Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) LES MYSTRES D'UDOLPHE PAR ANNE RADCLIFFE DITION ILLUSTRE PAR J.-A. BEAUC Prix: 1 franc 10 centimes [Illustration] PARIS LIBRAIRIE, R. VISCONTI, 22 CHAPITRE PREMIER. Sur les bords de la Garonne existait en 1584, dans la province de Guyenne, le chteau de M. Saint-Aubert. De ses fentres on dcouvrait les riches paysages de la Guyenne, qui s'tendaient le long du fleuve, couronns de bois, de vignes et d'oliviers. Au midi, la perspective tait borne par la masse imposante des Pyrnes, dont les sommets, tantt cachs dans les nuages, tantt laissant apercevoir leurs formes bizarres, se montraient quelquefois nus et sauvages au milieu des vapeurs bleutres de l'horizon, et quelquefois dcouvraient leurs pentes, le long desquelles de noirs sapins se balanaient, agits par les vents. D'affreux prcipices contrastaient avec la douce verdure des pturages et des bois qui les avoisinaient; des troupeaux, de simples chaumires reposaient les regards fatigus de l'aspect des abmes. Au nord et l'orient s'tendaient perte de vue les plaines du Languedoc, et l'horizon se confondait au couchant avec les eaux du golfe de Gascogne. M. Saint-Aubert aimait errer, accompagn de sa femme et de sa fille, sur les bords de la Garonne; il se plaisait couter le murmure harmonieux de ses eaux. Il avait connu une autre vie que cette vie simple et champtre; il avait longtemps vcu dans le tourbillon du grand monde, et le tableau flatteur de l'espce humaine, que son jeune coeur s'tait trac, avait subi les tristes altrations de l'exprience. Nanmoins la perte de ses illusions n'avait ni branl ses principes ni refroidi sa bienveillance: il avait quitt la multitude avec plus de piti que de colre, et s'tait born pour toujours aux douces jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l'tude, l'exercice enfin des vertus domestiques. Il tait d'une branche cadette, mais il descendait d'une illustre famille; et ses parents auraient souhait que, pour rparer les injures de la fortune, il et eu recours quelque riche alliance, ou tent de russir par les manoeuvres de l'intrigue. Pour ce dernier plan, Saint-Aubert avait dans l'me trop d'honneur, trop de dlicatesse; et quant au premier, il avait trop peu d'ambition pour sacrifier ce qu'il appelait le bonheur l'acquisition des richesses. Aprs la mort de son pre, il pousa une femme aimable, son gale en naissance aussi bien qu'en fortune. Le luxe et la gnrosit de son pre avait tellement obr le patrimoine qu'il lui avait laiss, qu'il fut forc d'en aliner une partie. Quelques annes aprs son mariage, il le vendit M. Quesnel, frre de sa femme, et se retira dans une petite terre en Gascogne, o le bonheur conjugal et les devoirs paternels partagrent son temps avec les charmes de l'tude et de la mditation. Depuis longtemps ce lieu lui tait cher; il y tait venu souvent dans son enfance, et conservait encore l'impression des plaisirs qu'il y avait gots; il n'avait oubli ni le vieux paysan qu'on avait charg de veiller sur lui, ni ses fruits, ni sa crme, ni ses caresses. Les vertes prairies, o plein de sant, de joie et de jeunesse, il avait si souvent bondi parmi les fleurs; les bois, dont le frais ombrage avait entendu ses premiers soupirs et entretenu la pensive mlancolie qui devint ensuite le trait dominant de son caractre; les promenades agrestes des montagnes, les rivires qu'il avait traverses, les plaines vastes, immenses comme les esprances du jeune ge! Jamais Saint-Aubert ne se rappelait qu'avec enthousiasme, qu'avec regret, ces lieux embellis par tant de souvenirs. A la fin, dgag du monde, il y vint fixer sa retraite et raliser ainsi les voeux de toute sa vie. Le btiment, tel qu'il existait alors, n'tait gure qu'un pavillon; un tranger et admir, sans doute, son lgante simplicit et la beaut de ses dehors; mais il y fallait des augmentations considrables pour en faire l'habitation d'une famille. Saint-Aubert sentait une sorte d'affection pour les parties du btiment qu'il avait jadis connu; il ne voulut jamais qu'on en dranget une seule pierre, de sorte que la nouvelle construction, adapte au style de l'ancienne, fit du tout une demeure plus commode que recherche. L'intrieur, abandonn aux soins de madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son got; mais la modestie qui caractrisait ses moeurs, prsida toujours aux embellissements qu'elle ordonna. La bibliothque occupait la partie occidentale du chteau; elle tait remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pice ouvrait sur un bosquet qui, plant le long d'une pente douce, conduisait la rivire, et dont les arbres levs formaient une ombre paisse et mystrieuse. Des fentres, l'oeil dcouvrait par-dessous les berceaux le riche paysage qui s'tendait l'occident, et apercevait gauche les hardis prcipices des Pyrnes. Prs de la bibliothque tait une terrasse garnie de plantes rares et prcieuses. Un des amusements de Saint-Aubert tait l'tude de la botanique, et les montagnes voisines, qui offrent tant de trsors aux naturalistes curieux, le retenaient souvent des jours entiers. Il tait quelquefois accompagn dans ses excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille. Un petit panier d'osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques aliments que n'et pu leur offrir la cabane d'un berger, formaient leur quipage. Ils parcouraient les lieux les plus sauvages, les scnes les plus pittoresques, et ne concentraient pas tellement leur attention dans l'tude des moindres ouvrages de la nature, qu'ils n'admirassent aussi ses beauts grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, o le seul enthousiasme semblait avoir pu les conduire, o l'on ne voyait sur la mousse d'autres traces que celles du timide chamois, ils cherchaient un abri dans ces beaux temples de verdure, reculs au sein des montagnes. A l'ombre des mlses et des pins levs, ils gotaient un repas frugal, savouraient les eaux d'une source voisine, et respiraient avec dlices les parfums des diverses plantes qui maillaient la terre, ou pendaient en festons aux arbres et aux rochers. A gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, tait le cabinet d'Emilie. L taient ses livres, ses crayons, ses instruments, quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C'est l qu'occupe de l'tude des arts, elle les cultivait avec succs, parce qu'ils convenaient son got et son caractre. Ses dispositions naturelles, secondes par les instructions de M. et madame Saint-Aubert, avaient facilit ses progrs. Les fentres de cette pice s'ouvraient jusqu'en bas sur le parterre qui bordaient la maison; et des alles d'amandiers, de figuiers, d'acacias ou de myrtes fleuris, conduisaient au loin la vue vers ces rivages qu'arrosait la Garonne. Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail tait fini, venaient souvent sur le soir danser en groupes sur le bord de la rivire. Les sons anims de leur musique, la vivacit de leur pas, la gaiet de leur maintien, le got et le caprice des jeunes filles dans leur ajustement, donnaient toute la scne un caractre vraiment franais. Le front du chteau, du ct du midi, faisait face aux montagnes. Au rez-de-chausse taient une grande salle et deux salons commodes. L'tage suprieur, car il n'y en avait qu'un, tait distribu en chambres coucher, sauf une seule pice, qu'ornait un grand balcon, et o se faisait ordinairement le djeuner. Dans l'arrangement des dehors, l'attachement de Saint-Aubert pour les thtres de son enfance, avait quelquefois sacrifi le got au sentiment. Deux vieux mlses ombrageaient le btiment et coupaient la vue; mais Saint-Aubert disait quelquefois que s'il les voyait prir, il aurait peut-tre la faiblesse d'en pleurer. Il planta prs de ces mlses un petit bosquet de htres, de pins et de frnes de montagne. Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivire, taient plusieurs orangers et citronniers, dont les fruits, mrissant parmi les fleurs, exhalaient en l'air un admirable et doux parfum. Il leur joignit quelques arbres d'une autre espce; l, sous un large platane dont les branches s'tendaient jusque sur la rivire, il aimait s'asseoir dans les belles soires de l't entre sa femme et ses enfants. Au travers du feuillage, il voyait le soleil se coucher l'extrmit de l'horizon, il voyait ses derniers rayons briller, s'affaiblir et confondre peu peu leurs nuances pourpres avec les tons gristres du crpuscule. C'est l aussi qu'il aimait lire, converser avec madame Saint-Aubert, faire jouer ses enfants, s'abandonner aux douces affections, compagnes ordinaires de la simplicit et de la nature. Souvent il se disait, les larmes aux yeux, que ces moments taient cent fois plus doux que les plaisirs bruyants et les tumultueuses agitations du monde. Son coeur tait satisfait; il avait cet avantage si rare de ne point dsirer plus de bonheur qu'il n'en avait. La srnit de sa conscience se communiquait ses manires, et pour un esprit comme le sien, il prtait du charme au bonheur mme. La chute totale du jour ne l'loignait pas de son platane favori; il aimait ce moment o les dernires clarts s'teignent, o les toiles, l'une aprs l'autre, viennent briller dans l'espace et se rflchir sur le miroir des eaux; moment touchant et doux, o l'me dilate s'ouvre aux plus tendres sentiments, aux contemplations les plus sublimes. Quand la lune, de ses rayons argents, perait l'pais feuillage, Saint-Aubert restait encore; et souvent il se faisait apporter sous son arbre favori le laitage et les fruits qui composaient son souper. Quand la nuit tait close, le rossignol chantait, et ses mlodieux accents rveillaient au fond de son me une douce mlancolie. La premire interruption du bonheur qu'il avait connu dans sa retraite, fut occasionne par la mort de ses deux fils. Il les perdit cet ge o les grces enfantines ont tant de charmes; et quoique, par gard pour madame Saint-Aubert, il et modr l'expression de sa douleur, et se ft efforc de la soutenir en philosophe, il n'avait point de philosophie l'preuve de pareilles pertes. Une fille tait dsormais son unique enfant. Il veilla sur le dveloppement de son caractre, et travailla sans relche la maintenir dans les dispositions les plus propres au bonheur. Elle avait annonc, ds ses premiers ans, une rare dlicatesse d'esprit, des affections vives et une facile bienveillance; mais on pouvait distinguer nanmoins une susceptibilit trop grande pour comporter une paix durable. En avanant vers la jeunesse, cette sensibilit donna un tour rflchi ses penses, une douceur ses manires, qui ajoutaient la grce la beaut, et la rendaient bien plus intressante aux personnes doues d'une disposition analogue. Mais Saint-Aubert avait trop de bon sens pour prfrer un charme une vertu; il avait assez de pntration pour juger combien ce charme tait dangereux celle qui le possdait, et il ne pouvait s'en applaudir. Il tcha donc de fortifier son caractre, de l'habituer dominer ses penchants, et se matriser elle-mme; il lui apprit retenir le premier mouvement, et supporter de sang-froid les innombrables contrarits de la vie. Mais pour lui apprendre se contraindre, se donner cette dignit calme qui peut seule contre-balancer les passions et nous lever au-dessus des vnements et des disgrces, lui-mme avait besoin de quelque courage, et ce n'tait pas sans effort qu'il paraissait voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa prvoyante sagacit occasionnait quelquefois Emilie. Emilie ressemblait sa mre; elle avait sa taille lgante, ses traits dlicats; elle avait comme elle des yeux bleus, tendres et doux; mais quelques beaux que fussent ses traits, c'tait surtout l'expression de sa physionomie, mobile comme les objets dont elle tait affecte, qui donnait sa figure un charme irrsistible. [Illustration: Emilie.] Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrme soin. Il lui donna un aperu des sciences, et une exacte connaissance de la meilleure littrature. Il lui montra le latin et l'italien, dsirant surtout qu'elle pt lire les pomes sublimes crits dans ces deux langues. Elle annona ds les premires annes un got dcid pour les ouvrages de gnie; et c'tait un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens de jouissances. Un esprit cultiv, disait-il, est le meilleur prservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a toujours besoin d'amusements, et se plonge dans l'erreur pour viter l'ennui. Le mouvement des ides fait de la rflexion une source de plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-mme compensent les dangers des tentations qu'il offre. La mditation et l'tude sont ncessaires au bonheur, soit la campagne, soit la ville. A la campagne, elles prviennent les langueurs d'une indolente apathie, et mnagent de nouvelles jouissances dans le got et l'observation des grandes choses; la ville, elles rendent la dissipation moins ncessaire, et par consquent moins dangereuse. Sa promenade favorite tait une petite pcherie appartenant Saint-Aubert, situe dans un bois voisin sur le bord d'un ruisseau qui, descendu des Pyrnes, cumait travers les rochers, et s'enfuyait en silence sous l'ombrage qu'il rflchissait. De cette retraite, on apercevait au travers des arbres qui la couvraient les plus riches traits des paysages environnant; l'oeil s'garait au milieu des rochers levs, des humbles cabanes et des sites riants qui bordaient la rivire. Ce lieu tait aussi la retraite chrie de Saint-Aubert, il y venait souvent viter les chaleurs du jour avec sa femme, sa fille et ses livres; ou vers le soir, l'heure du repos, il venait saluer le silence et l'obscurit et goter les chants plaintifs de la tendre Philomle. Quelquefois encore il apportait sa musique: l'cho se rveillait aux tons de son hautbois, et la voix mlodieuse d'Emilie adoucissait les souffles lgers qui recevaient et portaient loin d'elle son expression et ses accents. [Illustration: Saint-Aubert.] Dans une de ces charmantes parties, elle aperut sur un coin de la boiserie les vers suivants crits avec un crayon: De mes chagrins trop faibles interprtes, Enfants nafs du plus pur sentiment; O vous! mes vers, quand un objet charmant Visitera ces paisibles retraites, Retracez-lui mon amoureux tourment. Le jour fatal, le jour o sa prsence Fit mon coeur sentir ses premiers feux; Infortun! j'tais sans dfiance Contre l'attrait rpandu dans ses yeux: Il me semblait qu'un messager des cieux Me pntrait de sa douce influence. L'erreur cessa bientt, et son absence Vint mon coeur rvler sans dtour Tous les transports d'un invincible amour. De mes chagrins, etc. Ces vers ne s'adressaient personne. Emilie ne pouvait se les appliquer, quoiqu'elle ft sans aucun doute la nymphe de ces bocages. Elle parcourut le cercle troit de ses connaissances sans pouvoir en faire l'application, et resta dans l'incertitude, incertitude moins pnible pour elle, qu'elle ne l'et t pour un esprit plus oisif. Elle n'avait pas le loisir de s'occuper longtemps d'une bagatelle, et d'en exagrer l'importance en y revenant sans cesse. L'incertitude qui ne lui permettait pas de supposer que ces vers lui fussent adresss, ne l'obligeait pas non plus adopter l'ide contraire; mais le petit mouvement de vanit qu'elle sentit ne dura point, et bientt mme elle l'oublia pour ses livres, ses tudes et ses bonnes oeuvres. Peu de temps aprs son inquitude fut excite par une indisposition de son pre; la fivre le saisit, et sans tre fort dangereuse, elle porta une atteinte sensible son temprament. Madame Saint-Aubert et Emilie le veillrent sans relche, mais sa convalescence fut lente; et tandis qu'il recouvrait sa sant, madame Saint-Aubert perdait la sienne. A son rtablissement, le premier objet qu'il visita fut sa pcherie. Une corbeille de provisions, ses livres et le luth d'Emilie, y furent envoys d'avance; pour la pche, on n'y en parlait point: Saint-Aubert ne trouvait aucun plaisir une destruction. Aprs une heure de promenade et de recherches botaniques, le dner fut servi. La reconnaissance cause par le plaisir de revoir encore ce lieu chri, rpandit sur ce repas toute la douceur du sentiment; l'aimable famille semblait retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages. Monsieur Saint-Aubert causait avec une singulire gaiet: chaque objet ranimait ses sens; l'aimable fracheur, la jouissance qu'apporte la premire vue de la nature aprs la souffrance d'une maladie et le sjour d'une chambre coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se dcrire dans l'tat de sant parfaite; la verdure des bois et des pturages, la varit des fleurs, la vote bleue du ciel, le parfum de l'air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout semble alors vivifier l'me et donner du prix l'existence. Madame Saint-Aubert, ranime par la gaiet et la convalescence de son poux, oublia son indisposition personnelle; elle se promena dans les bois et visita les situations romantiques de cette retraite; elle conversait avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardait souvent avec un degr de tendresse qui faisait couler des larmes. Saint-Aubert qui s'en aperut lui reprocha tendrement son motion: elle ne pouvait que sourire, serrer sa main, celle d'Emilie, et pleurer davantage. Il sentit que l'enthousiasme du sentiment lui devenait presque pnible; une impression de tristesse s'empara de lui, des soupirs lui chapprent. Peut-tre, se disait-il, peut-tre ce moment est-il pour moi le terme du bonheur comme il en est le comble; mais ne l'abrgeons pas par des regrets anticips; esprons que je ne reviens pas la vie pour avoir pleurer moi-mme les seuls tres qui me la font chrir. Pour sortir de ces penses mlancoliques, ou peut-tre pour s'y entretenir, il pria Emilie d'aller chercher son luth, et d'essayer quelques tendres accords. Comme elle approchait de la pcherie, elle fut surprise d'entendre les cordes de son instrument touches par une main savante, et accompagnes d'un chant plaintif qui captiva son attention; elle couta dans un profond silence, craignant qu'un mouvement indiscret ne la privt d'un son ou n'interrompt le musicien. Tout tait calme dans le pavillon, et personne ne paraissait, elle continua d'couter; mais enfin la surprise et le plaisir firent place la timidit; la timidit s'augmenta par le souvenir des lignes au crayon qu'elle avait dj vues, et elle hsita si elle ne se retirerait pas l'instant. Dans l'intervalle la musique cessa. Emilie reprit courage et s'avana quoiqu'en tremblant vers la pcherie: elle n'y vit personne; le luth tait sur la table, et chaque chose comme on l'avait laisse. Emilie commenait croire qu'elle avait entendu un autre instrument; mais elle se ressouvint, qu'en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avait pos son luth prs de la fentre; elle se sentit alarme sans en savoir la cause; l'obscurit du soir, le silence de ce lieu qu'interrompait seulement le frmissement lger des feuilles augmentrent ses craintes enfantines; elle voulut sortir, mais elle s'aperut qu'elle s'affaiblissait et fut oblige de s'asseoir: elle essayait de se remettre quand ses yeux rencontrrent les vers crits au crayon; elle tressaillit comme si elle et vu un tranger, puis s'efforant enfin de vaincre sa terreur, elle se leva et s'approcha de la fentre: d'autres vers taient ajouts aux premiers, et cette fois son nom y figurait. Il ne fut plus possible de douter que l'hommage n'en ft pour elle, mais il ne lui fut pas moins impossible d'en deviner l'auteur. Tandis qu'elle y rvait, elle entendit le bruit de quelques pas derrire le btiment; effraye, elle prit son luth, s'chappa, et rencontra monsieur et madame Saint-Aubert dans un petit sentier le long de la clairire. Ils montrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les plaines et les valles de Gascogne formaient le point de vue. Ils s'assirent sur le gazon; et tandis que leurs regards embrassaient un grand spectacle, ils respiraient en repos le doux parfum des plantes qui tapissaient la pelouse. Emilie rpta les chansons qu'ils aimaient le plus, et l'expression qu'elle y mit en redoubla les agrments. La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchant jusqu'au dernier moment d'un crpuscule prolong; les voiles blanches qui marquaient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne, avaient cess d'tre visibles; c'tait une obscurit moins triste que mlancolique. Saint-Aubert et sa famille se levrent et s'loignrent regret du bois. Hlas! madame Saint-Aubert ignorait que jamais elle n'y devait revenir! Arrive la pcherie, elle s'aperut qu'elle avait perdu son bracelet. Elle l'avait t en dnant et l'avait laiss sur la table en allant se promener. On chercha longtemps, Emilie n'y pargna aucun soin; ce fut en vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettait ce bracelet, venait du portrait d'Emilie dont il tait orn; et ce portrait, fait depuis peu, tait d'une ressemblance parfaite. Quand Emilie fut assure de la perte, elle rougit et devint pensive. Un tranger s'tait introduit la pcherie dans leur absence; son luth et les vers qu'elle venait de lire ne lui permettaient pas d'en douter. On pouvait raisonnablement eu conclure que le pote, le musicien et le voleur, taient la mme personne. Mais quoique cette musique, ces vers et l'enlvement du portrait formassent une combinaison remarquable, Emilie se sentit irrsistiblement dtourne d'en faire mention; elle se promit seulement de ne plus visiter la pcherie sans la compagnie de monsieur ou de madame Saint-Aubert. Ils revinrent au chteau un peu proccups; Emilie songeait ce qui venait d'arriver. Saint-Aubert se livrait la plus douce reconnaissance, en contemplant les biens qu'ils possdaient. Madame Saint-Aubert tait trouble et tourmente du portrait. En approchant de la maison ils distingurent un bruit confus; on entendait des voix, des chevaux; plusieurs valets traversaient les alles; bientt une voiture entra dans l'avenue, et l'on dcouvrit de plus prs que cette voiture attele de deux chevaux en sueur tait sur la plate forme. Saint-Aubert reconnut les livres de son beau-frre, et trouva effectivement monsieur et madame Quesnel dans le salon. Ils taient sortis de Paris depuis fort peu de jours, et allaient leur terre loigne de dix lieues de la valle. Il y avait quelques annes que Saint-Aubert la leur avait vendue. M. Quesnel tait l'unique frre de madame Saint-Aubert; mais aucun rapport de caractre n'ayant fortifi leur liaison, la correspondance entre eux n'avait pas t fort soutenue. M. Quesnel s'tait livr au plus grand monde. Il visait quelque importance, il aimait le faste; son adresse, ses insinuations, avaient presque atteint leur objet. Il n'est plus tonnant qu'un pareil homme mconnt le got pur, la simplicit, la modration de Saint-Aubert, et n'y vt qu'une petitesse d'esprit et une totale incapacit. Le mariage de sa soeur avec Saint-Aubert avait t mortifiant pour son ambition; il avait espr qu'elle formerait quelque alliance plus propre servir ses projets. Il avait reu des propositions assez conformes ses esprances. Mais sa soeur, que Saint-Aubert recherchait alors, s'aperut ou crut s'apercevoir que le bonheur et la splendeur n'taient pas toujours synonymes, et son choix fut bientt fix. Quelles que fussent les ides de Quesnel cet gard, il aurait volontiers sacrifi le repos de sa soeur l'avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se maria, lui dissimuler son mpris pour ses principes et pour l'union qu'ils dterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte son poux; mais pour la premire fois peut-tre le ressentiment s'leva dans son coeur. Elle conserva sa dignit, et se conduisit avec prudence; mais la froide rserve de ses manires avertit assez M. Quesnel de ce qu'elle prouvait. En se mariant lui-mme, il ne suivit pas l'exemple de sa soeur; sa femme tait une Italienne, riche hritire, mais son naturel et son ducation en faisaient une personne aussi frivole que vaine. Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le chteau ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au village voisin. Aprs les premiers compliments et les disposions ncessaires, M. Quesnel commena rcapituler ses liaisons et ses connaissances. Saint-Aubert, qui avait assez vcu dans la retraite pour que ce sujet lui part nouveau, l'couta avec patience et attention; et son hte y crut voir autant d'humilit que de surprise. Il dcrivit la vrit le petit nombre de ftes que les troubles de ces temps permettaient la cour de Henri III, et son exactitude ddommageait de son arrogance. Mais quand il vint parler du duc de Joyeuse, d'un trait secret dont il connaissait la ngociation avec la Porte, du jour sous lequel Henri de Navarre tait vu la cour, Saint-Aubert rappela sa premire exprience, et se convainquit bientt que son beau-frre pouvait au plus tenir la cour le dernier rang; l'indiscrtion de ses discours ne pouvait s'accorder avec ses prtendues lumires. Cependant Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel n'avait ni sensibilit ni jugement. Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son tonnement madame Saint-Aubert sur la vie triste qu'elle menait, disait-elle, dans un coin si retir du monde. Probablement pour exciter l'envie, elle se mit de suite raconter les bals, les banquets, les processions, dernirement donns la cour, et la magnificence des ftes, dont les noces du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, soeur de la reine, avaient t le sujet et l'occasion. Elle dcrivit avec la mme prcision, et ce qu'elle avait vu, et ce qu'il ne lui avait pas t permis de voir. L'imagination vive d'Emilie accueillait ces rcits avec l'ardente curiosit de la jeunesse; et madame Saint-Aubert, considrant sa famille les larmes aux yeux, sentit que si l'clat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le faire clore.--Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j'ai achet votre patrimoine?--A peu-prs, dit Saint-Aubert en retenant un soupir.--Il y a bien cinq ans que je n'y suis all, reprit Quesnel; Paris, ses environs, sont l'unique lieu o l'on puisse vivre; mais, d'ailleurs, je suis tellement rpandu, tellement vers dans les affaires, j'en suis tellement accabl, que je n'ai pu, sans beaucoup de peines, m'esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne rpliquait rien. Quesnel poursuivit:--Je me suis souvent tonn que vous, qui avez vcu dans la capitale, vous, accoutum au grand monde, vous puissiez exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, o vous n'entendez parler de rien, o l'on ne sait peine qu'on existe. --Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert; je me contente aujourd'hui de connatre le bonheur, autrefois j'ai connu le monde. --Je compte dpenser chez moi trente ou quarante mille livres en embellissements, dit Quesnel, sans faire attention la rponse de Saint-Aubert; j'ai le projet, pour l't prochain, d'y faire venir mes amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets d'embellissement; il s'agissait d'abattre l'aile droite du chteau pour y btir des curies: je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle manger, un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens; car prsent, je n'ai pas de quoi en placer le tiers. --Tous ceux de mon pre y logeaient, dit Saint-Aubert qui regrettait la vieille maison, et sa suite tait assez considrable. --Nos ides sont un peu agrandies, lui dit Quesnel; ce qu'on trouvait dcent ne paratrait plus supportable. Le phlegmatique Saint-Aubert rougit ces mots; mais le mpris prit bientt la place de la colre. Le chteau est encombr d'arbres, ajouta Quesnel, mais je compte l'claircir. --Vous couperez les arbres? dit Saint-Aubert. --Assurment; et pourquoi pas? ils masquent la vue; il y a un vieux chtaignier qui tend ses branches sur tout un ct du chteau, et couvre toute la face du ct du sud; on le dit si vieux, que douze hommes tiendraient dans le creux de son tronc; votre enthousiasme n'ira pas prtendre qu'un vieil arbre sans agrment ait sa beaut ou son usage. --Bon dieu! s'cria Saint-Aubert, vous ne dtruirez pas ce majestueux chtaignier qui a vu tant de sicles, et qui faisait l'ornement de la terre! Il tait dj grand quand la maison fut btie; souvent dans ma jeunesse je gravissais jusqu' ses branches; l, perdu entre ses feuilles, la pluie pouvait tout inonder sans qu'une seule goutte m'atteignt. Combien d'heures j'y ai passes un livre la main! --Mais pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert en se rappelant qu'on ne pouvait l'entendre ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes sentiments ne sont plus de mode, et la conservation d'un arbre vnrable n'est pas plus qu'eux au ton du jour. --Je l'abattrai certainement, dit M. Quesnel; mais je pourrai bien planter quelques peupliers d'Italie entre ceux des chtaigniers que je laisserai dans l'avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me parle souvent de la maison de son oncle prs de Venise, o cette plantation fait un superbe effet. --Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, o sa taille lance et droite se mle aux pins, aux cyprs, et se joue autour d'lgants portiques et de lgres colonnades, il doit effectivement orner la scne; mais parmi les gants de nos forts, ct d'une pesante et gothique architecture! --Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas avec vous. Il vous faut retourner Paris avant que nos ides puissent avoir quelques rapports. Mais, propos de Venise, j'ai quelque envie d'y faire un voyage l't prochain. Quelques vnements peuvent me rendre propritaire de cette maison dont je vous parlais, et qu'on dit charmante. Dans ce cas, je remettrais mes projets d'embellissement l'autre anne, et je me laisserais entraner passer plus de temps en Italie. Emilie fut un peu surprise quand il parla de cette tentation. Un homme si ncessaire Paris, un homme qui pouvait peine s'en drober un mois ou deux, songer aller en pays tranger, et l'habiter quelque temps! Saint-Aubert connaissait trop bien sa vanit pour s'tonner d'un trait pareil; et voyant la possibilit d'un dlai pour les embellissements projets, il conut l'esprance de leur total abandon. Avant de se sparer, M. Quesnel dsira entretenir particulirement Saint-Aubert; ils passrent dans une autre pice, et y restrent longtemps. Le sujet de leur entretien fut ignor; mais quel qu'en et t le sujet, Saint-Aubert son retour, parut vivement affect; et la tristesse rpandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils furent seuls, elle fut tente de lui en demander la cause; la dlicatesse qu'elle lui connaissait l'arrta; elle pensa que si Saint-Aubert jugeait propos qu'elle en ft informe, il n'attendrait pas ses questions. Le jour suivant M. Quesnel partit, mais il eut d'abord une seconde confrence avec Saint-Aubert. Ce fut aprs dner; et la fracheur, les nouveaux htes se remirent en route pour Epourville. Ils pressrent monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter; mais bien plus dans l'espoir d'taler leur magnificence que dans le dsir de les en faire jouir. Emilie revint avec dlices la libert que lui enlevait leur prsence. Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonns de ses parents, et eux-mmes se flicitrent de se voir dlivrs de tant de frivolit et d'arrogance. Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir; elle se plaignit d'un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Emilie. Ils se dirigrent dans les montagnes. Leur projet tait de visiter quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui permettait une pareille charge; et il est vraisemblable que M. Quesnel avec ses trsors n'aurait pas pu la supporter. Saint-Aubert distribua ses bienfaits ses humbles amis; il couta les uns, il soulagea les autres; il les consola tous par les doux regards de la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant avec Emilie les sentiers obscurs de la fort, revint avec elle au chteau. Sa femme tait retire dans son appartement; la langueur et l'abattement qui l'avaient accable, et que l'arrive des trangers avait comme suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptmes plus fcheux. Le lendemain la fivre se dclara; le mdecin y reconnut les mmes caractres qu' celle dont Saint-Aubert venait d'chapper; elle en avait reu le poison en soignant son poux; sa complexion trop faible n'avait pu y rsister: le mal s'tait rpandu dans ses veines, et l'avait jete dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquitudes surpassaient toute espce de considration, retint le mdecin la maison; il se rappela les sentiments et les rflexions qui avaient noirci ses ides la dernire fois qu'ils avaient t la pcherie; il crut au pressentiment, et craignit tout pour la malade; il russit pourtant lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses esprances. Le mdecin, interrog par Saint-Aubert, rpondit qu'il attendait, pour prononcer, une certitude qu'il n'avait point encore acquise. Madame Saint-Aubert semblait en avoir une moins douteuse, mais ses yeux seulement pouvaient l'indiquer; elle les fixait souvent sur ses pauvres amis avec une expression de piti et de tendresse, comme si elle et anticip leurs chagrins, et paraissait ne regretter la vie qu' cause d'eux et de leur douleur. Le septime jour fut celui de la crise: le mdecin prit un ton plus grave; elle l'observa, et profitant d'un moment o elle tait seule, elle l'assura qu'elle croyait sa mort prochaine. N'essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je n'ai plus longtemps vivre, je suis prpare mourir, et ce n'est pas d'aujourd'hui; mais puisqu'il est ainsi, qu'une fausse compassion ne vous conduise pas flatter ma famille; si vous le faisiez, leur affliction en serait plus accablante lors de l'vnement; je m'efforcerai de leur enseigner la rsignation par mon exemple. Le mdecin fut attendri, il promit d'obir, et dit un peu brusquement Saint-Aubert qu'il ne fallait plus esprer. La philosophie de cet infortun n'tait pas l'preuve d'un pareil coup, mais le surcrot d'affliction, dont l'excs de sa douleur aurait pu accabler sa femme, le rendit capable de la modrer en sa prsence. Emilie fut d'abord renverse; mais abuse par la vivacit de ses dsirs, elle conserva l'espoir de la gurison de sa mre, et ne le perdit qu'au dernier moment. La maladie faisait des progrs; la rsignation et le calme de madame Saint-Aubert semblaient augmenter avec elle; la tranquillit avec laquelle elle attendait la mort ne pouvait venir que d'un retour sur elle-mme, sur une vie sans reproche, et autant que l'humaine fragilit le comportait, constamment passe en la prsence de Dieu et dans l'espoir d'un meilleur monde; mais la pit ne pouvait subjuguer la douleur qu'elle prouvait en quittant des amis si chers. Durant ses derniers moments, elle entretint longtemps Saint-Aubert et Emilie sur la vie venir et sur d'autres sujets religieux; la rsignation qu'elle exprima, la ferme esprance de retrouver dans l'ternit ceux qu'elle abandonnait en ce monde, l'effort qu'elle faisait pour cacher la douleur que lui causait cette sparation momentane, tout affecta tellement Saint-Aubert, qu'il fut oblig de quitter la chambre. Il pleura amrement, mais enfin il scha ses larmes, et rentra avec une contrainte qui ne pouvait qu'augmenter son supplice. Jamais Emilie n'avait mieux conu combien il tait sage de modrer sa sensibilit; jamais non plus elle n'y avait travaill avec tant de courage; mais aprs l'vnement elle fut anantie sous le poids de la douleur, et comprit que l'esprance autant que la force avait concouru la soutenir. Saint-Aubert tait trop afflig lui-mme pour pouvoir consoler sa fille. CHAPITRE II. Madame Saint-Aubert fut enterre dans l'glise du village voisin: son poux et sa fille accompagnrent ce convoi, et furent suivis d'un prodigieux nombre d'habitants qui tous pleuraient sincrement une si excellente femme. De retour de l'glise, Saint-Aubert s'enferma dans sa chambre, il en sortit avec la srnit du courage et la pleur du dsespoir: il donna ordre toutes les personnes qui composaient sa maison de se rassembler. Emilie seule ne paraissait point: subjugue par la scne dont elle venait d'tre tmoin, elle s'tait enferme dans son cabinet pour y pleurer en libert. Saint-Aubert l'y alla chercher: il prit sa main en silence, et ses larmes continurent. Il fut longtemps lui-mme avant de retrouver sa voix et la facult de s'exprimer; il dit enfin en tremblant: Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre nous? nous allons implorer le secours d'en haut, d'o pouvons-nous l'attendre que du ciel? Emilie retint ses larmes, et suivit son pre au salon o les domestiques taient runis. Saint-Aubert lut d'une voix basse l'office du soir, et ajouta une prire pour les mes des trpasss. Pendant sa lecture, la voix lui manqua, ses larmes arrosrent le livre; il s'arrta, mais les sublimes motions d'une dvotion pure levrent successivement ses ides au-dessus de ce monde, et versrent enfin la consolation dans son coeur. Quand l'office fut achev et que les domestiques furent retirs, il embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforc, lui dit-il, de vous donner ds vos premires annes un vritable empire sur vous-mme, je vous en ai reprsent l'importance dans toute la conduite de la vie; c'est cette qualit qui nous soutient contre les plus dangereuses tentations du vice, et nous rappelle la vertu; c'est lui encore qui modre l'excs des motions les plus vertueuses. Il est un point o elles cessent de mriter ce nom, puisque leur consquence est un mal; tout excs est un tort; le chagrin mme, quoique aimable dans son principe, devient une passion injuste quand on s'y livre aux dpens de ses devoirs. Par devoir, j'entends ce qu'on se doit soi-mme, aussi bien que ce qu'on doit aux autres. Une douleur sans rgle nerve l'me, et la prive de ces douces jouissances qu'un Dieu bienfaisant destine embellir notre vie. Ma chre Emilie, appelez, pratiquez tous les prceptes que vous avez reus de moi, et dont l'exprience vous a souvent dmontr la sagesse. Votre douleur est inutile; ne regardez pas cette vrit comme un lieu commun de consolation, mais comme un vritable motif de courage. Je ne voudrais pas touffer votre sensibilit, mon enfant, je ne voudrais qu'en modrer l'intensit. Quels que puissent tre les maux dont un coeur trop tendre est la cause, on ne doit rien esprer de celui qui ne l'est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de ces discours lgers jets au hasard pour desscher la sensibilit dans sa source, et dont le but unique est le frivole talage d'une prtendue philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis sans douleur vous voir vous consumer en larmes superflues, et n'essayer aucun effort sur vous-mme; je ne vous ai pas parl plus tt, parce qu'il y a un moment o tout raisonnement doit cder la nature. Ce moment est pass, et quand on le prolonge l'excs, la triste habitude que l'on contracte accable les esprits au point de leur ter tout ressort; vous touchez cet cueil; mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous voulez l'viter. Emilie, en pleurant, sourit son pre. O mon pre! s'cria-t-elle; et la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajout: Je veux me montrer digne d'tre votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de tendresse, de douleur, la subjugua; Saint-Aubert la laissa pleurer sans l'interrompre, et parla d'autre chose. La premire personne qui vint s'affliger avec Saint-Aubert fut un M. Barreaux: c'tait un homme austre et qui paraissait insensible; le got de la botanique les avait rapprochs, ils s'taient souvent rencontrs dans les montagnes. M. Barreaux s'tait retir du monde, et presque de la socit pour vivre dans un joli chteau, l'entre des bois et tout prs de la valle. Il avait t, comme Saint-Aubert, cruellement dsabus de l'opinion qu'il avait eue des hommes; mais, comme lui, il ne se bornait pas s'en affliger et les plaindre: il sentait plus d'indignation contre leurs vices que de compassion pour leurs faiblesses. Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l'avait press de visiter sa famille, et n'avait pu l'obtenir: il vint ce jour-l sans crmonie, sans rserve, et entra dans la maison comme aurait fait un vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et renvers ses prjugs. La dsolation de Saint-Aubert semblait l'unique ide qui remplt son esprit; ses manires, plus que ses discours, exprimaient son motion; il parla peu du sujet de leur affliction, mais ses attentions dlicates, le son de sa voix, l'intrt de ses regards, exprimaient le sentiment de son coeur; et ce langage fut entendu. A cette douloureuse poque, Saint-Aubert fut visit par madame Chron, l'unique soeur qui lui restt. Elle tait veuve depuis plusieurs annes, et habitait alors ses propres terres auprs de Toulouse. Leur correspondance n'avait pas t bien frquente: les mots ne lui manqurent pas; elle n'entendait pas cette magie du regard qui parle si bien l'me, cette douceur d'accent qui verse un baume au fond du coeur. Elle assura Saint-Aubert qu'elle prenait une part sincre sa douleur, elle loua les vertus de son pouse, et ajouta ce qu'elle imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu'elle parla. Saint-Aubert fut plus calme, couta en silence, et changea de conversation. En les quittant, elle les pria de la venir voir bientt. Le changement de lieu vous distraira, dit-elle; c'est mal fait de s'affliger ainsi. Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de rpugnance que jamais quitter un asile consacr par son bonheur. La prsence de son pouse avait sanctifi tous les lieux, et chaque jour, en calmant l'amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses souvenirs. Il y avait pourtant des devoirs acquitter, et de ce genre tait une visite M. Quesnel, son beau-frre. Une affaire importante ne permettait pas de la diffrer plus longtemps: dsirant d'ailleurs tirer Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d'Epourville. Quand la voiture entra dans la fort qui entourait son ancien patrimoine, et qu'il dcouvrit l'avenue de chtaigniers et les tourelles du chteau, au souvenir des vnements qui s'taient couls dans l'intervalle, la pense que le possesseur actuel ne savait ni respecter ni apprcier un tel bien, Saint-Aubert soupira profondment. A la fin, il entra dans l'avenue; il revit ces grands arbres, les dlices de son enfance et les confidents de sa jeunesse. Peu peu l'difice dveloppa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte vote, le pont-levis et le foss sec qui entourait tout l'difice. Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron. Saint-Aubert descendit et conduisit Emilie dans une salle gothique; mais les armes, les anciennes bannires de la famille ne la dcoraient plus. La boiserie de coeur de chne, les poutres qui traversaient le plafond, taient peintes de blanc. L'norme table o le seigneur dployait tous les jours sa magnificence hospitalire, o les clats de rire, les chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n'y tait plus; les bancs mme qui entouraient la salle taient enlevs. Ses murs pais n'taient couverts que d'ornements frivoles, qui montraient aussi peu de got que de sentiment dans le propritaire actuel. Saint-Aubert suivit un lgant serviteur parisien, qui l'introduisit au salon. M. et madame Quesnel le reurent avec une politesse froide et quelques compliments d'usage, et parurent avoir oubli totalement que jamais ils eussent eu une soeur. Emilie sentit ses larmes prs de couler, mais le ressentiment les contint. Saint-Aubert, calme et assur, conserva sa dignit, sans chercher de faux airs, et en imposa mme M. Quesnel, qui ne pouvait se dire pourquoi. Aprs une conversation gnrale, Saint-Aubert dsira de l'entretenir seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientt qu'une nombreuse socit avait reu pour ce jour-l des invitations. Elle fut force d'entendre qu'une perte sans remde ne devait priver d'aucun plaisir. Saint-Aubert, quand il sut qu'on attendait compagnie, sentit un mlange de dgot et d'indignation pour l'insensibilit de Quesnel; il fut au moment de retourner chez lui. Mais, apprenant qu'on avait engag madame Chron cause de lui; considrant qu'Emilie pourrait souffrir un jour de l'inimiti d'un pareil oncle, il ne voulut pas l'y exposer lui-mme; et sa retraite et sans doute paru peu convenable des personnes qui montraient pourtant un si faible sentiment des convenances. Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L'un, appel Montoni, parent loign de madame Quesnel, tait un homme d'environ quarante ans, d'une taille admirable; sa physionomie tait mle autant qu'expressive, mais elle exprimait en gnral la fiert d'assurance et la hauteur plutt que toute autre disposition. Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il lui cdait en naissance, mais non pas en pntration, et le surpassait dans le talent de s'insinuer. Emilie fut choque du ton dont madame Chron aborda son pre. Mon frre, lui dit-elle, je suis fche de vous voir un si mauvais visage; vous devriez consulter quelqu'un. Saint-Aubert rpondit, avec un sourire mlancolique, qu'il tait peu prs comme son ordinaire. Et les craintes d'Emilie lui firent trouver son pre bien plus chang qu'il ne l'tait. Emilie moins oppresse se serait amuse; sans doute la diversit des caractres, de la conversation qui eut lieu pendant le dner, la magnificence mme de ce repas, fort au-dessus de ce qu'elle avait encore vu, n'eussent pas manqu de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement arriv d'Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays tait agit. Il peignait les diffrents partis avec chaleur: il dplorait les consquences probables de ces affreux tumultes. Son ami parlait avec autant d'ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le gouvernement et la prosprit de Venise, et vantait sa supriorit dcide sur tous les Etats de l'Italie. Il la tourna ensuite vers les dames, et parla avec la mme loquence des modes franaises, des spectacles franais et des manires franaises. Il eut grand soin de mler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le got franais. La flatterie ne fut point aperue par ceux qui elle s'adressait, mais l'effet qu'elle produisit sur leur attention n'chappa point sa perspicacit. Quand il put se dgager des autres dames, il s'adressa Emilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes ni les spectacles parisiens; et sa modestie, sa simplicit, sa politesse, contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes. Aprs le dner, Saint-Aubert se droba seul pour visiter encore une fois le vieux chtaignier que Quesnel se proposait de dtruire. Il se reposa sous son ombre, il regarda travers ses vastes branches, et aperut entre les feuilles tremblantes la vote azure des cieux. Les vnements de sa jeunesse revinrent tout la fois son esprit. Il rappela ses anciens amis, leur caractre, et jusqu' leurs traits. Depuis longtemps ils n'taient plus; il se parut lui-mme un tre presque isol, et son Emilie seule l'attachait encore la vie. Perdu dans la succession d'images que lui fournissait sa mmoire, il en vint au tableau de son pouse mourante: il tressaillit, et, voulant l'oublier s'il lui tait possible, il rejoignit la socit. Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure; Emilie s'aperut en route qu'il tait plus silencieux, plus abattu qu' l'ordinaire. Elle en attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et ne souponna point le vrai motif d'un chagrin qu'il ne lui communiquait pas. En rentrant au chteau, son affliction se renouvela, et elle sentit plus vivement que jamais la privation d'une mre si chrie. C'tait avec le sourire et les caresses de la bont qu'elle tait accueillie aprs la moindre absence. Aujourd'hui, tout tait morne et tout tait dsert. Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l'obtient. Les semaines passrent, et l'horreur du dsespoir se fondit peu peu dans un sentiment doux que le coeur conserve, et qui lui devient sacr. Saint-Aubert, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour, quoique Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, ft la dernire s'en apercevoir. Sa constitution ne s'tait jamais remise du choc qu'elle avait reu de sa maladie, et l'branlement qu'il reut la mort de madame Saint-Aubert dtermina son extrme langueur. Son mdecin lui conseilla de voyager. Il tait visible que la douleur avait pris sur ses nerfs, dj fort attaqus; et l'on pensait que la varit et le mouvement, en calmant son esprit, russiraient leur rendre du ton et de la vigueur. Pendant quelques jours, Emilie s'occupa de ses prparatifs, et Saint-Aubert de ses calculs sur les dpenses de son voyage. Il lui fallut congdier ses domestiques. Emilie, qui se permettait rarement d'opposer aux volonts de son pre des questions ou des remontrances, et pourtant bien voulu savoir comment, dans son tat d'infirmit, il ne se rservait pas du moins un serviteur. Mais, quand, la veille du dpart, elle s'aperut qu'il avait renvoy Jacquot, Franois et Marie, et gard seulement Thrse, son ancienne femme de charge, elle fut extrmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C'est par conomie, lui rpliqua-t-il; nous allons faire un voyage fort coteux. Le mdecin avait prescrit l'air de Languedoc et de Provence. Saint-Aubert se rsolut donc s'acheminer lentement vers cette province, en ctoyant la Mditerrane. Ils se retirrent de bonne heure dans leur chambre le soir qui prcda le dpart. Emilie avait des livres et quelques autres choses ranger; minuit sonna avant qu'elle et fini; elle se souvint de ses crayons qu'elle voulait emporter, et qu'elle avait laisss dans le salon. Elle y alla, et, passant prs de la chambre de son pre, elle en trouva la porte entr'ouverte, et jugea qu'il tait dans son cabinet. C'tait son usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agit d'insomnies cruelles, il quittait son lit et se retirait dans cette pice pour tcher d'y trouver le repos.--Quand elle fut au bas de l'escalier, elle regarda dans le cabinet, il n'y tait pas.--En remontant, elle frappa lgrement la porte, ne reut point de rponse, et s'avana doucement pour savoir o il tait. La chambre tait obscure; mais, travers la porte vitre, on voyait une lumire au fond d'une pice voisine. Emilie jugea bien que son pre y devait tre; mais, craignant qu' cette heure il ne s'y trouvt mal, elle allait pour s'en assurer. Considrant pourtant qu'une si subite apparition pourrait l'effrayer, elle laissa dehors sa lumire et s'avana doucement vers la petite pice. L, elle vit son pre assis devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont quelques-uns absorbaient son attention, et lui arrachaient des soupirs et mme des sanglots. Emilie, qui n'tait venue la porte que pour s'assurer de l'tat de son pre, fut retenue en ce moment par un mlange de curiosit et de tendresse. Elle ne pouvait dcouvrir son chagrin sans dsirer aussi d'en dcouvrir la cause. Elle continua de l'observer en silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de lettres. Tout d'un coup il se mit genoux dans une contenance plus solennelle qu'elle ne ne l'et encore vu; dans une espce d'garement qui ressemblait l'horreur, il fit une trs-longue prire. Une pleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Emilie allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle resta encore. Il y prit une petite bote, et en tira une miniature; la lumire, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette femme n'tait pas sa mre. Saint-Aubert regarda le portrait, avec une vive expression de tendresse, le porta ses lvres, sur son coeur, et poussa des soupirs convulsifs. Emilie n'en pouvait croire ses yeux; elle ignorait qu'il possdt le portrait d'une autre femme que sa mre, et surtout qu'il y attacht un si grand prix. Elle le regarda longtemps pour trouver les traits de madame Saint-Aubert, mais son attention ne servit qu' la convaincre que c'tait le portrait d'une autre personne. A la fin, Saint-Aubert le remit dans la bote, et Emilie, rflchissant qu'elle avait indiscrtement observ ses secrets, se retira le plus doucement possible. CHAPITRE III. Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en Languedoc, en suivant le pied des Pyrnes, prfra un chemin dans les hauteurs, parce qu'il offrait des vues plus tendues et des points de vue plus pittoresques. Il se dtourna un peu pour prendre cong de M. Barreaux; il le trouva herborisant prs de son chteau; et quand Saint-Aubert lui eut expliqu le sujet de sa visite et son dessein, il tmoigna une sensibilit dont son ami ne l'avait pas cru capable. Ils se quittrent avec un mutuel regret. Si quelque chose m'avait pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c'et t le plaisir de vous accompagner dans cette petite tourne; je ne fais point de compliments, et vous pouvez me croire. J'attendrai votre retour avec grande impatience. Les voyageurs continurent leur route; en montant, Saint-Aubert se retourna et vit son chteau dans la plaine. De tristes ides s'emparrent de son esprit, et son imagination mlancolique lui suggra qu'il ne devait point y revenir. Il rejeta cette pense, mais il continua de regarder son asile, jusqu'au moment o la distance ne permit plus de le distinguer. Emilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence; mais aprs quelques lieues, son imagination, frappe de la grandeur des objets, cda aux impressions les plus dlicieuses. La route passait tantt le long d'affreux prcipices, tantt le long des sites les plus gracieux. Emilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et de leurs forts de sapins, elle dcouvrit au loin de vastes plaines qu'ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres. La Garonne, dans cette riche valle, promenait ses flots majestueux et du haut des Pyrnes, o elle prend sa source, les conduisait vers l'Ocan. La difficult d'une route si peu frquente obligea souvent les voyageurs de mettre pied terre; mais ils se trouvaient amplement rcompenss de leur peine par la beaut du spectacle. Pendant que le muletier conduisait lentement l'quipage, ils avaient le loisir de parcourir les solitudes et de s'y livrer aux sublimes rflexions qui lvent l'me, qui l'adoucissent, qui la remplissent enfin de cette consolante certitude qu'il y a un Dieu prsent partout. Les jouissances de Saint-Aubert portaient l'empreinte de sa pensive mlancolie. Cette disposition prte un charme secret aux objets et attache un sentiment religieux la contemplation de la nature. Ils s'taient prcautionns contre le manque d'htelleries en portant des provisions dans la voiture; ils pouvaient donc prendre leurs repas en plein air et se reposer la nuit partout o ils trouveraient une chaumire habitable. Ils avaient aussi fait des provisions pour l'esprit; ils avaient un ouvrage de botanique crit par M. Barreaux, et plusieurs potes latins ou italiens. Emilie, d'ailleurs, emportait ses crayons et esquissait par intervalle les points de vue dont elle tait le plus frappe. La solitude de la route augmentait l'effet de la scne; peine rencontrait-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques enfants qui jouaient dans les rochers. Saint-Aubert, enchant de cette manire de voyager, se dcida, s'il pouvait trouver un chemin, avancer toujours dans les montagnes et n'en sortir qu'en Roussillon, prs de la mer, pour gagner ensuite le Languedoc. Un peu aprs midi, ils atteignirent le haut d'un sommet lev qui dominait une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissait en ce lieu d'un pais ombrage. Une source jaillissait, et s'enfuyant sous les arbres travers le gazon, courait se prcipiter de cascade en cascade. Son doux murmure enfin se perdait dans l'abme, et la vapeur blanche de son cume servait seule distinguer son cours au milieu des noirs sapins. Le lieu invitait au repos. On se mit dner; on dtela les mules, et le gazon qui croissait l'entour leur fournit une ample nourriture. Le repas termin, Saint-Aubert prit la main d'Emilie et la serra tendrement sans rien dire. Bientt aprs, il appela son muletier et lui demanda s'il connaissait une route dans les montagnes qui pt conduire en Roussillon. Michel lui rpondit qu'il y en avait plusieurs, mais qu'il les connaissait fort peu. Saint-Aubert, qui ne voulait voyager que jusqu'au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et s'informa du temps qu'ils mettraient l'atteindre. Le muletier calcula que l'on pouvait gagner Mateau, mais que, si l'on voulait se jeter au sud, du ct du Roussillon, il y avait un village o l'on arriverait avant mme le coucher du soleil. Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses mules, se remit en route, et l'instant d'aprs s'arrta. Saint-Aubert l'aperut qu'il saluait une croix plante sur la pointe d'un rocher au bord du chemin; la dvotion finie, il fit claquer son fouet, et, sans gard ni pour la difficult du chemin ni pour la vie de ses pauvres mules, il les mit au grand galop au bord d'un prcipice dont l'aspect faisait frissonner. L'effroi d'Emilie la priva presque de ses sens. Saint-Aubert, qui redoutait encore plus le danger d'arrter soudain, fut contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivrent sains et saufs dans la valle, et s'arrtrent sur le bord d'un ruisseau. Oubliant dsormais la magnificence des vues tendues, ils s'enfoncrent dans cet troit vallon. Tout y tait solitaire et strile; on n'y voyait aucune crature vivante que le bouquetin des montagnes, qui, parfois, se montrait tout coup sur la pointe lance de quelque rocher inaccessible. C'tait un site tel que l'et choisi Salvator Rosa, s'il et exist. Alors Saint-Aubert, frapp de cet aspect, s'attendait presque voir dbusquer de quelque caverne voisine une troupe de bandits, et tenait la main sur ses armes. Cependant ils avanaient, et la valle s'largissait et prenait un caractre moins effrayant. Vers le soir, ils se retrouvrent sur les montagnes, au milieu des bruyres. Loin, autour d'eux, la clochette des troupeaux, la voix de leur gardien, taient l'unique son qui se ft entendre, et la demeure des bergers tait l'unique habitation qu'on dcouvrt. Saint-Aubert remarqua que l'yeuse, le lige et le sapin vgtaient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure tapissait le fond de la valle. On voyait dans les profondeurs, l'ombre des chtaigniers et des chnes, patre et bondir de riches troupeaux, disperss, groups avec grce; les uns dormaient prs du courant, d'autres y tanchaient leur soif, et quelques-uns s'y baignaient. Le soleil commenait quitter le vallon: ses derniers rayons brillaient sur le torrent et relevaient les riches couleurs du gent et de la bruyre en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du hameau qu'il avait annonc, mais celui-ci ne put rpondre avec exactitude. Emilie commena craindre qu'il ne les et gars: il n'y avait pas un tre humain qui pt les secourir ni les conduire. Ils avaient laiss depuis longtemps et le berger et la cabane; le crpuscule se brunissait chaque instant, l'oeil ne pouvait en percer l'obscurit, et ne distinguait ni hameau ni chaumire; une raie colore marquait seule l'horizon, et c'tait l'unique ressource des voyageurs. Michel s'efforait d'entretenir son courage en chantant. Sa musique, nanmoins, n'tait pas de nature chasser la mlancolie; il tranait des sons lugubres et dtonnait avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine reconnatre une hymne de vpres adresse son patron. Ils continurent, abms dans ces rveries profondes o la solitude et la nuit ne manquent jamais d'entraner. Michel ne chantait plus; on n'entendait que le murmure du zphyr dans les bois, et l'on ne sentait que la fracheur. Tout coup, le bruit d'une arme feu les rveilla. Saint-Aubert fit arrter; on coute. Le bruit ne se rpte pas, mais l'on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet; il commande Michel de doubler le pas. Le son d'un cor fait retentir les montagnes; Saint-Aubert regarde et voit un jeune homme s'lancer dans la route, suivi de deux chiens. L'tranger tait mis en chasseur; un fusil en bandoulire, un cor sa ceinture, une espce de pique la main, donnaient une grce particulire sa personne et secondaient l'agilit de sa marche. [Illustration: Le chasseur.] Aprs un moment de rflexion, Saint-Aubert fit arrter et l'attendit pour l'interroger sur le hameau qu'il cherchait. L'tranger rpondit que le village n'tait plus qu' une demi-lieue, qu'il s'y rendait lui-mme, et qu'il allait tre leur guide. Saint-Aubert le remercia; et touch de ses manires franches et simples, il lui proposa une place dans la voiture. L'tranger le refusa, en l'assurant qu'il suivrait bien les mules. Mais vous serez mal log, ajouta-t-il, les habitants de ces montagnes sont de pauvres gens; non-seulement ils n'ont pas de luxe, mais ils manquent de mille choses qu'ailleurs on juge indispensables. --Je m'aperois que vous n'tes pas du pays, dit Saint-Aubert. --Non monsieur, je suis voyageur. L'quipage avana, et l'obscurit s'augmentant, fit mieux sentir l'utilit d'un guide: les sentiers qui s'ouvraient de temps autre dans les montagnes eussent ajout leur perplexit. A la fin on distingua les lumires du hameau; on vit quelques masures, ou plutt on les discerna au moyen du ruisseau qui refltait encore la faible clart du crpuscule. L'tranger s'avana, et Saint-Aubert apprit qu'il n'existait l ni auberge, ni maison publique d'aucun genre. L'tranger s'offrit chercher un asile; Saint-Aubert le remercia; et comme le village tait fort prs, il descendit pour l'accompagner, tandis qu'Emilie suivait dans la voiture. En cheminant, Saint-Aubert demanda son compagnon s'il avait fait une bonne chasse.--Non, monsieur, rpliqua-t-il, et ce n'tait mme pas mon projet; j'aime ce pays et me propose de le parcourir encore quelques semaines; mes chiens sont avec moi plutt pour l'agrment que pour l'utilit; ce costume d'ailleurs me sert de prtexte et m'attire la considration qu'on refuserait sans doute un tranger sans occupation apparente. --J'admire vos gots, dit Saint-Aubert, et si j'tais plus jeune, j'aimerais passer quelques semaines comme vous le faites; je suis comme vous un voyageur, mais notre objet n'est pas le mme: je cherche la sant encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un moment; puis, paraissant se recueillir, il ajouta: Je voudrais trouver une route passable qui me conduist en Roussillon pour gagner ensuite le Languedoc. Vous, monsieur, qui paraissez connatre le pays, il vous serait possible de m'en indiquer une. L'tranger l'assura que tous ses moyens taient son service, et lui parla d'un chemin plus l'est qui devait conduire une ville, et de l facilement en Roussillon. Ils arrivrent au village et commencrent chercher une chaumire qui pt leur offrir un gte pour la nuit; ils ne trouvaient dans la plupart des maisons que la pauvret, l'ignorance et la gaiet; on regardait Saint-Aubert d'un air timide et curieux; il ne fallait rien attendre qui ressemblt un lit. Emilie survint, et observant l'air fatigu et souffrant de son pauvre pre, se plaignit qu'il et pris une route si peu commode pour un malade. D'autres chaumires taient un peu moins sauvages; l'on y trouvait deux pices, l'une pour les mules et le btail, l'autre pour la famille, compose presque partout de six ou huit enfants, couchs, comme les pre et mre, sur des peaux ou des feuilles sches. Le jour n'avait d'entre et la fume de sortie, que par un trou pratiqu dans la couverture, et l'odeur d'eau-de-vie, dont les contrebandiers avaient amen l'usage, suffoquait presque en entrant. Emilie dtourna les yeux et regarda son pre avec une tendre inquitude dont le jeune tranger parut entendre l'expression. Il tira Saint-Aubert part et lui fit offre de son lit: Il est commode, lui dit-il, si nous le comparons aux autres, mais partout ailleurs j'aurais eu honte de vous l'offrir. Saint-Aubert lui tmoigna sa reconnaissance et refusa d'accepter son offre; mais l'tranger insista: Point de refus, je souffrirais trop, monsieur, rpliqua-t-il, si vous tiez sur une peau lorsque je me trouverais dans un lit; vos refus blesseraient mon amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous dsoblige; je vais vous montrer le chemin, et mon htesse trouvera moyen d'arranger aussi cette jeune dame. Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l'tranger ft assez peu galant pour prfrer le repos d'un malade celui d'une jeune et charmante personne, car il n'avait point offert la chambre Emilie; mais Emilie n'en pensa pas de mme, et le sourire expressif qu'elle lui adressa montrait assez combien elle tait sensible l'attention qu'il avait pour son pre. L'tranger, qui se nommait Valancourt, s'arrta le premier pour dire un mot son htesse, et l'habitation qu'elle ouvrit ne ressemblait en rien ce qu'on avait encore vu. Cette bonne femme mettait tous ses soins accueillir les voyageurs, et ils furent contraints d'accepter les deux seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n'avait leur offrir que des oeufs et du lait; mais Saint-Aubert avait des provisions, et pria Valancourt de partager son souper. L'invitation fut bien reue, et la conversation s'anima. La franchise, la simplicit, les grandes ides et le got pour la nature que montrait le jeune homme enchantaient Saint-Aubert. Il avait dit souvent que ce got pour la nature ne pouvait exister dans une me sans y supposer une grande puret de coeur et d'imagination. Il tait tard quand Saint-Aubert et Emilie se retirrent dans leurs chambres. Valancourt resta devant la porte; dans cette agrable saison, il aimait mieux cette place qu'un troit cabinet et un lit de peaux. Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver prs de lui Homre, Horace et Ptrarque, mais le nom de Valancourt crit sur les volumes lui en fit connatre le possesseur. CHAPITRE IV. Saint-Aubert se rveilla de bonne heure: le sommeil l'avait rafrachi, il dsira de partir promptement. Valancourt djeuna avec lui, et raconta que, peu de mois auparavant, il avait t jusqu' Beaujeu, ville notable du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se dcida suivre cette route. Le chemin de traverse et celui qui conduit Beaujeu, dit Valancourt, se joignent une lieue et demie d'ici. Je puis, si vous le voulez permettre, y diriger votre muletier. Il faut que je me promne, et la promenade que je ferai avec vous me sera plus agrable que toute autre. Saint-Aubert reut la proposition avec reconnaissance. Ils partirent ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir se placer dans la voiture. La route, au pied des montagnes, suivait une riante valle, toute brillante de verdure et parseme de bocages. De nombreux troupeaux s'y reposaient l'ombre des petits chnes, des htres et des sycomores; le frne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres arides des rochers: peine un peu de terre recouvrait leurs racines, et le moindre souffle agitait toutes leurs branches. On rencontrait chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil ne paraissait pas encore, et dj les bergers conduisaient un btail immense aux pturages de ces montagnes. Saint-Aubert tait parti de bonne heure pour jouir du soleil levant et respirer cet air pur du matin, si salutaire pour les malades; il devait l'tre surtout dans ces rgions o l'abondance et la varit des plantes aromatiques le chargeaient des plus doux parfums. Le brouillard lger qui voilait les objets environnants disparut peu peu, et permit Emilie de contempler les progrs du jour. Les reflets incertains de l'aurore colorant les pointes des rochers, les revtirent successivement d'une vive lumire, tandis que leur base et les fonds de la valle restaient couverts d'une vapeur sombre. Pendant ce temps, les nuages de l'orient claircirent leurs nuances, rougirent, brillrent enfin de mille couleurs. La transparence des airs dcouvrit des flots d'or pur, des rayons clatants chassrent l'obscurit, pntrrent au fond du vallon et se rptrent dans son ruisseau: la nature s'veillait de la mort la vie. Saint-Aubert se sentit ranim, son coeur tait plein; il versa des larmes et leva ses penses vers le crateur de toutes choses. Emilie voulut descendre et fouler ce gazon tout humide de rose; elle voulait goter cette libert dont le chamois semblait jouir sur la crte brune de ces montagnes. Valancourt s'arrtait avec les voyageurs, et leur montrait avec sentiment les objets particuliers de son admiration. Saint-Aubert s'attachait lui. Le jeune homme est ardent, il est bon, se disait-il; on voit bien qu'il n'a jamais habit Paris. Ce ne fut pas sans chagrin qu'il se vit arriv l'endroit o les deux chemins se rencontraient: il prit cong de lui avec plus d'affection qu'une si nouvelle connaissance ne le permet ordinairement. Valancourt causa longtemps prs de la voiture; il tait au moment de s'en aller, et pourtant il restait encore; il cherchait des sujets d'entretien qui l'excusassent de le prolonger. A la fin il prit cong, et quand il partit, Saint-Aubert observa de quel air attentif et occup il contemplait Emilie; elle le salua avec une douceur timide, la voiture partit. Mais Saint-Aubert, bientt aprs s'avanant la portire, aperut Valancourt immobile sur la route, les bras croiss sur son bton, et regardant aller la voiture; il salua de la main, et Valancourt sortant de sa rverie, rendit le salut et s'loigna. L'aspect du pays changea bientt. Les voyageurs se virent alors au milieu de montagnes pic, et couvertes jusqu'en haut de noires forts de sapins. Des flches de granit, s'lanant du vallon mme, allaient cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau, devenu une rivire, coulait doucement et en silence, et ses noires forts se rflchissaient dans ses eaux limpides. Par intervalles un roc sourcilleux relevait son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs qui servaient de ceinture aux montagnes; quelquefois une aiguille de marbre se soutenait perpendiculairement au bord des eaux; un mlse colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonn de la foudre tait encore couronn de pampres. Quand la voiture marchait doucement, et se frayait des routes nouvelles, Saint-Aubert descendait et cherchait les plantes curieuses dont ce lieu tait sem; et Emilie, dans l'exaltation de l'enthousiasme, s'enfonait dans l'paisseur des bois, et prtait l'oreille en silence leur imposant murmure. On ne vit, durant plusieurs lieues, ni village, ni mme de hameau; quelques cabanes de chasseurs taient la seule trace d'habitation humaine. Les voyageurs dnrent en plein air, dans une jolie partie de la valle, et placs l'ombre des htres. Bientt aprs ils partirent pour Beaujeu. La route montait sensiblement; et laissant les pins au-dessous d'eux, ils se trouvrent au milieu des prcipices. Le crpuscule du soir ajoutait l'horreur du site, et les voyageurs ignoraient l'loignement de Beaujeu. Saint-Aubert, nanmoins, ne croyait pas la distance considrable, et se flicitait de n'avoir plus, au del de Beaujeu, franchir de pareils dserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se confondaient peu peu dans l'obscurit, et bientt il ne fut plus possible de distinguer ces images confuses. Michel avanait avec prcaution; peine il distinguait la route, mais ses mules plus habiles cheminaient encore d'un pas sr. En tournant l'angle d'une montagne, une lumire parut; les rocs et l'horizon furent clairs une grande distance. Il tait sr que c'tait un grand feu, mais rien n'indiquait qu'il tait accidentel, ou prpar. Saint-Aubert le crut allum par quelque troupe de ces bandits qui infestent les Pyrnes; il tait attentif, et dsirait savoir si la route passait prs de ce feu. Il avait des armes qui pouvaient le dfendre au besoin; mais qu'tait-ce qu'une si faible ressource contre une bande de voleurs aussi dtermins? Il rflchissait ce sujet, quand une voix s'leva derrire eux, et commanda au muletier d'arrter. Saint-Aubert lui ordonna d'avancer plus vite; mais soit par l'enttement de Michel, soit par celui des mules, elles ne se pressrent pas davantage: on entendit les pieds d'un cheval, un homme atteignit la voiture, et commanda qu'on arrtt. Saint-Aubert ne doutant plus de son dessein, arma son pistolet et tira par la portire: l'homme chancela sur son cheval, le bruit du coup fut suivi d'un gmissement, et l'on peut imaginer l'effroi de Saint-Aubert, qui crut reconnatre alors la voix plaintive de Valancourt. Il fit arrter lui-mme, pronona le nom de Valancourt, et ne put conserver aucun doute. Saint-Aubert courut son secours. Il tait encore sur son cheval; son sang coulait en abondance; il paraissait souffrir beaucoup, quoiqu'il chercht consoler Saint-Aubert en l'assurant que ce n'tait rien, et qu'il n'tait bless qu'au bras. Saint-Aubert et le muletier le descendirent de cheval et le posrent terre; Saint-Aubert voulut bander sa blessure, mais ses mains tremblaient tellement qu'il n'y put russir. Michel poursuivait le cheval, qui s'tait chapp en perdant son matre; il appela Emilie. Ne recevant point de rponse, il courut la voiture, et la trouva sans connaissance. Dans cette affreuse position, et press par la douleur de laisser Valancourt perdre son sang, il s'effora de la soulever; il appela Michel, et lui demanda de l'eau du ruisseau qui bordait la route. Michel avait couru trop loin; mais Valancourt entendant le nom d'Emilie, comprit son accident, et s'oubliant presque lui-mme, vint aussitt son secours: dj elle tait revenue quand il fut auprs d'elle; il sut que sa crainte pour lui avait caus cet accident, et d'une voix trouble par un autre sentiment que celui de la douleur, il l'assura que sa blessure tait peu de chose. Saint-Aubert s'aperut alors que pourtant elle saignait encore: ses alarmes changrent d'objet, il dchira son linge pour lui faire un bandage. Le sang fut arrt; mais Saint-Aubert redoutant les suites, demanda plusieurs fois si l'on tait bien loin de Beaujeu: il apprit qu'on avait encore deux lieues; sa frayeur augmenta. Il ignorait comment Valancourt pourrait supporter la voiture, et le voyait tout prt s'vanouir. A peine Valancourt eut-il connu son inquitude, qu'il s'empressa de le rassurer; il parla de son accident comme d'une bagatelle. Le muletier avait ramen le cheval; il plaa Valancourt dans la voiture; Emilie s'tait remise, et l'on reprit le chemin de Beaujeu. [Illustration: Le bless.] Saint-Aubert, revenu de sa terreur, exprima sa surprise sur la rencontre de Valancourt; mais celui-ci la fit cesser. Vous avez, monsieur, lui dit-il, renouvel mon got pour la socit: depuis que vous l'avez quitt, mon hameau me semble un dsert; et puisqu'en voyageant le plaisir est mon unique but, je me suis dtermin partir sur-le-champ. J'ai pris cette route parce que je la savais plus agrable que toute autre; et, d'ailleurs, ajouta-t-il en hsitant un peu, je l'avouerai (pourquoi ne l'avouerais-je pas?), j'avais quelque espoir de vous rejoindre. --J'ai cruellement rpondu votre honntet, dit Saint-Aubert, qui dplorait sa prcipitation, et lui en expliquait la cause. Mais Valancourt, soigneux d'viter ses compagnons la moindre peine son sujet, surmonta l'angoisse qu'il prouvait, et soutint gaiement l'entretien. Emilie gardait le silence, moins que Valancourt ne lui adresst directement la parole, et le ton mu dont il le faisait suffisait seul pour exprimer beaucoup. Ils taient alors prs de ce feu qui tranchait si vivement sur les ombres de la nuit; il clairait alors toute la route, et l'on pouvait aisment distinguer les figures qui l'entouraient. Ils reconnurent, en s'approchant, une bande de ces bohmiens qui, particulirement cette poque, frquentaient les Pyrnes, et pillaient le voyageur. Emilie ne remarqua pas sans effroi l'air farouche de cette compagnie, et le feu qui les dcouvrait, rpandant un nuage de pourpre sur les arbres, les rocs et le feuillage, augmentait l'effet bizarre du tableau. Tous ces bohmiens prparaient leur souper. Une large chaudire tait au feu, et plusieurs personnes s'occupaient la remplir. L'clat de la flamme faisait voir une espce de tente grossire, autour de laquelle jouaient ple-mle quelques enfants et plusieurs chiens. Tout cet ensemble tait vraiment grotesque. Les voyageurs sentirent leur danger, Valancourt se taisait, mais il mit la main sur un des pistolets de Saint-Aubert; Saint-Aubert prit l'autre, et fit avancer le muletier. Ils passrent nanmoins sans recevoir d'insulte. Les voleurs ne s'attendaient probablement pas la rencontre, et s'occupaient trop du souper pour sentir alors aucun autre intrt. Aprs une lieue et demie dans la plus profonde nuit, les voyageurs arrivrent Beaujeu; ils se rendirent la seule auberge qui s'y trouvt, et qui, quoique trs-suprieure aux cabanes, ne laissait pas que d'tre assez mauvaise. On manda aussitt le chirurgien de la ville, si toutefois on peut donner ce nom une espce de marchal qui soignait les hommes et les chevaux, et faisait de plus, dans l'occasion, l'office de barbier. Il examina le bras de Valancourt; et s'apercevant que la balle n'avait pas pass les chairs, il le pansa, et lui recommanda le repos; mais le patient n'tait nullement dispos l'obissance. Le plaisir d'tre bien avait succd aux inquitudes du mal; car toute jouissance devient positive quand elle contraste avec un danger. Valancourt avait repris des forces; il voulut prendre part la conversation. Saint-Aubert et Emilie, dlivrs de toutes leurs craintes, taient d'une singulire gaiet. Il tait tard: cependant Saint-Aubert fut oblig de sortir avec son hte pour aller chercher de quoi souper. Emilie, pendant cet intervalle, s'absenta aussi, sous prtexte de ranger chez elle ce dont elle avait besoin; elle trouva l'appartement en meilleur ordre qu'elle ne le craignait, et de l elle revint joindre Valancourt. Ils parlrent des tableaux qu'ils avaient dcouverts ce mme jour, de l'histoire naturelle, de la posie, de Saint-Aubert enfin; et Emilie ne pouvait parler ou entendre parler qu'avec joie d'un sujet aussi cher son coeur. La soire fut trs-agrable. Mais comme Saint-Aubert tait fatigu, et que Valancourt souffrait encore, on se spara aussitt aprs le souper. Le lendemain matin, Valancourt avait la fivre, il n'avait pas dormi, et sa blessure tait enflamme; le chirurgien qui vint le voir lui conseilla de rester tranquille Beaujeu. Saint-Aubert avait peu de confiance dans ses talents; mais apprenant que dans les environs on n'en trouverait pas de plus habile, il changea son plan, et se dtermina attendre la gurison du malade. Valancourt parut chercher l'en dtourner, mais avec plus de politesse que de bonne foi. L'indisposition de Valancourt retint les voyageurs pendant plusieurs jours Beaujeu. Saint-Aubert observa son caractre et ses talents avec cette prcaution philosophique qu'il portait partout. Il reconnut un naturel franc et gnreux, plein d'ardeur, susceptible de tout ce qui est grand et de tout ce qui est bon; mais imptueux, mais presque sauvage et un peu romanesque. Valancourt connaissait peu le monde. Ses ides taient saines, ses sentiments justes, son indignation comme son estime s'exprimaient sans mesure ni mnagement. Saint-Aubert souriait de sa vhmence, mais la retenait rarement, et se rptait lui-mme: Ce jeune homme, sans doute, n'a jamais t Paris. Un soupir succdait ces rflexions. Il tait dtermin ne point quitter Valancourt avant son rtablissement; et comme il tait alors en tat de voyager, mais non pas de soutenir le cheval, Saint-Aubert l'invita l'accompagner quelques jours dans sa voiture. Il avait appris que ce jeune homme tait d'une famille distingue en Gascogne dont le rang et la considration lui taient connus; sa rserve en fut moins grande, et Valancourt ayant accept l'offre avec plaisir, ils reprirent la route qui conduisait en Roussillon. Ils voyageaient sans se presser, et s'arrtaient quand le site mritait leur attention; ils grimpaient souvent des minences que les mules ne pouvaient atteindre; ils s'garaient dans ces roches, couvertes de lavande, de thym, de genivre, de tamarin, et perdues sous d'antiques ombrages; une chappe de vue ravissait Emilie et surpassait les merveilles de la plus vive imagination. Saint-Aubert s'amusait quelquefois herboriser, tandis qu'Emilie et Valancourt couraient aprs quelques dcouvertes. Valancourt lui faisait remarquer les objets particuliers de son admiration, et rcitait les plus beaux passages des potes latins ou italiens qu'elle aimait. Dans les intervalles de la conversation, et quand on ne l'observait pas, il fixait ses regards sur cette figure, dont les traits anims indiquaient tant d'esprit et d'intelligence. Quand il parlait ensuite, la douceur de sa voix dclait un sentiment qu'il prtendait en vain cacher. Par degrs les pauses et le silence lui devinrent plus frquents: Emilie montra beaucoup d'empressement les interrompre; elle qui jusqu'alors avait t si rserve, causait et parlait continuellement, tantt des bois, tantt des vallons ou des montagnes, plutt que de s'exposer au danger de certains moments de silence et de sympathie. La route de Beaujeu montait fort rapidement: ils se trouvrent dans les montagnes les plus leves; la srnit et la puret de l'air, dans ces hautes rgions, ravissaient les trois voyageurs; elles semblaient allger leur me, et leur esprit en paraissait plus pntrant. Ils n'avaient point de mots pour des motions si sublimes; celles de Saint-Aubert recevaient une expression plus solennelle, ses larmes coulaient, et il cheminait l'cart. Valancourt parlait de temps en temps pour diriger l'attention d'Emilie; la tnuit de l'atmosphre, qui lui laissait distinguer tous les objets, la trompait quelquefois, et toujours avec plaisir. Elle ne pouvait croire si loin d'elle ce qui lui paraissait si rapproch; le profond silence de cette solitude n'tait interrompu que par le cri des aigles qui planaient dans l'air, et le bruissement sourd des torrents qui grondaient au fond des abmes. Au-dessus d'eux, la vote brillante des cieux n'tait ternie d'aucun nuage, les tourbillons de vapeur s'arrtaient au milieu des montagnes, leur rapide mouvement voilait parfois tout le pays, et d'autres fois, dgageant quelques parties, laissait l'oeil quelques moments d'observation. Emilie, transporte, considrait la grandeur de ces nuages qui variaient leur forme et leurs teintes. Elle admirait leur effet sur les contres infrieures auxquelles ils donnaient tout moment mille formes nouvelles. Aprs avoir ainsi voyag quelques lieues, ils commencrent descendre en Roussillon, et la scne qui s'ouvrit dployait une beaut moins pre. Les voyageurs ne voyaient pas sans regret les objets imposants qu'ils allaient abandonner. Quoique fatigu de ces vastes aspects, l'oeil se reposait complaisamment sur la verdure des bois et des prairies; la rivire qui les arrosait, la chaumire qu'ombrageaient les htres, les groupes joyeux des jeunes ptres, les bouquets de fleurs qui paraient les coteaux, formaient ensemble un spectacle enchanteur. En descendant, ils reconnurent un des grands passages des Pyrnes en Espagne: les fortifications, les tours, les murailles, recevaient alors les rayons du soleil couchant; les bois qui les entouraient n'avaient plus qu'un reflet jauntre, tandis que les pointes des rochers taient encore couleur de rose. Saint-Aubert regardait attentivement sans dcouvrir la petite ville qu'on lui avait indique; Valancourt ne pouvait l'clairer sur la distance, parce que jamais il n'avait pntr si loin; ils voyaient pourtant une route, et ils devaient la croire directe, puisque depuis Beaujeu ils n'avaient pu s'garer d'aucun ct. Le soleil tait l'horizon, et Saint-Aubert pressa son muletier; il se trouvait d'une extrme faiblesse, et la suite d'une journe si fatigante, il dsirait vivement un moment de repos. Son inquitude ne se calma point en observant un grand train d'hommes, de chevaux et de mulets chargs, qui dfilaient dans les dtours de la montagne oppose; et comme les bois drobaient souvent leur marche, on ne pouvait en apprcier le nombre. Quelque chose de brillant, comme des armes, resplendissait aux derniers rayons du soleil, et l'habit militaire se distinguait sur les premiers et sur quelques individus disperss parmi la troupe. Ds qu'ils furent dans la valle, une autre bande de soldats sortit des bois; les craintes de Saint-Aubert augmentrent: il ne doutait pas que ce ne fussent autant de contrebandiers saisis dans les Pyrnes, et enlevs par des rgiments avec leurs marchandises. Les voyageurs s'taient si longtemps oublis dans les montagnes, qu'ils furent totalement tromps dans leur calcul, et ne purent gagner Montigni avant le coucher du soleil. Ils traversrent la valle, et remarqurent sur un pont grossier qui runissait deux escarpements, un groupe de jeunes enfants qui lanaient des pierres dans le torrent; les cailloux, en tombant faisaient jaillir des colonnes d'eau, et rendaient un bruit sourd que prolongeaient au loin les chos des montagnes. Sous le pont on dcouvrait toute la valle en perspective, une cataracte au milieu des rocs, et une cabane sur une pointe abrite par de vieux sapins. Il semblait que cette habitation dt tre voisine d'une petite ville. Saint-Aubert fit arrter: il appela les enfants, et leur demanda si Montigni tait bien loin; mais la distance, le bruit des eaux, ne lui permit pas de se faire entendre, et la hauteur pic des montagnes qui soutenaient le pont, tait trop considrable et trop perpendiculaire, pour que tout autre qu'un montagnard exerc, pt gravir jusqu'au sommet. Saint-Aubert ne s'arrta donc qu'un instant; on continua la route la faveur du crpuscule, et cette route mme tait tellement brise, qu'il parut plus sage de quitter la voiture. La lune commenait poindre, mais sa lumire tait trop faible; ils marchaient au hasard au milieu des dangers. A ce moment la cloche d'un couvent se fit entendre: l'obscurit complte interceptait la vue du btiment, mais le son paraissait venir des bois qui couvraient la montagne droite. Valancourt proposa d'aller la recherche. Si nous ne trouvons pas un asile dans ce couvent, disait-il, du moins obtiendrons-nous des renseignements sur la distance ou la position de Montigni. Il se mit courir sans attendre la rponse de Saint-Aubert; mais Saint-Aubert le rappela. Je suis, lui dit-il, horriblement fatigu, j'ai besoin du plus prompt repos, allons tous au couvent, votre air vigoureux djouerait nos desseins; mais lorsque l'on verra mon puisement et la lassitude d'Emilie, on ne pourra nous refuser un asile. En disant ces mots il prit le bras d'Emilie, et recommandant Michel de l'attendre, il suivit le son de la cloche et monta du ct des bois. Ses pas taient chancelants; Valancourt lui offrit son bras, qu'il accepta. La lune alors clairait leur sentier et leur permit bientt d'apercevoir des tours qui s'levaient au-dessus de la colline. La cloche continuait de les guider; ils entrrent dans le bois, et la clart tremblante de la lune devint plus incertaine par l'ombrage et le mouvement des feuilles. Cette obscurit, ce silence, lorsque la cloche ne sonnait pas, l'espce d'horreur qu'inspirait un lieu si sauvage, tout remplit Emilie d'une frayeur que la voix et la conversation de Valancourt pouvaient seules diminuer. Aprs avoir mont quelque temps, Saint-Aubert se plaignit, et on s'arrta sur un tertre de gazon o les arbres plus ouverts, laissaient jouir du clair de la lune. Saint-Aubert s'assit sur l'herbe entre Emilie et Valancourt. La cloche ne sonnait plus, et le calme profond n'tait interrompu par aucun bruit, car le murmure sourd de quelques torrents loigns semblait accompagner plutt que troubler le silence. Ils avaient alors sous les yeux la valle qu'ils avaient quitte. La lumire argentine qui en dcouvrait les fonds, refltait sur les rocs et les bois de la gauche, et contrastait avec les tnbres dont les bois la droite taient comme envelopps. Leurs sommets seulement taient illumins par places; le reste du vallon se perdait au sein d'un brouillard, dont le clair de lune mme ne servait qu' paissir la teinte. Les voyageurs furent quelque temps contempler ce bel effet. De pareilles scnes, dit Valancourt, charment le coeur comme les accords d'une musique douce; quiconque a savour une fois la mlancolie qu'elles inspirent, ne voudrait pas en changer l'impression contre celle des plus vifs plaisirs. Elles rveillent nos plus purs sentiments: elles disposent la bienveillance, la piti, l'amiti. Ceux que j'aime, il m'a toujours paru les aimer mieux cette heure-ci. Sa voix trembla, et il fit une pause. Saint-Aubert ne disait rien. Emilie vit tomber une larme sur la main qu'elle pressait dans les siennes.--Elle devina bien sa pense; la sienne aussi s'tait reporte aux touchants souvenirs de sa mre. Mais Saint-Aubert la ranimant: Oh! oui, dit-il en retenant un soupir, la mmoire de ceux que nous aimons, d'un temps coul pour toujours, c'est ce moment qu'elle repose sur nos mes! C'est comme une harmonie lointaine au milieu du silence des nuits, comme les teintes adoucies de ce paysage. Puis aprs un moment Saint-Aubert ajouta: J'ai toujours cru mes ides plus nettes cette heure-ci qu' toute autre, et le coeur qui n'en reconnat pas l'influence, est certainement un coeur dnatur. Il y a beaucoup de gens... Valancourt soupira. --S'en trouve-t-il donc beaucoup? dit Emilie. --Dans quelques annes peut-tre, mon Emilie, dit Saint-Aubert, vous sourirez en vous rappelant cette question, si toutefois ce souvenir ne vous arrache pas des pleurs. Mais venez, je suis un peu mieux. Avanons. Ils sortirent du bois, et virent enfin sur un plateau que formaient les roches, le couvent mme qu'ils avaient tant cherch. Une haute muraille qui l'environnait les conduisit jusqu' une porte antique; ils frapprent aussitt, et le pauvre moine qui leur ouvrit les conduisit dans une salle voisine, o il les pria d'attendre que le suprieur ft averti. Dans l'intervalle, plusieurs frres vinrent les regarder; le premier moine reparut, et les conduisit au suprieur. Il tait dans une chaise bras; un gros volume tait devant lui, soutenu d'un large pupitre. Il reut les voyageurs poliment, quoique sans se lever, leur fit peu de questions, et consentit leur demande. Aprs un entretien fort court et les compliments du suprieur, on les mena dans la pice o le souper devait tre servi, et Valancourt, qu'un des frres voulut accompagner, fut retrouver Michel, la voiture et les mules. Ils avaient peine descendu la moiti du chemin que la voix du muletier fit retentir tous les chos; il appelait Saint-Aubert, il appelait Valancourt. Convaincu, non sans peine, que ni lui ni son matre n'avaient plus rien redouter, il se laissa conduire dans une cabane au bord des bois. Valancourt revint la hte partager le souper de ses amis, tel que les moines avaient pu le disposer. Saint-Aubert tait trop souffrant pour manger. Emilie, inquite pour son pre, ne savait pas songer elle, et Valancourt, muet et pensif, mais toujours occup d'eux, ne paraissait penser qu' soulager et fortifier Saint-Aubert. [Illustration: Les voyageurs.] Ils se sparrent de bonne heure et se retirrent leurs appartements. Emilie coucha dans un cabinet ct de la chambre de son pre: triste, pensive, occupe de l'tat de langueur o elle voyait Saint-Aubert, elle se coucha sans espoir de dormir. Deux heures aprs une cloche se fit entendre, et des pas prcipits parcoururent les corridors. Peu faite aux usages des clotres, Emilie fut alarme; ses craintes toujours vivantes pour son pre, lui firent supposer qu'il tait plus mal; elle se leva la hte pour voler lui, mais s'tant arrte un moment la porte pour laisser passer les religieux, elle eut le temps de se remettre, de rappeler ses ides, et de comprendre que la cloche avait sonn matines. Cette cloche ne sonnait plus, tout tait paisible, elle n'alla pas plus loin; mais hors d'tat de se rendormir, et invite d'ailleurs par l'clat d'une lune brillante, elle ouvrit sa fentre et considra le pays. La nuit tait calme et belle, le firmament tait sans nuage, et le zphyr peine agitait les arbres de la valle. Elle tait attentive, lorsque l'hymne nocturne des religieux s'leva doucement de la chapelle. Cette chapelle tait plus basse, et le chant sacr semblait monter au ciel travers le silence des nuits. Les penses se suivirent; de l'admiration des ouvrages, son me se porta l'adoration de leur auteur tout-puissant et bon. Pntre d'une dvotion pure et sans mlange d'aucun systme, son me s'levait au-dessus de notre univers; ses yeux versaient des pleurs; elle adorait sa puissance dans ses oeuvres, et sa bont dans ses bienfaits. Le chant des moines fit de nouveau place au silence; mais Emilie ne quitta sa fentre que lorsque la lune s'tant couche, l'obscurit sembla l'inviter au sommeil. CHAPITRE V. Saint-Aubert se trouva le lendemain assez bien rtabli pour continuer le voyage; il esprait arriver ce jour mme en Roussillon, et il se mit en route ds le matin. Le thtre que parcouraient alors les voyageurs tait aussi sauvage, aussi pittoresque que les prcdents; seulement de temps autre, les scnes moins svres dployaient une beaut plus riante. Quand Saint-Aubert paraissait occup des plantes, il contemplait avec transport Emilie et Valancourt qui se promenaient ensemble; l'un avec la contenance et l'motion du plaisir, indiquait un grand trait dans la scne qui s'offrait eux; l'autre coutait et regardait avec une expression de sensibilit srieuse qui indiquait l'lvation de son esprit. Ils avaient l'air de deux amants qui n'avaient jamais quitt leurs montagnes, que leur situation avait prservs de la contagion des frivolits, dont les ides, simples et grandes comme le paysage qu'ils parcouraient, ne concevaient le bonheur que dans la tendre union des coeurs purs. Saint-Aubert souriait et soupirait en mme temps, en songeant au bonheur romanesque dont son imagination lui prsentait le tableau; il soupirait encore en songeant combien la nature et la simplicit taient donc trangres au monde, puisque leurs doux plaisirs paraissaient un roman. Le monde, disait-il en suivant sa pense, le monde ridiculise une passion qu'il connat peine; ses mouvements, ses intrts distrayent l'esprit, dpravent les gots, corrompent le coeur; et l'amour ne peut exister dans un coeur quand il n'a plus la douce dignit de l'innocence. La vertu et le got sont presque la mme chose; la vertu, c'est le got mis en action, et les plus dlicates affections de deux coeurs forment ensemble le vritable amour. Comment pourrait-on chercher l'amour au sein des grandes villes? la frivolit, l'intrt, la dissipation, la fausset y remplacent continuellement la simplicit, la tendresse et la franchise. Il tait prs de midi, quand les voyageurs arrivrent un chemin si dangereux qu'il leur fallut descendre de la voiture; la route tait borde de bois, et, plutt que de la suivre, ils se dtournrent pour chercher l'ombre. Une fracheur humide tait rpandue dans l'air; la brillante verdure du gazon, l'heureux mlange des fleurs, des baumes, des thyms, des lavandes qui l'enrichissaient, la hauteur des pins, des htres, des chtaigniers qui protgeaient leur existence, tout concourait faire de ce lieu une retraite vraiment dlicieuse. Quelquefois le feuillage, plus serr, interdisait la vue du paysage; ailleurs, quelques chappes mystrieuses indiquaient l'imagination des tableaux plus charmants qu'elle n'en avait encore observs, et les voyageurs se livraient volontiers ces jouissances presque idales. Les pauses et le silence qui avaient dj interrompu les entretiens de Valancourt et d'Emilie furent ce jour-l bien plus frquents. Valancourt, de la plus expressive vivacit, tombait dans un accs de langueur, et la mlancolie se peignait sans dessein jusque dans son sourire. Emilie ne pouvait plus s'y mprendre: son propre coeur partageait le mme sentiment. Quand Saint-Aubert fut rafrachi, ils continurent de marcher dans le bois, croyant toujours ctoyer la route; mais ils s'aperurent enfin qu'ils l'avaient tout fait perdue. Ils avaient suivi la pente o la beaut des sites les retenait, et la route s'levait entirement sur l'escarpement au-dessus d'eux. Valancourt appela Michel, mais l'cho seul rpondit ses cris, et ses efforts furent galement vains pour retrouver la route. Dans cet tat, ils aperurent la cabane d'un berger place entre des arbres, et encore quelque distance. Valancourt y courut pour demander quelque indication; en arrivant, il ne vit que deux enfants qui jouaient sur le gazon. Il regarda jusqu'au fond de la maison, et ne vit personne. L'an de ces enfants lui dit que son pre tait aux champs, que sa mre tait dans la valle et ne tarderait pas revenir. Valancourt songeait ce qu'il fallait faire, quand la voix de Michel rsonna tout coup sur les roches au-dessus et fit retentir leurs chos. Valancourt rpondit aussitt et s'effora de l'aller joindre; aprs un travail pnible entre les branches et les rochers, il parvint enfin jusqu' lui, et ce ne fut pas sans peine qu'il en obtint un peu de silence. La route tait fort loin du lieu o se reposaient Saint-Aubert et Emilie. Il tait difficile de ramener la voiture; il et t trop fatigant pour Saint-Aubert de gravir tout le bois comme lui-mme l'avait fait, et Valancourt tait fort en peine de trouver un chemin plus praticable. Pendant ce temps, Saint-Aubert et Emilie s'taient rapprochs de la chaumire et se reposaient sur un banc champtre appuy entre deux pins et couronn de leur feuillage; ils avaient observ Valancourt et attendaient qu'il les rejoignt. L'an des deux enfants avait quitt son jeu pour regarder les voyageurs; mais le petit continuait ses gambades et tourmentait son frre pour qu'il revnt l'aider. Saint-Aubert examinait avec plaisir cette simplicit enfantine, quand tout coup ce spectacle lui rappelant les enfants qu'il avait perdus cet ge, et surtout leur mre bien-aime, il retomba dans la rverie. Emilie, qui s'en aperut, commena un de ces airs touchants qu'il aimait de prfrence et qu'elle savait chanter avec le plus de grce et d'expression. Saint-Aubert lui sourit au travers de ses larmes; il prit sa main, la serra tendrement, et tcha de bannir ses mlancoliques rflexions. Elle chantait encore, lorsque Valancourt revint; il ne voulut pas l'interrompre et s'arrta pour couter. Quand elle eut fini, il approcha et raconta qu'il avait trouv Michel et mme un chemin pour gravir le rocher. Saint-Aubert ces mots en mesura l'tonnante hauteur; il tait dj accabl, et la monte lui semblait formidable. Ce parti nanmoins lui paraissait prfrable une route longue et toute rompue; il se rsolut de l'essayer, mais Emilie, toujours soigneuse, lui proposa de dner d'abord pour rtablir un peu ses forces, et Valancourt retourna la voiture pour y chercher des provisions. A son retour, il proposa de se placer un peu plus haut, parce que la vue y serait plus tendue et plus belle. Ils allaient s'y rendre, quand ils virent une jeune femme s'approcher des enfants, les caresser, et pleurer amrement sur eux. Les voyageurs, intresss son malheur, s'arrtrent pour mieux l'observer. Elle prit dans ses bras le plus jeune des enfants, et dcouvrant des trangers, elle scha ses larmes la hte et se rapprocha de la chaumire. Saint-Aubert lui demanda ce qui pouvait tant l'affliger. Il apprit que son poux tait un pauvre berger qui tous les ans passait l't dans cette cabane pour y conduire un troupeau sur les montagnes. La nuit prcdente, il avait tout perdu; une troupe de bohmiens, qui depuis quelque temps dsolaient le voisinage, avait enlev toutes les brebis de son matre. Jacques, ajoutait la femme, avait amass un peu d'argent, et il en avait achet quelques brebis pour nous, mais aujourd'hui, il faut bien qu'elles remplacent le troupeau qu'on a pris son matre; et ce qu'il y a de pis, c'est que le matre, quand il saura cela, ne voudra plus nous confier ses moutons; c'est un homme dur; et alors que deviendront nos enfants? L'attitude de cette femme, la simplicit de son rcit et sa douleur sincre, portrent Saint-Aubert croire sa triste histoire. Valancourt, convaincu qu'elle tait vraie, demanda sur-le-champ de quel prix tait le troupeau; quand il le sut, il fut tout dconcert. Saint-Aubert donna quelque argent la femme; Emilie contribua de sa petite bourse, et ils marchrent l'endroit convenu. Valancourt restait derrire; il parlait la femme du berger, dont les larmes coulaient alors et de reconnaissance et de surprise; il lui demandait combien il lui manquait encore d'argent pour rtablir le troupeau drob. Il trouva que cette somme tait peu prs la totalit de ce qu'il portait avec lui. Il tait incertain et afflig; cette somme, se disait-il, suffirait au bonheur de cette pauvre famille; il est en mon pouvoir de la donner, de les rendre compltement heureux; mais comment ferai-je, moi? comment regagnerai-je ma demeure, avec le peu qui me restera? Il hsita quelques moments; il trouvait une volupt singulire sauver une famille de sa ruine. Il sentait la difficult de poursuivre sa route avec le peu d'argent qu'il garderait. Il tait dans cette perplexit, quand le berger lui-mme parut. Ses enfants furent sa rencontre; il en prit un entre ses bras, et l'autre, s'attachant sa ceinture, il s'avana avec lenteur. Son air abattu, dsol, dcida Valancourt; il jeta tout l'argent qu'il avait, sauf quelques pistoles, et courut aprs Saint-Aubert, qui, soutenu d'Emilie, s'acheminait vers la hauteur. Valancourt ne s'tait jamais senti l'esprit si lger; son coeur tressaillait de joie, et tous les objets autour de lui semblaient plus beaux et plus intressants. Saint-Aubert observa ses transports.--Qu'avez-vous, lui dit-il, qui vous enchante ainsi?--Oh! la belle journe, s'criait Valancourt, comme le soleil brille, comme l'air est pur, quel site enchanteur!--Il est charmant, dit Saint-Aubert, dont l'heureuse exprience expliquait aisment l'motion de Valancourt; quel dommage que tant de riches qui pourraient se procurer volont un soleil brillant laissent fltrir leurs jours dans les brouillards de l'gosme! Pour vous, mon jeune ami, puisse toujours le soleil vous paratre aussi beau qu'aujourd'hui; puissiez-vous, dans votre active bienveillance, runir toujours la bont et la sagesse. Valancourt, honor d'un tel compliment, ne put rpondre que par un sourire, et ce fut celui de la reconnaissance. Ils continurent de traverser le bois entre les fertiles gorges des montagnes. A peine arrivs dans l'endroit o ils voulaient se rendre, tous la fois firent une exclamation; derrire eux, le roc perpendiculaire s'levait une hauteur prodigieuse et se sparait alors en deux flches pareillement leves. Leurs teintes grises contrastaient avec l'mail des fleurs qui s'panouissaient entre leurs fentes; les ravins sur lesquels l'oeil glissait rapidement pour se porter la valle, taient eux-mmes parsems d'arbrisseaux; plus bas encore, un tapis vert indiquait des forts de chtaigniers au milieu desquels on apercevait la chaumire du pauvre ptre. De tous cts les Pyrnes dcouvraient leurs sommets majestueux; les uns chargs d'immenses blocs de marbre, changeaient de nuance et d'aspect en mme temps que le soleil; d'autres, encore plus levs, ne montraient que leurs pointes couvertes de neige et leurs bases colossales, uniformment tapisses, se couvraient jusqu'au vallon de pins, de mlses et de chnes verts. Ce vallon, quoique troit, tait celui qui conduisait au Roussillon; la fracheur de ses pturages, la richesse de sa culture, contrastaient tonnamment avec la grandeur des masses dont il tait environn. Entre les chanes prolonges, on dcouvrait le bas Roussillon, et l'loignement excessif confondant toutes les nuances, semblait unir la cte aux vagues blanches de la Mditerrane. Un promontoire surmont d'un phare indiquait seul la sparation et le rivage; les oiseaux de mer voltigeaient autour. Plus loin, pourtant, on discernait quelques voiles blanches; le soleil en augmentait l'clat, et leur distance du phare en faisait juger la vitesse; mais il y en avait de si loignes, qu'elles servaient seulement sparer le ciel de la mer. De l'autre ct de la valle, prcisment en face des voyageurs, tait un passage dans les rochers, qui conduisait la Gascogne. Ici, nul vestige de culture; les rocs de granit s'levaient spontanment de leurs bases et peraient les cieux de leurs pointes striles: ici, ni forts, ni chasseurs, ni cabanes; quelquefois pourtant, un mlse gigantesque jetait son ombre immense sur un prcipice sans fond, et quelquefois une croix sur un rocher apprenait au voyageur l'affreux destin de quelque imprudent. Le lieu semblait destin devenir un refuge de bandits; Emilie tout moment s'attendait les voir dbusquer; bientt aprs, un objet non moins terrible la frappa. Un gibet, plac l'entre du passage et prcisment au-dessus d'une des croix, expliquait assez clairement quelque vnement vraiment tragique. Elle vita d'en parler Saint-Aubert, mais cette vue la rendit inquite; elle et voulu presser le repas pour arriver avec certitude avant le coucher du soleil. Mais Saint-Aubert avait besoin de rafrachissements, et, s'asseyant sur le gazon, les voyageurs entamrent la corbeille. Saint-Aubert fut ranim par le repos et par l'air serein de cette esplanade. Valancourt tait tellement ravi, tellement port la conversation, qu'il semblait avoir oubli tout le chemin qu'il restait faire. Le repas fini, ils firent un long adieu ce site merveilleux et recommencrent grimper. Saint-Aubert retrouva la voiture avec joie. Emilie y monta avec lui; mais voulant connatre avec plus de dtails la dlicieuse contre dans laquelle ils allaient descendre, Valancourt dcoupla ses chiens et les suivit pied; il s'garait parfois sur des minences qui lui promettaient un beau point de vue; le pas des mules lui permettait ces distractions. Si quelque endroit dployait une rare magnificence, il revenait la voiture, et Saint-Aubert, trop fatigu pour en aller jouir lui-mme, y envoyait Emilie et restait l'attendre. Il tait tard quand ils descendirent les belles hauteurs qui bordent le Roussillon. Cette charmante province est enclave dans leurs barrires majestueuses et n'est ouverte que du ct de la mer. L'aspect de la culture embellissait au fond le paysage, et la plaine se colorait des plus riches nuances, et telles que le luxe du climat et l'industrie des habitants pouvaient partout les faire clore. Des bosquets d'orangers et de citronniers parfumaient l'air; leurs fruits dj mrs se balanaient dans le feuillage, et des coteaux en pente douce talaient les plus beaux raisins. Plus loin, des bois, des pturages, des villes, des hameaux, la mer, dont la surface brillante laissait flotter des voiles parses, un couchant tincelant de pourpre; ce passage, au milieu des montagnes qui le bordaient, formait la parfaite union de l'aimable et du sublime: c'tait la beaut dormant au sein de l'horreur. Les voyageurs arrivs dans la plaine, avancrent entre les haies de myrtes et de grenadiers en fleurs jusqu' la petite ville d'Arles, o ils voulaient rester la nuit. Ils trouvrent un asile simple, mais propre; ils eussent pass une soire charmante, aprs les travaux et les jouissances du jour, si la sparation qui s'approchait n'et rpandu un nuage sur leurs coeurs. Saint-Aubert voulait partir le lendemain, ctoyer la Mditerrane, et arriver jusqu'en Languedoc. Valancourt, trop tt guri, dsormais sans prtexte pour suivre ses nouveaux amis, devait s'en sparer en ce lieu mme. Saint-Aubert qui l'aimait, lui proposa d'aller plus loin; mais il ne renouvela pas l'invitation, et Valancourt eut le courage de n'y pas cder, pour montrer qu'il en tait digne. Ils devaient donc se quitter le lendemain: Saint-Aubert partant pour le Languedoc, et Valancourt reprenant, pour se rendre chez lui, la route des montagnes. Toute la soire il fut muet, et plong dans la rverie: Saint-Aubert fut avec lui affectueux, mais pourtant grave; Emilie fut srieuse, quoiqu'elle s'effort de paratre gaie; et aprs une des plus mlancoliques soires qu'ils eussent jamais passe ensemble, ils se quittrent pour la nuit. CHAPITRE VI. Le lendemain matin, Valancourt djeuna avec Saint-Aubert et Emilie, mais aucun d'eux ne paraissait avoir dormi. Saint-Aubert portait l'empreinte de l'accablement et de la langueur; Emilie trouvait sa sant plus mauvaise, et ses inquitudes s'augmentaient chaque instant; elle observait tous ses regards avec une timide affection, et leur expression se retrouvait bientt fidlement rpte dans les siens. Au commencement de leur liaison, Valancourt avait indiqu son nom et sa famille: Saint-Aubert connaissait l'un et l'autre; les biens de sa maison, qu'un frre an de Valancourt possdait alors, n'taient qu' vingt milles de la valle, et Saint-Aubert avait rencontr ce frre dans quelques maisons de son voisinage. Ce prliminaire avait facilit son admission; son maintien, ses manires, son extrieur lui avaient gagn l'estime de Saint-Aubert, qui volontiers s'en fiait son coup d'oeil; mais il respectait les convenances, et toutes les qualits qu'il reconnaissait en lui n'eussent pas paru des motifs suffisants pour l'approcher autant de sa fille. Le djeuner fut presque aussi silencieux qu'avait t le souper de la veille; mais leur rverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui devait emmener Saint-Aubert et Emilie: Valancourt se leva de sa chaise et courut la fentre, il reconnut la voiture, et revint son sige sans parler. Le moment de la sparation tait venu: Saint-Aubert dit Valancourt qu'il esprait le voir la valle, et qu'il n'y passerait srement pas sans les honorer d'une visite. Valancourt le remercia vivement, et l'assura qu'il n'y manquerait jamais. En disant ces mots, il regardait timidement Emilie, et elle s'efforait de sourire au milieu de sa profonde tristesse. Ils passrent quelques minutes dans un entretien fort anim; Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Emilie et Valancourt suivirent en silence. Valancourt restait la portire aprs qu'ils furent monts; aucun ne semblait avoir assez de courage pour dire adieu. A la fin Saint-Aubert pronona le triste mot; Emilie le rendit Valancourt, qui le rpta avec un sourire forc, et la voiture se mit en marche. Les voyageurs restrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert rompit le silence, en s'criant. C'est un intressant jeune homme. Il y a bien des annes qu'une connaissance si courte ne m'a si tendrement attach. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps o tout me semblait admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la rverie. Emilie se pencha la portire, et revit Valancourt immobile la porte et les suivant des yeux; il l'aperut et salua de la main: elle rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le voir. Je me souviens de ce que j'tais cet ge, reprit Saint-Aubert: je pensais et sentais prcisment comme lui; le monde alors s'ouvrait devant moi, et maintenant il se ferme. --O cher papa! ne vous livrez pas des penses si sombres, dit Emilie d'une voix tremblante: vous avez, je l'espre, bien des annes vivre, pour votre bonheur et pour le mien. --Ah! mon Emilie, s'cria Saint-Aubert; pour le tien! oui, j'espre bien qu'il en est ainsi. Il essuya une larme qui coulait le long de ses joues, et souriant de son attendrissement, il ajouta d'une voix tendre: Il y a quelque chose dans l'ardeur et l'ingnuit de ce jeune homme, qui doit surtout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n'a point altr les sentiments; oui, je dcouvre en lui je ne sais quoi d'insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l'on est malade. L'esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la sve, et les yeux se raniment aux rayons du midi: Valancourt est pour moi cet heureux printemps. Emilie, qui pressait tendrement la main de son pre, n'avait jamais entendu de sa bouche un loge qui l'et autant ravie, pas mme quand elle en avait t l'objet. Ils voyageaient au milieu des vignobles, des bois et des prairies, enchants chaque pas de ce charmant paysage que bornaient les Pyrnes et l'immensit de l'Ocan. Bientt aprs midi ils atteignirent Collioure, situ sur la Mditerrane. Ils y dnrent, et laissrent passer la grande chaleur: ils reprirent les rivages enchanteurs qui s'tendent jusqu'au Languedoc. Emilie considrait avec enthousiasme le vaste empire des flots, dont les lumires et les ombres variaient si singulirement la surface, et dont les bords, orns de bois, portaient dj les premires livres de l'automne. Saint-Aubert tait impatient de se trouver Perpignan, o il attendait des lettres de M. Quesnel; et c'tait l'attente de ces lettres qui lui avait fait quitter Collioure, malgr le besoin qu'il avait d'un peu de repos. Aprs quelques lieues de chemin, il s'endormit; et Emilie, qui avait mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la valle, eut le loisir d'en faire usage. Elle chercha celui dans lequel Valancourt avait lu la veille; elle dsirait de repasser les pages sur lesquelles les yeux d'un ami si cher s'taient fixs tout nouvellement. Elle voulait appuyer sur les passages qu'il admirait, les prononcer comme il le faisait, et le ramener, pour ainsi dire, en sa prsence. En cherchant ce livre, qu'elle ne pouvait trouver, elle aperut la place un volume de Ptrarque, qui avait appartenu Valancourt, dont le nom tait crit dessus. Souvent il lui en lisait des passages, et toujours avec cette expression pathtique qui caractrisait les sentiments de l'auteur. Ils arrivrent Perpignan bientt aprs le soleil couch. Saint-Aubert trouva les lettres qu'il attendait de M. Quesnel. Il en parut si douloureusement affect, qu'Emilie, effraye, le conjura, autant que sa dlicatesse le lui permt, de lui en expliquer le contenu. Il ne rpondit que par ses larmes, et bientt parla d'autre chose. Emilie s'interdit de le presser davantage; mais l'tat de son pre l'occupait fortement, et de la nuit elle ne put dormir. Le lendemain ils continurent de suivre la cte, l'effet de gagner Leucate, sur la Mditerrane, et situ sur la frontire du Roussillon et du Languedoc. En chemin, Emilie renouvela les sollicitations de la veille, et parut tellement trouble du silence et du dsespoir de Saint-Aubert, qu'enfin il bannit la rserve. Je ne voulais pas, ma chre Emilie, lui dit-il, rpandre un nuage sur vos plaisirs, et j'aurais dsir, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances dont il et bien fallu vous informer un jour; votre affliction m'en empche, et vous souffrez peut-tre autant de votre inquitude que vous souffrirez de la vrit. La visite de M. Quesnel fut pour moi une poque fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de me confirmer. Vous m'avez entendu parler d'un M. Motteville, de Paris; mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possde tait dpose dans ses mains; j'avais en lui une entire confiance, et je ne veux pas le croire encore indigne de mon estime. Plusieurs vnements ont concouru sa ruine, et je suis ruin avec lui. Saint-Aubert s'arrta pour modrer son motion. Les lettres que j'ai reues de M. Quesnel, reprit-il en s'excitant la fermet, ces lettres en contenaient d'autres de M. Motteville lui-mme, et toutes mes craintes sont confirmes. --Faudra-t-il quitter la valle? dit Emilie aprs un long silence.--Cela est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dpendra du traitement que Motteville pourra faire ses cranciers. Mon patrimoine, vous le savez, n'tait pas bien considrable, et maintenant ce n'est presque plus rien. C'est pour vous, Emilie, c'est pour vous, mon enfant, que j'en suis afflig. A ces mots la voix lui manqua. Emilie toute en pleurs lui sourit tendrement; et s'efforant de matriser son agitation: Mon bon pre, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi, ni pour vous... Nous pouvons encore tre heureux; si la valle nous reste, nous serons encore heureux; nous ne garderons qu'une servante, et vous ne vous apercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher papa, nous n'prouverons aucune privation, puisque nous n'avons jamais got toutes les vaines superfluits du luxe, et la pauvret ne saurait nous enlever nos plus douces jouissances; elle ne peut ni diminuer notre tendresse, ni nous abaisser nos yeux, ou ceux dont nous estimons le suffrage. Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir; il ne pouvait parler; mais Emilie continua de retracer son pre les vrits qu'il avait su lui inculquer lui-mme. La pauvret, lui disait-elle, ne pourra nous priver d'aucune des jouissances de l'me; vous pourrez toujours tre un exemple de courage et de bont, et moi la consolation d'un pre chri. Saint-Aubert ne pouvait rpondre; il serra Emilie contre son coeur: leurs larmes se confondirent, mais ce n'taient plus des larmes de tristesse. Aprs ce langage du sentiment, tout autre aurait t trop faible, et tous deux gardrent le silence. Saint-Aubert alors causa comme de coutume, et si son esprit n'avait pas sa tranquillit ordinaire, du moins il en avait repris l'apparence. Ils atteignirent Leucate d'assez bonne heure; mais Saint-Aubert tait trs-fatigu: il voulut y passer la nuit. Le soir, il se promena avec sa fille pour visiter les environs. On dcouvrait le lac de Leucate, la Mditerrane, une partie du Roussillon, que bordaient les Pyrnes, et une partie assez considrable du Languedoc et de ses richesses. Les raisins, dj mrs, rougissaient les coteaux, et les vendanges se commenaient. Saint-Aubert et Emilie voyaient les groupes joyeux, entendaient les chansons que leur apportait le zphyr, et gotaient par avance tous les plaisirs que promettait leur route. Saint-Aubert nanmoins ne voulut pas quitter la mer; il tait bien souvent tent de s'en retourner chez lui; mais le plaisir qu'Emilie prenait ce voyage balanait toujours ce dsir: il voulait d'ailleurs essayer si l'air de la mer ne la soulagerait pas un peu. Le jour suivant, ils se remirent donc en route. Les Pyrnes, quoiqu'au fond du tableau, en faisaient ressortir l'effet; droite, ils avaient la mer: gauche, d'immenses plaines qui se confondaient avec l'horizon. Saint-Aubert en jouissait, il causait avec Emilie; mais sa gaiet tait plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voilaient souvent ses regards; un sourire d'Emilie suffisait pour les dissiper: mais elle-mme avait le coeur fltri, et voyait bien que les chagrins de son pre minaient tous les jours sa sant. Ils n'arrivrent que tard une petite ville du haut Languedoc; ils avaient le projet d'y coucher, la chose devint impossible; la vendange remplissait toutes les places, il fallut gagner un village plus loin: la lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandaient un prompt repos, et la soire tait fort avance: mais la ncessit n'admet point de composition, et Michel continua son chemin. Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissaient des saillies et de la bruyante gaiet franaise. Saint-Aubert n'en pouvait plus jouir; son tat contrastait trop tristement avec la ptulance, la jeunesse et les plaisirs qui l'entouraient. Quand ses yeux languissants se tournaient sur cette scne, il songeait que bientt ils ne s'ouvriraient plus. Ces montagnes loignes et sublimes, se disait-il en regardant les Pyrnes et le couchant, ces belles plaines, cette vote bleue, la douce lumire du jour, seront pour jamais interdites mes regards; bientt la chanson du paysan, la voix consolante de l'homme, ne parviendront plus mon oreille. Les yeux d'Emilie semblaient lire tout ce qui se passait dans l'esprit de son pre: elle les attachait sur son visage avec l'expression d'une tendre piti. Oubliant alors les sujets d'un vain regret, il ne vit plus qu'elle, et l'horrible ide de laisser sa fille sans protecteur, changea sa peine en un vritable tourment; il soupira profondment, et garda le silence. Emilie comprit ce soupir; elle lui serra les mains avec tendresse, et se retourna vers la portire pour dissimuler ses larmes. Le soleil alors lanait un dernier rayon sur la Mditerrane, dont les vagues paraissaient toutes d'or; peu peu les ombres du crpuscule s'tendirent; une bande dcolore parut seule l'occident, et marqua le point o le soleil s'tait perdu dans les vapeurs d'un soir d'automne. Un vent frais s'levait du rivage. Emilie baissa la glace; mais la fracheur, si agrable dans l'tat de sant, n'tait pas ncessaire pour un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition croissant, il tait alors plus occup que jamais de finir la marche du jour; il arrta Michel pour savoir quelle distance ils taient du premier village. A quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les faire, dit Saint-Aubert; cherchez, tout en allant, s'il n'y a pas une maison sur la route o l'on puisse nous recevoir cette nuit. Il se rejeta dans sa voiture; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop jusqu' ce que Saint-Aubert, presque sans connaissance, lui ft signe d'arrter. Emilie regardait la portire; elle vit enfin un paysan quelque distance de leur chemin: on l'attendit, et on lui demanda s'il y avait dans le voisinage un asile pour des voyageurs. Il rpondit qu'il n'en connaissait pas. Il y a un chteau parmi les bois, ajouta-t-il; mais je crois qu'on n'y reoit personne, et je ne puis vous en montrer le chemin, parce que je suis moi-mme presque tranger. Saint-Aubert allait renouveler ses questions sur le chteau; mais l'homme le quitta brusquement. Aprs un moment de rflexion, Saint-Aubert ordonna Michel de gagner tout doucement les bois. A chaque moment le crpuscule devenait plus obscur, et la difficult de se conduire augmentait. Un autre paysan passa. Quel est le chemin du chteau dans les bois? cria Michel. --Le chteau dans les bois! s'cria le paysan. Voulez-vous parler de ces tourelles? --Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel; je parle de ce btiment blanc que nous dcouvrons de loin au milieu de tous ces arbres. --Oui, ce sont des tourelles. Mais, quoi! est-ce que vous avez envie d'y aller? rpondit l'homme avec surprise. Saint-Aubert, entendant cette singulire question, frapp surtout du ton dont on la faisait, s'avana hors du carrosse et lui dit: Nous sommes des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit: en connaissez-vous ici prs? --Non, monsieur, rpondit l'homme, moins que vous ne vouliez tenter fortune dans ces bois; mais je ne voudrais pas vous le conseiller. --A qui appartient ce chteau? --Je le sais peine, monsieur. --Il est donc inhabit? --Non, il n'est pas inhabit: le rgisseur et la femme de charge y sont, ce que je crois. En apprenant ceci, Saint-Aubert se dtermina risquer un refus en se prsentant au chteau. Il pria le paysan de guider Michel, et lui promit de payer sa peine. L'homme rflchit un instant, et dit qu'il avait d'autres affaires, mais qu'on ne pouvait se tromper en suivant l'avenue qu'il montra. Saint-Aubert allait rpondre quand le paysan, lui souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter. La voiture tourna vers l'avenue, qui tait ferme d'une barrire. Michel mit pied terre et l'ouvrit. Ils pntrrent alors entre d'antiques chtaigniers et de vieux chnes, dont les branches entrelaces formaient une vote fort leve: il y avait quelque chose de dsert et de sauvage dans l'aspect de cette avenue, et le silence en tait si imposant, qu'Emilie devint toute tremblante. Elle se rappelait le ton qu'avait le paysan en parlant de ce chteau; elle donnait ses paroles une interprtation plus mystrieuse qu'elle ne l'avait d'abord fait: elle essaya nanmoins de calmer ses craintes; elle pensa qu'une imagination trouble l'en avait rendue susceptible, et que l'tat de son pre et sa propre situation devaient sans doute y contribuer. Ils avanaient lentement; l'obscurit tait presque complte; le terrain ingal et les racines des arbres qui l'embarrassaient tout moment obligeaient beaucoup de prcaution. Soudain Michel arrta la voiture; Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause. Il vit quelque distance une figure qui traversait l'avenue; il faisait trop noir pour en distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d'avancer. --Ceci me parat un trange lieu, reprit Michel; je ne vois point de maisons, et nous ferions mieux de retourner. --Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert; et si nous ne voyons pas de btiments, nous reprendrons le grand chemin. Michel avana, mais avec rpugnance, et l'excessive lenteur de sa marche ramena Saint-Aubert la portire. Il vit encore la mme figure. Cette fois il tressaillit. Probablement l'obscurit le rendait plus prompt s'alarmer qu'il ne l'tait pour l'ordinaire; mais quoi que ce pt tre, il arrta Michel, et lui dit d'appeler l'individu qui traversait ainsi l'avenue. --Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien tre un voleur.--Je ne le permets srement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s'empcher de sourire cette phrase: Allons, retournons la route, car je ne vois aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons. Michel tourna avec vivacit, et repassa lestement l'avenue: une voix alors partit des arbres gauche; ce n'tait point un commandement, ce n'tait point un cri de douleur, mais un son creux et prolong qui paraissait peine humain. Michel pressa ses mules sans penser l'obscurit, ni aux souches, aux trous, ni mme la voiture; il ne s'arrta pas qu'il ne ft sorti de l'avenue, et, parvenu sur la grand'route enfin, il modra son pas. --Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa fille.