Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) [Illustration 01.png] VOYAGES ABRACADABRANTS DU GROS PHILAS PAR La Vtesse de PITRAY NE de SGUR DESSINS DE Mme DE LA FARGUE GRAVURE DE PEREZ PARIS GAUME ET Cie DITEURS 3, RUE DE L'ABBAYE, 3 1890 A MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL _Voici votre Ddicace, chre enfant, elle est bien due l'hritire d'un nom qui fait rayonner une splendide aurole sur votre front gracieux! vous accueillerez avec plaisir, je l'espre, le rcit naf d'un brave garon que je me plais placer sous votre protection afin de lui porter bonheur!_ OLGA DE SGUR Vicomtesse de Simard de Pitray. Paris, le 19 dcembre 1889. _Lettre Monsieur X..._ MONSIEUR, Madame de Pitray, qui veut bien rdiger mes nombreuses aventures de voyage, me dit que vous froncez le sourcil la lecture de ces rcits extraordinaires. Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur, j'en suis ravi! C'est par l qu'ils brillent! C'est par l qu'ils intressent mes nombreux amis. C'est par l, enfin, que je suis digne de mon illustre parent. Mon arrire-grand-oncle, M. le baron de Crac, a laiss des mmoires sa famille. Mon arrire-cousin, M. le baron de Munckausen, non moins soucieux de sa propre gloire, a publi ses illustres aventures. (Elles ont acquis un nouvel clat en se faisant graver par notre grand artiste, Gustave Dor.) Mais mon oncle de Crac, par son silence prolong, avait longtemps laiss la France dans une infriorit littraire dont je me suis montr mcontent. J'ai fait violence ma modestie bien connue et j'ai pri Mme de Pitray de retracer tous mes hauts faits. Je n'ai pas la prtention d'instruire. Munckausen ne l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intresser, je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, sachant bien que lorsque la critique ri, elle est dsarme. Laissez-moi donc, Monsieur, raconter la bonne franquette mes nombreux et lointains voyages et si, pour satisfaire les scrupules de votre conscience, il me faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas impossible de vous avouer tout bas que je vous autorise ne pas les croire vritables. Intitulez-les si vous voulez: _Voyages... abracadabrants du gros Philas_ et, par cette gracieuse concession, redevenons bons amis, ce quoi vous savez que Mme de Pitray tient essentiellement. C'est dans cette esprance que je me dclare, Monsieur, avec le respect le plus profond, Votre tout dvou serviteur, PHILAS SAINDOUX. De mon chteau de Castel-Saindoux. CHAPITRE PREMIER LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES Peu de temps aprs tre revenu de son voyage aux bains de mer, M. de Marsy reut la visite de Philas Saindoux[1] qui le pria de venir honorer de sa prsence une runion musicale et lui raconta ce qui suit: Deux chantres renomms, demeurant dans des villages diffrents, s'taient donn rendez-vous Beaug pour savoir lequel des deux avait le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possdait une magnifique et formidable voix de basse profonde. Il tait presque sans rival dix lieues la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait lui tenir tte dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands, grands et petits. [Note 1: Voir _Les Dbuts du gros Philas_, du mme auteur (chez Hachette).] Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix de tnor des plus aigus. Il allait une hauteur tonnante. Grce ces artistes, les deux villages taient en rivalit dclare. [Illustration 02.png] Jusqu'alors, la grande distance qui sparait les chantres et leurs fanatiques avait empch toute lutte. Le grand jour arriva bientt. Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aim, tandis que ceux de Rossignol faisaient au tnor un cortge non moins pompeux. [Illustration 03.png] Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il tait impossible leur concitoyen de donner une seule de ces notes formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet continuant, ils tinrent conseil. [Illustration 04.png] Philas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue; il portait la main un panier couvert. --Illustre Canonet, dit-il avec motion, votre belle voix va nous merveiller plus que jamais tout l'heure, grce ce petit remde; avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands chanteurs de Paris ne vivent que de a, m'a-t-on assur. CANONET.--Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade, de... PHILAS.--Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix! Canonet fit une grimace. --Pouah! s'cria-t-il avec dgot, je ne les avalerai jamais; s'ils taient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y rpugne! Les amis du chantre, dsols, se pressrent autour de lui. --Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que tu as l'honneur du village soutenir! Si tu recules, nous sommes dshonors! PHILAS.--C'est sr! suivez mon raisonnement. Si a le dgote, a lui rpugne; si a lui rpugne, a lui fait horreur; si a lui fait horreur, il n'avale rien! Par consquent, pas de voix, et rduit _cagner_ devant ce piailleur de Rossignol. Canonet, harcel par vingt personnes la fois, se dcida prendre le remde de l'inexorable Philas. --Vous le voulez tous? dit-il avec rsignation, allons! je me dvoue pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et... PHILAS, _vivement_.--Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz des nouvelles! CANONET, _avec effroi_.--Comment! les coquilles aussi? PHILAS, _tranquillement_.--Bah! il n'y a que la premire qui cote! les autres iront toutes seules. CANONET.--Vous en parlez bien votre aise, vous! gotez-y donc un peu, pour voir. PHILAS, _avec aplomb_.--Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin; tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos esprances, vous n'tes plus vous! vous appartenez vos concitoyens, Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous couterez nos voix aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!! [Illustration 05.png] CANONET, _mu_.--Assez! je cde aux instances de mes compatriotes! (On le flicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur) finissons-en! Puisse ce remde... ce fichu remde me ramener ma voix _hgare_. En achevant ces paroles, l'infortun chantre avala avec des efforts et des contorsions terribles un des oeufs que lui prsentait Philas. CANONET.--Hou! heu! heu! satane coquille! avec a qu'elle est d'un dur! (Il mche.) L! a va mieux comme a. (Il respire.) PHILAS, _avec empressement_.--En voil un autre, mon ami. CANONET.--Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intrieur, voil tout. a suffira. PHILAS, _contrari_.--Il fera moins d'effet, aussi. CANONET.--Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) la bonne heure, comme a. (Il en avale un autre.) a va tout seul. (Quatrime oeuf.) Comme une lettre la poste... (Cinquime oeuf.) et voil le sixime qui passe... qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.) PHILAS, _ahuri_.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a? CANONET.--Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-l! oh! l! l! que j'ai mal au coeur! PHILAS, _vivement_.--Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq oeufs. Il t'en faut un sixime, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas, puisqu'il est mauvais. CANONET, _avec terreur_.--Je n'en veux plus. J'en ai assez. PHILAS, _affair, sans l'couter_.--Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche, un oeuf frais, trs frais ou nous sommes perdus! Les amis de Canonet se prcipitrent pour apporter l'oeuf demand; on cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une poule dans le poulailler. Philas, enchant, courut vers la niche et fit triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit cercle autour de lui, pour savoir si le remde avait russi. La joie de ses amis fut complte quand Canonet fila un son formidable, qui fit plir Rossignol et ses adversaires, groups l'autre bout de la place. Les applaudissements clatrent et Canonet, se rengorgeant, dclara que ses moyens tant au grand complet, la lutte pouvait commencer. Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable, Rossignol, inquiet des _prparatifs_ de son adversaire, buvait force tisanes de toutes espces. Son ami Larigot, nigaud de premire force, hochait la tte en le voyant faire. Rossignol, ennuy de ses gestes dsapprobateurs, l'interpella brusquement. ROSSIGNOL.--Ah! a, pourquoi que tu as l'air de me blmer, toi! N'est-ce pas prudent de m'claircir la voix comme mon rival? LARIGOT.--Oui, mais pas de cette manire-l. Je crois avoir entendu dire que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. a vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites. ROSSIGNOL, _frapp_.--Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me l'a dit. Mais o avoir cette boisson? LARIGOT.--Il faut demander Philas. Saindoux n'est pas du village de Canonet, a doit lui tre gal de te voir triompher de ce fifi-l! Larigot alla donc aborder Philas qui se pavanait, tout fier de voir, le succs du remde indiqu par lui. En entendant la requte de Larigot, Saindoux hocha la tte et clignant de l'oeil d'un air malin: --Mon cher, rpondit-il avec un grand srieux, je suis partisan de Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et gnreux. Je veux bien vous aider chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule lait. LARIGOT, _navement_.--Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitires, je pense! Et les deux hommes se mirent en qute de _poules lait_. Ils taient alls dans quelques maisons sans rien trouver quand Philas, se frappant le front, s'cria en se pinant les lvres: --Que nous sommes btes! allons nous informer prs de M. de Marsy. Il connat ces choses-l; il nous renseignera tout de suite. --C'est a, dit Larigot enchant; c'est une bonne ide. Allons lui demander des renseignements. La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrrent au pauvre Larigot son erreur grotesque. M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'tait un lait de poule et Larigot, trs vex de sa btise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis que le malin Philas, se frottant les mains, allait raconter son ami Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules. [Illustration 06.png] Enfin les deux chantres se dclarrent prts et, montant chacun sur un tonneau, se placrent l'un en face de l'autre. Entre eux tait Saindoux qui, charg de diriger la lutte, se tenait debout d'un air fier et majestueux. PHILAS.--Mesdames et Messieurs, nous voil tous ici pour juger ces deux talents; ils dsirent savoir lequel chante le mieux. coutez bien et pensez qu'il ne faut rien dcider prcipitamment. Canonet, commencez; donnez-nous un chantillon de votre belle voix! Un silence profond s'tablit et Canonet entonna un psaume avec des variations composes par lui. Sa voix formidable retentissait avec l'clat du tonnerre. Le public extasi applaudit avec frnsie. Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant. Mais Rossignol commena son tour un motet roulades et fit de tels prodiges dans un autre genre, grce des sons aigus, suraigus, des roulades prodigieuses, et des trilles de toutes sortes, que l'enthousiasme fut port son comble. Rossignol rassur contempla d'un air de piti la terrible basse. Canonet tait jaloux et furieux; aussi, au signal de Philas, sa voix partit-elle comme un ouragan dchan. Il hurla un _Magnificat_ de sa composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en tremblaient. Rossignol rpondit au _Magnificat_ par un cantique o il puisa tous les trsors de sa vocalise; il lana des sons tellement aigus, que Canonet, hors de lui en voyant le triomphe lui chapper de nouveau, entonna pour couvrir la voix de son adversaire un _O Filii et Filiae_... La scne devint alors impossible dcrire. Canonet mugissait; Rossignol glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient pour leur champion. La foule criait, en applaudissant tout hasard!... Tout coup, on entendit Rossignol faire un formidable _couic_, puis s'arrter tout court en gesticulant... Canonet tonn se tut et tout le monde contempla avec stupfaction le tnor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler. PHILAS, _effar_.--Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant voir, mon pauvre garon! ROSSIGNOL, _dsol_.--Couic!... couic!... coui... i... ik!! --L! j'tais bien sr qu'il arriverait quelqu'accident, s'cria le docteur Bouti, en sortant de la foule et courant Rossignol; vous vous tes bris le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forc! ROSSIGNOL, _effray_.--Couic! couic!... i... ik!... LE DOCTEUR.--Venez, je vais vous donner un traitement suivre, car votre tat est fcheux et rclame des soins immdiats. ROSSIGNOL, _tristement_.--Couic!... Et le docteur emmena Rossignol, constern et repentant. Canonet, qui avait bon coeur, tait atterr de la fin malheureuse de la lutte; son chagrin runi aux oeufs crus lui tourna le coeur... --Le malheureux! disait ensuite Philas dsol. Il n'a rien voulu garder! Chacun retourna chez soi en causant de cette scne mouvante; on plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet. Les enfants et leurs parents revinrent Vly; tout en s'apitoyant sur la voix casse du tnor, on ne pouvait s'empcher de rire de la figure qu'il avait faite. CHAPITRE II LA CORRESPONDANCE DE PHILAS Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, prcepteur, taient tablis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit lire la _Mode illustre_, charmant et utile journal dirig par une femme du premier mrite. Jeanne s'empara de sa Gazette de la poupe; Paul, de son journal Polichinel et Franoise du Th dans le monde des chats. Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui lui tait arrive sous enveloppe: il paraissait tonn et poussa enfin une exclamation de surprise qui fit lever les ttes des lecteurs. Mme DE MARSY.--Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau? PAUL, _riant_.--Il doit y avoir du Philas, l-dessous. M. DE MARSY.--Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de venir voir cette nouvelle et singulire liste que l'on m'adresse encore, je ne sais pourquoi. Mme DE MARSY.--Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme? M. DE MARSY.--Sans doute, car elle ne contient aucune lettre confidentielle, mais simplement ce qui suit: Pour remettre l'ami de M. le Vicomte de Marsy. Devis de ce qu'il dsire avoir: 6 fusils 1.200 12 pistolets 1.200 100 bombes 500 6 poignards 120 6 baonnettes 120 2 cottes de mailles acier 400 3 chapeaux casques doubls d'acier 300 2 lances 100 2 casse-ttes 100 3 haches 75 3 sabres 60 3 pes 60 3 piques 60 3 carnassires 40 2 pieux 40 2 cages forts barreaux d'acier 60 ------ Total 4.435 Tout le monde avait cout avec tonnement la lecture de cette singulire note. Les enfants faisaient des rflexions de toutes espces, quand Philas parut dans l'alle d'arrive. Un hourra l'accueillit. Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient comme des voiles trop tendues. [Illustration 07.png] M. DE MARSY.--Je suis bien aise de vous voir, Philas; j'allais vous faire prier de passer Vly, pour vous demander si cette note d'armes de toutes espces vous est destine? [Illustration 08.png] PHILAS, _l'examinant_.--Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est temps de vous dclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec l'illustre _Jules Grard_, le _Tueur de lions_, qui veut bien m'honorer de son affection. Il m'emmne comme son collgue et son ami, chasser partout, en commenant par l'Europe. M. DE MARSY, _tonn_.--Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez l, mon cher Saindoux; et vous tes sur que Grard consent vous emmener? PHILAS, _avec assurance_.--Sr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me l'a propos par lettre; alors, j'ai crit au premier armurier de Paris, pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et dfensives. Voil l'explication de cet envoi. M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant. M. DE MARSY, _incrdule_.--Serait-il indiscret, Philas, de demander voir la lettre de Grard? PHILAS.--Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais mme aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'crit des choses flatteuses. Mme DE MARSY.--C'est donc ce grand voyage que l'on doit attribuer vos prparatifs formidables, Philas? M. de Marsy tait fort surpris, il y a six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles, fourrures, vtements de voyage et d'une quantit de choses dont nous ne pouvions nous expliquer jusqu' prsent l'utilit. PHILAS.--Oui, Madame; je me suis dcid demander tout ce qu'il me faudra pour courir le monde; j'ai dj dix-huit malles, sept sacs de nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de peinture (car il faut vous dire que j'tudie la peinture maintenant, pour rapporter des vues colories de mes voyages)... Mais je me laisse aller parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte; vous pouvez la lire madame votre pouse, ainsi qu' ces demoiselles et monsieur Paul; a les intressera, pour sr! [Illustration 09.png] M. DE MARSY, _lisant_.--Monsieur et cher collgue, je me prpare parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul! C'est vous dire que je vous choisis sans hsiter, car je connais de vous, grce notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous ont gagn mon amiti enthousiaste! Le voyage se fera mes frais. Je vous attends Paris, rue des _Mauvais-Garons_, htel du _Paon magnifique_; soyez-y dans quinze jours, au plus tard. Salut cordial et amiti fraternelle. Grard, tueur. M. de Marsy hochait la tte en faisant cette lecture. --Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre l'_ami, de Grard_, qui se frottait les mains; votre place, je me mfierais de l'affection soudaine de ce Grard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est pas Jules Grard, le clbre tueur de lions; vous voyez, l'appui de ce que je vous dis, que la lettre est signe Grard, tout simplement. De plus, il n'y a pas: Tueur de lions, mais seulement tueur. Tueur de quoi? on peut supposer que c'est tueur de livres et de perdrix. Enfin, comme dernire observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait connaissance avec ce prtendu Jules Grard; or, cet homme qui vous en voulait depuis le feu d'artifice a t plus irrit encore contre vous par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril. PAUL, _vivement_.--Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu parler. PHILAS, _riant_.--Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fcher et Pierrot n'y pense plus l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite, monsieur Paul. Je lui dis un jour: Je fais des plantations importantes et je suis trop occup pour aller la ville; vous qui y allez, Pierrot, achetez-moi donc la nouvelle _corde lectrique dtourner le vent_; c'est trs important pour moi d'avoir a pour protger mes petits sapins. Tout le monde rit. M. DE MARSY.--Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous le rpte, votre place je me mfierais. JEANNE.--Et quelles btes allez-vous chasser, Philas? PHILAS.--En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous trouverons. En Afrique, le lion... M. DE MARSY.--Diantre! comme vous y allez, mon brave! PHILAS, _avec orgueil_.--Ce n'est pas tout! le boa, l'lphant, la panthre, le rhinocros, les anthropophages et les orangs-outangs!... M. DE MARSY.--Mais, malheureux! vous serez en morceaux votre premire chasse! Vous voulez affronter ces btes terribles, ces hommes froces et surtout ces orangs, redouts de tout le monde. PHILAS, _se rcriant_.--Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous les chasserons, Monsieur le Vicomte; Grard m'a crit que c'taient de charmants petits singes, trs doux, trs familiers et que c'est apprivois en un clin d'oeil. J'en rapporterai un ces demoiselles. JEANNE, _avec frayeur_.--Merci bien, par exemple! d'horribles et mchants singes, grands deux fois comme vous! PAUL.--... Et qui tuent les lions coups de btons, et mme coups du poings! PHILAS.--Mais non, mais non! je vous assure que c'est des btises, tout a; je vous dis que Grard en a vu! M. DE MARSY, _impatient_.--Eh! il se moque de vous, je vous le rpte! PHILAS, _avec assurance_.--Il n'oserait pas s'y frotter. Allez, Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants petits animaux, vous serez enchant! du reste... (avec solennit) je demanderai monsieur le vicomte la permission de lui crire et de lui faire connatre mes impressions de voyage. M. DE MARSY, _souriant_.--Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous fiez pas aux _petits orangs_. PAUL, _avec curiosit_.--Et dans les autres pays, que chasserez-vous, Philas? PHILAS.--En Amrique, des pumas (lions sans crinire), des buffalos, des jaguars et de gentils petits ours gris. M. DE MARSY, _haussant les paules_.--Allons, bien! ils sont petits et gentils maintenant, les ours gris! Est-ce encore Grard qui vous a persuad cela, Saindoux? PHILAS.--Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il parat que ce sont de charmants petits oursons; a fait mme de la peine tuer, tant ils sont caressants. M. DE MARSY.--Je ne vous conseille pas de vous y frotter, ces _oursons charmants!_ vous m'en diriez des nouvelles. PHILAS, _continuant_.--En Ocanie, nous chasserons... Je ne me rappelle plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2]. [Note 2: trangleurs indiens.] M. DE MARSY, _fronant les sourcils_.--Encore une terrible chasse que celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre. Dcidment, Philas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous donne trs srieusement le conseil de ne pas vous exposer cette srie de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les rechercher. (Insistant.) Songez que votre sant ne pourra peut-tre pas supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amrique du Nord! songez enfin que vous partez avec... PHILAS.--J'ai song tout, Monsieur le Vicomte (avec dignit), et bien d'autres choses encore! (Rires touffs.) La soif des voyages, des dangers, des aventures m'empche de jouir de la vie! Je pars heureux. Une seule chose m'ennuie; c'est le satan bouvreuil de ma cousine. Il va falloir que je le trimballe dans les dserts, dans les savanes, et toujours sur mon dos; a ne sera pas commode. Mme DE MARSY, _tonne_.--Comment! vous ne pouvez pas le confier quelqu'un ici, pendant vos voyages? PAUL, _malignement_.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchante de vous rendre ce petit service. PHILAS, _avec horreur_.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que je ne dois pas me sparer de _fifi-mimi_, que je dois le soigner tous les jours. (Il tend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnte homme n'a que sa parole, j'emmne partout le fifi-mimi! Aprs cette dclaration solennelle, le gros Saindoux prit cong de M. de Marsy et de sa famille malgr les reprsentations amicales de chacun. Nous allons voir bientt ce qui lui arriva. Esprons qu'il reviendra charg de lauriers, de _gentils_ ours gris et de _petits_ orangs. CHAPITRE III UNE LETTRE DE PHILAS Quelque temps aprs le dpart de Philas, Paul apporta un matin son pre les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention. M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si complique? A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son chteau. En cas d'absence, Madame de Marsy; en cas d'absence, Mademoiselle Jeanne; en cas d'absence, Monsieur Paul; en cas d'absence, Mademoiselle Franoise; _Personnelle, presse, importante, confidentielle, officielle_. (Riant.) Diantre! il y a du Philas dans ce luxe de rdaction! Appelle donc ta mre et tes soeurs, mon bon Paul; cela les intressera d'entendre la lecture de cette lettre. PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, a va nous amuser. Mme de Marsy et les enfants se htrent de venir en apprenant ce dont il s'agissait. M. de Marsy dploya solennellement l'norme lettre de Philas. M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un vrai journal que cette missive. [Illustration 10.png] PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles. Allons, papa, commencez vite. JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard! PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne! JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, trs cher frre! PAUL, _de mme_.--Je t'imite, trs chre soeur! [Illustration 11.png] Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien levs que j'entends parler avec tant d'aigreur? JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi, Paul; c'est que j'aime te taquiner, vois-tu! PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant. M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des choses dsagrables et la bonne pense de s'en repentir, je commence lire. coutez bien. (Il lit.) Monsieur et cher Vicomte, M'y voil arriv, dans ce fameux Paris! m'y voil mme install pour quelque temps, cause des immenses prparatifs qu'il me faut faire, tout aid que je suis par mon illustre ami _Grard_. Mon voyage de Castel-Saindoux Paris a t trs heureux, part quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect) en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station o l'on djeune pendant dix minutes; je n'y ai pas djeun, mais je m'y suis abreuv de tisanes et lixirs aussi calmants que chers, lesquels m'ont raffermi le corps. En me rinstallant, j'ai voyag dans le mme wagon qu'un sourd-muet trs intressant. Il tait mme bavard dans ses gestes et m'a appris _pantomimer_ comme lui. Les enfants clatent de rire. PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philas _pantomimer_! JEANNE.--a devait tre joliment drle, leur conversation! M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose mme dire que je suis devenu en quelques heures d'une force remarquable sur les gestes! Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort obligeant me dit voix basse: Nous allons arriver l'instant, Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chane, pour que je fasse votre dclaration avec la mienne au commissaire de police? --Quelle dclaration? que je m'exclame tout tonn. --La dclaration de votre montre et de votre chane d'or, me rpondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis une certaine taxe, et si on ne le constatait pas immdiatement, il y aurait une forte amende payer. Je vois que vous tes de province, et je veux vous pargner l'ennui de remplir cette formalit. En me donnant dix francs, je paierai la taxe et vous n'aurez aucun dsagrment subir. --Mais quel drle d'impt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est tabli? --Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me rpond le monsieur; on sait, grce cela, quels sont les trangers de distinction qui arrivent Paris... (Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication me flatta un peu.) --Vous tes trop honnte, Monsieur dont je ne sais pas le nom, m'criai-je, et j'accepte avec plaisir! --Je m'appelle le comte de Blagueville, rpondit le monsieur obligeant. Tout en lui donnant ma montre, ma chane et dix francs pour payer la taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports perdus_. Aprs avoir rclam et pris mes effets, je m'informe du _bureau des passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon histoire; on m'explique que le prtendu comte de Blagueville est un coquin et moi un... je ne veux pas rpter le mot, ni souiller ma plume de l'pithte de _Jocrisse_ qu'on m'a flanque brle-pourpoint. Que ces _chemindefriers_ sont malhonntes! pas vrai, Monsieur le Vicomte? [Illustration 12.png] Aprs ces pnibles preuves de montre et de chane voles d'une manire dgotamment infme (et encore, en disant cela, je suis trop modr!) je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules Grard. [Illustration 13.png] --Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de le ramener chez lui; sans a, j'ignorais parfaitement son adresse et il vous aurait fallu la demander au Ministre de la guerre. Il me semble que tout le monde devrait connatre l'htel de ce grand homme! que je me dis en moi-mme. Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, barbe noire comme du charbon. Je me prcipite dans ses bras en criant: --Ah! mon cher tueur de lions! voil votre Saindoux prt partager vos dangers et vos voyages. Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaant et me repousse en disant: --Qu'est-ce que a veut dire? Qu'est-ce que vous voulez? --Vous tes Jules Grard, pas vrai? que je demande, interloqu de cet accueil pas gracieux du tout. --Oui; aprs? --Moi, je suis Saindoux! --Qu'est-ce que a me fait? --Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philas Saindoux; moi, votre ami, j'ai accept votre offre d'amiti, de voyage en commun... et me voil... Je lui explique alors que ses lettres m'ont dcid voyager avec lui. Le monsieur se met rire. --Mon pauvre garon, dit-il, vous tes la dupe d'un farceur; je retourne en Algrie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne voulant nullement emmener de compagnon de chasse. Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tte et je cours comme un fou mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire l'adresse que m'avait donne le prtendu Jules Grard, _htel du Paon magnifique_, rue des _Mauvais-Garons_. L, je trouve un excellent jeune homme, aux cheveux rouge carotte, qui me reoit bras ouverts et qui s'crie: --Enfin! vous voil, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je vous attendais! je vous reconnais, rien qu' votre noble et martiale tournure. Venez vite dner, mon cher. Je lui rponds avec dignit: --Monsieur, nous avons un compte rgler auparavant! Je viens de chez le vrai Jules Grard qui m'a ri au nez, en me dclarant qu'il ne m'avait jamais crit pour m'engager l'accompagner dans ses voyages. Vous tes un faux Grard, vous, alors? Pourquoi me tromper?... Le jeune homme rit trs fort (j'tais furieux de a), puis il me dit en joignant les mains: --Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas encore le nom clbre de _Polyphme Grard?_ Malgr ma modestie bien connue, je ne puis m'empcher de vous dire que je me suis illustr dans les cinq parties du monde. Jules Grard n'est rien ct de moi! Il tue des lions? Qu'est-ce que c'est que a? pouh!... j'en tue aussi, mais seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence! Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennit que j'en tais tout saisi et que je dis timidement: --Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphme, de si terrible et dangereux? --Je suis _le Tueur de colibris froces_, qu'il rpond avec majest. Ces animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amrique. Rien n'est l'abri de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces normes oiseaux ont six mtres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et dchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser et de dtruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout entires? Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du hros qui daignait m'admettre dans sa socit intime; elles me transportrent d'admiration et de joie. --Homme illustre! m'criai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus d'avoir dout de vous un seul instant! Je suis vous, la vie et la mort! Celui que je me plais appeler mon ami le Tueur de colibris froces clata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut jamais me regarder sans rire, a me fait plaisir.) --Allons dner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos prparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos? --a, rpliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures. Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de ne jamais m'en sparer. Polyphme se pma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous allmes dner. Il me recommanda de ne pas parler de ses colibris froces aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop, et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule, idoltre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien tant que de dplaire mon ami le grand homme! Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses vous raconter, mais le temps me manque et je finis en prsentant mes trs profonds, humbles, dvous et enthousiastes hommages Madame votre pouse, ainsi qu' vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, j'offre le dvouement extraordinaire, illimit, de celui qui croit pouvoir dire, sans exagration, qu'il sera pour la vie. Philas Saindoux. P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils et mme timides; que les orangs sont petits, caressants et compltement inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des chantillons de toutes ces pauvres petites btes, grce l'illustre Polyphme, qui me mne partout et m'explique tout avec une bont admirable. CHAPITRE IV UNE VISITE DE PHILAS Une aprs-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Franoise, s'arrtant tout coup, s'cria: Qui vient donc nous voir? JEANNE.--Tu vois venir une visite? PAUL, _dclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui... FRANOISE, _lui prenant la tte dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros btat, au lieu de te moquer de moi. Paul allait se fcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de surprise. PAUL.--Philas! c'est Philas! Bonjour, Philas! PHILAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame! Et il saluait droite et gauche, tout en continuant ses bonjours chacun. Petits et grands firent Saindoux l'accueil le plus amical, malgr leur tonnement de cette visite subite. On offrit Saindoux des rafrachissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que Philas pt y bavarder son aise. PHILAS.--Vous devez tre surpris, Messieurs et Dames, de mon arrive tonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappel au pays, ces jours-ci, afin d'installer quelqu'un Castel-Saindoux pour s'occuper de mon tablissement pendant mon absence. Je viens d'arrter une femme d'affaires. Tout le monde se regarda avec stupfaction, croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'cria: --Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philas? PHILAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et je rpte, une femme d'affaires. C'est moins cher qu'un homme, aussi regardant et plus profitant, par consquent. Un rire touff rpondit Saindoux, qui continua en se frottant les mains: --Je me dispose installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est, conome et surveillera ma proprit. Mais pour parler d'autre chose, je viens inviter la compagnie (que je m'honore de frquenter) une fte organise par moi. J'ai rapport de Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et danses varies. J'ai convi tout le pays ces rjouissances. Je serais heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames! Les exclamations de joie des enfants rpondirent Philas. Les parents remercirent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux. Philas alla prparer ses rjouissances publiques Castel-Saindoux, et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller admirer les prodigalits du fastueux Philas. [Illustration 14.png] Le lendemain tant dsir arriva enfin. Ds quatre heures du soir, les enfants assuraient que la nuit tait venue et qu'il tait temps de partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au dpart avant le dner. Arrivs Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le ravissement. Sur la pelouse tait une grande table charge de viandes, de ptisseries, de cidre en bouteilles et mme de Champagne; de vrai Champagne, cette fois![3] Philas, entour de ses musiciens et de nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du village prparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et de temps en temps des ptards et des coups de fusil compltaient les splendeurs de la fte. [Note 3: Voir _Les Dbuts du gros Philas_.] Quand Philas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se prcipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives. --Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'cria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque chose? M. DE MARSY.--Merci, Philas, nous venons de dner. PHILAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_. M. DE MARSY, _tonn_.--Oh! oh! quels sont ces vins-l? Je n'en avais jamais entendu parler! PHILAS, _avec empressement_.--Voil les bouteilles, Monsieur le Vicomte. Gotez-en, vous m'en direz des nouvelles! Et il mit devant M. de Marsy trois flacons tiquets Pomard, Sauterne, Barsac. M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins invents par Saindoux, qui s'cria, pour se consoler: --Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivs, nous allons commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger et de boire, vous autres! Voil assez longtemps que vous y tes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux soigns! Les musiciens obirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea en trbuchant vers son sige. La flte alla en zig-zag vers le sien et chacun des autres excutants parvint s'installer, aprs plus ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des ides. Quand il fut runi, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun jouant tort et travers. La grosse caisse et la flte surtout ne prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en plus faux des variations de plus en plus criardes. Sans s'inquiter de ce tapage assourdissant, Philas donna le signal pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de gamins en caleon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils le poussrent dans une mare prs de la maison. A peine ce cochon fut-il l'eau que les petits paysans se prcipitrent aussi dans la mare et chacun d'eux, tout en nageant, s'effora de saisir la queue de l'animal. [Note 4: Jeu trs aim eu Normandie.] Pour tre vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant une minute sans le lcher; on en devenait alors propritaire. Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant prs de l'animal, qui grognait d'une faon dsespre chaque fois qu'on le touchait. Il tait d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, dj courte et glissante, avait t soigneusement graisse. Les rires des spectateurs rpondaient ceux des _combattants_, et les enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'taient jamais tant amuss. --Oh! criait un gamin, attrape la queue, Mdric, l'eau commence la dtremper; elle a manqu me rester dans la main! --Viens, mon petit chri, disait un autre nageur, en montrant une pomme au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras. --Je l'ai! --Non, c'est moi! --Ah! la voil! --Ouiche! comptes-y, cette heure! --Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchants. Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrire l'animal et, profitant d'un instant o la pauvre bte fatigue ne nageait pas, l'adroit petit Lon tourna trois fois son doigt autour de la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau genre. Le cochon eut beau se dbattre, le vainqueur resta ferme et le maintint vigoureusement pendant la minute voulue. La lutte tait termine; on fit sortir les combattants de la mare et tandis que les gamins, rentrs la maison, se rhabillaient la hte, le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmen chez Lon, heureux et fier de son triomphe. L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment! Philas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commenant alors et les intressant beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tchaient de prserver leurs oreilles du vacarme. [Illustration 15.png] Quand le bouquet eut t tir, lorsque les derniers feux de Bengale se furent teints, les enfants et leurs parents entrrent chez Philas pour y attendre leur voiture. Philas congdia ses autres invits, mais il ne put parvenir faire entendre raison son orchestre; les musiciens, avec la tnacit des ivrognes, soutenaient que la fte n'tait pas finie et, malgr les protestations de Philas ahuri, ils commencrent un morceau plus burlesque que les autres. Philas, dsesprant de les faire partir, se sauva, rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion comique. ... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrta. POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigu de tout ce tapage-l! Je file; bonsoir, la compagnie. Et en disant cela, il se dirigea vers le bois. PHILAS, _de sa fentre_.--Pas par l, pas par l! vous allez vous garer dans la fort, si vous prenez ce chemin-l, Poussard! --Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! a me connat, les bois. Je m'en tirerai trs bien, vous... vous verrez. (Il disparat.) La flte avait cout cette conversation d'un air pensif. --Je fais comme Poussard, se mit dire Crapotin. J'ai assez de musique, cette heure! Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du ct oppos celui que Poussard avait pris. PHILAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Oh! Crapotin, vous vous en allez du mauvais ct. Vous aurez du dsagrment d'aller par l! CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trbuche.) [Illustration 16.png] Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tte un arbre.) N'humiliez pas un honnte homme! (Il s'loigne dans le bois.) Personne ne pourra jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnte homme!... (Il disparat.) Les rires des spectateurs rpondirent cette dclaration solennelle. Le reste des musiciens se dbanda; les uns consentirent prendre le bon chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres s'tablirent dans des fosss, protestant qu'ils taient arrivs leur logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire. Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la flte gare; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait non loin de l, rpondait immdiatement cette tentative musicale. Saindoux, rest seul, s'criait alors, moiti riant moiti fch: --Allons bon! voil mon orchestre qui fait des siennes! M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes lointaines semblaient tous si comiques, que pendant quelque temps on fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvis. A force de marcher au hasard dans la fort, la grosse caisse et la flte se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le second dans une rigole heureusement sec et le dialogue suivant s'engagea, entreml de coups de grosse caisse et de notes aigus lances capricieusement par la flte. LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami? LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!... LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence clairer le gazon o se trouvent nos ivrognes.) LA FLUTE.--Comment... tu!... comment a? LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour... boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune l'claire.) Ah!... je suis... submerg... jetons-nous ... l'eau, ou nous... boum!... sommes perdus! LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas tre perdu... tu!... tu!.... ni noy! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami. LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie pas... boum!... pas peur... je suis l! En disant ces mots les deux hommes se jetrent plat ventre, soi disant dans l'eau, mais en ralit sur le gazon qui, tout en adoucissant leur chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agrables. Leurs cris et leurs plaintes attirrent quelques invits attards, et l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son instrument avec obstination et la flte rgalant ses amis de couacs criards. CHAPITRE V LA CHASSE DE PHILAS --Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'criait Philas, quelques jours aprs _ses ftes publiques_. Voil, Dieu merci, une belle matine pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une demi-heure, au moins. --Ne me grondez pas, rpondit le chasseur qui Philas adressait ces reproches (celui-l mme dont la flte avait si singulirement gay la fte). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bcler tant bien que mal, au moment de partir. J'tais furieux! aussi ai-je fini par tout planter l pour partir quand mme. PHILAS.--Oh! et vos affaires? CRAPOTIN, _ngligemment_.--Elles attendront. PHILAS.--Et vos clients? et votre boutique? CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _gr ome_, un vrai _gr ome_ pour soigner mon nouveau cheval. PHILAS.--Pourquoi n'tes-vous pas venu en voiture, alors? CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cass mon quipage avant-hier; j'ai essay de le monter, mais il m'a jet par terre trois fois en cinq minutes. A la dernire fois (c'tait dans une flaque d'eau) j'y ai renonc provisoirement et j'ai d arriver modestement pied. GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de tonnerre.) Amis, la matine est belle!... PHILAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bte de crier comme a, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier! Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amen Serinet: il m'est pnible de porter ma carnassire et mon gibier; puisque j'ai un _gr ome_, je dois et dsire... PHILAS.--Silence donc, et avanons plus vite que cela, Crapotin! GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--Prenez garde! prenez garde! la Dame blanche vous regarde. PHILAS, _se rcriant_.--Mais, sac papier! Grenadier, vous allez faire sauver tout notre gibier, avec votre tromblon. GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait. La chasse allait fort mal. Le pauvre Philas, entre ses deux compagnons, suait sang et eau pour empcher l'un de bavarder, l'autre de brailler. A chaque instant, le gibier effray partait hors de porte, sans que pour cela les deux chasseurs fussent corrigs de leurs manies; enfin, dans un herbage plein de bruyres, un rle de gents s'envola prs des chasseurs. [Illustration 17.png] GRENADIER, _chantant trs fort_--Chasseurs diligents, quelle ardeur vous dvore!... pan, pan! (Il tire et manque le rle.) CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le rle.) PHILAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan, pan! (Il tire et manque le rle.) Les trois chasseurs dsappoints et honteux regardaient tristement l'oiseau, lorsque Philas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher dans une touffe de bruyres. Il s'lana, son chapeau la main, pour le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre rle ahuri, effar, se sauvait de bruyre en bruyre, tandis que les trois braves se prcipitaient genoux de gauche, de droite, crasant leurs chapeaux, se heurtant, comme de vritables forcens. PHILAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'chapper. CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche! GRENADIER.--Je l'ai... oh l l! il m'a piqu! (Il le lche.) PHILAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le rle.) Victoire! La bte est force! sclrat, m'a-t-il donn de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il est mort. GRENADIER.--Comment, il est mort? a doit tre mon plomb qui l'a touch, alors! CRAPOTIN, _vex_.--Eh bien! et moi, j'ai tir aussi, dites donc! PHILAS, _sans les couter_.--C'est mon coup de feu, videmment! C'est singulier, pourtant!... (Il examine le rle.) Je ne vois pas de blessure, pas de sang... CRAPOTIN, _hsitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout fait mort! GRENADIER.--Si vous le lchiez, Philas, nous retirerions dessus! PHILAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se reprenant) si vous ne l'attrapiez pas? CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais. GRENADIER.--Bah! a nous amusera tout de mme; lchez-le, allez! (Chantant.) Volez, volez, petits oiseaux!... PHILAS, _crisp_.--Grenadier, parlez srieusement de choses srieuses au lieu de vocifrer comme a... Non! (Il met le rle dans son carnier.) Je le condamne la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons notre chasse... et du feu, de l'entrain! Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colres de Philas recommencrent. Tout coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixs sur un chne; tonn, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci, le voyant venir, se hta de tirer et un oiseau tomba pesamment de l'arbre. CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tu... Elle est tombe! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... 126 pieds de distance au moins, bien sr! Que je regrette Serinet pour... GRENADIER, _vex_.--Une belle affaire que vous avez faite l... pour une mchante poule assassine! CRAPOTIN, _se rcriant_.--Comment, une poule! comment, une poule! ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plat! PHILAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane! GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais pas dire. (Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne rpond pas.) RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tir sur une poule de ma femme, qu'tait dans le chne? CRAPOTIN, _terrifi_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane? RAPINOT.--Voyons?... Oh! l, l! que malheur! justement qu'il faut que a soit c'te pauvre bte-l qui reoive la charge. Elle qu'tait si actionne pondre, tous les jours que Dieu fait. CRAPOTIN, _constern_.--Mais... pourtant, elle ressemble une faisane, cette bte! Voyez plutt cette huppe, ces plumes grises, fines et soyeuses. tes-vous sr, Rapinot, que... RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sr! Comme si je ne connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait l, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de suite votre boutique. Tout en grommelant, le triste Rapinot s'loigna avec la _faisane_ morte, sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni ses excuses embarrasses. Philas avait cout la discussion avec une joie dguise, mais voulant consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras. --Allons! mon cher, s'cria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il nous reste mon rle; ainsi, de la joie! Au mme instant, la carnassire de Saindoux s'agita. Le gros chasseur tourna la tte pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant qu'il ait pu faire un geste, le rle de gents, vivant et des plus alertes, s'tait lanc hors de la carnassire en poussant un cri de triomphe. PHILAS.--Dieu! mon rle... il tait vivant! GRENADIER.--Courons aprs! CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien, dites donc! PHILAS, _exaspr_.--Le sclrat! aprs m'avoir dj tant tourment!... Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de chasseur... Les trois amis s'lancrent la poursuite de l'oiseau; le rle, sentant le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux. Philas perdant tout espoir, reint d'ailleurs de sa course furibonde, se laissa tomber avec dcouragement sur une touffe de gazon. A peine avait-il touch la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une balle lastique et en poussant un hurlement sauvage. CRAPOTIN, _effray_.--Eh bien! il devient enrag! Qu'est-ce qu'il y a, Philas? PHILAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels lancements... du secours, mes amis! GRENADIER, _surpris_.--O donc, une blessure? qui est-ce qui vous a touch, Philas? je ne vois pas de bte par terre, pourtant! PHILAS, _gmissant_.--Si, oh! si, je suis transperc... CRAPOTIN.--C'est peut-tre dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah! Saindoux, mon ami, une bcasse! vous avez tu une bcasse! PHILAS, _stupfait_.--Comment, j'ai tu une... mais je n'ai rien tir. GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il te de la touffe d'herbe une bcasse.) La voil, le bec bris et plate comme une feuille de papier, la pauvre bte! PHILAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais qu'une pingle faisait mal, mais il faut avoir six centimtres de bcasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqre! CRAPOTIN.--Mais a ne doit pas tre profond, mon cher! PHILAS, _geignant_.--Ah! a doit avoir pntr jusque bien prs du coeur, mon pauvre ami! GRENADIER, _incrdule_.--Voyons! sac papier!... c'est impossible ce que vous dites l, Saindoux. Pensez donc tout le chemin faire, avant d'arriver de l'endroit bless jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la bcasse ne vous ait lanc son bec comme une flche! PHILAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gnez pas, je vous en prie, pendant que je souffre petit feu! CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que nous vous tions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous faire mal? PHILAS.--Je veux bien, mais allez doucement! GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider. CRAPOTIN.--C'est a; voyez-vous les morceaux? GRENADIER.--Oui; y tes-vous? CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre ct. GRENADIER, _affair_.--Bon... houp l, Crapotin! Le pauvre Saindoux, quatre pattes, gmissait terriblement. Ses amis lui arrachrent, malgr ses cris et ses lamentations, les deux cts du bec de la bcasse si malencontreusement logs dans sa grosse personne. Quand l'opration fut termine, les chasseurs organisrent un brancard, aid de Rapinot qui tait accouru aux cris de la _victime_ et ils transportrent Philas dans son logis. Saindoux, couch plat ventre sur le brancard, se dsolait de sa triste chasse. Arriv chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de millepertuis et s'y assit, dclarant qu'il ne bougerait pas de l tant que sa blessure ne serait pas cicatrise. Il adoucit du reste son triste sort en se faisant servir abondamment manger et ses amis se consolrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques. Quelques jours aprs, Philas repartait pour Paris, rejoindre le Tueur de colibris froces pour commencer avec lui ses longs et terribles voyages. CHAPITRE VI LES LETTRES DE POLYPHME ET DE PHILAS --Tout est-il prt? --Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermes, mes valises aussi; mes sacs sont bourrs comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier. Nous partirons quand vous voudrez! En achevant ces mots, le gros Philas se frotta les mains d'un air radieux. --A merveille! dit Polyphme; alors je vais crire notre ami, M. Pierrot, que nous partons demain pour Blidah. PHILAS, _effar_.--Hein! quoi! plat-il? dj en Afrique? Et notre tourne en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme a? POLYPHME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante arranger, l-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne drange en rien nos projets. PHILAS, _rassur_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, crivez Pierrot que nous partons; moi, je vais annoncer cela mon ami, le vicomte de Marsy; je tiens le mettre au courant de mes faits et gestes, car je me vois destin une vie illustre autant que glorieuse, grce mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par l'entremise de cet homme estimable. Les voyageurs s'tablirent chacun devant un bureau et comme ils ne doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans faon par dessus leur paule ce qu'ils sont en train d'crire: _Polyphme Pierrot._ Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trsor que ce Saindoux! merci mille fois! Grce vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la meilleure pte d'imbcile!... Il m'amuse dj tellement que je compte payer toute sa dpense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne me permet largement de faire cette gnrosit. Riche et dsoeuvr comme je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon prcieux Philas est pour moi, j'en suis sr, une source de distractions vraiment inpuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai semblant de ne presque rien dpenser pour lui en route. Je suis ami des plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prtexte d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tte! qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au courant, cela va sans dire. Bien vous, Pour Philas, Polyphme Grard, le Tueur de colibris froces. Pour vous et nos amis, Charles N. _Lettre de Philas M. de Marsy_. Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon tre que je vous cris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en vais Blidah avec mon clbre ami, le Tueur (de colibris froces), il y va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu et faire connaissance avec les btes froces et non froces d'Afrique. Depuis mon dpart de Castel-Saindoux (ou j'ai t si heureux de vous recevoir) il m'est arriv diffrentes choses qui ont accident mon existence. Je veux vous mettre au courant de ces dtails de ma vie. J'ai d'abord reu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon voyage. Je la lui ai renvoye... elle me l'a _re_renvoye; je la lui ai _rere_renvoye... elle me l'a _rerere_renvoye! alors... la voil! Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec violence, s'il le faut) de la garder jamais! Voil une affaire bcle, pas vrai, Monsieur le Vicomte? Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes routes et les spectacles sont trs superbes! J'ai vu l'Opra des bonnes gens qui se trmoussaient terriblement; je les ai crus enrags. Polyphme m'a dit que non, que c'taient des malheureux qu'on appelle _crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors, il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voil une terrible maladie! Il parat que a se gagne; aussi, quand un des _crampistes_ s'est approch de moi (j'tais all avec Polyphme dans les coulisses du thtre) je me suis sauv en criant comme un perdu: Gare les crampistes! Quand Polyphme m'a rejoint, tous les malades qui causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi. Aprs a, nous sommes alls au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses lions! Sac papier, quelles terribles btes! Je vous avoue, Monsieur et cher Vicomte, que je suis dj dgot de cette chasse-l rien que d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demand Polyphme quoi a servait de risquer sa vie entrer dans une cage lions. --A rien, m'a-t-il dit. --Alors pourquoi le fait-il? --Pour amuser le public. --Eh bien! moi, je trouve a bte et mal de risquer sa vie pour la donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnte ouvrier; c'est stupide. a n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrtien expos aux btes froces comme du temps des empereurs paens. C'est pas un spectacle catholique et je l'ai dit Polyphme, qui m'a donn raison d'un air mu et grave qu'il n'a pas souvent. Pour en revenir au Cirque, la fin a t trs gentille. Aprs ces sales coquins de lions, voil-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive. C'tait comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les _poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux lgants. Il y avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un amour de guenon! avec une belle toque plumes blanches, des gants manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et mchants comme des diablotins. A un signal des cuyers, clic, clac! les chevaux bondissent, les singes se cramponnent la crinire et broum! les voil partis! Tout le monde riait, car vrai, c'tait cocasse! les pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrire saute, ils glapissaient en dsesprs. Chaque fois qu'ils passaient prs des cuyers, arms de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant des grimaces de frayeur qui nous faisaient pmer! Tout d'un coup, on entend un couic!... C'tait le pauvre jockey jaune qui avait tourn avec sa selle sous le ventre de son cheval. a vexait le poney, qui voulait s'en dbarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant lui; mais il avait beau ruer, a n'y faisait rien. Le jockey jaune tait plus mort que vif et pinait le cheval. Pour lors, voil-t-il pas que le poney, furieux, se met marcher sur ses pieds de derrire! En voyant cela, le singe se rassure et s'lance par terre. En sautant, il tombe sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-l a peur; il se cabre et l'amazone effraye se jette sur la tte d'une grosse dame qui avait une fort de cheveux crps, friss, tire-bouchonns, enfin un tas d'histoires sur la tte, quoi! La dame se dbat; la guenon fourgotte[7] les cheveux et, comme elle tait en colre, elle arrache toute la perruque de la grosse, pice pice! Il y avait des faux cheveux, fallait voir! peut-tre plus de deux livres pesant! tout le monde se tenait les ctes. [Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.] [Note 6: Sportmen.] [Note 7: Pour fourrage (c'est un mot Normand).] Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et elle se venge. --Mes crps! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle m'arrache tout, cette horreur de bte! Gusman, mon pauvre mari, au secours! sauve ton Ismnie... Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tche de faire partir la guenon. Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte pouvantable. Gusman se fche, rplique; les voil se donner des taloches pour de bon! L'arrive du matre avec son grand fouet a tout apais; il avait russi se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calme, a lch Gusman et la perruque; tout le monde s'est en all, riant encore de toutes ces bonnes farces! Me voil bout de papier et de force pistolaire. Je vous r'crirai de Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de voyage. [Illustration 18.png] En attendant, je vous prie, avec toute espce de civilit purile et honnte, de faire agrer votre aimable et digne famille mes respects les plus respectueusement respectueux. Je vous ritre, vous, Monsieur ami et Vicomte, que je suis avec une motion profonde et serai pour la vie!... PHILAS SAINDOUX. CHAPITRE VII BON VOYAGE, CHER DUMOLLET! Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!... --Bravo, la locomotive! s'cria gament Philas; elle file comme un charme! Allons, nous voil partis pour Blidah, illustre Polyphme... Un temps de chemin de fer et nous y serons! POLYPHME, _souriant_.--Pas tout fait, mon cher; il y a la mer traverser, en outre. PHILAS, _ddaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-l, ce n'est pas grand'chose. POLYPHME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont dj gentils! PHILAS, _incrdule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-l; mais ils ne m'attraperont pas comme a! et je vous les ferai marcher si rondement qu'en deux heures nous serons rendus Alger. POLYPHME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une ide excellente, dlicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philas, quel trsor j'ai l, mon Dieu! PHILAS, _modestement_.--Vous tes bien bon; je suis trop poli pour vous dmentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bille) nous valons quelque chose... (il bille) nous ne manquons pas... (il bille). POLYPHME.--D'envie de dormir, hein? PHILAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait somnoler un peu. POLYPHME.--Ne vous gnez pas, mon cher; dormez. PHILAS, _scandalis_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas respectueux! POLYPHME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon ct. PHILAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer sa tte! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'tendre par terre; je ne vous gnerai pas et je dormirai comme un bienheureux. Un silence complet rgna bientt dans le wagon; trois heures s'coulrent; la nuit tait avance quand Charles N... (que nous continuerons d'appeler Polyphme, avec Philas) se rveilla. On tait arriv une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrt pour manger la hte quelque chose. Polyphme, sentant son apptit s'veiller, descendit sans rveiller Philas qui dormait de tout son coeur, et alla rejoindre les dneurs. [Illustration 19.png] Pendant son absence, deux employs chargs d'examiner les voitures s'aperurent que le wagon o dormait Philas tait srieusement abm. Comme cette voiture tait la dernire du train, ils se htrent de la dcrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre wagon en bon tat, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y compris le fifi-mimi) laisss sur les banquettes, par Polyphme et Philas; aucun des employs ne s'aperut de la prsence du dormeur sous la banquette et l'infortun continua son somme sans se douter du changement dont il tait victime. Polyphme remonta en voiture et reprit tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philas tait l. Rveill au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut stupfait, puis trs effray de constater sa disparition et ne se tranquillisa qu' la station suivante, o les employs lui expliqurent ce qui avait motiv le changement de wagon. Remis de son motion, Polyphme rit beaucoup de la figure qu'avait d faire Philas et resta la station pour attendre son compagnon, persuad qu'il l'y rejoindrait bientt. Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa banquette; il ne se rveilla que tard et se frotta les yeux en billant, puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il tait dans une obscurit complte. PHILAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?... hein! pas de rponse! (Criant.) Mon illustre ami, rveillez-vous... Comment! il ne dit rien? (Il tte les banquettes.) Personne, pas mme fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront dcroch la voiture. Polyphme se sera sauv et fifi-mimi est leur victime... pauvre bte! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle position, grand Dieu! [Illustration 20.png] Des pas se dirigeaient effectivement de son ct. Deux hommes parurent avec une lanterne sourde. PREMIER EMPLOY.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumire pour s'y conduire en plein jour! PHILAS, _ part, pouvant_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur! c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs! [Note 8: Ssame.] DEUXIME EMPLOY.--Est-_il_ l? PREMIER EMPLOY.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de mon marteau. PHILAS, _ananti_.--Misricorde! ils veulent me torturer avec des clous, les misrables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent... tant pis, il arrivera ce qu'il pourra! PREMIER EMPLOY.--Allons! dpche-toi; il faut lui faire son affaire et lestement encore! A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se prcipita hors du wagon sur eux, en vocifrant: Suzanne, ouvre-toi! misrables, tremblez! Les employs, effrays de ces cris, le prenant pour un malfaiteur, rendirent avec usure au gros Philas coups de poings et coups de pieds en appelant leurs camarades. On accourut de toutes parts et l'on parvint s'expliquer. Ce fut long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il tait, prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le dtromper qu'en le conduisant la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer. Il se rendit enfin l'vidence, se tranquillisa et demanda rejoindre Polyphme la station suivante, pensant avec raison que son ami devait l'y attendre. Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de cette scne ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc de Saindoux qui attendait en maugrant et lui dit avec un grand srieux: --Si Monsieur le dsire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans une heure, mais dans un quart d'heure. --A la bonne heure! s'cria Philas tout joyeux; vous tes un brave homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plat. --Voil, Monsieur, dit le chef de gare en montrant Saindoux une locomotive prte partir. PHILAS.--Mais ce n'est pas un train, a! LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de Tartarie, Monsieur; avant de le lui expdier, on le fait servir quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre. PHILAS, _flatt_.--Monsieur, vous tes bien bon; je dirai mme que vous tes un homme charmant! j'accepte avec joie. Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de rires touffs et la locomotive partit avec la rapidit de l'clair. Elle allait, en ralit, rejoindre un train de marchandises pour remplacer une machine draille et le mcanicien, riant sous cape, s'amusait exciter la terreur de Philas par des rcits lugubres d'accidents horribles, l'endroit mme o le gros voyageur s'tait plac. Philas avait beau changer de place, le lieu o il tait se trouvait rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui recommandait son me Dieu, respira librement en voyant Polyphme sur le quai de la station. PHILAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrte, mon ami, laissez-moi descendre, s'il vous plat... Eh bien... arrtez, conducteur... satan conducteur!... Polyphme, courez aprs nous! la garde! la garde!... ... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait pass comme le vent, laissant derrire elle Polyphme qui ne pouvait s'empcher de rire de cette nouvelle msaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq, les cheveux bouriffs, gesticulait comme un furieux sur la machine. Le mcanicien eut bientt piti de Philas et lui offrit de l'installer dans une autre locomotive qui allait la station de Polyphme. Philas y consentit avec bonheur et s'y prcipita, pendant que le malin conducteur s'loignait, la grande satisfaction de Saindoux qui se croyait au bout de ses peines. Il arriva en effet bon port la station o l'attendait son ami, mais en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphme, il disparut dans un norme panier plac prs de son ami. Philas poussait de grands cris, en tchant de se dptrer de sa prison. Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se redressa bientt au milieu de la bourriche... il tait inond de jaune d'oeuf! PHILAS, _furieux_.--Sac papier! j'ai du guignon... quelle omelette, mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps... Prelotte! comme a colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y vois plus clair... hol! a coule dans mes oreilles, j'en ai plein la bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais... Tout le monde se tordait de rire en l'coutant, si bien que le bon gros Saindoux finit par en faire autant de bon coeur. [Illustration 21.png] Il alla se dbarbouiller et se changer de la tte aux pieds, retrouva avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphme un autre train qui les mena sans accident Marseille. CHAPITRE VIII VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHME! Arriv- Marseille, Philas oublia tous ses malheurs. Escort par Polyphme, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville, si anime, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde, que la touchante pit marseillaise a place sur un rocher pour planer sur la ville et tre vue de tous; il visita la Cannebire, ce port que Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arriv l, il ne tarissait pas en loges! Au milieu d'un discours enthousiaste sur la mer, Polyphme remarqua avec surprise que la voix de Philas baissait peu peu, puis... elle s'teignit tout fait. Ses yeux suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux. Il vit alors un homme cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la figure spirituelle tait contracte par la colre. Les bras croiss, les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philas qui semblait fascin. L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme a, tranzer? Sais-tu que tu m'insultes... et dans mon pays, encore! PHILAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble. L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, tranzer imbcile! Ze ne suis _pas tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme une bte curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air! bagasse!!! POLYPHME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami: calmez-vous, je vous en prie, en songeant... L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon dfaut! mais il ne faut pas m'insulter impunment; savez-vous que c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bire en flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) un Parisien qui passait auprs de moi; cet homme me dit avec surprise: --Qu'est-ce que je vous ai fait? --Ze lui rponds: rien! --Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous? --Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui rplique. POLYPHME, _riant_.--C'est magnifique! o voulez-vous en venir, Monsieur? un duel? mon ami est prt, il adore les affaires de ce genre! PHILAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, a! POLYPHME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire. [Illustration 22.png] L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur. POLYPHME.--Tiens! et nous aussi; comme a se trouve bien! vous vous battrez sur le bateau. L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sr! POLYPHME, _bas_.--Philas, mon ami, c'est un poltron! il caponne... Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand! PHILAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lche! et moi qui avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme ordinaire, vu que je me regarde comme normment insult, entendez-vous, bouillabaisse? L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la main, Monsieur? POLYPHME, _bas_.--a va, Saindoux, a va trs bien! confondez ce faux brave. PHILAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons, bouillabaisse, mort, mort effrrrroyable!... L'INCONNU, _effray_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes? PHILAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une vraie bombe bourre de poudre canon. Nous choisirons au hasard et nous nous lancerons la mer sur des planches, en allumant nos machines. Celui qui aura la bonne bombe sera repch par les matelots, l'autre sautera. a vous va-t-il? Polyphme approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra terrifi. --Ze ne consens pas cela, s'cria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir par explosion; ce doit tre affreux et ze me dois ma famille. PHILAS, _majestueusement_.--Vous tes pre de famille? je vous fais grce, alors. [Illustration 23.png] L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas prcisment... ze ne suis pas mari. PHILAS, _avec colre_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors? L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philas Saindoux, grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze prissais. PHILAS.--En voil une farce et une blague, mon cher; je suis Philas Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je vous en avertis. L'INCONNU, _trs motionn_.--Phi... Phi... Philas? Oh! mon cousin, mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre tante, Almnie Saindoux. PHILAS, tonn.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune! La querelle tait finie; les deux adversaires se serrrent la main et allrent avec Polyphme s'embarquer sur le _Zphyr_, qui devait les conduire en Algrie. A peine install sur le bateau, Saindoux rappela son ami sa promesse de faire marcher _rondement_ le navire. POLYPHME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens; laissez-moi faire. Couchez-vous pour viter le mal de mer pendant ces deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme. Je vous rveillerai notre arrive; quatre heures, je vous appelle. PHILAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre pastille est diablement mauvaise... c'est gal! je vais dormir avec enthousiasme. Ah! ah! ces fainants de marins, ils ont trouv leur matre avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.) POLYPHME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce pauvre garon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le march, il va encore me faire rire avec sa navet de voyage en deux heures. Aprs-demain, je le rveillerai; jusque l, bonsoir, Saindoux, rvez des lions non froces et des bombes en poudre dentifrice. Le surlendemain quatre heures, Polyphme, qui avait eu soin de prolonger le sommeil de Philas avec ses pastilles, secoua vigoureusement le gros dormeur. --Allons, Philas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis. --Hein! quoi? s'cria Saindoux en se frottant les yeux; dj? c'est merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit aux matelots pour nous faire aller de ce train-l? --Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre lectrique dans du rhum, mon ami, rpliqua Polyphme trs gravement. a les a fait travailler ferme, vous devez le comprendre. L'quipage et les passagers, qui taient dans le secret, reurent le dormeur de faon complter son illusion. Tout coup, Saindoux se frappa le front. --Polyphme, s'cria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi. POLYPHME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous tonne? PHILAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier, alors?... Comment... POLYPHME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu! PHILAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit? POLYPHME.--Non, le dix. PHILAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphme... POLYPHME, _feignant de se fcher_.--Ah! mon cher, vous tes terrible avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs vous disent la mme chose que moi, vous devriez nous croire, la fin! Le pauvre Philas, assailli de protestations, de discours de toute espce que lui prodiguaient passagers et quipage, se soumit avec un dsespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva terre; nos voyageurs se firent mener directement Blidah et nous allons les y suivre, pour ne rien perdre de leurs aventures dans ces parages. CHAPITRE IX LA CHASSE AU LION --Eh bien! mon cher, dit Polyphme son gros compagnon, le lendemain de son arrive. Comment trouvez-vous l'Algrie et les Arabes? PHILAS.--L'Algrie me semble trs superbe, Tueur, compltement magnifique, except ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se gratte avec fureur.) J'en ai tu soixante-quinze en vingt minutes hier, et puis j'y ai renonc; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre cent quatre-vingt-neuf piqres; a me cuit partout... il me semble que je suis dans un bain de moutarde. POLYPHME.--On se fait cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous? PHILAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable eux de se montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tte? POLYPHME.--Comment, en chemise! Ce sont des manteaux appels burnous et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur costume. PHILAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tte et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphme rit.) Mais dites donc, mon cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir les environs, aujourd'hui? POLYPHME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous mettrons en route ds que nos chevaux seront prts. Polyphme alla effectivement surveiller les prparatifs de la promenade. Rest seul, Philas s'ennuya promptement, agac qu'il tait par les puces qui continuaient le dvorer, et prenant son fusil, attachant sur son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flner dans les environs en attendant son ami. Au dtour d'une rue, Saindoux se trouva face face avec un petit ngre, noir comme du charbon et dont la figure tait remarquablement drle, intelligente et maligne, malgr une affreuse laideur. Ce petit ngre tait entirement vtu de blanc, ce qui le rendait d'autant plus extraordinaire. PHILAS.--Ah! le drle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le franais? LE PETIT NGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc. PHILAS.--Comment te nommes-tu, petit? LE PETIT NGRE.--Pauvre ngrillon s'appeler: Sagababa. PHILAS, _clatant de rire_.--En voil un nom cocasse! Eh bien, Sagababa, veux-tu me mener jusqu' un arbre fruit quelconque? je grille de manger des produits africains; ils doivent tre excellents, surtout cueillis tout frais! [Illustration 24.png] SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc. PHILAS, _flatt_.--Il est trs poli, ce moricaud! Faisons vite cette course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre mon illustre compagnon. Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philas oubliait ses puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position. --Moi suis seul, dit le petit ngre avec motion. Pauvre Sagababa s'enfuir de chez matre mchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu franais. Moi aime bien hommes franais. Bons, grands, gnreux; voudrais servir toi! serais si content! t'aimerais tant! PHILAS, _avec bont_.--C'est bien difficile, mon pauvre garon; en attendant, cherchons des fruits; nous voil l'entre d'un joli bois qui doit avoir... Un pouvantable rugissement, un vritable tonnerre clatant cent pas des promeneurs interrompit Philas. Au cri du fauve, Sagababa terrifi, mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre. Philas ne pouvait suivre le petit ngre; il se prcipita vers un rocher voisin au moment o un lion norme, l'oeil en feu, la crinire hrisse, se battant les flancs avec sa queue, paraissait la lisire du bois, rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excit par la peur, devint leste comme Sagababa et grimpa sur un norme rocher avec une telle rapidit que le fauve, malgr quelques immenses bonds, n'arriva pas temps pour le saisir... --Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable. --Pas encore, rpondit Saindoux d'une voix entrecoupe, mais je crois... que... a ne tardera... Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait de bondir contre le rocher et ses normes griffes avaient presque touch Saindoux. Philas, pouvant, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi; quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oubli ses cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se frappant la tte avec joie. --Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effray, du haut de son arbre. --Moi homme de gnie, petit btat, rpondit Philas avec orgueil. Tu ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, sclrat! tu ne t'attends pas mon invention... En disant ces mots, il dtacha de son dos la cage o se trouvait fifi-mimi. --Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de l, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tte.) Tiens-toi bien et ne dgringole pas, ou tu es perdu! Le lion rugit... PHILAS.--Je suis prt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!... au chat!... pschit.... [Illustration 25.png] Le fauve, exaspr par les cris de Saindoux, s'lana de plus belle contre le rocher. Philas se tenait sur ses gardes, et au moment o la bte froce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil. --Bravo, beau blanc! hurla Sagababa. --Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher! Est-ce amusant! bon, il s'trangle... Ah! ah! il veut mcher les barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de ct! en voil, une comdie... Va-t-il tre content, M. le Vicomte, quand je lui raconterai cette histoire-l! N'y a pas dire, je suis un grand homme... Enfonc, Jules Grard! Il n'aurait jamais invent cette faon de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voil qui fait dodo pour toujours. H!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir... CHAPITRE X CHASSE A LA LIONNE --Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari. Philas, furieux.--Hein? encore? sac papier! quel fichu pays... et moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, dcidment; elles ont beau dvorer, on vit tout de mme... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle rugit, cette sale bte! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Hol! elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh! sauv, je suis sauv! L'ingnieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassire une norme bouteille pleine d'alcali volatil. --C'tait contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille, mais a fera trs bien contre les lions, videmment... Sagababa, _criant_.--Quoi tu vas faire, beau blanc? Philas.--Tu vas voir a, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du bonbon, gourmande? patience! Pour a, il faut sauter et ouvrir la gueule. Plus fort donc! Gomme a, trs bien! saute, prsent... houp l! vlan! a y est! La bte froce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler moiti la bouteille, adroitement et fortement lance par Philas. --Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupfait. Philas, _se rengorgeant_.--On ne manque pas d'esprit, ngrillon. Vivat! c'est encore plus drle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de quoi; un demi-litre d'alcali, a doit griser... Bon! la bouteille se-casse! elle mche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voil une polka soigne! C'est dj fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes sauvs... viens me rendre grces, mon enfant; je nous ai sauvs! --Me voil, beau blanc, s'cria le petit ngre en se prcipitant terre; victoire! toi tre le roi des gnies! Moi veux te servir partout, toujours! toi tre matre moi. Vouloir bien? Philas.--Nous verrons a, petit; peut-tre t'attacherai-je moi, Philas Saindoux! mon illustre personne. A prsent, allons avertir Polyphme et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours l, fifi-mimi?(Il tte sa tte.) Brave petit oiseau, il n'a pas boug! Est-il bien apprivois! En avant, Sagababa! Sagababa, chantant et dansant. Matre moi est grand homme! Faut que moi chante matre moi! Vais dire comment il est, Comment est sa grosse personne! Beaux petits yeux bien brillants Comme ceux de fier sanglier des bois. Il est beau, il est si beau, Matre moi, Philas Saindoux! (Philas se rengorge.) Gros nez dodu, potel, tout rond, Comme belle pomme de terre, Grande belle bouche avec grandes dents Comme celle de requin terrible! Belle peau rose comme radis, Douce comme celle de jolie baleine. Il est beau, il est si beau, Matre moi, Philas Saindoux! PHILAS, _attendri_.--Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait mon loge avec une originalit charmante. Nous approchons enfin... Je vois Polyphme, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici. J'arrive sain et sauf avec mon ngrillon. POLYPHME, _vivement_.--Comme j'tais inquiet, mon cher Philas! C'est vraiment imprudent vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci deux lions normes rder dans les environs et... PHILAS, _ngligemment_.--J'en sais quelque chose; je viens de les tuer. POLYPHME, _incrdule_.--Pas possible! vous? deux en un jour? PHILAS.--Demandez Sagababa! SAGABABA, _trs vite_.--Bien vrai, Massa Tueur! Matre moi promener avec pauvre Sagababa, causer; tout coup... rrrrrrrroum! C'tait lion! moi grimper sur arbre; matre moi sur rocher. Lion sauter. Matre moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire couic! et crve... POLYPHME, _riant_.--Bravo! admirable, cela! Philas. PHILAS, _avec modestie_.--C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu racontes trs bien et pas longuement. SAGABABA.--Aprs, lionne arrive: matre moi faire: Xi... xi... et lance dans gueule... POLYPHME, _intrigu_.--Encore la cage? SAGABABA.--Grosse bouteille sentant fort, fort! POLYPHME, _tonn_.--Qu'est-ce que c'tait, Philas? PHILAS.--Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme. POLYPHME, _clatant de rire_.--Dlicieux! continue, petit. SAGABABA.--Lionne danser, avaler alcali, mcher verre et faire couic! comme lion, voil. POLYPHME.--Mais c'est magnifique, a, Saindoux, vous valez votre pesant d'or, mon ami! Voil une manire tout fait part de tuer les lions! Grard n'y avait pas encore pens. PHILAS.--Pour du mrite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur, que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions Blidah. Faisons a vite! il me tarde d'envoyer leurs dpouilles M. le Vicomte. On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des btes froces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphme et Philas, se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa dmarche tait majestueuse et cet air de dignit ravissait Polyphme. Quand on arriva prs des fauves morts, les coups de fusils clatrent; des centaines de voix faisaient l'loge de Philas. On mesura le lion avant de le hisser pniblement sur deux mulets. Il tait grand comme un poulain; ses dents taient plus longues que le doigt le plus grand de Philas, et sa tte norme tait si lourde qu'un homme ne pouvait la soulever; un collier de cheval tait trop troit pour son poitrail. C'tait une magnifique bte. La lionne tait grosse proportion. [Illustration 26.png] On chargea chaque bte froce sur deux mulets attachs cte cte et le retour Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu. CHAPITRE XI MATRE A MOI! Le lendemain, Philas, en sortant de sa chambre, trbucha sur un corps noir tendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'tait, secoua le dormeur et reconnut Sagababa. --Oui, c'est pauvre ngrillon, matre moi, dit Sagababa en se frottant les yeux; moi attendais tes ordres. --Joliment! observa Philas avec humeur; tu te fourres comme un paquet sur mon seuil pour me faire dgringoler; c'est bte comme tout, a! SAGABABA.--Mais, matre moi... PHILAS, _impatient_.--Il n'y a pas de matre moi qui tienne; va te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne mon service; je ne veux dcidment pas de domestique, entends-tu? SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de matre moi. PHILAS, _agac_.--Prelotte! qu'il est entt! Ah! voil Polyphme. Cher ami, aidez-moi donc me dbarrasser de ce ngrillon; il m'a accompagn hier, par hasard, dans mon expdition et voil qu'il ne veut plus me quitter. POLYPHME, _gravement._--a ne m'tonne pas, Saindoux; vous fascinez, en homme suprieur que vous tes... PHILAS.--Tueur... POLYPHME.--Vous attirez... PHILAS.--Cher Tueur... POLYPHME.--Vous ravissez les coeurs... PHILAS.--Oh! trs cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je dis que je ne veux pas de ngrillon; faites-moi donc le plaisir de faire entendre raison celui-l. POLYPHME.--Trs volontiers; coute, petit, tu nous assommes! on n'a pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en. Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philas, m'aider fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.) Philas.--C'est trs bien dit! File, petit; je t'ai pay hier soir, ne m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphme.) Sagababa, rest seul, se gratta la tte avec colre. --Et moi te dis que serai ton ngrillon, gros blanc, marmotta-t-il voix basse; tu plais Sagababa et il dit: matre moi est moi. Quoi faire? Oh! une ide!... Le petit ngre se glissa dans la chambre de Philas, et l'on n'entendit plus rien... Au bout de dix minutes, Philas parut la porte de Polyphme, regardant gauche et droite avec inquitude. La disparition de Sagababa le ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer faire ses malles commences. --Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais jur que cette caisse n'tait faite qu' moiti et la voil dj finie... bonne avance! (Il fait ses paquets.) L, l et l... Eh bien! voil les malles pleines et il reste encore ces effets emballer! tout tenait bien, pourtant, mon arrive et je n'y ai rien ajout. [Illustration 27.png] (A Polyphme qui entre.) Dites donc, Tueur, en voil une drle de chose! mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires qu'en arrivant! POLYPHME, _gravement_.--a arrive quelquefois, mon ami; les malles rtrcissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent tre ballots sans cesse. Comprenez-vous? PHILAS, _hsitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHME..--a ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je n'ai plus de poudre lectrique, nous serons deux jours en route, cette fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits rests en trop et partons. Les voyageurs firent la hte les derniers prparatifs et les commissionnaires de l'htel chargrent les bagages sur leurs paules. UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voil une malle bien lourde! je vais avoir de la peine l'emporter. PHILAS.--Vous ne devez pas tre fort, mon ami, car je la soulevais trs facilement, tout l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle est trs pesante, prsent; pourquoi? POLYPHME, _impatient_.--Sac papier! Saindoux, ne bavardons plus et partons; il en est plus que temps. Le cortge s'achemina vers le bateau, Philas marmottant sans cesse: Elle n'tait pas lourde ce matin et elle pse ce soir... ce n'est pas naturel. On dchargea prcipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea les colis. Saindoux demanda en grce qu'on lui laisst ouvrir sa grosse malle. Polyphme se moqua de lui; Philas insista. Au milieu de cette discussion qui amusait les passagers et l'quipage, on entendit grignoter trs fort... Chacun, fort surpris, fit silence. PHILAS, _effar_.--L! vous voyez, a part de la malle... POLYPHME, _tonn_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux, je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher. [Illustration 56.png] UN PASSAGER.--C'est probablement un rat. PHILAS, _agit_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont l-dedans, ils vont tre dans un joli tat! (Ouvrant la malle.) Attends, gredin! que je t'crase, que je t'trangle, que je te broie, que... UNE VOIX, _de la malle_.--Grce! matre moi, n'en ai mang que six paquets... PHILAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!... POLYPHME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied la malle.) Sors de l, gourmand, que nous nous expliquions ta prsence. Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un dluge de vtements et de biscuits amoncels sur sa tte. Ses cheveux laineux taient pleins de miettes; il regardait Philas d'un air de supplication si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphme, en particulier, s'en donnait coeur joie. PHILAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement! comment as-tu os devenir mon bagage? Et dire que j'ai pay un excdent pour ce gamin-l! (On rit.) Je me disais aussi: tout a n'est pas naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal! SAGABADA.--Oui, matre moi! (Rires.) PHILAS, _crisp_.--Tu mriterais... SAGABADA.--Oui, matre moi! PHILAS, _tapant du pied_.--Laisse-moi parler! tu mriterais d'tre... SAGABADA.--Oui, matre moi!... PHILAS, _trpignant_.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu mriterais d'tre assomm... SAGABABA--Par vous, matre moi? PHILAS--Certes! SAGABABA, _humblement._--Moi, prt alors. Sagababa est matre. Matre faire sa volont avec pauvre ngrillon. [Illustration 57.png] PHILAS, _touch._--Petit drle! il m'attendrit... Que dois-je faire, Polyphme? POLYPHME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit tre seul et abandonn. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser votre service. Philas, _lui serrant la main_.--Merci, cher Tueur; je vous aime et j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es moi; remercie le ciel de ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.) SAGABABA.--Vrai, bien vrai? matre moi pardonne Sagababa? le garde? PHILAS, _avec dignit_.--Oui, mon enfant. En entendant ces mots, la joie du petit ngre ne connut plus de bornes; il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philas et de Polyphme et finit par excuter une srie de cabrioles plus extravagantes les unes que les autres. On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa tranquillement, gaye par les conversations de Philas et de Polyphme et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion de dire avec une emphase et une joie profonde: Enfin, matre moi est bien moi! CHAPITRE XII CHARGEZ... ARMES!... --Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit Philas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est. Quelle joie d'aller chasser les chamois. POLYPHME.--C'est--dire, les chameaux! PHILAS.--Je croyais que c'tait des chamois? POLYPHME.--Non, non; demandez plutt Sagababa. SAGABABA.--Trs vrai, matre moi. PHILAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algrie mieux que moi, sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie? POLYPHME, _tonn_.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire? PHILAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie, videmment. SAGABABA.--Trs vrai, matre moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie _ptre_; l, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour pain! PHILAS, _attendri_.--Pauvres gens! (Polyphme rit la drobe.) SAGABABA.--Alors, voil! Arabes quitter et venir en Algrie; manger gibier trs bon, fruits dlicieux et pain excellent. Juste a, matre moi? PHILAS.--Oui, Sagababa. Drle de ngrillon! il cause trs bien, et toujours avec un air malin qui est cocasse tout fait. Le voyage se passa merveille. On visita Strasbourg, son admirable cathdrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philas, fatigu, demanda Polyphme de passer la nuit dans une auberge de la petite ville de X... On s'arrta donc l et les amis se rendirent dans la chambre qui leur tait destine. Tout en dballant ses effets, Saindoux paraissait visiblement proccup et soucieux. Si je demandais Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, a chauffe le temprament! bah! je vais essayer moi-mme. Dites donc, Mademoiselle, ajouta-t-il haute voix en s'adressant la servante qui entrait en ce moment, je voudrais parler l'hte; envoyez-le-moi, s'il vous plat. LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9] [Note 9: Voulez-vous parler Sagababa, Monsieur?] PHILAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler, ennuyeuse fille! l'hte... (Gesticulant.) Moi...voir... hte. Tout de suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, l'heure qu'il est? LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10] [Note 10: Je ne comprends pas.] PHILAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote l? POLYPHME, _riant_.--Elle dit: Je ne comprends pas. PHILAS, _indign_.--Ah! elle dit a! aprs mes explications, elle ose dire a! Elle est idiote, videmment! [Illustration 58.png] LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11] PHILAS, _d'une voix tonnante_.--Califourchon!... LA SERVANTE, _surprise_.--Wass?[12] [Note 11: Voulez-vous...] [Note 12: Quoi?] POLYPHME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que a? PHILAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pice, parbleu!... je lui rponds dans sa langue que je ne comprends pas. [Note 13: Philas estropie ici la phrase: Ich kann nicht verstehen. Je ne comprends pas.] POLYPHME, _clatant de rire_.--Ah! c'est dlicieux! Philas, vous tes un grand homme! Quelle facilit pour parler les langues! PHILAS, _flatt_.--Oui, je ne suis pas bte! En attendant (il reprend son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander l'hte. POLYPHME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi. PHILAS, _hsitant_.--C'est que c'est trs difficile ... je vais vous le dire tout bas; a me gnera moins. (Il lui parle l'oreille.) POLYPHME, _gament_.--Oh! oh! c'est difficile trouver ici, en effet! n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en campagne. Rest seul, Philas attendit avec anxit l'objet mystrieux qui lui tenait si fort au coeur. Son front s'claircit en entendant un bruit de pas dans le corridor; presque au mme instant Polyphme reparut. Il prcdait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de ces normes et antiques instruments illustrs par M. de Pourceaugnac. PHILAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette machine-l? c'est formidable! POLYPHME, _tranquillement_.--Elle est un peu gnante, mon ami, mais vous pourrez vous en servir tout de mme. [Illustration 59.png] PHILAS, _piteusement_.--Croyez-vous? POLYPHME, _souriant_.--Dame! il n'en cote rien d'essayer. PHILAS.--Je vais la remplir d'eau tide, d'abord, pour voir si elle marche bien. POLYPHME.--Remplissons! tous ces prparatifs m'intressent beaucoup. SAGABABA, _avec empressement_.--Voil eau, matre moi; moi verser? PHILAS.--C'est a, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer cette... machine... (Il la soulve.) Prelotte! c'est presque comme un canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour tout de bon. (Il la prend sous son bras.) POLYPHME, _intrigu_.--Qu'est-ce que vous faites donc? PHILAS.--Je la prends bras le corps pour mieux la faire aller. (Il s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme a... POLYPHME, _gament_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pntriez ainsi... arm chez nos voisins? PHILAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte condamne; voyez plutt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis fort... et entt donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah! misricorde!... La porte soi-disant condamne venait de cder aux efforts de Philas. Elle s'tait ouverte avec violence et le gros jeune homme, arm de son instrument, tait venu reculons tomber assis entre deux anglaises qui djeunaient. La plus jeune s'vanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur! Ses shocking se succdaient avec la rapidit de l'clair pendant que Polyphme et Sagababa se roulaient force de rire. Ce spectacle tait complt par l'immobilit du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis d'un air hbt, avec son arme au bras. Enfin Polyphme retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur. --Quelle honte pour moi! dit alors Philas, sortant de sa stupfaction. Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu! POLYPHME.--Eh non! ces dames ne vous reconnatront pas. --Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux. --Trs certainement, reprit Polyphme avec assurance; vous leur avez tourn le dos constamment. --C'est vrai, observa Philas rassur. --Et puis elles ne savent pas l'allemand, ce qu'il parat, continua Polyphme, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, soyez-en sr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dner. Philas rejoignit bientt Polyphme, et le lendemain, les amis, escorts de Sagababa, continurent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour chasser les... chameaux. CHAPITRE XIII CHASSE AUX... CHAMEAUX! Absorb par l'ide de sa grande chasse, proccup de voir bientt les _chameaux_ suisses, Philas ne prtait aucune attention aux taquineries de Polyphme et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphme qui tenait le mystifier aussi longtemps que possible et qui tait charm en voyant Saindoux ne se renseigner prs de personne. Aussi s'ingnia-t-il isoler son ami et prvenir tout entretien pouvant amener une explication. C'est grce ces proccupations qu'il put, quelques jours aprs leur installation dans un des sites les plus sauvages de la Suisse, armer Philas de pied en cap. Ce dernier, en vrai frileux, se munit, avant dpartir, d'un norme manteau. Polyphme se rcria, Philas s'entta; Sagababa intervint pour soutenir son matre; le manteau fut donc gard et emport triomphalement par Saindoux. Polyphme posta Saindoux dans une position qui aurait donn des vertiges un chamois, mais le gros chasseur tait surexcit par l'espoir de voir bondir des _chameaux_, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa courageusement pour se rendre son poste, c'est--dire au sommet d'un pic norme, plein de crevasses et d'asprits. Il y tait peine depuis un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux _chameaux_. (Il ne daignait pas faire attention quelques animaux sveltes, rapides et charmants, que Polyphme, lui, ne mprisa nullement et dont il abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout coup de grands yeux, fit des signes son ami, puis disparut dans une crevasse en poussant des cris de triomphe. Polyphme fut trs intrigu. Aller rejoindre Philas tait difficile. Il lui fallait redescendre du poste qu'il s'tait choisi, pour grimper ensuite prs de Saindoux, et il balanait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux l'alarmrent srieusement et lui firent comprendre la terrible imprudence que venait de faire son ami. Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient tire d'ailes, prts fondre sur Philas, qui rapparaissait tenant dans ses bras un jeune aiglon; l'animal se dbattait et ses cris plaintifs avaient attir les parents. --Garde vous, Philas, garde vous! s'cria Polyphme, justement effray. [Illustration 28.png] Avec la rapidit que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphme et pu deviner ses projets de dfense, Philas avait enflamm quelques allumettes et brandissait une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intrieur de l'aire. L'aigle femelle, qui s'tait jete sur Saindoux, ne put chapper l'action dvorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, o elle expira aprs quelques courtes convulsions. A peine Philas put-il constater ce premier succs. L'aigle mle, un moment repouss par la flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux, arrachant son manteau accroch dans une crevasse, l'en enveloppa brusquement. Malgr les serres puissantes et le bec formidable de l'oiseau, l'pais tissu rsista et fut maintenu par Philas qui trpignait frntiquement sur son dernier ennemi. Les cris de l'aigle n'taient rien auprs de ceux de Sagababa; demi grimp sur le rocher o se passait cette scne, il s'gosillait hurler: Ils dvorent matre moi! ils dvorent matre moi!... Pendant ce temps, Polyphme avait dgringol de son poste et s'tait lanc la suite de Sagababa. Mais, arrt par ce dernier qui restait immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire livrer passage et courir au secours de Philas. Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du rocher. PHILAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent ses froces et hideux parents et j'en enrichis une collection naissante. Tiens, Sagababa, voil le fruit de mon triomphe; voil une dpouille _apime_[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbcile... [Note 14: Opime.] Encore mal remis de sa terreur, le ngrillon considrait avec dgot l'aiglon que lui prsentait son matre. Ce corps peine couvert de plumes, ces yeux normes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur. --Matre moi pas laisser gros monstre l haut? demanda-t-il d'un ton insinuant. PHILAS, _avec sensibilit_.--En voil une ide! puisqu'il est orphelin, il lui faut un pre, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne, sa maman nourrice. [Illustration 29.png] SAGABABA, _scandalis_.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas a, matre moi; pas demander a pauvre Sagababa... POLYPHME, _riant_.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philas, votre main et que je vous flicite de votre manire de vous tirer d'affaire... fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se dfaire de ses ennemis d'une faon aussi originale. PHILAS, se _rengorgeant_.--Vous tes trop bon, mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce Sagababa... En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit ngre. L'animal, jet ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et se dbattit. Au dgot de Sagababa se joignirent la colre et l'humiliation. Il suivit matre moi en secouant avec rage l'aiglon et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un trop beau rsultat. L'oiseau cessa tout coup de s'agiter et de crier. Sa tte retomba sur l'paule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarm en voyant la consquence de son emportement. Il se mit dorloter son oiseau, mais sans succs. L'aiglon ne bougeait plus, ayant t bel et bien touff par la main dj vigoureuse de sa mre nourrice. Inquiet et dsol, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pt ignorer encore le trpas de son fils adoptif. Le gros Philas tournait de temps en temps la tte, tout en revenant l'auberge avec Polyphme. Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa prodiguait l'aiglon. Une bonne exprimente ne s'y ft pas mieux prise. --Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une tortue. --Le petit dort, rpondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement pour pas rveiller lui. Cette rponse suffit Philas, qui ne s'inquita plus d'un petit si bien soign, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans faire attention lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il saisit le moment o tout tait en mouvement pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer la fille de l'auberge, grosse dondon demi idiote. Il lui dt rapidement qu'il fallait cuire ce _dindon_ pour ses matres. La fille prpara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cache et rpare, lui semblait-il. Mais il n'tait pas la fin de ses terreurs. A peine le dner avait-il t servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et le firent arriver dans la salle manger comme m par un ressort. ... Il se trouva en face de Polyphme qui, toujours goguenard, avait pris le _dindon_ et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que Philas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine. Derrire lui, l'hte, effar, regardait tour tour les dneurs et la malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable Sagababa dfaillit... Polyphme, _gravement_.--Et vous dites que cette bte est un simple dindon, mon hte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus. PHILAS.--tes-vous sr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal dangereux manger? J'ai l'estomac tout retourn... il me semble que j'ai aval de la gomme lastique! L'HTE, _exaspr_.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes volailles. Ma rputation est faite. Rien n'est comparable ce qu'on mange ici... POLYPHME, _railleusement.--a, c'est vrai!... L'HTE, _avec nergie_.--...Comme dlicatesse, parfum, saveur... POLYPHME, _riant_.--a, ce n'est plus vrai! L'HTE, _clatant_.--Et qu'y a-t-il donc d'trange dans cet animal, Monsieur? PHILAS, _indign_.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le bras et le fait asseoir sa place.) Prenez a (il lui met son assiette devant lui) et mangez-moi a, si vous l'osez! Ce fut un vrai coup de thtre. Polyphonie clata de rire. L'hte fut subjugu. Sagababa s'pouvanta. --Oh! non, matre moi, s'cria-t-il d'une voix suppliante, pas faire a! PHILAS.--Ne pas faire quoi, btat? tu vois bien que notre hte va tre convaincu par lui-mme. Allons! mon hte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous vous dconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, prsent... En effet, l'hte, aprs avoir pris la hte une bouche de l'aile de volaille place devant lui, avait paru stupfait et faisait de vains efforts pour dguster le _dindon_. Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa n'y tint plus. Se jetant genoux prs de Philas, il commena, d'une voix basse et entrecoupe, sa terrible confession, baissant les yeux pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux. Polyphonie riait aux larmes; l'hte avait les yeux carquills; Philas levait les bras au ciel. --Mais a-t-on jamais vu! s'cria-t-il, drle, polisson! tu tournes l'assassin, prsent? Tu nous faisais manger un orphelin... dtestable, pour un simple dindon! tu mriterais... POLYPHME, _s'interposant_.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte de son bon mouvement, de son repentir... PHILAS, _grognant_.--Il est joli, son bon mouvement! M'trangler mon adoptif au moment o je m'y attachais. POLYPHME.--Il tait bien mauvais, pourtant! Et notre hte n'est pas fch de cette explication qui pend l'honneur ses volailles. L'hte, rassur, rpondit majestueusement qu'il n'en voulait personne. Philas pardonna au petit ngre, qui faillit le faire tomber, dans les effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour rparer les fatigues de la journe et rver aux voyages encore faire. CHAPITRE XIV LA TYROLIENNE Le lendemain, le temps s'annona si engageant et si beau que les voyageurs rsolurent de faire une longue excursion. Ne songeant nullement la chasse ce jour-l, ils ne se munirent que d'normes ombrelles pour se prserver du soleil, devenu brlant. Polyphme s'en servit sur-le-champ. Philas plaa la sienne sur son dos et l'attacha en travers de son havre-sac. La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient les deux voyageurs, escorts de Sagababa, conduisaient des sites plus beaux les uns que les autres. Tantt ils dominaient un village charmant; tantt ils ctoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisire d'un bois sombre et touffu. Philas tait ravi; il ne tarissait pas en loges, en exclamations. Sagababa, quoique charg des provisions, bondissait comme un chameau, disait Philas au grand amusement de Polyphme. Ce dernier s'panouissait devant la verve grotesque de son gros ami. Arrivs sur un plateau, clbre par la vue d'un vallon bois qui s'tendait perte de vue, il y eut une contestation. Philas, fatigu, voulait aller par les bois et descendre directement vers le point de runion dj fix. [Illustration 30.png] Sagababa, altr, tait all s'y installer d'avance, prcdant matre moi pour prparer force rafrachissements. Polyphme prfrait suivre la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de superbes points de vue, chers son oeil d'artiste. Impatient des objections de Philas, il crut le dtourner de son projet en lui dsignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru quelques jours auparavant) une prairie entoure par de fortes palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intrt malicieux la course pittoresque du gros Saindoux. Charg de son havre-sac, essouffl, rouge, trbuchant et grognant, Philas descendit la colline travers les grands arbres qui raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantt c'tait une branche qui retenait sa casquette; tantt c'tait une racine o s'emptraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pense: arriver; qu'une ide fixe, se dsaltrer bien son aise; aussi dgringolait-il avec une opinitret qui se mlangeait de colre chaque nouvel obstacle entravant sa marche. Il finit par tre fivreux, surexit et donna tte baisse dans tout ce qui lui semblait devoir s'opposer sa descente furieuse. Quant Polyphme, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'tait install dans un renfoncement de la valle; la prairie clture le sparait de Philas et dominait le campement choisi. Le petit ngre avait tout prpar pour le lunch. La gourmandise aidant, il gotait tout, sous prtexte de constater si tout tait digne de matre moi. Polyphme ne prtait qu'une mdiocre attention aux manoeuvres de Sagababa; il tait vivement intress par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brche habilement faite avait permis Philas de se glisser dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors avec dpit qu'il tait enferm comme dans une souricire. Aucune issue ne se prsentait ses regards dsesprs. La prairie seule touchait la valle. A gauche et droite les escarpements taient gigantesques. Pour comble de malheur, il entendait rire Polyphme et apercevait la tte de Sagababa qui savourait de temps en temps le caf de matre moi. --Tueur, s'cria le pauvre Saindoux, avec un accent de dtresse, comment pourrai-je me tirer de l? POLYPHME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous. PHILAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par ici. Et Saindoux se mit grimper sur un norme chne dont les branches lui faisaient esprer une descente possible. Mais il avait oubli qu'il avait sa grande ombrelle, toujours attache au havre-sac. Il glissa tout coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa dtresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons diffrents. Polyphme s'en amusait de tout coeur. Sagababa tournait le dos la haie; il ne voyait rien de ce qui se passait et, sachant que Polyphme riait sans cesse, il ne s'tonnait pas de sa gaiet. Cependant les trois cris extraordinaires de Philas charmrent son oreille, parat-il, car il dit navement Polyphme: --Quoi moi entends? belle tyrolienne chante par matre moi? [Illustration 31.png] Pour le coup, Polyphme pensa touffer. --Ah! ah! ah! mon trs cher, s'cria-t-il en se tenant les ctes. Il y a en vous l'toffe d'un tnor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa est dans l'admiration. Vous dpassez Absalon; il ne chantait pas, lui, sur son arbre... Philas tait exaspr! il donna une si vigoureuse secousse la misrable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas horrible et Saindoux, se dtachant de l'arbre comme un norme fruit, roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidit d'une trombe. Il saisit la tte laineuse du petit ngre au moment o celui-ci tenait une bouteille de sirop et la dgustait. Sagababa, pouvant, poussa des cris affreux! le sirop inonda Saindoux, qui entranait Sagababa sa remorque; ce fut une scne indescriptible... Enfin Philas se releva, rouge, tremblant, furieux, gluant et plein de feuilles, le sirop dont il tait couvert ayant coll sur ses vtements force dbris. Sagababa terrifi prit la fuite et courut tout d'une traite se rfugier dans le bois. --Allons, mon cher ami, dit Polyphme reprenant son srieux; voil encore une de ces aventures comme vous les aimez. PHILAS, _les dents serres_.