Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) L'ESCLAVE RELIGIEUX, ET SES AVANTURES. A PARIS, Chez DANIEL HORTEMELS, ru S. Jacques, au Mcenas. M. DC. XC. _Avec Privilege du Roy._ A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL. MADAME, _Je n'aurois pas os vous ddier la Relation de mon Esclavage, si les tmoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspir la hardiesse; J'ay cr aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre presente une personne qui s'interesse si chrtiennement leur libert. C'est icy, MADAME, o vostre solide piet & vostre humeur bien faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie ne s'opposoit mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne saurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la naissance & le merite, sont galement recommandables; Les grands Employs dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il succdera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je ne puis contribuer sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la vtre, & que je me dise avec respect,_ _MADAME,_ Vostre tres humble & tres-obessant serviteur, F. A. Q. AVERTISSEMENT. Ce n'est ny le desir d'crire, ny l'ambition de faire connoistre mon nom, qui me fait donner au publicq ct Ouvrage, que j'ay intitul l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que d'exciter les Chrtiens au soulagement des Captifs, en exposant leurs yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verit, qu'encore que j'aye extrmement souffert durant huit annes d'Esclavage, ma plus grande peine a tojours est d'en voir beaucoup d'autres plus malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordt pas le secours dont il m'a favoris de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les Chrtiens dtenus en Barbarie, que le proverbe lieu, que la consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy. Comme la porte de la libert est ouverte tous ceux qui renoncent leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chanes leurs devient commune, parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empcher de tomber dans l'infidelit. J'admire en France la charit des Chrtiens, qui les fait descendre dans les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus; on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on solicite leurs procs, on les tire de prison en payant leurs dettes, & on rachepte quelque fois leur ban quoy la Justice les a condamnez. On ne peut assez loer ces exercices de charit envers le prochain; mais peut-on s'empcher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On ne songe pas qu'ils sont toute heure en danger d'abandonner la Foy, & de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs, il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chanes en renonant au Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir aussi-tost qu'ils toient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le soif & la nudit, sont attachez comme des ombres leur personne, les alimens qu'on leur donne suffisent peine pour loigner la mort, & conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant ils sont obligez de travailler sans aucun relche, le baston & les cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il faut faire, ces Infidels n'ont point d'gard l'indisposition, la foiblesse & l'impuissance; ils frappent galement & sans distinction, lorsqu'on n'a point fait ce qui est command, & ordinairement ils commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de maltraiter les Captifs, & les obliger prendre le Turban. Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont p branler par les souffrances. Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent dcouvrir leur inclination dominante, & tchent de les surprendre par leur foible; si le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu l'esperance d'estre rachet, on luy promet des grandeurs, on fait semblant de compatir sa disgrace, on luy tmoigne de l'estime & de l'affection, & on luy offre sa libert; Sur tout les Renegats font gloire de pervertir les Chrtiens, ils se persuadent que les chanes des Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime diminu quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est pourquoy ils n'pargnent ny la violence, ny la cruaut, ny la clemence, ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les forcer suivre les rveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, & jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent embrasser la Loy de Mahomet, sont libres ds le moment. Leurs Patrons leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps comblez de richesses & d'honneur, & levez aux premieres Charges, oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus grands persecuteurs des Chrtiens. Ce qui m'a sembl de plus dplorable est d'avoir veu de jeunes garons & de jeunes filles, estre aussi maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'ge, la delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter les loanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un garon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour l'obliger renier, s'crier, _qu'il est doux de mourir pour Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrtienne est instruite de ce qui se passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger, de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediterane, & particulierement la France en a sceu le dtail des RR. PP. de la Mercy, qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'annes, de sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces Infortunez; Malheurs donc aux Chrtiens qui sont insensibles aux plaintes & aux disgraces de leurs freres. Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivit pouvoit faire impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charit pour les Esclaves. Je dcris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire; Je rapporte les avantures de quelques Chrtiens, parce qu'elles ont de la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le Lecteur ne doit point s'tonner s'il en trouve qui approchent du Roman; le pas des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'venemens & de nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrtiens, fournit souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je n'ay rien ajot du mien, & j'ay obmis exprs bien des choses qui auroient p embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du succs; nous vivons dans un Siecle o de tant de Livres qu'on publie, il y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice l dessus, & j'ay jug que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent que comme des enfans plus propres contribuer la honte, qu' l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empch d'estre Auteur, si je n'avois consider que j'ay receu trop de graces de Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loanges, en rendant publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_. TABLE DES CHAPITRES. Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son sjour Venise; Son Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu' son arrive Tripoly, o il est vendu un Arabe._ page 1. Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est fait Bacha, sa bont pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivit d'un Evesque, & sa charit._ 18. Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet travers, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jure au Caya son amy, & luy fait couper la teste._ 35. Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage de sa captivit; Monsieur Gabaret vient Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la libert des Captifs Franois; Refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provenal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes Chrtiens sont conduits Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur est envoy en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de l'Auteur._ 50. Chap. V. _Prise d'un Navire Franois, un Religieux & deux Armeniens y sont faits Esclaves; On drobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens luy avoit donnez garder; Peste Tripoly; mort d'une femme & d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tche de faire prendre le Turban l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe l'Auteur de rudes travaux pour l'obliger changer de Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est sauv par la mort de Salem._ 67. Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois trahit les Chrtiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices; mort de deux freres Chrtiens: l'Auteur est mal trait par son Patron; Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ 87. Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, peine est il guery qu'il est frap de la peste; Mort pouvantable de Mehemet Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de deux enfans du Bacha, les rjoissances qu'on fait cette ceremonie; Retour de l'Auteur Tripoly aprs la peste; mort de Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._ 103. Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les Captifs Chrtiens; Autre tromperie faite un Capitaine Flamand par des Esclaves Vnitiens, qui sont dcouverts._ 116. Chap IX. _Travail precipit o plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur est mal-trait, & expos de rudes travaux, la necessit l'oblige drober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._ 131. Chap. X. _L'Auteur est envoy dans les campagnes loignees de Tripoly, o il demeure huit mois labourer la terre, semer les grains, arracher du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit demeur en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur Tripoly._ 155. Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occup la construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'crivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep B met ces Rebelles la raison; Son entre Tripoly aprs sa victoire; l'Auteur paye deux cus par mois pour estre exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas venu; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit est fait Captif avec l'Auteur._ 179. Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut oblig de luy procurer la libert. Captivit d'un Religieux Augustin, amiti fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire la Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; le danger auquel il s'expose proche d'une Mosque; une Barque arrive de Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa libert._ 203. Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage la Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de sa ranon; Comment le rachapt des Esclaves Chrtiens se fait en Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, & les rjoissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ 220. Chap. XIV. _Les avantures d'un Provenal & de sa nice; celles d'un Majorquin & de sa soeur._ 244. Chap. XV. _L'Auteur rgale ses amis Esclaves avant son dpart de Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrtien bastonn, pour n'avoir pas couch dans la Prison; Embarquement de l'Auteur, tempeste, voeu Saint Joseph arriv Marseille, le voeu qu'on avoit fait sur Mer Saint Joseph est accomply; Origine de la devotion que les Provenaux ont ce Saint; Histoire de treize Esclaves qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrtiens de racheter les Captifs._ 272. FIN. _Extrait du Privilege._ Par Privilege du Roy donn Versailles le neufime jour d'Avril 1688. Sign, LE PETIT. & Scell; Il est permis Daniel Hortemels, Marchand Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre & dbiter un Livre Intitul _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit annes de Captivit, ses avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est pass de plus remarquable dans ce Royaume, pendant le sjour qu'il a fait en Affrique_, & ce pour le temps de six annes compter du jour qu'il sera achev; avec deffences tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est port par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de tous dpens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus amplement declar audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au commencement ou fin dudit Livre, Sa Majest veut estre tenu pour bien & deument signifi, & que foy y soit ajote comme l'Original. _Registr sur le Livre de la Communaut des Imprimeurs & Libraires de Paris, le vingt-deuxime jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Priv du Roy du 27. Fvrier 1665. & l'Edit de Sa Majest donn Versailles au mois d'Aoust 1686._ Sign, J. B. COIGNARD SYNDIC. Achev d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690. _Les Exemplaires ont est fournis._ LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY. Chapitre premier. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son sjour Venise; Son Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu' son arrive Tripoly, o il est vendu un Arabe._ Le desir de voyager a est la passion dominante de ma jeunesse, quand on m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes celebres marques dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, & que Paris qui fait l'admiration des trangers, n'estoit rien en comparaison. Je ne ps resister la violence de ma curiosit, & je passay en Italie en l'anne 1659. Je n'en dcriray point les particularitez que tant d'Auteurs ont donnes au public. Je me rendis au pltost Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, & l'Entre de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquit, admir les modernes, & visit les Lieux Saints, je vis Naples, prs de laquelle est le Tombeau de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cume; Je vis aussi le Mont-Vesuve qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent m'empcherent d'en visiter le sommet d'o sort quelque fois un si grand feu, qu'il donne l'pouvante dix lieus la ronde: De Naples je vins Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sait qu'elle a est aporte de la Terre Sainte par le ministere des Anges dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver j'arrivay Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient durer plus long-temps, cause de la libert qu'elles ont depuis le commencement de l'anne, jusqu'au premier Dimanche de Caresme. Pendant qu'on quipoit Venise un Navire pour Constantinople, o je me proposois d'aller, j'es le temps de considerer les beautez de cette Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes les rus sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place de Saint Marc, o l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environne de petites Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles la Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les Ouvrages de la Marine: On y garde quantit d'Etendars, comme des Monumens ternels de la valeur des Generaux de la Republique & des Victoires memorables qu'ils ont remportes sur les Infideles. Si Rome est appelle la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'loge de Venise par six Vers Latins d'un Pote Italien, qui fut recompens par le Senat de six cens Sequins d'or. Le long sjour que je fis Venise pour attendre le dpart du Vaisseau o je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S. Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots necessaires pour son quipage. Le Doge accompagn de tous les Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arriv au lieu destin, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne dans la Ville suivy de dix douze mil Gondoles, & de plusieurs Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme leur Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les Carrosses de Venise, tiennent leur rang prs de leur Prince selon la qualit de ceux qui les montent; Elles sont ornes d'Armes, de Flmes, de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent leur retour tmoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer a e pour agreable le mariage du Doge avec elle. _Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis Stare urbem, & toto ponere jura mari Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces Jactet, & illa sui moenia Martis ait, Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque, Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._ Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moiti arm en Guerre, & moiti charg en Marchandises, & portoit des Passagers de Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles ges de huit dix ans, qu'elle avoit eus d'un Noble Venitien qui l'avoit enleve pour sa beaut & emmene Venise, aprs sa mort elle se retiroit en son Pas. Ds que le Vaisseau fut en estat de se mettre la voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui nous fit arriver en peu de temps Zante: Nous n'y fismes pas de sjour cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renverses. Un jour que nous nous divertissions aprs le disner, la chambre o nous estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent; ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & peine fmes nous embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous avoir preservez de ce peril, & continumes nostre route du cost de Candie, o toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversit des moeurs & des cotumes des Peuples, & les beautez singulieres des Pas, font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre occupation qu' passer le temps, & faire part de ses avantures ses Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu' l'Archipel, on dcouvre droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les Provinces de l'Abruze, de la Poille & de Calabre dans le Royaume de Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie, l'Epire, la Bossine, la More & la Candie. L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon des Turcs venoit jusqu' nous, & nous avions sujet d'apprehender leur Arme Navalle. Nous commencions costoyer les Isles de l'Archipel, lors qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu d'Hollande Venise sans danger, nonobstant la quantit de Pirates qui courent la Mediterane. On le felicita de son bon-heur, & pour en tmoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand apres avoir bien beu avoa qu'il alloit exprs en Grece ou en Armenie pour s'y tablir, cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir. Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit du Perroquet, assra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en loigneroit; mais la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient fondre sur nous toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste & de deffendre sa vie & sa libert contre les ennemis des Chrestiens, & disposa si bien toutes choses, que nous fmes en estat de combattre. Une Barque Italienne que nous avions trouve dans le Golphe de Venise deux jours apres nostre dpart avoit est prise par ces Pirates, qui ayant est par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au vent pour nous joindre avant que nous pussions moiller l'Ancre aux Isles de l'Archipel, & par cette retraite viter le Combat; Mais toute la diligence que nous pmes apporter fut inutile cause de la pesanteur de nostre Vaisseau qui estoit charg de marchandises. Le plus hardy des quatre Corsaires nomm Beyrant Rais Renegat Provenal, nous vint saler de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un Vaisseau la Franoise, mont de quarante-huit pieces de Canon, nous maltraita beaucoup, & enfin nous essuymes les Canonades des ennemis suivies de mousqueterie, de flches & de grenades. On se donne quelque trve dans ces occasions, pour descendre les blessez fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prs des Navires au bruit du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit maltrait, les Canons en partie dmontez, & sans secours, il fit armer l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force gale, bien qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand. Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite la poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre Navire le Sabre la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers chargez Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empcherent pas de courir apres celuy qui l'avoit bless, & il tomba roide mort six pas de l. L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, & les fait aller au combat la teste baisse sans craindre le danger, heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux Chrestiens. Nostre Capitaine crt que les Barbares n'hazarderoient pas une autre attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte considerable. Je fs bless en cette occasion d'un coup de flche dans l'estomac & d'un clat de bois aux reins, j'aurois est tu si le baudrier n'avoit par le coup; un de mes intimes amis fut tu ma droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & ma gauche un Gentilhomme nomm de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut bless dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la Redemption des Captifs, l'ont rachept depuis ma sortie de Tripoly de Barbarie. Quoy que je fusse bless, le Capitaine me donna la Proe garder, & durant que les ennemis s'loignoient un peu afin de tenir conseil, il me pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le fond du Vaisseau o je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort--propos pour empcher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesper aimoit mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant remont, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se sauver dans la Chaloupe, parce que la proe estoit en feu, la poupe fracasse, & nostre perte invitable. Comme je leur representois que c'estoit s'exposer tomber s mains des Grecs de l'Archipel, qui sont sans Religion & sans piti, une Canonade mit en deux le corps du Capitaine, dont la teste & les paules furent emportes dans la Mer, & le reste tomba mes pieds: Jugez si je fus alarm de ce coup fatal qui nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du Capitaine o je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son coffre, & dispers quantit de Sequins d'or, ceux que je pris par le conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie. La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entre, le pauvre Lieutenant et la cuisse droite emporte d'un coup de Canon, & comme je le consolois on arbora un Pavillon blanc la Poupe, qui estoit le signal que nous nous rendions discretion: Lorsque les Turcs entroient dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans l'estat dplorable o il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'es quitt pour songer moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arrest par 2. Turcs qui se contenterent de me foiller legerement, & prirent la valeur de 2. cus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foillerent plus exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui m'avoient arrest les premiers se trouverent l presens, l'un d'eux enrag d'avoir si peu profit de ma dpoille, me porta un coup de Sabre que j'vitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les Officiers & les Marchands dpoillez de leurs plus beaux Habits. Nous nous trouvasmes soixante-dix chapez du Combat, parmy lesquels il y avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes. Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis, je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit ses costez ses deux filles, elle me pria de luy ayder descendre & son aisne, & donna la jeune un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle chut dans la Mer d'o l'on ne pt la sauver. La mere accable de douleur par la perte de sa fille, de ses biens & de sa libert, jetta des cris pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus insensibles. Cette desole mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha de Tripoly apres trois ans de captivit, & pour derniere disgrace, elle veit sa fille qu'elle avoit leve Venise dans la veritable Religion embrasser la Mahometane. Nous fmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef d'Escadre, Nous y fmes peine arrivez qu'on nous foilla pour la troisime fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres, les Matelots m'osterent jusqu'au Calleon, & ne me laisserent que la Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du Voyage: Les Corsaires en retournant Tripoly firent encore une prise d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie. Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur Navire prest faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Ds qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus oblig de coucher sur des Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes la fin du mois de Juillet 1660. Tripoly, dont Osman Renegat Grec estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes rjoissances de deux prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de quarante mil cus, sans les marchandises estimes davantage, & cent cinquante Chrestiens qui font la richesse du Pas. Tous les nouveaux Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha, devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'ge, du pas, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des Officiers qui avoient est tuez dans le Combat, parmy lesquels on comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prs de quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre galoit celuy des morts. Aprs que le Bacha se ft reserv les plus beaux & les plus jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il nous fit distriber un habit de toille, une paire de souliers & un Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons o nous trouvmes plusieurs Captifs qui nous exhorterent la patience. Le matin les Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place publique pour y estre vendus; l les Captifs demy nuds passent en reveu devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter; ils savent bien distinguer les personnes de qualit de celles du commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du reste des Esclaves, condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels sont les Soldats de la Mer, qui participent toutes les prises; Un Arabe nomm Salem Chatel m'achepta cent cinquante cus. Me conduisant en sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir ses amis qui fumoient & buvoient le Caf, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur Religion. Chapitre II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesse de ses Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est fait Bacha; sa bont pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivit d'un Evesque, sa Charit._ Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivit, il est propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly, qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est situe sur la Mer d'Afrique entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est asss bien bastie, les Maisons y sont fort basses, & ressemblent des Monasteres de Filles, de sorte que les Femmes n'y peuvent estre veus. A l'Orient sur le bord de la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & o le Bacha fait sa residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une du cost de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaque plusieurs fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche d'une Place appelle la Fosse, o l'on construit les Navires. A l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande la Ville, & dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, & habitent seuls cette extremit de la Ville, comme Gens infames & mprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seuret, estant environn de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande la grande Rade. On compte dans Tripoly dix-huit Mosques, sans celles de la Campagne, qui sont plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus frequentes par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois fois l'anne. Chaque Jardin la Campagne & les Terres qui sont aux environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser dans la necessit. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois fois l'anne. Les fruits tels que produisent les Pas chauds, y sont en abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le jour sans estre incommod; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'anne, & sans leur secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Ct Arbre paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux cus, ce qui fait un revenu considerable par la quantit qu'il y en a dans les Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieus de la Ville le pas est desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans l'Egypte & dans les autres pas abandonnez de l'Afrique. Tripoly est habit par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les veritables Turcs menent une vie molle & effemine; les Barbares sont fneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne travaillent que dans la necessit. Toute la science de ces Infideles est de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joir en l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils observent exactement sa Loy. A l'gard des Renegats, ils sont libertins, & ne s'adonnent qu' pirater pour avoir dequoy fournir leurs desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasi font une guerre continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de l'Alcoran, & mprisent les Arabes. Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doanes du Bacha, qui sait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Pas, & appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines & les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du Pas & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville, qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les Chrestiens qui travaillent la Campagne. Toutes les Charges sont occupes par les Renegats qui commandent aux Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de Bengaze & de Derne du cost d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du cost de Thunis. Pour la Terre, except la Province de Gibel pas asss fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions les armes la main. Tripoly estoit gouvern du temps de ma captivit par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens & Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est pltost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont toute l'authorit; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre Matre que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par politique, & ne dfere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais souvent les Auteurs de sa fortune dtruisent leur propre ouvrage, & l'immolent leur interest & leur fureur; De sorte que l'avarice, la rebellion & la cruaut peuvent estre appelles les veritables Reynes de Tripoly. Les Renegats Franois & Hollandois montent les meilleurs Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur la Mediterane. Ceux qui sont de Provence sont asss mchans pour y enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas rachetez, sans considerer qu'ils ont est peut-estre dans l'impuissance de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'o sont la pluspart des Mariniers dtenus Captifs Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dvenus si insolens des prises qu'ils font sur les Chrtiens, que Lois le Grand nostre Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves Franois. Ils ont appris leurs dpens respecter une Puissance aussi redoutable que la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc. La Ville de Tripoly a e differens Maistres, & a souffert diverses revolutions; Elle a est tributaire des Romains; Elle a est depuis le dbris de leur Empire, possede par les Roys de Maroc, de Fez, & de Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a e quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont est chassez par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte & Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy la conserverent jusqu' ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la conduite du Bacha Sinan: Quelques annes aprs Mustapha General de l'Arme de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a est un des plus fameux du dernier Siecle. Mustafa indign du mauvais succs de son entreprise, alla dcharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie, qu'il accusoit de n'avoir pas execut ses Ordres, & d'estre rebeles au Grand Seigneur. Il fit trangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par le fil de l'espe ses Partisans, s'empara de leur dpoille, & tablit pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y avoient donn des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des Marabous & des autres Officiers de la Mosque, & sur tout de la populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravages, & ne s'occuperent qu' faire la guerre aux Chrtiens afin d'avoir des Captifs comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient inspir, eut une ressite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient armez en courses firent des prises considerables; les Renegats accoururent de toutes parts Tripoly pour faire fortune; les Peuples qui aiment la nouveaut, passerent les Mers dans l'esperance de s'y enrichir; Les Juifs y tablirent le Commerce, & la Ville devint opulente en peu de temps. Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que les principales Charges estoient possedes par les Renegats de leur Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorit, qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les gorgerent avec leurs Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assra des Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places Maritimes, & fit Osman B son Cousin, General de la Campagne, tous deux avoient est pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils alloient estudier en Italie, & tous deux aprs dix ans de captivit, furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu les mettre en libert quelques offres qu'on ft pour leur ranon. Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement vcurent en paix la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage, qu'il se fit aimer galement des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des Captifs; Sur tout il prit plaisir soulager les derniers, & rendre leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez, exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere. Quand les Captifs se plaignoient de la cruaut de leurs Gardes, le Bacha donnoit ordre ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il obligeoit les accusateurs de payer sa ranon avant que de l'exposer au dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie l'accus; car les Turcs qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge & le Pere des Captifs. Mehemet estoit curieux de savoir comme l'on traitoit les Captifs dans les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux o ils estoient le plus exposez la fureur des Barbares. Un jour il se rendit l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire la Franoise de trente-six pices de Canon, les machines n'ayant pas rssi dans le commencement il fut oblig d'y faire plus long sjour qu'il ne croyoit; Cependant le Marabous annona du haut de la Tour du Chasteau l'heure destine pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il ft proche de son Palais, il ne voulut pas aller la Mosque & afin de donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver selon la cotume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosques qu'ils ne se soient auparavant lav les pieds, les mains, la teste & une partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez. Bien que le Bacha n'et pas grande devotion pour les ceremonies Turques il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodment, & les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit la nage de l'autre cost du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc s'en appercet. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il avoit laiss sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les Chrestiens de ce larcin, & dja les Gardes commanoient dcharger des bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible pourveu qu'il avot son vol, & de quelle maniere il avoit enlev son Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assr sur la parole & clemence du Bacha vint se prosterner ses pieds, & Mehemet se fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilit. Le Chrestien avoa ingenuement qu'il estoit venu la nage de l'autre cost du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier chaque main il s'en estoit retourn de la mesme faon qu'il estoit venu; Le Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre cus pour avoir avo son vol, & le nomma Loup-marin, sans savoir que veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la Sinagogue par ses frequens larcins. Aprs que le Navire et gliss en Mer & que les autres eurent fait selon la cotume une dcharge de leurs Canons, le Bacha fit distribuer chaque Captif dix sols, ordonna qu' l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point maltraiter sans cause legitime peine d'estre punis eux-mesmes. En ce temps-l les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui portoit Majorque un Evque de l'ancienne famille des Justiniens de Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient est pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donne de ne le point dcouvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer Tripoly pour un simple Captif sans naissance & sans qualit, il fut employ aux plus vils travaux, comme servir les Massons, porter les immondices de la prison, & d'autres emplois qui excdoient ses forces; mais les Chrtiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux Captifs, il visitoit les malades dtenus dans les cachots, leur administroit les Sacremens, leur distriboit les aumnes qu'il recevoit des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de piet, qu'il n'estoit pas moins estim des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que dans la prison o il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une ses dpens qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent en leurs miseres avoir recours Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un Cimetiere pour les Chrtiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour inhumer leurs morts; elle estoit scitue dans les fossez de la Ville du cost de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent souvent & sans jamais commettre d'insolence. La puissance des hommes a ses limites, mais la charit n'en souffre point; Nostre charitable Evque avoit consomm tout l'argent qu'on luy avoit envoy d'Italie racheter les Matelots qui avoient est faits Captifs avec luy, & quantit de jeunes Esclaves qui estoient en danger de renier leur Religion; Ses amis avoient puis leurs bourses pour entretenir sa charit, ils luy representoient qu'il procuroit tous les jours la libert des personnes inconnus pendant qu'il gemissoit sous le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs ranons, & qu'il couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps Tripoly. Dans ct estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joir les Esclaves dans leurs chanes de la libert des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zel Prelat ne cessoit point d'exorter la perseverance ceux qui chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus affreux n'estoient que de foibles ides de ces lieux o les Impenitens estoient enfermez aprs leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres dpourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux pour vouloir obtenir une apparente libert par un execrable blaspheme, ils tomberoient dans un esclavage ternel, & dont aucune puissance n'estoit capable de les dlivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprs avoir exerc la fonction de Missionnaire Tripoly pendant deux annes, se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oailles de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils faisoient; Le Bacha consentit son dpart & se contenta de sa parole pour les ranons dont il avoit rpondu: L'Evque ne fut pas plustost arriv en son pas qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il avoit e pour Captif son parent en fut si sensiblement touch que peu s'en fallut qu'il ne ft maltraiter les Gardes de la prison pour ne l'avoir point averty de la verit, leur reprochant qu'ils devoient connotre le merite & la qualit des Chrestiens Captifs qui estoient sous leur conduite; Il luy fit crire une Lettre par laquelle il luy demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit pas manqu d'empcher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la libert des Captifs de son Diocese qui seroient Tripoly. Chapitre III. _Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet travers, sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jure au Caya son Amy & luy fait couper la teste._ La Charit du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas e seulement pour objet le soulagement & la libert des Esclaves Chrestiens, elle s'estoit encore estendu la conversion des Renegats ausquels il ne cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de Perouse dans le Duch de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dpit d'avoir est abandonn par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans l'infidelit sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de grandes rjoissances sa Circoncision, on luy fit apprendre l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des Mahomtans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le Marabous de la Mosque du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux leur Religion que cette Charge ft exerce par un Prestre des Chrestiens. Aprs la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un office de Cady Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil. Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exauce, le Renegat touch du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les rveries de l'Alcoran; de peur d'estre ve des Turcs avec un Chrestien, il prit cong de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis gare de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le lendemain la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se prosternant ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy une sincere Conversion, fit avec sa charit accoustume; Il luy ordonna pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son infidelit en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de dtester la Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offens par son apostasie, & qui seul pouvoit procurer son ame une ternit bien-heureuse. Nostre Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit est ordonn pour son Salut. Il demeura jusqu'au dpart du Prelat en sa maison de campagne o il demandoit Dieu avec ferveur le pardon de ses crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit est en danger de perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit embarqu estant la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de Ceremonie, peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce qui l'avoit empesch depuis quelques jours de venir au Palais, il rpondit hardiment que durant ce temps l il avoit fait une retraite o Dieu luy avoit fait connoistre l'estat dplorable dans lequel il estoit depuis qu'il avoit abandonn la veritable Religion, & qu'il n'en reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement, qu'il renonoit de tout son coeur Mahomet. Les Turcs irritez de ce mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il ft enchan dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire changer de sentiment nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destin pour acheter le bois dont il devoit estre brl si Mehemet refusoit d'en faire la dpense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner la cruaut des Turcs qui accoururent la prison pour le mettre mort, si les Gardes ne se fusent opposez leur violence. Le Divan qui represente la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le lendemain au Palais pour demander Mehemet la punition de ct attentat, le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant est inform par les Gardes de la prison qu'il avoit pass la nuit en prieres & en exortations aux Captifs, laissa aux Juges la libert de Juger selon leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison charg de fers pour estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les res ne furent point capables d'branler sa constance, l'augmentation des biens & des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny tocher son coeur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemble devant le Palais demandoit Justice, ils le condamnerent estre brl vif. La Sentence ne fut pas plustot prononce qu'on le dpoilla des habits Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destin pour son suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de bastonnades qu'ils luy dchargerent le long du chemin. Ces confusions n'empescherent point que quand il fut arriv au lieu il ne continut ses exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier sopir de prier Dieu pour la conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut purifi de son infidelit. Les Chrtiens qui assisterent sa mort recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point t consommez par le feu; des Captifs qui avoient est presens son martyre m'ont assur qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son coeur aussi vermeil & aussi entier que s'il n'et point pass par les flmes. Mehemet eut du dplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le Bacha n'estoit Mahometan que des lvres, & les Semences du Christianisme o il avoit est lev, estoient demeures si vives dans son coeur qu'il avoit fait amiti avec quelques Princes Chrestiens, & form depuis quelques annes le dessein de se retirer dans un pas fidele. Quand il crut estre en estat de l'executer avec succs, il en crivit Malte, & pria le Grand Matre d'envoyer Tripoly quand les Corsaires seroient en Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs. Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense que d'estre honnor de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre aprs avoir consult long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si perilleuse la foy d'un Renegat. Ce refus donna du chagrin Mehemet & fut cause de sa perte. Car les Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent dcouvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique g de quinze ans. Son pere avoit eu un soin particulier de son ducation & luy avoit donn pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare & quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des Monstres, Sidy Hally faisoit dja paroistre toutes les vertus des honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprs ses exercices estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les quittoit sans leur avoir tmoign sa liberalit. Mehemet fut inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses esperances, il ne luy survcut que deux mois & fut empoisonn avec des fruits par un Captif Calabrois qui exeroit la Pharmacie dans le Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en sopirant, que la demande qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on devoit luy donner un azile & ceux de sa compagnie, parce qu'il procuroit la libert grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui seroit demeur chez les Chrestiens, & contribuoit la conversion & au salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arriv Malte, on luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand Croix, ayant persecut pendant quarante ans ceux qui la reverent. Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux, affable, moder, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment, & n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir est trop attach ses interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires la Campagne, d'avoir mpris la Loy du Prophete, d'avoir e des intelligences secretes avec les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes & d'avoir pardonn sa compagne qui estoit Chrestienne. On souponna la premiere d'avoir donn un rendez-vous un Turc des plus puissans de la Ville dans un aman-lieu destin pour les bains o souvent il se pratique des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume, ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit les Sultanes fut empal la porte du Chasteau pour avoir receu des presens du Turc, & n'avoir pas est fidelle gardien des femmes du Bacha. Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau Bacha fit trangler les principaux Renegats qui avoient est dans la confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit. Il donna des Charges ses favoris, pour avoir des Officiers fideles pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside la porte du Palais & prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la Marine; Il fit prendre le Turban ses neveux qui menoient une vie libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges importantes. Il establit Regepb son parent General de la Campagne, qui est la premiere dignit du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occup son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les principaux Officiers de ces Navires qui avoient est dans les interests de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens que fit Osman Bacha de cette prise estime cent mil cus, arresta les Levantis qui vouloient se mettre la Voile pour prendre party ailleurs; Cela pourtant n'empcha point que beaucoup de Renegats ne desertassent de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se souleverent contre Osman qui eut bien de la peine les remettre dans l'obessance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonn, ce qui estant venu la connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la libert & de le renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il ne joiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus d'Osman. Ds qu'il fut arriv au Royaume de Naples, o l'on avoit fait savoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere commun des Captifs, il fut assomm par les femmes qui avoient leurs maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves Tripoly. Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le rang qu'ils ont aquis par le crime, & ds qu'une personne leur est devene suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler leurs soupons. Osman resolut de sacrifier sa seuret Regep Caya qui avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son ressentiment, parce qu'il l'avoit dpoill de sa Charge qu'il avoit donne son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispens de son serment alla trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure la Campagne; Ce Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure, & d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit donne. Quoy que la fermet du Marabous ne plt pas au Bacha, il se contenta de s'emparer de la dpoille de Regep & de l'envoyer Thunis avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du Caya toucha le peuple qui l'avoit sohait pour Maistre & ne fut pas moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont tojours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier Constantinople o il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce qui s'estoit pass Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et qu'enfin pour lever tous les soupons que le Bacha pouvoit avoir cause de son serment, il falloit oster la vie Regep pendant la nuit, auquel temps l'homme est reput mort. Ces pernicieux conseils persuaderent Osman de s'en dfaire malgr les deffenses du Marabous auquel les Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du Prince. Ces Ministres ayant suivy Cheval la route de Regep arriverent de nuit le mesme jour Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le Gouverneur qui luy donnoit souper. Le Capigy mit s mains du Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table, assra les Turcs qu'il estoit prest d'ober & demanda seulement la permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosque voisine, ce qu'ayant obtenu & execut le Capigy luy coupa la teste. Aprs l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner la Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre son Maistre & les pria de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entr dans la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs o le Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en course, ils vont rendre visite ce grand Prestre de Mahomet au lieu de sa residence, & recevoir ses oracles sur les venemens de la Mer; On tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens. Chapitre IV. _Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa captivit, Monsieur Gabaret vient Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la libert des Captifs Franois, refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provenal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes Chrestiens sont conduits Constantinople, & six au Grand Caire, l'Autheur est envoy en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de l'Autheur._ Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du pech qui a caus la captivit du genre humain. Il faut pourtant avoer que les chanes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, & que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames prouvent quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des Barbares. Le long sjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier mne une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission respecteuse la volont de Dieu, les reoit comme une matiere de satisfaction & de penitence & espere tojours en la misericorde Divine. Le second s'abandonne la dbauche & au dreglement, souffre sans amour comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphmes & desespere de sa libert. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se sanctifie dans le cachot, & tche de gagner le Ciel par sa penitence, & l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant ct oracle de Jesus-Christ, qui commet le pech est esclave du pech. Ainsi l'on peut dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reoivent l'Eucharistie _Mors est malis vita bonis_. Il faut encore avoer que la plus cruelle peine des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abus de leur libert, & d'avoir eux-mesmes forg leurs fers par un pur caprice & une folle curiosit, & que la servitude est plus fcheuse une personne de naissance qu' une de condition accotume ds sa jeunesse la fatigue; Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continu ses blasphmes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en temps les mauvais Chrtiens dans la Barbarie. Aprs ces reflexions il est propos que je commence la Relation de ce qui m'est arriv & de ce que j'ay ve pendant prs de huit annes de captivit dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exeroit la charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des chefs de famille. Il faisoit bastir une maison la campagne & une Mosque afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner un travail aussi penible que si j'eusse est en parfaite sant; mon Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois employ ce travail parmy des infections & des ordures capables de me faire mourir. On m'employa en suite servir des Massons qui estoient Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je n'entendois point. Je m'imaginay servir la construction d'une seconde Tour de Babel cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient, ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter. Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit demeur longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une livre qu'on distribu le soir l'entre de la prison, on luy donne midy pour potage du bled cuit appell dans le Pays Bourgoul, ou bien de la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonne d'un peu d'huile, ou de boillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce Mets est extrmement grossier & l'on est oblig de le manger avec les doigts. A la fin de l'Automne il arriva de Candie Tripoly une Barque de Marseille, le Capitaine qui estoit Provenal ne vint que pour avertir le Bacha qu'il avoit laiss au Port de cette Ville quinze Navires de France chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en France passer Tripoly pour demander les Captifs Franois; Mais qu'il n'avoit aucun ordre de Sa Majest, & que ce n'estoit que pour donner de la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit la voile crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit point de temps perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de la Marine, fit fortifier l'entre du Port o deux Navires furent coulez fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, dmaster les Navires, en mettre la proe contre terre l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne fussent brlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de relche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance la bravoure que les Franois venoient montrer Tripoly! Ds que l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fmes enchanez dans les Prisons, o la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu' l'extrmit. Monsieur Gabaret son arrive fit moiller l'Ancre la grande Rade, o le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe avec quantit de Noblesse Franoise. Ayant mis pied Terre ils trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes. Osman donna Audience Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du Roy tous les Franois qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il savoit le Mystere, dit qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans change les Captifs qui luy estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le service de la Mer; & le Chevalier s'estant content de luy demander les Marchands, il rpondit qu'ils toient dans la puissance de payer une bonne Ranon. Sur ce refus les Franois se retirerent & en avertirent Monsieur Gabaret qui donnoit dja ses Ordres pour canoner la Ville, lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil Osman. Le lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats assrerent les Gentils-Hommes Franois que plus ils demeureroient devant Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le Capitaine d'une Barque Franoise avoit averty le Bacha de leur arrive & qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous emes permission de donner avis Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son arrive, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General toch de compassion nous fit crire une lettre par laquelle il nous exortoit la patience, & nous assroit d'un second voyage plus avantageux que le premier. Avant que de se mettre la Voile il fit saluer bales, ce qui donna une telle pouvante aux Barbares que plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de boulets de Canon, les Captifs Franois en payerent les funerailles coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient embarqu des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de Barbarie. Monsieur Gabaret estant arriv en Provence fit chercher le Capitaine de cette Barque nouvellement arrive du Levant, il avoit dbarqu Marseille o il ft arrest & tir dans le Port quatre Galeres. Ainsi fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lche motif d'interest avoit empch la libert des Esclaves de sa Nation. Le Bacha craignant le retour des Franois fit fortifier la Ville Capitale, mit garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du cost du Ponant, afin d'assrer les Navires dans le Port & de commander la grande Rade, o les Vaisseaux passagers sont obligez de moiller l'Ancre quand ils ne doivent pas faire long sjour Tripoly. On employa tous les Chrestiens ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les Chevaliers de Malte & les personnes de Qualit n'en furent point dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de miseres. Les Fortifications acheves je retournay la Campagne chez Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha, chaque Chrestien estoit oblig de tailler par jour dix pierres de deux pieds de long & d'un pied de large peine de la bastonnade; on nous gardoit veu parce que ce lieu est sur la Mer, esloign de la Ville de deux lieus. Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux Chrtiens que le Provenal avoit caus de douleur; il avoit ordre de Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nomm Gonneau Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exeroit le rendoit si necessaire au Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Ranon, & voulut l'obliger demeurer encore huit annes son service, luy promettant de luy donner la libert gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens Captifs qui logeoient avec luy dans la mme Prison proche du Chasteau, rien ne manqua au Rgal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garon desesper de la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonn, Osman afflig de sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne du seul Gonneau, il pensa dcharger sa colere sur des Officiers Renegats qui avoient mis obstacle sa libert cause qu'il travailloit pour eux aux heures drobes. Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dpendance absolu du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis & d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les ans une espece de Tribut Constantinople avec des presens au Grand Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amiti. Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes rpendirent les Chrestiens qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de libert! Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les uns se firent des playes, & les autres se dfigurerent le visage afin de paroistre diformes au Bacha, qui ft insensible leurs plaintes & les obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray cy-aprs les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partmes de Tripoly avec un vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port d'Alexandrie, o nous laissames les Captifs un Chef de Caravanne qui devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous avoit escort prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit ordre de charger la Barque de Ris, de Fves & de Beure, ce qui nous obligea d'aller en Sirie o les Legumes sont en abondance. Je vis de loin la Palestine sans qu'il me ft permis de mettre pied terre pour voir les Saints lieux o se sont passez les Mysteres de nostre Redemption. Dans ct estat je me consideray comme un Isralite qui ne pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent de puis tant de Siecles la confusion des Chrestiens, je me contentay de verser des larmes demandant pardon Dieu de mes pchez qui m'en deffendoient l'entre, & le priant de me donner les graces necessaires pour supporter patiemment ma captivit. Aprs avoir charg la Barque nous partmes pour Tripoly o nous arrivmes sans danger. Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup fatigu dans ce Voyage qui avoit dur quarante jours, me fit de rechef couper la pierre, une Barque arme de Mores & de Chrestiens venoit tous les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient tailles pendant la semaine, pour les conduire Tripoly. Des Captifs de condition qui ne pouvoient esperer la libert qu'en payant de grosses Ranons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver; S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez, dans le voisinage de ce travail esloign de la Ville de deux lieus. La Barque y estant arrive ils s'en saisirent, chasserent les Mores, deschanerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les firent embarquer & se mirent la voile avec le secours des Avirons. Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courmes au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient est chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient de toutes parts pour s'opposer la fuite des Chrestiens. Ces Infideles voyant les Esclaves la voile dchargerent sur nous leur colere & nous conduisirent coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le Bacha et appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient presque desesperer de la Victoire, & malgr l'ingalit de la partie ils resisterent pendant quatre heures douze Barques & Brigantins; enfin ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon & sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se rendre la mercy de leurs ennemis. Il y et trois Chrestiens de tuez & quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire, quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en et pas un qui ne comment son suplice par les pierres, les crachats & les bastonnades. Le Bacha fit recevoir chaque Captif le chtiment selon qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribu la fuite. On commena la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le combat animoit les Chrestiens le Crucifix la main, ce bon Religieux eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez & les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de baston, les Gens de qualit n'en furent point exempts & le Bacha les fit enchaner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aid cent fois au Comte Bizare, Vicentin, porter ses fers, l'gard de nous autres Captifs de Salem nous en fmes quittes pour cent bastonnades la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez Tripoly. La Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant est autrefois Captif a Tripoly avoit est pris par les Venitiens sur un Navire charg de Negres que le Bacha envoyoit par present Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien Venise, & estant sur Mer au service de la Republique il avoit t fait Esclave par les Corsaires de Tripoly, o il fut reconnu & employ aux travaux les plus penibles. Les Turcs qui avoient est tmoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce qu'ayant refus il receut trois cens bastonnades & fut livr aux Negres qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec une constance heroque & mourut pour la Foy dans une Ville o l'infidelit triomphe. A mon gard je demeuray dans la Prison plus d'un mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas entierement qu'on me mit tourner la Roe d'un Cordier qui faisoit les Cables des Navires, & peine fus-je rtably que mon Patron me fit derechef couper la pierre, j'estois enchan avec un Hollandois plus mchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que je souffrois dans ce travail. Chapitre V. _Prise d'un Navire Franois, un Religieux & deux Armeniens y sont faits Esclaves, on drobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens luy avoit donnez garder; Peste Tripoly, mort d'une femme & d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire d'un faux Dervis, la femme de Salem tche de faire prendre le Turban l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe l'Auteur de rudes travaux pour l'obliger changer de Religion. Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauv par la mort de Salem._ Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire Franois qui negotioit pour la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint Franois Italien fut fait Esclave avec deux Maronites qui alloient Rome estudier dans un College fond par le Pape Urbain huitime pour les pauvres Habitans Catholiques de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie, lorsqu'ils se retirent en terre Chrtienne avec leurs richesses. Un de ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde au Religieux qui ne fut point visit par le respect que les Corsaires portent l'habit de S. Franois. Cette somme ayant est drobe au Pere par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa libert. Il differa quelque temps demander justice au Bacha de peur de mettre en danger le Religieux, le desir neanmoins de la libert qui est naturel tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes Osman qui ft donner la bastonnade des Italiens qui frequentoient le Pere, & n'pargna rien pour dcouvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le Religieux qu'il menaa de mort si les Captifs ne rendoient les Sultanins, dans la pense que les Chrestiens qui ont de la veneration pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas la cruaut des supplices. Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds, le lendemain il les fit reterer sur les reims, & jura que le troisime jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brl. La veille du martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquit exorterent d'abord les Chrtiens ne point laisser perir leur Religieux qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivit; ils visiterent les quatre coins de la prison o ils profererent des paroles, & principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant cent imprecations contre le laron. Aprs que les portes de la prison furent fermes chacun tcha de consoler le Religieux, qui ne dmentit point l'honneur & la puret de son Caractere, exortant les Captifs la perseverance, & priant Dieu de donner la libert l'autheur de sa mort; Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa dlivrance, & plusieurs passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent pour donner le dernier baiser leur Prestre que le Bacha vouloit sacrifier son avarice, & dja l'on tranoit ct innocent au suplice, lorsqu'un Captif qui avoit pri toute la nuit dans la Chapelle trouva proche de l'Autel une bourse o les Sultanins estoient; Elle fut mise s mains de Salem mon Patron & porte au Bacha qui la retint pour luy sans se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en estant trouv manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien qui les avoit pris en paya sa ranon deux ans aprs, ne l'ayant pas voulu faire pltost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut depuis de la peste Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de cette maladie. Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit port le present au Grand Seigneur, fut au retour de Constantinople charg dans l'Egypte & le Damas de marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu d'apporter Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la peste qui causa la mort une infinit de Barbares. Cinq Turcs en moururent l'arrive du Navire, ce qui donna de la terreur la Ville: Le Caya craignant d'estre chasti de ses impietez fut d'avis qu'on brlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent qu'il ft loign de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le fit conduire du cost d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans cette retraite les Turcs ne purent s'empcher de venir de nuit la nage sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens & leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la Ville furent empestes, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit brler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du dsordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent l'ordinaire, boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la predestination les en fait mpriser le peril, ils disent que Dieu crit sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en viter la necessit. Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler la Mosque, sans songer qu'il y seroit bientost inhum. On gorgea dans les fondemens des Moutons qui servirent de nourriture ses Esclaves; Il nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient plus suivre le troupeau, o quelque vieux Chameau, pillier d'curie qui avoit tourn la meule du Moulin pendant vingt annes, quoy que la chair n'en ft guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux necessaires pour l'edifice de la Mosque, c'est pourquoy il eut besoin de tous ses Esclaves. A mon gard je fus tir de la carriere & employ preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce travail me donnerent la fivre; je puis dire qu'elle me fut favorable, puisque les six accs que j'en es me donnerent le temps de guerir des blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage. La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent sur le rivage de la Mer o ils esperoient trouver un air moins infect, & plus propre temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se drober au Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea aussi de se retirer sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique, il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appelle Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il quitta pour aller dans les Provinces lever les dpoilles qui appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps aprs son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portes en Terre sur les paules; Celles de qualit sur la palme de la main, & les Princes sur les extrmitez des doigts, ils ont tous la face dcouverte, & sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les Arabes sont Inhumez sur le cost droit, afin, disent les Musulmans, qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifi. Lorsque ces insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre, la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps du deffunt au logis. Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne accompagne de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens ses larmes; cela dplut son Mary qui la r'envoya malgr elle, car les Dames Turques ont plus de libert aux Champs qu' la Ville, o elles sont enfermes avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des provisions sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de la sant de ses femmes qui demeuroient separment dans le mesme logis. Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir la porte sans qu'il me ft permis de passer outre; Mais aprs quelques visites Zoes luy commanda de me faire parler elle toutes les fois que je viendrois la Maison. L'Eunuque sachant que Salem m'estimoit, ne fit point de difficult de m'en permettre l'entre, quelques entretiens m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le presenter moy-mesme Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me receut bien, s'enquit des coutumes de mon Pas & me pria d'en raconter les galanteries ses Parentes qui savoient un peu la langue Franque. Je leur parlay du bonheur des Dames Franoises qui avoient la libert de voir le monde & de se divertir au jeu, la promenade, au bal & la Comedie, & je dploray le malheur des Afriquaines qui estoient perpetuellement enfermes & exposes la jalousie & aux caprices de leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient tojours dans l'aprehension d'estre repudies. Comme je voulois prendre cong de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie appuye sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient abandonn, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il ne tenoit qu' moy de rompre mes Chanes, & que Solima meritoit bien que je prisse le Turban. Cette belle fille tmoigna par ses sopirs qu'elle agroit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de prix qu'elle avoit la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la propret de son habit. Il est bien difficile de resister l'amour & aux carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son coeur & sa main un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers & le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs & sa fortune, & qu'il s'obstine languir dans la misere; Cependant il est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de Zoes ne me donnerent pas la moindre pense contre les devoirs de ma Religion, & que je les quittay sans aucun engagement. Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire pouser sa Fille, son Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fcheux travaux, afin aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes. Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosque, le Marabous appella le Peuple du voisinage la priere, Salem qui assistoit au travail s'estant content de se mettre genoux & de faire sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue qu'il prioit le Demon, Salem ma priere luy pardonna sa temerit & l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse la Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'loge de la Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois l'embrasser. D'un autre cost Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire consentir son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire qui n'avoit rien que d'agreable except la couleur, m'ayant une fois trouv seul me dclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoe, me dit-elle, que la Nature m'a donn un Corps noir; Mais en recompense j'ay une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay d'elle & de son amour, & mon mpris l'offensa tellement que deslors elle resolut de s'en vanger. Il m'arriva une plaisante rencontre en allant le Ville porter du fruit au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprs un Dervis, c'est un Ordre de Religieux rever parmy les Turcs; m'estant approch j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue Franoise, luy ayant tmoign ma surprise d'entendre parler Franois un Religieux Turc, mon compliment luy dplut, il me rpondit des injures en langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapou qui est un marteau d'armes; Je ramassay des pierres pour me dfendre, & luy dis que j'appartenois un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence me pria d'excuser son emportement, m'avoa qu'il estoit Franois Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu o nous estions, que ce seroit la premiere occasion & me donna une piastre. Quelques jours aprs je rencontray le faux Dervis dans les rus, il me fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, o collationnant il me dit qu'il estoit Provenal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualit dans l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec leurs habits grotesques ils avoient l'entre des Palais & mesme des Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace qui les coutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan, Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est ridicule, nostre Provenal portoit une veste de peau de Tigre, un gros chapelet son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un bonnet garny de croissans verts, & toit arm d'un marteau d'armes; Il m'avoa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands, luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits depuis trente ans, je receus de luy deux cus qui servirent m'habiller & ma nourriture. Mon Patron estant oblig de retourner dans les Provinces pour les affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il fit tuer quelques animaux la dedicasse de sa Mosque, & nous profitmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens, le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entour de colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit pour les Orangers, & les alles estoient garnies de Citronniers doux. Le troisime pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatrime pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquime pour les Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans pepins. Proche de la maison estoit la Mosque, avec les bains necessaires pour se laver selon la cotume des Turcs, il y avoit encore un aman ou tuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pchez. En l'absence de Salem qui estoit all dans les Provinces pour les affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire pouser sa fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette infirmit pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me laissa manquer de rien. Zoes informe que j'estois retourn au travail, vint la maison de plaisance suivie de ses parentes; leur arrive je me retiray dans le dernier Jardin, o je fus trouv par Califa qui m'obligea de presenter sa maistresse un panier de fruits. Elle m'assra qu'elle plaignoit mon sort & mon opinitret, que son mary avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprs du Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat Provenal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui lassez de trainer leurs chanes, avoient prefer le Turban aux rigueurs de la servitude, que la libert toit le plus precieux de tous les biens de la vie, & que je ne devois pas mpriser les offres de Zoes, qui attendoit de moy une rponse favorable pour en parler Salem au retour de son voyage. Je me recommenday lors Nostre Seigneur, & le priay de proteger un mal-heureux accabl de misere & de chagrin contre ces pernicieuses seductrices. Je rpondis la parente de Zoes que je conserverois tojours la memoire des bienfaits de mon Patron, que j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne ft point offens, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois dans la Barbarie aucuns charmes priv des delices de la France & de la compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqu de me racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour la Ville. Le lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir, tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorit & qui est passionne pour le succs de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assra que Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement Tripoly, pour porter Zoes les nouvelles du retour de son mary & de ma perseverance. Pendant huit jours Salem tmoigna toute la joye possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais mon gard elle fut trouble, car Zercoma enrage du mpris que j'avois fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa d'avoir pris trop de libert dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la prison de ne me point laisser aller le lendemain la maison de Campagne. Un Garde au retour du travail me dchargea huit dix bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit la prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprs avoir rpondu plusieurs demandes & justifi mon innocence, il ne laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps & partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me dit que je devois me preparer une plus rigoureuse Justice en presence du Bacha, & que je n'avois qu'un jour me resoudre si je voulois conserver ma vie. Je fus en suite enchan avec des Arabes, qui estoient dtenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de rise durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un innocent opprim. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour, parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus contraint de passer une partie de la nuit sur mes chanes, qui me servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant entrer Abdala qui se contenta de me saler d'une douzaine de bastonnades; toute la matine se passa sans recevoir d'autre visite que du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assra qu'il s'y estoit retir avec sa famille frappe de la peste. Les Gardes de la prison sachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par cette mort je fus dlivr des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel vengea par trois morts si precipites l'injuste persecution qu'on faisoit un Chrestien. Chapitre VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de deux freres Chrtiens: l'Auteur est maltrait par son Patron; artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ Aprs la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves, il reserva ceux qui savoient des arts & des mestiers, & fit vendre les autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui m'acheta cent cinquante cus. Il avoit la direction des Forges d'Osman, qui luy avoit fait pouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier travail o mon nouveau Patron m'employa, fut conduire deux soufflets dans les Forges o l'on travaille aux quipages des Navires. Je ne fus pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume. Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive chaleur que je ressentis en ce lieu, me dfigura tellement que je n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la nourriture des Chrestiens pour subvenir ses desordres & son ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe achev en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec les Renegats impie & dbauch, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a tmoign cent fois que la Barbarie estoit un triste sjour pour luy, & qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrtienne si l'occasion s'en presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la peste depuis un mois la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville, afin, disoit-il, que son ame et part au merite des souffrances des Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce que les Mosques de Tripoly, avoient est consacres au vray Dieu, quand les Chrestiens estoient Matres du Royaume. Toutes ces belles apparences n'empchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour au Bacha, qui hassoit les Chrestiens. Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour l'viter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux & faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir cause de l'entre & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos Corsaires se mirent la voile, & aprs avoir couru tout l'Archipel sans faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent un Navire de la Republique arm en guerre nomm la Justice qui la rendit aux Pirates leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de quitter la partie & indign de ce que les deux Capitaines ses compagnons fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop vivement proche de terre & echoa le lendemain dans la Calabre prs d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye ces Esclaves de voir leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient sauvez la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec le secours des habitans du Pas qui estoient accourus pour profiter du dbris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent Naples enchaisnez deux deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, l'exception de Morat qui fut emprisonn dans le Chasteau d'Oeuf. Morat pour se vanger du retardement que ses parens avoient apport le retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une cruelle guerre ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans compter ceux qu'il avoit perverty dans la dbauche. Ainsi par la prise de Morat la mer ft delivre d'un puissant cumeur, les terres Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut venu Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable & le plus determin Corsaire de Tripoly, empcha le Vice-Roy d'couter les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la ranon de Morat, qui depuis quelques annes est mort Naples dans l'impenitence & l'infidelit. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere Patrie: Avant leur dpart la charit les obligea de rendre tmoignage des violences que Morat avoit faites quatre jeunes Hollandois pour les faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informe du fait les condamna une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme o ils avoient est eslevez, & se firent Catholiques la satisfaction du Peuple de Naples qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis. L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne pour l'viter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque dserte & dans l'impuissance de rsister ses ennemis. Une conjoncture si favorable fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay dj parl, plusieurs personnes de qualit de la Rpublique de Venise, le Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau Franois, avec quelques Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des choses ncessaires pour l'expdition. Les Captifs avoient concert d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez faire leurs prieres dans les Mosques un jour de Vendredy qui est leur Dimanche, l'entreprise estoit en cet estat & la rssite en estoit infaillible, lorsqu'elle fut dcouverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou pltost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui avoit reni & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demand plusieurs fois d'estre auprs de son fils, mais il estoit si vicieux qu'on avoit differ de luy donner le Turban. La veille de l'execution Benedite desesper d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se dtermina la nuit trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau & avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communique ce mchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine o estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs la sortie de la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas pargnes, les personnes de condition en eurent leur part & leurs chanes furent redoubles, le Patron Honnorat Provenal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins et le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient prefer le Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisn fut assomm coups de bastons, Demetr le plus jeune eut le nez & les oreilles couppez, la mort de son frere le tocha si sensiblement qu'il mourut de douleur deux jours aprs. Osman tout cruel qu'il estoit tmoigna du chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosit d'aller la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans savoir qu'elle avoit est dcouverte, par malheur je fus rencontr dans le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux Prisons les Chrestiens qui seroient dans les rus. Je fus regal d'une vole de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes paules mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine gagner la Prison pour me mettre couvert des insultes des Barbares. Le Bacha recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers Captifs qui travailloient la Marine, sa trahison ne demeura pas long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprs dans la rage & le desespoir. Le lendemain je retournay mon travail de forgeron o Moustapha me fit ressentir loisir la sortie du jour precedent, il me fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la libert de converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois bien-heureux de n'avoir point est dcouvert, que j'estois un des plus coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preserv du suplice. L'arrive des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant charg de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence Naples de son apostasie. La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un exemple qui confirme cette verit. Le Bacha desirant tmoigner son zele envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six Franois, six Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins & les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus dbauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens, se douterent qu'on en vouloit leur Religion, & declarerent hautement qu'ils perdroient pltost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrit de leur resistance les et fait perir sans les Officiers Renegats ses Courtisans, qui l'assrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin, il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens somis ses volontez; ce qu'il accorda volontiers ces Ministres d'iniquit, lesquels leur arrive firent continer le regal, o le vin, l'eau de vie, & les liqueurs du pas estoient en abondance. Mais toutes leurs adresses n'ayant point rssy, ils eurent recours la plus noire des perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent la Turque durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermet de se dpoiller de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban. Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobessance & leur mpris par de rudes suplices n'branlerent point la constance de quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indign en condamna quatre des plus resolus la bastonnade & commanda que tous fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employe les encourager la perseverance, & nos prieres furent exauces pour les quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant riterer les bastonnades avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient foul aux pieds & prefererent une vie perissable l'ternelle. On fit en ce temps-l une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de leur Nation nomm Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient sa dpence, l'attendoient dans les lieux o ils estoient establis, & se vantoient qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, & qu'ils luy avoient prepar un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman Rais Renegat Portugais qui commandoit la Marine trouva le moyen de se moquer des Juifs leurs dpens. Ces insensez ne manquoient jamais de se trouver sur le Port l'arrive des Vaisseaux du Levant; un jour que les Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit habiller la Juifve un Lionnois appell Barat qui avoit est Esclave d'un Juif Thunis plusieurs annes & qui parloit en perfection les langues Arabesque & Hebraque. Ce Chrestien estoit adroit, & joa si bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se glissa dedans. Osman Rais fit publier la Marine & dans la Ville que le Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit arborer la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venu. Le Brigantin qui avoit est reconnoistre la Barque disposa si bien les choses que les Matelots aiderent duper les Juifs qui accoururent de la Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas qu'il mt pied terre qu'il n'et auparavant pay pour son passage deux cens cus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son logis. Il n'y fut pas plustost arriv que trois Arabes qu'on croyoit de sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils avoient de le posseder. Quoyque Barat ft regal en Prince par les Juifs, il s'ennuya d'estre enferm, & craignit l'importunit des Rabins qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se plaindre qu'il avoit emport pour cent cus d'argenterie, que Barat fit si bien profiter qu'il paya sa ranon quelques annes aprs cette avanture. A l'gard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosit de le voir & le fit venir Andrinople o il prenoit le divertissement de la Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena l'Empereur luy envoya le premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin qui estoit un Juif reni luy dit qu'il devoit faire paroistre sa puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez ses membres qui le consommeroient peu peu. Sabatay pouvant de ce genre de suplice s'abandonna aux larmes, avoa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du mauvais pas o l'ambition l'avoit engag; le Medecin luy rpondit qu'il n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, quoy il consentit; Sa Hautesse informe de son changement ayant ordonn qu'on le ft entrer, Sabatay jetta le Bonnet Juif terre & le foula aux pieds, en mesme temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dpoilla de le Veste Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy cent cinquante cus de pension par mois; ce fut le dnoement de la comedie, & ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zel Musulman; Mais le Grand Seigneur averty de l'Athesme de Sabatay & de la continuation de ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la More o il est mort en 1676. Chapitre VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, peine est-il guery qu'il est frapp de la peste; Mort pouventable de Mehemet Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de deux enfans du Bacha, les rjoissances qu'on fait cette ceremonie: Retour de l'Auteur Tripoly aprs la peste, mort de Moustafa son Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._ La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nomm Moreau, d'Antibes en Provence. J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes parents qui m'avoient donn esperance de ma libert, par la commodit de Thunis o estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit bien-tost racheter, cause que la peste avoit fait cesser le commerce de cette Ville avec Tripoly. Je suis oblig de reconnoistre que ny ma jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont j'estois accabl, sans les prieres de tout le peuple de Chably o j'ay pris naissance, Ville assez connu par l'excellence de son vin. Son vigilant Pasteur avoit la charit de me recommander dans ses Prnes aux prieres publiques, & tous les Saints Sacrifices qui se celebroient dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi assist de leurs prieres; Sur tout je suis oblig ma mere, qui par ses aumnes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la libert des enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son fils, dont j'ay embrass la Regle. Lorsque ma sant fut rtablie je fus employ aux reparations d'une maison pestifere, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas continu huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqu, ce qui m'obligea de me retirer la prison pour me reposer le reste du jour. Il me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me conduisirent prs de la Chapelle, o je passay le reste de la nuit me preparer bien mourir. Le matin nous nous trouvmes deux Hollandois & moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre de nous mener l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui toient Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour m'en faire sortir, & me trouvant genoux devant le Confesseur, il me dchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la bont de m'aider charger mon grabat sur mes paules. Puis m'embrassant il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu o nous allions estoit loign d'un quart de lieu de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'pouvanterent, & ma crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie o j'aperceus un de mes amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque respect pour les Chrestiens. La premiere nuit que je passay dans ce triste sjour j'eus une si grande soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus oblig d'aller boire l'eau de la lampe qui nous clairoit, parce qu'on ne donne pas aux malades toute la boisson qu'ils sohaiteroient. Je crus avoir jett l'huile, mais un quart d'heure aprs je vomis jusques au sang; ce vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit empar un malade furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui j'estois venu, moururent mes costez au bout de vingt-quatre heures. Comme j'estois dans la force de mon ge & d'un temperamment sec, je resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extrme douleur, par l'ignorance & la brutalit du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit jamais d'operation qu'il ne ft yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon Religieux qui estoit l'unique Prestre Tripoly, nous visitoit trois fois la semaine, & nous distriboit les charitez que les Consuls & les Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la Chvre & le reste infect de la boucherie, il me falloit encore faire enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destin par le Bacha pour inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne ft pas benite, on peut dire qu'elle fut santifie lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut de la peste; c'est luy auquel on avoit drob les Sultanins du Marchand Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un Esclave de Moustapha, de la Comt d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il me pria dans la violence de la fivre de l'enterrer dans le sable, afin, me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre des Marchands Franois, qui le transporteroient en son pas. Il avoit veu Tripoly les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible d'executer entierement sa derniere volont, parce que les bestes devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait changer de place incessamment. A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de la premiere qualit. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally fils unique de Mehemet Caya, fut emport en mesme temps, son pere fit distriber ses funerailles plus de mil cus en charitez, dont se ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consol de la mort de son fils, qu'il fut attaqu de la maladie; Il se glorifioit que la peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil & de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de Babylone, pour avoir prophan dans un festin les Vases sacrez qui avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit os prophaner de jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut frapp dans une dbauche qu'il faisoit la Campagne, & mourut trois jours aprs d'une maniere pouventable; Pendant sa maladie il ne voulut se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arriv son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, & qu'ils toient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu justement irrit contre luy, leur promit la libert & de se convertir s'il rchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves Noirs, & leur rprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui l'exortoit mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu & la Sainte Vierge son secours, dequoy le Marabous indign s'cria en Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un chien, Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant l'extremit, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain d'argent qu'il rpandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis le regardant avec mpris il cracha dessus, comme ayant est l'objet de son insatiable avarice & la cause de son infidelit; enfin il devint si furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en desesper. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit tmoign ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit est une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya, qui n'pargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'o il vint Tripoly, pour participer la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres afflig de sa mort, parce qu'il estoit inform de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le dposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an s'estoit retir Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amiti du peuple que le deffunt avoit persecut dans toutes les occasions; Le Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvt point ses dbauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la libert de boire du vin. Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de ce que la peste estoit cesse; Le Bacha voulut en augmenter la feste & les rjoissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le rendez-vous de l'assemble fut sur une hauteur d'o l'on dcouvre toute la Ville, & main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie & l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine qui a prs d'une lieu, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes qu'on alloit sacrifier Mahomet, elles se mirent en marche vers la Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une dcharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de cent pas en cent pas on avoit prepar des divertissemens aux petits Princes. Tantost des Luteurs demy nuds leur faisoient paroistre leur force & leur subtilit, & tantost ils estoient charmez par des concerts & des danses la mode du pas. Sur tout on admiroit l'adresse des Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprs avoir lanc leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent terre; Ils courent sans scelle, sans bride, sans triez, genoux sur le cheval ou debout. A l'entre de la Ville le Chasteau fit une dcharge de son Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de cotume la circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribu aux nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire oublier la douleur de ce baptme de sang, qui est plus sanglant que celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes ges en estre incommodes durant quatre mois. La peste estant finie, les Captifs qui avoient est employez au service de l'Infirmerie retournerent la Ville; j'apris qu'il y estoit mort plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque dans trois prisons differentes o la chaleur & la puanteur estoient seules capables de les touffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes de Nations & de personnes infectes, & de se trouver dans les occasions les plus perilleuses. Les Turcs avoerent leur confusion, qu'il y avoit du prodige, mais il tcherent de nous persuader que Mahomet nous avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus regret. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menac de me vendre au Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il mourut me dlivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha; lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte qu'il estoit mort quantit des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses travaux. Je ne saurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux, des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprs la contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour leur fournir le bois necessaire la fabrique qu'ils faisoient d'un Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traner les Canons avec tous les quipages des Vaisseaux, qu'on veut pargner. Quoy que ce travail ft penible, il ne me parut pas si fcheux que celuy de forgeron, o Moustafa avoit mis ma patience l'preuve. Chapitre VIII. _Inconstance des actions humaines, Histoire ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs Chrestiens. Autre tromperie faite un Capitaine Flamand par des Esclaves Venitiens qui sont dcouverts._ L'homme joe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, & l'inconstance tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sauroit asseoir de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort avec la rputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son entre dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de sorte qu'il faut attendre la mort pour donner un homme le titre de bon ou de meschant, d'heureux ou d'infortun. Les deux Histoires suivantes qui sont arrives dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint tellement jaloux de sa femme qu'il ne pt resister cette passion violente qui cause tant desordres, aprs l'avoir maltraite il luy prit ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs Royaumes o il ne pt trouver un azile asseur, ce qui l'obligea dans son desespoir de gagner Ligourne o il se mit sur une Barque qui vint Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodit pour aller la Terre Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans se faire connoistre; Mais ne pouvant goter avec eux tous les plaisirs qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur porte la dbauche se promirent de l'enrler bientost dans leur party, & le regalerent souvent dans des jardins la campagne. Le Bacha inform qu'il estoit de qualit donna ordre aux Renegats de ne rien espargner pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une dbauche ils le prierent de s'habiller la Turque, ce qu'ayant fait ils le menerent en ct quipage au Chasteau, o le Bacha le complimenta sur son changement; quelques jours aprs il fut circoncis & nomm Regep. Les Turcs en firent de grandes rjoissances tandis que le nouveau partisan de leur Prophete commanoit porter la peine de son crime par la douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux personnes ges qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux cus par jour & de six plats de sa table, luy fit pouser une Russiote, le logea dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprs de sa femme, laquelle ne parloit que la langue Turque que l'Esclave savoit & qu'il expliquoit son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que ce pauvre Esclavon a est corch vif pour s'estre rendu le chef de trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de s'enfuir de nuit. Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crt que faisant sa cour au Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour luy cause de ses dbauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent ce qu'il avoit apport du Piedmont. Ainsi Regep se voyant neglig du Bacha, sans argent & abandonn des Marchands Chrestiens qui luy en refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des Renegats mcontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces chagrins qui le firent repentir de son infidelit & luy inspirerent l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha permission d'aller Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son dessein estoit de parler Dom Philippes dont l'histoire suit celle de Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestient. Estant arriv Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa mere tenoit enferm dans son Palais avec des Marabous qui ne luy preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renonc. Ce qui obligea Regep de retourner Tripoly, o il fit paroistre une conduite toute oppose celle qu'il avoit eu auparavant, il ne vcut plus dans le desordre & observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du Bacha. Comme il n'estoit pas propre commander un Navire en course, Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scitue entre Tripoly & Alexandrie, il y mnagea si bien ses interests pendant quatre annes qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit tojours conserv le dessein. Afin de l'executer plus aisment il envoya les meilleurs Soldats de sa Garnison la campagne pour chasser les Arabes qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces Troupes il fit quiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut si favorable qu'il vint prendre terre Lipary en Sicile aprs huit jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arriv qu'il recompensa les Chrestiens qui l'avoient assist dans sa fuite, & fit instruire les Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission de s'establir o bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent aussi Chrtiennes & se voerent dans un Monastere de Religieuses auquel Regep destina le reste de ce qu'il avoit apport de Barbarie. Pour luy il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre si austere le crime de son infidelit. L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme. On luy avoit quip un Brigantin afin de l'accoustumer la mer, ses courses ordinaires estoient la Goulette o souvent il alloit visiter les Navires Chrtiens qui y venoient moiller l'Ancre. Les Capitaines se faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis, & le regaloient le mieux qu'il leur toit possible. Les manieres civiles des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la resolution Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en Espagne. L'entreprise fut execute avec tant de bonheur que Dom Philipes ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrtien les provisions necessaires pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy estoit fidele, & arriva en deux jours Cartagene dans le Royaume de Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majest Catholique de la qualit du fugitif, & receut ordre de le faire conduire Madrid, o toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui avoit quitt Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy donna son Nom au Baptesme & le fit mettre l'Academie; aprs avoir appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie. Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de son Baptesme, & ayant sejourn quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy fit pouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom Philippes estoit mari lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de retourner Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assigne sur le Royaume de Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediterane il resolut d'aller par terre pour viter les perils de la mer, & voir le reste de l'Italie & la France. Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut Thunis, la mere passionne pour le retour de son fils & n'ayant point de ses nouvelles eut recours l'art magique dont les Afriquains se servent sans scrupule dans les affaires desesperes. Les Magiciens qu'elle consulta luy dirent qu'il avoit quitt le Turban & qu'il voyageoit dans l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors la Goulette, Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seuret de sa parole. Le Capitaine se mit la voile & ayant appris en Italie que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualit qui devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrive de Dom Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant tmoign sa surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires la Mediteranne, le Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut oblig de s'esloigner des Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom Philippes estonn de se voir si prs de son Pays pria le Capitaine de s'en esloigner l'assrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & dplore sa destine; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes pour empcher son desespoir. Le Navire arrive la Goulette & Dom Philippes est conduit Thunis o sa mere l'a tenu enferm pendant plusieurs annes en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine, tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit support si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y rien d'assr dans les plus fermes resolutions des hommes. Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere o l'on n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloign; les Turcs representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il ft chang du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrtiens creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double cause de la veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel divertissement, parce qu'il estoit tax aux Captifs dix cus pour chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus de Ruben & de Manass que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui avoient mesl des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en trouverent quantit de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire. Les Juifs touchez de ct affront en firent porter une charge proche la porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit rponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour l & qui vouloit divertir leurs dpens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui estoient au Palais, dit Marsoure, tu ne sais peut-estre pas que mes Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens dans les deserts aprs la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus has que les Chrtiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux. Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric Flamand de nation, & qui s'estoit tably dans cette Ville, vint Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy qu'il ft arm de vingt-quatre pieces de Canon, & prest estre mis la voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses quipages, parce qu'il n'toit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long sjour Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient dja tent deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur libert. Les Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui avoit ordre de les assister dans leur captivit, engagerent le Capitaine dans plusieurs dbauches, afin de venir plus facilement bout de leur dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un vase qui contenoit six seaux d'eau, l'embouchure duquel ils mirent cent Piastres, & le donnerent garder un Captif qui avoit soin d'un Jardin la Campagne. Un jour ayant convi Henric de voir les Maisons de plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin o l'on avoit cach le vase, aprs l'avoir regal, ils l'assrerent qu'il y avoit un tresor dont il seroit le maistre, condition de n'y point toucher tant qu'il seroit Tripoly, & de racheter six Italiens; ces conditions furent acceptes par le Capitaine auquel on monstra le vase, qui fut port chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens qui luy coterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase pour satisfaire sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa maison & mangeoient sa table, le sollicitoient tous les jours de se mettre la voile, de crainte qu'il ne rendt visite au vase, pour payer les ranons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes & de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & dcouvrit la tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes Soliman Caya son amy, qui ne pt s'empcher de rire de la fourberie Italienne. Il parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprs avoir raill le Capitaine de sa credulit, fit donner la bastonnade aux Captifs & les renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux travaux les plus penibles. Chapitre IX. _Travail precipit o plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltrait, & expos de rudes travaux, la necessit l'oblige derober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._ Les Captifs sembloient avoir joy de quelque douceur depuis la peste cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emport: Lorsque cette douceur fut trouble par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de la Ville, proche de la Mer du cost de l'Occident. Jamais les Barbares ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que c'estoit dans le temps que l'Arme Navale de France, se disposoit pour aller Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de Beaufort; ce qui donnoit l'pouvante toute la Mediterane, & toutes les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crt qu'elle venoit fondre Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette brche que la fortune avoit dja prepare la Flote Franoise. Helas! quelle preuve ne fit-on pas de la patience des Chrtiens dans un si rude travail! on leur faisoit payer par avance coups de baston, la valeur que les Franois alloient tmoigner dans l'Afrique. Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas pouvoir estre paracheve assez-tost; Les murs n'estoient pas levez dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait, ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les Chrestiens empchoient par leurs sortileges l'accomplissement de l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualit & les Prestres, chargez de terre & de pierre trainer avec peine leurs chanes, & peu s'en fallut que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur ft sacrifier avec les animaux quelques Esclaves Franois pour se vanger d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les difices des Palais, des Mosques & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en comparaison de la faim & de la soif que nous souffrmes pendant quatre mois. Je fus employ sur la fin de l'ouvrage preparer la terre & le sable; comme je chargeois un aprs midy les animaux, dans une profonde fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup. La muraille ayant est acheve, les Captifs retournerent leurs travaux ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Arme, qui fut oblige d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de toute la Barbarie pour y faire un tablissement, cause que la chaleur y est insupportable & la peste presque continuelle. En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estime cent mil cus d'un Navire Venitien, qui alloit la Foire de Messine plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste avoit cess Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs mprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il commanda d'allumer un grand feu pour les brler, accusant les Consuls de lchet de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent les Chrestiens les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce retardement que pour les avoir meilleur march, quoy qu'ils en eussent offert deux mil cus. Le Consul Anglois ne se trouva pas la premiere vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de la famille des Cromvels, & s'estoit retir Tripoly pour sauver sa teste: il eut la temerit de se trouver le lendemain au Chasteau la seconde vente en sortant de dbauche, Soliman Caya son amy qui gardoit la porte, reconnoissant son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la cotume, jusqu'en la presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit beu d'autres liqueurs que celles commandes par le Prophete; Et voyant que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non restar casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous m'auriez infiniment oblig d'y rester, de crainte que les Turcs qui m'environnent ne soient scandalisez de vostre proced. Je crois pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer; Le Consul qui n'estoit pas d'humeur souffrir, piqu de ces paroles, & le vin luy faisant oublier son devoir, rpondit hardiment au Bacha, _Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltrait dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arrest par les Officiers Renegats qui participoient aux dbauches du Consul, & qui le firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent l'injure faite par un Chrestien leur Bacha, que les prieres des Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employ demander grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant trois mil Piastres, que l'Anglois aprs avoir cuv son vin paya volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte si bon march. Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres Marchands, estant arriv la premiere porte il y demeura quelque temps pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que Soliman le visitoit de nuit pour avoir la libert de boire du vin, qui ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul, le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur dit qu'il estoit dans le dernier tonnement d'estre oblig de croire qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et voulant se divertir il s'adressa premierement Marsoue le plus puissant des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce Prince de la Sinagogue luy rpondit que Dieu avoit honor la Jude d'un grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient procurer l'entre, aprs avoir observ en ce monde la loy que leurs peres avoient receu du tout Puissant, & que pour marque certaine le Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers; mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient est abandonnez par l'Eternel, & reduits estre esclaves par toute la terre, & le mpris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, rpondit le Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une infinit de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoerez que Dieu protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre prosperit fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis cinquante ans que je suis Tripoly le Royaume s'est bien peupl, & que des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retir Tripoly depuis quelques annes, pour s'exempter des avanies que l'Aga de cette Isle luy faisoit de temps en temps, cause qu'il trafiquoit dans tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise Greque avoit l'honneur d'estre l'aisne de l'Eglise Romaine, qui luy avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle avoit tojours triomph de ses ennemis & demeur dans sa puret. Le Bacha qui estoit Grec Renegat, & savoit la malheureuse destine de ceux de sa Nation, luy dit qu' la verit il restoit aux Grecs un peu de Religion; mais qu'ils avoient imit Esa, qui avoit vendu son frere sa primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils avoient entrepris & leurs impietez avoient attir sur eux la colere de Dieu, qui les avoit dpoillez pour jamais du grand Empire d'Orient, & que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le divertissement entier la compagnie, car il demanda aussi un Renegat Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, ct apostat ne manqua pas de dire oy, l'assrant que depuis qu'il estoit en Barbarie, il avoit est inspir de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers & de s'exempter des peines de la captivit, qu'on luy faisoit tous les jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la peine leur obtenir l'entre du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se garderoit bien de refuser aucune grace leur Prophete, de peur qu'il n'y et combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant est pri comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces termes, Sultan vous avez est Chrestien, vous savez la saintet de nostre Religion, qui est reconnu par tout le monde, & que dans les plus cruelles persecutions elle a tojours est victorieuse; Combien d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans tous les Sicles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien de Martyrs ont rpandu leur sang, pour en sotenir la verit? Combien d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous ayder obtenir l'entre du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis, dont l'heritage appartient ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces paroles le Bacha ne pt s'empcher de rpondre au Seigneur Bajoque, qu'il en disoit trop. Il avoa que la Religion Chrestienne estoit plus estime que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils avoient beaucoup dgener de leur premiere fidelit, & qu'on ne trouvoit plus parmy eux, la sincerit qu'ils avoient autrefois dans leur commerce. Les Turcs commenoient murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit avanc, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour entendre son compliment. Il demanda pardon Osman de son imprudence, avoant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit qu'il devoit rendre grace l'assemble de ce qu'il avoit vit sa Justice, sur quoy l'Anglois ne pt s'empcher de rpondre qu'il devoit premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarm, & que par malheur il estoit dans un Pas o l'on ne reconnoissoit pas le merite des beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire toute la compagnie. Le Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour prcedent luy fit le dtail de l'entretien qu'on avoit e en son absence, & luy demenda pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan est-tu savoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires la nostre? sais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller Rome chercher des Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul, que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car un chacun m'a fait voir la Saintet & la puret de la sienne & tous m'ont assr qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en faciliter l'entre, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter, qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flmes de l'Enfer pour une ternit? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, & avoa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de monde luy avoit est plus sensible que l'argent qu'il avoit dbourc pour obtenir sa grace; de dpit il ne voulut plus se trouver aucune assemble ny vente de Marchandises, quoy qu'il y et un guain considerable esperer. Il savoit sans doute se recompenser d'une autre faon sans qu'il y part, car ayant est averty par le Capitaine de Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton empoisonne, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doane, n'est pas tant craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte & dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit caus. Quoy que la peste et fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy restoit encore une fille ge de dix-huit ans laquelle fut recherche en mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre Tripoly accompagn de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entre, & commanda de le regaler avec toute la magnificence possible la mode du Pas. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune Turc nomm Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que Soliman Caya neveu d'Osman avoit aime avant son apostasie. Cette Dame passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec joye ct tranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter Themis les moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveus ceux de la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont proprement des Estuves destines pour prendre le bain; Aly se trouvoit sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, o il arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entre en soit deffendu aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere libert, & qu'il craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un jour que le Bacha traitoit Ibrahim la campagne en un Jardin o les principaux Officiers avoient est conviez, Aly quitta le divertissement au milieu du Festin pour se rendre la Ville, il trouva dans le chemin un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, o il se rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit quitt la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant point trouv chez Themis, ils se douterent bien du lieu o cette femme toit, y tant arrivez ils la trouverent toute mlancolique avec une servante qui avoit cach Aly dans une grande Cuve de cuivre destine pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de commander la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, tmoignans avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crt que c'estoit tout de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par grace ses amis de le laisser en paix joir des doux entretiens de sa chere Themis. Les Turcs aprs avoir est quelque temps avec eux retournerent au Jardin, o ils apprirent la compagnie le sujet de l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raill parce qu'il se vantoit d'estre heureux en ses amours. Quand toutes les choses furent prepares pour la Ceremonie du Mariage, le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce qu'il donnoit son Gendre, ce n'estoit que rejoissance depuis le Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagn de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commena par les Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux magnifiquement quipez & conduits par des Esclaves Chrtiens, les Turcs portoient les habits que le Bacha donnoit Ibrahim avec les Coutelieres, dont les guanes toient garnies de Diamans, & les Armes pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles & des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix mil Piastres, & quantit de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec les armes & l'Equipage des Chevaux tous ceux qui accompagnoient Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au Chasteau o se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi des rjoissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre quitter Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrnes entrerent au son des Instrumens dans la Salle o les hommes estoient assemblez, & convierent Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut trouble lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le Mariage ft consomm Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha fut si touch de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme il estoit venu. Il est bon de savoir qu'en ces occasions le Mari est enlev aprs le Festin par ces Matrnes qui le conduisent dans la chambre de sa Femme, aprs quelque temps elles reviennent trouver l'assemble avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, & font des prieres Mahomet de donner prosperit & ligne aux nouveaux Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de prendre le divertissement dans un Jardin, o il se trouva peu de personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & peine Ibrahim fut retir dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habille en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de crainte qu'elle ne ft reconnu par ces vilains Gardes du Corps, qui dans la dbauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye imaginable, & tmoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation ceux qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du matin de peur d'estre veu des Eunuques qui n'avoient pas encore cuv leur vin, & se rendit au Chasteau pour assrer le Bacha que sa volont avoit est accomplie. Osman dfraya son Gendre & sa suite jusqu' son dpart & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes, qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils appellent Cans, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes comme faisoit Can aprs son fratricide. Toutes ces Rjoissances ne diminuerent point les travaux des Captifs, le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas russi par son extrme avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des ouvriers qu'il occupoit sa maison de campagne. Cela le rendoit si furieux qu'il dchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosque faire son Salem. Et peine fus-je retourn au travail qu'il me donna trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener durant qu'il estoit loer Dieu, quoy qu'il n'et pas grande devotion Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir marcher, ce qui n'empcha pas qu'il ne me ft tourner la roe d'un Cordier jusques ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient ordinairement deux lieus de Tripoly deux cens Captifs qui sont destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, & sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; o les Chrestiens sont exposez toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain, ne pouvans aller la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux qui sont dans la galere cause que les Marchands libres assistent les malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures drobes leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au Ciel pour estre dlivr de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui m'avoient tout dfigur, Mehemet garde de cette prison me dit en raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa pendant l'Est au travail des fours chaux. La faim que j'y enduray fut si grande que pour m'en exempter je fus oblig d'avoir recours au pain & la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloign d'un Cimetiere o l'on avoit inhum les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la peste; j'y allois de nuit habill la Moresque afin de n'estre pas reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativit du Prophete, dans laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu' l'ordinaire, je trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit la campagne il entra dans le mesme Cimetiere dessein d'y faire sa provision pour son voyage, aprs avoir long-temps cherch dans les lieux o l'on enfermoit les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, & estant fch de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerit de mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide la teste du sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda de faire garde pour en dcouvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les Mosques pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux heures accotumes, elles ne laissent pas d'avoir la libert d'aller une fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrives au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprs avoir vers des larmes & pouss des cris au Ciel, elles se plaignent de ce qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre Monde & de leur faire part de l'estat o ils se trouvent, enfin aprs leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les prient de recevoir les mets qu'elles ont apport, dont elles mangent une partie & enferment le reste dans un lieu fait exprs la teste du Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les clairer la nuit dans la pense qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'gratignant le visage jusqu' ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de viande, o non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que l'aumne qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable Dieu que celle qu'on fait aux hommes cause, disent-ils, que les bestes ne possedent rien. Chapitre X. _L'Autheur est envoy dans les campagnes esloignes de Tripoly o il demeure huit mois labourer la terre, semer les grains, arracher du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit demeur en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur Tripoly._ Tous les ans la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les campagnes esloignes de Tripoly, du cost d'Alexandrie, proche la petite Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles des environs de la Ville o il ne se trouve que des sables mouvans. Aprs que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant l'Hyver & jusqu' la moisson arracher du jonc force de bras pour en faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on transporte Tripoly. Je fus mon ordinaire du nombre des malheureux destinez ce fcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre dpart on nous permit d'aller la Ville dire adieu nos amis, les Marchands Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents & eut encore la charit de m'instruire de la maniere de m'en servir, m'asseurant que les Arabes auroient recours moy dans la necessit & que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exeray la Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour habile homme. Nous partmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer & nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel; la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va la Mque. Aprs huit jours de marche nous arrivmes au rendez-vous, n'ayans trouv en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau pour le reste du voyage. Nous emes une fausse allarme que nous donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois l'anne, & de choisir des Campagnes fertiles o il y ait des Puits qui sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, & lorsqu'ils dcampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin bras & tout leur quipage. Le premier jour de nostre arrive nous fmes occupez dresser nos Pavillons & faire un rempart de terre avec de grands fossez, afin de nous mettre couvert non-seulement des Arabes, mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commenmes labourer la terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs toient employez tailler les buissons faire les fossez & semer les grains, ce qui fut expedi en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir qu'une terre deserte, qui n'est cultive qu' la negligence, produise si abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le travail des Captifs qui l'ont arrouse de leurs sueurs, mles des larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fmes regalez d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin o l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis ntre dpart nous n'avions mang que des Couleuvres, des Lezards, & des Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente, parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous donner la vigueur necessaire pour resister la violence du travail; Tous les matins avant que d'y aller on donnoit chaque Captif une livre de biscuit, midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonn d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour des pingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous avions apportez & que nous vendions au centuple, cause que ces choses sont rares dans le pas. Les Turcs qui nous gardoient n'toient pas fchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter, pour recompense de la peine qu'ils avoient remplir les bassins d'eau, & mesme les faisoient contriber pour l'entretien des Pavillons. Les animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir leur dpens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la commodit des pelerins qui vont la Meque visiter le tombeau de Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts, puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit dix jours. Un Captif nomm Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comt, qui depuis sa libert s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de faire la priere le matin & le soir; Ct homme craignant Dieu, & imitant Tobie dans sa captivit, xortoit ses freres mener une vie innocente, & se conformer la volont de Dieu, qui nous protegeoit visiblement dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple d'Israel, en des Provinces voisines de celles o nous gemissions. Quatre Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde la conduite des Captifs. On n'et pas pltost sem les grains qu'il fallut cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous deffendirent sous de grandes peines, de nous loigner de nos Pavillons de plus de trois quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque impossible de s'enfir; car du cost de la Mer d'o nous estions loignez de vingt lieus, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs, ils les ramenent Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le Bacha donne de recompense; & le moindre chtiment que reoit le Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade; Si quelque desesper tente de s'enfir par terre, les Arabes le tuent pour profiter de sa dpoille; c'est ce qui est arriv de mon temps plusieurs, dont on n'a p apprendre aucunes nouvelles. Je me mis en la compagnie de deux Franois qui avoient des jambes aussi bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprs avoir parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvmes en des lieux marcageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une si grande quantit, que nous en cueillmes durant trois mois. La faim nous obligeoit de retourner au Camp midy, chargez de six paquets de jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau. Pour moy aprs avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites blessures, j'eus la libert d'entrer dans leurs Tentes, o je me reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprs avoir fait des guerisons corporelles, je tchay d'en faire de spirituelles; & comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des maladies desesperes l'insceu de leur famille; Cela me rssit, & j'en baptisay quatre qui moururent aprs leur baptme, je croy que c'est par leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, o succomberent des personnes plus robustes que moy. Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appell Isouf, g de soixante-dix ans, qui s'y estoit retir depuis quelques annes; Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est commune dans les Villes Maritimes cause du commerce. Il me dit qu'il estoit fils d'un Tagarin, & n dans l'Andalousie, o l'inquisition avoit fait brler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour viter un pareil suplice il s'estoit retir en Afrique, que d'abord il s'estoit estably Thunis, o les Turcs qui ne le croyoient pas veritable Musulman cause qu'il estoit n en Espagne, l'avoient extrmement persecut; & qu'estant sorty de Thunis pour aller la Meque, il s'toit au retour habitu dans ces deserts pour y exercer la fonction de Marabous. Il ajota que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laiss deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit est tu sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit ge que de vingt ans. Isouf aprs quelques visites, eut tant de confiance en moy qu'il me les fit voir contre la cotume du pas; Alima la plus jeune qui passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie du visage remplies de vermillon & de cicatrices leur mode, ce qui la rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrtiens, & comme elle parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit bless la cuisse lorsqu'il la poursuivoit la chasse; ces animaux se sentant pressez sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une maniere qu'il n'y a point de flche ny de balle de Mousquet qui aillent plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent manger avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le mesme plat de bois o les viandes ont est servies, & que le maistre en presente l'eau boire la compagnie qui l'estime une boisson delicieuse. Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez luy, & pour en venir bout plus facilement, il convia un de nos Gardes qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fmes six manger contre terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou, un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy toit inconnu, prit cong de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf, lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des Barbares & en des lieux o nous endurions tout ce que l'esclavage de plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour tmoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la libert; il avoa qu'il avoit est en sa jeunesse lev dans un Convent Seville, o sans doute il se seroit vo, sans le suplice qu'on fit souffrir son pere en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion Chrtienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retir dans ces deserts. Ayant est lors averty que nostre Garde s'en estoit all, il fit venir dans le Pavillon o nous estions ses deux filles, qui ce jour l s'estoient pares. Alima la plus jeune nous presenta son maramas, c'est dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement cuittes, & nous assra en langue Franque avoir eu grande envie depuis nostre arrive de joir de la conversation des Chrestiens, dont sa soeur luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux Bohmiennes disoient la bonne avanture mon compagnon, leur pere me prit en particulier pour me parler avec plus de libert, il me rendit compte des Chvres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy appartenoient, me fit voir son quipage & ses Pavillons, & aprs m'avoir assr de son amiti & de l'estime qu'il avoit conceu pour moy, il offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre le Turban & d'pouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, & luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre infidelit, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon pas. Le discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel jugeant mon visage que j'avois du mcontentement, & se doutant du sujet de nostre entretien, ne pt s'empcher de faire des reproches Isouf. Alima de son cost m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient abandonn ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter, qu'il ne tenoit qu' moy de rompre mes fers, que je ne devois point douter de son amiti, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis point d'autre rponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, & pris cong de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une faon luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de ceux de sa fille. Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les jours de Nol & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en repos. Comme le travail nous avoit extrmement fatiguez, ils nous accorderent deux jours Nol pour nous dlasser, & nous firent present d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours devant la feste, quelques Captifs droberent aux Arabes des Pavillons voisins, un Mouton & une Chvre, qu'ils cacherent dans le ventre du Chameau qu'on avoit prepar pour nous; Ces Infideles vinrent s'en plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes & leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le dpositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils prent, bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en particulier offrit Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez, le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec patience les maux qui l'accabloient dans ces pas sauvages. Comme nous avions mang de la viande le jour de la Nativit, nous tchmes d'avoir du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille aprs avoir arrach du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay pendant quelque temps avec mes compagnons pcher du poisson qui est rare dans cette Riviere, o nous ne pmes prendre que des petites Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manqumes prendre un Crocodille qui blessa un Esclave la cuisse pour l'avoir poursuivy de trop prs. La fatigue que nous avions eu nous ayant oblig de nous reposer sur le rivage, nous appercemes deux Lions qui poursuivoient quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent favorable se sauverent. Il faut avoer que dans cette rencontre Dieu nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces & furieuses d'avoir manqu leur proye, s'arresterent quelque temps proche de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La mme veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dvaliserent un Arabe qui portoit la moiti d'un Crocodile qu'il avoit tu la chasse, c'estoit la partie de la queu laquelle pesoit quinze vingt livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils cacherent leur larcin sous les cendres, prs de la marmite qui boilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient est celles de ses compatriotes. Le lendemain nous fmes festin en poisson, nous avions des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods & la moiti du Crocodile, dont nous fmes une compote qui fut trouve excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure qu'elle n'estoit. La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la Providence m'avoient fait resister jusqu'alors la peine du travail qui avoit dja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars o les chaleurs commencent estre excessives dans les lieux o nous estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fmes tous attaquez d'une douleur violente dans le cost & d'une fivre maligne dont huit moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu sur la partie douloureuse, les autres se rtablirent par le repos & je fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par raret: Parce que c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient & cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantit que l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de climat, & malheur aux campagnes o elles s'abaissent, on est souvent oblig de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par le feu de leurs armes ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut infecter l'air par une fume empoisonne. Les Arabes de la campagne en font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimes dans la nouveaut comme les petits poids verds Paris; Les Barbares s'en nourrissent la campagne plus de quatre mois l'anne, & se font un plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des Ortolans. Le revenu des Sauterelles Tripoly vaut mieux que celuy des Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, o le principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achev qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de la Mer o les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire la Ville. Nous fmes occupez pendant vingt jours ce travail en des terres incultes o nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines & des oeufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables & que le Soleil fait clore sans leur secours. Ce travail ne fut pas plustost finy que nous commenmes la Moisson. C'estoit un spectacle digne de piti de voir des gens attenuez par de longues & continuelles fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne souffrmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de quitter bien tost ces Deserts pour retourner Tripoly, o la pesanteur de nos fers seroit moins fcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds, les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les transporter la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes, n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly. Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprs le travail du matin, je me rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrmement zel pour sa Religion, luy reprocha son garement, & la vie miserable qu'il menoit dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blma d'avoir quitt l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans laquelle il se seroit sanctifi. Encore qu'Isouf fut mcontent des remontrances de mon compagnon, il ne pt s'empcher la fin du repas de me tmoigner qu'il m'avoit exprs convi pour me faire les mesmes propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre persuad de son amiti puisqu'il promettoit de procurer ma libert, qu'estant abandonn de mes parens il m'estoit permis de changer de Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois pouser sa fille, il se retireroit Tripoly avec tout son bien, o il me feroit avoir un employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le commerce avec les Chrestiens, ma libert avoit est seulement retarde, mais qu'il toit tmoin que j'avois tojours e confiance en Dieu, qui ne m'avoit point abandonn dans les disgraces qui m'estoient arrives en ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au pas des Chrestiens, qu'il avoit quitt dans un ge o il ne connoissoit pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret. Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete d'exaucer ses voeux, & d'empcher mon dpart; comme je craignois qu'elle ne vint verser des larmes dans le Pavillon o j'estois, je remerciay Isouf, & pris cong de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des reproches de son infidelit, & le pria pour la derniere fois de faire reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le Mahometisme dont il connoissoit la fausset. Le lendemain comme nous chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit exprs pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que ceux du jour precdent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit caus, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de quelques pains d'orge pour m'ayder traverser les lieux steriles o nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux voyage & la libert. Alors je le remerciay de tout mon coeur de tant de bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en perdois la memoire, & j'ay souvent fait des voeux au Ciel pour la conversion de ce pauvre Marabous, qui toit charitable & vivoit morallement bien. Sur les quatre heures aprs midy nous partmes en presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre dpart, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui ravageoient la campagne. C'est la cotume de Barbarie de cheminer de nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut pas sans de grandes peines que nous arrivmes Tripoly en si mauvais quipage, que nous donnmes mesme de la compassion aux Turcs. Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, & trente sols. Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous tmoigner la joye qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre esclavage voyant nos visages si dfigurez, que nous ressemblions pltost des squelettes animes qu' des hommes vivans, furent sensiblement touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chanes avoient est moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables Job, visit par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles, & de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du sjour de Tripoly celuy des lieux d'o nous venions. Les Captifs qui habitent dans la Ville, reoivent de la consolation & de l'assistance de plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands dputent une personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes & des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprs avoir travaill le jour, ont une retraite paisible & assure dans leurs cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur donne; au lieu que les autres aprs la fatigue du jour n'ont que des Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny Temple, tout y manquant hormis l'infidelit. Combien de fois accabl de travail & de chagrin, ay-je pouss des soupirs vers le Ciel, sur le bord de la petite Riviere de Mesrata, l'exemple du Peuple Juif dans sa captivit sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une terre trangere. Chapitre XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occup la construction d'une nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'crivain; Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep B met ces Rebelles la raison; Son entre Tripoly aprs sa victoire; l'Auteur paye deux cus par mois pour tre exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas venu; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit est fait Captif avec l'Auteur._ Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises, ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut oblig de faire bastir une nouvelle prison, la construction de laquelle je fus employ aprs mon retour. Le travail fut beaucoup precipit selon la cotume des Turcs, & il fut achev en trois mois de temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles estoient cimentes par les dehors. On y logea d'abord quatre cent Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'crivain; je refusay ct employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut esperer la libert, & les Gardes l'obligent dcouvrir les fautes des autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep B General de la Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dedie Dieu, sous l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retir Tripoly pour profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville. Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme eux, assistoit leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en ft le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux cause de l'autorit de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens qui venoient Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquit, & se servoient de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats Franois & Italiens. En ce temps-l, deux jeunes Grecs de l'Isle de Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosit s'en retournant en Grece de passer Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien pargner pour les divertir & pour les faire demeurer Tripoly. Le Capitaine qui les devoit rendre Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de qualit qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy qu'il assrast qu'il en devoit rpondre au peril de sa vie, on ne l'cota point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se mettre au pltost la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma les deux Grecs dans un Jardin la Campagne, o Osman Caya leur cousin leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire oublier leur pas, mais au milieu du divertissement ils ne purent s'empcher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprs une longue resistance, ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville. Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya Regep B, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient dja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mcontens du Royaume. Afin que l'Arme de Regep ft capable de donner de la terreur aux Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est dire les Soldats de la Mer. Le General se mit en campagne portant l'pouvante par tout o il passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les Rebelles taillerent en pices les deux meilleures Compagnies de son Arme, qui estoient composes des troupes de la Mer, & sortirent victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depcha un Courier pour donner avis Osman de ce qui s'estoit pass, & le pria de luy envoyer quelques pices de Canon. Osman apprit avec chagrin la droute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste son Arme, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour pouvanter les Gibelins, qui dans leur pas n'avoient jamais veu d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire, lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, o l'on voyoit quelques dbris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle donna de la terreur aux Gibelins. Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joer l'Artillerie si propos, & se mlant avec tant d'ordre & de valeur dans les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'pe, & firent des prisonniers qui promirent le soir Regep de luy livrer les deux principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaner vingt Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire la Ville, & aprs s'estre empar des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du cost de Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts de la peste, laquelle estoit cesse il y avoit plus de deux ans. J'ay dja dit que suivant la cotume de Barbarie, les Bachas aprs la mort des Chefs de famille prennent leur dpolle, & font telle part qu'ils veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage, quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la fosse, de crainte qu'il ne revle le tresor au Bacha, dans l'esperance qu'ils en joiront en l'autre monde, selon les promesses de leur Prophete. Regep la fin de l'Automne retourna victorieux Tripoly. Le jour qu'il y fit son entre, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche d'une Mosque, o tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez pour donner leur benediction cette Arme triomphante. La marche commenoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris aux Gibelins, c'estoit des Chvres, des Moutons, des Boeufs, des Lions, des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis; l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux qu'on avoit p trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un gros Escadron finissoit la marche, il estoit environn des Officiers, & derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes prisonniers enchanez deux deux, qui augmentoient la gloire du Vainqueur; Il ne fut pas pltost arriv dans la plaine proche de la Mer, qu'il fut salu par le Divan & par les Capitaines des Navires, & compliment par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une dcharge de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut diverty jusque la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs de Lances; Le Bacha vint le recevoir la porte du Palais, & aprs luy avoir tmoign la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il luy avoit d'avoir delivr la Capitale, des courses continuelles des Arabes, qui avoient tch plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribu la victoire. Quelque temps aprs ces rjoissances, le Bacha voyant que les Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras & les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner manger; quoy que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de piti d'eux, que des Chrestiens. A l'gard des deux Chefs de la sedition, ils demeurerent enchanez dans la prison du Chasteau, jusques ce que le Bacha et receu une grande somme d'argent pour leur libert; mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donne, il les fit trangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanit. Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont j'avois refus d'estre l'crivain, les Gardes pour se vanger de mon refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles des Captifs, aprs celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans doute succomb sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs aprs la retraite des Chrestiens, afin de les exciter quelque devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon homme me prit en affection, & me donna quatre cus pour faire quelque petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens, les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier mtier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels je gagnay quatre cus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre fortune me firent entreprendre de donner manger, non-seulement aux Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine la Franoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est vray que j'y mlois de la chair de Porc, qui est deffendu par l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent gagner dix cus en trois mois. Mais je fus oblig d'abandonner le Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant apperceu qu'il avoit souvent mang de cette viande deffendu, voulut me poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si scrupuleux que luy, il m'auroit assassin. Cette disgrace m'obligea de quitter l'Auberge, de peur d'estre maltrait par ces odieux Gardes du Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le Boucher l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la chair des animaux qui ont est tuez par les Chrestiens. Les Marchands & les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se mloit de faire boucherie. Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de prendre garde l'entre des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant p un Vendredy arriver temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons & quatre Chvres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle toit garde par un Renegat qui m'en facilitoit l'entre, pendant que la grande porte de la Ville estoit ferme, & que les Turcs estoient occupez faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloign, & s'en saisirent. Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un jour ce que j'avois eu bien de la peine gagner en six mois. Quelques Esclaves de qualit qui se croyoient dans l'impuissance d'estre rachetez, cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit, crivirent leurs amis Chevaliers qui estoient Malte pour y faire leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires empcherent plusieurs fois que la Barque envoye aux Captifs, ne parut sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pcheurs retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut reconnu. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habill la Moresque, qui vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de pcher. Aprs avoir demeur quelque temps sur le rivage de la Mer, il apperceut deux Captifs qui se retiroient la Ville, lesquels il convia de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec dplaisir que les Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons, parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosques. Ceux de la Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus longtemps en ce lieu, & aprs avoir fait embarquer par force un jeune Turc qui s'en retournoit la Campagne, ils se servirent de leurs rames pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation, fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit trangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle elle fit le trajet pour se mettre la voile, fit partir en diligence des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils perdirent de veu la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, & retournerent la Ville o ils dchargerent leur colere sur les Captifs qui tomberent sous leurs mains. Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie, estant venu peu de temps aprs cette action Zoara, Ville du Royaume de Tripoly, o sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait des descentes en terre & d'y avoir caus du desordre, il le fit mourir cruellement; & tous les Chrestiens de son quipage furent faits Captifs. L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, & avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau. Dieu voulut recompenser ce dernier de la libert, pour les charitez qu'il avoit exerces durant son esclavage, non-seulement envers les Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, & autres en vie, ausquels il donnoit la libert, priant Dieu de la luy donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le dlivrer. Je puis dire sa loange, qu'il se privoit de sa nourriture pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins, estant veritable que la Barque n'estoit point venu pour luy. Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire Franois qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint Franois, nomm le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit demeur trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui visitent les Saints Lieux o se sont passez les Mysteres de nostre redemption; Ce bon Pere fut rachet par son Ordre, aprs huit mois de captivit. Un si fidelle tmoin des miseres que je souffrois estant arriv en France, avana beaucoup ma libert; mes parens qui n'avoient point e de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodit de Thunis o le Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard natif de Montmelian, qui avoit est fait Esclave sur Mer avec moy, fut reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis l'Histoire, dans le quatrime Chapitre de la presente Relation. Comme il estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de Selim; Le Bacha fit bien lever nostre jeune Renegat, qui se rendit habile dans l'criture & dans le langage du pas, en quoy conciste toute la doctrine des savans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit cause de son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail, sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des Eunuques. Ces deffences n'empcherent pas Selim de satisfaire sa curiosit au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir habill la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre visite & rpondre sa tendresse. Selim s'estant retir dans un Jardin d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprs midy se promener la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople, qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on l'enveloperoit pour faciliter son entre. Selim ne savoit quoy se resoudre, d'un cost le danger d'une mort cruelle l'pouvantoit, de l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit proteg depuis son arrive au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes de son amiti. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se dtermina en faveur de sa maistresse, & dit l'Eunuque que la perte de sa vie, n'estoit pas capable de l'empcher d'ober aux volontez de la Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelop de toille, & le conduisit au Serrail, o deux Officiers Noirs l'enleverent comme un precieux paquet qui appartenoit la Sultane. Ne troublons point l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entr, & qu'il fut mis dans une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arriv elle demanda permission au Bacha d'avoir les joeurs d'Instrumens, parmy lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui conduisoit la Musique, parce qu'il la savoit & qu'il jooit des Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette repetition fut ennuyeuse Astera, cause de l'absence du principal Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut oblig de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut l'adresse de tirer Selim l'cart, & de menager avec luy quelques momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque oublier que le Bacha n'estoit pas loign, & sans la garde des servantes qui les avertirent propos de son approche, ils eussent est surpris. Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane, sa beaut la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim ne fut jamais dcouvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour les jeunes & agreables personnes, & se plaisent favoriser la hardiesse de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut diminue, ou qu'il craignt qu'elle ne l'entranast dans le precipice, ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son secret un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut ravy de savoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer chez les Religieux de Saint Franois de Jerusalem; il offrit mesme de l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la libert, dans la mesme Ville o Dieu avoit dlivr le genre humain de l'esclavage du Demon. Selim s'abandonna entierement sa conduite, & aprs avoir pris leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils partirent du Caire pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux qu'ils viterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim avec bien de la joye. Ces bons Peres reoivent bras ouverts, ceux qui rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les Capitaines qui reoivent dans leurs Navires des passagers qui sont circoncis, & qui ont port le Turban en Barbarie. Selim aprs avoir sjourn trois mois en Jerusalem, & difi par l'austerit de sa penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut envoy en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre la voile pour Messine; & en ct quipage le Capitaine le receut en son bord, la recommandation des Religieux. Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, & Selim se vit une seconde fois Captif dans la mme Ville. Les Turcs & les Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas pltost arrivez Tripoly qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avo volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant cinq annes & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le condamnerent estre brusl vif. La rigueur de ct Arrest n'estonna point sa constance, il mprisa gallement les promesses & les menaces des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier par sa mort les desordres de sa vie. Dja le bucher estoit prepar & il sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au lendemain. A la verit l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus facilement dans l'Europe Chrestienne o il se retiroit avec de riches marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point est Circoncis, ce qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer de sa dpoille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens & aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient sujets du Grand Seigneur comme je l'ay dja remarqu. Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit veritable Turc furent tochez de la disgrace de Selim & resolurent d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu' infecter l'air qui n'estoit pas trop purifi depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que les Princes Chrtiens pouroient se ressentir de cette cruaut aux dpens des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui avoient est toute la nuit dans la Prison pour tcher de le pervertir assrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que Selim avoit servie avant que d'estre envoy au grand Caire, appaiserent Osman qui accorda sa grace. Il fut charg de fers & conduit en la Prison voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux les plus penibles. Il ma protest plusieurs fois avant mon dpart que les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, & que puisque ses pchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre, il acceptoit avec joye les peines de sa captivit pour la satisfaction de ses crimes. Chapitre XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut oblig de luy procurer la libert; Captivit d'un Religieux Augustin; amiti fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire la Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; le danger auquel il s'expose proche d'une Mosque; une Barque arrive de Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa libert._ Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de payer le tribut la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, & peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obessent facilement aux ordres de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux rveries de l'Alcoran que les Musulmans, lesquels la premiere demande du Grand Seigneur se laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut pas fch quoy qu'il ft oblig de payer la Ranon du Chaoux & de sa suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces qui ces Officiers sont envoyez, leurs doivent procurer la libert quelque prix que ce soit. Comme le Bacha entretenoit Florence des intelligences secretes, il ne luy fut pas difficile d'obtenir la libert du Chaoux; comme aussi il savoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards, deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle & femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six Chevaux Barbes richement quipez & six Esclaves Chrestiens sujets du Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present tant arriv Florence le Grand Duc ne pt s'empcher de dire qu'il recevoit plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le Chaoux aprs avoir ve les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne fut embarqu sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha qui en avoit pri le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'change venoit Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes. La Captivit d'un Religieux Augustin de Sicile, nomm Daniel, & qui n'estoit que Sodiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir est la cause d'une action memorable d'amiti fraternelle. Il y avoit dix ans qu'il souffroit Tripoly toutes les miseres de la servitude, la delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesch durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de la Mosque. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il ft rachet ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde, inspira son frere de venir Tripoly pour contribuer sa libert. Il estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des Charitez pour payer sa Ranon, furent acceptes par le Bacha qui permit Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amass en trois mois de temps quatre cens cus dont il estoit convenu pour sa Ranon, ne manqua pas de retourner Tripoly & de retirer son frere. Les Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres & demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable d'une pareille generosit. Osman pria le Religieux de sjourner quelque temps Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas faire le Ministere & qu'il estoit oblig de retourner en son Pays pour s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls & Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui donna occasion de rire la compagnie. Frere Daniel rpondit au Bacha que son autorit ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens cus s'il vouloit travailler de son mestier Tripoly pendant six ans, dequoy le Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit mari, & qu'il luy estoit deffendu d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trs-rigoureuses. Ces refus ne retarderent point le dpart des deux freres ausquels le Bacha fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile o ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occup depuis son retour recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis qui chanceloient dans leur Religion. Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au del de Constantinople charg de bois pour la construction des Navires choa terre deux lieux de la Ville aprs avoir essuy une furieuse tempeste. Nous fmes deux cent Captifs occupez sauver du Naufrage ces bois qui sont rares en Barbarie & qu'on est oblig d'aller chercher en des Pays esloignez. C'estoit au commencement de l'Est que les chaleurs sont excessives, & par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-l endurerent beaucoup cause de l'entre & de la sortie de la mer, & l'air fut si chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, except celuy du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir retourner la Ville, les sables nous brusloient les pieds, & generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent la Campagne avec une infinit de bestes qui ne purent trouver d'azile pour s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre couvert; comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes oublierent tellement leur ferocit naturelle qu'elles ne firent point de difficult de les suivre paisiblement la Ville. A la verit c'estoit de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener par les rus; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres & on fut oblig de les enfermer. A peine ce travail fut achev que nous fmes occupez parmer quatre Navires qui alloient en course. Les Barbares precipitent tojours ces travaux, Car en deux jours il fallut changer les Equipages, dcharger les Canons & faire la provision d'eau qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des cruches dans les Barques qui sont exposes aux vagues de la Mer. Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la dbauche avec le Consul Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy tmoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable & que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman d'aller en des Jardins afin d'y avoir la libert de boire du vin, & mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se cacher au Bacha. On commena l'ouvrage qui devoit estre compos de quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait venir de l'Europe. Nous fmes quatre cens Chrestiens occupez ce travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent destinez la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beaut des appartemens & des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort lev tomberent & trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit o les murailles estoient tombes appartenoit un Marabous lequel s'estoit servy de l'art Magique qu'il savoit pour ce vanger du Caya qui luy avoit usurp son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosque, & de peur aussi qu'il ne ft derechef perir ses Esclaves Negres qui firent difficult de continuer ct ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il estimoit plus un Captif Chrtien que vingt Negres leur imposa silence. Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrme dans ce travail, parce que le Caya pour satisfaire sa dbauche leur retranchoit une partie de leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit brusl les fruits qui dans cette saison devoient estre leur principale nouriture. Depuis la prise de mon bestial dont je ne ps avoir raison parce que le Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employ la Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma captivit. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte que les Juifs m'avoient cause. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du cost de terre pendant que Grimonville mon camarade vint la nage derriere un tonneau, pour mieux joer son personnage, il ne fut pas plustost arriv l'autre extremit du Rocher que jettant un petit crampon de fer attach une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le tonneau & s'en retourna la faveur du vent la Marine; les Juifs qui ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que je voulus leur persuader que leur toile avoit est emporte par quelque Monstre marin. Le soir retournant ma Prison je passay par la Juifverie, o je donnay quelques allarmes prs de la Sinagogue pendant que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit charg sur ses paules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en savoir le sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand chagrin estoit qu'il l'avoit destin pour les Cacans qui ne mangent que de la viande approuve par le Sacrificateur; ct officier aprs avoir gorg la beste regarde s'il n'y a point d'impuret dans les intestins, & s'il en trouve, il dclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette Sentence oblige le Boucher de la vendre vil prix aux Arabes ou aux Esclaves qui ne font pas difficult d'en manger. Les riches & les devots de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers, sur tout de la cuisse o ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut bless en combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en laquelle des deux cuisses il fut bless, ils les purifient gallement de peur de transgresser la Loy. Huit jours aprs Grimonville se vestit la Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosque o les Turcs s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerit d'y entrer quand la priere fut commence. Les Turcs ont cotume de se laver avant que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des lieux faits exprs; durant que Grimonville prit quinze paires de souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perdu n'a est si en danger que je le fus ce jour-l puisque nous nous exposions estre supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches; ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir est commis dans la Mosque; mais le Bacha leur rpondit que le vol des souliers estoit pardonnable des personnes qui en avoient besoin. Au commancement de la huitime anne de mon Esclavage je fus accabl de toutes les miseres imaginables, & j'avoe ma confusion, que dans le temps que je perdois presque l'esperance que j'avois tojours eu de ma libert, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere Philipes de Pontoise Religieux de Saint Franois estant arriv en France solicita si vivement mes Parens qu'ils n'pargnerent rien pour me retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfvre de Paris, qui fut rachet aprs la cessation de la Peste, les assura que j'en avois est preserv. La libert du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui apportoit sa ranon fut prise par les Corsaires de Thunis; la verit l'argent estoit asseur Marseille, mais le retardement de sa libert le mit en danger s'estre envoy Constantinople cause de sa jeunesse, & l'obligea de sjourner Tripoly plus qu'il ne s'estoit imagin. Lorsqu'il et pris terre en Provence, ses premiers soins furent en faveur des Franois de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les fers, & dans les Villes o il passa pour se rendre en son Pays, il vit leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les dlivrer. Il a e tant de charit pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Htel de Guise Paris, o il a donn durant vingt-deux ans des marques de son zele pour le soulagement des Esclaves, demandant Dieu dans ses saints sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les Religieux de ct Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont obligez par un quatrime Voeu de rester en ostage quand l'argent ne suffit pas pour satisfaire aux ranons & aux avances, c'est dire aux sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans l'infidelit, ainsi qu'il est arriv depuis vingt ans dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, o les R. R. Peres de la Mercy ont fait paroistre leur charit envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oubli des hommes, Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me soulageoient dans ma misere & qui tchoient d'adoucir mes chanes dans lesquelles il m'a tojours protg. En effet aurois-je p sans son assistance resister aux bastonnades, la faim & aux fatigues que j'ay souffertes? & ne serois-je pas succomb dans plusieurs occasions o des Captifs moins coupables que moy ont est seduits & ont fait nauffrage? J'ay est plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les Nations & de toutes les Sectes, j'en ay est attaqu, & cependant j'ay recouvr une sant parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre envelop avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses & des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beaut de sa fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la libert apparente que ces Infideles me vouloient procurer? L'esperance que j'avois tojours eu de mon rachapt ne fut pas vaine, car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur Mirangal Capitaine me mit s mains le 8. Janvier une lettre qui me donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe, Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ru Saint Denis prs du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des nouvelles de Paris Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur Giraud Banquier Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de saint Amand assez connu Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter l'argent necessaire pour ma ranon, quoy le Capitaine ayant rpondu qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit la voile, le Banquier se servit de l'authorit de Messieurs les Consuls, lesquels sur ce qu'il leur representa que j'estois esloign de Provence & que perdant une pareille occasion je ne pouvois estre rachept de long-temps, ne luy dlivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens cus du Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma libert. Le Capitaine s'estant en suite embarqu dans sa Chaloupe, joignit sa Barque qui avoit dja pass les forteresses des environs de la Ville, & le vent luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitime jour de son dpart de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces bonnes nouvelles mes amis qui les receurent avec bien de la joye & peine la priere fut acheve que les Esclaves de ma connoissance vinrent me feliciter. Depuis l'arrive du Capitaine Mirangal je fus exempt du travail en payant deux cus par mois aux Gardes de la Prison, sans compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachept les Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au dpart. Mirangal differa plus d'un mois me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma ranon, pendant lequel temps je m'occupay visiter les Jardins de la Campagne qui font toute la beaut du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les cultiver m'en permettoient l'entre, je trouvay des malheureux qui ne se souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis trente annes de servitude privez des Sacremens; je les consolay du mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la libert comme moy. Chapitre XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage la Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa ranon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, & les rjoissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ J'eus la curiosit d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque, qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes l'Empire Ottoman dans l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du gain fait mpriser aux Agis, c'est dire aux Pelerins de tous les endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne reviennent jamais en leur pas qu'avec du profit; au lieu que les Chrestiens, & sur tout les Franois, font dpense pour satisfaire leur devotion, & l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les rus l'Etendart que le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un lieu o les Pelerins doivent s'assembler; & ds que le Camp est form, on y tablit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obet. Le Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier Tripoly, il y fit peu de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prs. Les Bachas sont obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer, & de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises & en achetent, qu'ils dbitent dans la route. J'allay voir le Camp d'Alger, o je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux o ils s'assemblent pour fumer, boire le Caf, vendre des Marchandises, & acheter des provisions. Les Mahometans ne font point de difficult de mener quelquefois avec eux leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de Mahomet les oblige de donner la libert au retour du pelerinage; Mais souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destin pour la Mosque; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, & faisoit cent singeries selon leur cotume pour se faire respecter des Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de ceux qui servent aux Mosques sont fous ou innocens. Estant retourn la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui raisonnoit avec le Papas Dom Andr, qui m'invita d'assister ct entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet, lequel nous avoa ingenument qu'il estoit Espagnol de la Province d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant Tunis, qui l'avoit beaucoup persecut pour l'obliger changer de Religion, que pour viter ses persecutions il avoit entrepris de suivre le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage, afin de le recompenser du service qu'il rendoit la Mosque, & que ses grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entre des Pavillons, o les Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il ft des voeux pour l'heureux succs de leur voyage. Avant qu'il prt cong de nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger par l'action de ct Espagnol combien la libert est precieuse, puisqu'un Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dpens de la Providence. Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, o l'on ne trouve aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessit des Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de savoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont est immoles. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens esclaves, m'ont asseur que le lendemain il ne se trouve aucuns restes de ces issus, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet accompagn de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a laiss, & qu'en suite il envoye une douce rose pour purifier le sommet de la Montagne. Aprs que les Pelerins ont fait des rjoissances pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand Caire, o toutes les Caravannes le joignent & composent un corps d'Arme, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgr leur resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans Constantinople un Officier pour commander cette Arme de tous les Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant met la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffendu par les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent la Meque, & qui sont gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empchent pas les Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de donner de fausses allarmes tantost la teste & tantost l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une partie de leur Cavallerie arme seulement d'une lance, sans selle ny triers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut percer jusques l'endroit o sont les richesses, le Soldat monte sur un Chameau, ou sur un Dromadaire charg de bagage, & le conduit leur retraite qui n'est sloigne que de trois ou quatre lieus de la marche du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser ne sont pas moins craindre que les Arabes; Car si le vent est contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis dans les sables. Aprs tant de dangers, d'allarmes & de fatigues, l'Arme arrive Medine, que les Musulmans appellent la Ville du Prophete. On sjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est loigne d'une journe ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont la Meque faire leurs devotions dans la Mosque o l'on voit le tombeau de Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseur qu'il n'y a point d'Eglise dans l'Europe qui possde plus de richesses que cette Mosque; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs paules, & que c'est pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rveries & d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement dbiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont est si persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir pour ce lieu, qu'ils se sont crev les yeux, dans la pense qu'ils ne peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur respect & de leur admiration. Lorsque les Pelerins ont achev leurs devotions ils forment Medine un Camp o ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des Indiennes, des tapis, des drogues, des piceries, des aromats, des plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles & des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait venir des Marchands de toutes les Contres du Monde, de sorte que les Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes & si belles que ce Camp qui fournit nostre Europe tous les ouvrages, les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage la Meque avec plus d'avarice que de piet. Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arriv Tripoly, il ne s'estoit occup qu' debiter ses marchandises & faire achapt de celles qui estoient propres en France. Il resolut au mois de Fvrier de presenter au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commena par moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la Barque nomm Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit revel les sommes qu'il avoit receus pour le rachapt des Captifs. Ct Escrivain avoit un frere Renegat Tripoly qui s'appelloit Regep & estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de la verit des Ranons qu'on avoit dlivrez Mirangal; Regep pour faire sa cour dcouvrit au Bacha le secret que luy avoit confi son frere, qui tous les ans faisoit un voyage Tripoly pour voir Regep lequel luy faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps d'establir sa fortune, car trois ans aprs il mourut de Peste dans la Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha m'examina depuis les pieds jusqu' la teste, ce qui me donna du chagrin. Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau deffendre mes interests, sans que le Bacha voult rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy je me retiray la prison accabl de douleur, sans pourtant perdre l'esperance que Dieu me dlivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce retardement que pour me faire goter avec plus de plaisir la douceur de ma libert Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon coeur l'assistance de la Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des pecheurs, & de qui j'ay si visiblement prouv la protection tant durant ma captivit qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis m'empescher d'en rendre icy un tmoignage public. L'aprs midy nous retournmes au Chasteau, o je trouvay quantit de Marchands Chrestiens qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne pourrois plus resister l'avenir la fatigue du travail, que j'avois pass le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre rachept de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces raisons ne tocherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je versois en implorant sa piti. De bonheur dans ce moment un de ses fils vint luy baiser la main avant que de monter cheval pour aller ses exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le Bacha par sa teste de m'accorder la libert, le fils toch de compassion me dit ces paroles Arabes, _Alla ya Meschin timpehy fy Bledy_, Dieu te face la grace infortun Chrestien d'aller en ton Pays. Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit ses souhaits, & qu' sa priere il me donnoit la libert moyennant quatre cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part mes amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors, car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus pas plustost arriv la prison que j'entray dans la Chappelle pour remercier Dieu de ma dlivrance, le soir un Officier du Bacha vint assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du Capitaine Mirangal o je demeuray jusqu'au dpart de Tripoly. La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas tojours galle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs. La jeunesse, l'art, la force, la qualit & le Pays sont autant d'obstacles la libert d'un Chrtien, qui ne peut rompre ses fers qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, moins qu'il n'ait la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de Genve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme jour que je fus rachept. Osman qui estoit bien inform qu'il avoit six cens cus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprs une longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens cus sortit du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher Savy sa perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Pas qui avoit averty le Bacha que l'horloger avoit Genve des freres fort riches qui pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau representer Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en allant Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assrer le Bacha que le refus de la libert de Bordier le mettroit au desespoir, & qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme refus s'estoit donn la mort, & l'avoit priv d'un Esclave qu'il aimoit cause de son Art, Le Bacha rpondit que toutes ces remostrance estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la duret du Bacha se douta bien que son crivain avoit revel Regep son frere les sommes destines pour la ranon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six cens cus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour fournir aux dpenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprs tant de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit entr, & assurment sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas moins de difficult dans le rachapt du Capitaine Andr Hollandois estably Marseille, qui avoit est fait Esclave au retour de la Ville d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. Andr estoit un homme de belle taille, fort experiment au fait de la Marine, & capable de commander un Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tch par toutes sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrive de Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats rgaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance la Campagne dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de la peine consentir sa libert. Quoy que Mirangal n'et receu que cinq cens piastres pour sa ranon il ne fit point de difficult d'en donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas est rachept, auroit renonc au Christianisme & fait d'estranges ravages dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine Andr ne fut pas plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque jusqu'au dpart de Tripoly & de n'en point sortir pour viter les surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que jamais le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers rafraichissemens o le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons, le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs efforts pour l'obliger mettre pied terre. Ce que le Capitaine Hollandois ayant refus, ils rodoient sans cesse aux environs de la Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne les empcherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de m'estre oppos leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-trait, si Osman qui commandoit la Marine ne leur et donn ordre de se retirer. Par bonheur le Bacha fit quiper deux Navires pour aller en course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine Andr qui fut ravy d'estre dlivr de leurs insultes. Il ne restoit plus Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R. R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, procurent encore de temps en temps la libert aux Esclaves dtenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru depuis quinze ans en deux ceremonies fort clatantes. Le Capitaine Mirangal pour les avoir bon march assura le Bacha qu'ils estoient pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient est employez la Marine. Il luy representa aussi que l'argent destin pour le rachapt ne provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bont de retirer de la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes, dit Osman au Capitaine, mais sais-tu que la pluspart des Chrestiens se font de qualit au commencement de leur esclavage, & miserables la sortie pour pargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne saurois me persuader que les aumnes des Chrestiens qui sont si zelez & si riches, soient limites pour la ranon de leurs freres; pourquoy donc est-tu avare d'un argent dont tu seras rembours? Les Consuls & les Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha donna la libert pour cinq cens cus parce que l'un d'eux estoit incommod & incapable de travailler. Quelques affaires survenus nostre Capitaine ayant fait differer son dpart, j'eus la commodit de voir le Caresme des Turcs qui arrive presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jene des Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit tous les desordres & toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le premier mois de leur jene qui s'appelle Beyram est jen par les Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme Chabam est jen par les devots & les zelez de la Loy; le troisime qui est le Rhamadam est universel & gard si exactement par les veritables Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans la mamelle & mesme les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jenent avec tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouv la Campagne avec des Mahometans qui ont mieux aim mourir que de violer la Loy du Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jenes, & ils se menagent des retraites particulieres o pendant le Rhamadan ils se divertissent en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis avec rigueur, tmoin un Renegat Hollandois qui fut trouv yvre de jour par les rus & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir caus un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si c'estoit une chose sacre dans la Barbarie de voir un homme de la nation pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils tmoignent pour l'yvrognerie, & toute la regularit de leur jene pendant le jour de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de dbauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil n'est pas plustost couch qu'on les voit dans les rus ou dans leurs maisons avec des viandes prestes manger, & ds que les Marabous ont sur les tours des Mosques donn le signal par leurs cris qui font l'office de cloche en Turquie, ils dvorent comme des Loups affamez. Ce qui fit dire un Flamand que les cloches de son Pas faisoient des Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin que je pusse voir de nuit le Ramadan, il et ordre le soir aprs soup d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu o les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir fumer, boire du Caff & joer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit permis de joer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous emes la curiosit d'aller au grand Bazart o nous ne trouvmes que du menu peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de joeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces infidels ont le ventre plein ils courent par les rus heurlans comme des possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez leurs insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisime est la Nativit de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des Chrestiens, la seconde deux Lunes aprs & la troisime la fin d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se rend en ceremonie la Mosque principalle pour y faire la priere, laquelle ce jour l dure plus qu' l'ordinaire. Pendant qu'il demeure dans la Mosque, il se fait un concert au haut de la Tour & peine -t'il achev son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les Tours des autres Mosques la feste au peuple, aprs quoy le Chasteau fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires. Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep B o l'on a prepar sous des Pavillons un festin magnifique la mode du Pas, & comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les Arabes de la Campagne qui viennent la Ville pour y celebrer la feste & assister au regal o tout le monde trouve manger abondamment, puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes & de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arriv en son Palais qu'il fait ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la Pasque & on leur donne la libert de se promener par les rus pour voir les rjoissances publiques. Chapitre XIV. _Les avantures d'un Provenal & de sa nice; celles d'un Majorquin & de sa soeur._ Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrives; Mais je prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes, elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin de ct ouvrage la mesme fidelit que j'ay garde auparavant. Je commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay ve Esclave Tripoly, avec lequel j'ay log dans la mesme prison pendant deux annes. Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, & frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la Grece. Ce Consul avoit est nomm par Sa Majest pour y conserver les interests des Franois cause de la connoissance qu'il avoit de la Grece & de tout l'Archipel, son dpart de France avec sa famille il laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la mer. Ds qu'elle et atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere qui demeuroit avec luy Zante de faire un voyage en France pour diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, & la mener Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises propres au Pas. Taulignan ft bien-aise de faire le voyage dans l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les marchandises qu'il porteroit en France o il arriva heureusement. Pendant le sejour qu'il fit la Cioutat il eut de la peine a faire resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle et e quelque pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait embarquer il se mit la voile avec un vent favorable qui le mit presque hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le troisime jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance Taulignan qu'il s'esloigneroit d'eux; Mais la pointe du jour ces Corsaires qui estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils l'obligerent de faire choer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la terre, o les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloigne, Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emport la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan qu'ils blesserent la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur la niece qu'elle demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de la peine se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois l'entre duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre. Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, & regagnerent leurs Vaisseaux o Soliman leur Chef estoit demeur pour faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler fonds. La fille fut presente au Capitaine qui la receut avec bien de la joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne son oncle qui fait le principal sujet de cette Histoire. Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant cause de la quantit de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent Caillery Capitale de la Sardagne o de bonheur il rencontra des amis qui luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Ds qu'il fut guerry il s'embarqua pour Zante o son arrive il dit son frere que sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger estoit pressant, il avoa la Captivit de sa niece, afin de travailler sa libert avant que son Patron la solicitt d'embrasser le Mahometisme. La perte de la Barque estime dix mil cus ne fut pas si sensible au Consul que celle de sa fille, pour la libert de laquelle il fit passer son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant de Turcs qu'on demanderoit pour la libert de sa niece. Taulignan ravy du succs de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle son frere lequel en son absence avoit est Venise, les services qu'il avoit rendus la Republique pendant son Consulat luy avoient fait obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul pria son frere de retourner en Provence o l'on trouve facillement des occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on quipoit pour cette Ville Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on offroit d'changer avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui aimoit passionement sa belle Captive en fut allarm, & pour ne la point rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses extraordinaires, & l'assura de sa libert. Un jour il la fit venir dans sa chambre o en presence de plusieurs personnes Turques de l'un & l'autre sexe il luy mit entre les mains un crit qu'elle receut avec beaucoup de respect & de remerciement dans la pense que c'estoit la carte de sa libert qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenu des fausses caresses de son Patron ne fit aucune difficult de luy ober, & peine la lecture fut acheve que les hommes & les femmes la feliciterent de s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la libert, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont cotume de faire prononcer aux Esclaves qui renoncent la Religion Chrestienne. Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette infortune, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est Chrtienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire dans une chambre voisine o les femmes la parent malgr elle d'habits magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils l'accuserent d'avoir empch leur change, d'avoir us de surprise & de violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire ft pousse si vivement qu'il fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present qu'il luy fit de sa Captive. Ct Officier est un veritable Turc & la seconde personne d'Alger o la Porte l'envoye pour y conserver ses interests. Taulignan attendoit Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyes Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arriv sa niece par celles qu'elle et l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enferme dans un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurt par ses lettres qu'elle estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la Religion dans laquelle il l'avoit esleve. Taulignan reconnoissant que sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui estoit lors assiege des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de Tripoly o il a demeur Captif pendant quatre annes. Jean Seaume son beau-frere qui vint Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne pt le racheter, parce qu'il estoit dans l'arme qu'on avoit envoye contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore dans la Barbarie envoya son fils Tripoly sur une Tartane charge en partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachett parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient Thunis les Esclaves Franois, viendroient faire la mesme grace ceux de Tripoly. Ainsi le neveu se mit la voile par l'ordre de l'oncle auquel il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret. Taulignan bien inform que les Galeres avoient pris la route de France, songea aux moyens de se metre en libert, & quoy que les Ranons des Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens piastres parce qu'il estoit estim trs-habille pour la Marine & qu'il alloit en mer sur la Capitaine. A son arrive Marseille il apprit de son frere Pilote Real des Galeres de sa Majest que leur neveu, sa Tartane, & tout l'quipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante avoit beaucoup contribu sa libert il y alla pour le remercier; Mais il n'y fit pas long sejour cause de l'affliction de son frere que le naufrage de son fils avoit augmente, & retourna en France o il a e des emplois honnorables. Il a tojours servy sous le commandement de Monsieur de Vivonne en qualit de Lieutenant & de Capitaine de Barques & de Navires, & s'est signal dans les occasions les plus perilleuses de Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour acheter des Corsaires Chrtiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la Chiourme de nos Galeres, & les a conduits Marseille avec autant de succs que de gloire aprs avoir essuy une escadre de l'Arme navale Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont est racontes par luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de Truchement l'envoy de Tripoly qui estoit venu en France pour demander au Roy une Paix ternelle, & prier Sa Majest de rendre les Ostages de cette Ville qui estoient Toulon depuis la Treve faite par les Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estre Vice-Amiral de France. Il me dit une particularit assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy sa place, C'est que l'envoy de Tripoly est celuy auquel Soliman Corsaire d'Alger fit present il y vingt-cinq ans de la fille du Consul qu'il avoit pouse, que son fils qui l'accompagnoit estoit n de cette Renegate involontaire, & que l'envoy exeroit Tripoly la charge de Caya qu'il avoit auparavant possede dans Alger. J'appris aussi de Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrives dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se liguerent pour dposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau qu'ils emporterent de force aprs une resistance de plusieurs jours. Le Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent passez par le fil de l'espe, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les attaques du Chasteau o il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas long-temps, car le Grand Seigneur ayant e avis qu'Osman avoit laiss des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoer le Joug des Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi que l'autorit de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit fait empoisonner. J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de sa soeur cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consulte l dessus, m'a conseill de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait mon personnage & que les estranges & veritables venemens qui les composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa jeunesse servy la Republique de Venise en Candie o il avoit fait des amis & quelque tablissement. Il eut envie d'aller dans son Pas pour visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs annes. Durant le sejour qu'il fit Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque charge de provisions & qu'elle devoit estre bientost prive de Dom Julio qu'elle aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua ds que le vent fut favorable. Dom Julio et proche de l'Isle de Malte la chasse par deux Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut contraint dchoer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa soeur & tous deux mirent pied terre o les Pirates descendirent afin de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns Esclaves, Dom Julio en ct extrme danger prit sa soeur par la main, la conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu' un bois qui n'estoit pas esloign, luy rpresentant que la perte de la Tartane n'estoit rien en comparaison de la captivit qu'ils ne pouvoient viter sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles, car la soeur effraye des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio qui ne sait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa soeur, d'un autre cost il craint de tomber avec elle au pouvoir des Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux violences qui luy seront faites cause de sa jeunesse & de sa beaut, & il se la figure expose aux miseres de l'Esclavage, au peril de l'apostasie & la brutalit des infideles qui ont de la passion pour les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fcheuses ides qu'il se forme dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier les devoirs de l'amiti, du sang & de la nature, & dans son desespoir il donne sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprs quoy il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme. Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque aussi-tost que luy Palerme & l'assurerent qu'ils avoient ve les Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuad par cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne songea plus qu' la dlivrer afin de reparer en quelques faon l'injure qu'il luy avoit faite par sa cruaut. Il resolut d'aller en Candie demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'arme navale de Venise pour en faire change avec sa soeur. On quipoit Palerme deux Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse tempeste qu'il leur ft impossible d'y moiller l'Ancre parce que le lieu est d'un abord trs difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser dans l'Isle de la Limose, & de tout l'quipage il ne se sauva que luy & un Italien qui sur le dbris du Brigantin aborderent en cette Isle deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu l'avoit exil pour le punir d'avoir poignard une soeur dont il avoit caus l'infortune, puisqu'il l'avoit oblige de le suivre. Le lieu estoit steril, sans eau & dpourveu de toutes les commoditez de la vie. Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau sale; la nuit leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit dans l'Isle quantit de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient reprocher Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son compagnon luy apportoit charitablement. Un aprs midy Dom Julio ayant mont sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou Chrestien, il ne songea qu' sortir de cette malheureuse demeure & pria Dieu de les en dlivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire ceux qui se sont perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & mesure qu'elle aprochoit de l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnu arme de Chrestiens s'crioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la commandoit ayant mis pied terre, Dom Julio luy compta son naufrage & le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils recouvrerent leurs forces & leur sant avant que d'arriver en Candie o le Capitaine s'arresta pour dcharger des marchandises, il y laissa Dom Julio & emmena l'Italien Venise o il devoit charger son Navire pour la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprs qu'il eut puis la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc Esclave il s'embarqua sur un Navire Franois qui negocioit au Levant pour Messine dans le dessein de le quitter Malte afin de s'aprocher de Thunis. Ce Navire se mit la voile avec un vent Grec qui en six jours le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le mesme jour que le Capitaine esperoit arriver Malte, il fut attaqu par les Corsaires Tripolins lesquels aprs un rude combat s'en rendirent les maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute d'estre bien pense le mit en danger de perdre la vie. Nous avons demeur trois ans dans la mesme prison o il a e le loisir de me faire part de ses avantures. Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit savoir ses parens sa captivit & celle de sa soeur, ce qui les tocha si sensiblement qu'ils n'espargnerent rien pour luy procurer la libert afin qu'il pt ensuite travailler celle de sa soeur. Comme il estoit de qualit & bien fait de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres s mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit Gennes pour la Barbarie. Ce Genois qui avoit est autrefois Captif Tripoly changea en pieces de cinq sols plus de la moiti de l'argent qu'il avoit receu dans l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportes en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye qu'elles en mettent leurs bracelets, leurs colliers & leurs coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive Tripoly que tout les Matelots commencerent negocier les marchandises qu'ils avoient apportes d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprs avoir vendu les siennes acheta des marchandises du Pas pour deux cens cus qu'il paya en pieces de cinq sols sans savoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche dans le Navire o l'on trouva le reste des pieces qui furent portes au Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour savoir si le Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le dchargea & dit qu'il n'en avoit chang que pour trois cens cus, & que c'estoit une tromperie qu'on luy avoit faite dans son Pas. Le Bacha ordonna une seconde recherche dans le Navire & fit enchaner le Lieutenant dans la Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs l'assurassent qu'ils n'avoient trouv que la quantit de pieces declare par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu s'en fallut qu'il ne s'empart de toutes les marchandises du Vaisseau la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre laiss tromper dans son Pas par des personnes qui trafiquent dans les Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant payer six cent Piastres & d'estre enchan dans la Prison jusqu'au payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoy pour la Ranon de Dom Julio fut perdu & sa libert retarde, parce que le Lieutenant estoit demeur dans l'Impuissance de le racheter. J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arriv depuis huit jours Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette arme d'Agis qui tous les ans vont la Meque & qui trafiquent dans les Villes o ils passent pour se recompenser de la dpence & des peines du Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit entrer dans les tentes de son Patron o je vis de riches quipages & de trs beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation la mode du Pas qui ne consiste qu'en Tabac & en Caff, dans l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la libert au retour de la Meque, laquelle son mary l'avoit voe pour rendre graces Mahomet de la guerison des blessures qu'elle avoit receus de son frere qui luy avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader qu'elle estoit la soeur de Dom Julio, c'est pourquoy feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises jusqu' l'enlevement de sa soeur dans les Brigantins des Corsaires. A l'gard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison. S'estant rendus Thunis elle fut mise dans le Serrail du B de cette Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son pouse cause de sa beaut. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans toute la molesse du Pas afin de les seduire plus facilement. Moustafa n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en garde des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des mauvais traitemens l'obligerent d'ober Moustafa qui l'pousa peu de temps aprs son infidelit; Il a pour elle une extrme tendresse, & c'est cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay incontinant la Ville; l'envie que j'avois de parler Dom Julio me fit resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison o je portay dequoy le regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain avant que d'aller son travail de la Marine il ne manqua pas de me remercier de la visite que je luy avois rendu, & de me prier de luy apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flat le soir precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de sa soeur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir, je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule occasion qui pouvoit rompre ses chanes, il prit courage & me dit en prenant cong de moy & versant des larmes que dans cette affaire il s'abandonnoit entierement ma conduite. Le mesme jour je retournay au Camp avec un de mes amis, nous rencontrmes proche du Pavillon du Commandant le mesme Esclave auquel je tmoignay que celuy qui m'accompagnoit estoit de son Pas, le desir qu'il avoit de savoir des nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir ce qu'il y avoit de plus beau, aprs quoy je le conviay d'entrer dans un Caffegy o nous fmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone estoit Captif Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur qui avoit fait perdre l'argent de sa ranon, & luy demanday si par son moyen il pouvoit avoir Audiance de sa soeur. Il me rpondit qu'il pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de contribuer la libert du plus infortun Captif de la Barbarie qui ne seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la Ville qui s'estoient rendus redoutables dans ct exercice: Ce divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec Dom Julio dans la prison o je menay mon amy. Au milieu du repas je rendis compte de nostre sortie Dom Julio qui jetta des soupirs & garda le silence. La Compagnie tcha de le divertir & luy representa que sa soeur dans la foiblesse de son sexe n'avoit p resister aux violences qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier le pass, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, quoy j'adjoustay qu'il ne tenoit qu' luy de parler sa soeur dont le Captif nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce jour l de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matine pour empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement rachet de venir avec nous au Camp. A peine fmes nous sortis de la Ville que Dom Julio regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier la vengence de sa soeur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp o je trouvay le Captif Italien qui nous tmoigna la joye qu'il avoit de nostre arrive, & assura Dom Julio qu'il avoit parl sa soeur en sa faveur. Aprs nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un lieu o sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere. L'Eunuque curieux de savoir qui nous estions vint nous aborder & comme il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit plaisir nous entretenir. Cependant Dom Julio toit dans une cruelle inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittt la Partie; Mais par bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost qu'elle part Dom Julio se prosterna ses pieds, implora sa misericorde & la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touche de voir son frere en cette posture & commanda l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprs toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son coeur le pass, que les grandeurs dont elle se voyoit environne ne pouvoient pas la consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la libert des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la mesme infidelit. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprs quoy elle luy tmoigna qu'elle avoit un dplaisir sensible de ne pouvoir alors luy procurer la libert; Mais qu'elle engageroit une partie de ses Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire la Dame qu'il estoit arriv dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour Tripoly parut aussi gay qu'il avoit est chagrin en allant au Camp. Le jour suivant comme je passois par la Marine o il travailloit, il me dit que sa soeur luy avoit envoy le matin deux Sultanins qui vallent six cus, avec deux pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres des Marchands Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes de foy que Dom Julio fut rachet par sa soeur au retour de la Meque, & qu'elle luy fit un present pour s'en aller Majorque, sa Patrie, o je le laisse joir en repos du bonheur de sa libert. Chapitre XV. _L'Auteur rgale ses amis, Esclaves, avant son dpart de Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonn pour n'avoir pas couch dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste, Voeu Saint Joseph, arrive Marseille, le Voeu qu'on avoit fait sur Mer Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les Provenaux ont ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs._ Je priay le Capitaine qui m'avoit rachet de me prester quelque argent pour rgaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande dpence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est si bon march que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien que j'eusse de trs beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail. Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprs avoir b avec excs du vin & de l'eau-de-vie, nous avoa ingenument que Mahomet, son Prophete estoit un rveur d'avoir deffendu aux Mahometans la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la temerit de parcourir toute la Ville en ct estat, & passant proche du Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet; Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oubli les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprs qu'il eut cuv son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la compagnie sans qu'on s'en apercet, & alla joer son roolle d'un autre cost dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son personnage, car ct imprudent anim d'une liqueur qu'il n'avoit pas cotume de boire alla dans la Ville & y droba un Caffetan un Officier du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantit d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison l'heure ordonne, ainsi qu'il y estoit oblig sur peine de la bastonnade. Les Gardes qui devoient rpondre des Captifs voyans qu'il en manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent cuvant son vin dans un march, ils le rveillerent coups de bastons & le conduisirent de mesme la Prison o le matin il en receut deux cent par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprs quoy j'eus la libert de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit receus parce que je recompensay son Chirurgien. Deux inconveniens auroient oblig le Capitaine Mirengal de faire plus long sejour Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement rachet avoit mal-trait de nuit pour avoir revel l'argent de sa renon son frere le Renegat. Et l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile charge de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman Rais qui commandoit la Marine donna ordre nostre Capitaine de se tenir prest pour mettre la Voile. Ces agreables nouvelles me firent faire mes adieux mes freres Captifs que je ne pus quitter sans rpandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent beaucoup leur dlivrance avec les solicitations que je fis leurs parens. Tmoins Monsieur Andr de Saint Maximin, Jean Caumont de Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphin, Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ru saint Denis, & Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble, m'avoit donnes n'eurent pas le mesme effet, il avoit est Jardinier de Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitt le Calvinisme pour se faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre Patron; je sejournay pendant quelques jours Grenoble pour soliciter sa mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette huguenote obstine; qui me dit qu'elle l'avoit abandonn depuis qu'elle avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye gale celle que ressent un Chrestien rachet lorsqu'il est prest de quitter la Barbarie pour aller joir des douceurs de son Pas, cependant j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est trouble quand il fait reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les fers, dont il connoist toute la pesanteur. Au commancement du mois de Mars de l'anne 1668. un jeudy au soir le Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain, la nuit se passa en rejoissances & la pointe du jour les Matelots commancerent serper les Ancres & preparer tout ce qui estoit necessaire pour se metre la voile, pendant que le Capitaine fut au Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre cong du Bacha qui nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second voyage Tripoly, il ne savoit pas que Dieu me destinoit pour aller racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans toute la Barbarie, il commanda en suite deux Turcs de nous conduire la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque Esclave cach dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les congedier & ds qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fmes plus d'une heure sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fmes une priere Dieu de nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable qu'en peu de jours nous arrivmes proche de Malthe o nous emes la chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un vent si furieux que nous fmes contraints de nous en esloigner, & ne pmes moiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans un travail continuel cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec tant d'abondance qu' tous momens nous pensions perir. Bordier estant sorty de la chambre cause d'un coup de mer fut rencontr par Mirangal qui couroit de poupe proe pour donner ses ordres, il luy imputa l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit toute heure que la Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez changer les voiles cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore plus craindre que le jour parce qu'il se trouve sur ct Element cent precipices inconnus qu'on ne peut viter dans l'obscurit. Un soir aprs avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la Barque fut agite d'un si grand coup de mer que nous crmes tous estre ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre fut renvers sur Bordier auquel il dchargea plusieurs coups de poing, l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'et mal-trait. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service de la Barque qui estoit gouverne par la seule providence. Il n'y et pas un Chrestien qui ne ft un voeu en particulier & mesme les Huguenots promirent de jener le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement, & ne mangerent qu'aprs Soleil couch. Le Capitaine voyant le lendemain la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire une priere publique, aprs laquelle il fit un Voeu Saint Joseph qui fut accept avec beaucoup de respect. Heureusement aprs dix jours de tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnmes que Dieu avoit exauc nos Voeux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes o nous avions manqu cent fois de faire naufrage. Le lendemain la sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne saurois exprimer avec quel plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendmes graces Dieu. Aprs-midy nous dcouvrmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moiller l'Ancre Nisse qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea d'aller Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seuret proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dedie Nostre-Dame de Graces o nous fmes de nuit remercier Dieu de nostre arrive en France. Nous passmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions endures depuis nostre dpart de Barbarie. Il me souvient que le Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit selon la cotume dans le Vinaigre boillant avant que de les recevoir, aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une vieille femme aima mieux me donner par charit des figues & des Oranges que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant en son aage dcrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partmes d'Antibes dessein d'aller passer la nuit Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il nous obligea d'aller moiller au fort Grimauld o nous arrivmes un peu tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de Mousquets bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille & qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajota point de foy sa parole & il fut contraint de mettre pied terre & de faire un present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce lieu cart, mettoient la nuit pied terre & enlevoient les Chrestiens, mesme les Renegats Provenaux se servoient du langage du Pas pour mieux tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits d'une Bastide une lieu de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, & l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrive Tripoly. Le lendemain nous partmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous fit arriver le mesme jour Marseille, o l'on nous fit garder exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit l'entre du Port, o l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient de dans, cette ceremonie fut agreable voir parce que nous avions des animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du divertissement la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tomb pour l'execution du Voeu fait Saint Joseph, en partit pour aller l'accomplir. L'venement qui a fait naistre la devotion que les Provenaux ont ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapport. Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires la Marine. Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs indign du respect qu'ils portoient l'Image ordonna de la metre en pieces & de la brusler. Un Esclave Provenal ayant ve qu'on luy avoit donn plusieurs coups de hache sans qu'elle en ft endommage pria le Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de l'envoyer en son Pas natal deux lieus de Barjos en Provence dans une Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa le zele & la piet du Captif qui deux ans aprs se sauva d'Alger avec trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui n'estoit compose que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une Chapelle dedie Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu Monsieur le Chevallier Paul. Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph, qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & l'eau pendant la neuvaine. La dlivrance de ce devot pelerin, que j'ay apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que celle que je viens de raconter. Un an aprs mon dpart de Barbarie, Jean Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivit qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, cause de l'experience qu'il avoit de la Mediterane. Comme un jour il travailloit dans le Navire avec douze Matelots Chrtiens, il leur proposa de se sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y avoit de la temerit d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal leur ayant rpondu que les meilleures armes estoient la foy & l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent la voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient rveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient dja pass les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils chaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandes pour les poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles leur manquerent au troisime jour, & qu'au septime ils furent reduits la derniere extremit, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de tirer au sort qui serviroit de nouriture ses compagnons. Il tomba sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifi pour tous puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer sa mort de quelques momens pour voir s'il ne dcouvriroit point la terre. Cela luy ayant est accord on dressa deux avirons sur lesquels il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'cria qu'il voyoit la terre. Cette dcouverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps force de rames l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte o l'on voit une Chapelle dedie la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la curiosit ou la tempeste obligent d'y moiller l'Ancre y laissent des provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que ceux qui ont pris quelque choses sans necessit ne peuvent sortir de l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur Nostre-Dame de Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces Dieu de les avoir dlivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils aborderent Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action & dit qu'il faloit avoir le coeur Franois pour s'exposer de si grands perils. Aprs y avoir est fort bien traitez par l'ordre du Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent heureusement en leur Pas. Quoy que j'eusse dessein de me rendre au pltost en ma chere patrie, je ne pus m'empcher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de sjourner en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma naissance, o j'estois attendu de mes parens. Aprs les avoir remerci des obligations que je leur avois de ma libert, je vins Paris pour rendre graces un de mes oncles auquel j'estois plus oblig, & pour executer ce que j'avois promis Dieu, qui en estoit le premier auteur; Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy, afin que dans cette Ordre, qui depuis son tablissement s'est tojours signal par la charit qu'il font profession d'exercer envers les Captifs, je psse estre utile aux Chrtiens Esclaves, chargez des mesmes fers que j'avois portez pendant prs de huit annes de captivit. Je ne saurois finir ct Ouvrage sans vous avertir, Chrtiens, que cette charit qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour vostre condamnation si vous n'estes touches de la misere des Captifs. Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charit? Vous savez que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans l'infidelit, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables, leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumnes; Ils vous presentent leurs chanes pour vous mouvoir compassion. Cependant vous demeurez insensibles leurs gemissemens, vos dpenses superflus triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter leurs miseres, peut-on porter l'insensibilit plus loin dans le temps mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous ne triompherez pas tojours, & vostre duret ne demeurera point impunie; Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de route, ils monteront vers le trne de Dieu, & soliciteront sa vengence contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprs tout, ne vous flatez pas; car il est dit dans l'criture, que Dieu au jour terrible de son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est perdu par sa faute? Que rpondrez vous ce Juge severe, lorsqu'il vous demandera compte de ce Captif qui l'a renonc dans l'esclavage, & qui l'auroit glorifi dans la libert si vous aviez bris ses chanes par vos aumnes? Mais si les Chrtiens insensibles sont blmables, quelles loanges ne meritent point ceux qui contribent genereusement la libert des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup souffert, cause des revolutions arrives en cette Ville depuis quelques annes. On prie ces charitables personnes de continuer leurs aumnes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines, & qui implorent leur assistance. En finissant ct Ouvrage nous avons appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux de la Congregation de Paris, estoit mort Pont-sur-Yone proche de Sens, des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, o il estoit all par ordre de la Majest, pour le Rachapt des Captifs. FIN. -------------------------- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION On a conserv l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohrences (notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus manifestes (interversion de lettres, etc.) ont nanmoins t corriges. End of the Project Gutenberg EBook of L'esclave religieux et ses avantures, by Antoine Quartier License: Share Alike