--Vous tes plus mal, dit Emilie effray de sa manire, vous tes plus mal, et nous sommes sans secours! Bon Dieu! que ferons-nous? Il appuya sa tte sur son paule; elle le soutint entre ses bras, et fit encore arrter Michel. A peine le bruit des roues avait-il cess, qu'une musique se fit entendre dans le lointain. Ce fut pour Emilie la voix de l'esprance. Oh! nous sommes prs d'une habitation, dit-elle, nous pourrons avoir du secours. Elle couta attentivement. Les sons taient loigns, et semblaient venir du fond d'un bois dont une partie bordait la route. Elle regarda du ct o ils partaient, et vit, au clair de la lune, quelque chose qui lui paraissait comme un chteau: il tait pourtant difficile d'y arriver. Saint-Aubert tait trop mal pour supporter le moindre mouvement; Michel ne pouvait pas quitter ses mules; Emilie, qui soutenait encore son pre, craignait de l'abandonner, et craignait aussi de s'aventurer seule une telle distance, sans savoir o et qui s'adresser: il fallait pourtant prendre un parti, et sans dlai. Saint-Aubert dit donc Michel d'avancer le plus doucement possible. Au bout d'un moment, il s'vanouit; la voiture s'arrta, il tait sans nulle connaissance. O mon pre, mon cher pre! criait Emilie dsespre. Et, le croyant prs de mourir: Parlez, dites-moi un mot, que j'entende le son de votre voix. Il ne rpondit rien. Epouvante, elle dit Michel de puiser au ruisseau voisin: elle reut l'eau dans le chapeau de l'homme, et d'une main tremblante en jeta au visage de son pre. Les rayons de la lune, qui alors donnaient sur lui, montraient l'impression de la mort: tous les mouvements de crainte personnelle cdrent en ce moment une crainte dominante; et, confiant Saint-Aubert Michel, qui ne voulait pas quitter ses mules, elle sauta bas de la voiture pour chercher le chteau qu'elle avait vu dans l'loignement, et la musique qui dirigeait ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisait au bois? Son esprit, uniquement rempli de son pre et de sa propre inquitude, avait d'abord perdu toute espce de frayeur; mais le couvert sous lequel elle se trouvait interceptait tous les rayons de la lune: l'horreur de ce lieu lui rappela son danger; la musique avait cess: il ne lui restait d'autre guide que le hasard. Elle s'arrta pour un moment dans un effroi inexprimable; mais l'image de son pre l'emportant sur tout le reste, elle se remit marcher. Le sentier entrait dans un bois; elle ne voyait aucune maison, aucune crature, et n'entendait aucune espce de bruit; elle marchait toujours sans savoir o, vitait le fourr du bois, tenait les bords tant qu'elle pouvait; elle vit enfin une espce d'avenue mal range, qui donnait sur un point clair par la lune: l'tat de cette avenue lui rappela le chteau des tourelles, et elle ne douta pas qu'elle ne dt y conduire. Elle hsitait la suivre quand un bruit de voix et d'clats de rire frappa soudain son oreille; ce n'tait pas le rire de la gaiet, mais celui de la grosse joie, et son embarras redoubla. Tandis qu'elle coutait, une voix, grande distance, partit du chemin qu'elle avait quitt; imaginant que c'tait celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir: une seconde pense l'en dtourna. La dernire extrmit seule avait pu dterminer Michel quitter ses mules; elle crut son pre mourant, elle courut avec plus de vitesse, dans la faible esprance que les convives du bois voudraient bien lui donner quelque secours. Son coeur battait dans sa terrible incertitude; et plus elle approchait, plus le froissement des feuilles sches la faisait trembler chaque pas. Le bruit la conduisit un endroit dcouvert qu'clairait la lune; elle s'arrta, et aperut entre les arbres un banc de gazon form en cercle, et occup par un groupe de plusieurs personnes. En s'approchant, elle jugea aux costumes que ce devaient tre des paysans, et tout le long du bois elle distingua plusieurs chaumires parses. Tandis qu'elle regardait et s'efforait de vaincre l'apprhension qui la rendait comme immobile, quelques jeunes paysannes sortirent d'une des cabanes, la musique reprit, et la danse recommena; c'tait la fte de la vendange, et la mme musique qu'elle avait entendue dans l'air. Son coeur trop dchir ne pouvait sentir le contraste que tous ces plaisirs formaient avec sa propre situation; elle s'empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprs de la chaumire, exposa sa position et implora leur assistance. Plusieurs se levrent avec vivacit, offrirent tous leurs services, et suivirent Emilie, qui semblait avoir des ailes en retournant vers le grand chemin. Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranim. En recouvrant ses sens, il avait appris de Michel que sa fille tait partie; son inquitude pour elle avait surpass le sentiment de ses besoins: il avait envoy Michel sa suite. Il tait nanmoins encore dans la langueur, et se trouvant incapable d'aller plus loin, il renouvela ses questions sur une auberge ou sur le chteau dans les bois. Le chteau ne peut vous recevoir, dit un paysan vnrable qui avait suivi Emilie, peine est-il habit; mais si vous voulez me faire l'honneur d'accepter ma chaumire, je vous donnerai mon meilleur lit. La voiture chemina lentement; Michel suivit les paysans par le sentier qu'Emilie avait pris, et ils arrivrent au hameau. La courtoisie de son hte, la certitude d'un prompt repos, rendirent la force Saint-Aubert: il vit avec une douce complaisance ce joli tableau: les bois, rendus plus sombres par l'opposition, entouraient la place claire; mais, s'ouvrant par intervalles, une clart blanche en faisait ressortir une chaumire, ou se refltait dans un ruisseau. Il couta sans peine les refrains joyeux de la guitare et du tambourin; mais il ne put voir sans motion la danse des paysans. La danse cessa l'approche de la voiture; c'tait un phnomne dans ces bois isols, et toute la troupe l'entoura avec une vive curiosit. La voiture s'arrta enfin prs d'une maisonnette fort propre, qui tait celle du vnrable conducteur; il aida Saint-Aubert descendre, et le conduisit avec Emilie dans une petite salle basse qui n'tait claire que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaa dans une espce de fauteuil. L'air frais et balsamique, charg des plus doux parfums, pntrait dans l'appartement travers les fentres ouvertes, et ranimait ses facults teintes. Son hte, qu'on nommait Voisin, quitte la chambre et revient bientt avec des fruits, de la crme, et tout le luxe champtre que pouvait fournir sa retraite. Il servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaa derrire le sige de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu'il prt place table. Quand le fruit eut apais sa fivre et calm sa soif brlante, il se sentit un peu mieux, et se mit causer. L'hte lui communiqua toutes les particularits relatives lui et sa famille. Ce tableau d'une union domestique, trac avec le sentiment du coeur, ne pouvait pas manquer d'exciter l'intrt. Emilie, assise prs de son pre, et tenant sa main dans les siennes, coutait attentivement le vieillard. Son coeur tait plein d'amertume, et ses pleurs coulaient, l'ide que bientt sans doute elle ne possderait plus le bien prcieux dont elle jouissait encore. La lueur douce d'un clair de lune d'automne, la musique loigne qui alors jouait une romance, secondaient sa mlancolie. Le vieillard parlait de sa famille, et Saint-Aubert ne disait rien. Je n'ai plus qu'une fille, dit Voisin; mais elle est heureusement marie, et me tient lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant, j'allai me runir avec Agns et sa famille. Elle a plusieurs enfants que vous voyez danser l-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils tre toujours ainsi! J'espre mourir au milieu d'eux, monsieur; je suis vieux maintenant, je n'ai pas bien longtemps vivre; mais il y a de la consolation mourir parmi ses enfants. --Mon bon ami, dit Saint-Aubert d'une voix tremblante, vous vivrez, je l'espre, longtemps au milieu d'eux. --Ah! monsieur, mon ge je ne dois pas m'attendre cela. Le vieillard fit une pause. C'est peine si je le dsire, reprit-il ensuite. J'ai confiance que si je meurs, j'irai tout droit au ciel; ma pauvre femme y est avant moi. Le soir, au clair de la lune, je crois la voir errer prs de ces bois qu'elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous puissions visiter la terre, quand nous aurons quitt nos corps? --N'en doutez pas, lui rpliqua Saint-Aubert; les sparations seraient trop douloureuses, si nous les croyions ternelles. Oui, ma chre Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrrent toute la paix et la rsignation de son me, malgr l'expression de la tristesse. Voisin sentit qu'il avait trop prolong le sujet; il coupa court, en disant: Nous sommes dans l'obscurit, il nous faudrait une lumire. --Non, lui dit Saint-Aubert, j'aime cette clart; remettez-vous, mon cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux prsent que je n'ai t de tout le jour. Cet air me rafrachit, je gote ce repos, je me plais cette musique qu'on entend dans l'loignement. Laissez-moi vous voir sourire! Qui touche si bien cette guitare? dit-il ensuite; sont-ce deux instruments, ou bien est-ce un cho? --C'est un cho, monsieur, du moins je l'imagine. J'ai souvent entendu cet instrument la nuit, quand tout tait calme; mais personne ne connat celui qui le touche. Quelquefois une voix l'accompagne, mais une voix si douce et si triste, qu'on pourrait croire qu'il revient dans les bois.--Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce sont des vivants.--Quelquefois, minuit, quand je ne pouvais dormir, dit Voisin qui ne remarqua pas l'observation, quelquefois je l'ai entendue presque sous ma fentre, et jamais je n'entendis musique semblable. Elle me faisait penser ma pauvre femme, et je pleurais. J'ai quelquefois ouvert ma fentre, pour voir si j'apercevrais quelqu'un; mais au mme instant l'harmonie cessait, et l'on ne voyait personne. J'coutais, j'coutais avec tant de recueillement, que le bruit d'une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frmir. On disait que cette musique tait une annonce de mort; mais il y a bien des annes que je l'entends, j'ai toujours survcu ce triste prsage. Emilie sourit une superstition si ridicule; et pourtant, dans l'tat o tait son esprit, elle ne put tout fait rsister son impression contagieuse. --C'est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert; mais personne n'a-t-il jamais eu le courage de suivre le son? si on l'et fait, le musicien et t connu.--Oui, monsieur, on l'a tent, on a suivi jusque dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le mme loignement; nos gens ont eu peur, et n'ont pas voulu aller plus loin. Il est rare qu'on l'entende d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui, c'est ordinairement vers minuit, quand cette brillante plante, qui est maintenant au-dessus de ces tourelles, descend au-dessous des bois gauche. --Quelles tourelles? demanda vivement Saint-Aubert, je n'en vois point. --Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus; vous voyez l'avenue, et le chteau est cach presque entirement dans les arbres. --Oui, mon papa, dit Emilie en regardant; ne voyez-vous pas quelque chose qui brille au-dessus du bois? C'est une girouette, je pense, sur laquelle se portent les rayons. --Oui, je vois ce que vous voulez dire. A qui est ce chteau? --Le marquis de Villeroi en tait possesseur, dit Voisin avec un air important. --Ah! dit Saint-Aubert fort agit, sommes-nous donc si prs de Blangy? --C'tait la demeure favorite du marquis, reprit Voisin; mais il l'avait en aversion, et n'y est pas revenu depuis bien des annes: on nous a dit qu'il tait mort depuis peu, et que cette terre tait passe en d'autres mains.--Saint-Aubert, qui tait tomb dans la rverie, en sortit ces derniers mots: Mort! s'cria-t-il, grand Dieu! et quand est-il mort? --On nous a dit qu'il y avait environ quatre semaines, rpliqua Voisin: connaissez-vous le marquis, monsieur? --Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert sans s'arrter la question.--Pourquoi cela est-il si extraordinaire? dit Emilie avec une curiosit timide.--Il ne rpondit pas, et retomba dans sa mditation; quelques moments aprs il parut en sortir, et demanda quel tait son hritier.--J'ai oubli son nom, dit Voisin; mais je sais que ce seigneur habite Paris, et je n'entends pas dire qu'il songe venir dans son chteau. --Le chteau est-il encore ferm? --A peu prs, monsieur; la vieille femme de charge et son mari en ont soin; mais ils vivent dans une chaumire qui n'en est pas loigne. --Le chteau est spacieux, dit Emilie; il doit tre dsert s'il n'a que deux habitants. --Dsert! oh oui, mademoiselle, rpondit Voisin: je ne voudrais pas y passer la nuit pour le monde entier. --Que dites-vous? reprit Saint-Aubert en sortant de sa rverie; l'hte rpta. Saint-Aubert ne put retenir une espce de sanglot; mais comme s'il et voulu prvenir les remarques, il demanda promptement Voisin combien de temps il avait pass dans le pays?--Presque depuis mon enfance, rpondit l'hte. --Vous rappelez-vous la feue marquise? dit Saint-Aubert d'une voix altre. --Ah! monsieur, si je me la rappelle; il y en a bien d'autres que moi qui ne l'ont pas oublie. --Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-l. --Hlas! monsieur, vous vous souvenez alors d'une belle et excellente dame; elle mritait un meilleur sort. Des larmes coulrent des yeux de Saint-Aubert: C'est assez, dit-il d'une voix presque touffe, c'est assez, mon ami. Emilie, quoique extrmement surprise, ne se permit de manifester ses sentiments par aucune question.--Voisin voulut s'excuser, mais Saint-Aubert l'interrompit: L'apologie est inutile, lui dit-il, changeons plutt de conversation. Vous parliez de la musique que nous venons d'entendre. --Oui, monsieur: mais chut, elle revient; coutez cette voix. Ils entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont les sons faiblement articuls ne permettaient de rien distinguer qui ressemblt des mots. Bientt elle s'arrta, et l'instrument qu'on avait entendu fit entendre les accords les plus doux.--Saint-Aubert observa que les tons en taient plus pleins, plus mlodieux que ceux d'une guitare, et encore plus mlancoliques que ceux d'un luth. Ils continurent d'couter, mais les sons ne revinrent plus. --Cela est trange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le silence.--Trs-trange, dit Emilie.--Cela est vrai, dit Voisin. Et ils restrent en silence. Aprs une longue pause, Voisin reprit: Il y a environ dix-huit ans que, pour la premire fois, j'entendis cette musique; c'tait, je m'en souviens, par une belle nuit d't comme celle-ci, mais il tait plus tard. Je me promenais dans les bois, j'tais seul; je me souviens aussi que j'tais fort affect, j'avais un de mes enfants malade, et nous craignions beaucoup de le perdre; j'avais veill prs de son lit toute la soire pendant que sa mre dormait, car elle l'avait veill toute la nuit prcdente. Je sortis pour prendre un peu l'air: la journe avait t fort chaude; je me promenais sous ces arbres, et je rvais; j'entendis une musique dans l'loignement, et je pensai que c'tait Claude qui jouait de son chalumeau; il s'en amusait fort souvent. Quand la soire tait belle, il restait jouer sur sa porte; mais quand je vins un endroit o les arbres s'ouvraient (de ma vie je ne l'oublierai), je regardais les toiles du nord qui alors taient fort leves: j'entendis tout coup des sons, mais des sons que je ne puis dcrire; c'tait comme un concert d'anges. Je regardais attentivement, et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins la maison, je dis ce que j'avais entendu; ils se moqurent tous de moi, et me dirent que c'taient des bergers qui avaient jou du flageolet: je ne pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soires aprs, ma femme entendit la mme chose, et fut aussi surprise que je l'avais t moi-mme. Le pre Denis l'effraya beaucoup; il lui dit que le ciel envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes mourantes. Emilie, en coutant ces paroles, se sentit frappe d'une crainte superstitieuse tout fait nouvelle pour elle; elle eut peine dissimuler son trouble Saint-Aubert. --Mais l'enfant vcut, monsieur, en dpit du pre Denis. --Le pre Denis, dit Saint-Aubert qui coutait avec attention tous les rcits du bon vieillard, nous sommes donc prs d'un couvent? --Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n'est pas loin; il est sur le rivage de la mer. --Ah! ciel, dit Saint-Aubert, comme frapp d'un souvenir subit, le couvent de Sainte-Claire! Emilie observa qu'aux nuages de douleur rpandus sur son front se mlait un sentiment d'horreur. Il devint immobile; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son visage; il ressemblait ces statues de marbre qui, places sur un monument, semblent veiller sur les cendres froides, et s'affliger sans esprance. --Mais, cher papa, dit Emilie qui voulait le distraire de ses penses, vous oubliez combien vous avez besoin de repos; si notre bon hte veut bien me le permettre, je prparerai votre lit, je sais comment vous aimez qu'il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette peine. Voisin, dont l'attention avait t suspendue par l'intrt que ses rcits avaient excit, s'excusa de n'avoir point encore fait venir Agns, et sortit pour l'aller prendre. Peu de moments aprs il revint; il ramena sa fille, jeune femme d'une jolie figure. Emilie apprit d'elle ce qu'elle n'avait pas encore souponn; c'est que pour les recevoir il fallait qu'une partie de la famille cdt ses lits. Elle s'affligea de cette circonstance; mais Agns, dans sa rponse, montra la mme grce et la mme hospitalit que son pre. On dcida qu'une partie des enfants et Michel iraient coucher dans le voisinage. --Si je suis mieux demain, ma chre, dit Saint-Aubert Emilie, nous partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur du jour, et nous retournerons la maison. Dans l'tat de ma sant et celui de mes ides, je ne puis songer qu'avec peine un plus long voyage, et je me sens le besoin de regagner la valle. Emilie dsirait ce retour, mais elle se troubla d'une rsolution aussi soudaine. Son pre sans doute se trouvait bien plus mal qu'il n'en voulait convenir. Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses penses la reportrent la dernire conversation relative l'tat des mes aprs la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu'elle ne pouvait plus se flatter de conserver longtemps son pre. Elle s'appuyait toute pensive sur une petite fentre ouverte. Absorbe dans ses rflexions, elle levait les yeux au ciel; elle voyait cette vote cleste seme d'innombrables toiles, habites peut-tre par des esprits dgags de leurs corps; ses yeux erraient dans les plaines thres, ses penses s'levaient, comme auparavant, vers la sublimit d'un Dieu et la contemplation de l'avenir. La danse avait cess, les chaumires taient paisibles, l'air semblait peine effleurer le sommet des bois; quelques brebis gares, de temps en temps le son d'une clochette loigne, le bruit d'une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la nuit. A la fin mme, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses occupations, cessrent tout fait; les yeux mouills de larmes, pntre d'une dvotion respectueuse, elle resta la fentre jusqu' ce que vers minuit l'obscurit se ft tendue sur la terre, et que la plante indique par Voisin et disparu derrire le bois. Elle se souvint alors de ce qu'il avait dit ce sujet, et se rappela la mystrieuse musique; elle restait la fentre, esprant et craignant la fois de l'entendre revenir; elle tait occupe de l'extrme motion de son pre, quand on avait annonc la mort du marquis de Villeroi et rappel le sort de la marquise; elle se sentait vivement intresse en connatre la cause. Sa curiosit cet gard tait d'autant plus vive, que jamais son pre n'avait prononc devant elle le nom de Villeroi: aucune musique ne se fit entendre. Emilie s'aperut que les heures la ramenaient de nouvelles fatigues; elle pensa qu'il faudrait se lever de bonne heure, et se dcida gagner son lit. CHAPITRE VII. Emilie, appele de bonne heure comme elle l'avait dsir, se rveilla. Le sommeil l'avait peu rafrachie, des songes pnibles l'avaient obsde, et la plus douce consolation des malheureux avait t perdue pour elle. Elle ouvrit sa fentre, regarda les bois, vit le soleil levant, respira l'air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage avait cette fracheur qui semble apporter la sant. On n'entendait que des sons doux, que des sons _pittoresques_, si l'on peut s'exprimer ainsi, tels que la cloche d'un couvent lointain, le murmure des vagues, le chant des oiseaux, le mugissement du btail, qu'elle voyait cheminer lentement entre les buissons et les arbres. Emilie entendit un mouvement dans la salle basse; elle reconnut la voix de Michel qui parlait ses mules, et sortait avec elles d'une cabane voisine; elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venait lui-mme de se lever, et que le sommeil n'avait pas mieux rtabli qu'elle. Elle le conduisit de l'escalier dans la petite pice o ils avaient soup la veille. Ils y trouvrent un djeuner proprement servi, et leur hte et sa fille qui les attendaient pour leur souhaiter le bonjour. Je vous envie cette chaumire, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les voyant; elle est si agrable, si paisible, si propre, et cet air qu'on respire! Si quelque chose pouvait rendre la sant, ce serait bien srement cet air-l. Voisin le salua honntement, et lui rpondit avec la politesse franaise: On peut envier cette chaumire, depuis que vous et mademoiselle l'avez honore de votre prsence.--Saint-Aubert sourit amicalement ce compliment, et se mit table. Elle tait couverte de crme, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avait soigneusement examin son pre, et qui le trouvait bien mal portant, l'engageait vivement remettre son dpart jusqu'au soir; mais Saint-Aubert semblait impatient d'tre chez lui, et exprimait cette impatience avec une chaleur qui ne lui tait pas ordinaire. Il assurait que depuis longtemps il ne s'tait pas trouv mieux, et qu'il voyagerait avec moins de peine la fracheur du matin qu' toute autre heure de la journe. Mais tandis qu'il causait avec son respectable hte, et le remerciait pour ses procds obligeants, Emilie le vit changer et tomber sur sa chaise avant qu'elle et pu le soutenir. En peu de moments il se remit de cette faiblesse soudaine; mais il tait si mal, qu'il se vit incapable de voyager; et aprs avoir lutt quelques instants contre la violence de ses maux, il demanda qu'on vnt l'aider remonter l'escalier et se remettre au lit. Cette prire renouvela toutes les terreurs qu'Emilie avait prouves la veille: mais quoiqu' peine elle pt se soutenir et rsister au coup dont elle tait frappe, elle essaya de dvorer sa crainte; et lui donnant son bras tremblant, elle mena Saint-Aubert dans sa chambre. Ds qu'il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleurait quelques pas de la porte; et ds qu'elle arriva, il fit signe qu'on les laisst seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de tendresse et de douleur, que son courage l'abandonna, et elle se mit fondre en larmes. Saint-Aubert cherchait lui-mme conserver sa fermet, et ne pouvait parler; il ne pouvait que lui serrer la main et retenir ses propres larmes. A la fin, il prit la parole:--Ma chre enfant, dit-il, en s'efforant de sourire au travers de l'expression de sa douleur; ma chre Emilie! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel comme pour prier; et alors, d'un ton plus ferme et d'un regard o la tendresse d'un pre s'unissait avec dignit la pieuse solennit d'un saint, ma chre enfant, dit-il, je voudrais adoucir les tristes vrits que je suis oblig de vous dire; mais je ne sais rien dguiser. Hlas! je voudrais vous le cacher; mais il serait trop cruel de prolonger votre erreur. Notre sparation est prochaine; osons donc en parler, et prparons-nous la supporter par nos rflexions et nos prires: la voix lui manqua. Emilie, pleurant toujours, pressa sa main contre son coeur; oppresse par des soupirs convulsifs, elle ne pouvait pas mme lever les yeux. Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant lui; j'ai beaucoup de choses vous dire. J'ai vous rvler un secret de la plus haute importance, et une promesse obtenir de vous; quand cela sera fait, je serai plus tranquille. Vous avez observ, ma chre, combien je dsire d'tre chez moi; vous n'en savez pas la raison; coutez ce que je vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse faite votre pre mourant! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie, frappe de ses derniers mots, comme si, pour la premire fois, elle et connu le danger o il tait, leva la tte; ses larmes s'arrtrent, et, le regardant un moment avec l'expression d'une affliction insoutenable, une convulsion la saisit; elle tomba sans connaissance. Les cris de Saint-Aubert attirrent Voisin et sa fille; ils donnrent tous les secours qui dpendaient d'eux, mais ils furent longtemps sans effet. Quand Emilie revint, Saint-Aubert tait si puis de toute cette scne, qu'il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu'Emilie lui donna, parvint ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils furent seuls, il s'effora de la calmer, et lui prsenta toutes les consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses bras, pleura sur sa poitrine; et sa douleur la rendait tellement insensible ses discours, qu'il cessa de lui en faire aucun; il ne pouvait que s'attendrir et mler ses larmes aux siennes. Rappele enfin un sentiment de devoir, elle voulut pargner son pre un plus long spectacle de sa douleur; elle quitta ses embrassements, scha ses pleurs, et dit quelques mots, comme de consolation. Ma chre Emilie, reprit Saint-Aubert, ma chre enfant, soumettons-nous avec une humble confiance l'Etre qui nous a protgs et consols dans nos dangers et dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut expos ses yeux; il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant. Je sens cette consolation dans mon coeur: je vous laisserai, mon enfant, je vous laisserai entre ses bras; et quoique je quitte ce monde, je serai toujours en sa prsence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas; la mort en elle-mme n'a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons tous que nous sommes ns pour mourir; elle n'a rien de terrible ceux qui se confient dans un Dieu tout-puissant. Aprs un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au sujet qui me touche au fond du coeur. J'ai dit que j'avais une promesse solennelle recevoir de vous. Il faut que je la reoive avant de vous en expliquer la principale circonstance dont j'ai vous entretenir. Il en est d'autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous ignoriez toujours. Promettez-moi donc que vous excuterez exactement ce que je vais vous commander. Emilie, qui cette extrme gravit en imposait, essuya les larmes qu'elle ne pouvait s'empcher de rpandre; et regardant loquemment Saint-Aubert, elle se lia par serment faire ce qu'il exigerait d'elle, sans savoir ce que ce pouvait tre. Il continua.--Je vous connais trop bien, mon Emilie, pour craindre jamais que vous manquiez vos engagements, mais surtout un engagement si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidlit est d'une inconcevable importance pour la tranquillit de vos jours. Ecoutez prsent ce que j'avais vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre la valle renferme une espce de trappe qui s'ouvre sous une feuille du parquet. Vous la reconnatrez un noeud remarquable du bois; c'est d'ailleurs l'avant-dernire feuille du ct de la boiserie, et en face mme de la porte. A une toise environ du ct de la fentre, vous apercevrez une jointure, comme si la planche avait t rapporte; c'est par l qu'on l'ouvre. Appuyez le pied sur la ligne, la planche s'enfoncera, et vous pourrez aisment la faire glisser sous l'autre; au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s'arrta pour reprendre haleine, et Emilie resta plonge dans la plus profonde attention. Entendez-vous ces instructions, ma chre? lui dit-il. Emilie, peine capable de profrer un mot, l'assura qu'elle l'entendait bien. --Quand vous retournerez la maison... Il poussa un profond soupir. Quand elle l'entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui devaient l'accompagner se prsentrent sa pense; elle eut une explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affect encore par la contrainte et l'effort qu'il s'tait fait, ne put enfin retenir ses larmes. Aprs quelques moments, il se remit. Ma chre enfant, dit-il, consolez-vous: quand je ne serai plus, vous ne serez pas abandonne. Je vous laisse immdiatement sous la protection de la Providence, qui ne m'a jamais refus ses secours. Ne m'affligez pas par l'excs de votre dsespoir; apprenez-moi plutt, par votre exemple, modrer celui que je ressens. Saint-Aubert, qui ne parlait qu'avec difficult, reprit l'entretien aprs une pause. Ce cabinet, ma chre... quand vous retournerez la maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai dcrite, vous trouverez un paquet de papiers crits. Faites attention maintenant. La promesse que j'ai reue de vous est relative ce seul objet; vous brlerez ces papiers, et cela sans les lire, sans les regarder: je vous l'ordonne absolument. La surprise d'Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda pourquoi cette prcaution. Saint-Aubert lui rpondit que s'il avait pu le lui expliquer, la promesse qu'il avait exige n'aurait plus t ncessaire. Qu'il vous suffise, mon enfant, de vous en pntrer essentiellement; elle est d'une importance extrme. Sous cette mme planche, vous trouverez environ deux cents doublons envelopps dans une bourse de soie. Ce fut mme pour mettre en sret l'argent qui se trouvait au chteau, qu'on imagina ce secret. La province tait alors inonde de troupes qui prenaient avantage des circonstances et se livraient toutes sortes de pillages. Mais j'ai encore une promesse recevoir de vous: c'est que jamais, quelle que soit votre position, vous ne vendrez la valle. Saint-Aubert ajouta que, si elle se mariait, elle spcifierait dans le contrat que le chteau ne serait jamais qu' elle. Il lui parla ensuite de sa fortune avec plus de dtail qu'il n'avait encore fait. Les deux cents doublons et le peu d'argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le comptant que j'ai vous laisser. Je vous ai dit en quel tat j'tais avec M. Motteville Paris. Ah! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais non pas dans la misre. Emilie ne pouvait rpliquer rien; genoux prs de son lit, elle baignait de pleurs la main chrie qu'elle retenait encore. Aprs cette conversation, l'esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus calme; mais, puis par l'effort qu'il avait fait, il tomba dans l'assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer prs de lui, jusqu' ce qu'un lger coup la porte de la chambre l'obligea de se relever. Voisin venait dire qu'un confesseur du couvent voisin tait en bas prt assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu'on rveillt son pre, et fit prier le prtre de ne pas quitter la maison. Quand Saint-Aubert sortit de l'assoupissement, tous ses sens taient confondus; il lui fallut du temps pour reconnatre Emilie qui le gardait. Alors il remua les lvres, il lui tendit la main; elle la reut et retomba sur sa chaise, frappe de l'impression de mort qu'elle remarquait dans tous ses traits. En peu d'instants il retrouva la voix, et Emilie lui demanda s'il dsirait entretenir un confesseur. Il rpondit qu'il le dsirait; et quand le rvrend pre parut, elle se retira. Ils restrent ensemble environ une demi-heure. On rappela Emilie; elle retrouva Saint-Aubert plus agit, et elle regarda le pre avec un peu de ressentiment, comme s'il en et t la cause; le bon religieux la regarda avec douceur, et ensuite dtourna les yeux. Saint-Aubert, d'une voix tremblante, la pria de joindre ses prires celles que l'on allait faire, et demanda si Voisin ne voulait pas en tre aussi. Le vieillard et sa fille arrivrent tous deux en pleurant; ils se mirent genoux auprs du lit. Le rvrend pre, d'une voix majestueuse, rcita lentement les prires des agonisants. Saint-Aubert, d'un air serein, s'unissait avec ferveur leur dvotion; des larmes quelquefois s'chappaient de ses paupires presque closes; les sanglots d'Emilie interrompirent souvent le service. [Illustration: La prire des agonisants.] Quand il fut fini, et qu'on eut administr l'extrme-onction, le pre se retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s'approcht; il lui donna sa main, et fut quelque temps en silence. A la fin il lui dit d'une voix teinte: Mon bon ami, notre connaissance a t courte, mais elle vous a suffi pour me dvelopper votre bon coeur; je ne doute pas que vous ne transportiez toute cette bienveillance ma fille: quand je ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie vos soins dans le peu de jours qu'elle doit passer ici: je ne vous en dis pas davantage. Vous avez des enfants; vous connaissez les sentiments d'un pre: les miens deviendraient bien pnibles si j'avais moins de confiance en vous. Voisin l'assura, et ses larmes tmoignaient toute sa sincrit, qu'il n'oublierait rien pour adoucir l'affliction d'Emilie, et que, si Saint-Aubert le dsirait, il la ramnerait en Gascogne. Cette offre fut si agrable Saint-Aubert, qu'il ne trouva point d'expression pour peindre sa reconnaissance, ou, pour bien dire, qu'il l'acceptait. Surtout, ma chre Emilie, reprit le moribond, ne vous livrez pas la magie des beaux sentiments: c'est l'erreur d'un esprit aimable; mais ceux qui possdent une vritable sensibilit doivent savoir de bonne heure combien elle est dangereuse; c'est elle qui tire de la moindre circonstance un excs de malheur ou de plaisir. Dans notre passage travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances; et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du bien-tre, notre sensibilit nous rend victime quand nous ne savons pas la modrer et la contenir. Emilie lui rpta combien ses avis lui taient prcieux; elle lui promit de ne les oublier jamais et de s'efforcer d'en profiter. Saint-Aubert lui sourit avec autant d'affection que de tristesse. Je le rpte, lui dit-il, je ne voudrais pas vous rendre insensible quand j'en aurais le pouvoir, je voudrais seulement vous garantir des excs de la sensibilit et vous apprendre les viter. Combien est mprisable une humanit prtendue qui se contente de plaindre et qui ne songe point soulager! Saint-Aubert, quelque temps aprs, parla de madame Chron sa soeur. Il faut que je vous informe, ajouta-t-il, d'une circonstance intressante pour vous. Nous avons eu, vous le savez, trs peu de rapport ensemble; mais c'est la seule parente que vous ayez: j'ai cru convenable, comme vous le verrez dans mon testament, de vous confier ses soins jusqu' votre majorit: elle n'est pas prcisment la personne qui j'aurais voulu remettre ma chre Emilie, mais je n'avais point d'alternative, et je la crois dans le fond une assez bonne femme; je n'ai pas besoin, mon enfant, de vous recommander d'user de prudence pour vous concilier ses bonnes grces: vous le ferez sans doute en mmoire de celui qui tant de fois l'a tent pour vous. Emilie protesta que tout, ce qu'il lui recommandait serait religieusement excut. Hlas! ajouta-t-elle, suffoque de sanglots, voil bientt tout ce qui me restera: ce sera mon unique consolation que d'accomplir entirement tous vos dsirs! Emilie ne pouvait qu'couter et pleurer; mais le calme extrme de son pre, la foi, l'esprance qu'il montrait, adoucissaient un peu son dsespoir. Pourtant elle voyait cette figure dcompose, ce caractre de mort qui commenait se rpandre, ces yeux enfoncs et toujours fixs sur elle, ces paupires pesantes et toutes prtes se fermer: son coeur tait dchir et ne pouvait s'exprimer. Il voulut encore une fois lui donner sa bndiction. O tes-vous, ma chre? lui dit-il en tendant vers elle ses deux mains. Emilie s'tait tourne vers une fentre pour cacher les symptmes de son affliction; elle comprit alors que la vue lui avait manqu: il lui donna sa bndiction qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba sur l'oreiller. Elle baisa son front; la sueur froide de la mort inondait ses tempes, et oubliant tout son courage, ses larmes les arrosrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux: c'tait encore l'me d'un pre; mais elle s'vanouit bientt et Saint-Aubert ne parla plus. Emilie fut arrache de sa chambre par Voisin et par sa fille; ils essayrent de calmer sa douleur: le vieillard pleurait avec elle, mais les secours d'Agns taient plus opportuns. CHAPITRE VIII. Le religieux qui s'tait prsent le matin revint le soir consoler Emilie. Il apportait un message de l'abbesse d'un couvent voisin du sien, qui l'invitait se rendre prs d'elle. Emilie n'accepta pas l'offre, mais elle rpondit avec reconnaissance. La sainte conversation du pre, la douce bienveillance de ses manires qui ressemblaient celles de Saint-Aubert, calmrent un peu la violence de ses transports; elle leva son coeur l'Etre ternel prsent partout. Relativement Dieu, se disait Emilie, mon pre bien-aim existe ainsi qu'hier il existait pour moi. Il n'est mort que pour moi: pour Dieu, pour lui, vritablement il existe. Retire dans sa petite chambre, ses penses mlancoliques errrent encore autour de son pre. Affaisse dans une espce de sommeil, des images lugubres obsdrent son imagination. Elle rva qu'elle voyait son pre, il l'abordait avec une contenance de bont. Tout d'un coup il sourit avec tristesse, il leva les yeux, ouvrit ses lvres; mais au lieu de ses paroles, elle entendit une musique douce, porte sur les airs une fort grande distance. Elle vit alors tous ses traits s'animer dans le ravissement heureux d'un tre suprieur: l'harmonie devenait plus forte, elle s'veilla. Le rve tait fini, mais la musique durait encore, et c'tait une musique cleste. Elle coutait et se sentait glace par un respect superstitieux; les larmes s'arrtrent, elle se leva, et fut la fentre. Tout tait obscur; mais Emilie dtournant les yeux des sombres bois qui bordaient l'horizon, elle vit gauche cette brillante plante dont le vieillard avait parl et qui se trouvait au-dessus du bois. Elle se rappela ce qu'il avait dit, et comme la musique agitait l'air par intervalles, elle ouvrit sa fentre pour couter le chant; bientt il s'affaiblit et elle tenta vainement de dcouvrir d'o il partait. La nuit ne lui permit pas de rien distinguer sur la pelouse au-dessous d'elle, et les sons devenant successivement plus doux, firent place enfin un silence absolu. Le lendemain matin une soeur du couvent vint lui renouveler l'invitation de l'abbesse. Emilie, qui ne pouvait abandonner la chaumire tant que le corps de son pre y reposerait, consentit avec rpugnance la visite qu'on dsirait d'elle, et promit de rendre ses respects l'abbesse dans la soire de ce mme jour. Environ une heure avant le coucher du soleil, Voisin lui servit de guide et la conduisit au couvent en traversant les bois. Ce couvent se trouvait, ainsi que celui des religieux dont nous avons parl, l'extrmit d'un petit golfe, sur la Mditerrane. Comme Emilie passait l'antique porte du couvent, la cloche de vpres sonna, et lui parut le premier coup des funrailles de Saint-Aubert. De lgers incidents suffisent pour affecter un esprit nerv par la douleur. Emilie surmonta la crise pnible qu'elle prouvait, et se laissa conduire l'abbesse qui la reut avec une bont maternelle. Son air d'intrt, ses gards pntrrent Emilie de reconnaissance; ses yeux taient remplis de larmes, et elle ne pouvait pas parler. L'abbesse la fit asseoir, se plaa prs d'elle et la regarda en silence, pendant qu'Emilie essayait de scher ses pleurs. Remettez-vous, ma fille, dit l'abbesse d'une voix douce, ne parlez pas, je vous comprends, vous avez besoin de repos. Nous allons la prire, voulez-vous nous accompagner? c'est une consolation, mon enfant, de dposer ses peines dans le sein de notre pre cleste: il nous voit, il nous plaint, et nous chtie dans sa misricorde. Emilie versa de nouvelles larmes, mais de douces motions en mlangeaient l'amertume. L'abbesse la laissa pleurer sans l'interrompre; elle la regardait avec cet air de bont qui aurait indiqu l'attitude d'un ange gardien: Emilie devint plus tranquille, et parlant sans rserve, elle expliqua ses motifs pour ne point quitter la chaumire. L'abbesse approuva ses sentiments, son respect filial, mais l'invita passer quelques jours au couvent avant de retourner la valle. Donnez-vous du temps, ma fille, lui dit-elle, pour vous remettre de cette premire secousse, avant d'en risquer une seconde; je ne vous dissimulerai pas combien votre coeur va saigner, en revoyant le thtre de votre douleur passe; ici, vous trouverez tout ce que la paix, l'amiti et la religion peuvent offrir de consolations; mais venez, ajouta-t-elle, en voyant ses yeux se remplir, venez, descendons la chapelle. Emilie la suivit dans une salle o les religieuses taient toutes rassembles; l'abbesse la leur confia, en disant: C'est une jeune personne pour laquelle j'ai beaucoup de considration, traitez-la comme une soeur. Elles se rendirent la chapelle, et l'difiante dvotion avec laquelle fut clbr l'office divin leva l'esprit d'Emilie aux consolations de la foi et d'une entire rsignation. Il tait tard avant que l'abbesse et consenti son dpart. Elle sortit du couvent moins oppresse qu'elle n'y tait entre, et fut reconduite par Voisin au travers des bois; leur uniforme obscurit tait en harmonie avec l'tat de son coeur. Elle suivait, en rvant, un petit sentier peu battu, quand tout coup son guide s'arrta, regarda autour de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyre, disant qu'il s'tait tromp de route, il marchait avec une extrme vitesse: Emilie, qui ne pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l'obscurit, restait une grande distance. Si vous doutez de votre chemin, dit Emilie, ne vaudrait-il pas mieux s'adresser ce grand chteau que j'aperois entre ces arbres. --Non, rpliqua Voisin, ce n'est pas la peine: quand nous serons ce ruisseau o vous voyez se rflchir une lumire au del des bois, nous serons la maison. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour m'garer; c'est que je viens rarement ici aprs le coucher du soleil. --Ce lieu est assez solitaire, dit Emilie, mais vous n'avez pas de voleurs?--Non, mademoiselle, point de voleurs. --Qui est-ce donc qui vous effraye, mon cher ami? vous n'tes pas superstitieux?--Non, je ne suis pas superstitieux; mais vous parler vrai, mademoiselle, personne n'aime se trouver le soir dans les environs de ce chteau.--Emilie comprit alors que ce chteau tait celui dont avait dj parl Voisin; il avait appartenu au marquis de Villeroi, dont la mort rcente avait tant affect son pre. Ah! dit Voisin, comme tout cela est dsol! c'tait une si belle maison, un si bel endroit, comme je m'en souviens!--Emilie lui demanda pourquoi cet affreux changement!--Le vieillard se taisait.--Emilie, rveille par l'effroi qu'il montrait, occupe surtout de l'intrt qu'avait manifest son pre, rpta la question, et elle ajouta ensuite: Si ce ne sont pas les habitants qui vous effrayent, et si vous n'tes pas superstitieux, comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n'osiez, le soir, approcher de ce chteau? --Eh bien donc, mademoiselle, peut-tre suis-je un peu superstitieux; et si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est arriv l de singulires choses; monsieur votre bon pre paraissait avoir connu la marquise.--Dites-moi, je vous prie, ce qui est arriv? lui dit Emilie, fort mue. --Hlas! mademoiselle, rpondit Voisin, ne m'en demandez pas davantage, les secrets domestiques de mon matre doivent toujours tre sacrs pour moi.--Emilie, surprise de ces derniers mots, et surtout de l'air qui les accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intrt plus touchant, l'image de Saint-Aubert, occupait ses penses; elle se rappela la musique de la nuit prcdente, et elle en parla Voisin.--Vous n'avez pas t la seule, lui dit-il, je l'ai entendue aussi; mais cela m'arrive si souvent cette heure-l, que c'est peine si j'y prends garde. --Vous croyez sans doute, dit vivement Emilie, que cette musique a des rapports avec le chteau, et voil pourquoi vous tes superstitieux?--Cela peut-tre, mademoiselle; mais il y a d'autres circonstances relatives ce chteau, et dont je conserve tristement le souvenir.--Un profond soupir suivit ces paroles, et la dlicatesse d'Emilie restreignit la curiosit que ces derniers mots avaient excite en elle. Quand le moment terrible fut arriv, o les restes de Saint-Aubert devaient tre spars d'elle pour toujours, elle alla seule les contempler encore une fois. Saint-Aubert avait demand qu'on l'enterrt dans l'glise des religieuses de Sainte-Claire: il avait choisi la chapelle du nord, prs de la spulture des Villeroi, et en avait indiqu la place. Le suprieur y consentit, et la triste procession se mit en marche vers le lieu. Le vnrable pre, suivi d'une troupe de religieux, la vint recevoir la porte. Le chant de l'antienne funbre et les accords de l'orgue qui retentit dans l'glise au moment o le corps y entra; les pas chancelants, et l'air abattu d'Emilie, eussent arrach des larmes tous les spectateurs: elle n'en versait aucune. Le visage demi couvert d'un lger voile noir, elle marchait entre deux personnes qui la soutenaient de chaque ct; l'abbesse la prcdait, les religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mlaient aux accents du choeur. Quand la procession fut arrive au tombeau, la musique cessa, Emilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut ais d'entendre ses sanglots. Le vnrable prtre commena le service, et Emilie parvint se contraindre; mais quand le cercueil fut dpos, quand elle entendit jeter la terre qui devrait le couvrir, un gmissement sourd lui chappa, et elle tomba sur la personne qui la soutenait: elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles sublimes: _Son corps est enterr en paix, et son me retourne celui dont il l'avait reue_. Son dsespoir se soulagea par un dluge de pleurs. L'abbesse la tira de l'glise, et la conduisit dans son appartement. Elle lui offrit tous les secours d'une religion sainte et d'une tendre piti. Emilie faisait des efforts pour surmonter l'accablement; mais l'abbesse, qui l'observait attentivement, lui fit prparer un lit et l'engagea chercher du repos. Elle rclama avec bont la promesse qu'avait faite Emilie de passer quelques jours au couvent. Emilie, que rien ne rappelait plus la chaumire, thtre de son malheur, eut le loisir alors de considrer sa position, et se sentit incapable de reprendre immdiatement son voyage. Cependant la bont maternelle de l'abbesse et les douces attentions des religieuses, n'pargnaient rien pour calmer son esprit et lui rendre la sant; elle avait prouv des secousses trop violentes pour se rtablir promptement: elle fut donc, pendant plusieurs semaines, atteinte d'une fivre lente, et dans un tat de langueur. Elle s'affligeait de quitter le tombeau o reposaient les cendres de son pre; elle se flattait que si elle mourait en ce lieu, on la runirait lui. Pendant ce temps, elle crivit madame Chron et la vieille gouvernante, pour leur faire part de l'vnement, et les informer de sa situation. Pendant que l'orpheline tait au couvent, la paix intrieure de cet asile, la beaut des environs, les soins obligeants de l'abbesse et de ses religieuses firent sur elle un effet si attrayant, qu'elle fut presque tente de se sparer du monde; elle avait perdu ses plus chers amis, elle voulait se vouer au clotre, dans un sjour que la tombe de Saint-Aubert lui rendait jamais sacr. L'enthousiasme de sa pense, qui lui tait comme naturel, avait rpandu un vernis si touchant sur la sainte retraite d'une religieuse, qu'elle avait presque perdu de vue le vritable gosme qui la produit. Mais les couleurs qu'une imagination mlancolique lgrement imbue de superstition prtait la vie monastique, se fanrent peu peu quand ses forces lui revinrent son coeur et ramenrent une image qui n'en avait t que passagrement bannie. Ce souvenir la rappela tacitement l'esprance, la consolation, aux plus doux sentiments; des lueurs de bonheur se montrrent dans le lointain; et quoiqu'elle n'ignort pas quel point elles pouvaient tre trompeuses, elles ne voulut pas s'en priver. Il se passa quelques jours entre l'arrive du serviteur que madame Chron envoyait et celui o Emilie ft en tat de se mettre en route pour la valle. Le soir qui prcda son dpart, elle se rendit la chaumire pour prendre cong de Voisin et de sa famille. Elle fit ces bonnes gens les adieux les plus tendres et les mieux sentis. Voisin l'aimait comme sa fille, et versait des larmes. Emilie en rpandit: elle vita d'entrer dans la chaumire; elle aurait renouvel des impressions trop cuisantes, et elle n'avait plus maintenant assez de force pour les soutenir. Quand le moment du dpart fut venu, toute sa douleur se renouvela; la mmoire de son pre au tombeau, les bonts de tant de personnes vivantes, l'attachaient cette retraite: elle semblait prouver, pour le lieu o reposait Saint-Aubert, ces tendres affections qu'on sent pour sa patrie. L'abbesse lui donna, en se sparant d'elle, les plus touchants tmoignages d'attachement, et l'engagea revenir si elle ne trouvait pas ailleurs la considration qu'elle devait attendre. Plusieurs des religieuses lui exprimrent de vifs regrets; elle quitta le couvent les larmes aux yeux, emportant avec elle l'affection et les voeux de toutes les personnes qu'elle y laissait. Elle avait voyag longtemps avant que le spectacle qui se dployait sous ses yeux et pu la distraire. Abme dans la mlancolie, elle ne remarqua tant d'objets enchanteurs que pour se rappeler mieux son pre. Saint-Aubert tait avec elle quand elle les avait vus d'abord, et ses observations sur chacun d'eux se retraaient sa mmoire. La journe se passa dans la langueur, dans l'abattement. Elle coucha cette nuit sur la frontire du Languedoc, et le lendemain elle entra en Gascogne. En approchant du chteau, ces tristes souvenirs se multiplirent. Enfin le chteau lui-mme, le chteau se dessina au milieu du paysage que Saint-Aubert aimait le plus. La route, en tournant, le lui laissa voir avec beaucoup plus de dtail; les chemines, que rougissait le couchant, s'levaient derrire les plantations favorites de Saint-Aubert, dont le feuillage cachait les parties basses du btiment. Emilie ne put retenir un profond soupir: Cette heure, se disait-elle, tait aussi son heure de prdilection. Et voyant le pays sur lequel s'allongeaient les ombres: Quel repos, s'criait-elle, quelle scne charmante! Tout est tranquille, tout est aimable, hlas! comme autrefois. Elle rsistait encore au poids affreux de sa douleur, quand elle entendit la musique des danses que si souvent elle avait remarque, en suivant avec Saint-Aubert les bords fleuris de la Garonne. Alors ses larmes coulrent jusqu'au moment o la voiture s'arrta. Elle tait en face d'une petite maison: elle leva les yeux dans ce moment, et reconnut la vieille gouvernante qui venait pour ouvrir la porte: le chien de son pre venait aussi en aboyant, et quand la jeune matresse fut descendue, il sauta, courut au-devant d'elle et lui fit connatre sa joie. Ma chre demoiselle, dit Thrse, et puis elle s'arrta; les larmes d'Emilie l'empchaient de rpliquer: le chien s'agitait autour d'elle; tout d'un coup, il courut la voiture. Ah! mademoiselle, mon pauvre matre! s'cria Thrse; son chien est all le chercher. Emilie sanglota en voyant la portire ouverte et le chien sauter dans la voiture, descendre, flairer, chercher avec inquitude. Venez, ma chre demoiselle, dit Thrse; allons, que vous donnerai-je pour vous rafrachir? Emilie prit la main de la vieille bonne; elle essaya de modrer sa douleur en la questionnant sur sa sant. Elle cheminait lentement vers la porte, s'arrtait, marchait encore, et faisait une nouvelle pause. Quel silence! quel abandon! quelle mort dans ce chteau! Frmissant d'y rentrer, et se reprochant d'hsiter, elle passa dans la salle, la traversa rapidement, comme si elle et craint de regarder autour d'elle, en ouvrit le cabinet qu'elle appelait autrefois le _sien_. Le sombre du soir donnait quelque chose de solennel au dsordre de ce lieu; les chaises, les tables, tous les meubles qu'elle remarquait peine en des temps plus heureux, parlaient alors trop loquemment son coeur. Elle s'assit prs d'une fentre qui donnait sur le jardin: c'tait de l qu'avec Saint-Aubert elle avait si souvent contempl le soleil couchant. Elle ne se contraignit plus, et s'en trouva soulage. Je vous ai fait le lit vert, dit Thrse en apportant du caf; j'ai pens qu' prsent vous l'aimiez mieux que le vtre. Je ne croyais gure, pareil jour, que vous dussiez revenir seule. Quel jour, grand Dieu! la nouvelle me pera le coeur quand je la reus. Qui l'aurait dit, quand mon pauvre matre partit, qu'il ne devait jamais revenir? Emilie se couvrit le visage de son mouchoir et lui fit signe de ne plus parler. Emilie resta quelque temps plonge dans sa tristesse; elle ne voyait pas un seul objet qui ne la rament sa douleur. Les plantes favorites de Saint-Aubert, les livres qu'il avait choisis pour elle et qu'ils lisaient souvent ensemble; les instruments de musique dont il aimait tant l'harmonie et qu'il touchait souvent lui-mme. A la fin, rappelant sa rsolution, elle voulut voir l'appartement abandonn; elle sentit que sa peine serait toujours plus grande si elle diffrait. Elle traversa le gazon, mais son courage dfaillit en ouvrant la bibliothque; peut-tre cette obscurit que rpandaient le soir et le feuillage augmentait le religieux effet de ce lieu, o tout lui parlait de son pre. Elle aperut la chaise dans laquelle il se plaait: elle fut interdite cet aspect, et s'imagina presque l'avoir vu lui-mme devant elle. Elle rprima les illusions d'une imagination trouble, mais elle ne put empcher un certain effroi respectueux qui se mlait ses motions. Elle avana doucement jusqu' la chaise et s'y assit. Elle avait prs d'elle un pupitre, et sur ce pupitre un livre que son pre n'avait pas ferm; en reconnaissant la page ouverte, elle se ressouvint que la veille de son dpart Saint-Aubert lui en avait lu quelque chose: c'tait son auteur favori. Elle regarda le feuillet, pleura et le regarda encore: ce livre tait sacr pour elle; elle n'aurait pas ferm la page ouverte pour tous les trsors du monde; elle resta devant le pupitre, ne pouvant se rsoudre le quitter. Au milieu de sa rverie, elle vit la porte s'ouvrir avec lenteur; un son qu'elle entendit l'extrmit de l'appartement la fit tressaillir; elle crut apercevoir un peu de mouvement. Le sujet de sa mditation, l'puisement de ses esprits, l'agitation de ses sens lui causrent une terreur soudaine; elle attendit quelque chose de surnaturel. Mais sa raison reprenant le dessus: Qu'ai-je craindre? dit-elle; si les mes de ceux que nous chrissons reviennent, ce ne peut tre que par bont. Le silence qui rgnait la rendit honteuse de sa crainte; le mme son pourtant recommena. Distinguant quelque chose autour d'elle et se sentant presser contre sa chaise, elle fit un cri; mais elle ne put s'empcher de sourire avec un peu de confusion, en reconnaissant le bon chien, qui se couchait prs d'elle et qui lui lchait les mains. Emilie, sentant qu'elle tait hors d'tat de visiter pour ce soir le chteau solitaire, quitta la bibliothque et se promena dans le jardin sur la terrasse qui dominait la rivire. Le soleil tait couch, mais sous les branches touffues des amandiers, on distinguait les traces de feu qui doraient le crpuscule. Emilie, qui marchait toujours, approchait du platane o Saint-Aubert s'tait souvent assis prs d'elle, et o sa bonne mre l'avait souvent entretenu des dlices d'un futur tat. Combien de fois aussi son pre avait trouv des consolations dans l'ide d'une runion ternelle! Oppresse de ce souvenir, elle quitta le platane; et s'appuyant sur le mur de la terrasse, elle vit un groupe de paysans dansant gaiement au bord de la Garonne, dont la vaste tendue rflchissait les derniers rayons du jour. Quel contraste ils formaient avec Emilie malheureuse et dsole! Elle se dtourna, mais, hlas! o pouvait-elle aller sans rencontrer des objets faits pour aggraver sa douleur? Emilie reut des lettres de sa tante. Madame Chron, aprs quelques lieux communs de consolation et de conseil, l'invitait venir Toulouse; elle ajoutait que feu son frre lui ayant confi l'ducation d'Emilie, elle se regardait comme oblige de veiller sur elle. Emilie et bien voulu rester la valle; c'tait l'asile de son enfance et le sjour de ceux qu'elle avait perdus pour jamais, elle pouvait les pleurer sans qu'on l'observt; mais elle dsirait galement de ne point dplaire madame Chron. Quoique sa tendresse ne lui permt pas un doute sur les motifs qu'avait eus Saint-Aubert en lui donnant un tel mentor, Emilie sentait fort bien que cet arrangement livrait son bonheur aux caprices de sa tante; dans sa rponse elle demanda la permission de rester quelque temps la valle; elle allguait son extrme abattement, et le besoin qu'elle avait et de repos et de retraite, pour se rtablir par degrs; elle savait bien que ses gots diffraient beaucoup de ceux de madame Chron sa tante; celle-ci aimait la vie dissipe, et sa grande fortune lui permettait d'en jouir. Aprs avoir crit cette lettre, Emilie se trouva plus tranquille. Elle reut la visite de M. Barreaux, qui regrettait sincrement Saint-Aubert. Je puis bien pleurer mon ami, disait-il, je ne trouverai jamais quelqu'un qui lui ressemble. Si j'avais rencontr un seul homme comme lui dans le monde, je n'y aurais pas renonc. Le sentiment de M. Barreaux pour Saint-Aubert le rendait extrmement cher sa fille; sa plus grande consolation tait de parler de ses parents avec un homme qu'elle rvrait beaucoup, et qui, sous un extrieur peu agrable, cachait un coeur si sensible, un esprit si distingu. Plusieurs semaines se passrent dans une retraite paisible, et le chagrin d'Emilie se transformait en une mlancolie douce; elle pouvait dj lire, et mme lire les livres qu'elle avait lus avec son pre, s'asseoir sa place dans sa bibliothque, arroser les fleurs qu'il avait plantes, toucher les instruments qu'il avait fait parler, et mme de temps en temps jouer son air favori. Madame Chron ne rpondant point, Emilie commenait se flatter qu'elle pourrait prolonger sa retraite; elle se sentait alors tant de force, qu'elle osa visiter les lieux o le pass se retraait le plus vivement son esprit, de ce nombre tait la pcherie; et pour augmenter dans cette promenade la mlancolie qu'elle aimait, elle emporta son luth, et s'y rendit cette heure de la soire qui convient si bien l'imagination et la douleur. Quand Emilie fut dans les bois et se vit prs du btiment, elle s'arrta, s'appuya contre un arbre, et pleura quelques minutes avant de pouvoir avancer. Le petit sentier qui menait au pavillon tait alors tout embarrass d'herbes; les fleurs que Saint-Aubert avait semes sur les bords en paraissaient presque touffes; les orties, le houx croissaient par touffes; elle regardait tristement cette promenade nglige, o tout semblait morne et fltri. Elle serait sans doute reste bien plus longtemps dans cette situation, si le bruit de quelques pas, derrire le btiment, n'et tout coup excit son attention. L'instant d'aprs, une porte s'ouvrit, un tranger parut, et, stupfait de voir Emilie, il la supplia d'excuser son indiscrtion. Au son de cette voix, Emilie perdit sa crainte, et son motion augmenta. Cette voix lui tait familire, et quoiqu'elle ne pt distinguer aucun trait sa mmoire la servait trop bien pour qu'elle conservt de la frayeur. L'tranger rpta ses excuses; Emilie rpondit quelques mots; alors celui-ci, s'avanant avec vivacit, s'cria:--Grand Dieu? se peut-il? Srement. Je ne m'abuse point. C'est mademoiselle Saint-Aubert! --Il est vrai, dit Emilie qui reconnut Valancourt, dont les traits semblaient anims. Mille souvenirs pnibles se pressrent dans son esprit, et l'effort qu'elle fit pour se contenir ne servit, en effet, qu' l'agiter davantage. Valancourt, pendant ce temps, s'informait soigneusement de la sant de M. Saint-Aubert. Un torrent de larmes lui apprit la fatale nouvelle. Il conduisit Emilie un sige, et s'assit auprs d'elle. Elle continuait de pleurer, et Valancourt tenait sa main; mais elle ne s'en aperut qu'en la sentant inonde des pleurs qu'il versait. [Illustration: Le pavillon.] Je sais, dit-il enfin, combien en pareil cas les consolations sont inutiles. Aprs un si grand malheur, je ne puis que m'affliger avec vous. Quand Valancourt apprit que Saint-Aubert tait mort sur la route, et avait laiss Emilie entre les mains de personnes trangres, il s'cria involontairement: O tais-je? Bientt il dtourna la conversation, et parla de lui-mme. Elle apprit qu'aprs leur sparation, il avait err quelques jours sur le rivage de la mer, et tait revenu en Gascogne par le Languedoc. La Gascogne tait sa province, et c'tait l qu'il rsidait. Aprs cette courte narration, il se tut. Emilie n'tait pas dispose reprendre la parole; ils continurent leur marche. Mais la porte il s'arrta comme s'il et cru qu'il ne devait pas aller plus loin; il dit Emilie que comptant le lendemain retourner Estuvire, il lui demandait la permission de venir prendre cong d'elle dans la matine. Emilie pensa qu'elle ne pouvait le lui refuser. Elle passa une soire bien triste; toujours occupe de son pre, elle se rappela de quelle manire prcise et solennelle il avait demand qu'on brlt ses papiers; elle se reprocha de n'avoir point obi plus tt, et dcida que ds le lendemain elle rparerait sa ngligence. CHAPITRE IX. Le lendemain matin Emilie fit allumer du feu dans la chambre coucher de son pre, et s'y rendit pour brler ses papiers; elle ferma la porte, afin d'empcher qu'on ne la surprt, et ouvrit le cabinet o les manuscrits taient serrs. Prs d'une grande chaise, dans un coin du cabinet, tait la mme table o elle avait vu son pre dans la nuit qui prcda son dpart; elle ne doutait pas que les papiers dont il avait parl ne fussent ceux mmes dont la lecture lui causait alors tant d'motion. La vie solitaire qu'Emilie avait mene, les mlancoliques sujets de ses penses habituelles l'avaient rendue susceptible de croire aux revenants, aux fantmes; c'tait la preuve d'un esprit fatigu. C'tait surtout en se promenant le soir dans une maison dserte, qu'elle avait frmi plus d'une fois de prtendues apparitions, qui ne l'auraient jamais frappe lorsqu'elle tait heureuse: telle tait la cause de l'effet qu'elle prouva, quand, levant les yeux pour la seconde fois sur la chaise place dans un coin obscur, elle y vit l'image de son pre. Emilie resta dans un tat de stupeur, puis sortit prcipitamment. Bientt elle se reprocha sa faiblesse, en accomplissant un devoir aussi srieux, et elle rouvrit le cabinet. D'aprs l'instruction de Saint-Aubert, elle trouva bientt la pice de parquet qu'il avait dcrite; et dans le coin, prs de la fentre, elle reconnut la ligne qu'il avait dsigne; elle appuya, la planche glissa d'elle-mme. Emilie vit la liasse de papiers, quelques feuilles parses et la bourse de louis; elle prit le tout d'une main tremblante, reposa la planche, et se disposait se relever, quand l'image qui l'avait alarme se retrouva place devant elle; elle se prcipita dans la chambre, et se jeta sur une chaise presque sans connaissance: sa raison revint, et surmonta bientt cette effrayante, mais pitoyable surprise de l'imagination. Elle retourna aux papiers; mais elle avait si peu sa tte, que ses yeux involontairement se portrent sur les pages ouvertes. Elle ne pensait pas qu'elle transgressait l'ordre formel de son pre; mais une phrase d'une extrme importance rveilla son attention et sa mmoire. Elle abandonna les papiers; mais elle ne put loigner de son esprit les mots qui ranimaient si vivement sa terreur et sa curiosit: elle en tait vivement affecte. Plus elle mditait, et plus son imagination s'enflammait. Presse des motifs les plus imprieux, elle voulait percer le mystre que cette phrase indiquait; elle se repentait de l'engagement qu'elle avait pris, elle douta mme qu'elle ft oblige de le remplir; mais son erreur ne fut pas longue. [Illustration: La cachette.] --J'ai promis, se dit-elle, et je ne dois pas discuter, mais obir. Ecartons une tentation qui me rendrait coupable, puisque je me sens assez de force pour rsister. Aussitt tout fut consum. Elle avait laiss la bourse sans l'ouvrir: mais, s'apercevant qu'elle contenait quelque chose de plus fort que des pices de monnaie, elle se mit l'examiner. Sa main les y plaa, disait-elle, en baisant chaque pice et les couvrant de ses larmes; sa main qui n'est plus qu'une froide poussire. Au fond de la bourse tait un petit paquet; elle l'ouvrit: c'tait une petite bote d'ivoire, au fond de laquelle tait le portrait d'une... dame. Elle tressaillit. La mme, s'cria-t-elle, que pleurait mon pre! Elle ne put, en la considrant, en assigner la ressemblance; elle tait d'une rare beaut; son expression particulire tait la douceur, mais il y rgnait une ombre de tristesse et de rsignation. Saint-Aubert n'avait rien prescrit au sujet de cette peinture. Emilie crut pouvoir la conserver; et se rappelant de quelle manire il avait parl de la marquise de Villeroi, elle fut porte croire que ce pouvait tre son portrait. Elle ne voyait pourtant aucune raison pour qu'il et gard le portrait de cette dame. Emilie regardait cette peinture; elle ne concevait pas l'attrait qu'elle trouvait la contempler, et le mouvement d'amour et de piti qu'elle ressentait en elle. Des boucles de cheveux bruns jouaient ngligemment sur un front dcouvert; le nez tait presque aquilin. Les lvres souriaient, mais c'tait avec mlancolie; ses yeux bleus se levaient au ciel avec une langueur aimable, et l'espce de nuage rpandu sur toute sa physionomie semblait exprimer la plus vive sensibilit. Emilie fut tire de la rverie profonde o ce portrait l'avait jete, en entendant retomber la porte du jardin. Elle reconnut Valancourt qui se rendait au chteau; elle resta quelques moments pour se remettre. Quand elle aborda Valancourt au salon, elle fut frappe du changement qu'elle remarqua sur son visage depuis leur sparation en Roussillon: la douleur et l'obscurit l'avaient empche de s'en apercevoir la veille. Mais l'abattement de Valancourt cda la joie qu'il ressentit de la voir. Vous voyez, lui dit-il, j'use de la permission que vous m'avez accorde; je viens vous dire adieu, et c'est hier seulement que j'ai en le bonheur de vous rencontrer. Emilie sourit faiblement; et, comme embarrasse de ce qu'elle lui dirait, elle lui demanda s'il y avait longtemps qu'il tait de retour en Gascogne.