l'accus a pu prendre aux vnements du 10 aot?--Tout ce que je sais se rduit la connaissance que mes fonctions de prsident de la Convention nationale m'ont donne de quelques lettres. Barre rapporta, autant que sa mmoire trs-bonne put le servir, le contenu de ces lettres, lesquelles prouvaient premptoirement la parfaite innocence de M. de Sainte-Foy. Quand j'eus tabli, ajoute-t-il, l'existence et le contenu de cette correspondance, je fus interrog de nouveau par deux jurs qui semblaient faire natre des doutes et des prsomptions sur ce que j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il parat cependant que mes rponses parurent les satisfaire, et je sortis de l'audience. L'accus, reconnaissant, me remercia d'une manire si sensible et si noble, que je ne l'oublierai jamais. _Oh! que la sensibilit d'un innocent accus qui se voit appuy et dfendu est touchante!_--C'est un spectacle que Barre aurait pu se procurer plus souvent. M. de Sainte-Foy fut acquitt. Par, dont le nom vient d'tre crit, tait avant la Rvolution, premier clerc de Danton; il suivit son matre dans sa fortune. D'abord employ comme commissaire dans le dpartement de la Seine, il devint ensuite secrtaire du conseil excutif provisoire; puis, lorsque Danton fut appel au ministre de la justice, Par se trouva port tout naturellement au nouveau Tribunal criminel.--Un an plus tard, il devait remplacer pendant quelque temps Garat l'intrieur.--C'tait un bel homme, doux, et dont la physionomie annonait l'honntet. VI. SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT. Une fois la perte du Tribunal rsolue, on lana un dcret qui dclara ses jugements sujets cassation. De plus, le ministre de la justice demanda que ledit Tribunal ft tenu de laisser dans le libre exercice de ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle, des pouvoirs duquel il s'tait momentanment empar. Les juges firent la sourde oreille et continurent instruire des procs de toute espce. Un de leurs derniers jugements condamna douze ans de fer et six heures d'exposition un ex-commissaire de la butte des Moulins, Stvenot, convaincu d'avoir procd d'illgales visites domiciliaires dans le but de s'approprier des valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant d'ordres prtendus, requrait la force arme pour commettre des arrestations arbitraires. Il importe peu de signaler les autres arrts qui n'atteignirent que des voleurs ordinaires ou des individus coupables d'avoir tenu d'_incendiaires_ propos. De vrais criminels politiques, il n'en est aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, aprs la dissolution de ce Tribunal, les dtenus _srieux_, tels que ce brigand dont le journal de Gorsas fait mention la date du 9 novembre: P. Laroche, natif de Saint-Flour, dtenu avant le 10 aot, vient d'tre arrt comme prvenu de s'tre transport il y a deux jours la Force. L, aprs avoir mis en vidence un gros bton qui lui avait servi, dit-il, les 2, 3, 4, et 5 septembre, il ajouta qu'il lui servirait encore, car il fallait recommencer de plus belle. Il prvint ensuite un guichetier, nomm P. Sciffron, de se mfier, qu'on devait assassiner sous peu tous les concierges des prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait tre tranquille, et qu'il se chargeait de lui et mme de l'installer concierge. Le directeur du jury d'accusation est charg, d'aprs les pices, de poursuivre cette affaire. C'et t embarrasser singulirement Lullier que de le forcer charger un semblable bandit, son collgue dans les nuits de massacre. Et le Tribunal du 17 aot s'occupait des dlits de police correctionnelle afin de n'avoir pas s'occuper des assassinats de septembre. L-dedans aussi faut-il peut-tre chercher une autre cause sa suppression. Toutefois est-il que, malgr le voeu presque unanime des dputs, son agonie se prolongea encore une semaine; en voici le bulletin: Le 23, dcret qui ajourne la proposition de supprimer le Tribunal criminel; Le 24, dcret qui ajourne au lendemain le rapport sur le Tribunal criminel; Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi d'un dcret la date du 29, portant suppression du Tribunal pour le lendemain 1er dcembre. Immdiatement, c'est--dire le 29, vers onze heures du matin, le ministre envoya au Tribunal une expdition de ce dcret. On essaya