Produced by Pierre Lacaze, Laurent Vogel, Hugo Voisard and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) COMTESSE DE NOAILLES LES VIVANTS ET LES MORTS L'me des potes lyriques fait rellement ce qu'ils se vantent de faire. Platon. PARIS DU MME AUTEUR POESIES LE COEUR INNOMBRABLE (Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.) 1 vol. L'OMBRE DES JOURS 1 vol. LES EBLOUISSEMENTS 1 Vol. ROMANS LA NOUVELLE ESPERANCE 1 vol. LE VISAGE EMERVEILLE 1 vol. LA DOMINATION 1 vol. COMTESSE DE NOAILLES LES VIVANTS ET LES MORTS L'me des potes lyriques fait rellement ce qu'ils se vantent de faire. PLATON. PARIS ARTHME FAYARD & Cie, EDITEURS 18-20, rue du Saint-Gothard, 18-20 _A MA MRE_ I LES PASSIONS EUPHORION.--Je ne veux pas plus longtemps tenir terre; laissez mes mains, laissez mes boucles, laissez donc mes vtements, ils sont moi... HELNE ET FAUST.--O ptulance! dlire! On dirait un cor qui sonne sur la valle et sur le bois. A peine un jour serein donn tu tends t'lancer, du point o le vertige t'a pris, dans un espace plein de douleurs... Goethe. TU VIS, JE BOIS L'AZUR... Tu vis, je bois l'azur qu'panche ton visage, Ton rire me nourrit comme d'un bl plus fin, Je ne sais pas le jour, o, moins sr et moins sage, Tu me feras mourir de faim. Solitaire, nomade et toujours tonne, Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit, J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'anne O je devrai souffrir de toi. Mme quand je te vois dans l'air qui m'environne, Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rva, Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne, Car rien qu'en vivant tu t'en vas. Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches Qui, le front sur le sable o luit un soleil blanc, Cherchent retenir dans leur errante bouche L'ombre d'un papillon volant. Tu t'en vas, cher navire, et la mer qui te berce Te vante de lointains et plus brlants transports. Pourtant, la cargaison du monde se dverse Dans mon vaste et tranquille port. Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes Ressemblent la source cartant les roseaux. Tout est aride et nu hors de mon me, reste Dans l'ouragan de mon repos! Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t'apprennent, Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens Les soirs de Galata, les forts des Ardennes, Les lotus des fleuves indiens? Hlas! quand ton lan, quand ton dpart m'oppresse, Quand je ne peux t'avoir dans l'espace o tu cours, Je songe la terrible et funbre paresse Qui viendra t'engourdir un jour. Toi si gai, si content, si rapide et si brave, Qui rgnes sur l'espoir ainsi qu'un conqurant, Tu rejoindras aussi ce grand peuple d'esclaves Qui gt, muet et tolrant. Je le vois comme un point dlicat et solide Par del les instants, les horizons, les eaux, Isol, fascinant comme les Pyramides, Ton troit et fixe tombeau; Et je regarde avec une affreuse tristesse, Au bout d'un avenir que je ne verrai pas, Ce mur qui te rsiste et ce lieu o tu cesses, Ce lit o s'arrtent tes pas! Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre, Mort comme le Thbain lanant ses javelots, Comme ce danseur grec dont j'ai pes la cendre Dans un muse, au bord des flots. --J'ai vu sous le soleil d'un antique rivage Qui subit la chaleur comme un cleste affront, Des squelettes lgers au fond des sarcophages, Et j'ai touch leurs faibles fronts. Et je savais que moi, qui contemplais ces restes, J'tais dj ce mort, mais encor palpitant, Car de ces ossements mon corps tendre et preste Il faut le cours d'un peu de temps... Je l'accepte pour moi ce sort si noir, si rude, Je veux tre ces yeux que l'infini creusait; Mais, palmier de ma joie et de ma solitude, Vous avec qui je me taisais, Vous qui j'ai donn, sans mme vous le dire, Comme un prince remet son pe au vainqueur, La grce de rgner sur le mystique empire O, comme un Nil, s'pand mon coeur, Vous en qui, flot mouvant, j'ai bris tout ensemble, Mes rves, mes dfauts, ma peine et ma gat, Comme un palais debout qui se dfait et tremble Au miroir d'un lac agit, Faut-il que vous aussi, le Destin vous enrle Dans cette arme en proie aux livides torpeurs, Et que, rduit, le cou rentr dans les paules, Vous ayez l'aspect de la peur? Que plus froid que le froid, sans regard, sans oreille, Germe qui se rendort dans l'oeuf universel, Vous soyez cette cire cre, dont les abeilles Ecartent leur vol fraternel! N'est-il pas suffisant que dj moi je parte, Que j'aille me mler aux fantmes hagards, Moi qui, plus qu'Andromaque et qu'Hlne de Sparte, Ai vu guerroyer des regards? Mon enfant, je me hais, je mprise mon me, Ce dtestable orgueil qu'ont les filles des rois, Puisque je ne peux pas tre un rempart de flamme Entre la triste mort et toi! Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe, Je songe, sous les cieux o la nuit va venir, A cette ternit du temps et de l'espace Dont tu ne pourras pas sortir. --O beaut des printemps, alacrit des neiges, Rassurantes parois du vase immense et clos O, comme de joyeux et fidles arpges, Tout monte et chante sans repos!... J'AI TANT RVE PAR VOUS... J'ai tant rv par vous, et d'un coeur si prodigue, Qu'il m'a fallu vous vaincre ainsi qu'en un combat; J'ai construit ma raison comme on fait une digue, Pour que l'eau de la mer ne m'envahisse pas. J'avais tant confondu votre aspect et le monde, Les senteurs que l'espace changeait avec vous, Que, dans ma solitude parse et vagabonde, J'ai partout retrouv vos mains et vos genoux. Je vous voyais pareil la neuve campagne, Rticente et gonfle au mois de mars; pareil Au lis, dans le sermon divin sur la montagne; Pareil ces soirs clairs qui tombent du soleil; Pareil au groupe troit de l'agneau et du ptre, Et vos yeux, o le temps flne et semble en retard, M'enveloppaient ainsi que ces vapeurs bleutres Qui s'chappent des bois comme un plus long regard. Si j'avais, chaque fois que la douleur s'exhale, Ajout quelque pierre quelque monument, Mon amour monterait comme une cathdrale Compacte, transparente, o Dieu luit par moment. Aussi, quand vous viendrez, je serai triste et sage, Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts, Regarder quel clat a votre vrai visage, Et si vous ressemblez ce que j'ai souffert... L'AMITIE Je t'apporte le prix de ton bienfait... Mon ami, vous mourrez, votre pensive tte Dispersera son feu, Mais vous serez encor vivant comme vous tes Si je survis un peu. Un autre coeur au vtre a pris tant de lumire Et de si beaux contours, Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la premire, Je prolonge vos jours. Le souffle de la vie entre deux coeurs peut tre Si dment mlang, Que l'un peut demeurer et l'autre disparatre Sans que rien soit chang; Le jour o l'un se lve et devant l'autre passe Dans le noir paradis, Vous ne serez plus jeune, et moi je serai lasse D'avoir beaucoup senti; Je ne chercherai pas retarder encore L'instant de n'tre plus; Ayant tout honor, les couchants et l'aurore, La mort aussi m'a plu. Bien des fronts sont glacs qui doivent nous attendre, Nous serons bien reus, La terre sera moins pesante mon corps tendre Que quand j'tais dessus. Sans remuer la lvre et sans troubler personne, L'on poursuit ses dbats; Il rgne un calme immense o le rve rsonne, Au royaume d'en-bas. Le temps n'existe point, il n'est plus de distance Sous le sol noir et brun; Un long couloir, uni, parcourt toute la France, Le monde ne fait qu'un; C'est l, dans cette paix immuable et divine O tout est ternel, Que nous partagerons, mes toujours voisines, Le froment et le sel. Vous me direz: Voyez, le printemps clair, immense, C'est ici qu'il naissait; La vie est dans la mort, tout est, rien ne commence. Je rpondrai: Je sais. Et puis, nous nous tairons; par habitude ancienne Vous direz: A demain. Vous me tendrez votre me et j'y mettrai la mienne, Puis, tenant votre main Je verrai, dchirant les limbes et leurs portes, S'lanant de mes os, Un rosier diriger sa marche sre et forte Vers le soleil si beau... TU T'ELOIGNES, CHER TRE... Tu t'loignes, cher tre, et mon coeur assidu Surveille ta prsence, au lointain scintillante; Te souviens-tu du temps o, les regards tendus Vers l'espace, ma main entre tes mains gisante, J'exigeai de rgner sur la mer de Lpante, Dans quelque baie heureuse, aux parfums suspendus, O l'orgueil et l'amour halettent confondus? A prsent, puise, immobile ou errante, J'abdique sans effort le destin qui m'est d. Quel faste comblerait une me indiffrente? Je n'ai besoin de rien, puisque je t'ai perdu... J'ESPRE DE MOURIR... J'espre de mourir d'une mort lente et forte, Que mon esprit verra doucement approcher Comme on voit une soeur entrebiller la porte, Qui sourit simplement et qui vient vous chercher. Je lui dirai: Venez, chre mort, je vous aime, Aprs mes longs travaux, voici vos nobles jeux. J'ai longtemps refus votre secours suprme, Car si le corps est las, l'esprit est courageux. Mais venez, dlivrez un courage qui s'use, Abrgez le combat, rendez l'univers L'immense posie embue et confuse Dont mon me et mon corps ont si longtemps souffert! Les torrents des rochers, le sable blond des rives, Les vaisseaux balancs, l'Automne dans les bois, Les btes des forts, surprises et captives, Mditaient dans mon coeur et gmissaient en moi! O mort, laissez-les fuir vers la fort puissante, Ces fauves compagnons de mon silence ardent! Que leur native ardeur, froce et caressante, Peuple la chaude nuit d'un murmure obsdant. Ce n'tait pas mon droit de garder dans mon tre Un aspect plus divin de la cration; De savoir tout aimer, de pouvoir tout connatre Par les secrets chemins de l'inspiration! Ce n'tait pas mon droit, aussi la destine, Comme un guerrier sournois, chaque jour, chaque nuit, Attaquait de sa main habile et forcene Le sublime butin qui me comble et me nuit. Mais venez, chre mort; mon me vous appelle, Asseyez-vous ici et donnez-moi la main. Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle, Et recueille la voix du plus las des humains: --Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages, Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le rel, Et qui, toujours troubls par de changeants visages, Ont vers plus de pleurs que la mer n'a de sel. Prenez ce coeur puissant qu'un faible corps opprime, Et qui, heurtant sans fin ses troites parois, Eut l'attrait du divin et le pouvoir des cimes, Et s'levait aux cieux comme la pierre choit. Ah! vraiment le tombeau qui dvore et qui ronge, Le sol, tout compos d'tranges corrosifs, L'ombre fade et mouille o les racines plongent, Le nid de la corneille au noir sommet des ifs, Pourront-ils m'accorder cette paix sans seconde, Sommeil que mon labeur tenace a mrit, Et saurai-je, en mourant, restituer au monde Ce grand abus d'amour, de rve et de clart? Hlas! je voudrais bien ne plus tre orgueilleuse, Mais ce que j'ai souffert m'arrache un cri vainqueur. Pour lancer encor ma voix temptueuse Il faudrait une foule, et qui n'aurait qu'un coeur! QUE M'IMPORTE AUJOURD'HUI... Que m'importe aujourd'hui qu'un monde disparaisse! Puisque tu vis, le temps peut glacer les ts, Rien ne peut me frustrer de la sainte allgresse Que ton corps ait t! Mme lorsque la mort finira mon extase, Quand toi-mme seras dans l'ombre disparu, Je bnirai le sol qui fut le flanc du vase O tes pieds ont couru! --Tu viens, l'air retentit, ta main ouvre la porte, Je vois que tout l'espace est orn de tes yeux, Tu te tais avec moi, que veux-tu qu'on m'apporte, A moi qui suis le feu? La nuit, je me rveille, et comme une blessure, Mon rve dchir te cherche aux alentours, Et je suis cet avare perdu, qui s'assure Que son or luit toujours. Je constate ta vie en respirant, mon souffle N'est que la certitude et le reflet du tien, Dj je m'enfuyais de ce monde o je souffre, C'est toi qui me retiens. Parfois je t'aime avec un silence de tombe, Avec un vaste esprit, calme, tide, terni, Et mon coeur pend sur toi comme une pierre tombe Dans le vide infini! J'habite un lieu secret, ardent, mystique et vague O tout agit pour toi, o mon tre est nant; Mais le vaisseau alerte est port par la vague, Je suis ton Ocan! Autrefois, tendue au bord joyeux des mondes, Dploye et chantant ainsi que les forts, J'coutais la Nature, insondable et fconde, Me livrer des secrets. Je me sentais le coeur qu'un Dieu puissant prfre, L'anneau toujours intact et toujours travers Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphres, L'avenir au pass. A prsent je ne vois, ne sens que ta venue, Je suis le matelot par l'orage assailli Qui ne regarde plus que le point de la nue O la foudre a jailli! --Je te donne un amour qu'aucun amour n'imite, Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois, Et tout l'azur qui luit dans mon coeur sans limites, Mais resserr sur toi. Je compte l'ge immense et pesant de la terre Par l'escalier des nuits qui monte tes aeux, Et par le temps sans fin o ton corps solitaire Dormira sous les cieux. C'est toi l'ordre, la loi, la clart, le symbole, Le signe exact et bref par qui tout est certain, Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole, Au retour du matin. --J'ai longtemps repouss l'approche de l'ivresse, L'encens, la myrrhe et l'or que portaient les trois rois; Je disais: Ce bonheur, s'il se peut, Sagesse, Qu'il passe loin de moi! Qu'il passe loin de moi cet odorant calice; Mme en mourant de soif, je peux le refuser, Si la consomption, les orgueils, le cilice Protgent du baiser. --Mais le Destin, pensif, alourdi, plein de songes, M'indiquait en riant mon martyre bloui. L'avenir aimant dj vers nous s'allonge, Tout ce qui vit dit oui. Tout ce qui vit dit: Prends, gote, possde, espre, Ta conscience aussi trouvera bien son lot, Car l'amour, radieux comme un verger prospre, Est gonfl de sanglots: De sanglots, de soupirs, de regrets et de rage Dont il faut tout subir. Quelque chose se meurt Dans l'empire implacable et sacr du courage, Quand on fuit le bonheur! Et je disais: Seigneur, ce bien, ce mal suprme, Ma chaste volont ne veut pas le saisir, Mais mon tre infini est autour de moi-mme Un cercle de dsir; Des gnrations, des sicles, des mmoires Ont mis leur esprance et leur attente en moi; Je suis le lieu choisi o leur mystique histoire Veut prir sur la croix. Une pre, une divine, une ineffable treinte, Un baiser que le temps n'a pas encor donn Attendait, pour jaillir hors de la vaste enceinte, Que mon dsir ft n. Dans les puissants matins des meutes d'Athnes Ainsi courait un peuple ivre, agile, enflamm, Que la Minerve d'or, debout sur les fontaines, Ne pouvait pas calmer... --J'accepte le bonheur comme une austre joie, Comme un danger robuste, actif et surhumain; J'obis en soldat que la Victoire emploie A mourir en chemin: Le bonheur, si cribl de balles et d'entailles, Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os Viennent rver le soir sur les champs de bataille O gisent les hros... JE DORMAIS, JE M'EVEILLE... Je dormais, je m'veille, et je sens mon malheur. --Comme un coup de canon qu'on tire dans le coeur, Vous clatez en moi, douleur retentissante! Un instant de sommeil est un faible rempart Contre la Destine, assure et puissante. Ne verrai-je jamais vos fraternels regards, N'entendrai-je jamais votre voix rassurante? Quoi! Mme avant la mort, il est de tels dparts? Qui parle en moi? Mon corps, mes pensers sont pars. Je ne distingue plus ma chambre familire; Peut-tre ma raison a perdu sa lumire? Un aussi grand chagrin n'est pas net aussitt; J'essaierai, mais pourrai-je accepter ce fardeau? Que seront mes repos, que seront mes voyages Si je ne vois jamais l'air de votre visage? Mon esprit, comme une pre et morne ternit, Embrasse un monde mort, des astres dvasts. Je ne peux plus savoir, tant ma vie est exsangue, Si c'est vous, ou si c'est l'univers qui me manque. Et mme en songe, dans la pensive clart, Je me dbats encor pour ne pas vous quitter... ON NE PEUT RIEN VOULOIR... On ne peut rien vouloir, mais toute chose arrive, Je ne vous aime pas aujourd'hui tant qu'hier, Mon coeur n'est plus une eau courant vers votre rive, Mes pensers sont en moi moins divins, mais plus fiers. Je sais que l'air est beau, que c'est le temps qui brille, Que la clart du jour ne me vient pas de vous, Et j'entends mon orgueil qui me dit: Chre fille, Je suis votre refuge ternel et jaloux. Quoi, vous vouliez trahir le dsir et l'attente? Vous vouliez tancher votre soif d'infini? Vous, reine du dsert, qui dormez sous la tente, Et dont le coeur vorace est toujours impuni? Vous qui rviez la nuit comme un palmier d'Afrique A qui le vaste ciel arrache des parfums, Vous avez souhait cet humble amour unique O les pleurs consols tarissent un un! Vous avez souhait la tendresse peureuse, L'lan et la stupeur de l'antique animal; On n'est pas la fois enivre et heureuse, L'univers dans vos bras n'aura pas de rival; Comme le Sahara suffoqu par le sable Vous brlerez en vain, sans qu'un limpide amour Verse votre chaleur son torrent respirable, Et vous donne la paix que vous fuiriez toujours... --Et, tandis que j'entends cette voix forte et brve, Je regarde vos mains, en qui j'ai fait tenir Le flambeau, la moisson, l'vangile et le glaive, Tout ce qui peut tuer, tout ce qui peut bnir. Je regarde votre humble et dlicat visage Par qui j'ai voyag, vogu, chant, souffert, Car tous les continents et tous les paysages Faisaient de votre front mon sensible univers. --Vous n'tes plus pour moi ces jardins de Vrone O le verdtre ciel, gisant dans les cyprs, Semble un pan du manteau que la Vierge abandonne A quelque ange perdu qui le baise en secret. Vous n'tes plus la France et le doux soir d'Hendaye, La cloche, les passants, le vent sal, le sol, Toute cette vigueur d'un rocher qui tressaille Au son du fifre basque et du luth espagnol; Vous n'tes plus l'Espagne, o, comme un couteau courbe Le croissant de la lune est plant dans le ciel, O tout a la fureur prompte, funbre et fourbe Du dsir satanique et providentiel. Vous n'tes plus ces bois sacrs des bords de l'Oise, Ce silence pur, studieux, musical, Ce sublime prau monastique, o l'on croise Le songe d'Hlose et les yeux de Pascal. Vous n'tes plus pour moi les faubourgs du Bosphore O le veilleur de nuit, compagnon des voleurs, Annonce que le temps coule de son amphore Pesant comme le sang et chaud comme les pleurs. --Ces soleils exalts, ces oeillets, ces cantiques, Ces accablants bonheurs, ces clairs dans la nuit, Dsormais dormiront dans mon coeur lthargique Qui veut se repentir autant qu'il vous a nui; Allez vers votre simple et calme destine; Et comme la lueur d'un phare diligent Suit longtemps sur la mer les barques tonnes, Je verserai sur vous ma lumire d'argent... UN JOUR, ON AVAIT TANT SOUFFERT... Un jour, on avait tant souffert, que le coeur mme, Qui toujours rebondit comme un bouclier d'or, Avait dit: Je consens, pauvre me et pauvre corps, A ce que vous viviez dsormais comme on dort, A l'abri de l'angoisse et de l'ardeur suprme... Et l'on vivait; les yeux ne reconnaissaient pas Les matins, la cit, l'azur natal, le fleuve; Toute chose semblait la fois vieille et neuve; Sans que le pain nourrisse et sans que l'eau abreuve On respirait pourtant, comme un feu mince et bas. Et l'on songeait: du moins, si rien n'a plus sa grce, Si ma vie arrache a rejoint dans l'espace Le morne labyrinthe o sont les Pharaons; Si je suis trangre ma voix, mon nom; Si je suis, au milieu des raisins de l'automne, Un arbre foudroy que la rcolte tonne, Je ne connatrai plus ces supplices charnels Qui sont, de l'homme au sort, un reproche ternel. Calme, lasse, le coeur rompu comme une cible, J'entrerai dans la mort comme un hte insensible... --Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang vers, Les sublimes amours qui nous ont harasss, Les fauves bondissants, tmoins de nos dlires, Ont suivi lentement le doux chant de la lyre Jusque sur la montagne o nous nous consolions; Les voici remuants, les chacals, les lions Dont la soif et la faim nous font un long cortge... --J'avais cru, mon enfant, que le pass protge, Que l'esprit est plus sage et le coeur plus troit, Que la main garde un peu de cette altire neige Que l'on a recueillie aux sommets purs et froids O plane un calme oiseau plus lger que le lige. Mais hlas! quel orage tincelant m'assige? Lourde comme l'Asie et ses palais de rois, Je suis pleine de force et de douleur pour toi! JE ME DEFENDS DE TOI... Je me dfends de toi chaque fois que je veille, J'interdis mon vif regard, mon oreille, De visiter avec leur tumulte empress Ce coeur dsordonn o tes yeux sont fixs. J'erre hors de moi-mme en ngligeant la place O ton clair souvenir m'exalte et me terrasse. Je refuse ma vie un baume essentiel. Je peux, pendant le jour, ne pas goter au miel Que ton rire et ta voix ont laiss dans mon me, O la plaintive faim brusquement me rclame... --Mais la nuit je n'ai pas de force contre toi, Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit. Tu m'envahis ainsi que le vent prend la plaine. Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine Par tout l'intrieur et par tout le dehors. Tu entres sans dbats dans mon esprit qui dort. Comme Ulysse, pieds nus, dbarquait sur la grve; Et nous sommes tout seuls, enferms dans mon rve. Nous avanons furtifs, confiants, hasardeux, Dans un monde infini o l'on ne tient que deux. Un mur prudent et fort nous spare des hommes, Rien d'humain ne pntre aux doux lieux o nous sommes. Les bonheurs, les malheurs n'ont plus de sens pour nous; Je recherche la mort en pressant tes genoux, Tant mon amour a hte et soif d'un sort extrme, Et tu n'existes plus pour mon coeur, tant je t'aime! Mon vertige est scell sur nous comme un tombeau. --Ce terrible moment est si brlant, si beau, Que lorsque lentement l'aube teint ma fentre, C'est en me rveillant que je crois cesser d'tre... LA DOULEUR Lion, supporte avec courage ton sort intolrable! HERODOTE. Quand la douleur est vaste, ardente, sans mlange, Quand elle aveugle ainsi qu'un tnbreux soleil, Elle est dans l'eau qu'on boit et dans le pain qu'on mange, Et dans les rideaux du sommeil! Comme l'odeur du sel sur les routes marines, Comme les chauds parfums de Corse ou d'Orient, Elle emplit le poumon, tourdit la narine, Et griffe ainsi qu'un diamant! Les arceaux de l'azur, le fier tranchant des cimes, La longueur des cits et leurs hauts monuments, Ne sont qu'une eau rampante et qu'un gristre abme Auprs de son envolement! --Douleur qui me comblez, chantez, voix infinie! Attachez mon cou vos froids colliers de fer; Qu'importent l'esclavage et la dure agonie, Je vois les mondes entr'ouverts! J'ai vu l'immensit moins vaste que mon tre; L'espace est un noyau que mon coeur contenait; Je sais ce qu'est avoir, je sais ce qu'est connatre, J'englobe ce qui meurt et nat! L'ange qui fit rver Jsus sur la montagne, Qui lui montra le monde et tenta son esprit, M'a, dans les calmes soirs des verdtres campagnes, Tout soupir et tout appris! Serai-je dsormais l'ermite magnanime Qui vit de son secret, par-del les humains? Pourrai-je conserver, ddaigneuse victime, La solitude de mes mains? Pourrai-je, quand rsonne, Printemps, ta cadence, Ivre du seul orgueil et des seules pitis, Ecouter la secrte et chaste confidence Qui va des soleils mes pieds? O Douleur! je comprends, arrtez vos batailles: Au travers de mes pleurs j'entrevois vos projets; Un chaud pressentiment m'blouit et m'assaille; C'est dans ce feu que je plongeais! Je sais,--moi qui vous tiens, vous respire, vous touche, Moi qui vis contre vous et qui bois votre vin Dans un dur gobelet coll contre ma bouche,-- Quel est votre dessein divin; Vous prparez la vie avec vos sombres armes, Le corps que vous brisez rve d'ternit, Hlas! les purs sanglots, les tremblements, les larmes Aspirent la volupt! SEIGNEUR, POURQUOI L'AMOUR... Seigneur, pourquoi l'amour et son divin supplice Sont-ils, entre deux coeurs noblement rapprochs, Comme un glaive qui rend une inique justice, Et qui toujours chtie un mystique pch? Tour tour l'un des deux est votre humble victime, Il doute, il est brlant, bondissant, abattu; Les regards hbts il mesure l'abme O le buisson ardent parlait, et puis s'est tu... --Mon Dieu, dans ces amours, la douleur est si forte Que, malgr le courage, on ne peut pas vouloir tre celui des deux qui chancelle, et qui porte Tout le poids d'un si lourd et cuisant dsespoir; Faut-il que l'un des deux seulement reste libre, Que tour tour l'on ait le calme ou le dsir, Et que l'amour ne soit que l'instable quilibre D'tre celui des deux qui ne va pas mourir? Faut-il que l'un des deux brusquement se repose Dans le bonheur amer et puissant d'aimer moins, Et d'tre, la faveur de cette froide pause, Non plus le combattant vaincu, mais le tmoin; D'tre celui des deux qui n'est pas l'humble esclave Dont on voit panteler la muette terreur, Et dont les yeux, pareils des torrents de lave, Font un don infini de soupirs et de pleurs. --On a besoin parfois de la douleur de l'autre, De ses bras suppliants, de son front inquiet Pench comme celui du plus doux des aptres Sur son cleste ami, qui songe et qui se tait. On a besoin de voir sourdre au bord de la vie Cet ineffable sang des larmes de cristal, Offrande qui toujours rpond notre envie D'pier la douleur et son puissant signal; --Et moi, qui me revts de vos grces prcoces, Comme un brlant frelon dans un lis engouffr, Cher tre par qui j'ai, plus qu' mon tour, pleur, Pourrai-je pardonner mon me froce La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez? LE CHANT DU PRINTEMPS O Moires infinies, desses ariennes, dispensatrices universelles, ncessairement infliges aux mortels! (_Hymnes Orphiques._) Le silence et les bruits, soudain, dans l'air humide Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent; Sur le vent aminci Fvrier fuit, rapide, Quelqu'un revient, je sens qu'il vient, c'est le Printemps! Hte mystrieux, il est l sous la terre, Il est prs du branchage plor des forts, Il monte, il s'est risqu, il ne peut pas se taire, Et son premier frisson rpand tous ses secrets! --Il passe, mais personne encore sur la route Ne peut le souponner, je regarde, j'coute: --Oui, je t'ai reconnu, sublime Dpouill! Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage, Qui rampes, et rpands sur les chemins mouills Cette clart pensive et ces poignants prsages! Oui, je t'ai reconnu, ton souffle est devant toi Comme un tide horizon o flotteront les graines; Le silence attentif et fourmillant des bois S'emplit furtivement de ta languide haleine. Oui, je t'ai reconnu ce trouble du coeur Qui arrte ma vie et la rend palpitante, Je suis la chasseresse ayant surpris l'odeur De la jeune antilope tourdie et courante! --Ah! qui me tromperait, Printemps terrible et doux, Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance, Je sais ton nom secret que les lis et les loups Proclameront la nuit dans le puissant silence! Je sais ton nom profond, chuchot, recouvert, Mystrieux, sournois, dbordant, formidable, Qui fait tressaillir l'eau, les corces, les airs, Et germer jusqu'aux cieux la cendre imprissable! C'est toi l'Eros des Grecs, au rire frmissant, Le jeune homme qui Pan, sonore et frntique, Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent Rpond au long appel des astres pathtiques! C'est toi le renouveau, toi par qui l'aujourd'hui Est diffrent d'hier comme le jour de l'ombre; Toi qui, d'un autre bord o ton royaume luit, Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre. Un ordre plus formel que la soif, que la faim, Commande par ta voix rapide, active, urgente, Et du fond des taillis et des gouffres marins Monte le chaud soupir des btes mergeantes! --Je te suivrai, Printemps, malgr les maux constants, Je te suivrai, j'irai sans dfense et sans armes Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps Comme un fixe regard irrit par les larmes! Je te suivrai, malgr le souvenir des morts, Malgr tous les vivants engloutis dans mon me, Malgr mon coeur qui n'est qu'un gmissant effort, Malgr mon fier esprit qui rsiste et me blme. --Mais quoi! ce n'est donc pas le neuf et frais bonheur Qui ce soir me tentait par son doux sortilge? Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs, Hlas! c'est le pass, beau comme un long arpge; Hlas! c'est le pass, ce courage ingnu, Ce sublime dsir de mourir et de vivre Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu, Vous, qui ftes la page insigne dans le livre! Hlas! c'est le pass, ce parfum dans le vent, Cet moi dans les airs, ces grelots des voitures, Cet orgueilleux besoin d'tre encor plus vivant, Et de recommencer, puisqu'hlas! rien ne dure! Ainsi je me croyais mle au renouveau, Je ne suis que l'ardente et grave prisonnire Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux, Qui pleure sur la route et regarde en arrire! Hlas! c'est le pass que je cherche toujours, C'est vers lui que j'allais! Comme s'il est possible De retrouver le sacre unique de l'amour, Et d'aborder encore cette le sensible Qui, dsormais, n'a plus de barques alentour, Et luit sur l'onde comme un roc inaccessible O des archers courants nous ont choisis pour cible... JE VOUS AVAIS DONNE... Je vous avais donn tous les rayons du temps, Les senteurs que l'azur panche, Et la lueur que fait, dans le Sud clatant, Le soleil sur les maisons blanches! Je n'ai jamais repris ce que je vous donnais, Si bien que dans ces jours funestes Je suis un tranger que nul ne reconnat, A qui rien du monde ne reste. Je vous avais donn les Chevaux du Matin Qu'un dieu fait boire aux eaux d'Athnes, Et le sanglot qui nat, sur le mont Palatin, Du bruit des plaintives fontaines. Parfois, quand j'apportais entre mes faibles doigts Le printemps qui luit et frissonne, Vous me disiez: Je n'ai de dsir que de toi, Coupe tes mains et me les donne. Mais ces dons exalts n'taient pas suffisants, La rose manque la guirlande, Je conservais encor la pourpre de mon sang, Ce soir je vous en fais l'offrande. --O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau, Si fier, si rapide et si sage, Qui, dans ses bonds lgers, refltait les coteaux, Et la nue son passage! Que de mon coeur fervent vos timides mains Il coule, abondant et sans lie, Afin que vous ayez, dans le dsert humain, Une coupe toujours emplie. Dj mon front plaintif est moins brillant qu'hier, Mais la douleur ne rend pas laide, Le visage est sacr quand il est pre et fier Comme les sables de Tolde; Un visage est sacr quand il s'puise et meurt Comme un sol que l't dvaste, Sur qui les lourds pigeons et les ombres des fleurs Font des taches sombres et vastes. Un destin est sacr quand il a contre lui Toute une foule qui s'lance, Et que, sous cet affront, il s'enivre, et qu'il luit Comme l'olivier et la lance! Un destin est sacr quand il est ce soldat Qu'un guerrier somme de se rendre, Et qui, pressant toujours son fer entre ses bras, S'crie en riant: Viens le prendre! --Je ne rendrai qu' vous les armes de mon coeur. Mes dieux qui sont en Crte et dans l'le d'Egine, Permettent que l'extrme et fidle langueur A cet excs de grce et de douceur s'incline, Mais nul autre que vous, sur les plus durs chemins, Ne me verra pliant sous l'angoisse divine, Laissant tomber mon front, laissant pendre mes mains, Emmlant mes genoux, telle qu'on imagine Cloptre enchane au triomphe romain... O MON AMI, SOUFFREZ... O mon ami, souffrez, je saurai par vos larmes, Par vos regards teints, par votre anxit, Par mes yeux plus puissants contre vous que des armes, Par mon souffle, qui fait bouger vos volonts, Par votre ardente voix qui s'lve et retombe, Par votre garement, par votre air dmuni, Que ma vie a sur vous cet empire infini Qui vous attache moi comme un mort sa tombe! O mon ami, souffrons, puisque jamais le coeur Ne convainc qu'en ouvrant plus large sa blessure; Puisque l'me est froce, et puisqu'on ne s'assure De l'amour que par la douleur! NOUS N'AVIONS PLUS BESOIN DE PARLER Nous n'avions plus besoin de parler, j'coutais Le rve sillonner votre pensif visage; Vous tiez mon dpart, mes haltes, mes voyages, Et tout ce que l'esprit conoit quand il se tait. L'emmlement des bls courbs, des ronciers mme, N'tait pas plus serr ni plus inextricable Que notre coeur uni, qui, comme le doux sable Joignant le grain au grain, ne semble que lui-mme. --Je me souviens surtout de ces soirs de Savoie O nos regards, pareils ces vases poreux, A ces alcarazas qu'un halo d'onde noie, Scintillaient de plaisir, et se livraient entre eux L'ineffable secret du rve et de la joie. Soirs d'Aix! Soirs d'Annecy, villes renommes, Qui mlez aux senteurs des les Borromes Je ne sais quel plus franc et plus candide espoir, Que j'aimais vos toits bleus, d'o montait la fume, Les cloches des couvents, qui tissaient dans le soir De longs hamacs d'argent o l'me inanime S'abandonnait, tandis que flottait, chaud, prcis, Le subjuguant parfum du caf qu'on roussit. Je revois les soirs d'Aix, l'auberge et ses tonnelles, La montagne si proche, accostant le ciel pur, Les frais ptunias entasss sur le mur, Le char rustique, avec le cheval qu'on dtelle. Et les lacs! Soif des coeurs vous buvez cette eau O passe comme un ange une barque deux voiles! Nous rptions tous deux, sans profrer de mots, L'hymne ternel que dit le silence aux toiles. Mon ami, votre esprit et ses nobles soupirs Semblait plus que le mien altr de sublime; Mais dj vos pensers recherchaient leurs loisirs; Et la paix, mollement, a combl vos abmes... --C'est en moi seulement que rien ne peut finir. J'AI VU A TA CONFUSE... J'ai vu ta confuse et lente rverie, A ton front dtourn, douloureux et prudent, Que mon visage en pleurs, qui s'irrite et qui prie, Te semble un masque ardent. En vain ta voix m'enchante et ton regard m'abreuve, Et mon coeur clatant se brise dans ta main; Tu cherches vers le ciel quelque invisible preuve De mon dsir humain. Tu cherches quel troit, quel oppressant symbole, Ml de calme espoir, de silence et de Dieu, Joindrait mieux que ne font les pleurs ou la parole, Ton esprit et mes yeux. Et tandis que ton coeur, craintif et solitaire, A mon immense amour n'est pas habitu, Moi je suis devant toi comme du sang par terre Quand un homme est tu... JE MARCHAIS PRS DE VOUS... Je marchais prs de vous, dans mon jardin d'enfance. Le soir uni luisait; une calme innocence Emanait des chemins, dplis sous les cieux Ainsi qu'un long secret franc et silencieux... On entendait le lac, sur l'escalier de pierre, Murmurer sa liquide et rveuse prire Qui, mollement, se heurte au languissant refus Qu'oppose au coeur actif la nuit qui se repose... Nous marchions lentement dans le verger touffu, O frachissait l'odeur des poiriers et des roses. J'coutais votre voix aux sons plaisants et doux. Hlas! je vous aimais dj pour quelque chose De vague, d'infini, d'antrieur vous... Un peuple de silence environnait ma vie. Les fleurs au front baiss, par la nuit asservies, Exhalaient je ne sais quel confiant repos Entre la calme nue et les miroirs de l'eau. J'tais bonne pour vous, soigneuse, maternelle, Je souffrais de sentir votre voix comme une aile Battre votre gosier et haleter vers moi; Ma main aux doigts muets s'irritait dans vos doigts; L'aspect fidle et sr de la nuit renaissante Me rendait ma jeunesse, attentive et pensante. Quelle limpidit dans l'ther blanc et noir! J'entendais s'chapper, des roses amollies, L'loge de l'altire et mystique folie Qui brise le rel pour augmenter l'espoir... --O sublime vaisseau de la mlancolie, Nul amour ne s'gale aux promesses du soir! Le lac, les secs soupirs des grillons dans les plaines, Les pleurs minutieux de l'troite fontaine, L'espace recueilli et cependant pm, Libraient tout coup, de ses rveuses chaines, Le dsir ternel en mon coeur enferm; Je songeais, par del les prsences humaines; Votre voix me devint inutile et lointaine: Je n'avais plus besoin de vous pour vous aimer... TEL L'ARBRE DE CORAIL... Tel l'arbre de corail dans les mers pacifiques, Le rose crpuscule, en l'azur transparent Jette un feu vaporeux, et mes regards errants Boivent ce vin rveur des soirs mlancoliques! Un oiseau printanier, comme un fifre enchant Gaspille de gais cris, acides, brefs, suaves. L'univers vit en lui, son ardeur sans entrave Hle, et semble attirer le vaisseau de l't! --Qui veux-tu fasciner, oiseau de douce augure? Les morts restent des morts, et les vivants sont las D'avoir tant de fois vu, sur de froides figures, Le destin qui les guette et qui les accabla! Je sens bien que le ciel est tide; l'tendue Balance sur son lac la promesse et l'espoir. Une toile, incitant l'hirondelle perdue, Fait briller son cleste et liquide abreuvoir. Et tout est orageux, furtif, paen, mystique; Les rves des humains, aussi vieux que le temps, Groupent leur frnsie, hsitante ou panique, Dans la vasque odorante et moite du printemps! Les nuages pourprs tranent comme un orage Dont on a dispers la foudre et le chaos; Tout se dilue et luit. Ciel au calme visage, Tu viens sduire l'homme et les yeux des oiseaux! --Pauvre oiseau, est-ce donc ces trompeuses coutumes, Renaissant chaque fois que s'tend la tideur, Qui te font oublier l'incessante amertume D'un monde qui transmet la cigu et les pleurs? Ton dlire est le mien; je sais qu'on recommence A rver, vouloir, d'un coeur naf et plein, Chaque fois qu'apparat le ciel d'un bleu de lin; Et que le courage est une longue esprance... Oui, l'espace est joyeux, le vent, dans l'arbrisseau, D'un doigt arien creuse une flte antique. L'univers est plus vif qu'un bondissant cantique; Les fleuves, mollement, gonflent sous les vaisseaux; Les torrents, les brebis viennent d'un mme saut Ecumer dans la plaine, o l'hiver lthargique Fond, et suspend sa brume aux hampes des roseaux. L'eau s'arrache du gel, le lait emplit la cruche, Les abeilles, ainsi que des fuseaux pansus, Vont composer le miel au liquide tissu, Blond soleil familier de l'corce et des ruches! C'est cet allgre veil que tes yeux ont peru: Oiseau plein de grelots, hochet des Mnades, Hros bard d'azur, calice rugissant, Je t'entends divaguer! Tes montantes roulades Ont l'invincible lan des jets d'eau bondissants. Matelot enivr dans la vergue des arbres, Tu mens en dsignant de tes cris blouis Des terres de dlice et des golfes de marbre, Et tout ce que l'espoir a de plus inou; Mais c'est par ce sublime et candide mensonge, Par ce got de vanter ce qu'on ne peut saisir, Que l'esclavage humain peut tirer sur sa longe, Et que parfois nos jours ressemblent au dsir! T'AIMER. ET QUAND LE JOUR TIMIDE... T'aimer. Et quand le jour timide va renatre, Entendre, en s'veillant, derrire les fentres, Les doux cris jaillissants, disperss, des oiseaux, Eclater et glisser sur la brise champtre Comme des grains lgers de grenades sur l'eau... --T'esprer! Et sentir que le golfe halette En bleutres soupirs vers le ciel libre et clair; Et voir l'eucalyptus, dans la liqueur de l'air, Agiter son feuillage ainsi que des ablettes! --Voir la fte blouie et profonde des cieux Recommencer, et luire ainsi qu'au temps d'Homre, Et, bondissant d'amour dans la sainte lumire, La montagne acre incisant le ciel bleu! --Et t'attendre! Goter cette impudique ivresse De songer, sans encor les avoir bien connus, A ton regard voil d'amour, tes bras nus, Au doux vol hsitant de ta jeune caresse Qui semble un chaud frelon par des fleurs retenu! --Et puis te voir enfin venir entre les palmes, Innocent, assur, sans crainte, les yeux calmes, Vers mes bras enivrs o le destin fatal Te pliera durement et te fera du mal; Alors saisir tes mains, comme la brusque chvre Mord la fleur de cassie et rompt le myrte troit; Et, les yeux clos, avoir, pour la premire fois, Bu l'humide tideur qui dort entre tes lvres... --O cher ptre, inquiet et dsormais terni. J'ai vcu pour cela, qui est dj fini! CANTIQUE Amphore de Ccrops, verse ta rose bachique! (Anthologie grecque.) Mon amour, je ne puis t'aimer: le jour clate Comme un blanc incendie, au mont des aromates! Le gazon, telle une eau, frachit au fond des bois: Un dlire sacr m'entrane loin de toi. --Cette odeur de soleil treignant la prairie, Ce doux hameau, cuisant comme une poterie, Avec ses toits de brique, ardents, pourpres, poreux, Et le calme palmier de Bethlem prs d'eux, Cette abeille qui danse, ivre, imprudente et brave, Dans les bleus diamants de la chaleur suave, Me font un corps cleste, aux dieux appareill! --L'aigu soleil extrait des fentes du laurier, Des tangs sommeillants o le serpent vient boire, Une opaque senteur qui semble verte et noire. L't, de tous cts sur le temps referm, Noie de lueurs l'azur, tale et parfum; La montagne bleutre a l'aspect hroque Du bouclier d'Achille et des guerriers puniques, Et je me sens pareille quelque aigle hardi Dont le vol palpitant touche des paradis! Mais je ne puis t'aimer! --Etincelants atomes, Jardins voluptueux, confitures d'aromes, Baisers dissous, coulant dans les airs qui dfaillent, Chaude ivresse en suspens, lumire qui tressaille, Navires au lointain se dtachant du port, Promettant plus d'espoir que la gloire et que l'or, Dont le pont clair est comme un pays sans rivage, Ressemblant au dsir, ressemblant au nuage, Et dont les sifflements et la sourde vapeur Dispensent un diffus et sensuel bonheur!... --O sifflets des vaisseaux, mugissements languides, Nostalgiques appels vers les les torrides, Sourde voix du taureau, plein d'ardeur et d'ennui, A qui Pasipha rpondait dans la nuit!... --Non, je ne puis t'aimer, tu le sens; les dieux mmes Sont venus vers mon coeur afin que je les aime; Laisse-moi diriger mes pas dansants et srs Vers mes frres divins qui rgnent dans l'azur! --Mais toi, lorsque le soir rpandra de son urne L'ardeur mlancolique et les cendres nocturnes, Lorsqu'on verra languir l'air et l'arbre tonns, Lorsque tout l'Univers viendra se confiner Au cercle troit du coeur; quand, dans l'ombre qui mouille, On entendra le chant acharn des grenouilles Quand tout sera furtif, secret, mystrieux, O mon ami, rends-moi le soleil de tes yeux! Plus beaux que la clart, plus srs, plus saisissables, Nous goterons ensemble un bonheur misrable. Tes deux bras s'ouvriront comme des routes d'or O mes rves courront sans halte et sans effort; La douce ombre que fait ton menton sur ta gorge Sera comme un pigeon traversant un champ d'orge; Je verrai dans tes yeux profonds et fortuns Tout ce que l'Univers n'a pas pu me donner: O grain d'encens par qui l'on gote l'Arabie! Etroit sachet humain o je touche et dplie Des parfums, des pays, des temps, des avenirs, Plus que mon vaste coeur ne peut en contenir!... --Ainsi, qu'avais-je fait pendant cette journe? J'tais ivre, j'tais blouie! Etonne, Je parlais travers les sicles transparents Aux bergers grecs, chantant sur le bord des torrents. La jeunesse, l'immense, aveuglante jeunesse Me leurrait de sa longue, expectante paresse, Et je ne pensais pas qu'il faut, pour tre heureux, tre comme un troupeau attendri et peureux Qui, lorsque nat la nuit provocante et bleutre, Se range sous la main et sous la voix du ptre. --Mais le jour chancelant a quitt l'horizon. Un doux soupir entr'ouvre et creuse les maisons, Voici la nuit: l'air fuit, press, glissant, agile, Esclave libr qui rejoint son asile. Deux ormeaux dlicats, sous les brises penchants, Sont deux syrinx feuillues d'o s'lancent des chants. La lune plie au poids des nuages de jade, Comme un rocher poli sent bondir les dorades. Nous sommes seuls; le soir semble nous engloutir. J'ai besoin d'un vivant, d'un constant avenir! Retiens par ta multiple et claire exubrance Mon me qu'attiraient l'espace et le silence; J'ai besoin de ton souffle humain, qui dit: Je suis Le compagnon sensible et mortel qui te suit Sur la route incertaine, et, plus tard, dans la terre O tu seras poussire, oubli, ombre et poussire. Je suis ton me aile, et ce qui restera De toi, lorsque tes yeux, tes lvres et tes bras, Dont tu fis une aurore, une lyre, une pe, Seront aussi oisifs que des branches coupes... Ainsi me parlera la voix de cet ami. Alors, malgr l'lan de mon coeur insoumis, Portant dans mon esprit plus d'clairs, de vertige Que la fougre n'a de pollen sur sa tige, Que dans sa profondeur et sa nappe la mer N'a de scintillements argents et amers, Je fermerai sur toi, cr mon image, Le cercle de mon rve, o l'toile des Mages Vers quelque nouveau dieu me conduisait toujours. J'tais comme un prophte veill sur les tours, Et qui, s'merveillant d'avoir compris les causes Que l'obscur Univers son esprit propose, Appelle avec une ivre et sacrilge ardeur Plus d'astres, de secrets, d'orage et de douleur! --Mais ces ambitions d'une me insatiable, Sont un dsert, gonfl de tempte et de sable. Je prfre ce faste, ces pres transports, La douceur de ton me allie ton corps, Ces moments infinis, concentrs, chauds et tristes O mon coeur, par le tien, reconnat qu'il existe, O, lorsque le dsir avide et violent Se dilue en un rve harass, grave et lent Par qui l'me est soudain comble et raffermie, Je sens,-- mon ami ail, suave, humain,-- Ton visage pensif enfoncer dans ma main Son odeur de nue et de rose endormie... AVOIR TOUT ACCUEILLI... Avoir tout accueilli et cesser de connatre! J'avais le poids du temps, la chaleur de l't, Quoi donc? Je fus la vie, et je vais cesser d'tre Pendant toute l'ternit! J'ai voulu vivre afin d'puiser mon courage, Afin d'avoir piti, afin d'aimer toujours, Afin de secourir les humains d'ge en ge, Puisque l'ambition n'est qu'un plus long amour... --Un bondissant dsir comme un torrent me gagne, Ah! que je hante encor le sommet des montagnes, Que je livre mes bras aux vents de l'Occident; Le vert genvrier de ses senteurs me grise, Un frein couvert d'cume clate entre mes dents, Se pourrait-il vraiment que l'univers dtruise Ce qu'il a fait de plus ardent! LA MUSIQUE DE CHOPIN Tandis que ma mre jouait un prlude de Chopin. Le vent d'automne, usant sa rude passion, Elague le jardin et disperse les fleurs, Et les arbres, emplis de force et de fureur, Avec des mouvements de dngation Refusent d'couter ce sombre sducteur... Une humidit terne, plore, abattue, Enveloppe l'tang, se suspend aux statues, Rde ainsi qu'une lente et romanesque amante. La nue est alourdie et pourtant plus distante. Le vent, comme un torrent dvers dans l'alle, Roule avec une voix cristalline et fle Des graviers reluisants et des pommes de pin... Et, dans la maison froide o je rentre soudain, Un prlude houleux et grave de Chopin, Profond comme la mer immense et remue, Pousse jusqu'en mon coeur ses sonores nues! --O sanglots de Chopin, brisements du coeur, Pathtiques sommets saignant au crpuscule, Cris humains des oiseaux traqus par les chasseurs Dans les roseaux altiers de la froide Vistule! Soupirs! Gmissements! Paysages du ple Qu'entr'ouvre le boulet d'un soleil rouge et rond, Noir cachet de la foudre au coeur chenu des saules, Tristesse de la plaine et des cris du hron! O Chopin, votre voix, qui reproche et rclame, Comme un peuple affam se rpand dans nos mes; Vous tes le martyr sur le gibet divin; Votre bouche a got le fiel au lieu du vin; Toute offense a meurtri votre coeur adorable; La mer se plaint en vous et arrache les sables, Chopin! Et nous pleurons les bonheurs refuss, Tandis que votre sombre et musicale rage S'tend, sur l'horizon charg de lourds nuages, Comme un grand crucifix de cris entre-croiss! TU RESSEMBLES A LA MUSIQUE... Tu ressembles la musique Par la dtresse du regard, Par l'garement nostalgique De ton sourire humble et hagard; Les plus avides mlodies Qui me boivent le sang du coeur, N'ont pas de forces plus hardies Que ta faiblesse et ta pleur. Les lumires dans les glises Ont le mme rayonnement Que ton visage, o je me grise Du got d'un nouveau sacrement. --Tu n'es qu'un enfant qui dfaille, Mais, par les rves de mon coeur, Tu ressembles la bataille, A Jsus parmi les docteurs, Aux hros morts sous les murailles, A tout ce qui lutte et tressaille, Au Cid sur un cheval dansant, Au martyr dans le Colise. Sur qui la bte, harasse, Passe, comme un linge apaisant Tout tremp d'amour et de sang, Sa langue calme et repose... JE T'AIME ET CEPENDANT... Si vous m'aimez, dites combien vous m'aimez... SHAKESPEARE (Antoine et Cloptre). Je t'aime, et cependant, jamais tes ennemis Contre ton doux esprit ne se seraient permis La lucide, subtile et lche violence Que mon amour pour toi exerait en silence. Je t'aime et, dans mon coeur, je t'ai fait tant de tort Que tu fus un instant devant moi comme un mort, Comme un supplici que la foule abandonne, A qui sa mre, enfin, ne veut pas qu'on pardonne... J'ai mpris ta joie, ta peine, ton labeur, Ta tristesse, ta paix, ton courage et ta peur, Et jusqu'au sang charmant dont je vis par tes veines. Mes yeux ne voyaient pas o finirait ma haine; Mais j'ai fait tout ce mal pour ne pas dfaillir Du seul enchantement de ton clair souvenir; Pour pouvoir vivre encor, sans gmir dans l'extase Que tu sois ce parfum et que tu sois ce vase; Pour respirer un peu, sans que le jour et l'air M'assaillent de tes yeux plus brisants que la mer; J'ai fait ce mal pour mieux pouvoir, dans mon refuge, Scruter le fond soumis de mon coeur qui te juge, Car moi qui te voulais enchan dans les rangs, Courb comme un captif sous les yeux du tyran, Je presse dans mes mains, si hautaines, si graves, Tes pieds humbles et doux qui sont tes deux esclaves... EN ECOUTANT SCHUMANN Quand l'automne attrist, qui suspend dans les airs Des cris d'oiseaux transis et des parfums amers, Et penche un blanc visage aux branches dcharnes, Reviendra, mon amour, dans la prochaine anne, Quels seront tes souhaits, quels seront mes espoirs? Rverons-nous encor tous deux comme ce soir, Dans la calme maison qu'assaille la rafale, O l'humble chemine, en rougeoyant, exhale Une humide senteur de fume et de bois? Entendrons-nous, mes mains se reposant sur toi, Ces grands chants de Schumann, exalts, hroques, O le dsir est fier comme un sublime exploit, O passe tout coup la chasse romantique Prcipitant ses bonds, ses rires, ses secrets Dans le gouffre accueillant des puissantes forts? --O Schumann, ciel d'octobre o volent des cigognes! Beffroi dont les appels ont des sanglots d'airain: Jeunes gens enivrs, dans les nuits de Cologne, Qui contemplez la lune parse sur le Rhin! Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque Jette au dtour des ponts les bouquets et les masques, --Minuit sonne la sombre horloge d'un couvent,-- Un falot qui brillait est teint par le vent... --Et puis, douleur profonde, inpuisable, avide, Qui monte tout coup comme une pyramide, Comme un reproche ardent que ne peut arrter La trompeuse, chtive, amre volupt! --O musique, par qui les coeurs, les corps gmissent, Musique! intuition du plaisir, des supplices, Ange qui contenez dans vos chants oppresss La somme des regards de tous les angoisss, Vous tes le vaisseau dansant dans la tempte! Avec la voix des morts, des hros, des prophtes, Dans les plus mornes jours vous faites pressentir Qu'il existe un bonheur qui ressemble au dsir! --Pourtant je vois, l-bas, dans l'ombre dpouille Du jardin o le vent d'automne vient gmir, Les trahisons, les pleurs, les mes tenailles, La vieillesse, la mort, la terre entre-baille... QU'AI-JE A FAIRE DE VOUS... Qu'ai-je faire de vous qui tes phmre, Trop douce matine, ther bleutre et chaud, O jubilation insense et lgre D'un moment que le temps engloutira si tt? Je vois que le lac tide est comme une corbeille, Immobile et rvant, et si charg d'azur Qu'il cherche dverser son poids luisant et pur, Et que le vert feuillage a des bouquets d'abeilles! Je vois de blancs oiseaux, comme des nnuphars Se poser sur les flots que l'air croise et dcroise, Et les parfums monter, tranchants comme des dards, Dans l'azur frais, couleur de gel et de turquoise! Les jardins ont l'aspect calme des paradis, Partout c'est le repos, le bourdonnant silence; Un matinal parfum de joie et d'abondance Exhale tendrement l'attente de midi. Qu'est-ce donc qui m'empche, terre complaisante, Doux ther caressant, sourire bleu des flots, Nature sans mmoire et toujours renaissante, De rentrer dans votre ample et sinueux complot? Ma jeunesse est en vous, les arbres, le rivage, Le temps qui se balance et ne s'coule pas, Les matins toujours gais, les soirs pensants et sages Ont gard mes regards, mes rves et mes pas; Mais moi j'ai poursuivi la route, je dpasse Votre extase alanguie et votre enchantement, J'habite un continent dispers dans l'espace, O l'me a son domaine et son dchanement. Pays sans arbre, et plus dvast que la lune, O sont les souvenirs, les morts, les passions, Et, brlante douleur parmi les infortunes, Les tragiques matins de nos dceptions. Mais aujourd'hui, ayant got toute amertume, Je suis sans volont; les mouvements du sort, Amenant mes pieds la vague et son cume, Font un long bercement qui me lasse et m'endort. Les brouillards ont glac la Sibylle de Cumes! --O dsir! J'ai connu votre soif, votre faim, Vos passions de l'me et vos brlants thtres; Mais l'incendie altier et mortel s'est teint; Nous sommes prsent, mon coeur et le destin, Comme deux ennemis qui, s'estimant enfin, Cessent de se combattre... BENISSEZ CETTE NUIT... Bnissez cette nuit alanguie et biblique, Prtresse du coteau, palme mlancolique! Car voici le berger dont mon rve est hant... --Cher ptre, accepte enfin la douce volupt. Quelle frayeur dj te plit et t'oppresse? Mon amour, montre-toi doux envers la caresse. Si tu veux, sois absent, tranger, endormi; Ferme tes calmes yeux, davantage, demi; Ferme tes yeux, afin que cette neuve aurore, Que les tendres baisers dans l'esprit font clore, Se lve lentement sous tes cils abaisss, Sans que ton innocent orgueil en soit bless! Qu'aimais-tu dans ta vie adolescente et frache? La course dans les prs, le mol parfum des pches, Le transparent sommeil l'ombre du bouleau, Le rire des flots bleus dans les vives calanques? Mais l'amour est un fruit plus vivant et plus beau, Tout compos de pulpe et d'me, o rien ne manque... Quitte cet air craintif, ce regard ddaigneux, C'est l'immortel plaisir qui rira dans tes yeux, Ainsi que l'alos brise sa sombre corce, Quand tu seras pareil, perdant ta faible force, A ces jeunes guerriers, orgueilleux et mourants, Qui gagnaient la bataille ardente en succombant... Hlas! ta douce main dans mes mains se dbat; Ecoute, rien ne peut s'expliquer ici-bas. Pourquoi ce ciel d't, ces calmes rveries Du peuplier, debout sur la frache prairie, Qui semble tudier, mage silencieux, Les nuages qui sont le mouvement des cieux? Pourquoi cet abondant murmure des fontaines, Ces sureaux engourdis par leur suave haleine, Ces carillons lgers, s'envolant des couvents, Comme un pommier mystique effeuill par le vent?... Ah! ces nobles langueurs que jamais rien n'exprime, Ces silences, combls de promesses sublimes, Le soir, cette fume aux toits bleus des hameaux, Ces rves des bergers, jouant du chalumeau Tandis que les brebis, dans la valle herbeuse, Ont le robuste clat d'une plante laineuse, Ces bonheurs du matin juvnile, o le corps Rejoint l'ternit en dpassant la mort, Ces besoins perdus de piti ou de rage, Ces soleils, embrasant de muets paysages, Tu les possderas comme un raisin qu'on mord, Dans le bonheur gisant qui ressemble la mort! Ainsi sois bienveillant, doux envers la caresse; Console, et, si tu peux, abolis ma tendresse. Je meurs d'une suave et vaste vision: J'aime en toi l'infini avec prcision; Pour cacher mon ardeur aux regards des toiles, Cher ptre, tends sur moi tes deux mains comme un voile. Vois, je serai, mes bras presss tes cts, Comme un fleuve immortel enserrant la cit. Mais ton front est svre et ta voix est confuse; Va-t'en, dj le jour lance ses clarts. J'entends dans les taillis tourner le vol des buses; Les marchands, au lointain, jettent leurs cris flts. Voici l'ne, porteur de fruits; craignons la ruse Du matre qui le suit. Va-t'en de ce ct... Ah! faut-il que mon coeur en vain s'lance et s'use, Et que ce bonheur soit en toi, qui le refuses! Je t'aime et je voulais en t'aimant m'appauvrir. Ah! comme le dsir souhaite de mourir!... TOUT SEMBLE LIBERE... Je regarde la nuit. Tout semble libr, L'esclavage du jour a dtendu ses chaines. Au bas d'un noir coteau, par la lune nacr, Un train lance des jets de sanglots effars; Les parfums, emmls l'un l'autre, s'entrainent. Malgr l'infinit des temps incorpors, Chaque nuit est intacte, hospitalire et neuve. J'entends le sifflement d'un bateau sur le fleuve. L'horloge d'un couvent, dans l'espace attentif, Fait tinter douze coups insistants et plaintifs; Les parfums, dilats, sur les brises tressaillent; D'un exaltant dpart l'air est soudain empli. De secrtes rumeurs circulent et m'assaillent... --Hlas! tendres appels, o voulez-vous que j'aille? O mne le dsir? Quel rve s'accomplit? Cessez de me hler, voix des divins minuits! Je reste; j'ai tout vu dfaillir: je n'espre Que la paix de ne plus rien vouloir sur la terre. Je suis un compagnon harass par le sort, Et qui descend, courb, la pente de la mort... LES SOLDATS SUR LA ROUTE... Les soldats sur la route avaient pass: les cuivres Rsonnaient, semblait-il, contre l'or du soleil. C'tait l'heure o le jour est l'adieu pareil, Et quitte un monde en pleurs qui ne peut pas le suivre. Nous coutions le chant emport des clairons, Cet appel la mort exaltait mieux que vivre; Et nous tions tous deux demi-las, demi-ivres Du bruit d'ailes que fait la guerre sur les fronts! Que voulais-tu? Quel mont, quel sommet, quelle tombe T'attirait? Quel souhait de mourir avais-tu? Je vis bien ton effort douloureux et ttu Pour fuir l'amour humain o toute me retombe. Et je sentis alors les forces de mon coeur Te rejoindre en un lieu plus grave que la joie, Plein de vent, de fume et d'clairs, o s'ploie L'archange des combats, sans fatigue et sans peur. Mon amour transform dlaissait ton visage Par qui tout est pour moi raison, paix, vrit; Et comme un fin rayon ml ma clart Je t'emportais dans un mystique paysage... --Mais la tideur du soir, les doux champs inclins, La splendide et rveuse impuissance des mes Dans mon coeur exalt faisaient plier les flammes, Comme un feu champtre est par le vent rfrn. Un ple tang dormait au cercle troit des saules, Les collines versaient le bl mr comme un lait: Tes yeux o le dsir naissait et se voilait Avaient l'azur aigu et condens des ples. Nous coutions bruire, au bord des bois sans fond, Les cris pars, confus des geais, des pies-griches, Le murmure inquiet et suspendu que font Les pas ronds des chevreuils froissant des feuilles sches. La tristesse d'aimer sous les cieux s'talait, Non faible, mais robuste, apaise, acceptante; Et je posais sur toi, chre me humble et tentante, Mes yeux o le pouvoir humain s'accumulait. Et lentement je vis dans tes yeux apparatre Le poison de mon rve, en ton me inject. Les clairons s'loignaient dans la brume champtre, De tout l'or du soir, seul mon coeur t'tait rest. Je consolais en toi ton destin, irrit De n'tre pas la cible o tout frappe et pntre Pour quelque vague, immense, pre immortalit... --Mais que peut-on, hlas! un tre pour l'autre tre, En dehors de la volupt? LA TEMPTE La passion n'est que le pressentiment de la volupt. LUCRCE. A qui m'adresserai-je en ces jours misrables O, le coeur submerg par un puissant dgot, J'entends autour de moi l'hallucinant remous D'une nergique voix qu'on sent infatigable? Elle dit, cette voix: Je suis la volupt; Comme fit le pass, l'avenir me consulte; Aux heures de repos pensif ou de tumulte C'est par moi que le coeur croit l'ternit! Un homme est orgueilleux quand il a du courage, Mais on ne peut pas tre hroque avec moi. Les vaisseaux, les chemins, les rves, les voyages Amnent l'univers suppliant sous ma loi. Je rgne sur l'active et chancelante vie Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies; L'Orient dilat, engourdi, haletant, Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant! Parfois, sous le climat brumeux des cathdrales, Je semble m'assoupir pendant vos longs hivers, Mais je jaillis soudain, parse et triomphale, Du cri d'un maigre oiseau sur un glantier vert! En vain les repentants, les rveurs, les asctes S'enferment au dsert comme des emmurs, Je m'attache leur plaie ardente et satisfaite, Car je suis la douleur, plaisir transfigur! Lorsque devant l'autel flamboyant, les mystiques Essayent d'carter mon fantme jaloux, Je fais pleuvoir sur eux l'orage des musiques Qui trompe leur prudence, et dit: Je vous absous. Je mens quand je me tais, je mens quand je protge, Partout o sont des corps, partout o sont des coeurs J'lance hardiment mon fourmillant cortge, Et le monde est empli de ma suave odeur. Quand les adolescents ou les amants austres Esprent me bannir de leurs sublimes voeux, J'attaque lentement leur citadelle altire, Et comme un chaud venin je me rpands en eux; Ceux qui me sont vous ont de vagues prunelles O le danger projette un invincible attrait. Comme un ciel enfivr, sillonn par des ailes, Ces vacillants regards ont de mouvants secrets... Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste Proclame la puissante et triste vrit, Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste Eloignent des humains l'pre fatalit. --Seigneur, si la piti, la charit, l'extase, Si le stoque effort, si l'entrain mourir, Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase D'o toujours le dsir tnbreux peut jaillir, Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale Des actives cits, des mers et de l'azur, Si les astres ne sont, dlirantes vestales, Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur, Si vous n'avez toujours, invincible Nature, Que le cruel souhait de vous perptuer, Si vous n'aimez en nous que la race future Qui fait natre sans fin les vivants des tus, Si la guerre, la paix, le grand lan des foules, La ronde agreste avec les chansons du hautbois, Les arbres et leurs nids, l'ocan et ses houles, Et la tranquille odeur de l'hiver dans les bois, Ne sont toujours que vous, tnbreuse tempte, Solitaire torture ou frisson propag, Obstacle que rencontre une me qui halette Vers l'amour absolu, innocent et lger, Si l'hrosme mme, et son ardeur secrte, Ne sont pour les humains pudiques et hardis Que l'espoir d'tre exclus de votre impure fte, Et l'honneur d'chapper votre joug maudit, Laissez-moi m'en aller vers les froides tnbres O l'accueillante mort nous laisse reposer, Et qu'enfin je me mle ces restes funbres Qu'une sublime horreur prserve du baiser! LA NUE EST RADIEUSE... La nue est radieuse, et sa splendeur inerte Etale un mol azur plein de frache langueur. On voit glisser sur l'eau une pniche verte O trane un filet de pcheur. La lumire d'argent assaille le feuillage Avec une fureur de foudre et de frelons; Et puis midi s'enfuit, et le doux paysage Mdite dans la paix d'un soir limpide et long. De blancs oiseaux, poss comme une ronde cume, Dvalent mollement sur le lac aplani. Septembre est un volcan qui flamboie et qui fume Dans un ondoiement infini! Les abeilles, tournant parmi d'pais aromes, Font un remous de chants et de suavit. On voit, sur les chemins, s'loigner le fantme De l't lourd de volupt... Et pourtant, mon coeur, cette paix onctueuse Qui t'environne et veut tendrement t'envahir, S'tend comme un dsert aux vagues sablonneuses, Autour de ton triste dsir! Tu te sens tranger parmi cette indolence, Tu ne reconnais rien dans ce calme sommeil; Et ton sort fait un poids obscur dans la balance O monte un placide soleil... Les feuillages, les flots, la rive romanesque, La barque qui descend comme un bouquet sur l'eau, Les montagnes, au loin peintes comme des fresques, La fume aux toits des hameaux, Ne te captivent plus, car la vie irrite A, depuis ton enfance, arrach tes abris, Et ton pass tragique est une eau dmonte O des navires ont pri. --Hlas, triste coeur, marin des rafales, Vous si brave parmi la nuit et l'ocan, Comment goteriez-vous la douceur qui s'exhale De ce soir sans douleur, qui ressemble au nant? LA PASSION Lorsque, semblable au vent qui flagelle les monts, Notre esprit plein d'ardeur indomptable et sublime, Bondit soudain plus haut que d'invisibles cimes, Et descend jusqu'aux pieds de ceux que nous aimons; Quand un front nous parat si chaud dans les tnbres, Qu'enivrs des rayons qui nous viennent de lui, Nous pourrions jamais, loin du jour qui reluit, Vivre contents parmi des tentures funbres, Nous ne pouvons pas croire ces calmes moments, A ces froids lendemains, monotones, paisibles, Qui reviennent toujours, d'une marche insensible, Recouvrir la douleur et les emportements. Non, nous ne voulons pas, ayant t la flamme Dont le sommet s'arrache et vole vers le ciel, Cesser d'tre le lieu du sacre essentiel Qui, d'un corps foudroy, fait une plus grande me. Nous voulons demeurer ce Dieu crucifi, A qui, sous un ciel bas, les avenirs rpondent, Et qui, les pieds saignants et pendants sur les mondes, A quelque immense espoir s'est pourtant confi! Non, nous ne voulons pas renoncer ces heures O, chargs de transmettre et goter l'infini, Nous sommes l'inconnu, transfigur, bni, Par qui la race parse et future demeure... --Que tout vous soit soumis, divine passion, Prenez les dieux, les morts, les vertus, les victoires, Les instants radieux ou blesss de l'histoire, Pour btir jusqu'aux cieux vos rclamations! Passion qu'un orchestre invisible accompagne, O, fondu comme l'or bouillant dans les enfers, Le coeur liquide et chaud dans un autre se perd, Comme l'eau du printemps s'arrache des montagnes. Candide passion, dont l'unique remords Est de ne pas tuer ceux que tu favorises, Quand l'immobile ardeur et les yeux qui se brisent Ont fait se ressembler le dsir et la mort... Mais l'antique Nature, indolente et lasse, Rveuse sans vigueur dont nous sommes issus, A chaque instant dfait l'tincelant tissu Que nos mains suspendaient sa gorge glace. Et l'on vit rsistant, rvolt, gravissant L'chelle imaginaire o frmissent les anges, Et toujours la Nature, indcise, mlange Sa brume hostile et froide la splendeur du sang. Et l'on s'efforce en vain, jusqu' ce que, malade, Redoutant sa ranon, craintif, irrsolu, Le pauvre espoir humain, enfin, ne puisse plus Tenter fidlement l'intrpide escalade! Et c'est sans doute ainsi qu'un jour plus morne encor, A l'heure o dans la nuit l'aube terne se lve, Sans dsir, sans amour, sans rvolte et sans rve, Les corps dsabuss consentent la mort... JE NE PUIS PAS COMPRENDRE... Je ne puis pas comprendre encor que tu sois n, Tous les jours je contemple, avec les sens de l'me, Dans l'infini des mois, cet instant fortun O ta vie la vie a rattach sa flamme! Mon coeur est plus brlant que l'air sous l'Equateur; Je quitte un froid dsert o j'errai dans les sables; Je ne sais pas comment ce pass lamentable Est devenu lumire, est devenu chaleur! L'huile d'or du soleil sur les mers levantines, Les astres fourmillant dans les grottes des cieux, La fougue des vaisseaux sur les vagues marines Sont rflchis pour moi dans chacun de tes yeux. Je respire, mon front contre tes genoux frles, A l'ombre de ta bouche aux rivages vermeils; Et mon coeur se dissout vers tes chaudes prunelles, Comme un ptre tendu, hum par le soleil! L'amour que le matin a pour toutes les choses Lorsqu'il comble d'azur le torrent, les glaeuls, Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses, Mon coeur plus chaud que lui le rpand sur toi seul! Quand je te vois, quand tu me parles ou me touches, Je suis comme un mourant de soif dans le dsert, Qui verrait l'eau du puits monter jusqu' sa bouche, Et le fruit du manguier s'incliner sur les airs. Je suis ton centre exact, immuable et mobile, Tes deux pieds, nuit et jour, sont poss sur mon coeur, Comme le clair soleil pend au-dessus des villes Et dcoche aux toits bleus ses flches de chaleur. Toute bont du monde est en toi dpose; Je n'imagine rien que ne puisse gurir Le rire de ta bouche et sa tide rose, O visage par qui je peux vivre et mourir! TENDRESSE J'coute prs de toi la musique, et je vois Ta bouche et ton regard respirer la fois; Nous sentons notre vie abonder cte cte: Ce que la destine apporte ou ce qu'elle te Ne peut plus nous toucher; nous sommes accomplis Comme deux morts anciens dans l'ombre ensevelis, Et qui, rigides, font un infini voyage... Il me suffit de voir scintiller ton visage Pour dguster la paix du milieu de l't. --Dsir immacul, passion innocente: T'absorber par le coeur, sans que le corps ressente Aucune humaine volupt! LE MONDE INTERIEUR Car l'exceptionnel, voil ta tche... NIETZSCHE. Il est des jours encor, o, malgr la sagesse, Malgr le voeu prudent de rtrcir mon coeur, Je m'lance, l'esprit gonfl de hardiesse, Dans l'attirant espace inond de bonheur! Je regarde au lointain les arbres, les verdures Retenir le soleil ou le laisser couler, Et former ces aspects de calme ou d'aventures Qui bercent le dsir sur un branchage ail! Mais quand je tente encor ces clestes conqutes, Cette ivre invasion dans le divin azur, J'entends de toutes parts la nature inquite, Me dire: Tu n'as plus ton vol puissant et sr. Tu es sans foi; va-t'en vers les corps, vers les mes, Rien de nous ne peut plus se mler ton coeur. Tu n'es plus cette enfant, libre comme la flamme, Qui montait comme un jet de bourgeons et d'odeurs! Nous fmes ta maison, ta paix et ton refuge, Tu n'avais pas, alors, connu le mal humain, Mais tes pleurs effrns, plus forts que le dluge, Ont dtruit nos moissons et troubl nos chemins. Nous ne serions pour toi qu'un dcor taciturne Qui te fut sans secours dans d'insignes douleurs; Fuis l'aube vaporeuse et l'toile nocturne, Ton dsir s'est vou au monde intrieur! L'aurore, les matins, les brises, les feuillages, Les cieux, frais et bombs comme un clotre vivant, Les cieux qui, mme alors que l't les ravage, Contiennent la splendeur immobile des vents, Tu les verras au bord des visages qui rvent, O la pleur ressemble des soleils couchants, Au fond des yeux, tremblants comme un lac o se lve L'orchestre des flots bleus, des rames et des chants! Tu les recueilleras au creux des mains ouvertes O coule en fusion l'or de la volupt, Il n'est pas d'autre azur, ni d'autres forts vertes Que ces embrasements plus fauves que l't! L'amour qui me ressemble et qui n'a pas de rives Te rendra ces transports, ces transes, ces clarts, Ces changeantes saisons, riantes ou plaintives, Qui t'avaient attache notre immensit. --Et je me sens alors hors du monde, infidle, Etrangre aux splendeurs des prs dlicieux, O le feuillage uni et nuanc rappelle La multiplicit du regard dans les yeux. Et je reviens vous, ardente et monastique, O Mditation, Archange audacieux, Ville haute et sans borne, parse et sans portique, O mon coeur violent a le pouvoir de Dieu!... JE NE ME REJOUIS DE RIEN... Je ne me rjouis de rien, j'ai trop longtemps Attendu le bonheur qu'enfin ton coeur me donne; Je ne sais, quand la joie enfin sur moi s'tend, Si je te remercie ou si je te pardonne... J'ai gard la fatigue et la stoque peur Du messager antique, entreprenant sa course Sans savoir s'il mourra de soif ou de chaleur Avant de rencontrer le platane ou la source. --Et maintenant ton coeur s'est entr'ouvert au mien, Tu m'aimes! Mais il n'est plus temps qu'on me dlivre. Je porte un vague amour, plus grave et plus ancien, Qui t'avait prcd, et ne peut pas te suivre... DESTIN IMPREVISIBLE Destin imprvisible, obscur dispensateur, Qui rpandez l'amour et les maux dans l'espace, J'tais comme un chevreuil puis par la chasse, Et pourtant je voulais goter ce bonheur! Sachant ce qu'il en cote et ce qu'il faut qu'on souffre Quand la pauvre me peine effleure le plaisir, Je rdais cependant sur le bord de ce gouffre, L'esprit boulevers par l'immortel dsir. Plus chaud qu'une fort o l'incendie avance, L'Eros impitoyable appuyait sur mes yeux Ses regards dbordants, fermes, audacieux, Qui semblent rvler le monde et la science. Mais, Destin profond, matre des fronts brlants, Vous n'avez pas permis l'ineffable aventure, Peut-tre vouliez-vous m'pargner la torture Dont tout humaine joie est le commencement. Je vous entends, Destin, j'irai, paisible et lasse, Sans le fol tremblement qui soulevait mon coeur. Et c'est un tmoignage infini de vos grces Que dj vous m'ayez refus le bonheur... COMME LE TEMPS EST COURT... Comme le temps est court qu'on passe sur la terre Si peu de matins vifs, Si peu de rverie heureuse et solitaire Dans des jardins nafs; Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise, De beaux jeux excitants, Comme le premier soir o l'on a vu Venise, O l'on entend Tristan! Hlas! ne pouvoir dire au temps fougueux d'attendre, Ne me dtruisez pas! Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres, N'ont pas de plus doux bras. Elles ne diront rien que ma voix, avant elles, N'ait chaudement trac; Qu'importent leurs chansons de douces tourterelles, Leur coeur est dpass! Ah! qu'encor, que toujours je m'unisse mon rve Ail, brusque et brlant, Comme l'ivre Lda s'abat et se soulve Prs de son cygne blanc! --Mais vous serez dissous, coeur clatant et sombre, Vous serez l'herbe et l'eau, Et vos humains chris n'entendront plus dans l'ombre Votre ternel sanglot... VOUS EMPLISSEZ MA VIE Nous ne serons jamais une seule momie Sous l'antique dsert et les palmiers heureux... MALLARME. Vous emplissez ma vie et vous tes ailleurs, Votre esprit loin du mien voit se lever l'aurore; Vous tes tout ml au monde extrieur, Quand je ne l'entends plus, votre voix parle encore. Mon coeur votre coeur toujours communicant, Se reprsente avec un dvorant dlice Le pain qui vous nourrit, l'eau vous dsaltrant, L'air que vous respirez, et qui seul m'est propice. Mon coeur toujours tendu et prolong vers vous Ressemble par l'effort ces rades marines Qui jettent sur les flots un bras triste et jaloux Vers les dansants vaisseaux qu'entranent les ondines. --Tu vis, et c'est cela ton radieux pch! Je le sens bien, ta vie est la cible clatante Que vise mon angoisse avide et haletante; Je rve d'un dsert o ton doux front, pench, Souffrirait avec moi la soif et la famine... --O mon cher diamant, je suis la sombre mine Qui souhaite garder ton noble clat cach! Est-ce donc pour mourir que je t'ai recherch? AINSI LES JOURS ONT FUI... Ainsi les jours ont fui sans que mes yeux les comptent; Je n'ai pas vu passer les mois et les saisons; Je cherchais seulement si l'anne assez prompte Apporterait un peu de calme ma raison. J'ai, sous le ciel sans joie, attendu sans faiblesse Qu'un ocan d'amour se desscht sur moi; Je ne pouvais prvoir quelle heure s'abaisse Le soleil effrayant des douloureux mois. Enfant, j'avais lutt contre les destines Avec l'lan du flux et du reflux des mers; Mais une me trop lasse est surtout tonne: Je ne m'vadais pas de cet anneau de fer. --J'ai su que rien ici n'est donn nous-mme, Qu'on est un mendiant du jour o l'on est n, Que la soif se gurit sur les lvres qu'on aime, Que notre coeur ne bat qu'en un corps loign. J'ai construit jusqu'aux cieux la tour de ma dtresse, N'interrompant jamais cet puisant labeur; Il reluit de dsirs, il brle de caresses, Et les vitraux sont faits du cristal de mes pleurs; Et maintenant, debout sous l'azur qui m'coute, Je vois, dans un triomphe l'aurore pareil, Ma fconde douleur se dresser sur ma route Comme un haut monument baign par le soleil. Et je suis aujourd'hui, au centre de ma tche, Une contre o luit un ternel t; Et pour ceux qui sont las, dsesprs ou lches, Une eau pleine d'amour, de force et de gat; Seul le dme des nuits, funbre comme un temple, Que j'ai pris tmoin dans des deuils enflamms, N'ignore pas mon coeur hroque, et contemple La morte que je suis, qui vous a tant aim... SOIR SUR LA TERRASSE Nous sommes seuls; puisque tu m'aimes, J'aurai peur si je vois tes yeux; Evitons la douceur suprme: Ne restons pas silencieux. La terrasse est comme un navire; Qu'il fait chaud sur la mer, ce soir! On meurt de soif, et l'on respire L'ombre noire du jardin noir. Les alos fleuris s'lancent. Ecarte de moi, si tu peux, Tous ces parfums, tous ces silences, Qui s'accumulent peu peu; On entend rire sur la place. Je sens, tes yeux, que tu crois Que ce sont des corps qui s'enlacent: Ce soir, tout est dsir pour toi. L'cre odeur des filets de pche Pntre l'humble nuit qui dort. Sur ma main pose ta main frache Pour que je puisse vivre encor... O MON AMI, SOIS MON TOMBEAU O mon ami, sois mon tombeau, La jeune terre tincelante Et les jours d't sont trop beaux Pour une me jamais dolente! Je crains les regrets et l'espoir; Laisse-moi rentrer dans ton ombre, Comme les collines du soir Rejoignent la nuit ferme et sombre. Avec un coeur si lourd, si lent, Que veux-tu qu'aujourd'hui je fasse Du parfum des marronniers blancs, Et des promesses de l'espace? Je sais ce qu'un soir lisse et pur A bu de plaisirs et de peines! Les corbeaux flottent sur l'azur Comme un mol feuillage d'bne. Partout quel opulent loisir, Quelle orgueilleuse confiance Qui joint les appels du dsir Aux scurits du silence! Les oiseaux, dans le doux embrun De l'ther rose et des rames, Sont lgers comme des parfums Et glissent comme des fumes; On entend leurs limpides voix Incruster de cris et de rires Le ciel qui passe sur les bois Comme un lent et pompeux navire. --Mais je sais bien que vous mourrez, Et que moi, si riche d'envie, Je dormirai, le coeur serr, Loin de la dure et sainte vie; Toutes les musiques des airs, Tous ces effluves qui s'enlacent Fuiront le souterrain dsert O le temps ne luit ni ne passe; Et nous serons ce bois des morts, Ces branches sches et casses Pour qui les jours n'ont plus de sort, Pour qui toute chose est cesse! Et pourtant mon coeur ternel, Et sa tendresse inpuisable, Plus que l'Ocan n'a de sel, Plus que l'Egypte n'a de sable, Contenait les mille rayons De toutes les aubes futures... --tre un jour ce mince haillon Qui gt sous toute la Nature! UN ABONDANT AMOUR... Un abondant amour est pareil au silence, Rien de lui ne s'chappe et ne s'ajoute lui. Il agit dans sa calme et splendide substance, Plus vaste que l'espace et plus haut que la nuit. Les sicles rvolus et les saisons futures L'lisent comme un lieu d'attente et de repos. Il a tout absorb de l'immense nature, Au point d'tre l'ther, les cimes et les eaux. J'examine ce soir ma vie pre et compacte; J'ai fait ce que j'ai pu, d'un haut et triste coeur, Sachant que mes pensers et beaucoup de mes actes Ont sombr jamais, sans bruit et sans lueur. Je n'ai pas pu sauver le meilleur de moi-mme, Ces larmes, ces efforts, ces courages, ces freins, Dont j'ai su tour tour rompre mon coeur extrme, Ou le fermer avec des lanires d'airain. Ample comme les flots, et comme eux volontaire, J'ai fait plus que lutter, j'ai contredit le sort, Et dtournant mes yeux de la vie trangre, Dlaissant les vivants, j'ai voulu plaire aux morts. Je m'arrte prsent, et me laisse conduire Par les jours entranants qui mnent au tombeau; Que m'importe le temps qui me reste voir luire Un monde qui me fut trop cruel et trop beau. Je m'arrte, et me livre ta bont nouvelle, Cher tre, o je m'achve enfin. Je t'ai choisi Pour le point de dpart de ma vie ternelle; Dj mon coeur en toi jette un cri adouci. Je me lie ton me o se meuvent des ailes, Et mon esprit, qui fut l'immense fantaisie, Veut languir, les yeux clos, dans ta haute nacelle, Dlivr de l'espace et de la posie... LA MUSIQUE ET LA NUIT La Musique et la Nuit sont deux sombres desses Dont la ruse surprend les secrets des humains, Confidentes, ou bien sorcires ou tratresses, Elles puisent le sang des coeurs entre leurs mains. Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles O deux toiles ont un frntique clat, L'une semble plus fire et l'autre plus sensible, Tristes lvres d'argent qu'un Dieu jaloux scella! Et tandis que les doux violons des terrasses Blottissent dans la nuit leur sanglot musical, Je sens se prparer dans le profond espace Un vhment complot pour le bien et le mal: Complot pour que tout coeur rejette son cilice, Pour qu'il ose affronter le dangereux bonheur, Car le torrent des sons et la nuit protectrice Incitent la vie avec une pre ardeur: Hlas! tout est amour ou cendres; la nature Par l'ternel retour et le long devenir Ne peut qu'terniser la puissante torture Qui meut dans l'infini la mort et le dsir. Chaque humain, son tour, servira de pture... Et l'me, fourvoye entre les grands instincts, Rpand sur leur fureur son anxit rveuse, Et, toujours innocente pouse du Destin, Accompagne en pleurant la bataille amoureuse. --Hlas! me hroque, oubliez-vous encor Que les parfums, les ciels, le verbe, les musiques Sont ligus contre vous, et que les faibles corps Sont la barque o prit votre grandeur tragique? --Montez, me orgueilleuse, levez-vous toujours, Allez, allez rver sur les hauts promontoires O, triste comme vous, la muse de l'Histoire Contemple,--par del les sicles et les jours, A travers les combats, les flots, les incendies, Au-dessus des palais, des dmes et des tours O la Religion mdite et psalmodie,-- La victoire sans fin du redoutable amour!... LA CONSTANCE Ce qu'il a commenc, le coeur doit le poursuivre, Toute tendresse a droit son ternit, La nature est constante, et son dsir de vivre Endurant tous les maux, luit d't en t. L'Automne au pourpre clat, si puissante et si digne, Qui maintient la nature au moment qu'elle meurt, Par son pressant effort dfend qu'on se rsigne A goter sans sursauts la paix lasse du coeur. Nul n'aura plus que moi prolong la douleur... II LES CLIMATS Tu viens de trop gonfler mon coeur pour l'espace qui le contient... SHAKESPEARE. SYRACUSE Excite maintenant tes compagnons du choeur clbrer l'illustre Syracuse!... PINDARE. Je me souviens d'un chant du coq, Syracuse! Le matin s'veillait, temptueux et chaud; La mer, que parcourait un vent large et dispos, Dansait, ivre de force et de lumire infuse! Sur le port, assailli par les flots aveuglants, Des matelots clouaient des tonneaux et des caisses, Et le bruit des marteaux montait dans la fournaise Du jour, de tous ces jours glorieux, vains et lents; J'tais triste. La ville illustre et misrable Semblait un Promthe sur le roc attach; Dans le grsillement marmoren du sable Pitinaient les troupeaux qui sortaient des tables; Et, comme un crissement de mtal brch, Des cigales mordaient un bl blanc et sch. Les persiennes semblaient jamais retombes Sur le large vitrail des palais somnolents; Les balcons espagnols accrochaient aux murs blancs Broys par le soleil, leurs ferrures bombes: Noirs cadenas scells au granit pantelant... Dans le muse, mordu ainsi qu'un coquillage Par la ruse marine et la clart de l'air, Des bustes sommeillaient,--dolents, calmes visages, Qui s'imprgnent encor, par l'clatant vitrage, De la vigueur saline et du limpide ther. Une craie enflamme enveloppait les arbres; Les torrents secs n'taient que des ravins pars, De vifs graniums, dchirant le regard, Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de marbre --Je sentais s'insrer et brler dans mes yeux Cet clat forcen, inhumain et pierreux. Une suture en feu joignait l'onde au rivage. J'tais triste, le jour passait. La jaune fleur Des grenadiers flambait, lampe dans le feuillage. Une source, fuyant l'treignante chaleur, Dsertait en chantant l'aride paysage. Parfois sur les gazons brls, le pourpre pi Des trfles incarnats, le lin, les scabieuses, Jonchaient par cheveaux la plaine soleilleuse, Et l'herbage luisait comme un vivant tapis Que n'ont pas achev les frivoles tisseuses. Le thtre des Grecs, cirque torride et blond, Gisait. Sous un mrier, une auberge voisine Vendait de l'eau: je vis, dans l'troite cuisine, Les olives s'ouvrir sous les coups du pilon Tandis qu'on recueillait l'huile odorante et fine. Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers Caressaient, doigts lgers, les murailles bleutres. D'humbles, graves passants s'interpellaient; les pieds Des chevreaux au poil blanc, serrs autour du ptre, Faisaient monter du sol une poudre d'albtre. Un calme inattendu, comme un plus pur climat, Ne laissait percevoir que le chant des colombes. Au port, de verts fanaux s'allumaient sur les mts. Et l'instant semblait fier, comme aprs les combats Un nom charg d'honneur sur une jeune tombe. C'tait l'heure o tout luit et murmure plus bas... La fontaine Arthuse, enclose d'un grillage, Et portant sans orgueil un renom fabuleux, Faisait un bruit lger de pleurs et de feuillage Dans les frais papyrus, lancs et moelleux... Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours tonne Par l'insistante angoisse et la muette ardeur. La lune plongeait, telle une blanche colonne, Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur. Un solitaire ennui aux astres se raconte; Je contemplais le globe au front mystrieux, Et qui, ruine auguste et calme dans les cieux, Semble un fragment divin, retir, radieux, De vos temples, Gla, Sgeste, Slinonte! --O nuit de Syracuse: Urne aux flancs arrondis! Logique de Platon! Ame de Pythagore! Ancien Testament des Hellnes; amphore Qui verses dans les coeurs un vin sombre et hardi, Je sais bien les secrets que ton ombre m'a dits. Je sais que tout l'espace est empli du courage Qu'exhalrent les Grecs aux genoux bondissants; Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang. Je sais que des soldats, du haut des promontoires, Chantant des vers sacrs et saluant le sort, Se jetaient en riant aux gouffres de la mort Pour retomber vivants dans la sublime Histoire! Ainsi ma nuit passait. L'ache, l'anet crpu Rpandaient leurs senteurs. Je regardais la rade; La paix rgnait partout o courut Alcibiade, Mais,--noble obsession des ges rvolus,-- L'ther semblait empli de ce qui n'tait plus... J'entendis sonner l'heure au noir couvent des Carmes. L'espace regorgeait d'un parfum d'orangers, J'coutais dans les airs un vague appel aux armes... --Et le pouvoir des nuits se mit propager L'amoureuse esprance et ses divins dangers: O dsir du dsir, du hasard et des larmes! LES SOIRS DU MONDE O soirs que tant d'amour oppresse, Nul oeil n'a jamais regard Avec plus de tendre tristesse Vos beaux ciels ples et fards! J'ai dlaiss ds mon enfance Tous les jeux et tous les regards, Pour voguer sans peur, sans dfense, Sur vos tangs qui veillent tard. Par vos langueurs la drive, Par votre tide oisivet, Vous attirez l'me plaintive Dans les abmes de l't... --O soir naf de la Zlande, Qui, timide, ingnu, riant, Semblez raconter la lgende Des pourpres ts d'Orient! Soir romain, aride malaise, Et ce cri d'un oiseau perdu Au-dessus du palais Farnse, Dans le ciel si sec, si tendu! Soir bleu de Palerme embaume, O les parfums pais, fumants, S'ajoutent la nuit pme Comme un plus fougueux lment! Sur la vague tyrrhnienne Dans une vapeur indigo, Un voilier fend l'onde paenne Et dit: Je suis la nef Argo! Par des ruisseaux couleur de jade, Dans des senteurs de mimosa, La fontaine arabe s'vade, Au palais roux de la Ziza. Dans le chaud bassin du Muse, Les verts papyrus, s'effilant, Suspendent leur frache fuse A l'azur sourd et pantelant: O douceur de rver, d'attendre Dans ce clotre aux loisirs altiers O la vie est inerte et tendre Comme un repos sous les dattiers! --Catane o la lune d'albtre Fait bondir la chvre angora, Compagne indocile du ptre Sur la montagne des cdrats! Derrire des rideaux de perles, Chez les beaux marchands indolents, Des monceaux de fraises dferlent Au bord luisant des vases blancs. Quels soupirs, quand le soir dpose Dans l'ombre un surcrot de chaleur! L'oeillet, comme une pomme rose, Laisse pendre sa lourde fleur. L'emportement de l'azur brise Le chaud vitrail des cabarets O le sorbet, comme une brise, Circule, aromatique et frais. La foule adolescente rde Dans ces nuits de soufre et de feu; Les ventails, dans les mains chaudes, Battent comme un coeur langoureux. --Blanc sommeil que l't surmonte: Des fleurs, la mer calme, un berger; O silence de Slinonte Dans l'espace immense et lger! Un soir, lorsque la lune argente Les temples dans les amandiers, J'ai ramass prs d'Agrigente L'amphore noire des potiers; Et sur la route pastorale, Dans la cage o luisait l'air bleu, Une enfant portait sa cigale, Arrache au pin rsineux... --J'ai vu les nuits de Syracuse, O, dans les rocs roses et secs, On entend s'irriter la Muse Qui pleure sur dix mille Grecs; J'ai, parmi les gradins bleutres, Vu le soleil et ses lions Mourir sur l'antique thtre, Ainsi qu'un sublime histrion; Et comme j'ai du sang d'Athnes, A l'heure o la clart s'enfuit, J'ai vu l'ombre de Dmosthne Auprs de la mer au doux bruit... --Mais ces mystrieux visages, Ces parfums des jardins divins, Ces miracles des paysages N'enivrent pas d'un plus fort vin Que mes soirs de France, sans bornes, O tout est si doux, sans choisir; O sur les toits pliants et mornes L'azur semble fait de dsir; O, l-bas, autour des murailles, Prs des tangs tasss et ronds, S'loigne, dans l'air qui tressaille, L'appel embu des clairons... DANS L'AZUR ANTIQUE Esprances des humains, lgres desses... DIOTIME D'ATHNES. Sous un ciel haletant, qui grsille et qui dort, O chaque fragment d'air fascine comme un disque, Rome, lourde d't, avec ses oblisques Dresss dans les agrs luisants du soleil d'or, Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port Pour voguer, pavois de ses mts ses cryptes, Vers l'amour fabuleux de la reine d'Egypte. Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir Tendaient au pur ther leur cristal vert et noir. Un cyprs balanait mollement sous la brise Sa cime dlicate, entr'ouverte au vent lent, Et un jet d'eau montait dans l'azur jubilant Comme un cyprs neigeux qu'un vent lger divise... J'errais dans les villas, o l'air est imprgn Du solennel silence o rve Polymnie: Je voyais refleurir les temps que remanie La vie ingnieuse, incessante, infinie; Et, comme un messager antique et printanier, De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers. Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre M'attirait: travers ses lvres, ses paupires On voyait fuir, jaillir l'azur torrentiel; Et ce masque semblait, avec la voix du ciel, Hler l'amour, l'espoir, les avenirs farouches. Une mme clameur s'lanait de ma bouche, Et, pleine de dtresse et de flicit, Je m'en allais, les bras jets vers la beaut!... --J'ai vu les lieux sacrs et sanglants de l'Histoire, Les Forums crouls sous le poids clair des cieux, La nostalgique paix des Arches des Victoires O l'azur fait rouler son char silencieux. J'ai vu ces grands jardins o le palmier qui rve, Elanc dans l'ther et tordu de plaisir, Semble un ardent serpent qui veut tendre vers ve Le fruit dlicieux du douloureux dsir. Les soirs de Sybaris et la mer africaine Prolongeaient devant moi les baumes de mon coeur; L'Arabie en chantant me jetait ses fontaines, Les mes me suivaient ma suave odeur. Comme l'pre Sicile, pique et sulfureuse, Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs, Et ce triangle auguste, en ma pense heureuse, Brillait comme un fronton de marbre et de safran! Un jour l't flambait, le temple de Sgeste Portait la gloire d'tre ternel sans effort, Et l'on voyait monter, comme un arpge agreste, Le coteau jaune et vert dans sa cithare d'or! Le blanc soleil giclait au creux d'un torrent vide; Des chevaux libres, fiers, prs des hampes de fleurs S'brouaient; les parfums pais, gluants, torrides Mettaient dans l'air combl des obstacles d'odeurs. Des lzards bleus couraient sur les piliers antiques Avec un soin si gai, si chaud, si diligent, Que l'imposant destin des pierres lthargiques Semblait ressuscit par des veines d'argent! Des insectes brlants voilaient mes deux mains nues: Je contemplais le sort, la paix, l'azur si long, Et parfois je croyais voir surgir dans la nue La lance de Minerve et le front d'Apollon. Devant cette splendeur sereine, ample, quitable, O rien n'est dchirant, imptueux ou vil, Je songeais lentement au bonheur misrable De retrouver tes yeux o finit mon exil... * * * * * Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d'Euterpe, Dont j'ai fait retentir l'azur universel Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe, Quand mon blanc Orient brillait comme du sel! Je quitte les regrets, la volont, le doute, Et cette immensit que mon coeur emplissait, Je n'entends que les voix que ton oreille coute, Je ne rciterai que les chants que tu sais! Je puiserai l't dans ta main faible et chaude, Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants Que tu croiras sentir, dans ton ombre o je rde, Des frelons enivrs qui gotent ton sang! Car, quels que soient l'instant, le jour, le paysage, Pourquoi, doux tre humain, rien ne me manque-t-il Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage Comme un tissu divin dont je compte les fils?... PALERME S'ENDORMAIT... Palerme s'endormait; la mer Tyrrhnienne Rpandait une odeur d'cre et marin btail: Odeur d'algues, d'oursins, de sel et de corail, Arome de la vague o meurent les sirnes; Et cette odeur, nageant dans les tides embruns, Avait tant de hardie et vaste violence, Qu'elle semblait une pre et pntrante offense A la terre endormie et presque sans parfums... Le geste de bnir semblait tomber des palmes; Des barques s'loignaient pour la pche du thon; Je contemplais, le front baign de vapeurs calmes, La figure des cieux que regardait Platon. On entendait, au bord des obscures terrasses, Se soulever des voix que la chaleur harasse: Tous les mots murmurs semblaient confidentiels; C'tait un long soupir envahissant l'espace; Et le vent, haletant comme un oiseau qu'on chasse, En gerbes de fracheur s'enfuyait vers le ciel... --Creusant l'ombre, crasant la route caillouteuse, L'indolente voiture o nous tions assis S'enfonait dans la nuit opaque et sinueuse, Sous le ciel nonchalant, immuable et prcis; C'tait l'heure o l'air frais subtilement pntre La pierre au grain serr des calmes monuments; Je n'tais pas heureuse en ces divins moments Que l'ombre enveloppait, mais j'esprais de l'tre, Car toujours le bonheur n'est qu'un pressentiment: On le gote avant lui, sans jamais le connatre... Dans un profond jardin qui longeait le chemin, Des chats, l'esprit troubl par la saison suave, Jetaient leurs cris brlants de vainqueurs et d'esclaves. Sur les ployants massifs d'oeillets et de jasmins, On entendait gmir leur ardente querelle Comme un mordant combat de colombes cruelles... --Puis revint le silence, indolent et puissant; La voiture avanait dans l'ombre permable. Je songeais au pass; les vagues sur le sable Avec un calme effort, toujours recommenant, Dposaient leur fardeau de rumeurs et d'aromes... Les astres, attachs leur sublime dme, De leur secret regard, fourmillant et pressant, Attiraient les soupirs des yeux qui se soulvent... --Et l'espace des nuits devint retentissant Du cri silencieux qui montait de mes rves! LE DESERT DES SOIRS Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu'un marbre, Le miroir du soleil tale un bleu cerceau. Comme un troupeau secret d'ariens chevreaux La rapace chaleur a dvor les arbres. Palerme est un dsert au blanc scintillement, Sur qui le parfum met un dais pesant et calme... Les stores des villas, comme de jaunes palmes, Aux vrandas, qui n'ont ni portes ni vitrail, Sont suspendus ainsi que de frais ventails. La mer a laiss choir entre les roses roches Son immense fardeau de plat et chaud mtal. Un mur qu'on dmolit vibre au contact des pioches; Une voiture flne au pas d'un lent cheval, Tandis que, sous l'ombrelle ouverte sur le sige, Un cocher sarrasin mange des citrons mous. La chaleur duveteuse est faible comme un lige; Sa molle densit a d'argentins remous. --Je suis l; je regarde et respire; que fais-je? Puisque cet horizon que mon regard contient Et que je sens en moi plus aigu qu'une lame, Mon esprit ne peut plus l'enfoncer dans le tien... Je ddaigne l'espace en dehors de ton me... LE PORT DE PALERME Je regardais souvent, de ma chambre si chaude, Le vieux port goudronn de Palerme, le bruit Que faisaient les marchands, diviss par la fraude, Autour des sacs de grains, de farine et de fruits, Sous un beau ciel, teint de splendeur et d'ennui... J'aimais la rade noire et sa pauvre marine, Les vaisseaux dlabrs d'o j'entendais jaillir Cet ternel souhait du coeur humain: partir! --Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d'usine Dans ces cieux o le soir est si lent venir... C'tait l'heure o le vent, en hsitant, se lve Sur la ville et le port que son aile assainit. Mon coeur fondait d'amour, comme un nuage crve. J'avais soif d'un breuvage ineffable et bni, Et je sentais s'ouvrir, en cercles infinis, Dans le dsert d'azur les citernes du rve. Qu'est-ce donc qui troublait cet horizon combl? La beaut n'a donc pas sa gurison en elle? Par leurs puissants parfums les soirs sont accabls; La palme au large coeur souffre d'tre si belle; Tout triomphe, et pourtant veut tre consol! Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres? Ces jardins exhalant des parfums sanglotants? Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre Dans l'espace intrigu, qui se tait, qui attend? --A ces heures du soir o les mondes se plaignent, O mortels, quel amour pourrait vous rassurer? C'est pour mieux sangloter que les tres s'treignent; Les baisers sont des pleurs, mais plus dsesprs. La race des vivants, qui ne veut pas finir, Vous a transmis un coeur que l'espace tourmente, Vous poursuivez en vain l'incessant avenir... C'est pourquoi, forats d'une ternelle attente, Jamais la volupt n'achve le dsir! LES SOIRS DE CATANE Catane languissait, clatante et maussade; Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini Portait un poids semblable de pourpres grenades; C'tait l'heure o le jour a lentement fini De harceler l'azur qu'il flagelle et poignarde. Les voitures tournaient en molle promenade Sous le moite branchage aux parfums infinis... On voyait dans la ville troite et sulfureuse Les tudiants quitter les Universits; Leur figure fonce, active et curieuse, Rayonnait de hardie et frache libert Sous le flau splendide et morne de l't... Bousculant les marchands de fruits et de tomates, Encombrant les trottoirs comme un torrent htif, Les chvres au poil brun, uni comme l'agate, Dans ce soir oppressant et significatif, Fixaient sur moi leurs yeux directs, o se dilate Un exultant entrain satanique et lascif. Comme un tide ouragan presse et distend les roses, Le soir faisait s'ouvrir les maisons, les rideaux; Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses Des nostalgiques corps, penchs hors du repos, Comme on voit s'incliner des rameuses sur l'eau... Des visages, des mains pendaient par les fentres, Tant les femmes, ployant sous le poids du dsir, S'avanaient pour chercher, attirer, reconnatre, Parmi les bruns garons qui flnaient loisir, Le porteur ternel du rve et du plaisir... Tout glissait vers l'amour comme l'eau sur la pente. Le ciel, languide et long, tel un soupir d'azur, Etalait sa douceur langoureuse et constante O gisaient, comme l'or dans un fleuve ample et pur, Les jasmins safrans mls aux citrons mrs. L'espace suffoquait d'une imprcise attente... Elgants, dbouchant de la rue en haillons, Des jeunes gens montaient vers le bruyant thtre Que d'lectriques feux teintaient de bleus rayons. Leur hte ressemblait des effusions, Chacun semblait courir aux nuits de Cloptre. Des mendiants furtifs, quand nous les regardions, Nous offraient des gteaux couleur d'ambre et de pltre. Sur la place, o brillaient des palais d'apparat, La foule vers minuit s'entassait, sinueuse: Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras; Un orchestre opulent jouait des opras, L'air se chargeait de sons comme une conque creuse; Enfin tout se taisait; la foule restait tard. On voyait les serments qu'changeaient les regards, Et c'tait une paix limpide et populeuse... Au lointain, par del les faades, les gens, La mer de l'Ionie, ploye et sereine, Sous l'clat morcel de la lune d'argent Comme une aube mouille lanait son haleine... Les bateaux des pcheurs, qu'un feu rouge clairait, Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses. Le parfum du btail marin, piquant et frais, Ensemenait l'espace ainsi qu'un rude engrais. Le ciel, ruche d'bne aux toiles fivreuses, A force de clart semblait vivre et frmir... --Et je vis s'enfoncer sur la route rocheuse Un couple adolescent, qui semblait obir A cette loi qui rend muets et solitaires Ceux que la volupt vient brusquement d'unir, Et qui vont,--n'ayant plus qu' songer et se taire,-- Comme des trangers qu'on chasse de la terre... A PALERME, AU JARDIN TASCA... J'ai connu la beaut plnire, Le pacifique et noble clat De la vaste et pure lumire, A Palerme, au jardin Tasca. Je me souviens du matin calme O j'entrais, fendant la chaleur, Dans ce paradis, sous les palmes, O l'ombre est faite par des fleurs. L'heure ne marquait pas sa course Sur le lisse cadran des cieux, O le lourd soleil spacieux Fait bouillonner ses blanches sources. J'avanais dans ces beaux jardins Dont l'opulence nonchalante Semble descendre avec ddain Sur les passantes indolentes. L'ardeur des arbres parfums Flamboyait, dense et clandestine; Je cherchais parmi les collines Naxos, au nom doux et dfunt. Comme des ruches dans les plaines, Des entassements de citrons Sous leurs arbres sombres et ronds Formaient des tours de porcelaine. Les parfums suaves, amers, De ces citronniers aux fleurs blanches Flottaient sur les vivaces branches Comme la fracheur sur la mer. Creusant la terre purpurine, D'alertes ruisseaux ombrags Semblaient les pieds aux bonds lgers De jeunes filles sarrasines! Je me taisais, j'tais sans voeux, Sans mmoire et sans esprance; Je languissais dans l'abondance. --O pays secrets et fameux, J'ai vu vos grces accomplies, Vos blancs torrents, vos temples roux, Vos flots glissants vers l'Ionie, Mais mon but n'tait pas en vous; Vos nuits flambantes et prcises, Vos maisons qu'un pliant rideau Livre au chaud caprice des brises; Les pas sonores des chevreaux Sur les pavs prs des glises; Vos monuments tumultueux, Beaux comme des tiares de pierre, Les hauts cyprs des cimetires, Et le soir, la calme lumire Sur les tombeaux voluptueux, Les quais crayeux, o les boutiques, Regorgeant de fruits noirs et secs, Affichent la noblesse antique Du splendide alphabet des Grecs; L'tincelante ardeur du sol, O passent, riches caravanes, Des mules vtues en sultanes Trottant sous de blancs parasols, Toutes ces beauts trangres Que le coeur obtient sans effort, N'ont que des promesses de mort Pour une me intrpide et fire, Et j'ai su par ces chauds loisirs, Par ce got des saveurs relles, Qu'on tait, parmi vos plaisirs, Plus loin des choses ternelles Qu'on ne l'tait par le dsir!... AGRIGENTE O nymphe d'Agrigente aux lgantes parures, qui rgnes sur la plus belle des cits mortelles, nous implorons ta bienveillance! PINDARE. Le ciel est chaud, le vent est mou; Quel silence dans Agrigente! Un temple roux, sur le sol roux Met son reflet comme une tente... Les oiseaux chantent dans les airs; Le soleil ravage la plaine; Je vois, au bout de ce dsert, L'indolente mer africaine. Brusquement un cri triste et fort Perce l'air intact et sans vie; La voix qui dit que Pan est mort M'a-t-elle jusqu'ici suivie? Et puis l'air retombe; la mer Frappe la rive comme un socle; Tout dort. Un fanal rouge et vert S'allume au vieux port Empdocle. L'ombre vient, par calmes remous. Dans l'ther pur et pathtique Les astres installent d'un coup Leur brasillante arithmtique! --Soudain, sous mon balcon branlant, J'entends des moissonneurs, des filles Dfricher un champ de bl blanc, Qui gicle au contact des faucilles; Et leur fivre, leur sche ardeur, Leur clameur nocturne et paenne Imitent, dans l'air plein d'odeurs, Le cri des nuits leusiennes! Un ptre, sur un lourd mulet, Monte la cte tortueuse; Sa chanson lascive accolait La noble nuit silencieuse; Dans les lis, lourds de pollen brun, Le blement mlancolique D'une chvre, ivre de parfums, Semble une flte bucolique. --Donc, je vous vois, cit des dieux, Lampe d'argile consume, Agrigente au nom spacieux, Vous que Pindare a tant aime! Porteuse d'un songe ternel, O compagne de Pythagore! C'est vous cette ruche sans miel, Cette parse et gisante amphore! C'est vous ces enclos d'amandiers, Ce sol dur que les boeufs gravissent, Ce dsert de sches mlisses, O mon me vient mendier. Ah! quelle indigente agonie! Et l'on comprendrait mon moi, Si l'on savait ce qu'est pour moi Un peu de l'Hellade infinie; Car, sur ce rivage humble et long, Dans ce calme et morne dsastre, Le vent des fltes d'Apollon Passe entre mon coeur et les astres! L'AUBERGE D'AGRIGENTE Rien ne vient souhait aux mortels... PAUL LE SILENTIAIRE. Dans un de ces beaux soirs o le puissant silence Rpond soudain, dans l'ombre, l'esprit, interdit D'couter cet lan venant des Paradis Contenter le dsir qu'on a depuis l'enfance; Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le coeur, Et, comme d'une mine o gisent des turquoises, Viennent extraire en nous de secrtes lueurs, Et guident vers les cieux notre pensive emphase; Dans ces languides soirs qui font monter du sol Des soupirs de parfums, j'tais seule, en Sicile; Une cloche au son grave, branlant l'air docile, Sonnait dans un couvent de moines espagnols. Je songeais la paix rigide de ces moines Pour qui les nuits n'ont plus de dchirants appels. --Sur le seuil chaud du misrable htel O l'air piquant cuisait des touffes de pivoines, Deux chevaux dtels, mystiques, solennels, Rvaient l'un contre l'autre, auprs d'un sac d'avoine. La mer, l'infini, balanait mollement L'impondrable excs de la clart lunaire. Les chvres au pas fin, comme un peuple d'amants Se cherchaient travers le sec et blanc froment: L'imprieux besoin de dompter et de plaire Rencontrait un secret et long assentiment... La nuit, la calme nuit, desse agitatrice, Regardait s'amasser l'amour sur les chemins. Une palme ployait son pompeux artifice Prs des maigres chevaux qui, songeant demain, Aux incessants travaux de leur race indigente, Se baisaient doucement. Dans le moite jardin, Vous mditiez sans fin, palme nonchalante! Que j'tais triste alors, que mon coeur touffait! Un rve catholique et sa force exigeante M'empchait d'couter les bachiques souhaits De la puissante nuit qui brille et qui fermente... Et j'aimais ta douceur pudique et ngligente, Palmier de Bethlem sur le ciel d'Agrigente! L'ENCHANTEMENT DE LA SICILE Je suis mu comme le dauphin des mers qui, au milieu des flots paisibles, se plat au doux son de la flte. PINDARE. Clestes horizons o mollement oscille La bleutre chaleur qui baigne la Sicile, Malgr nos froids hivers et mes longs dsespoirs Je n'ai rien oubli de la douceur des soirs: Ni le dattier debout sur son ombre toile, Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir, Qui fait gicler son eau rigide et fusele, Ni l'htel du rivage aux teintes de safran, Ni la jaune mosque ombrageant ses glycines, Ni les vaisseaux, taills dans un bois odorant, Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine... --Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur, Le tropical jardin, les cafiers en fleurs, Les sonores villas par la chaleur uses, Et le bruit de satin des pigeons du muse! Muse o je voyais l'Arabie et ses ors, Ses pots de blanc mica, ses lgers miradors Imprgner de santal l'air o sa paix infuse, Tandis que, tel un dieu embras, fascinant, Qui darde sur les coeurs son dsir et sa ruse, Le grand blier d'argent du port de Syracuse Avait je ne sais quoi d'avide et de tonnant... Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque, J'abordais la chaleur de midi. Dans les vasques, Le pompeux papyrus condensait sa fracheur. Une voiture avec un baldaquin de toile Menait Bara, dormant sur la hauteur Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales, Comme un mauresque hospice enduit d'un lait de chaux... Montral et son clotre ouvrait l'azur chaud Sa cuve o grsillaient les bananiers d'Afrique. L'glise, ruisselant de fires mosaques, Elanant ses piliers, minces comme des mts, O l'or se suspendait en lumineuses grappes, Ressemblait, par l'ardent et monastique clat, A vous, sainte brlante, Rose de Lima, Que l'on voit alanguie auprs d'un jeune pape... Des muletiers passaient en bonnet espagnol; La fleur de l'alos refltait sur le sol Le miracle tonn d'un calice de braise. Des enfants transportaient des paniers, o les fraises Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim, Comme un jet d'eau pourpr qui pique le bassin. Un marchand grec, coiff de noire cotonnade, Repoussait de ses cris et de ses sombres mains L'assourdissant troupeau de hargneuses pintades Qui mordait son fardeau et barrait le chemin; Effront, laissant voir son torse nu qu'il cambre, Un jeune homme, allong sur le jaune talus, Regardait de ses yeux scintillants et velus Le sublime soleil abonder sur ses membres Comme un flot de liqueur coule d'un flacon d'ambre... L'horizon tressaillait d'un vertige or et bleu. --Et puis toujours, l-bas, je voyais, pure et vaste, La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu, Le rivage d'Ulysse et celui de Jocaste, L'herbe o des bergers grecs prludaient deux par deux... --Et je songeais,--puissante, parse, solitaire,-- Mle au temps sans bord ainsi qu'aux lments, Attirant vers mon coeur, comme un trange aimant, Tous les rves flottant sur l'amoureuse terre; J'attendais je ne sais quel grave et sr plaisir... Mais due aujourd'hui par tout ce qu'on espre, Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu flchir, O mon coeur sans repos ni peur, je vous vnre D'avoir tant dsir, sachant qu'il faut mourir! L'AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE... Que tu es heureuse, cigale, quand, du sommet des arbres, abreuve d'une goutte de rose, tu dors comme une reine. ANACREON. L'air brle, la chaude magie De l'Orient pse sur nous, Nous prissons de nostalgie Dans l'ther trop riche et trop doux. On entrevoit un jardin vide Que la paix du soir inclina, Et l-bas, la mosque aride Couleur de sable et de grenat. La dure splendeur trangre Nous tourdit et nous doit: Je me sens triste et mensongre: On n'est pas bon loin de chez soi. Ce ciel, ces poivriers, ces palmes, Ces balcons d'un rose de fard, Comme un vaisseau dans un port calme, Rvent aux transports du dpart. Ah! comme un jour brlant est vide! Que faudrait-il de volupt Pour combler l'abme torride De ce continuel t! Des oeillets, lourds comme des pommes, Epanchent leur puissante odeur; L'air, autour de mon demi-somme, Tisse un blanc cocon de chaleur... Dans la chambre en faence rouge O je meurs sous un ventail, J'entends le bruit, qui heurte et bouge, Des chvres rompant le portail. --Ainsi, c'est aujourd'hui dimanche, Mais, dans cet exil haletant, Au coeur de la cit trop blanche, On ne sent plus passer le temps; Il n'est des saisons et des heures Qu'au frais pays o l'on est n, Quand sur le bord de nos demeures Chaque mois bondit, tonn. Cette pesante somnolence, Ce chaud clat palermitain Repoussent avec indolence Mon coeur plaintif et mon destin; Si je meurs ici, qu'on m'emporte Prs de la Seine au ciel lger, J'aurai peur de n'tre pas morte Si je dors sous des orangers... LES JOURNEES ROMAINES L'ther pris de vertige et de fureur tournoie, Un luisant diamant de tant d'azur s'extrait. Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie La pointe faible des cyprs. C'est en vain que les eaux cumeuses et blanches, Captives tout en pleurs des lourds bassins romains, S'lvent bruyamment, s'battent et s'panchent: Neptune les tient dans sa main. Je contemple la rage impuissante des ondes; Dans cette vague parse en la jaune cit, C'est vous qu'on voit jaillir, conductrice des mondes, Amre et douce Aphrodit! L'odeur de la chaleur, languissante et crole, Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil; Comme un coureur ail le ciel bifurque et vole Au bord tranchant des toits vermeils; Et l-bas, sous l'azur qui toujours se dvide, Un jet d'eau, turbulent et lass tour tour, Semble un flambeau d'argent, une torche liquide Qu'agite le poing de l'Amour. Rome ploie, accabl de grappes odorantes, La surhumaine vie envahit l'air ancien, Les chapiteaux briss font fleurir leurs acanthes Aux thermes de Diocltien! Dans ce clotre pm, des bacchantes blmies Gisent; silence, azur, lthargiques ddains! Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie De ces Danas des jardins... Ils dorment l, lis par les roses paennes, Ces corps de marbre blond, las et voluptueux: O mes soeurs du ciel grec, chres Milsiennes, Que de sicles sont sur vos yeux! L'une d'elles voudrait se dgager; sa hanche Soulve le sommeil ainsi qu'un flot trop lourd, Mais tout le poids des temps et de l'azur la penche: Elle rve l pour toujours. De vifs coquelicots, comme un sang gai, s'lancent Parmi les verts fenouils, Saint-Paul-hors-les-Murs; Un dme en or suspend des colliers de Byzance Au cou flamboyant de l'azur. Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres, Pour les mler au jour ivre d'air et d'clat, Je respire ton coeur voluptueux et tendre, Pauvre Ccile Mtella! Tu n'es pas l'cart des saisons immortelles, Un tourbillon d'azur te recueille sans fin; Je n'ai pas plus de part que tes mnes fidles A l'univers vague et divin! Les blancs eucalyptus et le cyprs qui chante, O viennent aboutir les longs soupirs des morts, Racontent, chers dfunts, vos dtresses penchantes, Votre sort pareil nos sorts. Quels familiers discours sur la voie Appienne! Tisss dans le soleil, les morts vont jusqu'aux cieux; Vous renaissez en moi, ombres ariennes, Vous entrez dans mes tristes yeux! L-bas, sur la colline, un jeune cimetire Etale sa langueur d'Anglais sentimental, Les dlicats tombeaux, dans les lis et le lierre, Font monter un sang de cristal. Midi luit: la villa des chevaliers de Malte Choit comme une danseuse aux pieds brlants et las. Comme un fauve tigr l'air jaunit et s'exalte; Une nymphe en pierre vit l. Elle a les bras casss, mais sa force ternelle Empourpre de plaisir ses genoux triomphants; Le nflier embaume, un jet d'eau est, prs d'elle, Secou d'un rire d'enfant. Les dieux n'ont pas quitt la campagne romaine, Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit, Dansent dans le jardin Mattei, o se promne Le saint Philippe de Nri. --Mais c'est vous qui, ce soir, partagez mon malaise, Dans l'glise sans voix, au mur ple et glac, Desse catholique, ma sainte Thrse, Qui soupirez, les yeux baisss! Malgr vos airs royaux, et la fiert divine Dont s'enveloppe encor votre coeur emport, L'angoisse de vos traits permet que l'on devine Votre douce mendicit. O visage altr par l'ardente torture D'attendre le bonheur qui descend lentement, Appel mystrieux, hymne de la nature, Dsir de l'immortel amant! Je vous offre aujourd'hui, parmi l'encens des prtres, Comme un grain plus brlant mis dans vos encensoirs, Le rire que j'entends au bas de la fentre O je rve seule, le soir; C'est le rire joyeux, pouvant, timide De deux enfants heureux, perdus, inquiets, Qui joignent leurs regards et leurs lvres avides, --Et dont tout le sanglot riait! Ils riaient, ils taient effrays l'un de l'autre; Un jet d'eau s'effritait dans le lointain bassin; La lune blanchissait, de sa clart d'aptre, La terrasse des Capucins. Une palme portait le poids mlancolique De l'ther sans zphyr, sans rose et sans bruit; Rien ne venait briser son attente pudique, Que ce rire aigu dans la nuit! Et je n'entendis plus que ce rire nocturne, Plus fort que les senteurs des terrasses de miel, Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne, Plus clair que les astres au ciel. --Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave, Je le mle aux lans de mon ternit, Ce rire des humains, si farouche et si grave, Qui prlude la volupt! MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE Les les ont surgi des bleutres embruns... O terrasses! balcons rouills par les parfums! Paysages figs dans de languides poses; Plis satins des flots contre les lauriers-roses; Nostalgiques palmiers, ardents comme un sanglot, O des volubilis d'un velours indigo Suspendent mollement leurs fragiles haleines!... --Un papillon, volant sur les fleurs africaines, Faiblit, tombe, cras par le poids des odeurs. Hlas! on ne peut pas s'lever! La langueur Coule comme un serpent de ce feuillage trange, Le th, les camphriers se mlent aux oranges. Forts d'Ocanie o la sve, le bois Ont des frissons secrets et de plaintives voix... O vert touffement, enroulement, luxure, Crpitement de mort, ardente moisissure Des arbres exils, qu'usent en cet lot La caresse des vents et les baisers de l'eau... --Et Pallanza, l-bas, sur qui le soleil flambe, Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux, Qui montre ses flancs d'or, mais dont les douces jambes Se voilent des soupirs du lac voluptueux... --O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumes, Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang, De revoir en son coeur, les paupires fermes, Et tandis que la mort dj sur nous descend, Les suaves matins des les Borromes!... Je gote vos parfums que les vents chauds inclinent, Profonds magnolias, lauriers des Carolines... --Les rames, sur les flots palpitants comme un coeur, Imitent les sanglots langoureux du bonheur. O promesse de joie, torpeur juvnile! Une cloche se berce au rose campanile Qui, dlicat et fier, semble un cyprs vermeil; Partout la volupt, la mlodie errante... --O matin de Stresa, turquoise respirante, Sublime agilit du coeur vers le soleil! O soirs italiens, terrasses parfumes, Jardins de mosaque o tranent des paons blancs, Colombes au col noir, toujours toutes pmes, Espaliers de citrons qu'oppresse un vent trop lent, Iles qui sur Vnus semblent s'tre fermes, O l'air est affligeant comme un mortel soupir, Ah! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimes, Le sens de l'ternel au corps qui doit mourir! Ah! dans les bleus ts, quand les vagues entre elles Ont le charmant frisson du cou des tourterelles, Quand l'Isola Bella, comme une verte tour, Semble Vnus nouant des myrtes l'Amour, Quand le rve, entran au bercement de l'onde, Semble glisser, couler vers le plaisir du monde, Quand le soir tendu sur ces miroirs gisants Est une joue ardente o s'exalte le sang, J'ai cherch en quel lieu le dsir se repose... --Douces les, pmant sur des miroirs d'eau rose, Vous dchirez le coeur que l'extase engourdit. Pourquoi suis-je enferme en un tel paradis! Ah! que lasse enfin de toute jouissance, Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d'essence, Je m'endorme, momie aux membres puiss! Que cet embaumement soit un dernier baiser, Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent, Sous les cdres, pesants comme un ciel sombre et bas, Blancs oiseaux de srail que le parfum abat, Vous gmirez d'amour, colombes d'Aphrodite! Des parfums assoupis aux rebords des terrasses, L'azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse, Sur quel rocher d'amour tant d'ardeur me lia!... --Colombes sommeillant dans les camlias, Dans les verts camphriers et les saules de Chine, Laissez dormir mes mains sur vos douces chines. Consolez ma langueur, vous tes, ce matin, Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins. --Tourterelles en deuil, si faibles, si lasses, Fruits palpitants et chauds des branches pices, Hlas! cet anneau noir qui cercle votre cou Semble enfermer aussi mon pre destine, Et vos gmissements m'annoncent tout coup Les enivrants malheurs pour lesquels je suis ne... UN SOIR A VERONE Le soir baigne d'argent les places de Vrone; Les cieux roses et ronds, rays d'ifs, de cyprs, Font la ville une couronne De tristes et verts minarets. Sur les ors languissants du palais du Concile, On voit luire, ondoyer un manteau duvet: Les pigeons amoureux, dociles, Frmissent l de volupt. L'Adige, entre les murs de brique qu'il reflte, Roule son rouge flot, large, brusque, puissant. Dans la ville de Juliette Un fleuve a la couleur du sang! --O tragique douceur de la cit sanglante, Rue o le pass vit sous les vents endormis: Un masque court, ombre galante, Au bal des amants ennemis. Je m'lance, et je vois ta maison, Juliette! Si plaintive, si noire, ainsi qu'un froid charbon. C'est l que la frache alouette T'pouvantait de sa chanson! Que tu fus consume, nymphe des supplices! Que ton mortel dsir tait fervent et beau Lorsque tu t'criais: Nourrice, Que l'on prpare mon tombeau! Qu'on prpare ma tombe et mon funbre somme, Que mon lit nuptial soit violet et noir, Si je n'enlace le jeune homme Qui brillait au verger ce soir!... --Auprs de ta fureur hroque et plaintive, Auprs de tes appels, de ton brlant tourment, La soif est une source vive, La faim est un rassasiement. Hlas! tu le savais, qu'il n'est rien sur la terre Que l'invincible amour, par les pleurs ennobli; Le feu, la musique, la guerre, N'en sont que le reflet pli! --Ma soeur, ton sein charmant, ton visage d'aurore, O sont-ils, cette nuit o je porte ton coeur? La colombe du sycomore Soupire mourir de langueur... L-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente, Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris; Je pense au soir d'automne o Dante Ecrivit l le Paradis; La cleste douceur des tournantes collines Emplissait son regard, l'heure o las, pensifs, Les anges d'Italie inclinent Le ciel dlicat sur les ifs. Mais que tu m'es plus chre, maison de l'ivresse, Balcon o frmissait le chant du rossignol, O Juliette qui caresse Suspend Romo son col! Ah! que tu m'es plus cher, sombre balcon des fivres, O l'chelle de soie en chantant tournoyait, O les amants, joignant leurs lvres, Sanglotaient entre eux: Je vous ai! --Que l'amour soit bni parmi toutes les choses, Que son nom soit sacr, son rgne ample et complet; Je n'offre les lauriers, les roses, Qu' la fille des Capulet! UN AUTOMNE A VENISE Ah! la douceur d'ouvrir, dans un matin d'automne, Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni, Que la chaleur d'argent clabousse et sillonne, Les volets peints en noir du palais Manzoni! Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose Font un cercle odorant au puits vnitien, Et sur les blancs balcons indolemment repose Le frais, le calme azur, juvnile, ancien! Ah! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre, Sous la terrasse o trane un damas orang! On n'entend pas frmir Venise aventurire, On ne voit pas languir son marbre submerg... --Qu'importe si l-bas Torcello des lagunes Communique aux flots bleus sa pmoison d'argent, Si Murano, rveuse ainsi qu'un clair de lune, Semble un vase iris d'o monte un tendre chant! Qu'importe si l-bas le rose cimetire, Levant comme des bras ses cyprs verts et noirs, Semble implorer encor la divine lumire Pour le mort oubli qui ne doit plus la voir; Si, vers la Giudecca o nul vent ne soupire, O l'air est suspendu comme un plus doux climat, Dans une gloire d'or les langoureux navires Bercent la nostalgie aux branches de leurs mts; Si, plein de jeunes gens, le couvent d'Armnie Couleur de frais piment, de pourpre, de corail, Semble exhaler au soir une plainte infinie Vers quelque asiatique et savoureux srail; Si, brlant de plaisir et de mlancolie, Une fille, vendant des oeillets, va, mlant Le poivre de l'Espagne au sucre d'Italie, Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent! --Je ne quitterai pas ce petit puits paisible, Cet espalier par qui mon coeur est abrit; Qu'Eros pour ces poignards retrouve une autre cible, Mon cleste dsir n'a pas de volupt!... VA PRIER DANS SAINT-MARC... Va prier dans Saint-Marc pour ta peine amoureuse; Le temple de Byzance est sensible au pch; Un parfum de benjoin, d'ambre, de tubreuse, Glisse des frais arceaux et des balcons penchs. Va prier dans Saint-Marc pour ta douce folie; Les pigeons assembls sur la faade en or Protgent les transports de la mlancolie, Et les anges des cieux sont plus clments encor. Va prier dans Saint-Marc; les dalles, les rosaces Ont l'clat des bijoux et des tapis persans; Depuis plus de mille ans dans ce palais s'entassent Les profanes souhaits parfums par l'encens. Vois, sous leurs chles noirs, les tendres suppliantes Joindre des doigts brlants et songer doucement. Divine pauvret! cet Alhambra les tente Moins que les cabarets o boivent leurs amants! Va prier dans Saint-Marc. Le Dieu des Evangiles Marche, les bras ouverts, dans de blonds paradis. On entend les bateaux qui partent pour les les, Et les pigeons frmir au canon de midi. Des mosaques d'or, limpides alvoles, Glisse un mystique miel, lumineux, pic; Et vers la Piazzetta, de penchantes gondoles Entranent mollement les couples exaucs... --Beau temple, que ta grce est chaude, complaisante! O jardin des langueurs, porte d'Orient! Courtisane des Grecs, sultane agonisante, Turban d'or et d'mail sous l'azur dfaillant! Tu joins l'odeur de l'ambre aux fastes exotiques, Et tu meurs, des pigeons ton sein agrafs, Comme aux rives en feu des mers asiatiques, La Basilique o dort sainte Pasipha!... LA MESSE DE L'AURORE A VENISE Des femmes de Venise, au lever du soleil, Rpandent dans Saint-Marc leur hsitante extase; Leurs chles tnbreux sous les arceaux vermeils Semblent de noirs pavots dans un sublime vase. --Crucifix somptueux, Jsus des Byzantins, Quel miel verserez-vous ces pauvres ardentes, Qui, pour vous adorer, dsertent ce matin Les ronds paniers de fruits tags sous les tentes? Si leur coeur dlicat souffre de volupt, Si leur amour est triste, inquiet ou coupable, Si leurs vagues esprits, enflamms par l't, Rvent du frais torrent des baisers dlectables, Que leur rpondrez-vous, vous, leur matre et leur Dieu? Tout en vous implorant, elles n'entendent qu'elles, Et pensent que l'clat allong de vos yeux Sourit leurs nafs sanglots de tourterelles. --Ah! quel que soit le mal qu'elles portent vers vous, Quel que soit le dsir qui les brle et les ploie, Comblez d'enchantement leurs bras et leurs genoux, Puisque l'on ne gurit jamais que par la joie... NUIT VENITIENNE Deux toiles d'argent clairent l'ombre et l'eau, On entend le lger clapotement du flot Qui baise les degrs du palais Barbaro; Une vague, en glissant, rpond l'autre vague: Enlaante tristesse, appel dolent et vague. Un vert fanal, sur l'eau, tombe comme une bague. Des gondoles s'en vont, paisible glissement. Deux hommes sont debout et parlent en ramant; On n'entend que la vague et leur voix seulement... La nuit est comme un bloc d'agate monotone. Un volet qu'on rabat, subitement dtonne Dans le silence. O donc est morte Desdmone? Un navire de guerre est amarr l-bas. Le vent est si couch, si nonchalant, si bas, Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas. Venise a la couleur dormante des gravures. Sous le masque des nuits et sa noire guipure, Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clture. Les hauts palais dormants, aux marbres effrits, Luisent sur le canal, somnolent, arrt, Qui semble une liquide et molle ternit... --Belle eau d'un ple enfer qui m'attire et me touche, Puisque la mort, ce soir, n'a rien qui m'effarouche, Montez jusqu' mon coeur, montez jusqu' ma bouche... CLOCHES VENITIENNES La pauvret, la faim, le fardeau du soleil, Le meurtrissant travail de cette enfant vieillie, Qui respire, tressant l'osier jaune et vermeil, L'odeur du basilic et de l'huile bouillie, Les ftides langueurs des somnolents canaux, La maison dlabre o pend une lessive, Les fivres et la soif, je les choisis plutt Que de ne pas tenir votre main chaude et vive A l'heure o, s'exhalant comme un ardent soupir, Les cloches de Venise pandent dans l'espace Ce cri voluptueux d'alarme et de dsir: Jouir, jouir du temps qui passe! SIROCO A VENISE Le siroco, brusque, hardi, Sur la ville en pierre frissonne; C'est la fin de l'aprs-midi; Ecoute les cloches qui sonnent A Saint-Agns, au Gesuati... L'ouragan arrache la toile D'un march, o, des paniers ronds, Dbordent de brillants citrons Que polit encor la rafale. Un oiseau chante au haut du cyprs d'un couvent; Et dans le courant d'air des ruelles marines, Un abb vnitien, tourdi, gai, mouvant, Qui retient son manteau, volant sur sa poitrine, Semble un charmant Satan flagell par le vent! L'ILE DES FOLLES A VENISE La lagune a le dense clat du jade vert. Le noir allongement inclin des gondoles Passe sur cette eau glauque, et sous le ciel couvert. --Ce rose btiment, c'est la maison des folles. Fleur de la passion, le de Saint-Clment, Que de secrets bchers dans votre enceinte ardente! La terre dessche exhale un fier tourment, Et l'eau se fige autour comme un cercle du Dante. --Ce soir mlancolique o les cieux sont troubls, O l'air appesanti couve son noir orage, J'entends ces voix d'amour et ces coeurs exils Secouer la fureur de leurs mille mirages! Le vent qui fait tourner les algues dans les flots Et m'apporte l'odeur des nuits de Dalmatie, Guide jusqu' mon coeur ces suprmes sanglots, --O folie, sublime et sombre posie! Le rire, les torrents, la tempte, les cris S'chappent de ces corps que trouble un noir mystre. Quelle huile adoucirait vos torrides esprits, Bacchantes de l'troite et dmente Cythre? Cet automne, o l'angoisse, o la langueur m'treint, Un secret dsespoir tant d'ardeur me lie; Desse sans repos, sans limites, sans frein, Je vous vnre, active et divine Folie! --Pleureuses des beaux soirs voisins de l'Orient, Dchirez vos cheveux, gratignez vos joues, Pour tous les insenss qui marchent en riant, Pour l'amante qui chante, et pour l'enfant qui joue. O folles! aux judas de votre pre maison Posez vos yeux sanglants, contemplez le rivage: C'est l'effroi, la stupeur, l'appel, la draison, Partout o sont des mains, des yeux et des visages. Folles, dont les soupirs comme de larges flots Harclent les flancs noirs des sombres Destines, Vous sanglotez du moins sur votre morne lot; Mais nous, les coeurs mourants, nous, les assassines, Nous rdons, nous vivons; seuls nos profonds regards, Qui d'un vin tnbreux et mortel semblent ivres, Dnoncent par l'clat de leurs rves hagards L'effroyable pouvante o nous sommes de vivre. --Par quelle extravagante et morne pauvret, Par quel abaissement du courage et du rve L'esprit conserve-t-il sa chtive clart Quand tout l'tre perdu dans l'abme s'achve? --O folles, que vos fronts inclins soient bnis! Sur l'puisant parcours de la vie la tombe Qui va des cris d'espoir au silence infini, Se pourrait-il vraiment qu'on marche sans qu'on tombe? Se pourrait-il vraiment que le courage humain, Sans se rompre, accueillt l'ouragan des supplices? Douleur, coupe d'amour plus large que les mains, Avoir un faible coeur, et qu'un Dieu le remplisse! --Amazones en deuil, qui ne pouvez saisir L'ineffable langueur parse sur les mondes, Sanglotez! A vos cris de l'ternel dsir, Des bords de l'infini les amants vous rpondent... MIDI SONNE AU CLOCHER DE LA TOUR SARRASINE Ne recherche pas la cause de la turbulence: c'est l'affaire de la mystrieuse nature... Midi sonne au clocher de la tour sarrasine. Un calme panoui pse sur les collines; Les palmes des jardins font insensiblement Un geste de furtif et doux assentiment. Le vent a rejet ses claires arbaltes Sur la montagne, entre la neige et les violettes! Les rumeurs des hameaux ont le charme brouill D'une vague, glissant sur de blancs escaliers... --O calme fixit, que ceint un clair rivage, L'Amour rayonne au centre indfini des ges!-- Un noir cyprs, creus par la foudre et le vent, Ondulant dans l'air tide, officiant, rvant, Semble, par sa dbile et cleste prire, Un prophte expirant, entr'ouvert de lumire! --Arienne idylle, envolement d'airain, La cloche au chant naf du couvent franciscain Rpond au tendre appel de la cloche des Carmes. L'olivier, argent comme un torrent de larmes, Imite, en se courbant sous les placides cieux, L'humble adoration des coeurs minutieux... --Quel voeu dposerai-je en vos mains ternelles, Sainte antiquit grecque, Moires maternelles? Dj bien des printemps se sont ouverts pour moi. Au pilier rsineux de chacun de leurs mois J'ai souffert ce martyre enivrant et terrible, Prs de qui le bonheur n'est qu'un ennui paisible... Je ne verrai plus rien que je n'aie dj vu. Je meurs la fontaine o mon dsir a bu: Les battements du coeur et les beaux paysages, L'ouragan et l'clair baiss sur un visage, L'oubli de tout, l'espoir invincible, et plus haut L'extase d'tre un dieu qui marche sur les flots; La gloire d'couter, seule, dans la nature L'universelle Voix, dont la cleste enflure Proclame dans l'azur, dans les bls, dans les bois, Ame, je te choisis et je me donne toi, Tout cela qui frissonne et qui me fit divine, Je ne le goterai que comme un front s'incline Sur le miroir, voil par l'ombre qui descend, O dj s'est pench son rire adolescent... --Mais la fougueuse vie en mon coeur se dchane: O son des Angelus dans les faubourgs de Gnes, Tandis qu'au bord des quais, o rgne un lourd climat, Les vaisseaux entasss, les cordages, les mts, Semblent, dans le ciel ple o la chaleur s'nerve, De noirs fuseaux, tissant la robe de Minerve! Vieille fontaine arabe, au jet d'eau mince et long, Exile en Sicile, en de secrets vallons. Soirs du lac de Nmi, soirs des villas romaines, O la noble cascade en droulant sa trane Sur un funbre marbre, imite la pudeur De la Mlancolie, errante dans ses pleurs, Et qu'un faune poursuit sur la rapide pente... --Muet accablement d'un square d'Agrigente: Jardin tout excd de ses fleurs, o j'tais La Mmoire en veil d'un monde qui se tait. Dans ce dormant Dimanche amolli et tenace, Mle l'tendue, parse dans l'espace, Etrangre mon coeur, mes pesants tourments, Je n'tais plus qu'un vaste et pur pressentiment De tous les avenirs, dont les heures fcondes S'accompliront sans nous jusqu' la fin des mondes... --Chaud silence; et l'lan que donne la torpeur! L'air luit; le sifflement d'un bateau vapeur Jette son rauque appel la rive marchande. Une glu argente entr'ouvre les amandes; De lourds pigeons, heurts aux arceaux d'un couvent, Font un bruit clatant de satin et de vent, Comme un large ventail dans les nuits svillanes... Sur l'aride sentier, un ptre sur un ne Chantonne, avec l'habile et perfide langueur D'une main qui se glisse et qui cherche le coeur... --Par ce cristal des jours, par ces splendeurs paennes, Seigneur, prservez-nous de la paix quotidienne Qui stagne sans dsir, comme de glauques eaux! Nous avons faim d'un chant et d'un bonheur nouveau! Je sais que l'pre joie en blessures abonde, Je ne demande pas le repos en ce monde; Vous m'appelez, je vais; votre but est secret; Vous m'garez toujours dans la sombre fort; Mais quand vous m'assignez quelque nouvel orage, Merci pour le danger, merci pour le courage! A travers les rameaux serrs, je vois soudain La mer, comme un voyage exaltant et serein! Je sais ce que l'on souffre, et si je suis vivante, C'est qu'au fond de la morne ou poignante pouvante, Lorsque parfois ma force extrme se lassait, Un ange, au coeur cercl de fer, me remplaait... --Et pourtant, je ne veux pas amoindrir ma chance D'tre le lingot d'or qui brise la balance; D'tre, parmi les coeurs dfaillants, incertains, L'esprit multipli qui rpond au Destin! Je n'ai pas peur des jours, du feu, du soir qui tombe; Dans le dsert, je suis nourrie par les colombes. Je sais bien qu'il faudra connatre en vous un jour La fin de tout effort, l'oubli de tout amour, Nature! dont la paix guette notre agonie. Mais avant cet instant de faiblesse infinie, Traversant les plateaux, les torrents hauts ou secs, Chantant comme faisaient les marins d'Ionie Dans l'odeur du corail, du sel et du varech, J'irai jusqu'aux confins de ces rochers des Grecs, O les flots dmonts des colonnes d'Hercule Engloutissaient les nefs, au vent du crpuscule!... JE N'AI VU QU'UN INSTANT... Je n'ai vu qu'un instant les pays beaux et clairs, Sorrente, qui descend, fascin par la mer, Tarente, dlaiss, qui fixe d'un oeil vague Le silence entass entre l'air et les vagues; Salerne, au coeur d'bne, au front blanc et sal, O la chaleur palpite ainsi qu'un peuple ail; Amalfi, o j'ai vu de pourpres funrailles Qu'accompagnaient des jeux, des danses et des chants, Surprises tout coup, sous le soleil couchant, Par les parfums, croiss ainsi que des broussailles... Foggia, ravag de soleil, tonn De luire en moisissant comme un lis pitin; Pompi, pavois de murs peints qui s'caillent; Paestum qu'on sent toujours visit par les dieux, O le souffle marin tord l'glantier fragile, O, le soir, on entend dans l'herbage fivreux Ce long hennissement qui montrait Virgile, Ebloui par son rve immense et tnbreux, Apollon consolant les noirs chevaux d'Achille... --Ces rivages de marbre embrasss par les flots, O les mnes des Grecs ensevelis m'attirent, Je ne les ai connus que comme un matelot Voit glisser l'tendue au bord de son navire; Ce n'tait pas mon sort, ce n'tait pas mon lot D'habiter ces doux lieux o la sirne expire Dans un sursaut d'azur, d'cume et de sanglot! Loin des trop mols climats o les ts s'enlizent, C'est vous mon seul destin, vous, ma ncessit, Rivage de la Seine, pre et sombre cit, Paris, ville de pierre et d'ombre, aride et grise, O toujours le nuage est pouss par la brise, O les feuillages sont tourments par le vent, Mais o, parfois, l't, du ct du levant, On voit poindre un azur si dlicat, si tendre, Que, par la nostalgie, il nous aide comprendre La clart des jardins o Platon devisait, La cour blanche o Roxane attendait Bajazet, La gravit brlante et roide des Vestales Qu'crasait le fardeau des nuits monumentales; La mer syracusaine o soudain se rpand --Soupir lugubre et vain que la nature exhale, Le cri du batelier qui vit expirer Pan... --Oui, c'est vous mon destin, Paris, cit des mes, Forge mystrieuse o les yeux sont la flamme, O les coeurs font un sombre et vaste rougeoiment, O l'esprit, le labeur, l'amour, l'emportement, Elvent vers les cieux, qu'ils ont choisis pour cible, Une Babel immense, parse, intelligible, Cependant que le sol, o tout entre son tour, En mlant tous ses morts fait un immense amour! AINSI LES JOURS S'EN VONT... Ainsi les jours s'en vont, rapides et sans but, Nous les appelons doux quand ils sont monotones, Et l'me, habitue combattre, s'tonne De ne plus esprer et de ne souffrir plus. Qu'est-ce donc que l'on veut, qu'on espre et prpare, Que souhaitons-nous donc, quand, l'esprit plus dispos Qu'un bleu matin qui luit dans le vitrail des gares, Nous sommes harasss de calme et de repos? Les dlices, la paix ne sont pas suffisantes, Un courageux lan veut aller jusqu'aux pleurs. La passion convie des ftes sanglantes: Tout est dception qui n'est pas la douleur! Souffrir, c'est tout l'espoir, toute la diligence Que nous mettons fuir le paisible prsent, Lorsque ignorants du but et tents par la chance Nous rvons au dpart, brutal et complaisant. Je le sais et je songe mes brlants voyages, Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil, Au campanile aigu, brillant sur le rivage Comme un blanc diamant lanc vers le soleil! Je songe au frais palais de Naples, ses muses O rgne un blanc climat, nonchalant, engourdi, O, dans l'albtre grec, amplement s'arrondit La face de Junon, clatante et ruse! Je songe cette salle illustre, o je voyais Des danseuses d'argent, dans leurs gaines de lave, Fixer sur mon destin,--fortes, riantes, braves,-- Leurs yeux d'mail, pareils de sombres oeillets. Je vois le vieil Homre et ses yeux sans prunelle, O mon triste regard s'enfonait pas pas, Comme ces voiliers qui, sur la mer ternelle, Se perdent dans la brume et ne reviennent pas... Je me souviens de vous, jeune Milsienne, Beau torse mutil qui demeurez debout, Comme on voit, en t, les gerbes de bl roux Noblement se dresser dans l'onde arienne; Et de vous, Amazone cheval, et pliant Sous le choc d'une flche imptueuse et fourbe, Et qui semblez mourir d'amour, en suppliant Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe. --Aigle maigre et divin convoitant un enfant, Je vous vois, Jupiter, auprs de Ganymde; Votre oeil de proie, o brille un amour sans remde, Mle un rve soumis vos airs triomphants. Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre, Agile Harmodius auprs de votre ami, Qui figurez, levant vos deux bras demi, L'lan de l'pervier et du vent dans les arbres! Qu'il fut beau le voyage anxieux que je fis Sur des rives qu'assaille un t frntique! Et je songe ce soir, avec un coeur surpris, A ces temps o ma vie, errante et nostalgique, Ressemblait par ses pleurs, ses rves, ses dfis, Son ardeur mourir et ses sursauts lyriques, Aux groupes des hros dans les muses antiques... LE RETOUR AU LAC LEMAN Je retrouve le calme et vaste paysage: C'est toujours sur les monts, les routes, les rivages, Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d'argent! Le monde luit au sein de l'azur submergeant Comme une pcherie aux mailles d'une nasse; Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses, Des jeunes gens; l'un rve, un autre fume et lit; Un balcon, languissant comme un soir au Chili, Couve d'pais parfums l'ombre de ses stores. Le lac, tout embu d'avoir noy l'aurore, Encense de vapeurs le paresseux t; Et le jour trane ainsi sa parfaite beaut Dans une griserie indolente et muette. Soudain l'azur frachit, le soir vient; des mouettes S'abattent sur les flots; leur vol compact et lourd Qui semble harceler la faiblesse du jour Donne l'effroi subit des mauvaises nouvelles... Il semble, tant l'ther est combl par des ailes, Que quelque arbre gant, par le vent agit, Laisse choir ce feuillage agile et duvet. Et le soleil s'abaisse, et comme un doux dsastre, Frapp par les rayons du soleil vertical Tout s'attriste, languit; le lac oriental A le liquide clat des mtaux dans les astres; Et le coeur est soudain par le soir attaqu... Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai. Nous sommes un instant des vivants sur la terre; Ces montagnes, ces prs, ces rives solitaires Sont nous; et pourtant je ne regarde plus Avec la mme ardeur un monde qui m'a plu. Je laisse s'couler aux deux bords de mon me Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes; Je ne rpondrai pas leur frivole appel: Mon esprit tient captifs des oiseaux ternels. Je ne regarde plus que la cime croissante Des arbres, qui toujours s'efforant vers le ciel, Dtachant leur regard des plaines nourrissantes, Ecoutent la douceur du soir confidentiel Et montent lentement vers la lune ancienne... Je songe au noble clat des nuits platoniciennes, A la flotte dtruite un soir syracusain, A Eschyle, inhum l'ombre des raisins, Dans Gla, sous la terre heureuse de Sicile. Je songe ces dserts o florissaient des villes; A cet entassement de sicles et d'ardeur Que le soleil toujours, comme un divin voleur, Va puiser dans la tombe et redonne la nue. Je songe la vie ample, antique, continue; Et vous, qui marchez prs de moi, et portez Avec moi la moiti du rve et de l't; A vous, qui comme moi, tmoin de tous les ges, Tenez l'engagement, plein d'un grave courage, De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu, Que l'homme en insistant ralise son Dieu, Et qu'il a pour devoir, dans la Nature obscure, De la doter d'une me intelligible et pure, De guider l'Univers avec un coeur si fort Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lve; Et d'couter avec un mystique transport Les sublimes leons que donnent nos rves L'infatigable voix de l'amour et des morts... OCTOBRE ET SON ODEUR... Octobre, et son odeur de vent, de brou de noix, D'herbage, de fume et de froides chtaignes, Rpand comme un torrent l'alerte dsarroi Du feuillage arrach et des fleurs qui s'teignent. Dans l'ther frais et pur, et clair comme un couteau, Le soleil romanesque en hsitant arrive, Et sa paille dore est comme un clair chapeau Dont les bords lumineux s'inclinent sur la rive... --Automne, quelle est donc votre sduction? Pourquoi, plus que l't, engagez-vous vivre? Bacchante aux froides mains, de quelle rgion Rapportez-vous la pomme au got d'ambre et de givre? Dans votre air pur, argentin, lagu, On entend bourdonner une dernire abeille. Le soleil, tourdi et dj fatigu, Ne s'assied qu'un instant l'ombre de la treille; Les rosiers, emmls aux rayons blancs du jour, Les dahlias, voils de gouttes d'eau pesantes, Sont encore encercls de gupes bruissantes, Mais la rouille du temps les gagne tour tour. La fontaine sanglote une froide prire; Dans le saule, un oiseau semble faire le guet, Tant son cri est prudent, dfiant, inquiet. Mais les cieux, les doux cieux, ont des lacs de lumire! --Ces glauques flamboiements, cette poussire d'or, Cet azur, embu comme une pense ivre, Ces soleils oscillant comme un vaisseau qui sort De la rade, charg de baumes et de vivres, Flotteront-ils au toit d'un couvent florentin, Sur les verts bananiers des Iles Canaries, Dans un vallon d'Espagne, o jamais ne s'teint L'carlate lampion des grenades mries, Tandis que nous entrons dans l'hiver obsdant, Dans l'troite saison, o, seule, la musique Fait un espace immense, et semble un confident Qui, satur des pleurs de nos soirs nostalgiques, Les porte jusqu'aux cieux, avec un cri strident! LES RIVES ROMANESQUES Soir paresseux des lacs, douceur lente des rames, Qui, sur l'eau susceptible, lancez des frissons, Romanesque blancheur des terrasses, chansons Que des nomades font retentir, o se pme Le vocable ternel du triste amour, quelle me Tromperez-vous ce soir par votre draison? L'absorbante chaleur voile les monts d'albtre, Un gnreux feuillage abrite les chemins, Les hameaux ont l'odeur du laitage et de l'tre; Et les montagnes sont, dans l'espace bleutre, Hautes et tortures comme un courage humain. Au loin les voiliers las ont l'air de tourterelles, Qui, dans ce paradis liquide et sommeillant, Renonant l'ther, laissent flotter leurs ailes Et gisent, transpercs par le flot scintillant. Et la nuit vient, serrant ses mailles d'argent sombre Sur l'Alpe bondissante o le jour ruisselait, Et c'est comme un subit, sournois coup de filet, Capturant l'horizon, qui palpite dans l'ombre Comme un peuple d'oiseaux aux votes d'un palais... Un vert fanal au port tremble dans l'eau tranquille; Tout a la calme paix des astres arrts; Il semble qu'on soit loin des champs comme des villes; L'air est ample et profond dans l'immobilit; Et l'on croit voir jaillir de sensibles idylles De toute la douceur de cette nuit d't! --Pourquoi nous trompez-vous, beaut des paysages, Aspect fidle et pur des romanesques nuits, Engageante splendeur, vent courant comme un page, Secrte expansion des odeurs, calme bruit, Silencieux dsirs montant du fond des ges? Pourquoi nous faites-vous esprer le bonheur Quand, par del les lois, l'esprit, la conscience, Vous ressemblez au but qu'entrevoit le coureur? Dans un sjour o rien n'est pch ni douleur, Sous l'arbre dsormais bni de la science, Vous convoquez les corps et les coeurs pleins d'ardeur! Mais, hlas! les humains et la grande Nature N'changent plus leur sombre et diffrente humeur; Entre eux tout est mensonge, pouvante, imposture; Les souhaits infinis, les peines, les blessures Ne trouvent pas en elle un remde leurs pleurs. La terre indiffrente, exhalant ses senteurs, N'a d'accueil maternel que pour celui qui meurt. --Terre, prenez les morts, soyez douce leur rve; Serrez-les contre vous, rendez-les ternels, Donnez-leur des matins de rose et de sve, Mlez-les vos fruits, vos mtaux et vos sels. Qu'ils soient participants vos soins innombrables, Que, depuis le sol noir jusqu'au divin ther, Plus lgers, plus nombreux que les vents du dsert, Ils aillent, lgion furtive, impondrable! Mais nous, nous ne pouvons qu'tre des coeurs humains: Nous habitons l'esprit, les passions, la foule; Nous sommes la moisson, et nous sommes la houle; Nous btissons un monde avec nos tristes mains; Et tandis que le jour insouciant se lve Sans jamais secourir ou protger nos rves, La force de nos coeurs construit les lendemains... AU PAYS DE ROUSSEAU Le lac, plus lent qu'une huile azure, se repose, Et le doux ciel, couleur d'abricot et de rose, Penche sur lui sa calme et pensive langueur. Les grillons, dans les prs, ont commenc leurs choeurs: Scintillement sonore, et qui semble un cantique Vers la premire toile, humble et mlancolique, Qui fait trembler aux cieux sa liquide lueur... L'automne pand dj ses fumeuses odeurs. Un voilier las, avec ses deux voiles dresses, Rve comme un clocher d'glise dlaisse. Touffus et frmissants dans le soir spacieux, Les peupliers ont l'air de hauts cyprs joyeux; Au bord des champs o flotte une vapeur d'albtre Les cloches des troupeaux semblent fter le ptre. Teint de sombre argent, un cdre contourn A le tumulte obscur d'un nuage enchan Qui roule sur l'ther sa foudre tnbreuse... Et l'ombre vient, luisante, pandue, onctueuse. Les montagnes sur l'eau psent lgrement; Tout semble dlicat, plein de dtachement, On ne sait quelle parse et vague quitude Mdite. Un clair fanal, douce sollicitude, Egoutte dans les flots son rubis scintillant. --O nuits de Lamartine et de Chateaubriand! Vent dans les peupliers, sources sur les collines, Tintement des grelots aux coursiers des berlines, Villages traverss, secrte humidit Des vallons o le frais silence est abrit! Calme lampe aux carreaux d'une humble htellerie, Bruit press des torrents, travaux des bcherons, Vieux htres abattus dont les corces font Flotter un parfum d'eau et de menuiserie, Quoi! j'avais dlaiss vos poignantes douceurs? Retire en un grave et mystique labeur, Le regard dtourn, l'me puissante et rude, Je montais vers ma paix et vers ma solitude! --Nature, accordez-moi le plus d'amour humain, Le plus de ses clarts, le plus de ses tnbres, Et la grce d'errer sur les communs chemins, Loin de toute grandeur isole et funbre; Accordez-moi de vivre encor chez les vivants, D'entendre les moulins, le bruit de la scierie, Le rire des pays gays par le vent, Et de tout recevoir avec un coeur qui prie, Un coeur toujours empli, toujours communicant, Qui ne veut que sa part de la tche des autres, Et qui ne rve pas l'cart, voquant L'aurole orgueilleuse et triste des aptres! Que tout me soit amour, douceur, humanit: La vigne, le village et les feux de septembre, Les maisons rapproches de si bonne amiti, L'universel labeur dans le secret des chambres; Et que je ne sois plus,--au-dessus des abmes O mon farouche esprit se tenait asservi,-- Comme un aigle bless en atteignant les cimes, Qui ne peut redescendre, et qu'on n'a pas suivi! UN SOIR EN FLANDRE Ah! si d'ardeur ton coeur expire, Si tu meurs d'un rve hautain, Descends dans le calme jardin, Ne dis rien, regarde, respire; Le parfum des pois de senteur Ouvre ses ailes et se pme; Le ciel d'azur, le ciel de flamme, Est sombre force de chaleur! Demeure l, les mains croises, Les yeux perdus l'horizon, A voir luire sur les maisons Les toits aux pentes ardoises. Des coqs, chantant dans le lointain, Soupirent comme des colombes, Sous la chaleur qui les surplombe. Le soir semble un brumeux matin. Douceur du soir! le hameau fume, La rue est vive comme un quai O le poisson est dbarqu; Un pigeon flotte, blanche cume. Vois, il n'y a pas que l'amour Sur la profonde et douce terre; Sache aimer cet autre mystre: L'effort, le travail, le labour; Des corps, que la vie extnue, S'en viennent sur les pavs bleus; Les bras, les visages caleux Sont emplis de joie ingnue. Un homme tient un arrosoir; Ce plumage d'eau se balance Sur les choux qui, dans le silence, Gotent aussi la paix du soir. Il se forme au ciel un nuage; Regarde les bonds, les sursauts, De quatre tout petits oiseaux, Qui volent sur le ciel d'orage! Un oeillet tremble, secou D'un coup vif de petite trique, Quand le lourd frelon lectrique A sa tige reste clou. Par la vapeur d'eau des rivires Les prs verts semblent enlacs; Le soir vient, les bruits ont cess; --Etranger, mon ami, mon frre, Il n'est pas que la passion, Que le dsir et que l'ivresse, La nature aussi te caresse D'une paisible pression; Les rves que ton coeur exhale Te font gmir et dfaillir; Eteins ces feux et viens cueillir Le jasmin aux quatre ptales. Abdique le sublime orgueil De la langueur o tu t'abmes, Et vois, flambeau des vertes cimes, Bondir le sauvage cureuil! BONTE DE L'UNIVERS QUE JE CROYAIS ETEINTE... Bont de l'univers que je croyais teinte, Tant vous aviez du la plus fidle ardeur, Je ressens aujourd'hui vos suaves atteintes; Ma main touche, au jardin succulent de moiteur, Le sucre indigo des jacinthes! Les oiseaux tourdis, au vol brusque ou glissant, Dans le bleutre ther qu'emplit un chaud vertige, D'un gosier tout enduit du suc laiteux des tiges Font jaillir, comme un lis, leurs cris rafrachissants! --Et, bien que le beau jour soit loin de la soire, Bien qu'encor le soleil tende sur les murs Sa nappe de safran clatante et moire, Dj la molle lune, au contour ple et pur, Comme un soupir fig rve au fond de l'azur... AUTOMNE Puisque le souvenir du noble t s'endort, Automne, par quel pre et lumineux effort, --Dj toute fane, abattue et moisie,-- Jetez-vous ce brlant accent de posie? Votre feuillage est las, meurtri, presque envol. C'est fini, la beaut des vignes et du bl; Le doux corps des ts en vous se dcompose; Mais vous donnez ce soir une suprme rose. --Ah! comme l'ample clat de ce dernier beau jour Soudain rveille en moi le plus poignant amour! Comme l'me est par vous blesse et parfume, Triste Automne, couleur de nfle et de fume!... CHALEUR DES NUITS D'ETE... O nuit d't, maladie inconnue, combien tu me fais mal! Jules LAFORGUE. Chaleur des nuits d't, comme une confidence Dans l'espace pandue, et semblant aspirer Le grand soupir des coeurs qui songent en silence, Je vous contemple avec un dsespoir sacr! Les passants, enrouls dans la moiteur paisible De cette nuit bleutre au souffle vgtal, Se meuvent comme au fond d'un parc oriental L'ombre des rossignols furtifs et susceptibles. Une femme, un enfant, des hommes vont sans bruit Dans la rue amollie o le lourd pav luit; C'est l'heure o les Destins plus aisment s'acceptent: Tout effort est dans l'ombre oisive relgu. Les parfums engourdis et compacts, interceptent La circulation des zphyrs fatigus. Il semble que mon coeur soit plus soumis, plus sage; Je regarde la terre o s'entassent les ges Et la vote du ciel, pur, mtallique et doux. Se peut-il que le temps ait, malgr mes courroux, Apais mon dlire et son brlant courage, Et qu'enfin mon espoir se soit guri de tout? La lune blouissante appuie au fond des nues Son sublime dbris tnbreux et luisant, Et la nuit gt, distraite, insondable, ingnue; Son chaud torrent sur moi abondamment descend Comme un triste baiser ngligent et pesant. Deux toiles, ainsi que deux mes plaintives, Semblent acclrer leur implorant regard. L'univers est pos sur mes deux mains chtives; Je songe aux morts, pour qui il n'est ni tt, ni tard, Qui n'ont plus de souhaits, de dparts, ni de rives. Que de jours ont pass sur ce qui fut mon coeur, Sur l'enfant que j'tais, sur cette adolescente Qui, fire comme l'onde et comme elle puissante, Luttait par son amour contre tout ce qui meurt! Pourtant, rien n'a pli dans ma chaude mmoire, Mon rve est plus constant que le roc sur la mer; Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer, Veut que mon coeur poursuive une ternelle histoire, Et cherche en vain la source au milieu du dsert. --Et je regarde, avec une tristesse immense, Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur, L'toile qui palpite ainsi que l'esprance, Et la lune immobile au-dessus de mon coeur... ARLES Mes souvenirs, ce soir, me sparent de toi; Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle, De ce frais horizon d'glises et de toits, J'coute, dans mon rve o frmit leur moi, Les hirondelles sur le ciel d'Arles! La nuit tait torride l'heure du couchant. Les doux cieux languissaient comme une barcarolle; Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants, Semblaient une Andromaque plore, et cherchant A flchir une ombre qui s'envole! Ce qu'un beau soir contient de perfide langueur Ployait dans un silence empli de bruits infimes; Je regardais, les mains retombant sur mon coeur, Briller ainsi qu'un vase o coule la chaleur, Le ple clotre de Saint-Trophime! Une brise amollie et lourde de parfums, Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhne. Tout ce que l'on obtient me semblait importun, Mes pensers, mes dsirs, s'loignaient un un Pour monter vers d'invisibles zones! O soleil, engourdi par les senteurs du thym, Parfums de poivre et d'huile pandus sur la plaine, Rochers blancs, vents, o, dans l'air argentin, On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin, Les rapides Victoires d'Athnes! Soir tortur d'amour et de pesants tourments, Grands songes accabls des roseaux d'Aigues-Mortes, Musicale torpeur o volent des flamants, Couleur du soir divin, qui promets et qui ments, C'est ta dtresse qui me transporte! Ah! les amants unis, qui dorment, oublis, Dans les doux Alyscamps bercs du clair de lune, Connaissent, sous le vent lger des peupliers, Le bonheur de languir, assouvis et lis, Dans la mme amoureuse infortune; Mais les corps des vivants, aspirs par l't, Sont des sanglots secrets que tout l'azur lance. Je songeais sans parler, lointaine vos cts; Qui jamais avouera l'pre infidlit D'un coeur sensible dans le silence!... LA NUIT FLOTTE... La nuit flotte, amollie, austre, taciturne, Imprieuse; elle est funbre comme une urne Qui se clt sur un vague et sensible trsor. Un oiseau, intrigu, dans un arbre qui dort, Parat interroger l'ombre vertigineuse. La lune au sec clat semble une le pierreuse: Cythre aride et froide o tout dsir est mort. Une vague rumeur mane du silence. Un train passe au lointain, et son essoufflement Semble la palpitante et paisible cadence Du coteau qui respire et songe doucement... Un parfum dlicat, abondant, faible et dense, Mouvant et spontan comme des bras ouverts, Rvle la secrte et nocturne existence Du monde vgtal au souffle humide et vert. Et je suis l. Je n'ai ni souhait, ni rancune; Mon coeur s'en est all de moi, puisque ce soir Je n'ai plus le pouvoir de mes grands dsespoirs, Et que, paisiblement, je regarde la lune. Je suis la maison vide o tout est flottement. Mon coeur est comme un mort qu'on a mis dans la tombe; J'ai longuement suivi ce bel enterrement, Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements, Et des gorgements d'agneaux et de colombes. Mais le temps a sch l'eau des pleurs et le sel. D'un oeil indiffrent, sans regret, sans appel, Eclair par la calme et triste intelligence, Je regarde la vote immense, o les mortels Ont suspendu les voeux de leur vaine esprance. Et je ne vois qu'abme, pouvante, silence; Car, nuit! vous gardez le deuil continuel De ce que rien d'humain ne peut tre ternel... L'EVASION Libre! comprends-tu bien! tre libre, tre libre! Ne plus porter le poids dchirant du bonheur, Ne plus sentir l'amre et suave langueur, Envahir chaque veine, amollir chaque fibre! Libre, comme une biche avant le chaud printemps! Bondir sans rechercher l'ardeur de la poursuite, Et, dans une ineffable et ptulante fuite, Disperser la nue et les vents clatants! Se vtir de fracheur, de feuillage, de prismes, S'clabousser d'azur comme d'un flot lger; Goter, sous les parfums compacts de l'oranger, Un jeune, solitaire et joyeux hrosme! --A peine l'aube nat, chaque maison sommeille; L'atmosphre, flexible et prudente corbeille, Porte le monde ainsi que des fruits nbuleux. On croit voir s'envoler le coteau mol et bleu. Tout coup, le soleil, ramass dans l'espace, Eclate, et vient viser toute chose qui passe; La brise, tincelante et forte comme l'eau, Jette l'odeur des fleurs sur le coeur des oiseaux, Mle les flots marins, dont la cime moelleuse Fond dans une douceur murmurante, cumeuse... Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants! Je m'lance, je marche au bord des cieux glissants: Dans mes songes, mes mains se sont habitues A dnouer le voile odorant des nues! L'tendue argente est un tapis mouvant O court la verte odeur des figuiers et du vent; Dans les jardins bombs, qu'habite un feu bleutre, Les pais bananiers, au feuillage en haillons, Elancent de leurs flancs, crpitants de rayons, Le fougueux bataillon des fruits opinitres. Je regarde fumer l'Etna rose et neigeux; Les enfants, sur les quais, ont commenc leurs jeux. Chaque boutique, avec ses cpres, ses pastques, Baisse sa toile; on voit briller l'enseigne grecque Sur la porte, qu'un jet de tranchante clart Fait scintiller ainsi qu'un thon que le flot noie; Tout est dlassement, espoir, activit; Mais quel dsir d'amour et de fcondit, Hlas! s'veille au fond de toute grande joie! Et pour un nouveau joug, mortels! Eros ploie La branche fructueuse et forte de l't... CEUX QUI N'ONT RESPIRE... Ceux qui n'ont respir que les nuits de Hollande, Les tulipes des champs, les graines des bouleaux, Le vent rapide et court qui chante sur la lande, Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots, Ceux qui n'ont contempl que les bls et les vignes Croissant tardivement sous des cieux incertains, Qui n'ont vu que la blanche indolence des cygnes Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins, Ceux pour qui le soleil, au travers du mlze, Pendant les plus longs jours d'avril ou de juillet, Remplace la splendeur des campagnes malaises, Et les soirs svillans enivrs par l'oeillet, Ceux-l, vivant enclos dans leurs frais bguinages, Souhaitent le futur et vague paradis, Qui leur promet un large et flamboyant voyage O s'embarquent les coeurs confiants et hardis. Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace, O bleutre Orient! Incendie azur, Prince arrogant et fier, favori de l'espace, Monstre norme, alangui, dvorant et dor; Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure, Coupole incandescente, opacit de chaux, Ont vu la haute palme parpiller les heures, Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds, Ceux qui rvent le soir dans le grand clair de lune, --Aurore qui soudain met sa robe d'argent Et trempe de clart la rue troite et brune, Et le divin dtail des choses et des gens,-- Ceux qui, pendant les nuits d'ardente posie, Egrnant un collier fait de bois de cyprs, Contemplent, aux doux sons des guitares d'Asie, Le long scintillement d'un jet d'eau mince et frais, Ceux-l n'ont pas besoin des infinis clestes; Nul immortel jardin ne surpasse le leur; Ils puisent le temps, pendant ces longues siestes O leur corps tendu porte l'ombre des fleurs. Leur me nonchalante, et d'azur suffoque, Cherche la Mort, pareille l'ombrage attidi Que font le vert platane et la jaune mosque Sur le col des pigeons, attrists par midi... LE CIEL BLEU DU MILIEU DU JOUR... Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille, Encourage les champs, les vignes, les semailles, Comme un matre exalt au milieu des colons! Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon, L'abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques, Semble un clat volant de quelque amphore trusque. Sur les murs villageois, le vert abricotier S'cartle, danseur de feuillage habill. Les parfums des jardins font aussi du sable Une zone qui semble au coeur infranchissable. L'air frachit. On dirait que de secrets jets d'eau Sous les noirs chtaigniers suspendent leurs arceaux. L'hirondelle, toujours par une autre suivie, Tourne, et semble obir des milliers d'aimants: L'espace est sillonn par ces rapprochements... --Et parfois, ct de cette immense vie On voit, protg par un mur maussade et bas, Le cimetire o sont, sans regard et sans pas, Ceux pour qui ne luit plus l'tincelante fte, Qui fait d'un jour d't une heureuse tempte! Hlas! dans le profond et noir pays du sol, Malgr les cris du geai, le chant du rossignol, Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, prs des tombes, Trane un jouet bris qui ricoche et retombe. Ils sont l, pandus dans les lis ns sur eux, Ces doux indiffrents, ces grands silencieux; Et la route qui longe et contourne leur pierre, Eclate, rebondit d'un torrent de poussire Que soulve, en passant, le vhment parcours Des tres que la mort prte encor l'amour... --Et moi qui vous avais dlaisse, humble terre, Pour contempler la nue o l'me est solitaire, Je sais bien qu'en dpit d'un rve habituel, Nul ne saurait quitter vos chemins maternels. En vain, l'intelligence, agile et sans limite, Avide d'infini, vous repousse et vous quitte; En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants Peuplent l'azur soumis d'hroques passants, Ils seront ramens et lis vos rives, Par le poids du dsir, par les moissons actives, Par l'odeur des ts, par la chaleur des mains... --Vaste Amour, conducteur des ternels demains, Je reconnais en vous l'inlassable merveille, L'inexpugnable vie, innombrable et pareille: O croissance des bls! baisers des humains! LA LANGUEUR DES VOYAGES Le matinal plaisir du soleil dans l'herbage, Dessinant des ruisseaux d'intangible cristal; Les cieux d't, plus chauds qu'un sensuel visage Opprim de dsir, altr d'idal; Le hameau romantique au creux d'un roc strile; Des jardins de dattiers, pais ainsi qu'un toit; L'arrive, au matin, dans d'trangres villes, O, soudain, l'on se sent libr comme une le Que bat de tout ct un flot distrait et coi; Le bitumeux parfum d'une rade en Hollande, Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs Que la noble denre exotique achalande; Enfin, surtout, l'odeur et la couleur des soirs, Ont, pour le voyageur que le dsir oppresse Et que guide un mystique et rveur dsespoir, L'insistante langueur qui prlude aux caresses... LA TERRE Je me suis marie vous Terre fidle, active et tendre, Et chaque soir je viens surprendre Votre arome secret et doux. Ah! puisque le divin Saturne Porte un anneau qui luit encore, Je vous donne ma bague d'or, Petite terre taciturne! Elle est comme un soleil troit, Elle est couleur de moisson jaune, Aussi chaude qu'un jeune faune Puisqu'elle a tenu sur mon doigt! --Et qu'un jour, dans l'espace immense, Brille, ceinte d'un lien dor, La Terre o j'aurai respir Avec tant d'pre vhmence! RIVAGES CONTEMPLES Rivages contempls au travers de l'amour, Horizon familier comme une salle ronde, O nos yeux enivrs s'interrogeaient toujours, Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemonde Reverrai-je vos soirs prcis et colors, Les suaves chemins o nos pas ont err, Et que nos coeurs, emplis d'ardeur triste et profonde, Avaient rendus plus beaux que la beaut du monde? UN SOIR A LONDRES ..... Les parfums vont en promenade Sur l'air brumeux, Une me ennuye et malade Flotte comme eux. Les rhododendrons des pelouses, D'un lourd clat, Semblent des collines d'arbouses Et d'ananas. Un temple grec dans le feuillage Semble un secret, O Vnus voile son visage Dans ses doigts frais. O petit fronton d'Ionie, Que tu me plais, Dans la langoureuse agonie D'un soir anglais! Je t'enlace, je veux suspendre A ta beaut, Mon coeur, ce rosier le plus tendre De tout l't. --Mais sur tant de langueur divine Quel souffle prompt? Je respire l'odeur saline, Et le goudron! C'est le parfum qui vient d'Irlande, C'est le vent, c'est L'odeur des Indes, qu'enguirlande L'air cossais! --O toi qui romps, cartes, creuses Le ciel d'airain, Rapide odeur aventureuse Du vent marin, Va consoler, dans le Muse Au beau renom, La divine frise offense Du Parthnon! Va porter l'odeur des jonquilles, Du raisin sec, Aux vierges tenant les faucilles Et le vin grec. --Cavalerie athnienne, O jeunes gens! Guirlande hroque et paenne Du ciel d'argent; Miel condens de la nature, O cire d'or, Gestes joyeux, sainte Ecriture, Cleste accord! Phalange altire et sans seconde, O rire ail, Bandeau royal au front du monde, Coeur droul, Prenez votre place ternelle, Votre splendeur, Dans l'infini de ma prunelle Et de mon coeur... --Une maison de brique rouge Tremble sur l'eau, On entend un oiseau qui bouge Dans le sureau. Quelle cleste main fait fondre La brume et l'or Des nbuleux matins de Londres Et de Windsor? Des chevreuils, des biches, en bande, D'un pied dress Semblent rder dans la lgende Et le pass. La pluie attache sa guirlande Au bois en fleur: --Ecoute, il semble qu'on entende Battre le coeur De l'intrpide Juliette, Ivre d't, Qui bondit, sanglote, halette De volupt; De Juliette qui s'tonne D'tre, en ces lieux, Plus amoureuse qu' Vrone Prs des ifs bleus. --Tout tremble, s'exalte, soupire; Ardent moi. O Juliette de Shakspeare, Comprenez-moi!... LE PRINTEMPS DU RHIN (STRASBOURG) Le vent file ce soir, sous un mol ciel d'airain, Comme un voilier sur l'Atlantique. On entend s'veiller le Printemps souverain, A la fois plaintif et bachique: Un abondant parfum, puissant, tranant et las Triomphe et pourtant se lamente. Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla Epars sur la plaine dormante. Un bouleversement hardi, calme et serein A rompu et soumis l'espace; Les messages des bois et l'effluve marin S'accostent dans le vent qui passe! Comment s'est-il si vite engouffr dans les bois, Ce dieu des sves vhmentes? Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid! --C'est l'invisible qui fermente! L-bas, comme un orage aigu, accumul, La flche de la cathdrale Ajoute le fardeau de son sapin ail A ce ciel qui dfaille et rle. --Et moi qui, d'un amour si grave et si puissant, Contenais la rive et le fleuve, Je sens qu'un mal divin veut dtourner mon sang De la tristesse o je m'abreuve; Je sens qu'une fureur rde aux franges des cieux, Se suspend, pse et se balance. Le printemps vient ravir nos rves anxieux; C'est la fougueuse insouciance! C'est un dsordre ardent, tmraire, et si sr De sa tche auguste et joyeuse, Que, comme une ivre arme en fuite vers l'azur, Nous courons vers la nue heureuse. Nous sommes entrans par toutes les vapeurs Qui tressaillent et qui consentent, Par les sonorits, les secrets, les torpeurs, Par les odeurs rjouissantes! --Mais non, vous n'tes pas l'universel Printemps, O saison humide et ploye Que j'aspire ce soir, que je touche et j'entends, Qui m'avez brise et noye! Vous tes le parfum que j'ai toujours connu, Depuis ma stupeur enfantine; La prsence aux beaux pieds, le regard ingnu De ma chaude Vnus latine! Vous tes ce subit joueur de tambourin A qui les montagnes rpondent, Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin La vive effusion de l'onde! Vous tes le pollen des htres et des lis, L'amoureuse et vaste esprance, Et les brlants soupirs que les nuits d'Eleusis Ont lgus l'Ile-de-France! C'est moi que ce soir vous livrez le secret De votre grce turbulente; Les autres ne verront que l'essor calme et frais De votre croissance si lente. Les autres ne verront,--Alsace aux molles eaux Qu'un zphyr moite endort et creuse,-- Que vos tangs gisants, qui frappent de roseaux Votre dignit langoureuse! Les autres ne verront que vos remparts briss, Que vos portes toujours ouvertes, O passe sans rpit, sous un masque apais, Le tumulte des brises vertes! Les autres ne verront, ma belle cit, Que la grave et sombre paupire De tes toits inclins, qui font ta fiert Un voile d'ombre et de prire. Ils ne verront, ceux-l, de ton songe ternel, Que ta plaine qui rve et fume, Que tes chteaux du soir, endormis dans le ciel. --J'ai vu ton frein couvert d'cume! Ceux-l ne sauront voir, ton balcon fameux, Que la Marseillaise endormie; --Moi j'ai vu le soleil, de son gide en feu, Empourprer ta feinte accalmie. Les autres ne verront que ce grand champ des morts, O le Destin s'assied, hsite, Et contemple le temps assoupi sur les corps... --Moi j'ai vu ce qui ressuscite! CE MATIN CLAIR ET VIF... Ce matin clair et vif comme un midi du ple, O le vent vient filer le blanc coton des saules, O sur le pr touffu, de gupes entr'ouvert, On croit voir crpiter un large soleil vert, O glissent, sur le Rhin que franchit la cigogne, Les chalands engourdis qui montent vers Cologne, O le village, avec ses lumineux sursauts, Semble un cercle d'enfants jouant avec de l'eau, O j'entends dans les airs les pliantes musiques Que font en se croisant les brises lastiques, Je songe, mon ami dont je presse la main, Aux forces du silence et du dsir humain, Puisque le plus profond et plus lourd paysage Ne vient que de mon coeur et de ton doux visage... LES NUITS DE BADEN Dans le pays de Bade, o les soirs sont si lourds, O les noires forts font glisser vers la ville, Comme un acide fleuve, invisible et tranquille, L'amre exhalaison du vgtal amour, Que de fois j'ai rv sur la terrasse, inerte, Ecoutant les volets s'ouvrir sur la fracheur, Dans ces secrets instants o les fleurs se concertent Pour donner la nuit sa surprenante odeur... Des voitures passaient, calches romantiques, O l'on voyait deux fronts s'unir pour contempler Le coup de ds divin des astres, assembls Dans l'espace alangui, distrait et fatidique. O Destin suspendu, que vous m'tes suspect! --Sous les rameaux courbs des tilleuls centenaires Un puril torrent roulait son clair tonnerre; Des orchestres jouaient dans les bosquets pais, Mlant au frais parfum dilat de la terre, Cet lment des sons, dont la force phmre Distend l'infini la dtresse ou la paix... --O pays de la valse et des larmes sans peines, Pays o la musique est un vin plus hardi, Qui, sans blme et sans heurts, furtivement amne Les coeurs penchants et las vers le sr paradis Des regards emmls et des chaleurs humaines, Combien vous m'avez fait souffrir, lorsque, rvant Seule, sur les jardins o les parfums insistent, J'coutais haleter le dsarroi du vent, Tandis qu'au noir beffroi, l'horloge, noble et triste, Transmettait de sa voix lugubre de trappiste Le menaant appel des morts vers les vivants! Oui, je songe ces soirs d'un mois de mai trop tide, O tous les rossignols se liguaient contre moi, O la lente asphyxie amoureuse des bois Me dsolait d'espoir sans me venir en aide; Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums; La ville aux toits baisss, comme une jeune abbesse, Paraissait carter ses vantaux importuns, Pour savourer l'espace et pleurer de tendresse! Tout souffrait, languissait, dsirait, sans moyen, Les volupts de l'me et la joie inconnue. --Quand serez-vous form, ineffable lien Qui saurez rattacher les dsirs la nue? Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil Qui, dans les nuits d't, secrtement m'oppresse; Et je sentais couler, sur mes mains en dtresse, Du haut d'un noir sapin qui se balance au seuil Du romanesque htel que la lune caresse, De mols bourgeons, hachs par des dents d'cureuil... HENRI HEINE Quand je respire, des milliers d'chos me rpondent... H. HEINE. Henri Heine, j'ai fait avec vous un voyage, C'tait un soir d'automne, encor tide, encor clair; Heidelberg frachissait sous ses rouges feuillages, Nous cherchions, dans la rue aux portails entr'ouverts, L'humble htel, romantique et vieux, du Chasseur Vert. Je reposais sur vous, compagnon invisible, Ma tte languissante et mes cheveux dfaits; Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible, Sur la place o le jour, lumineux et sensible, Jetait un long appel de dsir et de paix... C'tait l'heure engourdie o le soleil s'incline; Par un mortel besoin de pleurer et de fuir, J'ai souhait monter sur la verte colline; Nous nous sommes ensemble assis dans la berline O flottait un parfum de soierie et de cuir, Et nous vmes jaillir les romanesques ruines. Sur la terrasse, auprs de la tour en lambeaux, Des tudiants riaient avec vos bien-aimes. Je regardais bondir les dlicats coteaux Qui frisent sous le poids des vignes renommes, Et l'espace semblait la fois vaste et clos. Le Neckar, au courant scintillant et rapide, Entranait le soleil parmi ses fins rochers. Nous tions tout ensemble assouvis et avides; L'insidieux automne avait sur nous lch Ses tourbillons de songe et ses buis arrachs... --O sublime, languide, pre mlancolie Des beaux soirs o l'esprit, indomptable et captif, Veut s'enfuir et ne peut, et rve la folie D'enfermer l'univers dans un amour plaintif! Tout coup, dans le parc public, humide et triste, L'orchestre qui jouait sur les bords de l'tang, Prs d'un groupe attentif de studieux touristes, Lana le son du cor qui chante dans Tristan... Henri Heine, j'ai su alors pourquoi vos livres Regorgent de bue et de soudains sanglots, Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu'on vous livre La coupe de Thul qui dort au fond des flots; L'amour de la lgende et la vaine esprance Vous hantaient d'un appel sourdement rpt: Hlas! vous aviez trop cout, ds l'enfance, Les sirnes du Rhin, Cologne et Mayence, Quand l'odeur des tilleuls grise les nuits d't! Voyageur gar dans la fort des fables, Moqueur dsespr qu'un mirage appelait, Ni le chant de la mer d'Amalfi sur les sables, Ni la Sicile, avec l'olivier et le lait, Ne pouvait retenir votre vol inlassable, Pour qui l'espace mme est un trop lourd filet! --O soirs de Dsseldorf, quand les toits et leur neige Font un scintillement de cristal et de sel, Et que, petit garon qui rentrait du collge, Vous voquiez dj, rveur universel, L'oriental aspect de la nuit de Nol! Pourtant vous gotiez bien la sensible Allemagne, Les muguets jaillissant dans ses bois ingnus, L'horloge des beffrois, dont les coups accompagnent Les rondes et les chants des filles aux bras nus; Vous connaissiez le poids sentimental des heures Qui semblent fasciner l'errante volupt, Quand l'or des calmes soirs recouvre les demeures, Les gais marchs, le Dme et l'Universit; Mais, fougueux inspir, fier ami des naades, Les humaines amours vous beraient tristement, Et vous trouviez, auprs d'une enfant tendre et fade, La double solitude o sont tous les amants! Accabl par la voix des forts mugissantes, Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains, La fille de l'alcade, altire et rougissante, Qui, trahissant son me offerte aux chrubins, Soupire auprs d'un jeune et ddaigneux rabbin... Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne Tour tour enivraient votre insondable esprit. Que de pleurs prs des flots! de cris sur la montagne! Que de lches soupirs, Heine! que surprit La gloire au front baiss, votre sombre compagne! Parfois, vers votre coeur, que brisaient les dmons, Et qui laissait couler sa dtresse infinie, Vous sentiez accourir, par la brche des monts, Les grands vents de Bohme et de Lithuanie; Les cloches, les chorals, les forts, l'ouragan, Qui composent le ciel musical d'Allemagne, Emplissaient d'un tumulte orageux, o se joignent Les rsineux parfums des arbres loquents, Vos Lieder, la fois dchirs et fringants. --Mais quand le vent se tait, quand l'tendue est calme, Vous repoussez le verre o luit le vin du Rhin; Le Gange, les cyprs, la paresse des palmes Vous font de longs signaux, secrets et souverains; Et votre oeil fend l'azur et les sables marins, Immobile, extatique et vague plerin! Vous riez, et tandis que tinte votre rire, Vos pomes en pleurs invectivent le sort; Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire Les sources et le but d'un multiple dlire, Rossignol florentin, Grbe des mers du Nord, Qui mlangez au thym du verger de Tityre Les gais myosotis des matins de Francfort. --J'ai vu, un soir d'automne, au bord d'un chaud rivage, Un grand voilier, charg de grappes de cassis, Ne plus pouvoir voguer, tant le faible quipage, Captif sous un rseau d'effluves paissis, Gisait, transfigur par le philtre imprcis D'un arome, grisant plus encor qu'un breuvage. O Heine! ce parfum languissant et fatal, Cette vigne thre et qui pourtant accable, N'est-ce pas le lointain et pressant idal Qui vous perscutait, quand de son blanc fanal La lune illuminait, dans les forts d'rables, Vos soupirs envols vers sa joue de cristal! --Vous me l'avez transmis, ce dsir des conqutes, Cet enfantin bonheur dans les matins d't, Ce besoin de mourir et de ressusciter Pour le mal que nous fait l'espoir et sa tempte; Vous me l'avez transmis, mon brlant prophte, Ce cleste apptit des nobles volupts! O mon cher compagnon, ds mes jeunes annes J'ai pos dans vos mains mes doigts puissants et doux; Bien des yeux m'ont due et m'ont abandonne, Mais toujours vos regards s'enroulent mon cou, Sur le chemin du rve o je marche avec vous... III LES ELEVATIONS Nous avons l'exprience de notre ternit. SPINOZA. LA PRIRE Comment vous aborder, redoutable prire? Ce qu'il faudrait, mon Dieu, c'est ne rien demander Qui n'ait votre impalpable et pensive lumire, Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider. Qu'est-ce qui prie en moi, qu'est-ce qui vous implore, N'est-ce pas ce dsir qui ne s'est jamais tu, Et qui, ayant lass tous les chos sonores, Vient vous, plus secret, plus vaste et plus ttu? J'ai peur qu'on vous offense au fond des calmes sphres Par le besoin que l'homme a d'tre content, Par cette pesanteur vers ce que l'on prfre, Par l'exaltation de toute facult! Il faudrait le formel et morne sacrifice, Le dsert refusant la rose et le vent, L'extase aux yeux noys, renonant au dlice De toucher la mort avec un coeur vivant. Aussi je n'ose rien demander l'espace, Je sais que la prire est un pressant amour Qui, comme l'pervier sur le troupeau qui passe, Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd! Rien n'est pur, rien n'est bon dans le souhait des tres, Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot, Ivresse d'absorber, de crotre et de connatre, Ingurissable attrait de la soif et de l'eau! Les puissants animaux, dsols et sublimes, Qui dardent dans mon coeur leurs voeux dchus, divins, Ne me laisseront pas monter jusqu' vos cimes Sans que mon tre entier ait apais leur faim! Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines Concevoir votre esprit, vos aspects, vos sjours? Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines Quand il faut plus de place mon extrme amour; Mais je n'offre jamais qu'une me inassouvie Qui vous exige ainsi qu'un plus vaste pouvoir, Et qui, dpassant l'air, les formes et la vie, Poursuit jusqu'en vous-mme un clatant savoir. Pourtant, regardez-nous, sur les routes relles O nous luttons, mls de constance et d'exil, Accoutums au sol et tents par les ailes, Absents de nous dj, et vers vous en pril... --tre toujours vaincu et ne pouvoir l'admettre, Ne pas donner au sort notre consentement, Et, quand de toute part la mort monte et pntre, Rire comme la mer en son blanc flamboiement! Persvrer en soi malgr l'ardeur nouvelle, Malgr l'arrachement et la mobilit, Et sentir je ne sais quelle vie ternelle Jaillir du seul effort humain d'avoir t. Avoir toujours cherch, pressenti l'impossible Comme un sr continent pandu et dissous; Et partout exig un amour rversible, Qui fait que l'onde aussi aurait eu soif de nous; Errer dans les matins soulevs et bachiques Qui semblent pleins de temps, d'espoir, de chauds conseils Et ne plus leur livrer son me nostalgique Puisqu'aucun coeur ne bat derrire le soleil; Avoir vu peu peu s'assombrir la nature Sans pouvoir discerner, au long des frais matins, Si c'est dans le regard ou les vastes verdures Que le flambeau vivace et prudent s'est teint; N'avoir jamais voulu mettre aucune dfense Entre sa libre vie et votre volont, Afin que votre active et confuse prsence Y jette son tumulte et son infinit; Avoir vraiment connu, dans des lieux hroques, L'apptit matinal et joyeux de la mort, Et senti que la vie allge et mystique Fuyait vers quelque appel venu d'un autre bord, Enfin, avoir port la douleur exemplaire, L'amour par qui l'on voit, l'on comprend et l'on sait, Et vivre dsormais dans le regret austre De n'avoir pu mourir quand on se surpassait, Voyez si ce n'est pas la plus pesante image De l'me se tranant jusqu' votre inconnu, Et, soulevant dj l'boulement des ges, Vous prsentant l'esprit comme un diamant nu. --tre un tigre bless, qui s'allonge et qui saigne Dans vos forts, mon Dieu, peu sr d'tre sauv... J'ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent: La saintet n'est pas de vous avoir trouv!... O MONDE! NOUS PASSONS... Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquait le dieu... EURIPIDE. O monde! nous passons sous ta vote infinie, Ayant tout rabaiss jusqu' notre raison. Les calmes lois, l'espoir paisible, les maisons Sont une forteresse endormante et bnie. Nous allons sans jamais trouver l'essentiel De la terrible nigme nos yeux suspendue; Et dtournant leurs yeux prudents de l'tendue, Les hommes au front bas ont oubli le ciel. --Mais quelques-uns n'ont pas cette humble conscience; Ils n'ont pas accept de leur commun destin Ces rsignations, cet oubli, ce ddain, Qui leur permet d'errer avec indiffrence. Toujours interrogeant l'espace et les chemins, Cherchant leur mission ou bien leur jouissance, Ils se sentent, avec une sombre puissance, Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains! Ils connaissent la paix alors qu'ils accomplissent Ces tches du dsir qu'ils savent assumer; Le danger d'esprer, le courage d'aimer Leur imposent un grave et glorieux supplice. Ceux-l n'ont pas de frein, ils ont reu des dieux Un ordre sculaire, excessif, unanime; Par del les torrents, par del les abmes, Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux. Ils vont. L'air, les printemps, les vents les encouragent. Toute force et tout bien agit et bout en eux, Leur coeur est clair alors qu'il est temptueux, Et, comme un haut sommet, dpasse les orages. --Seigneur, vous m'avez dit d'tre ce plerin Qui s'puise et pourtant que jamais rien n'entrave; Vous m'avez infus le chant du tambourin, L'clat de la cymbale et l'cume des gaves; Pour prix de ma fatigue et d'un cri sans cho, Vous m'avez accord plus de peines qu'aux autres; Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau, Et je suis le plus las parmi tous vos aptres! Mais quelquefois le soir, quand l'univers s'est tu, Quand, rompu par l'effort, le peuple humain sommeille, Vous m'ouvrez dans l'espace un chemin revtu Du blanc scintillement des stellaires abeilles. J'assemble sous mes mains les paradis perdus; Un musical silence clate mon oreille; Mon me ressent tout sans en tre tonne, Le serpent sous mon pied a sa tte incline. Je touche un fruit secret que plus rien ne dfend, Et vous tes mon Dieu, et je suis votre enfant... MON DIEU, JE NE SAIS RIEN... Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre Au del de l'appui et du secours humain, Et, puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre, Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main. Mon esprit est sans foi, je ne puis vous connatre, Mais mon courage est vif et mon corps fatigu, Un grand dsir suffit vous faire renatre, Je vous possde enfin puisque vous me manquez! Les lumineux climats d'o sont venus mes pres Ne me prparaient pas m'approcher de vous, Mais on est votre enfant ds que l'on dsespre Et quand l'intelligence plier se rsout. J'ai longtemps recherch le somptueux prodige D'un tout-puissant bonheur sans fond et sans parois: La profondeur est close au prix de mon vertige, Et mon torrent toujours rejaillissait vers moi. Ni les eaux, ni le feu, ni l'air ne vous clbrent Autant que mon inerte, actif et vaste amour; La lumire est en moi, j'erre dans les tnbres Quand mes yeux sont voils par la clart du jour! Jamais un tre humain avec plus de constance N'a tent de vous joindre et d'chapper soi. Au travers des dsirs et de leur turbulence, J'ai cherch le moment o l'on vous aperoit. --Je vous ai vu au bord de ces paens rivages O les temples ouverts, envahis par l't, Maintiennent dans le temps, avec un long courage, De votre aspect changeant la multiple unit. Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime, Effaant ses contours, arrachant ses liens, Semble un compact ther aspir par les cimes Et gagne le sommet de monts cornliens. Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu'un ple orage, Etend l'infini le dsert de ses toits, Et que mes yeux, mls aux langueurs des nuages, Se tranent sans trouver vos vritables lois. Je vous vois, sur les fronts ternis comme des cibles, De ceux-l qui jamais ne dposent leur faix, Qui, s'efforant toujours au del du possible Ont le zle offens d'un hros contrefait. Je vous vois, quand un corps craintif va se rsoudre A saisir le bonheur suave et malfaisant; Quand le plaisir au coeur roule comme la foudre Et semble un meurtrier qui console en tuant! C'est vous qui rayonnez avec les douze aptres Dans les gmissements, les appels et les cris, Dans un tre perdu qu'on spare de l'autre, Dans ces lambeaux de chair o se mouvait l'esprit; Dans ces regards accrus que la douleur tenaille: Athltes enchans o vient perler le sang, Terribles yeux, frapps ainsi que des mdailles O l'on voit la beaut d'un mort ou d'un absent! --Seigneur, vous l'entendez, je n'ai pas d'autre offrande Que ces pourpres charbons retirs des enfers, Depuis longtemps l'eau vive et l'agreste guirlande S'chappaient de mes bras, pars comme un dsert. Mais ce que je vous donne est le soupir des ges; L'orgueil dsabus porte la corde au cou; Et ma simple prsence est comme un clair prsage Qu'un sicle plus gonfl veut s'couler en vous. Ce n'est pas la langueur, ce n'est pas la faiblesse Qui me fait vous louer et vers vous me conduit, Mais l'exaltant soleil, combl de mes caresses, Quand mon esprit souffrait l'a laiss dans la nuit. --J'ai vu que tout priait, le dsir et la plainte, Que les regards priaient en se cherchant entre eux, Que les emportements, le dlire et l'treinte Sont la tentation que nous avons de Dieu. Je ne puis l'expliquer, mais votre clat suprme Semble tre mon reflet au lac d'un paradis, Un soir je vous ai vu ressembler moi-mme, Sur la route o mon corps par l'ombre tait grandi; C'est toujours soi qu'on cherche en croyant qu'on s'vade, On voudrait reposer entre ses bras bnis; Votre amour et le mien jamais ne rtrogradent, Et je m'entoure enfin de mon coeur infini... Je le sais, mes pas sont enlizs dans le sable, Tout le poids de la vie est retenu au sol, Mais la flche du coeur va vers l'inconnaissable Et l'esprit bloui accompagne ce vol; Je ne veux plus revoir ce trop humain dsastre Qui m'avait assourdie et me crevait les yeux; Ces nuits o la douleur m'apparentait aux astres, Par l'effort loign, vain et silencieux; La dtresse a besoin d'une immense tendue, D'une vote o l'amour coule jusqu'aux deux bords; Une ardeur sans espoir n'est plus interrompue, Et l'espace est moins haut que son plaintif essor. C'est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre, Dlaissant ma raison comme un trop faible ami, Je vous bois, torrent dont le feu dsaltre, Dieu brlant, vous en qui tout excs est permis... LA SOLITUDE Quoi! vais-je m'attrister d'un long jour solitaire? Reprocherai-je au sort son indigent clat? Plus poignant est l'ennui, plus il est salutaire; Aidons le doux rseau du temps se dfaire; N'est-il pas juste, cieux! que l'on se sente las, Et que dj pour nous tout commence se taire, Puisqu'il faudra, pourtant, tre un mort dans la terre... SI VOUS PARLIEZ, SEIGNEUR... Si vous parliez, Seigneur, je vous entendrais bien, Car toute humaine voix pour mon me s'est tue, Je reste seule auprs de ma force abattue, J'ai quitt tout appui, j'ai rompu tout lien. Mon coeur mditatif et qui boit la lumire Vous aurait absorb, si, transgressant les lois, Comme le vent des nuits qui pntre les pierres Votre verbe enflamm ft descendu sur moi! Nul ne vous souhaitait avec tant d'indigence: Je vous aurais ft au son du tympanon Si j'avais, dans mon triste et studieux silence, Entendu votre voix et connu votre nom. Si forte qu'et t l'ombre sur vos visages, Sublime Trinit! j'eusse cart la nuit, Mon esprit vous aurait poursuivie sans ennui, Et j'aurais abord votre clair rivage... Mais jamais rien moi ne vous a rvl Seigneur! ni le ciel lourd comme une eau suspendue, Ni l'exaltation de l't sur les bls, Ni le temple ionien sur la montagne ardue; Ni les cloches qui sont un encens cadenc, Ni le courage humain, toujours sans rcompense, Ni les morts, dont l'hostile et pntrant silence Semble un renoncement invincible et lass; Ni ces nuits o l'esprit retient comme une preuve Son aspiration au bien universel; Ni la lune qui rve, et voit passer le fleuve Des baisers fugitifs sous les cieux ternels. Hlas! ni ces matins de ma brlante enfance, O, dans les prs gonfls d'un nuage d'odeur, Je sentais, tant l'extase en moi jetait sa lance, Un ange dans les cieux qui m'arrachait le coeur! Pourtant, ayez piti! Que votre main penchante Vienne guider mon sort douloureux et terni; J'aspire vous, Splendeur, Raison blouissante! Mais je ne vous vois pas, mon Dieu! et je chante A cause du vide infini! MON DIEU, JE SAIS QU'IL FAUT... Mon Dieu, je sais qu'il faut accepter la dtresse, Qu'il faut, dans la douleur, descendre jusqu'en bas, Mais, dans ce labyrinthe o votre main nous presse, Puisque vous tes bon, ne se pourrait-il pas Que nous entrevoyions du moins la claire issue Que dj votre main prpare doucement, Et qu'un peu de lumire, au lointain aperue, Nous aide supporter ce tnbreux moment? Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si denses Qu'on semble enseveli dans un obscur caveau? D'o vient cette funbre et perfide abondance Qui submerge le coeur et trouble le cerveau? Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres, On revoit les regards que l'on n'esprait plus. Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l'attendre, tre sauvs enfin, ce n'est plus tre lus. Consolez-nous parfois dans cette forteresse Dont vous tenez les clefs et fermez le vitrail; Laissez-nous pressentir les futures caresses Et leur frache beaut d'eau bleue et de corail! C'est trop d'tre priv de la douce esprance, D'tre comme un forat serr le long du mur, Qui ne peut pas prvoir sa juste dlivrance, Car la fentre est haute et les verrous sont durs. Pourquoi ce faste affreux de l'angoisse o nous sommes, Pourquoi ce deuil royal et ces chagrins pompeux, Puisqu'il vous plat parfois d'avoir piti des hommes Et de remettre encor le bonheur auprs d'eux? Faut-il donc au Destin ces heures pantelantes, L'meut-on par un corps qui tremble et qui gmit? Nos pleurs sont-ils un peu de cette huile brlante Que Psych rpandit sur l'Amour endormi? S'il se peut, cartez ces moments de la vie O nous sommes broys sous un joug trop troit, Et, pareils aux mineurs dans la noire asphyxie, Nous tentons d'carter le roc avec nos doigts. --Dj, loin du plaisir, du monde, des parades, Mon coeur ardent n'est plus, dans son clat voil, Qu'un feu de bohmiens sur la pauvre esplanade, O l'enfant nu console un cheval dtel. --Mais s'il faut que ces jours de supplice reviennent, S'il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air, Que du moins votre main s'empare de la mienne Et m'aide traverser l'effroyable dsert... COMME VOUS ACCABLEZ VOS PREFERES... --Comme vous accablez vos prfrs, Seigneur! Comme l'clair, comme le vent, comme un voleur, Vous vous jetez sur eux, dans un dsordre trange; Vous les frappez, avec l'essaim des mauvais anges; Vous faites rage, ainsi qu'un typhon sur la mer. Ni les cris ni les pleurs dans les regards amers Ne vous arrtent. Vous secouez jusqu'aux moelles Le pauvre cdre humain qui louait vos toiles! Vous dispersez, avec votre bras forcen, L'amour, qui consolait depuis que l'on est n. Par la douleur physique et la douleur du rve Vous nous faites ployer; on se courbe, on se lve, Comme un rameau rompu qui lutte dans le vent. On implore, et vos coups vont encor s'aggravant. Il semble que votre ample et salubre courage Veuille assainir en nous quelque obscur marcage, Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang, L'cre ferment vivant, orgueilleux et puissant. On pense qu'on mourra du mal que vous nous faites... --Et puis, c'est tout coup la fin de la tempte; On est comme les bois lgers, silencieux, D'o le vent se retire et monte vers les cieux. Et l'on est abattu, mais clair, calme, sans tache; Berc comme un vaisseau sous une molle attache; Purifi, prudent, entour de remparts, Protg comme un roi parmi ses tendards... --Mais s'il fallait connatre encor cette furie, Ah! Seigneur, laissez-moi mourir sur la prairie, Prs de l'arbre du bien et du mal, dont mes mains Ds l'enfance ont cueilli les dlices humains. Dfendez-moi de vous, Seigneur, je vous en prie; Laissez-moi dfaillir, et ne m'arrachez pas Le perfide serpent qui dort entre mes bras... JE SUIS FIRE DE TOUT... Je suis fire de tout ce que je vous fis faire, Pauvre me et pauvre esprit au faible corps lis. J'ai veill, dans la morne ou brlante atmosphre, A ce que rien de vous ne ft humili. Ah! s'il n'avait tenu qu' mon penchant dlire, Qu' mon rve inclin vers le plaintif amour, J'aurais suivi la route o tout effort expire, Mais je vous ai sauvs en m'immolant toujours! Ma part fut abondante, aride, tnbreuse; J'ai combattu l'orage et divis le vent, Et j'ai su m'enivrer, dans les jours prouvants, Du sombre enchantement des larmes courageuses. Dj mon temps dcline, et le vent dans les palmes Ne rpand plus pour moi son parfum vaste, amer. Peut-tre vais-je atteindre, ayant de tout souffert, La rgion sereine o la douleur est calme; Et je vous remercie, orage, ardeur, souffrance, Et vous, dception au jeu continuel, De m'avoir accord la sombre indiffrence Qui prpare le corps au repos ternel... J'AI REVU LA NATURE... J'ai revu la Nature en son commencement. J'entends comme en naissant, comme en ouvrant l'oreille, Un bruit de branches, d'eau, de brises et d'abeilles Passer avec un vague et frais tonnement. On voit partout jaillir de la terre pre et dure La vapeur balance et molle des verdures... --Nature, je connais votre pige ternel: Forte par la beaut, humble par le silence, Vous attendez qu'en nous sans cesse recommence L'immense adhsion au but universel. L'indiscernable Amour tente un furtif appel... Je suis l; l'glantier enlace un banc de marbre Qu'entoure la senteur fourmillante des buis. Tout gonfle et se fendille avec un lger bruit De rsine au soleil; le vent, au haut des arbres, A les grands mouvements de l'inspiration. Hlas! cette salubre et chaste passion, Ce grand nid des vivants qui crot et se prpare, Sera-t-il donc toujours l'ennemi des humains? Parmi ce tourbillon de graines et d'essaims, Nature, vous faut-il une me qui s'gare, Et qui mle votre cre et printanier levain L'inutile dsir d'un amour plus divin, Que vous dsabusez et que rien ne rpare?... ON ETOUFFAIT D'ANGOISSE ATROCE... On touffait d'angoisse atroce, et l'on respire. Il semble que l'on ait dsormais vu le pire, Qu'on est sorti vivant du cercle de l'enfer, Que c'est fini! Le jour remonte, calme et clair; On entend les rumeurs des routes, des villages, Le chant des coqs, le doux roulis des engrenages: Halettement de fer que font dans le lointain Les usines, fumant sur le lger matin... Une haleine de fleurs paissit les prairies; On voit, sur le torrent, cumer la scierie. Les calmes oliviers, immobiles, songeant, Reoivent tout l'azur dans leurs tamis d'argent; Et les abeilles, par leurs danses chaleureuses, Font un voile dor aux collines pierreuses; Et l'on est sauf! Mais quand reviendront les effrois, Quand ce sera vraiment pour la dernire fois; Quand ce sera le terme exact de toute chose, Le mal sans gurison, la mort de ceux qu'on ose A peine regarder, tant ils sont beaux et chers; Quand l'esprit ne pourra plus rjouir la chair; Quand on sera us, dlaiss, terne, comme Un jardin d'hpital o flnent de vieux hommes; Quand, ni les prs gonfls qui montent aux genoux, Ni l'orgueil ni l'amour ne seront faits pour nous; Quand tout ce qui voyage, agit, hle, circule, S'loignera de l'ombre o notre front recule, Et qu'on sera dj un cadavre vivant, Dont le timide effort, derrire un contrevent, Regarde encore un peu le soleil et l'orage Verser aux coeurs humains les robustes courages Et la tmrit, par qui Dieu vient en aide; Quand le malheur sera formel, net, sans remde, Et qu'on sera pouss, morne, les bras lis, Contre le mur, o sont tombs les fusills: Quel baume, quel secours subit, quelle allgeance Me mlera, Nature, votre calme essence? L'ESPACE NOCTURNE Zeus lui-mme considrait la nuit avec une crainte respectueuse. Qui pourrait dchiffrer la nuit silencieuse? Les Nombres sont en elle clatants et secrets, Comme un jour plus subtil, sa blanchtre veilleuse Dispense la clart jusqu'aux sombres forts... Sa douceur monotone et sa couleur unique Font une lueur vaste, absolue et sans bords. Comme un haut monument ternel et mystique, Elle semble arrte entre l'air et la mort. --Que j'aime votre exacte, uniforme lumire, Sans saillie et sans heurts, sans flche et sans lan, O les noirs peupliers, recueillis, indolents, Semblent, dans l'ther blanc, de visibles prires! --Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents Vous laissez maner des parfums froids et tristes, Et dans votre caveau, ple et grave, persiste L'me des premiers temps, et les esprits errants. Est-ce un lointain rappel des heures primitives O l'inquiet dsir se dfiait du jour, Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive, Et qu'on se croit la nuit plus proche de l'amour? --Vous tes aujourd'hui songeuse et solennelle, Nuit tombale o se meut l'odeur d'un oranger; Je veux tracer mon nom sur votre blanche stle, Et mditer en vous avec un coeur fig. Mais, hlas! je ne peux diminuer ma plainte, Je suis votre jet d'eau murmurant, exalt, Mon coeur jaillit en vous, pars et sans contrainte, Vaste comme un parfum propag par l't! Pourquoi donc, douce nuit aux humains trangre, M'avez-vous attire au seuil de vos secrets? Votre muette paix, massive et mensongre, N'entr'ouvre pas pour moi ses brumeuses forts. Qu'y a-t-il de commun, grande Sulamite Noire et belle, et toujours buveuse de l'amour, Entre votre splendeur troite et sans limite, Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour? Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l'espace, Par votre calme main apaisant notre sort? Jamais l'homme ne peut rester sur vos terrasses Bien longtemps, l'abri du rve et de l'effort, Puisque vivre c'est tre alarm, plein d'angoisse, Menac dans l'esprit, menac dans le corps, Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse, Puisqu'on naviguera sans atteindre le port, Puisque aprs les transports il faut d'autres transports, Puisque jamais le coeur ne rompt ni ne se lasse, Et que, si l'on tait paisible, on serait mort... JE VIS, JE PENSE, ET L'OMBRE... Je vis, je pense, et l'ombre insensible et divine Dans le vallon obscur m'entoure de splendeur; Le romanesque vent, en s'battant, incline Sur le noir oranger le sureau lourd d'odeur. Et je suis le tmoin vigilant, perspicace, De cette heure fougueuse o tout tressaille et boit; Et rien qu'en respirant, je retrouve la trace Des passants glorieux engloutis avant moi. Et pourtant quel silence! Immobile prsage, Les toiles aux cieux maintiennent fixement Leur calme groupement, irrgulier et sage, Vestige tnbreux d'un vaste vnement. Rien, je ne saurai rien de l'nigme du monde! Je m'y suis insre avec autant d'amour Que l'arbre dans le roc, que la rive dans l'onde, Que le dard du soleil dans la pulpe du jour. Mais je ne saurai rien; j'interroge, et j'coute Mon rve qui rpond mon me; et j'entends La foule des secrets, des dsirs et du doute Agir en moi depuis la naissance du temps... Parfois, dans un sursaut de connaissance pique, J'enveloppe l'espace et ses sombres lueurs, Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques, Jusqu'aux chats d'Orient, sanglotant dans les fleurs. Mais je ne saurai rien de ma tche phmre! --Insondable Univers que j'ai cru possder, Je n'interromprai pas ma pensive prire Vers ton muet orgueil, qui ne peut pas cder. --Beau soir, tout envol de parfums et de brises, Remuante tnbre, agile et frache ardeur, C'est en vain que ma voix vous suit et vous attise, Comme la flte grecque accompagne un danseur! --Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable! Mon tre se dissout, mon pass est errant; Vous brlerez sans moi, monde dlectable! La lune luit; le vent se baigne dans le sable, Et j'coute monter vers les cieux odorants, Mon esprit dilat, clairvoyant, secourable, Qui, tout imprgn d'eux, leur est indiffrent! JE SAIS QUE RIEN N'EST PLUS... Je sais que rien n'est plus pour moi, et cependant Je regarde parfois les choses de l'espace, Je vois l'ombre de l'if qui divise l'tang, Et l'azur s'entr'ouvrir pour un oiseau qui passe. La cloche d'un couvent disperse dans les airs Son rve dbordant et son Credo candide: Douce cloche, oasis d'argent du bleu dsert, C'est vous la palme et l'eau des soirs tendres et vides!... Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneau Rendent le calme ther et le pav sonores; Je rve d'un jardin tropical, sur les flots O gonflent mollement les pompeuses Comores. Et je regarde luire, entre les toits serrs O mes tristes regards lentement aboutissent, Ces cieux du soir qui sont si doux et si propices Aux mes qui n'ont pas encor dsespr... LE DESTIN DU POTE O Persphone donne-nous un courage invincible. ESCHYLE. C'tait un matin chaud, serein, religieux, Dans cette ombre bleutre o l'homme nat; les dieux Tenaient entre leurs mains une me qui tressaille, Qui s'veille et s'meut. Les dieux disaient: Qu'elle aille, Luttant contre les vents et le nuage obscur, Dans l'azur et toujours plus avant dans l'azur! Qu'errante, mais encore nos cieux retenue, Elle vive les bras tendus vers la nue, Ne pouvant oublier et ne pouvant saisir Le souvenir pars de l'immortel plaisir; Qu'elle aille, pi de bl que l'univers va moudre, S'attachant au soleil, s'attachant la foudre; Qu'innocente, et croyant la bont du jour, Elle rpande en vain son ineffable amour, Et que toute sa joie, enivre, abattue, Retombe sur son coeur comme un fardeau qui tue! Qu'aucun baiser ne soit assez pre et puissant Pour celle dont le sang veut rejoindre du sang; Ivre d'effusion et d'ardeur fraternelle, Que les mots qu'elle dit ne soient compris que d'elle. Quand la clart des nuits tend l'ombre des ifs, Que tous ses dsirs soient allongs, excessifs, Et qu'elle porte alors, comme un poids qui l'crase, Les souhaits, le plaisir, le regret et l'extase! Qu'un matin, ddaignant les douceurs de l't, N'aimant plus que l'orgueil et que l'ternit, Elle aille, se blessant d'un vhment coup d'aile; Qu'elle soit morte enfin, et qu'il ne reste d'elle Que quelques chants plaintifs, dont le tremblant clat Touche moins que l'odeur vivante des lilas, Que les cris des oiseaux dans les nuits sanglotantes, Que les pleurs des jets d'eau, que les brises errantes, Et qu'ainsi les humains, dont le coeur faible et dur, Ignore nos desseins enferms dans l'azur, Qui croient que leur bonheur est notre complaisance, Voyant cette me lasse et lourde de souffrance, Ne puissent pas savoir,--secret profond des dieux,-- Que c'tait celle-l que nous aimions le mieux... ELEVATION Je n'ai rien accept du sjour sur la terre, Jamais le sort humain n'eut mon consentement; J'ai langui, j'ai bondi, nomade et solitaire, Des paradis de joie aux enfers du tourment. La vie en me touchant a dcupl sa force: Pour mieux combler mon me et creuser mon moi, L'espace, les soleils, les pays, les corces Se joignaient mon corps et brlaient avec moi! Enfant, j'ai dsir le sort, l'amour, la vie Avec l'arrachement des fleuves vers la mer; Je me retourne encor, tonne et ravie, Vers l'image que j'eus d'un si tendre univers: Que les jours se levaient splendides dans ma joie! Quel torrent ascendant de mon coeur vers les cieux! Mais l'orchestre s'est tu; la brume qui me noie M'entrane mollement aux lieux silencieux. J'ai la srnit d'tre sans esprance, Je ne souhaite rien, j'ai pris cong de moi; Ma force, mes dsirs, mes regrets, ma souffrance Ont fui comme le temps laisse tomber les mois. Mon coeur libre est ouvert tout cho sublime, Les fiers chevaux du Cid y font sonner leurs pas; J'tends, les yeux penchs au-dessus des abmes, Une main qui pardonne et l'autre qui combat. Je sais que l'hrosme est la suprme ivresse, Le mont o retentit la trompette d'argent, Mais plus le bond est haut, plus srement il blesse: Les esprits blouis sont les plus indigents. Je vois bien que tout fleuve orgueilleux a sa rive, Que tout a sa mesure et son empchement, La chance aux yeux divins, rapidement nous prive, Et quand le sombre amour a piti, c'est qu'il ment. Je ne demande pas l'nigme du monde Quel dieu favorisait puis dlaissait mon coeur, Ni quel fleuve d'amour, en dtournant ses ondes, A dpos chez moi ce limon de langueur! Hlas! que tout nous fuit! Comme tout nous rejette! Comme tout aboutit ce hideux repos Qui de la terre fait un immense squelette O les foules sans nombre ont align leurs os! --Et maintenant, debout comme les astronomes Dans les limpides nuits d'Agra et de Phil, Je contemple, au-dessus des mondes et des hommes, Les signes infinis de mon coeur toil!... EN CES JOURS DECHIRANTS... En ces jours dchirants o le Destin me brave Et lentement me vainc, Seigneur, soutenez-moi, Jusqu'au mystique instant que mon coeur entrevoit, O je confesserai que la douleur est suave; Dj son huile sainte a pntr mes os; Je renonce vouloir, dsirer, vivre; Quand l'instinct est rompu, les mes volent haut... Douleur, c'est votre poids sacr qui me dlivre; C'est par votre grandeur qu'on atteint au repos... A MISTRAL O Mistral, la Mireille antique, --Chlo qui dansait dans le thym-- Suspend sa flte bucolique Au vert laurier de ton jardin! Elle s'approche et te contemple; Et, dans le vent rapide et pur, C'est toi la colonne du temple, C'est toi l'olivier sur l'azur! Tu tincelles dans l'espace Par tes airs de ptre et de roi; Ton coeur enveloppe ta race Et ton pays descend de toi! Sous le soleil et les toiles Tu tiens ta lyre au son hautain, Comme un vaisseau gonfle sa voile Et bondit sur les flots latins! Le vent bleu, sur la pierre blanche, De ses beaux bras audacieux Tremps dans le parfum des branches, Etale ton nom sous les cieux! La musique glissante ou vive Baigne et soulve tes pipeaux Comme un fleuve franchit sa rive Et s'tend parmi les roseaux... --Ainsi nous recherchions l'Histoire, L'Hellade avec ses temples roux, Quand c'est toi, la Nef, la Victoire, Et le Grec bni de chez nous! Et Chlo, fille de Sicile, Retrouve en toi le sol natal; Son miroir, sa lampe d'argile, Elle les consacre Mistral, Heureuse, aprs un si long somme, De voir, dans l'azur et le vent, Que Daphnis, le plus beau des hommes, A pris l'clat d'un dieu vivant... VERS ECRITS SUR LES CHAMPS DE BATAILLE D'ALSACE-LORRAINE O morts pour mon pays, je suis votre envieux... V. HUGO. Ce matin de brouillard, d'orage et de langueur, Devant un glorieux et triste paysage, Je ressens, avec plus de fivre et de vigueur, L'amour et la fiert qui divisent le coeur Elancer vers les cieux leur diffrent courage! Hlas! les grands sanglots de l'orgueil menac Ne sont souvent qu'un bruit de vagues, que domine, De ses bras perdus, de ses cris insenss, Le dsir des humains, qui rde, convuls, Dans son empire d'or, de soif et de famine! --Quel mortel n'a connu vos somptueux lans, Passion de l'amour, unique multitude, Danger des jours aigus et des jours indolents, Orchestre dispers sur les vents turbulents, Rossignol du dsir et de la servitude! Mais pour que soient dompts ces iniques transports, Nous irons aujourd'hui parmi les tombes vertes O les croix ont l'clat des mts blancs dans les ports; Et nous suivrons, le coeur inclin vers les morts, La route de l'orgueil qu'ils ont laisse ouverte. Voix des champs de bataille, pre religion! Insistance des morts unis la nature! Ils flottent, pandus, subtile lgion, Mls au bl, au pain, au vin des rgions, Hors des funbres murs et des humbles cltures. --Un jour, ils taient l, vivants, graves, joyeux. Les brumes du matin glissaient dans les branchages, Les chevaux hennissaient, indompts, anxieux, L'automne secouait son vent clair dans les cieux, Les casques de l'Iliade ombrageaient les visages! On leur disait: Afin qu'une minute encor Le sol que vous couvrez soit la terre latine, Il faut dans les ravins prcipiter vos corps. Et comme un formidable et musical accord Ces cavaliers d'argent s'arrachaient des collines! Ivre de quelque ardente et mystique liqueur, Leur me, en s'lanant, les lchait dans l'abme. Ils croyaient que mourir c'tait tre vainqueurs, Et les armes semblaient les battements de coeur De quelque immense dieu palpitant et sublime. Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons, Avec une fureur rugissante et jalouse; Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long, Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons, On ne spare plus l'poux d'avec l'pouse... --O terre marie au sang de vos hros, Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresse Tnbreuse, cache, o le fer et les os Font entendre des chocs de sabre et des sanglots Quand l'esprit inquiet vers vos sillons se baisse. Plus encor que ceux-l, qui, vivants et joyeux, Tiendront les pes d'or des guerres triomphales, Ces morts gardent le sol qu'ils ramnent sur eux; Leur pays et leur coeur s'endorment deux deux, Et leur rve est entr dans la nuit nuptiale... Le Rhin, paisible et sr comme un large avenir O s'avancent les pas de la France ternelle, Verse ces endormis un puissant lixir, Qui, dans toute saison, les fait s'panouir Comme un rose matin sur la molle Moselle! --Les bls roux et lis sont aux ruches pareils, De tous les chauds vallons monte un parfum d'enfance, Mais, embusqu le soir sur le coteau vermeil, Comme un pourpre boulet le rapide soleil Semble prt venger quelque indicible offense. Ni le doux ciel coulant sur les fruits verts et bleus, Ni l'eau ple qui dort dans le cercle des saules, En ces graves pays ne nous penchent vers eux, En vain l't rpand ses baumes vaporeux, Un plus fort compagnon s'appuie notre paule: C'est vous, ange irrit, taciturne, anxieux, Par qui le sang jaillit et l'ardeur se dlivre, Honneur secret et fier, qui marchez dans les cieux, Par qui l'agonie est un vin dlicieux, Quand, pour vous obtenir, il faut cesser de vivre! Exaltants souvenirs! O splendeur de l'affront Par qui chaque tre, ainsi qu'une foule qui prie, Se dlaisse soi-mme, et, la lumire au front, Vif comme le soleil qu'un fleuve ardent charrie, Prfre aux volupts, qui toujours se dfont, Le grand embrassement du mort sa patrie! LES MANES DE NAPOLEON On voit un blanc jardin et des pelouses vertes. Le jour d't nous suit par les portes ouvertes, Et visite avec nous le dme nbuleux. Le vitrage rpand des flots de rayons bleus Pareils la lueur des campagnes d'Egypte. Des trangers, autour de la muette crypte, Contemplent, le visage appuy sur leurs mains, Cette cendre d'un dieu rest chez les humains. Lourd comme un noir canon d'o s'envole la poudre On voit luire l'autel, couleur d'encre et de foudre, O l'on peut mditer, toucher, goter l'honneur, Vif comme l'onde, et chaud comme sous l'Equateur! Pour un esprit qui songe un tel lieu doit suffire. --O hros endormi dans le bloc de porphyre, En vain, dans l'univers, nous recherchions vos pas: Vous embrassez le monde, il ne vous contient pas. Sous les palmiers du Nil, sur l'or mouill des sables, Vos pas victorieux restaient insaisissables. Dans les bleutres soirs du parc de Malmaison, Votre ombre erre toujours par del l'horizon. Mais la mort dfrente, assoupie et sans borne Est assez vaste, enfin, pour votre face morne. On contemple, effray: ce lit pourpre et puissant Enferme ce qui fut votre me et votre sang. Et vous tes l, vous qui l'on ne peut croire Tant vous tes encore au-dessus de la gloire! De quel esprit serein, de quel orgueil content, Je songe qu' jamais vous emplissez le temps, Et que l'orgueil sacr peut laisser choir terre, Dans ce temple franais de la Victoire Aptre, Ces ailes que l'on vit sur toutes les cits, Epandre leur tempte et leur tmrit! Je pense votre grand retour de l'le d'Elbe; Les blancs oiseaux des mers, les alcyons, les grbes, Chauds de soleils, pareils des aigles d'argent Vous suivaient sur la mer o vous alliez, songeant. Quand vous tes venu, seul, et jetant vos armes, Les faces des soldats se couvrirent de larmes. Ainsi vit-on, un jour, jaillir et s'pancher L'eau vive que Mose arrachait du rocher! Avanant lentement par Cannes, par Grenoble, Vous marchiez tout le jour; prvoyant, calme, noble; Invincible, isol, sr comme le destin, Vous reposant le soir, repartant le matin, Distribuant dj vos faveurs et vos ordres, Recevant les baisers de ceux qui voulaient mordre Et trouvant, miracle clatant en un jour, Une immense contre avec un seul amour! Et Paris enivr autour de vous se presse. Vous tes soulev par sa sainte caresse: Vous avancez debout, port de main en main, Blanche idole, pesant sur tout l'amour humain. Vous passiez, entr'ouvrant la foule opaque et lisse, Comme un vaisseau bomb sur une mer propice; Vous alliez, les deux bras tendus, les yeux clos, Statue au front dor qu'on soulve des flots; Hros dont on clbre un vivant centenaire! Votre nom sous l'azur roulait comme un tonnerre Qui tranche les sommets et remplit les vallons. Un de vos marchaux, marchant reculons Devant les Tuileries flambantes comme une arche, Gravissant l'escalier devant vous, marche marche, Joyeux, vague, extatique, perdu, sombre et doux, Rptait tendrement: C'est vous! c'est vous! c'est vous! Mais vous, seul, au-dessus du flot qui vous assaille, N'ayant pas de tmoin qui ft votre taille, Contemplant l'horizon d'o les dieux sont absents, De quel aride coeur gotiez-vous cet encens? Le temps passa, lugubre. Un soir on vint descendre, Dans cette arne vaste et basse, votre cendre. On mit un grand soleil autour de ce repos. Comme un bouquet de lis dchirs, les drapeaux Chez les rois arrachs, dans vos rudes conqutes, Fleurirent saintement le silence o vous tes. Et depuis, chaque jour, courbs, baissant le front, Les hommes tonns, muets, errent en rond, Ainsi qu'une pensive et vague sentinelle, Autour du puits o dort votre cendre ternelle. --Quand meurent des hros, la pit des humains Leur lve au sommet fascinant des chemins Un tombeau clair, altier, imposant, qui s'rige, Et marque hautement la gloire du prodige; Et le passant alors, surpris, levant les yeux, Honore le front haut cet esprit radieux. Mais vous, plus grand qu'eux tous dans la sublime histoire, Vous avez cette trange et solennelle gloire Par qui tous les orgueils sont briss tout coup, Qu'il faille se pencher pour regarder sur vous... O DIEU MYSTERIEUX... O Dieu mystrieux qui n'aimez pas les tres, Qui les avez jets, pleins d'amour et d'espoir, Dans un monde o jamais rien de vous ne pntre Pour rassurer leurs jours, pour clairer leurs soirs, Peut-tre n'avez-vous de soucis paternels Que pour les verdoyants et calmes paysages, Qui sont combls d'azur, d'allgresse, de miel, Et d'un apaisement que n'ont pas les visages? --Les jeux des papillons, des oiseaux, des zphirs, Une branche qu'un flot de soleil ploie et marque, Font bouger l'horizon, que l'on croit voir frmir Comme une frle tente au-dessus d'une barque. Se joignant dans un net et dcisif amour, Le cristal bleu de l'air et la lente colline Allongent leur unique et mutuel contour Dans la molle atmosphre, assoupie et cline. Les rameaux dlicats et gommeux des sapins, S'offrant, se refusant aux brises qui les pressent, Et grsillant ainsi qu'un tison argentin, Emplissent l'air de leurs parcelles de caresses: Caresse tincelante, hsitante et sans fin, Qui ne se lasse pas, et, toute une journe, Imite sur l'azur blouissant et fin L'lan d'une me active et toujours enchane. Des papillons s'en vont comme des messagers De la pelouse l'arbre et de l'arbre la nue, Et leur vol oscillant tche de s'allger De l'importune ardeur leurs flancs retenue. Tout est heureux parmi ce ploiement des rameaux; Dans le lointain, un chien imptueux aboie; Un train coule, rapide et lisse comme une eau; Et partout c'est la joie: antique et neuve joie! --Ah! puisque vous n'tiez, Dieu des cieux enivrs, Qu'un Sultan amoureux des jardins et des arbres, Qui, la nuit, contemplez les bleus poissons nacrs Que la lune nourrit dans son bassin de marbre, Puisque, Dieu d'Orient, opulent et cruel, Vous n'aimiez du sol noir o les hommes expirent Que ces tapis de fleurs, ces chles sensuels Bariols ainsi que de lourds cachemires, Pourquoi nous avez-vous placs dans ces jardins O, l'esprit enfivr de nave puissance, Ignorant votre immense et nonchalant ddain Nous cherchons goter votre invisible essence? --Pauvres gladiateurs qui n'ont droit qu' la mort, La splendeur de l'espoir nous entrane et nous broie; Quel but assignez-vous au courage, l'effort, Puisque l'homme n'est pas dsign pour la joie? Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux, Le bras tranant au bord des pompeuses nues, Vous regardez, Sultan d'Asie aux cheveux bleus, La sombre arme humaine, avide et dnue. Vous savez que l'homme est l'esclave rvolt, Celui dont le dsir a dpass vos rgles, Et dont l'esprit, plus haut que la srnit, A le frmissement des prunelles de l'aigle. Et vous vous dtournez de son sublime orgueil: Qu'il souffre, qu'il s'obstine ou dfaille, qu'importe? Son passage ne fait pas d'ombre sur votre oeil Qu'enchantent des jets d'eau sous les arceaux des portes. Vous dites: Que me veut ce lutteur irrit, Qui, par moi introduit dans la royale arne Pour servir de spectacle mon oisivet, Pense pouvoir flchir ma langueur souveraine? Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forts Le dtruisent, qu'il aille en ces mtamorphoses O toujours ma puissance invincible apparat; Je ne distingue pas l'homme d'avec les choses... --Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs, Seigneur! Pre des flots, des saisons, des contres; Des cymbales d'argent semblent frapper les airs, Et soulvent aux cieux des trombes azures! Non, nous n'avions pas droit vos soins vigilants, Notre grandeur n'est pas le fruit d'or de votre oeuvre; Vous nous aviez crs d'un coeur indiffrent, Comme le rossignol et la verte couleuvre. Vous ne pouviez savoir que de vos frais matins, De vos nuits, que les vents transportent d'allgresse, Nous ferions, nous, rveurs exigeants et hautains, Le temple de notre pre et frntique ivresse; Que toujours dsirant et jamais satisfaits, Aux flches du dsir ajoutant le reproche, Nous emplirions l'ther insensible et parfait, D'un chant plus remuant que l'orage et les cloches; Que l'amour et la mort, dont vous aviez li Les mains, dans une sage et suave harmonie, Seraient pour nous, hros toujours l'agonie, Le mystique portail avec ses deux piliers; Que nous appellerions amour, splendeur, dsastre, Ce qui n'est vos yeux que la pente du sort. Et qu'avec nos orgueils, nos dfis, nos transports, Nous viendrions,--Bouddha qui rvez dans les astres, Prs de la lune, blanc lotus mort demi, Ecoutant la musique parse et frmissante Que font les sphres d'or en leur course dansante,-- Troubler par nos sanglots votre rire endormi... IV LES TOMBEAUX Grandeur, gloire, nant! calme de la nature! V. HUGO. LES MORTS Si belle qu'ait t la Comdie en tout le reste... PASCAL. Seigneur, j'ai vu la face inerte de vos morts, J'ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies; J'ai cherch, le front bas devant ces calmes corps, Ce qui reste autour d'eux d'une me ivre et hardie. Leur triste bouche, hlas! hors du bien et du mal A conquis la suprme et vaine sauvegarde; Comme un remous secret, hsitant, ingal, Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde. Rien en leurs membres las n'a gard la tideur De la haute aventure, humaine, ample et vivace; Ils sont emplis d'oubli, d'abme, de lourdeur; On sent s'loigner d'eux l'atmosphre et l'espace. Barques la drive, ils ont quitt nos ports; Ainsi qu'une momie au fil d'un flot funbre, Ils vont, fardeau tran vers d'tranges tnbres Par la complicit du temps rapide et fort. Nos dfrents regards humblement les contemplent: Soldats anantis, victimes sans splendeur! --J'coute s'crouler les colonnes du temple Que mon orgueil avait lev sur mon coeur. Hlas! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre; Aucun tragique jet de flamme et de fiert N'mane de ces corps, qui, dtachs des nombres, Sont tombs dans le gouffre o rien n'est plus compt... Ainsi je m'en irai, cendre parmi les cendres; Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil, Mes pas qui, s'levant, voyaient les monts descendre, Subiront ce destin singulier et pareil. Je serai ce nant sans volont, sans geste, Ce dormeur inclin qui, si on l'insultait, Garderait le silence absorb qui lui reste, N'opposerait qu'un front qui consent et se tait. --Ah! quand j'tais si jeune et que j'aimais les heures Par besoin d'puiser mon courage infini, Je songeais en tremblant la sombre demeure Qu'on creuse dans le sol granuleux et bruni; Mais rien n'irritera l'pave solitaire; La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus. Quoi! rien n'est donc pour eux? Quoi! pas mme la terre Ne se fera connatre leurs sens rvolus? Rien! voil donc ton sort, me altire et rgnante; Voil ton sort, coeur ivre et brlant de dsir; Regard! voil ton sort. Douleur retentissante, Voil votre tonnerre et votre long loisir! Rien! oui, j'ai bien compris, mon esprit s'agenouille; Je jette mon amour sur cette humanit Qui, toujours encercle et prise par la rouille, Transmet l'ardent flambeau de son inanit... Ainsi, je sais, je sais! Accordez-moi la grce De souffrir l'cart, de laisser mon coeur Le temps de regarder les univers en face Et de ne pas faiblir de honte et de stupeur: --Ainsi je n'tais rien, et mon esprit qui songe Avait bien parcouru les espaces, les temps; Comme l'aigle qui monte et le dauphin qui plonge Je revenais portant les riants lments! La fiert, la piti, les pardons, le courage, En possdant mon coeur se l'taient partag; Sans rpit, sans repos, je luttais dans l'orage Comme un vaisseau qu'un flot fougueux rend plus lger! C'est bien, j'accepte cet croulement du rve, Ce suprme rpons mon esprit dress Comme une tour puissante et guerrire o se lvent L'Attente imptueuse et l'Espoir offens! Mais avant d'accepter, sans plus jamais me plaindre, Ce lot o vont prir l'esprance et la foi, Hlas! avant d'aller m'apaiser et m'teindre, Amour, je vous bnis une dernire fois: Je vous bnis, Amour, archange pathtique, Sublime combattant contre l'ombre et la mort, Lucide conducteur d'un monde nigmatique, Exigeant conseiller que consulte le sort; Par vos terribles soins, comme de grandes fresques, L'Histoire des humains suspend au long des jours Des figures en feu, pourpres et romanesques, Dont la flamme et le sang ont trac les contours. --Seigneur, l'me est l'lan, la dpense infinie, Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n'est rien. Au centre d'une ardente et plaintive agonie J'ai possd les jours futurs, les temps anciens; Vienne prsent la mort et son atroce calme, Mer o les vaisseaux n'ont ni voiles ni hauban, Contre o nul zphyr ne fait bouger les palmes, Arne o nul couteau ne trouve un coeur sanglant! Vienne la mort, mon me a dpass les bornes, Mon esprit, comme un astre, aux cieux s'est projet, J'ignorerai l'abme humiliant et morne, Mon coeur dans la douleur eut son ternit! AINSI LES JOURS LEGERS... Ainsi les jours lgers, et qui te ressemblaient Par la coloration chaleureuse des heures, Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure, Et l'aube, lentement, a blanchi tes volets... Et tu fus l, dormant, jamais insensible, Laissant monter sur ceux que tu privais de toi Ces grands fardeaux du temps aux contours inflexibles; J'ai l'ge de ce jour o je t'ai vu sans voix: Sans regard et sans voix, achevant ma jeunesse Par ce spectacle affreux de faiblesse et de paix, Que mes yeux arrts puisaient avec dtresse Sur ton front assombri, si pauvre et si parfait. Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux tre, Parfumaient froidement ton ternel rpit; Jamais je ne verrai l't sans reconnatre Ce jardin qui mourait sur ton coeur assoupi! Et tu n'tais plus l, malgr ton fin visage, Le dernier de toi-mme et qui me plat le plus; O visage accabl, suprme paysage D'un jour de fin du monde, et qu'on ne verra plus! Les vivants ont repris leurs errantes coutumes; Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujours Hanter de ta suave et potique brume Ces malheureux, guids par d'alertes amours. Mais leur vague existence est par l'ombre absorbe, Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nous Ces pointes du malheur, que ta main drobe Fixe encor dans mon coeur comme de sombres clous... L'ABIME Je vais partir, mon coeur se brise, puisque toi Tu ne peux plus choisir l'arrt ou le voyage, Et que la sombre mort me cache ton visage Sous le bois et le plomb de ton infime toit. Je viens, dans la cit pierreuse du silence, Rver prs de ta tombe, interroger encor La place aride et creuse o l'on a mis ton corps, Et connatre par toi ta triste indiffrence. Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis; Le feuillage lger des tombeaux est vivace; Lampe exaltante et gaie, l'heure de midi Le soleil vient chauffer ton troite terrasse. Et tu dors jamais! Le pass, l'avenir De leurs fortes parois te pressent et t'enclavent, Tu ne te dfends plus, mon timide esclave, Et tu n'as pas t, puisque tu peux finir. Tu vivais. Et, moi qui, ds ma pensive enfance, N'avais pas accept les durs dfis du sort, J'ai d te voir entrer, craintif et sans dfense, Dans le sombre accident quotidien de la mort; Tu dors, mon emmur, et mon regard qui plonge Jusqu' ton front dtruit, jamais cher pour moi, Ne peut plus t'apporter cette part de mes songes Qui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit. --Puisque je n'ai pas pu empcher ces dsastres, Nature! moi qui fus leur conseil et leur soeur, Puisque je ne peux pas rveiller la torpeur Des jeunes corps dormant dans l'trange moiteur De vos froids souterrains aux tnbreux pilastres, Que du moins ma tristesse et son tonnement, Comme un reproche ardent, flotte ternellement Entre les tombeaux et les astres! HELAS, IL PLEUT SUR TOI... Hlas, il pleut sur toi par del les faubourgs, O ceux qui t'aimaient t'ont laiss, la mort venue, Dans le froid cimetire o languit tout amour... Et le fleuve effil qui coule de la nue Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd! Il pleut; moi je suis l, sous un abri de toile, Dans mon jardin d't, auprs de ma maison; Je ne t'aperois plus au bout de l'horizon, O jeune mort dormant sous de funbres voiles! --Le bruit que fait la pluie en touchant les gazons Semble, dans cette verte et sereine saison, Un frais fourmillement qui tombe des toiles... Et le ddain que j'ai pour la vie usuelle, Alors que ton esprit lumineux s'est enfui, M'emplit d'un si lucide et pathtique ennui, Que le monde mystique mes sens se rvle, Avec un vident et tnbreux coup d'aile, Comme par ses parfums un jardin dans la nuit... PUISQUE J'AI SU PAR TOI... Puisque j'ai su par toi que vraiment on mourait, Visage troit et froid, toi qui fus la vie, Je suivrai d'un regard sans peur et sans envie, Ce qui commence ainsi que ce qui disparat. C'est toi le premier front que j'ai vu sombre et ple, Aprs avoir connu ton rire illumin, Et tu m'as rvl l'inanit finale Qu'on rejoint et qu'on fuit depuis que l'on est n. Quels que soient dsormais tous les deuils qui m'accablent, Ces fantmes nouveaux n'enfonceront leurs pas Que dans tes pas lgers imprims sur le sable, Et leur cruel dpart ne me surprendra pas. Mais je meurs en songeant ces futurs trpas, Tout mon tre est li des souffles instables, C'est par vous, mes humains, que je suis prissable! IL PARAIT QUE LA MORT... Il parat que la mort est naturelle et juste, Que l'esprit s'y soumet, que des tres, heureux, Rient aprs avoir vu ces pleurs auprs d'eux, Et qu'ils ont accept la loi sombre et vtuste. Mais moi, portant la vie infinie en mon corps, Je n'ai pas vraiment cru cet invitable, J'ignorais que l'on pt subir l'inacceptable, Je ne le saurais pas si vous n'tiez pas mort. Ainsi ce soir est doux, l'ombre s'tend, respire, Les arbres humects savourent qu'il ait plu; Un train siffle, on entend des persiennes qu'on tire, Tout l'air est bruissant, et tu ne l'entends plus! Ai-je vraiment bien su, ds ma sensible enfance, Que tout est vie et mort, change fraternel? Je me sens tout coup atteinte d'une offense Dont je demande compte au destin ternel. L'espace est bienveillant, les astres brillent, l'air Rpand de frais parfums que les arbres changent; Mais je n'accepte pas cet horrible mlange D'un soir panoui et des morts recouverts. --O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs, Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui drangent L'ordre imposant de l'univers? LES VIVANTS SE SONT TUS... Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parl, Leur silence infini m'enseigne le durable. Loin du coeur des humains, vaniteux et troubl, J'ai bti ma maison pensive sur leur sable. --Votre sommeil, morts dus et srieux, Me jette, les yeux clos, un long regard farouche; Le vent de la parole emplit encor ma bouche, L'univers fugitif s'insre dans mes yeux. Morts austres, lgers, vous ne sauriez prtendre A toujours occuper, par vos muets soupirs, La race des vivants, qui cherche se dfendre Contre le temps, qu'on voit dj se rtrcir; Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres. Je ressemble au pass et vous l'avenir. On ne possde bien que ce qu'on peut attendre: Je suis morte dj, puisque je dois mourir... LE SOUVENIR DES MORTS Des nuages, du froid, de la pluie et du vent Le printemps est sorti sur toute la nature; Les arbres ont repris leur verdoyante enflure, Et semblent protger les rapides vivants. Ils vont, ces affranchis, qui la Destine Accorde encor un jour de dlice ou de paix, Et leur aveuglement candide se repat De ce sursis de vie, humble et momentane. Ainsi vont les humains tolrs par le Temps! --Tel un chanon lger la chane des ges, Il tinte clair et frais, le vaniteux printemps, Et comme un vif grelot excite leur courage! Mais je ne louerai pas le hardi renouveau: Le printemps vient des morts, et je le leur ddie. Tout est vaine, bruyante ou morne comdie, Puisque tout est dtresse accdant au repos. --Multitude endormie en la cit des pierres Ils ont l'ternit que nous n'obtenons pas, L'espace est concentr sous leur faible paupire, L'obsdant mouvement s'arrte sous leurs pas. Aligns cte cte, austre compagnie, Ils sont des trangers, que seul drangera Le convive nouveau, en funbre apparat, Qu'on descend au sjour de la monotonie. En vain les yeux vivants, penchs sur leur nant, Tentent de rveiller ces puissantes paresses, Et d'absorber les corps force de caresses Ainsi que le soleil aspire l'ocan! Anantis, ferms et froids comme les astres, Ils restent. Ni les voix, ni le chant des clairons, Ni le sublime amour flamboyant n'interrompt Le silence infini de leur calme dsastre. Ah! les rires, l'espoir, les projets, les ts Sont d'incertains signaux qui mon coeur rsiste; La vie est sans aspects puisque la mort existe. Je vous salue, Morts! Constance, Fixit! --On btit: des maons debout sur les tranches Font vibrer dans l'azur le bruit vaillant du fer, Mais mes yeux vont, emplis d'un songe pre et dsert, De nos maisons debout vos maisons couches. Je laisse les oiseaux, dans le laiteux azur, Acclamer la saison insinuante et tendre; Je pense aux froids jardins enferms dans les murs O les morts patients rvent nous attendre. Je m'loigne de tout ce qui vit et qui sert; Je pense vous: mon but, mes frres, mon exemple. La Mort vous a groups dans son grave concert, Et sa sombre unit, nous la chantons ensemble!... TON ABSENCE EST PARTOUT... Ton absence est partout une obscure vidence, Vaste comme la foule, et comme elle encombrant La route o je m'avance, errante, et respirant Le souvenir diffus de ta sainte prsence... Partout o tu tais, coeur jamais enfui, Tu te dresses pour moi, fantme tendre et triste, Et ta compassion inefficace assiste A tout l'tonnement qui porte mon ennui... Puiss-je demeurer toujours grave, inquite, Et n'accueillir jamais, au calme instant du soir, Cette paix sans bonheur qui lentement nous guette Quand l'me est dlivre, enfin, de tout espoir... LA NUIT RAPPROCHE MIEUX... Et nous nous regardons tous les deux fixement, Elle qui brille et moi qui souffre. V. HUGO. La nuit rapproche mieux les vivants et les morts; Dans l'ombre unie et calme o la fracheur s'lance Voici l'heure du rve pars et du silence. A l'horizon s'installe, exacte et sans effort, La lune demi-ronde, amenant autour d'elle Son cortge glac, scintillant et fidle, Semblable aux feux lgers disperss dans les ports. Comme une blanche algbre, nigmatique et triste, Cette gomtrie insondable persiste, Et fait des cieux du soir un problme ternel... Mais rien ne vient rpondre nos pressants appels; Tout trompe nos regards assurs et dbiles, Les cieux prcipits qui semblent immobiles, L'ombre qui, sur nos fronts, met sa protection, Le silence propice aux nobles passions. --O lune aux flancs briss, mlancolique amphore D'o ne coule aucun vin pour les coeurs altrs, Sur Tarente, Amalfi, sur les rochers sacrs, Baignant l'oeillet marin, les vertes ellbores, Vous sembliez parfois, d'un regard thr, Secourir notre amre et plaintive indigence, Mais ce soir je ne sens que votre froid ddain. --Excitant du dsir et de l'intelligence, O lune, accueillez-vous dans vos ples jardins L'immense posie aile et taciturne Qui mne les esprits par del les instincts, Et que nous confions aux espaces nocturnes, A l'heure o, quand tout bruit et tout clat s'teint, Notre coeur vous choisit comme un appui lointain?... Mais en vain mon esprit qui souffre et qui rclame Interroge.--La brise, alerte et tide, trame Un tissu dli o les parfums se pment. Et je respire avec un coeur extnu La douce odeur des nuits, qui vient attnuer Le vide sans espoir o ne sont pas les mes... PUISQU'IL FAUT QUE L'ON VIVE... Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert: Puisqu'on est, sous les coups du muet univers, Le stoque marin d'un persistant naufrage; Puisque c'est la fois l'instinct et le courage D'avancer, en laissant tomber ses cts Tous les lambeaux du rve et de la volupt, Et, qu'ayant moins de force, on se prtend plus sage; Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir, Et que, songeur aveugle, on dpasse l'obstacle Comme des morts vivants glissant vers l'avenir; Puisqu'on est tout coup surpris par le miracle Du printemps qui revient comme un apaisement: Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements; Puisqu'on sent circuler de la terre la nue L'entrain mystrieux par qui tout continue, Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeur Balancer mollement des archipels de fleurs, Je pourrais croire encor que la vie est auguste, Qu'un sr pressentiment, obscur et solennel, Fixe au coeur des humains le sens de l'ternel, Que le labeur est bon, que la souffrance est juste, Malgr l'essor sans but des mditations, Malgr l'inerte espace o les soleils fourmillent, Malgr les calmes nuits o froidement scintille Le blanc squelette pars des constellations, Malgr les mornes jours, dont chaque instant ajoute A la somme des pleurs, des regrets et des doutes Rus contre nos coeurs comme des ennemis, Si je n'avais pas vu leur visage endormi... JE NE VEUX PAS SAVOIR S'IL FAIT CLAIR... Je ne veux pas savoir s'il fait clair, s'il fait triste, Si le printemps, exact, va reverdir encor, Si l'orgueilleux soleil jette son cerceau d'or Sur les chemins lgers de la bleutre piste, Ni si le vif matin a son joyeux ressort, Et le soir ses couleurs de lin et d'amthyste, Je sais que pour les morts plus aucun temps n'existe: Je suis jalouse pour les morts. JE RESPIRE ET TU DORS, A PRESENT... Je respire et tu dors, prsent sans limite, Ayant l'ge du monde et de l'ternit, Et moi, mle encore l'incessante fuite, Je vais regarder luire un phmre t. --Je vous verrai, montagne o le jour bleu ruisselle, Villas au bord des lacs, qui font croire au bonheur, Rivages o la barque en forme de tonnelle Berce un couple alangui entre l'onde et les fleurs. Je vous verrai, mouvante et rieuse prairie O l'herbage lger, par les frelons press, Ondoie et luit ainsi qu'une cendre fleurie, Mlant ce qui renat ce qui a cess, Et vous, molle fume au-dessus des villages, De tout ce qui finit phmre contour, Qui, sur l'air de cristal, dployez vos sillages, Pesante et calme ainsi qu'un confiant amour. --Mais je n'coute plus vos voix lysennes O liquides tyrans des prs verts et des flots, Sirnes! taisez-vous, mensongres sirnes! Je djoue jamais vos attrayants complots! Moi qui suis la vigie ardente du voyage, Je sais que tout est vain et sombre atterrissage; Que pourrais-je esprer ou dsirer encor, Puisque tout l'univers est pos sur des morts?... MALGRE MES BRAS TENDUS... Il est humiliant d'expirer... V. HUGO. Malgr mes bras tendus, malgr mon coeur tenace, Vous entrez avant moi, compagnons de mes jours, Dans l'attirante terre, exclusive et vorace, Qui resserre sur vous ses humides contours. Voil donc l'avenir, c'est donc cela qui dure: La tombe, le caveau, le clotre souterrain! Et nous, vantant toujours la trompeuse Nature, Avec les yeux ravis du ptre et du marin Nous bnissions le jour luisant, le soir serein; --Vous seule tes fidle, secrte ossature! Autrefois, je voyais se drouler le temps Comme une route blanche entourant la montagne, Et que gravit, dans l'ombre o l'aigle l'accompagne, Une foule au coeur gai, aux espoirs exultants; Mais cette sinueuse et noble perspective, Ce haut plerinage au but ambitieux Etaient un enfantin mirage de mes yeux. L'humanit chantante, hroque et pensive Retombe dans la terre ayant rv des cieux! --Hlas, mes disparus, mes archanges sans ailes, Vous marchez devant moi pour m'viter la peur; Et par vous je sens crotre et brler dans mon coeur, Au milieu d'une calme et stupfaite horreur, Le sombre amour qu'on doit la mort ternelle! Dj combien de mains ont dlaiss mes mains... --Du moins, battez plus fort, coeur empli de courage! Entranez avec vous vos morts sur les chemins. Que leurs regards nombreux brlent dans mon visage, Que mon me abondante abreuve les humains, Et que je meure enfin comme on vit davantage!... PUISQU'IL FAUT QUE LA MORT... Puisqu'il faut que la mort spare enfin les tres, Quel que soit le constant et volontaire amour, O toi qui vis encor, je bnirai le jour O le destin, murant ma porte et mes fentres, M'enferma brusquement dans son austre tour O jamais l'Esprance au doux chant ne pntre. J'ai souffert, mais du moins n'aurai-je point par toi Connu cette ruse et lugubre victoire De demeurer vivante, alors qu'un brick troit Entrane un passager vers les rives sans gloire... --Vivre quand ils sont morts! Respirer les saisons! Voir que le temps sur eux s'paissit et s'tire! Commettre chaque jour cette ample trahison, Ne pouvoir changer nos maux contre leur pire, Et, relayant parfois leur inerte martyre, Nous tendre le soir en leur froide prison, Tandis que leurs doux corps rentrent dans les maisons... JE VIVAIS. MON REGARD, COMME UN PEUPLE... Je vivais. Mon regard, comme un peuple d'abeilles, Amenait mon coeur le miel de l'univers. Anxieuse, la nuit, quand toute me sommeille, Je dormais, l'esprit entr'ouvert! La joie et le tourment, l'effort et l'agonie, De leur mme tumulte tourdissaient mes jours. J'abordais sans vertige aux choses infinies, Franchissant la mort par l'amour! Vivante, et toujours plus vivante au sein des larmes, Faisant de tous mes maux un exaltant emploi, J'tais comme un guerrier transperc par des armes, Qui s'enivre du sang qu'il voit! La justice, la paix, les moissons, les batailles, Toute l'activit fougueuse des humains, Contractait avec moi d'augustes fianailles, Et mettait son feu dans ma main. Comme le prtre en proie de sublimes transes, J'apercevais le monde travers des flambeaux; Je possdais l'ardente et fconde ignorance, Parfois, je parlais des tombeaux. Je parlais des tombeaux, et ma voix abuse Chantait le sol fcond, l'arbuste renaissant, La nature immortelle, et sa force puise Au fond des gouffres languissants! J'ignorais, je niais les robustes attaques Que livrent aux humains le destin et le temps; Et quand le ciel du soir a la douceur opaque Et triste des tangs, Je cherchais poursuivre travers les espaces Ces routes de l'esprit que prennent les regards, Et, dans cet infini, mon me, jamais lasse, Traait son sillon comme un char. Tout m'tait turbulence ou tristesse attentive; La mort faisait partie heureuse des vivants, Dans ces sphres du rve o mon me inventive S'enivrait d'azur et de vent! Ainsi, sans rien connatre, ainsi, sans rien comprendre, Maintenant l'univers comme sur un brasier, Je contemplais la flamme et j'ignorais les cendres, O nature! que vous faisiez. Je vivais, je disais les choses phmres; Les sicles renaissaient dans mon verbe assur, Et, vaillante, en dpit d'un coeur dsespr, Je marchais, en dansant, au bord des eaux amres. A prsent, sans dtour, s'est prsente moi La vrit certaine, acheve, immobile; J'ai vu tes yeux ferms et tes lvres striles. Ce jour est arriv, je n'ai rien dit, je vois. Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance, Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trsor Qui me dispense une pre et totale science: Je sais que tu es mort... _1907-1913._ TABLE I--LES PASSIONS Pages Tu vis, je bois l'azur 9 J'ai tant rv par vous 14 L'Amiti 16 Tu t'loignes, cher tre 19 J'espre de mourir 20 Que m'importe aujourd'hui 23 Je dormais, je m'veille 29 On ne peut rien vouloir 31 Un jour, on avait tant souffert 35 Je me dfends de toi 37 La Douleur 39 Seigneur, pourquoi l'amour 42 Le Chant du Printemps 45 Je vous avais donn 49 O mon ami, souffrez 52 Nous n'avions plus besoin de parler 53 J'ai vu ta confuse 55 Je marchais prs de vous 56 Tel l'arbre de corail 58 T'aimer. Et quand le jour timide 61 Cantique 63 Avoir tout accueilli 68 La Musique de Chopin 69 Tu ressembles la musique 71 Je t'aime et cependant 73 En coutant Schumann 75 Qu'ai-je faire de vous 77 Bnissez cette nuit 80 Tout semble libr 83 Les soldats sur la route 84 La Tempte 87 La Nue est radieuse 91 La Passion 94 Je ne puis pas comprendre 97 Tendresse 99 Le Monde intrieur 100 Je ne me rjouis de rien 103 Destin imprvisible 104 Comme le temps est court 106 Vous emplissez ma vie 108 Ainsi les jours ont fui 110 Soir sur la terrasse 112 O mon ami, sois mon tombeau 114 Un abondant amour 117 La Musique et la Nuit 119 La Constance 122 II--LES CLIMATS Syracuse 125 Les Soirs du Monde 130 Dans l'Azur antique 135 Palerme s'endormait 140 Le Dsert des Soirs 142 Le Port de Palerme 143 Les Soirs de Catane 145 A Palerme, au Jardin Tasca 148 Agrigente 152 L'Auberge d'Agrigente 156 L'Enchantement de la Sicile 158 L'air brle, la chaude magie 161 Les Journes Romaines 164 Musique pour les jardins de Lombardie 170 Un Soir Vrone 174 Un Automne Venise 178 Va prier dans Saint-Marc 180 La Messe de L'Aurore Venise 182 Nuit Vnitienne 184 Cloches Vnitiennes 186 Siroco Venise 187 L'Ile des Folles Venise 188 Midi sonne au Clocher de la Tour Sarrasine 192 Je n'ai vu qu'un instant 197 Ainsi les jours s'en vont 200 Le Retour au Lac Lman 203 Octobre et son odeur 206 Les Rives romanesques 208 Au pays de Rousseau 211 Un Soir en Flandre 214 Bont de l'Univers que je croyais teinte 218 Automne 219 Chaleur des Nuits d't 220 Arles 223 La Nuit flotte 225 L'Evasion 227 Ceux qui n'ont respir 229 Le Ciel bleu du milieu du jour 232 La Langueur des voyages 234 La Terre 235 Rivages contempls 236 Un Soir Londres 237 Le Printemps du Rhin 242 Ce Matin clair et vif 247 Les Nuits de Baden 248 Henri Heine 251 III--LES ELEVATIONS La Prire 259 O Monde! Nous passons 264 Mon Dieu, je ne sais rien 267 La Solitude 272 Si vous parliez, Seigneur 273 Mon Dieu, je sais qu'il faut 276 Comme vous accablez vos prfrs 279 Je suis fire de tout 281 J'ai revu la nature 283 On touffait d'angoisse atroce 285 L'Espace nocturne 287 Je vis, je pense, et l'ombre 290 Je sais que rien n'est plus 293 Le Destin du Pote 294 Elvation 296 En ces jours dchirants 299 A Mistral 300 Vers crits sur les Champs de bataille d'Alsace-Lorraine 302 Les Mnes de Napolon 306 O Dieu mystrieux 310 IV--LES TOMBEAUX Les Morts 317 Ainsi les jours lgers 322 L'Abme 324 Hlas, il pleut sur toi 326 Puisque j'ai su par toi 327 Il parat que la mort 328 Les vivants se sont tus 330 Le Souvenir des Morts 331 Ton absence est partout 334 La nuit rapproche mieux 335 Puisqu'il faut que l'on vive 337 Je ne veux pas savoir s'il fait clair 339 Je respire et tu dors, prsent 340 Malgr mes bras tendus 342 Puisqu'il faut que la mort 344 Je vivais. Mon regard, comme un peuple 345 End of Project Gutenberg's Les vivants et les morts, by Anna de Noailles License: Share Alike