Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team SOUVENIRS DE SICILE. LA CHVRE JAUNE PAR PAUL DE MUSSET. 1848. TOME PREMIER. CHAPITRE I. On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chvre. Tous les matins, quantit de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, rveill par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fentre et s'amuse regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remde des poitrines malades et le djeuner des enfants sevrs. Les chvres possdent la mmoire spciale des localits. Le troupeau s'arrte avec un instinct merveilleux devant chaque porte o il y a un chaland, et la nourrice charge d'alimenter la maison se dtache aussitt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l'importance de ses fonctions. Les chevriers, n'ayant pas de coups donner ni de cris pousser comme les conducteurs de boeufs, sont des gens d'humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de fatigue, finissent leur journe de bonne heure, et vivent plutt en associs qu'en matres avec leurs compagnes cornues. En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier g de seize ans, qu'on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il conduisait six mres chvres, et comme chacune lui fournissait trois verres de lait un _grano_, il gagnait dix-huit _grani_ par jour, c'est--dire peu prs quinze sous de France. C'et t un fort gros revenu si ses pratiques l'eussent pay exactement; mais il fallait faire crdit, sous peine de ne rien vendre, et le numraire tant rare en Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de semaine en semaine. Ajoutez ces banqueroutes l'obligation o tait Cicio de nourrir sa vieille mre, et vous comprendrez pourquoi il n'tait pas vtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans. Habitu au rgime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec apptit dans un morceau de pain assaisonn d'un oignon. Son costume se composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait plie sur l'paule en manire de manteau l'espagnole. Ses chaussures taient deux semelles en peau de buffle attaches par des ficelles, et son unique coiffure la fort de cheveux hoirs que la nature lui avait donne. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moiti grecque et moiti normande, renomme pour sa beaut. Quand il s'arrtait sur le seuil d'une porte causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le _Joueur de flte_ antique, et ses attitudes offraient cette grce naturelle dont les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune ducation, Cicio savait un peu par ou-dire l'histoire de son pays, et logeait ple-mle, dans les magasins dserts de sa mmoire, les noms du sicle de Hiron, les rcits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les instructions paternelles de son cur. Il tait heureux, sans dsirs et sans soucis. Le cholra de 1837 lui avait enlev son pre, et depuis ce jour il avait accept, quoique enfant, les charges et le travail d'un homme. Avant l'aurore, il appelait ses chvres et descendait du hameau de Floridia, pour aller vendre son lait Syracuse. Les fillettes alertes qu'il rencontrait l'agaaient souvent au passage. --Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on. --Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithtre, et je te dirai si les soldats de Naples gardent toujours la porte. --Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu faire ton lit de noces? --Quand j'aurai us autant de nattes de jonc que tu as de dents de sagesse. Et il poursuivait son chemin sans regarder droite ni gauche. Cicio avait une amie. C'tait une petite chvre jaune qui se prlassait en marchant comme si elle et port des souliers de satin. Elle s'appelait Gheta, c'est--dire Marguerite. Gheta aimait passionnment son jeune matre; tantt elle le suivait comme un chien, tantt elle prenait les devants au galop, comme si elle et voulu fuir bien loin, puis elle s'arrtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore voulu des embarras de la maternit. Cette position exceptionnelle dans une socit o tout le monde avait des devoirs remplir n'et pas convenu tous les chevriers de la montagne. C'tait par une permission particulire du matre que Gheta n'tait pas sollicite de renoncer un tat contraire aux intrts de la maison. Touche sans doute de l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations, elle payait en gentillesse et en gat, l'cot plus srieux et plus utile que fournissaient les autres chvres; aussi apprenait-elle faire de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrire, ou de sauter par dessus un bton. Personne ne lui enviait sa position de favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des faiblesses marques pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de vigne les plus vertes, et lui peignait la crinire avec plus de soin qu'il n'en mettait se coiffer lui-mme. Peut-tre cette tendresse rciproque tait-elle cause la fois de l'indiffrence du petit chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'loignement de Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sret contre le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans un sentiment doux et pur une occupation suffisante. Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre son lait, et saluait le soleil levant la faon des oiseaux, en chantant plein gosier. La pluie avait chang en torrents les ruisseaux qui se jettent dans l'Anapo. Un bourgeois de Syracuse, qui revenait de la campagne sur son ne, se trouva pris dans l'un de ces ruisseaux dbords, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l'enttement et la patience qui caractrisent son espce, l'ne, immobile au milieu de l'eau, recevait les coups sans broncher, bien dcid attendre que le torrent se ft retir. Le bourgeois ayant bris sa baguette sur le cou de la bte, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'il aperut au loin notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris de dtresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l'ne par la bride pour l'obliger passer le torrent, aprs quoi le _signor_ et le chevrier se mirent causer ensemble tout en cheminant. Mast'-Andr, c'tait le nom du bourgeois, exerait Syracuse la profession de notaire. Sa charge lui rapportait par anne quatre mille _tari_, c'est--dire dix-huit cents livres; aussi avait-il maison de ville, maison de campagne, et boutique dans la rue _Maestranza_. Il avait en outre deux servantes ses gages, deux clercs mal pays, plus un ne en toute proprit. D'ailleurs, au large chapeau de paille qui couvrait son norme tte, son ventre prominent, qui sortait de son manteau, ses jambes courtes, ses souliers de castor, son air majestueux, on le reconnaissait cinquante pas de distance pour un homme riche et bien nourri. --Puisque la Madone, disait Cicio, m'a procur l'honneur de servir votre seigneurie, ce ne doit pas tre sans dessein. Votre seigneurie a certainement une femme et des enfants, et l'on voit bien qu'elle est un heureux pre. --Je suis un heureux pre, en effet, rpondit Mast'-Andr, car ma fille est la plus belle et la plus sage crature qui ait jamais port le nom d'Anglica; mais pour le reste tu as devin tout de travers, puisque ma femme est morte. --C'est un grand malheur. Votre seigneurie a d prouver beaucoup de chagrin de cette mort, et la belle Anglica aura vers bien des larmes. Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chvre, excellence. --Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chvre et mme du vin; mais le matin j'ai l'habitude de prendre du caf, avant d'entrer dans ma boutique o m'attendent mes clercs. --Votre seigneurie doit avoir un bel tat? --Le premier de tous: je suis notaire. --Excusez mon ignorance; je ne sais ce que c'est. --Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage ou de vente, et prte son ministre certaines transactions entre les particuliers; quant ton ignorance, c'est un effet de ton peu d'ducation. --Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille mre m'a racont bien des choses. Elle m'a dit que, du temps du roi Hiron, il existait un million et demi d'habitants Syracuse, o l'on en compte peine quinze mille aujourd'hui. Je sais encore que, dans ce vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, tait jadis le palais du seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les Athniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravag trois fois notre pays et brl la maison de la belle Diane, malgr les prodiges de valeur du gnral Archimde et les prires de Saint-Agathocle, qui devait tre un vque fameux; c'est pourquoi je dteste les Napolitains, les Athniens, et gnralement tous les adorateurs de Mahomet. --Je crois que tu es dans l'erreur, rpondit Mast'-Andr. Le calife Almanzor commandait une arme de Sarrazins et non pas d'Athniens. Quant aux gens de Naples, je ne pense pas qu'ils soient musulmans, puisque leur ville est sous la protection de saint Janvier. Tu peux regretter nanmoins qu'il n'y ait plus, comme autrefois, un million et demi d'habitants Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d'argent. --Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de faim, ils ne songeraient qu' chanter et faire l'amour, comme du temps de Thocrite, ce gentil pote qui frquentait les bergers. Cicio se mit rciter en dialecte sicilien quelques passages des idylles de Thocrite, et Mast'-Andr ne s'aperut point qu'il estropiait souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le chevrier arrivrent au quartier d'Ortigia, triste et dernier reste de la magnifique Syracuse. Mast'-Andr s'arrta devant un caf: un garon lui servit du caf noir, qu'il but sans descendre de son ne, suivant la mode du pays. Il se rendit ensuite sa maison de la rue Maestranza, sur le devant de laquelle tait situe sa boutique de notaire. Une table ronde couverte de papiers, quelques rayons chargs de cartons poudreux et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette boutique. Au-dessus de la porte vitre, deux normes cornes de boeuf prsentaient leurs pointes menaantes, prservatifs ncessaires de la _jettatura_ et de toutes les influences pernicieuses. Il tait peine sept heures du matin, et dj les clercs assidus feignaient de travailler sur leurs pupitres, fixs au mur par des crochets. La grand'porte de la maison tait ouverte, et Mast'-Andr entra dans la cour, o un myrthe centenaire couvrait de son ombre des rsdas, des alos et beaucoup d'orties. Une servante vint aider le patron descendre de son ne, et se mit crier d'une voix glapissante: --Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne. Aussitt une jeune fille ptulante s'lana dans les bras du vieux Mast'-Andr. Anglica, ou, par diminutif, Cangia, tait une de ces fleurs prcoces que la force des climats mridionaux dveloppe avec impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d'une grandeur dmesure, l'enfance et la pubert se disputaient encore. Sa taille haute et les lignes rgulires de ses formes contrastaient singulirement avec la vivacit de ses mouvements. A sa peau brune et la longueur un peu trange de ses dents, on reconnaissait que huit sicles n'avaient pas encore effac en Sicile les traces du sang arabe. Comme si elle et devin les moeurs des femmes orientales, la belle Anglica aimait cacher son visage dans les plis de sa mante noire, et, quand elle allait l'glise, on l'aurait prise volontiers pour une hrone de Dervis Mocls courant quelque aventure mystrieuse. Mast'-Andr n'avait point remarqu que le petit chevrier l'avait suivi jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bonhomme embrassait sa fille, Cicio ayant demand un verre la servante, trayait paisiblement une de ses chvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une assiette, et l'offrit la jeune fille, en prenant, sans y songer, une de ces poses de bas-relief antique. --Qui est ce garon-l? dit la belle Cangia en rougissant. --On n'a que faire de ton lait de chvre, s'cria le pre. Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose acadmique et continuait prsenter l'assiette d'un air impassible. --Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous embrasser, serait encore cette heure dans les eaux dbordes de l'Anapo. Tout service mrite une rcompense: faites-moi la grce de boire ce verre de lait. La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le chevrier. De son ct Cicio tenait ses regards invariablement attachs au visage de la belle Cangia, piant avec une attention extrme les moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer jusqu'o peut aller le langage des yeux lorsqu'on n'a pas vu des Siciliens converser ainsi entre eux. C'est tout une science qui chappe l'homme du Nord, dont les sens endormis n'ont qu'un vocabulaire born. Entre deux Siciliens des tincelles semblent jaillir et porter d'une cervelle l'autre des ides que nous ne pourrions exprimer sans le secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposs, accepts et convenus tacitement par un clignement d'yeux, la barbe d'un tranger, avant qu'il en ait le plus lger soupon. Cette facult du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et fait marcher en poste l'amour, cet ternel conspirateur. Mast'-Andr, qui tait du pays, remarqua des signes d'intelligence entre sa fille et le chevrier; mais il ne devina point ce qu'avaient rapidement chang Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s'taient dit ces enfants, si le regard intress d'un pre ne l'avait pas compris? Il est certain qu'une complicit soudaine s'tait tablie entre eux. Quant leurs sentiments, il faut esprer que la suite de cette histoire les fera connatre. CHAPITRE II. Tandis que la belle Anglica et le jeune chevrier conversaient ensemble par le regard, les sourcils courroucs de Mast'-Andr avaient pris l'aspect effrayant d'une grosse accolade renverse. Le notaire tira de sa poche une pice de 2 sous, qu'il dposa dans la main de Cicio, en lui disant d'un ton brusque: --Le service que tu m'as rendu et le verre de lait sont pays. Tu peux t'en aller. --Je n'ai point envie de rester ici plus longtemps, rpondit Cicio, car mes pratiques m'attendent. Cependant, je ferai volontiers voir la signorina quelques-unes des gentillesses de ma chvre jaune. --Au diable la chvre jaune! je me soucie fort peu de ses gentillesses. --C'est que vous ne la connaissez pas, reprit le chevrier. On vient de quatre lieues Floridia pour la voir danser, et elle fait la joie de mon village. --Si tu ne sors, je te vais mettre la porte, interrompit Mast'-Andr. --Excellence, quand j'ai le bonheur d'acqurir une pratique nouvelle, je considre comme un devoir de lui donner une petite reprsentation gratis. Le spectacle curieux que je vais vous offrir ne vous cotera rien. --Il faudra donc que je prenne un bton pour te faire sortir? Comme s'il n'et pas mme entendu les menaces de Mast'-Andr, Cicio appela sa chvre jaune par un cri guttural. La chvre accourut en secouant ses cornes, et se dressa sur ses pieds de derrire. --Allons, Gheta, lui dit son matre, dansons pour rjouir le seigneur notaire et sa divine fille. Cicio fit claquer ses doigts en manire de castagnettes, et se mit danser une saltarelle romantique l'usage de la chvre jaune. Tantt il prenait Gheta par la taille comme une femme, tantt il la soutenait d'une main pour l'empcher de choir sur ses pieds de devant; puis, il tournait autour de sa danseuse, et faisait les passes et gambades de la saltarelle. La belle Anglica commena par rire de tout son coeur, et, l'envie de danser la gagnant, elle courut chercher son tambour de basque. On dansa la saltarelle trois. Cicio dploya ses jarrets et mit des ailes ses talons pour s'lever deux coudes au-dessus du sol, quand il eut en face de lui deux danseuses la fois. Il voltigeait de l'une l'autre, animant la pauvre Gheta du geste et de la voix, et poursuivant ensuite la jeune fille, qui lui chappait en faisant des pirouettes. Tous trois, observant le _crescendo_ d'usage, doublaient la vitesse du rhythme, et s'excitaient rciproquement. Pendant ce temps-l, Mast'-Andr, qui prenait plaisir voir le rare talent de la chvre jaune et le contentement de sa fille, s'tait adouci peu peu. Le sourire avait remplac sur sa large face l'expression du courroux. Il commenait fredonner tout bas, en sautillant d'un pied sur l'autre. Enfin, l'enthousiasme lui montant la gorge, il se souvint du beau temps de sa jeunesse, et se lana dans le tourbillon de la saltarelle. A peine eut-il fait quatre passes que son gros corps se fondit en eau; mais il tint ferme jusqu'au bout, et ne s'arrta qu'au moment o tous les danseurs, puiss de fatigue, se couchrent sur le sable pour se reposer. --Par Bacchus! s'cria le notaire, je ne savais point que j'eusse les jambes si robustes. Il y a vingt ans que je n'ai fait tant de besogne; mais, Dieu merci, on n'a pas encore perdu sa vigueur. Tu avais raison, Cicio, ta chvre est un prodige. Elle danse comme une blanchisseuse de San-Nicolo. Ma cuisinire va te servir un verre de vin. --Combien veux-tu me vendre ta chvre? demanda la jeune fille. --Elle n'est pas vendre, rpondit Cicio. --Je t'en offre dix ducats. --Elle n'est pas vendre. --Quinze ducats. --Signorina, je vous amnerai demain de jeunes chevreaux parmi lesquels vous pourrez choisir. --C'est Gheta que je veux et non une autre. --Je ne la donnerais pas pour son poids d'or, ni pour douze acres de terre, ni mme pour le btiment de l'hpital; mais puisque votre seigneurie honore Gheta de son amiti, je viendrai chaque matin vous faire une visite, et je vous montrerai bien autre chose que la saltarelle, si votre papa veut le permettre. --Viens tant que tu voudras, mon garon, rpondit le pre, car ta chvre m'a mis en joie, et je vois qu'elle est plus savante que mes clercs. La jeune fille adressa au petit chevrier un regard plein de malice pour le fliciter d'avoir si bien gagn le coeur de Mast'-Andr. Cicio but le vin que lui servit la cuisinire, et aprs avoir salu poliment la compagnie, il appela ses chvres et sortit d'un pas nonchalant. Il n'y a point d'tre plus passionn que le Sicilien. Sa passion peut le conduire en quelques heures jusqu' la folie, et cependant il cache le serpent qui le ronge sous une triple cuirasse de dissimulation, comme si l'aveu de son trouble le devait conduire aux galres. Quand il eut quitt le notaire et sa fille, Cicio parcourut la ville et porta son lait ses pratiques, en recueillant les nouvelles du jour et causant avec les chambrires d'un ton dgag. Vers dix heures, sa tourne tant acheve, il se composa un maintien diplomatique pour passer devant le factionnaire de la porte d'Ortigia, et prit le chemin de son village; mais lorsqu'il fut seul avec son troupeau dans le dsert de marbre du quartier de Neapolis, il leva ses bras en l'air et poussa des cris dchirants. --Misrable que je suis! dit-il. Qu'avais-je besoin de suivre ce damn notaire et de voir cette fille plus belle que la faade d'un temple? saint Franois, saint Thimolon! secourez-moi. teignez le feu qui me brle. Adieu la paix de mon me! ma gat, mon repos, ma vie paisible! ruines de la mourante Syracuse, contemplez mon dsespoir. L'amour, comme un impitoyable Sarrasin, s'est gliss dans mon coeur, et porte la flamme et le fer dans tous les coins. Affreux ravage, accident lamentable! Qu'on me jette sur la tte un de ces blocs de pierre. O Cicio, pauvre Cicio! te voil dans l'enfer! Enlveras-tu ta matresse pour la conduire dans ta cabane, et la faire coucher avec son linge fin sur une botte de paille? Quel cur voudra jamais bnir un poux en guenilles? Verras-tu celle que tu adores se marier avec un autre? Meurs plutt mille fois avant que ce jour sanglant se lve! Qu'un tremblement de terre t'engloutisse en mme temps que le notaire, sa fille, et Syracuse entire! Deux laveuses qui passaient le long du grand aqueduc entendirent les cris et les imprcations du pauvre Cicio. --C'est un amoureux, dit l'une d'elles, et sa demi-folie le travaille. N'approchons pas; son mal est contagieux. Les deux laveuses dirigrent du ct de Cicio l'index et le petit doigt de la main gauche, afin de chasser la mauvaise influence. --Que la peste d'amour lui soit douce! dirent-elles ensuite; c'est un joli garon. Cicio, qui entendit des voix, reprit aussitt sa contenance diplomatique et, renfonant la douleur dans les replis cachs de son coeur, il se rendit au village de Floridia. Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas de revenir sept heures du matin chez le notaire, et jamais on n'et devin qu'il ft capable d'adresser des discours pathtiques aux objets inanims, tant il paraissait matre de lui-mme. Gheta dploya son savoir et ses grces, en sautant dans un cerceau, en dsignant la plus belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante la plus paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de Mast'-Andr. Elle marqua mme l'heure qui sonnait la pendule, en frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu se faire passer pour un sorcier. Quand le rpertoire des tours et gentillesses tait puis, on y revenait avec un plaisir toujours nouveau, et la fin de chaque sance la belle Anglica donnait une rcompense au petit chevrier, en le priant de ramener le lendemain la chvre merveilleuse. Un jour que Cicio arriva chez Mast'-Andr plus tt qu' l'ordinaire, il trouva la jeune fille assise sous le vieux myrthe. Sans doute ce tte--tte n'tait pas l'effet du hasard seul, et les dialogues muets avaient prpar l'occasion, car Cicio ne parut pas tonn de cette rencontre. Il courut tout droit sa matresse, et lui dit avec un accent plein d'nergie: --Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos yeux. --Cent mots ne seraient pas assez, rpondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti: je suis toi. --Et mes haillons, ma misre, mon ignorance, mon vil mtier? --Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon me, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de Csar. A quoi donc penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais mont sur un trne d'ivoire. Non, ce n'est point un vil mtier que le tien. De grands hommes ont men leurs chvres aux champs du temps de nos pres. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin. Qu'ya-t-il entre nous? la volont de Mast-Andr: rien de plus. Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mre; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par l jusqu'o vont les difficults. Qu'on m'oppose une barrire, je monterai sur les toits; une montagne, je m'lverai par dessus les nuages. Je te le rpte: je suis toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chvre jaune, car tu m'as apprivoise aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes pas l. Voici mon pre qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret. Tandis que sa matresse dbitait cette tirade avec une ptulance passionne, Cicio et merveilleusement reprsent la figure du jeune David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les clairons. Au dernier mot prononc par Anglica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer Mast'-Andr. Quand la chvre jaune eut donn sa reprsentation quotidienne, la jeune fille cueillit une petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu' la porte de la rue: --Ne parle plus, lui dit-elle, de misre et de vil mtier. Reconnais ce signe ce que tu es dans ma pense. Anglica dposa la couronne de myrte sur la tte de son amant et rentra dans la maison en courant. De retour son village, le petit chevrier employa tous les ambages et prcautions imaginables pour raconter sa mre ce qui venait de se passer. Dona Barbara n'tait pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre Syracuse et n'avait pas une ide nette de ce qu'on fait dans une ville. Les rares pices de monnaie qu'elle avait manies en sa vie taient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin tait riche en naissant, mais facile duper, puisqu'il tait assez fou pour donner son argent en change d'un peu de lait; tout montagnard, au contraire, tait suprieur aux autres hommes, et assur d'aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoys de Naples, c'taient des Carthaginois, contre lesquels la rvolte tait lgitime. --Mon fils, dit la vieille Cicio, s'il est vrai que ta matresse soit aussi sage que belle, je puis consentir demander sa main ce notaire que tu as sauv la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la montagne o tu demeures, comme le doit une pouse honnte et fidle. --Pour l'amour de Dieu, rpondit Cicio, n'allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d'obstacles mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma femme o il me plaira. --Ne crains rien, reprit la mre; je saurai m'y prendre avec l'habilet ncessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est fait. Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son dfunt mari. C'tait une faon recherche de couvrir la moiti de ses jambes; quelques loques dchires qui descendaient peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait peu prs la poitrine et les paules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tte un chapeau d'homme; son bras nu et brl par le soleil fut arm d'un bton de chne vert, et dans cet quipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagne de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention son accoutrement, car la misre est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde la porte d'Ortigia se permit un lger sourire; mais la vieille lui lana un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant indiqu sa mre la maison de Mast'-Andr, partit suivi de ses chvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la confrence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tte par une lucarne, et voyant une personne mal vtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne rpondit point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bton contre la porte en criant d'une voix sinistre: --Est-ce la mort ou le sommeil qui rgne ici? --Bonne femme, dit la servante, point de maldictions, s'il vous plat; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous donnera du pain un autre jour. --Accident sur vous! rpondit la vieille. Je ne demande point l'aumne, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de consquence. La cuisinire, subjugue par le ton imprieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast'-Andr arriva les mains dans les poches et le cure-dent la bouche. CHAPITRE III. Sans avoir la conscience de son origine, Dona Barbara tait un rejeton de cette race civilise qui rendit la libert des prisonniers par admiration pour les vers d'Euripide. Le culte de l'loquence est inn en Sicile, et le guide qui fait un march avec un tranger ne croirait pas mriter son pourboire s'il ne l'enlevait par un effort de rhtorique. --Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des conseils aux mres de famille, prtez-moi les lumires de votre esprit. --Volontiers, interrompit Mast'-Andr; mais il faut me payer mes consultations, car j'ai achet fort cher mon privilge. Si vous avez quatre _tari_ m'offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos affaires en iront bien. --Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre _tari_, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d'entendre des rvlations qu'il vous importe de connatre. Apprenez, seigneur notaire, qu'une jeune fille de cette ville est perduement amoureuse d'un garon de nos montagnes. Le pre de la demoiselle ne voudra point d'un gendre sans argent, et la mre du jeune homme craint pour son fils la corruption des villes. Cependant l'amour va croissant, et si les parents ne s'entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la terre. Que doivent-ils rsoudre, sage Mast'-Andr? prononcez vous-mme, et ce que vous ordonnerez sera fait. Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annonc son gouvernement sa premire dfaite; mais le notaire, au rebours du snat de Carthage, ne donna point dans le pige oratoire: --Que la mre, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le pre enferme sa fille dans un couvent. Voil ce que ma sagesse ordonne. Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise. --Point d'argent, s'cria la vieille avec vhmence; point d'argent pour un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier, et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blesse que rien ne saurait plus gurir de son amour. --Je m'en doutais, reprit Mast'-Andr; mais il y a remde tout, hormis la mort. J'enverrai ma fille Taormine, et je donnerai tant de coups de bton l'amoureux que je le gurirai de sa passion. Cicio, qui venait d'entrer dans la cour avec ses chvres, entendit cette sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrire son pre, se mit pleurer. --Qu'on m'enferme dans un couvent, s'cria la jeune fille, qu'on me creuse une tombe et qu'on m'arrache le coeur, je t'aimerai encore, mon cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grce, ton parler est trop doux pour que je t'oublie jamais. --Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l'autre sur son coeur, je veux qu'on me pende un gibet, que tous les fusils de Naples soient ajusts sur ma poitrine, qu'on me brle tout vif, qu'on me mette la question, et que mon corps soit partag en mille portions; je veux que l'on me tue, et je sortirai du cimetire pour rpter aux oreilles de mes bourreaux: J'adore la charmante Cangia. C'est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du thtre et la plus rare dans la ralit, que de voir deux amants se jeter dans les bras l'un de l'autre, et se tenir embrasss jusqu' ce que leurs tyrans les sparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la jeunesse en vienne cette extrmit de surmonter le respect, la crainte et la pudeur; mais, sous le 38e degr, les coeurs sont brlants, et l'amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guid par un autre aveugle, le dlire. La belle Cangia courut son amant; Cicio la reut perdue entre ses bras, et tous deux pleurrent chaudes larmes, en se prodiguant les serments et les caresses. Mast'-Andr criait comme un aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux clats en dansant un pas de sorcire. --Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants. Bnissez-les, sainte Venus; protgez-les, sainte Proserpine! merveille de l'amour: la fille d'un puissant notaire presse sur le coeur d'un simple chevrier! A la mort seule il n'est point de remde; il en est tous les autres maux. Le notaire l'a dit lui-mme, et c'est la vrit; car il mourra, l'injuste pre, et je mourrai aussi, vieille Barbara; mais les enfants vivront pour s'aimer, et la marmite sera toujours pleine, et les jeunes poux danseront se briser les reins, tandis que je dormirai avec une grosse pierre sur l'estomac. Aujourd'hui on crie et on pleure; mais la mort ramnera le silence et puis la paix et le bonheur.--Partons, mon fils; retournons dans nos montagnes, et si ton coeur est malade, console-toi en songeant que ta matresse a bu comme toi dans la coupe empoisonne. --Va-t-en, Cicio, dit la belle Cangia, car mon pre pourrait te battre, et j'en mourrais de douleur. La jeune fille tira violemment l'pingle d'argent qui ornait ses cheveux, dtacha le ruban de sa ceinture et donna ces gages de sa tendresse au petit chevrier; puis elle remonta dans sa chambre en poussant des sanglots fendre les pierres. Cicio, emport par son dsespoir, se sauva en courant comme un fou, et chercha un coin solitaire o il pt se lamenter commodment. La chose n'tait pas difficile trouver: depuis quelque mille ans on n'a pas vu de foule dans les rues de la pauvre Syracuse. Notre hros souleva des tourbillons de poussire en passant le long des remparts; des chiens couchs l'ombre d'un mur aboyrent aprs lui; des enfants qui jouaient sur le seuil d'une maisonnette dlabre le suivirent du regard avec tonnement, et il arriva au bord de ce bassin tout encombr de ruines qui porte encore le nom de fontaine Artuse. Deux nymphes en chemise, plonges dans l'eau jusqu'aux genoux, lavaient du linge qui avait grand besoin de cette opration. Cicio reprit sa course et acheva le tour de la ville, toujours peronn par son dsespoir. Il tomba enfin accabl de douleur dans l'enceinte du Prytane. Quand il eut bien pleur, la face contre terre, le petit chevrier se sentit touch l'paule. Il releva la tte et vit auprs de lui sa chvre jaune qui le regardait d'un air de blme et de reproche. --Tu as raison, Gheta, lui dit-il: cette conduite est indigne de ton matre. Ce n'est pas en pleurant comme une femme que j'apprivoiserai la fortune. Courons ensemble aprs elle. Cherchons-la dans les grandes villes qu'elle habite. Fuyons bien loin de l'ingrate Syracuse. Voyageons par tout l'univers, c'est--dire d'un bout l'autre de la Sicile, et nous reviendrons peut-tre aussi riche que Mast'-Andr lui-mme. L'esprance s'tant glisse dans le coeur de Cicio, il se releva plus calme et s'achemina vers son village en prparant dans sa tte les entreprises les plus hardies. Pendant ce temps-l, Mast'-Andr, mu par sa querelle avec la vieille Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour aller se distraire. Chez un limonadier qu'il frquentait depuis dix ans, il rencontra un juge _ordinateur_ de ses amis, qui lui proposa une partie de _bazzica_, et comme Mast'-Andr poussait des soupirs en mlant les cartes, le seigneur juge lui demanda la cause de son chagrin. Le notaire raconta en confidence le sujet de ses peines et la triste obligation o il tait d'envoyer sa fille Taormine pour l'loigner d'un misrable chevrier qu'elle aimait follement. --Par le Christ! vous n'tes gure ingnieux, Mast'-Andr, s'cria le juge, de ne pas savoir vous dfaire d'un chevrier qui vous gne, lorsque vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis un gendarme: Faites ceci; arrtez telle personne; mettez-la en prison; serrez-lui les pouces jusqu'au sang, l'instant la personne est saisie, apprhende au corps, mise au secret, et que le sang jaillit de ses pouces selon mon commandement? Regardez-moi l, entre les deux sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous dlivrer de votre inquitude. La belle Anglica n'ira pas Taormine; c'est votre chevrier qui sera conduit sous bonne escorte Noto, o est le sige de l'intendance. --Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque dlit. --Vous commencez comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre compre et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant? Choisissez vous-mme le dlit: voulez-vous que j'accuse ce drle de vous avoir sduit votre fille? de l'avoir ensorcele? Dans l'intrt de l'aimable Anglica, il serait mieux d'imaginer un vol. Ne manque-t-il rien chez vous? une pice d'argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque autre objet? --J'y songe, s'cria Mast-Andr: ce pendard possde l'pingle d'argent que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais la vrit est que Cangia lui a donn volontairement ces deux objets comme des gages de son amour. --Nous y voil, reprit le seigneur juge: adressez-moi une lettre en manire de plainte, et je me charge du reste. Depuis le postillon qui menait _l'ordinario_, jus-qu'au gouverneur-gnral, tous les fonctionnaires de la Sicile taient des Napolitains et se considraient comme en pays conquis: c'tait un excellent moyen d'entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu s'entendre et s'aimer. Mast'-Andr gota fort l'expdient du seigneur juge. Il demanda une feuille de papier sur laquelle il crivit une plainte en bonne forme, et Cicio fut accus d'avoir vol une pingle d'argent et une ceinture, en s'introduisant dans la maison du seigneur Mast'-Andr, notaire privilgi, sous le prtexte de fournir du lait de chvre. Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de bois (car la plus chtive chaumire de la Sicile est encore orne d'un balcon) lorsqu'elle aperut de loin trois gendarmes qui montaient par un sentier. La vieille montagnarde appela Cicio grands cris, et, grimpant sur un escabeau, elle dcrocha la carabine de son dfunt mari, qu'elle chargea elle-mme, en femme exerce au maniement des armes: --Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce dsert. N'en doute pas, tu vas tre arrt. Il y a l dessous une vengeance et une machination des trangers. Tu as le temps de tuer les trois Carthaginois par cette fentre. Ne perds pas une minute, ajuste d'abord celui qui marche devant, et qui parat conduire les deux autres. Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier: --Je ne suis point coupable, dit-il sa mre, et ne le deviendrai pas, moins qu'on ne me pousse la dernire extrmit. Si c'est moi qu'en veulent ces uniformes, je saurai jusqu'o peut aller l'injustice des trangers. Au bout d'un quart-d'heure les gendarmes entrrent dans la maisonnette. --Tu vas nous suivre, dit le sergent Cicio. O est ta chvre jaune? --La voici. --Il faut qu'elle nous accompagne. --Est-elle accuse d'un crime? --Assurment. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups. --Et quels coups est-ce donc que je fais? --Les _ordinateurs_ te l'apprendront. Je vais examiner un peu l'intrieur de cette armoire. --Une pingle d'argent! c'est justement ce que nous cherchons.--Un ruban vert avec une boucle de ceinture!--Ton affaire est claire. --Que vois-je encore l? Une vieille montre d'argent. --C'est l'hritage de mon pre, dit Cicio. --Un misrable comme toi possde une montre quand je n'en ai point! Le sergent mit la montre dans sa poche. --Qu'as-tu sur toi? dit-il ensuite; un couteau, cela peut figurer au procs; quatre _grani_, ce sera pour ma peine. A prsent, marchons. Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amrement son fils de se laisser dpouiller par les Carthaginois; mais, comme le sergent la menaa de l'arrter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit filer en chantant d'une voix lugubre la complainte sicilienne de _Dona Carmina._ Le petit chevrier appela sa chvre jaune, et sortit entour des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille; mais Cicio, sans changer de visage, se plaa derrire l'tranger, de faon le couvrir de son corps, jusqu' ce qu'un dtour du chemin et mis les gendarmes l'abri de tout danger. Ce n'tait pas par rsignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des trangers, il n'attendait au contraire que des iniquits. Il n'obissait qu' sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une rsolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui pargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n'taient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entre Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur. --Sclrat! s'cria imptueusement le seigneur juge, dont la modration n'tait pas la plus belle vertu; je te ferai lier avec des cordes; je te ferai donner cinquante coups de bton, et enfermer dans une prison o tu n'auras point d'eau boire que tu n'aies avou ton crime; ainsi parle vitement; je n'ai pas de temps perdre. --Excellence, rpondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accus. --Il ne s'agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l'as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond? Je te commande d'avouer que tu l'as commis, et prends garde ce que tu vas rpondre. --Votre excellence se trompe en m'appelant impie: je fais mes prires et je vais l'glise. Je n'ai vol personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j'ai une chaumire cinq milles d'ici, dans la montagne? --Le gueux m'interroge, je crois! dit le seigneur juge. C'est moi qui dois t'interroger. Dpche-toi d'avouer, afin qu'on te punisse. --Je n'ai mrit aucune punition. --Et qu'importe, pourvu que tu serves d'exemple? --Je supplie votre excellence d'avoir piti de moi. --Ne me fais pas parler de choses trangres au procs. --Seigneur, je suis innocent. --Tu vas bien voir que tu n'es pas innocent. Qu'on le mne en prison et qu'on enferme aussi la chvre. Les gendarmes emmenrent Cicio, et aprs le dpart du prvenu, le seigneur juge, encore agit par la colre, rpta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes: --Qu'on le mne en prison!... Il verra bien qu'il n'est pas innocent... Qu'on enferme aussi la chvre... Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s'tait senti au pouvoir de l'ennemi, et il avait pens que son innocence ne lui servirait rien; aussi ne songea-t-il plus qu'aux moyens d'chapper la fureur des Carthaginois. CHAPITRE IV. Dans le sud de la Sicile, les routes n'existent point. On passe travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est tonn de trouver au bout de ces dserts des villes considrables, d'o on ne sort pas sans pril. Quant aux modes de transport, ils se rduisent deux, les mulets et la _lettiga_, espce de bote incommode, expose verser, et qu'on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manire vraiment sre d'aller d'un lieu un autre c'est de se servir de ses jambes. Cette manire tant aussi la plus conomique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expdier le petit chevrier Noto entre deux fantassins. Quand une passion ne trouble point son caractre, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n'est pas endommag par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidit, ni par l'instinct du vol et de la fourberie, ni par l'intrt personnel ou les prjugs de l'ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers dispos lier conversation. La facilit de moeurs est telle dans le royaume de Naples, que les galriens eux-mmes vivent doucement et familirement avec leurs gardiens; sauf l'obligation de porter l'habit jaune et la chane au pied, les condamns mnent la vie de tout le monde, et il n'est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un caf que le _galant'uomo_ confi leur garde ait achev de prendre une glace. Les deux fantassins chargs de conduire le petit chevrier n'avaient pas contre le prvenu la mme animosit que les gendarmes. On ne leur avait point dfendu de parler leur prisonnier, et d'ailleurs, c'et t une recommandation inutile, attendu que la langue d'un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage tait de huit lieues, et dj, au bout d'une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu'ils avaient comprendre son dialecte mlodieux. De Syracuse Noto, le rivage de la mer sert la fois de guide et de chemin. On ne voit devant soi que des sables, coups par des rivires qui descendent des montagnes. Les sons d'une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de temps autre que ce pays n'est pas absolument abandonn; mais vous ne trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l'ardeur du soleil. Cicio, suivi de sa chvre, marchait rsolument entre les deux fantassins par vingt degrs de chaleur, et faisait sortir des touffes d'herbes, dont la plage tait marquete, des milliers de lzards et d'insectes bourdonnants. La mer, endormie, tranait mollement ses lames sur le sable en produisant un bruit semblable l'explosion d'une fuse volante. L'un des soldats napolitains, entendant des grelots rsonner derrire lui, dit son camarade d'un air satisfait: --Nous allons avoir de la compagnie. En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules charges d'une _lettiga_. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au pas militaire ct d'eux, et dit gament aux soldats: --Signori, je vous souhaite une heureuse journe. Il me parat que vous menez ce joli garon o il n'a pas envie d'aller. --Eh! rpondit l'un des fantassins, nous faisons ce qu'on nous commande. --Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin? --Il dit qu'il ne sait point son crime; mais la chose est consigne sur des papiers que j'ai dans ma poche, et je connatrais dj le cas si je savais lire. Que voulez-vous? Un fantassin n'est pas un docteur? --Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d'amuser le chemin, je vous conterais bien l'histoire de la dame Coletta, pour peu que vous m'en fissiez la demande. --Contez-nous cela, quoiqu'un verre de limonade ft plus propos qu'une histoire. --De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait pour vous ter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un vin _del Greco_ qui vous pousse un homme fatigu quinze milles sans qu'il sache comment. Les deux soldats burent quelques gorges de vin et passrent la gourde Cicio, aprs quoi le muletier commena le rcit diffus et incomprhensible de l'aventure de la dame Coletta. Lorsqu'il vit les deux fantassins occups suive avec application le fil embrouill de son histoire, le narrateur, qui n'avait point encore regard Cicio, tourna son visage du ct du prisonnier en fermant son oeil gauche, ce qui voulait dire: --Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble. Cicio abaissa imperceptiblement l'une de ses paupires, et ce fut comme s'il et rpondu: --J'ai compris. Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier s'il voulait tenter de s'vader, et Cicio frappa sur son genou pour assurer qu'il avait de bonnes jambes. Aprs ce dialogue muet, l'histoire de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement. --Signori, dit le muletier, quand nous serons deux milles d'Avolo, il ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tu un de mes confrres la semaine dernire. Les soldats ouvrirent de grand yeux, et le nez du muletier, en se tordant d'un air narquois, dit clairement Cicio que ses gardiens n'taient pas fort braves. --Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je passerai l'ombre de vos fusils. a, dites-moi: sont-ils _anims_, ces fusils? --Le mien, rpondit l'un des Napolitains, est anim par une charge de poudre et une balle; mais celui de Giovanni est _endormi_. --Eh bien! signor Giovanni, je vous avertirai du moment o il sera prudent de briser une cartouche. Un oiseau de mer s'approchait de la cte en volant lourdement; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait aiguillonner ses mules. --Signor soldat, dit-il, voil une bonne pice faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l'oiseau la tte, et vous le toucherez dans les ailes. Le Napolitain tira sur l'oiseau et le manqua. --Par Bacchus! s'cria le Sicilien, la balle a gliss sur les plumes, aussi vrai comme il l'est que je m'appelle Trajan. Armes feu, armes peu sres; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard. Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l'occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s'il devait tenter de s'enfuir; mais don Trajan lui fit signe d'attendre encore; le muletier posa le bout de sa perche sur le numro de la _lettiga_, ce qui signifiait: Il ne faut pas me compromettre, et il entonna la chanson catanaise: _Tal cornu mi penninu_, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chvre jaune, habitue danser sur l'air de cette _popolana,_ se dressa sur ses pieds de derrire en secouant ses cornes. Don Trajan s'arrta, comme frapp d'tonnement, et prit part les deux soldats. --Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez Noto. Ce garon-l est un sorcier, et sa chvre n'est autre que le diable auquel il a vendu son me. Le muletier appuya cette rvlation d'un signe de croix. --Jeune homme, dit-il ensuite Cicio avec un clignement d'yeux significatif, je gage que tu n'as pas fait asperger ta chvre d'eau bnite le jour de Pques, comme le doit un chevrier bon chrtien. --Il est vrai, rpondit Cicio, ma chvre est savante et n'a pas besoin d'aller au catchisme. L'eau bnite l'incommode: mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l'affaire d'un moment. --Et pourquoi te laisses-tu conduire l'intendance? --Parce qu'il ne me convient pas de m'chapper; car je le pourrais assurment. Je pourrais tre au sommet du mont Rosso, ou de l'Etna dans cinq minutes; je pourrais vous dire, ainsi qu' ces deux honntes militaires, ce que vous avez dans l'esprit, ou bien les noms de vos parrains et marraines, ou encore quelle anne et quel jour vous mourrez. --Quoi! comment! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j'ai l dans la poche de ma veste? Don Trajan fit avec ses lvres la moue d'un homme qui fume; et Cicio, appliquant son oreille contre le museau de sa chvre, rpondit aussitt: --Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe. --O l'trange chvre! s'cria le muletier, en montrant sa pipe. En vrit, je n'aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes ides. Jeune homme, je ne t'envie point tes connaissances; elles te coteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon cousin le contrebandier. Cicio causa tout bas avec sa chvre, et dit avec assurance: --Si votre cousin ne s'appelle pas Joseph, il ne s'en manque pas de plus de deux notes; et, quanta sa profession, Gheta certifie qu'elle est mal vue des gens du roi. --Vive Dieu! s'cria le muletier, c'est cela mme; sauf les deux notes, le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un mtier prilleux, comme le dit la chvre. Seigneurs fantassins, je vous demande pardon de vous fausser compagnie; mais les chemins sont assez mauvais sans qu'on s'amuse encore voyager avec le diable. Le gouvernement de l bas vous paie pour avoir plus de courage qu'un muletier. Que le ciel vous conduise! moi je crains la chvre jaune et je m'en vais. Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa perche, et partit en courant; peine avait-il cent pas d'avance, que Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fiert d'un vritable magicien: --trangers, si vous n'tiez forcs d'obir vos matres, je vous changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu'on priera Dieu pour lui le jour des Morts de cette anne. Cicio poussa le cri guttural auquel sa chvre obissait, et courut de toutes ses jambes vers les montagnes. L'un des soldats voulut le poursuivre; mais en moins d'une minute, il comprit que ses efforts taient inutiles, et revint vers son compagnon. L'autre soldat essaya de charger son fusil; mais le fuyard tait dj hors de porte. Les deux fantassins s'arrtrent paisiblement regarder le petit chevrier sauter par dessus les buissons et les cactus; ils le virent bientt grimper parmi des rochers et s'enfoncer dans un ravin, o il disparut, toujours suivi de la fidle Gheta qui galopait derrire lui. --Par saint Janvier! dit l'un des soldats, si l'on nous donne un sorcier mener en prison, et que le diable nous l'enlve, ce n'est point notre faute. --Le seigneur juge n'avait pas song que cette chvre jaune tait Satan lui-mme, et prsent la chose n'est plus douteuse. --Si peu douteuse que j'ai vu le sorcier plus de mille coudes dans les airs, cheval sur sa chvre qui avait des ailes longues comme ce fusil. --Et moi, ne l'ai-je pas vu, comme je te vois, se prcipiter du haut des nuages dans un trou d'o sortaient des flammes. --Notre rapport tablira le fait, et si l'on nous met en prison, nous jouerons la _murra_. --Et la petite Cattina nous apportera des figues d'Inde et des graines de citrouille. Les deux fantassins retournrent tout doucement Syracuse, en prparant leur vridique rapport. Sans trouver leur rcit absolument dnu de vraisemblance, le seigneur-juge les appela sots et maladroits. Il envoya le dossier de Cicio Noto, avec l'pingle d'argent et la ceinture, plus un procs-verbal des circonstances de l'vasion. Les deux soldats furent mis en prison, et la petite Cattina leur apporta des figues d'Inde et des graines de citrouille, qui les consolrent amplement de leur disgrce. Mast'-Andr apprit ces dtails chez le limonadier, de la bouche mme du seigneur-juge, et il se caressa le menton d'un air satisfait en rptant plusieurs fois: --Contumace, voleur, sorcier, peu importe le titre que mrite ce pendard de chevrier, pourvu qu'il ne puisse plus reparatre Syracuse. --C'est moi que vous devez votre tranquillit, lui dit le juge. C'est de cette tte-l qu'est sorti l'heureux expdient. Rjouissez-vous donc d'avoir pour ami et compre un homme ingnieux, car, sans moi, Dieu sait ce qu'allait devenir la belle Anglica. --Seigneur juge, rpondit Mast-Andr, Anglica aurait toujours t ma fille; je dis la fille de Mast'-Andr, le plus riche notaire de Syracuse. Je l'ai engendre et fait mettre au monde par ma femme. Laissons chacun son mrite, s'il vous plat. Si vous tes un habile magistrat, je suis un hardi notaire; vous tes un ami complaisant, et moi un pre sage. L'un vaut bien l'autre. Tandis que les deux compres se dcernaient eux-mmes ces justes loges, Cicio tait revenu Floridia. Devant la porte de la chaumire, il trouva la vieille Barbara, chausse de ses demi-bottes, coiffe de son chapeau d'homme et la carabine sur l'paule. --Mon fils, dit la vieille, tu arrives propos. Je pars pour Syracuse dans le dessein de tuer l'Athnien ordinateur. Le ciel a piti de nous, puisque tu as russi t'chapper. J'ai vendu nos chvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune Catane. Embrasse-moi: dans deux heures nous serons vengs; mais tu vas perdre ta mre. Cicio connaissait trop bien l'enttement et l'exaltation de dona Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise. --J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pntrerez-vous jusqu' lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'chapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, o je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bndiction. --Oui, s'cria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boite poudre et ce couteau. A prsent, je te bnis. Et toi, pauvre maisonnette o sont morts mon mari et les aeux de mon fils, sois aussi bnie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire ceux qui te verront: J'appartenais la vieille Barbara: j'tais le patrimoine du jeune Cicio; mais la perscution et l'injustice m'ont fait changer de matres. Cicio et sa mre descendirent le sentier de Floridia et traversrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder son fils une bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse. CHAPITRE V. A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il ralentit le pas et s'arrta pour dlibrer avec lui-mme. L'amour lui tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie tait de revoir sa matresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un endroit couvert de ronces o il pt cacher sa carabine, et il se mit l'ombre dans le tombeau d'Archimde pour y attendre le soir. Les glises sonnaient l'Anglus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire tait close; mais on voyait de la lumire la fentre d'Anglica. Cicio s'arrta au pied de cette fentre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire: _N'es-tu donc ne, Philis, que pour me briser le coeur_? Aussitt la belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient elle, parut sur son balcon; et, malgr l'obscurit, elle reconnut celui qu'elle aimait, ses haillons et son air d'empereur romain. --Alerte! lui dit-elle voix basse; il ne faut pas rester l. --Alerte! vous aussi, rpondit Cicio; car je vais pntrer dans la maison. Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu'il trouva sur sa droite le conduisit derrire les jardins. Il grimpa sans peine sur les murs dlabrs; le myrte centenaire lui servant d'indice, il entra dans le domicile de Mast'-Andr par le chemin des amants et des voleurs. La servante, occupe laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l'escalier, se jeta dans un grenier et monta sur le toit de la maison. Anglica tait encore sur le balcon, rassemblant ses ides pour trouver un moyen d'introduire prs d'elle son amoureux, lorsqu'une branche de girofle, qui lui tomba sur la main, vint l'avertir que le problme tait rsolu. Au printemps, les toits de Syracuse ressemblent des parterres, tant il y pousse de fleurs entre les pierres et le ciment. La belle Cangia ne fit qu'un bond de sa chambre au grenier; Cicio lui tendit la main pour l'aider monter sur le toit; et, le plus press pour des amants malheureux tant de se tmoigner leur tendresse, ils se jetrent dans les bras l'un de l'autre; aprs quoi ils s'assirent sur les tuiles comme dans un boudoir, pour y causer de leurs affaires. --Ne nous le dissimulons pas, dit la jeune fille: les obstacles qui nous sparent sont plus grands que je ne l'avais suppos d'abord. --Je m'en aperois, rpondit Cicio, puisque votre pre me fait poursuivre par les bonnets carrs et les gendarmes. --De quel crime es-tu donc accus? --Ils ne peuvent pas seulement le dire. --Je ne connais point les lois, mais il me semble impossible qu'elles ordonnent d'arrter un homme parce qu'il est amoureux. --Que sais-je? je suis seul et je ne possde rien. Mes ennemis sont puissants et nombreux; ils m'accableront si Dieu ne vient mon secours. --Il y viendra. Notre plus grand malheur, c'est ta pauvret. Fais fortune et tout ira bien. --Sans doute: si j'avais un habit noir et si j'tais notaire, votre papa s'adoucirait; mais comment devenir notaire et avoir un habit noir? --Apprends lire et crire. --Ce serait trop long; je mourrai cent fois d'impatience. J'avais bien song me faire domestique de quelque Anglais. --Il t'emmnerait dans son pays: cela ne vaut rien. --Si j'en croyais ma mre, j'irais sur la route de Palerme ou celle de Messine dvaliser les voyageurs, et dans leurs bagages je trouverais des habits et de l'argent. --Fi! Cicio, je ne veux pas que tu sois brigand. --Je pensais encore m'installer devant l'auberge _Del Sole_ avec une bote en carton, pour vendre aux trangers des mdailles, des morceaux de mosaques, du corail et de l'ambre vert. --Tu gagnerais peu de chose ce commerce-l. --Si je m'embarquais sur le navire d'un pirate? --On te pendrait. --Si j'allais de porte en porte avec la robe de capucin? --On te donnerait plus de crotes de pain que de monnaie. --Je ne vois plus qu'une ressource; c'est de parcourir les grandes villes et d'y montrer ma chvre savante sur les places publiques pour de l'argent. --Ceci vaut mieux; c'est un moyen sr et honnte de faire fortune. Gheta est un prodige. Ne cherche pas autre chose; tu as trouv le chemin du bonheur. On dit qu'il y a quarante mille habitants Catane et quatre fois davantage Palerme; si chacun d'eux te donnait un _grano_, je ne sais pas combien cela ferait; mais assurment ce serait une somme considrable. Or, tout le monde Catane et Palerme voudra voir ta chvre savante. --Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chvre tant de gens? --Peut-tre trois mois. --Grand Dieu! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois? Ce seront trois sicles; et que deviendra votre amour pour moi? --Il se fortifiera dans l'attente et l'esprance. --Et comment allez-vous rassurer mon pauvre coeur? --Je jure de te rester fidle par ce ciel et ces toiles qui nous regardent, par ces fleurs et ces herbes qui vivent sur ce toit, o je reviendrai tous les jours m'asseoir pendant ton absence. Va, ne perds pas une minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transform se prsentera chez mon pre, vtu comme un prince et suivi d'un mulet charg d'or et de pierres prcieuses. --Mais, si l'ordinateur m'accuse de quelque nouveau crime? --Y penses-tu? Lorsqu'il te verra riche, il voudra te marier avec sa fille, et ce sera mon tour d'avoir peur que tu ne m'oublies. --Vous avez raison. Mon plan est fait: dans trois mois je serai ici avec le mulet charg d'or et de bijoux. Votre pre m'accueillera bien, et on nous mariera. Les deux enfants, bercs par leurs illusions, se mirent faire des chteaux en Espagne. Ils y seraient encore si la cuisinire ne se ft avise de crier tue-tte que le souper tait servi, et que le patron attendait la signorina. Le petit chevrier reut de son amie le baiser d'adieu, et tous deux descendirent pas de loup du toit dans le grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escalad les murs, se retrouva ensuite dans la ruelle dserte, o il chanta encore, en manire de salut, l'air populaire: Dunca nascisti, Fillidi, Pii divideri stu eori? Et il s'loigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que la longueur insupportable du dlai de trois mois. Comme les portes de la place taient fermes, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour Syracuse, se rendit la pointe de la presqu'le d'Ortigia. Un vieux puits dessch, duquel on avait jadis tir de l'eau par le moyen d'une poutre, lui fournit un expdient pour descendre au pied des remparts; il posa l'_as'a_ du puits du haut des murailles sur un terrassement, et parvint, en se laissant glisser le long de la poutre, jusqu'au rivage del mer. Afin de ni point gter sa veste et son caleon de toile, il fit du tout un turban qu'il posa sur sa tte, et, traversant la nage le Petit-Port, il n'eut pas soixante brasses faire pour aborder sur la rive d'Acradine, plage dsole, dont les fondrires reprsentent la chausse d'Antin de l'antique Syracuse. Le carillon de minuit n'tait pas sonn quand notre chevrier tira des ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n'avait pas t restaure depuis le voyage en Sicile de Cicron; mais elle n'est point encore mconnaissable cette heure, tant les ingnieurs d'autrefois taient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva sa mre assise au pied d'un chne vert, et Gheta endormie sous un buisson de grenadiers. Il tait ais de voir, la mine de Barbara, quelles sinistres penses elle roulait dans sa tte, car elle avait enfonc son chapeau jusqu' moiti de son long nez. La vieille se leva imptueusement et courut vers son fils. --Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui dvorent cette terre opprime finir comme celui dont tu viens de rgler les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutan. Dona Barbara traa une croix dans la poussire avec le bout de son bton, pour indiquer aux passants qu' cette place on avait parl de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait merveille; il appela sa chvre, qui accourut en bondissant d'un air espigle, et on reprit en silence le chemin de Catane. Au-del de Priolo, la rente, qui est presque acheve aujourd'hui, n'tait pas mme commence en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la mer sans remarquer la beaut des sites, la fracheur des bois, le charme et la varit d'une nature vivace excite par la fivre du printemps; ils troublrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin o coulait un ruisseau; ils traversrent des champs de bl, des bataillons de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le salurent en faisant leur prire du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du plus beau spectacle du monde. Derrire eux taient les regrets, leur vie passe, et devant, l'inquitude et l'inconnu. La chvre jaune elle-mme, comprenant la situation, avait cess ses gambades matinales et cheminait pas compts le museau pench sur les talons de son jeune matre. A dix heures, la chaleur devenant intolrable, nos aventuriers se couchrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grille, avec un peu de pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu' l'heure des vpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrrent dans le village de Lagnone, compos d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalit ne se refuse pas dans ces pays-l; il y a si peu de diffrence entre la belle toile et l'intrieur d'une habitation, que la misre vous invite entrer comme chez vous par la brche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa mre, et la chvre Gheta, s'installrent chez de bons paysans, et ils occuprent un coin dans une chambre, l'autre bout de laquelle reposaient le matre de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et des pourceaux. Quelques poules, grimpes sur un perchoir compltaient ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cit de Catane. Cinq fois victime des brutalits de l'Etna, Catane est habitue renatre, comme le phnix, toujours plus belle chacun de ses dsastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la ville et en brlrent la moiti. Quatre ans aprs, un tremblement de terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscite comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mre virent ces rues symtriquement alignes, ces vastes palais en belles pierres, ces places publiques ornes par l'art antique et le moderne, ces glises, les unes vieilles, les autres toutes neuves, leves en moins de deux sicles, ils se crurent transports au temps de leurs traditions populaires. Le brillant sicle de Hiron se montrait avec les agrments de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu'un fiacre venait passer; les cafs lui semblaient des salons remplis de gens de cour, et il valuait vol d'oiseau les richesses de cette cit par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des nes afin de mnager leurs jambes. Il couvait du regard sa chvre jaune, et tremblait qu'un accident ne lui enlevt cette prcieuse amie. Nos trois voyageurs eurent quelque peine trouver une maison o l'on voult bien recevoir des htes aussi pauvres qu'eux. Ils se logrent dans un faubourg, derrire le couvent des Bndictins, en payant d'avance une quinzaine de leur loyer. Cicio, press de tenter la fortune, se dcida enfin communiquer sa mre ses vastes desseins. Dona Barbara ayant approuv l'ambition du jeune homme, tint conseil avec lui pour aviser aux moyens de l'aider dans son entreprise. Il fut rsolu qu'afin de frapper les imaginations et de lancer Gheta dans le grand monde avec tous ses avantages, on lui ferait des cornes d'or, et qu'on chercherait tendre le rpertoire de ses gentillesses. Une feuille de papier dor et un peu de colle suffirent pour changer la chvre montagnarde en bte coquette et citadine. Un collier de grelots qu'on lui mit au cou complta sa parure et servit d'accompagnement ses espigleries. Dona Barbara, pourvue d'un tambour de basque, se transforma en orchestre. Cicio lava ses mains, spara ses cheveux sur le milieu du front, acheta de belles boucles d'oreilles en argent, et posa sur sa tte une couronne de feuilles de myrte. Tant de luxe avait exig une mise de fonds considrable; deux piastres y avaient t absorbes en un tour de main. Ou descendit donc dans la rue en grand quipage pour demander la curiosit publique la juste indemnit de ces frais de toilette. Aussitt, que les passants virent nos trois aventuriers, ils comprirent leur accoutrement que c'taient des acteurs de la place publique. Le Sicilien est spectateur ardent, prcisment cause de l'extrme raret des spectacles. Une bande de polissons, suivit la troupe ambulante dans le plus profond recueillement. La vieille Barbara n'excita pas un sourire, et les polissons regardaient ses bottes et son chapeau d'homme avec respect, tant ils craignaient d'indisposer ou de troubler ces artistes, qui se vouaient au plaisir de leurs contemporains! Arriv sur la place du Dme, Cicio fit un signe sa mre pour lui indiquer l'emplacement favorable une reprsentation. Il s'arrta prs du grand perron de l'glise, et un cercle de curieux se forma autour de lui. Les hommes cdrent le premier rang aux _toppatelles_ (c'est le nom des jeunes filles catanaises enveloppes de leurs dominos noirs), et Cicio ayant fait d'une voix mue l'annonce du spectacle, le tambour de Barbara donna le signal de la danse. La saltarelle accommode l'usage de la chvre excita un enthousiasme gnral. Les grces de Gheta furent apprcies, et une triple salve d'applaudissements clata ds les premiers pas de la danseuse. Les pithtes _divine_, _chre_, _adorable_, furent rptes cent fois avec l'accent passionn du Midi. Une belle dame qui passait en calche de place, fit arrter le fiacre et regarda le spectacle du haut de sa voiture. Des moines souriaient d'un air paterne, et les gens du peuple bnissaient la chvre, le jeune danseur et l'heureuse mre qui avait mis au monde un garon si intelligent. Quand on eut bien admir la bravoure de la Taglioni aux cornes d'or, Cicio, pour battre le fer chaud, dit sa mre de faire la collecte, et la vieille Barbara prsenta son tambour aux assistants. Chacun porta la main sa poche, bien dispos en tirer ce qu'il y trouverait; mais le plus grand nombre n'y trouva rien. Cependant les plus riches payrent pour les pauvres, et une pluie sonore vint tomber dans le tambour de basque. La belle dame ouvrit sa bourse de joie et jeta de loin une pice de deux carlins, que Cicio reut au vol. Gheta fit une rvrence cette beaut gnreuse, et on passa des danses aux tours de divination et de magie blanche. Quand Cicio demanda o tait la personne la plus amoureuse de la compagnie, la chvre marcha tout droit vers une toppatelle jeune et charmante, qui se voila en rougissant sous son capuchon noir; une explosion de gros rires partit des larges poitrines des muletiers et des matelots. Cicio demanda quel tait le plus riche seigneur, et Gheta vint saluer un bourgeois portant un parasol et mont sur un ne. Le cavalier, flatt du compliment, fouilla dans sa poche et jeta une pice de cuivre large comme la main, de la valeur de cinq _grani_. Aprs divers autres tours non moins subtils que les prcdents, la recette commenant baisser, la vieille Barbara mit le tambour sous son bras en s'criant: --C'est assez pour aujourd'hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en un jour. Demain la chvre savante en dira davantage, car elle en sait plus long qu'un docteur. Cicio appela sa chvre, que les toppatelles accabliaient de caresses et les artistes ambulants retournrent chez eux, emportant des sous remuer la pelle et des bndictions ne savoir qu'en faire. CHAPITRE VI. Rentr dans sa maison, Cicio compta son argent; il crut rver en se voyant possesseur d'une somme de six carlins, c'est--dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et force de chercher, aid par les lumires de Barbara, il trouva qu'au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination droute se rejeta sur les assurances de l'aimable Cangia. Sa matresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hsiter que quarante-cinq piastres taient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prtendre l'alliance d'un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s'installait dans le _Corso_, un autre jour dans la rue de l'Etna, sur la place de l'lphant, la porte de l'arc de triomphe, sur le mle, devant les cafs. Les sous pleuvaient, et la rputation de Gheta tait si belle, que du plus loin qu'on voyait ses cornes dores, les toppatelles s'approchaient comme des nonnes en procession; les polissons accouraient toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu'on les en prit. Un matin, la troupe, suivie de ses _dilettanti_, avait tabli son spectacle volant sur la grand'place, au pied de l'lphant de marbre noir. Avec sa grce accoutume, la chvre savante prdisait une jolie fille qu'elle se marierait bientt, lorsque Cicio aperut au milieu de la foule la figure ruse du vieux muletier de Noto. Malgr la reconnaissance qu'il devait don Trajan pour l'avoir aid s'enfuir, cette apparition donna de l'inquitude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s'approcha du muletier et lui dit voix basse: --Qu'y a-t-il? --Du danger, rpondit Trajan. Le spectacle termin, Cicio et le muletier se retirrent dans le coin de la place de l'Elphant, o se tiennent les loueurs de mules et de litires. --Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan. --Qu'est-il donc arriv? --Le voici: aprs ta fuite, l'ordinateur a envoy ton dossier l'intendance. Un ordre de t'arrter a d partir ce matin par l'_ordinario_: il sera tout--l'heure Catane, et ce soir les gendarmes se mettront ta poursuite. --Malheur moi! s'cria Cicio; et que leur ai-je donc fait? --Tu vas le savoir. On parle Syracuse de la fille d'un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a pass. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se dfaire de toi, elle t'accuse de lui avoir vol une pingle d'argent. --Impossible! dit Cicio en plissant. Que le notaire ait invent cette calomnie; je le conois; mais Anglica n'a point prt les mains cette injustice. Elle m'aime; elle me le rptait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison. --La demi-folie amoureuse peut se gurir en huit jours. --Mais si Cangia ne m'aime plus, au moins ne doit-elle pas m'accuser d'une bassesse. C'est elle qui m'a donn son pingle d'argent et sa ceinture verte. --Amour, changement, trahison, trois anneaux d'une seule chane, dit le muletier d'un ton solennel. Cicio s'appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, laquelle obissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chvre savante en s'criant: --Il n'y a donc de fidle que les btes? --Rien que les btes, rpta le vieux Trajan, les chvres et les mules. Il faut partir, mon garon. --O aller et que faire? --Monte dans l'Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrre don Gatan le muletier. Tu l'aborderas en lui disant ces paroles: _Ave Maria_. Il te reconnatra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d'chapper la fureur des Carthaginois, peut-tre aussi sur les moyens de te venger. Adieu; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte-Agathe de l'Etna, protgez cet enfant! Trajan posa sa large main sur la tte du petit chevrier, en manire de bndiction, et il entra dans le cabaret des muletiers. --Que sainte Agathe me protge en effet, murmura Cicio, car je suis, perdu. La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, tait retourne seule la maison. Cicio, plong dans ses tristes penses, marcha tout droit devant lui sans savoir o il allait. Voil donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystre? on m'accusait d'avoir vol l'pingle d'argent et la ceinture de ma matresse! Lche que je suis! si j'avais obi aux ordres de ma mre en tuant le juge athnien d'un coup de carabine, j'aurais purg la Sicile de l'un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accabl. Et toi, perfide Cangia, tu te rjouis d'avoir imagin cet expdient pour te dbarrasser de moi. Dshonorer celui que tu aimais! que cela excuse bien ton infidlit! En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l'glise des Bndictins. La porte tait ouverte; on clbrait une grand'messe de mariage, et les votes frmissaient aux sons puissants de l'orgue, chef-d'oeuvre du clbre Donato, et qui surpasse en beaut les orgues de Trves et de Fribourg. Le charme de la musique et la saintet du lieu veillant en lui le sentiment de la pit, Cieio se prosterna sur le parvis de l'glise, deux genoux, pour implorer la dmence du ciel; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu peu sa posture devint plus humble, sa tte s'inclina vers le sol; il s'appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front pos sur ses bras en cercle, une jambe tendue, l'autre plie, ses longs cheveux plongs dans la poussire. Un vieux bndictin s'arrta, sous le portail de l'glise, contempler cette image vivante de la douleur. Les mains croises sur sa longue robe, la tte penche, le bon moine souriait d'un air d'indulgence et de piti. Il allait rentrer dans le clotre, lorsqu'un sanglot profond du petit chevrier lui remua le coeur. Le bndictin attendit avec patience que Cicio se ft relev. --Mon enfant, dit-il, si c'est le repentir d'un crime qui cause ta peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal? --Je suis innocent, rpondit le jeune homme. --Tu es donc bien malheureux? --Au dsespoir, mon pre. Je suis perscut par les trangers, et demain on me mettra en prison, quoique je n'aie commis aucun crime. Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander Cicio le silence, et il s'loigna en faisant signe au petit chevrier de le suivre. Il tira ensuite une cl de sa poche, ouvrit la porte du jardin du couvent, et introduisit Cicio et la fidle Gheta dans un parterre orn de rosiers grimpants, d'orangers en fleurs et de nfliers du Japon. Le riche couvent des bndictins de Catane est habit par des moines instruits et charitables. On a pour eux une grande vnration dans le pays, cause de leurs vertus et surtout cause d'un miracle opr en leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande ruption de 1669, la lave de l'Etna s'arrta court quatre pas des murs du couvent, et se dtourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothque, les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des bndictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de la Sicile. Mais Cicio fut particulirement charm par les dlices des jardins, o l'ombre et l'eau vive rafrachissent l'air, et o poussent la canne sucre et le papyrus. --Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d'un consolateur et d'un pre. Elle les conduit vers le Dieu de misricorde, et non pas l'chafaud. Tes rponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d'o elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-mme. Tu peux me parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes; j'y chercherai un remde. Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit chevrier. Il ouvrit son coeur et confia ses secrets au bndictin, en lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrive Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bnignement; mais lorsque Cicio en vint parler de sa dernire rencontre avec don Trajan, et de l'injuste accusation de l'ordinateur, le visage du saint vieillard devint plus svre. Le moine fixa sur Cicio un regard pntrant: --Jeune homme, dit-il, cette pingle d'argent et cette ceinture, les as-tu vraiment reues et non pas voles? --Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon me pour si peu de chose: la belle Cangia m'a donn ces objets en prsence de son pre. Le moine frappa ses deux mains l'une contre l'autre. --O justice! s'cria-t-il, est-ce ainsi qu'on te respecte! Les insenss! Pardonne-leur, grand Dieu! ils ne savent ce qu'ils font; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal caus par leur folie et leur mchancet? Mon enfant, ajouta le bndictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au pre suprieur, et j'obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent; mais nous ne pouvons pas donner asile ta mre. --Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses perscuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle. --As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire Noto. Je te recommanderai un avocat, et ton innocence sera reconnue. --Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point d'innocent aux yeux des juges carthaginois. --Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes prjugs? --Ma haine? rpondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce sont eux qui m'en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma matresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis? Dois-je aimer ceux qui en veulent mon honneur, ma vie? A quoi me rduisent-ils? me laisser jeter en prison, ou me faire brigand. Je le serai, mon pre. Le moine baissa la tte: --Mon fils, dit-il aprs un moment de silence, c'est assez d'tre fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais crire au pre suprieur d'un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection. Le bon Bndictin remit Cicio une lettre de recommandation, et lui souhaita un heureux voyage en lui promettant de prier Dieu pour lui. Dona Barbara commenait s'inquiter de l'absence de son fils; elle attendait devant sa maison, lorsqu'elle vit accourir Cicio suivi de la fidle Gheta. --Partons, dit le petit chevrier; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer prs de la porte Ferdinanda l'_ordinario_ qui apporte de Noto l'ordre de nous arrter. Prenez les devants. Montez dans l'Etna. J'ai une lettre de recommandation d'un bon moine Bndictin; n'oublions pas non plus l'_Ave Maria_ de l'honnte Trajan; avec cela nous chapperons l'ennemi. --Que parles-tu de lettre et d'_Ave Maria_? demanda la vieille. --Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas bavarder. Je vous rejoindrai par un dtour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d'or sont trop connues pour que je la mne par les rues. Au milieu des discours incohrents de son fils, Barbara comprit qu'il fallait partir. Quoiqu'il lui part incroyable que la justice pt l'atteindre quinze lieues de distance, la pense du meurtre de l'ordinateur lui revint l'esprit, et la vieille jugea prudent de s'loigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit en route, son bton de chne la main. Lorsqu'elle fut partie, Cicio s'arma de sa carabine, seul meuble qu'il et apport de Florida; il sortit ensuite avec sa chvre et se cacha dans le cabaret des muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d'avoir abandonn son domicile, car au bout d'une heure deux gendarmes s'y prsentrent. Les voisins s'assemblrent devant la porte et rirent de tout leur coeur, en voyant que le gibier s'tait enfui. --Seigneurs gendarmes, dit une commre, la chvre aux cornes d'or prdit l'avenir, et sait les remdes de toutes les maladies; comment avez-vous pu croire qu'elle se laisserait conduire en prison? --Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est prilleuse? --Si prilleuse, rpondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas la faire pour six cus colonnes. --Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chvre s'est encore envole, comme sur la route de Noto. Ce n'est point notre faute si cette bte a le diable au corps. --Et nous sommes prts certifier qu'elle y a une lgion de diables, dirent les assistants. Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s'en retournrent comme ils taient venus. Cependant, la chute du jour, l'un d'eux, en se promenant dans la rue de l'Etna, vit un garon qui se glissait le long des murs, suivi d'une chvre qu'il tait facile de reconnatre ses cornes dores. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher s'enfuir, Cicio prit l'ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharne s'engagea. Le gendarme tait robuste; mais le petit chevrier tait plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l'intelligente Gheta comprit le danger de son matre; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrire le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu'elle lui fit perdre l'quilibre. Cicio, ayant terrass son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l'obligrent lcher prise; le petit chevrier se dgagea, saisit sa veste et sa carabine, qui taient tombs pendant le combat, et joua des jambes avec son agilit de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s'enfuit; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n'a pas de banlieue: on passe sans transition d'une suite de palais un dsert de lave ou un champ. Des gens qui s'taient arrts au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emport sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l'Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un ddale de sentiers, o il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n'avait d'ailleurs aucune envie de courir aprs le fugitif. Il retourna en boitant sa caserne, o il raconta le terrible combat qu'il venait de soutenir, et comme quoi la chvre endiable l'avait presque perc de part en part avec ses cornes de mtal. La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble un glas funbre, lorsque Cicio et sa mre, assis sur le penchant de l'Etna, regardrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumires qui brillaient encore dans la ville, comme des tincelles sur la cendre d'un papier. Cicio tendit son bras d'une faon tragique, en s'criant: --J'en prends tmoin le ciel et la nature entire: je voulais vivre honntement et sans pch; mais puisque la rage des mchants, l'injustice des trangers et l'infidlit de ma matresse m'ont rduit au dsespoir, j'accepte la guerre. --La guerre, la guerre! rpta la vieille Barbara en agitant son bton d'un air forcen. La guerre est dclare aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine. CHAPITRE VII. Le charmant village de Nicolosi est situ entre la partie cultive de l'Etna et la zone appele Bosco, pays sauvage et couvert de bois. Les habitants de Nicolosi sont les cultivateurs de ces jardins productifs et de ces riches vignobles qui couvrent la base de la montagne. Cicio et sa mre, accompagns de la chvre jaune, trouvrent le village entier plong dans le sommeil. La nuit tait chaude et belle; ils se couchrent sous un hangar public, espce de caravansrail toujours ouvert, o les bestiaux et leurs guides viennent chercher l'hospitalit en se rendant des pturages aux marchs des grandes villes. Le jour commenait colorer de rouge la tte blanche de l'Etna, quand nos trois aventuriers demandrent un paysan la maison du muletier Gatan. On les conduisit une curie dans laquelle ils ne virent d'abord que six mules et un chien. Cicio, pour se conformer aux instructions du vieux Trajan, dit haute voix: _Ave Maria_! Du milieu d'un tas de paille sortit une figure d'homme moiti endormie, qui rpondit en se frottant les yeux: --_Gratia plena_! Que me veux-tu, jeune homme? --Je viens vous parler de la part de don Trajan de Noto. --Sois le bien venu; je suis toi dans un moment. Le muletier se lava le visage et les mains dans une _secchia_, et, se tournant vers le petit chevrier: --Je te connais, lui dit-il; tu es Cicio. Cette respectable dame est ta mre, brave Sicilienne, s'il en fut, et voici ta fameuse chvre aux cornes d'or. Je m'attends depuis huit jours te voir arriver ici. Tu as fait une imprudence en t'arrtant Catane. Ne sais tu pas que la justice a le bras long et le nez fin? Elle te suivra pas pas comme un limier suit un loup; mais nous te trouverons des gtes o les limiers ne t'atteindront point. Il y a un Dieu pour les gens simples; ton imprudence t'a servi. La chvre aux cornes d'or a frapp d'tonnement le vulgaire et de crainte les gendarmes. Sa rputation de sorcellerie nous sera profitable. Bien des petits tours passeront sur son compte. Illusions, viandes creuses, jeune homme; tant que les ordinateurs et autres oiseaux de proie nous viendront de _l-bas_, tu n'as point de quartier esprer. Cinq ans de galres, voil ton lot si tu es pris. Une fois qu'on a vol une pingle d'argent d'un cu, autant vaut dtrousser un archevque; il y a plus de bnfice. Mais je n'ai pas vol cette pingle d'argent, interrompit Cicio en rougissant. --C'est vrai, je me rappelle ton affaire: on t'a injustement accus: mais il n'importe, on te prouvera, si on le veut, que tu as emport dans ta poche l'lphant de Catane et le pont-levis de Syracuse. Si tu dois tre condamn, que ce soit au moins pour quelque chose. N'ai-je pas raison, sage dame Barbara? --Oui, s'cria la vieille avec exaltation, trois fois raison, loquent Gaetano. Pour cette pingle que nous n'avons pas vole, rendons-leur cent lames de stylet dans le ventre et cent balles de plomb dans la tte. --Mieux que cela, reprit Gatan, ne leur rendons rien, et prenons dans leur poche cent cus, mille cus et davantage, s'il se peut. Modrez votre ardeur, dame imptueuse. Il faut aller doucement. Un corps mort embarrasse, et nous devons viter autant que possible les taches rouges aux mains. Tant qu'il n'y a que procs-verbaux, chiffons de procdure, flneries de gendarmes, ce sont des bagatelles qui ne tirent pas consquence; mais quand les compagnies de fantassins viennent faire la _villegiatura_ dans nos montagnes, l'opra devient _seria_, la musique mal sonnante et les potences font de nos carcasses des balanciers de pendule. _Basta!_ c'est assez caus. Vous n'tes pas en sret Nicolosi; reposez-vous sur cette paille, et partez ensuite pour Aderno. Vous dormirez l'auberge _della Gallina_. Demain vous ferez une longue marche; et ne manquez pas de vous rendre le soir Saint-Philippe-d'Argyre. L vous demanderez don Polyphme au cabaret _del Faggiano_. Don Polyphme est notre matre tous. N'allez pas l'ennuyer avec des paroles inutiles. S'il vous parle un peu brusquement, ne vous en fchez pas. Obissez tous ses commandements. Ayez l'oeil aux aguets, l'oreille ouverte, le pied lger, et vous verrez ce que vous verrez. N'oubliez pas surtout de le saluer par le mot d'ordre: _Ave Maria_. Dormez une heure, et n'attendez pas que les uniformes paraissent sur la route de Nicolosi. Barbara, transporte d'enthousiasme en pensant que son fils allait devenir brigand, dclara qu'elle ne sentait pas la fatigue, et voulut partir immdiatement pour Aderno. En conduisant ses mules l'abreuvoir, Gatan mit les trois voyageurs dans leur chemin, et leur souhaita bonne chance. Ce chemin n'tait qu'un mauvais sentier, encombr de pierres et de ronces, envahi par des masses compactes de cactus, et coup par des ruisseaux; mais comme il descendait sur le versant occidental de l'Etna, nos aventuriers marchaient assez vite. Ils voyagrent de compagnie avec un nier qui leur servit de guide pendant une heure, puis avec un charbonnier qui sortait du _Bosco_, et finalement, aprs s'tre gars deux ou trois fois, ils arrivrent avant le soir au bourg d'Aderno. Grce la protection de don Gatan, l'hte de la _Gallina_ se mit en frais de politesse. Il servit nos aventuriers un plat copieux de choux et une fiasque de vin de l'Etna. Cicio dormit dans une auge dont on fit un lit moelleux en l'emplissant de paille; Barbara eut pour chambre une soupente noire dans laquelle on tala un superbe tas de filasse, et Gheta coucha sur la litire ct de son matre. Cette nuit de dlices remit neuf les jambes des trois voyageurs, et le lendemain avant l'aurore, ils partirent pour Saint-Philippe, dispos et en belle humeur. Vers le milieu de la journe ils quittrent le penchant de l'Etna pour entrer dans les montagnes de l'intrieur de la Sicile. Aprs le village de Regalbuto, o ils se reposrent pendant la chaleur, ils trouvrent ces sites sauvages et magnifiques, ces gorges et ces valles charmantes o la nature a pris tche de runir ses appts les plus varis. La vgtation du nord mle celle du midi forme les plus tranges contrastes. Le chne tend ses branches vigoureuses non loin des rameaux de l'oranger; le platane et le tulipier vivent en bons voisins avec le chtaigner. Sur les hauteurs, on aperoit quelques pins-parasols, et plus bas le laurier rose et le grenadier ouvrent leurs fleurs dlicates. Les figuiers d'Inde s'entrelacent comme des serpents, et leurs larges raquettes forment des groupes bizarres comme les batailles de Callot. Cicio et sa mre grimpaient avec ardeur dans ces dserts montueux en suivant les bords d'un torrent; et la chvre, anime par un vague parfum de libert, dpensait en gambades le superflu de ses forces. L'Anglus tait sonn depuis longtemps, quand les trois voyageurs arrivrent au cabaret _del Foggiano_, situ hors des murs de Saint-Philippe d'Argyre. Cicio ayant demand don Polyphme, l'hte du cabaret indiqua du pouce de sa main droite une table devant laquelle taient assis quatre gaillards de tailles athltiques. Le petit chevrier s'avana d'un air rsolu, en prononant voix basse _l'Ave Maria_ qui lui servait de passeport. L'un des quatre buveurs se leva, en rpondant _gracia plena_, et Cicio vit en face de lui le personnage respectable de don Polyphme. C'tait un colosse couleur de rglisse, avec des yeux de taureau, des paules d'lphant et une barbe de bouc. Sa large bouche, demi voile par une paisse moustache rousse, avait une expression singulire de frocit picurienne. Une fort de cheveux crpus lui poussait jusqu' moiti du front. Son nez aquilin et ses mains petites comme celles d'une femme corrigeaient par un peu de distinction la brutalit de sa personne. A travers sa chemise entrebille, on voyait sa poitrine velue. A son dos tait attach un fragment de robe de chambre grossirement taill en manire de manteau, et qu'il avait vol dans quelque bagage. Un couteau de chasse poigne de corne pendait son ct, fix dans la ceinture de laine rouge au moyen d'un bout de ficelle. La gaine de ce couteau tait d'corce d'arbre, et se terminait la pointe par un gros d coudre. Des bandelettes de drap vert croises sur les jambes et des chaussures en forme de coquilles compltaient cette rare toilette. Les trois compagnons de don Polyphme taient vtus d'une faon non moins htroclite. L'un portait un chapeau de soie luisant, l'autre un gilet de velours, et le troisime un habit fait Paris ou Londres; mais dont il avait coup les manches pour tre plus l'aise. Ce mlange de neuf et de guenilles, o le butin jurait ct du dnment, tmoignait de la profession de ces galants hommes, et composait, en somme, la runion la plus brigande qui fut jamais. Don Polyphme examina Cicio des pieds la tte, en fronant le sourcil, et comme s'il et voulu lire au fond de l'me de ce novice, il pria l'un de ses compagnons d'approcher la lumire. L'un des bandits prit sur la table une mauvaise lampe deux becs et la soutint la hauteur du front du petit chevrier. --Jeune homme, dit le chef avec ironie, tu es un nigaud. Tu as donn dans un panneau attraper les lapins. Notre compre Ignace, le sorcier, a besoin du sang d'un garon de seize ans pour faire un baume magique, et on va te couper la gorge dans un moment. --Nous verrons, rpondit Cicio sans changer de visage. --Cependant je te ferai grce de la vie, si tu veux nous abandonner ta vieille mre, pour qu'on la saigne en ton lieu et place. --Vous ne toucherez Barbara du bout du doigt qu'aprs m'avoir coup en morceaux. Tout grand que vous tes, je ne vous crains pas. --Cette rponse-l vaut mieux qu'un sermon en trois points. Matre Ignace, que penses-tu de ce petit compre? --Il parat sage comme Ulysse et fier comme Bajazet, rpondit matre Ignace. --Jeune homme, reprit le chef, je vois que tu as du coeur. Mais si on te serrait les pouces avec une corde en le demandant ce que tu ne voudrais pas dire, comment se comporterait ta langue? --Ma langue serait lie du mme cordon que mes pouces, ou si elle cdait au mal, ma volont resterait derrire elle, qui lui soufflerait ses rponses, et si la vrit tait jaune comme un citron, je saurais la montrer blanche comme le lait, ou tout au moins de couleur douteuse comme un fruit vert. --Tu as mis le doigt sur le noeud, jeune homme. Si j'avais un fils, je le voudrais comme toi, beau, robuste et savant de naissance. Nous te dispensons de l'apprentissage et tu auras part la premire capture. Don Polyphme se tourna vers ses compagnons. --Seigneurs cavaliers, leur dit-il, je prsente vos excellences le jeune Cicio, garon plein de courage, qui vient de rpondre mes questions comme un livre ouvert. Pour frapper les imaginations sensibles, il nous manquait un brin de sorcellerie; le voil trouv. Cette chvre aux cornes d'or est dj clbre dans la plaine de Catane et l'intendance de Noto. Elle rpandra la terreur dans nos montagnes. A notre premire expdition, nous la mettrons l'avant-garde. J'ai ou-dire qu'autrefois des brigands ont ainsi tir un grand parti d'un taureau que le gnral Thse prit la peine de venir tuer lui-mme par le bateau-poste de Naples; si bien donc que nous allons vider quelques fiasques en l'honneur du jeune Cicio, de la digne mre qui l'a mis au monde, et de sa chre philosophie. On apporta des fiasques d'excellent Marsala, de Calabrese et de Moscatelle de Syracuse. Cicio n'en eut pas plus tt aval trois verres, qu'il se sentit le feu aux oreilles, le brigandage dans le coeur, et autant d'estime pour don Polyphme que si ce bandit et t Pluton en personne. Matre Ignace, chauff par le vin, voulut son tour faire la leon au novice, et lui enseigna d'une faon diffuse et peu claire comment on s'y prenait pour arrter une chaise de poste, comme quoi on se comportait poliment l'gard des femmes, sans cruaut l'gard des hommes dociles, et impitoyablement envers ceux qui s'avisaient de rsister; comme quoi on ne devait point voler de bestiaux, moins qu'ils ne fussent bien connus pour appartenir un fonctionnaire public. --Le paysan, ajouta matre Ignace, tant notre Sauveur dans les moments de danger, il ne faut jamais le molester, ni faire la cour sa femme. Un honnte brigand doit payer comptant ce qu'il dpense l'_osteria_, laisser passer le piton et les nes, n'arrter les mules qu' bon escient, baiser la main aux jolies filles, et respecter les curs pour obtenir l'absolution le jour o on le mne reculons vers le poteau suprme. Les autres compagnons de don Polyphme voulurent aussi faire les beaux esprits; mais ils ne dirent que de lourdes plaisanteries qui auraient inspir du dgot Cicio, si le vin n'et troubl ses sens. Pour le divertissement de ses nouveaux amis, le petit chevrier donna une reprsentation des gentillesses de Gheta. La chvre jaune eut un succs plus brillant que la premire danseuse d'un thtre royal; il ne lui manqua, pour tre rappele vingt fois sur la scne au milieu d'une pluie de bouquets, que des spectateurs d'une condition plus leve. Il restait peine quelques gouttes au fond des bouteilles lorsqu'un cinquime bandit entra tout hors d'haleine dans le cabaret: --Seigneurs cavaliers, dit-il, des feux sont allums sur les hauteurs dans la direction de Stilla. Ce sont des voyageurs de Catane qu'on nous annonce. --_Va bene_! dit le chef en chargeant sa pipe, Cicio le mignon fera ses premires armes demain. CHAPITRE VIII. Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrtienne o il s'tait introduit avec tant d'avantages, et revenons la pauvre Cangia, toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le dpart de son amant, elle s'ennuyait comme Calypso. Son inquitude lui reprsentait le petit chevrier faisant l'admiration des grandes villes et inspirant de l'amour toutes les riches hritires de Palerme. Les bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast'-Andr dans son boudoir arien, les cheveux orns de girofles sauvages, le visage rveur et mlancolique, haussaient les paules avec compassion et disaient dans leur style potique que c'tait grand dommage qu'une si belle personne ft marie avec le chagrin. On donnait avis au notaire de la _demi-folie_ qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en place publique! Ah! si un tel malheur m'arrive, il faudra en mourir. La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don Trajan: --Ecoute-moi, reprit-elle avec passion: tu m'as ruine; tu dois me secourir. Au milieu de la douleur qui m'accable, je me flicite encore d'avoir dcouvert la vrit. Je ne puis souffrir que Cicio me croie infidle, ni qu'on l'accuse de m'a voir vol ce que je lui ai donn volontairement. Il faut que je sois ses cts pour rpondre ses juges. Je veux qu'on m'arrte avec lui. Conduis-moi dans les montagnes. Courons sa recherche. Prpare tes mules et partons. --Hlas! signorina, courir, partir, cela est bientt dit. Vous tes une enfant, et si je vous enlve ainsi votre papa, j'aurai des dmls avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez bien l bas ces deux trangers qui ont l'air de dormir debout: ce sont des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L'un veut aller en _lettiga_ et l'autre sur un mulet. S'ils acceptent ma proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous tes de leur compagnie[1]. Malheureusement, depuis une heure que je prche ces deux statues, il ne leur est pas sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier Effort. [Note 1: La _lettiga_ ne contient que deux personnes assises en face l'une de l'autre.] Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau la main, d'un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de l'auberge _del Sole_. --Eh bien, signor, dit-il, avez-vous rflchi? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide! Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir tout, choisir les gtes pour le dormir et le _rinfresco_, prdire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, dterrer de la neige en plein midi pour rafrachir les boissons... L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier d'un air souponneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan rpta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrge. --Cet homme sait-il faire le th? demanda l'Anglais qui fumait un cigare. --Il n'a point parl de th, rpondit l'Anglais qui se curait les ongles. --A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en tre incommod, deux parapluies et deux cannes-fauteuils. --Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils. --Alors je ne pars point. --Ni moi non plus. Les deux Anglais recommencrent paisiblement l'un fumer son cigare et l'autre se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau la main en face des deux trangers. Tout coup son regard de lynx pera les corces impermables et saisit au vol la pense qui se tranait comme une tortue dans ces cervelles glaces. Sans faire un mouvement, le vieux muletier dit voix basse la jeune fille: --En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir. En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit: --On pourrait demander cet homme s'il sait faire le th, et s'il y a de la place dans la _lettiga_ pour les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils. Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question: _Altro!_ s'cria Trajan, je sais faire le th, le caf, le chocolat, la soupe, l'omelette et le riz aux _piselli_ mieux que le cuisinier du Saint-Pre. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il en peut tenir trois douzaines dans ma _lettiga_ sans qu'il y paraisse. --Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous? --Nous pouvons partir, William, rpondit celui qui fumait son cigare, moins pourtant qu'il n'y ait des brigands dans les montagnes. Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux tonns comme s'il n'et jamais entendu ce mot-l. Cette ignorance parut aux deux trangers la meilleure garantie de la sret des routes. Sir George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne rclama qu'un quart d'heure de loisir pour fermer son ncessaire de toilette. Cangia tait partie pour chercher son petit bagage et tout ce qu'elle possdait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d'un mulet les coffres, botes, sacs et cartons des deux voyageurs. Il tait neuf heures du matin; le grand caf de la rue Mastranza se remplissait de monde, et Mast'-Andr en personne y jouait la _bazzica_, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppe jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprs de l'illustre notaire: --Voil, dit un jeune homme, une fire toppatelle qui ne va pas confesse. --Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un paquet. --De ce pas l et avec cet air agit? dit un troisime, je gagerais bien que c'est l'amour qu'elle va faire ses dvotions. --Confesse, bain, amour, murmura Mast'-Andr en abattant ses cartes, moi, j'ai gagn la partie, et je vais mes affaires et ma boutique, comme la fine toppatelle. Don Trajan avait achev les prparatifs de dpart. Sir William avait enfourch son mulet et prenait dj les devants. Sir George, grimp sur une chaise, mettait un pied dans la _lettiga_ et le retirait aussitt, craignant qu'un mouvement des mules ne le ft tomber avant qu'il pt s'introduire dans cette bote. Il maugrait entre ses dents contre cette faon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes la Mac-Adam. Don Trajan mit fin ses hsitations en le poussant dans la _lettiga_ comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuit Anglica par la taille, et l'installa, sans dire mot la seconde place, en face de l'Anglais stupfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le _hura!_ de Trajan firent partir l'quipage. Il faut avouer que la lettiga est un vhicule peu agrable; si les deux mules qui la portent ne marchent point au mme pas, il rsulte de ce dfaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient tomber, il y a beaucoup de chances pour que la bote s'chappe de ses deux supports, et ce _draillement_ n'est pas sans danger quand il arrive au bord des prcipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares, grce aux jambes excellentes des mulets et l'exprience des guides. L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la brusquerie du dpart et le _ballotement_ de la lettiga; mais la porte de la ville, sir George sortit sa tte par la portire et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amrement de l'audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transport de fureur cette dcouverte, se tourna vers le muletier en le menaant de sa canne. --Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donn une place dans cette lettiga? --Regardez donc, rpondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n'tes pas fortun de voyager dans cette compagnie-l? --Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais; nous avons pay, il nous faut la lettiga entire. --Signor, rpliqua Trajan, ne vous fchez pas; j'ai voulu prouver vos Excellences qu'il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils. --Vous tes un insolent et un fourbe, s'cria l'Anglais. Nous avons pay, faites descendre cette personne. --Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est ncessaire. Vous vous tes dcids partir trop tard pour arriver aujourd'hui Catane. Nous serons obligs de passer la nuit dans un village, ou au _Fondaco della Palma_, espce de grange o l'on ne trouve pas de vivres. J'achterai des volailles et d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine; elle changera les assiettes et vous servira le th, car je ne pourrais tout faire la fois; si nous la laissons Syracuse, vous attendrez le dner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais. --Je crois que cet homme a raison, dit sir William. --Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la _ricotta_, ce fromage blanc si estim dont tous les trangers se rgalent en Sicile? --J'aime beaucoup la ricotta. --Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les montagnes, o nous aurons du lait excellent, elle vous prparera des fromages vous lcher les doigts. --George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille; elle changera les assiettes et nous fera de la _ricotta_. Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer sa compagne de voyage des regards svres, o le reproche tait tempr par la pense du fromage blanc et des assiettes changes. Les deux routes de Syracuse Catane, si on peut appeler routes des champs et des dserts, passaient, en 1842, l'une par Lentini et l'autre par Lagnone. Don Trajan, qui n'tait pas sans inquitude au sujet de l'quipe de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisime chemin qu'il n'eut pas de peine improviser. C'tait un moyen sr d'chapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s'arrta le soir dans un village appel Bagnara, situ au-del des marais de Lentini. A force d'industrie, le muletier vint bout de prparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu'ils dsiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plat et les assiettes, Don Trajan, craignant que l'_ordinario_ n'apportt dans la nuit un ordre d'arrter Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville. Son loquence et sa logique dmontrrent clairement qu'il tait plus agrable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, o commencent les montagnes. Quand il eut russi faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l'_osteria_ et se rendit la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement la fentre d'une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui tait l? --_Ave Maria_! dit Trajan voix basse. J'ai de la pte trangre avec moi. --Des gens riches? demanda le paysan. --Riches assez. Le bagage est copieux; les malles sont pesantes. --Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline. --N'y manque pas. Don Polyphme te gardera scrupuleusement ta part du butin. --Dites lui que j'irai chercher cette part dimanche Saint-Philippe, et bonne chance! Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision l'_osteria_, afin d'expliquer la courte absence qu'il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allums sur les montagnes dans la direction de Stilla; il souhaita une heureuse nuit ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, o il s'endormit bientt d'un sommeil faire envie au plus honnte homme du monde. CHAPITRE IX. La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfonc dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant rien, Cangia rvant ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagn par les clochettes de l'quipage. On s'arrta pour djener Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tt Saint-Philippe-d'Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrrent dans ce pays sauvage o Cicio et sa mre avaient pass la veille. A la vue de cette vgtation puissante et de ces solitudes, o la nature mettait nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais prouvrent peut-tre un semblant d'motion, car sir William, qui n'avait encore rien dit, s'cria: --Trs joli! A quoi sir George rpondit avec beaucoup de justesse: --Trs joli, en vrit! Dans un dfil troit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la premire mule; le convoi s'arrta, et le muletier, aprs avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si boulevers que l'Anglais en conut de l'inquitude et demanda s'il y avait quelque danger. Sans pouvoir rpondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade claire par le soleil et sur laquelle on voyait une chvre jaune dont les cornes brillaient comme de l'or. --Eh bien? dit sir William. --Signor, la chvre... hlas!... c'est un signe d'accident, dit le muletier en bgayant. --Comment l'entendez-vous? demanda l'Anglais. Est-ce un prsage, une superstition, une chose surnaturelle? --Surnaturelle s'il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez; mais quand on rencontre la chvre jaune on n'arrive pas Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrire. --Si nous retournons en arrire, dit l'Anglais, il est certain que nous n'arriverons pas Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons pay d'avance la moiti du prix; vous devez marcher. --Jsus! s'cria le muletier, voil comme sont tous ces trangers: ils ne croient rien; ils n'ont point de religion; ils ne font leurs prires ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d'un malheur, ils vous ordonnent de marcher. Don Trajan tremblait de tous ses membres; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son srieux. --George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide. La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homriques dont retentissent les tavernes de Londres. --Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu' vous-mmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque prcipice, nous perdrons nos bagages; mes mules priront; je serai ruin, et si vous en tes quittes pour une jambe casse, vous devrez un cadeau la madone des muletiers. --Tout cela parce que nous avons vu une chvre! dit sir William. --La belle finesse! rpondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c'est une chvre; mais si l'on vous dit que cette chvre est ensorcele, qu'elle a t arrte deux fois, et qu'elle a chapp aux soldats, bless un gendarme, enlev son matre dans les airs, dans sur les places publiques, ordonn des remdes aux malades, et prdit l'avenir, vos Excellences riront sans doute encore. Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon coeur que leurs grosses poitrines en tremblaient. --Allez en avant, muletier, rpta sir William, et ne craignez rien. Nous paierons le dgt s'il arrive malheur. --Et le dgt de mon me, et mon salut si je meurs? --Nous paierons tout. --A la bonne heure. Je ne rsiste plus. Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chvre jaune apparut sur un autre point du paysage; on la vit traverser un sentier, descendre le long d'un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan rcitait ses litanies en poussant de gros soupirs; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n'osait s'arrter. On arriva ainsi jusqu'au milieu du dfil. Tout coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presqu'aussi belles que celles de Trajan. De chaque ct du sentier o grimpait le convoi taient deux hommes mal vtus, la carabine sur l'paule, le visage couvert d'un crpe noir, travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. A dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espce de colosse, accoutr comme ses compagnons, qui s'avana au devant des voyageurs, en cherchant se donner des airs de civilit auxquels sa sauvage personne avait grand'peine se prter. --Trs illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en voulons, mes amis et moi, qu' votre argent et vos bagages. Si vous tes complaisants, je jure Dieu qu'il ne vous sera pas arrach un cheveu de la tte. Ayez seulement la bont de mettre pied terre et de vider vos poches. --Au nom du ciel! s'cria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de rsister, vous nous feriez tous massacrer. Mais sir William releva firement la tte et apostropha le brigand du ton le plus nergique: --Si vous touchez nos bagages, dit-il, je me plaindrai l'ambassadeur d'Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le mritez. Retirez-vous, brigands; je vous dfends d'approcher de moi. --Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, rpondit Polyphme, car c'tait lui, je suis dispens des gards et de la politesse, et je vais exercer mon mtier dans toute sa rigueur. En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitt, les quatre bandits posts aux deux cts du chemin, s'lancrent vivement sur le mulet aux bagages, en dtachrent les malles et cartons, qu'ils emportrent sur leurs paules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu'un troisime lui tait son habit et son gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l'Anglais rcalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands taient d'habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut acheve avec promptitude, ses poches retournes, sa montre et ses bagues enleves. La lettiga fut fouille; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu'un tui de cuir, contenant un drapeau roul, dont les bandits n'avaient que faire; c'tait le pavillon de sa majest Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manire de supplment au passeport. Sir George, dans un mouvement d'indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, o il les traita de blitres et de canailles, mais comme il s'exprimait en anglais, ses frais d'loquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gmissements mouvoir les pierres, et se lamentait sur sa rputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphme, ennuy de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touch de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgr cette fcheuse aventure. Pendant tout ce dsordre, Cangia, qui avait compris la comdie joue par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annonc par l'apparition de la chvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta lgrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphme. --Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un gentil garon appel Cicio, nouvellement arriv dans ces montagnes avec la vielle Barbara, sa mre? --Oui-d, ma belle enfant, rpondit le brigand; vous tes la fille de Mast'-Andr le notaire, et vous venez tout exprs de Syracuse pour dire Cicio que vous l'aimez encore. --Prcisment, seigneur capitaine. --Eh bien, allez l-bas, derrire ce gros rocher; vous y trouverez votre amoureux. Cangia revint la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l'air d'une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier gnral des bandits. Les deux Anglais, compltement dvaliss, taient remonts, l'un sur son mulet, l'autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda o tait sa compagne de voyage. --Ne vous en embarrassez pas, rpondit le guide; les brigands considrent les jolies filles comme du butin. --Je suis fch, dit sir William, trs fch que les voleurs aient enlev cette petite; elle prparait bien le th, et servait comme il faut les plats et les assiettes. Trajan fit observer que les brigands ayant emport la provision de th, la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'quipage au grand trot, et bientt le bruit des clochettes s'teignit dans la direction de Saint-Philippe d'Argyre. Toute autre fille de notaire que la belle Cangia et prouv quelque frayeur dans la compagnie des brigands; mais l'amour ne laissait pas de place la peur dans l'me de notre hrone. En arrivant derrire le quartier de roche o l'on avait transport le butin, Cangia trouva Cicio et sa mre avec la rserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras; la jeune fille prit dans ses deux mains la tte de son amant, et tous deux se mirent pleurer et parler la fois, sans prendre garde aux tmoins qui les regardaient: --Ingrat, disait Cangia, injuste coeur, tu as dout de ma tendresse; tu m'as crue infidle. Tu t'es laiss tromper par les mensonges des mchants. Vois quelles extrmits tu m'as pousse. Je devrais te gronder; mais je n'en ai pas le courage, parce que je t'aime trop, et je t'aime parce que tu es beau. C'est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu'on va penser de la pauvre Cangia qui a quitt son pre! Je viens partager ta misre, et te dfendre contre tes juges; il faudra bien que l'on m'coute quand j'attesterai que c'est moi qui t'ai donn l'pingle d'argent. --Chre Cangia, disait en mme temps Cicio avec non moins de volubilit, vous voil donc auprs de moi! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honntes brigands, et nous chercherons un cur pour bnir notre union... Don Polyphme interrompit Cicio en lui frappant sur l'paule. --Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m'intressent et je regrette de vous ter vos illusions; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisb, ces amants fidles qu'un lion a dvors. La fille de Mast'-Andr, le notaire, ne peut pas rester parmi nous. --Et pourquoi? demanda Cangia. --Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas une signorina leve dans du coton; parce que d'ailleurs, elle serait pour nous un sujet d'inquitudes. --Vous ne connaissez point les femmes, s'cria la vieille Barbara; quand l'amour est au fond de leur coeur, il n'y a pas de hros qui puisse les galer en courage et en patience. La belle, la divine Anglica, cette crature si tendre et si dlicate, sera brigande comme moi, brigande acharne, implacable aux Carthaginois. --Tchez donc de me comprendre, reprit don Polyphme: on se console d'avoir t vol; on achte d'autres habits et des bagages neufs; on crit sa famille pour avoir de l'argent; mais un pre n'oublie pas la perte de sa fille; il s'adresse aux autorits; il crie et tempte jusqu' ce qu'on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant; mais il faudra tre raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio, il raffermira son coeur contre les faiblesses de l'amour et triomphera de lui-mme, comme Titus, cet empereur d'Orient qui aimait la belle Brnice, et qui eut le courage de s'en sparer. Voil qui est dit, et silence l-dessus! prsent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute justice. On ouvrit les malles, et les bandits se partagrent les dpouilles des deux Anglais avec plus de bonne foi que des hritiers accompagns du juge de paix. On trouva une somme considrable en pices d'or de Naples, et Cicio reut pour sa part douze ducats. On procda ensuite la distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figur, le mois prcdent, Chiala, dans le salua de l'ambassade d'Angleterre Naples. L'un des brigands prit les objets de toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit un receleur domicili Stilla. Le partage achev, don Polyphme prit la parole: --Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorits de Saint-Philippe ne soient pas craindre, il est sage, aprs une expdition comme celle-ci, de changer de thtre. Nous irons coucher ce soir Lonforte, dans le coeur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine Palerme. Maintenant, faites avancer les btes de somme pour transporter le butin, et qu'on donne un ne la divine fille du notaire Mast'-Andr. La belle Cangia monta sur l'ne si galamment offert par le bandit, et on se dirigea vers Lonforte. Cette petite ville est situe au point de jonction des deux grandes chanes qui s'tendent l'une vers Messine et l'autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les cts duquel l'Etna se trouve embrass. Une troisime chane part du mme centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgs sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols; aussi don Polyphme et ses amis y dormaient-ils avec scurit, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affilis reurent en dpt le butin et donnrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea la chambre de la fille d'un bcheron, et Cicio coucha sur la paille avec la fidle Gheta tendue ses pieds. Avant de s'endormir, le petit chevrier jeta un regard d'admiration et de crainte sur l'habit noir drob aux Anglais, et sur ses pices d'or. --J'ai tout ce que mon coeur a dsir, dit-il en soupirant: je possde un bel habit et de l'argent dans ma poche; je repose sous le mme toit que ma matresse; mais, hlas! tout cela, matresse, habit noir et argent, c'est du bien vol! CHAPITRE X. Cependant sir George et sir William, en arrivant Saint-Philippe d'Argyre, ne manqurent pas de faire grand bruit de leur msaventure. Ils commencrent par s'installer dans une _osteria_ et par y arborer leur fentre le pavillon d'Angleterre, comme si leur bagage enlev et t le cas d'une guerre europenne. Cette nergique dmonstration amusa les habitants du bourg, qui vinrent considrer le drapeau dploy; mais il n'en rsulta pas d'autre effet. La marchausse de l'endroit refusa de courir aprs les voleurs, de peur de mauvaise rencontre; elle conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d'aller en plerinage remercier Sainte-Rosalie de Palerme de leur avoir sauv la vie par grce particulire. Les autorits avaient ferm leurs bureaux l'heure de l'Angelus, et remirent au lendemain le procs-verbal, en souhaitant aux seigneurs anglais le _felicissima notte_. Sir George et sir William eurent beau crier, on ne les couta point; c'est pourquoi ils changrent leurs batteries. Il y a de Catane Messine une grande route en bon tat, avec service de poste; un exprs largement pay partit avec une lettre pour le consul d'Angleterre, et se rendit Jaci-Reale, o il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l'exprs avec du linge, des habits et quelque argent, puis il courut l'intendance demander justice Le gouverneur militaire fut appel: il promit de faire poursuivre outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta l'ordre de dtacher des garnisons de Catane et d'Augusta deux pelotons d'infanterie lgre, et de les expdier sur Saint-Philippe et Lonforte pour y cerner don Polyphme et sa bande. Le recleur de Stilla, en se rendant Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de dpayser un peu les objets vols, rencontra l'un des dtachements militaires l'entre des montagnes, et rebroussa chemin aussitt pour avertir ses bons amis du danger qui les menaait. Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bucheron des environs de Lonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les plus pittoresques du monde. La puissance du moment prsent est grande sur les organisations mridionales, et nos amants avaient oubli qu'il existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d'tre ensemble absorbait leurs penses. Don Polyphme et Barbara souriaient de leurs amours naves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de renvoyer la jeune fille son pre, les deux amants se croyaient runis pour toujours. La troupe entire des brigands s'endormait dans les dlices de Lonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que l'infanterie lgre n'tait qu' six lieues de marche. A cette nouvelle, aucun signe d'altration ne parut sur le visage de don Polyphme. Le capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir, caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi, comme Minerve toute arme sortit du crne de Jupiter. Le brigand fit retentir son sifflet pour assembler ses amis: --Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crdit et notre fortune dpendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insens de livrer un combat un ennemi nombreux et mieux arm que nous; mais avant de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que l'enfer nous protge, et que nous chappons par des moyens surnaturels. Si nous russissons, un jour viendra o ma seule prsence votre tte et la seule vue de la chvre jaune, dont la rputation est dj grande, suffiront pour mettre en droute les dtachements d'infanterie, et pour les dgoter de venir dans ces montagnes. Je vais m'entretenir ce sujet avec le vaillant Cicio; mais d'abord, il faut nous dfaire des femmes en les envoyant loin du danger. --Un moment! s'cria la vieille Barbara; je ne crains pas les fusils des Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi bien que de la chvre jaune. --Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit; on vous prendra volontiers pour une sorcire; quant la divine fille de Mast'-Andr, elle va partir immdiatement pour Syracuse, o son papa l'attend avec impatience. Elle servira nos intrts et les siens en rpandant quelques petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son sjour parmi nous et son retour la maison paternelle. La chvre infernale lui sera un sujet inpuisable de rcits; ce sera sur le dos de cette bte prodigieuse qu'elle aura voyag; en sorte que Mast'-Andr n'osera point lui faire de reproches. Cangia voulait rester prs de son ami et courir les mmes hasards que lui; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphme de lui laisser sa matresse; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit que bientt il s'occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette assurance, de la part d'un homme si ferme et si puissant, apaisa les cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un ne et partit pour Syracuse, accompagne d'un paysan qui lui servit de guide. Aprs le dpart de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d'o dpendait le succs de l'entreprise, il leur cita quantit d'exemples hroques tirs de l'histoire ancienne, dont il tait fort pntr, comme le lecteur l'a pu voir. Il estropia les noms d'Horatius Coels, de Scvola et de Cyngire, il confondit ensemble les sicles, les nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas l de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant ses auditeurs l'envie de se signaler par l'intrpidit. Quelques rasades de Calabrese et de Moscatelle achevrent d'exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance pour excuter le plan conu par Polyphme. Sur la route qui descend de Lonforte Saint-Philippe-d'Argyre, tait alors un vieux reste de chteau fort qui ressemblait de loin aux dbris d'un pt. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en tait masqu par des arbres en certains endroits, et dcouvert en d'autres parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisment et s'y cacher ou se montrer volont, de faon dfendre le passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C'tait ce lieu escarp que don Polyphme avait choisi pour thtre de ses exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des alos, en attachant des cordes certains troncs d'arbres on parvint escalader cette citadelle, et on se mnagea en mme temps un moyen de retraite prcipite que le feuillage et les broussailles dissimulaient. Le sergent d'infanterie lgre, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec prcaution dans le lit d'un torrent dessch, en se faisant prcder par un guide et des claireurs. Tout -coup une balle pera son schako, et trois de ses voltigeurs tombrent blesss la tte. Un nuage de fume qui couronnait la redoute des brigands indiqua d'o partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chvre jaune et son matre dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d'nergumne. Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les soldats napolitains, gns par l'motion du combat, ne tirent juste qu' la cible. La plupart des voltigeurs, persuads qu'ils avaient affaire des diables, dtournrent la tte en pressant la dtente du fusil; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s'ils eussent donn une reprsentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils taient tous trois invulnrables. Une seconde dcharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le dsordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se dbandrent pour chercher un abri derrire les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de coeur, resta sur le terrain; il ajusta la vieille Barbara, et aprs avoir tir, il mit une main sur ses yeux en guise de visire, certain que le coup avait port. Le sergent devint ple: la sorcire continuait danser avec son fils et la chvre jaune, en poussant des rires forcens. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on entendit un feu vif de mousqueterie. C'tait le dtachement d'Augusta qui attaquait les brigands par un autre ct. Une voix de Stentor cria: Sauve qui peut! Les bandits se laissrent glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entire s'vanouit, et Cicio, sa mre, et la chvre jaune se trouvrent seuls au sommet de la redoute. Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans l'exaltation du combat, la vieille montagnarde n'avait qu' peine senti la blessure. Aprs la fuite des brigands, Cicio vit bientt sa mre chanceler, s'affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyres; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y russir: les membres avaient dj cet abandon et cette pesanteur que donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux; mais son regard pntrait dans un monde nouveau, et ses lvres frmissantes laissrent chapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohrents de la chanson de _Syracuse ravage_. Le petit chevrier, assis ct de sa mre, demeurait immobile, refusant de croire l'horreur de sa situation, lorsque don Polyphme accourut tout hors d'haleine: --N'en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu'une balle trangre l'a frappe. Il ne faut pas qu'elle tombe dans les mains des infidles. Arme-toi de courage et suis-moi. Le capitaine enleva le corps de la dfunte, le chargea sur ses paules et descendit reculons en se tenant une corde. Un groupe pais de cactus qui se trouvait mi-cte du rocher, lui fournit une cachette sre o il dposa le cadavre, en l'introduisant par force au milieu des pines. Quelques feuilles sches, ramasses la hte, compltrent cette tombe improvise. Don Polyphme dposa sur la poitrine de la morte deux petits btons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara; puis il ajouta voix basse: --Elle ne rpond point: elle est partie. Seigneur, recevez son me! Le bandit saisit Cicio par la main et l'entrana en courant dans un ravin profond, o ils furent bientt hors de danger. --Mon fils, dit alors Polyphme, l'affaire a t grave. Il faut changer nos dispositions. Tandis que je rechercherai les dbris de la bande, tu te rendras Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari; n'oublie pas cet itinraire, qui est le plus sr pour nous. En arrivant Palerme, o tu entreras de nuit, tu ne manqueras pas d'aller au quartier du Borgo, l'auberge _del Falcone_. J'y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mneront son me en Paradis grandes voles. Ne crains rien pour elle; veille prsent sur toi-mme. Sois prudent; te ces ornements dors qui embellissent les cornes de ta chvre merveilleuse, de peur qu'on ne la reconnaisse; songe au Borgo, l'auberge del Falcone, moi, je m'en vais. Don Polyphme s'loigna, laissant le pauvre Cicio tourdi de son malheur. Des coups de feu lointains annonaient que la chasse aux brigands n'tait pas acheve. Le petit chevrier suivit machinalement le chemin que lui avait indiqu le capitaine, et il arriva le soir Nicosia. Comme il ne savait quelle auberge chercher un gte, il se souvint de la lettre que lui avait donne le bndictin de Catane, et il se rendit au couvent des ***, dont il demanda le pre suprieur. Tandis que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait avec crainte et respect, vit la figure austre du moine se contracter douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l'un de l'autre. --Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date, qu'as-tu fait pendant cette semaine? Le petit chevrier raconta navement son voyage Saint-Philippe, son enrlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui enlever sa mre. --O Sicile! murmura le suprieur, est-ce assez de misre! est-ce assez de blessures dans ton sein fltri! Pauvre nourrice, tu n'as plus de lait, et bientt tu n'auras plus de sang donner. Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe de l'ordre des ***: --Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu'ici, tu passeras pour un frre novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes royales auront abandonn nos montagnes. Ne fais point de confidences aux autres frres; moi seul j'aurai ton secret. --Et ma chvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle? --Nous la mettrons dans l'table, o elle sera en pays de connaissance. Dans une heure, la cloche t'appellera au rfectoire. Donne-moi cette carabine: c'est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la rendrai ta sortie. Le pre suprieur prit la carabine, emmena la chvre, et laissa Cicio dans la cellule. Lorsqu'il fut seul, le petit chevrier jeta autour de lui des regards d'tonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste chambre de moine respiraient la pit, le recueillement et la solitude. Un jardin, peine large de dix pas et de plein pied avec la cellule, envoyait un parfum dlicieux de roses et de fleurs d'oranger. Chaque cnobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il finissait par connatre et aimer jusqu'au plus simple brin d'herbe. Une bche et un rteau poss dans un coin engageaient le novice jouir de la rcration du jardinage. Le lit un peu troit promettait une conscience agite de rappeler bientt le sommeil avec les secours de la mditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le crucifix attach la muraille, et le sentiment de la dvotion s'levant dans son me la hauteur de son amour, de ses regrets et de son dsespoir, de grosses larmes coulrent sur ses joues rondes, et il murmura une prire o le nom de sa matresse, celui de sa mre, les mots de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble. Lorsqu'il se fut habill du vtement claustral, un saisissement profond s'empara de lui. L'tranget du costume, les longs plis de la robe donnaient ses attitudes une solennit qu'il ne connaissait pas et dont la surprise n'tait pas sans charme. Une organisation italienne et peut-tre cd l'envie de se fixer dans ce couvent; mais Cicio tait Sicilien, et l'ide de reculer devant l'avenir effrayant que lui avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis, les larmes s'arrtrent au bord de ses paupires. Il tendit la main vers le crucifix en s'criant: --Ma mre dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma matresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur; je ne puis pas tre vous aujourd'hui. CHAPITRE XI. Palerme jouit du privilge de ces beauts parfaites qui peuvent se montrer toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables. Le voyageur qui l'aperoit au loin du pont d'un navire ou des collines d'Ogliastro, s'crie, comme le prince Calaf au moment o Turandot soulve son voile: O Bellezza! splendor! On la citerait parmi les merveilles du monde si elle n'tait efface par une rivale plus magnifique et plus illustre, Constantinople. Notre ami Cicio avait chapp, sous son dguisement de moine, aux perquisitions de la police. Le bon suprieur des ***, qui l'avait pris en amiti, s'tait efforc de le consoler de ses peines. Aprs la retraite des troupes royales, deux frres servants, guids par Cicio, vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des broussailles o il tait cach. On enterra la vieille montagnarde dans le cimetire du couvent, et une messe fut clbre dans la chapelle pour le repos de son me. Cependant l'ennui et le besoin d'affronter son destin avaient bientt rendu la vie monacale insupportable au petit chevrier; il avait redemand sa carabine et sa chvre, et s'tait mis en route avec la bndiction du pre suprieur. Aprs quatre jours de marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de _Piana dei greci_, la blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie. C'tait le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se dessinaient en noir sur le couchant embras. Les glises de la ville saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est voluptueux Palerme, mme le son des cloches. Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entre dans la rue de Tolde par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce monument trange et ces figures colossales qui reprsentent les chefs barbaresques vaincus par le puissant empereur. L'architecture arabe de la cathdrale inspira au petit chevrier un tonnement profond; mais lorsqu'il se trouva dans le centre de Tolde, au milieu de la fourmilires des passants, devant ces cafs splendides, ces boutiques illumines, ces palais orns de larges auvents dont la brise agitait les festons, notre hros se crut plong dans un rve dlicieux. La varit des costumes donnait la ville un air de fte, car Cicio ne connaissait d'autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs de Catane. Il et pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L'clat des lumires et le roulement des carrosses l'tourdissaient si bien qu'il oublia les sages avis de don Polyphme: il parcourut le beau quartier des quatre Cantoni, en conduisant sa chvre par la crinire. Le hasard et la curiosit lui servant de guides, Cicio arriva, sans savoir comment, au bord de la mer. Les pcheurs et les matelots assembls sur le mle coutaient les conteurs d'histoires pour se reposer des travaux de la journe. Le peuple de Palerme, plus romanesque et moins pote que celui de Naples, prfre les contes merveilleux et les rcits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse jamais d'entendre le seizime chant de la _Jrusalem_ du Tasse. Les amours et la dlivrance de Renaud ont l'avantage de l'mouvoir depuis trois sicles; de l vient que ses orateurs de places publiques ont reu le nom de _Rinaldi_. Le Palermitain demande plus de varit; il tient moins la perfection de la forme qu' l'intrt du sujet, et, pour cette raison, les orateurs de Palerme s'appellent _contastorie_. Cicio s'approcha d'un parleur, dont l'auditoire nombreux attestait le talent et la vogue. Un vaste cercle de pcheurs assis terre coutait la nouveaut du jour. Le conteur, mont sur une pierre, la face tourne du ct de la lune, dclamait haute voix en faisant une quantit de gestes et force rflexions superflues. Mes gentilshommes, disait l'orateur, lorsqu'on vous raconte un fait surnaturel o figurent les magiciens et les fes, on ne manque jamais de vous dire que l'aventure remonte aux temps les plus reculs; celle-ci n'est point une histoire des sicles passs: elle n'a pas plus de huit jours, et les personnages en sont vivants. Un tmoin qui arrive du lieu mme de la scne vient de m'en fournir les dtails, et il se peut que bientt de nouveaux vnements m'obligent faire une suite ce rcit terrible et vritable. Comme je vous le disais donc, le diable se prsenta devant le jeune chevrier de Syracuse sous la forme d'une chvre jaune, et il lui tint peu prs ce discours: Si tu veux signer ce papier avec ton sang, considre les grands bnfices dont tu jouiras jusqu' ta mort: aucune arme meurtrire, depuis le mousquet jusqu'au couteau, ne pourra entamer tes chairs. En un mot, tu seras invulnrable; mais comme la vie n'est rien sans la libert, il n'y aura ni cordes qui puissent lier tes mains, ni murailles de prison qui te puissent enfermer. Je t'accompagnerai partout, et, si tu viens tomber dans quelque embche, je t'emporterai sur mon dos et te mnerai o tu voudras, en voyageant dans les airs; tu ne manqueras jamais d'argent, car tu auras en moi une compagne savante et bien avise qui prdira l'avenir, gurira les malades et fera pleuvoir plus d'cus dans ton escarcelle que tu n'en pourras porter. Que dsires-tu encore? Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te promets que pas une jolie fille ne te verra d'un air d'indiffrence; tu donneras en tous lieux un dmenti formel notre proverbe sicilien: une belle femme se reconnat son orgueil. La plus fire et la plus humble se prendront comme de pauvres poissons dans tes filets. Si bien donc, poursuivit le _contastorie_, que le jeune chevrier, bloui par des offres si sduisantes, se laissa piquer une veine du bras et signa de son sang le trait infernal. Le lendemain, il quitta son village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait un notaire riche comme Crsus. A peine la fille de ce notaire eut-elle aperu le chevrier par la fentre de sa chambre, qu'elle en tomba perduement amoureuse. La charmante Anglica, c'tait son nom, plus belle que Vnus et plus modeste que Vesta, n'hsita point dclarer sa passion l'heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans le palais de son pre, et l'accabla de prsents, de caresses et de friandises, prparant de ses mains divines les ptes au fromage, la _ricotta_ et la citrouille grille, dont elle rgalait son bien-aim. Il aurait pu vivre ainsi dans la joie et l'abondance, le fortun chevrier; mais la chvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l'ingrat rsolut d'abandonner sa matresse, et il la laissa en effet _demi folle_ d'amour et de douleur. Pour comble d'horreur le monstre eut la bassesse de drober cette aimable fille l'pingle d'argent qu'elle portait dans ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d'meraudes, ses bagues et ses pendants d'oreille. A ces paroles du _cantastorie_, un murmure d'indignation s'leva dans l'auditoire. Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c'est ainsi que le chevrier, mal conseill par le diable, rpondit aux tmoignages de tendresse d'une fille adorable. Cependant, le pre de la belle Anglica se plaignit la justice. Un ordre d'arrter le voleur fut lanc contre lui; les gendarmes s'emparrent de sa personne. On lui lia les mains avec des cordes, et une compagnie de cent hommes arms jusqu'aux dents le conduisit avec sa chvre maudite l'intendance de Noto. Le capitaine napolitain, qui sentait l'importance de cette capture, surveillait le prisonnier et le suivait pas pas, tenant la main son pistolet, afin de tuer le coupable sur la place s'il tentait de s'enfuir. Mais le diable veillait sur son protg. Tout--coup les cordes se rompent. Le chevrier saute sur le dos de sa chvre, s'envole avec elle bien au-dessus des nuages, et disparat comme une ombre. A quelques jours de l, des voyageurs anglais, en passant dans les montagnes de Lonforte, furent attaqus par des brigands, qui s'emparrent des bagages et laissrent les pauvres voyageurs tout nus au milieu d'une fort. Les troupes royales se mirent la poursuite des voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia; les soldats de Naples furent mis en droute; et, pendant le carnage, on vit la chvre jaune, coiffe d'un casque d'or, danser sur la pointe d'un rocher en animant les brigands au combat. --Par ma foi! interrompit un pcheur, c'est une brave chvre; et, si elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution. Mais, hlas! reprit l'orateur, la chvre jaune et son damn conducteur ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Anglica, tout--fait folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonne. De ses beaux yeux coulaient des flots de larmes faire dborder l'Anapo. N'coutant plus que son dsespoir, elle quitta son pre pour courir aprs son infidle amant. O lamentable histoire! fatal exemple des malfices du dmon! La fille d'un riche notaire s'enfona toute seule dans les montagnes, sans connatre son chemin. Les ronces et les pines dchiraient ses pieds dlicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et sans doute elle allait prir dans le dsert, si son bon ange ne l'et amene sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au mme endroit le chevrier avec sa bande froce. L'infidle amant, touch de compassion, prend sa matresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques gouttes d'eau frache. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son ami: Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonn deux personnes au lieu d'une, homme barbare, je suis mre!... --C'est une imposture! s'cria Cicio en s'lanant dans le cercle des auditeurs. Jamais je n'ai abus de la tendresse d'Anglica. Son innocence est aussi pure qu'au jour de sa naissance. Quant aux sottises que vous osez dbiter publiquement au sujet de ma chvre savante, je dclare en prsence de ces honntes pcheurs que ce sont autant de mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir. Le contastorie, mont sur sa pierre, demeura stupfait, le bras tendu, la bouche ouverte et les yeux fixs sur le hros de son histoire. A la vue de la chvre jaune, l'assemble se dispersa et Cicio se trouva seul en face du narrateur. Aux cris d'effroi que poussaient les pcheurs, quelques douaniers s'approchrent. Un claircissement aurait pu mal tourner pour notre hros. Une lourde main pose sur son paule vint propos lui rappeler le danger auquel il s'exposait. Cicio reconnut matre Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs. --Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain ta rputation compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison. En parlant ainsi, matre Ignace prit la fuite; Cicio le suivit en courant et ils s'enfoncrent dans le faubourg appel Borgo, o demeurent les _bonacchini._ La population de ce faubourg n'a pas l'humeur facile des lazzaroni de Naples. Le mlange du sang mauresque lui a inocul les passions et le caractre espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses poses comme un empereur romain; mais au dedans la dignit fait dfaut; tandis que la fiert du bonacehino de Palerme existe dans son me comme dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le frapper. La jalousie le mne loin, aussi est-elle considre souvent par les tribunaux comme une excuse. Aprs avoir fait mille volutions travers le ddale du Borgo, matre Ignace entra enfin dans le cabaret _del Falcone_. Don Polyphme s'y trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n'et pas t de mise dans une ville o il existait une police, ils avaient quitt leurs armes et leurs vtements de fantaisie pour prendre la _bonacca_, d'o les pcheurs palermitains ont tir leur nom. Messieurs les voleurs tenaient conseil dans une salle particulire du cabaret dont la porte s'ouvrit pour Cicio. La runion tait fort nombreuse et le petit chevrier, voyant une quantit de visages inconnus, se tenait modestement l'cart. Don Polyphme le prit par la main et le prsenta aux voleurs de la ville, qui posaient les bases d'une association avec ceux des grands chemins. --Approche, mon ami, dit Polyphme; j'ai parl de toi au seigneur Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chvre savante est un bijou dont la valeur est apprcie. Tu es mon ami, et si je deviens l'ami du seigneur Zefirino, tu seras du mme coup l'ami de tous ces amis runis. Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme pntr de sa supriorit. Il daigna jeter un regard d'indulgence sur le petit chevrier. --Mon garon, dit-il Cicio, tu as l'air intelligent, et les talents que tu as su donner ta chvre jaune seront utiles notre compagnie si nous nous accordons avec ton capitaine; mais il convient d'abord de discuter les conditions de cet accord. Ecoute bien ce que nous allons dire, et fais-en ton profit. Le chef des voleurs citadins tait un beau jeune homme, de manires douces, qui affectait autant d'lgance dans son langage que dans sa mise. On le reconnaissait, perte de vue, pour une personne du grand monde, car il portait l'habit longs pans, en velours de coton, le gilet boutons d'or, et le pantalon en poil de chamois, le tout la faon de Paris, mais d'une coupe un peu romantique. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel brillaient dans sa toilette, et il ressemblait assez une gravure du journal des modes, enlumine par un enfant. Ce luxe et cette recherche exeraient un ascendant remarquable sur l'assemble. Cicio, en examinant cet homme si riche, conut une haute opinion des voleurs de la ville. Il partageait ses regards d'admiration entre les breloques de similor et les sous-pieds du personnage. Polyphme ne lui paraissait plus qu'un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout bloui, dans un coin de la salle, et prta aux discours de don Zefirino une oreille aussi attentive que si ce filou et t le sage Nestor ou le divin Minos. FIN DU TOME PREMIER. CHAPITRE XII. Tandis que Cicio tait perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le trs-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l'index de sa main droite couverte de bagues, adressait don Polyphme ce raisonnement plein de logique: --Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l'honneur de m'couter: Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associs, les services que chacun rend la communaut avec la part qui lui revient dans les bnfices. Je ne refuse point de yous admettre au partage gal avec les cavaliers que je commande, si vous russissez me prouver que vos gains sont aussi considrables que les ntres. Mais, je vois avec peine que votre socit ne tient pas de registres de ses oprations. Vous ne m'offrez, par consquent, que des suppositions, des probabilits et des valuations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j'en conviens; mais elles sont rares. Vous n'avez pas tous les jours des Anglais dvaliser. Le vice de votre industrie est prcisment ceci, qu'une opration avantageuse entrane des suites funestes, et que vous tes obligs de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mmes lieux, et nous finissons par en connatre toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chmons jamais. Si nous partageons en frres avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services venir; car vous tes aujourd'hui sans emploi. Il faut que vous consentiez _exercer_ avec nous la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu'il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bton et effusions de sang, ne vous sont pas trangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l'intrt gnral, cette branche de notre commerce. Pendant ce discours, don Polyphme tirait sa barbe et ses moustaches d'un air d'impatience: --Ce n'est pas, rpondit-il, la science ni l'habilet qui nous manquent; mais bien la volont de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqu la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l'argent. Si les gens de la ville n'ont pas le courage de tuer eux-mmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux; je ne veux point me charger de cette besogne-l. --Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l'utilit de cette industrie. Ce n'est pas tant l'argent que la considration et les bons procds qu'on y gagne. Du temps de nos pres, ces services-l taient d'un immense profit; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd'hui on dfigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prte-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c'est ainsi que nous trouvons de l'indulgence dans les cas malheureux, des yeux ferms o il serait funeste de les voir s'ouvrir, et la potence voue au clibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n'ayant point d'amis, ne rencontreront jamais que des soldats arms, une police intolrante et des juges svres. --Je confesse que cela est considrer, dit Polyphme, en se grattant la tte. --Notre socit, reprit Zefirino, est admirablement constitue. L'ordre le plus parfait y rgne. Jetez les yeux sur ma comptabilit. Vous y verrez que la rue de Tolde seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. A moins que par mgarde, nous ne volions un abb, on ne nous inquite jamais pour ces petites oprations. Les vols dans les maisons de campagne non habites ne nous attirent pas non plus de dsagrments. Ceux main arme ou par escalade, et la ville, donnent lieu des poursuites, aussi ne les excutons-nous qu' de longs intervalles et quand nous avons pes le pour et le contre. Regardez la page des articles de galanterie, et vous serez flatt du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple: Un seigneur marquis de cette ville a pous, l'an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donn, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce mnage, bni par l'amour, jouissait d'un bonheur sans mlange; mais il n'est pas de flicit durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur tranger a troubl le repos du mari en inspirant la femme une passion qu'elle n'a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrit, s'est retir Naples, en dclarant qu'il reviendrait auprs de la marquise lorsque son honneur serait veng d'une manire ou d'une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve rduite une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont rsolu de satisfaire l'poux offens, afin de l'obliger un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin mme, et ils m'ont dit en pleurant: Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voil des poux brouills, spars pour la vie; voil un scandale public, une maison entire dans les querelles et dans les larmes: vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, la femme sa position et sa fortune, et nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hsiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c'est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frre bien-aim. Faites administrer cet tranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit nos bndictions. Un homme n'est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance si peu de chose, on doit encore se louer de sa modration. Qu'auriez-vous rpondu si vous eussiez t ma place, je vous le demande? --Par Bacchus! s'cria don Polyphme, j'aurais rpondu: Donnez vous-mme un coup de stylet ou une taillade votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m'a point offens; mais je vois bien que j'aurais fait une faute en rpondant ainsi. --Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino; moi qui sais mon monde, j'ai rpondu au contraire qu'on pouvait crire l'poux offens de revenir auprs de sa femme, et qu'avant le soleil de demain son honneur serait veng. Il le sera ds ce soir, non pas en considration du salaire, mais parce que nous compterons dsormais deux familles entires parmi nos amis et protecteurs. --Vous tes un habile homme, dit Polyphme en s'inclinant, et je commence goter votre systme. C'est de la fleur de politique. Je n'ai plus d'objection faire, et je suis prt pratiquer votre industrie dans l'intrt gnral. --Je vais vous en fournir l'occasion. Pour administrer la taillade en question, j'ai besoin d'un compre. Le jeune tranger doit passer ce soir dix heures par la porte _Felice_, en revenant du jardin de la _Flora_, o il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L'tranger ne manquera pas de s'arrter, et je me charge du reste. La taillade sera donne en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer notre mot d'ordre: _Ave Maria._ --Tu as entendu, Cicio? dit Polyphme; tout l'heure tu vas entrer en fonctions. L'difiante conversation que notre hros venait d'couter tait de l'hbreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dpassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu'on allait employer ses services et les talents de l'innocente Gheta dans un attentat contre la personne d'un tranger; mais il ne devina pas toute la gravit de l'expdition. Le mot de vengeance, qu'il avait remarqu dans ce discours, lui avait rappel sa vieille mre, dont l'me irrite demandait du sang; ceux de guet-apens et de _taillade_ sonnaient moins agrablement ses oreilles novices; mais lorsqu'il vit don Polyphme revenir de ses scrupules, il jugea qu'apparemment l'homme aux sous-pieds avait puis dans la raison et la morale une bonne rponse ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l'opinion de son capitaine, et dclara qu'il tait prt obir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d'un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l'avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l'heure sa montre d'argent: --Il est temps, dit-il, de nous prparer notre petite opration. Que chacun de vous soit la porte _Felice_ dans un quart d'heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Matre Ignace conduira le jeune Cicio et sa chvre. Le Bicco (louche) ira monter la garde la Flora, pour y pier l'tranger et nous avertir de son approche. Aussitt aprs le coup, parpillez-vous comme des mouches... O donc est mon _temperino_? Sang de la madone! je n'ai pas mon _temperino_! Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espce de scalpel manche de corne, parfaitement aiguis. --Le voici, reprit-il, je l'ai trouv. Vous voyez, seigneur Polyphme, que cet ustensile n'a rien de terrible. C'est une pice fine mettre sur la toilette d'une petite matresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d'une taillade lestement servie. Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphme et l'entrana hors du cabaret. Matre Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un un, et toute la bande peu chrtienne se rpandit dans les rues tortueuses du Borgo. De huit dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est leve au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les quipages, les toilettes et la beaut remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de dlices, o les oeillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l'amour en possession de toutes les cervelles. La soire tait magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, rpandait sa lumire argente sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opras de Bellini, ce mastro charmant que la Sicile est fire d'avoir produit. Il tait neuf heures et demie lorsque Cicio vint s'installer avec sa chvre savante prs la porte Felice. Les brigands ne tardrent pas paratre. Ils arrivaient l'un aprs l'autre par des rues diffrentes, et feignaient de ne point se connatre. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe notre hros de commencer la reprsentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit danser la saltarelle; mais il n'avait pas sa souplesse accoutume. Sa respiration tait brve et son coeur tout gonfl. Quant l'innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne grce, et les applaudissements ne lui manquaient pas. A dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s'arrtaient regarder la chvre jaune par dessus les paules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolde. Cicio se troublait davantage mesure que l'instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperut les gros traits de don Polyphme bouleverss par l'inquitude. Le petit chevrier commenait comprendre qu'il se perdait demeurer parmi ces coquins. Cependant il n'y avait plus reculer. Bientt arriva le bandit appel Bieco, prcdant de quelques pas un jeune homme qu'on reconnaissait son air pour un Franais. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le _temperino_. Tout coup l'un des brigands heurta violemment l'tranger, comme par maladresse. Cicio vit la main orne de bagues de don Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme; il entendit un cri perant et une imprcation prononce dans une langue qu'il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entire des spectateurs s'vanouit, et Cicio se trouva seul en face d'un homme couvert de sang. CHAPITRE XIII. En voyant le visage inond de sang du jeune tranger, Cicio eut d'abord l'ide de prendre le large, comme les autres bandits. L'instinct de la conservation tait l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de dix pas, il se retourna, et comme il vit le bless chanceler sur ses jambes, il courut lui pour l'aider se soutenir. La blessure paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annonc: elle traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal _temperino_ avait pntr jusqu' l'intrieur de la bouche; en sorte que le sang coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lvres du malheureux jeune homme. Cicio se mit pleurer, et il appela du secours grands cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et apporta du linge et de l'eau. Elle fit asseoir terre le bless, lava le sang et posa une compresse sur la plaie. Pendant cette opration, le bless s'tait vanoui. --Ne voil-t-il pas un pauvre seigneur bien accommod! s'cria la bonne femme. O hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances! Dfigurer ainsi un tranger! la belle hospitalit, la belle courtoisie qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un jeune homme sa famille avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mre? Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misrable, avec ta chvre et tes danses, si tu as tremp dans le complot, regarde ces flots de sang, afin qu'ils retombent sur ta tte; regarde cette figure ple, et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta mmoire ce spectacle pitoyable. Tes remords te le reprsenteront encore dans dix ans. Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fiert: --Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez. --Parce que je devine la vrit, reprit la bonne femme. Si tu es innocent, pose ta main sur cette croix d'or que je porte mon cou, et jure par le divin fils de la madone que tu n'tais pas du complot. --Je jure que je vois aujourd'hui cet tranger pour la premire fois de ma vie, rpondit Cicio. ---Ce n'est pas cela qu'on te demande. Il faut jurer que tu n'tais pas du complot. Tu ne l'oses pas, tu es coupable. Hol! honntes passants, arrtez ce petit sclrat, c'est lui qui vient de blesser ce pauvre seigneur que vous voyez mourant. Quelques passants se retournrent aux cris de cette femme; mais ils s'loignrent bien vite en murmurant tout bas les mots d'_accidente_ et de _tagliada_. --Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t'en donc et sois maudit; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l'air que tu respires. --Il n'est pas en votre pouvoir de rpandre tant de poison, rpondit Cicio. Et le petit chevrier partit en courant. Notre hros avait de grands dfauts, comme le lecteur a pu s'en convaincre. C'tait un vrai montagnard sans ducation, obtus sans des prjugs, violent dans ses passions, et facile garer au moyen de sophismes. Avec l'ide fixe de venger sa mre, il aurait vu gorger sans s'mouvoir cent mille soldats napolitains, et gnralement tous les individus qu'il appelait Athniens ou Carthaginois, sans savoir au juste ce qu'il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le coeur honnte. La scne de la taillade l'avait remu profondment. Les paroles de la bonne femme achevrent de porter le trouble dans son esprit; et comme il passait aisment d'un extrme l'autre, l'image du bless inond de sang le pntra de terreur et de piti. Les clameurs de la ville lui semblaient autant de maldictions lointaines, comme si ses crimes eussent ameut le monde entier coutre lui; et il fuyait au hasard, perdre haleine, pouvant par le bruit de ses pas et le galop de l'innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu'au cabaret _del Falcone_; mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le calme, ne fit qu'augmenter son dgot et ses remords. --Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds; je craignais que la police ne t'et confisqu, ce qui m'aurait oblig des dmarches fcheuses. --pargnez-vous les dmarches en ma faveur, rpondit Cicio; je viens vous dclarer que je me spare de la bande. --Un moment! reprit don Zefirino; il est crit dans nos statuts qu'une fois engag dans notre socit, on n'en sort plus sans le consentement du chef, et je n'accorde mon consentement que pour trois motifs, le mariage, la retraite au couvent, ou l'embarquement sur un navire. Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous. --Je ne connaissais point vos statuts, rpondit Cicio; je n'ai prononc aucun serment. Je suis libre et je vous quitte. --Mon mignon, dit l'homme aux sous-pieds, la rvolte ici est punie par le stylet. --Et moi, je me dfends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa carabine et se retira dans un angle de la salle, l'arme haute, le pied gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphme clata de rire: --Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino? Regardez cet air sombre et rsolu. Ne vous fiez pas sa jeunesse et son ingnuit: il vous tuerait comme un livre au gte. Abaisse ton arme, Cicio, et ne l'emporte pas. Je ne souffrirai point qu'on te moleste. Tu veux tre libre, tu le seras. Je t'avertis seulement que tu perdras ta part de butin dpose entre les mains des paysans de Lonforte. --Je vous l'abandonne sans regrets, rpondit Cicio. --Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous vendre ni dposer en justice contre nous. --Par l'me vnre de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir; et quand mme on rtablirait pour moi seul l'ancienne torture, je laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutt que de dire un mot de ce que j'ai vu et entendu dans votre compagnie[2]. [Note 2: La torture fut abolie en Sicile par le marquis de Caraccioli, en 1780, et pour cette raison il est considr comme un saint.] --Cela suffit, reprit Polyphme. Si quelqu'un doute de ta parole, il aura affaire moi. Tu peux aller o tu voudras. Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant excit son courage, il ne s'effraya pas l'ide d'tre sans asile et sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein air n'tait pas une nouveaut pour lui. Aprs l'heure de la rose, il n'y a point d'alcove o l'on soit mieux que sous le ciel de Palerme. Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantit de gens tendus sur des dalles, et qui dormaient profondment. Il chercha donc un recoin isol pour s'y tablir avec sa chvre. Un banc de bois s'offrit lui devant la porte du couvent _delle Stimmate_. Il s'y tendit sur le ct en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux aprs avoir rcit sa prire. Mais les motions de la journe avaient chauff ses esprits; le sommeil s'approchait, amen par la fatigue, et s'enfuyait aussitt, repouss bien loin par l'image horrible de l'tranger nageant dans son sang. --Dieu puissant, s'cria Cicio, c'est dans ma conscience que le _temperino_ a port le coup funeste. La maldiction de la bonne femme pse sur ma tte. Je suis empoisonn dans mon sommeil, mon pain et l'air que je respire. Malheur moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le courroux du ciel! Ma chre Anglica n'pouserait pas un garon dvor de remords. Amour, conseille-moi! --J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se lamente ainsi dans l'obscurit? Cicio vit approcher de lui un vieux pre capucin qui sortait du couvent des _Stimmate_. --C'est moi, Cicio le chevrier, rpondit-il; mon pre, ayez piti d'un compatriote, et dites une prire en faveur d'un pcheur au dsespoir. --Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit pour un garon si jeune encore. Calme-toi. J'ai ou parler de tes malheurs, et j'y veux porter remde. Au lieu de courir le pays et d'aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chre _Sceragusa_ et venir demander un asile et des consolations au couvent des capucins. Mais au diable le pass! songeons au prsent. Tu es un pcheur au dsespoir, dis-tu? Eh! mon garon, je le crois bien; il n'y a rien comme la belle toile et la faim pour rendre lourds les pchs. Que ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'tendent dans un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi _hors des murs_. Quittons cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes. Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant le rcit fidle de ses aventures depuis la rencontre du notaire Mast'-Andr dans les eaux de l'Anapo, jusqu' la taillade inclusivement. --Saint-Christophe, s'cria le moine, ayez piti de nous! Une taillade au visage, deux Anglais dvaliss! ce ne sont plus de simples pchs, mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-l, sans quoi tu es perdu dans ce monde et dans l'autre. --Hlas! mon pre, rpondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et je voudrais, en effet, changer de vie; mais comment reconqurir ma bonne rputation? Comment faire pour me rconcilier avec la justice? En m'accusant d'un crime dont j'tais innocent, on m'a forc devenir criminel. --Ecoute-moi, mon garon, reprit le capucin: avec une absolution du confesseur, la paix sera bientt signe entre le ciel et ta conscience, puisque je te vois touch d'un repentir sincre. La clmence du seigneur va vite en besogne quand on l'implore du fond de son me, Si les hommes taient aussi gnreux que le bon Dieu, on s'en trouverait mieux sur cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tcherai d'obtenir ta grce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants. Fais-toi capucin; entre dans notre excellent couvent, dont le sjour dlicieux et les beaux jardins sont l'ornement de notre chre Syracuse, et tu es sauv. --Impossible, mon pre: je n'ai pas la vocation ncessaire. --C'est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un honnte religieux. Notre rgle n'est point aussi svre qu'on l'imagine. Il n'y a pas de portes notre couvent: ce qui prouve que ce n'est pas une prison. Nous voyageons, tour de rle, par toute la Sicile; nous recevons l'hospitalit la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons souvent bonne chre, quelquefois avec trop de gourmandise; mais le samedi arrive, nous allons confesse, et, si nous avons le bonheur de mourir un dimanche, le Paradis s'ouvre deux battants pour nous recevoir. Il n'y a d'effrayant que les mots dans notre ordre. Qu'importe la pauvret si l'on n'a besoin de rien? l'obissance lorsqu'on ne vous commande rien de pnible? Quant la chastet, mon ge ne m'en fait pas une privation. Toi, qui es jeune, rflchis un moment, et, si tu es homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont qu'une source de maux et de regrets amers. --Mon pre, rpondit Cicio, je ne suis pas un libertin; si j'hsite faire le voeu de chastet, c'est que j'ai jet les yeux sur une femme de qui j'attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui ne peuvent se cacher sous une robe de moine: la haine et l'amour. Je dteste les meurtriers de ma vieille mre; je ne puis leur pardonner, et j'aime de toute mon me la divine fille de Mast'-Andr. Arrachez de mon me ces deux passions, et je suis vous. --Eh bien! mon enfant, tu es nous, car ces deux passions sortiront de ton coeur ds demain; cela est aussi sr qu'il est vrai que je suis le pre Chistophe. --O ciel! s'cria Cicio, vous m'pouvantez! Que va donc devenir ma tendresse pour Anglica? qu'est-il donc arriv de funeste? --Nous en reparlerons demain. --Mon pre, mon pre, dit le petit chevrier, pour que je sois vous demain, il faut donc que mes esprances soient ruines et que mon coeur se brise. Parlez; achevez-moi tout de suite. Ma matresse est-elle morte ou marie? ne m'aime-t-elle plus? O Sauveur des hommes, s'il en est ainsi, je ne veux point d'une robe de laine pour y envelopper ma douleur; je ne veux point d'une cellule et d'un lit. Donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil ternel. --Chut! dit le pre Christophe; le bon Dieu n'aime pas qu'on lui fasse de ces apostrophes vhmentes. Heureusement il ne t'coute pas. Regarde ces milliers d'toiles, cette nuit splendide; admire le Crateur et respecte en toi-mme son sublime ouvrage. En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivrent Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse situe hors des murs de Palerme, peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette du presbytre. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le pre Christophe en disant que le souper serait froid. Le cur reut avec bont le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et demanda le macaroni. Cicio n'eut pas plutt une large portion de pte et deux verres de vin dans l'estomac, qu'il se sentit moins exalt. Le jovial pre Christophe l'ayant men dans une petite chambre que la servante venait de prparer, il se coucha docilement sans oser se plaindre, et comme il le trouva endormi: --Dieu bon! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et dj si malheureux! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l'attend demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre me. CHAPITRE XIV. A peu de distance de Paenne, sur la route de Monreale, est une belle maison de campagne dont on aperoit les toits l'italienne au milieu d'un bouquet d'arbres et dans le site le plus riant du monde. Des rosiers grimpants s'lvent le long des murs jusqu' la hauteur du second tage. La faade est orne de sculptures, et l'entre, en forme de portique, prsente l'aspect riche et sduisant de ces antiques sjours o les Lpide et les Cicron venaient se reposer du tracas des affaires. Cependant une impression pnible gte un peu le charme de cette villa. Des grillages sont placs toutes les fentres, et la porte, hermtiquement ferme, oppose de larges plaques de tle aux regards des curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans cette prison fleurie, quelque Vnus ennuye. C'est cette maison que le bon pre Christophe et Cicio vinrent sonner vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite porte et les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener dans le parterre tandis qu'on irait appeler le docteur. --Ce palais, demanda Cicio, appartient donc un mdecin? --Oui, mon fils, rpondit le moine, un mdecin qui, pour habiter un palais, n'en est pas moins un homme simple et modeste. --Mon pre, dit le petit chevrier, que signifient ces chanes de fer pendues la muraille? Voil un singulier ornement dans une villa de luxe. --Si tu savais lire, rpondit le capucin, tu verrais que l'inscription place au-dessous de ces chanes contient ces mots: La science et l'humanit les ont brises. --Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand Caraccioli? --Prcisment, mon fils: il a aboli certaines tortures auxquelles on appliquait encore une classe particulire de pauvres gens. --Et qui sont ces pauvres gens? --On te l'apprendra tout l'heure. Le pre Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages bizarrement vtus se promenaient dans les alles, un livre la main; d'autres, assis sur des bancs, paraissaient plongs dans la mditation ou la tristesse; d'autres encore regardaient les deux visiteurs d'un air inquiet ou hbt. --Ce sont donc des philosophes? demanda Cicio. --Ce sont des malades, rpondit le moine. Au milieu d'un bosquet de grenadiers tait un thtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en marbre blanc, destin recevoir les spectateurs. --On joue donc la comdie pour divertir les malades? dit Cicio. --Ils sont eux-mmes les acteurs, rpondit le capucin. C'est un des moyens qu'on emploie pour dissiper leur mlancolie. Sur ces entrefaites arriva le docteur; il paraissait g de quarante ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux anims, l'intelligence, la bont, l'nergie, et les qualits opposes qui caractrisent le savant profond et l'administrateur habile. Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d'une fatigue par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux du cabinet, le prservait des ravages dont la science accable ses amants trop passionns; aussi n'avait-il pas un cheveu blanc sur la tte. Le pre Christophe prit partie docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner leurs regards de son ct, comme s'il et t le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier. --Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d'alins. Ceux que tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est gare. Tu n'as peut-tre jamais vu de fous: il faut que tu saches ce que c'est. Viens avec moi dans le quartier des hommes. Ce directeur introduisit ses deux htes dans une vaste cour entoure de cellules dont la plupart taient ouvertes. Au milieu de l'une des cellules tait un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui ptrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application extrme. --Celui-ci, dit le docteur, est un pre de famille qui avait amass en travaillant une dot pour sa fille ane. On lui a vol cette dot, et il est devenu fou de douleur. Sa manie consiste fabriquer avec du pain des pices de monnaie qu'il croit d'une valeur gale celle de l'or. Le fou avait lev les yeux et cach ses pices dans une corbeille d'osier, l'approche des trangers. --Jean, lui dit le mdecin, continue ton ouvrage; ne te drange pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour s'entendre avec toi sur la rforme des monnaies du royaume. Aussitt que ton trsor sera au complet, je ferai dire Sa Majest que tu es ses ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean; tu sortiras d'ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton retour la maison. --Les filles ne se marient plus, rpondit le fou d'un ton bourru. --Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prpare d'avance une crise violente, dont je fais natre ensuite l'occasion, quand le moment me parat favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile gurir, pare qu'elle est calme et enracine. Je vais vous montrer un autre sujet plus exalt, de qui j'espre davantage. Le docteur ordonna au gardien d'ouvrir la cellule suivante et de demander avec respect au personnage qui l'habitait s'il lui plaisait de recevoir deux trangers. --Vous allez voir, reprit le mdecin, l'empereur du Mogol en nglig. La contradiction et les mauvais traitements avaient augment son mal. Quand on me l'a amen, je me suis bien gard de lui nier sa qualit d'empereur; je me suis prostern ses augustes genoux, et maintenant je possde toute sa confiance. L'instant approche o je lui dirai nettement qu'il n'a point de royaume et qu'il doit en croire son visir et son ami. On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux trangers; la porte de la cellule s'ouvrit, et Cicio aperut un petit vieillard assis sur une natte de jonc. --Puissant empereur, dit le mdecin en saluant la mode orientale, deux voyageurs europens, qui passent dans ces contres, ont dsir vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer leurs compatriotes qu'ils ont joui du bonheur d'approcher de votre personne. --Je reois leurs hommages avec plaisir, rpondit le fou. Je regrette amrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma cruche d'eau sur ce tapis de velours cramoisi. --On lui donnera cent coups de bton, reprit le mdecin: mais une chose m'tonne dans le discours de Votre Majest. Si elle est assise sur un tapis de velours, comment peut-elle se servir d'une simple cruche, au lieu d'un vase d'or? --Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche: ne le vois-tu pas comme moi? --Sans doute. C'est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce tapis n'est qu'une natte de jonc. --Tu pourrais avoir raison. Je n'y prenais pas garde. Peut-tre est ce du jonc et non du velours cramoisi. --Que Votre Majest ne s'en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystre demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante rvlation. --Il y a du mieux, ajouta le docteur voix basse. Demain, je tenterai de lui ter sa couronne, et j'espre qu'il prendra doucement la chose. En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux: c'est un jeune patriote qui a donn beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les meutes de 1837. Il a command un dtachement d'insurgs; on l'a pris les armes la main, et jet dans une prison si dure et si cruelle qu'il y est devenu fou. Sa folie l'a du moins sauv de la peine de mort; mais, par un effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tte sur l'chafaud. Un dlire qu'il eut dans son cachot lui reprsenta la scne de son excution capitale avec tant de vivacit que l'image en est devenue pour lui une chose relle. Aprs avoir essay par cent moyens divers de lui ter ce souvenir terrible, j'ai enfin imagin, ces jours passs, un traitement tout--fait matriel qui me parat excellent. Mon homme est sur le point de retrouver cette tte que la hache a tranche, il y a cinq ans. On ouvrit la cellule o demeurait le fou dcapit. Cicio et le pre Christophe virent avec tonnement que cet homme portait un casque en plomb, solidement attach sous le menton par un cadenas ferm. Cette coiffure avait un poids si considrable que le pauvre jeune homme cherchait soutenir sa tte en l'appuyant contre les murs. --Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin? --Trs-mal, rpondit le fou. Je souffre beaucoup. --O est le sige de la douleur? --Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure. --Et cette douleur ne s'tend pas plus haut que le cou? --Si fait; elle monte jusque dans; la tte. --Vous n'y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la tte, si vous avez t dcapit en 1857? --Apparemment c'est une de ces douleurs factices que l'on croit ressentir dans un membre coup. --Sans doute il y a quelque chose comme cela. --Par grce, docteur, ne pouvez-vous m'ter ce poids norme que j'ai sur la tte? --Vous parlez encore de votre tte. Tchons de nous entendre: Vous l'a-t-on coupe, oui ou non? --Je veux dire qu'on m'a mis je ne sais quoi de lourd sur les paules. --Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous vous en trouverez bien. --Voil un malade, ajouta le mdecin, que je considre comme guri; mais ce sujet-l sera pour moi une source perptuelle de chagrins. Depuis cinq ans qu'il est entre mes mains, je l'ai laiss languir sans pouvoir imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen curatif tait simple. Peut-on gurir de mme tous ces autres malheureux? Ne s'agit-il que de savoir inventer le traitement spcial qui convient chaque cas particulier? Est-ce par dfaut d'intelligence que j'choue? Cette-ide est accablante. O mon Dieu, donnez-moi le gnie de Galile pour surprendre vos secrets; je ne l'exercerai que dans la pratique de l'art le plus louable et le plus pur. Cicio et le pre Cristophe visitrent toutes les cellules, et virent plusieurs autres espces de fous. Lorsqu'on eut achev le tour du quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l'paule du petit chevrier: --Mon garon, lui dit-il, je vais prsent me servir de toi pour mesurer jusqu'o va le degr de folie de l'une de mes pensionnaires. Une jeune fille, belle comme un ange, a t contrarie dans ses amours. Un pre stupide a imagin des mensonges odieux pour la gurir d'une passion honnte dont le mariage tait le seul remde. La pauvre fille s'est enfuie de la maison paternelle, et son retour on l'a maltraite; on lui a fait tant de reproches et d'affronts, tant d'autres mensonges lui ont t dits, que la tte lui a tourn. Aujourd'hui elle n'est plus _mezza-amtta,_ elle est folle tout--fait, et son pre l'a amene de Syracuse pour la mettre entre mes mains. --C'est Cangia! s'cria Cicio, en se couchant sur le sable. --Du courage, mon garon, reprit le mdecin. Tu as vu quel soin je prends d'tudier mes malades. Il y en a peu d'incurables. Nous tcherons de te rendre ta matresse. Ce n'est pas le moment de la pleurer; nous devons songer la gurir, et tu vas m'y aider. Je n'ai pas encore la mesure de la folie de Cangia. Nous allons te prsenter elle; si ta matresse te reconnat, ce sera bon signe, et je rponds de sa gurison; si elle ne te reconnat point, j'en augurerai mal; mais il ne faudra pas encore dsesprer pour cela. --Ah! docteur, s'cria Cicio, vous ne pensez qu' votre science, et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le coeur sans piti. --Cela est un peu vrai, dit le pre Christophe. --Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misrable encore pourvu que ma douleur s'enveloppt de votre froc de capucin. --Ne t'exalte pas, mon garon, dit le mdecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L'esprit humain est born. C'est beaucoup pour moi que de me donner tout entier mes malades. Cependant je puis t'offrir une pense consolante: les desseins de la Providence sont impntrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l'orgueil et la sottise de son pre. Nous dirons Mast'-Andr que le seul moyen de sauver sa fille est de te l'accorder. Qui sait s'il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable tes amours? Tu es jeune, et quand le coeur se brise, ton ge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse: relve-toi; sois homme. Seconde-moi, et marchons! Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamn qu'on mne au supplice, et le bon pre Christophe, ple de crainte et d'motion, ressemblait assez l'aumnier des prisons, charg d'assister le patient. Au moment d'ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperut Mast'-Andr, qui accourait tout essouffl. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus trange contraste avec l'indlbile expression de la sottise et de la vanit. --Ne vous pressez pas tant, lui cria le mdecin avec brusquerie; vous ne verrez point votre fille aujourd'hui. --Je veux savoir ce qu'on fait de mon enfant, dit le notaire. --Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas Syracuse. Je commande seul ici. Votre prsence pourrait nuire mes oprations. Le pre a mal us de son autorit; qu'il reste la porte. Quand votre fille sera gurie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos mauvais traitements. --Hlas! dit Mast'-Andr, en cherchant au bord de sa paupire une larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin? --Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles inutiles. Vous engagez-vous donner votre fille Cicio! --De tout mon coeur, rpondit Mast-Andr. Le mdecin tira de sa poche un crayon et du papier. --Il nous faut une promesse par crit, dit-il, et je la signerai comme tmoin, ainsi que le pre Christophe. Mast'-Andr prit le crayon, et il crivit sous la dicte du mdecin une promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signrent, et Cicio mit le papier dans sa poche. --A prsent, reprit le mdecin, suivez-moi tous trois, et obissez fidlement mes ordres. CONCLUSION. Les femmes de la Sicile ne se piquent pas de dissimulation comme les hommes; elles ne sont pas moins passionnes qu'eux; mais au lieu d'enfermer en elles-mmes ce qu'elles sentent, elles le tmoignent au contraire avec une expansion et une vivacit extrmes; c'est pourquoi Cicio et ses compagnons ne retrouvrent pas dans le quartier des femmes le silence difiant qui rgnait dans l'autre partie de la maison. La plupart des pensionnaires se querellaient entre elles ou avec les personnes charges de la surveillance. On entendait un concert de cris, de chansons, de rires et d'injures. Le docteur commena par rtablir la discipline, et aprs avoir pri ses htes de l'attendre, il entra dans la cellule o demeurait Cangia. Au bout d'un quart d'heure, il revint avec une mine consterne. --Tout va mal, dit-il; la jeune fille n'a pas la moindre lucidit. Sa cervelle est dans un tel tat de confusion que pas un souvenir n'y peut reprendre sa place. Approchez-vous et voyez si vous russirez mieux que moi. Cicio s'avana doucement jusque sur le seuil de la cellule, et dtourna la tte avec effroi, tant le visage de sa matresse tait mconnaissable. Une pleur maladive avait remplac le velout charmant de la jeunesse et de la sant. Ce n'tait plus ces belles joues fraches, ce regard anglique, ce sourire agaant, qui avaient enflamm le petit chevrier sous le myrte centenaire de Syracuse. Cicio n'avait plus devant les yeux qu'une pauvre fille sans beaut, sans physionomie, dont le regard morne et les traits dcomposs annonaient les ravages de la folie. Cangia s'occupait mettre en ordre le mobilier de sa cellule, et ne faisait aucune attention aux visiteurs. --Sa manie, dit tout bas le mdecin, parat tre depuis quelques jours le got de la symtrie. --Mon cher patron, demanda la jeune fille, ne trouvez-vous pas que les meubles de cette chambre sont rangs comme il faut? --Oui, mon enfant, rpondit le docteur. --Eh bien, pourquoi donc a-t-en dcid que je n'tais plus bonne marier? N'est-ce pas pour me nuire dans l'esprit du roi, dont le fils est mon fianc? Je saurai confondre les imposteurs. --Ils sont dj confondus. Ne vous fchez pas et regardez un peu ces trois personnes que j'ai amenes ici. Reconnaissez-vous Mast'-Andr, votre pre? --Mast'-Andr, rpondit Cangia, s'est noy dans le _Porto grande_, Syracuse. On ne m'en fait point accroire. Cet homme-ci est un cuisinier que l'on m'envoie. --Et ce garon-l, ne voyez-vous pas que c'est Cicio, votre amant? --Je sais qui je parle: c'est le _facchino_ qui doit porter mes bagages. Mais voici un homme d'glise: ne serait-ce pas le confesseur du roi? --Lui-mme, rpondit le capucin. --Ah! mon pre, s'cria Cangia en se jetant genoux, vous venez propos pour m'arracher mes bourreaux. On m'a battue, injurie, enferme comme une voleuse. Si cela dure, je n'ai pas longtemps vivre. Emmenez-moi, au nom du ciel! Ne me laissez pas dans cette prison. --Vous n'tes pas en prison, ma fille, rpondit le capucin. Je ne puis vous emmener. --Mon pre, je n'ai plus de forces; je suis perdue si vous m'abandonnez. Retournez Naples. Dites au roi que je le supplie de me secourir. Dites surtout l'hritier du trne, au prince qui a demand ma main, que je l'adore, que je suis lui pour la vie, que ma tendresse est immense comme le monde, mais qu'elle sera bientt ensevelie avec moi. Huit jours encore; c'est le dlai que je puis supporter. Pass cela, je dormirai dans la terre, et la pluie, en ruisselant sur mon corps, teindra le feu qui dvore mon pauvre coeur. --Point de scnes pathtiques, interrompit le docteur; point de cris ni de pleurs! loignez-vous tous. Le mdecin enferma la fille de Mast-Andr dans la cellule; aussitt Cangia monta sur la serrure de la porte, et poursuivit ses discours, en sortant ses bras et sa tte par une lucarne. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues, et elle tendait ses mains suppliantes vers le pre Christophe, en poussant des sanglots lamentables. --Ingrate Cangia, lui dit le petit chevrier, tu as donc oubli Cicio, ton amant, et l'aimable Gheta, ma fidle et savante chvre jaune? La jeune fille regarda notre hros d'un air de mpris: --Cicio? rpondit-elle: j'ai cru l'aimer autrefois; mais mon coeur s'tait tromp. Je ne l'aime plus. A ce mot cruel prononc avec l'accent accablant de la vrit, Cicio fit deux pas en arrire, comme un soldat frapp d'une balle. Il posa une main sur ses yeux, comme le gladiateur mourant, et par un effort prodigieux de l'orgueil offens, il releva la tte en s'criant: --Je suis vous, mon pre. Partons pour Syracuse. Trois mois aprs, notre hros tait assis sur un banc de gazon dans le magnifique jardin des capucins de Syracuse, situ sur le terrain de l'antique Acradine. Les formes lgantes du jeune novice se perdaient sous les plis de la robe de laine brune. Dj les habitudes de la vie contemplative avaient donn son visage une expression grave et solennelle. La fidle chvre jaune broutait l'herbe sous les bosquets de citronniers, en personne satisfaite du rgime claustral. Le pre Christophe, appuy contre un palmier, regardait Cicio d'un air inquiet et proccup: --Mon fils, dit le moine en hsitant, j'ai des nouvelles importantes te communiquer. J'arrive de Noto, o j'ai remu ciel et terre en ta faveur. J'y ai dpens autant de paroles que Pierre l'Hermite prcher la croisade. Un vque, deux curs et le suprieur du sminaire ont plaid ta cause auprs des autorits civiles. Nous avons russi: ton dossier a t brl. Tes fautes sont oublies pour deux motifs que j'ai su faire valoir: le premier est l'injuste accusation de vol qui t'avait pouss malgr toi dans le drglement; le second est la rsolution que tu as prise d'expier tes erreurs sous l'habit de notre ordre. Cependant un vnement imprvu va peut-tre changer tes projets et m'obliger de nouvelles dmarches: une lettre du mdecin de Palerme m'apprend ce matin que ta matresse est revenue la raison et la sant. Mast'-Andr reconnat la validit de sa promesse de mariage et ne s'oppose plus ton bonheur. Il dpend de toi d'obtenir tout ce que ton coeur a dsir. --Il est trop tard, rpondit Cicio. Je n'ai plus de coeur. On me l'a dchir. Je ne retirerai pas Dieu ce que je lui ai donn, car ce serait lui manquer de parole, comme d'autres ont fait envers moi. Je suis capucin, parce que j'ai voulu l'tre. Le pre Christophe pressa les mains du novice entre les siennes. --Mon fils, dit-il avec motion, Dieu te tiendra compte de tant d'abngation. Mais ce n'est pas tout: en te voyant cette sagesse au-dessus de ton ge, j'prouve un regret amer t'apprendre le dernier sacrifice qu'on exige encore de toi. Des rumeurs populaires... des prjugs... des accusations de sortilge... --Quoi! s'cria Cicio, s'agit-il de ma pauvre chvre? --Hlas! oui, mon enfant. On l'a condamne un supplice barbare, afin de satisfaire de grossires superstitions. Elle sera brle en place publique. --Des sots, murmura Cicio, qui, voyant que je leur chappe, veulent se donner le divertissement d'une mort. Ah! ce dernier coup est fait pour m'achever. Le frre novice, oubliant la gravit de son nouvel habit, se mit courir sur le gazon en appelant sa chvre. Gheta, qui n'avait pas vu son jeune matre en belle humeur depuis trois mois, bondissait avec joie. Elle n'avait pas, comme les hommes, le don fatal de la prvoyance et ne souponnait point qu'on dt jamais l'arracher son ami. Tous deux jourent comme des enfants, se poursuivant et se fuyant l'un l'autre; Cicio feignait de s'endormir sur l'herbe, Gheta le touchait du bout de ses cornes pour l'veiller, et puis ils recommenaient courir, et la chvre exprimait son plaisir par mille gambades. --Qu'ils sont plaisants! s'cria le capucin, et qu'on est heureux d'tre jeune! c'est grand dommage de tuer cette innocente bte. Cicio interrompit tout coup les jeux; il embrassa sa chvre en pleurant, et courut la chapelle, o il demeura en prires jusqu'au soir. A l'heure o les capucins rentraient dans leurs cellules, notre hros prit le pre Christophe par la manche de sa robe, et le pria d'entrer chez lui. --coutez-moi, mon pre, dit-il: demain au point du jour, vous aurez soin de livrer ma chvre aux assassins, afin que je ne la voie plus. Ils m'ont tout enlev jusqu' mon amiti pour ce pauvre animal. J'ai perdu ma matresse; j'ai tenu entre mes bras ma vieille mre frappe mortellement. Je donne au ciel ma jeunesse; je lui sacrifie mes passions, mes esprances, un avenir qui paraissait vouloir s'adoucir. Tout ce que j'avais de bon, de respectable dans le coeur on me l'a sali, dtruit, extirp comme de mauvaises plantes. Mais je dois vous l'avouer, il reste encore une plante empoisonne dont les racines sont indestructibles, ma haine pour nos oppresseurs. Il n'y aura ni grce divine, ni pratiques religieuses, ni tude, ni conseils qui puissent m'empcher de la satisfaire si jamais l'occasion s'en prsente. C'est une passion profonde que je prtends assouvir tt ou tard. Si vous croyez qu'elle ne doive pas habiter sous la robe que je porte, dites-le sincrement, car pour elle je serais forc de dposer le froc. --Mon fils, rpondit le capucin, donne cette passion un autre nom, celui d'amour de la patrie, et ne t'embarrasse pas de ce qu'en pensera ton froc. Il y en a autant sous le mien. Je n'aime pas moins que toi la malheureuse Sicile. --J'entends bien, reprit Cicio; mais vous vous bornez prier Dieu pour elle, tandis que moi, je prtends faire davantage: je veux mourir pour la dfendre. --Comment! s'cria le pre Christophe, tu veux combattre sous cet habit? Cicio souleva le matelas de son lit et montra sa carabine dpose dans cette cachette. Le bon capucin posa un doigt sur sa bouche pour recommander au jeune novice la discrtion et la prudence, et il lui dit l'oreille: --Mon fils, le jour o tu reprendras cette arme, je marcherai ct de toi, le crucifix la main. Le novice posa aussi un doigt sur sa bouche, et depuis ce moment, le pre Christophe et le frre Cicio eurent souvent ensemble de longues confrences nocturnes, tandis que le reste du couvent dormait. Le notaire Mast'-Andr ne se chagrina pas beaucoup du peu d'empressement du petit chevrier faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa longue maladie, eut tant de peine remettre en ordre ses souvenirs et ses ides, que son amour pour Cicio se trouva gar. Un jeune avocat de Noto, qui plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et s'enflamma pour la fille de Mast'-Andr. On n'eut garde de refuser ce jeune homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et de l'esprit de conduite. La romanesque jeune fille se maria par raison et par obissance. Elle s'occupa de son mnage et vcut bien avec son mari. On m'a dit Syracuse qu'elle avait eu des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle tait _mezzi mutla_; cependant, j'ai su depuis que le ciel avait bni son union avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de mlancolie devinrent plus rares, et prsent on peut considrer la belle Anglica comme une heureuse mre. Mast'-Andr se flicite de ce beau rsultat, et continue jouer la _Bazzica_, avec son voisin l'ordinateur. Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgr les hautes protections dont il se croyait assur, le seigneur Zefirino fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas propos de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir dplu la matresse d'un sous-intendant napolitain[3]. [Note 3: Au sujet de la taillade, le consul-gnral de France adressa une plainte l'intendance de Palerme. Il n'obtint d'autre satisfaction que cette rponse: Que voulez-vous? c'est une affaire de femme. (_Historique._)] Don Polyphme et ses amis dgotrent par leurs exploits les trangers de parcourir l'intrieur de la Sicile, et ne trouvrent plus d'Anglais dvaliser. Ils s'ennuyrent d'une vie de brigandage qui n'offrait plus de bnfices, et se convertirent par dsoeuvrement. Les dangers de la pche du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d'motions pour occuper leur esprit, et ils s'embarqurent sur des speronares. Quant la pauvre Gheta, semblable l'ne de la fable, elle paya pour les fautes d'autrui. On l'accusa de toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se dfendre. On la mena solennellement au bcher, tambours battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d'Arc; mais son me irrite ne pardonna pas aux hommes leur lche injustice. Le fantme de la chvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient encore cette heure pouvanter les passants dans les montagnes de Saint-Philippe-d'Argyre, en dansant des saltarelles infernales sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la connaissance en avril 1843, m'a assur que la rencontre de la chvre jaune lui avait plus d'une fois port malheur. Ce muletier me procura l'honneur d'tre prsent un brigand retir du monde, et c'est de ces deux personnes dignes de foi que je tiens le rcit qu'on vient de lire. FIN. End of the Project Gutenberg EBook of La Chvre Jaune, by Paul De Musset License: Share Alike