--Pas celle-l, Tueur! elle n'est pas mon avantage... POLYPHME, _d'un air naf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est toujours admire, et vous venez d'en faire d'une faon remarquable, ne le niez pas! PHILAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile. POLYPHME, _insistant_.--... Et intrpide! il faut tre hardi pour s'lancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne. PHILAS, _calm_.--Croyez-vous que c'tait vraiment une tyrolienne? POLYPHME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admire. PHILAS, _ravi_.--Il a du got, cet enfant! Tiens, o est-il? POLYPHME, _avec aplomb_.--Il s'est sauv, parbleu! vous lui avez? tir les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; a lui a fait peur. Gotons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir remporter son attirail. Les deux amis s'assirent et virent bientt apparatre entre les branches la tte grimaante du petit ngre. Sagababa n'avanait qu'en tremblant, trs inquiet de savoir comment il serait reu. Il fut ravi de voir que Philas tait de fort bonne humeur; il se hta de servir les chasseurs et de les accompagner l'auberge o le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se flicitant navement de se trouver encore avec une aventure illustre enregistrer dans ses hauts faits de touriste. CHAPITRE XV EXCURSION CHAMPTRE --Tueur, s'cria peu de jour sa prs le gros Saindoux en entrant brusquement dans la chambre de Polyphme un beau matin, ne voulez-vous pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly? Polyphme, peine rveill, se frottait les yeux et billait au nez de Philas. --Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oubli notre partie. N'est-il pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept lieues faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant sept lieues la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce cas! Philas souriait imperturbablement pendant cette srie d'objections, faites d'une voix endormie et plaintive. --Tout cela est fort possible combiner, cher ami, rpondit-il. D'abord vous n'avez que cinq lieues faire pour arriver la montagne. Au bas du mont Jolly se trouve un petit village; notre hte l'a dit Sagababa. Il sera trs ais de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur; tenez, je vais vous aider. Et en parlant ainsi, le bouillant Philas arrachait les couvertures de son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et l'enveloppait dans son pantalon. Ainsi secou, tir, houspill, Polyphme sortit vite de sa torpeur paresseuse et s'habilla en rparant gament les mprises de Saindoux, puis, escorts de l'invitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin que leur indiquait l'hte. Mais, pour plaire son matre, Sagababa l'avait tromp sur la distance qu'ils avaient franchir pour arriver leur but. Aprs avoir fait cinq lieues, les voyageurs se flicitaient d'tre au terme de leurs fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une longue course de deux lieues, dit le paysan en hochant la tte. --Fichu menteur! s'cria Philas en s'lanant vers Sagababa dans l'intention vidente de lui tirer vigoureusement les oreilles... Mais le petit ngre tait trs perspicace et avait dj prvu l'indignation de matre moi. Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de porte de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilit de singe jusque sur les plus hautes branches d'un norme prunier qui bordait la route, et l, rassur sur le sort de ses oreilles, il se mit manger les prunes sauvages dont l'arbre tait charg. Polyphme, harass, se coucha paresseusement sur le talus de la route l'ombre du prunier. [Illustration 32.png] --Ma foi! dit-il, une halte est ncessaire; reposez-vous avec moi, Philas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'veillez pas avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus! Saindoux, malgr sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphme qui dormait comme un bienheureux deux minutes aprs s'tre tendu sur l'herbe. Le gros Philas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener son aise et grommelait en considrant la mine insolemment satisfaite de Sagababa sur son arbre. Tout coup il prit son courage deux mains et se hissa sur le prunier, la grande terreur du ngrillon qui n'avait pas compt l dessus. La mine du petit noir tait si piteuse, si comique que le bon coeur de Philas en fut dsarm. Il clata de rire au nez de Sagababa un peu rassur. Le ngrillon offrit humblement son matre quelques belles prunes que Saindoux accepta avec une dignit affable. Les fruits plurent au gros Philas. Tout en jetant un regard d'envie sur la pelouse o Polyphme dormait de tout son coeur, il aida Sagababa dpouiller le prunier de sa rcolte, tant et si bien que Polyphme eut tout le loisir de se rveiller et de contempler avec une admiration goguenarde les exploits de son gros ami. --Bon apptit, mon cher! s'cria-t-il. Ah ! vous avez donc un estomac de fer-blanc pour rsister cette masse de fruits aigres que vous avalez avec tant d'entrain? A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dgringol de l'arbre; il n'tait pas satisfait d'tre pris en flagrant dlit de gourmandise enfantine et sentait sa dignit compromise. Aussi fut-ce avec une ngligence affecte qu'il rpondit: --Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs aller retrouver mon drle l haut pour... --... lui tenir compagnie, rpondit en riant Polyphme, je vois a, mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Htons notre marche. Ou je me trompe fort, ou nous arriverons aprs le coucher du soleil dans le village qui nous a t indiqu tout l'heure. Philas hla Sagababa, suivit Polyphme qui s'tait dj remis en marche et les trois compagnons reprirent leur course interrompue. Polyphme avait dit vrai; leur halte avait t trop longue et la dernire demi-lieue fut faite presque ttons. Ils arrivrent enfin dans le village; le silence qui y rgnait indiqua combien l'heure tait avance. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit; ils ne virent aucune auberge. Philas tait constern! Polyphme prenait la chose en riant, suivant son habitude. Sagababa tait dsol... Son estomac criait famine et il entrevoyait la possibilit navrante de se coucher jeun! --Que nous sommes btes! s'cria tout coup Philas, inspir par une ide subite. [Illustration 33.png] --Merci, mon bon! riposta Polyphme. --Voici un village, continua Philas trs anim et sans faire attention aux rpliques de son ami. POLYPHME.--a, c'est un fait. PHILAS.--Dans ce village, il y a une glise... POLYPHME.--C'est positif; nous sommes devant. PHILAS, _avec volubilit_.--Pour une glise, il faut un cur; pour le cur, il faut un presbytre; donc nous allons y demander l'hospitalit... SAGABABA, _avec lan_.--Et y manger, matre moi? PHILAS, _avec majest_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut frapper ici; cette maison droite me parat tre celle du cur. Avance, Sagababa, et introduis-nous convenablement. Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se reposer, il se prcipita vers la porte et tira le cordon de sonnette avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment o les amis allaient lui reprocher son imptuosit, la porte s'ouvrit et une vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'lanait vers elle en criant: Voil matre moi qui veut boire et manger! elle poussa un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader la porte en faisant des exclamations de toutes sortes. Philas et Polyphme se regardrent avec consternation. Sagababa tait ptrifi de son _succs_. POLYPHME.--Elle nous a pris pour des voleurs! PHILAS, _irrit_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) H! Madame, nous sommes d'honntes gens, entendez-vous? des gens haut placs, mme! POLYPHME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart d'heure. Voyons, ne dsesprons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqu en arrivant ici, dans l'enfoncement prs de la montagne, une maison sur laquelle j'ai distingu vaguement une enseigne. C'est peut-tre une auberge; allons-y. Et Polyphme, prenant le bras de Saindoux, l'entrana sans couter les maldictions lances par ce dernier contre Sagababa. C'tait une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se reposer. Une bonne nuit les consola de leurs msaventures et le lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va tre raconte dans le chapitre suivant. CHAPITRE XVI L'ASCENSION --Je suis encore plus reint qu'hier! s'criait aprs quatre lieues de marche ascendante le gros Philas tout haletant; et vous, cher Tueur? POLYPHME.--Je le suis raisonnablement. Un tre part, c'est ce polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela. Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit ngre qui bondissait comme une balle lastique devant la caravane. L'loge de Polyphme redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute; mais cet exploit ne s'accomplit pas sans motion. Il retomba sur le ct et roula sur Philas... Celui-ci trbucha sur Polyphme, lequel se raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la prsence d'esprit de s'arcbouter sur son bton ferr, il y aurait eu des malheurs dplorer. Grce lui, tout se rduisit quelques bosses et plusieurs bleus. Philas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement Sagababa. --Quelle est cette faon de rouler sur votre matre? s'cria-t-il; au lieu de m'approcher avec une prcaution respectueuse, vous meurtrissez l'objet de votre vnration, petit drle! A cela, Sagababa ne rpondit qu'en se grattant l'oreille d'un air penaud. Enfin, aprs de nombreux efforts, les touristes arrivrent au sommet de la clbre montagne. Mais l, leur dsappointement fut complet; ils ne voyaient rien... D'pais brouillards les enveloppaient et drobaient leurs yeux toute apparence de vue! --Sac papier! s'cria Philas, avons-nous du guignon... Si nous avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, dfaut de mieux une bonne installation pour djeuner. Il avait peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide s'lana vers lui et le ramena vers ses compagnons. --O courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne descend pic quatre mille pieds!... Polyphme saisit le bras de son ami qui plissait l'ide de son imprudence, tandis que Sagababa effray s'accrochait aux basques de son tmraire matre moi. --Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'cria Polyphme. Consolons-nous en djeunant ici tranquillement. Guide, avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philas, le splendide et ferique tableau! En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les pais brouillards blancs qui s'ouvrirent tout coup, montrant aux voyageurs ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'tendaient de vertes et ravissantes valles; et l des bois, des villages pittoresquement groups dans les plaines, et au loin, les blanches cimes des glaciers qui tincelaient aux rayons du soleil levant... A trois reprises, les nues voilrent et montrrent aux touristes extasis la vue merveilleuse qui les enchantait. [Illustration 34.png] Le soleil rgna enfin en matre sur cette montagne splendide et Philas, revenant la ralit, demanda au guide s'il n'avait pas oubli les provisions. Son ravissement changea de nature, sans tre pour cela moins intense, lorsqu'il vit s'taler devant lui le djeuner... A ses yeux de gourmand mrite s'offraient un grand bol de crme glace, un pain bis des plus apptissants, un immense fromage de gruyre et deux larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madre. --C'est sublime! s'cria-t-il un instant aprs, la bouche pleine, tandis que Polyphme clatait de rire devant cet enthousiasme prosaque. Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achev, Philas, cdant la fatigue, s'endormit aprs avoir (pour se mettre l'aise, disait-il) t ses gutres, ses souliers et ses bas; il resta jambes nues, malgr les observations du guide et les plaisanteries de Polyphme. Ce dernier fut bientt absorb par une esquisse de la vue superbe qui s'offrait lui; le guide et Sagababa causaient entre eux. Au bout d'une heure de sieste Saindoux se rveilla brusquement en poussant une exclamation douloureuse. Polyphme se retourna. --Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. Philas geignait en se frottant le mollet gauche extrmement enfl. --En voil une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une jambe que j'ai l, c'est une colonne! un pied d'lphant... et a me cuit partout! Polyphme examina le mollet malade. --Vous avez attrap l un fameux coup de soleil, rpondit-il au dolent Philas. La difficult prsent, c'est de descendre la montagne. Guide, donnez-moi donc le restant de la crme. Beurrez-vous la partie malade avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien. [Illustration 35.png] --Quel dommage! observait Philas tout en se frictionnant la jambe, de gaspiller comme cela cette admirable crme! J'en aurais encore mang avec tant de plaisir! POLYPHME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous. PHILAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la mme chose, Tueur! L'application de la crme fit grand bien Saindoux; il put marcher sans trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et ses gutres, l'enflure tant trop considrable pour cela. Le gros touriste fut trs vex de rester ainsi nu-jambes. Son humiliation augmenta lorsqu'il aperut au bas de la montagne un groupe au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce rassemblement semblaient la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient attendre les touristes. Ceux-ci, arrivs une certaine distance, entendirent des fragments de phrases qui les tonnrent et les intrigurent mme beaucoup. --Vous croyez que ce sont eux? disait une voix. --Certainement, s'cria la vieille; je reconnais leur... (ici sa voix baissa et quelques mots chapprent aux voyageurs); et puis, ajouta-t-elle, v'l leur singe avec eux. PHILAS, _interloqu_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-l? qui reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on? POLYPHME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre... Philas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'ide de nous prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle nous attend aprs avoir charitablement ameut le voisinage pour nous fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colre. Ce dernier, hors de lui, courut vers la servante occupe prorer et lui arracha son bonnet en criant: --Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu? [Illustration 36.png] La vieille poussa des cris de dtresse! Ceux qui l'entouraient se jetrent sur Sagababa. Philas et Polyphme s'lancrent au secours du petit ngre et la mle fut complte! Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les principaux habitants au courant de ce qui s'tait pass, et aprs avoir spar les combattants, les explications commencrent. Elles furent longues et laborieuses, l'imptueux Philas interrompant tort et travers; la servante tait de son ct bavarde comme une pie et entte comme une mule. Le cur, qui tait arriv pour tout pacifier, avait beau vouloir la faire taire, il ne pouvait y russir et la persuader de son erreur. --Non, non, Monsieur le cur, rpondait-elle avec obstination. Vous tes la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; a prouve qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui trane la jambe! C'est un galrien chapp qui avait encore les fers aux pieds hier soir, soyez-en sr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le cur, faites arrter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il nous arrivera malheur tous, c'est certain! Sagababa trpignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes; s'il n'avait t maintenu par Polyphme, il se ft jet de nouveau sur sa calomniatrice; sa petite figure grimaante de fureur ajoutait la frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle. Philas jugea propos d'en finir par un coup de thtre. [Illustration 37.png] --Monsieur le cur et vous, Messieurs, dit-il avec majest, les vaines paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle appartient, quoiqu' tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte des personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale leve, je me plais le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insense de son erreur et arrter sa langue, incommensurablement longue et envenime, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espre, et l'on verra ce que nous sommes, c'est--dire, d'illustres voyageurs munis d'un ngre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures glorieuses! A ce discours, les habitants crirent bravo! et merci! Le cur remercia poliment. Polyphme, ne voulant pas tre en reste de gnrosit, glissa un louis dans la main de la servante pour la ddommager de son bonnet perdu. Celle-ci se drida, fit une grande rvrence et, ne voulant pas manquer de bons procds, tira une poigne de noix de sa poche et les offrit Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, aprs rflexion, se mit les manger belles dents. Chacun se spara bons amis. Les voyageurs allrent se reposer dans leur auberge et y soigner le mollet de Philas; ce dernier jugea prudent de se coucher en arrivant et de commander Sagababa un norme cataplasme de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enfle. CHAPITRE XVII LE CATAPLASME Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter Philas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et allait se retirer lorsqu'un cri de Philas le fit bondir. Saindoux, effar, regardait tour tour le petit ngre, la jambe enveloppe et Polyphme, accouru l'exclamation de son ami. --Mais c'est de la moutarde, petit imbcile! s'cria-t-il enfin en revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brle atrocement!... Ote-moi a, tout de suite. SAGABABA, _inquiet_.--Oh! matre moi, faut pas toucher cataplasme; a calme! PHILAS, _se trmoussant_.--Comment, a calme! drlement, par exemple! Diable! cela cuit, au contraire... te-moi vite cette moutarde. SAGABABA, _dsol_.--Matre moi, pas vouloir gurir avec cataplasme? PHILAS, _gigottant._--Pas la farine de moutarde, garnement. Donne-moi de la farine de lin la place de ce fer rouge. POLYPHME, _impatient._--Allons donc! Sagababa, obis ton matre et ne raisonne pas. SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir gurir matre moi; pas ter graine de lin. Polyphme, agac, prit l jambe de Philas et aida ce dernier se dbarrasser du cataplasme pos par le petit ngre dans son dvouement maladroit. En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublrent. Philas allait lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant subitement ses sanglots, se prcipita vers le cataplasme, le saisit et sortit en toute hte. Rests seuls, les deux amis se regardrent avec surprise. --Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphme. --Il comprend enfin sa sottise, dit Philas en mettant sur sa jambe rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il entt? hein! l'est-il? Il achevait peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine triomphante, le fameux cataplasme la main. --C'tre graine de lin, matre moi! s'cria-t-il en entrant. Sagababa est sr, prsent! lui en avoir mang. PHILAS, _ahuri._--Mang quoi? de quoi as-tu mang? du cataplasme? de la moutarde? SAGABABA, _avec force._--Mang cataplasme graine de lin, matre moi; prsent, sr; matre moi mettre a? Polyphme partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa et la mine ptrifie de Saindoux. --Sale garon! grommela enfin ce dernier: goter d'une chose qui vient de toucher un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde, entends-tu, entt mulet! [Illustration 38.png] SAGABABA, _avec nergie._--Matre moi goter cataplasme pour savoir si c'est graine de lin! PHILAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goterai pas. Emporte a tout de suite. Je me soignerai sans toi. Le petit ngre ne rpliqua rien. Il se retira en marmottant: C'est graine de lin; matre moi verra! L'apptit de Philas n'avait pas disparu malgr sa jambe malade. Son djeuner fut copieux et il se mit table le soir, pour dner, avec un entrain gal celui du matin. --Qu'est-ce qu'il y a manger? demanda-t-il en dpliant sa serviette. Du boeuf? Ah! trs bien; j'aime le bouilli, surtout avec de l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garon... merci. Quelques instants s'coulrent pendant lesquels Saindoux, absorb, mangeait lentement. Tout coup, il se retourna vers le ngrillon... --En voil un idiot! s'cria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la moutarde! Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait... --Moi avoir raison; matre moi, voir a enfin! s'cria-t-il. C'tre graine de lin de ce matin! PHILAS, _abasourdi._--a, c'est le cataplasme de ce matin? SAGABABA, _avec joie._--Oui, matre moi. PHILAS, _suffoqu._--Ce que tu as mis sur ma jambe?... SAGABABA, _de mme._--Oui, matre moi; pas farine de moutarde, hein? La parole expirait sur les lvres de Philas... Il se tourna machinalement vers Polyphme. Ce dernier qui, heureusement pour lui, n'avait pas encore dgust la fameuse graine de lin, riait aux larmes et du dialogue et de la figure des interlocuteurs. Enfin Philas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la lana la tte de Sagababa en criant de toutes ses forces: --Sale polisson! Le petit ngre, la figure inonde de cette pte gluante, disparut en un clin d'oeil et courut se rfugier dans la cuisine. Mais le dner tait fini pour Philas, coeur par ce que venait de lui faire avaler Sagababa. Il assista tristement au repas de Polyphme et se retira chez lui le soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si despotiquement. --Avant de partir pour la Pologne, mon trs cher, dit Polyphme au gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rtabli; allons donc faire une promenade dans les environs; pour nous viter toute fatigue, je suis d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus rapide. --Je ne demande pas mieux, s'cria Philas; il y a longtemps que je n'ai conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. H! Sagababa, fais-nous venir l'hte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion. Sagababa se prcipita pour obir et revint bientt, escort de l'hte qui venait d'tre mis au courant par lui de ce dont il s'agissait. L'HTE, _affair_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval? J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on attelle immdiatement? --Certainement, rpondit Philas enchant. Sagababa, va l'aider et reviens nous avertir quand tout sera prt... N'est-ce pas, cher Tueur? POLYPHME.--Un instant! vous tes trop confiant, Saindoux; allons voir ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une rosse; la voiture et le cheval doivent tre convenables. PHILAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre quipage, avant de nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident... L'HTE, _vex._--Ces Messieurs vont voir par eux-mmes qu'ils peuvent avoir toute confiance en moi! Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escorts de Sagababa, s'taient dirigs vers la remise. L'hte leur exhiba alors triomphalement un horrible vhicule ressemblant beaucoup une gigantesque araigne. Un petit sige, avec une bote mobile destine mettre des chiens, tout par sa disposition semblait dsagrable et ridicule. Les touristes se regardrent avec indcision. --Qu'en dites-vous? demanda enfin Philas. POLYPHME, _haussant les paules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y a pas dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela sous la main. [Illustration 39.png] SAGABABA, _se rcriant._--Matre moi peut pas aller l dedans. C'est impossible... pas assez de place pour trois. PHILAS.--Est-ce que je songe t'emmener aujourd'hui, petit imbcile! Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture. SAGABABA, _vivement_.--Matre moi prend pas Sagababa? PHILAS.--Ma foi non! SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter matre moi! Lui aller sur genoux de matre moi. Bien, comme a? PHILAS.--Ide saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et m'craser de ton poids? dans une promenade d'agrment! va te promener pied o tu voudras; je te donne cong jusqu' ce soir. Allons voir le cheval prsent, Polyphme. Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hte, laissant Sagababa humili et dsappoint... Mais, nous le savons, le petit noir tait entt. Il ne se tint pas pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, part quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien. Les deux amis avaient examin le cheval. Il paraissait vigoureux, mais il avait une jambe de derrire enveloppe de linges et soigneusement ficele, ce qui veilla la mfiance de Philas; les plaisantes remarques de Polyphme excitrent l'indignation de l'hte. PHILAS, _avec fermet_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-tre un invalide! POLYPHME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce vtran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon hte? L'HOTE, _suffoqu._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact, sachez-le. Il a une corchure, voil tout. Cela arrive tout le monde, Monsieur en est la preuve. PHILAS, _mcontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez pas une bte, entendez-vous! Modrez vos ides biscornues et dveloppez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il faut que je voie pour croire. [Note 15: Philas veut dire saint Thomas.] POLYPHME.--Vous dites, mon ami? PHILAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation historique pour confondre notre hte. La gaiet de Polyphme flatta Philas qui, persuad que son ami riait de la colre de l'aubergiste, fit chorus avec entrain. L'hte, ayant dvelopp avec humeur les bandages qui cachaient la jambe malade, fit voir qu' part des corchures en voie de gurison, l'animal n'avait, en effet, rien de srieux et qu'il pouvait trs bien marcher. On reficela le tout et l'hte, radouci par la perspective d'un bon paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux touristes. CHAPITRE XVIII PROMENADE EN VOITURE Au moment de monter dans le tilbury, Philas regarda autour de lui. --Que cherchez-vous, Philas? demanda Polyphme. --Je regarde o est pass ce drle de Sagababa, rpondit Saindoux; je voulais lui recommander... --Bah! repartit Polyphme avec impatience; il a dj profit de votre permission, allez! il est courir de ct et d'autre. Montez donc, mon cher, et laissez ce gamin tranquille. Les touristes s'installrent dans la voiture. --Pristi! que c'est troit! s'cria Philas. --Et dur! gmit Polyphme. --Il me semble tre dans un collier de force! continua Saindoux en faisant des contorsions. --Je suis convaincu que le sige est rembourr de clous et d'instruments malfaisants, ajouta son ami. L'hte se serait de nouveau fch tout rouge, si les jeunes gens n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il ouvrit deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait, la paille qui remplissait la bote s'agita et l'hte vit apparatre la tte laineuse de Sagababa. --Messieurs, s'cria-t-il, Messieurs, arrtez! vous chargez trop la voiture... la caisse n'est pas... Le bruit des roues empcha les jeunes gens d'entendre les rclamations de l'aubergiste et le ngrillon, se doutant que l'hte voulait dnoncer sa prsence, lui fit de son trou une grimace hideuse. ... Mais la joie du petit ngre parvenu ses fins fut de courte dure. La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commenait regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouett par Philas, allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal l'aise, entendait avec dpit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le cheval. --Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle matre moi, furieux! tirer les oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa l'auberge... Et l'hte, rire de Sagababa. Si moi pouvais arrter diable de cheval... Ah! lui avoir ficelle qui pend jambe malade. Bon, a! moi tirer dessus et lui aller au pas. Enchant de son ide, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde mal rattache qui tranait et il l'attira lui... L'effet fut magique; le cheval s'arrta tout court. PHILAS, _tonn_.