bien de demander une prorogation, sous le prtexte d'une cause intressante dont les dbats devaient commencer le 30 et qui tait susceptible de durer peut-tre quarante-huit ou cinquante heures. A cet effet, Desvieux, accompagn de plusieurs gendarmes, jaloux, dit le _Bulletin_ de Clment, de tmoigner leur gratitude et leur civisme, fut dput vers la Convention. Mais la Convention, impatiente, passa l'ordre du jour. Desvieux revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes consterns. Il tait huit heures du soir. Sur-le-champ, le Tribunal criminel du 17 aot dclara que ses fonctions taient finies. Toutefois, il ne voulut pas se sparer sans protester un peu amrement contre le dcret de suppression; et Lullier, demandant la parole, pronona le discours suivant: Citoyens, nomm par le peuple, ce Tribunal en a eu la force et l'nergie. Toutes les autorits ont paru devant nous, sans aucune acception particulire, parce que nous n'avons connu que l'galit. Mais un caractre de justice aussi prononc, en nous faisant redouter de cette classe d'hommes farouches qui tendent sans cesse la suprmatie et qui n'usent de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce caractre, dis-je, devait faire de tous ces hommes des ennemis cruels pour le Tribunal. En effet, vous avez vu la calomnie verser sur nous ses poisons subtils et dangereux; mais vous tiez l; vous avez applaudi nos travaux, et, fiers de vos suffrages, nous avons mpris la calomnie. Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprim; mais, toujours dignes de vous, toujours dignes de nous-mmes, nous ddaignons de regarder en arrire la main qui nous a frapps. La loi a parl, nous suspendons nos fonctions; c'est vous de juger de quelle manire nous les avons remplies[13]. [13] Voici un portrait de Lullier, qui fut publi au moment de sa candidature la mairie: Lullier a t cordonnier, tabli rue du Petit-Lion. Sa qualit ne serait pas considrer, mais elle indique l'habitude du travail des mains et l'loignement de celui de l'esprit; il est sans ducation, il n'a fait aucune tude; il est ignorant, vindicatif, violent, emport l'excs. Aprs des garements de jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les mois de juillet et d'aot, il s'est donn de grands mouvements dans la section du Bon-Conseil, et il a t nomm accusateur public d'une section du Tribunal du 17 aot; il suffit de l'entendre parler pour juger de son ignorance. Il parat s'abandonner au vin... Voil le maire propos par Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui sera maire pour Lullier. (_Patriote franais._) * * * * * Ainsi tomba, aprs un exercice de trois mois, ce Tribunal rig par Robespierre et par la Commune; il servit prparer le vritable Tribunal rvolutionnaire, le Tribunal du 10 mars; il servit essayer les hommes sur lesquels pouvaient compter les terroristes; et ses actes, encore masqus d'un semblant de justice, furent le prlude du grand systme de reprsailles rvolutionnaires qui devait, quatre mois plus tard, commencer embrasser la France tout entire. FIN. NOTES DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA. INTRODUCTION. Page 6. _Cazotte et Sombreuil, ces deux pres que leurs filles n'ont pu sauver qu'une fois._ Ce n'est pas sur la place de la Rvolution, c'est sur la place de la Runion (du Carrousel) que Cazotte a t excut. Le dsir de grouper les victimes les plus fameuses dans ce tableau-vision m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui n'existe pas du reste dans le rcit circonstanci que j'ai fait de la mort de Cazotte. Voir page 236 et suivantes. Page 10. _Les Rvolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les Rvolutionnaires de jadis._ Cette introduction et une partie de l'_Histoire du Tribunal rvolutionnaire_ ont t crites et imprimes avant le 2 dcembre 1851. Destin se produire dans des circonstances difficiles, ce livre se ressent peut-tre, en de certains passages, de la passion alors courageuse qui l'a inspir. Page 16. _Une brochure trs curieuse parue l'an dernier Arras._ C'est une Notice sur la vie et les crits de Robespierre, par M. J. Lodieu, ancien sous-commissaire national en 1848. Page 52. Thophile Mandar est mort Paris, le 2 mai 1823. Il avait t revtu, en 1793, du titre de commissaire national du Conseil excutif de la