--J'y suis depuis... dit Valancourt en rougissant, aprs avoir eu le malheur de quitter des amis qui m'avaient rendu le voyage des Pyrnes si dlicieux. J'ai fait une assez longue tourne. Une larme vint aux yeux d'Emilie pendant que Valancourt parlait; il s'en aperut, parla d'autre chose: il loua le chteau, sa situation, les points de vue qu'il offrait. Emilie, fort en peine de soutenir la conversation, saisit avec plaisir un sujet indiffrent. Ils descendirent sur la terrasse, et Valancourt fut enchant de la rivire, de la prairie, des tableaux multiplis que prsumait la Guyenne. Il s'appuya sur la terrasse; et contemplant le cours rapide de la Garonne: Il n'y a pas longtemps, dit-il, que j'ai remont jusqu' sa source; je n'avais pas alors le bonheur de vous connatre, car j'aurais senti douloureusement votre absence. Valancourt s'assit prs d'elle, mais il tait muet et tremblant. A la fin, il dit d'une voix entrecoupe: Ce lieu charmant, je vais le quitter! je vais vous quitter peut-tre pour toujours. Ces moments peuvent ne revenir jamais; je ne veux point les perdre. Souffrez cependant que, sans affecter votre dlicatesse et votre douleur, je vous exprime une fois tout ce que votre bont m'inspire d'admiration et de reconnaissance. Oh! si je pouvais quelque jour avoir le droit d'appeler amour le vif sentiment... L'motion d'Emilie ne lui permit pas de rpliquer, et Valancourt ayant jet les yeux sur elle, la vit plir et prs de se trouver mal: il fit un mouvement involontaire pour la soutenir; ce mouvement la fit revenir elle avec une sorte d'effroi. Quand Valancourt reprit la parole, tout, jusqu'au son de sa voix, respirait l'amour le plus tendre.--Je n'oserais, ajouta-t-il, vous entretenir de moi plus longtemps; mais ce moment cruel aurait moins d'amertume, si je pouvais emporter l'espoir que l'aveu qui m'est chapp ne m'exclura pas dsormais de votre prsence. Emilie fit un autre effort pour surmonter la confusion de ses penses: elle craignait de trahir son coeur, et de laisser voir la prfrence qu'il accordait Valancourt: elle craignait d'encourager ses esprances. Cependant elle reprit courage, pour dire qu'elle se trouvait honore par le suffrage d'une personne pour laquelle son pre avait tant d'estime. --Il m'a donc alors jug digne de son estime? dit Valancourt avec la timidit du doute. Puis, se reprenant, il ajouta:--Pardonnez cette question; je sais peine ce que je veux dire. Si j'osais me flatter de votre indulgence, si vous me permettiez l'esprance d'obtenir quelquefois de vos nouvelles, je vous quitterais avec bien plus de tranquillit. Emilie rpondit aprs un moment de silence: Je serai sincre avec vous; vous voyez ma position, et, j'en suis sre, vous vous y conformerez. Je vis ici dans la maison qui fut celle de mon pre; mais j'y vis seule. Je n'ai plus, hlas! de parents dont la prsence puisse autoriser vos visites... --Je n'affecterai pas de ne pas sentir cette vrit, dit Valancourt. Puis il ajouta tristement: Mais qui me ddommagera de ce que me cote ma franchise? Au moins, consentirez-vous que je me prsente votre famille? Emilie, confuse, hsitait rpliquer; elle en sentait la difficult. Son isolement, sa situation, ne lui laissaient pas un ami dont elle pt recevoir un conseil. Madame Chron, sa seule parente, n'tait occupe que de ses propres plaisirs, ou se trouvait tellement offense de la rpugnance d'Emilie quitter la valle, qu'elle semblait ne plus songer elle. --Ah! je le vois, dit Valancourt aprs un long silence; je vois que je me suis trop flatt. Vous me jugez indigne de votre estime. Fatal voyage! je le regardais comme la plus heureuse poque de ma vie: ces jours dlicieux empoisonneront mon avenir. Le dsespoir se peignait dans tous ses traits. Emilie en fut attendrie. --Vous ne savez pas, lui dit-il, quels tourments j'ai soufferts prs de vous, lorsque sans doute, si vous m'honoriez d'une pense, vous deviez me croire bien loin d'ici. Je n'ai cess d'errer toutes les nuits autour de ce chteau, dans une obscurit profonde; il m'tait dlicieux de savoir que j'tais enfin prs de vous. Je jouissais de l'ide que je veillais autour de votre retraite, et que vous gotiez le sommeil: ces jardins ne me sont pas nouveaux. Un soir j'avais franchi la haie, je passai une des heures les plus heureuses de ma vie, sous la fentre que je croyais la vtre. La conversation se prolongeait sans qu'ils songeassent la fuite des instants. Valancourt, la fin, parut se recueillir. Il faut que je parte, dit-il tristement, mais c'est avec l'esprance de vous revoir, et celle d'offrir mes respects votre famille: que votre bouche me confirme cet espoir.--Mes parents se fliciteront toujours de connatre un ancien ami de mon pre, dit Emilie. Valancourt lui baisa la main; il restait encore sans pouvoir s'loigner; Emilie se taisait; ses yeux taient baisss, et ceux de Valancourt demeuraient attachs sur elle. En ce moment, des pas prcipits se firent entendre derrire le platane. Emilie, tournant doucement la tte, aperut tout coup madame Chron: elle rougit, un tremblement subit s'empara d'elle; elle se leva pourtant pour aller au-devant de sa tante. Bonjour, ma nice, dit madame Chron en jetant un regard de surprise et de curiosit sur Valancourt, bonjour, ma nice, comment vous portez-vous? Mais la question n'est pas ncessaire, et votre figure indique assez que vous avez dj pris votre parti sur votre perte. --Ma figure, en ce cas, me fait injure, madame; la perte que j'ai faite ne peut jamais se rparer. --Bon, bon! je ne veux point vous chagriner. Vous me paraissez tout comme votre pre... et certes il aurait t bien heureux pour lui, le pauvre homme, qu'il et t d'un caractre diffrent! Elle ne rpliqua point, et lui prsenta Valancourt afflig. Il salua respectueusement; madame Chron lui rendit une rvrence courte, et le regarda d'un air ddaigneux. Aprs quelques moments, il prit cong d'Emilie d'un air qui lui tmoignait assez la douleur de s'loigner d'elle, et de la laisser dans la socit de madame Chron. Quel est ce jeune homme? dit madame Chron avec un ton aigre; un de vos adorateurs, je suppose? Mais je vous croyais, ma nice, un trop juste sentiment des convenances pour recevoir les visites d'un jeune homme dans l'tat d'isolement o vous tes. Le monde observe de pareilles fautes; on en parlera, c'est moi qui vous le dis. Emilie, offense d'une si violente sortie, aurait bien voulu l'interrompre, mais madame Chron continua: Il est fort ncessaire que vous vous trouviez sous la direction d'une personne plus en tat de vous guider que vous-mme. A la vrit, j'ai peu de loisir pour une tche semblable; nanmoins, puisque votre pauvre pre m'a demand son dernier moment de surveiller votre conduite, je suis oblige de m'en charger; mais sachez bien, ma nice, que si vous ne vous dterminez pas la plus grande docilit, je ne me tourmenterai pas longtemps votre sujet. Emilie n'essaya point de rpondre. La douleur, l'orgueil, le sentiment de son innocence, la continrent jusqu'au moment o la tante ajouta: Je suis venue vous chercher pour vous mener Toulouse. Je suis fche, aprs tout, que votre pre soit mort avec si peu de fortune. Quoi qu'il en soit, je vous prendrai dans ma maison. Il fut toujours plus gnreux que prvoyant, votre pre: autrement il n'et pas laiss sa fille la merci de ses parents. --Aussi ne l'a-t-il pas fait, dit Emilie avec sang-froid. Le drangement de sa fortune ne vient pas entirement de cette noble gnrosit qui le distinguait: les affaires de M. Motteville peuvent se liquider, je l'espre, sans ruiner ses crances, et jusqu' ce moment je me trouverai fort heureuse de rsider la valle. --Je n'en doute pas, dit madame Chron avec un sourire plein d'ironie, je n'en doute pas; et je vois combien la tranquillit, la retraite, ont t salutaires au rtablissement de vos esprits. Je ne vous croyais pas capable, ma nice, d'une duplicit comme celle-l. Quand vous me donniez une telle excuse, j'y croyais bonnement; je ne m'attendais srement pas vous trouver un compagnon aussi aimable que ce M. la Val... J'ai oubli son nom. Emilie ne pouvait plus longtemps endurer ces indignits. Mon excuse tait fonde, madame, lui dit-elle, et plus que jamais j'apprcie aujourd'hui la retraite que je dsirais alors. Si le but de votre visite est seulement d'ajouter l'insulte aux chagrins de la fille de votre frre, vous auriez pu me l'pargner. --Et quel est-il, ce jeune aventurier, je vous prie? dit madame Chron; quelles sont ses prtentions?--Il vous les expliquera, madame, dit Emilie: mon pre le connaissait; je le crois sans reproche. --Alors c'est un cadet, s'cria la tante, et de droit un mendiant! Ainsi donc, mon frre se prit de passion pour ce jeune homme, en quelques jours seulement: mais le voil bien. Dans sa jeunesse, il prenait inclination, aversion, sans qu'on en pt deviner la cause, et j'ai remarqu mme que les gens dont il s'loignait taient toujours bien plus aimables que ceux dont il s'engouait; mais on ne dispute pas des gots. Il tait dans l'usage de se fier beaucoup la physionomie; c'est un ridicule enthousiasme. Qu'est-ce que le visage d'un homme a de commun avec son caractre? un homme de bien pourra-t-il s'empcher d'avoir une figure dsagrable? Madame Chron dbita cette sentence avec l'air triomphant d'une personne qui croit avoir fait une grande dcouverte, qui s'en applaudit, et qui n'imagine pas qu'on puisse lui rpliquer. Emilie, qui dsirait finir cet entretien, pria sa tante d'accepter quelques rafrachissements. Madame Chron la suivit au chteau, mais sans se dsister d'un sujet qu'elle traitait avec tant de complaisance pour elle-mme, et si peu d'gards pour sa nice. En entrant au chteau, madame Chron lui dit de s'arranger pour prendre la route de Toulouse, et dclara qu'elle voulait partir dans quelques heures. Emilie la conjura de diffrer du moins jusqu'au lendemain; elle eut de la peine l'obtenir. Hlas! lui dit Thrse, vous allez donc partir! Si j'en puis juger, vous seriez plus heureuse ici que vous ne le serez o l'on vous mne. Emilie ne rpondit point. Rentre chez elle, elle regarda de sa fentre et vit le jardin faiblement clair de la lune qui s'levait au-dessus des figuiers. La beaut calme de la nuit augmenta le dsir qu'elle avait de goter une triste jouissance en faisant aussi ses adieux aux ombrages bien-aims de son enfance. Elle fut tente de descendre, et jetant sur elle le voile lger avec lequel elle se promenait, elle passa sans bruit dans le jardin. Elle gagna fort vite les bosquets loigns, heureuse encore de respirer un air libre, et de soupirer sans que personne l'observt. Le profond repos de la nature, les riches parfums que le zphyr rpandait, la vaste tendue de l'horizon et de la vote azure ravissaient son me et la portaient par degrs cette hauteur sublime d'o les traces de ce monde s'vanouissent. Emilie porta ses yeux sur le platane et s'y reposa pour la dernire fois. C'tait l que, peu d'heures avant, elle causait avec Valancourt. Elle se rappela l'aveu qu'il avait fait que souvent il errait la nuit autour de son habitation, qu'il en franchissait la barrire; et tout coup elle pensa que, dans ce moment mme il tait peut-tre au jardin. La crainte de le rencontrer, la crainte des censures de sa tante, l'engagrent galement se retirer vers le chteau. Elle s'arrtait souvent pour examiner les bosquets avant que de les traverser. Elle y passa sans voir personne; cependant, parvenue un groupe d'amandiers plus prs de la maison, et s'tant retourne pour voir encore le jardin, elle crut voir une personne sortir des plus sombres berceaux et prendre lentement une alle de tilleuls, alors claire par la lune. La distance, la lumire trop faible, ne lui permirent pas de s'assurer si c'tait illusion ou ralit. Elle continua de regarder quelque temps, et l'instant d'aprs elle crut entendre marcher auprs d'elle. Elle rentra prcipitamment; et revenue dans sa chambre, elle ouvrit sa fentre au moment o quelqu'un se glissait entre les amandiers, l'endroit mme qu'elle venait de quitter. Elle ferma la fentre, et quoique fort agite, quelques moments de sommeil la rafrachirent. CHAPITRE X. Le carrosse qui devait conduire Emilie et madame Chron jusqu' Toulouse parut devant la porte de bonne heure. Madame Chron tait au djeuner avant que sa nice arrivt. Le repas fut silencieux et fort triste de la part d'Emilie. Madame Chron, pique de son abattement, le lui reprocha d'une manire qui n'tait pas propre le faire cesser. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficults qu'Emilie obtint d'emmener le chien que son pre avait aim. La tante, presse de partir, fit avancer la voiture; Emilie la suivit. La vieille Thrse se tenait la porte pour prendre cong de la jeune dame. Dieu vous garde, mademoiselle, dit-elle. Emilie, lui prenant la main, ne put rpondre qu'en la serrant tendrement. Valancourt, pendant ce temps, tait retourn Estuvire, le coeur tout rempli d'Emilie. Quelquefois il s'abandonnait aux rveries d'un avenir heureux; plus souvent il cdait ses inquitudes et frmissait de l'opposition qu'il trouverait dans la famille d'Emilie. Il tait le dernier enfant d'une ancienne famille de Gascogne. Ayant perdu ses parents presque au berceau, le soin de son ducation et celui de sa mince lgitime avaient t confis son frre, le comte de Duverney, son an de vingt ans. Il avait une ardeur dans l'esprit, une grandeur dans l'me qui le faisaient surtout exceller dans les exercices qu'on appelait alors _hroques_. Sa fortune avait encore t diminue par les dpenses de son ducation; mais M. de Valancourt l'an semblait penser que son gnie et ses talents suppleraient la fortune. Ils offraient Valancourt une assez brillante perspective dans l'tat militaire, le seul, pour ainsi dire, qu'un gentilhomme pt suivre alors sans danger. Il entra donc au service. Il avait un cong de son rgiment, quand il entreprit le voyage des Pyrnes: c'tait l qu'il avait connu Saint-Aubert. Comme sa permission allait expirer, il en avait plus d'empressement se dclarer aux parents d'Emilie; il craignait de les trouver contraires ses voeux. Sa fortune, avec le supplment mdiocre qu'aurait fourni celle d'Emilie, leur aurait suffi, mais ne pouvait satisfaire ni la vanit, ni l'ambition. Cependant les voyageuses avanaient: Emilie bien souvent, tchait de paratre contente, et retombait dans le silence et dans l'accablement. Madame Chron n'attribuait sa mlancolie qu'au regret de s'loigner d'un amant; persuade que le chagrin de sa nice pour la perte de Saint-Aubert n'tait qu'une affectation de sensibilit, madame Chron s'efforait de le tourner en ridicule. Enfin elles arrivrent Toulouse; Emilie n'y avait pas t depuis plusieurs annes et n'en avait gard qu'un trs-faible souvenir. Elle fut surprise du faste de la maison et de celui des meubles: peut-tre la modeste lgance dont elle avait l'habitude tait la cause de son tonnement. Elle suivit madame Chron travers une vaste antichambre o paraissaient plusieurs valets vtus de riches livres; elle entra dans un beau salon, orn avec plus de magnificence que de got, et sa tante ordonna qu'on servt le souper. Je suis bien aise de me retrouver dans mon chteau, dit-elle en se laissant aller sur un grand canap: j'ai tout mon monde autour de moi. Je dteste les voyages; je devrais pourtant aimer les faire, car tout ce que je vois me fait toujours trouver ma maison bien plus agrable. Eh bien! vous ne dites rien; qui vous rend donc muette, Emilie? Emilie retint une larme qui s'chappait et feignit de sourire. Madame Chron s'tendit sur la splendeur de sa maison, sur les socits qu'elle recevait, enfin sur ce qu'elle attendait d'Emilie, dont la rserve et la timidit passaient aux yeux de sa tante pour de l'ignorance et de l'orgueil. Elle en prit occasion de le lui reprocher; elle n'entendait rien guider un esprit qui se dfie de ses propres forces; qui, possdant un discernement dlicat, et s'imaginant que les autres ont plus de lumires, craint de se livrer la critique, et cherche un abri dans l'obscurit du silence. Le service du souper interrompit le discours hautain de madame Chron et les rflexions humiliantes pour sa nice qu'elle y mlait. Aprs le repas, madame Chron se retira dans son appartement; une femme de chambre conduisit Emilie dans le sien. Elles montrent un large escalier, arpentrent plusieurs corridors, descendirent quelques marches et traversrent un troit passage dans une partie carte du btiment; enfin la femme de chambre ouvrit la porte d'une petite chambre, et dit que c'tait celle de mademoiselle Emilie. Emilie, seule encore une fois, laissa couler des pleurs qu'elle ne pouvait plus retenir. Ceux qui savent par exprience quel point le coeur s'attache aux objets mme inanims quand il en a pris l'habitude, avec quelle peine il les quitte, avec quelle tendresse il les retrouve, avec quelle douce illusion il croit voir ses anciens amis, ceux-l seulement concevront l'abandon o se trouvait alors Emilie, brusquement enleve du seul asile qu'elle et connu depuis son enfance, jete sur un thtre et parmi des personnes qui lui dplaisaient encore plus par leur caractre que par leur nouveaut. Le bon chien de son pre tait avec elle dans sa chambre, il la caressait et lui lchait les mains pendant qu'elle pleurait. Pauvre animal, disait-elle, je n'ai plus que toi pour m'aimer! CHAPITRE XI. La maison de madame Chron tait fort prs de Toulouse, d'immenses jardins l'entouraient. Emilie, qui s'tait leve de bonne heure, les parcourut, avant l'instant du djeuner. D'une terrasse qui s'tendait jusqu' l'extrmit de ces jardins, on dcouvrait tout le bas Languedoc. Un domestique vint l'avertir que le djeuner tait servi. O avez-vous donc t courir si matin? dit madame Chron lorsque sa nice entra. Je n'approuve point ces promenades solitaires: je dsire que vous ne sortiez point de si bonne heure sans qu'on vous accompagne, ajouta madame Chron. Une jeune personne qui donnait la valle des rendez-vous au clair de la lune a besoin d'un peu de surveillance. Le sentiment de son innocence n'empcha pas la rougeur d'Emilie. Elle tremblait et baissait les yeux avec confusion, tandis que madame Chron lanait des regards hardis et rougissait elle-mme; mais sa rougeur tait celle de l'orgueil satisfait, celle d'une personne qui s'applaudit de sa pntration. Emilie, ne doutant point que sa tante ne voult parler de sa promenade nocturne en quittant la valle, crut devoir en expliquer les motifs. Mais madame Chron, avec le sourire du mpris, refusa de l'couter. Je ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne. Je juge les gens par leurs actions, et je veux essayer votre conduite l'avenir. Emilie, moins surprise de la modration et du silence mystrieux de sa tante qu'elle ne l'avait t de l'accusation, y rflchit profondment, et ne douta plus que ce ne ft Valancourt qu'elle avait vu la nuit dans les jardins de la valle, et que madame Chron pouvait bien avoir reconnu. Sa tante ne quittant un sujet pnible que pour en traiter un qui ne le devenait pas moins, parla de M. Motteville et de la perte norme que sa nice faisait avec lui. Pendant qu'elle raisonnait avec une piti fastueuse des infortunes qu'prouvait Emilie, elle insistait sur les devoirs de l'humilit, sur ceux de la reconnaissance; elle faisait dvorer sa nice les plus cruelles mortifications et l'obligeait se considrer comme tant dans la dpendance, non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques. On l'avertit alors qu'on attendait beaucoup de monde dner, et madame Chron lui rpta toutes les leons du soir prcdent, sur sa conduite dans la socit; elle ajoutait qu'elle voulait la voir mise avec un peu d'lgance et de got, et ensuite elle daigna lui montrer toute la splendeur de son chteau, lui faire remarquer tout ce qui brillait d'une magnificence particulire, et distinguait les diffrents appartements; aprs quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s'enferma dans sa chambre, dballa ses livres, et charma son esprit par la lecture jusqu'au moment de s'habiller. Quand on fut rassembl, Emilie entra dans le salon avec un air de timidit que ses efforts ne pouvaient vaincre. L'ide que madame Chron l'observait d'un oeil svre la troublait encore davantage. Son habit de deuil, la douceur et l'abattement de sa charmante figure, la modestie de son maintien, la rendirent trs-intressante quelques personnes de la socit. Elle reconnut le signor Montoni et son ami Cavigni, qu'elle avait trouvs chez M. Quesnel; ils avaient dans la maison de madame Chron toute la familiarit d'anciennes connaissances; elle paraissait elle-mme les accueillir avec grand plaisir. [Illustration: Montoni et Cavigni.] Le signor Montoni portait dans son air le sentiment de sa supriorit: l'esprit et les talents dont il pouvait la soutenir, obligeaient tout le monde lui cder. La finesse de son tact tait fortement exprime dans sa physionomie; mais il savait se dguiser quand il le fallait, et l'on pouvait y remarquer souvent le triomphe de l'art sur la nature. Son visage tait long, assez maigre, et pourtant on le disait beau; c'tait peut-tre la force, la vigueur de son me, qui se prononait dans tous ses traits, que pouvait se rapporter cet loge. Emilie se sentit entrane vers une sorte d'admiration pour lui, mais non pas de cette admiration qui pouvait conduire l'estime; elle y joignait une sorte de crainte dont elle ne devinait pas la cause. Cavigni tait gai et insinuant comme la premire fois. Quoique presque toujours occup de madame Chron, il trouvait les moyens de causer avec Emilie. Il lui adressa d'abord quelques saillies d'esprit, et prit ensuite un air de tendresse dont elle s'aperut bien, et qui ne l'effraya point. Elle parlait peu, mais la grce et la douceur de ses manires l'encourageaient continuer: elle n'eut de relche que quand une jeune dame du cercle, qui parlait sans cesse et sur tout, vint se mler l'entretien: cette dame, qui dployait toute la vivacit, toute la coquetterie d'une Franaise, affectait d'entendre tout, ou plutt elle n'y mettait point d'affectation. N'tant jamais sortie d'une ignorance parfaite, elle n'imaginait pas qu'elle et rien apprendre; elle obligeait tout le monde s'occuper d'elle, amusait quelquefois, fatiguait au bout d'un moment, et puis tait abandonne. Emilie, quoique amuse de tout ce qu'elle avait vu, se retira sans peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisaient. Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites; Emilie accompagnait madame Chron partout, s'amusait quelquefois, et s'ennuyait souvent. Elle fut frappe des connaissances et de l'apparente instruction que dveloppaient les conversations autour d'elle. Ce ne fut que longtemps aprs qu'elle reconnut l'imposture de ces prtendus talents. Les plus agrables moments d'Emilie s'coulaient au pavillon de la terrasse; elle s'y retirait avec un livre, ou avec son luth, pour jouir de sa mlancolie ou pour la vaincre. Un soir Emilie touchait son luth dans le pavillon, avec une expression qui venait du coeur. Le jour tombant clairait encore la Garonne, qui fuyait quelque distance, et dont les flots avaient pass devant la valle. Emilie pensait Valancourt; elle n'en avait pas entendu parler depuis son sjour Toulouse, et maintenant loigne de lui, elle sentait toute l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Avant que d'avoir vu Valancourt, elle n'avait rencontr personne dont l'esprit et le got s'accordassent si bien avec le sien. Madame Chron lui avait parl de dissimulation, d'artifices; elle avait prtendu que cette dlicatesse qu'elle admirait dans son amant, n'tait rien qu'un pige pour lui plaire, et pourtant elle croyait sa sincrit. Un doute nanmoins, quelque faible qu'il ft, tait suffisant pour accabler son coeur. Le bruit d'un cheval sur la route, au-dessous de sa fentre, la tira de sa rverie. Elle vit un cavalier dont l'air et le maintien rappelaient Valancourt, car l'obscurit ne lui permettait pas de distinguer ses traits. Elle se retira de la fentre, craignant d'tre aperue, et dsirant pourtant d'observer. L'tranger passa sans regarder, et quand elle se fut rapproche du balcon, elle le vit dans l'avenue qui menait Toulouse. Ce lger incident la proccupa de telle sorte, que le pavillon, le spectacle en perdirent tous leurs charmes; aprs quelques tours de terrasse elle rentra bien vite au chteau. Madame Chron rentra chez elle avec plus d'humeur que de coutume; Emilie se flicita, lorsque l'heure lui permit de se retrouver seule dans son appartement. Le lendemain matin elle fut appele chez madame Chron, dont la figure tait enflamme de colre; quand Emilie parut, elle lui prsenta une lettre. --Connaissez-vous cette criture? dit-elle d'un ton svre, et la regardant fixement tandis qu'Emilie examinait la lettre avec attention. --Non, madame, rpondit-elle, je ne la connais pas. --Ne me poussez pas bout, dit la tante. Vous la connaissez, avouez-le sur-le-champ; j'exige que vous disiez la vrit. Emilie se taisait, elle allait sortir; madame Chron la rappela.--Oh! vous tes coupable, lui dit-elle, je vois bien prsent que vous connaissez l'criture.--Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie avec dignit, pourquoi m'accusiez-vous d'avoir fait un mensonge? --Il est inutile de le nier, dit madame Chron, je vois votre contenance que vous n'ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sre qu' mon insu, dans ma maison, vous avez reu des lettres de cet insolent jeune homme. Emilie, choque de la grossiret de cette accusation, oublia la fiert qui l'avait rduite au silence, et s'effora de se justifier, mais sans convaincre madame Chron. --Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme et pris la libert de m'crire, si vous ne l'eussiez pas encourag.--Vous me permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d'une voix timide, quelques particularits d'un entretien que nous emes ensemble la valle: je vous dis alors avec franchise que je ne m'tais point oppose ce que M. Valancourt pt s'adresser ma famille. --Je ne veux point qu'on m'interrompe, dit madame Chron; je... je... Pourquoi ne le lui avez-vous pas dfendu? Emilie ne rpondait pas. Un homme que personne ne connat, absolument tranger; un aventurier qui court aprs une hritire! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien dire qu'il s'est tromp. --Je vous l'ai dj dit, madame, sa famille tait connue de mon pre, dit Emilie modestement, et sans paratre avoir remarqu sa dernire phrase. --Oh! ce n'est pas du tout un prjug favorable, rpliqua la tante avec sa lgret ordinaire. Il avait des ides si folles! Il jugeait les gens la physionomie.--Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout l'heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit ce reproche pour rpondre au ton peu respectueux dont madame Chron parlait de son pre. Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je n'entends point tre importune de lettres ou de visites par tous les jeunes gens qui prtendront vous adorer. --Ah! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mrit ce que j'prouve? Madame Chron, dans ce moment, en et obtenu la promesse de renoncer pour jamais Valancourt. Frappe de terreur, elle ne voulait plus consentir le revoir; elle craignait de se tromper, et ne pensait pas que madame Chron pt le faire; elle craignait enfin de n'avoir pas mis assez de rserve dans l'entretien de la valle. Elle savait bien qu'elle ne mritait pas les soupons odieux qu'avait forms sa tante; mais elle se tourmentait de scrupules sans nombre. Emilie alla se promener au jardin. Parvenue son pavillon chri, elle s'assit prs d'une fentre qui s'ouvrait sur un bosquet. Comme elle rptait ces mots: _Si jamais nous nous rencontrons_, elle frmit involontairement; les larmes vinrent ses yeux, mais elle les scha promptement quand elle entendit qu'on marchait, qu'on ouvrait le pavillon, et qu'en tournant la tte elle eut reconnu Valancourt. Un mlange de plaisir, de surprise et d'effroi s'leva si vivement dans son coeur, qu'elle en fut tout mue. La joie dont Valancourt tait rempli fut suspendue quand il vit l'agitation d'Emilie. Revenue de sa premire surprise, Emilie rpondit avec un sourire doux; mais une foule de mouvements opposs vinrent encore assaillir son coeur, et luttrent avec force pour subjuguer sa rsolution. Aprs quelques mots d'entretien, aussi courts qu'embarrasss, elle le conduisit au jardin et lui demanda s'il avait vu madame Chron. Non, dit-il, je ne l'ai point vue; on m'a dit qu'elle _avait affaire_, et quand j'ai su que vous tiez au jardin, je me suis empress d'y venir. Il ajouta: Puis-je hasarder de vous dire le sujet de ma visite sans encourir votre disgrce? Puis-je esprer que vous ne m'accuserez pas de prcipitation, en usant de la permission que vous m'avez donne de m'adresser votre famille? Emilie ne savait que rpliquer; mais sa perplexit ne fut pas longue, et la frayeur eut bientt pris sa place, quand, au dtour de l'alle elle aperut madame Chron. Elle avait repris le sentiment de son innocence: sa crainte en fut tellement affaiblie, qu'au lieu d'viter sa tante, elle s'avana d'un pas tranquille, et l'aborda avec Valancourt. Le mcontentement, l'impatience hautaine avec lesquels madame Chron les observait, bouleversrent bientt Emilie; elle comprit bien vite que cette rencontre tait crue prmdite. Elle nomma Valancourt; et, trop agite pour rester avec eux, elle courut se renfermer au chteau. Elle attendit longtemps, avec une inquitude extrme, le rsultat de la conversation. Elle n'imaginait pas comment Valancourt s'tait introduit chez sa tante avant d'avoir reu la permission qu'il demandait. Madame Chron eut un long entretien avec Valancourt, et quand elle revint au chteau, sa contenance exprimait plus de mauvaise humeur que de cette excessive svrit dont Emilie avait frmi. Enfin, dit-elle, j'ai congdi le jeune homme, et j'espre que je ne recevrai plus de pareilles visites. Il m'assure que votre entrevue n'tait point concerte. --Madame, dit Emilie fort mue, vous ne lui en avez pas fait la question?--Assurment, je l'ai faite; vous ne deviez pas me croire assez imprudente pour penser que je la ngligerais. --Grand Dieu! s'cria Emilie, quelle ide aura-t-il de moi, madame, puisque vous-mme vous lui montrez de tels soupons? --L'opinion qu'il aura de vous, reprit la tante, est dsormais de fort peu de consquence. J'ai mis fin cette affaire, et je crois qu'il aura quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laiss voir que je n'tais pas dupe, et surtout pas assez complaisante pour souffrir un commerce clandestin dans ma maison. Quelle indiscrtion votre pre, continua-t-elle, de m'avoir laiss le soin de votre conduite! Je voudrais vous voir pourvue; mais si je dois tre excde plus longtemps d'importuns comme ce M. Valancourt, je vous mettrai bien srement au couvent. Ainsi, souvenez-vous de l'alternative. Ce jeune homme a l'impertinence de m'avouer... il avoue cela! que sa fortune est trs-peu de chose et dpend de son frre an; qu'elle tient son avancement dans son tat. Du moins et-il d cacher ce dtail, s'il voulait russir. Il avait la prsomption de supposer que je marierais ma nice un homme qui n'a rien, et qui le dit lui-mme. Emilie fut sensible l'aveu sincre qu'avait fait Valancourt. Et quoique sa pauvret renverst leurs esprances, la franchise de sa conduite lui causait un plaisir qui surmontait tout le reste. Madame Chron poursuivit. Il a aussi jug propos de me dire qu'il ne recevrait son cong que de vous-mme, ce que je lui ai positivement refus. Il apprendra qu'il est trs-suffisant que, moi, je ne l'agre pas, et je saisis cette occasion de le rpter: si vous concertez avec lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi l'instant mme. --Combien vous me connaissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez qu'une pareille injonction soit ncessaire. Quand, table, elle revit madame Chron, ses yeux trahissaient ses larmes; elle en eut de vifs reproches. Ses efforts pour paratre gaie ne manqurent pas tout fait leur but. Elle alla avec sa tante chez madame Clairval, veuve d'un certain ge, et depuis peu tablie Toulouse dans une proprit de son poux. Elle avait vcu plusieurs annes Paris avec beaucoup d'lgance. Elle tait naturellement enjoue; et depuis son arrive Toulouse elle avait donn les plus belles ftes qu'on et jamais vues dans le pays. Tout cela excitait non-seulement l'envie, mais aussi la frivole ambition de madame Chron. Et puisqu'elle ne pouvait rivaliser de faste et de dpense, elle voulait qu'on la crt l'intime amie de madame Clairval. Pour cet effet, elle tait de la plus obligeante attention; elle n'avait jamais d'engagement lorsque madame Clairval l'invitait. Elle en parlait partout, et se donnait de grands airs d'importance, en faisant croire qu'elles taient extrmement lies. Les plaisirs de cette soire consistaient en un bal et un souper. Le bal tait d'un genre neuf. On dansait par groupes dans des jardins fort tendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on tait assembl taient illumins d'innombrables lampions disposs avec toute la varit possible. Les diffrents costumes ajoutaient au plaisir des yeux. Pendant que les uns dansaient, d'autres, assis sur le gazon, causaient en libert, critiquaient les parures, prenaient des rafrachissements, ou chantaient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes, les minauderies des femmes, la lgret des danses, le luth, le haut-bois, le tambourin, et l'air champtre que les bois donnaient toute la scne, faisaient de cette fte un modle fort piquant des plaisirs et du got franais. Emilie considrait ce riant tableau avec une sorte de plaisir mlancolique. On peut concevoir son motion quand, en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il dansait avec une jeune et belle personne, et paraissait lui rendre des soins empresss. Elle se dtourna promptement, et voulut entraner madame Chron, qui causait avec le signor Cavigni sans avoir vu Valancourt. La contredanse finit; Emilie, voyant que Valancourt s'avanait vers elle, se leva tout de suite, et se retira prs de madame Chron. C'est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas; de grce, retirons-nous. Sa tante se lve; mais Valancourt les avait rejoints. Il salua madame Chron avec respect, et Emilie avec douleur. La prsence de madame Chron l'empchant de rester, il passa avec une contenance dont la tristesse reprochait Emilie d'avoir pu se rsoudre l'augmenter. C'est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indiffrence.--Est-ce que vous le connaissez? reprit madame Chron.--Je ne suis point li avec lui, rpondit Cavigni.--Vous ne savez pas les motifs que j'ai pour le qualifier d'impertinent? Il a la prsomption d'admirer ma nice. --Si, pour mriter l'pithte d'impertinent, il suffit d'admirer mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu'il n'y ait beaucoup d'impertinents, et je m'inscris sur la liste. --O signor, dit madame Chron avec un sourire forc, je m'aperois que vous avez acquis l'art de complimenter depuis votre sjour en France: mais il ne faut pas complimenter les enfants, parce qu'elles prennent la flatterie pour la vrit. Cavigni tourna la tte un moment, et dit d'un air tudi: Qui donc alors peut-on complimenter, madame? car il serait absurde de s'adresser une femme dont le got est form. _Elle_ est au-dessus de toute louange. En finissant la phrase, il regardait Emilie la drobe, et l'ironie brillait dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante; mais madame Chron rpondit: Vous avez parfaitement raison, signor, aucune femme de got ne peut souffrir un compliment. --J'ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu'une seule femme en mritait. --Vraiment! s'cria madame Chron, avec un sourire plein de confiance; et qui peut-elle tre? --Oh! rpliqua-t-il, on ne saurait la mconnatre. Il n'y a pas srement plus d'une femme dans le monde qui ait la fois le mrite d'inspirer la louange et le mrite de la refuser. Et ses yeux se tournaient encore vers Emilie, qui rougissait de plus en plus pour sa tante. --Oh bien, signor, dit madame Chron, je proteste que vous tes Franais. Je n'ai jamais entendu d'tranger tenir un propos aussi galant. --Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rle muet; mais la galanterie des compliments et t perdue sans l'ingnuit qui en dcouvre l'application. Madame Chron n'aperut point le sens satirique de cette phrase, et ne sentait point la peine qu'Emilie prouvait pour elle. Oh! voici le signor Montoni lui-mme, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, nanmoins, passa dans une autre alle. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chron d'un air chagrin. Je ne l'ai pas vu une fois. --Il a, dit Cavigni, une affaire particulire avec le marquis Larivire, qui, ce que je vois, l'a retenu jusqu' ce moment; car il n'et pas manqu de vous offrir son hommage. Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni courtisait srieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prtait, mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres ngligences. Que madame Chron, son ge, voult choisir un second poux, ce parti semblait ridicule; cependant sa vanit ne le rendait point impossible: mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prtentions, Montoni pt choisir madame Chron, voil ce qui surtout tonnait Emilie. Montoni les rejoignit bientt. Il bgaya quelques paroles sur le regret qu'il avait eu d'tre retenu si longtemps. Elle reut cette excuse avec l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute sorte d'humilit. Le souper fut servi dans les diffrents pavillons du jardin et dans un grand salon du chteau; madame Chron et sa compagnie souprent avec madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine dguiser son motion, quand elle vit Valancourt se placer la mme table qu'elle. Madame Chron l'aperut, et dit quelqu'un auprs d'elle. Quel est ce jeune homme?--C'est le chevalier Valancourt, rpondit-on.--Je sais son nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt qui s'introduit cette table? --Je vois bien que vous ignorez, dit madame Chron la dame assise auprs d'elle, que le jeune homme dont vous parliez madame Clairval, est son neveu!--Cela ne se peut pas, s'cria madame Chron qui s'aperut alors de sa bvue et de son erreur sur Valancourt: et ds ce moment elle se mit le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-l de malignit le dchirer. Emilie avait t si absorbe pendant la plus grande partie de l'entretien, qu'elle avait t prserve du chagrin de l'entendre; elle fut trs-surprise en coutant les louanges dont sa tante comblait Valancourt, et elle ignorait encore qu'il ft parent de madame Clairval: elle vit sans peine que madame Chron, plus embarrasse qu'elle ne le voulait paratre, se retirait aussitt aprs le souper. Montoni alors vint donner la main madame Chron pour la conduire son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravit, la suivit en conduisant Emilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, la porte. Il disparut avant le dpart de la voiture; madame Chron n'en parla point Emilie, elles se sparrent en arrivant. Le lendemain matin Emilie djeunait avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, la seule adresse, elle connut l'criture: elle la reut d'une main tremblante, et madame Chron demanda vivement d'o elle venait. Emilie, avec sa permission, la dcacheta: et voyant la signature de Valancourt, elle la remit sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tchait d'en juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chron avec moins de svrit qu'elle n'en avait attendu: Emilie n'avait jamais obi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il dclarait qu'il ne recevrait son cong que d'Emilie seule, et il la conjurait de le recevoir le soir mme. En lisant, elle s'tonnait que madame Chron et montr autant de modration; et la regardant timidement, elle lui dit d'un ton triste: Que vais-je rpondre? --Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne. Emilie osait peine croire ce qu'elle entendait.--Non, restez, ajouta madame Chron, je vais le lui crire moi-mme. Elle demanda de l'encre et du papier. Emilie n'osant se fier aux motions qu'elle prouvait, pouvait peine les soutenir: la surprise et t moins grande, si elle avait entendu la veille ce que madame Chron n'avait point oubli, que Valancourt tait le neveu de madame Clairval. Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le rsultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chron reut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie ft appele. Quand elle entra, sa tante prorait avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacit, tincelaient de joie et d'esprance. Nous parlions d'affaire, dit madame Chron: le chevalier me disait que feu M. Clairval tait frre de la comtesse de Duverney sa mre: j'aurais voulu qu'il m'et parl plus tt de sa parent avec madame Clairval, je l'aurais regarde comme un motif trs-suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua et allait se prsenter Emilie; madame Chron le prvint: J'ai consenti que vous reussiez ses visites; et quoique je ne prtende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le considrerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l'union qu'il dsire comme un vnement qui pourra avoir lieu dans quelques annes, si le chevalier s'avance au service, et si sa situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous aussi, Emilie, que, jusqu' ce moment, j'interdis positivement toute ide de mariage. La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait chaque moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle tait prte se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrass qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chron eut fini, il lui dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation, quelque honor que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort craindre, qu' peine j'ose esprer. --Expliquez-vous, dit madame Chron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s'il et t seulement spectateur de cette scne, il n'aurait pu s'empcher de rire. --Jusqu' ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bonts, dit-il d'une voix basse; jusqu' ce qu'elle me permette d'esprer... --Eh! c'est l tout, interrompit madame Chron; je me charge bien de rpondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise ma garde, et je prtends qu'en toute chose ma volont devienne la sienne. En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie et Valancourt dans un gal embarras. La conduite de madame Chron avait t dirige par sa vanit personnelle. Valancourt, dans sa premire entrevue avec elle, lui avait navement dcouvert sa position actuelle, ses esprances pour l'avenir; et avec plus de prudence que d'humanit, elle avait absolument et svrement rejet sa demande: elle dsirait que sa nice ft un grand mariage, non pas qu'elle lui souhaitt le bonheur que le rang et la fortune sont supposs procurer; mais elle voulait partager l'importance qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt tait neveu d'une personne comme madame Clairval, elle dsira une union dont l'clat, coup sr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune, en tout ceci, rpondaient plutt ses dsirs qu' aucune ouverture de Valancourt, ou mme quelque probabilit. En fondant ses esprances sur la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une fille: Valancourt ne l'avait point oubli, et comptait si peu sur aucun hritage du ct de madame Clairval, qu'il n'avait pas mme parl d'elle dans sa premire conversation avec madame Chron; mais quelle que pt tre l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance lui procurait elle-mme tait certaine, puisque l'existence de madame Clairval faisait l'envie de tout le monde, et tait un sujet d'mulation pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence. De ce moment Valancourt fit de frquentes visites madame Chron, et Emilie passa dans sa socit les moments les plus heureux dont elle et joui depuis la mort de son pre. Ils trouvaient tous les deux trop de douceur au prsent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient, ils taient aims, et ne souponnaient pas que l'attachement mme qui faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanit de madame Chron se satisfaisait dj en publiant partout la passion du neveu de son amie pour sa nice. Montoni devint aussi l'hte journalier du chteau. Emilie fut force de s'apercevoir qu'il tait l'amant de sa tante, et amant favoris. Emilie et Valancourt passrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt tait prs de Toulouse; ils pouvaient se voir frquemment. Le pavillon, sur la terrasse, tait le thtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame Chron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de got. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits taient faits l'un pour l'autre; et qu'avec le mme got, la mme noblesse de sentiments, eux seuls rciproquement pouvaient se rendre heureux. CHAPITRE XII. L'avarice de madame Chron cda enfin sa vanit. Quelques repas splendides donns par madame Clairval; l'adulation gnrale dont elle tait l'objet, augmentrent l'empressement de madame Chron pour assurer une alliance qui l'lverait tant ses propres yeux et ceux du monde. Elle proposa le mariage prochain de sa nice, et offrit d'assurer la dot d'Emilie, pourvu que madame Clairval en ft autant pour son neveu. Madame Clairval couta la proposition; et considrant qu'Emilie tait la plus proche hritire de madame Chron, elle l'accepta. Emilie ignorait ces arrangements, quand madame Chron l'avertit de se prparer pour ses noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il tait loin d'esprer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition. Madame Chron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait dj t, insista sur un prompt mariage avec autant de vhmence qu'elle en avait rejet d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie s'vanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance. Tandis qu'on faisait les prparatifs de ces noces, Montoni devenait l'amant dclar de madame Chron. Madame Clairval fut trs-mcontente quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre celui de Valancourt, avec Emilie; mais sa conscience lui reprsenta qu'elle n'avait pas le droit de la punir des torts d'autrui. Madame Clairval, quoique femme du grand monde, tait moins familiarise que son amie avec la mthode de tirer sa flicit de la fortune et des hommages qu'elle attire, plutt que de son propre coeur. Emilie observa avec intrt l'ascendant que Montoni avait acquis sur madame Chron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son opinion sur cet Italien tait confirme par celle de Valancourt, qui avait toujours exprim son extrme aversion pour lui. Un matin qu'elle travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fracheur du printemps, dont le coloris se rpandait sur le paysage, Valancourt lui faisait la lecture, et posait souvent le livre pour se livrer la conversation. On vint lui dire que madame Chron la demandait l'instant; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l'air abattu de madame Chron et le genre recherch de sa parure.--Ma nice, dit-elle; et elle s'arrta avec un peu d'embarras. Je vous ai envoy chercher; Je... je... voulais vous voir. J'ai une nouvelle vous dire... de ce moment, vous devez considrer M. Montoni comme votre oncle; nous sommes maris de ce matin. Montoni prit possession du chteau avec la facilit d'un homme qui depuis longtemps le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l'avait singulirement servi, en rendant madame Chron les soins et les flatteries qu'elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine se plier; il eut un appartement au chteau, et fut obi des domestiques comme le matre l'tait lui-mme. Peu de jours aprs, madame Montoni, comme elle l'avait promis, donna un repas trs-magnifique une compagnie fort nombreuse. Valancourt s'y trouva; mais madame Clairval s'excusa d'en tre. Il y eut concert, bal et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvait examiner la dcoration de l'appartement sans se rappeler qu'elle tait faite pour d'autres ftes. Cependant il tchait de se consoler en pensant que sous peu de temps elle reviendrait sa destination. Toute la soire madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, silencieux, rserv, hautain mme, semblait fatigu de cette reprsentation et de la frivole socit qui en tait l'objet. Ce fut le premier et dernier repas donn l'occasion de ces noces. Montoni, que son caractre svre, son orgueil silencieux, empchaient d'animer ces ftes, tait pourtant trs-dispos les provoquer. Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui et plus de talents ou plus d'esprit que lui. Tout l'avantage, dans ces sortes de runions, tait donc toujours de son ct. Peu de semaines s'taient coules depuis ce mariage, quand madame Montoni fit part Emilie du projet qu'avait son mari de retourner en Italie, aussitt que les prparatifs du voyage seraient faits. Nous irons Venise, dit-elle; M. Montoni y possde une belle maison; nous irons ensuite son chteau en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air si srieux, mon enfant? vous qui aimez tant les pays romantiques et les belles vues, vous devriez tre ravie de ce voyage. --Est-ce que je dois en tre? dit Emilie avec autant d'motion que de surprise.--Oui, certainement, rpliqua sa tante; comment pouvez-vous vous imaginer que nous vous laissions ici? Ah! je vois que vous pensez au chevalier. Je ne crois pas qu'il soit instruit du voyage, mais il le saura srement bientt. M. Montoni est sorti pour en faire part madame Clairval, et lui annoncer que les noeuds proposs entre nos familles sont absolument rompus. L'insensibilit avec laquelle madame Montoni apprenait sa nice qu'on la sparait peut-tre pour toujours de l'homme qui elle allait s'unir pour la vie, ajouta encore au dsespoir o la jeta cette nouvelle. Quand elle put parler, elle demanda la cause d'un pareil changement envers Valancourt; et l'unique rponse qu'elle obtint, fut que Montoni avait dfendu ce mariage, attendu qu'Emilie pouvait prtendre de bien plus grands partis. Emilie tait trop afflige pour employer la reprsentation ou la prire. Quand, la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui manqua, et elle se retira dans sa chambre pour rflchir, si cela tait possible, un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une rflexion; mais celle qui se prsenta fut triste et terrible. Elle jugea que Montoni voulait disposer d'elle pour son propre avantage, et elle pensa que son ami Cavigni tait la personne pour laquelle il s'intressait. La perspective du voyage d'Italie devenait encore plus fcheuse, quand elle considrait la situation trouble de ce pays, dchir par des guerres civiles, en proie toutes factions, et dans lequel chaque chteau se trouvait expos l'invasion d'un parti oppos. Elle considra quelle personne sa destine allait tre commise, quelle distance elle allait tre de Valancourt. A cette ide, toute image s'vanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses penses. Elle passa quelques heures dans cet tat de trouble; et quand on l'avertit pour dner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni tait seule, et les rcusa. Emilie et sa tante parlrent peu pendant le repas. L'une tait absorbe dans sa douleur, l'autre gonfle de dpit, cause de l'absence inattendue de Montoni. Sa vanit tait pique de cette ngligence, et la jalousie l'alarmait surtout sur ce qu'elle regardait comme un engagement mystrieux. Quand on sortit de table, et qu'elles furent seules, Emilie reparla de Valancourt; mais sa tante, aussi insensible la piti qu'aux remords, devint presque furieuse de ce qu'on mettait en question son autorit et celle de Montoni. Emilie, qui avait vit avec sa douceur ordinaire une longue et dchirante conversation, la soutint et se retira chez elle tout en larmes. En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le pas: mais elle reconnut bientt la voix chrie de Valancourt. Emilie, mon Emilie! s'cria-t-il d'un ton qu'touffait l'impatience, mesure qu'il avanait et qu'il dcouvrait les traces du dsespoir dans les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous parle, dit-il; j'ai mille choses vous dire: conduisez-moi quelque part o nous puissions causer en libert. Vous tremblez! vous n'tes pas bien; laissez-moi vous conduire un sige. Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour l'entraner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui dit, avec un sourire languissant: Je suis dj mieux. Si vous voulez voir ma tante, elle est dans le salon.--C'est _ vous_ que je veux parler, mon Emilie, rpliqua Valancourt. Grand Dieu! en tes-vous dj ce point? Consentez-vous si facilement m'oublier? Cette salle ne nous convient point, j'y puis tre entendu. Je ne veux de vous qu'un quart d'heure d'attention.--Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.--J'tais assez malheureux en venant ici, s'cria Valancourt; ne comblez pas ma misre par cette froideur, par ce cruel refus. L'nergie avec laquelle il pronona ces mots la toucha jusqu'aux larmes; mais elle persista refuser de l'entendre, jusqu' ce qu'il et vu madame Montoni. O est son mari, o est-il, ce Montoni? dit Valancourt d'une voix altre. C'est lui que je dois parler. Emilie, effraye des consquences et de l'indignation qui tincelait dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'tait pas la maison, et le conjura de modrer son ressentiment. Aux accents entrecoups de sa voix, les yeux de Valancourt passrent l'instant de la fureur la tendresse. Vous tes mal, Emilie, dit-il; ils nous perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai os douter de votre tendresse. Emilie ne s'opposa plus ce qu'il la conduist dans un cabinet voisin. La manire dont il avait nomm Montoni lui avait donn de si vives alarmes sur le danger que lui-mme pouvait courir, qu'elle ne songea plus qu' prvenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il couta ses prires avec attention, et n'y rpondit qu'avec des regards de dsespoir et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et s'effora d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillit la troubla encore davantage. Emilie s'effora de le calmer par les assurances d'un attachement inviolable; elle lui reprsenta que dans un an environ elle serait majeure, et que son ge alors la ferait sortir de tutelle. Ces assurances consolaient peu Valancourt; il considrait qu'elle serait alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne cesserait pas avec leurs droits. Il s'effora pourtant d'en paratre satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante entra dans la chambre. Elle lana un coup d'oeil de reproche sur sa nice, qui se retira au mme instant, et un de mcontentement et de hauteur sur le malheureux Valancourt. --Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui dit-elle; je ne m'attendais pas vous revoir dans ma maison, aprs qu'on vous aurait inform que vos visites ne m'taient plus agrables. Je pensais encore moins que vous chercheriez voir clandestinement ma nice, et qu'elle consentirait vous recevoir. Valancourt, voyant qu'il tait ncessaire d'tablir la justification d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait t de demander un entretien Montoni. Il en expliqua le motif avec la modration que le sexe, plutt que le caractre de madame Montoni, pouvait exiger de lui. Ses prires furent reues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence et cd ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle sentait si bien la folie de sa premire condescendance, que, pour en prvenir le retour, elle remettait entirement cette affaire M. Montoni seul. L'loquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir l'indignit de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le remords. Elle sut mauvais gr Valancourt de l'avoir rduite cette situation pnible, et sa haine croissait avec la conscience de ses torts. L'horreur qu'il lui inspirait tait d'autant plus forte, que, sans l'accuser, il la forait de se convaincre elle-mme. Il ne lui laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel elle le considrait. A la fin, sa colre devint telle, que Valancourt se dcida sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans une rplique peu mesure. Madame Clairval s'en tenait au rle passif. Quand elle avait consenti au mariage de Valancourt, c'tait dans la croyance qu'Emilie hriterait de sa tante. Quand le mariage de cette dernire l'eut dsabuse de cet espoir, sa conscience l'empcha de rompre une union presque forme; mais sa bienveillance n'allait pas jusqu' faire une dmarche qui la dcidt entirement. La modration que lui avait recommande Emilie, et les promesses qu'il lui avait faites, arrtrent seules l'imptuosit de Valancourt, qui voulait courir chez Montoni, et demander avec fermet ce qu'on refusait ses prires. Il se borna renouveler ses sollicitations, et les appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la sienne. Plusieurs jours se passrent en reprsentations d'une part, et en inflexibilit de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la haine qui rsultait de ces deux sentiments, Montoni vitait soigneusement l'homme qu'il avait tant offens; il n'tait ni attendri par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frapp de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la fin, les lettres de Valancourt furent renvoyes sans tre ouvertes. Dans son premier dsespoir, il oublia toutes ses promesses, except celle d'viter la violence, et il se rendit au chteau, dtermin voir Montoni, tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'tait fait celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, on lui refusa positivement l'entre. Ne voulant pas engager une querelle avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un tat de frnsie. Il crivit Emilie ce qui s'tait pass, exprima sans restriction les angoisses de son coeur, et la conjura, puisqu'il ne restait que cette ressource, de le recevoir l'insu de Montoni. A peine eut-il envoy la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop fidle tableau de ses peines; il et donn la moiti du monde pour recouvrer son imprudente lettre. Emilie nanmoins fut prserve de la douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonn qu'on lui portt les lettres pour sa nice: elle lut celle-ci; elle vit avec colre la manire dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu. Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, pressait les prparatifs de ses gens, et terminait la hte tout ce qui pouvait lui rester faire. Il garda le plus profond silence sur les lettres o Valancourt, dsesprant d'obtenir plus, et modrant la passion qui l'avait fait sortir de la rgle, sollicitait seulement la permission de dire adieu Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle allait partir sous peu de jours, et qu'on avait dcid qu'il ne la verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il proposa Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livre madame Montoni, et la veille du dpart arriva sans que Valancourt et reu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernire entrevue. Cependant Emilie tait abme dans cette espce de stupeur o des malheurs subits et sans remde peuvent quelquefois plonger l'esprit. Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'tait accoutume longtemps le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie entire; elle n'avait pas une ide de bonheur laquelle son ide ne ft jointe. Quelle devait donc tre sa douleur au moment d'une sparation si prompte, peut-tre ternelle, et un loignement o les nouvelles de leur existence pourraient peine leur parvenir, et cela pour obir aux volonts d'un tranger, celles d'une personne qui rcemment encore provoquait leur mariage? Son agitation fut si forte, en rflchissant sur son tat et sur l'ide de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prte perdre ses sens. Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimt; elle vit la fentre, et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes au-dessous d'elle, l'invita essayer si ses mouvements et le grand air ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le chteau tait couch: Emilie descendit le grand escalier, traversa le vestibule, d'o un passage conduisait au jardin; elle avance doucement, ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'alle. Emilie marchait avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle croyait voir quelqu'un dans l'loignement, et craignait que ce ft un espion de madame Montoni. Cependant le dsir de revoir ce pavillon o elle avait pass tant de moments heureux avec Valancourt, o elle avait admir avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce patrie, ce dsir l'emporta sur la crainte d'tre observe: elle alla vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre qui terminait l'avenue. Quand elle fut aux marches, elle s'arrta pour un moment, et regarda autour d'elle. La distance o elle tait du chteau augmentait l'espce d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurit lui causaient; mais s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur la terrasse, dont le clair de lune dcouvrait l'tendue, et montrait le pavillon tout l'extrmit. Emilie s'approcha du pavillon et y entra. Tout coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix prs d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se rptant, elle distingua la voix chrie de Valancourt. C'tait lui, c'tait Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments l'motion leur ta la parole.--Emilie! dit enfin Valancourt en pressant sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec lequel il avait prononc son nom exprimait sa tendresse aussi bien que sa douleur. --O mon Emilie! reprit-il aprs une longue pause, je vous vois encore, j'entends encore le son de cette voix! j'ai err autour de ce lieu, de ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je suis venu ici aussitt aprs le coucher du soleil; je n'ai cess depuis de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonn tout espoir de vous voir; mais je ne pouvais me rsoudre m'arracher d'un lieu o j'tais si prs de vous; je serais probablement rest jusqu' l'aurore autour de ce chteau. Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre trangre! A quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles socits, de nouveaux amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on vous prparera de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne serez moi? Sa voix fut touffe par ses soupirs. --Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'prouve vienne d'une affection lgre et momentane? Vous le croyez? --Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! Emilie, qu'elles sont douces, qu'elles sont amres ces paroles! Je ne dois pas douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconsquence du vritable amour, il est toujours prt accueillir le soupon; lors mme que la raison le rprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle. A prsent je vous vois, prsent je vous tiens dans mes bras. Encore quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et l'imagination affaiblira votre image; j'couterai vos accents, et ma mmoire mme les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie la volont de ceux qui n'ont pas le droit de le dtruire, et qui ne peuvent y contribuer qu'en vous donnant moi? O Emilie! osez vous fier votre coeur; osez tre moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier l'instant; elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le suivrait l'glise des Augustins, o un prtre les attendrait pour les unir. Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle coutait une proposition que dictaient l'amour et le dsespoir, dans un moment o elle tait peine libre de la rejeter, quand son coeur tait attendri de la douleur d'une sparation qui pouvait tre ternelle, quand sa raison tait en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce silence encourageait les esprances de Valancourt. Parlez, mon Emilie, lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses joues taient glaces, ses sens taient prts dfaillir; cependant elle n'en perdit pas l'usage. Emilie, fort agite, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir du pavillon: ils se promenrent sur la terrasse, et Valancourt continua: Ce Montoni, j'ai entendu des bruits tranges son sujet. Etes-vous certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune est ce qu'elle parat tre? --Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je suis sre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et je vous prie de me dire ce que vous en savez. --Je le ferai srement, mais cette information est trs-imparfaite et trs-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui parlait quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et l'Italien disait que si c'tait celui qu'il imaginait, madame Chron ne se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec trs-peu de considration, mais en termes trs-gnraux, et donna quelques ouvertures sur son caractre, qui excitrent ma curiosit. Je hasardai quelques questions; il fut rserv dans ses rponses, et aprs avoir hsit quelque temps, il avoua que Montoni, d'aprs le bruit public, tait un homme perdu quant la fortune et la rputation. Il dit quelque chose d'un chteau que possde Montoni au milieu des Apennins, et de quelques circonstances relatives son premier genre de vie: je le pressai d'autant plus; mais le vif intrt que je mettais mes questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prire ne put le dterminer m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait allusion, ou m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si Montoni possdait un chteau dans les Apennins, cela semblait indiquer quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la tte, et fit un geste trs-significatif; mais il ne rpondit point. L'esprance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprs de lui fort longtemps: je revins plusieurs fois la charge, mais l'Italien s'enveloppa de la plus entire rserve. Il me dit que ce qu'il avait rapport n'tait que le rsultat d'un bruit vague; que la haine et la malignit forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait peu compter. Je fus contraint de renoncer en apprendre davantage, puisque l'Italien semblait alarm des consquences de son indiscrtion: il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet o l'incertitude est presque insupportable. Songez, mon Emilie, ce que je dois souffrir; je vous vois partir pour une terre trangre avec un homme d'un caractre aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne veux pas vous alarmer sans ncessit; il est possible, comme l'a dit l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et pourtant, Emilie, rflchissez encore avant que de vous confier lui. Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les raisons qui m'ont fait tout l'heure abandonner mes esprances, et renoncer au dsir de vous possder l'instant. Valancourt se promenait grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie, appuye sur la balustrade, s'abmait dans une profonde rverie. L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-tre elle ne l'aurait d, et renouvelait son combat intrieur. Nous avons peu de moments donner aux rcriminations et aux serments, dit Emilie en s'efforant de cacher son motion; si vous tes encore apprendre combien vous m'tes cher, et combien vous le serez ternellement mon coeur, aucune assurance de ma part ne saurait vous en convaincre. Ces derniers mots expirrent sur ses lvres, et ses larmes coulrent abondamment. Aprs quelques moments, elle se releva de cet abandon de tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on pourrait dans le chteau s'apercevoir de mon absence. Pensez moi, aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera toute ma consolation. --Penser vous! vous aimer! s'cria Valancourt. --Essayez de modrer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi, essayez-le pour l'amour de vous! Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis pas vous laisser dans cet tat. --Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacit: pourquoi nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au point du jour? --Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de pareils coups; vous me dchirez le coeur: mais jamais je ne consentirai cette mesure imprudente et prcipite. --Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas aussi prcipite. Il faut nous soumettre aux circonstances. --Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai dj ouvert mon coeur: mes forces sont puises. --Pardonnez-moi, Emilie; songez au dsordre de mon esprit en ce moment o je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai fait souffrir; je dsirerai vainement de vous voir, ne ft-ce qu'un seul instant, pour adoucir votre douleur. Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt la fin; je ne prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie la Providence. O mon Dieu, mon Dieu, protgez-la, bnissez-la! Il serra sa main contre son coeur. Emilie tomba presque sans vie sur son sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors commanda son dsespoir, essaya de la consoler et de lui rendre l'assurance. Mais elle paraissait hors d'tat de le comprendre, et un soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle n'tait pas vanouie. Il la soutenait en marchant lentement vers le chteau, pleurant et parlant toujours. Elle ne rpondait que par des soupirs. Arrivs enfin la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-mme; et, regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en s'arrtant. Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je me souviendrai de mille choses que j'avais vous dire. Valancourt encore la pressa contre son coeur, et l'y tint en silence en la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se sparrent. La pauvre amante se hta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais, hlas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus de le goter. CHAPITRE XIII. Les voitures furent de bonne heure la porte. Le fracas des domestiques qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirrent Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agit lui avait prsent toute la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle s'effora de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un mal imaginaire la certitude d'un mal rel. Les quipages tant enfin disposs, les voyageurs montrent en voiture. Emilie et laiss le chteau sans prouver un seul regret, si Valancourt n'et habit dans le voisinage. D'une petite minence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et les sommets irrguliers des Pyrnes qui s'levaient au loin sur l'horizon, et qu'clairait le soleil levant. Montagnes chries, disait-elle en elle-mme, que de temps s'coulera avant que je vous revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma misre! Oh! si je pouvais tre certaine que je reviendrai jamais, et que Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra, il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici! Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective avec les lointains prolongs, taient prs d'en ter la vue; mais les montagnes bleues se distinguaient encore travers le feuillage, et Emilie ne quitta pas la portire qu'elle ne les et absolument perdues de vue. Un autre objet s'empara bientt de son attention. Elle avait peine remarqu un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau rabattu, mais orn d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la voiture, et par la portire lui mit une lettre dans la main. Il s'effora de sourire travers le dsespoir qui se peignait sur son visage; ce sourire sembla imprim pour jamais dans l'me d'Emilie; elle s'lana la portire, et le vit sur un petit tertre, appuy contre de grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu' ce que l'loignement et effac ses traits et que la route, en tournant, l'et absolument prive de le voir. On s'arrta un chteau pour y prendre le signor Cavigni, et les voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie tait relgue, sans gards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde voiture. La prsence de cette fille l'empcha de lire la lettre de Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'motion qu'elle en recevrait l'observation de personne. Nanmoins, tel tait son dsir de savourer ce dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en rompre le cachet. Il est inutile de dire avec quelle motion Emilie attendit toute la soire le coucher du soleil: elle le vit dcliner sur des plaines perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que Valancourt habitait. Aprs ce moment, son esprit fut plus calme et plus rsign; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'tait pas encore sentie si tranquille. Pendant plusieurs jours les voyageurs traversrent le Languedoc; ils entrrent en Dauphin. Aprs quelque trajet dans les montagnes de cette province romantique, ils quittrent leurs voitures et commencrent monter les Alpes. Ici, des scnes si sublimes s'offrirent leurs yeux, que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces nouvelles, ces tonnantes images occuprent tel point Emilie, qu'elles cartrent quelquefois l'ide constante de Valancourt; plus souvent elles la rappelaient, elles ramenaient son souvenir la vue des Pyrnes, qu'ils avaient admires ensemble, et dont elle croyait alors que rien ne surpassait la beaut. Pendant les premiers jours de ce voyage travers les Alpes, la scne prsentait le mlange surprenant des dserts et des habitations, de la culture et des friches. Au bord d'effrayants prcipices, dans le creux de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on dcouvrait des villages, des clochers, des monastres. De verts pturages, de riches vignobles, nuanaient leurs teintes, au pied de rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se couronnaient de bruyres, ou ne montraient que des roches massives entasses les unes sur les autres, termines par des monceaux de neige, et d'o s'lanaient les torrents qui grondaient au fond de la valle. La neige n'tait pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cnis, que les voyageurs traversrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et la vaste plaine qu'entouraient ces rocs briss, se reprsenta facilement la beaut dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu. En descendant du ct de l'Italie, les prcipices devinrent plus effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux diffrentes poques du jour: ils rougissaient avec la lumire du matin, et s'enflammaient midi; le soir ils se revtaient de pourpre; les traces de l'homme ne se reconnaissaient qu' la simple flte du berger, au cor du chasseur, ou l'aspect d'un pont hardi jet sur le torrent pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif. Madame Montoni n'tait qu'effraye en regardant les prcipices au bord desquels les porteurs couraient avec autant de lgret que de vitesse, et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses craintes taient mles de tant de ravissement, d'admiration, d'tonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien prouv de semblable. Les porteurs s'arrtrent pour reprendre haleine, et les voyageurs s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelrent une dispute sur le passage d'Annibal travers les Alpes; Montoni prtendait qu'il tait entr par le mont Cnis, et Cavigni soutenait que c'tait par le mont Saint-Bernard. Cette contestation prsenta l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait d souffrir dans cette hardie et prilleuse aventure. Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait en imagination la magnificence des palais et la grandeur des chteaux dont elle allait se trouver matresse Venise et dans l'Apennin; elle se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient empche Toulouse de recevoir toutes les _beauts_ dont Montoni parlait avec plus de complaisance pour sa vanit que d'gards pour leur honneur ou de respect pour la vrit, madame Montoni projetait des concerts, quoiqu'elle n'aimt pas la musique; des _conversazioni_, quoiqu'elle n'et aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin surpasser par la splendeur de ses ftes et la richesse de ses livres, toute la noblesse de Venise. La rivire Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cnis, et qui se prcipitait de cascade en cascade travers les prcipices de la route, se ralentissait, sans cesser d'tre romantique, en se rapprochant des valles du Pimont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beaut d'une scne pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornes de bois et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en avait vus balancer leurs trsors sur les Alpes elles-mmes. Le gazon tait maill de fleurs printanires, de jaunes renoncules et de violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie et bien dsir devenir une paysanne du Pimont, habiter ces riantes chaumires ombrages d'arbres et appuyes sur les rochers; elle et voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la domination de Montoni. Le site actuel lui retraait souvent l'image de Valancourt; elle le voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la ferie qui l'environnait: elle le voyait errer dans la valle, s'arrter souvent pour admirer la scne, et dans le feu d'un potique enthousiasme s'lancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps, la distance qui devaient les sparer, quand elle pensait que chacun de ses pas ajoutait cette distance, son coeur se dchirait, et le paysage perdait tout son charme. Aprs avoir travers la Novalse, ils atteignirent, aprs le soleil couch, l'ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gard le passage des Alpes en Pimont. Depuis l'invention de l'artillerie, les hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles; mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, ses murailles, ses tours, les lumires qui en clairaient une partie, formaient pour Emilie un tableau fort intressant. On passa la nuit dans une auberge qui n'offrait pas de grandes ressources, mais l'apptit des voyageurs donnait une dlicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut l qu'Emilie entendit le premier chantillon d'une musique italienne sur le territoire italien. Assise, aprs souper, prs d'une petite fentre ouverte, elle observait l'effet du clair de lune sur les sommets irrguliers des montagnes; elle se rappela que, par une nuit semblable, elle s'tait une fois repose sur une roche des Pyrnes avec son pre et Valancourt. Elle entendit au-dessous d'elle les sons bien soutenus d'un violon; l'expression de cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres motions dans lesquelles elle tait plonge, la surprirent et l'enchantrent la fois. Cavigni, qui s'approcha de la fentre, sourit de sa surprise. Bon! lui dit-il, vous entendrez la mme chose peut-tre, dans toutes les auberges: c'est un des enfants de notre hte qui joue ainsi, je n'en doute pas. Emilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose: un chant mlodieux et plaintif l'entrana par degrs la rverie; les plaisanterie de Cavigni l'en tirrent dsagrablement; en mme temps Montoni ordonna de prparer les quipages de bonne heure, parce qu'il voulait dner Turin. CHAPITRE XIV. De trs-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche plaine qui s'tend des Alpes cette magnifique cit n'tait pas alors, comme aujourd'hui, ombrage d'une longue avenue. Des plantations d'oliviers, de mriers et de figuiers festonns de vignes ornaient le paysage, travers lequel l'imptueux Eridan s'lance des montagnes et se joint, Turin, aux eaux de l'humble rivire Doria. A mesure que nos voyageurs avanaient, les Alpes prenaient leurs yeux toute la majest de leur aspect. Les chanes s'levaient les unes au-dessus des autres dans une longue succession. Les plus hautes flches, couvertes de nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent s'lanaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrgulires cavits prsentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur au mouvement de la lumire et des ombres, et variaient tout moment, leurs tableaux. A l'Orient se dployaient les plaines de Lombardie; Turin levait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense horizon. En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittrent leurs chapeaux franais pour la cape italienne carlate brode d'or. Emilie fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin que Montoni prenait l'quipage d'un soldat pour traverser avec plus de scurit une contre inonde de troupes et saccage par tous les partis. On voyait dans ces belles plaines la dvastation de la guerre. L o les terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du spoliateur. Les vignes taient arraches des arbres qui les devaient soutenir; les olives taient foules aux pieds; les bosquets de mriers taient briss par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient consumer les hameaux et les villages. Emilie dtourna les yeux en soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs solitudes svres semblaient tre le sr asile d'un malheureux perscut. Les voyageurs remarquaient fort souvent des dtachements qui marchaient quelque distance, et ils prouvrent dans les petites auberges de la route l'extrme disette et les autres inconvnients qui sont la suite d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de craindre pour leur sret. Arrivs Milan, ils ne s'arrtrent ni pour considrer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathdrale, qu'on btissait encore. Au del de Milan, le pays portait le caractre d'un ravage plus affreux. Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos tait celui de la mort sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernires convulsions. Ce ne fut qu'aprs avoir quitt le Milanais que les voyageurs rencontrrent des troupes. La soire tait avance; ils aperurent une arme qui dfilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne avana sur une partie de la route que resserraient deux tertres levs. On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils avaient reus de leurs chefs; d'autres, spars de l'avant-garde, voltigeaient dans la plaine la droite de l'arme. En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes, les bannires, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnatre la petite arme que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il tait li avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un ct de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit lger de musique guerrire fut bientt entendu; il augmenta par degrs. Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le cliquetis des armes. Montoni, certain que c'tait la bande du clbre Utaldo, mit la tte la portire, et salua le gnral en agitant sa cape en l'air. Le chef rpondit de son pe, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse, accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine lui-mme arriva bientt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec Montoni, qu'il paraissait charm de revoir. Emilie comprit par leur conversation que c'tait une arme victorieuse qui s'en retournait dans ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient taient chargs des opulentes dpouilles de l'ennemi, des soldats blesss et des prisonniers qui seraient rachets la paix. Les chefs devaient se sparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs bandes dans leurs chteaux: La soire devait donc tre consacre au plaisir, en mmoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils allaient se faire. Utaldo dit Montoni que son arme allait camper pour la nuit prs d'un village un mille de l; il l'invita revenir sur ses pas, prendre part au festin, en assurant que les dames seraient trs-bien servies. Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vrone le soir mme; et, aprs quelques questions sur l'tat des environs de cette ville, il prit cong de cette troupe et partit. Les voyageurs marchrent sans interruption; mais ils n'arrivrent Vrone que longtemps aprs le soleil couch. Emilie n'en vit les dlicieux environs que le lendemain. Ils quittrent cette charmante ville de bonne heure, se rendirent Padoue, et s'embarqurent sur la Brenta pour gagner Venise. Ici la scne tait entirement change; ce n'taient plus ces vestiges de guerre rpandus dans les plaines du Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'lgance. Les bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beauts, agrments et richesses. Emilie considrait avec plaisir les maisons de campagne de la noblesse vnitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entoures de peupliers et de cyprs d'une hauteur majestueuse et d'une verdure anime; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait transport sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perptuel mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades s'puisaient dans leurs dcorations; et sur le soir, des groupes de danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses. Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes qui ces maisons de campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une lgre esquisse de leurs caractres. Emilie se divertissait quelquefois l'entendre; mais sa gaiet ne faisait plus sur madame Montoni le mme effet qu'autrefois; elle tait souvent srieuse, et Montoni gardait sa rserve ordinaire. Rien n'gala l'tonnement d'Emilie en dcouvrant Venise, ses lots, ses palais, ses tours, qui tous ensemble s'levaient de la mer, et rflchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes leves du Frioul, qui bornent au nord la mer Adriatique, une teinte lgre de safran. Les portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc taient revtus des riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands traits de cette ville se dessinaient avec plus de dtail. Ses terrasses, surmontes d'difices ariens et pourtant majestueux, clairs comme ils l'taient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutt tires de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une main mortelle. Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'tendit graduellement sur les flots et sur les montagnes; elle teignit les derniers feux qui doraient leurs sommets, et le violet mlancolique du soir s'tendit comme un voile. Qu'elle tait profonde, qu'elle tait belle, la tranquillit qui enveloppait la scne! La nature semblait dans le repos. Les plus douces motions de l'me taient les seules qui s'veillassent. Les yeux d'Emilie se remplissaient de larmes; elle prouvait les lans d'une dvotion sublime, en levant ses regards vers la vote des cieux, tandis qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle coutait dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons paraissaient flotter sur les airs. La barque avanait d'un mouvement si doux qu' peine pouvait-on la sentir; et la brillante cit semblait s'approcher elle-mme pour recevoir les trangers. On distingua alors une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une douce et langoureuse romance. Le pathtique de son expression, qui semblait tantt celle d'un amour passionn, et tantt l'accent plaintif d'une douleur sans esprance, annonait bien que le sentiment qui la dictait n'tait pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant Valancourt, certainement ce chant-l part du coeur! Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosit. Le crpuscule obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant, quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un choeur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il tait si doux! si solennel! c'tait comme l'hymne des anges descendant au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on et dit que le choeur sacr remontait au ciel. Le calme profond qui succda tait aussi expressif que les chants qui avaient cess; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais enfin un soupir gnral sembla tirer tout le monde d'une sorte d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps l'aimable tristesse qui s'tait empare de ses esprits; mais le spectacle riant et tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rverie. La lune son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les portiques illumins, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient, et laissait voir les socits nombreuses dont les pas lgers, les douces guitares, les voix plus douces encore se mlaient confusment. La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa prs de la barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesur des rames sur les flots cumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait, coutait, et se croyait au temple des fes. Madame Montoni mme prouvait du plaisir. Montoni se flicitait d'tre enfin de retour Venise: il l'appelait _la premire ville du monde_, et Cavigni tait plus smillant et plus anim qu' l'ordinaire. La barque passa sur le grand canal o la maison de Montoni tait situe. En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio dployrent aux yeux d'Emilie un genre de beaut et de grandeur dont son imagination mme n'avait pu se former l'ide. L'air n'tait agit que par des sons doux, que rptaient les chos du canal; et des groupes de masques dansant au clair de lune ralisaient les brillantes fictions de la ferie. La barque s'arrta devant le portique d'une grande maison, et les voyageurs dbarqurent. La terrasse les conduisit, par un escalier de marbre, dans un salon dont la magnificence tonna Emilie. Les murs et les lambris taient orns de peintures fresque. Des lampes d'argent, suspendues des chanes de mme mtal, illuminaient l'appartement. Le plancher tait couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs. La draperie des jalousies tait de soie vert ple, brode d'or, enrichie de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie, frappe du caractre sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe et l'lgance de son ameublement. Elle se rappelait avec tonnement qu'on l'avait reprsent comme un homme ruin. Ah! se disait-elle, si Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il serait convaincu de la fausset des rapports! Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et contrari, n'eut pas mme la civilit de la saluer et de la complimenter son entre dans la maison. A peine arriv, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour prendre part aux plaisirs de la soire. Madame Montoni devint alors et srieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'effora de l'gayer; mais la rflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni l'humeur, et ses rponses en furent tellement remplies, qu'Emilie renonant au projet de la distraire, alla se placer la fentre pour jouir elle-mme d'un spectacle si nouveau et si charmant. Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mmes avec beaucoup de lgret, de grce et de gaiet. Aprs ceux-ci vinrent des masques: les uns taient en gondoliers, d'autres en mntriers; ils chantaient en parties, accompagns de peu d'instruments. Ils s'arrtrent quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea et fit place la douce mlancolie de Ptrarque; la magie de ses douloureux accents tait encore soutenue d'une musique et d'une expression italienne, et le clair de lune mettait le comble cet enchantement. Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en silence, et son imagination la ramenait en France auprs de Valancourt; elle vit avec regret s'loigner les musiciens, et son attention les suivit jusqu' ce que toute l'harmonie se ft successivement vanouie dans les airs. Emilie resta plonge dans une tranquillit pensive. D'autres sons bientt la rendirent encore attentive: c'tait une majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et s'avana sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une espce de procession qui flottait sur la surface des eaux; mesure qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mlrent. Bientt aprs les dits fabuleuses de la ville semblrent s'lever des eaux. Neptune, avec Venise son pouse, s'avanait sur la plaine liquide, entour des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de ce spectacle semblait avoir subitement ralis toutes les visions des potes; les riantes images dont l'me d'Emilie se trouvait remplie, s'y conservrent encore longtemps aprs que la troupe se fut coule. Aprs le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas. Si Emilie avait admir la magnificence du salon, elle ne fut pas moins surprise en observant l'air nu et dgrad de tous les appartements qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de grandes pices dont le dlabrement indiquait assez qu'elles n'taient pas occupes depuis longtemps: c'taient, sur quelques murailles, les lambeaux fans d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques peintures fresque presque enleves par l'humidit, et dont les couleurs et le dessin taient presque entirement effacs. A la fin, elle atteignit sa chambre, spacieuse, leve, dgarnie comme le reste; elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de sombres ides, mais la vue de la mer les dissipa. CHAPITRE XV. Montoni et son compagnon n'taient pas de retour la maison, quand l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se dispersrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni avait t occup ailleurs, son me tait peu susceptible de volupt frivole. Il se plaisait dans le dveloppement des passions nergiques; les difficults, les temptes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimaient tous les ressorts de son me, et lui procuraient les seules jouissances dont il ft capable. Sans un extrme intrt, la vie n'tait pour lui qu'un sommeil. Quand un intrt rel lui manquait, il s'en formait d'artificiels, jusqu' ce que, l'habitude venant les dnaturer, ils cessassent d'tre fictifs: tel tait l'amour du jeu. Il ne s'y tait d'abord livr que pour se tirer de l'inaction et de la langueur, et il y avait persist avec toute l'ardeur d'une passion opinitre. C'est jouer qu'il avait pass la nuit avec Cavigni, dans une socit de jeunes gens qui avaient plus d'cus que d'aeux, et plus de vices encore que d'argent. Montoni mprisait la plupart de ces gens, plutt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus habiles, et Montoni les admettait son intimit; mais encore conservait-il leur gard cet air hautain et dcid qui commande la soumission aux esprits lches ou timides, et qui excite la haine et la fiert des esprits levs. Il avait donc de nombreux et de mortels ennemis; mais l'anciennet de leur haine tait la preuve de sa puissance; et, comme la puissance tait son unique but, il tait plus glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui tmoigner. Il ddaignait un sentiment aussi modr que celui de l'estime, et se serait mpris lui-mme s'il s'tait cru capable de s'en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait taient les signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractre gai, des passions vives; il tait d'une dissipation, d'une extravagance sans bornes; mais d'ailleurs gnreux, brave et confiant. Orsino, rserv, hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel tait cruel et souponneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance ne lui laissait point de repos. Pntrant, fcond en ressources, patient, constant dans sa persvrance, il savait matriser ses traits et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, taient presque les seules qu'il connt; peu de considrations avaient le pouvoir de l'arrter, peu d'obstacles pouvaient luder la profondeur de ses stratagmes. Cet homme tait surtout le favori de Montoni. Verezzi ne manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait esclave des passions opposes. Il tait gai, voluptueux, entreprenant; il n'avait nanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil gosme tait l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, ptulant dans ses esprances, le premier press d'entreprendre et d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux, imptueux, rvolt contre toute espce de subordination; et ceux pourtant qui connaissaient fond son caractre et qui savaient diriger ses passions, le menaient comme un enfant. Tels taient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit sa table, ds le lendemain de son arrive Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vnitien, appel le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni prsenta sa femme comme une personne d'un mrite distingu. Elle tait venue le matin, pour la fliciter de son arrive, et on l'avait invite dner. [Illustration: Morano.] Madame Montoni reut de trs-mauvaise grce les compliments des signors. Il suffisait, pour lui dplaire, qu'ils fussent les amis de son poux; elle les hassait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribu le retenir dehors toute la nuit prcdente. Enfin elle leur portait envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni, elle supposait qu'il prfrait leur socit la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait tout le reste; son maintien, ses manires ddaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n'avait pas encore adopt le costume vnitien), contrastaient fortement avec la beaut, la modestie, la douceur, la simplicit de sa nice. Emilie observait avec plus d'attention que de plaisir la socit qui l'entourait: la beaut, nanmoins, les grces sduisantes de la signora Livona, l'attirrent involontairement; la douceur de ses accents, son air de complaisance, rveillrent dans le coeur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis longtemps. Pour profiter de la fracheur de la soire, toute la compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait l'occident; les dernires teintes semblaient se dgrader avec lenteur, tandis que le bleu fonc de la vote cleste commenait briller d'toiles. Emilie se livrait des motions aussi douces qu'elles taient srieuses; le calme de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y peindre, un nouveau ciel, des toiles rptes dans les flots, l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avance, qu'interrompaient seulement le battement d'une vague et les sons imparfaits d'une musique loigne; tout levait ses penses. Des larmes s'chappaient de ses yeux; les rayons de la lune, qui prenaient plus de force mesure que les ombres s'tendaient, jetaient alors sur elle leur clat argentin. A demi couverte d'un voile noir, sa figure en recevait une inimitable douceur. Le comte Morano, assis prs d'Emilie, et, qui l'avait considre en silence, prit tout coup son luth; il en toucha les cordes en chantant d'une voix flatteuse un rondeau plein de mlancolie. Quand il eut fini, il donna le luth Emilie. En s'accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de got et de simplicit; mais ce chant qu'elle aimait ramena vivement son imagination des souvenirs affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lvres, et les cordes du luth ne rsonnrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l'motion qui l'avait trahie, elle passa subitement une chanson si gaie, si lgre, que des pas de danse semblaient rpondre toutes les notes. _Bravissimo!_ s'cria son auditoire; et l'air fut redemand. Au milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empresss; ils duraient encore quand Emilie passa le luth la signora Livona, qui s'en servit avec tout le got italien. Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantrent ensuite des _canzonnettes_, accompagns de deux luths et de quelques autres instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degr; elles se relevaient aprs une pause: les instruments reprenaient successivement, et le choeur gnral faisait retentir les airs. Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, rflchissait au moyen de se dgager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de grand coeur; mais le comte et tous les autres s'y opposrent avec vivacit. Montoni mditait de nouveau comment il pourrait se dispenser d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide, et qui revenait Venise, passrent ct du sien. Sans se tourmenter plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la premire fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa prsence comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait craindre. Il prit terre la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs. Le comte avait secrtement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni: il avait demand sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s'approchaient, et qui, placs au bord de leur bateau, troublaient avec leurs rames les flots d'argent o se peignait la lune: bientt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante partit; l'instant mme les bateaux se rencontrrent, les gondoliers les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa gondole, que dcoraient des ornements du meilleur got. Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mlodie charmante; le comte, assis prs d'Emilie, n'tait occup que d'elle, et lui prodiguait d'une belle voix, mais passionne, des compliments dont le sens n'tait pas douteux; pour les viter, elle entretenait la signora Livona, et prenait avec le comte une rserve imposante, mais trop douce pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie; il ne pouvait parler qu' elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie avec embarras: elle ne dsirait rien tant que de retourner Venise. Ils prirent terre la place Saint-Marc; la beaut de la nuit dtermina madame Montoni agrer les propositions du comte de parcourir la promenade avant que d'aller souper son casin avec le reste de la socit. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie, c'tait la nouveaut de tout ce qui l'entourait, les ornements des palais et le tumulte des mascarades. Enfin ils se rendirent au casin; il tait orn dans le meilleur got, un souper splendide y tait prpar: mais ici la rserve d'Emilie fit comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui tait ncessaire: la condescendance qu'elle lui avait dj montre l'empchait de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement flatte de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie; avant la fin de la soire, le comte avait toute son estime. S'adressait-il madame Montoni? son visage morose s'panouissait, elle souriait toutes ses paroles, agrait toutes ses propositions; il l'invita avec la socit prendre le caf dans sa loge, l'opra, le jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupe que de trouver une excuse qui l'en dispenst. Il tait tard avant que la gondole ft demande: la surprise d'Emilie fut extrme quand, la sortie du casin, elle vit le soleil s'lever des flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fracheur du vent de mer la ranima, et elle aurait mme quitt la place avec regret, sans la prsence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque chez elles. L, elles apprirent que Montoni n'tait point encore rentr: sa femme rentra dans son appartement, et dlivra Emilie de l'ennui de sa compagnie. Montoni revint tard, il tait en fureur; il avait fait une perte considrable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulirement Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le sujet de la confrence lui avait t peu agrable. Madame Montoni, qui tout le jour avait gard le silence du mcontentement, reut vers le soir quelques Vnitiennes dont les douces manires avaient enchant Emilie. Ces dames avaient un grand air d'aisance, de bienveillance avec les trangers; il semblait qu'elles les connussent depuis longtemps; leur conversation tait tour tour tendre, sentimentale, smillante. Madame Montoni mme, qui n'avait aucun attrait pour ce genre d'entretien, et dont la scheresse et l'gosme contrastaient souvent l'excs avec leur extrme politesse, madame Montoni ne put tre insensible leurs charmes. Cavigni rejoignit les dames dans la soire. Montoni avait d'autres engagements. Elles s'embarqurent dans la gondole pour se rendre la place Saint-Marc, o l'affluence tait aussi considrable que la veille. Aprs une courte promenade, on s'assit la porte d'un casin; et pendant que Cavigni se faisait apporter du caf et des glaces, le comte Morano arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui, joint ses attentions continuelles de la veille, l'obligrent le recevoir avec la plus timide rserve. Il tait prs de minuit lorsqu'on se rendit l'opra. Emilie, en y entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins blouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du sublime de la nature. Son coeur n'tait pas mu; des larmes d'admiration ne s'chapprent pas de ses yeux comme la vue d'un ocan immense et de la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scne use qui s'offrait ses regards. Plusieurs semaines s'coulrent dans le cours des visites ordinaires. Emilie s'amusait considrer un thtre et des moeurs aussi opposes ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop frquemment pour sa tranquillit. Ses grces, sa figure, ses agrments, qui faisaient l'admiration gnrale, eussent peut-tre attir aussi celle d'Emilie, si son coeur n'et t rempli de Valancourt. Peut-tre encore et-il fallu qu'il et mis plus de modration dans ses poursuites. Quelques traits de son caractre qu'il dcouvrit dans sa perscution, indisposrent Emilie sur tout le reste, et la prvinrent contre ses meilleures qualits. Bientt aprs son arrive Venise, Montoni reut un paquet de M. Quesnel. Il annonait la mort de l'oncle de sa femme, sa maison de la Brenta, et le projet qu'il avait form de venir promptement prendre possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son partage. Cet oncle tait frre de la mre de madame Quesnel. Montoni lui tait parent du ct de son pre; et quoiqu'il n'et rien prtendre sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette nouvelle excitait dans son coeur. Emilie avait observ que, depuis son dpart de France, Montoni n'avait pas mme conserv d'gards pour sa tante: d'abord, il l'avait nglige; maintenant, il ne lui montrait que de l'loignement et de l'humeur. Elle n'avait jamais suppos que les dfauts de sa tante eussent chapp au discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mrit son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait t extrme; mais le choix tant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi ouvertement lui tmoigner son mpris. Montoni, attir par l'apparente richesse de madame Chron, se trouva singulirement dchu de ses esprances. Sduit par les ruses qu'elle avait mises en oeuvre tant qu'elle l'avait cru ncessaire, il s'tait vu duper dans une affaire o lui-mme il avait voulu tromper. Il avait t jou par les finesses d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait avoir sacrifi son orgueil et sa libert, sans se prserver de la ruine dsastreuse suspendue sur sa tte. Madame Montoni avait plac sur elle-mme la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'tait empar du reste; et quoique la somme qu'il en avait ralise ft infrieure son attente comme ses besoins, il avait emport cet argent Venise, pour en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort. Les ouvertures qu'on avait faites Valancourt sur le caractre et la position de Montoni, n'taient que trop exactes. C'tait au temps, c'tait aux occasions dvoiler le mystre. Madame Montoni n'tait pas de caractre souffrir une injure avec douceur, encore moins la ressentir avec dignit. Son orgueil exaspr se dployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit troit ou tout au moins fort mal rgl. Elle ne voulait pas mme reconnatre que sa duplicit avait en quelque sorte provoqu un pareil mpris. Elle persista croire qu'elle seule tait plaindre, et que Montoni tait seul blmer. Peu capable de saisir quelque ide morale d'obligation, elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait son gard. Sa vanit souffrait dj cruellement du mpris ouvert de son poux; il lui restait souffrir davantage en dcouvrant l'tat de ses biens. Le dsordre de sa maison apprenait une partie de la vrit aux personnes sans passion; mais celles qui voulaient trs-dcidment ne croire que selon leurs dsirs, taient tout fait aveugles. Madame Montoni ne se croyait gure moins qu'une princesse, tant souveraine d'un palais Venise et d'un chteau dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait d'aller pour quelques semaines son chteau d'Udolphe. Il voulait en examiner l'tat et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux ans il n'en avait pas approch, et que le chteau tait abandonn aux soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant. Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des ides nouvelles et quelque intervalle aux assiduits de Morano. D'ailleurs, la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de Valancourt, pour se livrer la mlancolie en se peignant son image, pour se retracer les environs de la valle que sanctifiait la mmoire de ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait taient plus doux son coeur que toute la magnificence des assembles. Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de l'empressement. Il dclara sa passion Emilie, et fit ses propositions Montoni, qui les agra en dpit des refus d'Emilie. Encourag par Montoni, et surtout par une aveugle vanit, le comte ne dsespra point de son succs. Emilie fut surprise et vivement offense de sa persvrance. Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dnait habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie. Une seconde lettre de M. Quesnel annona son arrive et celle de sa femme Miarenti: elle contenait quelques dtails sur le heureux hasard qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation pour Montoni, son pouse et sa nice, de le visiter dans sa nouvelle possession. Emilie reut, peu prs dans le mme temps, une lettre bien plus intressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son coeur. Valancourt esprant qu'elle pouvait tre encore Venise, avait hasard une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses inquitudes et de sa constance. Il avait langui Toulouse encore quelque temps aprs son dpart; il y avait got le plaisir d'errer dans tous les lieux o elle avait eu l'habitude de se trouver; il en tait parti pour se rendre au chteau de son frre, dans le voisinage de la valle. Il ajoutait: Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas rejoindre mon rgiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage pour m'loigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le voisinage de la valle est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps Estuvire. Dans une autre partie de la lettre, il crivait: Vous devez voir que ma lettre est date de plusieurs jours diffrents. Regardez ces premires lignes, et vous verrez que je les crivis bientt aprs votre dpart de France. Je viens d'apprendre une circonstance qui dtruit la fois toutes mes illusions. Elle me rsigne la ncessit de rejoindre mon rgiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chris o je vous trouvais en pense. La valle est loue. J'ai lieu de croire que c'est votre insu, d'aprs ce que Thrse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter le service de sa chre matresse et le chteau o elle avait pass tant d'annes heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M. Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-mme tout ce qui va se passer ici. Thrse m'apprit qu'elle avait reu une lettre de lui. Il lui annonait que le chteau tait lou; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et qu'elle et dloger dans la semaine o elle recevrait cette nouvelle. Cette lettre fit verser bien des larmes Emilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effac son image. Cette lettre tait remplie de choses qui la touchrent. Avec quelle sensibilit Valancourt racontait ses visites la valle, rendait compte des motions dlicates que ce lieu rveillait en lui! Elle eut bien de la peine se distraire de Valancourt. Quant l'avis qu'il lui donnait sur la valle, elle tait surprise et blesse que M. Quesnel eut lou son habitation sans daigner mme la consulter. Ce procd montrait assez quel point il croyait son autorit absolue, et ses pouvoirs illimits dans le maniement de ses affaires. Emilie pleurait amrement en faisant ces rflexions. Elle chercha ce qu'elle pouvait faire pour Thrse, comment elle s'expliquerait ce sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son me glace ne sentt rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres Montoni, M. Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientt Montoni lui en fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutait pas qu'il n'et lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative son opration de la valle; elle s'y rendit promptement. Il tait seul. J'crivais M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une rponse la lettre que j'en ai reue dernirement. Je dsirais vous entretenir sur un article de cette lettre. --Je dsirais aussi, monsieur, vous entretenir ce sujet, rpondit Emilie. --C'est une chose trs-intressante pour vous, reprit Montoni; vous la voyez, sans doute, sous le mme rapport que moi; car on ne peut l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection fonde sur _le sentiment_, comme on l'appelle, doit cder des considrations d'un avantage plus solide. --En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les considrations d'humanit doivent entrer aussi dans le calcul; mais je crains qu'il ne soit trop tard pour dlibrer sur ce plan, et je regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter. --Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez la raison et la ncessit, sans vous livrer des plaintes inutiles. J'applaudis singulirement cette conduite; elle annonce une force d'me dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques annes de plus, vous reconnatrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du _sentiment_; vous les regarderez comme des lisires d'enfance qu'il faudrait briser en sortant de nourrice. Je n'ai pas ferm ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement: vous le verrez bientt. Mon intention est de vous mener Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire. Emilie crivit sur le dos du papier les lignes suivantes: Il est prsent inutile, monsieur, de vous prsenter des observations sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous crit. J'aurais pu dsirer qu'on et conclu l'affaire moins prcipitamment; cela m'aurait donn du temps pour vaincre ce que le signor appelle des _prjugs_, et dont le poids accable mon coeur. Puisque la chose est faite, je m'y soumets; mais, malgr ma soumission, j'ai bien des choses dire sur d'autres points relatifs au mme sujet, et je les rserve pour le moment o j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thrse, en considration, monsieur, de votre nice affectionne EMILIE SAINT-AUBERT. Montoni sourit ironiquement ce qu'avait crit Emilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commena une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularits de son voyage et son arrive Venise. Elle y dcrivait les scnes les plus frappantes de son passage des Alpes, ses motions la premire vue de l'Italie, les moeurs et le caractre du peuple qui l'entourait, et quelques dtails sur la conduite de Montoni. Elle vita de nommer le comte Morano; elle parla bien moins encore de la dclaration qu'il avait faite; elle savait combien le vritable amour est prompt s'effrayer. Le jour suivant, le comte dna chez Montoni; il tait d'une rare gaiet. Emilie remarqua, dans ses manires avec elle, un air de confiance et de joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'effora de le rprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y russit pas. Il parut pier l'occasion de l'entretenir sans tmoins; mais Emilie lui rpliqua toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas dire tout haut. Sur le soir, madame Montoni et sa socit allrent se promener sur la mer; le comte en conduisant Emilie son _zendaletto_, porta sa main jusqu' ses lvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait daign lui montrer. Emilie, surprise et mcontente, se hta de retirer sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit la livre que c'tait le _zendaletto_ du comte, et que le reste de la socit, s'tant arrt dans les gondoles, tait au moment de partir, elle rsolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trve aux sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au _zendaletto_; Emilie priait tout bas Montoni de considrer l'inconvenance de cette dmarche. --Ce caprice est intolrable, dit-il, et je n'y cderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance. De ce moment, l'loignement d'Emilie pour le comte devint une sorte d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la poursuivre en dpit de son refus, l'indiffrence qu'il tmoignait pour son opinion particulire, tant que Montoni favoriserait ses prtentions, tout se runissait pour augmenter l'excessive rpugnance qu'elle n'avait jamais cess de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mcontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un ct, Morano se plaa de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers prparaient leurs rames. Emilie frmissait de l'entretien qui suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par quelques paroles oiseuses, dessein de prvenir les beaux discours de l'un et les reproches de l'autre. --J'tais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnaissance que j'ai de vos bonts; mais je dois aussi des remercments au signor Montoni, qui m'a procur l'occasion que je dsirais si vivement. Emilie regarda le comte avec un mlange de surprise et de mcontentement. --Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment dlicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexits du doute, et dmentir, par vos regards, la faveur de vos dernires dclarations? Vous ne pouvez douter de ma sincrit, de toute l'ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus longtemps dguiser vos sentiments. --Si je les avais jamais dguiss, monsieur, reprit Emilie aprs avoir recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus longtemps. J'avais espr que vous m'pargneriez la ncessit de les dclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester, et pour la dernire fois, que votre persvrance vous prive mme de l'estime dont j'tais dispose vous croire digne. --Pour le coup, s'cria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu des caprices dans les femmes, mais... Observez, mademoiselle Emilie, que si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai point de jouet vos capricieuses incertitudes. On vous propose une alliance dont toute famille se trouverait honore: la vtre n'est pas noble, souvenez-vous-en; vous avez rsist longtemps mes remontrances, mon honneur est maintenant engag; je n'entends pas souffrir qu'on y porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plat, dans la dclaration que vous m'avez charg de faire au comte. --Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit Emilie; mes rponses sur ce sujet ont t constamment les mmes; il est indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti, monsieur, vous charger de mes rponses, c'est un honneur que je ne sollicitais pas: j'ai dclar moi-mme au comte Morano ainsi qu' vous, monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me faire, et je le rpte. Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mle d'indignation.--Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin. Nierez-vous vos propres mots, madame? --Une telle question ne mrite point de rponse, monsieur, reprit Emilie en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de l'avoir faite. --Rpondez catgoriquement, rpliqua Montoni, dont la voix s'levait avec une nouvelle vhmence. Voulez-vous nier vos propres mots? voulez-vous nier que tout l'heure vous avez reconnu qu'il tait trop tard pour chapper vos engagements; que vous avez accept la main du comte? voulez-vous le nier? --Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien exprim de semblable. --Nierez-vous, ce que vous avez crit M. Quesnel, votre oncle? Si vous le faites, votre criture portera tmoignage contre vous. Qu'avez-vous dire maintenant? continua Montoni, se prvalant du silence et de la confusion d'Emilie. --Je m'aperois, monsieur, que vous tes dans une grande erreur, et que j'ai moi-mme t trompe. --Plus de duplicit, je vous en prie. Soyez franche et sincre, si cela se peut. --Je l'ai toujours t, monsieur, et je n'ai srement aucun mrite cela. Je n'ai rien dissimuler. --Qu'est-ce donc que cela? s'cria Morano avec motion. --Suspendez votre jugement, comte, rpliqua Montoni; les ides d'une femme sont impntrables. A prsent, madame, venons l'explication... --Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au moment o vous paratrez plus dispos la confiance; tout ce que je dirais en ce moment ne servirait qu' m'exposer l'insulte. --Une explication, je vous prie, dit Morano. --Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons. --Souffrez que je vous conduise un claircissement en vous faisant une question. --Mille, si cela vous plat, dit Montoni ddaigneusement. --Quel tait le sujet de votre lettre M. Quesnel? --Eh! que pouvait-il tre? L'offre honorable du comte Morano. --Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux tromps trangement. --Nous nous sommes aussi mpris, je le suppose, dit Montoni, dans la conversation qui prcda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous tes ingnieuse faire natre un malentendu. Emilie tchait de retenir ses larmes et de rpondre avec fermet.--Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entirement, ou de garder un silence absolu. --Montoni, s'cria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est vident que vous n'y pouvez rien. --Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas. --Il est impossible, madame, que j'touffe une passion qui fait le charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et de la force et de la constance de ma passion, votre coeur se flchira la piti, et peut-tre au repentir. Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, dcouvrit le trouble et les agitations de son me. --C'en est trop, s'cria soudain le comte. Signor Montoni, vous m'abusez, et c'est vous que je demande explication. --A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni. --Vous m'avez tromp, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence du mauvais succs de vos projets. Montoni sourit ddaigneusement. Emilie, pouvante des suites que cette dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle expliqua le sujet de la mprise; elle dclara qu'elle n'avait entendu consulter Montoni que sur la location de la valle. Elle conclut en le priant d'crire sur-le-champ M. Quesnel, et de rparer cette erreur. Le comte Morano se contenait peine; nanmoins, tandis qu'elle parlait, l'attention de l'un et de l'autre tait captive par ses discours; et son effroi peu prs calm, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on revnt Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se rendit sa demande. Emilie, console par la perspective de quelque repos, employa ses soins conciliants prvenir toute explosion entre deux personnes qui venaient de la perscuter, et mme de l'insulter sans mnagement. Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les chansons et les rires qui rsonnaient sur le grand canal. Le _zendaletto_ s'arrta sous la maison de Montoni; le comte conduisit Emilie dans une salle o Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque chose voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant l'effort d'Emilie pour la dgager des siennes; il lui souhaita le bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'tait pas douteuse, et retourna au _zendaletto_, accompagn de Montoni. Emilie, dans son appartement, considra avec une extrme inquitude la conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persvrance impudente de Morano, et sa triste situation elle-mme, loin de ses amis et de sa patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il tait retenu loin d'elle par son service; mais c'tait au moins une consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui partageait ses peines, et dont les voeux ne tendaient qu' l'en dlivrer. Elle rsolut nanmoins de ne pas lui causer une douleur inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejet le jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas jusqu' la faire repentir d'avoir cout le dsintressement et la dlicatesse, et d'avoir refus la proposition d'un mariage clandestin. Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. Elle tait dcide lui peindre sa dtresse, et le prier de permettre qu'elle l'accompagnt, lui et madame Quesnel, leur retour en France. Elle se souvint tout coup que la valle, sa demeure chrie, son unique asile, ne serait plus elle de longtemps. Ses larmes coulrent abondamment: elle craignit de trouver peu de piti dans un homme comme M. Quesnel, qui disposait de sa proprit sans daigner mme la consulter, et congdiait une servante ge et fidle, qu'il laissait sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il ft certain qu'elle n'avait plus de maison en France, et qu'elle s'y connt peu d'amis, elle voulait y retourner, et se drober, s'il lui tait possible, la domination de Montoni; sa tyrannie envers elle, sa duret envers les autres, lui paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le dsir d'habiter avec son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, l'gard de son pre et d'elle-mme, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que changer d'oppresseurs. La conduite de Montoni, dans sa lettre M. Quesnel, lui paraissait singulirement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir t tromp; mais elle craignait qu'il ne persistt volontairement dans son erreur pour l'intimider, la plier ses dsirs, et la forcer d'pouser le comte. Que cela ft ou non, elle n'en tait pas moins empresse de s'expliquer avec M. Quesnel: elle considrait sa prochaine visite avec un mlange d'impatience, d'esprance et de crainte. Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'et pas joint les autres gondoles, et qu'elle et repris si brusquement la route de Venise. Emilie raconta tout ce qui s'tait pass; elle exprima son chagrin de la mprise arrive entre elle et Montoni, et pria sa tante d'interposer ses bons offices pour qu'il donnt enfin au comte un refus dcisif et formel; mais elle s'aperut bientt que madame Montoni n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commenc celui-ci. --Je n'ai pas la prtention, ma nice, de rien comprendre ce fatras de beaux sentiments; vous en avez la gloire vous toute seule: mais je voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la merveilleuse sagesse de mpriser votre bonheur. --Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous accorderez, madame, que nos ides peuvent diffrer quant au bonheur. Je ne doute pas que vous ne dsiriez le mien; mais je crains que vous ne vous trompiez dans les moyens de me le procurer. --Je ne me vante point, ma nice, d'une ducation aussi savante que celle qu'il a plu votre pre de vous donner. Je ne me pique point de comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du sens commun. Il et t fort heureux, pour votre pre et pour vous, qu'il ft entr pour quelque chose dans ses recherches. Emilie, vivement offense de pareilles rflexions sur la mmoire de son pre, mprisa ce discours, comme il mritait de l'tre. Durant le peu de jours qui s'coulrent entre cette conversation et le dpart pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'tonnait beaucoup qu'il pt s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne part pas, et que Montoni ne pronont pas mme son nom. Plusieurs conjectures s'levrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle ne se ft renouvele et ne ft devenue fatale au comte; quelquefois elle penchait esprer que la lassitude et le dgot avaient suivi la fermet de son refus, et que ses projets taient abandonns. Enfin elle se figurait encore que le comte recourait au stratagme, suspendait ses visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommt pas, dans l'espoir que la reconnaissance et la gnrosit feraient tout sur elle, et dtermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour. Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cdant tour tour l'esprance et la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et ce jour, comme les prcdents, s'coula sans voir le comte, et sans entendre parler de lui. Montoni s'tant dcid ne point quitter Venise avant le soir, pour viter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour gagner la Brenta une heure avant le soleil couch. Emilie, assise seule prs de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient mesure que la barque avanait: elle voyait les palais disparatre peu peu confondus avec les flots; bientt les toiles succdrent aux derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et frache vint l'inviter de douces rveries, qui n'taient troubles que par le bruit momentan des rames et le faible murmure des eaux. Cependant on arrive l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont attels la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, qu'ornaient l'envie des bois levs, des jardins voluptueux, de riches palais et des bosquets parfums de myrtes et d'orangers. Emilie, rappele de tendres souvenirs, songea alors aux belles soires qu'elle avait passes la valle; elle se souvint de toutes celles que, prs de Toulouse, elle avait passes avec Valancourt, dans les jardins de sa tante. Perdue dans ses tristes rveries, et rpandant souvent des larmes, Emilie fut appele par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des rafrachissements y taient disposs, et sa tante s'y trouvait seule. La physionomie de madame Montoni tait enflamme d'une colre, dont la cause semblait tre une conversation qu'elle venait d'avoir avec son poux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mpris, et tous deux quelque temps gardrent le silence. Montoni parla Emilie de Quesnel:--Vous ne comptez pas, j'espre, persister soutenir que vous ignoriez le sujet de ma lettre. --Depuis votre silence j'avais espr, monsieur, qu'il n'tait plus ncessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur. --Vous aviez espr l'impossible, s'cria Montoni: il et t aussi raisonnable moi d'attendre de votre sexe une conduite consquente et de la franchise, qu' vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre d'erreur. Emilie rougit et garda le silence: elle aperut alors trop clairement qu'elle avait en effet espr l'impossible, et que l o il n'avait point exist d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il tait vident que la conduite de Montoni n'avait point t l'effet d'une mprise, mais celui d'un dessein concert. Impatiente d'chapper une conversation aussi affligeante qu'humiliante pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place prs de la poupe, sans redouter le froid. Il ne s'levait aucune vapeur des eaux, et l'air tait sec et tranquille. L du moins la bont de la nature lui accorda le repos que Montoni lui refusait. Lorsque, veille par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement dans la barque, elle retombait dans ses rflexions, elle songeait d'avance la rception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce qu'elle dirait au sujet de la valle. Puis elle tchait de dtourner son esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant distinguer les dtails du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son imagination s'garait ainsi, elle dcouvrit un btiment qui s'levait au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avanait, elle entendait des voix; bientt elle distingua le portique lev d'une belle maison ombrage de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison mme qu'on lui avait montre comme la proprit du parent de madame Quesnel. La barque s'arrta prs d'un escalier de marbre qui conduisait terre. Les arcades du portique taient illumines. Montoni envoya un de ses gens, et dbarqua avec sa famille. Ils trouvrent M. et madame Quesnel au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique, jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis que plusieurs domestiques, quelque distance, formaient une jolie srnade. Emilie tait accoutume aux moeurs des pays chauds, et ne fut point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, deux heures aprs minuit. Aprs les compliments d'usage, la compagnie se plaa sous le portique, et d'une salle voisine o tait tale une profusion de mets, de nombreux serviteurs apportrent des rafrachissements. M. Quesnel entretint particulirement Montoni de ses propres affaires avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes rcentes que celui-ci avait essuyes. Ce dernier, dont l'orgueil tait du moins capable de mpriser une telle ostentation, dcouvrait aisment, sous une feinte compassion, la vritable malignit de Quesnel. Il l'couta avec un ddaigneux silence; mais quand il eut nomm sa nice, ils se levrent tous les deux et se promenrent dans les jardins. Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la France. Le nom mme de sa patrie lui tait cher. Elle trouvait du plaisir considrer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs tait habit par Valancourt. Elle coutait madame Quesnel dans le bien faible espoir que peut-tre elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui, pendant son sjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne parlait en Italie que des dlices de la France, et s'efforait d'exciter l'tonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle avait eu le bonheur d'y voir. Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla son tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en visitant le chteau de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'tait mis en avant que par vanit. Emilie savait bien que sa tante prisait peu les grandeurs solitaires, et celles surtout que prsentait le chteau d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant que la politesse pouvait le permettre, par une rciproque ostentation. Couchs sur des sophas sous un lgant portique, environns des prodiges de la nature et de l'art, des tres sensibles eussent prouv des mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cd avec transport toutes les douceurs de ces enchantements. Bientt aprs le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forts, et les riches plaines qui s'tendaient leurs pieds. Les paysans qui se rendaient au march, passaient dans leurs bateaux pour aller jusqu' Venise, et formaient un tableau nouveau sur la Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout l'ensemble tait aussi riant que remarquable. La rapidit du courant, la vivacit des rames, le choeur de tous ces paysans qui chantaient l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champtre touch par quelque jeune fille auprs de sa rustique cargaison, il semblait que la scne et pris un caractre de fte. Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans les jardins, dont la charmante distribution russit distraire Emilie. Cependant le soleil s'levait sur l'horizon, et la chaleur commenait se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher le repos. CHAPITRE XVI. Emilie saisit la premire occasion de s'entretenir seule avec M. Quesnel, au sujet de la valle. Ses rponses furent brves, et faites sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui dclara que la disposition qu'il avait faite tait une mesure ncessaire, et qu'elle devait se croire redevable sa prudence du bien-tre qui pourrait lui rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vnitien, dont j'ai oubli le nom, vous aura pouse, les dsagrments de votre dpendance cesseront. Comme votre parent, je me rjouis pour vous d'une circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos amis. Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glace; mais avant elle essaya de le dtromper au sujet de la note qu'elle avait renferme dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons particulires de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista l'accuser de caprice. Convaincu, la fin, de son aversion pour Morano, et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que d'inhumanit. Flatt secrtement par l'alliance d'un noble, dont il avait affect d'oublier la famille, il tait incapable de s'attendrir aux souffrances que pouvait rencontrer sa nice dans le sentier que lui traait sa propre ambition. Emilie vit d'un coup d'oeil, dans sa manire, toutes les difficults qui l'attendaient; et quoiqu'aucune perscution ne pt la faire renoncer Valancourt pour Morano, son coeur frmissait l'ide des violences de son oncle. Elle n'opposa tant de colre et d'indignation que la dignit douce d'un esprit suprieur; mais la fermet mesure de sa conduite ne servit qu' exasprer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnatre son infriorit. Il finit par lui dclarer que, si elle persistait dans sa folie, lui-mme et Montoni l'abandonneraient certainement au mpris universel. Le calme dans lequel Emilie s'tait maintenue en sa prsence l'abandonna quand elle fut seule: elle pleura amrement; elle rpta plus d'une fois le nom de son pre, de son pre qu'elle ne voyait plus, et dont elle se rappelait tous les avis donns au lit de la mort. Hlas! disait-elle, je conois bien prsent que la force du courage est prfrable aux grces de la sensibilit. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me livrerai pas d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans faiblesse l'oppression que je ne puis viter. Sur le soir, les dames allrent prendre le frais dans la voiture de madame Quesnel sur le bord de la Brenta. Emilie, considrant les Apennins couverts de neige, qui s'levaient dans l'loignement, pensa au chteau de Montoni, et fut pouvante de l'ide qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre l'obissance. Cette crainte s'vanouit pourtant en songeant qu'elle tait aussi bien en son pouvoir Venise qu'elle y serait partout ailleurs. Il tait tard avant que la compagnie revint Miarenti; le souper tait servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admire la veille; les dames se reposrent sous le portique, jusqu' ce que MM. Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie s'efforait de goter elle-mme le calme de ce moment. Tout coup une barque s'arrta aux degrs qui menaient au jardin; Emilie bientt distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et bientt elle le vit paratre. Elle reut ses compliments en silence, et son air froid parut d'abord le dconcerter; il se remit ensuite, il reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espce d'adulation dont l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dgot: elle aurait cru difficilement que M. Quesnel ft capable de tant de soins, car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses infrieurs ou ses gaux. Ds qu'elle put se retirer, ses rflexions presque involontairement se portrent sur les moyens possibles d'engager le comte se dsister de ses prtentions; sa dlicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de lui avouer une liaison dj forme, et de s'en remettre sa gnrosit pour sa dlivrance. Nanmoins quand le lendemain il renouvela ses sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de si rpugnant pour son orgueil dvoiler le secret de son coeur un homme comme Morano, et lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y arrter. Elle rpta son refus dans les termes les plus dcisifs qu'elle put choisir, et blma svrement la conduite qu'on tenait envers elle. Le comte en parut mortifi, mais il n'en persista pas moins dans ses assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrive l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours. C'est ainsi que pendant son sjour dans cette charmante maison, Emilie fut rendue malheureuse par l'opinitre assiduit de Morano, et par la cruelle domination qu'exeraient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils paraissaient, ainsi que sa tante, plus dtermins ce mariage qu'ils ne l'avaient mme tmoign Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les discours et les menaces taient galement utiles pour amener une prompte conclusion, il y renona, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir de Montoni. Emilie cependant considrait Venise avec esprance, elle devait s'y trouver soulage d'une partie des perscutions de Morano; il n'habiterait plus sous le mme toit, et Montoni, distrait par ses occupations, ne serait pas toujours chez lui. Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on suivrait l'gard d'Emilie, et Quesnel promis d'tre Venise aussitt que le mariage serait consomm. Morano revint dans la mme barque que Montoni. Emilie, qui observait le rapprochement successif de la superbe cit, vit auprs d'elle la seule personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivrent vers minuit; Emilie fut dlivre de la prsence du comte, qui suivit Montoni dans un casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre. Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, dclara Emilie qu'il n'entendait pas tre jou plus longtemps; son mariage avec le comte tait pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y opposer, et une folie tout fait inconcevable. On le clbrerait donc sans dlai, et, s'il le fallait, sans son consentement. Emilie, qui jusque-l avait employ les remontrances, eut alors recours aux prires: sa douleur l'empchait de considrer que, sur un caractre comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il exerait sur elle cette autorit illimite. Dans un tat plus calme, elle n'et pas risqu cette question, qui ne pouvait mener rien, et faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement. --De quel droit? s'cria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma volont: si vous pouvez y chapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernire fois, vous tes trangre, vous tes loin de votre patrie, c'est votre intrt de m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu'on me joue. Emilie resta immobile aprs que Montoni l'et laisse; elle tait au dsespoir ou plutt stupfaite; le sentiment de la misre tait le seul qu'elle et conserv: madame Montoni la trouva dans cet tat. Emilie leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bont qu'elle ne l'avait encore fait: le coeur d'Emilie fut touch, elle versa des larmes, et aprs avoir pleur quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa dtresse et s'efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait t surprise, mais son ambition ne pouvait se modrer, et elle se proposait d'tre la tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succs auprs d'elle qu'auprs de Montoni lui-mme: elle gagna son appartement, et se remit pleurer. Il survint bientt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l'attention de Montoni; les visites mystrieuses d'Orsino s'taient renouveles avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, taient admis ces conciliabules nocturnes: Montoni devint plus rserv, plus svre que jamais. Si ses propres intrts ne l'eussent pas rendue indiffrente tout le reste, Emilie se ft aperue qu'il mditait quelque projet. Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemble, Orsino arriva dans une extrme agitation, et dpcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni tait au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation: il en connaissait dj une partie. Un gentilhomme vnitien qui avait rcemment provoqu la haine d'Orsino, avait t poignard par des assassins pays par ce dernier. Le mort tenait aux plus grandes familles, et le snat avait pris connaissance de cette affaire. On avait arrt un des meurtriers, et il avait avou qu'Orsino tait coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver Montoni pour faciliter son vasion; il savait qu' ce moment tous les officiers de police taient sur ses traces dans toute la ville. Il tait impossible d'en sortir. Montoni consentit le recueillir quelques jours, jusqu' ce que la vigilance se ft relche, et qu'il pt avec sret quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant asile Orsino; mais telle tait la nature de ses obligations envers cet homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser. Telle tait la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour qui il sentait autant d'amiti que le comportait son caractre. Tout le temps qu'Orsino fut cach dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en clbrant les noces du comte; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle rpta qu'il n'aurait pas lieu. Il rpondit par un malin sourire; il l'assura que le comte et un prtre seraient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point dfier son ressentiment par une opposition soutenue sa volont et son propre bien.--Je vais sortir pour la soire, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernires menaces s'attendait que la crise arriverait son terme, fut moins branle par cette dclaration qu'elle ne l'aurait t; elle travailla se soutenir par l'ide que le mariage ne serait point valide, tant qu'en prsence du prtre elle refuserait de prendre part la crmonie. Le moment de l'preuve approchait, son imagination fatigue se troublait galement l'ide de la vengeance et celle de cet hymen. Elle n'tait pas absolument certaine des suites de son refus l'autel; elle redoutait plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volont; elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour russir dans ses projets. Tandis qu'elle prouvait ces dchirements, on vint lui dire que Morano demandait la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et les prires produiraient plus que ses refus et son ddain; elle rappela le domestique, et rtractant son message, elle se disposa venir elle-mme trouver le comte. La dignit, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air rsign et pensif qui adoucissait ses traits, n'taient pas de bons moyens pour le faire renoncer elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui avait dj enivr son jugement. Il couta ce qu'elle lui disait avec une apparente complaisance et un grand dsir de l'obliger; mais sa rsolution tait invariable. Il mit en oeuvre auprs d'elle l'art et l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne devait rien esprer de sa justice, Emilie rpta solennellement son opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle maintiendrait son refus de quelque manire qu'on prtendt le lui faire rvoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en prsence de Morano: elles coulrent dans la solitude avec toute l'amertume du coeur; elle appelait son pre, et s'attachait avec une inexprimable douleur l'ide chrie de Valancourt. La soire tait fort avance, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornements de mariage que le comte envoyait Emilie. Elle avait vit sa nice toute la journe dans la crainte que son insensibilit ordinaire ne l'abandonnt. Elle n'osait s'exposer au dsespoir d'Emilie: peut-tre sa conscience, dont le langage tait si peu frquent, lui reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frre, et dont un pre mourant lui avait confi le bonheur. Emilie ne voulut pas voir ces prsents; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intresser la compassion de madame Montoni. Emue peut-tre alternativement par la piti ou par le remords, elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha sa nice la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre heureuse.--Certainement, lui disait-elle, si je n'tais pas marie et que le comte s'offrt moi, je serais flatte de cette distinction. Si je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nice, qui n'avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver trs-honore, et tmoigner une reconnaissance, une humilit envers le comte, qui rpondent sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer la soumission qu'il vous tmoigne et les airs hautains que vous prenez. Je m'tonne de sa patience, et si j'tais sa place, je vous ferais srement souvenir un peu mieux de la vtre. Je ne vous flatterais pas, je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-mme, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mrite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez la lettre. --Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus cruellement que la mienne. --Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez navement voir tout le monde vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nice, que vous ne trouverez pas beaucoup d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourn le dos, et vous aurait laisse vous repentir loisir. --Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en soupirant. --Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, rpliqua madame Montoni. --Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique dsir est de rester dans l'tat o je suis. --Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs ne fait rien la chose; vous serez marie demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas tre jou plus longtemps. Emilie n'essaya point de rpondre cette singulire harangue; elle en sentit toute l'inutilit. Madame Montoni posa les prsents du comte sur une table o Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle coutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevt l'abattement affreux de ses esprits. Il tait minuit pass, toute la maison tait couche, except le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, longtemps accabl par les chagrins, cda alors des terreurs imaginaires; elle tremblait de considrer les tnbres de la chambre spacieuse o elle tait; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet tat dura si longtemps, qu'elle aurait appel Annette, la femme de chambre de sa tante, si la frayeur lui et permis de quitter la chaise et de traverser l'appartement. Ces mlancoliques illusions se dissiprent peu peu: elle se mit au lit, non pour dormir, cela n'tait gure possible, mais pour essayer de calmer le dsordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seraient ncessaires le lendemain. CHAPITRE XVII. Un coup frapp la porte d'Emilie vint la tirer de l'espce de sommeil auquel elle avait succomb. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano lui vinrent promptement l'esprit. Elle couta quelque temps, et reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte. --Qui vous amne de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante. --Ma chre demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si ple; je suis effraye de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hte assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause. --Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez point. --Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne voudrais point vous tromper. On ne peut s'empcher de voir que monsieur est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de semblable. Il m'a envoye, mademoiselle, pour vous faire lever sur-le-champ. --Grand dieu! soutenez-moi, s'cria Emilie perdue. Le comte Morano est donc en bas? --Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins ma connaissance, dit Annette. Son _Excellence_ m'envoyait vous dire de vous hter, parce qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dpche pour retourner auprs de ma matresse; elle ne sait plus auquel entendre, et ne sait comment faire pour se dpcher assez. Annette sortit bien vite. Emilie se disposa cette fuite soudaine, et n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pt l'aggraver. Elle eut peine jet ses livres et ses vtements dans son porte-manteau, qu'elle reut un second avertissement: elle descendit au cabinet de toilette de sa tante, o Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si brusque dpart. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et n'entreprendre ce voyage qu'avec une rpugnance extrme. La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment o les gondoliers frapprent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme un criminel qui l'on accorde un court rpit. Son coeur s'allgea encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut surtout soulage quand elle eut tourn les murs de Saint-Marc sans arrter pour prendre le comte. L'aube commenait peine clairer l'horizon et blanchir les rivages de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question Montoni, qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la gondole, et se mit considrer la mer. L'aurore clairait par degrs les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs ctes et les vagues qui roulaient leurs pieds taient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie, enfonce dans une mlancolie tranquille, observait les progrs du jour, qui s'tendait sur la mer, dveloppait Venise et ses lots, enfin, les rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles lgres commenaient s'agiter. Les gondoliers taient souvent appels, cette heure matinale, par tous ceux qui portaient des provisions au march de Venise. Une foule innombrable de petites barques bien charges et venant de terre ferme, couvrit bientt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard cette magnifique cit; mais son esprit n'tait alors rempli que de ses conjectures sur les vnements qui l'attendaient, le pays o on l'entranait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, aprs de mres rflexions, que Montoni la menait son chteau isol, pour la contraindre plus srement l'obissance par tous les moyens de terreur. Si les scnes tnbreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas l'effet attendu, son mariage y serait clbr de force, avec encore plus de mystre, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins bless. Le peu de courage que le dlai lui avait rendu expira cette ide terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie tait retombe dans le plus pnible abattement. Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manires avec Emilie furent si particulirement svres, que cela seul et confirm ses premires conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle voyait sans plaisir la belle contre qu'elle traversait. Elle ne pouvait pourtant s'empcher de sourire quelquefois aux naves remarques d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beaut rappelait Valancourt sa pense. Il s'en loignait peu; mais la solitude o l'on courait la squestrer ne lui laissait aucun espoir d'avoir encore de ses nouvelles. A la fin, les voyageurs commencrent monter au milieu des Apennins. D'immenses forts de sapins, cette poque, ombrageaient ces montagnes. La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des roches suspendues encore plus haut, moins qu'un intervalle entre les arbres ne laisst distinguer un moment la plaine, qui s'tendait leurs pieds. L'obscurit de ces retraites, leur morne silence, quand un vent lger n'branlait pas la cime des arbres, l'horreur des prcipices qui se dcouvraient l'un aprs l'autre, chaque objet, en un mot, rendait plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre sublimit. A mesure que les voyageurs montaient au travers des forts de sapins, les roches s'levaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se multiplier, et le sommet d'une minence ne semblait tre que la base d'une autre. A la fin, ils se trouvrent sur une petite esplanade, o les muletiers arrtrent leurs mules. La scne vaste et magnifique qui s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration gnrale, et madame Montoni elle-mme y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans l'immensit de la nature. Au del d'un amphithtre de montagnes, dont les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la mer, et dont les bases taient charges d'paisses forts, on dcouvrait la _campagne_ d'Italie, o les rivires, les cits, les bois, toute la prosprit de la culture s'entremlaient dans une riche confusion. L'Adriatique bornait l'horizon. Le P et la Brenta, aprs avoir fcond toute l'tendue du paysage, y venaient dcharger leurs fertiles eaux. Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et dont la magnificence semblait ne s'taler devant elle que pour lui causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que Valancourt; son coeur se tournait vers lui seul, et pour lui seul coulaient ses pleurs. De ce point de vue sublime, les voyageurs continurent gravir au milieu des forts de sapins, et pntrrent dans un troit passage qui bornait de tous cts les regards, et montraient seulement d'effroyables rocs suspendus sur la tte. Aucun vestige humain, aucune ligne de vgtation ne paraissait dans ce sjour. Ce passage conduisait au coeur des Apennins. Il s'largit enfin, et dcouvrit une chane de montagnes d'une extraordinaire aridit, au travers desquelles il fallut marcher pendant plusieurs heures. Vers la chute du jour, la route tourna dans une valle plus profonde qu'enfermaient, presque de tout ct, des montagnes qui paraissaient inaccessibles. A l'orient, une chappe de vue montrait les Apennins dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses entasses, leurs flancs chargs de noirs sapins, prsentaient une image de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait dj vu. Le soleil se couchait alors derrire la montagne mme qu'Emilie descendait, et projetait vers le vallon son ombre allonge; mais ses rayons horizontaux, passant entre quelques roches cartes, doraient les sommits de la fort oppose, et brillaient sur les hautes tours et les combles d'un chteau, dont les vastes remparts s'tendaient le long d'un affreux prcipice. La splendeur de tant d'objets bien clairs s'augmentait encore du contraste form par les ombres qui dj enveloppaient le vallon. --Voil Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la premire fois depuis plusieurs heures. Emilie regarda le chteau avec une sorte d'effroi, quand elle sut que c'tait celui de Montoni. Quoique clair maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumire s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne rpandit qu'une teinte de pourpre qui, s'effaant son tour, laissa les montagnes, le chteau et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurit. Isol, vaste et massif, il semblait dominer la contre. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours leves paraissaient imposantes. Emilie ne cessa de le regarder que lorsque l'paisseur du bois, sous lequel les voitures commenaient monter, lui en eut absolument drob la vue. L'tendue et l'obscurit de ces normes forts prsentrent d'pouvantables images l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres qu' servir de retraite quelques bandits. A la fin les voitures se trouvrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du chteau. Le long rsonnement de la cloche qu'on fit sonner la porte d'entre, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrive d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considrait l'difice. Les tnbres qui l'enveloppaient ne lui permirent gure d'en discerner l'enceinte, les murailles paisses, les remparts crnels, et de s'apercevoir qu'il tait vaste, antique et effrayant. Elle jugeait sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'tendue du reste. La porte par o elle entra conduisait dans les cours; elle tait d'une proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontes de tourelles, et bien fortifies, en dfendaient le passage. Au lieu de bannires, on voyait flotter sur ses pierres dsunies de longues herbes et des plantes sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient crotre regret au milieu de la dsolation qui les environnait. Les tours taient unies par une courtine munie de crneaux et de casemates. Du haut de la vote tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des remparts communiquaient d'autres tours, et bordaient le prcipice; mais ces murailles presque en ruine, aperues la dernire clart du couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurit enveloppait tout le reste. Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas derrire les portes, et bientt on tira les verrous. Un ancien serviteur du chteau parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous ces herses impntrables, le coeur d'Emilie fut prt dfaillir: elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait cette ide lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggra mme plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison. Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient de toute part. Elle tait plus triste encore que la premire. Emilie en jugeait l'aide d'un faible crpuscule; elle voyait ses hautes murailles tapisses de brioine, de mousse, de lierre, et les tours crneles qui s'levaient encore au-dessus. L'ide d'une longue souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes penses. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des plus fortes mes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en proie aux tnbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin travers une longue suite d'arcades, servait seulement rendre l'obscurit plus sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs tombant tour tour sur les piliers et sur les votes, dessinaient fortement leurs ombres allonges sur le pav et sur les murs. L'arrive inattendue de Montoni n'avait permis aucun prparatif pour le recevoir. Le serviteur qu'il avait dpch en partant lui-mme de Venise, l'avait devanc de peu de moments. Cette circonstance excusait en quelque sorte le dnment et le dsordre o paraissait tre ce grand chteau. Le domestique qui vint clairer Montoni le salua en silence, et sa physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni rpondit au salut par un lger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait, et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mcontentement, qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'tendue, l'immensit de cet difice, avec un tonnement timide, s'approcha d'un escalier de marbre. Ici les arcades formaient une vote leve, du centre de laquelle pendait une lampe trois branches, qu'un domestique se htait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une galerie qui conduisait plusieurs appartements, les verres coloris d'une fentre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que successivement on dcouvrit. Aprs avoir tourn au pied de l'escalier et travers une antichambre, on entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de noir mlse, coup dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance l'obscurit mme.--Apportez plus de lumires, dit Montoni en entrant. Le serviteur posa sa lampe, et se retira pour obir. Madame Montoni observa que l'air du soir tait humide dans ces rgions, et qu'elle serait bien aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportt du bois. Tandis qu'avec un air pensif il se promenait grands pas dans la chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularit imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'clairait, et se trouvait place prs d'un grand miroir de Venise, qui rflchissait obscurment la scne, et entre autres la figure de Montoni, passant et repassant avec les bras croiss, et le visage ombrag du panache qui flottait sur son grand chapeau. De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux apprhensions de ce qu'elle aurait souffrir: le souvenir de Valancourt, si loign d'elle, vint ensuite peser sur son me, et changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui chappa: elle essaya de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fentre. Elle ouvrait sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on traversait pour venir au chteau. Mais l'ombre de la nuit enveloppait les montagnes; peine leurs contours pouvaient-ils mme se distinguer sur l'horizon, dont une bande rougetre indiquait seule l'occident. La valle tout entire tait ensevelie dans les tnbres. Les objets qui frapprent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'taient gure moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reus, entrait alors courb sous un fagot d'pines, et deux des valets de Montoni le suivaient avec des lumires. Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de terre, aprs y avoir pos son fagot. Ce chteau a t bien longtemps dsert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de temps. Il y aura deux ans la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence n'est venue ici. --Vous avez bonne mmoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela mme. Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps? --Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent travers le chteau, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pens plus d'une fois demander Votre Excellence de me laisser quitter les montagnes pour me retirer dans la valle; mais je ne sais pas comment cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, o j'ai vcu tant d'annes. --Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce chteau depuis mon dpart? --A peu prs comme l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de rparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont croul, et ont manqu un jour de tomber sur la tte de ma pauvre femme (Dieu veuille avoir son me). Votre Excellence doit la voir. --Cela suffit. Les rparations? interrompit Montoni. --Les rparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a effondr dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient l'hiver dernier, et sifflaient dans le chteau de telle sorte qu'on ne pouvait s'y chauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en grelotant auprs d'un feu norme, dans le coin d'une petite salle, et encore nous mourions de froid. --N'y a-t-il pas d'autres rparations faire? dit Montoni impatiemment. --Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est boul en trois places. Les escaliers qui conduisent la galerie, au couchant, ont t depuis longtemps en si mauvais tat, qu'il est fort dangereux d'y passer. Le corridor qui conduit la chambre de chne, sur le rempart du nord, est dans le mme tat. Un soir, l'hiver dernier, je m'y hasardai, et Votre Excellence... --Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain matin. Le feu tait allum. Carlo balaya la chemine, plaa des chaises, essuya la poussire d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de l'appartement. Montoni et sa famille s'approchrent du feu. Madame Montoni fit plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses rponses brusques la repoussrent. Emilie s'effora de runir ses forces, et s'nonant d'une voix tremblante:--Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le motif d'un si prompt dpart? Aprs une longue pause, elle eut assez de courage pour ritrer la question. --Il ne me convient pas de rpondre aux questions, dit Montoni; il ne vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je dsire prsent n'tre pas importun plus longtemps. Je vous engage prendre une conduite raisonnable. Toutes ces ides de sensibilit prtendue les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse. Emilie se leva pour se retirer.--Bonsoir, madame, dit-elle sa tante avec un maintien compos qui dguisait mal son motion. --Bonne nuit, ma chre, dit madame Montoni avec un accent de bont que sa nice n'avait jamais prouv d'elle. Cette tendresse inattendue fit couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se retirait.--Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira. --Savez-vous o est ma chambre? dit-elle Annette en traversant la salle. --Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une trange pice; il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier. La chambre de madame est l'autre extrmit du chteau. Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette reprit son caquet.--C'est un lieu bien sauvage et bien triste que celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effraye d'y vivre. O combien souvent et souvent j'aurais dj voulu me revoir en France! Je ne pensais gure, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je serais claquemure dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas quitt mon pays. C'est par l, mademoiselle, il faut tourner. En vrit, je suis tente de croire aux gants, ce chteau est tout fait pour eux. Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus une glise qu' autre chose. --Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'chapper de plus srieuses penses. Si nous venions dans le corridor minuit, et que nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute illumin de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au son d'une dlicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-l qu'ils s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que vous n'ayez pas assez de courage pour mriter de voir un aussi joli spectacle. Si vous parlez, tout s'vanouira l'instant. --Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant moi-mme, fit Annette. --J'espre, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes M. Montoni; elles lui dplairaient extrmement. --Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non, je sais mieux ce que j'ai faire, et si monsieur peut dormir en paix, tout le monde dans le chteau peut en faire autant. Emilie ne parut pas remarquer cette observation. Par ce passage, mademoiselle; il conduit un petit escalier. Oh! si je vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain. --Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette s'aperut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'gara de plus en plus travers d'autres corridors. Effraye, la fin, de leurs dtours et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques taient l'autre bout du chteau, et ne pouvaient entendre sa voix. Emilie ouvrit la porte d'une chambre gauche. --N'allez pas l, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore bien plus. --Portez la lumire, dit Emilie, nous trouverons notre chemin travers toutes ces pices. Annette restait la porte avec l'air d'hsiter; elle tendait la lumire pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pntraient pas jusqu'au milieu.--Pourquoi hsitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir o cette chambre conduit. Annette avana avec rpugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade d'appartements anciens et trs-spacieux. Les uns taient tendus en tapisseries, d'autres boiss de cdres et de noirs mlses. Les meubles qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et conservaient une apparence de grandeur, quoique rongs de poussire et tombant en vtust. --Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a habit depuis des sicles, ce qu'on dit. Allons-nous-en. --Peut-tre arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et prit la lumire pour examiner celui d'un soldat cheval sur un champ de bataille. Il appuyait son pe sur un homme que son cheval foulait aux pieds, et qui semblait lui demander grce. Le soldat, la visire leve, le regardait avec l'air de la vengeance. Cette expression et tout l'ensemble frapprent Emilie par la ressemblance de Montoni; elle frissonna et dtourna les yeux. En passant lgrement la lumire sur les autres tableaux, elle vint un que couvrait un voile de soie noire. Cette singularit la frappa; elle s'arrta dans l'intention d'carter le voile et de considrer ce qu'on cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage balanait.--Vierge Marie! s'cria Annette, qu'est-ce que cela veut dire? C'est srement la peinture, le tableau dont on parlait Venise. --Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?--Un tableau! dit Annette en tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'tait! --Levez la toile, Annette. --Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se retournant vers Annette qui plissait:--Eh! je vous prie, qu'avez-vous su de ce tableau, pour vous pouvanter ainsi?--Rien, mademoiselle; on ne m'a rien dit. Trouvons notre chemin. --Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez la lumire, Annette, je lverai le voile. Annette prit la lumire et s'enfuit prcipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivt elle-mme. --Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en prie? --Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, rpondit Annette; on ne m'a rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque chose de trs-effrayant ce sujet; et que depuis, il a toujours t couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regard depuis bien longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui possdait le chteau avant qu'il appartnt monsieur; et... --Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperois qu'effectivement vous ne saviez rien sur ce tableau. --Non, rien en vrit, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre de n'en jamais parler. Mais... --En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de rvler un secret, et par la crainte des consquences, en ce cas, je n'en demande pas davantage. --Non, mademoiselle, ne me le demandez pas. --Vous diriez tout, rpondit Emilie. Annette rougit, Emilie sourit; elles achevrent de parcourir cette suite de pices, et se trouvrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du chteau, et se faire conduire la chambre qu'elles avaient en vain cherche. Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de sduire la probit d'une femme de chambre avait arrt ses questions sur ce sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetes relativement Montoni. Sa curiosit tait pourtant extrme, et elle ne croyait pas qu'il lui ft difficile de la satisfaire. Quelquefois elle tait tente de retourner l'appartement pour examiner ce tableau; mais l'heure, le lieu, le silence morne qui y rgnait, le mystre qui accompagnait ce tableau, tout conspirait augmenter sa circonspection et la dtourner de cette preuve. Elle rsolut cependant, quand le jour aurait ranim son courage, de retourner cette chambre et d'carter le voile. Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle tait au bout du chteau, et l'extrmit du corridor sur lequel s'ouvrait l'enfilade mme d'appartements qu'elles avaient d'abord parcourus. L'aspect dsert de cette chambre fit dsirer Emilie qu'Annette ne la quittt point encore. Le froid humide qui s'y faisait sentir la glaait autant que la crainte; elle pria Catherine, la servante du chteau, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du feu. --Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues annes qu'on n'a fait du feu dans cette chambre. --Je m'tonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait dj vues. Ses murs taient boiss en mlse; le lit, les autres meubles en taient fort antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans tout le chteau. Une des hautes fentres qu'elle ouvrit donnait sur un rempart lev; mais l'obscurit, d'ailleurs, ne permettait pas de rien voir. En prsence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer les larmes qu' tout moment elle se croyait prte rpandre. Elle dsirait beaucoup de savoir quand le comte Morano tait attendu dans le chteau; mais elle craignait de faire une question inutile, et de divulguer des intrts de famille en prsence d'une simple domestique. Pendant ce temps, les penses d'Annette taient proccupes d'un tout autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu parler d'une circonstance relative ce chteau, qui rentrait singulirement dans ses gots. On lui avait recommand le secret, et son envie de parler tait si violente, qu' tout instant elle tait prte s'expliquer. C'tait une si trange circonstance! N'en point parler, tait une extrme punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus svres, et elle redoutait de l'offenser. Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit Annette que sa matresse l'avait demande, et Emilie demeura seule, livre encore ses tristes rflexions. Pour s'arracher ses tristes penses si pnibles son coeur, elle se leva, et considra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant, elle remarqua une porte qui n'tait pas exactement ferme; ce n'tait pas celle par laquelle elle tait entre; elle prit la lumire pour savoir o elle conduisait. Elle ouvrit, et avanant toujours, elle aperut les marches d'un escalier drob resserr entre deux murailles, et qui aboutissait prcisment devant cette porte. Elle voulut savoir d'o il partait, et le dsira d'autant plus, qu'il communiquait sa chambre; mais dans l'tat actuel de ses esprits, elle manquait de courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'effora de l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperut que du ct de la chambre elle tait sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait jusqu' deux. En y plaant une chaise pesante, elle remdia une partie du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pice carte, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en loigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait purile, et par celle aussi d'branler tout fait l'imagination frappe d'Annette. Ces affligeantes rflexions furent bientt aprs interrompues par le bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'tait Annette et un domestique qui lui apportaient souper de la part de madame Montoni. Elle se mit table auprs du feu, et obligea la bonne Annette de partager ce petit repas. Encourage par sa condescendance et par l'clat et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et lui dit:--Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'trange vnement qui a donn ce chteau monsieur? --Quelle tonnante histoire avez-vous donc ou dire? reprit Emilie en cachant la curiosit que lui inspiraient d'anciennes et mystrieuses ouvertures ce sujet. --Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et s'approchant plus prs d'Emilie: Benedetto m'a tout cont pendant que nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce chteau o nous allons?--Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que savez-vous donc, je vous prie?--Mais, mademoiselle, vous savez garder un secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.--J'ai promis de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on en jast. --Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de le rvler. Annette fit une pause, puis elle reprit:--Oh mais, pour vous, mademoiselle! vous je puis tout dire, je le sais bien. Emilie se mit rire.--Je me tairai, dit-elle, aussi fidlement que vous. Annette rpliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:--Ce chteau, vous le devez savoir, mademoiselle, est trs-vieux et trs-fortifi; il a soutenu plusieurs siges, ce qu'on dit; il ne fut pas toujours au seigneur Montoni ni son pre; mais, par une disposition quelconque, il devait revenir monsieur, si la dame mourait sans se marier. --Quelle dame? dit Emilie. --Je n'en suis pas encore l, reprit Annette: c'est la dame dont je vais vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait le chteau, et avait, comme vous le supposez, un train considrable autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en tait amoureux et lui offrait de l'pouser; ils taient un peu parents; mais cela n'empchait pas. Quant elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une trs-grande colre; et vous savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en colre; peut-tre le vit-elle dans un de ces accs, et c'est cause de cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle tait fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh! vierge Marie, quel bruit est-ce l? N'entendez-vous pas un son, mademoiselle? --C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire. --Comme je vous disais: o en tais-je? comme je vous disais, elle tait bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous les fentres, toute seule, et l, elle pleurait, cela vous aurait fendu le coeur. C'tait... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait pleurer aussi, ce qu'on m'assure. --Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte. --Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela Venise mme, mais ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien des annes, M. Montoni n'tait encore qu'un jeune homme; la dame, on l'appelait la signora Laurentini, elle tait trs-belle, mais elle se mettait souvent en grande colre, aussi bien que monsieur. S'apercevant qu'elle ne voulait pas l'couter, que fait-il? il laisse le chteau et n'y revient plus; mais cela tait indiffrent pour elle, elle tait tout juste aussi malheureuse quand il y tait que quand il n'y tait pas. Un soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'cria Annette, regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrays.--Que vous tes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on ces ridicules ides? De grce, achevez-moi votre histoire, je suis trs-fatigue. Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:--Ce fut un soir, ce qu'on dit, vers la fin de l'anne; ce pouvait tre vers le milieu de septembre, ce que je suppose, ou le commencement d'octobre, peut-tre mme dans le mois de novembre; c'est gal, c'est toujours vers la fin de l'anne; mais je ne puis pas dire prcisment le moment, parce qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mmes. Quoi qu'il en soit, ce fut la fin de l'anne que cette dame fut se promener hors du chteau dans ces bois l-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle tait toute seule et n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid, il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement travers ces grands chtaigniers que nous avons passs, mademoiselle, en venant au chteau: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant. Le vent tait donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait se promener dans les bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir. Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voil qui est bien. Ses domestiques pensrent que srement il lui tait arriv un accident, et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchrent toute la nuit, mais ils ne la trouvrent pas, et n'en trouvrent aucune trace. Depuis ce jour-l, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler. --Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise. --Trs-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit que depuis ce temps-l on a vu plusieurs fois la signora dans les bois et autour du chteau pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs, qui restrent ici aprs cet vnement, dclarent qu'ils l'ont vue. Elle a t vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvs au chteau pendant la nuit. Le vieux rgisseur pourrait dire de singulires choses, ce qu'on dit, s'il le voulait. --Quelle contradiction l-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue. --Tout cela m'a t dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans faire attention la remarque; je suis bien sre, mademoiselle, que vous ne voudrez pas nous faire tort Benedetto et moi, en parlant de cette histoire. --Ne craignez rien de mon indiscrtion, rpondit Emilie; mais souffrez que je vous engage, ma bonne Annette, tre fort discrte vous-mme, et ne jamais dcouvrir personne ce que vous venez de me confier. Le signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en colre, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au sujet de cette malheureuse dame? --Oh! une grande quantit, mademoiselle, car monsieur avait des droits directs sur le chteau, comme tant le plus proche hritier, et on dit que les juges, les snateurs ou d'autres, dclarrent qu'il ne pourrait prendre possession que lorsque bien des annes seraient coules; et que si, aprs tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon que si elle tait morte, et que le chteau serait lui: ainsi il est lui. Mais l'histoire courut, et il se rpandit plusieurs rapports, mais si tranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire. --Cela est encore trange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de sa rverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce chteau, personne ne lui a-t-il parl? --Parl! lui parler! s'cria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en sre. --Et pourquoi pas? dit Emilie qui dsirait en savoir davantage. --Sainte mre de Dieu! parler un esprit! --Mais quelle raison a-t-on de croire que c'tait un esprit; si on ne s'en est pas approch, et si on ne lui a pas parl? --Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous faire de si singulires questions? Mais personne ne l'a vue aller et venir dans le chteau. On la voyait dans une place, et le moment d'aprs, elle tait dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle et vcu, qu'aurait-elle fait dans ce chteau sans y parler? Il y a mme dans le chteau plusieurs endroits o l'on n'a pas t depuis, et toujours par cette raison. --Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforant de rire, malgr la peur qui commenait s'emparer d'elle.