Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Louis Pergaud LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE Publication en 1913 Table des matires PREMIRE PARTIE CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI DEUXIME PARTIE CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX TROISIME PARTIE CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX Je ddie ce livre tous ceux qui aiment les chiens et particulirement mon excellent ami PAUL LAUTAUD ROMANCIER RARISSIME CHRONIQUEUR SAVOUREUX PROVIDENCE DES CHATS PERDUS DES CHIENS ERRANTS ET DES GEAIS BORGNES BIEN CORDIALEMENT L.P. PREMIRE PARTIE CHAPITRE PREMIER C'tait la Cte de Longeverne, chez Lise le braconnier. Dans la chambre du pole donnant sur le revers du coteau dominant le village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours, la Gulotte, la mnagre, venait d'allumer sa vieille lampe. La nuit tait dj tombe, mais, afin de mnager un peu sa provision d'huile, elle avait attendu la pleine obscurit, se contentant, pour vaquer aux menus soins du mnage, de la clart brasillante qui sortait par les soupiraux du pole et laissait flotter par toute la pice un grand mystre paisible et calme o les choses semblaient sommeiller. Dans le brleur de cuivre, se balanant sur ses charnires, la mche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumire jaune, faible, comme hsitante, imprcisa les artes des meubles, et la femme, brandissant son flambeau devant la caisse historie de la grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac rgulier, ne put s'empcher de dire tout haut, bien qu'elle ft seule: --Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas l! Le goilland[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoul! Pourvu qu'il ne soit pas arriv malheur au petit cochon! [Note 1: Goilland: dbauch et ivrogne.] Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de ce retard, s'arrtant aux suspicions fcheuses: --S'il s'est mis boire en arrivant l-bas, avant d'avoir fait le march, je le connais, il est bien capable de laper compltement les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien d aller avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres btises! Un homme plein, a fait n'importe quoi! S'il tait battu, des fois, et que les gendarmes l'aient ramass! Qu'est-ce que deviendrait le petit cochon? Avec a qu'il est dj si bien vu depuis son dernier procs-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacre sale chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre se faire foutre en prison et nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l'ont pinc l'afft, il avait bien jur que c'tait fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui, srement que de a il doit tre guri, sans quoi il n'aurait pas vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin. Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat sur braise quand on lui aura enseign un livre. Dire que nous en avons t pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix beaux cus de cinq livres qu'il a fallu donner ce bouffe-tout de percepteur et qu'on a d manger du pain sec et des pommes de terre pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, tait la foire avec sa femme, ils sont srement rentrs; peut-tre pourraient-ils me dire quelque chose. Mais la Gulotte, prte sortir, ayant rflchi que si, d'aventure, Lise rentrait durant son absence, il trouverait fort mauvaise cette dmarche, mnerait le raffut, jurerait les milliards de dieux et peut-tre ferait de la casse, elle jugea plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder, pensait-elle. Les soupiraux du pole de fonte rougeoyaient comme des yeux malades, lanant leurs rayons sur les ventres des buffets et jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une marmite o cuisait le lcher des vaches, soulev par la vapeur, se mit battre un roulement semi-mtallique, comme un appel infernal. La chatte, Mique, s'tira sur son coussin au bout du canap, fit un norme dos bossu, billa en ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches en devant, s'tira du devant puis du derrire, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue soigneusement ramene devant ses pattes. La Gulotte retira la soupire place sur l'avance du fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La colre grandissait et s'enflait en elle avec l'apprhension et le doute. --Grand goilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle mi-voix. L'attente vaine l'nervait de plus en plus, lui faisait oublier toute prudence, et, quitte coper d'une ou deux paires de gifles, elle se prparait accueillir le retour de son mari par une bonne scne dans laquelle elle ne lui mcherait pas ce qu'elle avait lui dire. Neuf heures sonnrent la vieille horloge. La large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer cache-cache avec l'insaisissable prsent, tandis qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil impassible de Gambetta se dcoupait dans une couronne de larges lettres: Le clricalisme, voil l'ennemi! Ainsi en avait voulu Lise qui, bon rpublicain, avait mis ce portrait l, bien en vidence, pour faire enrager le cur lorsque d'aventure ce vieux brave homme, avec qui il tait d'ailleurs au mieux, venait l'engager ne pas ngliger son salut, accomplir ses devoirs de chrtien et faire ses pques comme tout le monde. Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers taient rentrs! Pas de Lise! La Gulotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet derrire son oreille, couta et regarda. Mais, dans la nuit calme, aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se droulait dsert entre les grands jalons des peupliers bruissants. Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colre, poussa mme, dans l'videmment de mur qui servait de gche, le lourd verrou d'acier. --Si tu t'amnes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne! ragea-t-elle. a t'apprendra arriver l'heure! Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme nerv lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le plafond et le plancher de la chambre haute, dtournrent la Mique de sa rverie et l'immobilisrent un instant, les yeux ronds et flamboyants, dans une attitude d'afft. Mais, reconnaissant ce bruit familier et sachant par exprience que celles-l taient, pour l'heure du moins, hors de porte de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante et son air de sphinx. Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrire le pole. --Il va faire du temps demain, pour sr, prophtisa la Gulotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise; chaque fois que nos rattes bougent, a ne manque jamais. Et ce grand goilland qui ne revient toujours pas. Jsus! Qu'il y a piti aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout de mme qu'il ne lui soit pas arriv malheur! S'il fallait encore le soigner!... aller au mdecin, au pharmacien, dpenser des sous!... Et s'il s'est laiss enfiler un mauvais cochon, une murie qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur des sales btes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent pas. Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit tressauter. --Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je vais gueuler avant lui. Elle ne fit qu'un saut jusqu' l'entre, tira silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte. Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac de sel que Lise, au moment du dpart, avait fait charger sur leur voiture et, par la mme occasion, venaient voir le petit cochon que le patron devait ramener. --Comment, Lise n'est pas entre! s'exclama l'homme. --Non, rpondit la Gulotte, trs inquite; mais o l'as-tu laiss l-bas Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitt? --Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que c'tait au caf Terminus, oui, srement, nous avons bu un litre ou deux avec Pp de Velrans et on a un peu parl de la chasse, naturellement. Il a tu dix-neuf livres dans sa saison, ce sacr Pp, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lise et moi, sans nous vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne voulait pas croire que Lise ne chassait plus. --Si c'tait pas toi qui me le dises, l, en chair et en os, que t'as vendu ton fligot et ton vieux Taaut, je pourrais pas me le figurer. --Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lise. J'tais pris; les gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient l'oeil; je me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient srement repinc. Alors, tu vois le tableau, nouveau procs-verbal, plus trente francs verser pour conserver la kisse et la vieille la maison qui rle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout bazard. --Sacr nom de Dieu: reprenait Pp, j'aurais jamais eu ce courage-l, moi! c'est les livres de Longeverne qui doivent rien rigoler! --Ah! mon vieux, m'en reparle pas, a me fait trop mal au coeur. L-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quitts et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mre brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures je suis repass l'auberge pour charger le sac de sel que ton homme y avait entrepos, mais on m'a dit que Lise n'tait plus l et qu'il tait all chez quelqu'un avec Pp. J'ai pens que c'tait pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et on s'en est revenu Longeverne les deux, la vieille. --Il n'tait pas saoul, Lise, quand tu l'as quitt? s'inquita la Gulotte. --Oh! a non! j'en suis sr. Il n'tait pas jeun, bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il tait saoul, non, on ne peut pas dire qu'il tait saoul! --C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des btises. --Quoi! Quelles btises veux-tu qu'il fasse? --Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une tasse de caf ou une goutte? --On prendra une petite larme, histoire de trinquer. La femme de Philomen s'assit sur le canap, prs de la Mique qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait califourchon sur une chaise. Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le dossier du sige, puis, extirpant de sa poche de pantalon une vessie de cochon sche et borde de tresse noire contenant son tabac, il bourra mthodiquement et avec le plus grand soin son brle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux allumettes de contrebande, colles l'une l'autre, les spara, en frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond mpris du fisc: --Vive la rgie de Vercel! Si on n'avait pas celles-l pour enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour avoir du feu. Sa femme, durant ce temps, s'inquitait de la faon dont pondaient les poussines de la Gulotte et du nombre de petits qu'avait fait sa grosse mre lapine. Philomen tirait des bouffes rgulires de sa pipe. Le pole ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone, rien ne bougeait au dehors. Dans son papotage avec la voisine, la Gulotte, excite, oubliait un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient. Quand son culot, trois fois rallum, s'teignit dfinitivement, que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnrent, et Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva. --Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacr Lise peut bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la charrue nous attend: nous avons une planche lever et le travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton petit cochon. --Vous en verrez deux, rpondit la Gulotte en qui remontait la colre, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vrit, je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le goilland, le salaud, sa sale bte! Et sur le pas de la porte, en clairant les voisins, elle entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer de jour... Une heure se trana encore, puis une demie. La Gulotte s'tait couche sur le canap et avait essay de dormir, mais c'tait bien impossible; alors elle s'tait releve, puis, de cinq minutes en cinq minutes, tait alle couter la porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de compte, rsigne et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la faon dont elle se prparait accueillir le retour de son homme. Le crissement des gros clous de souliers sur le pav du seuil la fit bondir la cuisine, la lampe la main, pour clairer l'entre du matre. Alors la porte s'ouvrit, et Lise, magnifiquement saoul, s'encadra dans le chambranle. Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir fauve suspendait son paule gauche un fusil Lefaucheux deux coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au bout de laquelle un petit chien de trois quatre mois tirait de toutes ses forces vers les marmites. --Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacre petite rosse! T'es pas pus press que moi! bgayait Lise, la langue pteuse. --Et le petit cochon? --J'ai pas dgot ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouv un fusil et un chien. a pouvait pas durer plus longtemps, cette comdie! Lise qui ne chasse plus! allons donc! La Gulotte, blanche comme un linge, fige comme une statue, fixait tour tour son homme et le chien. --Fais manger cette bte, commanda Lise; tu vois bien qu'elle a faim! --Et les sous? dcrocha enfin la Gulotte. --Pisque j'te dis que j'ai rachet un fusil et un chien! --Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jsus, ayez piti de nous! rla la femme en se tordant les bras. Misre de moi d'avoir un pareil ivrogne! Nous serons un jour la mendicit, oui, nous crverons de faim, sur la paille! --Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaa Lise. --Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as dj tout bu aujourd'hui les sous du mnage; qu'est-ce que je boirai, moi? --Tu te tteras, rpliqua Lise, philosophe. --Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape, grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon, point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin! Cette rception n'tait pas tout fait du got de Lise qui commenait en avoir assez de ces injures et de ces prophties. L'alcool, non cuv encore, rallumait en lui ses vieux sentiments batailleurs. Il tait temps que sa femme cesst, et il le lui fit bien comprendre dans une rplique acerbe et virulente dont le ton ne laissait aucun doute sur la qualit des actes qui allaient suivre. --Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain? continua-t-elle, gourmande. --Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il. La Gulotte se tut. --Fais manger cette bte et vivement! --Sale vice[2], ragea la femme, en bousculant le chien. [Note 2: Vice: chien rpugnant, rouleur et crott.] Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lise. CHAPITRE II La Mique, qui avait t leve jadis en mme temps que le vieux Taaut, fit bon accueil au petit chien. Affam et las, le jeune Miraut, ds qu'il eut mang une petite terrine de soupe trempe avec de l'eau de vaisselle, de la relavure, comme disait la Gulotte, vint flairer de son mufle encore pais les petits chats endormis. Sensible la douce chaleur du pole et de ces deux tres aux corps vigoureux et sains, dont il n'avait aucune raison de se mfier, il se coucha sans hsiter ct d'eux et s'endormit. La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne connaissait point encore, s'tait leve sur ses quatre pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intrt ses volutions par la pice. Le geste de confiance qu'il eut en s'tendant auprs des chatons lui fut sans doute sensible: elle augura bien de sa jeunesse; sa maternit gnreuse pouvait s'tendre celui-l qui, robuste et plus gros que les jeunes minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il tait, elle connaissait sa race, elle l'adopta. Lgre, elle sauta de son canap et s'approcha du trio de btes dormant en tas. La langue rpeuse lcha tour tour Mitis et Moute, ses enfants, puis deux ou trois reprises, aprs l'avoir bien flair, elle lcha de mme les poils du crne du jeune toutou qui ne se rveilla point pour autant et continua de reposer en paix entre ses deux frres adoptifs. L-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage velout, puis tranquille, calme et rassure sur sa gniture, elle fila par les chatires pour sa chasse nocturne l'curie, la grange et dans les hangars de la maison. Lise mangea mme dans la soupire la pote de soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tte lourde, se dshabilla puis se jeta sur le lit o, l'instant d'aprs, ronflant comme un soufflet crev, inaccessible au remords, il reposait du sommeil des justes. Cependant, furieuse, la Gulotte tait monte se coucher seule dans le lit de la chambre haute. Au rveil, la situation restait, naturellement, fort tendue. Lise, dcuit, prouvait bien une certaine gne d'avoir agi sans consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'tait videmment os, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis, zut! il fallait tout de mme, un jour ou l'autre, qu'il retrouvt l'argent ncessaire ce rachat indispensable. Donc, un peu plus tt ou un peu plus tard! ... Tout de mme, il avait bu pas mal la veille et il se sentait fautif. La Gulotte se chargea de dissiper ses remords. Ds le premier coup de l'anglus, debout en mme temps que ses poules, elle descendit et entra dans la chambre du pole o Lise, pour temporiser, fit semblant de dormir encore. Mais la faon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots sur le plancher aurait rveill un sourd. Lise fut bien forc d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air digne et svre pour en imposer sa vieille. L'autre s'aperut de sa mine renfrogne. Recommencer la scne de la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle dpassait certaines limites qui n'avaient, hlas! rien de fixe, de recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups de pied au derrire qui lui rappelleraient une fois de plus que braconnier comme charbonnier est matre en sa baraque, que c'est le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel, vrai dire, prtait quelque peu le flanc ou mieux le derrire la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il s'tait soulag abondamment et de toutes faons. Une borne odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec lacs, lots et presqu'les, s'allongeait du mme buffet jusqu' la porte de la cuisine. En contemplant ce dsastre, toute la colre de la Gulotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et rancunier qui sait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au chien qui avait faut et l'homme qui tait le premier responsable dans cette sale affaire: --Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle a arrang mon mnage, ce sera bientt une curie ici! Ce n'tait pas assez de nous ter le pain de la bouche pour l'acheter, il faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison. --Hein! quoi? fit Lise, comme arrach de graves rflexions. --C'est de ta vice que je parle, ta sale charogne de chien; ah! je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir! Et, s'lanant sur le coupable encore endormi, la matrone lui lana, toute vole, son pied dans les ctes. Boui! boui! vouaou! s'exclama plaintivement et en sautant de ct le petit chien, tandis que ses deux camarades chats, subitement rveills eux aussi, faisaient leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les dents, croyant que la patronne en voulait toutes les btes de la chambre. --Tu vois, renchrit la Gulotte, avec une mauvaise foi vidente, il pouvante encore mes petits chats. Pour sr qu'ils vont quitter la maison et nous serons dvors par les souris! --Fous-moi la paix, nom de Dieu! rpliqua Lise, rvolt d'une telle injustice et de tant de lchet, et ne te venge pas sur une bte sans dfense. S'il a piss ici, c'est pas de sa faute, c'est de la tienne. Tu aurais d laisser la porte de la cuisine entr'ouverte, il serait all l'curie ou la remise; il ne peut pas passer par les chatires, lui. D'ailleurs, c'est une bte propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer: c'tait srement pour qu'on lui ouvre ... --Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait? --Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rche et menaant, si tu as quelque chose dire, sors-le, mais tche que je t'y reprenne toucher mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bte gentille et douce qui a dormi toute la nuit ct des chats sans qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire que c'est lui qui les a pouvants, comme si ce n'tait pas toi, espce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne. Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te bredouche. --Doux Jsus! attesta la Gulotte, tre fichue la porte de chez soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d'une fois! Vers midi, comme Lise et sa femme achevaient, sans dire mot, de manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrs cria sur le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes chats qui jouaient coups de patte, couchs sur le canap, s'arrtrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui mangeait des pluchures derrire la chaise de son matre, dressa subitement son petit mufle. Wrraou! bou! bou! s'exclama-t-il d'un ton cependant encore timide et incertain. --Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait voir le cochon annonc. --Tiens, le voil, le cochon, ragea la Gulotte en dsignant de l'oeil son mari. --T'as donc ramen un chien? questionna le chasseur, en tordant du pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est bonne, celle-l. Il ne se gne pas, le gaillard, il fait dj le malin, on voit bien qu'il se sent chez lui. --Parbleu, elle est la matresse ici, cette vice-l, reprit la femme. --On ne te demande pas la messe, toi, coupa Lise. Viens ici, viens, mon petit Miraut! --Sacrdi, mais c'est un tout beau! continua Philomen. --Et intelligent, renchrit Lise. Je crois que a fera un crne chien! C'est Pp qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a t couverte par un corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un lanceur patant. --Quand les corniaux se mlent d'tre bons, il n'y en a pas pour leur damer le pion. --Viens faire voir ta gueugueule, mon petit! --oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien plantes, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a l'os du crne pointu, signe de race. --Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lise; hein, est-ce fin! Ah! oui, une belle bte. --Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches brunes sur les flancs, c'est rare! --Et puis, il sera bon, tu sais, srement; ce sera le meilleur de la porte! C'est la mre elle-mme qui l'a choisi! Oui, quand la chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connat tout ce qui a rapport a et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attir un instant la mre la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter toute la petite famille sur un sac dans la pice voisine. Tu sais alors ce que font les mres? --Je l'ai entendu dire. --Quand elles retournent leur niche et qu'elles ne trouvent plus leur marmaille, elles se mettent la chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la retrouver. --Si elles ont vite fait, qui le contes-tu? Quand la Cyble que j'avais avant ma Bellone avait dball et que je lui tuais tous ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir trois pieds dans la terre, elle allait les dcrotter et me les ramenait un un la niche, tous claqus comme de juste. Bien mieux, ma vieille branche, un jour, la chasse, toute prte mettre bas, elle nous avait suivis quand mme. La marche, la course, l'ont avance tant et tellement qu'en plein lancer elle a t prise des douleurs. Cette crne bte a fait deux petits, les a cachs, a repris la chasse derrire les autres chiens et, quand nous sommes revenus la maison, elle est alle chercher ses deux chiots l'endroit o elle les avait dposs trois heures auparavant. Elle a d faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un la fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a pri, mais l'autre, faut croire qu'il tait costaud, a vcu et je l'ai lev. C'est ui que j'ai donn au mdecin de Sancey, un bon suiveur. --Oui, reprit Lise, mais tu sais comment on reconnat ceux qui seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de prfrence? --Oui, je me rappelle, attends voir! --Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros, et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter leur couche. C'est l, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves btes. Elles voudraient bien emmener tous la fois leurs nourrissons, mais bernique; l, c'est comme au trou pour passer: chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lchent, les relchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un aprs l'autre, et puis elles se dcident, et alors, mon ami, le premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux tre sr que a sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez excellent, au corps rbl et fin, la patte solide, un matre chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans le tas. Voil ce qui m'a dcid dfinitivement. Je savais bien, au fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en dgoter un comme ui-l a n'arrive pas tous les jours; d'autant que le gros qui est un bon type et un vieux copain Pp, un homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme a, quand je lui demandais combien qu'il en voulait: Allons, Lise, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens, moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien un chasseur qui en aurait de besoin, toi? --Jamais! que j'ai rpondu, mais, la civilit... --Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier livre qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pp et moi. C'est-y entendu? --Vas-y! que j'ai rpliqu, et on s'a serr la louche. Maintenant, que j'ai ajout, voici cent sous pour ta gosse, pour s'acheter ce qu'elle voudra, pasque je vois bien que a lui fera mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut tre tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soign; mes chiens moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui touche un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire souffrir les btes, j'y casserais la gueule. --Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le salaud qui, l'anne passe, a fichu un coup de trident ma Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec usure. --reinter une bte sans raisons, ou parce qu'elle a lap l'assiette d'un chat, ou gob un oeuf dans un nid, c'est tre trop brute ou trop lche! Si mon chien fait des sottises, je suis solide pour les payer, j'ai jamais refus de rembourser les dgts quand c'tait prouv, comme de juste. Mais, mes btes c'est la mme chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur mnage pas, s'ils la mritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un mauvais coup. --Voil! Si on buvait une goutte, proposa Lise. J't'ai pas seulement remerci de m'avoir ramen mon sac de sel. Et ta mre brebis, en es-tu content? --Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas paye trop cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses agneaux; au printemps les moutons seront bons vendre, ils me repaieront plus que je n'ai donn pour les trois et j'aurai la mre de bnfice. Mais tu as rachet un fusil aussi, que je vois. --J'ai rachet le Faucheux [3] du pre Denis, il ne peut plus chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides, les batteries--coute!--sonnent comme des clochettes d'argent et il est choqu du coup gauche, a fait qu'on peut tirer de loin. [Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse doubles canons remontent au 16me sicle. C'est avec l'introduction du chargement par la culasse que l'on vit apparatre au dbut du 19me, les premiers fusils canons basculants. Avec la cration de la cartouche broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe va connatre un norme succs en France. [NduC]] --Tu l'as pay cher? --Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le mien trente-cinq, plus une tourne Jacquot de sur la Cte qui braconne de temps en temps autour de sa ferme... srement il ne valait pas ui-l. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de l'eau chaude. --Ah! les femmes! -- la tienne! mon vieux. -- la tienne! --Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes savates! --Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une chanson de ce ct-l. --Je suis l pour rpondre un peu, et puis a lui apprendra, la bourgeoise, laisser tout traner et sens dessus dessous. Quand il aura bouff la moiti de son trousseau, peut-tre qu'elle rangera le reste! --Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans mon linge! menaa la Gulotte. Philomen sourit et Lise ne rpondit pas, mais il siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur leurs pas. --Allons, mon vieux Miraut, annona Lise, je vais te montrer ton domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb quand on a la grosse tte. CHAPITRE III --Crois-tu, confia la Gulotte sa voisine, la grande Phmie, ds que Lise, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon grand ivrogne m'a encore ramen une vice la maison! --Y a bien piti toi! concda l'autre qui n'aimait gure que ses poules. --Si encore on avait le moyen! Mais nous avons dj tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jsus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dpenser des sous acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes sortes, et se faire repincer quand la chasse sera ferme, pasque, j'le connais, ce grand mandrin-l, il ne pourra pas se tenir de braconner. La grande Phmie qui tait vieille fille et, selon toutes prsomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balana son goitre, tel un canard son jabot gonfl de pte, puis secouant sa petite tte d'oiseau, mit cet aphorisme de laide que les vnements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vrifier exprimentalement: --Les hommes, c'est tous des cochons! Ensuite de quoi elle songea ses chres glines et mit au sujet de leur scurit future quelques craintes inspires par l'annonce du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier. --Les petits chiens, a mord tout, a bouffe tout! J'ai bien peur que ta sale murie ne s'en vienne rder autour de ma porte, pouvanter mes poules, les empcher d'ouver[4], les faire se sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des curies et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes! [Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.] --Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espra la Gulotte qui voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison. --Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchrit la vieille, il faut faire bien attention eux et ne pas les manquer. Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique, autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon. --Las moi! se lamenta la Gulotte, accable. --Et s'il se met les manger, les poules, ou saigner les lapins, ou courser les moutons? Le Cibeau du matre d'cole, celui qu'il a vendu des messieurs de Besanon, lui en a fait payer pour plus de cent francs dans une anne. On a beau avoir des sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les critures de la mairerie, gn'a ben fallu qu'il s'en dbarrasse de sa sale rosse, sans quoi les gens allaient faire des ptitions et le dnoncer tous les quinze jours jusqu' ce qu'on lui foute son changement. La Gulotte blmissait. La perspective de toutes ces histoires, cette vocation des malheurs futurs pousse au noir encore par la mchancet de la Phmie la rvoltaient contre ce qu'elle appelait la btise et l'gosme de son homme. --Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a mme pas demand avis! J'suis donc la dernire des dernires: ah! la grande vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes de terre cuites l'eau, et s'ils deviennent gras, a ne sera pas de ma faute! --Tu devrais tcher de lui faire crever sa rosse, insista la vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y prend: tu n'auras qu' lui donner une ponge grille dans du beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se rduit presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-l te bouffent a d'une seule goule sans se douter de rien; mais l'eau de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque temps a tient toute la place, a ne peut plus passer ni d'un ct ni de l'autre et ils crvent touffs, les sales goulus! Et va-t'en chercher de quoi le Mdor est claqu et courir aprs celui qui a fait le coup! La Gulotte rflchissait. Oui, videmment, le moyen propos tait excellent pour se dbarrasser de cet hte encombrant, mais il n'tait pas sans danger, quoi qu'en dt la Phmie. Lise aimait ses chiens. Dans sa longue carrire de chasseur il en avait vu de toutes sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien longtemps de a--mang du loup; un autre dcousu par un sanglier, un troisime qui s'tait tu en poursuivant un livre qu'il serrait de trop prs: tous deux, le capucin le premier et le chien immdiatement derrire, avaient saut dans une sorte de prcipice et le chasseur avait d descendre au moyen de cordes pour remonter les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tu, vol? Nul ne savait! Lise avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un tel malheur lui tait advenu, il avait mme pleur sur quelques-uns de ces braves toutous qui taient de francs et joyeux compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une sorte de pit amicale, enterrs dans un petit coin de son verger o l'herbe poussait chaque printemps plus verte et plus drue. Mais, jamais, non jamais il n'avait t aussi furieux que le jour o son vieux Finaud s'en vint rler ses pieds, empoisonn. Ah! oui! ce n'tait pas oubli! Maintenant encore, quand on voquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des cbles et ses poings serrs s'arrondissaient comme des maillets, prts cogner. Quant la canaille qui lui avait lchement assassin son chien, il avait bien fallu qu'il la dcouvrt. Aprs une enqute aussi minutieuse que lente et discrte, d'insidieuses questions au pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait runi un irrfutable faisceau de preuves contre le bandit, la crapule qui tuait les btes en leur donnant manger, le lche hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps attendu son heure, diffrant la vengeance jusqu'au moment o l'affaire serait presque oublie et o l'autre n'y penserait plus. Et puis, un beau soir que son empoisonneur tait parti en course au village voisin, Lise, sans tre vu, tait venu s'aposter pour l'attendre au coin du bois du Teur. Quand il arriva, le chasseur l'aborda carrment sur la route, se nomma: C'est moi Lise! puis lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita d'assassin et de lche, et, aprs l'avoir largement soufflet, le colleta. Et alors, la colre, comme un torrent trop longtemps endigu, remontant du plus profond de son coeur, il avait administr au chenapan une de ces tournes fantastiques, une de ces voles de coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, caboss, meurtri, tal, borgn, en avait t plus de quinze jours avant d'oser sortir et ne s'tait jamais vant de la chose. Mais pas un chien n'avait pri depuis au village: la leon avait profit. Empoisonner Miraut! Lise n'aurait ni trve, ni repos avant d'avoir dcouvert l'assassin. C'tait courir un trop gros risque, se vouer une existence plus infernale encore, car alors, nulle journe ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied quelque part. Et puis, on a beau ne pas aimer les btes, ce n'est pas drle tout de mme, pensait la Gulotte, de les voir devant vous se tordre et se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux et vous bourrer des yeux, des yeux vous tourner les sangs et vous dcrocher les foies. Ah! le vieux Finaud! Il tait rentr, plein comme un boudin, aprs une tourne apparemment fructueuse dans le village. Mme que a ne sentait pas la rose quand il se lchait et on l'avait fourr tout de suite l'curie o il passerait en paix sa nuit de digestion. --Il s'est nourri, disait en riant Lise; srement qu'il aura d bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de mouton. [Note 5: Mondure, dlivrance.] Mais le lendemain, quand le chasseur s'en tait all l'curie pour dlier les btes et les conduire l'abreuvoir, 'avait t une autre histoire. Le chien qui souffrait dj, mais se taisait stoquement, avait voulu aller lui et, comme d'habitude, lui dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lcher et jappoter. Il avait peine pu se lever sur ses pattes de devant, le train de derrire paralys refusait dj tout service, les jambes taient raides. Alors la bte tonne, furieuse et dsespre, avait hurl un long coup de souffrance et de rage. Et Lise, affol, abandonnant les vaches, avait pris son chien dans ses bras, l'avait transport dans la chambre du pole et dpos sur un coussin, auprs du feu. L, il l'avait examin, lui avait ouvert la gueule, soulev la paupire, regard l'oeil qui tait encore assez clair. Il avait vu tout de suite. --Cr nom de Dieu! Mon chien est empoisonn! Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du lait! Finaud avait difficilement aval le lait, contrepoison trop peu nergique, puis il tait retomb dans son abattement douloureux; son poil se hrissait, ses yeux s'injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fivre et tremblait de froid. --Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait Lise; si je le savais seulement! Et Philomen tait venu. --Faut le faire dgueuler! avait-il ordonn. Je vais chercher de l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours la maison. Lise avait desserr les mchoires dj raides de son vieux chien pendant que son ami, avec des prcautions fraternelles, ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage. Sans doute, il tait trop tard. Le poison (de la strychnine probablement), aval dans un morceau de viande, n'avait produit son effet que tard, lorsque la digestion tait dj en train. Il aurait fallu tre l alors, se douter et s'y prendre immdiatement. Mais le pouvait-on? Il tait probable que cela avait d dbuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et visible le laisse tonn et muet. Il fallait vraiment que les douleurs devinssent atroces pour que la bte hurlt par intervalles. Car les crises, comme ttaniques, de raidissement taient, aprs l'absorption de l'huile, devenues plus rares et l'oeil semblait aussi s'tre clairci. Finaud s'tait mme lev tout seul et il avait tent de remuer la queue en regardant son matre. Mais il se recoucha aussitt tandis que Philomen et Lise et les amis qui taient venus faisaient gravement cercle autour de lui. Il faut avoir vu ces fronts plisss, ces yeux inquiets, ces grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgr la rudesse apparente ou relle, fermenter de bon levain sous ces corces tannes et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en eux de la douleur et de la colre, et plus d'un qui n'osait se moucher, de crainte de paratre bte, avala silencieusement une larme en mordant sa moustache. Quand, aprs douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers six heures du soir, trpassa dans une crise terrible, ils partirent tous, l'un aprs l'autre, sans rien dire, les paules votes et le dos rond, tout btes de cette douleur contre laquelle rien ne les avait cuirasss, tandis que Lise, sur son canap[6], la tte dans les mains, pleurait silencieusement son chien. [Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre du pole, prs du fourneau, un canap plus on moins moelleux o l'on se repose frquemment aprs le dner du soir.] Ah! que non! La Gulotte ne voulait plus de ces scnes-l chez elle, sans compter qu'un chien de chasse, a vaut des sous, surtout quand c'est dress. Non, ce qu'il fallait, c'tait simplement harceler sans trve les deux tres, les deux allis, ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un par l'autre, chercher si possible les amener se dtester, mettre Lise en colre contre Miraut ou profiter d'une de ces rages que provoquerait srement le dressage pour exasprer son homme, le dgoter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou vendre encore, ce qui serait tout profit pour le mnage. Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dornavant laisser les ordures en place: le patron les enlverait lui-mme si a lui disait; quant la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot de malheur s'avist de toucher au linge, aux chaussures ou aux vtements; qu'il s'avist de courir aprs les poules et de coucouter les oeufs! Le manche balai tait l, peut-tre, et le fouet aussi, et son homme n'aurait rien dire l contre, c'tait du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dvorer par une bte! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas encore, mais elle trouverait certainement. Ah! il faudrait bien qu'elle obtnt l'avantage enfin et qu'il dispart, l'intrus qui s'tait introduit la faveur d'une saoulerie. Lise n'aimait pas les scnes; il en entendrait des plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jrmie, comme il disait, et plus qu' son saoul, mon bonhomme, espre! Il aimait tre propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure du linge de rong la maison, ce seraient ses mouchoirs lui, et ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder a o il voudrait, chez le cher ami qui lui avait dnich son animal. Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la vice et qui c'est qui parlerait le plus tt de la ramener ce grand ivrogne de Pp ou ce propre rien de gros de Rocfontaine. CHAPITRE IV Lise n'eut pas besoin de ritrer son invitation la promenade. Ds qu'il eut vu son matre se diriger vers la porte, Miraut, avant lui, s'y prcipita, et avec un tel enthousiasme qu'il s'emptura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire piquer une tte en avant, la grande joie de la Gulotte, qui ricana: --S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bche et lui cabosser le nez comme je voudrais!... Mais Lise, bonne pte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit son toutou et, pench sur lui, peut-tre simplement pour faire rager sa femme et lui prouver que son affection n'tait point amoindrie, se mit lui parler avec une sorte de zzaiement maternel: --Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa Lise? --Rrr aou, rpondait Miraut en lui lchant le nez. --Qu'on va-t'i serser des yvres? --Bou! hou! reprenait le petit chien. --Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre riant silencieusement dans sa barbe de bouc. Miraut avait compris le sens gnral des paroles de Lise. Il savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la porte prise par son matre lui confirmait d'ailleurs cette merveilleuse promesse. Il est deux sries de mots que les jeunes chiens saisissent extrmement vite: ceux qui servent les appeler la pte, ceux qui les invitent prendre leurs bats au dehors. Ces mots correspondent la satisfaction des deux grands besoins primordiaux des jeunes btes domestiques: la nourriture et le mouvement. Tous leurs instincts sont donc perptuellement tendus vers l'accomplissement des actes qui sont lis ces deux fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva ouvrir toutes portes non verrouilles, mais il se refusa obstinment apprendre les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mre, peut-tre grce ses leons, avait-il dj appris reconnatre, parmi le bafouillage humain, les syllabes magiques qui prsagent la venue de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs. Lise n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les plus belles esprances. Il dcida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et que, de l, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale, de faon que le chien pt avoir une ide d'ensemble du pays qu'il allait habiter. Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout seul. Ds que Miraut, en coup de vent, se fut prcipit dans la cour, toutes les poules, effares de cet tre qu'elles n'attendaient point, s'enfuirent et s'envolrent grands cris et grands fracas, tandis que le coq, les plumes hrisses, la crte au vent, piaillait des roc-c-d! menaants et furieux, tout en se retirant, lui aussi, avec prudence. Miraut, un peu tonn de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-tre transformer en offensive vigoureuse son lan en avant, lorsqu'un mot du matre, haussant le ton, le rappela lui: --Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules tranquilles! Allons, viens ici! Comprenant qu'il avait peut-tre faut, Miraut, qutant un pardon et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lise, puis, absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitt. Un petit bton sollicita son attention: il s'en saisit et, en travers de sa gueule, la tte haute, le porta firement jusqu' la premire bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans hsiter. --Sale! petit sale! veux-tu bien lcher a! gronda Lise. Miraut, lgrement tonn du peu de got de son matre, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et allait chercher autre chose, quand il tomba tout coup en arrt, roide, entirement immobile, fig sur ses quatre pattes. --Allons, viens-tu? reprit son matre. Mais Miraut ne bougeait pas. --Viendras-tu donc, tranard! accentua Lise. Mais Miraut se fichait de la parole du matre et, sans plus remuer qu'une souche, semblait mdus l, par quelque effrayant spectacle. --Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens voir ici ma Bb! Ah! on ne le connat pas encore, ui-l! Allons, viens voir, viens, j'vas te prsenter. La chienne, en dcouvrant deux ranges superbes de crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui, frtillant du fouet et tortillant du derrire. C'tait la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chass de compagnie avec le vieux Taaut ainsi qu'avec son matre et s'tonnait juste titre de ce nouvel arrivant. Lise flatta la bte et appela Mimi. En se tordant et se rasant, ce qui indiquait la fois du plaisir et de l'apprhension, il s'approcha du groupe. Et la chienne, le poil du dos hriss comme une brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrs, le toisa de toute sa hauteur. --Allons! allons! calma Lise d'une voix conciliante, allons! tu vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons, puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une paire d'amis. Miraut, la drobe, reniflait la chienne, qui, elle, toujours digne et grave et svre, l'inspecta minutieusement sur toutes les coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins pliss, ce qui tmoignait du mpris, de la surprise ou de la sympathie, se promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mang, au ventre pour y reconnatre la litire ou les compagnons, et ailleurs pour en discerner le sexe. Quand elle fut bien convaincue par deux inspections complmentaires que c'tait un mle, son poil s'abaissa, ce qui indiquait que la colre, la mfiance et la crainte taient abolies. Et elle se laissa complaisamment lcher la gueule par Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable. --Allons, c'est trs bien, conclut Lise en lui donnant une petite tape d'amiti sur la tte; vous voil copains comme cochons, prsent. Et il la laissa, la queue frtillante, reprendre sa flnerie par les buissons et les haies, en qute d'os jets ou de toute autre pitance plus ou moins haute en odeur et en got. On continua la traverse. Mais pas un azor du village, du roquet de l'abb Tatet au semi-terre-neuve de l'picire, n'omit de venir mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance. On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil et dans le mufle, humbles et hsitants ou raides et rapides selon leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations sans nombre dont riait Lise tout en blaguant avec les voisins et en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien. Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf toutefois la dernire, qui se trouva tre un peu tendue. Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse qui avait faonn son chien son image, accueillit le passage de Lise et de son commensal par sa borde ordinaire et rageuse d'abois. Comme Miraut, dj rassur par la bonne rception des autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail haut, l'oeil clair, la queue frtillante pour une salutation cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines mchamment trousses, se prcipita pour le mordre, certain qu'il croyait tre de prendre sur celui-l, plus faible, sa revanche des injures et des mpris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les indignes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renferm, le moisi et la vieille pisse. Miraut, sans dfiance et quasi dsarm et, sans nul doute, cop d'un coup de dent, d'autant que Lise, pour la centime fois de la journe, expliquait son ami, le cordonnier Julot, la gnalogie de son chien et ne prtait gure attention la querelle, quand la Bellone, laquelle on ne pensait point, et qui, ayant termin sa petite ronde, rejoignait Lise, pressentant qu'il allait au bois, se trouva l, juste point pour empcher un abus de force aussi tratre que peu chevaleresque du roquet. Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prtes l'attaque, elle se jeta tout coup devant Miraut, coupant l'lan de Souris, le dfiant de sa puissante mchoire, puis, prenant son tour l'offensive, se prcipita sur l'insulteur et lui pina vigoureusement le derrire. L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, dcampa toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient, surpris et interloqus de cette intervention si spontane et si inattendue. Miraut, reconnaissant, vint lcher les babines de sa protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrire, l'oeil encore tout plein d'clairs de colre et le fouet frmissant. --Hein! tu vois, constata Lise; elle sent dj que ce sera un crne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie ensemble. Elle le dfend comme si elle tait sa mre. --Si ton chien tait aussi bien une chienne, remarqua son interlocuteur, elle ne l'aurait pas protg. Entre elles, ces charognes-l ne peuvent pas se sentir, tandis que des mles s'accordent parfaitement. --Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays. --Oh! dans ce cas-l, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes, l'avantage de tout oublier quand c'est pass, tandis que j'en connais, et toi aussi, qui, pour des sacres morues de rien du tout, plus dcaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas mme bonnes laver la bue, se saigneraient encore en souvenir de ce qui s'est pass il y a peut-tre plus de trente ans. --Pourtant, insista Lise, il y a des chiens chez qui a dure: ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile. --a ne m'tonne pas: ce sont les plus forts du pays. Ds qu'une femelle s'chauffe, ils sont l et, comme les autres filent doux devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que a se passe. Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oublie, qu'une nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du rouge poulet, a ne finit jamais. --La chiennerie, quand a veut, c'est presque aussi cochon que l'humanit, affirma Lise en manire de conclusion. Et il sortit du village et prit travers champs le sentier de la fort, devanc par Miraut qui cartait toutes les mottes, s'arrtait tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui, elle, le regardait un peu craintivement, la drobe, craignant qu'il ne la renvoyt la maison. Comme on tait encore dans le temps de la chasse et que les travaux des semailles empchaient Philomen de profiter pour l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant qu'aprs tout a habituerait dj un peu son chien et que a commencerait son dressage. Cependant, Miraut continuait trotter, flairant les taupinires, puis revenait toute allure se jeter dans les jambes de son matre, qu'il mordillait de ses jeunes dents. Ce fut ensuite Bellone qu'il s'en prit, lui sautant la gorge, la gueule, aux pattes, la faisant trbucher, tandis que la bonne bte, un peu agace, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse se passe, le laissait faire quand mme tout en grognant de temps autre. Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le mordre, pour le faire cesser elle prit carrment le galop. Le jeune toutou voulut la suivre et prit son lan derrire elle, mais il n'tait pas encore de taille affronter la course une bte aussi rapide et aussi bien dcouple. Au bout d'un instant, il se retourna pour voir si Lise, lui aussi, n'avait point pris le pas de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les yeux rveurs, s'en venait de son gale et tranquille allure. Alors, Miraut, loign de tous deux et ne sachant plus auquel aller, se mit aboyer plaintivement puis avec fureur des deux cts, tandis que son matre, riant de son indcision et de sa colre, le rappelait lui d'un geste et d'un mot amicaux. --Viens ici, viens! petit imbcile! Un dernier coup d'oeil la chienne qui gagnait la lisire du bois, qutant dj, le nez terre, un dernier aboi rageur l'adresse de cette lcheuse, et oublieux et dj ragaillardi, Miraut revint lcher la main pendante du patron. On arriva la coupe. Le petit chien, marchant dans les foules de son matre, s'emptra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colre et que Lise dut le prendre dans ses bras pour le transporter jusqu' l'endroit o il se proposait de fagoter, quelque douzaine de mtres de la lisire. Il le dposa sur le sol et Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais ds qu'il vit que le matre ne s'occupait qu' prendre, sans mme les lui donner mordre, les rameaux demi-secs la longue file aligne par les bcherons aprs l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lise, mais, voyant que celui-ci ne prtait nulle attention ses avances et qu'il n'arrivait aucun rsultat, il se rsolut, par ses propres moyens, regagner les champs. Au bout de quelques minutes, et aprs avoir savamment louvoy entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant les taupinires. Le fret des taupes, facile suivre, et l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient des explorations hardies, veillaient son instinct de chasse, excitaient sa juvnile ardeur. De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il eut bientt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert, il reniflait plus bruyamment et mme aboyait, puis, la taupe pouvante fuyant, fret et odeur s'vanouissaient, et il abandonnait sa taupine pour en attaquer une nouvelle. Lise, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux. Miraut tait dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord aprs les oiseaux et veulent dterrer les taupes; plus tard, quand ils sont de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-l pour en courir un autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son compagnon: --Allez! attrape-le, le boussot [7]! [Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom rgional et patois de la taupe.] --Comment, tu ne l'as pas encore? --Oh! oh! tu lances dj, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du pied! Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratt, qu'il eut la truffe tout fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigu, regagna le bois. Derrire un fagot l'abritant du vent, il dcouvrit la blouse et le tricot de son matre et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de bte que, comme matelas, a valait sans doute mieux que la terre humide, sans hsitation il se coucha en rond dessus et s'endormit du sommeil de l'innocence. --Sacr petit voyou, s'cria Lise en venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est dj roublard comme pre et mre. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus. Et, tout attendri par cette vocation et aussi par cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crne et l'emmena vers la maison. CHAPITRE V Peu mfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite se dfier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans son derrire de chien. Ce fut pour lui un tonnement, car on ne l'avait jamais battu auparavant. Il l'vitait le plus possible. Ds qu'il la voyait apparatre, divinit au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et, s'il y reconnaissait le moindre clair malfique, le plus infime reflet douteux, il faisait de sages dtours et se mnageait autant que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperut bien vite du mange dont il usait pour viter toute rencontre et, comme elle n'avait point dsarm, elle chercha par ruse tromper sa vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son mnage, elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bte, soit qu'elle jout avec les chats, soit qu'elle dormt dans un coin et, sans rien dire, tout coup, lui labourait tratreusement les ctes coups de sabots. La Gulotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lise tait la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle avait trouv un prtexte plausible de correction dont le moindre tait que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou qu'il emplissait de poil le canap, ou encore qu'il lapait continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le coussin, sous le pole. Cependant ces trois bonnes btes taient loin de faire mauvais mnage. Trs souvent, aprs s'tre mordills pour rire, poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir saut sur les chaises et le canap en lanant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que menaants, aprs s'tre griff la peau et tir la queue, ils s'endormaient fraternellement cte cte, les deux minets sur le jeune chien, leurs petites ttes carres sur la poitrine de Miraut, en bons amis qu'ils taient. Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-tre mme l'aimait-elle mieux, car elle tolrait de celui-ci des jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants. Le chien s'amusait quelquefois lui prendre les puces. C'tait, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'chine ou les flancs d'arrire en avant, pinant trs souvent et assez fortement la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, l'avertissait en le priant de cesser. D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la secouait brutalement sans qu'elle songet se dfendre. Elle n'et certes pas tolr de telles familiarits d'un autre, et la dent pointue et la griffe acre auraient vite remis sa place le malplaisant qui se serait permis son gard de semblables fantaisies. Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui savait gr d'tre gentil avec ses petits. --Il veut casser les reins ma chatte, hurla un jour la Gulotte en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les pattes en avant. Et, s'lanant sur le coupable, elle le chtia avec vigueur, puis, s'adressant l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire de la chatte: --Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratire! Elle partira dans les champs, comme ui de la Phmie, que le renard a croqu, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en crvera pasqu'il y aura un salaud de chien la maison. Ah! mais non! tu sais, pas de a. Tu as amen un chien, c'est bon; il est l, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est srement plus utile, et quant ta murie tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je suis fatigue de l'avoir par les jambes. La remise est l, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si a lui chante. Pour avoir la paix, Lise cda et convint que, quand il ne serait pas l pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande remise, prs de l'curie des vaches. Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de main Franois, le fermier des Planches, Miraut connut pour la premire fois les avantages de la claustration. Ce fut la Gulotte qui se chargea de conduire la remise le petit chien; la manire forte convenait son temprament; aussi, ds que Lise eut chauss ses souliers, elle interpella violemment Miraut: --Allez, charogne! la paille. Vite! Celui-ci, qui esprait accompagner le patron, n'obtempra point cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprs de ses amis les chats. --Est-ce que tu vas obir, sale bte? continua-t-elle. Et son sabot alla chercher, sous son abri, les ctes ou le derrire du chien qui faisait la sourde oreille. --Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le faire obir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour o tu me l'as amen. Si tu crois qu'il t'coutera jamais la chasse! --Les btes, c'est comme les gens, riposta Lise; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-l, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon. Toujours aussi chameau! ... --C'est a, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que ton chien n'coute rien. --Il n'coute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement Lise. Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa dfense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, cras sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, s'approcha lentement de son matre, dont il vint lcher les mains. --Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lise; tu sais bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher. Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux franchirent la porte, Miraut, trs inquiet et battant de la queue comme s'il apprhendait la sale blague qu'on allait lui faire. Ils passrent la cuisine d'abord, puis traversrent une petite chambre de dbarras et, de l, entrrent la remise, toujours suivis par les regards haineux et narquois de la mnagre. --La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien monte. --Tu as mieux que tu ne mrites, rpliqua le chasseur. Lise conduisit Miraut jusqu' la botte de paille qu'il avait prpare et le contraignit doucement s'y coucher; puis il le flatta de la main, l'engagea dormir et se leva pour le quitter. Cela ne faisait gure l'affaire du chien, qui s'enfila rsolument dans ses jambes et le suivit jusqu' la porte, qu'il voulut franchir en mme temps que lui. Lise dut le reconduire une nouvelle fois la paille et lui enjoindre de rester tranquille. Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux humides et brillants de crainte et de dsir, semblait le supplier de l'emmener. --Reste! commanda assez nergiquement Lise. Puis, pour attnuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec, il ajouta, persuasif: --Couche-toi, mon petit, voyons! Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprme recommandation et croyant que le matre, apitoy, revenait sur sa dcision, se prcipita de nouveau pour sortir; mais Lise se hta, la porte claqua schement, et le chien, seul, perdu dans la grande pice, se mit appeler au secours, japper, gueuler, hurler en dsespr. --Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'gorge ici. --Je te dfends d'aller le toucher, ordonna Lise. Tu n'as qu' le laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, a lui fera la voix. Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il continua brailler et hurla jusqu' la grande fatigue. De temps autre il s'arrtait et coutait, pensant que ce n'tait peut-tre qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le dlivrer. Mais quand il entendit le martlement des souliers de Lise frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'tait pour tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya mme d'atteindre la fentre afin de s'vader cote que cote. Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent vanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions tantt de douleur purile, tantt de colre furibonde, tantt de rancune farouche; puis, fatigu et dolent, il revint sa botte de paille, l'carta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna sur lui-mme une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit. Quand il se rveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'tait pass avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-tre Lise, revenu de sa promenade, viendrait le dlivrer. Mais, coutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le bruit des sabots de la patronne. Il pensa qu'il tait prfrable de ne pas insister, qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut, puis chercha par ses seuls moyens sortir de sa prison. Il ne s'amusa point regarder les murs: bien que personne ne le lui et jamais dit, il savait qu'il n'y a rien faire de ce ct; mais, pour avoir mordu dans le bois et port la gueule des btons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matire est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir bout. Toutefois, comme il avait vu que Lise ne mangeait pas les portes chaque fois qu'il avait sortir, et que, mme pour les btes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, l'instar de son matre, il se dressa devant la porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir. Mais il ignorait la mcanique des serrures et rien ne bougea; il gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents s'enfoncrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close. Et n'entendit-il point alors la voix de la Gulotte qui menaait: --Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu! Un claquement suivit aussitt, la porte toute grande s'ouvrit et la paysanne, raide et revche, apparut, le fouet la main. Miraut, la tte basse, avait dj battu en retraite et s'tait cach sous une vieille crche, parmi des instruments hors d'usage, tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment l'ouverture aprs avoir fait claquer son fouet. Il tait imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se tourna du ct de la rue. L encore, mmes efforts, mais rien ne fit cder les lourds battants de chne, arms de clous. Et pourtant, peu de chose sparait le chien de dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intrigues de son reniflement, s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!... cocod! et le coq qui battait des ailes, faraud. tre si prs du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui chappa. Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la fentre, prit son lan pour aller plus haut, ne russit qu' se meurtrir les pattes et le nez, et, en dsespoir de cause, vint se rasseoir sur sa paille. Une soif de mouvement, un besoin de se dmener, de se dpenser, de se rpandre, le tenaillaient; il tait ncessaire qu'il court, qu'il portt quelque chose sa gueule. Et peu peu, et tour de rle, ses yeux se promenrent sur tous les objets qui garnissaient la pice. Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frnsie; puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, la fivre de la recherche et de la dcouverte l'emballant de plus en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de tous cts, dplaa des tas de choses, en bouscula d'autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrta enfin que las, reint, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... frache au milieu d'un admirable et fantastique dsordre qu'il avait cr pour sa joie. CHAPITRE VI --Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe, commanda Lise en rentrant la maison. --Tu peux bien aller le qurir toi-mme, ta rosse! rpliqua la femme. --Toujours aussi fainante! riposta de nouveau Lise pour la piquer au vif. Blesse en effet, la Gulotte se redressa furibonde: --Fainante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de me lcher des mauvaises raisons comme a! mais tout ce matin je n'ai pas arrt une minute de travailler. --De la langue, complta le chasseur. --Eh bien! j'y vais lui ouvrir ta charogne, puisque aussi bien il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus rien que vot' domestique tous les deux. Et elle passa dans la pice voisine, communiquant avec la remise. Miraut, par son bruit rveill, l'oreille aux coutes, reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille. Ds que la porte fut ouverte, la Gulotte leva les bras au ciel, prenant, bien qu'elle ft seule, tout l'univers tmoin: --Jsus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce cochon-l, quel mnage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer! Oh! mon Dieu, doux Jsus! qu'est-ce qu'on veut devenir? Et elle criait, piaillait, gueulait, temptait tant que Lise, qui tait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant avec anxit de quel abominable crime domestique son chien avait bien pu se rendre encore coupable. Miraut, affal sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du ct de la porte, craignant fort la racle. Lise arriva prs de sa femme. Il vit et aussitt clata de rire, d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui dcouvrait les chicots. --Ah ben! bon Dieu! celle-l, elle est bonne! Quel sacr commerce a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre? La couche de Miraut tait un capharnam magnifique. Parmi les brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait rassembls, se trouvaient encore une queue de rteau, un vieux fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre dbris de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles pantoufles, deux antiques balais, des paniers percs, un sac qui ne l'tait pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille, trs vieille puisque c'tait celle dont Lise se servait quand il faisait son service militaire. --Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus. --Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Gulotte. Oh! mes peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a dchires et bouffes, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six sous! --O taient-elles? questionna Lise. --Elles taient pendues une solive du plafond. --Faut pas essayer de me monter le coup! --Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde ces clous, il en reste encore des morceaux, la dchirure est toute frache. Lise dut bien se rendre l'vidence. Miraut avait dcroch les peaux de lapins du plafond. a, c'tait un peu fort. Comment avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un peu. Mais, tout de mme... Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue. la fin Lise se rendit compte de la faon dont il avait d oprer. Miraut avait saut sur la table, et de l, prenant son lan, il s'tait prcipit l'assaut des peaux de lapins qu'il avait au passage accroches avec sa gueule et entranes dans sa chute. Combien de fois avait-il d essayer avant de russir! Mystre! mais les peaux de lapins l'avaient, coup sr, rudement tent. --Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux livres! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe! --Et mes peaux de lapins? glapit la Gulotte. --Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre la panne fatire de la grange: il n'ira probablement pas les y dcrocher. La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup de sabot dans les ctes. Tout de mme, ne se jugeant pas suffisamment venge, elle ajouta: --Il y restera dans sa salet avec ses cercles de tonneaux et ses vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui nettoierai, sa niche, ce dgotant-l. --C'est bon, c'est bon, calma Lise d'un ton conciliant. Mais Miraut jouait dj avec Mitis, le jeune matou qui il prenait les puces, tandis que le chat, renvers sous son gros mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui faire de mal et se mettre enfin debout. Le matre les spara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude tait l'unique bouillon, puis, non rassasi, vint tourner autour de la table, guettant les morceaux de pain, les dbris de lgumes, les couennes de lard ou les os que le matre voudrait bien jeter. --Qu'est-ce qu'il allure, ce goinfre-l? ronchonna la Gulotte, il n'est donc jamais content? Le chien l'vitait, mais par contre, enhardi par les petits mots d'amiti et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser son museau sur la cuisse de Lise, puis de la patte lui grattait le genou en ayant l'air de dire: H! ne m'oublie pas! Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut cess de partager avec lui et lui eut signifi, en se frottant les mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien attendre, il se remit fureter par tous les coins de la pice, puis, finalement, s'affaissa sur le ventre et resta tranquille. On n'y prit garde, mais quand, la fin du repas, tonn qu'il et t si calme, la Gulotte se leva pour dbarrasser la table, elle constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux mi-clos de volupt, tenait entre ses pattes de devant un soulier qu'il mastiquait consciencieusement. Elle jeta un cri de rage et se prcipita sur lui: --Misricorde! Mes souliers du dimanche! rla-t-elle. La moiti de l'empeigne tait perce comme une cumoire et de petits morceaux manquaient. --C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lise pour l'excuser. Mais Miraut hurlait dj sous la trique dont la femme s'tait arme pour le rosser, tandis que son mari, derrire qui il s'tait rfugi, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa conjointe, trs ennuy pour excuser ce dlit domestique qui se traduisait par un dbit chez le cordonnier. la fin, tout de mme, il se fcha et il y eut entre les deux poux une scne terrible au cours de laquelle la Gulotte jura entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-l n'tait pas fichu la porte sance tenante. Devant l'attitude froide et le calme de Lise qui lui demanda, goguenard, o elle pourrait bien aller traner ses viandes, elle en rabattit un peu de ses prtentions et exigea seulement, comme punition, que le chien ft emprisonn tout l'aprs-midi la remise. Immdiatement, on reconduisit la paille Miraut qui se remit hurler de toutes ses forces, aprs avoir en vain flair les portes. De guerre lasse, il se coucha jusqu' l'instant o, m par son farouche instinct de libert, il entreprit une nouvelle et minutieuse inspection des ouvertures de sa prison. La remise donnait en arrire sur l'curie. Dans la porte de communication, une chatire avec battant refermant le trou avait t ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait t faite, selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tte ou l'cartait de la patte afin de dgager l'ouverture par laquelle elle se glissait. Ce fut cette planchette, qui joignait moins bien que les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut, explorant et reniflant, s'arrta. Le battant, pouss par son nez, remua. Le chien y mit la patte, il se balana, s'cartant un peu, laissant entrevoir un coin de l'curie. Spectacle nouveau, extraordinaire, mystrieux, partant plein d'attraits. Miraut carta autant qu'il put la planchette et engagea la tte dans le trou: son motion grandit, mais le battant qui tendait toujours se rabattre lui pesait sur le cou et le gnait. Immdiatement, il le mordit belles dents et tira de toutes ses forces. Comme il n'tait suspendu un clou rouill que par une mchante ficelle, il cda bientt et le chien, fort surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrire. Il en fut lgrement estomaqu, mais ne s'arrta pas longtemps chercher les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant trop vivement. Miraut put voir l'curie avec les vaches alignes le long de la crche o elles taient attaches, les vaches qui le regardaient de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglrent point, et toutes sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les manations puissantes l'intrigurent extrmement. Ah! passer par ce trou! Il essaya, engageant la tte, le cou et le haut du poitrail, mais il ne put aller plus loin. Cependant, la tentation tait trop forte; il passerait. Et grands coups de dents, il se mit mordre, ronger, briser afin d'largir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles odeurs! et comme il reniflait narines dilates ces parfums composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer l-bas, tout au fond, dans cette prison claire-voie? Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds reflets rouges. Prudemment, il avana le nez contre le treillis, tonn et souponneux, craignant peut-tre une morsure de ces tres bizarres qu'il ne connaissait point. Un vieux mle, furieux sans doute de cet examen prolong, frappa violemment d'une patte de derrire sur le sol. Cela claqua un coup sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrire, alla tourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, surprise et effraye son tour, lui dcocha instantanment un coup de pied et la frousse et la douleur arrachrent au chien un aboi sonore. Alors les lapins, pouvants galement, se mirent tous en choeur et, comme s'ils eussent t pris d'une subite folie, sauter dans la cage, et tourner en rond, et taper du pied, et se bousculer et se mordre en poussant des piaillements suraigus. Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut raccourut, puissamment intrigu, excit par tout ce tintouin dont il cherchait les causes, sautant d'un ct, sautant d'un autre, selon le mouvement de ces btes longues oreilles, merveill peu peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis pleine gorge, royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie, prt sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, se reculant, faisant au gr de son caprice sauter, tourner et volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs regardaient tout cela en meuglant. Les poules, qui taient dj rentres, s'envolrent du perchoir dans la crche et sur le dos des vaches, ne sachant o se fourrer; le coq, enflant les ailes, se mit pousser des roc-co-co, co-co-d! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre ni courir, s'imaginant que tous ces tres, en bons camarades, voulaient bien jouer avec lui, tait heureux, et sautait et ressautait, et jappait, jappait comme s'il et eu vritablement trois livres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrire dans l'affolement de la fuite, reut un instinctif et prompt coup de mchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres btes de l'curie, chacune en son langage, criaient qui mieux mieux. Tant de vacarme attira l'attention de la Phmie qui se hta de prvenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la remise, purent voir la porte ronge d'abord, puis, dans l'table, Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, frmissant de joie devant une cage o des lapins affols tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient stupidement la gline mordue qui, allongeant le cou, poussait d'intermittents et rauques gloussements d'agonie. Miraut comprit-il, en voyant apparatre les femmes, qu'il avait mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il se faufiler entre les commres pour gagner la sortie, mais ce fut en vain. La Phmie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le maintint, cependant que la Gulotte, le poing ferm, tapait sur la bte tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, grands coups de pied ensuite. Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des dgts. Les lapins, essouffls, effrays, les yeux rouges, ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de piauler, gisait raide sur les pavs. --T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crvent pas, conclut la Phmie; pour quant aux poules, c'est la premire, mais ce n'est pas la dernire, une fois qu'ils y ont got... --Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Gulotte, ma meilleure ouveuse[8]! [Note 8: Ouveuse: pondeuse.] --coute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut pas te dbarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit: donne-lui manger l'ponge. Tu en seras vite dlivre et personne ne saura rien. --C'est ce qu'il y a de mieux faire, convint la paysanne; je vais lui en griller une tout de suite. Et elles revinrent la cuisine, portant la poule par les pattes. La Gulotte chercha une ponge et posa son polon sur le feu; mais au moment o elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer, Lise rentra inopinment. --Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il parat qu'on fait des frichetis quand je ne suis pas l, on se soigne. a ne m'tonne plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous tes encore en train de fricoter vous deux? --Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, rpliqua sa femme, et tu iras voir la porte de ton curie et la tte de mes lapins. --Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que a ne t'empche pas de te soigner, sacre gourmande, le mal que peut te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien, rpondras-tu? Tu dois tre contente, tu en auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voil de la pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant la grande Phmie, tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence en avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de vieille bique. L-dessus, furieux, Lise alla dtacher Miraut, marmonnant en lui-mme: --Si on la laissait sortir aussi, cette bte, elle ne ferait pas de sottises! La Gulotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que son homme ne se doutt de quelque chose, elle cacha l'ponge avec soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux du mnage. Elle n'exigea point que Miraut ft conduit la remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du pole. Pour elle, triste et sombre et comme rsigne son malheur, elle tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer la chambre haute que bien aprs que Lise se fut lui-mme couch et quand elle se fut assure qu'il dormait profondment. CHAPITRE VII Sa femme tait dj debout quand Lise sauta du lit, le lendemain matin. Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses sabots qui dpassaient un peu de dessous le lit. Il avait dj chauss son pied gauche et enfilait le pied droit sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le retira vivement, sentant le mouill et le froid. Il se pencha: un liquide jauntre, verdtre emplissait demi sa chaussure. Intrigu, il regarda de plus prs, flaira... Sa femme, entrant juste ce moment dans la pice, l'interpella: --Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cass ton sabot? --Non, rpondit Lise, mais il y a de l'eau dedans. Comment que a se fait? --De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore saoul! Elle s'approcha, puis s'exclama: --Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas de l'eau, imbcile, c'est de la pisse! C'est srement ton beau petit chienchien qui te les aura arross, tes sabots. C'est au moins une pice bien mise et voil la premire fois qu'il me fait plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les jours! Lise, un peu penaud, son sabot la main, continuait examiner le liquide. --Trempe ton doigt et tu goteras, continua la Gulotte ricanante, peut-tre que tu ne douteras plus, aprs. --Savoir, reprit Lise jouant l'incrdulit, si c'est le chien ou les chats; un chien, a pisse davantage. --Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer un coup. Et elle riait, riait pleine gorge, promettant de raconter l'histoire tout le village. --Miraut! appela Lise, presque convaincu, viens ici! Tout joyeux et sans mfiance, le chien accourut. Fronant les sourcils, le matre, assez rudement le saisissant par le collier, le contraignit, bien qu'il rsistt et renclt, mettre son nez sur le sabot compiss et gronda, enflant la voix d'un air courrouc: --Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait l! hein? Que je t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaant. Le chien, ne comprenant que le geste de colre et de menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se demandant pourquoi son matre, habituellement d'humeur si gale, le traitait comme la patronne. Lise ne frappa point, les grandes corrections n'tant pas rserves pour les peccadilles de cette sorte o l'ignorance avait certainement plus de part que la mauvaise volont. Libr, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeur, lchant les mains qui se balanaient, voulant tout prix reconqurir une affection et une estime dont il avait besoin bien qu'il n'et, son ide, rien fait pour les perdre. --Faudra pas recommencer, hein? demanda le matre, conciliant. Miraut se fouetta les flancs avec frnsie, tortilla du derrire et le suivit au verger o, ses sabots dment essuys aux pieds, il se rendait, une vannette la main. -- ce prix-l, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si vite rconcilis. Miraut suivit docilement Lise, observant soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tourne des pommiers et des poiriers, ramassant sous les arbres les fruits tombs pendant la nuit pour les verser dans un tonneau o il les laisserait fermenter en attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. L'ayant vu faire, lui aussi se prcipita sur les pommes, les mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au mme jeu que Lise. L'aprs-midi, il le suivit aux champs. Il longea quelques murs aux pierres odorantes compisses par des confrres, quta le long des sillons, mangea avec un plaisir vident une taupe creve, se roula sur divers trons plus ou moins secs qu'il dcouvrit au hasard des renifles ou au petit bonheur des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et poursuivit jusqu' la grande fatigue, et au grand amusement de son matre, une demi-douzaine de corbeaux qui pturaient aux alentours. C'taient de vieux roublards qui ne le craignaient gure. Ils mettaient une pointe de malice et de coquetterie le laisser venir quatre pas peine pour s'enlever lgrement sa barbe en lui croassant de grasses injures auxquelles il rpondait par des jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne pt les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un dtour et s'en allaient passer prs d'un camarade au repos sur lequel le chien arrivait bientt et qui recommenait le mme mange. Tout de mme, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux et, s'levant trs haut, filrent au loin vers les ptures de la ferme des Planches o ils s'abattirent aprs de sages et prudents circuits investigateurs. Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit bientt de vue et revint prs de Lise, tirant une langue d'un demi-pied et soufflant comme un phoque. --Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. a t'apprendra, mon ami, que les corbeaux, a n'est pas pour les chiens de chasse. Comme on revenait la maison, le soir, en traversant le village, Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaant, l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de mme parce que Lise tait l. Ils rencontrrent encore Berger, qui ne s'arrta qu'une demi-minute, car il repartait sa pture; Tom fut plus prolixe de dmonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient soit une extrme perversit de civilit, soit une trs grande innocence et qui amenrent auprs d'eux Barbet, ainsi nomm cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa porte o il trnait, Souris aboya rageusement leur passage. Lise ne prtait nulle attention ces petits faits, mais pour Miraut cela comptait autant que la soupe et les racles de la Gulotte. Dj familier avec les gens, un peu enfant gt par les gosses pour sa jeunesse et son bon caractre, il ne voyait pas une porte ouverte sans jeter l'intrieur des cuisines un coup d'oeil d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse d'ordinaire dans un coin taient vigoureusement essuyes par ses soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un bout de pain qu'on lui jetait, lchait la main d'un moutard qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de sifflet de son matre. L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui sautait la barbe pour le lcher et lui dire: Me voil, je ne suis pas perdu, ne t'inquite pas, puis repartait pour de nouvelles et fructueuses explorations. Devant son seuil, gourmandant un peu, Lise l'attendit. --Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais, tu finiras srement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer quelques coups de balai dans les ctes si tu continues fouiner comme a et bouffer ce qui n'est pas pour toi. Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrrent. Une bonne odeur de poule fricasse s'exhalait d'une casserole, et Lise, qui se sentait une faim de loup, se flicita intrieurement de ce que son petit camarade et le bon esprit, pour faire l'affaire une des pensionnaires emplumes de la basse-cour, de ne point prendre au pralable conseil de la patronne. On n'y goterait jamais, sans des malheurs (?) comme a, pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'tait point trop chaude, recommandant en outre sa femme de ne saler que trs peu ou mme pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments, condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gtent le nez des chiens de chasse. L-dessus, il s'attabla. Mis en gaiet, il hasarda aprs la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita la colre et lui attira de vertes rpliques de sa conjointe. -- ta place, rpliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en mangerais pas, je la pleurerais et je rciterais quelques _De Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son me. --Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damn, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait. --Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je demande! La conversation dvia parce que la Gulotte venait de jeter sur le plancher une poigne d'os de volaille qu'elle venait de dpiauter. --Ne jette pas ces os-l au chien, conseilla Lise; ils ne sont pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas. --Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne manquerait plus que a, que ce monsieur ne daignt pas y toucher. --Non, expliqua Lise, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle. --Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir ce milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire plaisir et toi aussi. --On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner. --Je voudrais bien voir a, qu'il ne les manget pas, reprit la femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se brosser pour avoir de la soupe demain matin. Miraut, en entendant un choc sur le plancher, tait accouru immdiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprtait le croquer, mais, comme dgot, il le laissa tomber presque aussitt. --L'avais-je pas prdit? cria Lise triomphant. --Je lui achterai des gigots, ta charogne! Cependant, Miraut, qui tait toujours affam, tait revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les lchait, puis se dcidait les ronger et les avaler. --Ah ah! ricana la femme son tour, il ne voulait pas y toucher, qu'est-ce qu'il fait donc maintenant? --C'est drle, s'tonna Lise; c'est bien la premire fois que je vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se dcide les lcher et y mordre. C'est gal, j'aurais prfr qu'il n'y toucht pas. --Ton chien de race! pure porcelaine; donn de confiance. Belle race, ma foi! a fera une jolie cagne: un sale btard de chien que tu t'es laiss enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis que tu as! --Assez! coupa Lise, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules parce que ce chien t'a, par malheur, tu une poule et tu l'habitues en manger. C'est moi que tu viendras te plaindre si jamais il tord le cou une deuxime. --Si jamais il ose recommencer, menaa la Gulotte, je te jure bien que je l'assommerai coups de trique. --Et moi je te promets que si la trique est encore l quand j'arriverai, je te la casserai sur l'chine. --Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table. --Qui frappe par le bton doit crever sous le bton! a dit Jsus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrtien, sentencia Lise, transformant pour les besoins de la cause les paroles du Sauveur. --Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une voiture l'crase, comme c'est arriv celui des Martin. Ah! non, je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien! --Tu ferais mieux de prparer mes souliers et mes habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne heure. La voiture de bois est charge et j'ai le cheval de Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas dbourser l'auberge. --Tu te saouleras avec l'argent et tu tcheras de ramener encore un chien au lieu d'un cochon. --En tout cas, conclut Lise, je ne ramnerai srement pas une autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme le chien pendant que je ne serai pas l; je ne tiens pas ce qu'il passe sa journe gueuler jusqu' ce qu'il en devienne enrag. Un jeune chien, a a besoin d'air et de libert; il faut qu'il puisse courir son aise: il y a de la place devant la maison et dans le verger. --Il ira bien o il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait seulement se faire assommer, je serais assez heureuse! CHAPITRE VIII Lise, qui s'tait lev avant le jour, fut prt de trs bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en mme temps que le matre, l'avait accompagn partout: l'curie, la grange, chez Philomen avec un vif intrt. Il avait parfaitement devin que le patron allait en voyage et il esprait bien, lui aussi, tre de la partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperut, enferm comme par inadvertance dans la chambre du pole avec Mitis et Moute, que Lise attelait et partait sans lui. Il aboya, croyant un oubli; mais le roulement de la voiture, dmarrant au trot robuste de Cadi, empcha d'entendre ses appels. Du moins il put le croire; cependant ce n'tait point par inattention que Lise avait enferm Miraut dans la chambre avec les chats. --Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant, rptait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous tombent dessus sans crier gare, crabouillent vos btes et ensuite se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnatre et revoir jamais les salauds qui ont fait le coup. Lui, Lise, qui tait pourtant assez prudent, avait eu un jour un chien, lequel, en voulant se garer d'une calche arrivant par derrire, s'tait fait craser la patte par sa propre roue de voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-l. D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile perdre, surtout quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutt sans gne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un instant d'inattention pour attirer la bte l'cart, lui passer une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien on ne sait jamais o. Ces observations et rflexions que Lise avait formules chez lui maintes fois n'taient point sorties tout fait de l'esprit de la Gulotte; c'est pourquoi, flatte d'un vague espoir, ds qu'elle jugea que Lise pouvait tre un bon kilomtre du village, elle ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue et le lana dehors avec un coup de savate, en disant: --Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu peux. Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour, puis, sans hsiter, prit le vent et fila comme une flche. Et dix minutes plus tard, comme Lise, marchant ct de la voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans, rvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui secouait la tte avec fiert, il sentit tout coup deux pattes s'appuyer sur ses jarrets. Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'clair et reconnut son Miraut qui lui faisait fte, causant en son langage, jappant mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, frtillant de la queue, s'crasant, l'oeil plein de joie de l'avoir si vite retrouv. --Sacr nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lise en se grattant la tte; sacr petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi? C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lch trop tt. Elle l'aura fait exprs, pour sr. Elle savait bien que tu viendrais; ah! la chameau! C'tait pour se dbarrasser, et elle ne serait pas fche qu'il t'arrive[9] malheur. [Note 9: J'en demande bien pardon l'Acadmie, mais Lise, ignorant les rgies de concordance des temps, avait un profond et naturel mpris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une fois pour toutes.] Et un peu ennuy et caressant son chien, tout content au fond de cet attachement et de cette fidlit, le chasseur se demandait s'il ne conduirait pas Miraut jusqu' Velrans qui tait sur sa route. En donnant le bonjour son ami Pp, il lui confierait pour la journe son petit chien et il n'aurait qu' le reprendre au retour. Pourtant, ayant rflchi que Pp pouvait tre absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute s'chapper encore, il ne s'arrta point cette solution. --C'est bien embtant, a! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas retourner Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au milieu la voiture et le calandau. Si je rencontrais au moins quelqu'un qui aille au pays! Ainsi rflchissant, Lise avanait toujours dans la direction du moulin de Velrans. --Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouv, je ne pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout contents de remmener Miraut chez nous. Bientt on arriva devant la maison du moulin, mi-chemin entre Longeverne et Velrans. Lise arrta son cheval, ouvrit la porte sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire d'emble. Miraut, solidement attach, resta l tandis que son matre s'loignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, leurs poches lestes de provisions, le reconduisirent son logis. De fait, comme elle partageait en ptons pour la mettre en vannettes la pte emplissant sa maie, la Gulotte qui, trs affaire, faisait au four ce matin-l, vit la porte s'ouvrir et deux gamins entrer prcipitamment, entrans par l'lan du jeune chien qu'ils tenaient en laisse. --Nous ramenons le toutou, expliqurent-ils. C'est Lise qu'a pass au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire. --Fermez donc la porte! cria la Gulotte; ma pte va avoir froid et mon pain ne lvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave imbcile de voleur l'ait ramass! Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient une autre rception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un pain d'pice ou une pomme, dnouaient avec soin leur ficelle et, aprs avoir caress le chien, repartaient sans dire au revoir une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte. Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en apptit, aprs s'tre assur que sa gamelle a soupe tait bien vide et lche et relche, s'en vint rder autour des vannettes pleines et tcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui recouvrait la pte. --Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'cria la Gulotte. Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter la porte. La femme aussitt vint la lui ouvrir tandis que, gar de ct, les jarrets courbs, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied rglementaire, droit de page qu'il payait invariablement chaque fois que la patronne tait mise dans l'obligation de se dranger pour son service. Esseul, il erra autour de la maison. [Note 10: Raim: rameau] Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur o il dcouvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea consciencieusement. Il fut tir de son occupation par le retour de Mique qui rentrait fire dans ses foyers, une souris en travers de la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'tait pas pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni rplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus, quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amiti qui tiennent. Miraut le saurait peut-tre plus tard; pour l'heure, dsappoint, il s'assit sur son derrire et regarda la rue. Par peur, par dsoeuvrement, par besoin de crier, par rancune aussi peut-tre d'avoir t spar de son matre, rancune qui s'tendait tous et toutes, il se mit aboyer ceux qui passaient: hommes, femmes et mme les enfants. Les premiers n'y prenaient point garde, mais les bambins, pas trs rassurs, se sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'taient pas suivis. La patronne, s'tant aperue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses. Il s'loigna un peu et fit le tour du fumier o il ne trouva rien; il continua et passa devant la porte de la Phmie qui brandit son balai en s'lanant de son ct; ensuite de quoi, comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac, il rsolut de chercher sa subsistance de ct et d'autres et de faire d'abord, par le village, une petite tourne alimentaire. Mais c'tait pour lui jour de dveine. Beaucoup de portes taient fermes; les gamins, dont les poches taient bourres de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps autre une bouche, se refusrent, malgr ses caresses et ses amabilits, lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent cont qu'il leur avait japp aux chausses, l'heure d'avant. Il fit nanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit violemment expulser d'une curie o il qutait un peu trop prs du nid des poules; puis, fatigu de sa tourne infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui aurait peut-tre tremp sa soupe. Las! Il tait bien question de pte cette heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une crevisse cuite, ses cheveux filasses hrisss sur le front, la Gulotte, une pelle ronde trs long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture bante du four les grosses miches de pain qu'elle dposait prcautionneusement dans le ptrin vid, soigneusement racl et nettoy pour cet usage. Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pice, excitant plus fortement encore l'apptit du toutou; mais la grande queue de la pelle, bton fantastique et rude, en imposait Miraut qui, pour des raisons bien connues, voluait assez longue distance de sa matresse. Pourtant, quand elle eut achev sa besogne, remis la perche en place, bross les miches et empli le four d'une grosse brasse d'chines[11] faire scher pour la fourne prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est--dire en modulant de petites plaintes assez brves et rptes. [Note 11: chines: morceaux de rondins refendus de un mtre ou quatre pieds de long.] --Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crve si tu veux. Va demander ton matre qu'il te donne, fallait aller avec lui. Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et qu'il continuait dolemment rclamer, elle se fcha et le rexpulsa violemment de la pice et de la maison: --Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-mme, puisque tu es si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour a! De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation quitter sans dlai la cuisine, mais il la saisit parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prt contact avec ses reins ou son cul pour obtemprer rapidement. Fatigu et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il se mit en qute d'un coin abrit, monta au haut de la leve de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de foin chapps la bottele de Lise, se coucha en rond, le museau sur les pattes de derrire. Il ne s'mut pas le moins du monde des roulements de voiture, des meuglements de vaches rentrant du pturage, ni de bien d'autres bruits encore qui n'intressaient point ses besoins immdiats; mais le reniflement de Bellone au bas de la leve de grange, si lger qu'il ft, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez. La Bellone tait une amie et une puissance. Elle pourrait sans doute lui tre utile. Ne l'avait-elle dj point dfendu contre ce mchant roquet de Souris, lors de sa premire sortie? Il se prcipita sa rencontre en lui faisant des courbettes et se mit sans faons lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute dcouvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque autre charogne plus ou moins avance et forte en odeur, mettait des manations qui chatouillaient fort agrablement ses narines; aussi lui lcha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'tait pas d'humeur prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'ide de la suivre en fort, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer vers la corne du bois o elle allait lancer un livre dont elle connaissait, dix sauts prs, la rentre habituelle et les buissons familiers. Les heures se tranrent longuement. L'estomac du chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrire, puis cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois. Cependant, il se faisait tard. Lise, aprs avoir vaqu ses affaires et djeun frugalement l'auberge, revenait maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, dcharg, sentant l'curie, marchait d'un bon pas. Ainsi qu'il l'avait promis Pp qu'il avait rencontr en allant, il s'arrta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par Velrans. --Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce serait me faire affront. On attacha un instant Cadi un anneau scell dans une pierre de taille de la porte, tandis que Lise, d'avance, s'excusait de la brivet de sa visite: --Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen, et puis, je ramne un cochon. En cette saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre la nuit et laisser les btes prendre froid. la nouvelle que Lise ramenait un goret, Pp, comme tous les cultivateurs l'eussent fait, manifesta le dsir de le voir. Il tait li dans un sac et, de temps autre, tmoignait, en poussant un grognement, de l'ennui de n'tre pas libre. On dlia la ficelle et il mt sa tte au trou. --C'est un verrat, prvint Lise. --Te l'a-t-on garanti comme tant bien chtr? s'inquita son ami. Tu sais que, quand ils sont mal affts, la viande n'est pas bonne et empoisonne le pissat. --La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lise. Pp cependant l'examinait en connaisseur, le ttant, lui ouvrant la gueule. C'tait une jolie petite bte, toute grassouillette, qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux. --Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier. --Oui, confirma Lise, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans trop marchander. a fait une bte de plus; avec mon chien, ma femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et ui-ci, comment que je vais l'appeler? --Puisqu'il a une si bonne cafetire, appelle-le Caffot, conseilla Pp; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lpreux, mais faut pas tre trop difficile et c'est assez bon pour un cochon! --a fait donc six btes dans la bote, sans compter les poules; mais Miraut se charge de les claircir. L-dessus les deux camarades entrrent dans la cuisine pour parler chiens, chasses, livres, renards, et vider une bouteille de derrire les fagots. Pp en tait son vingtime capucin; il annona la chose non sans une petite pointe d'orgueil son confrre en saint Hubert, puis il s'enquit de Miraut. Lise en tait satisfait, trs satisfait; il narra mme avec complaisance ses dernires aventures, en dduisit qu'il serait bon chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne professt point son objet les mmes sentiments que lui, leur rendant tous deux, au chien comme au matre, la vie aussi dure que possible. --Ah! renchrit Pp, elles sont toutes les mmes et ne voient que les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles. Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les annes o la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de gibier pour doubler au moins le prix du permis. Lise, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que cette mauvaise humeur de la Gulotte, provoque peut-tre par son absence prolonge le jour de la foire, passerait certainement, qu'au demeurant, il tait assez grand pour y mettre bon ordre si a devenait ncessaire. Ils se quittrent aprs s'tre souhait le bonsoir, et Lise revint Longeverne au trot soutenu de Cadi. Sitt qu'il fut arriv, il commena par remiser chez Philomen la voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait termin son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et prendre le caf par la mme occasion. L-dessus, Caffot dans le sac sur son paule et grognant plein groin, il se dirigea vers la maison. --Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi? ronchonna-t-il, en apercevant, par la fentre de la cuisine, la Phmie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a encore du Miraut l-dessous. De fait, le cochon n'tait pas encore terre et il n avait pas mme eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant sous le nez une volaille demi dplume dont une cuisse tait, parat-il, ronge, lui beuglait au visage: --Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale murie de vice m'a tue! Et il m'a effariant toutes les autres; il m'en manque encore deux ou trois l'heure actuelle, et tu me les paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye! --Minute, calma Lise, tu es bien sre que c'est mon chien qui a tu celle-ci? --Si je suis sre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du maire qui a vu quand il leur courait aprs, il y a la servante du cur et les filles de chez Tintin qui lavaient la bue et c'est les petits du Ronfou qui lui ont repris la gueule. Il avait fil dans un buisson, il l'avait dj moiti dplume et il tait en train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de lui faire lcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras peut-tre encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue! --Combien vaut-elle, ta poule? --C'tait ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les jours... --Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te demande combien tu veux de ta poule? --Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine... --... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle t'aurait faits jusqu' sa mort et les nites de petits poussins qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-l jusqu' la douzime gnration. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule. Combien vaut-elle? --Quat'francs! rugit la vieille fille. --Une crevure comme a qui ne pse pas deux livres! riposta Lise. Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut trente-cinq sous, peine. Je t'en donne trois francs ou rien. --C'est malheureux, larmoya la Phmie en empochant les trois pices. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui casserai les reins! --Avise-t'en, conseilla Lise, et tu verras s'il se trouve Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc, rappela-t-il la vieille fille qui s'en allait, emportant sa volaille, mais je l'ai paye ta poule et assez cher, je crois; j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir de la laisser ici, hein! --Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter. --Je m'en charge, rpliqua le chasseur qui aussitt commanda sa femme de la plumer sans dlai et de la mettre la casserole. a fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il. La Gulotte, faute de pouvoir se dgonfler, cumait de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans prendre garde elle, Lise le reprit sous son bras pour le porter sa hutte. Il lui versa immdiatement dans l'auge son manger et, aprs s'tre assur qu'il avait une litire abondante, il revint la cuisine. Philomen entrait justement. --Je pense bien, affirma la Gulotte, d'un ton autoritaire et s'adressant son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un vorace comme celui-l qui se met aux poules. Nous n'en avons pas les moyens. --Il faut voir, atermoya Lise, je vais d'abord le corriger. Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils pntrrent dans la remise o tait attach le chien. Le pauvre animal, qui avait t fabuleusement ross, n'osa mme point se lever l'approche des deux hommes. Craintif, le poil tout hriss, il battait lentement son fouet, la tte aplatie sur la paille, les regardant d'un oeil rouge et charg d'angoisse. Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole Lise qui allait gronder et tempter. --Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il n'a srement pas bouff depuis hier au soir. --Cr nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lise son tour. Ah! la sacre vache! Laisser une bte avoir faim! a n'est pas tonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et voil, c'est la faute du chien! Attends un peu! Ils rentrrent la cuisine. --Me dirais-tu bien quelle espce de soupe le chien a mange aujourd'hui? --De la soupe; bien sr que j'y en ai fait! --Et avec quoi, s'il te plat? --!... --Je te demande avec quoi, sacre garce! --Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four, j'ai prpar la hutte du cochon, arrang le mnage, fait le souper... --a va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est celui-ci que tu auras affaire. Et Lise dsignait du doigt le bout carr de son solide brodequin ferr. --Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'ide de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, laisser les btes crever de faim! CHAPITRE IX Sur le conseil motiv de Philomen, Lise se rsolut enfermer Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les premiers actes dterminent toujours des habitudes et d'autant plus tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part leur cration. De mme qu'une vache qui a dcouvert un passage travers une haie essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer nouveau, de mme Miraut ne reverrait pas de lapins sans prouver le vif dsir de les faire encore tourner en rond comme au premier jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu' se bien tenir. Les racles et corrections qu'il avait reues ce sujet ne seraient pas suffisantes pour l'empcher de recommencer, et cela se conoit aisment, car, l'ide de lapin et de poule, s'associaient bien plus vivement en lui les ides de plaisir, de jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir de la rosse subie pour ses mfaits. Le premier acte venait de lui, tait actif et quasi volontaire, le second n'tait que passif et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens trs tnus dont le plus fort tait celui de conscutivit. Encore les coups de pied dont la Gulotte, sans raison, l'avait gratifi prcdemment taient-ils toute valeur ducatrice ce chtiment. C'est pourquoi, ds qu'il aperut une poule, il ne songea plus qu' lui donner la chasse. Pour l'instant, claquemur dans sa remise, sur sa botte de paille, parmi les objets htroclites que son activit avait rassembls, il n'aspirait qu' un but: sortir. Mais Lise n'tait point l. La porte de l'curie, solidement rpare par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion de ce ct. Restait la rue laquelle on ne pouvait accder qu'en rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la fentre, et cette ouverture se trouvait perce cinq bons pieds au-dessus du sol. Miraut, prompt l'action, n'hsita point et chercha d'abord atteindre la fentre; il tenta plusieurs lans inutiles, accrocha tout de mme une fois le bout de ses pattes au rebord intrieur de l'embrasure, mais, entran par son poids, retomba lourdement terre. Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle tait de chne et massive, mais peu importait Miraut l'essence de bois dans laquelle on l'avait taille. Un travail qui, un humain raisonnable, parat colossal, dmesurment long, impossible, et le dcouragerait devant l' quoi bon, n'arrte pas un chien, un chien qui lutte pour sa libert, un chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou presque rien des contraintes domestiques. Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste l'endroit o il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le cadre de bois. Dure besogne, car c'est par cts surtout qu'un chien peut mordre et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gnait normment. Il fallait qu'il travaillt avec les dents de devant, les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, cet organe tellement sensible et si dlicat chez le chat comme chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point les faire souffrir et diminuer leur admirable flair. Miraut cependant commena et mordilla la coupante arte, amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une heure il en avait peine brch un centimtre lorsqu'il entendit claquer la porte de la cuisine. Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait dj ou plutt il sentait que ce qu'il faisait tait oppos la volont des matres auxquels il devait obissance; s'ils eussent t l, il se ft abstenu; en leur absence et loin du chtiment, il s'appliquait, tous instincts dbrids et tendus, contre-carrer une dcision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui rappelant que le manche balai est un instrument redoutable, il s'tait arrt, mais ds qu'il ne perut plus rien, il retourna vivement besogner. Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout son ide, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxime fois. Il bondit en arrire en hurlant sous le coup de baguette que la Gulotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant pleine gorge: --Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger la porte de dehors. Lise, arrivant, ne put que se rendre compte du dgt. videmment, on ne pouvait nier; il para la querelle en dclarant qu'il allait recouvrir l'arte et le coin attaqus d'une bande de fer-blanc, ainsi qu'il avait dj fait pour la porte de l'curie. Il s'y mit immdiatement et laissa Miraut sortir et se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil et, ds qu'il voyait le chien carter les narines en s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir, prononant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obissant et craintif, revenait apeur auprs de lui et lui lchait les mains et, la figure pour tmoigner sa soumission ou demander un pardon qui lui tait accord d'un hochement de tte la fois amical et grave. Cela n'empcha point que, le lendemain, un carreau de la croise de la remise fut bel et bien cass par le jeune chien qui, ne pouvant plus s'attaquer la porte, avait russi, Dieu sait comment! atteindre la fentre et prendre par cette voie la clef des champs. Et deux heures aprs, tous les gamins du pays cernaient Miraut, qui venait de jeter l'pouvante et la terreur parmi le troupeau picorant des poules de la Phmie, laquelle gueulait comme un putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-l lui en avait srement mang une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de sang. Le fait en lui-mme tait exact: Miraut avait une patte ensanglante. Il y eut une scne nouvelle entre la Gulotte et la Phmie et Lise qui rentrait: chacune des femmes voulant crier plus fort que l'autre. Les gamins bientt ramenrent le coupable, qui opposait la plus nergique rsistance, se faisant littralement traner, et le chasseur alors s'aperut que son chien avait la patte coupe. Furieux son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut, il se prparait, sans autre prambule, gifler la Phmie lorsque sa femme, s'interposant temps, lui apprit que c'tait le chien lui-mme qui s'tait coup en cassant la vitre de la fentre de la remise. --Alors, riposta Lise, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille dplume, ce n'est pas d'avoir mang une poule, qu'il s'est ensaign. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras grogner aprs. Renseignements pris, toutes les poules de la Phmie se retrouvrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait pas eu de morts, ce n'tait point de la faute Miraut. Cette fois, la Gulotte ne tempta point et n'invectiva personne. Fine mouche, profitant de l'exprience acquise, elle essaya de prendre son mari par la douceur. Lise, agit de sentiments contradictoires, ayant la fois l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau sale et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se plaignait et aurait bien voulu qu'on le laisst se lcher tout seul. --coute, Lise, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons pas garder cette bte: elle va nous faire arriver toutes sortes d'histoires. Voil dj pour plus de six francs de poules qu'il nous cote, et maintenant qu'il a commenc, quand veut-il s'arrter? Je ne parle pas pour les ntres, mais pour celles des voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils t'en voudront quand mme et croiront t'avoir fait un grand cadeau en acceptant ton argent. Je t'en supplie, dbarrasse-t'en! c'est ce qu'il y a de mieux faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans les ctes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne peux pas le vendre et que ce serait faire injure Pp et au gros. --Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on peut le corriger, atermoyait Lise, fermement dcid au fond ne pas s'en sparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui dornavant et, ds que je le verrai loucher du ct des glines, je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre qu'il n'y doit pas toucher. Philomen arrivait, mu par la rumeur publique et les bruits contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait trangl toutes les poules de la Phmie, de l'autre que quelqu'un (on ne disait pas qui) lui avait tranch une patte d'un coup de serpe. Lise remit les choses au point, et Philomen rflchit. --Mon vieux, exposa-t-il sans autre prambule, cette histoire-l est bien emm...btante. Ds qu'il manquera une poule quelque part, tu peux tre sr qu'on accusera ton chien, et il aura beau tre innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien l dedans, que ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui ait fait le coup. J'en connais mme qui seraient assez fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou mme les leurs, les boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre. --Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la Gulotte. --Oui, mon vieux, tche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre ct, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, courir aprs quelque bte: les uns, c'est les chats, a n'a pas grande importance parce qu'ils savent se dfendre et peuvent grimper aux arbres; d'autres prfrent les lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons, et a c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien dcids, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur les glines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne peut pas le laisser tout le jour enferm, que a le rendrait malade; comme, d'un autre ct, quand on ne le surveille pas, il course la volaille, tu n'as qu' lui mettre une muselire lorsque tu voudras le lcher. Lon ira demain Vercel; dis-lui qu'il t'en prenne une prs de Chacha le bourrelier; pour une pice de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras tranquille. --Las, moi! quarante sous encore de jets loin pour cette charogne, ragea la Gulotte furieuse, qui esprait une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen. Lise se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin, aprs un jour de claustration prparatoire, on mit la muselire Miraut. Comme ce fut le matre qui opra, il se laissa faire sans trop de rsistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule. Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immdiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mchoires. Lise alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se prcipiterait aussitt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors: quelque chose le proccupait et le gnait. Il porta la patte son nez et tcha d'accrocher une courroie, mais la griffe ne fit qu'rafler lgrement le cuir et retomba. Bien qu'il loucht affreusement, il ne pouvait se rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait bien, au toucher, que c'tait quelque chose d'embarrassant, et, au nez, que c'tait une substance qu'il serait agrable de mastiquer avec les dents; toutefois, l'impression de gne domina bien vite tout le reste, et il ne rva bientt plus qu' faire sauter cette entrave agaante. Il alla flatter Lise et se frler lui comme pour lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement Lise n'accda point son dsir. --Voil ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les poules! Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se plaignt et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se plaindre. C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens lui, de faire sauter la muselire. D'abord il se gratta aux angles des buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, toutes les artes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se remit travailler de la patte, s'accroupissant terre, le museau sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant, frottant, s'excitant, s'nervant, hurlant, devenant comme fou de dsespoir. la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant se mit se piocher les bajoues une allure vertigineuse, pour tcher de faire sauter ou cder les terribles bandes de cuir qui lui laaient si impitoyablement les mchoires. En moins d'une heure, il se pela entirement les deux cts de la tte, si bien qu'en quelques endroits mme la peau tait absolument vif et ensanglante; il gratta plus haut une autre lanire; il grattait avec frnsie, il aurait gratt encore si Lise, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abmait le portrait, et craignant qu'il ne devnt fou, ne lui et enlev enfin sa muselire. C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit petit. Mais, le jour suivant, ds qu'on lui eut reboucl les courroies derrire la tte, il recommena de plus belle se griffer la gueule en hurlant. On ne pouvait videmment le laisser ainsi: il se serait plutt saign. Lise, fort ennuy, la lui retira tout fait en se disant: Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller. Et il se mit arracher les choux de son jardin tandis que le chien rdait autour de lui, heureux d'tre enfin dbarrass et libre. Longtemps il resta l gratter le sol, mordre les tiges de pomme de terre, transporter les bouts de perches de haricots, si bien que le braconnier, tranquillis, ne pensait plus s'assurer de sa prsence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe, lorsque, telle une sorcire, la Phmie apparut dans le sentier de l'enclos, une poule morte, tue, d'une main, de l'autre ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle. Cette fois, Lise sentit la moutarde lui monter au nez: il devint tout ple, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait d'arracher. La Phmie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire, et, devenue blme son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser: --Je te le ramne. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et moi, mais nous sommes arrives trop tard. Elle m'a dit de te l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas si on te la fera payer. --Je te remercie, profra schement Lise. Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier, lchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec cette cravache d'un nouveau genre, corps mme du dlit, il administra Miraut une vole fantastique et terrible, frappant d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de faon qu'il sentt bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, l'avenir, de s'attaquer encore ces bestioles-l. Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout. --Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traneras celle-ci, tu la traneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu' ton saoul! Attends un peu. Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes une autre ficelle qui se nouait elle-mme sur le dos et, dans cet appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, traner la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui, Lise, tant toujours prsent pour lui faire honte et lui rappeler en grondant qu'il n'tait qu'un mchant azor de rien du tout, un jeanfoutre de vice qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m... qui il en ficherait jusqu' ce qu'il en crve s'il s'avisait de recommencer jamais. Trois jours, comme il en avait t dcid, Miraut en laisse, et la poule en bandoulire, dut suivre Lise, qui les gosses faisaient cortge et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut tait honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la pudeur, et ils sentent trs bien la raillerie. Il baissait le nez, s'embarrassait dans les jambes du matre, regardait avec des yeux navrs et, quand il n'tait pas observ, cherchait se dbarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point couper les ficelles et, s'enfonant le nez dans la plume qui le chatouillait, il ternuait et il pleurait. Lise fut inflexible. --Tu la traneras, mon cochon, rptait-il, jusqu' ce qu'elle pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, a t'apprendra. C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez. De dgot pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un forat trane son boulet, agac du contact, coeur par l'odeur, Miraut, pour ne point la toucher, marchait en cartant les pattes, et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui tait possible de le faire. Le quatrime matin, des griffes et des pattes, dans le mystre et le silence, il russit, on ne sut jamais comment, s'en dptrer enfin. Lise, allant le prendre sa remise, trouva dans un coin la poule intacte, aussi loigne que possible du chien, qui jetait des regards inquiets tantt sur elle et tantt sur son matre. Aprs qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu, le chasseur, revenu prs de Miraut, se laissa enfin mouvoir par le pauvre toutou, qui se leva hsitant et, timidement, se hasarda lcher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur le pantalon de droguet. --Tu tcheras de recommencer, profra-t-il fortement, mais sans colre ni menace, en dsignant la gline d'un index svre. Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lise et Miraut et que ce dernier fut radicalement corrig de la sotte manie de courir la poule, gibier qui tait en effet bien indigne du nez fameux du clbre chien de chasse qu'il devait tre un jour. CHAPITRE X C'tait un soir calme de fin d'automne. La nuit, grands pas, venait, noircissant par degrs la chape bleue du ciel qui s'toilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la tideur enveloppante; les fumes montaient calmes des chemines, formant sur les carapaces bigarres des toitures un lger manteau vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur paisible et chantante qui tait comme la respiration vigoureuse ou la saine manation sonore du village. Point trop las de sa journe, les deux jambes de part et d'autre de l'enclume chapeler les faux, fixe dans le vieux tronc de poirier sur lequel il tait assis califourchon, Lise le chasseur, Lise le braco, rvait en fumant sa pipe. Plus fatigu, lui, d'une longue randonne en plein champ, Miraut s'tait gravement assis sur son derrire, et, impassible et clignant des yeux par moments, regardait son matre, tirant d'normes bouffes de son ternel brle-gueule. Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitt, frtillant et aimable, pour saluer, en lui sautant la poitrine et en lui lchant les mains, l'ami Philomen, matre de Bellone. --Salut, ma vieille branche! s'exclama Lise. --Je suis venu en bourrer une prs de toi, histoire d'attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour sige le bout quarri d'une grosse poutre noircie par les intempries et qui servait de banc rustique. Et les deux hommes se mirent deviser des travaux de la saison, du bl qu'on commenait battre et qui rendait pas mal, des labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du bois qu'ils couperaient aux premires heures de libert et des dfrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain. Miraut s'tait rassis. Les rumeurs s'taient tues. La conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnrent la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements conscutifs et alterns de trois coups chacun annonant la vole de l'anglus du soir. Presque aussitt, en effet, le lourd marteau d'airain battt pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons s'parpillrent en roulements presss. Toujours assis sur son derrire, Miraut frmit; ses oreilles se soulevrent et il secoua la tte plusieurs reprises; puis, levant le nez au ciel, il se mit hurler pleine gorge lui aussi, poussant jusqu' puisement sa plainte dsespre. --Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler Lise. Mais, chaque borde de sons, il se reprenait de plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en petite plainte triste et dsole comme un pleur d'enfant. --C'est drle, constata Lise; il n'avait pas encore pleur en entendant les cloches. --Il ne les avait peut-tre jamais remarques comme ce soir. coute comme l'air est calme, on n'entend que a, on dirait que a vous imbibe le crne comme de l'eau qui entrerait dans une ponge; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme ravines par un torrent. a ne m'tonne pas que cela fasse mal Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est parce qu'ils souffrent. --Heureusement, continua Lise, qu'ils ne les entendent pas souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille est meilleure que l'oeil), arrivent les en distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air ft calme, qu'il ne vnt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni dans nos gestes ne l'intrigut pour que ce pauvre Mimi ait cout et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, par surcrot, la pluie pour demain peut-tre ou pour aprs-demain au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus gs, qu'ils arrivent partager leur attention et, comme nous, voir, entendre et renifler tout ensemble. --Ce ne peut pas tre, comme le croit la Phmie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches, puisqu'ils poussent les mmes tristes hurlements, ou peu prs, en apercevant la pleine lune se lever derrire les arbres du mont de la Cte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris! --C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans leur peau et peut-tre qu'ils ne le savent pas eux-mmes de faon prcise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie. --Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les pouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agits et inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de point de repre pour contrler sa marche, ils n'y font plus attention. --J'ai remarqu aussi, dit Lise, que ce sont surtout les chiens de garde qui aboient la lune, tandis que ce sont les ntres, les chiens de chasse, qui hurlent la voix des cloches. --a ne m'tonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent gure d'autour de leur niche sont, plus que les autres, sensibles ce qui remue; quant aux ntres, ils ont le nez et l'oreille extrmement dlicats; d'ailleurs l'oreille et le nez, a doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, a a d lui branler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le mme effet qu'une odeur de bte froce, d'un loup par exemple, ou mme aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-tre encore que a lui a fait comme un pincement douloureux; nous ternuons bien, nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas pourtant avec notre nez. --Heureusement, plaisanta Lise, que lui n'ternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les livres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur intelligence, en tout cas. Tout de mme, ce serait un sacr type que l'homme qui runirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et l'oreille du livre, condition qu'il ait le cerveau en consquence. --Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranches ou aux brches des murs de lisire pour trouver l'endroit o le livre a fait sa rentre. --J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il prtendait tre au moins aussi malin que son chien, et o l'autre trouvait du fret il se foutait quatre pattes lui aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on ne lui en a pas laiss le temps, car on a reconnu qu'il tait louf et on a t oblig de l'emmener l'asile de Dle, o il est claps. On a mme racont, dans le temps, que ce serait un gardien de l'tablissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il avait soif. Ce gardien-l tait alcoolique, il se saoulait, il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabe qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps autre pour avoir de quoi licher. En t, naturellement, il claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que c'tait l'effet du chaud. On ne s'est aperu de ce petit mange qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour touffer l'affaire, le bonhomme, de gardien, est pass pensionnaire, et voil tout. --Mais as-tu dj purg Miraut? interrompit Philomen. --Non, avoua Lise, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent. --C'est trs bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant; ta place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus g et de bonne race. --Je sais bien, mais qu'y faire? --Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose tenter, et souvent les meilleures prcautions ne servent de rien; tout de mme, ta place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur de soufre dans du lait ou du caf noir. Ils arrivent trs bien avaler le tout. --Le meilleur remde est encore qu'ils soient forts et robustes, mais cela non plus n'empche rien bien souvent. --La soupe est trempe, vint annoncer la Gulotte. --La manges-tu avec nous? invita Lise. --Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et la revoyure. -- revoir, mon vieux, rpondit Lise secouant sa pipe et rentrant dans la cuisine, prcd de son chien. Il arriva ce que Philomen avait prdit et que Lise craignait. Malgr les purges de caf noir et de fleur de soufre, un beau matin, l'appel de son matre, au lieu de bondir en cartant sa paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec hsitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, taient tristes et rouges, et du nez suintait une vague mucosit incolore comme une salive trop paisse. --Nom de Dieu de nom de Dieu! mchonna Lise. Voil que a y est! Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crve pas! Miraut mangea tout de mme la moiti de sa terrine de soupe laquelle le braconnier avait ajout, pour la rendre meilleure, un peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil lgrement hriss et rche, se coucher en rond derrire le pole allum de la chambre. Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient chassieux et l'apptit disparaissait avec la fivre qui l'avait envahi: bien que la temprature ft douce, Miraut grelottait. Le matre essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du lait: le chien, presque contrecoeur, but le lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussire jaune. Alors Lise chercha se rappeler les vieux remdes usits en pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commena par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prpara un empltre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrire du crne de Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertbres cervicales et appliqua l'empltre, qui adhra aussitt. On dit que a les gurit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est bien ton service, et si a ne lui fait pas de bien, a ne peut pas non plus lui faire grand mal. Mais la poix n'opra gure. Miraut maigrissait, souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours frais devenait chaud, sa langue sche; il ventait, disait Lise, c'est--dire respirait comme un soufflet violemment press. Et il avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et l, triste comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tte dolente de ct, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir. Il eut des constipations opinitres, puis des diarrhes puisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couch en rond, serr sur lui-mme, les muscles contracts par un perptuel grelottement, l'chine rugueuse, comme un petit vieux maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complte indiffrence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaiss et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps autre le flairer: toutefois, comme il n'avait pas conserv sa bonne odeur de sant, ils ne le lchaient plus; mais souvent ils se couchrent tout contre son poitrail pour le rchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'o nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient dsesprs. Il se taisait obstinment. C'est que son mal tait en lui et que toute souffrance dont les btes ne voient pas la cause, ou qui persiste cette cause tant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien ou un chat ou une autre bte domestique, car les sauvages, eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend: son cri est un appel, une plainte, un dfi ou une lutte; si la source de douleur disparat, si la cause n'est plus apparente, il se tait. Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonn; mais qui n'a vu de misrables animaux crass par des automobiles, des tramways ou des voitures! Ils hurlent pouvantablement sous le choc, mais cinq minutes aprs, quand on les a ramasss, mis sur la paille, ils se lchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent sans se plaindre. Ils n'ont pas besoin, ceux-l, de philosophes pour leur enseigner le stocisme. Si grand que ft le dsarroi physique et moral de Miraut, il ne se plaignit jamais, mme le jour o la Gulotte, qui n'avait point dsarm et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine, profita d'une absence de Lise pour le jeter brutalement dehors. Violemment, coups de savate, elle te le balaya, comme elle disait, de son plancher, esprant qu'elle en serait pour tout de bon dbarrasse bientt. Il ne faisait pas froid, ce jour-l, heureusement, et la rentre du braconnier provoqua la rentre du chien. Cependant, Lise se dsesprait. Il passait de longues heures ct de son Miraut, lui prenant la tte dans les mains, le caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un gosse, lui desserrant les mchoires pour le contraindre avaler quelques gorges de lait ou quelques bouches de viande que la pauvre bte, souvent, revomissait presque aussitt. Mais ni soins ni remdes n'agissaient. Il n'y a rien faire contre la maladie! La maladie, mot vague et indfini comme les troubles qu'elle provoque! D'o vient-elle? on ne sait pas. Comment la gurit-on? On ne sait pas non plus. Les vtrinaires, mdicastres ou potards ont bien invent des sirops, fabriqu des pilules, compos des poudres, mais tout a, c'est de la foutaise dont le plus clair rsultat est de faire passer les cus de votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les paysans et les bracos qui se sont livrs, au sujet de ce mal mystrieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures les plus bizarres. D'aprs les uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour la bte, et l est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystre. Enfin, d'aucuns veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais affection de la moelle pinire, crise de croissance ou bronchite, nul n'a jamais t capable d'indiquer une cause prcise ni de fixer un remde. Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un Velrans qui passait par l et qui le vit conseilla Lise de le conduire immdiatement son compatriote Kalaie, lequel tait possesseur du secret pour gurir les chiens de la maladie. En ce moment, la peau de Miraut prsentait par endroits des taches rousstres, se boutonnait, devenait pustuleuse et crouteleve, tellement, disait la Gulotte, que c'tait une dgotation de garder une pareille charogne dans la chambre du pole. Le Velrans insista. Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une huitaine, le soignait dans le plus grand mystre et, au bout de ce temps, vous le rendait parfaitement guri. C'tait un secret, un secret qu'il tenait de son grand-pre, lequel reboutait aussi les entorses et arrtait les dartres, et qui se perptuait dans la famille. Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets pour d'autres gurisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait le confier personne et ne demandait pas qu'on lui ament des btes; mais il n'avait jamais refus d'en soigner une et--ceci faisait partie sans doute des rgles observer pour obtenir la gurison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter d'argent comme rtribution. L'aprs-midi mme, Lise attela Cadi la voiture de Philomen et conduisit Miraut Velrans. Il alla remiser le cheval dans l'curie de Pp, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous deux menrent Miraut chez le miraculeux gurisseur. Kalaie, paysan ais et rieur, examina le chien, auquel il fit dresser aussitt un petit matelas sous le pole de la cuisine; ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la politique. tant bon catholique et pratiquant, il n'tait pas d'accord avec Lise, mais ce n'tait point une raison pour mal soigner Miraut qui, lui, n'tait pas socialiste ni ractionnaire et n'avait pas, heureusement, d'opinions touchant la Sparation des glises et de l'tat. La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point: que tous les dputs et snateurs, radicaux comme clricaux, n'taient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, on se spara en se serrant la main. --Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il pourra marcher tout seul, je te le promets. Lise, plein de craintes et d'esprances, retourna Longeverne, o la semaine lui parut dmesurment longue. Soit que l'ruption cutane et t un heureux drivatif, soit en effet que le remde de Kalaie ft vraiment souverain, au bout de la huitaine Miraut tait guri; il se levait, marchait, mangeait; l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait, l'apptit reprenait. --Tu n'as qu' lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie Lise et Pp. -- propos, comment va Caffot? s'inquita ce dernier. Tu ne m'as jamais reparl de ton goret. --Il va bien, trs bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui. --Ah! --Oui, la premire fois que le chien s'est approch de l'auge, o il barbotait, pour le flairer, il lui a pouff et renifl au nez comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bte polie, ne lui pardonnera pas de sitt; aprs tout, a n'a pas d'importance, mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma parole, tu viens de me rendre un sacr service. Tu ne peux pas refuser de trinquer avec nous l'auberge; malgr que nous ne soyons pas, en politique, du mme bord, a n'empche que tu es un bon bougre et que je serais vex si tu n'entrais pas prendre un verre et revoir ton malade quand tu passeras Longeverne. --C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits services qu'on se doit entre pays. On s'en fut l'auberge o, la politique aidant, d'un litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pp voulut qu'on allt chez lui goter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on ft une troisime pause dans sa maison pour juger de la qualit de la sienne, si bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compres, parfaitement d'accord et amis comme cochons, se sparrent, saouls comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite sa dcharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lise. Longeverne, cependant, la Gulotte, anxieuse, nerve comme au premier soir, attendait le retour de son homme, esprant bien que le chien, nonobstant remdes et sorcelleries, serait enfin crev. Elle plit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois, son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que jamais, le petit chien qui, affam par la marche, vint sans tarder flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine. --Tas de cochons! mchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie. Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le chien se dbrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se coucher la chambre du dessus. Lise, pour se venger, prpara aussitt Miraut une soupe plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne mnagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un convalescent, ce n'tait peut-tre pas suffisant, il ouvrit le buffet o il dcouvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis en rserve par sa femme pour le repas du lendemain. --Tiens, s'exclama-t-il en le jetant Miraut, mange-le, mon petit: a lui apprendra, la vieille, faire la gueule! C'est elle qui fera maigre demain. CHAPITRE XI Miraut reprit rapidement. --Il profite, il se remplit, disait Lise Philomen qui lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui bien connus, des vellits d'en faire autant, mais par d'autres moyens. --La garce! ajoutait-il. a ne manque jamais! Si, au printemps, elle ne fait pas sa porte, vers la fin de l'automne elle en a au moins pour trois semaines tre en folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre, bien gard. Tous les cabots des environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes portes, ces salauds-l. S'ils trouvaient le moindre passage! malheur! ah! nom de Dieu! a serait bientt fait. Quand je suis l, a va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si j'ai m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale btard de roquet ne parvienne s'introduire dans la canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais que pour tuer la porte quand la mre a dball, mais c'est toujours bien embtant, a fiche la fivre la chienne, sans compter que des maternits comme a te gtent la race. Mon vieux, je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un btard quelconque couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais cette saillie-l laisse des traces sur les portes suivantes: oui, la race est souille, elle n'est plus pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours fait attention jusqu' prsent, je ne voudrais pas voir arriver la chose maintenant. --Tu n'auras qu' m'amener Bellone quand tu auras sortir, s'offrit Lise. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune faon; d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les btards, parce que je ne voudrais jamais faire le coup des chiens de chasse, une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques arrosoirs de rserve leur attacher quelque part. --Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure de risques, le train de derrire grossit un peu et le sexe se montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se laissent gnralement pas grimper, je dis habituellement, car dans ces sacres affaires de... chose, on ne peut jamais tre sr de rien. --Oui, goguenarda Lise, c'est la bouteille l'encre... rouge. Miraut avait repris sa situation dans la maison de son matre, c'est--dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un pre ou mme d'un grand-pre, la patronne, elle, le rossait avec l'nergie d'une martre et qu'il se garait des coups du mieux qu'il pouvait. Il acceptait d'ailleurs bnvolement cette position sociale, n'imaginant pas qu'il en pt, pour lui, exister d'autre, ses souvenirs d'enfance tant trop lointains et depuis longtemps abolis. Trs vite il en tait arriv gnraliser que, sauf de trs rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est alli, ami et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout et partout craindre, viter et fuir. Il accompagnait trs souvent Lise dans ses alles et venues aux champs et au bois et commenait, son nez devenant subtil et puissant, s'intresser autre chose qu'aux volutions des corbeaux et au dterrage des taupes. Lise vivement l'encourageait quter, guidait ses recherches, le faisait suivre les murs de lisire, l'incitait longer les haies, traverser les buissons, fouiller les murgers chevelus de ronces, ne pas manquer les brches de mur, les ouvertures de tranches, les saignes de partage des coupes, tous endroits prfrs par les oreillards pour se gter ou rentrer en fort. L'odeur de livre, souventes fois[12] renifle, l'mouvait de plus en plus et le bouleversait profondment: sa queue, quand il tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois mme, la grande joie de son matre, il avait laiss chapper un jappement bref et chaud qui disait son fougueux dsir de se trouver nez nez ou mme nez cul avec le citoyen poilu qui mettait des manations si particulirement excitantes. [Note 12: maintes reprises] Un cureuil, aperu un jour terre et qu'il poursuivit en donnant pleine gorge jusqu'au premier arbre o il grimpa, puis qu'il regarda tonn, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et poil est prfrable, quant l'odeur et au got probablement, celui qui vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre le premier avec espoir de l'attraper. Lise, aprs chaque exprience, le flicitait, l'encourageait, le caressait, le rcompensait par un petit bout de sucre ou une couenne de gruyre soigneusement tenue en rserve pour l'occasion. De fait, il tait content de son chien et persuad, ainsi que le lui avaient prdit ses amis, Pp, le gros et Philomen, que ce serait un jour un matre lanceur. Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point t besoin pour celui-l, en effet, de le mener avec d'autres chiens pour qu'il apprt son mtier. Seul, de lui-mme, par la simple vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivt seulement un jour de fourrer le nez au derrire d'un capucin et a y serait dfinitivement, il serait sacr chien et grand chien; plus tard, quand il aurait appris avec son matre et avec Bellone toutes les ficelles du mtier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton. Ainsi rvait Lise, tandis que son petit camarade trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulires, des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps autre pour rafrachir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou isol, tel piquet de bois ou tel coin de mur prcdemment arross par des confrres inconnus. --On en fera quelque chose, disait le chasseur Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'tait comport sur un fret rencontr au bas des Cotards, non loin de la source de Bche. --Il y en a, en effet, toujours un de ce ct-l, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain sa Bellone, oblig qu'il tait de conduire du bl au moulin de la Grce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four. --C'est entendu, acquiesa Lise, je les collerai tous les deux la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop gosse pour penser ces affaires-l. De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne fut amene la Cte, tandis qu' une distance plus que respectueuse les mles la suivaient de l'oeil, craignant la trique du chasseur. On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchant d'avoir de la compagnie, vint lcher le nez de Bellone et lui mordre les oreilles. D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et filait; mais cette fois elle se prta au jeu, mordilla elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mchoires tantt une patte, tantt une oreille, tantt une autre mchoire; puis jugeant que les prliminaires avaient t assez longs, elle se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, carta la queue de ct et attendit. Mais Miraut, peine relev, ne songea qu' continuer un divertissement si intressant, remordre, se rouler de plus belle dans la paille, jouer de la patte et de la dent. Bellone se prta encore et de bonne grce ses fantaisies, jusqu' l'instant o elle recommena son mange, lui mettant bien en vidence le postrieur sous le nez. L'odeur, videmment, diffrait de ce qu'elle tait d'habitude, et Miraut, forc de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intrt, puis, pour complter son observation, hasarda mme un discret coup de langue; mais ses galanteries se bornrent l et les jeux et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore. C'est alors que la chienne, puissamment nerve sans doute, obissant l'on ne sait quel irrsistible instinct qui lui commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita vivement du train de derrire la faon des mles. Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-tre que c'tait un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques minutes cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en voulut faire autant. C'tait ce que demandait la chienne. Il commena ses premires tentatives sans autre ardeur que celle du jeu. Aprs quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bte en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mcanique et machinal qu'il ft, lui rvla-t-il les causes occultes et profondes de son geste? On ne sait; mais bientt il tenta de faire rellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler. Malgr le peu de rsultats obtenus, la chienne se prtait avec une bonne grce vidente ses manoeuvres. Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, remuant furieusement, pitinait des pattes de derrire, tordait le cou, hochait la tte, tandis que la chienne prenait l'air stupide et bat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient jamais. plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans rsultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire. Il s'enfivrait, s'excitait, se mettait en colre, tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mles qu'il devinait et sentait maintenant, tous ses sens veills, rder aux alentours et renifler aux portes. Lorsque Lise rentra, aprs avoir fait le vide autour de la maison, il le trouva creux et efflanqu qui continuait fbrilement ses exercices. --Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gnes pas: il n'y a vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donn, salaud! et pour rien, naturellement; sacre petite rosse, va! il s'en ferait crever. Et devant son matre, sans honte aucune, ni crainte, ni prjug pudibond, Miraut recommena deux ou trois fois encore ses tentatives amoureuses. --Hou! hou! l'invectiva Lise en branlant la tte. Encore un salaud qui sera port sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce. Et il le spara immdiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se serait plutt fait prir que de descendre de son poste avant d'avoir obtenu un rsultat que ni son ge, ni ses forces ne lui permettaient encore d'atteindre. --a lui apprend la vie, rpliqua Philomen qui Lise narrait les bats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant qu'il a fait a, qu'il se prend pour un grand garon de chien. --Je te crois, approuva Lise; hier au soir, il a lev la cuisse pour pisser et a ne lui tait pas encore arriv. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du ct de Bche. J'ai ide que le fret sera bon. Il a plu un peu, les livres sortiront de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on en trouvait un sur pied... Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du pantalon, comme s'il allait laguer sa haie du Cerisier, Lise partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrta la source o son chien avait dj, les jours d'avant, trouv du fret. Ce n'tait pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du bois, ne tarda point en effet frtiller de la queue et renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement pass par l. --Doucement! encourageait Lise en sifflotant sur un ton particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il est, le capucin. L! l! Miraut, s'exclama-t-il en lui dsignant du doigt une rentre, une brche de mur. Docile, le chien pntra sous bois, flaira, donna un coup de gueule, tourna, avana encore, revint sur ses pas, reniflant trs fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint de lui-mme la lisire, la suivit, trouva une autre brche et s'y enfila tout seul. --Trs bien, mon beau! approuvait Lise mi-voix, tu sais dj. Mais cela devenait srieux. Conscutivement, Miraut lcha trois coups de gueule, avana, cartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire, le fouet battant, s'engagea dans un pt de ronces. Et immdiatement, une borde d'abois frntiques suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrire le livre dboul qui montait le coteau et qu'il venait de dnicher au gte. Ah! ce fut une belle galopade. Bouaoue! bouaoue! bouaoue! --Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite, rptait, trs excit, Lise le soir mme en racontant l'exploit Philomen. Crois-tu, mon vieux, six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait, ui-l: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramen au lancer. Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais laiss faire, ma parole, je crois qu'il le mnerait encore! Ah! la bonne bte, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen, qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards! Cochon de cochon! M'est avis que l-dessus on peut bien boire une bonne bouteille. Et tout en se remmorant les premiers lancers de tous leurs dfunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus merveilleuses les unes que les autres, les deux compres, chez Fricot l'aubergiste, se cuitrent consciencieusement pour fter de digne faon cette journe mmorable. dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopine des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent spars, Lise, tout enfivr, plein d'enthousiasme, monologuait encore en revenant vers son logis: -- six mois! bon Dieu! quelle bte! quel nez! Et quand je songe que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en dbarrasse, que je le tue!... Ayant coup au court par le sentier du verger, il passait juste ce moment devant la fentre du pole, close de rideaux d'indienne et claire. Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre cette heure pour n'tre pas encore couche? Et il vint se coller devant les vitres, cherchant voir par un entre-billement de rideaux. Le spectacle qu'il dcouvrit le cloua de stupeur un instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa intrieurement un formidable juron et s'lana vers la porte. --Ah! je t'y prends, sacre sale garce, tonna-t-il; je t'y pince en flagrant dlit, chameau! Tiens, attrape a et encore ceci, ructa-t-il en lui lanant deux vigoureux coups de souliers au derrire. Et je t'en vais foutre, moi! Mais la Gulotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lise ne la poursuivit point davantage et s'apprta se mettre au lit, soliloquant, grognant et sacrant: --Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire que c'tait lui qui avait piss dedans. Faut-il tout de mme tre vache et vicieuse! Sacr nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver a! DEUXIME PARTIE CHAPITRE PREMIER Tant que ne fut point close la chasse, Lise, chaque fois qu'il eut sortir du ct des champs ou des bois, ne manqua jamais d'emmener son chien avec lui. Successivement il lui apprit bien faire les lisires sans oublier une rentre, tenir un champ de betteraves ou de pommes de terre, vrifier les trfles, sonder les luzernes, longer une haie de telle faon que le gibier partt du ct du chasseur, et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexplor du jour o son matre, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvime fois au moins en fouiller un, lui fit dloger de son gte un jeune levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois longues heures. Quand la clture fut prononce, le chasseur devint plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour viter les coups de langue, les histoires et les procs-verbaux, garda sa chienne la maison. Toutefois, comme les btes supportent difficilement la claustration, il la lchait de temps autre, le soir venu. Mais Bellone, docile et bien dresse, ne s'loignait du pays qu'avec l'autorisation de son matre. Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lass d'une longue tourne, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins comme doit la connatre un vieux de la vieille de sa trempe, allait trouver sa chienne l'curie et, branlant la tte d'un air entendu, lui disait simplement: Va! Bellone comprenait et, sans s'attarder rdailler aux alentours, filait directement vers la fort. Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agrable et peut-tre aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette expdition nocturne et cette partie de plaisir. C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint directement le trouver devant son seuil o il s'amusait s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de fer. Lise tait l. Aprs lui avoir souri en troussant les babines, s'tre tortille du cul comme il convenait pour le saluer respectueusement et lui avoir lch les mains de bonne amiti, elle rpondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de Miraut. deux ou trois reprises, la chienne lui pina les oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taaut de l'accompagner en guerre. En mme temps elle jappota, modulant de la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lise, depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manires, ne manqua pas non plus de saisir. Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne lchait sa chienne qu' bon escient, il accda au dsir de son chien qui, hsitant, tournait la tte de son ct, tout en conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin. --Vas-y! va! profra-t-il simplement. Et, d'un hochement de tte, il lui dsigna la fort. Tout heureux de cette permission, un peu ennuy tout de mme de partir sans le matre, il revint en hte lui sauter sur les genoux et le lcher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation, il fila comme une flche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou de la haie du grand clos. Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent dans la direction de la coupe. Lise rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva. --Eh bien? s'exclama-t-il simplement. --a y est, rpondit Lise, ils y sont. Elle est venue le prendre et il n'a pas t difficile dbaucher; ah, ma foi non! je n'ai eu qu' lui faire signe. --La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part Bche ou aux Maguets qui n'aura pas mettre ses quatre pieds dans le mme sabot s'il tient garer sa peau et ses viandes. --L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lise; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir reints aprs la premire semaine de chasse. --As-tu dj song tes munitions? s'inquita Philomen. --Oui, rpondit Lise; pour les cartouches de livre, je commanderai mes tuis et mes bourres Saint-tienne afin d'tre sr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira Besanon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant la poudre, de la superfine numro deux pour les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui faire arriver des histoires lui, ni moi non plus. --J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est gnralement pas mauvaise et, quand il s'agt de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout prs, a va toujours. C'est gal, j'aurais du remords de viser un livre avec une mauvaise cartouche dans mon flingot; s'il chappait, je ne pourrais m'empcher de dire que c'est bien fait pour moi. --coute, interrompit tout coup Lise, en portant l'index sa bouche. Loin, loin, peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'levait, suivi bientt d'un autre et d'un autre encore. --Ils ont dj lanc. --Non, non! pas encore, coute bien! Et, en effet, l'instant d'aprs, la rafale hurlante du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les paupires plisses, les deux amis, tirant de leurs pipes d'normes bouffes, coutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les inondait d'une joie pure. --Eh bien! je crois qu'ils le mnent, conclut Philomen au bout d'un instant. Le bruit de la chasse se perdit qu'ils coutaient encore. La conversation reprit, un peu dcousue, car tous deux, bien que parlant d'autre chose, prtaient quand mme toujours l'oreille aux rumeurs de la nuit, et ce fut simultanment qu'ils interrompirent leur causerie en remarquant voix haute: --Ils le ramnent! Et, en effet, on perut distinctement le bruit de la chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit dcrut de nouveau et se perdit encore et Philomen affirma: --Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur courir aprs; il est revenu vann de sa tourne d'aujourd'hui et cette heure il doit tre srement en train de roupiller ct de sa lgitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant. --Et moi itou, rpondit Lise. Aprs avoir convenu, pour rduire les frais de port, de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se sparrent en se serrant la main et Lise, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le verrou, gagna son lit et s'endormit. Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et s'tant relev en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du Fays, menaient encore une allure endiable leur oreillard. --Cr nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empcher de s'exclamer avec admiration. Et il revint se coucher, tout content. Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couch sur un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'curie. Il tait crott comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue, sur une longueur de trois bons pouces entirement pel et tout rouge, de mme que ses cuisses et ses ctes, disait assez avec quelle ardeur il avait fouett les buissons et s'tait battu les flancs. Il se leva l'approche du matre et le salua par des aboiements trs tendres en se dressant contre ses genoux. C'est alors que Lise remarqua qu'il tait rond comme un boudin et jugea qu'il n'avait pas d chasser, ainsi qu'il disait, pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard en lui contant que sa chienne se trouvait tre prcisment dans le mme tat. --Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la fentre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas me biler ni me dranger, elle pionce dans un coin et ne rclame rien. --Lui aussi, affirma Lise. --C'en est tout de mme un que nous ne reverrons pas l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux, qu'ils y gotent de temps autre: a les encourage et a les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien. Mis en got, en effet, par cette premire et fructueuse randonne, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite Bellone et la prier de l'accompagner la chasse. Il faut croire qu'une telle expdition tait inutile ou dangereuse ce soir-l, car Philomen, de qui la chienne, par de petites plaintes, alla solliciter l'autorisation rglementaire, opposa un veto nergique et sec sa demande. Docile et plus obissante que le chien, elle se rsigna et s'en fut se coucher sur son coussin ct de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien dcid, partait quand mme seul la chasse. Il fut moins heureux cette fois que lors de sa premire sortie et s'il lana tout de mme et suivit un capucin, il n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra trs fatigu la maison. Vers deux heures du matin, Lise fut rveill par un long jappement un peu rageur sous sa fentre. Il n'hsita pas sauter du lit et s'en fut ouvrir son chien qui, efflanqu, affam, se coucha aprs avoir fait une revue de dtail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la cuisine. La Gulotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale bte l'avait empche de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait rveille juste au moment o elle commenait s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sr, ces sorties-l, a finirait par mal tourner un jour ou l'autre. * * * Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandes taient arrives bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la cinquantime fois peut-tre, leur recette particulire concernant le chargement des cartouches. La demande de permis venait d'tre envoye la sous-prfecture par les soins de Jean, le secrtaire de mairie. Lise avait fait prendre auparavant chez le percepteur le reu de vingt-huit francs, ce qui provoqua devant Blnoir, le facteur, une scne de mnage terrible, d'ailleurs prvue depuis longtemps et laquelle les deux hommes ne prtrent que l'attention qu'elle mritait. Et puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le braconnier, trs loquace et dbordant de joie, confectionna ses cartouches. Le fusil du pre Denis, dment dgraiss et astiqu, avait t dcroch de la panoplie o il trnait parmi trois vieux sabres de pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui avait t sans doute fabriqu au petit Battant ou Rivotte, faubourgs de Besanon, afin d'viter d'inutiles frais de transport, un chassepot (souvenir des dsastres) et deux vieilles carabines simples, l'une pierre, l'autre piston, ornes des pontets en cuivre et munies de canons immenses. Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuy les pattes contre sa poitrine pour lui lcher la barbe, Lise, deux doigts sur les gchettes, levant et abaissant les chiens, fit sonner et rsonner les batteries du flingot en interpellant Miraut. --Hein! c'est-ti avec ui-l qu'on va les descendre, demain? --Bouaoue! applaudissait Miraut. --Et celle-l, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand garon! Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la signification gnrale et manifestait, par des abois continuels, des frlements clins de tte, des grattements de pattes, d'incessants battements de queue, des vellits d'embrasser et de lcher, son approbation et sa joie. Lise, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils partiraient le lendemain chacun de son ct, afin de tenir peu prs tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, vers les huit heures et demie, un peu plus tt ou un peu plus tard, selon les hasards de la chasse, la tranche sommire du Fays pour faire ensemble ce bois important et se poster aux bons passages. Le soir, il prpara Miraut une bonne soupe paisse et substantielle, car le lendemain avant le dpart, il ne voulait lui donner que quelques crotes insignifiantes, un chien courant tant rput, juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et d'intrt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se rveiller l'heure qu'il s'tait fixe. Et en effet, trois heures et demie, le lendemain matin, il tait debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement graisss, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste grandes poches, boucla sa cartouchire sur ses reins, mit tremper un bout de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du dpart et, tandis que chauffait son jus sur la lampe alcool, il alla ouvrir Miraut. Les deux amis se firent fte en se retrouvant: petits mots d'amiti et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes cordiaux; Miraut mme essuya d'un large revers de langue la joue droite et le nez de son matre. --Le coup de patte relaver[13], l'excusa celui-ci en s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux. [Note 13: Patte relaver: chiffon pour laver la vaisselle.] Et tout en buvant et mangeant, il envoya Miraut, qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les mcher. L-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien avant que le soleil ne ft lev, arrivrent au haut des Cotards o ils voulaient commencer. C'tait un bon matin. Un temps calme, une rose suffisante laissaient un fret abondant aux endroits o le gibier avait pass. Ds qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonant son jeu favori qui consistait lever la cuisse toutes les mottes et toutes les bornes, se mit quter avec ardeur. Bientt il rencontra un fret, trouva une rentre, s'engouffra dans le taillis, et le reste ne fut pas long venir. Cinq minutes plus tard, le livre dboul filait par les sentiers et les tranches du bois avec le chien ses trousses. --Il va monter, songeait Lise post au haut du crt cinquante mtres du mur d'enceinte, ils montent toujours. Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut, s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet assez grand. Cependant, la chasse marchait un train d'enfer. Le chien, sans doute, serrait de prs son gibier, et Lise, qui connaissait peu prs tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: Il va sortir au sentier de Bche qu'il remontera et Miraut va me le ramener par le chemin de la pture. En hte, il se porta vivement ce poste afin d'arriver assez tt, car dans ces cas-l il est prfrable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop tard. Le braconnier avait eu bon nez de courir. Il n'y avait pas une minute qu'il tait l, au bord du chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, allongeant de toute sa taille, ventre terre littralement. --Un beau coup de fusil! jugea-t-il. Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sr pour un chasseur exerc. Lise, en amateur, jouissait intensment du court instant qui le sparait du dnouement de cette chasse. Le livre arrivait une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse l'paule, la tte lgrement incline, attendait calmement qu'il ft porte. Au point strictement repr d'avance, trente mtres, pas un de plus, ce qui et compromis l'efficacit du tir, pas un de moins (c'et t un assassinat!), il pressa la dtente de sa gchette droite. Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et l'oreillard, lanc comme un bolide, vint bouler cul par-dessus tte quinze ou vingt pas du chasseur. Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut tonn de ce coup de tonnerre formidable et s'arrta net une minute pour couter, car ce bruit terrible venait de la direction suivie par son livre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lise dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'aprs quand il distingua la voix de son matre le hlant pleins poumons: --Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit! Sans lcher la voie chaude du livre, il reprit sa poursuite en donnant pleine gueule lui aussi et arriva bientt sur le lieu du drame, devant Lise dont le fusil fumait encore, un Lise riant d'un large rire et qui du doigt lui dsignait terre un cadavre roux, allong, saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans tarder et avec frnsie. --Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le dchire pas. Allons! doucement, doucement! Alors, sans haine aucune, comme s'il et caress Mitis ou Moute, Miraut lcha doucement et longuement sa victime morte et la pua mme d'avant en arrire et d'arrire en avant. Puis, excit sans doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour y aller de son franc coup de dent. Lisse jugea que c'tait suffisant et, lui reprenant bien vite le capucin, il commena par le faire pisser en lui pressant sur la vessie et puis le mit immdiatement et sans faons dans la grande poche-carnier de sa veste de chasse. Toutefois, pour que Miraut n'et pas couru pour rien et pour l'encourager continuer, il lui coupa successivement, la dernire jointure, les quatre pattes du livre et les lui jeta une une. Elles disparurent comme une bouche de pain, poil et os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lise le flicitait, tout heureux. --Hein, nous voil dpucel! mon vieux Mimi. Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent profondment ddaigns. --Ah! il faut de la viande monsieur, maintenant! T'es pas dgot, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout l'heure. Et la chasse continua. CHAPITRE II C'tait, on l'a dj vu, un bon matin. De tous cts, de loin, de trs loin, on entendait des lancers et des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exerc pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en bandes devant les chiens d'arrt et s'parpiller en gagnant les bois; des cailles aussi, de temps autre, trs courts intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs. Lise, en vieux routier, coutait les coups retentir et jugeait en lui-mme: Tiens, voil Philomen qui en sonne un! Il me semble que Pp vient de redoubler: ce ne peut tre que sur les perdrix, car il a toujours arrt un livre du premier coup. Ah! Gustave est aux cailles dans les sombres derrire le Teur, il tire souvent. Je jurerais que c'est le gros qui est dans la fin de Rocfontaine: il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mre de Miraut. Pendant ce temps le jeune chien, aprs avoir saut longtemps contre la veste du matre afin de lcher encore le livre dont on voyait sortir d'un ct la tte et de l'autre les pattes ou plutt les moignons, le jeune Miraut, fatigu de sauter en vain, s'tait remis quter et avait repris la lisire du bois. Une demi-heure ne s'tait pas coule qu'il relanait de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup. Ce devait tre un vieux livre, c'est--dire qu'il avait dj vu plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps des rebats plus ou moins compliqus dans les tranches ou les sentiers du bois pour arriver, en fin de compte, se faire taquer au lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus pais des taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna la grande route caillouteuse et sche de Sancey Rocfontaine o il esprait faire perdre sa trace son poursuivant. Lise, qui ne put le tirer, suivit la piste la voix et, pour mieux entendre et bien savoir de quel ct allait sa chasse, longea l'arte du coteau. Son chien--il en put juger la rgularit de ses abois et coups de gueule--russit tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois ou dans les champs; peine hsita-t-il quelques contours brusques o il dut s'arrter deux ou trois secondes pour bien s'assurer de la direction prendre. Mais quand il arriva la route et aux cailloux, le fret diminua et s'vanouit et il se tut. Il s'attarda nanmoins, s'acharnant retrouver la piste vanouie, ravauda certains passages o des fumets vagues persistaient, revint sur ses pas jusqu' l'endroit o le livre tait entr dans la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule furibonds. Lise, qui du haut du crt l'aperut, jugea fort justement qu'ils perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien faire avec ce capucin-l. C'est pourquoi il rappela Miraut. Celui-ci avait eu sans doute la mme ide que son matre; il s'apprtait revenir et, mthodique et prudent, pour ne point s'garer et bien retrouver l'endroit o il avait quitt Lise, reprenait franchement rebours la piste qu'il venait de suivre. Pour lui pargner des contours interminables et l'habituer au rappel, Lise emboucha sa corne de buffle et se mit sonner petits coups secs et rpts, s'interrompant diverses reprises pour crier pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de rappel: Tia, Miraut! Tia!, puis, cornant de nouveau, afin de bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son compagnon ces deux modes familiers de ralliement. Comme la foule qu'il avait suivre tait trs fortement fraye et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut entendit parfaitement les sons et les cris pousss par Lise et s'arrta court aussitt, dressant l'oreille. La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de Lise arriva jusqu' lui: Tia, Miraut! Il comprit, jugea de la direction, se traa dans l'espace une ligne droite et fila comme un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se tromper, il s'arrtait de temps autre pour rectifier sa direction et marcher droit son matre qu'il ne voyait pas encore. Celui-ci distingua bientt le tintement de son grelot et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton moins aigu. L'instant d'aprs, ils se retrouvrent et Miraut fit Lise une fte extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus gentilles les unes que les autres, se frottant ses jambes et voulant tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu ramener l'oreillard, le flicita tout de mme d'tre si bien et si vite revenu la corne, absolument comme un grand chien. Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le morceau de pain qu'il avait ddaigns l'heure d'avant. Comme le soleil montait rapidement et commenait chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, la tranche sommire du Fays o Philomen, exact au rendez-vous, les attendait dj avec un livre lui aussi dans sa carnassire. Les deux amis se sourirent. --Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup? --O l'as-tu ras? Et les deux confrres en saint Hubert se narrrent avec force dtails les pripties de leur chasse du matin tout en cassant la crote et en buvant un verre. Bellone et Miraut, trs srieux, s'taient simplement salus en se lchant rciproquement les babines qui fleuraient bon le livre tu. Assis tous deux sur les jarrets, devant les matres qui devisaient et contaient leurs exploits rcents, ils suivaient attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs mchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux de pain et de fromage qu'ils lanaient d'instant en instant et fort quitablement tantt l'un, tantt l'autre. Ensuite de quoi, tous se levrent et l'on partit faire le grand bois. Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux belles chasses menes tambour battant par ces bonnes btes et au cours desquelles Lise eut la chance d'occuper un bon passage et d'en occire encore un vers les dix heures. Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les chiens commenaient donner des signes de fatigue, on revint vers le pays en traversant les pommes de terre du finage o l'on eut l'occasion de lcher quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux et sur les cailles. --Y vas-tu demain? interrogea Lise. --J'te crois, rpondit Philomen. La premire semaine, c'est mes vacances, il faut que je sois bien press d'ouvrage pour que je ne la prenne pas tout entire. --Mon vieux, reprit Lise, j'y songe: j'ai promis au gros et l'ami Pp de leur faire manger le premier livre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais; naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et midi nous boirons un bon coup pour fter le baptme du citoyen Miraut. Pp viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous au gros un endroit bien fix et nous tiendrions les prs-bois et les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les ntres, a pourra faire une belle musique. --C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de ma vendange de l'an pass: elle est fameuse. De fait, le jour mme, Lise adressait au gros de Rocfontaine une missive ainsi libelle: Longeverne, le 1er septembre 18... Mon vieux, Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche, comme a a t entendu, goter de mon civet et fter son dpucelage. Pp en sera et aussi Philomen. Rendez-vous la croise du Blue, cinq heures du matin au plus tard. On tiendra Ormont o c'est tout gris de livres. Je te la serre de bien bon coeur, LISE. Si quelques paysans, lorsqu'ils ont crire, s'embrouillent et se perdent dans de longues phrases: Je vous cris pour vous dire que j'aurais voulu vous dire..., Lise n'tait pas de ceux-l. N'ayant pas d'instruction, il se vantait d'crire comme il parlait. Aussi, comme il n'tait pas bavard, ses lettres taient-elles toujours d'une brivet et d'une concision admirables. Pp, lui, fut prvenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on l'attendait sans faute chez Lise quatre heures du matin pour une partie soigne, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous. Trois heures et demie venaient peine de sonner qu'il arrivait Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert la robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, l'oeil calme, aux pattes nerveuses, trs fin animal et bon lanceur, mais qu'il ne fallait point contrarier ni mme gronder, car il tait extrmement susceptible. La connaissance avec Miraut fut bientt faite. Entre chiens, l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, du fait d'tre runis, la voracit naturelle de chacun d'eux se trouva double au moins et il y eut par toute la cuisine une bousculade de casseroles et un dsordre qu'augmenta encore l'arrive de Bellone et de son matre. Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs recherches alimentaires: pas une miette ne fut ddaigne, pas une goutte d'eau de vaisselle ne fut oublie, et voil-t-il pas que Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du livre dpouill la veille au soir par Lise et dont Miraut s'tait adjug la ventraille. Elle pendait un clou fich dans une solive du plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se l'envoya sance tenante et tout entire: oreilles, poil et tout. Cela ne dura pas quinze secondes. Philomen l'aperut qui en achevait la pnible dglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient frocement. --Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du livre qu'il vient de s'enfiler comme a et sans boire, encore! Il en a une sacre veine de ne pas s'touffer ni s'trangler. --Bah! rpondit Pp, ils en bouffent bien de l'autre quand nous ne les voyons pas. Aussi a me fait rigoler quand j'entends les mdecins et le matre d'cole parler de microbes et d'autres bestioles qui foutent, ce qu'il parat, des maladies aux gens. Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrire les fumiers et les marnires o il boit quand il a soif! Et il n'est jamais malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles dans les bois comme nous en faisons, on vient quatre-vingts ou cent ans. --Tout de mme, ton chien a un sacr estomac. C'est pas moi qui voudrais faire ce qu'il vient de faire, mme avec dix litres boire. --Il va peut-tre te ch... une casquette poil! plaisanta Lise. On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de sucre, et puis l'on monta sans dlai le chemin de la Cte afin de gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en laisse les trois chiens qui, si on les et laisss faire, n'auraient pas mis une demi-heure flanquer un capucin sur pied. Miraut revit sa mre, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut gure, il ne la reconnut mme point du tout; tant d'vnements avaient coul depuis l'heure de la sparation, et elle non plus, tous ses petits tant depuis longtemps disperss, ne retrouva point dans ce grand chien le petit toutou, si diffrent d'odeur et d'allures, qu'on lui avait enlev l'automne prcdent. Les prsentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages qui ne furent point exagrs; mais il n'en alla pas de mme pour Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurrent haineusement, le poil de l'chine hriss, et se grognrent des menaces et des rosseries en se montrant les crocs. Pourtant, ds qu'on fut en plaine et que la chasse commena, les haines tombrent et tout fut oubli. Les chasseurs, de mme que leurs btes, connaissaient bien le pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se dployrent silencieusement, cernant avec soin le canton o s'tait gt le capucin afin que ce dernier, dboul, passt pour en sortir sous le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux livres, aprs de courtes pripties, trouvrent la mort dans cette traque terrible. Mais un troisime, plus roublard, se droba avant le lancer et Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un livre aurait roul, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une trombe et disparatre au loin. Les chasseurs esprrent un moment que le livre reviendrait: mais c'tait un matre oreillard sans doute que celui-l et, men comme il l'tait par cette meute endiable, il fila tout droit, on ne sut jamais o, au tonnerre de Dieu, disait Lise, pendant que les quatre compres se morfondaient couter. Une heure aprs, comme on n'entendait encore rien, ils se hlrent: hop! se runirent au poste de Philomen et confabulrent en cassant la crote! Ils partagrent quitablement les provisions dont leurs poches taient bourres, mettant en rserve la part des chiens, liquidrent bouteilles, gourdes et flacons, puis bourrrent leurs pipes en attendant. Lise, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit trs lointain de grelot. Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflrent perdre haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un boucan infernal qui les excitait et les rjouissait profondment. --S'il y a un livre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien se dire? --Il n'en doit pas mener large. Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut du crt, et comme c'tait bientt l'heure de l'apritif, on revint au village aprs les avoir un peu laisss reprendre haleine et manger leurs bouts de pain. Les deux livres occis furent naturellement offerts aux deux invits qui, aprs s'tre dfendus et fait prier, acceptrent enfin, charge de revanche, affirmrent-ils. --Penses-tu! protesta Lise. Et Miraut? --Peuh! c'est rien, a, mon vieux, rpliqua le gros, tout joyeux d'avoir un livre rapporter la maison. Les quatre chasseurs, prcds de leurs chiens, firent Longeverne une entre triomphale dont Miraut eut les honneurs. On savait pourquoi ils taient runis; chacun d'ailleurs, au village, les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en s'enqurant du jeune chien. --Eh bien! et Miraut? --Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pp, et je m'y connais. --J'en tais sr, renchrissait le gros. C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un village, sa personnalit bien marque; il fait partie intgrante du pays et toute gloire qui lui choit rejaillit un peu, non seulement sur son matre, mais sur tous les compatriotes de la localit, quadrupdes ou bipdes. Miraut, sensible la louange, marchait dignement devant les chasseurs, et son matre, tout attendri, le regardait avec amour. En arrivant l'auberge, il prleva mme un demi-morceau du sucre de son absinthe pour l'offrir son chien, afin qu'il prt, lui aussi, sa faon, un apritif. Les livres avaient t tals sur la grande table de l'auberge o les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille, de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait allongs. Les chiens, eux, qui s'taient couchs sous la table, ne voyaient pas sans un certain dpit ces intrus approcher de leur gibier et palper un butin qui n'appartenait qu' eux. Ils grognaient sourdement, mais comme les matres n'avaient pas l'air inquiet et ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe ou de la dent. Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher un livre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'coper srieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes, se campa ferme devant lui, la tte haute et gueule ouverte, et les autres, prompts venir la rescousse, se prparrent non moins nergiquement lui prter mchoire forte. --Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prvint Philomen, dgageant ainsi leur responsabilit. --Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! rpliqua l'autre en remettant le livre; ils ne sont pas comme le vieux notaire d'penoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et a arrivait souvent, rpondait qu'il entendait bien les rises[14]. [Note 14: Rises: plaisanteries.] --Si on allait la soupe? proposa Lise. On ramassa sans incidents les livres pendant que Pp payait les apritifs et l'on se rendit la maison de la Cte o la Gulotte, pestant intrieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon coeur, avait tout de mme prpar un repas substantiel et soign. Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le djeuner, le dner comme on dit la campagne, auquel on fit honneur avec le robuste apptit que procure toujours une marche mouvemente de cinq ou six heures en plaine et en fort. Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un ragot de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement russi et qui provoqua les flicitations gnrales des convives. La Gulotte tout de mme fut flatte dans son amour-propre de cuisinire, elle rougit de plaisir, et Lise, diplomate, en profita pour lui demander si les chiens avaient eu manger, quoi elle rpondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur soupe. Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de gruyre et quelques biscuits prcdrent le caf. Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reurent quantit d'os, crotons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalrent consciencieusement, et on ne leur mnagea point non plus les loges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup chauff l'enthousiasme des quatre amis. Tous racontrent des histoires de chasse et de chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils s'en baudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'mit le moindre doute sur leur authenticit ou leur vraisemblance: si, entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin, aprs le caf et le pousse-caf, la rincette, la surrincette et le gloria, on leva le sige pour permettre la Gulotte de dbarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer la bire aux quilles. On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bire, on essaya des pousse-bire, et puis on reprit l'apritif. Nonobstant cette dernire absorption, on n'avait pas extrmement faim quand on revint manger le bouillon chez Lise. Mais on but tout de mme, et quand le gros et Pp, leur livre dans la carnassire, reprirent, vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de Velrans, les dites voies n'taient pas assez larges pour contenir leurs pas chancelants. Malgr l'offre pressante qu'on leur fit de coucher Longeverne, ils refusrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens reposs gambadant autour d'eux, en beuglant pleins poumons de vieilles chansons de chasse aux airs bien connus: _N'entends-tu pas la biche dans les bois..._ Ou encore, et c'tait Pp qui poussait ce refrain: _Et dans le lit de la marquise_ _Nous tions quatre-vingts chasseurs!_ CHAPITRE III Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent mmorables, Miraut, aid des conseils de son matre, ou guid par l'exemple de Bellone, ou inspir par son flair suprieur et sa presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des ficelles de son mtier de courant. Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps ravauder en plaine, sur un pturage, qu'il faut immdiatement chercher la rentre; ce fut Lise qui le lui enseigna et il se rendit trs vite compte que son matre avait raison, puisqu'il manquait rarement de dbusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses conseils ou ses ordres. Il apprit aller doucement derrire les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre sans faute, prendre cent fois plus de prcautions qu'avec les grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les quatre pieds runis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna rebattre droite, puis gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De mme les doubls et les pointes ne l'embarrassrent qu'au dbut et ce fut encore la chienne qui lui enseigna dcrire autour du point o les pistes se mlent un ou plusieurs cercles de rayons variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps que certains livres, audacieux et roublards, longent quelquefois une haie d'un ct, puis reviennent de l'autre, paralllement au chien qui ne s'en doute gure et repassent en le narguant deux pas de lui; aussi eut-il, en mme temps que le nez, l'oeil et l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas. Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon chien, doit tout lcher pour filer vertigineuse allure auprs du matre qui a tir, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son collaborateur poil soit l tout de suite pour l'aider, le cas chant, poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pice tue ou blesse par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de la corne, le coup long, qui hle le confrre loign, du roulement qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et trs vite, en chassant avec la chienne sa compagne, reconnatre les coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou mdiocre ou mauvais. Il sut aller la voix comme un vieux soldat marche au canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientt rciproque. Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent bien mauvais, que le fret ft insignifiant, que le canton ft bien pauvre en gibier pour qu'il n'arrivt pas dbrouiller cote que cote une piste et lancer un capucin. Sa tactique varia selon que les matres taient avec eux ou qu'il se trouvt tre seul avec Bellone, car il lui arriva souventes fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit tout seul, soit de compagnie avec la chienne. Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au bout de quelques chasses, il connut mme personnellement, si l'on peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement distinguer des autres leur fret particulier, un dtail odorant insensible tout autre qu' lui, de mme que Lise, son matre, reconnaissait le citoyen en question au gte choisi ou au domaine bien dlimit qu'il occupait depuis longtemps. Un bon chien doit toujours ramener son livre au canton du lancer; Miraut, bon gr, mal gr, aprs des circuits plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait occuper Lise le capucin qu'il courait. Maints livres pourtant lui donnrent du fil retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les livres d'un an, forts de l'exprience d'une chasse, n'ignorrent plus qu'ils avaient affaire forte partie. Ds qu'ils entendaient proximit de leur gte le timbre du grelot ou les clats de voix de Miraut, ils n'attendaient point qu'il vnt les dnicher, trop certains qu'il y parviendrait tt ou tard malgr les savantes prcautions de la remise. Et, en grand mystre, fort silencieusement, ils se drobaient, oreilles rabattues, pattes allonges, filant droit devant eux, pour gagner le plus possible de terrain et aller trs loin, trs loin, prfrant les alas d'une poursuite et d'une course en pays inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqu, pour les camarades, par le tonnerre clatant et mortel d'un inopin coup de fusil. Miraut les suivit quand mme et malgr tout, patient et fort, avec l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises lointaines, les relanait de nouveau, les poursuivait jusqu' puisement et, comme il tait robuste, malheur au livre dont les pattes n'taient pas bonnes, dont les jarrets n'taient pas d'acier, dont les ruses n'taient pas originales et infaillibles! Tt ou tard, Miraut arrivait lui, lui cassait l'chine et le dvorait. Cela ne tranait gure. La course l'avait affam, la poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfivr et mis en rage et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientt qu'il avalait presque sans les mcher. Il lchait le sang avec soin, puis broyait les ctes sous ses dents, dpiautait le rble musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la tte pour revenir, quand sa fringale n'tait pas apaise, aux cuisses de derrire fermes et charnues qu'il dglutissait jusqu' la dernire bouche. Il se flanqua ainsi des ventres gargantuesques la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, aprs s'tre pralablement orient, le chemin de Longeverne. Il suivait rarement les grandes routes et les voies importantes, prfrant, sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des haies et des murs, le couvert des rcoltes, pour se dissimuler aux regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que certaines femelles, genre Gulotte, sont toujours craindre et qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe qu'un honnte chien comme lui ne peut dcemment effrayer ni mordre et qui profitent lchement de votre bont pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le dos ou dans les pattes. Dans les dbuts, lorsque son livre tait trop gros, Miraut, une fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'exprience et les leons de la faim, il dut rflchir sans doute et conclure que cette pratique tait tout simplement stupide; ds lors, quand il ne mangea pas tout, il rapporta sa gueule, du ct de Longeverne, le quartier de derrire de sa prise. Bien malins eussent t ceux qui l'auraient attrap dans ces cas-l. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il savait fort propos prendre le pas de course, se dfiler derrire les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner la fort, refuge absolument inviolable aux voleurs deux pattes. Arriv quelque cinq cents mtres du village, dans un champ de pommes de terre le plus souvent, l o la terre est plus meuble que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait la maison paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre ds que son estomac rclamait, car la Gulotte, qui l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lise d'aventure ne l'en priait pas nergiquement. Le chasseur ne souponnait pas son chien de tant de roublardise. Il fut littralement bahi le jour o il le surprit en train de s'offrir, en guise de goter, un succulent rble d'oreillard. Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuy de la dcouverte, car son matre, jugeant que son compagnon avait eu largement sa part, lui reprit sans faons aucune son quartier de livre et, aprs l'avoir lav, le fit mettre la casserole. Ce fut une leon, et le chien, dater de cette heure, prit bien soin de se dissimuler quand il se rendit ses caches. Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus souvent qu'il ne l'et dsir, Miraut, aprs une journe extnuante, rentra la maison, harass et vide. Ces jours-l, sa patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la vice. Cependant les livres finissaient fatalement par avoir le dessous. Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la tte de Lise et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-l, jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi, cet impayable animal. C'tait un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi ni comment, tait venu lire domicile dans un coin touffu du Fays, au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranches, de chemins et d'autres voies plus ou moins frayes. La lutte commena un beau matin givr de novembre que la terre sonnait sous le talon o le limier trouva son fret cinquante sauts de son gte et, sans perdre de temps, vint, aprs quelques coupes savantes, lui fourrer sans faons le nez au derrire. Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire un matre et, bondissant de son gte, allong de toute sa longueur, ventre terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la borde coutumire de coups de gueule suivait son dboul. Miraut, si bien dcoupl qu'il ft, ne put longtemps le suivre vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se dfiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi du chien tait plus d'un kilomtre derrire lui... il avait le temps. Le capucin fit des pointes, des doubls, des crochets, puis, aprs un raisonnable dtour, suffisamment long pour drouter un moins habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui menait au bas du Fays, la croise de toutes les voies o ces imbciles d'humains venaient gnralement attendre ses congnres, mais o il se gardait bien de jamais passer. Ds qu'il arriva deux ou trois portes de fusil de ce poste dangereux, il s'arrta, s'assit sur son derrire, tourna les oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut. Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doubls du citoyen, arriva quelques instants aprs, qu'il eut repris la piste coupe et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du foss du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit le diamtre de son cercle: rien encore; il le doubla: toujours rien; il suivit l'une aprs l'autre toutes les pistes, plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lise, tonn grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la premire fois en dfaut ce chien admirable, cette matresse bte, ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards. Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe, rcemment nettoye, tait tondue comme un champ d'teules. Le chien et l'homme longrent des deux cts le mur d'enceinte, pierre pierre, abri par abri; ils visitrent le pied de tous les arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens; rien, rien, rien! Ils s'en allrent bredouilles. Deux jours aprs, Miraut vint relancer son animal que Lise cette fois attendit sur le chemin o il tait pass le premier jour, mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout comme l'avant-veille, au mme endroit. Deux jours aprs, cela recommena. --Ne te bute donc pas, disait Philomen Lise qui lui proposait de l'accompagner dans sa chasse ce phnomne unique en son genre. Je le connais, ce salaud-l, c'est--dire que je n'ai jamais pu le voir, mais je l'ai chass, on ne lui peut rien. Lise s'entta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils retournrent, lui et Miraut. la fin, ds le lancer, il monta ce poste extraordinaire afin d'en avoir le coeur net. Ce jour-l, le livre, qui tait assez vieux pour ne pas se fier seulement son oreille, mais qui savait aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, trs loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur. Et toute la saison ils s'acharnrent, lui et Miraut, poursuivre ce livre fantme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lise montait en haut de la coupe, le livre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de l'orbite, le poil hriss, venait le perdre l et s'en retournait la tte basse et la queue entre les pattes, malade de dpit et de fureur, vers son matre Lise qui sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu'il tait, mais n'y pouvait rien tout de mme. Enfin un jour de fvrier, la chasse tant close depuis une quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lise, deux cents pas de l'endroit, cach derrire un gros chne, eut la clef de l'nigme. Le coeur tapant d'motion, il vit son oreillard sauter du bois, faire ses doubls et ses pointes, revenir son centre d'oprations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un lan fou, comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! !--la coupe tait nette--o donc tait-il retomb? Lise, de derrire son arbre, carquillait les quinquets: le livre avait disparu. Celle-ci, par exemple, elle tait forte! Miraut, en rlant de rage, car ce n'taient plus des abois qu'il poussait, arriva juste pic pour se trouver nez nez avec son matre. Celui-ci, sr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et blme d'moi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant mthodiquement chaque pouce de terrain o son gibier aurait pu se trouver. Ce devait tre au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait qu'il se ft envol dans le ciel. Lise, le braco, Lise le mcrant, plit presque et trembla un peu; ses regards, instinctivement, quittrent le sol pour interroger l'azur et... ah! sacr nom de Dieu!... Au sommet de la vieille souche nourrie, ddaigne par les bcherons, quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entirement avec eux, son asticot, aplati, immobile, les oreilles rabattues, sans souffle, n'mettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche que la souche elle-mme. Que de fois le braconnier, son fusil la main, avait pass un pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins du monde regarder dessus: on dit tant que les livres ne font pas leur nid sur les saules. --a t'apprendra, idiot, rageait-il, sortir sans ton flngot sous ta blouse! Il ramassa un rondin pour en assner un coup sur le rble de l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronch les fois d'avant, ce jour-l, avant que Lise et lev le bras... frrrrt... se dtendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec Miraut ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la journe, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la nuit. CHAPITRE IV Plus furieux, plus acharn que jamais, Miraut avait suivi la chasse avec une ardeur dcuple par les vieilles colres et la haine enracine avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il tait crit sans doute que ce livre-l porterait malheur ses chasseurs. Il le suivit loin, loin, trs loin, toujours donnant, toujours gueulant, toujours hurlant, bien au del des cantons qu'il avait parcourus jusqu'ici, mme au cours de ses randonnes les plus folles et les plus hasardeuses. Ce livre-l avait un jarret de fer. Les bcherons de divers villages racontrent ce soir-l, la veille, qu'ils avaient vu ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un grand livre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne connaissaient point. Des gardes en tourne s'murent de ce bacchanal insultant et prolong et voulurent, mais en vain, essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point davantage: tous perdirent leur temps. Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulires, sauta des fosss, franchit des ruisselets, coupa des routes et des sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en plein marais inconnu. Le soleil commenait dcliner quand il s'aperut que son estomac criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se trouvait loin du logis. Il jugea prudent aussitt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le vent, et au petit trot s'branla le nez en qute de quelque vague os ronger, quelque proie facile conqurir ou toute autre pitance, plus ou moins dlicate, mais propre lui remplir un peu le ventre. Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientt un village se prsenta. Il l'vita en faisant un prudent contour, trouva une ou deux taupes creves qu'il dvora et continua sa route de son trot soutenu. Aprs une randonne assez longue au cours de laquelle il contourna ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crpuscule dans un village qu'il lui sembla reconnatre pour y tre dj venu avec Lise et pour ce qu'il y avait une rivire traverser. Craignant l'eau trs froide en cette saison, croyant pouvoir se fier l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette agglomration mal connue et peut-tre dangereuse de maisons et d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les murs, se rasant autant que possible, s'avana rapide, inquiet et prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes. Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient et se poursuivaient en venant sa rencontre l'arrta et le contraignit se dissimuler quelques minutes derrire un fumier qui se trouvait proximit. C'tait l'heure de la sortie de la prire: quelques femmes presses passrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou blanche sur la tte et leur paroissien la main; puis ce furent les gosses qui arrivrent sur le pont et s'amusrent lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau. L'un d'eux, tout coup, s'cria: il venait d'apercevoir Miraut qui les piait, tendant le cou prudemment, hsitant, crott, hriss, affam, efflanqu, misrable la fois et lugubre. --Un chien! --Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxime. --Peut-tre un chien enrag, mit un troisime; ciblons-le! --Immdiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe crasante dans la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il et t atteint dans le dos, dans les reins et aux pattes, et mme un peu partout, le chien vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et mme hroque leurs coups de frondes. Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies et les fosss jusqu' quelques centaines de mtres des premires maisons o il se cacha, coutant les clameurs fanfaronnes et menaantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba d'ailleurs avec la fin du village et, arrivs la dernire bicoque, ils s'arrtrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les tnbres en rase campagne. Trs dprim par sa longue course, par la fatigue et par la faim, apeur par les cris entendus et les cailloux reus, Miraut n'osa plus effectuer une deuxime tentative pour arriver au pont. Il jugeait ce pays trs dangereux, plein d'embches et d'ennemis et, malgr la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des piges, il resta sur ses gardes. L'ide de traverser la rivire gu ou la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivire Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa fracheur tratresse. Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant, qutant, grattant de-ci, grattant de-l une nourriture innommable. Les maigres ressources qu'offraient les champs dpouills, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite puises, car il n'osait point s'approcher trop prs des maisons ni chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers un autre village qu'il espra plus hospitalier et dont il se disposait cumer les alentours. Deux jours s'taient passs qu'il ne songeait dj plus, harass, recru de fatigue, l'estomac et la tte vides, qu' chercher manger cote que cote. Trois ou quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, dsempar, de village en hameau, comme une barque dont le gouvernail est bris ou fl, en ayant bien soin de se dissimuler et de s'enfuir ds qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pt se diriger de son ct. Pendant ce temps, Longeverne, Lise se dsolait. Il tait all narrer Philomen sa msaventure, lui confier ses apprhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remont le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-mme, le rassurer. Miraut avait pu tomber dans un pige, se prendre dans un collet comme il tait arriv jadis un des chiens de Pp. Traversant une tranche, le malheureux, en effet, avait pass le cou dans la boucle d'acier destine un oreillard, et le jeune foyard pli auquel tait reli le noeud coulant, se relevant dans la dtente imprime par la bte, le chien s'tait trouv brusquement pendu en l'air par le cou. Heureusement, le fil avait gliss sur le collier et le chien, mal pendu, trangl demi, avait pu bramer. Il avait braill, braill perdument durant six heures conscutives. Enfin, les bcherons des alentours, inquits et intrigus par tant de potin, arrivrent. Ils lui rendirent la libert et il partit comme un fou. Huit jours durant, il n'arrta point de secouer la tte comme s'il sentait encore au cou l'tranglement du laiton. Peut-tre aussi que Miraut avait t pinc par des gardes particuliers sur une chasse garde! Qu'avaient-ils fait du chien? Il y a des hommes si lches! Lui avaient-ils tir dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retir son collier pour l'expdier au loin et le vendre leur profit? Il n'tait gure admissible que Miraut, en effet, ft quelque part aux alentours, car il serait dj rentr ou mme, s'il s'tait rfugi dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire ou n'importe qui aurait fait crire pour qu'on vnt le rechercher. Il paraissait impossible qu'un confrre ne l'et pas recueilli alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs et entre braconniers. Et malgr tout, Lise esprait toujours que le facteur lui apporterait la lettre annonant que Miraut, en pension quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrive de Blnoir. La Gulotte, elle, esprait bien que c'en tait enfin fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se flicitait en dedans, tout en grognant trs haut que c'tait bien la peine de dpenser des sous lever des chiens pour les perdre sitt qu'ils sont dresss, que a ne manquait jamais de mal finir et que ces tres-l, a n'tait que des btes chagrin. Cependant Miraut, affam, crott, apeur et tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prs et des buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et mchantes. Il ne pensait plus qu' son estomac qui criait la faim, oubliant tout, ne se rappelant peut-tre mme plus Lise et sa maison, ne songeant plus rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli ou effac dans sa mmoire. Enfin, un beau matin, puis, rejet de partout, n'ayant rien absorb depuis de longues heures et crott au point de n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, l'entre d'un village, il eut comme une vision suprme de tout ce qui avait fait son pass: il se souvint de son matre Lise qu'il n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il se mit hurler dsesprment au perdu. Assis sur son derrire, l'air minable et dsol, il tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, trs long, tragiquement long qui finissait comme un sanglot. ce cri de dsolation, ce signal lugubre, tous les chiens du village se mirent rpondre par des jappements prcipits de fureur ou de peur et les gamins, attirs eux aussi par ce vacarme insolite, s'approchrent, distance respectueuse toutefois, de ce dsespoir de bte. --C'est un chien perdu qui pleure son matre, disait l'un d'eux. --La pauvre bte! --Si on lui donnait du pain, proposait un autre. --Il se sauverait, objectait un troisime. Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si la plupart des gens n'y avaient point prt grande attention, car un paysan ne s'meut pas pour si peu, il se trouva toutefois, parmi la population, un vieux braco, le pre Narcisse, qui dressa l'oreille cet appel et pensa diffremment de ses concitoyens. --Tiens, un chien de chasse! s'cria-t-il. Et immdiatement il sortit pour voir si d'aventure il le connaissait, pour lui donner manger et, s'il avait un collier, chercher qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite. Lentement, l'oeil allum, il s'approcha de l'endroit o Miraut, plus dsespr que jamais, hurlait toujours, cent pas des gosses. --Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur. Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques aux btes ou que leur sr instinct, dans la grande dtresse, les avertit mystrieusement; peut-tre bien aussi que Miraut, bout de forces, tait rsign tout. Mais, lorsque Narcisse s'avana, il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami. Ds qu'il fut porte de voix, l'homme, en effet, lui parla doucement, et il savait parler aux chiens: --Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce qu'il y a, voyons! Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui, mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si opportunment lui. Le pre Narcisse tapota le chien sur le crne, le gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait sur le collier. Il lut difficilement la lettre grave d'un poinon malhabile sur une mchante plaque de fer-blanc, cloue au cuir par deux rivets: Lise, cultivateur Longeverne, et aussitt ne put retenir un cri de stupfaction, car entre chasseurs ou bracos d'une mme rgion on se connat; il avait bu assez souvent avec Lise aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait dj de rputation son brave chien dont Pp encore lui avait parl, il n'y avait, parbleu, pas si longtemps! --C'est Miraut! s'exclama-t-il. Entendant son nom prononc par cet inconnu si sympathique, Miraut, l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses dmonstrations d'amiti et, comme l'autre l'invitait aller avec lui, il le suivit fort docilement sa maison. --C'est le chien de Lise de Longeverne, expliqua Narcisse ceux qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a presque plus figure humaine de chien, la pauvre bte; je vais lui faire manger et crire un mot son patron qui doit tre joliment en souci. Le nom de son matre qu'il distingua nettement accrut encore la confiance du chien qui se remit entirement entre les mains de son protecteur et n'eut pas s'en plaindre. Sitt qu'ils furent arrivs chez lui, Narcisse fit tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit immdiatement son invit et que Miraut lapa jusqu' la dernire goutte; pendant ce temps, il lui prparait l'curie une litire de paille frache et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna dans la paille pour faire son rond, se lcha copieusement pour une toilette complte et depuis trop de jours nglige, et, propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une vritable souche. Et le lendemain, Lise qui, de dsespoir, s'arrachait les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de livre tait srement un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reut vers les dix heures une lettre ainsi conue: Bmont, le 27 fvrier. Mon cher Lise, Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramass aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu prs du bouillet[15] du chemin de Chambotte. Il tait bien mal foutu. Je lui ai donn manger et maintenant il roupille au chaud l'curie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment. [Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.] Ta vieille branche, NARCISSE. P.-S.--J'en ai tu dix-sept cette anne. Et toi? Sitt qu'il eut lu, Lise ne fit qu'un saut jusque chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle; mais il ne s'attarda gure et immdiatement refila chez lui s'apprter, car il voulait partir le jour mme, et il y a une assez longue trotte de Longeverne Bmont. S'tant sustent d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'tant par prcaution muni d'une laisse au cas o il aurait rencontr des gardes peu commodes ou des cognes chatouilleux sur les rglements, il s'embarqua le bton la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bmont. En passant Velrans, il fit part Pp de l'aventure et celui-ci ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une huitaine auparavant, aperu un sale chien crott qui les gamins avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait qui il tait ni d'o il partait; on pensait bien que, depuis le temps, il s'tait retrouv. Quand il arriva chez Narcisse, Lise s'tait dj tout expliqu ou presque tout: Miraut, pouvant au passage du pont, n'avait os revenir et avait err, Dieu savait o, jusqu' ce qu'il ft recueilli par son fidle camarade. Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme c'tait le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre. --Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnatra la voix: je vais passer prs de lui l'curie, et ds que j'aurai referm, tu blagueras fort. Ds qu'il eut fait comme il avait dit, Lise se mit parler, et Miraut, qui se laissait cliner par Narcisse, dressa l'oreille subitement; puis, ayant cout deux reprises, debout, les yeux brillants, il se prcipita violemment vers la porte qu'il se mit gratter avec frnsie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui ouvrt bien vite. --Ah! ah! s'cria en riant Narcisse, il est l et on le reconnat! Oui, mon beau, tu vas le revoir. Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se prcipiter sur Lise, jappant, pleurant, aboyant, lchant, se frlant, lui sautant la poitrine, aux paules, lui mordillant les doigts, lui mouillant les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et se retordant de joie, tandis que son matre, de bien bon coeur, une petite larme au coin des paupires, riait de plaisir lui aussi. Narcisse, en dtail, conta alors comment il avait recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur se restaurt: il avait fait cuire une saucisse son intention et avait mme, en outre, gard au fond d'une casserole certain fricot dont Lise tout l'heure lui donnerait des nouvelles. Les deux hommes se mirent table suivis de Miraut qui, maintenant, ne quittait plus son matre d'une semelle et, tout le temps qu'il resta assis, demeura auprs de lui, le museau sur sa cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrtant de lui moduler des tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et les crotes de pain qu'on lui jetait de temps autre. --Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin. --Ce n'en est pas un que tu as lev, remarqua Lise en se servant. O l'as-tu ras? -- l'afft, il y a quatre ou cinq jours, du ct de Chambotte: il n'a pas reboug sur mon coup de fusil. L-dessus, les deux compres se mirent conter l'histoire de tous leurs oreillards de l'anne et Lise en fut amen forcment parler de son salaud de livre sorcier, lequel avait failli porter malheur Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires qualits de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les bouquins des journes entires. --C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il est avec mes garons, sans quoi je te l'aurais montr, mais tu sais, bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains d'un calouche, je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout fait, mais il se gtera srement: pour avoir un bon chien, il faut tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'tait bti une petite baraque sur le communal et s'appelait Mlo. Jamais je n'ai vu tel cumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-l n'avait jamais que des btards de roquets de rien du tout qui nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que personne. Ces roquets-l te trouvaient aussi bien les livres que n'importe qui: c'est que Mlo savait les dresser. Je me souviens mme d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranche tous les trois, son chien, lui et moi, le Vaneau a trouv un fret et, en rien de temps, il est all dgoter au gte le citoyen. Naturellement, il lui a saut dessus aussitt, mais il avait affaire un grand bouquin et le chien tait si petit que le livre l'a emport sur son dos pendant plus de cinquante mtres et qu'il a fini par se faire lcher. Tiens, Pp est comme a: donne-lui un loulou, un ratier, il t'en fera un chien d'arrt ou un courant, il a le don, mon vieux. Les chiens, a ne se manie pas n'importe comment et nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de mme. Toi, tu as une bte exceptionnelle; aussi tu parles si je l'ai ramass vivement quand je me suis aperu que c'tait le tien. --Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un service qu'on n'oublie pas. --C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens d'aujourd'hui n'taient pas si gostes et si mchants, il n'aurait pas attendu huit jours avant d'tre recueilli. --Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension. --Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi, de me faire payer, si la chose m'tait arrive. --Oh! mon vieux, peux-tu croire? --Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je passerai Longeverne ou qu'on se rencontrera la foire. --D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose l'auberge. --Il n'y a pas d'auberge Bmont et nous sommes trs bien pour boire ici. J'ai du vin la cave et pas de femme pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la fille s'occupe du mnage et les garons sont la coupe, ils ont voulu tre bcherons cette anne. N'ayant rien de mieux faire, les deux camarades continurent boire en se narrant des histoires de chiens. Comme le jour baissait, Lise partit enfin, mais les motions, de mme que le vin, avaient de beaucoup diminu la souplesse de sa dmarche et la vivacit de son pas. En cachette, il glissa la jeune fille une pice de cent sous pour la remercier d'avoir fait la soupe son chien, serra plus de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons. Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: Qui a bu boira, il ne manqua point de s'arrter au bistro d'Orcent o il qualifia de sauvages les indignes et, en passant Velrans, il fit galement payer quelques bouteilles l'ami Pp. La Gulotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul que le soir de l'entre de Miraut dans la maison. Connaissant sa capacit et sa rsistance l'ivresse, elle jugea de ce qu'il avait d avaler et, par contre-coup et consquence, de l'argent qu'il avait probablement dpens. Alors, aprs les avoir invectivs violemment tous deux, elle jura son poux qu'elle foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de vice, non contente de lui faire toutes les misres possibles, tait encore un prtexte saoulerie pour son arsouille de patron. --Comme s'il n'avait dj pas assez d'occasions sans a! CHAPITRE V Il s'coula un assez long temps avant que Lise, son fusil cass en deux sous sa blouse, ne se hasardt ressortir seul ou avec Miraut. Occup la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du commencement de printemps, ils passaient de longues heures en compagnie l'un de l'autre, le matre bricolant la grange ou l'curie, arrangeant un rtelier, rparant une crche ou travaillant son tabli fabriquer des rteaux et des fourches, le chien le suivant comme une ombre fidle, sommeillant ses cts ou le regardant en silence. De temps autre, par besoin de causer, Lise prenait son compagnon tmoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un cornon ou une queue de fourche bien russis, en disant: --Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage! quoi le chien rpondait, soit en billant et en montrant une gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formul, qu'on irait enfin se dgourdir les pattes et faire un petit tour. Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par l, marchant prudemment ainsi qu'il convient de prudents traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frler contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient lcher ou pucer, puis repartaient. On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Gulotte avait presque dsarm, mais elle avait exig de Lise qu'il coucht la chambre haute ds le lendemain de sa rentre de Bmont; son cochon d'homme, ce soir-l, n'avait-il pas eu le toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain, en arrangeant la chambre, elle s'en tait aperue au poil coll sur la couverture et la crotte qui dcorait la courtepointe. Lise avait convenu qu'il avait, en effet, peut-tre eu tort, mais afin qu'un tel fait ne pt se reproduire, Miraut, chaque soir, tait, pour plus de sret, relgu la remise. Pourtant, de temps autre, aprs le djeuner, le patron montait assez rgulirement faire son midi, c'est--dire piquer un petit somme avant de se remettre la besogne. Il aurait bien aim garder Miraut auprs de lui et, quand la patronne tait au village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait l, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuy et montait seul se reposer. Miraut s'ingnia le rejoindre malgr tout. Deux choses malheureusement le gnaient beaucoup pour raliser son dsir: d'un ct, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait, signalait sa prsence; de l'autre, les portes ouvrir. Un jour cependant, son matre tant couch et la patronne venant de partir en commission, il russit, frappant de la patte les loquets et poussant du museau, ouvrir chacune des deux portes. Pour celle du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, le loquet press, elle cda sous la pousse de ses pattes; il fut arrt plus longtemps celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait de la mme faon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit l-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra son nez entre le chambranle et le montant, s'effaa de ct et dcouvrit le procd qu'il n'eut garde d'oublier. Lise, ronflant formidablement, fut tout coup surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de sa tendre pouse, mais n'entendant aucun bruit et rassur, il se laissa aller pleinement l'attendrissement et la joie de penser que son brave chien avait trouv tout seul et malgr sa femme le moyen de le rejoindre. Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, tmoignait sa manire sa bonne affection et son amiti son matre. Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne ft de retour, il redescendit avec son camarade aprs avoir eu bien soin d'effacer sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de la bte. Et tout l'aprs-midi il eut, devant la Gulotte, un air triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort chercher les causes qu'elle ne parvint point dcouvrir. Dornavant, ds que la patronne s'absenta de la chambre du pole, Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lise, et le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied du lit se ramasser pour l'lan. --Roule, la vieille! rigolait-il. Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut profita d'un instant pendant lequel elle passait la cuisine pour entre-biller la porte du bas de l'escalier et se faufiler vivement derrire. La femme, proccupe, revenait sans faire attention lui et ne pensait d'ailleurs gure le surveiller. Alors, avec des prcautions infinies pour ne pas que le grelot sonnt, il monta l'escalier, pas feutrs, la tte immobile et le cou tendu, ouvrit avec non moins d'habilet silencieuse la seconde porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de son matre o il ne dormt que d'un oeil tandis que Lise, lui, pionait plus bruyamment. La Gulotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de Lise qui, l'heure d'aprs, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait par trop sa mridienne, elle s'en fut le rveiller sans songer trop s'pater de trouver cependant toutes portes ouvertes. --Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs. Lise se frottait les paupires tandis que Miraut, trs inquiet, les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible. --C'tait donc a, continua-t-elle, que ma couverture se salissait si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot qui le laisse faire! Miraut violemment jet bas du lit, grand renfort de coups de poing, dgringolait en grande vitesse l'escalier pour chapper aux coups de sabots, tandis que Lise prenait un air innocent pour s'excuser: --C'est drle, je l'ai pas entendu monter! Ds lors, le chien fut surveill plus troitement; mais cela ne l'empcha point de djouer les ruses et les prcautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie son ami. Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la forge de l'ami Martin, le marchal-ferrant. Ah! la corne de cheval: quel rgal exquis! Tous les chiens du village taient les copains du forgeron Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Trs souvent un cheval tait l, attach par le licou la boucle du mur, attendant son tour de ferrage. Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts odorants d'une belle couleur ambre. Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait poignes la corne arrache et la jetait Miraut ou aux autres amateurs en leur disant rgulirement: --Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas pter chez moi! Car on reconnaissait aisment, la puissance asphyxiante des gaz qu'il lchait, les jours o Miraut avait fait une tourne fructueuse la forge de Martin. Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison, et la Gulotte renona le laisser jener quand elle s'aperut qu'il tait de taille se servir tout seul. Ce n'tait point pour rien qu'il avait appris ouvrir les portes des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu plus compliqus ici, il en vint tout de mme bout, et certains jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible, chanteaux de pain, plates de choux, voire de respectables bouts de lard. Il y eut bien discussion la maison ces soirs-l, mais en fin de compte Lise, par des arguments frappants, tirs de ses semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus, c'tait bien fait pour elle et qu' la place du chien, crevant de faim, il en aurait fait tout autant. Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tide au fond d'un pot juch sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins fut-il souponn du mfait, aucune preuve n'ayant pu tre fournie l'appui de cette accusation. La Gulotte se demandait vainement quels moyens cette grande charogne avait bien d employer pour russir voler, au fond d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter bas le rcipient, ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit. Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fentre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut bien encore, bon droit, souponn d'tre pour quelque chose dans ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de barbe, quelques restes du corps du dlit. Lise, en toute occasion et par principe, soutenait son chien contre sa femme, mais il n'tait plus question maintenant de l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cit. Comme le temps n'tait gure favorable, Miraut n'tait pas tent d'aller prgriner par les champs et par les bois, mais ds que les jours devinrent plus soleilleux et plus tides, il regarda plus souvent du ct de la fort et, chaque fois que Bellone, libre par son matre, vint le trouver, il n'hsita pas s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse. Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les hasards d'une sortie amenrent la chienne en rase campagne, o elle trouva du fret et lana un livre. Attentif instinctivement tous les bruits qui l'intressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-l. Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, o qu'il ft, quoi qu'il ft, il n'hsitait point, lchait la maison, plaquait Lise, puisqu'il ne voulait pas venir, et filait la voix. Ds qu'il approchait, il coutait avec attention. S'il s'apercevait que la chasse s'loignait, il redoublait de vitesse et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son ct, il rflchissait un instant, filait dans le plus grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards, attendait, lgrement dissimul, la venue du capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mchoire. Il en pina ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un livre qui n'est pas fatigu ne se laisse pas comme a passer la dent en travers des ctes. Sans perdre de temps, si d'aventure il avait russi, il dpouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, lchait le sang, engloutissait les entrailles et continuait s'emplir jusqu' ce que la chienne arrivt. Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait violemment le tout en grognant frocement; au dbut, il hsitait se hasarder remordre, mais quand il se fut aperu qu'il ne risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bfrer hardiment avec elle au mme morceau. Quand ils avaient pris ensemble le livre, ils se mettaient tirer de toutes leurs forces, l'un la tte, l'autre au derrire; ensuite, chacun de son ct dvorait la part qui lui tait chue au petit bonheur du dchirement. Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de lgers diffrends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'tait pas trs grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup manger, celui qui tait en avance se rgalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gr l'autre le reste de la pitance, au besoin mme il l'appelait s'il tardait trop trouver le lieu du festin. Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. Souvent leur chasse se joignit un troisime larron, connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru la voix, qui participait la randonne dans l'espoir de partager la prise. On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher noise un auxiliaire, convi ou non. Mais, si d'aventure le livre tait pris, c'tait une autre affaire et les choses tant soit peu se corsaient. D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller qurir pitance ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se prcipitaient simultanment sur le malheureux et lui administraient coups de crocs une de ces danses qui le dcidait, sans plus d'hsitation, se retirer bien vite en hurlant. Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrire le premier buisson, une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il s'arrtait, surveillant anxieusement le repas des deux allis, esprant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-tre quelques os demi-rongs ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses dlices. Grognants et terribles, ces jours-l, Miraut et Bellone bfraient avec une voracit effrayante, comme des loups vraiment affams. Il semblait que la prsence de ce spectateur intress dcuplt leur apptit qui, en temps normal, tait dj pourtant magnifique; pour ne rien laisser l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os, griffes, tout y passait. Ils relchaient la place ensanglante, partout o le gibier avait t tran, et ne s'loignaient que lentement en se pourlchant les babines. Et souvent mme, lorsque le malheureux, jaloux et affam, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait t oubli, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur lui dans l'apprhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffr jusqu'au dernier vestige. CHAPITRE VI Un soir que le grand Franois de la ferme des Planches s'en tait venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent canine mle du pays. une grande perturbation. Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque s'y arrter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientt, devant les seuils o ils dormaient, sur les fumiers o ils qutaient, derrire les maisons o ils rdaient, les Azors dressrent le nez, humrent petits coups, reniflrent longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondment mus. Rien ne les retenait: fidlit au logis ou au matre, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de l'picier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir la pture, lcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son matre Lise; le roquet de l'abb Ttet planta l toute ide de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'vada lui aussi de sa cuisine protectrice et prit, les yeux hors de la tte et bavant de dsir, le chemin des Planches. Tous les cabots des fermes environnantes rdaillaient dj autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prvenus on ne sait comment, arrivaient encore toutes jambes, le nez au vent et le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied. Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant reu tout dernirement de Turc, son ennemi, une racle terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement dchire, avait jug prudent de rester chez lui. Encore n'tait-on pas trs sr que, dans sa maison retire, situe plus d'une heure de la ferme des Planches, il avait pu tre touch par la nouvelle odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton. Franois n'tait pas encore deux cents mtres du village que dj Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus forts, arrivs bons premiers, le flanquaient droite et gauche en jetant sur sa chienne des regards non dissimuls de concupiscence et de convoitise. --Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'tait encore aperu de rien; allons! cette vache-l va encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la barricader srieusement. Et arrachant une trique la haie du chemin, il la brandit de faon significative, en prenant un air menaant, afin d'empcher les suiveurs de venir trop prs. Franois n'ignorait pas qu'il faut trs peu de temps un vieux praticien pour se mettre en batterie et perptrer l'acte d'amour. Turc pour cela tait connu long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'tait fichtre pas de cette catgorie; les autres, pour tre moins rputs, n'en taient pas moins des gaillards hardis et entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public, fait ses preuves. Ds qu'il arriva la maison, Franois fit rentrer la chienne la premire, menaa d'un geste de son bton les galants dsappoints, mais pas dcourags, qui le regardaient attentivement et sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir. Les portes refermes, ils rdrent d'abord assez loin de la ferme, tournant de tous les cts, repassant plusieurs fois aux mmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, fentres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, cherchant dterminer l'endroit prcis o la chienne pouvait bien tre enferme. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrtaient fixe, droit sur leurs pattes, ddaignant de se reconnatre, se jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les mchoires, sans mme froncer le nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La proie amoureuse tait loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'taient que fort peu certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchs d'assigeants: au centre et le plus rapprochs de la ferme, les gros, les grands, les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des mtairies environnantes ou des villages circonvoisins; plus loigns, les petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharns que leurs camarades, mais craignant plus d'un titre les coups de crocs et les rades des premiers. Franois, de temps autre, sortait pour vaquer sa besogne. Comme il ne manquait, chaque occasion, de profrer leur adresse des injures et de leur faire des gestes menaants, ils n'osrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison; mais avec la nuit, le silence et les tnbres, ils s'avancrent peu peu et cernrent tout fait la demeure. Les distinctions et les barrires avaient disparu entre eux galement: roquets, moyens et molosses se trouvrent runis et confondus dans le mme dsir du sige faire de cette place forte bien dfendue, pour en conqurir la chtelaine, dame commune de leurs penses. Toutes les ouvertures de la maison de Franois furent tour tour, et par chacun des galants, minutieusement visites, sondes, vrifies, senties, renifles; mais le patron, qui savait quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-mme, avant de se coucher, la tourne des portes et fentres, pouss tous les verrous, ferm toutes les trappes, boucl tous les guichets, s'tait assur que rien ne clochait non plus dans la fermeture des fentres et que ne manquait aucun carreau. Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, nglig de fermer l'ouverture en carr qui se dcoupait dans le bas de la porte d'curie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient pour aller aux champs. Cette circonstance favorisa les roquets. Tour tour, ils essayrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle tait dcidment trop troite et, l'un aprs l'autre, ils durent tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, trs mal vu et trs poltron, se trouvait au dernier rang, s'avana lui aussi pour tenter l'aventure. Il tait si mince, qu'il passa facilement la tte et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail touchant le seuil; mais, trs enhardi par ce lger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le ventre comprim, les pattes de derrire totalement allonges, il russit tout de mme s'introduire tandis que les camarades, au dehors, furieux de ce succs, coutaient, grognaient et reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvt l et, faute de grives on mange des merles, se laisst faire par ce mprisable animal. Mais la bte n'tait pas l. Prudent, Franois l'avait squestre dans une pice inoccupe du rez-de-chausse et qui n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intrieure de communication, qu'une fentre scelle dans le mur et assez leve au-dessus du sol pour prvenir, croyait-il, toute tentative des assigeants, si lestes et si bien dcoupls qu'ils fussent. Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien. Malheureusement pour lui, son mange inusit, ses trottinements tourdis, ses reniflements trop bruyants murent dans leurs cages les lapins, rveillrent les poules et le coq qui gloussrent et piaillrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, tonns et agacs de ces frlements, se levrent en secouant leurs chanes et en meuglant avec fureur. Les btes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. Franois, rveill par leurs cris, pensa qu'il se passait son table quelque chose de srement pas ordinaire ou que l'une de ses btes tait peut-tre malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses sabots, prit d'une main une lanterne allume, de l'autre saisit une trique et alla clairer ses vaches. Entendant la sabote, Souris, effray, jugea qu'il tait grand temps de dguerpir et se prcipita vers la porte. Mais le fermier le vit et, dans la demi-obscurit, ne sachant qui il avait affaire, croyant peut-tre que c'tait une bte puante, fouine ou putois, qui venait ses poules, il lui lana toute vole sa trique dans les ctes et courut sa poursuite. Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bton, car l'autre ne l'avait pas touch, et, dans son trouble, dpassa la porte. Revenu bien vite en arrire, il engagea dans le guichet la tte et les pattes, croyant chapper, mais l'opration tait difficile, la traverse laborieuse et Franois, baissant sa lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp. Furieux, il le saisit un peu en arrire de la nuque, par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant lui et l'emporta ainsi suspendu sa cuisine, aprs avoir toutefois barricad avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse. --Sacr bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! a n'est pas gros comme le poing et a veut sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacr dgotant, tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, lui lcher le cul! Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renclant et soufflant, le corps autant que possible rattroup, la queue entre les jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui arriver. --Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi, venir aux femelles, menaa le fermier. Et l'azor provisoirement attach au pied du buffet, il prpara un vieil arrosoir qu'il avait en rserve et se disposa, au moyen de noeuds savants o le fil de fer et la ficelle se mlaient, attacher la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut prpar, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lana dans la nuit avec un vigoureux coup de pied au derrire. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement en hurlant l'adresse des autres: --Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en fasse autant! Sur ce, il referma la porte et regagna son lit. Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis du charivari provoqu par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il y eut dans les lignes assigeantes un silencieux et prompt et gnral mouvement de retraite. Souris, tranant sa ferraille, aprs avoir couru un instant avec cette grosse caisse particulire qui lui battait les fesses, s'tait arrt bientt, n'tant plus poursuivi, et essayait, des pattes et des dents, de dsolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui prtrent fut de courte dure, et, deux minutes plus tard, repris par leur dsir et rassurs par le silence, ils taient dj revenus flairer les ouvertures et ronger les portes. Toute la nuit, mais en vain, ils travaillrent cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les dcida prudemment gagner le large, mais ils ne s'loignrent pas beaucoup. Insensibles la soif et la faim, nourris par leur seule fivre amoureuse, ils rdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs toute sortie, prts s'lancer ds que paratrait la chienne. Pas un ne dserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de trotter en vain, s'taient choisi derrire un mur ou un buisson un lger abri, et de l, couchs sur le ventre, les pattes allonges en une attitude hraldique, ils attendaient, la tte droite, le nez frmissant, les yeux attentifs, prts bondir au premier bruit, la premire senteur, au premier signal intressants. Vers midi, Franois ayant, pour ses besoins, fait sortir la chienne, tous simultanment, comme mus par le mme ressort, sautrent sur leurs quatre pieds, se runirent en un groupe compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et volutions du matre et de la bte. Ds qu'ils furent rentrs, il y eut une rue gnrale de tous ces mles vers les lieux parcourus. Les museaux ardemment se prcipitaient aux endroits o la chienne s'tait arrte, et ils lchaient, reniflaient, humaient, trs excits, bougeant les narines, fronant les sourcils, puis tour tour levaient la patte pour lcher un jet saccad, se bousculant, se grognant des injures, se menaant de leurs crocs afin de conqurir les bonnes places, lcher les premiers et compisser expressment le bon endroit. Et la plupart, et tous restrent l rdailler et renifler sur cette piste humide jusqu' ce que la nuit revnt et que le mme sige que la veille recomment, sans Souris toutefois, lequel, dgot juste titre, tait redescendu au village, son arrosoir au derrire, la grande joie des gamins et la grande colre de sa patronne. Lise, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient l'appel et connaissait la cause de leur absence. Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours pens, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait port sur la chose. Cependant, deux jours et trois nuits passrent sans amener d'autre rsultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affams et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous l, de plus en plus excits et furieux peut-tre aussi d'tre si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrmement audacieux, et lorsque Franois sortait sa cagne, comme il disait, malgr les menaces du bton, ils se rapprochaient chaque fois davantage. Ils se rapprochrent si prs mme, que Turc put hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut gure effarouche, puisqu'elle dtourna la queue de ct afin d'tre pare pour toute ventualit. Turc, qui tait, si l'on peut dire, un lapin, et qui la connaissait, se porta de ct, levant carrment le train de devant, et tandis que Franois, un instant distrait par une voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le culot... Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette prfrence, se prcipitrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de concert les piles qu'il leur avait distribues tous en dtail. Franois profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister la bataille. Une mle terrible agitait ces sept ou huit mles qui se secouaient pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et dchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant pincer la gorge pour l'trangler; ceux qui taient dessus pitinaient de leurs pattes armes et tenaillaient avec une rage frntique les vaincus. Ce n'tait plus Turc seulement qu'on en voulait; tous maintenant se dtestaient; la mle tait devenue confuse: on lchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas de raisons pour que cela fint avant qu'ils ne fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'tait indemne; certains boitaient, les muscles des pattes trous, les os meurtris; d'autres saignaient et se lchaient; d'autres, la mchoire transperce, les oreilles dchires, se secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrmit de la queue rase net d'un coup de dent; Tom, une oreille dcolle, s'cartait; seul peu prs, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'tait toujours tenu au plus pais de la bataille, et avait cogn et mordu en conscience, s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serr et froiss peut-tre, mais n'copant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes dchirures la cuisse. Cette chauffoure refroidit notablement les enthousiasmes et la plupart des combattants se retirrent; de toute la bande restrent Turc, acharn tout de mme malgr une patte en lambeaux qui avait abondamment saign, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrire de vagues buissons pour se soigner en paix. Le fermier s'aperut bientt que tous les assigeants fichaient le camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqu les deux fanatiques qui veillaient malgr tout. Il se rjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa chienne sortir un peu. Immdiatement, il alla la chercher dans la chambre, o elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, pour l'amener devant la porte o elle devrait rester sous sa surveillance. Il se mit scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, sur de la sciure, l'abri d'un tas de bches. L'autre, qui avait meilleur nez que son matre, venta tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare, rejoignit aussitt Miraut, qui se trouva tre le plus proche de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux amoureux mirent plusieurs centaines de mtres ainsi que quelques haies protectrices entre eux et le patron. Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientt il fut l. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacr, il se prpara, sans mme prendre garde Miraut, recommencer le coup qui lui avait si mal russi l'heure d'avant. Un tel toupet n'tait pas pour faire plaisir celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant l'invalide, que sa patte mettait dans un tat d'infriorit notoire, une de ces piles magistrales, une vole de coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien vaincu et dpossd de son antique privilge, se sauva une centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si patiemment attendue. Courb sur son chevalet, au bout de quelques instants, Franois, ayant jet un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place o elle tait couche. --Sacre garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court aprs; pourvu qu'il ne soit pas rest un de ces salauds-l aux alentours! Et, sans perdre de temps, il partit sa recherche, un bton la main. Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il dcouvrit le couple, attach cul cul, attendant stupidement que cela voult bien se dtacher. Il poussa un juron furieux et se prcipita. Les deux prisonniers sexiproques, effrays, tirrent chacun de son ct et se dcollrent. --Bougre de cochon! grommela-t-il en s'lanant sur Miraut, qui ne l'attendit point. Mais, songeant qu'il tait arriv trop tard, qu'il n'y avait plus rien faire, que tout tait consomm, pris d'admiration malgr tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roul: --Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commenc, continue tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de l'humanit. C'est gal, fripouille, dans deux mois il faudra que je m'appuie la corve d'assommer ta progniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-mme comme... oh! quoique... Et philosophiquement, Franois les laissa leurs amours, et Miraut, ayant tann Turc et grandi par une telle victoire, eut la suprmatie et fut le coq de tout le canton. CHAPITRE VII Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lise connurent derechef les joies pures des matins de chasse. C'tait pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une mauvaise anne que cette anne-l. Depuis plus de deux mois, ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait esprer une vendange d'une merveilleuse qualit, un soleil implacable avait pomp sans relche toute l'humidit de la terre, schant les bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivires. Les prs grillaient, disaient les paysans; tout espoir de regains s'vanouissait et, dans la fort, atteinte elle aussi, les frondaisons, prcocement mries et roussies, tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranches ou les clairires, cela faisait un bruit de foule qui s'amplifiait considrablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour carter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un cliquettement comparable, quant l'intensit, une course de renard ou une fuite prcipite de bouquin. Pass huit heures du matin, il tait vain d'esprer lancer un livre; suivre une piste plus de deux cents mtres au dehors du taillis tait absolument impossible, et Miraut et Bellone, et Lise et Philomen connurent des matins o, malgr la meilleure volont du monde et le profond dsir et le merveilleux travail des chiens, on doit quand mme rentrer bredouille. Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds abrits, d'une vague et problmatique rose, ils partaient tous quatre de concert. Les chiens qutaient avec frnsie, trouvaient de-ci de-l de mauvais frets, hsitaient sur les rentres parmi de vagues pistes peine frayes, trs embrouilles et extrmement tnues. Ce fut l que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la chasse s'accrurent encore et se dvelopprent. Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mmoire, rapprocha certains faits, voqua les chasses passes et, selon le sens de ses conclusions, visita telle cache plutt que telle autre, ce fourr-ci de prfrence celui-l. On arrivait tout de mme lancer grce lui. Mais si les chasseurs n'taient point porte pour arrter l'oreillard ds le dbut de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagn la plaine ou quelque chemin, c'tait fini et bien fini; Miraut et Bellone, le nez obstru, ternuant dans la poussire, renonaient la poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une langue de six pouces au moins. Ah! c'est quelquefois un rude mtier que celui de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'tait gure plus drle. Les pluies, cette anne-l, avaient dtremp le sol et on ne pouvait flairer une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immdiatement, ce qui vous faisait ternuer des cinq minutes conscutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il tait absolument impossible de faire revenir le gibier quel qu'il ft, renard ou livre, au canton du lancer. Du moins, dans ces moments-l, si pnibles qu'ils soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils taient, aprs chaque partie, tremps comme des soupes, une heure aprs ils avaient l'agrment d'tre absolument secs et d'une merveilleuse propret. Mais avec cette terrible scheresse, rien faire, et des dangers taient craindre, car les sous-bois pullulaient de vipres qui s'y taient retires, cherchant la fracheur et l'humidit. Une d'elles avait mme un jour fichu une fameuse frousse Lise. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrt, il s'tait demand qu'est-ce qui pouvait bien l'arrter ainsi, car son chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flner. Bah! songea-t-il, c'est un hrisson qui l'pate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends a. Nanmoins, il alla se rendre compte; il tait temps. Devant une norme vipre qui le fixait, Miraut, non point hypnotis, bien sr, mais intrigu, se demandait s'il n'allait point sauter sur cette sale bte et lui casser l'chine, tandis que l'autre, le corps repli, la tte leve, se prparait non moins fermement se dtendre et lui flanquer une vigoureuse morsure. --Ah! bon Dieu! Lise n'avait pas hsit. En rien de temps, il avait paul et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point la secousse, sautait tout droit en l'air sur place, des quatre fers la fois. --Tu l'chappes belle, mon ami, flicita Lise. Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse. --Ces charognes-l, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens. Une fois piqus, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en crvent, et souvent mme on les sauve, mais pas avec de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues. C'est de la foutaise, leur armoniac, comme ils l'appellent; il faudrait, pour que a fasse effet--et encore--tre l tout de suite aprs la morsure. Et a n'empche pas les chiens de perdre tout odorat. J'ai eu un chien d'arrt, moi, mordu comme a, la chasse: un quart d'heure aprs, mon vieux, il avait enfl, enfl, tellement enfl, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu' un cochon gras prt saigner. La pauvre bte tait insensible tout. Sais-tu ce que j'ai fait? C'est un vieux remde et, crois-moi, il vaut mieux encore que toutes les saloperies des vtrinaires qui n'y connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte pine, une solide branche d'glantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me suis mis taper sur mon chien grands coups, de tous les cts, dans tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, o la peau ne soit mordue et pique et dchire par les aiguillons. Il n'a pas plus boug qu'une souche: je te l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilit et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement color, et qui peraient de temps autre. partir de ce moment-l, il a dsenfl petit petit et a t sauv. Il s'est mme trs bien guri et je ne me suis pas aperu que son nez ait t moins subtil, mais il tait devenu craintif et froussard; aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout quand elles taient garnies d'herbes sches, car c'tait en en faisant une qu'il avait t mordu par la vipre. Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est prfrable que Miraut n'ait pas eu passer par de telles tamines. On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrta au haut de la roche qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile exploiter, dfruiter, et l'on contempla un instant le paysage. --Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce ras! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que possible. Les chiens, cependant, s'taient approchs eux aussi, et, devant l'espace, reniflaient le vide bant, intrigus de ne rien sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux. C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immdiatement, comme celui de l'homme, la vision longue distance. Cela se conoit, l'oeil n'est gnralement pour eux que le complment du nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, et il le manifesta en lchant tout hasard une borde de coups de gueule dont l'accent dcelait la fois de la menace et de la frousse. Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette impression n'tait plus inconnue ni mme neuve, ne l'imita point, et l'on continua gravir le Geys. Miraut devait d'ailleurs prouver, au cours de cette journe, bien d'autres tonnements. Le dsoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce qu'ils ne dnichaient point chez eux avaient justement amen Ormont le gros et Pp, qui chassaient, c'est--dire qui se baladaient ensemble ce jour-l. Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie. --Eh bien! on en abat? --Oui, des kilomtres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de lancer. --Sale temps, vraiment! --Pas un brin de regain. --On n'a au moins pas le mal de le faire; a fait qu'on est tous rentiers, maintenant. --Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson a t bonne. --a n'empche qu'on crve de soif, dans ce pays! fit remarquer Pp. --J'allais le dire, souligna Lise. --Y a-t-il pas moyen de dgoter une ferme o l'on trouvera du vin frais? --Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez Franois: il ne refusera pas de nous donner boire nous et nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a t du dernier bien avec sa chienne. --Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pp; allons chez Franois, j ai une ppie qui n'est pas dans un sac. C'tait uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux passants que Franois leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils taient pauvres ou aiss, le vin qu'ils lui demandaient au passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement conserve, en mme temps que le litre, il apportait toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux rgles paysannes de biensance et d'hygine de casser une crote en buvant un verre. Lise qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main gratuit, tait un ami; aussi, ds qu'il le vit arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur faire honntet, comme on dit l-bas. Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tir de l'armoire, et Pp la pria cordialement, pour elle et son mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pt trinquer. Lorsque quatre chasseurs sont runis, c'est habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut en dduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres et les litres se succdrent sur la table; on n'avait rien de mieux faire qu' boire en blaguant, de sorte que, au bout de deux ou trois heures de ce rgime, si la soif avait peu prs disparu, l'apptit, par contre, tait venu. --Tu n'aurais pas un bout de lard par l et des oeufs nous faire cuire? questionna Philomen. --Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa Franois, toujours d'avis. --Ah! et puisqu'on est runis, zut! a n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la bringue. Tu n'as pas un poulet bon saigner? demanda le gros. --Il y a tout ce qu'on veut, rpondit Franois. --Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil. --Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lise; si Miraut, qui a eu autrefois du got pour ces sacres bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste. Un instant aprs, les chiens, dment enferms dans la pice, sursautaient au coup de fusil et se mettaient brailler plein gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de Franois. Une saucisse fut adjointe ce menu improvis, et l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris impromptu savent en faire. On raconta, ma foi, des histoires de chasses difiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher des sujets plus profanes, n'en taient pas moins hautes en couleur et fort savoureuses. Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli quelques reliefs du festin, tait en train de se torcher le derrire sa faon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la queue en l'air, les jambes de derrire allonges et passant de chaque ct des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son postrieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son poids. --S'il allait se planter une charde dans le cul! s'cria Franois. --Penses-tu qu'il n'a pas regard avant! c'est un malin! --Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pp, l'histoire de Gargantua qui pata son paternel en inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre. Savoir encore si le nomm Gargantua, s'il avait eu des pattes au lieu de mains, aurait t capable de trouver celui-l. En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela devenait inconvenant, Lise, dj un peu excit par les libations, lui dit: --Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens. Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et duquel il se dtourna avec dgot. L-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres btes poil et plume ayant mang ou bu les choses les plus extraordinaires et les plus bizarres qu'on pt rver. --C'est gal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lise, et la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce ct-l. --Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pp, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le pre No tait un sacr bougre, et nous lui devons tous une fire chandelle. Comme Miraut revenait la charge, Philomen conseilla: --Montre-lui voir le miroir, a l'patera. On dcrocha du mur une petite glace et on la plaa devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout prs afin de flairer cet tre qu'il ne connaissait point. Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains singes, de regarder derrire: son opinion tait faite; s'il et connu l'Ecclsiaste, il aurait certainement dit que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanit; il le pensa, du moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin auprs des autres. --a leur fait honte, concluait tort le gros en continuant de boire. Vers cinq heures, comme le jour baissait, on rgla la dpense, qui ne montait pas quarante sous chacun, et l'on prit cong de l'ami Franois et de sa femme aprs avoir donn une dizaine de sous d'pingles ses gosses, ce dont il se dfendit d'ailleurs trs vivement. --C'est malheureux, maugrait Pp, je n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui. --Moi si, rpliquait Lise, j'ai tu une vipre. --Belle chasse! vraiment. --On fait ce qu'on peut, affirma Lise, on n'est pas des boeufs. --C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins ce qu'en disait le capitaine Cassard, un vieux dur cuire pas trs catholique, et qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites salets. --Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dvots? --Oh! rpliquait le pre Cassard, ils sont assez vieux pour tre des vaches! --a ne fait rien, a m'embte de ne pas drouiller aujourd'hui; parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce! --La belle affaire, je parie d'en faire autant! --Eh bien, chacun tour de rle va lancer son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour l'apritif. --Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen; elle est quasi toute neuve, je ne l'ai porte qu'un an. Ma femme gueulerait salement! --Ah! m... pour les femmes! la guerre comme la guerre! ordonna Lise. Et, ayant arm leurs fusils, chacun tour de rle fit feu sur la casquette du copain, lance en l'air leste d'un caillou assez pesant, afin qu'elle montt suffisamment haut. Aprs le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un livre se drobait qu'ils n'avaient point remarqu, s'lancrent de tous cts en donnant. pleine gorge. Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais taient trs tonns; au troisime, leur patement grandit encore en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrime, Miraut, enfivr par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point de gibier, se demandait si Lise n'tait pas tout simplement devenu louf. Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tir, montrant juste deux trous de plomb alors que les autres taient littralement cribles. Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre tait vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placs taient plus que suffisants pour arrter un oreillard. CHAPITRE VIII Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit. Le ciel s'toilait, l'air tait tide, un lger vent du sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Cte, apportant distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait la tour de l'glise de la grande paroisse, une lieue de l. --Ah! se rjouit Lise, c'est le vent du haut, cela pourrait bien tout de mme nous amener la pluie; il ne serait que temps, en vrit, si l'on veut mettre un peu les btes au pturage avant les geles et tuer quelques livres, histoire de payer le permis. ce moment, tout coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait fait dj lorsqu'il entendit la premire fois sonner les cloches ou qu'il se trouva perdu. Presque aussitt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot et sa mre Fanfare l'imitrent en hurlant perdument eux aussi. --Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'tonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin. Une vieille femme du pays, la mre Barom, venait dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir tous et, de ses mauvais yeux, reconnaissant pniblement, aprs les avoir dvisags, Lise et Philomen, leur demanda si son garon Clovis ne se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot. --Ma foi, non, rpondit Lise; il n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez? --Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pens qu'en rentrant de Mont-Tanevis, o il tait all laguer des frnes, il s'tait arrt pour boire un verre l'auberge. --Il est sans doute all aux filles dans quelque ferme de sur la Cte, plaisanta Philomen. Les chiens hurlaient de plus belle, et Pp, un peu en arrire et qui n'avait rien entendu de la conversation engage, s'cria tout haut, trs tonn: --On dirait qu'ils hurlent la mort. --Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas arriv malheur mon garon! Frapps de cette concidence qui n'avait pourtant pas de motif de les retenir, Lise et Philomen n'en reurent pas moins, comme ils le dirent plus tard, une secousse au coeur. Ils se trouvrent instantanment dessouls, rassurrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournrent chacun chez soi, aprs avoir fait leurs adieux au gros et Pp, lesquels n'avaient aucun prix voulu accepter souper chez l'un ou chez l'autre et tenaient absolument rentrer chez eux de bonne heure. Une fois isols, les autres chiens ne crirent plus; seul Miraut, de temps autre, agit et inquiet, demandait la porte et se reprenait hurler. --a doit annoncer un malheur, prophtisa la Gulotte. Lise ne put s'empcher de confier sa femme ses apprhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de penser de pareilles btises et qu'au surplus il le souhaitait vivement. Ils se couchrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le chien, Lise sauta du lit et mit le nez la fentre. Il ne fut point tonn d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se hlaient et dambulaient par les rues. --Je vais aller voir, dcida-t-il. Le Clovis Barom n'tait toujours pas rentr, et sa mre, qui craignait un malheur, n'avait eu trve ni repos qu'elle n'et dcid son mari et ses voisins se rendre sur Mont-Tanevis l'endroit o son fils avait d travailler durant l'aprs-midi. Lise s'enquit de leur affaire, puis, secou lui aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit rejoindre les chercheurs. Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui rpondaient: Berger de sa pture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'tait sinistre. Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moiti marchant, moiti courant. On arriva tout essouffl au sommet de la Cte et, derrire le chien toujours, on gagna rapidement le grand enclos o Clovis Barom avait d venir travailler. D'assez loin, au clair d'toiles, on apercevait la stature squelettique et triste de quelques frnes dvtus ct d'autres qui ne l'taient pas, ce qui indiquait que, pour une raison quelconque, le garon avait d abandonner la besogne commence. L'anxit grandissait: on courait maintenant derrire le chien, dont le poil du dos se hrissait, et qui bientt s'arrta, fig de peur, hurlant plus lamentablement que jamais. Au pied de l'arbre, l'chine brise, le jeune homme gisait, la figure ensanglante par endroits, jaune, cireux, dj froid, tu dans la chute qu'il avait d faire. Une branche casse presque au sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait l'accident: il n'y avait rien faire qu' ramener au village le cadavre. Deux hommes s'en chargrent, qu'on relaya de temps en temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un triste retour. La vieille et le vieux Barom n'avaient plus que ce fils; ils avaient dj perdu leur an au rgiment, o il tait mort d'une pleursie, et leur dsespoir fut navrant. Les gens, devant leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, tmoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois qu'il passait devant leur maison. Ce fut ensuite l'enterrement et peu peu, sauf pour les vieux, inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lise, dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'tait-ce point cette intelligente bte qui, la premire, avait prvenu les gens, qui avait insist et conduit enfin son matre et les autres sur le lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre tmoign d'une sensibilit dont beaucoup de brutes deux pattes n'taient certes pas capables? --Miraut, c'est un sacr chien, disait-on. Et la Gulotte, flatte tout de mme, en oubliait tout fait de le rosser et de le faire jener. La chasse fut dcidment mauvaise, cette saison. Les chiens, drouts par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient tout ce qu'ils rencontraient, mme et surtout les chats, les matous qui, attirs par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient travers champs et venaient se poster l'afft, au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel. C'taient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre rencontr. Le chat, effar, grimpait bien vite, se juchait la deuxime ou la troisime fourche et, de l, regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant dsappoint. Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait gnralement par d'amicales engueulades. Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile suivre. --Faute de grives on mange des merles, proclamait Lise; autant a que rien. Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgr l'adage courant qui les prtend bonnes ds que les citoyens longues queues ont march sur les teules; mais il y avait la prime, vingt sous pour un mle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les renards tus, fussent-ils couillards comme taureaux, taient tous, pour les besoins de la prime, baptiss renardes, avec la complicit de ce brave Jean, le secrtaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment rouler. Ces chasses-l ne duraient gure qu'une demi-heure, trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la rentre du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent ainsi reprs et Lise et Philomen se promirent de prparer leurs piges pour l'hiver, ds que les peaux seraient bonnes. Arriv devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et gueulait, essayant mme de s'aventurer dans l'intrieur du boyau; mais il tait trop grand et trop gros, et son matre ne l'autorisait pas le faire. Il renona d'ailleurs de plein gr affronter gueule gueule les renards partir du jour o il fut bel et bien mordu par un vieux goupil qui Lise avait cass les reins d'un coup de fusil. Il tait l sur le sol, allong, ventant et soufflant, attendant le coup de grce, quand le chien, trs excit, furieux, arrivant toute allure, lui sauta dessus. En dsespr, le renard attrapa Miraut o il put, saisit l'oreille droite et ferma la mchoire. Quand un renard bless a mordu, c'est bernique pour le faire lcher: Miraut, pinc, avait beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie. Lise, trs inquiet et fort ennuy, dut, pour obtenir la dlivrance de son chien, allumer une poigne d'herbe sche et la fourrer tout enflamme dans la gueule du sauvage. Cependant, Miraut, dlivr et plus furieux que jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'viter la gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis que l'autre, qui, l'chine brise, ne pouvait l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinant des dents. Lise aussitt mit fin aux souffrances du bless en l'assommant d'un coup de trique. Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que rarement les fourrs et, moins rapides que les chiens, font tte rsolument quand ils vont tre saisis. Plus prudent, Miraut, en cette occurrence, ne se hasardait pas affronter leur terrible mchoire; il donnait au ferme alors, aboyant longuement pour inviter Lise s'approcher; mais, ds que le pas de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte recommencer cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu' ce qu'il et atteint enfin son terrier, d'o l'on ne pouvait plus le dnicher. Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au pige, que Lise ramena vivant la maison et qu'il relcha ensuite dans des circonstances terribles pour le sauvage[16]. [Note 16: Voir _De Goupil Margot (La tragique aventure de Goupil)_.] Quand la chasse cltura, Lise n'avait occis que quatre livres; c'tait vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise anne; aussi le gibier, l't suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de mme, aux jours de fte ou pour quelques runions d'amis, Lise s'embarqua-t-il de temps autre, le soir, histoire d'en sonner un l'afft, comme il disait. Dans ces expditions crpusculaires, il n'emmenait jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif et prvenu les gardes, et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors la maison. Cela n'empcha point le chien, quelques beaux soirs o a lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, car les reprsentants de la loi ne poussent habituellement pas le zle jusqu' veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais de jour, c'tait plus dangereux; aussi Lise avait-il l'oeil sur son chien. Nonobstant toutes dfenses et surveillances, il fila cependant un beau matin. Il devait savoir un livre et connatre son gte, bien sr, car dix minutes aprs il donnait pleine gorge par le vallon de la fin dessus. Le brigadier l'entendit. C'tait un vieux forestier d'une scrupuleuse honntet et qui ne connaissait que le service. Droit et solide encore, malgr la cinquantaine, la moustache la gauloise, les sourcils en broussaille, le pre Martet avait t dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit, sans piti ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir rduit la race, car on ne pouvait gure confondre Lise, bien qu'il tut de temps autre un livre en temps prohib, avec les voraces qui cumaient autrefois le pays et mettaient en coupe rgle champs et forts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des poques fixes, et s'il tait enclin l'indulgence envers ses compatriotes et dispos pardonner une premire faute, il laissait nettement entendre qu'en cas de rcidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait svir vigoureusement. Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et vint sans dlai trouver Lise: --Pourriez-vous me dire o est votre chien? Lise n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tte, s'excusant: --Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a fichu le camp comme a, sans que je le voie. --Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que a que vous l'ayez envoy; mais il n'en est pas moins en contravention, et mon devoir est de vous dclarer procs-verbal. --Pour la premire fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas. --La premire fois! ... La premire fois! ... enfin, bon. Entre gens d'un mme pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous allez partir me le chercher et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgr moi, vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs n'admettraient pas... et puis si je permettais un, il faudrait que je permette tous! Non! --Je comprends bien, approuva Lise qui mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut. Il le ramena et, pour l'empcher de filer en sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles mortaise qui lui interdisait tout galop. Miraut la trana patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait rsolu de s'offrir une randonne, il rongea la corde, abandonna la boule et s'esbigna. Lise, temps, heureusement s'en aperut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, pour plus de sret, lui rattacha la boule au collier avec un vieux bout de chane. Clopin-clopant, cartant les pattes pour traner son boulet, un jour que son matre allait faucher du foin au bord du bois, Miraut le suivit. Malgr la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il s'enfila tout de mme en fort, et alla fourrer le nez au derrire d'un levraut dont il connaissait le gte. Le pre Martet qui partait en tourne et passait justement par l marcha droit Lise, s'tonnant juste titre de cette imprudente dsobissance ses ordres. --Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien? --Sacr nom de nom! il tait l il n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou. Ils s'en furent tous deux sa recherche et n'eurent pas de mal le dnicher avec son boulet de forat en effet, mais qui chassait quand mme. --Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concda Martet, mais quel animal enrag de vice! Avec un bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-tre plus difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc. On tta de l'entrave. C'tait en effet, pour marcher comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait Miraut avancer la faon des chassiers. Cependant, le jour o il dcida qu'il irait lancer un livre, le bout de bois, pas plus que la boule, ne l'arrta. Il s'en fut jusqu' la fort, clopinant et trbuchant, mais ds qu'il eut trouv un bon fret, afin que son entrave ne le gnt pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et chassa sans dire un mot. Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut dsarm par tant de constance et une si noble obstination; il le laissa faire et s'en revint au village. --Je l'ai vu, confia-t-il Lise en prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le gne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si vite que j'aurais t bien incapable de le rattraper; mais enfin, comme a, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait d'ailleurs, par consquent personne ne daubera. Vous avez tout de mme un sacr chien! CHAPITRE IX Quatre automnes passrent qui firent de Miraut un matre. La chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'tait pas dans tout le territoire de la commune un canton de livre qu'il ne connt, un gte possible qu'il ne souponnt, un terrier dont il ne pt dsigner le propritaire. Il savait qu' toutes les saisons un nouveau livre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un jeune levraut s'tablir dans telle combe ou dans tel murger; il distinguait les jours o ces locataires maniaques prfraient les logis de plein air des luzernes et des trfles l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns reclent plus d'un capucin. Quant aux ruses dployes par les adversaires, il les connaissait, les devinait, les pressentait. Ds qu'il lui arrivait de lever un livre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent chapp mme Lise: Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit droite, soit gauche, j'aurai l'oeil; ou encore: Oh, oh! voici une vieille connaissance; o va-t-il faire ses doubls et crocher aujourd'hui, le citoyen? Selon la direction prise, il savait o la piste s'embrouillerait et de quel ct il faudrait oprer les recherches pour dmler la nouvelle. Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on tait du ct de Velrans, il savait qu'il tait autoris marcher la chasse de Ravageot, et du ct de Rocfontaine aux abois de la vieille Fanfare. Il avait un accent particulier, un timbre diffrent de jappement, un mouvement de chanson de gueule spcial pour chaque gibier et ds son premier mot, ds sa qute mme, Lise pouvait dduire: c'est un livre, ou un renard, ou un blaireau, ou un cureuil, ou encore il est sur un pitement de perdrix ou de cailles. De mme, si le matin tait bon, cela se voyait immdiatement son allure, son entrain, sa joie, sa faon de renifler et de chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de got, regardait souvent Lise, et l'on sentait une lgre humeur dans sa dgaine, une certaine amertume dans son coup de gueule. Il connaissait aussi bien et mme mieux que son matre les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec Bellone, ils opraient maintenant rgulirement la faon des renards, elle faisant le chien et lui le chasseur. Longeverne tait son domaine, il y rgnait en souverain. Depuis le jour o, la ferme de Franois, il ruina la suprmatie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point trop rancune d'tre le prfr, d'ailleurs ils n'y perdaient rien puisque, avant lui, c'tait Turc; avant Turc, c'tait Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins froce que les deux premiers, tmoignant souvent, aprs la chevauche victorieuse et jusqu' ce que le talonnt de nouveau le dsir, d'un certain abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux. Ils lui cdaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui cherchaient jamais de querelles. Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans dfiance, se flairaient rciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur disait, jouaient quelques minutes se mordiller, se rouler, ou d'autres jeux encore d'une nave obscnit. Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un lger nuage s'ensuivt, le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son ct. Miraut avait appris connatre toutes les maisons du village et les ressources particulires qu'elles offraient selon les heures et selon les jours. Sans doute il tait nourri chez Lise et n'avait pas grand'faim, mais toute trouvaille est une joie que dcuplent encore le plaisir de la recherche et la fivre de la dcouverte. Combien lui paraissaient suprieures la pte domestique, et hautes en got et pimentes selon la norme canine, les ventrailles faisandes et puantes dcouvertes en un coin de haie ou les dlivrances de vaches arraches de vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et ferment! Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y peut impunment boire, dans le seau des cochons, une eau savoureuse, paissie de son et de pommes de terre cuites dlayes; que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recle toujours une lape de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger sans inconvnients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la grosse maison du bout du village et derrire l'auberge de Fricot, prs du jeu de quilles, on trouve rgulirement des os ronger, des bouts de peaux apptissants, des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait repr avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment pas les btes. Il savait que le fromager du pays tait enclin l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--dcidment, une sale race que les porte-jupons--tait loin de professer son gard les mmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le mari, s'assurer au pralable qu'il se trouvait seul, si l'on ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle rondure de gruyre ou d'un apptissant morceau de serret. Il connaissait de mme toutes les personnes du pays, distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement du derrire, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il avait dtermin, une bouche prs, le degr de gnrosit des gosses qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en tait peu, parmi eux, qui, l'heure du goter, ne prlevassent sur leur chanteau de pain un morceau de crote ou de mie, pour le jeter au chien et s'merveiller de ce qu'il l'attrapt toujours si facilement, au vol. Il se prtait assez volontiers leurs fantaisies, se laissait coiffer d'une casquette ou d'un bret, couvrir d'un tricot et serrer la patte pour la poigne de main amicale de la sparation. Il tmoignait d'une indiffrence polie, d'une rserve digne et lgrement. ddaigneuse envers les trangers qu'il ne connaissait point, condition qu'ils fussent peu prs vtus selon la norme paysanne. Il professait pour les messieurs pardessus et chapeau melon un mpris non dissimul et pour toute la gent mal vtue et dguenille une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lise, brave homme, arriva, force de leons et de discours, lui faire admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put parvenir extraire du coeur de son chien tout sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les laisst pntrer dans la maison et rciter leur Notre Pre sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui taient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerants d'occasion, industriels la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et froce et faillit mme faire arriver son matre une sale histoire pour avoir dchir, en mme temps que les bandes molletires, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui mettait vraiment une insistance trop grande vouloir, malgr les portes closes, souhaiter le bonjour Lise ou la Gulotte. Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne lui payait pas des dommages-intrts, une indemnit, la forte somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient l'entre du village et qu'il pourrait bientt, en toute justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs tait absolument fausse, mais l'autre, dont la conscience n'tait probablement pas trs nette, profita du conseil pour s'clipser rapidement. Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et trs sr chien de garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait tant massacr de poules au temps de sa jeunesse folle, protgeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse et de l'pervier. Les lapins ne l'intressaient plus; il ddaignait profondment, et pour cause, leur insignifiant fumet, et mme librs de leur cage, il les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher. Durant le jour, quand il n'tait pas occup sa tourne au village, il se tenait, soit auprs de Lise, soit couch sur la paille de la leve de grange ou sous l'auvent de la porte de l'table. Il signalait rgulirement par un aboi la prsence d'un arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais. Les soirs d'hiver, couch derrire le pole avec les chats, on le voyait de temps autre lever le mufle, pousser un grognement d'amiti, d'indiffrence ou de colre et de surprise selon que c'tait un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un tranger qui approchait. On pouvait mme savoir quand c'tait Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait la politesse jusqu' se lever pour aller le recevoir la porte; si c'tait un mendiant en qui il souponnait le rapineur, on avait grand'peine le tenir; il aurait dvor l'intrus si on l'et laiss faire. Quant la Phmie, il ne la gobait toujours pas; sa patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne l'empchait point de grommeler quand il entendait sa sabote particulire et de lui montrer les dents ds que le regard du matre ne l'obligeait plus dissimuler ses vritables sentiments. Tant de qualits professionnelles et domestiques avaient fait de Lise et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient mutuellement leurs fautes: livres bouffs par le chien sans autorisation pralable ni partage quitable avec le matre, stations trop prolonges du patron chez les bistros quand on allait en voyage. La Gulotte, elle-mme, la longue, nul accident fcheux n'ayant endeuill sa basse-cour et amoindri son porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui tmoigner, dans ses rares bons moments, quelque affection. La rputation de Miraut avait franchi les frontires naturelles de sa rgion. Non seulement par le canton o son premier matre, le gros, et Pp, son parrain en somme, avaient exalt ses vertus et proclam sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au chef-lieu d'arrondissement, Besanon mme, les professionnels de la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans une commune appele Longeverne, un chien courant vraiment extraordinaire, patant, mon cher, et qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient pu le voir l'oeuvre. Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils avaient besoin d'un livre, ne ddaignaient pas de pousser, comme par hasard, jusqu' Longeverne et de venir proposer, au dbott, une partie Lise pour le lendemain. Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries intresses s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu' Lise lui-mme, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en tait de beaucoup mitig, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas seulement regard s'il n'et eu qu'une carne incapable de lancer, au lieu du matre chien qu'il avait la joie et l'honneur de possder. D'ailleurs, ds que Lise, contraint par la besogne, avait quitt la chasse commence, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas en la compagnie des gens chapeaux et rentrait aussitt dans ses foyers. --Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au chasseur matre Gouff, le notaire, Mridional hbleur, menteur, tratre comme l'onde elle-mme, qui et vendu son pre pour traiter une affaire avantageuse et dont les paysans apprciaient beaucoup les qualits administratives. Lise clata de rire cette proposition. --J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et mme la donner pour rien. --J'ai pourtant un de mes amis Besanon, un juge, qui dsirerait un bon courant, je lui ai parl de Miraut. Il est millionnaire, vous savez, et en offrirait un trs bon prix. Il viendra en auto un de ces jours, vous pourrez vous arranger. --Jamais de la vie! protesta Lise. --Allons, mon cher, concilia matre Gouff, il ne faut jamais dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche, vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu' cinq cents francs; cinq cents balles, c'est une somme, rflchissez! --C'est tout rflchi, trancha Lise; dites votre juge qu'il continue condamner les pauvres bougres au profit de quelques drlesses pour faire plaisir au snateur cocu de sa rgion et qu'il me foute la paix avec Miraut. --Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garon, vous vous entendrez trs bien, vous verrez. La Gulotte, qui tait prsente cet entretien, avait ouvert des yeux normes la proposition d'achat et sa gorge, d'motion, en tait devenue sche. Tant que le notaire resta l, elle se contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme aussitt: --Y as-tu pens? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres vaches avec cette somme-l. Songe au lait que nous pourrions porter la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas t'entter; un chien, ce n'est qu'une bte aprs tout et, puisque tu tiens absolument en avoir un, tu en trouveras facilement un autre... --Tais-toi! tonna Lise. Miraut n'est pas un chien comme les autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitu lui et lui moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si l'autre, malgr sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me charge, tout en tant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est pas un vendu vaut bien un juge. --Tu n'as jamais t qu'un ne et une brute! ragea-t-elle. On n'a pas ide, quand on peut faire un si beau march... --Assez, nom de Dieu! coupa Lise. Le dimanche, en effet, en compagnie de matre Gouff, l'amateur s'amena de bon matin et s'invita chasser avec Miraut et Lise. Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment, Lise lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les qualits de son compagnon et ami. Le richard invita Lise djeuner chez Fricot o le notaire avait fait composer un menu soign, agrment de vins capiteux. Dfiant, Lise dclina l'offre; mais Gouff avec sa faconde habituelle intervint: --Voyons, cher ami, vous avez t si aimable de nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser... Et le chasseur dut se mettre table o il mangea et but consciencieusement. On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, ds que les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lise fut intraitable. Aprs avoir, fort poliment d'ailleurs, rpondu en invoquant des questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets de cent, Lise, tout d'un coup, trs ple, s'cria: --Tenez, monsieur, vous tes bien honnte de m'avoir invit et je vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous tes millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achte pas un ami tel que lui comme on achte une conscience de dput, et je vous jure sur ma tte qu'il ne crvera que dans ma maison. L-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit Velrans voir Pp. TROISIME PARTIE CHAPITRE PREMIER La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tte avec regret, le fit constater Lise: c'est qu'elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n'tait point encore l'extrme vieillesse et dcrpitude, car elle avait toujours t bien soigne, bien nourrie, bien traite. Elle ferait encore au moins deux saisons de chasse, mais il tait temps, tout de mme, de songer sa succession. videmment, elle mourrait la maison, de sa belle mort; Philomen, l'encontre de beaucoup de brutes qui prtendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait toujours les siens jusqu' leur dernire heure. Oh! ce n'tait souvent pas rjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur crotelevait la peau, les oreilles se mettaient couler, ils devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les soignait tout de mme et il leur restait toujours, avec la bonne cuelle quotidienne de pte, une litire frache dans un coin paisible et chaud de l'table pour attendre le grand dpart. Philomen fit remarquer Lise que la chienne prouvait maintenant en chasse assez de peine suivre Miraut, que son poil se dcolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que la paupire s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait lgrement, dcouvrant un peu les crocs de la mchoire infrieure dont la gencive tait moins ferme. Aussi lorsque le printemps, remueur de sves et stimulateur du sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernire porte de laquelle il conserverait une petite chienne. Car Philomen tenait essentiellement conserver une bte de cette race, une race un peu particulire et point catalogue parmi les numros des grands amateurs, mais qui, pour tre moins connue, n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. C'taient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni mal coiffs, avec un os du crne pointu et des attaches solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'tait rien moins qu'agrable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermdiaire entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-l, son pre et lui en avaient toujours t contents; c'taient des animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et qui manifestaient gnralement assez de rpugnance pour le renard. Bellone fut donc couverte par Miraut. La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pp, ne fut signale par aucun des phnomnes particuliers cet tat qui se remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des mouvements, ses sensations. La premire porte quelquefois prsente des accidents et des bizarreries assez remarquables: fivre intense, coulements sanguins et noirtres, salivation abondante, perte momentane de l'apptit et beaucoup de symptmes assez comparables ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations suivantes. Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prte mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide ros, elle s'clipsa, chercha dans l'curie un coin solitaire et cart, pitina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand mystre, accoucha de six chiots que l'on dcouvrit le lendemain matin dans une couche propre, nette, entirement lessive par la mre qui s'tait elle-mme dlivre et seule avait vaqu sa toilette personnelle et celle de ses nouveau-ns. Lorsque son matre la visita, il la trouva couche en rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, s'enchevtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore. Le chasseur les prit un un pour les examiner, tandis que la mre, les yeux inquiets, regardant tantt celui qu'il venait de dposer, tantt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans protestations. C'taient des espces de gros boudins longs de quinze vingt centimtres, queue comprise, absolument informes. Dans la tte, peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait chapper un frle vagissement, le nez rostre vaguement frmissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur propritaire, se soulevaient demi et retombaient bien vite. La robe ne prsentait aucune nuance: ils taient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques lots circulaires noirs dans un ocan de blancheur. Les pattes, comme rejetes latralement, taient trop petites et sans force et ils se dplaaient ainsi que de gros vers trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nns de la maman. Les mieux remplis taient ceux de derrire; aussi, d'instinct, quand venait l'heure des ttes, ils s'y bousculaient avec nergie, cherchant goulment s'y agripper. La mre, de son nez, rapprochait les mal partags des mamelles libres et les cts de leurs ttes se gonflaient alors comme des joues. On entendait de temps autre ainsi qu'un bruit claquant de baiser et, quand ils taient tous aligns le long du ventre, on voyait distinctement leurs petites pattes cooprant elles aussi l'oeuvre de vie; celles de derrire se crispant au sol pour les maintenir en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement, pitinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires vibraient lgrement. Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lise, prvenu, vint voir la porte et Miraut l'accompagna dans sa visite. Il y avait quatre chiennes et deux mles, lesquels, sacrifis d'avance, furent habilement subtiliss, sans que la mre s'en apert trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de chang dans sa porte et elle en fut un peu inquite. On avait, par la mme occasion, transport ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger choisir elle-mme la prfre, ainsi que la vieille Fanfare, mre de Miraut, avait fait jadis pour lui. Elle n'hsita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres son tour. Les deux hommes taient debout auprs d'elle qui s'tait recouche, entourant et lchant sa gniture, lorsque Miraut, intrigu, entr'ouvrit son tour la porte d'curie et s'introduisit sans faons pour voir un peu ce qui se passait. Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Ds qu'elle l'eut aperu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien voir dans l'levage et l'ducation de sa famille. L'heureux pre n'insista pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni bienveillant: nuls autres que le matre Philomen et l'ami Lise n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas mme la matresse de la maison ni les gosses. Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par o il tait venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et mme pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosit l'avait simplement port s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si vivement intresser son matre et son ami. On laissa la chienne sa marmaille et l'on vint, en buvant un verre, attendre qu'elle sortt elle-mme et s'loignt de sa porte pour rgulariser dfinitivement sa situation familiale. Deux heures aprs, elle venait la cuisine manger et boire, et Philomen et Lise, tant aprs un prudent contour rentrs l'curie, lui enlevaient les trois btes qu'elle ne devait point garder, une seule tant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs eussent fatigu et puis la nourrice. Dans un tablier, Philomen dposa les trois nouveau-ns vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla soigneusement derrire lui. Et tandis que, dans le fond du jardin, Lise, coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois btes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'tait pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perptrait ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait dj prcd, mais les ncessits de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits tres, tout fait inconscients, peine veills, n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du crne taient dfoncs, les viscres broys; une goutte de sang venait perler au bord des narines et c'tait tout. Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tus dans le trou creus par son compre. --Sale corve! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux jours suer la fivre, car si, aprs le premier escamotage, elle n'avait point trop remarqu grand'chose, elle s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits l'appel et les cherchera en pleurant. --Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lise. Ah! si on ne lui en avait point laiss, 'aurait t une autre histoire. Pendant trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant plaintivement. Elle aurait gratt tous les endroits o elle aurait remarqu que la terre a t remue, fouill l'curie et la grange, sond les trous les plus petits, les passages les plus troits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent mme, dans ces cas-l, elles souponnent les chiens voisins de les avoir tus et dvors! J'ai vu des mres, ainsi dpouilles, flairer le nez de leurs camarades mles et te leur flanquer des rosses terribles, probablement parce qu'elles les souponnaient de multiples assassinats domestiques dont ils taient, aprs tout, peut-tre capables, mais srement point coupables. --Les lapins mles dvorent pourtant leurs enfants. --Ce n'est point pour la mme raison, affirma Lise. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en dsir; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors pour se venger ou pour lui ter toute raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des espces de satyres, pas autre chose. Pour Bellone, ds qu'elle fut retourne sa niche, elle tmoigna, devant le seul bb qui lui restait, d'un tonnement plein d'angoisses. Ses yeux fouillrent tous les recoins environnants, elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par toute l'curie, derrire les crches et jusque sous les pieds des vaches. Sitt qu'elle vit reparatre Lise et Philomen, qui avaient eu bien soin de se dbarbouiller les mains, elle vint eux et les flaira. Les souponna-t-elle? C'est possible, ses soupons s'tendaient tout son univers connu, mais tout coup, craignant peut-tre qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se prcipita sur son lit et entoura son chiot avec une prcautionneuse et craintive tendresse. La petite bte, rveille, chercha la mamelle aussitt et la mre le lcha copieusement, ne s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands yeux fivreux, tout brillants d'une douloureuse inquitude. Deux jours durant, apprhendant quelque malheur nouveau, elle se refusa obstinment quitter l'table et l'on dut lui apporter manger et boire devant sa couche toujours propre, car les mamans chiennes, tant que les petits les ttent et ne mangent rien d'autre, nettoient elles-mmes les ordures de leurs enfants en les avalant tout simplement. Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptise Mirette en honneur de son pre, commena ouvrir un peu les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans vie, petits globes translucides o jouait vaguement la lumire et qui sans doute ne voyaient rien encore. En mme temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire dveloppement et la tte, se dtachant du cou, devint norme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que les muscles, pelure trop vaste, plisse au col et aux jointures et tendue sous le ventre. Mirette ttait avec une gloutonnerie admirable, passant d'un nn l'autre avec rapidit et pressant avec nergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses pattes, elle commena explorer les frontires de sa couche. Maintenant, lorsque sa mre l'abandonnait pour aller manger et faire son tour de promenade hyginique, qu'elle ne sentait plus la douce chaleur naturelle qu'elle apprciait tant, elle essayait de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncs sous leurs gros bourrelets de paupires au moins jusqu' la porte, et pleurait comme un petit enfant ds qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne duraient gure et, l'instant d'aprs, alourdie du repas, elle s'endormait o elle tait, tantt sur le ct, tantt sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui mme la paille de sa litire, d'un sommeil de plomb d'o la tirait seules la venue et l'odeur de sa mre, car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'veille le premier chez le chien. Elle n'tait encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements des vaches: pourtant la lumire commenait l'intresser. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme lgante et son dfinitif pelage, en tout semblable celui de Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des choses, apprit marcher, craindre le sabot des boeufs, sortir du lit pour vaquer ses besoins et laper le lait et la soupe dans l'assiette, ct de sa mre qui lui faisait encore elle-mme sa toilette. Cependant, elle savait dj toute seule se gratter et quand une puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frnsie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite lustrer toute seule son habit et bientt, chaque jour, ne laissa nulle place o la langue ne passt ni ne repasst. Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les tres de la maison et ne manqua pas un jour embter sa mre en la mordillant consciencieusement. Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et, bonne ducatrice, la prvint de tous dangers, la tirant par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle tait bien assure de la puret de leurs intentions. Miraut ne fut admis lui tre prsent, c'est--dire la flairer et la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il avait t vu dans la maison le jour de la disparition des autres petits, et si la chienne les avait bien oublis l'heure actuelle, elle n'en avait pas moins conserv un vague sentiment de mfiance envers lui. Il tmoigna sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute exagr d'attribuer la manifestation de ce sentiment autre chose qu' une galanterie naturelle et de vouloir penser que la vibration de la fibre paternelle y ft pour quelque chose. Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant quantit de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dvorant force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les plaisirs de l'ge adulte et la saison prochaine de chasse o, vers le milieu de dcembre, elle ferait enfin ses premires armes sous les hautes directions de son pre et de sa mre. CHAPITRE II Mirette, l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle tait donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnes... cyngtiques, comme disait le copain Thodule, si reintantes du dbut. Ds qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait la mener pour l'habituer petit petit. La saison de chasse s'annonait bien, cette anne-l; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en tait tout gris. Le premier dimanche fut particulirement fructueux: Lise et Philomen turent chacun deux oreillards, et le lendemain ils allongrent encore chacun le leur. Mais le mardi, midi, Lise qui, retenu la maison par une besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rose, apprit par un voisin une nouvelle pouvantable: Philomen avait tu sa chienne. Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisime, mettait au sujet des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont l'une au moins semblait si absurde que Lise crut d'abord que c'tait un bateau qu'on lui montait. Suivant les uns, le chasseur, exaspr par la mauvaise volont persistante de la bte, lui avait, dans un accs de colre, envoy dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant certains autres, c'tait un livre lanc, suivi de trop prs par la chienne et tir imprudemment, qui tait cause de leur mort tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone tait due un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste dans la direction o elle qutait. Lise, boulevers, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Cte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de la porte, entoure des gosses qui pleuraient et lui disaient comme si elle et pu les comprendre: --Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand mme. Cela lui serra le coeur. Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce n'tait pas une blague. Et, songeant la docilit de la bonne bte perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second matre, il sentit papilloter ses paupires et prouva le besoin de se moucher. La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi, quoique moins sensible ce malheur, avait les yeux rougis, car la chienne avait t leve en mme temps que son dernier enfant et elle tait fort attache cette brave bte qui ne les avait jamais mordus et se prtait complaisamment leurs fantaisies et leurs jeux. --O est le patron? s'enquit Lise. --Sur son lit, la chambre du fond. Lise traversa le pole et ouvrit la porte. --Allons, mon vieux, fit-il son ami qui, couch sur le ct, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, a s'est-il pass? Philomen, la voix de Lise, montra sa figure contracte et ses traits douloureux. --Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir pleur, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tue! Ah! bon Dieu de bon Dieu! Salaud de livre! --Conte-moi a, demanda Lise. C'tait dans les buissons du Chanet. On avait indiqu Philomen un coteau o se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres et il s'tait dit le matin: Puisque Lise ne peut pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les buissons. Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le bras, prt viser. Tout coup, elle s'enfona dans un gros buisson de noisetiers et d'pines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant comme un balancier d'horloge. a y est, pensa le chasseur, qui porta la crosse son paule; et, effectivement, le levraut dboul filait aussitt, sautant du buisson. Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce misrable, aprs deux sauts en avant, crocha brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du remblai. Philomen qui le suivait de son canon, un oeil dj ferm dans la mise en joue, pressa la dtente au moment juste o Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gchette dj serre, le chasseur n'eut mme pas le temps de relever son canon et la chienne, qui coupait la trajectoire, reut, en lieu et place du levraut, plus de la moiti de la charge en pleine tte. L'oreille droite avait saut entirement ainsi que l'oeil: la bte tait tombe en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grgues, comme bien on pense, belle allure. Philomen ayant pos son fusil et frapp de stupeur s'tait agenouill devant sa chienne qui souffrait et qui rlait. Que faire? L'emporter, la soigner? Le coup tait trop mauvais pour qu'elle gurt; quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et alors, dsespr, il avait repris son fusil et, les yeux embus de larmes, lui avait dcharg dans l'autre oreille son second coup. Bellone, tue raide, gisait. Philomen s'en tait venu, avait pris une pioche et, dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, o ils avaient tant buissonn de concert, il lui avait creus sa fosse l'abri d'un bouquet de houx. --Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste! Lise le consola de son mieux: --Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empch, tu ne te gneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque aussi bien que moi. --Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone! --a, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous n'en est prserv. Le destin, c'est le destin: viens boire un verre ce soir la maison, a te changera un peu les ides. Miraut fut trs tonn, aprs plusieurs visites conscutives, de ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; la longue, distrait par ses occupations journalires, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le trfonds de son tre. Pourtant, la saison si bien commence, suivie d'un si malheureux accident, continua dsastreuse. Huit jours aprs la mort de la chienne, Lise et Philomen apprenaient que Pp s'tait cass la jambe. On avait d'abord cont que l'accident lui tait arriv durant une chasse en sautant un mur, mais c'tait absolument faux. Pour tre hardi, Pp n'en tait pas moins prudent, et un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'tait tout btement la maison que le malheur lui tait arriv. En prparant son mange pour battre la mcanique, il avait chancel sur une planche disjointe, voulu sauter terre et tait tomb si malencontreusement qu'il s'tait fractur le tibia. Le mdecin, venu en hte, aprs lui avoir remis les os en place et embot la quille dans un appareil, l'avait consign pour deux mois au moins au lit o il se mangeait les sangs la pense qu'il ne pourrait profiter le moins du monde de son permis. Les mauvaises nouvelles se succdrent. Il n'arrive pas deux malheurs sans qu'un troisime ne survienne son tour: une semaine plus tard, le facteur Blnoir annona Lise que la mre de Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, tait prie on ne savait au juste de quoi et que son matre en avait bien de la peine. Lise en reut au coeur un troisime choc. Tous ses amis, ses meilleurs copains taient frapps; c'tait d'un mauvais prsage et il avait de sinistres pressentiments. --C'est une anne de malheur, prophtisait-il; vous verrez qu' moi aussi il m'arrivera quelque chose. Et il attendait, vaguement angoiss. Pourtant, malgr son pessimisme et ses craintes, la saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut. L'espoir reverdit en son me. Il alla voir Velrans Pp, lui portant un livre qu'ils mangrent ensemble en se promettant, pour l'anne venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le gros chasser avec lui en attendant qu'une nice de Miraut, fille d'une de ses soeurs de porte, ft assez forte pour prendre les champs et les bois, et se montra, dans le partage, gnreux ainsi qu'il se devait d'tre envers celui qui lui avait donn une si bonne bte. La Gulotte, avare, rageait bien un peu de ces livres perdus pour le mnage, mais la civilit, c'est la civilit; elle savait se taire propos et montrer figure gnreuse quand le coeur n'y tait gure. Philomen, malgr sa dcision--promesses de chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oublis--chassa de moiti, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction de son pre que Mirette fit ses premires sorties. Elle se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientt fut capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard. Au cours de l'hiver, Lise, de son pole, veilla les renards qu'attirait un quartier de veau crev, ngligemment et savamment jet parmi la neige gele, dans le champ de sa fentre. Il en tua plusieurs qu'il venait ramasser aussitt et qu'il corchait le lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, moins de guetter expressment, ce qui, par cette temprature, et t pure folie, de savoir au juste qui a tir. Personne ne voulait dnoncer Lise qui, gnreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil. Suivant ses conseils, ses clients passionns mettaient tremper le morceau qui leur tait chu dans une grande seille pleine d'eau sale. La viande dgorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et on recommenait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu' mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'tait meilleur que du livre. Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit mme un jour, avec tout un train de derrire, arros de nombreux litres, un gueuleton soign chez Jean, le secrtaire de mairie, vieux clibataire endurci qui avait convi ce festin, moyennant une quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garons du pays, les chasseurs, eux, tant invits sans conditions. Le renard fut enseveli dignement, mais Miraut, galement appel, refusa avec indignation de toucher aux os de la bte de mme qu' la viande, jugeant que les hommes, vraiment, a n'a ni got ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauseuses et aussi malodorantes. Cependant la chasse cltura. Lise rangea au sec ses munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une occasion propice, bien que non rglementaire, de s'en servir. Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le dbaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme partir seul en chasse. Le mois de mars venu, il accompagna Lise ses diverses besognes, se couchant proximit de son matre, sans grande envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne furent d'abord que quelques bordes qu'il tira au moment des chiennes en folie; mais elles taient depuis longtemps rglementaires et le patron ne songea pas une seule fois s'inquiter dans ce cas de ses absences prolonges. Pourtant, quand la temprature s'adoucit, que les arbres se prirent bourgeonner et feuiller, il sembla s'veiller de sa lthargie et tendit assez souvent le nez dans la direction de la fort; mais comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il rsista assez longtemps aux pousses de son instinct. Toute rsistance a une fin; qui a chass chassera encore, de mme que qui a bu boira, et un beau soir, sans prvenir personne, il gagna la Cte. Une demi-heure aprs, dans la nuit trs calme, son aboi forcen ravageait le silence. Comme il n'tait pas trop tard, tous ceux qui n'taient point encore couchs et prenaient le frais sur le pas de leurs portes purent l'entendre: --Ce sacr Miraut, hein! comme il les mne tout de mme! --Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-l; il aime autant que la chasse soit ferme, a ne lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le pre Totome en s'adressant Martet qui rentrait, recru de fatigue. Celui-ci, trs vex, croyant tort ou raison que l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint aussitt trouver Lise. --Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose comme a; cet imbcile de Totome, avec son air bte, vient de me le faire remarquer devant tmoins. Vous comprendrez que je suis forc de svir, je vais prendre ma retraite bientt et je suis propos pour la mdaille, il suffit d'une dnonciation pour qu'on me rase et que je me brosse. --Brigadier, rpondit Lise, c'est la premire fois cette anne; je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de procs-verbal. --Ah! je lui ai bien dit, intervint la Gulotte, que cette sale bte nous ferait des misres. S'il m'avait cout! ... Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et qu'il a refus de le vendre! --Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache une bte; on s'attache bien une femme et souvent, pour ne pas dire toujours, a ne vaut pas un chien. --Ramasse, fit Lise, a t'apprendra. Ils sortirent ensemble. --Je vais vous attendre chez moi, dclara le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramen. Lise, familier avec tous les passages et trajets des livres, couta la chasse et vint attendre son chien un sentier o il tait certain qu'il traverserait tt ou tard. Quand il l'entendit approcher, il le corna et l'appela de la mme faon que lorsqu'il tenait le livre. Miraut, tromp, accourut et, la faveur de cette ruse, le matre put le saisir et lui passer une chane dans la boucle de son collier. Mais quand le chien vit de quoi il tait question et qu'on l'obligeait abandonner son gibier, il tmoigna, en se cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonne, d'un trs vif mcontentement et d'une nergique volont de poursuivre, envers et malgr son patron, le capucin qu'il avait lanc. Il fallut que Lise, aprs avoir puis les moyens conciliants, les caresses, les promesses, les appels la douceur et l'obissance, en vnt la force pour le dcider, de trs mauvais gr, le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut arm d'une verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais t battu par lui et craignait d'autant plus la correction, obtempra enfin et, la tte basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle ide de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lise. CHAPITRE III Miraut fut claustr svrement ce soir-l et passa la remise toute sa matine du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il condescendit se prsenter devant Lise et secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses dmonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout fait renonc, vu son grand ge, la chasse aux souris, passait maintenant ses jours et ses nuits sommeiller au soleil ou dormir en rond derrire le fourneau de la chambre. Miraut lui murmura un vague et trs doux grognement, la poussa un peu du museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui cder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Ds qu'elle eut satisfait son dsir, il se coucha lui aussi tout prs d'elle et, la tte sur les pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier des mditations certainement pleines de misanthropie. Lise s'en aperut bien et il en fut quelque peu pein, mais il ne crut nanmoins point utile de lui tenir de longs discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est permise certaines poques et dfendue d'autres. Il n'tait point non plus ncessaire de mettre en garde Miraut contre les individus uniformes et kpis, empcheurs de chasser en rond, car le chien avait toujours manifest leur gard une antipathie et une mfiance aussi irrductibles que lgitimes. Faut-il en dduire que Miraut, en cela, partageait les prjugs paysans et bourgeois, lesquels prtendent que la sueur puissante transsude par la gent porte-bottes et, selon les uns, trs chre parce que rare, selon les autres trop abondante et gnreuse, loigne irrductiblement de ces honntes fonctionnaires tous les tres narine dlicate? Je ne le pense pas. En odeurs, de mme qu'en gots et en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des ides particulires, originales et fort diffrentes de celles des hommes. Je croirai plutt que la faon bizarre, grotesque, carnavalesque dont ces tres se vtaient choquait son got trs sain de naturel et de simplicit. Donc Miraut se mfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dgag des contraintes sociales, se mfier, c'tait ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir. Il tait d'ailleurs profondment convaincu que son matre, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en l'empchant, aprs une si longue inaction, de poursuivre une chasse si vigoureusement commence. Un certain esprit de rancune l'animait; des ides de vengeance se prsentaient et il balanait sans doute entre l'envie de repartir la premire occasion et la rsolution de ne rechasser jamais, mme lorsqu'il y serait invit de faon trs pressante. C'tait compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le dsir s'exasprant par la contrainte. Tous les matins maintenant, on le laissait la paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui tait permis de prendre place la cuisine ou au pole et mme d'accompagner Lise lorsqu'il allait au village. On n'eut pas se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois. Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Gulotte qui ngligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise? Fut-ce Lise qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille o il se livrait ses pensers, a ses rves ou mme quelque somnolence parfaitement vide. Miraut sentit tout coup sur son nez un courant d'air printanier qui le changeait notoirement de l'odeur de poussire et de renferm qu'il respirait dans sa prison. Surpris bon droit, il se leva et vint la porte qu'il trouva entr'ouverte. La dtourner suffisamment n'tait que jeu d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, et bientt il fut dans la cour. Le matin tait trs pur et trs doux. Sa premire pense fut de chercher pture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une tourne dtaille et consciencieuse de ses cuisines et de ses recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'tait vraiment un trop beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y rsista pas et dcida qu'il partirait pour la fort. Il n'y partit point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipdes mal luns pouvaient se mettre en travers de son dsir et de sa volont, son matre ou un autre: aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure flneuse du quteur de reliefs, mais ds qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs pour n'tre point aperu, se dirigea au galop, par les voies les plus directes, du ct du sentier de Bche. C'tait l, on se rappelle, qu'il avait lanc son premier livre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chasst un nouveau capucin, l'ancien tant peine tu qu'un autre venait immdiatement s'y tablir. Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, tait beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il tait en compagnie de Lise ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui n'taient au dbut que des marques de joie, d'esprance ou de colre, servaient encore et surtout prvenir le ou les camarades et donner au matre des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait t trs chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il ddaignait le verbiage inutile, les ravaudages sans fin, et s'il avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentre intressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il tait utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire, pinc au gte, dans une circonstance analogue, un jeune livre qui, tromp par son silence, n'avait point dguerpi temps, il ne donnait plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lise, et donnait pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, dj surexcit par le parfum trs vif manant des foules du gibier, il tait encore furieux de voir que celui-ci et dtal avant l'heure et lui et chapp, momentanment tout au moins. Ce jour-l, sa tactique ne diffra point de celle qui lui tait devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il l'avait dj lanc deux reprises, une premire fois la fin de la saison de chasse o il l'avait dbusqu du gte, la seconde au pturage, ce soir maudit o son matre s'en vint si malencontreusement l'interrompre dans son effort. Comme la rose tait bonne, comme l'oreillard, depuis deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se mfier, n'avait point trop entreml ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas dix minutes le dbucher et bientt, devant la sonnerie de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement men, filait vers la coupe de l'anne prcdente dans le haut du bois du Fays. Il est des livres, vraiment, qui portent malheur: celui-l devait en tre. C'et t la veille ou le lendemain que Miraut se ft chapp qu'il n'aurait fort probablement rencontr personne dans sa randonne; mais ce jour-l, tous les gardes de la brigade de Martet et ceux de la brigade voisine, runis sous les ordres de leur lieutenant, un garde gnral, se trouvaient dans la coupe de Longeverne pour le balvage annuel. Dans les saignes pratiques par Martet entre les tranches, le chef, le calepin la main, notait, selon les indications cries par ses subordonns, les arbres frapper du marteau et que les bcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes baliveaux pousss bien droits, les chablis aux branches touffues, les modernes qui avaient t pargns la coupe prcdente, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus gs du double; quant aux futaies, marques part et arrives vers soixante ou quatre-vingts ans leur suprme dveloppement, elles tomberaient sous la cogne avec les ramilles des arbrisseaux et toutes les pousses mal venues des diffrents cpages du canton. Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrtrent net et se runirent. Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en et du toupet! La chose paraissait norme. Martet immdiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lise, prvenu, viendrait rattraper son chien, il dclara qu'il n'tait pas trs sr, que beaucoup de courants jappaient de cette faon, qu'il valait mieux, puisqu'on tait en nombre suffisant, cerner le dlinquant et lire sur son collier le nom de son matre. Les gardes s'gaillrent le long de la tranche, coutant attentivement. Comme le livre avait de l'avance, il passa quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitt lui tous ses hommes. Miraut dans ce sillage odorant, bien fray, facile suivre, avanait grande allure; toutefois, comme il savait regarder et couter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son passage un peloton trop compact et trop intress sa besogne pour qu'il n'prouvt pas quelque mfiance de cette rencontre inattendue. --Le voil cria imprudemment le premier qui le distingua travers les broussailles. C'tait plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards kpis et carnassires et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lche pas un livre aussi stupidement,--il prt un contour assez large pour passer hors de vue et de porte de ses guetteurs. Il est en effet assez difficile, mme une courte distance, de distinguer nettement sous bois un tre qui court ou qui marche, surtout, comme c'tait le cas, quand il n'est pas de taille trs leve. Les gardes, ds qu'ils le virent tourner bride, s'lancrent bien ses trousses et coururent de son ct, mais il n'tait dj plus l et, rapide, avait pass sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrire leur dos. --C'tait un peu trop fort! Furieux d'avoir t rouls, ils reprirent la piste en se guidant d'aprs la voix du coureur, dcids fermement, s'ils ne pouvaient le cerner, suivre la chasse jusqu' la remise du livre et la capture du chien. Le jeune chef n'tait pas le moins excit. Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart d'heure aprs, l'entendant revenir au lancer, les forestiers prirent mieux leurs prcautions, sifflrent au lieu de crier, se dissimulrent derrire de gros arbres et, lorsque le chien fut arriv au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se prcipitrent tous en choeur pour le pincer. Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de ct et de partout les kpis se montraient et il se retourna juste pour tomber entre les griffes du chef lui-mme qui l'apprhendait vigoureusement au collier. Miraut n'avait pas, comme pour Lise, des raisons d'obir ce particulier qui manifestait son gard des sentiments plutt douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua rudement, chercha pour mordre atteindre la cuisse ou le mollet de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pinc, et Martet, accouru avec ses collgues, fut bien forc de reconnatre le coupable; le nom d'ailleurs tait lisible sur la plaque, le chien tait pris et bien pris. Pour ne pas qu'il pt continuer son tapage, scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage interrompu; ensuite de quoi, solidement encadr par ces deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renclant, tirant au renard, grognant et s'touffant, fut remorqu bon gr mal gr jusqu' Longeverne. Lise, qui s'tait trop tard aperu de la fugue de son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la tte, et la Gulotte frmit de colre et de peur lorsqu'elle vit ce cortge de fonctionnaires, derrire un monsieur dolman et suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le dlinquant son domicile lgal. Lise dut dcliner au garde gnral ses nom, prnoms et qualit, et l'autre lui annona qu'il dressait procs-verbal. --Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en dehors des poques rglementaires; mes gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il parat d'ailleurs, ajouta svrement cet homme aimable, que ce n'est pas la premire fois que cela vous arrive; les notes retrouves dans les dossiers de mon prdcesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres procs-verbaux. Faites attention vous si vous voulez! C'tait une menace non dguise et la reconnaissance formelle que le chien et son matre taient plus particulirement signals la vigilance des forestiers. Ils n'taient pas encore quinze pas, prs de la fontaine, que dj commenaient les lamentations farouches de la Gulotte: --Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir? Pour combien de sous en allons-nous tre? Et a ne fait que commencer. Voil, aussi! Si tu m'avais coute quand le juge de Besanon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de trop dj. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en courant sur le chien, le poing lev. --C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas, interrompit Lise qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-tre bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que dornavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut! --Oui, c'est a, c'est bien a! Plains-le! Comme si c'tait lui et non pas nous et non pas moi qui soit plaindre! Une charogne qui n'entend rien, n'coute rien, n'en fait qu' sa tte et ne nous ramne que des misres et des calamits. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prdit quand tu me l'as amen que tu nous mettrais un jour sur la paille. Lise, la semaine d'aprs, fut cit comparatre devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour rpondre du dlit dont son chien s'tait rendu coupable. Il ne s'attendait pas ce que le procs-verbal ft si sal. Le garde gnral, jeune et bouillant fonctionnaire, dsireux de se montrer, de prouver son zle, de se faire mousser, avait dcrit avec force dtails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les bats et volutions du chien. Le vendredi 13 du mois d'avril, dix heures trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, environ trois cent cinquante-cinq mtres nord-nord-est de la troisime tranche transversale, nous... accompagn de... Suivaient les noms de tous les forestiers prsents. Et c'tait prcis, dtaill, circonstanci. Le chien avait fui, puis avait fait rbellion, menac, injuri, voulu mordre; heureusement, le sang-froid du dit garde gnral... etc., etc. Le prsident fut svre, d'autant plus svre que, malgr son temprament rageur et sa mchancet naturelle, il ne pouvait pas l'tre toujours. Pour faire plaisir quelques politiciens vreux, dput de l'absinthe, snateur cocu, maire failli, conseillers gnraux gteux, il n'appliquait fort souvent des dlinquants rels, chenapans avrs, fripouilles notoires, mais lecteurs et lecteurs influents, que des pnalits ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu' un paysan, un paysan qui n'tait recommand par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton s'taient prudemment effacs ds qu'ils avaient t informs du procs-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de chasser, qui tuait des livres, comme si ce sport guerrier ne devait pas tre l'unique apanage de lui, juge, de ses collgues, des autres autorits, piliers de la loi et du rgime, fils et gendres de nobles marchands de mlasse ou de calicot, aristocratie rpublicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation. Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne traita pas Lise de vieux cheval de retour; aussi copa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, particulirement soigne. Et ce ne fut pas tout. Le soir mme, le digne et grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de son cher et fal sous-prfet, aux gendarmes, aux maires et aux gardes de la rgion une petite note signalant le sieur Lise, de Longeverne, comme braconnier dangereux, surveiller troitement, et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, dcrets, arrts et rglements en vigueur. Lise paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coter dans ce charmant pays de France et sous ce joli rgime de libert, d'galit et de fraternit, dire ce que l'on pense, seraient-ce les plus grandes et les plus clatantes vrits. --Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces salauds-l, on n'est jamais les plus forts! Et, songeant ses amis plus durement prouvs encore: --Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore a qu'une jambe casse! CHAPITRE IV La vie la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prlevs sur le budget mnager pour payer l'amende et les frais de ce premier procs-verbal: il dut subir l'audition de vhments discours, nourris d'imprcations, illustrs de coups de sabots, et Lise, lui aussi, aux heures des repas et mme toute heure du jour, entendit plus d'une homlie qui, pour n'avoir rien que de trs profane, n'en devenait pas moins assommante couter. Il avait beau rpter sa femme que les lamentations et les plaintes ne changeraient rien la chose et que l'argent donn ne reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait, juste titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procs et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens dcider le seigneur et matre se sparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon quilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. --Une fois n'est pas coutume, rpliquait Lise. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est expos une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis pourtant un honnte homme et qui n'ai jamais fait de tort personne, j'ai t un jour, devant le juge de paix, condamn vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-mme qui gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procs-verbal pour avoir nettoy des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux cus pour t'tre prise de bec avec la femme de Castor? Ces considrations qui rappelaient sa conjointe quelques heures et circonstances pnibles de sa vie n'taient point pour la rduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par malheur on s'est trouv oblig de verser de l'argent un premier coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaiet de coeur, en donner une deuxime et une troisime fois. On attacha Miraut pour qu'il ne pt se sauver ni sortir sans autorisation pralable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce rgime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire ses besoins naturels auxquels il ne vaquait pas la maison, Lise le dtachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers du coteau, faire son petit tour hyginique. Il ne lui permettait pas de s'loigner plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la rue, et plus encore la fort, la tentation chez lui grandissait de se promener et le dsir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son cerveau. Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatient, les muscles crevant du besoin de se dtendre, les pattes ne tenant pas en place, aprs avoir longuement tir sur sa chane, furieux, il donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net quelques maillons du collier. Avec des prcautions inoues afin que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans dlai, fila vers la fort. Il ne faisait que de quter encore et n'avait pas donn le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de Bche pour couper au court et venir Longeverne prendre les ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot. Au rebours de Martet, lequel, malgr ses apparences svres, son zle intelligent et bien compris, reprsentait le fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy ralisait le type parfait d'imbcile mchant que le populaire a stigmatis en disant de cette sorte d'individus: C'est une belle vache! calomniant ainsi gratuitement une catgorie fort respectable, sinon trs intelligente, de mammifres domestiques. Roy, prudent, s'avana sous bois pas feutrs et reconnut Miraut: il en frmit de joie. Cette fois il allait se signaler son grand chef, dresser un procs-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rdigs un peu trop btement et faire plaisir aux autorits. Il songea se saisir du chien et le ramener au village, mais prendre Miraut n'tait pas chose facile. L'intelligent animal, ds qu'il le vit, crocha sans hsiter et s'loigna au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: Viens, Miraut; viens, mon petit, et il sortit mme de son sac un morceau de pain qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procd un peu grossier. Miraut regarda le personnage avec un mpris non dissimul et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupires, avaient l'air de dire Roy: Imbcile, pour qui me prends-tu? S'il et su parler et qu'il et connu les usages parlementaires, il et certainement ajout: Voyons, crtin, idiot, tourte, je ne suis pas lecteur que tu puisses m'acheter pour un morceau de pain. Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa vers lui et Miraut acclra un petit peu son allure, juste assez pour se maintenir bonne distance. Quand l'autre, qui s'gratignait, se dchirait et perdait son kpi, renona la poursuite et s'arrta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regard, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lcha en signe de parfait ddain et de profond mpris un jet soutenu, puis s'loigna dfinitivement aprs avoir fait voler haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrire. Roy, exaspr, descendit sans perdre une minute Longeverne et vint droit chez Lise qu'il interpella insolemment: --Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien? --Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lise, et pourquoi voulez-vous voir mon chien? --C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien. --Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-l, par exemple! Mon chien est l'curie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bte bien leve et honnte et je n'ai pas l'habitude de la prsenter des grossiers et des malappris. --Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous auriez du mal de l'exhiber. --J'aurais du mal? Il est l derrire cette porte; mais vous ne le verrez pas; ah! non! je vous dfends bien de le voir, vous n'avez pas le droit d'entrer chez moi. --Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais je vais requrir le maire et nous allons bien voir. Comme il l'avait annonc, Roy s'en fut chercher le maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez Lise. Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'excuter, et Lise, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise. Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chane casse. Il en plit. L'autre, en venant, avait d rencontrer quelque part Miraut en fort et toute cette comdie n'tait que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit trs mu. --Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cass sa chane: tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute. --Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien voir. Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontr, chassant au sentier de Bche. --S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lise. --Je dis chassant, affirma le garde; je suis agent asserment et vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis la plus grande mauvaise volont en convenir et que j'ai d recourir l'autorit municipale pour accomplir mon devoir et faire mon service. Presque au mme instant, Miraut lanait. Roy ricana: --Vous l'entendez, vous ne nierez plus. --Je n'ai jamais ni, rpliqua Lise, je ne savais pas et voil tout. --La cause est entendue, je m'en charge, menaa l'autre en s'en allant. Quand la Gulotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle apprit la fontaine o elle lavait, pour l'heure, une savonne, elle ne fit qu'un saut jusqu' sa maison. --Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempta-t-elle. Et les lamentations, les larmes et les imprcations reprirent, s'enflant, roulant, dbordant sur la tte du chasseur. Il n'tait videmment plus question de tuer Miraut qui avait une valeur marchande et dont on avait refus une grosse somme d'argent, mais de chercher le vendre. --Tant que nous l'aurons, ce sera comme a, ajouta-t-elle. Nous n'chapperons pas! Tu es signal partout maintenant, on nous tombera dessus: il nous ruinera. La chose tait grave. Lise gronda son chien et le menaa quand il revint le soir avec un bout de chane pendant son collier. Pour plus de scurit, il lui remit le bton tombant devant les pattes qui entravait sa marche et empchait sa course. Cependant, une rage, une frnsie de chasse semblait avoir saisi la bte. Malgr cette entrave, huit jours aprs il repartit, du ct du Teur, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut s'empturer quelque part dans des fourrs, s'accrocher, enrouler l'entrave et la chane autour de branches et de souches et se constituer prisonnier lui-mme de la fort. Du moins, ce qu'on sut par la suite permit de supposer que les choses avaient d se passer ainsi, car aucun tmoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortill parmi des souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la chane et le bout de bois. Miraut, pour se librer, arriva-t-il le casser? parvint-il, au prix de quels efforts, retirer sa tte de l'ouverture troite? Nul ne sait; toujours est-il que deux heures aprs son dpart, sans collier ni entrave, la tte bien dgage et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment o il achevait de dvorer un jeune levraut qu'il venait de pincer aprs une courte chasse mouvemente. Les gendarmes dressrent un triple procs-verbal: premirement, pour vagabondage; deuximement, pour manque de collier; troisimement, pour chasse en temps prohib. Nanmoins, malgr leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui s'chappa en leur laissant la tte et une paule de gibier, mais leur tmoignage suffisait et Lise ne put nier, chacun ayant entendu Miraut. Il est inutile de raconter en dtail ce qui se passa dans le mnage. La Gulotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le chien et supplia son homme de se dbarrasser de cette bte terrible, n'importe quel prix, d'crire sans retard au riche amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme. Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le mnage, il faudrait peut-tre vendre une vache ou un cochon demi engraiss pour payer les frais. Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement joyeux, comme un brave chien qui sa conscience ne reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lise grondait bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait cette bte et l'aimait malgr tout, et secrtement mme l'excusait d'oser faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire lui-mme. On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus de sret cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une nouvelle entrave. Mais la malchance, c'est la malchance; les prcautions les plus minutieuses ne prvalent pas contre elle et, quand le Destin vous a pos sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, il n'y a qu' se soumettre et laisser les vnements couler comme une onde mauvaise. Par une fatalit terrible, Miraut ne sortait, ne s'chappait jamais que les jours o les gardes et les gendarmes taient en tourne du ct de Longeverne. Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le ramenrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un malfaiteur de grand chemin. --Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvs l, eurent-ils le toupet de dire Lise. Sans nous, votre chien aurait bien pu crever o il tait. Ils racontrent alors comment Miraut, arrt de nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, moiti trangl, avait attir leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, dlivr, et, par la mme occasion, pinc. --Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procs-verbal de vagabondage, dclarrent-ils, touchs tout de mme par cette dveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne foi et de l'honntet de Lise. Cette fois, la Cte, ce fut de la dmence et de la rage. La Gulotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans l'abreuvoir si la maison n'tait pas dbarrasse de ce flau. Elle traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il lui suait le sang petit feu, qu'il voulait la faire mourir, qu'il tait la rise du pays, que c'tait une honte d'tre aussi bte et bien d'autres choses encore. --Tu vas, exigea-t-elle, crire au notaire tout de suite et qu'il dise son ami que Miraut est vendre. Lise simula la dfaite, griffonna une lettre qu'il partit immdiatement, affirma-t-il, mettre la bote, mais qu'il se garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colre calme et les vnements un peu passs, l'autre n'y penserait plus. Cependant la Gulotte ne lchait pas, elle s'tonnait de ne pas recevoir de rponse et Lise, pour la faire patienter, mettait l'opinion que l'amateur tait sans doute muni ou avait probablement chang d'avis ce sujet. Il commenait se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval l'auberge, et demanda sa maison. Il se prsenta bientt, et, aprs les salutations d'usage, aborda nettement le but de sa visite. --On m'a dit que vous aviez un chien vendre. Lise, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que dj sa femme, en ses lieu et place, rpondait par l'affirmative. Il se ressaisit, protesta, dclarant que, si telle avait t un instant son intention, il avait depuis rflchi et tait revenu sur une dcision prise un peu trop la lgre. Sa femme plit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir l'orage et se prpara tenir tte. --Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier procs-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-tre; nous serons obligs de nous sparer d'une de nos meilleures btes; nous nous priverons, je ne mangerai pas mon saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misres! --C'est mon seul plaisir, rpondit Lise. Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent tes neveux qui se ficheront de moi quand je serai mort. --Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crverai de fatigues et de privations. L'tranger, un peu gn, essaya de s'excuser de la scne pnible qu'il provoquait en disant: --J'en offrirais un bon prix. --J'en ai refus cinq cents francs, prcisa Lise, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'anne dernire. --a t'a bien russi! ragea la Gulotte. Combien en offrez-vous? demanda-t-elle au visiteur. --Vous n'en trouveriez certainement pas la moiti l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain ge, et puis nous ne sommes pas l'ouverture. --J'attendrai, rpondit Lise, qui voyait l une occasion d'atermoyer. --J'en donne trois cents francs tout de mme, se reprit l'autre. Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose. --Lise, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie piti de nous, aie piti de moi! Jamais tu ne retrouveras peut-tre une telle occasion; songe la vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que ce ne serait srement pas tout, que les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'pient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard. --Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur. Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lise; il se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait: --Allons, topez l, et serrez-moi la main, c'est une affaire entendue. Allons boire un verre l'auberge o j'ai laiss mon cheval. CHAPITRE V --Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse dj un peu pour partir! Lise va vous conduire sa niche, proposa la Gulotte. --Je le connais dj, moi, rpondit l'acqureur. Dbarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser, en homme accabl, Lise arriva avec son compagnon la remise o Miraut, attach, sommeillait, son entrave au cou. --Le voil! annona-t-il en le dsignant du geste. Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il parla affectueusement. L'tranger, le nouveau matre, suivait Lise et ce fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien. Tout d'abord, en apercevant Lise, il ne s'tait pas lev, se contentant de soulever la tte, de le regarder avec de grands yeux tristes et, ce qui tmoignait chez lui de l'indcision, de frapper de sa queue, coups rguliers et assez vifs, la paille de sa litire. Mais, ds qu'il aperut cet autre humain, habill diffremment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tte, un manteau sur le bras, l'inquitude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui dnonait un danger et, Lise restant malgr tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il se rfugia, vite debout, se frottant son pantalon, lui lchant les mains et lui parlant sa manire. De mme que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les chiens ont un langage articul ou nuanc et se comprennent entre eux parfaitement. Miraut se faisait galement entendre de Mique, de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait se dire et rien que a. Sans que Lise et parl, car s'il et mis la moindre phrase relative une sparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se rapportait lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses dtails, il sentit, rien qu' son air triste, de mme qu' la volont de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte secret le concernant. Instinctivement il fuyait les caresses de l'tranger, se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la tristesse et l'tonnement. Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincres que les sentt Miraut, ne rduisirent point sa mfiance et il refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. Lise ayant ramass le morceau tomb le dcida tout de mme le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le sentir. --Je vais toujours lui ter l'entrave, dcida l'acheteur qui s'tait nomm M. Pitancet, rentier au Val. Mais ce geste librateur qui, pensait-il, lui concilierait les bonnes grces et lui attirerait l'amiti du chien, ne russit qu' accentuer sa mfiance et confirmer ses soupons. Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus aux jambes de son ancien matre qui ne se lassait de le cajoler, de le tapoter, triste jusqu' la mort de la sparation prochaine. Aprs une dernire embrassade, une dernire caresse, on laissa Miraut sur sa litire et, pour rgler dfinitivement l'affaire, les deux hommes se rendirent l'auberge. --Comment avez-vous su que mon chien tait vendre? questionna Lise. --Ma foi, rpliqua l'autre, vous dire la vrit, je n'en ai t peu prs sr qu'en arrivant Velrans o l'aubergiste m'a confirm la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez oblig de vous en dbarrasser, car je me suis trouv par hasard au tribunal tous vos procs et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont montrs avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de rputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet automne, je me suis dit: Puisque tu n'es pas trs habile ni trs connaisseur, un bon animal au moins t'est ncessaire. C'est pourquoi, aprs votre dernire condamnation, j'ai dcid tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prvenu, Velrans, qu'il serait assez dur de vous dcider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu. --Mon pauvre Miraut! gmit Lise. --Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soign chez moi; nous n'avons la maison ni chat ni gosses et ma femme ne dteste pas les chiens. --Une si bonne bte! reprenait Lise. Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et dsespr, entamait l'loge de son chien. --Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; ds qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut tre sr que, moins de cinq minutes aprs, il aura lev. Et pour suivre, pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps des doubls et des crochets, ah! mais non! Les livres ne la lui font pas Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne vous le ramne pas. Et Lise continuait: -- la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait reconnatre les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que nous tions si bien habitus l'un l'autre et qu'il faut que nous nous quittions! J'avais pourtant jur qu'on ne se sparerait jamais. Mais, monsieur, malgr la vieille qui n'a jamais pu le sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir les portes, mfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes quand a lui dit; c'est mme comme a qu'il s'est sauv plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire; une porte ferme le gne, une porte ouverte ne le gne pas, et quand il est arriv ce qu'il voulait, lui, et se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur Pitancet, il se fout du reste. --J'espre qu'il s'habituera assez vite: toutes les btes s'habituent au changement. --Toutes, peut-tre, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-l. Ah! vous avez de la chance d'tre en voiture, parce que vous pourriez vous brosser pour l'emmener pied, vous ne seriez pas de sitt au Val. --Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps en temps? --Peut-tre avec des autres, avec des jeunes, a russirait-il; mais avec lui, ah l l! Quand il a dcid quelque chose, il n'y a rien faire; il n'y a que moi qu'il coute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami Pp, vous savez bien, Pp de Velrans, celui qui tue tant de livres tous les ans. Les autres, rien faire: souvent les grosses lgumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les salauds! et pas un ne m'a aid dans mes procs); eh bien! ds qu'il voyait, ds qu'il sentait que je n'tais plus avec eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientt retrouv. Il se ferait traner, il s'userait les pattes jusqu'au genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forc de se tenir, mais je ne serai pas tonn si, une fois l-bas, malgr la distance, il se sauve et revient me voir. --Ils reviennent presque toujours revoir leur premier matre, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reus, ils se rsignent vite demeurer leur nouveau logis, surtout s'ils y sont bien traits. Si d'aventure Miraut s'chappe avant d'tre bien habitu au Val et qu'il retourne Longeverne, vous le soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse l'encourager recommencer. --Ce me sera dur de le gronder, prvint Lise, une bte avec qui j ai pass de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas. --Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval la voiture, dcida M. Pitancet. Durant leur absence, Miraut qui s'tait rassis, puis recouch sur la paille, songeait trs inquiet, en proie des penses contradictoires, des soupons multiples et des craintes terribles. Il apprhendait le retour de Lise, non point pour lui-mme, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait lui. Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'et pas tant attendu, et du moment qu'il tait parti, il ne reviendrait peut-tre pas. Et qui aurait pu savoir les sombres penses qu'il roula, les problmes qu'il agita, et dont les manifestations extrieures se traduisaient juste par une inquitude du regard, un froncement de paupires, des frmissements de mufle, de lgers tremblements de pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du ct de la porte. Sa frayeur devint intense quand il perut dans le sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitt: celui de Lise et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son de la voix de l'tranger ne lui permit plus le moins du monde de douter que c'tait bien lui qui revenait. Il se leva tout droit sur sa couche, le cou abaiss au niveau des paules, la tte allonge dans le prolongement du cou, et fixa plus intensment encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientt et livra passage aux deux hommes. Lise avait un air sombre et ferm qui contrastait avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrire eux, la tte ricanante de la Gulotte apparut son tour et Miraut nettement se sentit sacrifi et perdu. Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus cruelle que le malheur lui-mme; elle faisait pour l'heure battre grands coups le coeur du chien. --Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet; viens prs de moi, voyons! Et il lui tapotait le crne tandis que Lise dtournait la tte pour cacher son motion. --Grand imbcile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien! Cependant, M. Pitancet, ayant dtach Miraut, lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le clina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant le suivre au dehors: --Viens, mon petit! Mais Miraut rsolument tirait du ct de Lise, le regardant de ses yeux agrandis et dsesprs, et pleurant et suppliant petits abois tendres et tristes. Le chasseur ne rsista pas: il s'accroupit devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla: --Il le faut, mon pauvre vieux, rsignons-nous! La rsignation est une vertu chrtienne et n'tait pas le fait de Miraut qui enfonait plus que jamais son nez dans le gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait vif partout o il trouvait un pouce carr de chair. --Il vaut mieux, mit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas tant. --C'est vrai, convint Lise, ce n'est plus le mien maintenant et je n'ai mme plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur, emmenez-le! a me fait trop de peine et lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux. --Si on peut tre bte ce point-l! marmonnait la Gulotte. Lise lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se taire immdiatement, non point tant par la crainte des coups que par l'apprhension de voir son mari revenir sur sa parole et dfaire le march. On sortit. Mais, comme l'avait prvu Lise, Miraut refusa obstinment d'avancer. Camp sur les quatre pattes, le cou tendu, il rsistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertbres, de toutes les griffes de ses pattes fiches violemment en terre. --Allez, charogne! grogna la Gulotte en le poussant par derrire. Il rsista de plus belle, le fessier cintr, suffoquant et crachant parce que le collier l'tranglait de l'autre ct. --Je vous prierai de me l'amener jusqu' la voiture, demanda M. Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le verger. Rsign boire jusqu' la lie le calice, Lise reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, grands pas, s'loignait. --Viens, mon petit Miraut! appela-t-il. Le chien avait suivi d'un oeil farouche le dpart de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lise, jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier du clos. Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit l'homme auprs de la voiture attele, une transe nouvelle le saisit. Il comprit tout et, regardant Lise avec des yeux pleins d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinment de faire un pas. Le patron, pour l'amener la voiture, dut le prendre de force dans ses bras o il se dbattait et le porter comme un enfant. Sur une brasse de paille pralablement dispose ct du sige, Lise dposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la corde, l'attachait trs court et solidement au sige d'abord, au porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pt ni renverser le premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant malencontreusement sous les roues. Pour qu'il ne vt point ces prparatifs et ces dispositions, Lise durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait en lui parlant. Quand tout fut solidement arrim, le nouveau matre, brusquant les adieux, serra la main de Lise et fouetta vigoureusement son cheval. Et Lise resta l, immobile, muet, navr, sombre, dsespr, ne rpondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant stupidement s'loigner et disparatre au loin cette voiture de malheur o son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lchet de vendre, hurlait ficel et se dbattait dsesprment. Cependant, Velrans, Pp, dont la jambe allait mieux et qui commenait remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant sur deux btons. Il suivait la route petits pas, lentement. Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chausse pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point, emmenant attach un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tte dans la direction de Longeverne. --Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout coup d'une sombre inquitude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer? Et il rentra chez lui, trs agit, roulant toutes sortes de penses, se demandant pourquoi on ne l'avait avis de rien, tandis qu' Longeverne Lise, couch sur son lit, le nez au mur, fermait les yeux, la tte bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier un peu son chagrin. CHAPITRE VI Une bonne soupe, un bon coussin rembourr de laine, attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val. Ne voyant plus Lise, se sentant dans un pays inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeur se laissa, sans rsistance, dtacher et descendre de la voiture par son nouveau matre qui ne lui mnagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis dans la salle manger, et dans diverses autres pices encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propritaire afin qu'il pt prendre, ds son arrive, l'air de la maison. Cette prcaution n'tait point mauvaise. Les btes sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont habituellement un tout-puissant drivatif leur chagrin. Mais Miraut diffrait un peu de ses congnres. Morne, flairant peine par politesse, il fit pas pas la revue de l'appartement et revint la cuisine o M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe. Il l'amena devant une jatte apptissante, fleurant bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait gure manger: il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air dgot, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte. --Pas de a, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer; tu as le mal du pays, je comprends; mais a passera. Allons, viens ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne. C'tait l'heure du repas. Les poux se mirent table, uniquement proccups du chien qu'ils trouvaient tous deux fort leur got, trs gentil, bien lev et qu'ils souhaitrent voir trs vite s'accoutumer eux et la maison. En vain essayrent-ils de le dcider avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son intransigeance flchit un peu tout de mme, il les avala en les mchant. --Allons, espra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien caress, bien dorlot, quel est celui qui n'oublierait pas? M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore gure Miraut. Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien, tous ses dsirs convergeaient sur une seule ide: sortir; sur ce seul but: retourner Longeverne. Pour arriver se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte accoutume, un besoin pressant. --Il est propre, approuva le patron; conduis-le l'curie, il se soulagera tant qu'il voudra. Mais Miraut refusa obstinment de suivre la femme l'curie. Il est sans doute habitu aller dehors pour ces affaires-l, pensa M. Pitancet, et il se disposa l'y conduire, mais aprs avoir prudemment pass une laisse dans le collier de la bte. Cela ne faisait gure l'affaire de Miraut qui comprit que, pour l'instant du moins, son truc n'tait pas bon; mais pour ne point laisser souponner a ses geliers son mensonge, il se soulagea abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou prou, la vessie des chiens tant inpuisable. M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais dcidment le chagrin tait trop profond, l'estomac trop contract et Miraut, se refusant manger, vint s'tendre sur le coussin qui lui avait t prpar, simulant le sommeil. Toutefois, il ne pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever vivement la tte et couter avec attention. --Petite canaille! menaa doucement et en souriant son nouveau matre, tu cherches filer l'anglaise; mais sois tranquille, j'aurai l'oeil et le bon! Pour qu'il ne se sentt point trop isol et perdu, pour l'habituer leur prsence, pour qu'il les connt et s'attacht plus vite eux, les matres laissrent dormir Miraut sur son coussin dans la salle manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient avec leurs chambres respectives. En le quittant ils le caressrent encore et le chien, se laissant faire, les regardait de son air triste et trs doux qui semblait leur dire: Je vois bien que vous tes de braves gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Gulotte, mais laissez-moi partir tout de mme. Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer son dsir. Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait minutieusement inspect la demeure et fait une trs svre revue des portes et fentres de la maison. De la pice o il se trouvait, aucune vasion n'tait possible; il passa la cuisine et essaya de faire, de mme qu' Longeverne, jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier, taient plus compliques que celles du pre Lise, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes faons, il n'arriva point en pntrer le secret. Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la veille. Son estomac dlest criait famine, il la lapa jusqu' la dernire goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout renifl, tout sond, il revint s'tendre sur son matelas et attendit. M. Pitancet et sa femme, ds qu'veills, l'appelrent; il parut remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas plus loin ses tmoignages et dmonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots et on le flicita tout particulirement d'avoir si bien mang sa soupe. Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut coutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et pitina sur place tout joyeux quand son nouveau matre eut mis l'ide de l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri. --Nous le tenons, affirma-t-il sa femme. Il s'habilla et, aprs avoir comme la veille pass une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux. Ce n'tait point ce qu'avait espr Miraut, mais tout de mme il tait content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point hsiter le jour o, dbarrass de ses liens, il pourrait enfin filer o il voudrait. Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut. Le Val, comme son nom l'indique, est situ dans une valle, fort jolie d'ailleurs, bien que trs encaisse. C'est un petit pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivire jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite trs rare et fort renomme. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de verdure la rivire, tandis que plus haut la cte, avec ses forts et ses rochers, s'lve raide et escarpe, barrant l'horizon. Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelrent Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hsita suivre le matre, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, coutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait dj intrigu la veille et l'agaait peut-tre un peu. Il examinait tout d'un oeil souponneux; il aperut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosit mchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaaient et l'insultaient; sans doute il ne les craignait gure, surtout avec le matre, mais cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni vus; il aperut des bois sur lesquels il ne possdait aucune notion. Il se demanda o il trouverait des livres et comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages et leurs cantons, et cela lui fit songer ses chres forts du pays de Lise qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et btes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourr ne lui taient trangers. Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout recommencer sa vie, apprendre connatre ses matres et leur logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des baraques hostiles; qu'il lui faudrait tudier canton par canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vrifier, les tarauder; il se dit que cela tait vraiment impossible, que sa tte charge de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions, qu'il tait trop vieux, peut-tre, que Longeverne tait son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que l et qu'il devait y retourner. Ce n'tait point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne l'coutait pas, il continuait ses rflexions. Cet homme qui, de force, l'avait transplant ici, qu'tait-il au point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'et t encore Philomen ou Pp, des amis, des gens srs, mais connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux bons passages, tait-il capable de tuer un livre? Si c'tait un maladroit et que le chien s'escrimt pour rien faire courir les capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il s'habitut aux manies de cet homme, ses faons d'aller quand il avait dj, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et rus qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et de son instinct de chien! Non, Miraut voulait partir et ne rvait qu'aux moyens de raliser sa volont. Aprs avoir manifest une vague vellit de suivre la route du ct de Longeverne, aprs avoir inutilement pris le vent et regard vers le haut de la cte par del laquelle, trs loin sans doute, s'tendaient ses forts coutumires, il comprit que cette tactique tait mauvaise et qu'il tait ncessaire, pour arriver son but, d'inspirer confiance son nouveau patron. Il savait dj que la volont des hommes, quand on la heurte de front, est irrductible, qu'on n'arrive s'y soustraire que par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est trs facile de tromper ces tres crdules, lesquels prennent toujours les chiens, dans l'impossibilit o ils sont de les comprendre et de les deviner, pour plus btes qu'ils ne sont rellement. Docile l'invite du matre, il retourna sur ses pas et le suivit partout o il plut l'autre de l'emmener: dans le village, le long de la rivire et au bord du bois. Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention tout, regardant, coutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des choses qui l'intressrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit et toutes ces impressions nouvelles ne russirent qu' lui faire regretter davantage encore Lise et Longeverne et le confirmer dans sa rsolution de retourner l-bas, cote que cote. Il mangeait, dormait, se laissait caresser, tmoignait mme de la gratitude ses patrons, battant nergiquement du fouet quand on partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, aprs huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de le voir repartir et le libra de l'attache. Ils se promenrent cte cte, mais du premier coup d'oeil Miraut avait bien vu que ceci tait encore une preuve et qu' la moindre vellit de fuite il serait poursuivi et peut-tre cern et rattrap. Aussi, dominant son dsir de fausser compagnie son gardien, il resta auprs de lui, obit docilement, s'loigna aussi peu qu'il le voulut, revint au premier appel lui lcher la main et continua deux jours cette comdie. Elle russit parfaitement et, un aprs-midi, deux heures environ aprs la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser, demandait la porte, elle lui fut ouverte sans faons. Il en profita pour rder comme un flneur autour de la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de mfiance, on l'piait peut-tre, il vint se coucher sur le seuil et ferma les yeux. Sa matresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperu dans cette posture, rentra aussitt annoncer la chose son mari, et lui affirmer: --Maintenant, c'est bien le ntre, et il ne pense plus Longeverne. Cinq minutes aprs, il filait sans hsitation aucune, reprenant tout droit le chemin de son village. Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya point de se remmorer, pour le reprendre rebours, le trajet suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au vent, sr de son fait, sr de sa direction, tantt au trot, tantt au galop, jamais au pas, guid par son flair souverain. Lise n'avait pu dormir la nuit du jour o partit Miraut. C'tait un homme accabl: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait pas t plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et n'ayant point se louer du caractre de sa femme, perptuelle ronchonneuse, avait de tout temps report sur les btes, et particulirement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute l'affection dont il tait capable. Miraut tait pour lui comme un dernier n, un Benjamin chri pour toutes sortes de raisons, d'abord pour la difficult prouve le faire admettre au logis, puis pour ses qualits personnelles extrmement rares et prcieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la rputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection que, par rciprocit, le chien lui avait voue lui aussi. Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il tait tonn qu'il ne se ft pas dj vad et se demandait, avec une pointe de jalousie, si une bte tant aime pouvait vraiment l'oublier si vite. La Gulotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la passion de la chasse, divertissement coteux, bon pour les dsoeuvrs tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte rien, mme aux meilleurs fusils. Tout chasseur tait pour elle un homme tar, une faon de pauvre d'esprit, puisqu'il entend mal ses intrts. Si elle et su ce que c'tait, elle et dit avec mpris que c'tait une espce de pote, de pote qui s'ignore souvent (heureusement!) et gote d'instinct et puissamment et sans arrire-pense d'image et de facture verbales, les joies de la solitude, la beaut pre et sauvage de la nature parmi les dcors perptuellement changeants et toujours si frais et si beaux des champs, des forts et des eaux. Lise, certes, aurait t bien incapable d'exprimer ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du soleil, il partait pour la fort dans l'espoir d'entendre chasser son chien, il n'et pas chang sa place pour un trne. Toute la semaine, il trana languissant, dsoeuvr, d'une pice l'autre, de la remise l'curie, du jardin au verger, bricolant un peu, incapable de se donner quelque travail srieux ou suivi, tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait les paules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se ft hasarde aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu craindre un clat de colre dont son derrire et ses ctes eussent pu se ressentir fortement. Cet aprs-midi-l, plus triste et plus sombre que jamais, le braconnier, devant sa maison, s'occupait scier quelques rondins qu'il avait rcemment ramens de la coupe et qui encombraient un peu le bas de sa leve de grange. Courb en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et poussait lentement la scie, d'un air accabl, lorsque, tout coup, sans qu'il s'y attendt le moins du monde, il sentit deux pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en mme temps qu'un aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait ses oreilles. Du coup, il en lcha la scie et le morceau de bois, et comme lectris, avec la rapidit de l'clair, il se retourna. Miraut tait l qui le lchait, se tordait, se tortillait, l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa peine de l'avoir quitt, son ennui l-bas, sa longue attente, et lui aussi, fou de joie, s'tait baiss et se laissait embrasser et entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant lui dire que ces mots d'enfant ou de mre: --C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je savais bien que tu reviendrais! C'est toi! CHAPITRE VII Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient pas t sans tre remarqus. La Gulotte, en train de sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la fin dessous, fut avise de l'vnement par la Phmie qui accourut elle, les bras levs, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande bringue pourtant, comme disait Lise, n'avait plus rien craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renonc ce gibier stupide; mais ils n'taient toujours point camarades et elle avait conserv pour Miraut une haine farouche. La Phmie, donc, vint aviser la Gulotte de ce retour et de la joie non dissimule de Lise. Immdiatement, craignant toujours pour la scurit du march et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra la maison afin de rappeler son mari que le chien n'tait plus lui et lui remettre en mmoire les promesses qu'il avait faites son acqureur. Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du pole, en train de se caresser et de se tenir des discours rciproques qui devaient tre d'ailleurs parfaitement inutiles. Miraut tait heureux: il ignorait ce que c'est qu'un march; du moment que Lise le recevait bien, il pouvait croire que l're de la sparation tait rvolue et que c'en tait fini du cauchemar du Val: l'arrive de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par politesse toutefois, par bont de coeur, pour montrer qu'il ne gardait personne rancune du mchant tour qu'on lui avait jou, il vint elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en disant: --Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne? Et s'adressant son mari: --Tu sais, ce n'est pas honnte ce que tu fais l. Tu avais promis M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme des idiots, vous faire des mamours. Tu as fait un march avec cet homme, il t'a pay largement; si tu agis de telle sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais. --Si Miraut ne veut pas rester l-bas, je ne peux pourtant pas... et puis, enfin, je ne suis pas all le chercher, il est l, ce chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas moi. Il ne veut pas s'en aller tout seul; les premires fois on est toujours oblig de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu' le soigner et mieux le garder. --Tu vas lui crire tout de suite qu'il revienne le reprendre le plus tt possible, exigea la patronne. --a ne presse pas, atermoya Lise. M. Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait le prvenir. --Eh bien! si tu n'cris pas, c'est moi qui vais crire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-tre nous encore qui coperions. --cris, si tu veux, concda Lise; c'est trois sous de foutus tout simplement. Le soir mme, une lettre l'adresse de M. Pitancet le prvenait de l'quipe de son chien, et le lendemain aprs-midi il remontait la cte avec son cheval et sa voiture. Miraut avait cout d'une oreille attentive la discussion: le nom de l'homme du Val, prononc plusieurs reprises, l'avait trs inquit; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop cri, qu'elle n'avait pas fait d'clats, qu'elle ne l'avait ni chass, ni battu, il put croire qu'elle consentait sa rintgration au foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour, vinrent lui faire une petite visite d'amiti et s'enqurir, chacun sa faon, des pripties de son voyage et de son arrive. Les deux hommes ne purent s'entretenir seul seul: leur conversation se ressentait de cette gne, car la Gulotte, souponnant entre eux--qui sait?--peut-tre un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et accompagna mme son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher. Lise nanmoins avait dit son motion et sa joie voir que le chien ne l'avait point oubli et avait su, sans s'garer, franchir les vingt ou trente kilomtres qui sparent la commune du Val du territoire de Longeverne. Ils se souvinrent des beaux jours vcus, des grandes randonnes prcdentes, des longues parties de jadis: on voqua la mmoire de Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pp qui allait de mieux en mieux et, sans qu'on en et souffl mot, la seule ide de la nouvelle sparation et du prochain dpart du chien, on se spara tout tristes. Cependant Miraut dormait derrire le pole, Moute d'un ct, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tent par le soleil et s'ennuyant au village, avait dsert la maison et vadrouillait, disait Lise, travers champs o il faisait une chasse terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux chattes taient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouv leur camarade. Ils s'taient parl brivement. La vieille Mique avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait rpondu: Bou! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et profondment nuances. On s'tait fait des gros dos et des frlements, on s'tait donn des coups de pattes et des coups de langue et l'on se trouvait heureux tout simplement. Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une matine meilleure encore, esprant l'heure o Lise l'emmnerait faire un tour par le village ou dans les champs. Mais comme il s'tirait, du devant d'abord, du derrire ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne connaissait que trop dj, le pas de M. Pitancet retentit sur le pav de la cour et le fit tressaillir d'tonnement et d'angoisse. De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un refuge, il se prcipita vers Lise. ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du matre, souhaitant le bonjour la Gulotte, retentit. --Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le crne de son ami. L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il tait impossible d'viter la rencontre et que ce nouveau matre n'avait jamais t mchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant son appel et, tendu ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient dire: Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec nous: je ne saurais m'accoutumer habiter au Val. M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amiti sa fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, reconnaissant tout de mme de ce geste de gnrosit, il lcha les doigts du bourreau et se coucha docilement, comme rsign son sort. Miraut avait son ide. Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui, l'ouverture du dehors tait close et il ne put, agissant vite, avant qu'on ne le remarqut, que gagner la remise et l'curie o il se disposa se cacher habilement. Lise offrit un verre M. Pitancet qui voulut toute force rgler la dpense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chane d'acier pour attacher le chien. Le croyant la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point. Lise, estimant qu'il obirait mieux sa voix, l'appela son tour, mais il ne parut pas davantage. --Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Gulotte: la porte n'a pas t ouverte; il est sans doute all dormir la remise. On s'en fut la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil l'curie, mais pas plus un endroit qu' un autre on aperut de Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne rpondit ni n'accourut. --Sapristi, s'tonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque part, et si rien n'a t ouvert il ne peut tre que dans la maison. Pour tre puissamment dduit, ce raisonnement ne faisait toujours pas retrouver le chien. --Il est probablement mont la grange, hasarda la Gulotte. La grange fut visite, explore et sonde dans tous les recoins accessibles: Miraut n'y tait pas. --Il ne peut tre qu' la remise ou l'curie, conclut la Gulotte qui, prise d'un soupon, regardait d'un oeil svre son mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant la cave, tout l'heure? demanda-t-elle. --En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, rpliqua Lise; je n'ai pas quitt un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende. --Enfin, ce chien n'est pas rentr sous terre, tout de mme. Il n'aurait pas eu l'ide de se cacher, mit ce dernier. Lise hocha la tte, indiquant par ce geste que Miraut tait au contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par exemple d'avoir russi prendre tout seul, et par des moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cass de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection des ouvertures qui n'amena rien de nouveau. la fin des fins, on se rsolut tenir en dtail et dans tous les coins et recoins l'curie et la remise. On commena par l'curie: on visita les crches dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entasse dans un coin; on regarda entre le mur et la cage lapins, sur la brouette, derrire les portes: nulle part on ne trouva trace de son passage. Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins; tout avait t chambard; il ne restait plus qu'un endroit qui n'avait pas t explor, mais il semblait impossible que le chien y ft. C'tait un amas htroclite de vieilles planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches casss, de vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entasss au petit bonheur contre une vieille crche, elle-mme pleine de dbris trs antiques et sans aucune valeur. --C'est idiot de penser qu'il est l derrire ou l-dessous, disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait dj du mal s'y frayer un passage. Comme il n'y avait plus que cet endroit-l qui n'avait pas t mis nu, on continua tout de mme de le dblayer. Ce ne fut qu' la dernire planche souleve et quand on dsesprait qu'on dcouvrit bel et bien Miraut qui s'tait rfugi l-dessous. Comment? au prix de quels travaux? Il avait d se faufiler, s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il tait l devant tous, couch vaguement, plutt accroupi, rattroup sur lui-mme. Il n'essaya d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'tait pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le dterrait de l. Il eut pour Lise surtout un coup d'oeil impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre n'y put tenir et, laissant la Gulotte et M. Pitancet se dbrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chavir d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues du village comme une me en peine et s'en vint chouer chez Philomen. Quand il ne vit plus son vieux matre, quand il se sentit seul, abandonn aux mains de ces deux tres dont l'un le dtestait, dont l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de sursis attendre ni de grce esprer. Il se laissa passer la chane et conduire la voiture o, attach de nouveau, il fut bientt emport au galop du cheval qui filait derechef sur la route du Val. Lise, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut un geste d'accablement. --C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bte! Bon Dieu, que les hommes sont lches et les femmes mauvaises! --Quand Mirette fera des petits, je t'en lverai un, offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami. --Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre. Velrans, Pp revit encore passer la voiture fatale emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant: peut-tre un adieu, peut-tre un appel. Le chasseur en fut tout retourn; il avait interrog des gens et avait appris l'histoire des procs-verbaux et la surprise de la vente. En bon camarade, il se dsolait de n'avoir pu rencontrer Lise, car il se doutait des terribles tamines par lesquelles il avait d passer avant de s'avouer vaincu et de cder. Peut-tre aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus? Si c'taient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu' dire un mot; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent d'cus de rserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas mme la bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami. Et il enrageait en pensant qu'il n'tait pas encore tout fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage pied de Longeverne; mais il se promit, ds qu'une voiture irait l-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-mme des explications son copain et lui offrir, s'il en tait encore temps, ses services. Miraut, assurment trs triste d'tre remmen au Val, n'tait cependant pas aussi dsespr que le premier jour, car il avait au coeur le secret espoir de s'chapper encore et bientt, surtout maintenant qu'il savait la manire de s'y prendre, et de revenir de nouveau Longeverne. Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empcher de le raliser. Un chien qui s'est mis en tte une ide n'en dmord pas et Miraut tait un vrai chien, un fameux chien, un sacr chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait libre, de filer bon gr mal gr, de lasser la patience de son acheteur, de lui reinter son cheval et de vaincre cote que cote l'indiffrence ou la faiblesse de Lise. Il n'habiterait qu' Longeverne, cela seul tait certain; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait l et rien ni personne ne saurait l'en empcher. Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune rsistance, simula l'obissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au jour o, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse et le laissa libre dans la maison. CHAPITRE VIII Trois fois de suite il s'chappa et, sans hsitations, s'en vint revoir Lise. Les trois fois son matre, s'tant aperu presque aussitt de sa disparition, et aussi patient et aussi entt que lui, partit sans dlai le rechercher. Il arrivait Longeverne deux heures aprs le chien, et invariablement le retrouvait dans la cuisine ou le pole de Lise. Rendu prudent par l'exprience du premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchanait immdiatement pour le reconduire l'auberge o il avait remis sa voiture. Aprs avoir laiss son cheval le temps de souffler un peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-mme se restaurant lgrement, il remmenait Miraut qui avait peine eu le temps de voir le pays et, deux reprises conscutives, n'eut mme pas la chance d'apercevoir Lise, absent du village ces jours-l. la troisime fugue il fut plus heureux; mais, craignant la Gulotte, il n'tait pas venu japper sous les fentres; il s'tait cach aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'tre bien sr qu'il se trouvait la maison et de ne pas avoir visage de bois. Un instinct tout-puissant lui disait que malgr tout il ne devait pas dsesprer de vaincre un jour sa rsistance inexplicable. Aprs deux heures d'attente, sa patience fut rcompense et ce fut Lise en personne qui sortit sur le pas de sa porte. En quatre bonds il fut lui et lui tmoigna aussi follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. Obissant lui aussi son coeur, sans rflchir le moins du monde, Lise lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque M. Pitancet apparut tout coup dans le sentier du verger. Il vit toute la scne et, avant mme de souhaiter le bonjour au chasseur, ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il prouvait faire tant de voyages conscutifs qui n'avaient pas de raison de finir. --Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous tes avec lui et qu'il sera bien reu, il reviendra toujours, il faut en finir une bonne fois. L-bas, il est bien et a tout ce qu il lui faut, il nous connat, il commence s'attacher la maison: promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous le gronderez et vous le renverrez en le menaant du bton. Vous comprenez bien que si je l'ai pay si cher, c'est pour l'avoir moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en tait ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous dfassions le march. La Gulotte, arrivant la cuisine, avait entendu les dernires paroles de l'acheteur. Une apprhension terrible la gagna que M. Pitancet ne redemandt les trois cents francs verss, et peut-tre, mais trs lgrement, quoi qu'elle en et dit, corns pour le paiement de la dernire amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle ne voulait aucun prix reprendre cette charogne la maison. Ce fut elle qui fit la rponse: --Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus raison. C'est le vtre et je vous l'aurais dit plus tt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour nous, que nous ne lui donnions plus rien manger et que nous ne le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgr vos voyages et vos bons traitements qu'il ne mrite pas, il reviendra toujours. --C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous. --Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez tre sr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien quels endroits on peut taper. Quant celui-ci, continua-t-elle en dsignant d'un geste de mpris son poux, c'est une vraie andouille, a n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien lui faire entendre raison. Lise, cette apostrophe, commena par prier sa femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un tranger pour un homme d'une sensibilit ridicule, malgr sa profonde douleur et son envie de garder Miraut, il affirma M. Pitancet qu'il n'aurait point se plaindre de lui et que le chien ne trouverait plus asile dans sa maison d'o il le repousserait sans le battre. M. Pitancet prit acte de cette dclaration; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honntet et finalement remmena Miraut, lequel commenait s'habituer ces petits voyages et, ferme en ses desseins, se prparait d'ores et dj recommencer la premire occasion. Cette occasion ne tarda gure. Pour le rglement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet fut appel pour quelques jours s'absenter. Il partit aprs avoir recommand sa femme de veiller soigneusement ne pas laisser s'chapper le chien, ce qui n'empcha nullement ce dernier de casser sa chane, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare Longeverne o la Gulotte se rjouissait dj de ne plus le revoir. Lise et sa femme taient au jardin quand il arriva. Voyant son matre et ami, il n'hsita point venir lui malgr la prsence de l'ennemie. --Revoil encore cette sale vice! glapit-elle en le reconnaissant. J'espre bien cette fois que tu vas le recevoir de la belle faon, si tu n'es pas une poule mouille comme tu le prtends. Tu sais ce que tu as promis M. Pitancet. Allez, ouste! fous le camp! continua-t-elle en brandissant son rteau dans la direction de Miraut. --Va-t'en! ajouta Lise au chien abasourdi de cet accueil; va-t'en! Miraut, arrt dans son lan, resta stupide devant ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'tait possible, il resta l sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander des prcisions. --Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'lanant sur lui, tandis que Lise--c'tait la premire fois--ne faisait rien, ne disait rien pour le dfendre. quelque cinquante mtres de la maison, sur le revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec tonnement du ct du jardin, esprant toujours qu'un mot de Lise, mettant un terme cette comdie, le rappellerait enfin. Mais Lise, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne profra pas une parole et rentra la cuisine sans mme jeter un coup d'oeil de son ct. Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rder autour de la maison et aboyer sous les fentres pour qu'on lui ouvrt: ainsi agissait-il aprs les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait portes closes. --Je vais lui ouvrir, dcida Lise, on ne peut pas le laisser coucher dehors. --Je te le dfends, protesta la Gulotte, je ne veux pas qu'il remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur. C'tait pourtant exact que le vritable matre de Miraut, celui qui l'avait pay de ses deniers ou plutt de ses billets bleus, lui avait interdit de l'accueillir dsormais et qu'il avait promis de le repousser: il baissa la tte et s'alla coucher. Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya longtemps. Las et affam sans doute, il ne cessa ses appels que pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant, le lendemain matin, quand la Gulotte ouvrit la porte, elle le trouva couch sur la leve de grange. Elle se hta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, s'loignant regret, revint se poster au milieu du coteau la mme place que la veille, attendant Lise, esprant toujours et quand mme tre recueilli. Ds que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il regardt de son ct pour multiplier ses supplications muettes et lui dire avec tout son coeur et toute son me: Voyons, puis-je aller prs de toi? Mais Lise, bien que le sachant l, ne faisait pas mine de le remarquer et, le coeur serr, rentrait bientt la cuisine o l'accueillaient les sourires et les haussements d'paule mprisants de sa femme. Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, demandant asile, demandant manger, rdant la nuit par le village. Il s'acharnait, il esprait envers et malgr tout espoir, et Lise, lui aussi, vcut trois jours d'angoisses et de souffrances atroces, rpondant peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidlit et s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier leurs yeux. M. Pitancet, absent du Val, n'tait pas venu chercher son chien, bien que la Gulotte, qui ignorait ce dtail, et crit ds le second jour. Elle s'inquita un peu au dbut de ne pas le voir accourir aussitt, puis, sa nature goste reprenant le dessus, elle se dit: Aprs tout, qu'il crve de faim ou qu'il lui arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le ntre. Cependant, Miraut ne mangeant gure que de vagues rogatons ainsi que quelques salets dniches grand'peine au hasard de ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rong par un souci tenace, dvor par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il tait l, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux, car tant que la maison n'tait pas ferme, que les lumires n'taient pas teintes, il attendait, esprant encore que son matre l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hrissait, se collait, devenait sale; il tait crott, boueux, minable, avait un air harass, se levait peine craintivement lorsque quelqu'un passait proximit, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec mfiance et marchait comme rattroup, l'chine demi cintre, ainsi qu'un infirme ou un petit vieux. Et Lise se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'tait au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage ou la lchet de laisser ainsi une pauvre bte si longtemps l'abandon. D'ailleurs, pensait le braconnier, reste savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'tait facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de manches. Si, aprs cette salet-l, le monsieur compte sur moi pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur, malgr sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas moins un fameux trotteur. --Pauvre bte! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais d le vendre, ajoutait-il. Voyant Lise sortir et aller au village, Miraut, efflanqu, bout de forces, se leva quand mme et s'approcha, rsolu faire une tentative encore et une suprme dmarche. Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le laisser revenir? Quelles scnes nouvelles la maison! Ce serait intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa promesse. D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu' lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer et, la mort dans l'me, de loin, sans oser regarder, il fit un geste qui lui interdisait d'approcher davantage. Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrta. Un immense dsespoir de bte, un dsespoir que les humains ne peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour attnuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrire et regarda encore, regarda longuement Lise qui, les jambes flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue, derrire les maisons. Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore ni se rsigner, il resta l, stupide, mi-chemin. Et il vit Lise revenir et il se redressa de nouveau, secou d'un frisson, mu d'une esprance. Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui n'tait pas finie. Peut-tre allait-il cder son coeur, son sentiment, son dsir; mais la Gulotte parut. --Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des cailloux. Et l'homme laissa faire. Miraut comprit que tout tait fini, qu'il n'avait plus rien attendre ni esprer et, ne voulant malgr tout point retourner au Val o il retrouverait pourtant la niche et la pte, ne voulant point dserter ce village qu'il connaissait, ces forts qu'il aimait, ne pouvant se plier d'autres habitudes, se faire d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et l'oeil sanglant jusqu' la corne du petit bois de la Cte o il s'arrta. Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre pattes, il se mit hurler, hurler longuement, hurler au perdu, hurler au loup, hurler la mort, ainsi qu'il avait fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis Bmont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme nagure Longeverne le soir o Clovis Barom s'tait tu. Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y rpondirent, et tout le monde s'en mut, et c'tait vraiment lugubre et dsespr. CHAPITRE IX En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lise de rage serra les poings, puis plit et, entre les dents, mchonna un juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et froce de sa femme, il se contint, plia quand mme et se tut. Mais incapable d'couter ainsi les manifestations de cette immense douleur dont il se sentait responsable, et navr la pense qu'une bte qu'il aimait tant allait crever misrablement de son attachement pour lui, li par de terribles promesses, li par la pnurie d'cus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le vin. --Apporte-moi une chopine! commanda-t-il Fricot, en entrant dans la salle de dbit. --N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme a? rpliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher. On n'a pas ide de laisser ainsi souffrir des btes. --Apporte-moi boire! ritra Lise qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle eussent clat sa colre, sa rage et sa douleur. Lorsqu'un paysan tel que Lise commence par demander une simple chopine, on peut tre certain qu'il ne s'en tiendra pas l. Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de buveur rclame plus que a: les bistros campagnards ne l'ignorent point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont jaug leur soif et ont dtermin ce qu'il faut pour l'apaiser. Aussi, une demi-heure aprs, Lise, plus sombre et plus dsespr que jamais, avait liquid trois chopines; au bout d'une heure, il en avait aval six, et pourtant le chagrin dominait tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme un damn. Tout coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrrent. Il ne s'en mut pas, ne bougea pas, ne tourna mme pas la tte, absorb qu'il tait par ses penses. --Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit mme plus bonjour aux amis? Lise, dvisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pp, son cher et fidle Pp, enfin valide, et son coeur, il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufrag perdu en mer, qui aperoit de son radeau les feux du btiment sauveteur. --Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il. --Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma premire grande sortie aujourd'hui, dclara Pp. Ah! il y a pourtant longtemps, plus d'un mois que je dsirais venir et que j'aurais voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacre guibolle m'immobilisait l-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit qu'avec lui j'arriverais srement jusqu'ici et que si je me sentais trop fatigu pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a dit que tu ne devais pas tre la maison, mais ici, et nous sommes venus directement te retrouver. --Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lise: vous l'avez entendu? --Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prvenus? --Il n'y avait plus le sou la maison; la vieille a tant gueul qu'on allait tre oblig de vendre une vache, que ce serait la misre, que a continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cd; mais, mes vieux, si c'tait refaire... --Si tu m'avais seulement envoy un mot! Pourquoi, bon Dieu! n'tre pas venu me voir? --J'ai t pris l'improviste. Je ne me doutais pas que cet imbcile du Val monterait comme a sans prvenir. Mais il nous est tomb dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que j'tais un idiot, elle a entam les lamentations et j'ai laiss faire. Je suis un lche! coutez cette bte et dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lise qui a os la vendre. --L'autre ne vient pas la rechercher? --Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut! --Si tu nous avais dit que ce n'tait qu'une question d'cus, j'en ai toujours une petite rserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amen sans a! --C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser. --Tu n'as pas jur de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voil cent francs. Si tu n'en as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu' dire, nous ne sommes pas des loups, cr nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquite pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu pourras. --C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lise. Ah! tu as raison! C'est a! Merci, mon vieux. Merci! --Pour ce qui est de ta femme..., commena le gros. --Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir. --En attendant, coupa Pp, tu vas crire sans retard ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous. Et sance tenante, Lise tenant la plume, les trois amis, de concert, rdigrent M. Pitancet une lettre qui n'tait pas dans un sac. L-dessus, les traits durcis, le front barr d'un pli ttu, les yeux flamboyants, Lise se leva, dcidant: --Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver la maison; je vais pendant ce temps arranger moi-mme mes affaires. --Bon! Entendu! acquiescrent les deux autres. Et, marchant grands pas, Lise arriva chez lui, ouvrit brusquement la porte, traversa les pices, allant au mur o tait appendue sa corne de chasse qu'il dcrocha vivement de son clou. --O vas-tu? interpella sa femme, souponneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel la main. --a ne te regarde pas! --a ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es pay et je te dfends bien... --Si je suis pay, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et vivement! continua Lise. --Je ne veux pas que tu passes, s'poumona-t-elle, rouge de colre, se campant devant son mari et lui barrant le passage. --Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacr chameau! Eh bien! je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le matre ici. Et d'un violent coup de poing, appuy d'une bourrade puissante, il l'carta. --Grande brute, assassin, voleur de chien! rla-t-elle en se prcipitant, griffes dardes sur lui. --Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non! Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damns, moi et cette brave bte, de le faire crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans; ce n'est pas assez, il faut que tu sois la matresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obisse comme un roquet! Eh bien! nous allons voir. Et saisissant sa femme par le bras, il lui lana toute vole une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-mme et lui dmolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, mont autant que le jour o il chtia l'empoisonneur de Finaud, satur de vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant le bras comme un flau, lanant les jambes comme des bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il tait le matre et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le voulait. --Dis voir encore un mot! menaa-t-il aprs cinq minutes d'une telle danse. --Oui, oui, grande fripouille, assassin, lche! continua-t-elle. Mais ce disant, elle se sauvait au pole, montait la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'tait bien fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait... --Attends seulement un petit peu, menaa Lise, je vais te faire ton paquet! Et il sortit, la corne la main. peine arriv sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrta net dans son hurlement. Un nouvel appel pressant succda au premier en mme temps que la voix de Lise criait presque aussitt: --Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite! Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et apparut deux ou trois cents pas de l, hsitant encore aprs tant d'vnements incomprhensibles, regardant de tous ses yeux, demandant si c'tait bien vrai, et si cela ne cachait point encore une embche. --Viens, Miraut! rpta Lise en frappant son genou de la main, geste qui lui tait familier pour appeler son compagnon de chasse. Miraut ne pouvait plus douter. Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lise et s'y roula, lui lcha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa joie, tout son bonheur. Et pour complter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour sceller cette rconciliation, voici que Philomen et Pp et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du clos. Pp avait mis leur ami dans le secret, lui avait annonc la volont de Lise de garder le chien et d'en rembourser le prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout l'heure, ils lui avaient crit une lettre tape o, entre autres choses plus ou moins dures, Lise disait que Miraut tait bout, prt crever, qu'il serait lche et criminel de laisser mourir une si bonne bte, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'tait folie de croire que Miraut pourrait s'habituer un autre matre, que l'exprience des derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine, lui, Lise, irait reporter M. Pitancet les trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut. Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fte eux aussi, mais il revint de nouveau son matre. --Pauvre vieux! il crve de faim! Dire que j'ai pu le laisser jener si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il ses amis. Et il prpara immdiatement au chien qui le suivait comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper, de lui miauler des mots d'amiti, une bonne, plantureuse et rconfortante gamelle de soupe. Miraut tait tellement content que, malgr sa misre, il y toucha peine d'abord, trempant le nez, avalant une goule, puis regardant de nouveau son matre comme s'il et craint encore qu'il ne l'abandonnt. --N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lise. C'est fini maintenant, nous ne nous quitterons plus. Et pour qu'il arrivt manger sa pte, il dut dlaisser quelques instants ses amis et rester ct de lui lui parler et le caresser, lui faire des discours et des protestations, jusqu' ce qu'il et fini. Les trois tmoins taient trs mus. --Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lise, nous allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup. --Ce n'est pas de sitt qu'il repartira maintenant chasser tout seul, annona Pp en dsignant Miraut. Cette aventure-l, mon ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de ce dfaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu verras, prdit-il, que maintenant il ne te lchera plus: aprs une pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe o, la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre. On entra au pole et Lise, aprs avoir pri ses amis de s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres et une assiette de gruyre; ensuite il descendit la cave, toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles poussireuses. --Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il. Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les intressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de Lise, le mufle humide, les yeux langoureux, coutait gravement ses amis deviser et mangeait de temps autre des bouts de pain et des couennes de fromage. On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient bien, de la moisson qui s'annonait belle; on parla du gibier qui pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des livres surtout, des livres que tout le monde voyait. --C'en est tout roussot, affirmait Philomen, et ce n'est pas malin comprendre: on en a tu si peu l'anne dernire. Il n'y a gure que Lise qui ait fait peu prs une chasse convenable, mais toi, Pp, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire et le gros non plus, et moi, a me faisait saigner le coeur d'aller la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait penser ma pauvre Bellone. --Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pp; le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est moi qui ai amodi la chasse communale, et comme je suis le seul fusil, il y a encore plus de gibier l-bas que sur Longeverne et sur Rocfontaine. --Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la chose? --Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas m'empcher encore de rappeler Miraut? Une sacre grande charogne qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volont; non, je n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espre, et tu sais, je suis prt recommencer toute occasion, fermement dcid ne pas me laisser marcher dessus, et la premire fois, oui, la premire fois qu'elle nous embtera, moi ou Miraut, gare la trique et les coups de chaussons! --O est-elle? s'inquitrent les amis. --Que sais-je? la chambre haute, probablement, en train de ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menac de foutre le camp! Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien tranquille de ce ct, et il n'y a pas de danger qu'elle me dbarrasse de sa sale gueule. --Il vaut mieux tcher de s'arranger, mit Philomen. Je dirai ce soir ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire comprendre... --Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lise, si elle peut lui faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacre sale bte de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra et te payer les prunes Nol. --Tout arrive pourtant par se tasser la longue et par s'arranger, philosopha Pp. Le garde, les gendarmes, le pre Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont pas dj fait; une proccupation chasse l'autre, d'autant que, je te le rpte, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire dresser contravention pour courir les livres sans toi. --Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi. --En tout cas, gronda Lise, parlant trs haut de faon que sa femme elle-mme pt entendre; en tout cas, reprit-il, la main pose sur la tte de son cher ami et compaing de chasse retrouv, comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une crote partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne seront pas contents! FIN End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse by Louis Pergaud License: Share Alike