Rpublique franaise. La Convention lui accorda une gratification de 1,500 francs. Malgr son exaltation, cet homme n'tait pas entirement dpourvu de bon sens et d'humanit. On trouve la suite de son pome en prose intitul _le Gnie des sicles_, un discours prononc en septembre 1792 contre les journes des 2, 3 et 4. Thophile Mandar a laiss en manuscrit deux ouvrages: _la Gloire et son Frre_, et _le Phare des Rois_, pome en seize chants; c'est dans _le Phare des Rois_ que se trouve le chant du _Crime_, qui en fit dfendre l'impression en 1809. M. A. Maliol parle ainsi de cet ouvrage: Quelqu'un qui en a entendu lire des fragments, assure qu'on y remarque parfois des penses fortes, exprimes avec concision, mais qu'on y trouve aussi de l'incohrence et des incorrections frquentes. On prtend que Napolon, ayant lu des passages de ce pome, dsira voir l'auteur et finit par lui tmoigner qu'il ne reconnaissait pas en lui l'_homme du manuscrit_. Cela n'aurait gure t poli de la part de Napolon. En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers les hommes que leurs opinions librales avait rendus ennemis du gouvernement napolonien, permit que l'auteur du _Phare des Rois_ lui ft prsent. Sur la fin de ses jours, Thophile Mandar tait tomb dans l'indigence. Je trouve dans un pamphlet, publi en l'an VIII et attribu Rosny (de Versailles) ce portrait assez dur: Voil un de ces hommes qui ont le plus se plaindre de l'ingratitude de leur sicle; de ces aigles qui, tandis qu'ils planent dans les nues, ne songent pas que leur pourpoint est trou, que leurs souliers sont dchirs, leur chemise sale, que leur femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Thophile Mandar fut un des trois premiers membres du Comit religieux, un des trois fondateurs de la secte tho-philanthropique, avec les citoyens Hay et Chemin le libraire. Ce fervent aptre d'une religion naturelle et tolrante a donn la _Thorie des insurrections_, ouvrage qui, dans les circonstances o il a paru (1793), et pu faire beaucoup de mal, s'il et t aperu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons cet ouvrage _le Lendemain des Conqutes_ et _de la Souverainet du Peuple_. Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de l'anglais. Page 57. _Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez._ Une autre version vient s'ajouter celle du _Patriote Franais_ et celle du _Moniteur_. Suivant l'_Auditeur national_ (numro du samedi, 18 aot, page 4), l'orateur aurait dit, en s'adressant l'_Assemble_: Vous tiez assis quand le peuple tait debout, et il semble que vous vous soyez borns considrer son attitude. Ressouvenez-vous de cette vrit: quand l'colier est plus grand que le matre, tant pis pour le matre! Page 58. _Les costumes des membres du Tribunal seront les mmes_ que ceux des autres membres des Tribunaux. C'est ce costume _ la gnral_ sur lequel s'gaie Fournel dans son _Histoire du Barreau de Paris pendant la Rvolution_, et dont s'taient tant moqus les _Actes des Aptres_, deux ans auparavant. Les juges avaient un grand chapeau panache, ce qui donna lieu aux vers suivants: Du mot panache, chenapan Est l'exact anagramme. Tout vieux qu'est ce mot gallican, Comme il fait pigramme! Que les panaches de ce temps Ressemblent bien aux chenapans! (_Actes des Aptres_, t. 16, p. 81, dit. in-12.) Page 73. _Ce Mathieu ne fit que passer travers le Tribunal; au bout de quelques sances on ne retrouve plus son nom._ Il y a ici une erreur. Nous reverrons M. Mathieu plusieurs fois, et surtout dans les dernires sances de novembre. Page 74. Quelques extraits de l'_Histoire du Tribunal rvolutionnaire_ ayant paru dans les journaux, il m'est arriv une rclamation de M. Maton de la Varenne, fils de l'historien de ce nom. M. Maton de la Varenne redoutant pour la mmoire de son pre les interprtations que l'on pouvait faire de cette qualification d'_avocat des voleurs_, je me suis empress de dclarer M. de la Varenne, dont je comprenais les justes susceptibilits, que j'avais voulu simplement dsigner par cette expression un de nos plus excellents criminalistes, honnte homme au premier degr et auteur d'crits anti-rvolutionnaires fort estims, fort consults surtout. Cette circonstance m'a mis mme d'apprendre que M. Maton de la Varenne pre a laiss de prcieux et volumineux