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons! hue! Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succs. [Illustration 40.png] POLYPHME.--C'tait trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal, va donc! Polyphme piqua la croupe avec son bton ferr. Le cheval, excit d'un ct, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnire par le rus ngrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une faon si bizarre que Polyphme fut pris d'un fou rire. PHILAS, _rageant._--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misre de se trouver ainsi avec une bte clope... Elle est jolie, notre promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une ide... Voil une rivire, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien sa jambe et il remarchera. En disant ces mots, Philas dirigea le cheval sur la berge... avant que Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau jusqu'aux oreilles. Aveugl, effray, il tira convulsivement sa ficelle avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et fit verser la voiture; promeneurs et quipage, tout culbuta sur la rive. En se remettant sur ses pieds, encore tout tourdi de la chute, Philas regarda machinalement autour de lui. Quelle ne fut pas sa stupfaction en voyant le petit ngre ses cts?... POLYPHME, _se relevant._--Ah! tout se dcouvre enfin! Ou je me trompe fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! o tais-tu, polisson? et qu'as-tu fait? Boulevers de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'ide de mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baisss et la voix tremblante, ce qu'il avait imagin pour empcher le cheval de trotter. Philas coutait, bouche bante... Quand le coupable eut fini, il se tourna vers Polyphme. --Et vous croyez, Tueur, s'cria-t-il, que a se passera tranquillement comme a! que faire ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expdiais dans son pays natal, il ne l'aurait pas vol et nous serions tranquilles; qu'en dites-vous? A ces mots, le ngrillon clata en sanglots bruyants. --Sagababa, jamais quitter matre moi, cria-t-il; moi, me cramponner lui et jamais lcher... Et il se prcipita sur Saindoux qu'il treignit avec dsespoir. Philas tenta vainement de se dptrer; il le pouvait d'autant moins qu'il n'tait nullement aid par Polyphme, celui-ci ne perdant pas une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que Sagababa lcherait prise, retournerait l'auberge et y attendrait patiemment les voyageurs. Ceux-ci, enfin dlivrs du petit ngre, relevrent la voiture, rafistolrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le cours de leur promenade. Entrans par la beaut des sites, les jeunes gens n'avaient pas remarqu le changement de l'atmosphre et les signes menaants d'un orage prochain. Lorsqu'ils s'en aperurent, ils changrent de direction et voulurent revenir rapidement l'auberge. Mais le cheval, fatigu, refusa d'aller autrement qu'au pas et les voyageurs essayrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se rsigner marcher comme un enterrement, dans une obscurit croissante. Les nuages assombrissaient le ciel de plus en plus. Un clair flamboyant fit sortir tout coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop ensuite, au grand contentement de Polyphme qui se fiait son instinct, mais la grande terreur de Philas que cette course folle pouvantait. --Arrte!... hol... ho!... ho l! criait-il en tirant sur les guides. Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de mort, c'est sr! cette bte devient infernale... --Et les morts vont vite! remarqua Polyphme d'un ton lugubre. --Saprelotte! s'cria Philas en frissonnant, vous avez de fichues ides, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes dernires volonts... Un clat de rire de Polyphme interrompit Saindoux. PHILAS, _scandalis_.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prvoyez donc rien demander? rien ... ae!... Sans s'en douter, les promeneurs taient arrivs l'auberge et le cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroch le tilbury la borne. Philas fut lanc dans les bras de l'aubergiste, et Polyphme sur le dos de Sagababa, en train de dvorer une tartine. Aprs le ple-mle de cette brusque arrive, chacun reconnut avec plaisir qu'il tait sain et sauf et alla se refaire et se reposer, grce un bon souper et un bon lit. CHAPITRE XIX LES LOUPS --En route pour la Pologne! dit joyeusement Philas son ami, deux jours aprs leur promenade. Vous savez que nous allons y prluder nos grandes chasses. Nous essayerons l si les loups ont la peau dure. Polyphme souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se dirigrent vers la Lithuanie, o ils comptaient se donner les motions de chasses aux loups. Le voyage fut heureux, part les dolances de Philas sur le froid et les gmissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchrir sur son matre. Les touristes arrivrent sans encombre l'endroit le meilleur pour s'installer et y attendre le moment favorable des chasses. Les prparatifs de Polyphme furent srieux; il s'agissait de courir de vrais dangers et le jeune homme fora Saindoux se munir de tout ce qui lui sembla ncessaire. Philas avait nanmoins fait en cachette quelques prparatifs bizarres, aid par Sagababa qui se montrait tout fier de la confiance que lui tmoignait son matre. Polyphme, intrigu, chercha vainement savoir en quoi consistaient les arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut rpondre que fort vasivement et Polyphme ne put tirer du ngrillon qu'un loge emphatique de matre moi. Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le temps profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se revtit dans les campagnes d'une paisse enveloppe de neige. Les sapins seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu' demi cachs sous leur parure blanche. Les eaux glaces offrirent alors aux chasseurs des passages srs et solides. Les jeunes gens, enchants, se concertrent avec quelques propritaires seconds par leurs paysans, et un beau matin ils montrent en traneau et se dirigrent vers une des sombres et vastes forts dont regorge la Lithuanie. La chasse devait se faire sans descendre de traneau et Polyphme croyait que Philas avait adopt comme lui cette manire de chasser, la plus sre pour des trangers inexpriments. Mais il avait compt sans l'enttement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le froce gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philas, et sa stupeur fut grande en n'apercevant pas le traneau de Saindoux dans lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux ses compagnons. Ceux-ci n'avaient pas plus remarqu que Polyphme la disparition de Philas... On s'arrta, on appela, mais en vain. Personne ne rpondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite, montrrent tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientt le danger augmenta... Une bande de loups gagna de vitesse les traneaux, et les chasseurs durent se dfendre coups de feu d'abord, puis coups de crosse. Des hennissements parlant non loin de l firent dresser l'oreille aux loups. Ils se prcipitrent en grand nombre vers l'endroit d'o venaient ces clameurs, et les combattants purent s'arrter et venir bout du reste de la bande. Polyphme tait dvor d'inquitude! Il avait cru entendre, non seulement les hennissements qui avaient attir les loups, mais des exclamations pousses par Philas... Il en fit part ses compagnons. Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqu par Polyphme. Le jeune homme dut se rsigner les accompagner et cder leurs raisonnements. --Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de danger immdiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est dj la proie des loups qui l'auront dvor en mme temps que les chevaux. Pendant qu'ils s'loignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce qu'taient devenus Philas et Sagababa. Lorsqu'on tait entr dans la fort, le gros Saindoux avait peu peu ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa. --Hein! petit, est-ce bien manoeuvr? s'cria-t-il. Allons par cette route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une heure; tu verras. --Et puis revenir la maison aprs, pas vrai, matre moi? demanda Sagababa dont les dents claquaient de peur. PHILAS.--C'est vident, nigaud. Ds que j'aurai mon affaire, je ne resterai pas ici o il fait un froid... de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voil un beau sapin, nous y serons l'abri de la neige. Arrtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache les chevaux l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous chappent en entendant tirer; l, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu fais, prsent? En effet le petit ngre, aprs avoir obi son matre, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la fort qu'il supposait peu visite par les btes fauves, tait nanmoins mal son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change Sagababa et prorait-il en consquence. --Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper l-haut comme un lzard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un... Misricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous vous taire, sales btes... Comment les dtacher? Les loups arrivent... Aide-moi grimper, Sagababa, ou je suis perdu!... [Illustration 41.png] Il fut heureux pour Philas que l'excs de la terreur l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il tait peine sur l'arbre lorsque les loups arrivrent. Ils se jetrent avec la frnsie de la faim sur les chevaux; malgr les ruades dsespres de ces pauvres btes, ils eurent bientt mis en pices l'attelage de Philas. Du haut de son arbre Saindoux, les cheveux dresss sur la tte, les regardait faire tandis que le ngrillon, au comble de l'pouvante, poussait des cris aigus et se cramponnait aux jambes de son matre. --Tais-toi, Sagababa! disait Philas d'une voix entrecoupe; a ne sert rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y a plus rien manger. --Et nous? gmit Sagababa en claquant des dents. Philas bondit. --Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'cria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphme qui ne sait pas o nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans le traneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une ide... Ta carnassire, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de piqre empoisonne; c'est le moment, pour sr. Ton couteau, prsent; merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite bouteille... C'est a. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je vous prpare... [Illustration 42.png] Tenant deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment o la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent le dvorer. Pendant quelques minutes, Philas frappa sans relche... Peu peu la bande s'claircit. De nombreux vides se firent et le moment arriva o il ne resta plus que quelques loups effrays qui s'enfuirent en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de l. Sagababa tait dans le dlire de la joie en voyant les btes fauves diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philas. Il se mit caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs guidrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivrent bientt dans une clairire o ils virent un spectacle qui les stupfia... Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les autres demi dvors, se tenait le gros Saindoux, debout, appuy sur sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin, Sagababa se livrait une voltige effrne et, dans le lointain, quelques loups disparaissaient en hurlant. --Ah a! voyons! s'cria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce que je rve tout veill? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philas? vivant, malgr ces innombrables ennemis? Comment tes-vous venu bout de les dtruire en telle quantit? Peste! c'est prodigieux... --Mon cher, rpondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, armez-vous d'une lance empoisonne et pique/ dans le tas. Voil! SAGABABA, _criant_.--Monter dans gros arbre. tre l'abri de grandes dents et faire manger chevaux sans faire manger ngrillon, voil! Les rires des chasseurs salurent la fin de cette explication faite d'une voix perante. Elle diminuait singulirement les mrites guerriers de Philas. Ce dernier, tout en se mordant les lvres, ordonna son petit ngre de venir le rejoindre et l'on procda l'enlvement et au chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol. Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun s'empressa de venir admirer les trophes du gros Normand et lui faire raconter ses exploits. On riait de son ide originale. On regrettait de n'en avoir pas fait autant. Enfin, aprs un banquet suivi d'un punch gnral, chacun alla se reposer des motions de la chasse en flicitant le hros de ce jour. Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir crit ses amis de France son nouvel et intressant exploit. CHAPITRE XX LES CHEVEUX DE PHILAS A son rveil, Philas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui apportait son djeuner, pousser un grand cri et laisser tomber bruyamment le plateau. --Animal! s'cria-t-il, rveill en sursaut d'une faon aussi dsagrable. Qu'est-ce que tu as? Pour toute rponse, Sagababa appela Polyphme d'une voix glapissante; ce dernier arriva moiti habill, effar des clameurs du petit ngre. --Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? rptait Philas interloqu. Il est fou, c'est sr! mettez-le donc la porte, Tueur. Il est assourdissant, ma parole! SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! matre moi, plein de sang sur tte. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains loups, bien sr. --POLYPHME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit l, Philas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous bless? PHILAS, _bahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne sais pas ce que vous voulez dire... Et en achevant ces mots, Saindoux effar se ttait les cheveux. Il poussa un grand cri son tour en regardant ses mains... elles taient pleines de sang! Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphme, effray, saisit une serviette et il pongea soigneusement la tte de son ami. Philas constern le laissa faire et six cuvettes furent tour tour ensanglantes! six serviettes furent tour tour imbibes de sang. Le mdecin, mand en toute hte, dclara que ce phnomne arrivait de loin en loin; il avait t, pour sa part, dj tmoin d'un fait de ce genre... Saindoux conmena ds lors passer l'tat de phnomne! A peine lev, il se vit l'objet de la curiosit gnrale. Chacun se poussait, se pressait pour voir la tte de sang du Frantzousse. Sagababa ne quittait plus son matre d'une semelle. Il le suivait d'un air lugubre, les yeux invariablement attachs sur la chevelure excentrique de Saindoux et poussant de temps autre des soupirs fendre des rochers. Polyphme, quoiqu'encore inquiet, tait pourtant plus rassur par les affirmations ritres du mdecin; ce dernier protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il ft, n'tait nullement dangereux. Cela arrivait la suite d'une forte motion et la teinte sanglante de la chevelure devait disparatre peu peu. Philas, dj trs ennuy de son aventure, le fut encore plus par l'arrive imprvue de son cousin, le docteur Crakmort. [Illustration 43.png] Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrta soi-disant pour voir son parent, en ralit par curiosit scientifique. Cette tte rouge le transporta d'admiration et il demanda, sance tenante, une consultation. Le mdecin de Philas accepta poliment la proposition, mais Saindoux fit la grimace, tant dj fort agac de sa position. Polyphme, pressentant quelque chose de drle, se hta de venir. Quant Sagababa, convi de sortir, il se cramponna en hurlant au sige de son matre. On le laissa donc l, afin d'avoir la paix. Le docteur Crakmort commena par faire un long discours sur les cas curieux que la science aime constater. L'autre mdecin avait beau le rappeler la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille; voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'cria enfin: --En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui? la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique norme, zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze conzure, z'implore mon parent que ce phnomne rend illustre zamais, de ne pas perdre sa tte! (tonnement gnral.) Oui, la science, dans ma personne de parent et de mdecin, rclame cette tonnante sevelure. Mon cousin la doit la mdecine: elle l'aura... PHILAS, _bondissant_.--En voil une toquade! il veut me guillotiner, prsent!... Polyphme riait comme un bossu. L'autre docteur tait abasourdi; Sagababa ouvrait de grands yeux effars et paraissait ne pouvoir y rien comprendre. CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous prenez trop violemment la soze. Ze ne rclame que votre sevelure. POLYPHME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper, alors? c'est gentil! PHILAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y vienne donc!... CRAKMORT, _se rcriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de me faire une donation en bonne forme de votre tte, afin qu'aprs votre mort ze puisse analyser scientifiquement... Ici Sagababa, dont les regards devenaient froces, intervint inopinment dans la discussion. Il se prcipita avec furie sur Crakmort, se jetant sur sa figure qu'il gratigna de belle sorte; arrach de l par les jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de telle faon que le docteur, dj ahuri de l'attaque, abandonna la partie et s'enfuit, laissant les deux amis, moiti riant moiti grondant, empcher Sagababa de se lancer sa poursuite. Le second mdecin haussait les paules et traitait crment le Marseillais de vritable fou. Ainsi se termina la consultation. Philas, pour viter toute moquerie, se fit raser la tte. Ce ne fut pas sans peine. Le barbier frmissait, tout en prparant ses rasoirs, et ne procdait cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins que l'ordre du mdecin pour le dcider manier cette crinire sanguinolente. A la grande joie de Philas, cette importune chevelure tomba enfin, sous la main agile du barbier. Sagababa gambada avec frnsie, lorsque son matre mit solennellement un bonnet de coton destin le prserver du froid: le barbier dit en se retirant quelques mots qui intrigurent Polyphme. [Illustration 44.png] --Qu'est-ce qu'il a donc se rjouir de gagner une bonne somme? demanda-t-il Philas. --Est-ce que je sais! rpondit Saindoux non moins tonn. Je lui ai donn ce que le mdecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse affaire, pourtant! On eut le soir la clef de ce mystre. Pendant le dner, Sagababa remit son matre une lettre que Saindoux ouvrit avec indiffrence. A peine en eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri sauvage et regarda tout le monde d'un air gar. --Qu'y a-t-il, mon cher? s'cria Polyphme avec inquitude. --Tenez, lisez cela, dit Philas d'un air lugubre, et dites-moi si ce qui m'arrive n'est pas pouvantable? tre condamn savoir ma chevelure dans un muse de gredins, quelle destine! Sans rien comprendre ces lamentations, Polyphme ouvrit la lettre et lut ce qui suit: Touzours ser cousin, Votre esslente ide de vous faire raser la tte m'a donn gain de cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle et sur ma promesse d'une risse rcompense, les magnifiques seveux que vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et ze vais les prparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer, ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au muse de curiosit de Londres. Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs clbres, ce sera nanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connatre scientifiquement ce cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire, cette belle sevelure sera orne de l'inscription suivante: Seveux de l'illustre Philas Saindoux, Trop effray d'avoir vu un loup. A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront, envoyez-m'en encore, ze vous prie. Votre cousin dvou. Docteur Crakmort. P. S. Z'ai pay vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud. --Peste! c'est contrariant, observa Polyphme en finissant la lettre. Mais il n'y a rien faire. --Contrariant, gronda Philas, les dents serres; dites pouvantable, infme, hideux! Rien faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon garon; allons nous informer chez cet atroce barbier o se trouve le docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de son argent, bien entendu. --Tiens! c'est une bonne ide que vous avez l, dit Polyphme en se levant en sursaut. J'en suis, moi! --Moi aussi! moi aussi! s'crirent quelques jeunes Polonais des environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui djeunaient avec eux ce jour-l. Sagababa, sans rien attendre, s'tait prcipit la recherche du barbier. Il revint bientt, la tte basse, retrouver les jeunes gens qui discutaient encore sur les moyens prendre. --Matre moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux tre parti. --Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'cria Philas en plissant. Le ngrillon hocha la tte d'un air attrist. --Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement. Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientt avec imptuosit. Polyphme crut une attaque de folie et lui saisit le bras, mais l'explication de Philas le dtrompa vite. --J'ai mon affaire! s'cria ce dernier en clatant de rire. En chasse, mes amis! allons l'afft du docteur. Les routes sont mauvaises; je sais o il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je r'aurai mes cheveux ou je mourrai la peine! Hein? a y est-il? Un hourra gnral accueillit sa demande. --Et quelles armes prendrons-nous, mon gnral? demanda Polyphme, trs amus de l'ide de Philas. --Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spcialement, rpondit Saindoux avec majest. On prpara la hte les traneaux; on prit quelques provisions, chacun s'enveloppa chaudement et bientt l'expdition partit au grand galop de chevaux vigoureux. On alla se reposer dans un petit village quelque distance de l'endroit o voulait se poster Philas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait la route permit aux chasseurs de se cacher srement; ils s'installrent dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perante tait connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte dlabre fut arrange en un clin d'oeil de faon devenir un abri suffisant On y fit mme du feu, quoiqu'avec prcaution, pour ne pas exciter les soupons de Crakmort. Mais Philas ayant spcialement demand de faire et de maintenir ce feu, on accda son dsir. Le soleil allait se coucher et jetait quelques ples rayons sur la plaine neigeuse, lorsqu'un traneau apparut au loin dans la route. Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, le sourire sur les lvres et trs intrigu de ce que voulait faire Saindoux pour se venger. CHAPITRE XXI CHASSE AU... DOCTEUR! Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal l'aise. Il tait naturellement mfiant; son escapade l'occasion de la chevelure rouge le rendait d'autant plus agit. L'oeil au guet, l'oreille tendue, il tonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il en ft, qui supportait imperturbablement les excentricits continuelles de son matre. Le conducteur du traneau enrageait, lui. Jamais il n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantt il fallait aller comme le vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il tait poursuivi; tantt il lui fallait s'arrter et couter. Parfois mme, Crakmort avait exig qu'on se cacht dans des ravins, pour laisser passer d'autres traneaux qui lui paraissaient suspects. Au fur et mesure que l'heure s'avanait, le Marseillais se rassurait un peu, cependant; il commena mme se parler demi-voix en gesticulant violemment, ce qui lui tait habituel; particularit qui fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutum ces manires bizarres. --Ze respire! disait-il. Z'tais sot de me croire poursuivi. Il est vident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il pas donn ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les dposer dans les mains scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus l'tre prsent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de l'inscription destine sa sevelure. a a d le fsser. La plaisanterie (car c'tait une plaisanterie) tait trop forte!... mais... ze voulais le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volont. Ze voudrais savoir quelle figure il fait l'heure qu'il est.... Narcisse, le domestique auvergnat, avait cout paisiblement son matre, tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur tait toujours muni. A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de l'oeil l'objet qu'il fixait: --Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colre, allez! --Hein! s'cria le docteur en bondissant; o vois-tu a, toi? --L bas, dans che petit bois, rpliqua paisiblement Narcisse. Il vient de che pochter prs de chon ngre, Chagababa, comme on l'appelle. Ch'est-il un nom chrtien, cha, Monchieur? Mais le docteur effar ne songeait pas lui rpondre. Il avait regard son tour et il apercevait distinctement la tte de Sagababa. C'en fut assez pour tout deviner... Il se vit dj pris, traqu, trait Dieu sait comment! par Philas exaspr. Il se souvenait de la colre de Saindoux Marseille, colre dont le docteur frmissait encore. Dans son effroi, il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa presque, force de tirer sur lui. --Arrte, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une embuscade l-bas, prpare contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp... Allons par la traverse, par des ravins, par tout, except par l... Le conducteur se dgagea avec colre. --Mais il est fou, fou lier, votre matre, s'cria-t-il en s'adressant Narcisse. Je m'en tais dj dout. Il faut le faire soigner la ville voisine. Aidez-moi le maintenir jusque l.... Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre terre. Le docteur s'arrachait les cheveux! --Mon ami, mon ser ami, gmit-il en se jetant genoux devant le conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, l-bas, des ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands danzers!... Le conducteur ouvrit des yeux normes et mit ses chevaux au pas. Crakmort commena respirer... Il lui expliqua rapidement quel tait son plan. Il voulait abandonner le traneau et faire monter chacun sur un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que c'tait pour des cheveux qu'il avait emports, le conducteur retomba dans son incrdulit et ne voulut rien couter de plus. Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de l'or dans la main. Cette manire de le persuader le rendit docile et charmant. Tout en continuant prendre le docteur pour un fou, il se prta complaisamment ses ides... ses bizarreries, pensait-il. Les allures singulires du traneau avaient inspir de la dfiance aux conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs cheval et les envoyrent se poster aux endroits par o il tait possible de passer. Ils constatrent bientt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands cris retentirent et l'on vit rapparatre sur la route trois cavaliers, poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant fond de train. Le cheval du docteur s'tait emport; son domestique le suivait aveuglment et le conducteur les accompagnait en se demandant comment tout cela allait se terminer.... Dans cette course folle, Crakmort perdit tour tour chapeau, pelisse et lunettes. Cramponn la selle, il se croyait absolument perdu! Arriv prs du petit bois, un lasso habilement lanc fit rouler son cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se passait, le Marseillais se voyait relev, saisi, entran dans la hutte et attach sur un tronc d'arbre. Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible cousin! Debout, les bras croiss, les sourcils froncs, son bonnet de coton enfonc crnement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux terrifis du docteur, l'image de la vengeance. [Illustration 45.png] Polyphme se tenait prs de lui d'un air sinistre, avec un revolver dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens l'avaient scrupuleusement imit. --Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante. --Il n'y a pas de cher cousin ici, rpondit Philas de sa voix la plus creuse. Il y a un ennemi mortellement offens qui veut r'avoir son bien, menac d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus scandaleuse encore! Le docteur maudissait son ide. --Trs ser cousin, c'tait une plaisanterie, gmit-il en joignant les mains. Ze n'ai zamais voulu faire srieusement cela. Ze voulais seulement faire voir scientifiquement... Un cri d'indignation de Philas le fit s'arrter court en palissant. --Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? dclama Saindoux (qui tait, au fond, ravi de cette scne et du rle qu'il y jouait), plaisanter avec... moi! J'ai tu des loups, Monsieur! j'ai tu des lions, Monsieur! un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur... Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des cris dsesprs. --On m'assassine, hurlait-il! moi, l'aide, au secours! au feu!... Philas saisit pleines mains l'paisse chevelure du docteur et lui cria: --Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute: cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes. Pourtant, je te ferais grce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu? --Non, hurla Crakmort, tout plutt que de m'en sparer!.. --N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors la voix tranquille de Narcisse qui tait entr sans qu'on s'en apert. Vl vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'l l'cas que nouj en faigeons. Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de Saindoux, trsor que le docteur lui avait imprudemment confi. Un cri de joie et une exclamation dsole accueillirent ce coup de thtre. Philas se rjouissait; le docteur se lamentait tout haut. --Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder tout prix ce trsor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas anantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature... --Puisqu'il en est ainsi, dclara majestueusement Philas, je vous lche et je vous restitue ma parent, cousin. Plus vingt francs que je vous dois et que je donne Narcisse. Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets pars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philas, rassrn, promit au docteur une mche de ses cheveux, ds qu'ils repousseraient (s'ils avaient encore une teinte scientifique), la condition expresse que lesdits cheveux ne seraient jamais montrs en public et ne sortiraient pas de la collection particulire de Crakmort. On campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se ddommageait amplement de la contrainte passe. Le docteur, rassur, se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse fraternisrent et l'on se spara en se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent l'auberge, o ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur intention tait de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et trop peu visit. CHAPITRE XXII LES CHENILLES Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux amis. Ils visitrent villes et villages et allrent jusqu'en Crime, o ils admirrent la superbe vgtation et la dlicieuse temprature dont on y jouit. Ils passrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se lassaient pas d'tudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger et de profiter. La chaleur les surprit et les obligea de sjourner quelque temps dans le gouvernement de Saratoff. Philas commena alors se dsoler et grognait tout haut. La cause de ce mcontentement provenait d'un vrai flau, qui s'tait abattu sur cette partie du pays. Une invasion de chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette anne-l, un aspect morne et dsol. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles! Les arbres ressemblaient des spectres dcharns, des images personnifies de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les btes malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils s'aventuraient, faire quelques promenades. Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui tait en train de s'habiller. --J'ai trouv un agrable emploi de ma journe, Tueur, dit-il d'un air rayonnant, et je vous invite partager avec moi un dlicieux bain froid. --O donc allez-vous pour cela? demanda Polyphme avec indiffrence. PHILAS.--Dans une rivire, non loin d'ici. C'est charmant, parat-il. Sagababa m'accompagne. J'ai lou une barque et je m'y promnerai quand je serai las de nager et de me baigner. Ce sera dlicieux! Allons, venez-vous? POLYPHME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir vous voir patauger, mon trs cher. PHILAS, _vex_.--Dites nager, mon illustre ami. POLYPHME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le rpte; je tiens mon mot, vous me donnerez raison vous-mme ce soir. Mais partons; profitons du moment o la chaleur n'est pas accablante. Philas appela le ngrillon, se munit d'un vtement de bain et les voyageurs se dirigrent vers l'endroit o devait se baigner le gros Saindoux. C'tait un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir pargn les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et frais. Tout bloui du passage de la lumire une demi-obscurit, press par Polyphme qui semblait avoir une hte singulire de voir son ami dans l'eau, Philas plongea sans rflexion. Il reparut promptement et se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations entrecoupes... Il tait couvert de chenilles de la tte aux pieds! Ces btes malfaisantes s'taient loges en masse sur les arbres. Le vent les avait fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivire d'une crote paisse, masse odieuse qui s'attachait Philas crisp et saisi d'horreur... [Illustration 46.png] Sur la rive, Polyphme riait se tordre; il avait prvu ce qui arrivait. Le dvoment maladroit de Sagababa qui avait saut dans le bateau et qui crasait les chenilles sur le corps de son matre contribuait augmenter son hilarit. Philas tait hors de lui! Il aurait voulu pouvoir la fois gourmander Polyphme, faire lcher prise Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et fuir cet odieux endroit! ... Ses paroles se ressentaient du dsordre de ses ides. --Bien! donnez-vous-en votre aise, Tueur! disait-il d'une voix concentre. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges l un joli empltre. Ah! les horreurs de btes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans les oreilles et sur le front... Ae! je sens qu'il m'en court dans les cheveux... Allez la rive, batelier, la rive! il ne comprend pas, l'imbcile, et il rit, par-dessus le march! c'est en devenir fou!... [Note 16: Expression normande pour dire riez bien votre aise.] Il se prit les cheveux poignes, y crasa une vingtaine de chenilles, retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivire. Il nagea entre deux eaux, aborda, passa fivreusement devant Polyphme qui clatait de plus belle et commena une course effrne vers son auberge, suivi de Sagababa. La vue de cet tre ruisselant, tout couvert de chenilles, ptrifia la population. L'aubergiste ne reconnut pas Philas et lui barra le chemin. Celui-ci s'indigna, lana une poigne de chenilles au nez de l'hte qui se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite, s'lana dans sa chambre et s'y enferma double tour. [Illustration 47.png] Persuad qu'il avait affaire un malfaiteur, l'hte appela grands cris et commenait ameuter la population lorsque Polyphme, arrivant son tour, apaisa le dsordre. Il expliqua l'hte ce qui venait de se passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphme, alla prparer un dner particulirement bon dont il donna un menu apptissant. Le jeune artiste connaissait fond le caractre de son compagnon, aussi ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que Philas entra dans la salle manger, sombre, les traits contracts et gardant un silence farouche. Polyphme continua un croquis en disant ngligemment: --Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un apptit froce. Aussi ai-je veill au menu, qui vous plaira, j'espre. Tenez, le voil. Donnez-moi votre avis l-dessus; vous tes connaisseur et je ne me consolerais pas d'tre dsapprouv par vous. Les traits de Philas commencrent s'claircir; il prit le menu et lut en silence, mais bientt une exclamation lui chappa. --Tout cela est bien choisi; ce sera dlicieux, Tueur; j'en serais enchant, si... POLYPHME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le coeur. PHILAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous tiez pas moqu de moi ce matin. Je ne peux pas digrer a, Tueur! non, je ne le peux pas. POLYPHME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle ide! vous auriez d faire chorus, au contraire. PHILAS, _vex_.--Voil qui est bon, par exemple! POLYPHME, _navement_.--Mais certainement. Ce Sagababa tait tellement drle... PHILAS, _se dridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a sembl cocasse, ce petit. POLYPHME, _renchrissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait une mine effare qui tait impayable! Vous n'avez donc pas remarqu la chenille qui se balanait au bout de son nez? a l'a fait ternuer! Ah! ah! ah! PHILAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperu! POLYPHME.--Oh! cela ne m'tonne pas; rien ne vous chappe! PHILAS, _flatt_.--Oui, j'observe assez bien, en gnral. La paix tant faite, les jeunes gens dnrent gament et organisrent le dpart. Ils allrent donc gagner le chemin de fer, qui tait quelques lieues et ils y montrent joyeusement, dbarrasss, ce que croyait Saindoux, de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un frisson. Mais sa joie ne fut pas de longue dure. Au bout d'un quart d'heure de marche, le train se ralentit, puis s'arrta tout coup... Les voyageurs se regardrent, tonns. --Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphme. --Nous sommes probablement la station, observa Philas. Quelle drle de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare... --Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se trouvait dans le mme compartiment que les Franais. Il y a un arrt forc, car j'entends les employs s'exclamer comme s'il tait arriv quelque chose d'trange. Je vais m'informer. Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reut une rponse qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses compagnons intrigus et leur dit: --Messieurs, notre train est arrt par les chenilles. --Par?... demanda Polyphme abasourdi. --Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche. --Oh! les infmes btes! s'cria Philas, sortant de la stupfaction o l'avaient plong les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises pour cela, Monsieur, sans vous commander? --Nous avons affaire une vritable lgion, Monsieur, rpliqua le jeune homme en souriant. Les chenilles se sont accumules de telle faon sur la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans pouvoir avancer[17]; regardez plutt. Il est facile de vous en rendre compte. [Note 17: Historique. Arriv en 1875 dans le gouvernement de Saratoff. Ce fait a t transmis l'auteur par une de ses parentes russes.] En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente force, descendaient de wagon et allaient voir par eux-mmes ce qu'il en tait. Nos deux amis en firent autant et constatrent l'effet bizarre produit par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une paisseur norme! Les secours arrivrent bientt; on nettoya les roues; on dblaya la voie avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis avec sa vitesse accoutume. Les jeunes gens ne s'arrtrent qu' Moscou. Ils y sjournrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville clbre qui eut l'honneur d'arrter la marche de Napolon et dont l'incendie sauva la Russie entire. CHAPITRE XXIII EFFETS DE GELE Philas jubilait! il avait peu peu, force de persvrance, appris quelques mots russes qu'il prodiguait tort et travers en les estropiant, ce qui amusait normment Polyphme, car tantt les Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantt ils feignaient malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philas de longues conversations qui semblaient les intresser beaucoup. Cela ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les loges de Polyphme, sur son admirable facilit de se tirer d'affaire et de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientt que Philas prit l'habitude de mler tout propos dans sa conversation quelques mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau ne fut pas perdu pour le malin Polyphme. --Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philas, un mois aprs leur arrive Moscou. --Quels projets, mon bon? dit Polyphme paresseusement tendu sur un canap. --Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voil l't qui s'avance. Allons-nous partir tout de suite pour Ptersbourg et, de l, filer en Sibrie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Ocanie et finir par l'Amrique? Et puis _vidons_[18]... [Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.] --Comme vous y allez! observa Polyphme en billant. Certes oui, nous allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis d'avis de partir qu'aprs avoir fait quelques chasses l'ours et aprs nous tre encore aguerris contre le froid. --Vous avez besoin d'tre aguerri, vous? demanda Philas d'un ton ddaigneux. --Certes oui, rpondit Polyphme; tes-vous donc plus avanc que moi? Un sourire sardonique rpondit pour Saindoux. --Ne vous y fiez pas, mon trs cher, reprit Polyphme; savez-vous que nous tions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous ne pouvez vous faire une ide de la temprature de Ptersbourg et du nord de ce pays, dans la mauvaise saison. --_Ai hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de manteaux, rpliqua Philas d'un air capable; mais enfin nous ferons comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plat beaucoup: je m'instruis, je me perfectionne mme dans la langue russe et je ne tiens pas brusquer notre dpart. [Note 19: Pour _ai ti_, hol!] Le temps s'coulait agrablement pour les deux amis, en effet. Courses, excursions de toutes espces, tout leur faisait trouver charmante leur vie actuelle. Lorsque l'automne arriva, Philas comprit ce qu'avait voulu dire Polyphme. Mais, trop vaniteux et trop entt pour suivre les conseils de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas la dernire mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir vtu comme l'tait Polyphme. Il prfra rester chez lui; mais l'ennui le prit au bout de huit jours de rclusion... Polyphme se moquait de Saindoux, demandant s'il tournait la marmotte et lui conseillant de vivre de sa graisse, comme les ours. Philas se rebiffa! --C'est du propre, ce qu'ils font! s'cria-t-il; se lcher les pattes et se nourrir de a... Tenez, je vais faire un petit tour, dcidment. _Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants fourrs, mais voil tout, par exemple. [Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.] POLYPHME, _secouant la tte_.--Vous ne tarderez pas vous repentir de votre imprudence, mon ami. Je parle srieusement, la chose en vaut la peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous. PHILAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que vous ne le pensez, Tueur! Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitoufl de la tte aux pieds, trbuchait sans cesse; il s'accrochait tantt Philas, tantt Polyphme et finit par accaparer l'attention des deux amis qui tournaient sans cesse la tte de son ct, pour voir s'il tait encore debout. Tout coup, un passant se prcipita sur Philas et se mit lui frotter vigoureusement les oreilles avec de la neige. --Ah ! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se dbattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?... ... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en disant quelques mots en russe. --A moi! Tueur, criait Philas en se dbattant de plus belle; dlivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige. Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lcherez-vous; la fin? Un caf tait prs de l. Polyphme y poussa son ami, y entrana le passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit quatre pattes et l'on s'expliqua loisir. Les oreilles de Philas taient en train de geler! Un passant charitable, voyant cela, avait rendu Saindoux le service, trs usit en Russie, de le gurir sance tenante, grce des frictions de neige sur les membres en danger. [Illustrationb 48.png] Philas, rassrn, se fit longuement expliquer la ncessit d'agir avec promptitude et nergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie imprudence de sa part ne pas se couvrir comme on doit le faire en pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le Sauveur de ses oreilles, comme il se plut l'appeler, puis il entra promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et de grandes bottes, le tout des mieux fourrs, et revint chez lui arec Polyphme. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit ngre ayant eu la malencontreuse ide de mettre des bottes deux fois trop grandes et un manteau beaucoup trop long. Au moment de rentrer, Philas lcha tout coup Sagababa, se jeta sur une dame qui passait et lui frotta les joues tour de bras avec de la neige... --Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en mme temps. [Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.] --Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en franais, tes-vous ivre? Philas lcha prise tout coup et regarda la poigne de neige qu'il tenait... Son visage exprimait une stupfaction profonde! --Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphme, poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait s'empcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame. Elle tait trange, en effet! la pauvre femme avait la dplorable habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les lvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout. Cette dernire teinte avait tromp Philas, tout imbu de l'ide de sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'tre lui-mme. Saindoux avait donc fort malencontreusement frott la figure de la dame et avait caus par l le plus affreux gchis qu'on puisse voir. Il y avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces de colre qui la contractaient. En voyant ce dsastre, Philas perdit la tte et se prcipita chez lui; Polyphme voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commena l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant Sagababa qui tait revenu, pouss par; la curiosit, voir ce qui se passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dgageant par cette brusque intervention, il suivit lestement Philas. Le petit ngre ouvrait la bouche pour appeler son matre lorsque la dame, de plus en plus exaspre, lui donna deux soufflets et empoigna ses cheveux crpus. Elle vocifrait en dclamant contre les polissons dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire forte partie. Sagababa lui enfona son chapeau sur la tte, lui entortilla la figure dans le cache-nez de Philas tomb sur le champ de bataille, et avant que la dame ait pu se dgager, il avait rejoint son matre et Polyphme. CHAPITRE XXIV LE CHAPEAU CHINOIS Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dgota Philas de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphme un changement de rsidence. Ils allrent donc se fixer dans une petite habitation qu'ils lourent prs d'une fort immense. Cet endroit convenait leurs gots aventureux, et ils avaient l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propritaire leur ayant gracieusement accord l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le voudraient. Les premiers jours se passrent n'installer. Polyphme y apportait une habilet particulire, aussi ne fit-il gure attention au dpart de Philas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traneau, dans le but de reconnatre un peu l'endroit o devait se trouver le gibier. Saindoux tait tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout coup et s'abattit en brisant ses traits. Philas, contrari, sauta bas du traneau pour rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit fuir en hennissant, du ct de la maison. Saindoux fut fort embarrass; il commenait mme avoir peur... Sa crainte se changea en pouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir lui un ours brun de grande taille! Perdant la tte, le pauvre garon se jeta dans le traneau et y fouilla avec dsespoir pour, saisir une arme... mais, dsolation!... il avait oubli son fusil... Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'tait une espce de chapeau chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce qui tait bruyant, avait achet cet instrument Moscou et l'avait oubli l. En dsespoir de cause, Philas s'en saisit. Quand l'ours approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se recula tout effray! Il s'emptra mme de telle sorte dans les traits briss qu'il lui fut impossible de s'en dgager malgr tous ses efforts... --Ah! ah! dit alors Philas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la musique, _bt ou a_[22]; elle me plat, moi, et je vais la continuer pour te faire marcher! [Note 22: Pour _batiouchka_, petit pre.] Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta dans le traneau et ft de nouveau rsonner aux oreilles de l'ours son terrible instrument. [Illustration 49.png] Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effar; il allait dans la direction de la demeure de Philas, la grande joie de ce dernier. Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grce quelques explosions de chapeau chinois. Il vit bientt de loin Polyphme, arm d'un fusil, qui venait sa recherche. Sauter terre et laisser son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut pour Philas l'affaire d'un instant. Il remit Sagababa, accouru au bruit, son prcieux chapeau chinois, en le flicitant d'avoir eu l'ide de faire cette acquisition, puis il rendit compte son ami merveill de la faon brillante dont il s'tait tir d'affaire. On mit le corps de l'ours dans le traneau et on l'emmena la maison o on le dpouilla de son paisse fourrure. Philas se fit un plaisir de l'envoyer M. de Marsy avec une lettre o il lui racontait sa faon son nouvel exploit. Quelque temps aprs cette chasse bizarre, Polyphme entra un matin chez Philas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se dtira en billant. POLYPHME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis impatient de savoir o en sont vos cheveux. Vous avez retard jusqu' ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hte de jouir de ce spectacle. PHILAS.--C'est bien aimable vous d'y avoir pens, mon ami. C'est vrai, j'ai courageusement gard mon bonnet de soie noire jusqu' prsent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'tat satisfaisant de leur nuance. Ce ct capillaire de ma personne est important observer. H! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garon, plus un peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner mes jeunes cheveux les ondulations gracieuses qu'avaient les anciens. Polyphme riait sous cape, tout en aidant le petit ngre munir son matre de ce qu'il voulait avoir. CHAPITRE XXV ENCORE LES CHEVEUX DE PHILAS Install devant une glace, un sourire confiant sur les lvres, Philas ta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphme et Sagababa firent entendre des exclamations d'tonnement... Les cheveux de Saindoux taient d'une belle nuance lilas. Le pauvre garon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche bante, les yeux carquills, regardant tour tour sa malencontreuse chevelure, Polyphme qui se pinait les lvres pour ne pas rire et Sagababa qui tournait autour de lui comme autour d'une bte curieuse. --Quelle catastrophe! gmit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser et porter jusqu' extinction ce misrable bonnet? Polyphme se leva, alla examiner gravement la tte du pauvre Saindoux; puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la chevelure. Quand il eut termin, il dit d'un air solennel: --Cela ne peut pas rester ainsi! Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment o Philas allait recommencer ses dolances. --Matre moi se peindre avec du cirage! s'cria-t-il. --Tiens, au fait! avec force cosmtique noir, je serais sauv, dit Philas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur? POLYPHME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance est impossible. PHILAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte dans la trique[23], mon garon, cours Moscou (nous n'en sommes pas bien loigns, heureusement) et ramne-moi un coiffeur avec beaucoup de pommades, de cosmtiques et des poudres de toutes les couleurs. [Note 23: Pour _troque_ (traneau).] Courir tait toujours un bonheur pour le ngrillon, mais aller faire cette course de confiance tait un surcrot de flicit, aussi disparut-il comme un clair. Aprs son dpart, le triste Philas remit avec rsignation son bonnet de soie noire et alla tcher de se distraire par une excursion avec Polyphme. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin aprs une assez longue marche un campement bizarre. Au bord du chemin tait une lourde charrette couverte; prs de l'quipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vtu, et dont la figure basane tait aussi ruse que spirituelle. Il salua poliment les jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit: [Illustration 50.png] --Sandis, Messieurs, n direz-vous pas quelqus mots bienveillants un compatriot? Bagasse! on aime parler la langu d sa patrie quand on voyage au loin. --Ah! vous tes Franais, mon brave? s'cria Philas, en s'approchant de lui. --Certes! Monssu, et j m'en fais gloir, sandis! C'est un grand nation, cell qui possd Bordeaux, cett vraie capital d la Franc. --Et qu'avez-vous l? demanda Polyphme en s'approchant de la charrette. --En gnral, un peu d tout, mais pas grand' chos pour l moment, Moussu, rpondit le Bordelais. Quelqus sings d bell espc, un ours d premir beaut, d la parfumrie... --Tiens! interrompit Philas en dressant l'oreille, vous avez de la parfumerie, vous? vendez-m'en donc? --Volontiers, Moussu, rpliqua joyeusement le Bordelais, mais il est difficil d dfair ma pacotille en plein air. O dois-j vous porter cla saminer? PHILAS.--Au bout de cette grande alle droite se trouve mon habitation, allez-y. Je vous y prcde et je vais y faire mon choix. Polyphme haussait les paules, tout en accompagnant son ami. --Vous tes fou, mon bon, disait-il; aller acheter un saltimbanque, un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout l'heure. Mais Polyphme gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait se frotter les mains avec jubilation. --Tueur, s'cria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose prcieuse que va me vendre ce brave homme. --Et quoi donc? demanda Polyphme tonn. PHILAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure graisse d'ours. Je n'ai pas eu la prcaution de m'en faire garder, lorsque vous avez tu celui que je vous amenais, il y a une quinzaine, de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-l, est sous ma main, je l'achte et j'en fourre le plus possible sur ma malheureuse tte. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours, continua-t-il en s'chauffant pour rpondre un geste dsapprobateur de Polyphme. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont dcolors que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous dis que a... --Faites comme vous l'entendrez, rpondit Polyphme. Rappelez-vous seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce matre filou. Il a une physionomie d'un rus! PHILAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire. Les jeunes gens retrouvrent la maison Sagababa avec le coiffeur et une grande caisse de marchandises de toutes espces. Ils examinrent tour tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut Philas. Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmtiques. Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'cria: --C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez! N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes cheveux et leur faire reprendre une teinte possible? --Certes, Monsieur! rpondit avec empressement le coiffeur, esprant faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant. --Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philas; j'ai mon affaire. --Petit homme avec grande charrette, tre dans cour et demander voir matre moi, dit alors Sagababa en entrant. PHILAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. coutez, Monsieur le coiffeur. L'homme qui je vais parler possde un ours, je vais le lui acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, sance tenante, de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien. LE COIFFEUR.--Trs bien, Monsieur, je suis vos ordres. Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait dj tal ses petites marchandises et se prparait les vanter. Grand fut son tonnement lorsque Saindoux l'arrta et lui dit: --C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose qu'il me faut. LE BORDELAIS.--Mossu dsir fair l'acquisition d'un sing, peut-tre! J'ai son affair. Un bt charmant. Il n lui manqu que la parol! Cla fra la paire avec c jeune homm... SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi, si matre moi permet... PHILAS, _avec autorit_.--Silence, Sagababa! mprise ce vain propos, garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le chercher, je vous le paierai un bon prix. LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qu vous voulez? PHILAS.--Oui. Combien en voulez-vous? LE BORDELAIS, _balbutiant_.