manuscrits. L'_Histoire particulire des vnements qui se sont passs dans l'anne 1792_, etc., ne serait qu'un fragment chapp cette collection. La Bibliothque royale est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps ces pices importantes, amasses par le courageux avocat au pril de ses jours, et dont la plupart comblent bien des lacunes indiques par Deschiens. Page 78. Des deux frres de Coffinhal, l'un devint procureur du roi; l'autre fut fait baron de l'Empire, matre des requtes et conseiller la Cour de cassation. Louis XVIII l'autorisa ne porter que le nom de M. le baron Dunoyer. Page 89. Il faut remarquer, en passant, que les mots les plus caractristiques de la Rvolution partent tous de Collot-d'Herbois. Je m'occupe depuis longtemps d'une tude assez vaste sur ce personnage. Page 92. _La demande fut renvoye la Commission et convertie en dcret._ Voici la teneur de ce dcret, propos par Hrault et adopt immdiatement: 1 L'accus aura pendant douze heures seulement en communication la liste des tmoins. 2 L'interrogatoire secret est supprim; l'accus paratra seulement devant le prsident, ou le juge commis par lui, en prsence de l'accusateur public et du greffier, pour dclarer s'il a fait choix d'un conseil ou en recevoir un d'office. 3 L'accus confrera avec son conseil l'instant mme o il aura t entendu. 4 La loi relative aux rcusations motives ou non motives aura lieu dans son intgrit; mais les rcusations ne pourront avoir lieu que dans le dlai de trois heures. 5 Les membres du jury qui ont fait leur service dans une affaire, ne pourront tre employs dans la suivante; leurs noms ne seront placs dans l'urne que pour le tirage subsquent. 6 Le dlai de trois jours entre le jugement et l'excution n'tant accord que pour donner le temps au condamn de se pourvoir en cassation, et cette facult tant supprime par la loi du 17 aot, le dlai entre le jugement et l'excution n'aura pas lieu. En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, le Conseil gnral de la Commune dcida que les dfenseurs officieux des criminels de lse-nation ne pourraient tre admis qu'avec un certificat de probit dlivr par leur section, et que les confrences entre l'accus et le dfenseur seraient publiques.--De quoi se mlait le Conseil gnral de la Commune? Cet arrt fut affich et envoy aux prisonniers. Page 121. _La guillotine fut dclare en permanence._ Cependant on retirait le couteau tous les soirs. Page 150. A l'Assemble nationale, des citoyens vinrent rclamer contre le jugement qui acquittait M. de Montmorin. Ils furent renvoys au ministre de la justice. Ils se rendirent chez lui, raconte le _Courrier des 85 dpartements_; M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne point relaxer M. de Montmorin; munis de cette pice, ils revinrent au greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop l'loge, est mont sur un banc dans le couloir du Tribunal; il a rendu compte ses concitoyens de ce qui avait t fait, et aprs avoir lu la note du ministre de la justice dont ils connaissaient le patriotisme, il les a invits, au milieu des plus vifs applaudissements, attendre dans le calme une dcision lgale. Son voeu a obtenu le succs qu'il mritait. (Tome XII, page 8.) Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'tait pas bien remis de son motion: il se porta la Conciergerie, et parut croire une vasion de M. de Montmorin. Il fallut que des commissaires, autoriss par le Tribunal, vinssent rassurer la foule, pour qu'elle se retirt paisiblement. C'tait le 1er septembre. Page 160. _Voir la fin du volume le rcit de l'accusation Ral._ (Note au bas de la page.) D'abord, c'est _l'accusateur_ et non _l'accusation_ qu'il faut lire. En 1795, Ral fit paratre un journal qu'il intitula: _Journal de l'opposition_; le deuxime numro contient un long article propos de l'organisation du Tribunal rvolutionnaire. Sur la question des dlibrations haute voix, il cite les faits relatifs au procs de Backmann: J'tais accusateur public au Tribunal du 17 aot; c'est le premier Tribunal rvolutionnaire qui ait t tabli. Le 2 septembre 1792, _excidat!_ j'tais sur le sige; Mathieu prsidait. Le Tribunal jugeait Backmann, major des Suisses. L'instruction durait depuis trois jours et deux nuits. Un coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'tait le canon d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. Elle tait termine; les jurs se rendaient dans la chambre des dlibrations, lorsque des cris affreux, etc., etc. Backmann se rfugie au fond de la salle; nous le couvrons de nos corps. Nous voulons parler ces furieux; c'est en vain que nous approchons d'eux; les cris: A bas! nous empchent d'entendre. _Nous remontons_ avec prcipitation sur nos siges; l, debout, couverts, la main tendue, nous renouvelons le serment de mourir notre poste. Ce mouvement, cette action nous obtiennent le silence de l'tonnement; nous en profitons pour faire entendre ces furieux que les jurs dlibrent dans ce moment sur le sort de l'accus, qu'ils doivent attendre avec respect leur dcision, et que dans tous les cas, nous prirons plutt que de souffrir qu'il soit fait la moindre violence l'accus. Chose trange! on nous coute... Les jurs disent qu'ils sont prts donner leur dclaration. Ils sont obligs d'aller aux voix en prsence les uns des autres, dans la salle des dlibrations qui restait libre. Dj une boule blanche tait en faveur de l'accus; trois sur douze pouvaient l'acquitter. Un autre jur se prsente, et, aprs avoir dclar le fait constant, saisit une boule blanche pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns des jures frmissent.--Que faites-vous? lui dit-on; quand mme un troisime jur serait de votre avis, vous ne sauveriez pas l'accus; il serait mis en pices, et vous feriez gorger avec lui les juges et les jurs! Les rflexions, les bruits affreux qu'on rpandait, les hurlements qu'on entendait, le firent hsiter un instant; mais bientt:--Je n'ai qu'une conscience, dit-il, et je sais mourir. Puis, aprs avoir mis la boule blanche:--S'il s'en trouve un troisime, ajouta-t-il avec motion, soyez tranquilles, j'irai dclarer au peuple que c'est moi qui ai sauv l'accus! J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal empcha les septembriseurs de sabrer le condamn; comment Backmann remerciait bien navement, bien sincrement le Tribunal de ce qu'il le faisait guillotiner; mais tout cela me mnerait trop loin. Page 179. Le lendemain des massacres de Septembre, on crivit sur la porte de l'Abbaye la strophe suivante: Toi que l'avenir fera natre, Fille du Temps, Postrit, Toi qui seule un jour dois connatre L'impartiale vrit; A ton tribunal redoutable Tu dmasqueras le coupable, Tu feras briller la vertu. Mais quand tu verras tant de crimes, Tant de bourreaux, tant de victimes, Postrit, que diras-tu? L'auteur de ces vers tait un pauvre cordonnier, nomm Franois. (_Arabesques populaires._ Paris, 1832.) Page 171. _J'avoue que j'hsite adopter cette version monstrueuse._ Une lettre, date de Saint-Germain et signe de M. le baron de Saint-Pregnan, insiste sur la triste pisode du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil, pisode que pour l'honneur de l'humanit j'avais essay de rvoquer en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me transmettre sur cette horrible scne des dtails qui devront faire autorit. Vous semblez douter, crit M. de Saint-Pregnan, que Mlle de Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, pour racheter la vie de son digne pre des mains des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de Sombreuil, alors qu'elle tait marie M. le comte de Villelume. Aprs le baptme du duc de Bordeaux o j'tais dput, je partis avec elle pour Avignon, o M. de Villelume commandait l'Htel des Invalides; au moment o nous changions de chevaux dans une petite ville de Bourgogne, le sous-prfet du lieu se prsente notre voiture, et, aprs le compliment d'usage, il offre Mme de Villelume, qu'il connaissait, trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je lui fais cette demande:--Pourquoi ne vous a-t-on offert que du vin blanc dans un pays o le vin rouge est si bon?--C'est, me rpondit-elle, parce que quand je fus force de boire du sang pour sauver mon pre, il tait ml avec du vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.--Cette rponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce fait le reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que j'ai t de la socit habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil. Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point historique jusqu' prsent incertain, a t maire d'Avignon sous l'Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe. Il en remplissait encore les fonctions en 1835. La posie a clbr sous plusieurs formes le dvouement de Mlle de Sombreuil.--Citons un beau vers de Legouv: Faut-il qu'au meurtre, en vain, son pre ait chapp? _Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frapp!_ Mais soit qu'il ne crt point au verre de sang, soit qu'il dsesprt de rendre une pareille image en termes supportables, Legouv se tait sur cette circonstance.--Dans ses premires odes, M. Victor Hugo n'a pas recul devant cette difficult: S'lanant au travers des armes: Mes amis, respectez ses jours! --Crois-tu nous flchir par tes larmes? --Oh! je vous bnirai toujours! C'est sa fille qui vous implore; Rendez-le moi qu'il vive encore! --Vois-tu le fer dj lev? Crains d'irriter notre colre; Et, si tu veux sauver ton pre, Bois ce sang...--Mon pre est sauv! Rendue la libert aprs le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil reut de la Convention nationale un faible secours de mille francs. Plus tard, elle quitta la France et pousa l'tranger M. le comte de Villelume qui sa main avait t promise par son pre. Mme de Villelume-Sombreuil a termin ses jours Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans les chasseurs de la garde. Page 238. Au nombre des lettres que j'ai reues et qui me sont prcieuses plusieurs titres, j'en dois mentionner une de M. Cazotte fils. Cette lettre se termine par ces mots: En conservant au vnrable Cazotte et son hroque fille leur touchant caractre, M. Monselet s'est acquis des droits la gratitude du fils an de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est entoure. _Sign_: Jacques-Scvole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44. De tels tmoignages sont la meilleure rcompense de l'crivain, auquel ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; et c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils la sympathie qu'il a voue aux pres. IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLON CHAIX ET Cie, RUE BERGRE, 20. TABLE. PAGES. INTRODUCTION 1 Chap. 1er. I. Le peuple aux Tuileries 29 II. Le peuple l'Assemble 37 III. Robespierre 45 IV. Thophile Mandar.--Intimidation. Journe du 17.--La Commune l'emporte 51 Chap. 2. I. Nuit du 17 au 18.--On nomme les membres du Tribunal.--Robespierre refuse la prsidence 59 II. Installation au Palais de justice 65 III. Un sybarite de la dmocratie.--Nicolas Osselin 69 IV. Mathieu.--Pepin Dgrouhette.--Laveaux.--D'Aubigni. --Coffinhal.--Dubail 73 V. Les deux accusateurs publics.--Ral, Lullier 79 VI. Leroi.--Bottot.--Lohier.--Loyseau.--Caillre de l'Etang.--Boucher-Ren.--Maire, etc. 83 VII. Fouquier-Tinville 87 VIII. Dispositions 91 Chap. 3. Episodes de la vie prive d'alors I. Les roses de Fragonard.--La fille de Cazotte 95 II. La maison de Cazotte, Pierry.--Correspondance. --Arrestations 107 Chap. 4. I. Premire audience.--Premire condamnation mort. --Premire excution 115 II. Arnaud de Laporte.--Une femme assomme 123 III. Troisime excution.--Le journaliste de Rozoy 127 IV. Premier acquittement 139 V. Episode.--Pompe funbre en l'honneur des citoyens morts le 10 aot 144 VI. Encore Vilain d'Aubigni.--Procs de M. de Montmorin. --Murmures du peuple 148 VII. Le charretier de Vaugirard 152 VIII. Backmann, major gnral des Suisses.--On voit commencer les massacres de Septembre 156 Chap. 5. I. Tribunaux souverains du peuple 162 II. Le Tribunal du 17 aot reparat 186 Chap. 6. I. Les diamants de la couronne 189 II. Jugements rendus par la seconde section.--Nicolas Roussel 219 Chap. 7. Cazotte.--Son dernier martyre 223 Chap. 8. Pierre Bardol 239 Chap. 9. Episode des treize migrs.--Une commission militaire.--La triple alliance.--Costume du bourreau 269 Chap. 10. I. Emeute de la place de Grve.--Dlivrance d'un condamn 279 II.--Le valet de chambre du roi et la sentinelle du Temple. --Double arrestation 283 III. Dcadence du Tribunal.--Il cherche se justifier 286 IV.--Le _Tribunal redoutable_ 293 V. M. de Sainte-Foy.--Barre, tmoin 299 VI. Suppression du Tribunal criminel du 17 aot 303 NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA 309 FIN. End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal rvolutionnaire, by Charles Monselet License: Share Alike