--J n sais pas au just... j'y tiens. C'est mon gagn-pain. Un si bel animal dont j n m dfrais pas pour trois cents francs, sandis! PHILAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents! amenez-le-moi. LE BORDELAIS, _agit_.--C'est un bell somm, mais... j n peux pas! PHILAS.--Cinq cents francs, dpchez-vous! POLYPHME.--C'est insens, Philas! envoyez-le donc promener et ne pensez plus votre fantaisie. PHILAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le dmenti! Voyons, l'homme, voulez-vous me donner votre bte pour six cents francs? C'est une somme, a, hein? Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on lisait un singulier mlange d'envie, de chagrin, de dpit et d'embarras. --C'est impossibl, finit-il par dire. J'y tiens trop... J n'aurais pas l coeur d m'en sparer. J vous l frai voir c soir, si vous voulez. Vous jugrez si c'est un bel animal. M permettez-vous d passer la nuit sous l hangar? il se fait tard... Au grand dplaisir de Polyphme, Philas accorda cette permission au Bordelais. Le coiffeur, dsappoint, demanda retourner Moscou, mais Philas l'entrana dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur s'inclina en disant: --Je ferai tout ce que Monsieur voudra. Saindoux alla ensuite retrouver Polyphme et il couta tranquillement les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa entra et dit: --Si matre moi veut regarder ours? moi le montrer matre moi. --Tiens! s'cria Philas, enchant de se soustraire aux blmes de Polyphme; allons donc voir cette fameuse bte, Tueur, voulez-vous? --Non, rpondit Polyphme avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce spectacle. Allez-y seul, si vous voulez. Philas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attach par une chane, un bel ours brun qui tait couch et qui tendit une patte d'un air froce. --Oh! l! l! marmotta Philas en descendant prcipitamment, il n'a pas l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si... Il s'arrta en hochant la tte. --Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil... Sagababa l'coutait parler avec tonnement. Philas s'en aperut et se mordit les lvres. --Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-tre jaser... Tant pis! O est donc le matre de l'ours? demanda-t-il tout haut Sagababa, afin de dtourner les ides de celui-ci. SAGABABA.--Lui s'tre loign exprs. Avoir dit: Dans un quart d'heure, toi pouvoir montrer ours matre. PHILAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour me faire voir son ours lui-mme, ce qu'il parait. Allons! viens, Sagababa, fais-nous servir dner. Il se fait tard et j'ai fort faire ce soir. Aprs le repas, Philas, visiblement proccup, prit un prtexte pour se retirer chez lui. Polyphme, fatigu, ne fit nul effort pour le retenir et il allait se mettre au lit lorsque la tte laineuse de Sagababa apparut dans ta porte entrebille... CHAPITRE XXVI UN OURS DE NOUVELLE ESPCE --Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphme, tout en commenant se dshabiller. --Matre moi veut faire affaire ours! repartit mystrieusement le petit ngre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds. --Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'cria Polyphme en se retournant. Sagababa rpta sa phrase en l'accentuant solennellement. --Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria le jeune homme. A quel propos a-t-il dit cela? Le petit ngre raconta alors sa manire leur visite l'ours. --Ah! peste! grommela Polyphme, souponnant quelque nouvelle excentricit de Philas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller. coute, mon brave, o est ton matre, prsent? SAGABABA.--Dans chambre coiffeur, causer. POLYPHME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne faut pas qu'il s'en doute, entends-tu? Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphme entra chez Saindoux. Il alla droit au revolver, le dsarma et en remplaa les cartouches par d'autres, qui n'taient charges qu' poudre. Rassur aprs cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les vnements, avec un mlange d'impatience et de curiosit. Quand minuit sonna, il entendit Philas se lever, aller avec prcaution la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais... Le silence tait profond; le temps, calme et relativement doux. Philas tait pourtant fort mal l'aise et tremblait lgrement. --Bah! se disait-il, tout en allant avec prcaution vers la charrette; je ne vois pas quel mal je fais, aprs tout. D'aprs ce que m'a dit Sagababa, cet homme s'est absent pour la nuit. Je lui tue son ours, je l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en lui dclarant que l'ours tait mchant comme la gale, et voulait nous dvorer tous. Il sera enchant... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma graisse! C'est parfait; m'y voil! ai-je mon revolver? bien. Et mon couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantt... Il est encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas boug depuis tantt... Visons l'oreille! Grce la sage prcaution de Polyphme, les deux coups de feu de Philas taient inoffensifs. En revanche, ils taient bruyants, car la charge de poudre avait t mesure par une main librale. En entendant la dtonation, l'ours se leva brusquement, la grande terreur de Philas!... [Illustration 51.png] --Bagasse! cria-t-il... ... Saindoux, affol, jeta sa lanterne, s'lana hors de la charrette et s'en alla tomber dans les bras de Polyphme qui le suivait de prs, sans qu'il s'en ft dout. Les cheveux hrisss, les yeux hors de la tte, il balbutia: --L'ours parle! Polyphme, non moins stupfait que le pauvre Saindoux, s'lanait vers la charrette, un poignard la main, lorsque l'ours apparut et dit: --Qu d'excuss vous fair, Messieurs! --Mais c'est le Bordelais! s'cria Polyphme en clatant de rire. --L'ours serait un homme? demanda Philas en se redressant tout coup. L'animal ta piteusement sa tte et montra aux jeunes gens la figure ple et dconcerte du saltimbanque. --Hlas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais lgrment... sagr tantt en m disant propritair d'un ours dont j n'avais plus qu la peau! J n'ai pas voulu avouer c qu'il en tait... J'ai gard imprudemment cett peau pour dormir et j'ai failli l payer cher! --Au fait! comment ne vous ai-je pas tu? observa Philas en tressaillant. Je tire bien, cependant... --Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches charges poudre, rpondit Polyphme en souriant; et les vtres avaient t arranges par moi, ce soir. PHILAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous tes-vous dout de quelque chose? POLYPHME.--Votre fidle Sagababa m'a donn l'veil sur vos projets. L'en blmez-vous? --Non certes! rpliqua Philas en faisant un signe de tte amical au petit ngre qui se redressa, tout fier. Le reste de la huit se passa fort paisiblement. Le lendemain, le Bordelais partit aprs avoir reu des jeunes gens une bonne somme pour l'aider regagner la France. Le coiffeur, ayant dlibr avec Philas, lui conseilla enfin un onguent qui adoucit la teinte trange des cheveux malades et qui lui permit de se montrer sans attirer l'attention gnrale. CHAPITRE XXVII LE BAIN RUSSE --Tueur, dit le gros Philas au moment o les voyageurs approchaient de Ptersbourg, la temprature est assez douce aujourd'hui pour me permettre de songer prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble? --Volontiers, rpondit Polyphme; condition de prendre de bonnes prcautions aprs, pour viter tout refroidissement. --Bien entendu! riposta Philas, je n'ai pas envie d'attraper du mal, certainement. Nous y voil donc, dans cette fameuse ville, cette capitale clbre, btie par Louis le Grand! POLYPHME, _se rcriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez dire. PHILAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel... POLYPHME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel, prsent! PHILAS, _avec autorit_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait t, cruel! POLYPHME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand n'est pas Pierre le Cruel. PHILAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rdig pour moi. Oh! c'est qu'il est trs aimable quand il veut s'en donner la peine. Polyphme se mit rire sans rpondre et l'on arriva Ptersbourg. On se casa dans un des bons htels que le jeune artiste s'tait fait indiquer par avance et Philas rappela son ami son ide de bain russe. Polyphme consentit de bonne grce suivre Saindoux. Sagababa supplia son matre de lui permettre de venir et tous trois se dirigrent vers un tablissement recommand par l'hte. Arrivs l, Philas demanda s'il y avait des employs franais dans l'tablissement. On rpondit que oui et Saindoux, dsirant tre servi par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise en voyant le gros jeune homme. --Sandis! Monsieur, vous ici? s'cria-t-il. PHILAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est--dire le Bordelais. Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici? Le Bordelais secoua la tte avec un gros soupir et commena silencieusement servir Philas. Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que c'tait trs simple et fort agrable. Il fut aussi ennuy que surpris de recevoir tout coup, peine dshabill, une douche d'eau glace. --Heu! heu! brrr! gmit-il en grelottant. Quelle fichue ide de geler les gens sans les avertir...! Il avait peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude l'inondait. --Nom d'un petit... sac ... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous me mettez au court bouillon! hurla Philas, tournant l'exaspration. Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrte... c'est bien heureux!.. Allons, bon!... ... La douche d'eau glace venait encore de l'inonder subitement. --Mais c'est en devenir enrag! balbutiait Philas, claquant des dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh l! l!... La vapeur chaude le suffoquait de nouveau. Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit le frictionner. Saindoux se laissa faire d'abord, mais le mridional ne tarda pas mettre sa patience l'preuve. --Mossu, dclara-t-il d'un air lugubre, il est temps d vous mettr au courant d ma dplorabl situation. J'tais hureux en vous quittant; grc vos dons gnreux, j pouvais rgagner Bordeaux! Hlas! j suis victim d'un Doctur qu j'ai eu l malhur d rencontrer en rout. Il m'a persuad qu'un d mes sings avait un cas scientifiqu trs rar tudier, qu'on m l paierait cher ici... j l'ai cru et... ... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus rageusement. --Ae! ae! cria Philas en le repoussant. Vous m'trillez, mon garon! prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on pay, votre singe? --Trois francs cinquant! rpliqua le Bordelais s'exaltant et frappant sur le dos de Philas coups redoubls. Oui, on n'a pas eu hont d m donner cla!... --A la garde! interrompit Philas, cet homme est fou furieux... je cours des dangers! moi! Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirrent Polyphme et Sagababa. Ils entrrent, suivis d'un homme qui s'lana vers Philas en s'criant: --Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah! mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!... Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philas leur teinte trange, dissimule nagure par des cosmtiques. Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix touffe: --L voil, c mchant homme, caus d mes malhurs... --Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'tait bien lui); et votre sinze, qu'en avez-vous tir? Le Bordelais le toisa de la tte aux pieds, fit un rire ironique, et se croisant les bras, dit avec emphase: --Trois francs et cinquant centims!... --Pauvre garon! s'cria le docteur, ze suis cause d'un dranzement ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des ddommazements... [Illustration 52.png] --A la bonne hur! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qu c n'est pas gai d'tre garon d sall l'tranger, quand j pouvais retourner promptment en Franc! Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa poche et les mit dans la main du Bordelais bahi... --Ze n'aurai pas le dmenti de mon affirmation mdicale! lui dit-il. Voil ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous retournerez facilement sez vous. --Brav homm d mdcin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en disais du mal! --Oui! j'en sais quelque chose, gmit Philas en se frottant les ctes. Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce mridional! Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphme se faisait expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant Sagababa mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philas. Pendant ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase... --C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme c'est nuanc! voil un cas tudier, suivre de prs... Ser cousin, quel malheur de n'avoir pas gard les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle perte il a fait faire la science! --Voyons, ne vous dsolez pas, dit Polyphme que l'enthousiasme du Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gard une mche, moi, de ces fameux cheveux. Les voulez-vous? Le docteur faillit sauter au cou de Polyphme; il lui serra la main avec un vrai transport de joie. --Si ze les veux! rpondit-il. Ah! ser zeune homme! znreux, sarmant zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la mdecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux essantillons capillaires... Quel violet! c'est en perdre la tte... Ze vous demande mme la permission de vous suivre, zusqu' la fin de cette transformation bizarre. Z'tudierai votre prcieuse tte. Ze le dois la science. Philas fit une grimace, mais Polyphme trouva l'ide excellente. Il avait dj pu apprcier l'esprit et les ressources du docteur qui avait, sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent. Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer leur suite et de le dcider entreprendre aussi les longs voyages que les jeunes gens mditaient de faire. --Vous avez une excellente ide, cher docteur! s'cria-t-il. Je vous approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des dcouvertes merveilleuses faire, l o nous comptons aller. Vous tes des ntres, c'est convenu! --Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrire eux. --Narchiche auchi, rpondit Polyphme en riant, et en se retournant pour faire un cordial signe de tte l'Auvergnat, qui se tenait timidement la porte. --En voil, une collection! remarqua Philas moiti riant, moiti grognant. --Ce sera comme dans l'arche de No, rpliqua Polyphme en clatant de rire. Philas se fcha en disant qu'il ne voulait pas tre trait de bte. Polyphme protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et tout s'apaisa. Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna l'htel. Crakmort alla s'installer prs des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se renseigner pour les longs voyages projets. Crakmort devint ds lors trs utile. Il suggra plusieurs prcautions hyginiques qui rconcilirent avec lui Philas, encore un peu rancuneux jusque-l. CHAPITRE XXVIII UN BAL MASQU Avant le dpart, il fallait voir Tsarko-Slo. Cette dlicieuse rsidence impriale, le Versailles de Ptersbourg, devait tre visite par les voyageurs auxquels avait t signal cet endroit remarquable. Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait plus que _Narchiche_, partirent donc et allrent admirer toutes les beauts dont est plein le clbre Tsarko-Slo. Les jardins publics, la villa impriale, les belles habitations environnantes, tout y excita l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philas entendit parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand colossalement riche avait l d'immenses serres chaudes; elles avaient trois kilomtres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de rception pans mobiles. On devait donner l un bal de charit et les serres allaient tre allumes _ad giorno_. Philas coutait raconter tout cela bouche bante; il s'cria tout coup: --Je veux y aller, moi. [Note 24: Historique.] --Au fait! dit Polyphme, cela vaut la peine d'tre vu. Qu'en dites-vous, Crakmort? --Ze suis de votre avis, trs ser; rpondit le Marseillais. La difficult, malheureusement, est d'tre invits. --Mais il n'y a qu' payer! reprit vivement Philas, puisqu'on dit que c'est un bal de souscription. --A combien le billet? demanda Crakmort. --Cent francs, rpliqua Philas en se grattant l'oreille; dplus, il faut tre costum. --Peste! observa Polyphme, c'est une affaire... Bah! c'est pour les pauvres. Allons-y gament! En ce cas, o trouver des costumes? --Ici, dit Philas en indiquant avec empressement un lgant magasin o taient tals plusieurs frais costumes de fantaisie. --Entrons-y alors, s'cria joyeusement Polyphme, et prenons ce qui nous conviendra le mieux. Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume demi-magicien, demi-ncromancien. Polyphme prfra tre en Figaro. Philas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire Polyphme. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on se rendit l'htel; l, on se procura des billets pour le bal; on dna, on s'habilla, puis, l'heure indique, les trois touristes se rendirent au bal en traneaux, chaudement envelopps, tandis que Sagababa pleurnichait prs de Narchiche en voyant qu'il ne pouvait suivre son matre. [Illustration 53.png] Ce bal tait ferique! Philas se rengorgea en recevant les remercments de ses amis pour sa bonne ide d'y venir. Ils visitrent avec enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs magnifiques, de fruits admirables et taient claires par des torrents de lumire lectrique. Philas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attire par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment du souper, il tira une cuelle de sa poche et, imitant l'accent de Narchiche, il dit haute voix: --Un bal de charit chans qute, cha n'est pas complet! Le pauvre ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che pays, ch'il vous plat. Ce peu de mots eut un succs fou. On applaudit et mille mains finement gantes prodigurent l'or dans la sbile de Philas... Elle fut bientt pleine. Sans se dconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et tendit de nouveau l'cuelle au milieu de rires mls d'applaudissements. Crakmort voulut profiter de l'ide de son cousin. Une fois la qute faite, il rclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la qute. Ce fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais maillait ses prdictions de plaisanteries si amusantes que tous voulurent l'entendra et payer pour cela. Lorsque Crakmort eut fini, Polyphme salua la foule et de son ton le plus comique: --Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses qu'il puisse raser pour ne pas aller prs de vos pauvres les mains vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample moisson? Il veut donner l'exemple, du reste! Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat barbe qu'il tenait la main. Lui aussi eut un succs norme. Quand il eut fini sa recette, qu'il gayait de lazzis dignes de son costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K... prsidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce beau bal. Les trois Franais lui remirent respectueusement, au milieu des bravos de la foule, le produit considrable de leur ingnieuse charit. Au milieu du tumulte caus par les rflexions des uns, les flicitations des autres, quelques clats de rire attirrent l'attention gnrale sur une petite figure noire et grimaante, qui se montrait entre deux larges cactus. --Sagababa! s'cria Philas bahi. C'tait le ngrillon, costum en singe, qui s'tait faufil jusque-l afin de rejoindre Saindoux, et qui restait ptrifi devant les merveilles offertes ses yeux. On rit de l'ide amusante de Sagababa. On lui permit de rester l et le ravissement enfantin du jeune ngre, son langage comique, son attachement pour son matre divertirent beaucoup de monde. Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils regagnrent l'htel, non sans se fliciter de leur dlicieuse soire et de l'excellente ide de Philas. Grce son originalit, cette fte diffrait des autres en ce qu'elle tait devenue rellement productive pour les malheureux. CHAPITRE XXIX VOL DE SAGABABA Ce fut avec des impressions agrables et riantes que nos voyageurs revinrent Saint-Ptersbourg. Au moment o ils rentraient l'htel, un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'cria en anglais: --Voil mon affaire! Polyphme, qui parlait cette langue merveille, se tourna vers lui avec tonnement. --Qu'y a-t-il? lui demanda Philas. Au lieu de lui rpondre, Polyphme coutait l'Anglais qui s'tait approch en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste rpondit en haussant les paules, et comme l'Anglais insistait beaucoup, le jeune homme entrana ses compagnons dans l'htel en refermant brusquement la porte au nez de son interlocuteur. --Mais qu'y a-t-il donc? rptait Philas trs intrigu. POLYPHME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoy promener. [Note 25: Clbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.] PHILAS, _mcontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voil, une ide! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter, hein! mon garon? Sagababa, sans rpondre, fit une hideuse grimace dans la direction de l'Anglais. POLYPHME, _riant_.--Pas mal! prsent, il s'agit de nous prparer partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prt... Songez que nous allons droit en Sibrie! c'est un rude et srieux voyage, celui-l. CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai sact, moi. Avant d'entrer sez vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine un peu votre sre tte au microscope, pendant une petite heure. Ze ne demande que cela. Philas le suivit en rechignant, pouss par Polyphme qui riait de sa mine renfrogne, et les deux domestiques, rests seuls, se mirent faire leurs prparatifs de voyage. Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa la porte. Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tir le battant qu'un homme s'lana dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un manteau sur le petit ngre, l'en enveloppa de la tte aux pieds, le saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil. Narcisse, tendu par terre, criait de toute la force de ses poumons. [Illustration 54.png] --Veux-tu te taire, imbcile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte. Tu dranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence. Narcisse se mit sur son sant, le regarda d'un air effar et rpondit d'un air piteux: --Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa! --Que lui a-t-on vol? cria Philas, rest chez le docteur. --Cha perchonne, rpartit l'Auvergnat d'un ton lamentable. D'un bond, les jeunes gens furent prs de Narcisse... Le docteur les suivait, tout effar! --On l'a enlev? s'cria Polyphme. Qui l'a enlev? par o a-t-on pass? combien tait-on? --Rponds donc, imbcile, dit son tour Philas en secouant Narcisse, qui restait devant eux, bouche bante; dis-nous comment cela s'est fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir retrouv... Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur couta attentivement et dit: --Il faut avertir la police. POLYPHME, _secouant la tte_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a vol. Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave un original qui en voulait un tout prix ces jours-ci, je ne sais pourquoi. PHILAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre sa recherche. Courez la police, cousin. Polyphme et moi nous allons aller aux informations. Sans perdre une minute, chacun s'lana de ct et d'autre. Au moment o Philas ouvrait la porte de l'htel, l'hte vint lui. --Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une demi-heure. PHILAS, _effar_.--J'ai bien autre chose faire qu' m'occuper de votre bouledogue, mon cher! NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le pauvre Chagababa... POLYPHME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse? NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amiti, tait l quand l'Anglais l'a vol. Comme il tait mugel (parche qu'il venait de rentrer de cha promenade avec l'hte), il n'a pas pu dfendre chon ami, mais la brave bte ch'est lanche cha chuite et bien chr, elle ne l'a pas quitt! POLYPHME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas, grce lui, retrouver Sagababa. Au bout d'une heure, passe par Philas trpigner d'impatience, on vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et semblait souffrir. On s'empressa autour de lui et l'on s'aperut qu'il tait bless. Il avait reu un coup de couteau qui n'avait pas pntr profondment, grce son paisse fourrure. On le pansa et Sam lchait la main de Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en attachant sur lui son oeil doux et intelligent. --Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir, nous allons avoir trois hommes notre disposition dans une heure. --Nous n'en aurons peut-tre pas besoin, remarqua Polyphme. Regardez ce que rapporte Sam. Il a russi se dbarrasser demi de sa muselire, le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa. En ce moment un drochki[26] passait devant l'htel; il s'arrta devant la porte ouverte et le cocher s'cria dans sa langue: --Tiens! voil le chien qui a si furieusement attaqu la personne que je conduisais tout l'heure... [Note 26: Fiacre russe.] --Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hte en s'approchant de l'Isvochnik[27]. [Note 27: Cocher.] Le cocher lui rpondit qu'il avait amen devant l'htel un homme qui en tait ressorti peu de temps aprs, portant un gros paquet dans ses bras. Il tait suivi d'un chien... --Et c'tait celui-l, affirma l'Isvochnik. Quoique musel, il sautait aprs l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci tait rapidement mont en voiture et s'tait fait reconduire son logis, suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier l'avait frapp et tait entr chez lui. Les jeunes gens coururent l'adresse qui leur fut indique. Ils entrrent dans la maison, prcds par Sam qui s'tait anim et qui aboyait avec force. Arriv devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur! --Sagababa, es-tu l? cria Saindoux. --A moi, Sam! moi, matre! gmit le ngrillon prisonnier. Mchant homme avait vol moi; enferm moi et tre parti... Lui dire qu'il va chercher un autre matre pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi tre matre Saindoux! Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup de sa large paule, il fit voler la porte en clats et Sagababa, moiti riant moiti pleurant, vint tomber aux pieds de Philas. Celui-ci, fort mu, le releva et l'embrassa avec effusion. On entendit alors un juron touff, ml de grondements froces. L'Anglais revenait chez lui. Sam s'tait lanc sur lui au moment o, voyant ce qui se passait, il se disposait s'enfuir. Le bouledogue s'tait, jet la gorge du voleur de Sagababa et l'tranglait bel et bien. On eut grand peine lui faire lcher prise! Le voleur fit une mine piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains des agents de police. Il partit, la tte basse, tandis que nos amis revenaient triomphalement l'htel avec l'heureux Sagababa. Sam bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philas, peine arriv, eut un long entretien avec l'hte, la suite duquel il dit joyeusement ses amis que Sam leur appartenait. Il avait dcid l'hte lui cder le bouledogue, et ce compagnon fidle et dvou allait entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages. Tous applaudirent cette ide. Sagababa sauta de joie en voyant son cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout ce qui leur tait ncessaire. Philas tait radieux! il embrassait tous les gens de l'htel, tort et travers. --Enfin! dit-il en montant en traneau; nous voil lancs dans un vrai voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant! _Pas chaud_[28] Hurrah! [Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).] [Illustration 55.png] TABLE DES MATIRES Lettre monsieur X. CHAPITRE --I.--Lutte musicale de deux chantres. --II.--La correspondance de Philas. --III.--Une lettre de Philas. --IV.--Une visite de Philas. --V.--La chasse de Philas. --VI.--Les lettres de Polyphme et de Philas. --VII.--Bon voyage, cher Dumollet! --VIII.--Voyage sur mer, vol de... Polyphme. --IX.--La chasse au lion. --X.--Chasse la lionne. --XI.--Matre moi! --XII.--Chargez... armes! --XIII.--Chasse aux... chameaux. --XIV.--La Tyrolienne. --XV.--Excursion champtre. --XVI.--L'ascension. --XVII.--Le cataplasme. --XVIII.--Promenade en voiture. --XIX.--Les loups. --XX.--Les cheveux de Philas. --XXI.--Chasse au... docteur. --XXII.--Les chenilles. --XXIII.--Effets de gele. --XXIV.--Le chapeau chinois. --XXV.--Encore les cheveux de Philas. --XXVI.--Un ours de nouvelle espce. --XXVII.--Le bain russe. --XXVIII.--Un bal masqu. --XXIX.--Vol de Sagababa. FIN DE LA TABLE DES MATIRES End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philas by Olga de Pitray License: Share Alike