--Non, mademoiselle, non, reprit Annette presque fche, mais parce qu'on y voyait quelque chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient la partie occidentale du chteau, o quelquefois, minuit, on entend des gmissements. Cela fait frmir d'y penser! On a vu l des choses bien extraordinaires. --Je te prie, Annette, trve de ces contes ridicules! dit Emilie. --Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai l-dessus, si vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'tait le soir d'un hiver froid, Catherine (elle venait souvent au chteau, ce qu'elle dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et sa femme; monsieur l'avait recommand, et depuis ce temps-l elle tait toujours ici) Catherine tait assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien que nous eussions des figues faire griller. Il y en a dans l'office, mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous tes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien dispos pour les rtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous l'teigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe... Paix, mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sr! Emilie, qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, couta trs-attentivement; mais tout tait fort calme, et Annette continua: Catherine alla la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous avons traverse, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle allait, sa lampe la main, ne songeant rien du tout... Encore! s'cria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une ide, mademoiselle. Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles coutrent et restrent immobiles. Emilie entendit un coup frapp contre le mur; il fut rpt. Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'tait Catherine qui venait dire Annette que sa matresse la demandait. Emilie, quoiqu'elle la reconnt bien, ne se remit pas tout de suite de sa terreur. Annette, moiti riant, moiti pleurant, gronda vivement Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frmissait qu'on n'et entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit tait vivement frapp par la circonstance principale du rcit d'Annette, n'aurait pas voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour viter d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta contre les illusions de la crainte, et congdia Annette pour toute la nuit. Quand elle fut seule, ses penses se reportrent sur l'trange histoire de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation o elle se trouvait elle-mme dans ce terrible chteau, au milieu des dserts et des montagnes, en pays tranger, sous la domination d'un homme que, peu de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait dj ressenti un cruel abus d'autorit, et dont elle considrait le caractre avec un degr d'horreur que justifiait la crainte gnrale qu'il inspirait. Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son dpart du Languedoc, relativement Montoni; elle se rappela tous les efforts qu'il avait faits pour la dtourner de ce voyage. Ses craintes, depuis ce jour, avaient paru autant de prophties, et se trouvaient ainsi confirmes. Son coeur, en se rappelant l'image de Valancourt, se livra de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la rflexion, une vritable consistance. Elle considra que, quelles que pussent tre ses peines, elle avait vit d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins aucun reproche se faire. Le vent, sifflant avec force la porte et le long du corridor, ajoutait sa mlancolie. La flamme rcrative du foyer tait teinte depuis longtemps. Emilie restait fixe devant ces cendres froides, quand un tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, branla les portes, les fentres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il dplaa, dans sa secousse, la chaise dont elle s'tait servie pour s'enfermer, et entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosit et ses craintes se ranimrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des marches. Elle hsitait si elle irait plus loin; mais le calme profond, l'obscurit de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle rsolut de commencer ses recherches aussitt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la porte et la barricada de son mieux. Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le long de ses rideaux et se retirer dans le fond tnbreux de sa chambre. L'horloge du chteau sonna une heure avant qu'elle et ferm les yeux. CHAPITRE XVIII. La lumire du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour distraire son esprit de ces importunes ides, elle se fora s'occuper des objets extrieurs. Elle contempla de sa fentre les sauvages grandeurs qui s'offraient sa vue; les montagnes qui s'entassaient les unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'troites valles qu'ombrageaient d'paisses forts. Les vastes remparts du chteau, ses servitudes, ses btiments divers s'tendaient le long d'un roc escarp au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se prcipitait sous de vieux sapins dans une gorge profonde. Un lger brouillard occupait le fond des valles lointaines; et se dissipant par degrs aux rayons du soleil, dcouvrait l'un aprs l'autre les arbres, les coteaux, les troupeaux et leurs conducteurs. C'tait en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait se distraire, et ce ne fut pas sans succs; la fracheur du matin contribuait la ranimer. Elle leva ses penses vers le ciel; elle s'y sentait toujours plus dispose quand elle gotait la sublimit de la nature et que son esprit recouvrait ses forces. Quand elle se retira de la fentre, ses yeux se tournrent sur la porte qu'elle avait, la nuit prcdente, assure avec tant de soin. Elle se dtermina en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour carter les chaises, elle s'aperut que dj elles l'taient un peu. Sa surprise ne peut s'imaginer, quand, l'instant d'aprs, elle vit la porte toute ferme. Elle fut frappe comme si elle et vu une apparition. La porte sur le corridor tait ferme comme elle l'avait laisse; mais l'autre porte qu'on ne pouvait assujettir qu' l'extrieur avait ncessairement t verrouille pendant la nuit. Elle s'affecta srieusement de l'ide de coucher encore dans une chambre o il tait si facile de pntrer, et si loin de tout genre de secours; elle se dcida en faire part madame Montoni, et demander changer de chambre. Aprs quelque difficult, elle retrouva son chemin jusqu'au grand vestibule et la salle du soir prcdent, dans laquelle tait servi le djeuner. Sa tante tait seule; Montoni tait parcourir les environs du chteau, voir l'tat des fortifications, et causer avec Carlo. Emilie remarqua que sa tante avait pleur, et son coeur s'attendrit pour elle avec un sentiment qui se montra dans ses manires encore plus que dans ses paroles. Elle vitait soigneusement de paratre s'apercevoir que sa tante ft malheureuse. Elle saisit le moment o Montoni tait absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la renvoya Montoni, et refusa trs-positivement de s'en mler; sur le second, elle tmoigna la plus entire ignorance. Dans le dessein de rconcilier madame Montoni avec sa propre situation, Emilie se mit alors louer la grandeur du chteau, le pays qui l'environnait, et s'effora d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la duret du caractre de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances compatir celles des autres, le caprice, la domination que la nature avait mis dans son coeur n'en taient point encore bannis. Elle ne put se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en jetant du ridicule sur un got qui n'tait pas le sien. Son discours satirique fut nanmoins interrompu par l'arrive de Montoni; et sa physionomie prit un mlange de ressentiment et de crainte. Montoni se mit table sans paratre s'apercevoir qu'il y et quelqu'un autour de lui. Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression plus sombre et plus svre que de coutume. Le djeuner se passa dans le silence, jusqu'au moment o Emilie risqua de demander un autre appartement et rapporta les motifs de sa demande. --Je n'ai pas le temps de m'arrter de pareilles misres, dit Montoni; cette chambre vous a t destine, et vous devez vous en contenter. Il n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un escalier pour l'intrt de fermer une porte. Si elle ne l'tait pas quand vous entrtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous. Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi frivole. Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle avait remarqu que les verrous taient fort rudes, et consquemment n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette reprsentation, mais elle renouvela sa demande. --Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec svrit, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez vaincre toutes ces misres, et travaillez fortifier votre me. Il n'y a pas de plus mprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur. En prononant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offense et fortement dconcerte, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour mriter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne l'empcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire. Quand madame Montoni se fut retire sa toilette, Emilie tcha de se distraire en examinant le grand chteau. Elle ouvrit une porte battante, et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois cts, bordaient les prcipices. La quatrime face tait garde par les hautes murailles des cours, et par la vote sous laquelle elle avait tourn la veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage vari qu'ils dominaient, excitrent son admiration. L'tendue des terrasses tait telle, que, prsentant le pays sous autant d'aspects diffrents, elle offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrtait souvent pour contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse irrgularit, ses hautes tours, ses fortifications, ses fentres troites et enfonces, enfin ces beffrois nombreux placs au coin de chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de l'oeil le gouffre effroyable d'un prcipice, dont les noirs sommets des forts drobaient encore la profondeur. Partout o elle portait ses regards, c'taient des pics de montagnes, des bois de sapin, et d'troits dfils, qui s'enfonaient dans les Apennins, et disparaissaient la vue dans ces rgions inaccessibles. Elle tait dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagn de deux hommes, qui gravissait un sentier taill dans le roc vif. Il s'arrta sur une minence, considrant le rempart, et s'adressant sa suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort nergiques. Emilie s'aperut que l'un de ces hommes tait Carlo, que l'autre avait le costume d'un paysan, et qu' lui seul s'adressaient les ordres de Montoni. Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout coup elle entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientt le retentissement de la grosse cloche, et il lui vint l'esprit que le comte Morano arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant la hte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes entrrent dans la salle par la porte oppose: elle les vit l'extrmit des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits, l'tendue de l'obscurit de la salle, l'avaient empche de distinguer les trangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se prsenta elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano. Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre, agite de mille frayeurs et prtant l'oreille au moindre bruit. Entendant, la fin, des voix sur le rempart, elle courut sa fentre, et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils s'arrtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur conversation paraissait fort anime. De plusieurs personnes qu'elle avait remarques dans la salle, elle ne voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentrent bientt en entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait un message du comte. Annette parut. --Ah! mademoiselle, s'cria-t-elle, voil le signor Cavigni arriv. Que je suis donc contente de voir un visage chrtien dans cet endroit! il est si bon, il a toujours pris tant d'intrt moi! Le signor Verezzi y est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle? --Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite. --Devinez une fois, mademoiselle. --Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je suppose. --Sainte Vierge! s'cria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle, vous allez vous vanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau. Emilie tomba sur sa chaise.--Restez, Annette, dit-elle languissamment, ne me laissez point. Je vais me remettre... ouvrez la fentre... Le comte, dites-vous? Est-il en bas? --Qui? moi? le comte? Non, mademoiselle, je n'en ai pas parl; il n'est pas ici. Non, mademoiselle. --En tes-vous bien sre? --Dieu soit bni, reprit Annette, vous tes bien vite revenue. En vrit, je vous croyais mourante. --Mais le comte, vous tes bien sre qu'il n'est pas l? --Oh! oui, bien sre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la tourelle du nord, quand les voitures sont arrives; je ne m'attendais pas une vue si dsire dans cette affreuse citadelle. --C'est bon, Annette; je me trouve dj beaucoup mieux. --Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh! tous les domestiques vont mener joyeuse vie! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce que l monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drles d'histoires! Ludovico est arriv, mademoiselle; Ludovico est venu avec eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle? --Non, dit Emilie, fatigue de son bavardage. --Quoi! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui manoeuvrait la gondole du cavalier la dernire rgate, et qui gagna le prix; celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et Charle... Charle... magne... Oui, c'tait le nom, et toujours sous ma jalousie, au portique d'occident, au clair de lune Venise. Oh! comme je l'coutais! --Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Emilie. Il me semble que ses vers ont emport ton coeur. Mais laissez-moi vous conseiller, s'il est ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas lui laisser savoir. --Ah! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-l? --A prsent, Annette, je me trouve tout fait remise, et vous pouvez me laisser. --Oh! mais, mademoiselle, j'ai oubli de vous demander comment vous aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit dernire.--Comme l'ordinaire.--Vous n'avez donc entendu aucun bruit?--Aucun.--Ni rien vu?--Rien du tout.--Cela est surprenant.--Pas le moins du monde. Mais vous, dites-moi, quel propos de pareilles questions? --O mademoiselle! je ne voudrais pas vous le dire pour l'or du monde, ni tout ce que j'ai ou raconter sur cette chambre: cela vous effrayerait trop. --Si c'est pour cela, vous m'avez dj effraye. Vous pouvez me dire tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience. --O Seigneur! on dit qu'il revient dans cette chambre, et cela, depuis bien longtemps. --S'il y revient, c'est un esprit qui sait bien fermer les verrous, dit Emilie en s'efforant de sourire malgr ses craintes. J'ai laiss hier au soir cette porte ouverte, et ce matin je l'ai trouve ferme. Annette devint ple, et ne dit mot. --Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait ferm cette porte ce matin, avant que je me levasse? --Non, mademoiselle, je vous jure qu'on ne me l'a pas dit: mais je ne sais. Irai-je le demander, mademoiselle? dit Annette en se prcipitant du ct du corridor. --Restez, Annette, j'ai d'autres questions vous faire. Dites-moi ce que vous savez sur cette chambre, et sur l'escalier qui y conduit. --Je m'en vais tout de suite le demander, mademoiselle; je suis bien sre, d'ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester, mademoiselle. Elle sortit aussitt, sans attendre aucune rponse. Emilie soulage par la certitude que Morano n'tait pas arriv, ne put s'empcher de sourire de la terreur superstitieuse qui tout coup avait saisi Annette: et quoique par intervalles elle s'en trouvt elle-mme frappe, elle souriait cependant celle que lui manifestaient les autres. Montoni avait refus Emilie une autre chambre: elle se dtermina supporter, avec rsignation, le mal qu'elle ne pouvait pas viter. Elle s'effora de rendre son habitation aussi commode qu'il lui tait possible; elle rangea tous ses livres, les dlices de ses jours heureux et la conclusion de ses instants de mlancolie. Sa petite bibliothque fut place sur un grand coffre, qui faisait partie de l'ameublement. Elle prpara ses crayons, se trouvant assez tranquille pour songer tracer l'esquisse du sublime point de vue que semblait encadrer sa fentre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce plaisir; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprvus l'avaient empche de s'y livrer. --Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l'espoir? le comte n'est pas arriv, et cela me rendrait heureuse. Hlas! que m'importe qu'il vienne aujourd'hui ou demain? Il viendra enfin; ce serait s'aveugler que d'en vouloir douter. Pour chapper ces pnibles rflexions, elle essaya de se mettre lire; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui tait sous ses yeux; elle finit par jeter le livre, et rsolut de parcourir le chteau. Elle se rappelait l'trange histoire de l'ancienne propritaire; ce souvenir rveilla en elle celui du tableau voil; elle rsolut de le dcouvrir. En traversant toutes les pices qui y conduisaient, elle se sentit vivement trouble: les rapports de ce tableau avec la dame du chteau, la conversation d'Annette, la circonstance du voile, le mystre qui enveloppait le tout, excitaient dans son me un lger mouvement de terreur, mais de cette terreur qui s'empare de l'esprit, qui l'lve de grandes ides, et par une sorte de magie, l'objet mme qui nous la cause. Emilie marchait en tremblant; elle s'arrta un moment la porte avant de se rsoudre l'ouvrir. Elle s'avana vers le tableau qui paraissait d'une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur de la chambre. Elle s'arrta encore; enfin d'une main timide elle leva le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n'tait pas une peinture qu'elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre elle s'vanouit sur le plancher. [Illustration: Le tableau mystrieux.] Quand elle eut recouvr ses sens, le souvenir de ce qu'elle avait vu l'en priva presque une seconde fois; elle eut peine la force de sortir de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n'eut pas le courage d'y rester seule. L'horreur dominait son esprit; elle n'prouvait ni le sentiment de ses maux passs, ni la crainte des maux futurs. Elle s'assit auprs de sa fentre, parce que de l elle entendait des voix, quoique loignes, et qu'elle voyait passer du monde sur les terrasses. Montoni et Verezzi, bientt aprs, passrent sous les fentres; ils causaient gaiement: leurs voix lui rendirent un peu de vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse. Emilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit pour aller la trouver: la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu o elle avait reu un coup si accablant, suffisaient bien d'ailleurs pour l'agiter encore. [Illustration: Les htes de Montoni au chteau d'Udolphe.] Elle trouva sa tante sa toilette, et se prparant pour le dner. La pleur, la consternation d'Emilie alarmrent jusqu' madame Montoni; mais Emilie eut assez de force pour se taire sur un tel sujet, quoique ses lvres, tout moment, se trouvassent prtes le trahir. Elle resta dans l'appartement de sa tante jusqu' l'heure o l'on descendit pour dner: elle y trouva les trangers. Ils avaient un air d'occupation qui ne leur tait pas ordinaire, et semblaient trop remplis d'un intrt majeur pour faire quelque attention Emilie ou madame Montoni elle-mme: ils parlrent peu, Montoni encore moins. Emilie frmit en le voyant. L'horreur de la chambre s'offrit elle plusieurs fois; elle changea de couleur, et craignit que la souffrance ne dcouvrt son motion et ne l'obliget sortir; mais l'empire qu'elle prit sur elle-mme surmonta la faiblesse de sa constitution. Elle s'effora de se mler de la conversation, et mme de paratre gaie. Montoni paraissait videmment rflchir quelque grande opration. Un esprit moins nerveux, un coeur plus susceptible en eussent sans doute t plus accabls; mais la fermet de sa contenance indiquait uniquement le dveloppement et l'nergie de ses facults. Le repas fut silencieux. La tristesse du chteau semblait influer sur la gaiet ordinaire de Cavigni; mais aux nuages de sa physionomie se mlait alors une fiert que rarement on y distinguait. Le comte Morano ne fut pas nomm. La conversation roula toute sur les guerres qui, dans ce temps, dchiraient l'Italie, sur la force des armes vnitiennes et le caractre des gnraux. Aprs dner, quand les domestiques furent partis, Emilie sut que le cavalier, sur lequel Orsino avait assouvi sa vengeance, tait mort par suite de ses blessures, et qu'on cherchait avec soin le meurtrier. Cette nouvelle parut alarmer Montoni; mais il dissimula promptement, et s'informa o Orsino s'tait cach. Tous ses htes, except Cavigni, ignoraient que Montoni et, Venise, favoris sa fuite. Ils lui rpondirent qu'Orsino s'tait chapp la mme nuit avec tant de prcipitation et de secret, que mme ses plus intimes amis n'en avaient rien appris. Montoni se blma lui-mme d'avoir fait une pareille question. Une seconde rflexion lui persuada qu'un homme aussi souponneux qu'Orsino ne pouvait confier personne le mystre actuel de son asile. Il croyait cependant qu'il mettrait moins de rserve son gard, et que bientt, sans doute, il entendrait parler de lui. Emilie se retira avec madame Montoni bientt aprs qu'on eut t le couvert, et laissa les cavaliers occups de leurs conseils secrets. Dj Montoni, par des signes expressifs, avait averti son pouse de s'loigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Emilie ne l'interrompait pas; son esprit tait absorb. Elle eut besoin de toute sa rsolution pour s'empcher d'en communiquer le terrible sujet madame Montoni. --Ne prcipitons rien, disait-elle en elle-mme; quelques maux que je me trouve rserve, j'viterai du moins d'avoir aucun reproche me faire. Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, peu de distance, quelques manoeuvres examinant une brche, et devant cette brche un amas de pierres qui semblaient destines des rparations. Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait tre tomb de sa place. Madame Montoni s'arrta pour parler ces ouvriers, et leur demander ce qu'ils allaient faire.--Rparer les fortifications, madame, dit l'un d'eux. Elle fut surprise que Montoni penst ce travail, d'autant plus que jamais il n'avait parl du chteau comme d'un lieu qu'il comptt habiter longtemps. Elle avana vers une arcade leve qui conduisait du rempart de l'est celui du sud, et qui, d'une part, joignant au chteau, supportait une petite tour d'observation qui commandait toute la valle. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des soldats au seul clat de leurs lances et de leurs autres armes, car la distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file continuait de s'tendre jusqu'aux extrmits de la montagne. L'uniforme militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avanait la tte; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il approchait de plus en plus du chteau. Un tel spectacle, dans ces contres solitaires, surprit et alarma singulirement madame Montoni. Elle courut la hte quelques paysans qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et o le roc tait moins escarp qu'ailleurs. Ces hommes ne purent rpondre ces questions d'aucune manire satisfaisante; et surpris eux-mmes, ils regardrent cette cavalcade avec un tonnement stupide. Madame Montoni, jugeant ncessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour dire qu'elle dsirait parler Montoni. Sa nice n'approuvait pas ce message; elle craignait le mcontentement qu'il allait produire. Elle obit pourtant sans rpliquer. En s'approchant de l'appartement o Montoni s'entretenait avec ses htes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrta tremblante du courroux extrme o son entre peu attendue allait ncessairement le jeter. Le moment d'aprs, il se fit un silence. Elle osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda sans parler. Elle s'acquitta de sa commission. --Dites madame Montoni que j'ai affaire, dit-il. Emilie crut utile de lui dtailler la cause de son message. Montoni et ses compagnons se levrent au mme instant, et furent aux fentres; mais ne dcouvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et Cavigni conjectura que ce devait tre une lgion de _Condottieri_, alors en marche pour Modne. Une partie de la cavalcade tait alors dans la valle, l'autre remontait dans les montagnes vers le nord, et quelques traneurs restaient encore au bord des prcipices o d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru voir une arme nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les cymbales dans le vallon. D'autres leur rpondirent l'instant. Emilie couta avec motion, de la hauteur, ces sons aigus qui rveillaient les chos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut trs-bien connatre l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes confirmrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction de les voir s'loigner sans s'arrter pour examiner le chteau. Il ne quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous drobs sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se ft vanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent anims de ce spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au chteau, pensif et silencieux. Les hommes souprent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie tait naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un coeur afflig. Celui de madame Montoni l'tait; mais les plus doux accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprs d'elle. Elle feignit, avec sa dlicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de sa tante; mais elle mit dans toutes ses manires une grce si touchante, une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut offense de l'apercevoir. Exciter la piti de sa nice, tait un cruel affront pour son orgueil. Elle la congdia ds qu'elle le put. Emilie ne lui parla point de son extrme rpugnance se trouver dans l'isolement de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui ft permis de garder Annette jusqu' l'instant o elle se coucherait. On y consentit avec quelque peine; et comme Annette tait alors avec les domestiques, il fallut bien qu'Emilie se retirt seule. Elle traversa les longues galeries d'un pas lger. La lueur vacillante de la lampe qu'elle portait ne servait qu' lui rendre plus sensible l'obscurit qui l'environnait, et l'air, tout moment, menaait de la souffler. Le silence morne qui rgnait dans cette partie du chteau, la glaait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les clats de rire qui partaient de la salle recule o les domestiques s'taient runis. Mais le mme silence succdait: il ne restait qu'un calme absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visite le matin, ses regards tombrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre quelques sons; mais elle se garda de s'arrter pour en devenir plus certaine. Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une tincelle dans le foyer. Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu' ce qu'Annette vnt auprs d'elle, et qu'elle pt lui demander du feu. Elle continua de lire; mais la fin sa lampe lui parut prte s'teindre. Annette ne venait point. La solitude, l'obscurit de sa chambre l'affectrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle tait prs du thtre d'horreur qu'elle avait dcouvert le matin. Des images sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle tait encore ferme, elle s'aperut qu'elle l'tait effectivement. Incapable de prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement cart, et dans lequel, la nuit prcdente, il tait certainement entr quelqu'un, elle attendait Annette avec une impatience pnible, et voulait savoir d'elle une multitude de circonstances. Elle dsirait aussi la questionner sur cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informe, et dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reu qu'une notion fausse. Ce qui l'tonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait restt ouverte aussi indiscrtement. Une telle ngligence surpassait l'imagination. Mais sa lumire tait prte s'teindre. La faible lueur qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se leva pour retourner dans la partie habite du chteau, avant que l'huile de sa lampe ft tout fait consume. En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientt aprs elle aperut une lumire qui paraissait au bout du corridor. C'tait Annette et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit Emilie; qui vous a donc arrtes si longtemps? Je vous prie, faites-moi vite du feu. --Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu embarrasse. Je vais aller chercher du bois. --Non, dit Catherine, c'est mon affaire. Elle sortit l'instant. Annette voulait la suivre; mais Emilie la rappela, et Annette se mit parler haut, rire comme si elle et eu peur de garder le silence un moment. Catherine revint avec du bois. Quand la flamme ptillante eut enfin rchauff cette chambre, et que la servante se fut retire, Emilie demanda Annette si elle avait pris les informations dont elle l'avait charge.--Oui, mademoiselle, reprit Annette; mais pas une me ne sait un mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l'observais avec soin, parce qu'on dit qu'il sait de singulires choses. Le vieux Carlo avait un air que je ne pourrais pas exprimer. Il m'a demand plusieurs fois si j'tais sre que la porte ne ft pas ferme. Seigneur! lui dis-je, si j'en suis sre? comme je suis vivante. En vrit, mademoiselle, j'en suis tellement abasourdie, que je ne puis moi-mme le dire. Je ne voudrais pas plus dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart l-bas. --Et pourquoi moins sur ce canon, qu' tout autre endroit du chteau? dit Emilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur. --Oui, mademoiselle, mais on peut en trouver d'aussi mauvais. Le fait est que dans la nuit on a vu quelque chose auprs de ce canon, et qui s'y tenait comme pour le garder. --C'est fort bien ma chre Annette; les gens qui font de telles histoires sont bien heureux que vous les coutiez. Vous les croyez au premier mot. --Ma chre demoiselle, je vous ferai voir le canon mme. Vous pouvez le voir de vos fentres. --C'est vrai, dit Emilie; mais cela prouve-t-il qu'un fantme le garde? --Quoi? si je vous montre le canon, ma chre demoiselle, vous ne croirez rien. --Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-mme, dit Emilie. --Eh bien! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement approcher de la fentre. Emilie ne put s'empcher de rire, et Annette parut tonne. Apercevant son extrme facilit croire le merveilleux, Emilie crut devoir s'abstenir de lui parler du sujet dont elle s'tait propos de l'entretenir. Elle craignait de la faire succomber tant de terreur idales. Elle lui parla d'un objet plus gai, les rgates de Venise. --Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les belles nuits au clair de lune, voil ce qu'il y a de beau Venise; la lune, soyez en sre, est plus belle que partout ailleurs. On entend une si douce musique; Ludovico chantait si souvent si souvent auprs de ma jalousie, sous le portique du couchant; mademoiselle ce fut Ludovico qui me parla de ce tableau que vous aviez tant d'envie de voir hier. --Et quel tableau? dit Emilie, dsirant de faire parler Annette. --Oh! ce terrible tableau avec le voile noir! --Vous ne l'avez jamais vu? dit Emilie. --Qui, moi! non, mademoiselle, jamais; mais ce matin, continua Annette en baissant la voix et regardant autour d'elle; ce matin, comme il faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j'avais une extrme fantaisie de le voir, et j'avais entendu de singulires choses ce sujet, j'allai jusqu' la porte, et je serais entre si ne je l'avais trouve ferme. Emilie commena craindre qu'on n'et remarqu sa visite, puisque la porte avait t ferme si peu de temps aprs sa sortie de la chambre; elle frmissait que sa curiosit n'attirt sur elle toute la vengeance de Montoni; son inquitude se portait aussi sur le but des rapports trompeurs qu'on avait faits Annette, et qui sans doute avaient un principe, quoiqu'il semblt que Montoni et d chercher maintenir cet gard un silence absolu. Elle sentit nanmoins que le sujet tait trop affreux pour s'en occuper une pareille heure. Elle s'effora de l'loigner de sa pense, et de s'entretenir avec Annette, dont la conversation simple et nave lui semblait prfrable une solitude absolue. Elles restrent l jusqu' prs de minuit, mais non pas sans qu'Annette et plusieurs fois voulu se retirer. Le bois tait presque entirement brl. Emilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si on les et fermes pour la nuit. Elle se prpara se mettre au lit, mais elle voulait encore qu'Annette ne la quittt pas; cet instant la cloche de la porte sonna: elles coutrent avec effroi. Aprs une trs-longue pause, on l'entendit sonner encore; bientt on reconnut le bruit d'un carrosse dans la cour; Emilie se jeta presque sans vie sur sa chaise: C'est le comte, dit-elle. --Quoi, cette heure; mademoiselle! dit Annette; non, ma chre demoiselle; mais en tout cas, c'est prendre un singulier moment pour arriver dans une maison. --Je t'en supplie, ma chre Annette, ne perdons pas le temps causer, dit Emilie d'un ton effray; va, je t'en supplie, va voir qui ce peut tre. Annette sortit de la chambre et emporta la lumire. Elle laissa Emilie dans une obscurit qui l'aurait effraye quelques minutes auparavant; mais en ce moment, elle n'y prenait pas garde; Annette parut, et Emilie alla au-devant d'elle. --Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison: c'est le comte. --C'est lui! s'cria Emilie levant les yeux au ciel et s'appuyant sur le bras d'Annette. --Bon Dieu! ma chre dame, remettez-vous, ne plissez donc pas ainsi: nous en apprendrons davantage. --Oui, nous en saurons davantage, dit Emilie en s'acheminant le plus vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien: donnez-moi un peu d'air.--Annette ouvrit la fentre et lui apporta de l'eau. --Ma chre demoiselle! il ne vous troublera pas cette heure, il croira que vous dormez. --Restez avec moi jusqu' ce que je dorme, dit Emilie un peu soulage par cette ide qui lui parut trs-vraisemblable. Emilie demanda quel tait l'homme qui accompagnait le comte, et comment Montoni les avait reus; mais Annette ne put le lui dire. --Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre de M. Montoni pour qu'il l'informt de cette arrive, lorsque je l'ai trouv moi-mme. Emilie resta quelque temps dans cet tat d'incertitude; il devint enfin si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans la salle, et de dcouvrir, s'il tait possible, quelle tait l'intention du comte en se rendant au chteau. --Oui, mademoiselle, rpondit vivement Annette; mais comment trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe? Emilie dit qu'elle allait l'clairer, et elles sortirent aussitt. Quand elles furent au haut de l'escalier, Emilie rflchit qu'elle pourrait tre vue par le comte; et pour viter la grande salle, Annette la conduisit, travers quelques petits passages, un escalier drob qui descendait la salle des domestiques. En remontant la chambre, Emilie craignit de s'garer dans tous les dtours de ce chteau, et d'tre encore effraye par quelque mystrieux spectacle. Quoique trouble dans tous les corridors, elle frmissait d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle tait seule, arrte et pensive, elle crut entendre un sanglot assez prs d'elle; elle resta immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs portes la droite du passage; elle avana et couta. A peine fut-elle la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle coutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en loigner. Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un coeur au dsespoir. Emilie plit, et considra dans une pnible attente les tnbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la piti vainquit la terreur: il tait possible que ses soins pussent tre utiles l'infortun qui gmissait, ou que du moins sa compassion pt le consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hsitait, elle crut reconnatre cette voix qu'altraient les tons de la douleur. Elle posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout tait sombre, except un cabinet recul o paraissait une seule lumire. Elle se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuye sur sa toilette et fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile d'tonnement. Il y avait un homme assis auprs du feu, mais elle ne put le distinguer; de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien plus. Trop occupe de sa douleur, elle n'aperut point Emilie; cette dernire et bien dsir deviner la cause de cette scne, et reconnatre celui qui se trouvait cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne voulut pourtant point ajouter ses douleurs en surprenant son secret, et profiter de la circonstance pour couter son entretien. Elle se retira avec prcaution; et, quoiqu'avec difficult, retrouva son appartement, o des intrts plus directs lui firent oublier sa surprise. Annette revint cependant sans avoir de rponse satisfaisante. --A prsent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous l'tiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sre. Emilie s'apert qu'il y aurait de la cruaut l'exiger: elle avait attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se dtermina congdier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste et vaste chambre, et qu'elle se souvint de diffrentes choses, la crainte s'empara d'elle, et elle hsita. --Oui, dit-elle Annette, il serait cruel de vous prier de rester jusqu' ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long. --Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette. --Mais avant de me laisser, dit Emilie, dites-moi, le signor Montoni avait-il quitt le comte Morano lorsque vous tes sortie de la salle? --Oh! non mademoiselle; ils taient encore ensemble. --Etes-vous entre dans le cabinet de ma tante, aprs m'avoir quitte? --Non, mademoiselle, j'ai t la porte en passant; mais elle tait ferme, et j'ai pens que madame dormait. --Qui donc tout l'heure tait avec votre matresse? dit Emilie qui oubliait sa prudence ordinaire. --Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense, n'a t avec elle depuis que je vous ai laisse. Emilie n'en parla plus, et aprs avoir lutt pendant un moment contre ses craintes imaginaires, sa bont l'emporta, et elle laissa partir Annette. Elle resta seule, songeant sa situation et celle de madame Montoni: ses yeux enfin s'arrtrent sur le portrait qu'aprs la mort de son pre elle avait trouv dans les papiers qu'il lui avait ordonn de brler. Il tait sur sa table avec quelques dessins qu'Emilie, peu d'heures auparavant, avait tirs d'une petite bote: cette vue la ramena de tristes rflexions, mais l'expression touchante de ce portrait en adoucissait l'amertume; c'tait la mme physionomie que celle de son pre; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette ide le lui fit regarder avec attendrissement; mais la tranquillit de sa rverie fut tout coup trouble par le souvenir des mots du manuscrit, qu'elle avait trouv avec cette miniature, et qui dans ce temps l'avaient remplie d'incertitude et d'horreur. Elle sortit enfin de ses profondes rflexions; mais quand elle se leva pour se dshabiller, le silence, la solitude o elle se trouvait cette heure avance, loin de tout bruit, l'impression enfin que lui avait laisse le sujet sur lequel elle venait de mditer, tout se runit pour lui ter le courage. Les ouvertures d'Annette, toutes frivoles qu'elles taient, n'avaient pas laiss de l'affecter; elles venaient la suite d'une circonstance pouvantable, dont elle-mme avait t tmoin, et dont le thtre tait prs de sa chambre. La porte de l'escalier tait peut-tre le sujet d'une frayeur mieux fonde; elle commena craindre que cet escalier ne communiqut la chambre dont le souvenir la faisait trembler. Dtermine ne point se dshabiller, elle se jeta toute vtue sur son lit; le chien de son pre, le fidle Manchon, couch ses pieds, lui servait de sentinelle. Ainsi prpare, elle essaya de bannir ses rflexions; mais son esprit occup errait encore sur les points qui l'intressaient, et l'horloge du chteau sonna deux heures avant qu'elle et ferm les yeux. Elle succomba pourtant un lger sommeil; elle en fut arrache par un bruit qui lui parut s'tre lev dans sa chambre. Tremblante elle couta, tout tait dans le silence: croyant avoir t veille par ces bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller. Bientt le mme bruit recommena; il semblait venir de la partie de la chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le dsagrable incident de la nuit prcdente pendant laquelle une main inconnue avait ferm sa porte. Ses dernires alarmes sur le lieu auquel tenait cette porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son coeur se glaa de terreur. Elle se souleva de son lit, et cartant doucement le rideau, elle regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brlait dans la chemine rpandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses yeux de ce ct, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurit lui permt de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant assez d'empire sur elle pour retenir le cri prt lui chapper, et laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet mystrieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de la chambre, s'arrter quelquefois; et quand il s'approcha de la chemine, Emilie vit la lumire que c'tait une figure humaine. Un souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber. Elle continua cependant observer cette figure qui resta longtemps sans mouvement, et qui, s'avanant jusqu'auprs du lit, s'arrta doucement vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien Emilie de le suivre de l'oeil; mais la terreur dont elle tait saisie la privait de toute facult et ne lui laissait pas la force de faire un mouvement. Aprs un instant de repos, la figure revint la chemine, prit la lampe, l'leva, considra la chambre, et se rapprocha lentement du lit. La lumire ce moment veilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie; il aboya fortement, et sautant par terre courut l'tranger. On le repoussa avec une pe couverte de son fourreau; on s'avana vers le lit. Emilie reconnut le comte Morano. Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui, genoux auprs d'elle, il la conjurait de ne pas craindre, et jetant son pe, il voulut lui prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui avait d'abord t l'usage, Emilie s'lana du lit toute vtue; et srement une frayeur prophtique lui avait inspir une pareille prcaution. Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il tait entr; il la retint lorsqu'elle arrivait la premire marche; mais dj elle avait, la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de l'escalier. Elle fit un cri de dsespoir, et se croyant livre par Montoni, elle ne vit plus aucune ressource. Le comte qui avait pris sa main l'entrana dans la chambre. --Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi, Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous aime trop sans doute pour mon repos. Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur. --Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et sur-le-champ. --Ecoutez-moi, Emilie, reprit Morano, coutez-moi: je vous aime, et je suis au dsespoir, oui, au dsespoir. Puis-je vous regarder, puis-je penser que c'est peut-tre pour la dernire fois, et ne pas prouver toutes les fureurs du dsespoir? Non, il n'en sera pas ainsi. Vous serez moi en dpit de Montoni, en dpit de toute sa bassesse. --En dpit de Montoni! s'cria Emilie avec vivacit. O ciel! qu'est-ce que j'entends? --Vous entendez que Montoni est un infme, s'cria Morano dans toute sa vhmence, un infme qui vous vendait mon amour; qui... --Et celui qui m'achetait l'tait-il moins? dit Emilie en jetant sur le comte un regard de mpris. Sortez, monsieur, sortez l'instant. Puis elle ajouta d'une voix mue par l'espoir et la crainte, ou je donnerai l'alarme tout le chteau, et j'obtiendrai du ressentiment de M. Montoni ce que j'ai vainement implor de sa piti. Emilie savait pourtant bien qu'elle ne pourrait tre entendue par ceux qui pourraient la secourir. --N'esprez rien de sa piti, dit Morano; il m'a trahi avec indignit; toute ma vengeance le poursuivra: et quant vous, Emilie, il a sans doute quelque projet plus lucratif pour lui que le premier. Le rayon d'esprance que les premires paroles du comte avaient rendu Emilie fut presque touff par celles-ci. Sa physionomie peignit aussitt son motion, et Morano s'effora d'en tirer quelque avantage. --Je perds du temps, dit-il; je ne suis pas venu pour dclamer contre Montoni; je suis venu solliciter, implorer Emilie; je suis venu lui dire tout ce que je souffre, la conjurer de nous sauver tous deux, moi de mon dsespoir, elle de sa perte. Emilie! les projets de Montoni sont tels que vous ne pouvez les concevoir; je vous l'annonce, ils sont terribles. Emilie tait accable du coup affreux qu'elle avait reu dans l'instant mme o l'esprance avait voulu renatre en son coeur. De tous cts elle se voyait perdue. Incapable de rpliquer, presque incapable de penser, elle se jeta sur une chaise, ple et sans voix. Il tait probable que Montoni l'avait dans l'origine vendue Morano. Il tait clair qu'ensuite il avait rtract sa promesse, et la conduite du comte le prouvait. Il tait presque aussi certain qu'un projet plus avantageux avait seul dcid l'goste Montoni abandonner le plan qu'il avait si vigoureusement press. Ces rflexions la firent frmir des ouvertures que lui suggrait Morano, et qu'elle n'hsitait point croire. Mais tandis qu'elle tressaillait l'ide des malheurs et de l'oppression qui l'attendaient dans le chteau d'Udolphe, il lui fallut considrer que l'unique moyen d'chapper tait la protection d'un homme avec qui des malheurs plus certains et non moins terribles ne pouvaient manquer de l'assaillir; des maux, enfin, dont elle ne pouvait soutenir la pense. Son silence encouragea l'espoir de Morano. Il l'observait avec une vive impatience. Il reprit malgr elle la main qu'elle avait retire; il la pressa contre son coeur, et la conjura de se dcider.--Chaque instant de dlai rend, disait-il, le dpart plus dangereux; ce peu de moments perdus peuvent fournir Montoni le moyen de nous surprendre. --Je vous le demande, monsieur, ne m'importunez pas, dit Emilie d'une voix faible; je suis bien malheureuse, et je dois continuer l'tre. Laissez-moi, je vous prie; laissez-moi ma destine. --Jamais, s'cria le comte imptueusement; je prirai plutt. Mais pardonnez cette violence: la pense de vous perdre me trouble la raison. Vous ne pouvez ignorer quel est le caractre de Montoni. Vous pouvez ignorer ses projets; oui, vous les ignorez sans doute, ou vous ne balanceriez pas entre mon amour et sa puissance. --Je ne balance pas, dit Emilie. --Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant la hte, ma voiture m'attend: elle est sous les murs du chteau. --Vous vous trompez, monsieur, dit Emilie; je vous rends grces de l'intrt que vous prenez mon sort; mais laissez-moi le dcider moi-mme. Je resterai sous la protection de M. Montoni. --Sous sa protection! s'cria firement Morano, sa _protection_! Emilie, vous laisserez-vous donc abuser? je vous ai dit ce que serait sa _protection_. --Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n'en crois pas une simple assertion, et si j'exige quelques preuves. --Je n'ai ni le temps, ni le moyen d'en produire, reprit le comte. --Et je n'aurais, monsieur, aucune volont de les entendre. --Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un mariage avec l'homme qui vous adore est-il donc si terrible vos yeux? --Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne sauraient vous appartenir, dit Emilie avec douceur. Cette conduite prouve assez que je ne serais point hors d'oppression tant que je serais en votre pouvoir. Si vous voulez m'en dtromper, cessez de m'accabler aussi longtemps de votre prsence. Si vous me refusez, vous me forcerez vous exposer au ressentiment de M. Montoni. --Qu'il vienne! s'cria Morano en fureur, qu'il vienne! qu'il ose braver le mien; qu'il ose considrer en face l'homme qu'il a si insolemment outrag! je lui apprendrai ce que c'est que la morale, la justice, et surtout la vengeance: qu'il vienne, et je lui plongerai mon pe dans le coeur! La vhmence avec laquelle il s'exprimait devint pour Emilie une nouvelle cause d'alarme. Elle se leva de sa chaise, mais ses jambes tremblantes n'eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses paroles expirrent sur ses lvres. Elle regardait attentivement la porte ferme du corridor; elle voyait qu'elle ne pouvait fuir sans que Morano la vt et s'oppost son dessein. --Comte Morano, dit Emilie en retrouvant enfin la voix, calmez-vous, je vous en conjure. Ecoutez la raison, si ce n'est pas la piti; vous vous mprenez galement dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais jamais rpondre l'affection dont il vous a plu de m'honorer, et certainement je ne l'ai jamais encourage. M. Montoni n'a pu vous outrager; vous devez savoir qu'il n'a pas droit de disposer de ma main, quand mme il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce chteau; vous le pouvez avec sret. Epargnez-vous les affreuses consquences d'une vengeance injuste et le remords certain d'avoir prolong mes souffrances. --Est-ce pour ma sret, ou pour celle de Montoni que vous sentez ces vives alarmes? dit Morano froidement et la regardant avec amertume. --Pour l'une et l'autre, dit Emilie d'une voix tremblante. --Une injuste vengeance! s'cria le comte en reprenant subitement le ton et l'clat de la passion; oui, je quitterai ce chteau, mais je n'en sortirai pas seul. Mes gens m'attendent; ils vous porteront ma voiture; vos cris seront inutiles; personne ici ne peut les entendre. Soumettez-vous donc en silence et laissez-vous conduire. --Comte Morano, je suis maintenant en votre pouvoir; mais observez qu'une pareille conduite ne peut vous acqurir l'estime dont vous prtendez tre digne. Vous vous prparez mille remords dans les chagrins d'une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous viter. Croyez-vous donc votre coeur si endurci que vous puissiez tre tmoin insensible des cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner? Emilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une seconde fois hors du lit; Morano regarda l'escalier, et n'y voyant personne, il cria haute voix: _Cesario!_ Un homme parut la porte de l'escalier, on entendit les pas de quelques autres. Emilie poussa un grand cri, pendant que Morano l'entranait travers la chambre. A l'instant elle entendit du bruit la porte qui ouvrait sur le corridor. Le comte s'arrta, comme s'il et hsit entre l'amour et la vengeance; la porte s'ouvrit, et Montoni, suivi du vieil intendant et de quelques autres personnes, se prcipita dans la chambre. [Illustration: L'enlvement.] --En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second dfi; il remit Emilie ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se retournant avec fiert: C'est ton tour, infme, dit-il en fondant sur lui. Montoni para le coup, et chercha lui-mme frapper; quelques-uns des assistants tentrent de les sparer, d'autres arrachrent Emilie aux gens de Morano. --Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais, vous, mon ennemi dclar, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour rcompenser mon hospitalit par une indigne trahison, et m'enlever ainsi ma nice? --Que celui qui parle de trahison, rpliqua Morano avec une vhmence concentre, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous tes un infme: s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en tes l'auteur. --Lche! cria Montoni chappant ceux qui le retenaient, et courant sur le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si quelqu'un s'avanait, il prirait dans l'instant sous ses coups. La jalousie, la vengeance, prtaient Morano leur rage et leur aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possdant, avait l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut bless; mais l'instant il lui fit lui-mme une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler au loin son pe. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre. Montoni, lui appuyant son pe sur la poitrine, voulut l'obliger lui demander la vie. Morano, succombant sa blessure, eut peine rpliqu par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il s'vanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'pe dans le sein; Cavigni lui arrta le bras. Il ne cda pas sans une extrme peine; mais en voyant son ennemi renvers, il ordonna qu'on l'emportt sur-le-champ hors du chteau. A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanit avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni d'accorder Morano, dans le chteau, le secours que demandait son tat. Montoni, qui rarement coutait la piti, semblait en ce moment tre affam de vengeance. Avec la cruaut d'un monstre, il ordonna pour la seconde fois que son ennemi vaincu ft enlev du chteau dans l'tat o il tait; et les environs, couverts de bois, offraient peine une chaumire solitaire pour l'abriter pendant la nuit. Les domestiques du comte dclarrent qu'ils ne l'emporteraient pas, jusqu' ce qu'il et au moins donn quelque signe de vie. Ceux de Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des reprsentations; Emilie seule, suprieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau Morano, et commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, la fin, sentit quelque douleur la sienne, et se retira pour la faire visiter. Le comte, pendant ce temps, revenait lui peu peu. Le premier objet qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penche sur lui avec l'expression d'une extrme inquitude. Il la contempla d'un air douloureux. --J'ai mrit ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous, Emilie, que je mritais une punition, et je n'en reois que de la piti. Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumire avant de le dplacer. Mais Morano tait trop impatient de partir. L'angoisse de son esprit paraissait encore plus violente que n'tait celle de sa blessure. Il rejeta ddaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point qu'on obtnt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au chteau. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui dfendit.--Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes domestiques, ils me transporteront bras. A la fin, nanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario allt d'abord prparer la chaumire. Emilie, voyant qu'il avait repris ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'tait point parti, il s'loignt aussitt. L'indignation tincela dans les regards de Morano, et colora vivement ses joues. --Dites Montoni, reprit-il, que je m'loignerai quand cela me conviendra. Je quitterai ce chteau, qu'il lui plat d'appeler le sien, comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernire fois qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empcher, je ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience. --Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni. --Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence. --Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-l observait en silence, osez encore insulter mon ami, et je vous plonge mon pe dans le coeur. --Cette action serait digne de l'ami d'un infme, dit Morano. Et la violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs. Mais cette nergie ne fut que momentane: il retomba puis par cet effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait dispos remplir sa menace. Cavigni, moins dprav que lui, tchait de le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de Morano l'arrta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher plus prs. Elle avana d'un pas timide; mais la langueur qui dcomposait tous les traits du bless, excita son extrme piti, et vainquit toute sa terreur. --Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-tre ne vous verrais-je plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais emporter jusqu' votre bienveillance. --Recevez ce pardon, dit Emilie, et les voeux bien sincres que je fais pour votre heureuse gurison. --Et seulement pour ma gurison! dit Morano en soupirant.--Pour votre bonheur, ajouta Emilie. --Peut-tre devrais-je tre content, reprit-il, je n'en mrite pas davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez moi; oubliez mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa. Emilie paraissait impatiente de s'loigner.--Je vous prie, comte, dit-elle, songez votre sret, et ne restez pas plus longtemps: je tremble des consquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment de Montoni, s'il apprenait que vous tes ici. Le visage de Morano se couvrit de rougeur.--Vous prenez intrt ma sret, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des voeux pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et afflig. Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai peine, et la porta jusqu' ses lvres.--Adieu, comte Morano, dit Emilie; elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter l'instant le chteau, et n'osant pas dsobir au second ordre de Montoni, elle sortit pour l'aller trouver. Il tait au salon de cdre qui joignait la grande salle, couch sur un sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y eussent mis autant de courage. Sa physionomie svre, mais froide, exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptme de douleur. Dans tous les temps il avait mpris toutes les douleurs physiques, et ne cdait jamais qu'aux crises violentes de son me. Il tait entour du vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'tait pas avec lui. Emilie tremblait en approchant: elle reut une forte rprimande pour n'avoir pas obi ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa station dans le corridor des motifs dont son me pure n'avait pas mme conu l'ide. --C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais d le prvoir. Vous rejetiez obstinment le comte, pendant que je le favorisais; vous le favorisez au moment o je le congdie. --Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prtendez srement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait t approuv par moi. --Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronant le sourcil: vous vous livrez la satire; mais avant de vous permettre de gouverner les autres, songez bien apprendre pratiquer les vertus qu'on exige des femmes, la sincrit, la modestie et l'obissance. Emilie, qui s'tait toujours efforce de conformer sa conduite la plus stricte dlicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractre d'une femme, fut choque de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et quand Ludovico vint annoncer que Morano tait hors du chteau, il dit Emilie qu'elle pouvait se retirer. Elle s'loigna volontiers de sa prsence; mais la pense de rester toute la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir tout le monde, lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se dtermina frapper chez madame Montoni, et demander qu'il lui ft permis de retenir Annette. En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva ferm; bientt il fut ouvert par madame Montoni elle-mme. On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'tait glisse dans la chambre coucher de sa tante, mais c'tait par une petite porte. Le calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son poux; elle voulut le lui raconter, et commena avec une extrme prcaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout. Emilie savait par elle-mme qu'elle avait peu de raisons pour aimer Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complte indiffrence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa chambre, et elle s'y retira aussitt. Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit son appartement; et sur la place o le comte Morano avait combattu, le carreau en tait tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de l'escalier avait t ouverte, et qu'Annette tait avec elle, examiner l'issue de cet escalier; cette circonstance tenait essentiellement sa tranquillit. Annette, moiti curieuse, moiti effraye, consentit volontiers descendre; mais en se rapprochant elles retrouvrent la porte verrouille par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de l'assurer en dedans, en y plaant les meubles les plus lourds qu'il leur fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta sur une chaise prs de la chemine, o quelques charbons fumaient encore. CHAPITRE XIX. Il est ncessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le brusque dpart de Venise et la suite rapide d'vnements qui se succdrent au chteau n'avaient pas permis de s'occuper. Le matin mme de ce dpart, Morano, l'heure convenue, se rendit la maison de Montoni, pour y recevoir son pouse. Il fut un peu surpris du silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientt fit place au comble de l'tonnement, et cet tonnement la rage, quand une vieille femme ouvrit la porte, et dit ses serviteurs que son matre, sa famille et toute sa suite avaient quitt Venise de trs-bonne heure pour aller en terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la solitude des appartements dserts le convainquit de la vrit. Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce qu'elle savait; c'tait, la vrit, bien peu de chose, mais assez pour apprendre Morano que Montoni tait all son chteau des Apennins. Il l'y suivit, aussitt que ses gens eurent achev ses prparatifs. Un ami l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il tait dcid obtenir Emilie, ou faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. Quand son esprit fut remis de sa premire effervescence, et que ses ides se furent claircies, sa conscience lui suggra certains souvenirs qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce dernier aurait-il pu souponner une intention que lui seul connaissait, et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, nanmoins, il avait t trahi par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les mes peu dlicates, et qui fait juger un homme ce qu'un autre doit faire dans une circonstance donne. C'est ce qui tait arriv Montoni. Il avait acquis, la fin, la preuve irrcusable de ce que dj il souponnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'tre considrable, comme d'abord il l'avait cru, tait, au contraire, en assez mauvais tat. Montoni n'avait favoris ses prtentions que par des motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble vnitien aurait srement satisfait l'un, et l'autre spculait sur les proprits d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour mme de son mariage. Il avait, ds le premier moment, suspect en quelque chose le drangement et la folie du comte, mais c'tait seulement la veille des noces projetes qu'il s'tait convaincu de sa ruine. Il n'hsita pas conclure que Morano le frustrait srement des proprits d'Emilie, et cette pense ne fut plus un doute quand, aprs tre convenus de signer le trait la nuit mme, le comte manqua sa parole. Un homme aussi peu rflchi, aussi distrait que Morano, dans un moment o ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil engagement, sans que ce ft dessein; mais Montoni n'hsita point l'expliquer dans ses propres ides. Aprs avoir attendu longtemps l'arrive du comte, il avait command tous ses gens d'tre prts au premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire Emilie toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans s'exposer aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait, comme il les appelait, que des prtentions honorables, il suivrait sans doute Emilie, et signerait l'crit projet. Avec cette condition, l'intrt de Montoni pour elle tait si nul, qu'il l'aurait sacrifie sans scrupule aux dsirs d'un homme ruin, dans l'unique vue de s'enrichir lui-mme. Il s'abstint nanmoins de lui dire un seul mot sur les motifs de son dpart, dans la crainte qu'une autre fois un rayon d'esprance ne la rendt moins traitable. C'est par ces considrations qu'il avait soudain quitt Venise; et, par des considrations opposes, Morano l'avait poursuivi travers les prcipices de l'Apennin. Quand on annona son arrive, Montoni, ne doutant pas qu'il ne vnt accomplir sa promesse, se hta de le recevoir; mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le dtromprent au moment mme. Montoni expliqua en partie les raisons de son brusque dpart, et le comte, persistant demander Emilie, accabla Montoni de reproches, sans parler de l'ancien trait. Montoni, la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au lendemain, et Morano se retira avec quelque esprance sur l'apparente indcision de Montoni. Nanmoins, quand, au milieu du silence de sa chambre, il se rappela leur entretien, son caractre et les exemples de sa duplicit, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il rsolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de dcouvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voult consentir seconder l'enlvement d'Emilie: il s'en remettait au choix et la prudence de son agent; ce n'tait pas tort. Celui-ci dcouvrit un homme que Montoni dernirement avait trait avec rigueur, et qui ne songeait qu' le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du chteau, et par un passage secret l'introduisit l'escalier: il lui indiqua ensuite un chemin plus court dans le btiment, et lui donna les clefs qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien rcompens de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait t rcompense. Montoni le lendemain fut comme l'ordinaire; il avait seulement le bras soutenu par une charpe: il fit le tour des remparts, et visita ses ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au chteau, o des nouveaux venus l'attendaient. Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forts de la valle, accabl d'une double souffrance, et mditant une vengeance profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dpch la ville la plus voisine, qui tait encore fort loigne, ne revint que le lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant d'avoir suivi les progrs de la blessure; il fit prendre au malade une potion calmante, et resta prs de lui pour juger de son effet. Emilie, tout le reste d'une nuit si trouble, avait cependant dormi en repos. A son rveil, elle se rappela qu'enfin elle tait dlivre des perscutions de Morano; elle se sentit soulage subitement d'une grande partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetes Morano sur les vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir, mais qu'ils taient terribles. Pour en loigner la pense, elle chercha ses crayons, se mit une fentre, et contempla le paysage pour y choisir un point de vue. Ainsi occupe, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement arrivs au chteau. La vue de ces trangers la surprit, mais plus encore leur extrieur. Il y avait une singularit dans leur costume, une fiert dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la fentre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'asprit de toute la scne, que, pendant qu'ils regardaient le chteau, elle les dessina en bandits et les plaa dans son tableau. [Illustration: Les trois trangers.] Carlo, ayant procur ces hommes les rafrachissements ncessaires, revint prs de Montoni, comme il en avait reu l'ordre. Celui-ci voulait dcouvrir quel tait le domestique de qui, la nuit prcdente, Morano avait reu les clefs; mais Carlo, trop fidle son matre pour souffrir paisiblement qu'on pt lui nuire, n'aurait pas dnonc son camarade la justice elle-mme. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des deux domestiques trangers ne lui avait pas appris autre chose que le complot. Montoni se rendit l'appartement de son pouse. Emilie ne tarda pas l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle voulait se retirer quand sa tante la rappela et prtendit qu'elle ft prsente.--Vous serez tmoin, dit-elle, de ma rsistance. Maintenant, monsieur, rptez le commandement auquel j'ai si souvent refus d'obir. Montoni se retourna, et prenant un visage svre, il enjoignit Emilie de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partt point. Emilie dsirait chapper au spectacle d'une pareille querelle: elle dsirait de servir sa tante, mais elle dsesprait d'apaiser Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la violente tempte de son me. --Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obit, et se retira sur le rempart o les trangers n'taient plus. Elle mdita sur le malheureux mariage qu'avait fait la soeur de son pre, et sur l'horreur de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante tait aussi devenue la cause. Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut la porte de la salle, et regardant avec prcaution, s'avana pour la joindre. --Ma chre demoiselle, je vous cherche dans tout le chteau, dit-elle; si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau. --Un tableau! s'cria Emilie en frmissant. --Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce chteau. Le vieux Carlo vient de me dire que c'tait elle, et je pensais que vous seriez curieuse de la voir. Quant ma matresse, vous savez, mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela. --Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc tout le monde? --Oui, mademoiselle; que faire ici, moins que d'y parler? Si j'tais dans un cachot, et qu'on me laisst parler, ce serait du moins un peu de consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut que je vous montre le tableau. --Est-il voil? dit Emilie aprs un moment de silence. --Ma chre demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc plissez-vous? Vous vous trouvez incommode? --Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun dsir de voir ce tableau; vous pouvez aller dans la salle. --Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du chteau, la dame qui disparut si trangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que je pense, il n'y a que cette histoire singulire qui puisse me soutenir dans ce vieux chteau, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne. --Etes-vous sre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu? est-il voil? --Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sre que c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voil. Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelrent Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son motion. Elle dit Annette de la conduire son tableau. Il tait dans une chambre mal claire, voisine de celle o se tenaient les domestiques. --Le voil, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le montrant. Emilie s'avana et regarda le tableau. Il reprsentait une dame la fleur de l'ge et de la beaut. Les traits en taient nobles, rguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette sduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mlancolie pensive qu'elle aimait rencontrer. --Combien s'est-il pass d'annes, dit Emilie, depuis que cette dame a disparu? --Vingt ans, mademoiselle, ou environ, ce qu'ils disent. Je sais qu'il y a longtemps. Emilie continuait examiner le portrait. --Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il tient ses richesses devrait tre log dans l'appartement d'honneur. --C'tait une belle dame assurment, continua Annette, et monsieur pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement o se trouve le tableau voil. Emilie se retourna. Mais quant cela, on ne l'y verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte ferme. --Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le recommander encore. Soyez trs-rserve dans vos discours, et ne laissez pas souponner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau. --Sainte mre de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les domestiques l'ont bien vu. Emilie tressaillit.--Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu! Quand? Comment? --Ma chre demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un peu plus de curiosit que vous n'en avez vous-mme. --Vous m'aviez dit, ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en tait ferme? --Si cela tait, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous cts, comment aurions-nous pu entrer? --Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez, Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut sortir. Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie. L'orgueil jusqu' ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie par elle-mme, et ne pouvant se dissimuler ce que mritait d'elle l'indignit de son traitement, elle croyait que ses chagrins exciteraient bien plutt la joie de sa nice qu'aucun sentiment de sympathie. Elle pensait qu'elle la mpriserait, et srement ne la plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bont d'Emilie. Les peines de madame Montoni l'emportrent enfin sur son orgueil. Quand Emilie tait entre le matin, elle les aurait dvoiles toutes, si son poux ne l'et prvenue: et dans ce moment o sa prsence ne la contraignait plus, elle exhala ses plaintes amres. --O Emilie! s'cria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je suis traite d'une manire cruelle! Qui l'et prvu, quand j'avais devant moi une si belle perspective, que j'prouverais un si affreux destin? Qui l'et pens, quand j'pousai un homme comme M. Montoni, que j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur parti qu'on ait prendre; il n'en est point pour reconnatre un bien solide. Les plus flatteuses esprances nous abusent; les plus sages y sont tromps. Qui et prvu, quand j'pousais M. Montoni, que je me repentirais de ma _gnrosit_? Emilie s'assit prs de sa tante, prit sa main; et de cet air compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'tre console; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut la cause particulire. --Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompe de toute manire. Il a su m'arracher ma patrie, mes amis; il m'enferme dans ce vieux chteau, et il pense me faire plier tous ses desseins! Il verra bien qu'il s'est tromp; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager ... Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait suppos qu'avec son nom, son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un sequin qui lui appartnt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un homme d'importance; je lui croyais de grandes proprits. Autrement, l'aurais-je pous? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrta pour respirer. --Ma chre tante, calmez-vous, dit Emilie; ce chteau, la maison de Venise sont lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances qui vous affligent plus particulirement? --Quelles circonstances! s'cria madame Montoni en colre; quoi, cela n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruin au jeu, il a encore perdu tout ce que je lui avais donn; il prtend aujourd'hui, que je lui livre mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes biens se trouve tout entire mon nom: il veut les fondre aussi, et se jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'ide; et... et... tout cela n'est-il pas suffisant? --Assurment, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais absolument. --Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit absolue, qu'il soit cras de dettes, tellement que ni ce chteau, ni la maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou dshonorantes se trouvaient payes? --Je suis afflige de ce que vous me dites, dit Emilie. --Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il m'ait traite avec cette ngligence, avec cette cruaut, parce que le lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler ses menaces, je l'ai dfi avec rsolution, et lui ai reproch une si honteuse conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bont, une gnrosit trop facile! je me vois enchane pour la vie ce vil, perfide et cruel monstre! Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation relle, et mprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence; mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence pour celui de l'indiffrence ou du mpris, et reprocha Emilie l'oubli de ses devoirs et le manque de sentiment. --Oh! comme je me dfiais de cette sensibilit si vante quand on la mettrait l'preuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont traite comme leur fille. --Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilit: c'est un don peut-tre plus craindre qu' dsirer. --C'est merveille, ma nice, je ne disputerai point avec vous; mais comme je le disais, Montoni m'a menace avec violence, si je refuse plus longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'tait le sujet de notre contestation quand vous tes entre ce matin. Je suis maintenant dtermine: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je n'endurerai point tous ces procds de sang-froid: il apprendra de moi ce que c'est que son caractre; je lui dirai tout ce qu'il mrite, en dpit de sa menace et de sa frocit. --Votre situation, madame, dit Emilie, est moins dsespre peut-tre que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus mauvais tat qu'elles ne sont rellement, pour exagrer, dmontrer le besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari vous obligeait enfin vous sparer de lui. Madame Montoni l'interrompit impatiemment.--Insensible, cruelle fille! s'cria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon avenir est consolant, que mes douleurs sont puriles, romanesques, ainsi que les vtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-mme. J'imaginais ouvrir mon coeur une personne compatissante qui sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous. Emilie, sans lui rpliquer, s'loigna dans le mme moment avec un mlange de piti et de mpris. Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui lui ft permise. Elle et bien dsir de parcourir les bois au-dessous, et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne consentant pas qu'elle sortt des portes du chteau, elle cherchait se contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les paysans qu'on employait aux fortifications taient alors loigns de leur ouvrage, et personne n'tait sur les remparts; le ciel tait sombre et triste comme elle. Cependant, le soleil perant tout coup au travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur la tour du couchant: en se retournant, elle aperut les trois trangers arrivs le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres personnes. Ils s'approchrent pendant qu'elle hsitait; la porte de la terrasse vers laquelle ils marchaient tait toujours ferme, et pour sortir par l'autre, il fallait bien passer prs d'eux. Avant de s'y rsoudre, elle baissa son voile sur sa tte, mais il cachait mal sa beaut. Ils la regardrent attentivement, et se parlrent en mauvais italien; elle n'entendit que quelques mots: la fiert de leurs figures, mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore fait la singularit de leurs vtements. L'air et surtout la figure de celui qui marchait entre deux attirrent son attention: elle exprimait une fiert sauvage, une sorte de frocit noire, et pourtant maligne: elle se sentit souleve d'horreur. Ce caractre se lisait si facilement dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'oeil l'imprima dans sa mmoire: elle avait pass trs-vite, et peine avait-elle un instant lev sur tout ce groupe un seul regard timide. Ds qu'elle fut au bout de la terrasse, elle se retourna, et vit les trangers l'ombre de la tourelle, qui la considraient avec soin, et indiquaient par tous leurs gestes un entretien fort anim. Elle sortit du rempart, et se retira chez elle. Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses htes dans le salon de cdre, enfl de son triomphe rcent sur Morano: il vida souvent son verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la conversation. La gaiet de Cavigni semblait, au contraire, gne par l'inquitude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part Montoni des dernires insultes du comte. Un des convives revint l'vnement de la prcdente soire: les yeux de Verezzi tincelrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert d'loges. Montoni seul gardait le silence. Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre; le caractre irascible de Verezzi mlait quelquefois un peu d'aigreur ce qu'il disait; mais Montoni dployait le sentiment de la supriorit jusque dans ses regards et dans ses manires. Un d'eux imprudemment vint nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, chauff par le vin, et sans gards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystrieusement quelques lumires sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune motion. Cette apparente insensibilit ne faisant qu'augmenter la colre de Verezzi, il redit enfin le propos de Morano sur ce que le chteau ne lui appartenait pas lgitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas un autre meurtre sur la conscience. Serai-je insult ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni ple de fureur. Pourquoi me rpter les propos d'un insens! Verezzi, qui s'attendait voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano, regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion. Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le dlire de la vengeance gare? --Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.--Comment? interrompit Montoni d'un air grave, o sont vos preuves? --Nous ne croyons que ce que nous savons, rpta Verezzi, et nous ne savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se remettre.--Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunit. --Passez le verre, s'cria Montoni.--Nous boirons la signora Saint-Aubert, dit Cavigni.--Avec votre permission, d'abord la dame du chteau, reprit Bertolini. Montoni restait muet.--A la dame du chteau! dirent les htes; et Montoni fit un mouvement de tte pour y consentir. --Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps nglig ce chteau; c'est un bel difice. --Il convient fort nos desseins, rpliqua Montoni. Vous ne savez pas, il me semble, par quel accident je le possde? --Mais, dit Bertolini en souriant, c'est un trs-heureux accident, et je voudrais qu'il m'en arrivt un semblable. Montoni le regarda gravement.--Si vous voulez m'couter, ajouta-t-il, je vous raconterai cette histoire. Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la curiosit. Cavigni, qui n'en manifestait aucune, savait probablement dj l'histoire. --Il y a prs de vingt ans, dit Montoni, que ce chteau est en ma possession. La dame qui le possdait avec moi, n'tait ma parente que de loin. Je suis le dernier de ma famille; elle tait belle et riche; je lui offris mes voeux; elle en aimait un autre, et son coeur me rejeta. Il est vraisemblable que celui qu'elle favorisait la rejeta aussi elle-mme. Une profonde et constante mlancolie s'empara d'elle; j'ai tout lieu de croire qu'elle-mme abrgea ses jours. Je n'tais pas alors dans ce chteau: cet vnement est rempli de singulires et mystrieuses circonstances, et je vais vous les rpter. --Rptez-les, dit une voix. Montoni se tut; ses htes se regardrent, et se demandrent qui d'entre eux avait parl. Ils s'aperurent que tous en faisaient la question. Montoni, se remettant enfin, dit:--On nous coute; nous reprendrons une autre fois: passez le verre. Les convives promenrent leurs yeux autour de la salle. --Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez. --N'entendez-vous pas quelque chose? dit Montoni. --Il m'a sembl que oui, dit Bertolini. --Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore; nous ne sommes que nous. Je vous prie, signor, continuez. Montoni fit une pause; il reprit d'une voix plus basse, et les convives se serrrent pour l'entendre. --Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis quelques mois les symptmes d'un grand attachement, et mme d'une imagination drange; son humeur tait ingale. Quelquefois elle s'enfonait dans une rverie paisible; souvent c'taient les transports d'un garement frntique. Un soir, dans le mois d'octobre, aprs un de ces accs, elle se retira seule dans sa chambre, et dfendit qu'on l'interrompt. C'tait la chambre au bout du corridor, et le thtre de la scne d'hier. De ce moment on ne la vit plus. --Comment! on ne la vit plus? s'cria Bertolini. Son corps ne se trouva pas dans la chambre? --On ne trouva pas ses restes? s'cria tout le monde d'une voix unanime. --Jamais, reprit Montoni. --Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle se ft tue? dit encore Bertolini.--Oui, quelles raisons? dit Verezzi. Montoni lana Verezzi un vif regard d'indignation.--Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je ne pensais pas que la dame ft votre parente, quand j'en parlais si lgrement. Montoni reut cette excuse. --Je vous expliquerai bientt cela, dit Montoni. Il faut d'abord que je vous rapporte un fait trange. Cette conversation ne doit pas nous passer, signors. Ecoutez ce que je vais vous dire. --Ecoutez, dit une voix. Ils taient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur.--Ceci n'est point une illusion, dit enfin Cavigni.--Non, dit Bertolini; je viens de l'entendre moi-mme. --Ceci devient trs-extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout coup. Tous les convives se levrent en dsordre. On appela les domestiques, on fit d'exactes recherches, et l'on ne trouva personne. La surprise, la consternation augmentrent. Montoni fut dconcert.--Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre entretien; il est trop srieux. Les htes taient tous disposs sortir de l'appartement; mais ils prirent Montoni de passer dans une autre chambre, et de le finir. Rien ne put l'y dterminer; et malgr tous ses efforts pour paratre tranquille, il tait visiblement trs-agit. --Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez si souvent de la crdulit des autres? --Je ne suis pas superstitieux, rpliqua Montoni; mais il faut connatre ce que cela veut dire. Il sortit ces mots, et tout le monde se retira. CHAPITRE XX. Revenons maintenant Valancourt. On se souvient qu'il tait rest Toulouse depuis le dpart d'Emilie, malheureux et dsol. Chaque jour il comptait s'loigner, et n'accomplissait point cette rsolution. Quitter un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pnible. Il avait su gagner un domestique charg d'entretenir le chteau de madame Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures entires, avec une mlancolie qui n'tait mme pas sans douceur. Il revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, o la veille de son dpart il avait pris cong de la triste Emilie. Peu de temps aprs son arrive la maison de son frre, il reut l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre Paris. Une scne de plaisirs et de nouveauts, dont il avait peine l'ide, s'ouvrit lui dans ce sjour. Mais le plaisir dgota, et le monde fatigua d'abord un esprit malade comme le sien. Il devint bientt l'objet des railleries de ses camarades; et ds qu'il avait un moment, il se retirait seul pour s'occuper d'Emilie. Peu peu les riantes socits dans lesquelles il se trouvait ncessairement occuprent son attention, sans toutefois l'intresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint moins familire; il cessa mme de la regarder comme un devoir de son amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient toute la gaiet franaise, ces qualits sduisantes qui souvent prtent du charme aux traits du vice. Les manires rserves et rflchies de Valancourt taient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient en sa prsence, complotaient contre lui quand il tait absent, se glorifiaient dans la pense de l'amener les imiter, et se flattaient d'y parvenir. Valancourt, tranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne pouvait se mettre en garde contre cette sduction. Peu accoutum aux sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fchait, et l'on riait encore plus. Pour chapper de pareilles scnes, il s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les angoisses de son amour et de son dsespoir. Il voulut reprendre les tudes qui avaient charm ses premires annes; mais son esprit n'avait pas la tranquillit ncessaire pour en jouir. Cherchant s'oublier, cherchant dissiper le chagrin, l'inquitude qu'une mme ide lui causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le tourbillon. Ainsi s'coulrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine; l'habitude fortifia son got pour les amusements. Tout ce qui l'entourait sembla refaire absolument son caractre. Sa figure, ses manires, le firent bientt accueillir; en peu de temps il devint la mode, et frquenta les brillantes socits. La comtesse Lacleur, femme d'une beaut sduisante, tenait alors des assembles. Elle n'tait plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grces parlaient avec enthousiasme de ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne accomplie. Son imagination pourtant n'tait que plaisante, et son esprit plutt brillant que juste. On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le modrt, et l'encourageait secrtement. Il tait reconnu que les profits du jeu soutenaient sa maison. Le frre de Valancourt, qui rsidait avec sa famille en Gascogne, s'tait content de l'adresser Paris quelques-uns de ses parents. Tous taient des gens distingus; mais leurs attentions pourtant ne s'tendirent point des preuves relles d'intrt. Trop occups de leur ambition pour suivre sa conduite, il fut livr sans guide tous les dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractre ouvert et franc. Emilie, dont la prsence l'et prserv en rappelant son coeur un objet digne de lui, Emilie tait absente. C'tait mme pour chapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions frivoles et des plaisirs qui l'tourdissaient. Il allait aussi trs-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve assez jolie, fort gaie, trs-artificieuse et trs-intrigante. Assez adroite pour jeter un voile sur les dfauts de son caractre, elle recevait encore quelques gens distingus. Valancourt y fut introduit par deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers ridicules, qu'il tait dispos en rire le premier. L'image d'Emilie n'tait pourtant pas bannie de son coeur, mais elle n'tait plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-mme; et quand il y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres la vrit, mais dont son me tait froisse. Tel tait l'tat de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait Venise les perscutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni. CHAPITRE XXI. Emilie le regardait comme sa seule esprance; elle recueillait toutes les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reues de son amour. Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquite la force de chaque mot; enfin elle schait ses larmes quand sa confiance en lui tait bien rtablie. Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'tonnante circonstance qui l'avait alarm. N'ayant pu rien dcouvrir, il fut oblig de croire qu'un de ses gens tait l'auteur d'une plaisanterie si dplace. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses contrats, taient maintenant plus frquentes que jamais. Il prit le parti de la confiner dans sa chambre, en la menaant d'une plus grande svrit, si elle persistait dans son refus. Madame Montoni, plus raisonnable, et conu le danger d'irriter, par une si longue rsistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle s'tait livre. Elle n'avait pas oubli non plus de quelle importance il tait pour elle de se rserver des possessions qui la rendraient indpendante, si jamais elle se drobait au despotisme de Montoni. Mais elle avait alors un guide plus dcisif que la raison, l'esprit de vengeance qui la pressait d'opposer la violence la violence, et l'obstination l'opinitret. Rduite garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la socit qu'elle avait rejete; car Emilie, aprs Annette, tait la seule personne qu'il lui ft permis d'entretenir. Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prtendait qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumire. Emilie ne pouvait que s'affliger d'tre, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette, qui remarquait son motion, l'interprtait sa manire. Un jour, elle entra dans la chambre d'Emilie avec un air proccup. Ah! mademoiselle, lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sret dans le Languedoc, rien au monde ne m'engagerait dsormais voyager. Je ne pensais gure que je venais me squestrer dans ce vieux chteau, au milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'tre tue. --Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise. --Oh! mademoiselle, vous pouvez paratre tonne; vous ne voulez pas croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le lieu mme. --De grce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre! --Oui, mademoiselle, ils viennent peut-tre pour nous tuer tous! Ludovico peut l'attester. Pauvre garon! ils le tueront aussi! Je ne songeais gure cela quand il chantait de si jolies chansons Venise, sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrarie.) Eh bien, mademoiselle, comme je le disais, ces prparatifs autour de ce chteau, ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manire cruelle dont le signor traite ma matresse, et ses bizarres alles et venues; tout cela, comme je l'ai dit Ludovico, tout cela n'annonce rien de bon. Il m'a bien recommand de retenir ma langue. Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette, laissa des chevaux dans l'curie. Il semble qu'ils y doivent rester, car le signor ordonna qu'on les pourvt de toutes les choses ncessaires. Les hommes se sont retirs; ils habitent les chaumires voisines. Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi ferait-il fortifier son chteau? pourquoi tiendrait-il tant de conseils? pourquoi cet air si sombre? --Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie. --Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?--Assez pour ma patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous. Emilie, pendant la soire, avait pass quelques heures trs-tristes dans la socit de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos, quand un coup trs-fort branla la porte de sa chambre, et quelque chose de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'tait. Personne ne rpondit. Elle appela une seconde fois; point de rponse; il lui vint l'esprit qu'un de ces trangers arrivs dernirement au chteau avait dcouvert sa chambre, et s'y rendait avec une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et l'ide de l'isolement o elle tait l'accrut au point qu'elle en fut presque hors d'elle-mme. Elle regarda la porte qui menait l'escalier. Elle coutait avec inquitude en frissonnant toujours que le bruit ne se rptt. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien tre venu de cette porte mme, et voulut s'chapper par celle du corridor. Elle s'en approcha toute tremblante. Elle frmit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la guettt. Tout coup elle entendit un lger soupir fort prs d'elle, et demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrire la porte; mais la serrure en tait ferme. Pendant qu'elle coutait encore, le mme soupir se fit entendre plus distinctement, et sa terreur ne diminua pas. Son anxit devint si forte, qu'elle se dtermina ouvrir la fentre pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait le faire, il lui sembla qu'on montait son petit escalier. Elle oublia toute autre alarme, et retourna bien vite au corridor. Presse de fuir, elle en ouvrit la porte, et se vit prte tomber sur une personne tendue ses pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne vanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place la surprise. En vain parla-t-elle cette malheureuse fille; elle restait terre sans connaissance. Emilie, quoique trs-faible elle-mme, se hta de la secourir. Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua presque l'incrdulit d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le corridor. --J'avais entendu raconter de singulires histoires sur cette chambre, lui dit Annette; mais comme elle est si prs de la vtre, mademoiselle, je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi. Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser la moindre des choses, pas mme l'tonnante voix que les signors ont entendue le soir, voil que parat une lumire brillante; et voil qu'en regardant derrire moi, j'aperois une grande figure. Je l'ai vue, mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois prsent. Une grande figure se glissait dans la chambre toujours ferme, dont personne n'a la clef que le signor; et voil que la porte se referme tout de suite. --C'tait le signor? dit Emilie. --Oh! non, mademoiselle, ce n'tait pas lui; je l'ai laiss querellant ma matresse dans son cabinet de toilette. --Vous me faites d'tranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous m'avez effraye dans l'apprhension d'un meurtre, maintenant vous voulez me faire croire... --Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je n'avais pas eu bien peur, serais-je tombe morte comme je l'ai fait? --Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.--Oh! non, mademoiselle, elle tait plus prs de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre? Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.--Emilie, dont les esprits avaient t si vivement mus, et qu'effrayait la pense de passer la nuit toute seule, lui rpondit qu'elle pouvait rester avec elle.--Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, prsent je ne dormirais pas dans cette chambre. Emilie, qui se rappelait son tour les pas qu'elle avait entendus dans l'escalier, insista pour qu'Annette passt la nuit avec elle; elle ne l'obtint qu'avec une extrme peine, et l'effroi de cette fille pour repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie. De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs chevaux; ce tumulte excita sa curiosit. Sans aller sur le rempart, elle aperut, d'une fentre leve, dans la cour, une troupe de cavaliers; leur uniforme tait bizarre et leur armement bien complet, quoique diffrent. Ils portaient une courte jaquette, raye de noir et d'carlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les enveloppaient entirement; sous un de ces manteaux, qui fut rejet en arrire, elle vit plusieurs poignards de grandeur diffrente, la ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en taient chargs, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se souvenait pas d'avoir vu runies tant de physionomies sauvages et terribles. En les voyant, elle se crut entoure de bandits: une ide funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni tait le chef de cette troupe, et que son chteau tait le lieu du rendez-vous. Cette trange supposition ne fut que passagre. Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du vestibule habills comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et de grands panaches noirs et rouges; leurs armes diffraient aussi. Quand ils montrent cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait gai, mais son air tait rflchi, et il maniait son cheval avec une extrme grce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un hros, n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considrait, pensa qu'alors il ressemblait Valancourt; c'tait bien tout le feu, toute la dignit de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur de ses traits, et cette expression franche de l'me qui le caractrisait. Montoni lui-mme parut la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il examina trs-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entire fit le tour de la cour, et commands par Verezzi, passa sous la vote et sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps aprs qu'ils se furent mis en route. Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plonge dans ses rflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux, elle aperut plusieurs hommes sous les murs du chteau; leur extrieur et leur maintien taient d'accord avec la troupe qui venait de s'loigner; prsumant que madame Montoni tait leve, elle se rendit sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas ou ne put claircir un tel vnement. La rserve du mari envers sa femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystre, et lui fit souponner un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conu. Annette revint fort alarme, suivant son usage. Sa matresse la pressa de questions sur ce que les domestiques recueillaient. En ce moment Montoni lui-mme se montra: Annette s'loigna tremblante. Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent l'avait rendue tmoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus de scrupule. --Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces hommes arms dont je viens d'apprendre le dpart? Montoni ne rpliqua que par un regard mprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit un mot l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux savoir aussi pour quel dessein on a fortifi ce chteau. --Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prtends pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sr d'tre obi. Vos contrats me seront livrs, sans de plus longs dbats. --Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je prisonnire ici? serai-je tue dans un sige? --Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage. --Quel ennemi vient? continua son pouse. Etes-vous au service de l'Etat? Suis-je captive ici jusqu' l'heure de ma mort? --Cela peut arriver, rpondit Montoni, si vous ne cdez point ma demande; vous ne quitterez pas le chteau que je ne sois satisfait. Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit nanmoins, en pensant que les discours de son mari n'taient peut-tre que des artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui tmoigna le moment d'aprs; elle ajouta que son but sans doute n'tait pas aussi glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'tait fait chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dvaster la contre. Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible. Emilie tremblait, et sa femme, pour la premire fois, pensait qu'elle en avait trop dit.--Cette nuit mme, lui dit-il, vous serez porte dans la tour de l'orient; l, peut-tre comprendrez-vous le danger d'offenser un homme dont le pouvoir sur vous est illimit. [Illustration: Cette nuit mme vous serez partie dans la tour de l'orient.] Emilie se jetant ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'pargner sa tante. Madame Montoni, frappe de crainte et remplie d'indignation, tantt voulait se rpandre en imprcations, tantt se joindre aux intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait son manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit nanmoins sans daigner la relever. Emilie fut rappele elle par un long gmissement de madame Montoni. Emilie courut son secours, elle vit ses yeux hagards et tous ses traits en convulsion. Elle lui parla sans recevoir de rponse; mais les convulsions redoublrent, et Emilie fut oblige d'aller chercher du secours. En traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il poursuivit son chemin avec un air d'indiffrence. Enfin elle rencontra le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrrent dans le cabinet, et portrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son lit, et tout ce que leurs forces runies pouvaient faire, c'tait de la tenir dans ce cruel tat. Annette tremblait et sanglotait; le vieux Carlo se taisait, et paraissait la plaindre. --Il faudra du repos ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en trouvez l'occasion, parlez donc votre matre en faveur de votre matresse. --Hlas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-mme, vous avez l'air de souffrir. --Je vous rends grces, mon cher ami, dit Emilie. Carlo secoua la tte et sortit. Emilie continua de veiller sa tante. Elles gardrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long soupir. --Persiste-t-il m'arracher de ma chambre? dit-elle. Emilie rpliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne l'coutait pas, et paraissait perdue dans ses penses. Emilie, la laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils l'entouraient. Quelques paroles de Montoni se rptrent enfin parmi la troupe; et quand ces hommes se sparrent, Emilie entendit: _Ce soir commence la garde au coucher du soleil_. --Au coucher du soleil, rpondirent quelques-uns! Ils se retirrent. Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il part vouloir l'viter. Elle eut le courage de ne se pas rebuter. Elle s'effora de prier pour sa tante, de reprsenter son tat et le danger o pourrait l'exposer un appartement trop froid.--Elle souffre par sa faute, rpondit-il, et ne mrite pas qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prvenir les maux qui l'attendent. Qu'elle obisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus. A force de prires, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour rflchir. Emilie se hta d'annoncer sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne rpliquait point et paraissait pensive. Cependant sa rsolution sur le point contest semblait se relcher en quelque chose. Emilie lui recommanda, comme une mesure indispensable de sret, de se soumettre Montoni.--Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante. Rappelez-vous donc que mes proprits vous reviendront aprs ma mort, si je persiste dans mon refus. --Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reois ne m'empchera pas de vous conseiller une dmarche dont votre repos, et, je crains de le dire, votre vie dpendent. Je vous en supplie, qu'une considration d'un si faible intrt ne vous fasse pas hsiter un moment tout abandonner. --Etes-vous sincre, ma nice?--Est-il possible, madame, que vous en doutiez? Sa tante paraissait fort mue. --Et M. de Valancourt! reprit la tante.--Madame, interrompit Emilie, changeons de conversation, et de grce ne souponnez pas mon coeur d'un aussi choquant gosme. L'entretien finit, et Emilie resta prs de madame Montoni, et ne se retira que fort tard. En ce moment tout tait calme, et la maison semblait ensevelie dans le sommeil. En traversant tant de galeries longues et dsertes, sombres et silencieuses, Emilie se sentit effraye sans savoir pourquoi. Mais quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'vnement de l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frmit qu'un objet comme celui qu'Annette avait vu ne se prsentt ses yeux, et que, soit idale, soit fonde, la peur ne produist un pareil effet sur ses sens. Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parl, mais elle n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son oeil inquiet essayait de percer l'obscurit profonde; elle marchait lgrement et d'un pas timide. Arrive prs d'une porte, il en sortait des sons, quoique faibles. Elle hsita. Bientt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une personne qu'elle crut tre Montoni, parut, se rejeta promptement dans la chambre, et referma la porte. A la lumire qui brlait dans la chambre, elle avait cru distinguer une personne prs du feu, dans l'attitude de la mlancolie. Sa terreur s'vanouit, mais la surprise lui succda. Le mystre de Montoni, la dcouverte d'une personne qu'il visitait minuit dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires, c'tait de quoi exciter sa curiosit. Pendant qu'elle flottait dans le doute, dsirant surveiller les mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les dcouvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la seconde fois. Alors Emilie se glissa lgrement dans la chambre trs-voisine de celle-l, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un dtour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer si c'tait Montoni. Aprs quelques minutes, les yeux fixs sur les battants de la porte, elle la vit se rouvrir; la mme personne parut, et c'tait Montoni lui-mme. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la porte et quitta le corridor. Bientt aprs elle entendit qu'on s'enfermait intrieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au dernier point. Il tait minuit. S'tant approche de sa fentre, elle entendit des pas sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre plusieurs personnes qui marchaient et avanaient: elle fut frappe d'un cliquetis d'armes, et le moment d'aprs, d'un _mot d'ordre_. Elle se souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la premire fois, on relevait la garde au chteau: quand tout fut calme, elle alla se mettre au lit. CHAPITRE XXII. Le lendemain matin Emilie se rendit de bonne heure l'appartement de madame Montoni; elle avait bien dormi, ses esprits s'taient remis en mme temps que ses forces, et sa rsolution de rsister Montoni tait combattue par ses craintes. Emilie, qui tremblait des consquences, n'pargna rien pour redoubler les inquitudes de sa tante. Mais madame Montoni, comme on l'a dj vu, aimait par caractre contredire, et quand des circonstances dsagrables se prsentaient son esprit, elle cherchait moins la vrit que des arguments pour combattre. Une longue habitude avait tant confirm cette disposition naturelle, qu'elle ne s'en apercevait plus. Les reprsentations d'Emilie ne firent qu'veiller son orgueil, au lieu de l'alarmer ou de la convaincre; elle imaginait de se soustraire la ncessit d'obir sur le point exig. Si jamais elle pouvait s'chapper du chteau, elle comptait dfier son poux, s'en faire sparer jamais, et vivre dans l'aisance avec les biens qui lui restaient. Emilie partageait son dsir, mais ne s'abusait point sur la difficult du succs; elle lui remontra l'impossibilit de franchir les portes, assures et gardes comme elles l'taient; l'extrme danger de se confier la discrtion d'un valet, qui pourrait la trahir dessein ou par imprudence; la vengeance de Montoni qui, s'il dcouvrait cette intention... Cette lutte d'motions contraires dchira le coeur de madame Montoni. Montoni entra tout coup; et sans parler de l'indisposition de sa femme, il dclara qu'il venait lui rappeler combien vainement elle lui rsisterait. Il lui donnait jusqu'au soir pour qu'elle consentt sa demande, ou l'obliget, par ses refus, l'exiler dans la tour de l'orient; et il ajouta qu'une runion de cavaliers dnerait ce mme jour au chteau, qu'elle ferait les honneurs de la table, et qu'Emilie l'accompagnerait. Madame Montoni tait au moment de s'y refuser, mais considrant que durant le repas, sa libert, quoique restreinte, pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitt. L'ordre qu'elle avait reu pntrait Emilie et d'tonnement et de crainte; elle frmissait la pense de se voir expose de tels regards, et les paroles du comte Morano n'taient pas faites pour calmer ses frayeurs. Il fallut se prparer paratre au dner; elle s'habilla plus simplement encore qu' l'ordinaire pour viter qu'on la remarqut. Cette politique ne lui russit pas, et quand elle retourna chez sa tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude; il lui prescrivit une parure trs-brillante, et, entre autres, les ornements destins pour son mariage avec le comte Morano. L'ajustement n'tait pas fait la mode vnitienne, mais celle de Naples; il dveloppait sa taille de la manire la plus avantageuse. Les beaux cheveux chtains d'Emilie, entremls de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou. Une simplicit du meilleur got caractrisait cette magnifique parure, et la beaut naturelle d'Emilie n'avait jamais brill de tant d'clat. Sa seule esprance, en ce moment, tait que Montoni projetait moins quelque vnement extraordinaire, que le triomphe de l'ostentation, en talant aux yeux des trangers les richesses de sa famille. Quand elle entra dans la salle, o un repas magnifique avait t servi, Montoni et ses htes taient dj table. Elle allait se placer prs de sa tante, mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levrent et la firent asseoir entre eux. Le plus g de ces deux hommes tait trs-grand; il avait des traits italiens fortement prononcs, le nez aquilin, les yeux creux et trs-pntrants; ils semblaient de feu, quand son me tait agite, et mme dans un tat de repos, ils gardaient quelque chose de l'emportement des passions. Son visage tait maigre, allong comme aprs un long jene. L'autre, d'environ quarante ans, avait des traits d'un autre genre. Son regard sournois paraissait fin et subtil; ses yeux, d'un gris noir, taient petits et trs-enfoncs; sa figure presque ovale, irrgulire, et mal dessine. Huit autres personnages se trouvaient la mme table; ils taient tous en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte de frocit, d'astuce ou de libertinage. Emilie les regardait avec timidit, se rappelait la matine de la veille, et se croyait environne de bandits. Le lieu de la scne tait une salle antique et tnbreuse; une seule fentre, haute et gothique, en clairait l'immensit; deux battants ouverts laissaient voir le rempart de l'ouest et les Apennins. Le milieu de cette salle s'levait en dme; la vote s'appuyait de trois cts sur de lourds piliers de marbre; de longues colonnades en partaient et s'tendaient dans l'ombre. Tous les pas des domestiques faisaient rsonner les chos; leurs figures, mal distingues dans une sombre distance, alarmaient fort souvent l'imagination d'Emilie. Elle regardait alternativement Montoni, ses htes et la salle; elle se rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicit, la bont des amis qu'elle avait perdus. Elle observait que Montoni gardait avec ses htes un air d'autorit trs-marqu. Il y avait aussi quelque chose dans les manires des trangers, qui, sans tre servile, annonait une grande dfrence. Pendant le dner, l'entretien ne roula que sur la guerre ou sur la politique; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractre du doge rgnant, et des principaux snateurs. Quand le repas fut fini, les convives se levrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni, but ses exploits. Montoni portait sa coupe ses lvres, quand soudain le vin cuma, s'enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pices. Montoni se servait ordinairement de cette espce de verres de Venise, dont la proprit connue tait de se briser en recevant une liqueur empoisonne. Il souponna qu'un de ses htes avait attent a sa vie; il fit fermer les portes, tira son pe, et lanant des regards enflamms sur l'assemble, qui restait dans la stupeur, il s'cria: Il y a un tratre ici! que tous ceux qui sont innocents m'aident trouver le coupable. L'indignation s'empara de tous les cavaliers; ils tirrent tous l'pe. Madame Montoni voulait fuir; son mari lui commanda de rester; mais ce qu'il ajouta ne fut point entendu, cause du tumulte et des cris. Alors tous les domestiques se rendirent son ordre, et dclarrent leur ignorance. Cette protestation ne pouvait tre admise; il tait vident que la liqueur de Montoni avait t seule empoisonne; il fallait bien que du moins le sommelier ft de connivence. Cet homme, avec un autre dont la physionomie trahissait la conviction du crime, ou la crainte du chtiment, fut charg de chanes par ordre de Montoni, et tran dans une tour, qui autrefois avait servi de prison. Il et trait de mme tous ses htes, s'il n'et redout les consquences d'une conduite si hardie: il se contenta de jurer que pas un seul ne sortirait avant que cette trange affaire ft claircie. Il ordonna durement sa femme de se retirer dans son appartement, et souffrit qu'Emilie la suivt. Une demi-heure aprs, il parut dans son cabinet; Emilie frmit en voyant son maintien sombre, ses yeux ardents, ses lvres tremblantes; elle l'entendit annoncer sa tante toutes les horreurs de la vengeance. Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir la dngation; j'ai la preuve de votre crime: vous n'avez d'espoir de pardon que dans un aveu sans dtour: votre complice a tout avou. Emilie, prte succomber, fut ranime par l'tonnement que lui causa cette accusation atroce. L'agitation de madame Montoni ne lui permettait pas de parler; sa figure passait d'une pleur livide un rouge enflamm. --Epargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyait prte parler; votre contenance toute seule vous trahit: vous allez tre conduite la tour de l'orient. --Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvait peine s'exprimer, est un prtexte pour votre cruaut; je ddaigne d'y rpondre. --Signor, dit vivement Emilie, cette affreuse imputation est fausse, et j'ose en rpondre sur ma vie. --Si vous mettez quelque prix la vie, taisez-vous. Emilie, d'un air calme, leva les yeux au ciel, en disant: Plus d'esprance. Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement, repoussait ses soupons avec autant de vhmence que d'aigreur. La rage de Montoni s'accroissait; Emilie, frmissant des suites, se prcipita entre eux; elle embrassait ses genoux en silence; elle le regarda avec l'expression la plus touchante. Mais il ne fut touch ni de l'tat de sa femme, ni des regards loquents d'Emilie. Il ne la releva mme pas; il les menaait toutes deux, quand il fut appel par un homme qui lui voulait parler. Il ferma la porte; Emilie entendit qu'il en prenait la clef. Elle et madame Montoni se trouvaient prisonnires; elle sentit que ses projets devenaient de plus en plus terribles. Madame Montoni regardait autour d'elle, et cherchait un moyen de s'chapper du chteau. Mais comment? Elle savait trop quel point l'difice tait fort, avec quelle vigilance on le gardait. Elle tremblait de commettre son sort au caprice d'un valet, dont il et fallu mendier l'assistance. Cependant le tumulte et la confusion ne cessaient point. Emilie coutait le murmure, qui se prolongeait dans la galerie. Quelquefois elle croyait entendre le choc des pes. La provocation de Montoni, son imptuosit, sa violence, lui faisaient supposer que les armes seulement pouvaient terminer cet horrible dbat. Madame Montoni avait puis tous les termes de l'indignation, Emilie toutes les expressions consolantes. Elles gardaient le silence, et gotaient cette espce de calme qui succde dans la nature au conflit des lments. Une terreur vague agitait Emilie. Les circonstances dont elle venait d'tre tmoin, la reprsentaient confusment sa mmoire, et ses penses se succdaient dans un dsordre tumultueux. Elle fut tire de sa rverie par une personne qui frappait, et elle reconnut la voix d'Annette. --Ma chre dame, ouvrez-moi; j'ai beaucoup de choses vous raconter, disait tout bas la pauvre fille. --La porte est ferme, reprit sa matresse. --Oui, madame; mais de grce ouvrez-la. --Le signor a la clef, dit madame Montoni. --O vierge Marie! s'cria Annette; que deviendrons-nous? --Aidez-nous sortir, dit sa matresse. O est Ludovico? --Dans sa salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus fort. --Il combat! Et qui donc combat encore? s'cria madame Montoni. --Le signor, madame, et tous les signors, et bien d'autres. --Y a-t-il quelqu'un de bless? dit Emilie d'une voix tremblante. --Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont terre tout couverts de sang. O mon Dieu! tchez que je puisse entrer, madame; les voil qui viennent. Ils vont me tuer! --Sauvez-vous, dit Emilie, sauvez-vous; nous ne pouvons pas ouvrir la porte. Annette rpta qu'ils venaient, et prit la fuite. --Calmez-vous, madame, dit Emilie; je vous en conjure, calmez-vous; ils viennent peut-tre nous dlivrer. Le signor Montoni, peut-tre, est... est vaincu. L'ide de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prte s'vanouir. --Ils viennent! cria madame Montoni; j'entends leurs pas. Emilie leva ses yeux languissants vers la porte; mais la terreur glaait sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit, et Montoni parut, suivi de trois de ses satellites.--Excutez vos ordres, leur dit-il, montrant sa femme.--Elle fit un cri, et fut emporte l'instant. Emilie, prive de ses sens, tomba sur un sige contre lequel elle se soutenait. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle regarda l'appartement avec des yeux gars. Elle semblait interroger tout sur la destine de sa tante; ni son propre danger, ni l'ide de fuir de cette chambre, ne se prsentrent d'abord elle. Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une faible esprance, si la porte tait encore libre. Elle tait ouverte. D'un pas timide, elle avana dans la galerie. Elle s'arrta bientt, incertaine du chemin qu'elle prendrait. Son premier dsir tait d'obtenir quelques renseignements sur le sort de madame Montoni. Elle descendit la salle o les domestiques se rassemblaient ordinairement. A mesure qu'elle avanait, elle entendait de loin des voix irrites: les visages qu'elle rencontrait, les figures qui se heurtaient dans ces nombreux passages, augmentaient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu'elle cherchait, mais cette salle tait totalement dserte. Ne pouvant plus se soutenir, Emilie s'y reposa. Elle pensa qu'elle chercherait inutilement madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce chteau, qui semblait assig de brigands. Elle et voulu retourner chez elle; elle craignait de rencontrer ces hommes effrayants. Tout coup un murmure lointain interrompit ce morne silence; il devint de plus en plus fort; elle distingua des voix, et mme des pas s'approchaient. Elle se leva pour sortir, mais on venait par l'unique chemin qu'elle pt suivre; elle prit le parti d'attendre que ces gens fussent entrs dans la salle. On poussait quelques gmissements; elle vit un homme que quatre autres portaient: les forces lui manqurent cet affreux spectacle. Les porteurs entrrent dans la salle, trop occups pour retenir ou mme pour remarquer Emilie. Elle voulut s'chapper; mais, puise de faiblesse, elle se remit sur un des bancs. Elle ne pouvait porter ses regards ni sur l'objet malheureux qu'on avait mis prs d'elle, ni sur les hommes qui l'entouraient et qui ne l'avaient pas aperue. Elle remonta chez elle aussi vite qu'elle le put, en prenant des dtours obscurs et multiplis. Elle s'assit auprs de la fentre; elle coutait attentivement et regardait sur le rempart, et tout nanmoins tait dsert et paisible. Les heures passrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun message, aucun bruit: il lui sembla que Montoni l'avait totalement oublie. Le soleil cependant disparut derrire les montagnes; ses rayons tincelants s'vanouirent sur les nuages; un pourpre sombre et fonc brunit graduellement l'atmosphre, et droba le paysage... Bientt aprs les sentinelles se placrent, et la veille de nuit commena. L'obscurit de la chambre ramena l'effroi dans les sens d'Emilie. Penche sur la fentre, mille images diffrentes assaillirent son esprit. Eh quoi! se disait-elle, si quelqu'un de ces brigands, au milieu des tnbres de la nuit, s'introduisait dans ma chambre! Puis, se rappelant l'habitant mystrieux de la chambre voisine, sa terreur eut un autre objet. Ce n'est pas un prisonnier, disait-elle, quoiqu'il reste cach dans cet appartement; ce n'est pas Montoni qui ferme sa porte en le quittant, c'est l'inconnu qui lui-mme a pris ce soin. Son premier soin fut de contenir la porte de l'escalier; elle y rangea tous les meubles qu'elle put dplacer. Ce travail l'occupa jusqu' minuit; elle compta douze fois les frappements sourds de la grosse cloche du rempart. On n'entendait que le bruit et la marche du factionnaire qui relevait son camarade. Elle ouvrit la porte doucement, examina le corridor, couta si personne ne bougeait; le calme tait absolu. A peine eut-elle quitt sa chambre, qu'elle aperut une faible lueur sur les murailles de la galerie; sans chercher d'o cela pouvait venir, elle recula bien vite et referma la porte. Personne ne la suivit; elle conjectura que Montoni faisait l'inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle rsolut d'attendre jusqu' ce qu'il ft retir dans son appartement. L'horloge sonna, Emilie entr'ouvrit la porte, et, ne voyant personne, elle se glissa dans un passage qui conduisait l'escalier du sud. Elle pensa que de ce point elle trouverait plus facilement la tour. Elle s'arrtait souvent; elle coutait avec effroi les murmures du vent qui sifflait; elle regardait de loin travers l'obscurit des longs dtours. Elle atteignit enfin l'escalier qu'elle cherchait. Deux passages s'offrirent ses yeux: lequel choisir? Celui qu'elle prit donnait dans une large galerie. Elle se hta de la traverser. La solitude de ce lieu la glaait; elle tressaillait l'cho de ses pas. Soudain elle crut entendre une voix; craignant galement d'avancer ou de retourner, pendant quelques moments, elle resta dans la mme attitude, presque sans forces, osant peine lever les yeux. Il lui sembla que la voix profrait des plaintes, et cette ide fut confirme par un long gmissement. Elle imagina que c'tait peut-tre madame Montoni, et s'avana jusqu' la porte. Nanmoins, avant que de parler, elle tremblait de se confier quelque tranger indiscret qui la dcouvrirait Montoni. La personne quelle qu'elle ft, paraissait dans l'affliction, mais elle pouvait n'tre pas prisonnire. Pendant qu'elle hsitait, la voix se fit entendre encore; elle appela Ludovico. Emilie reconnut Annette, et dans sa joie s'approcha pour rpondre. --Ludovico! criait Annette en sanglotant, Ludovico! --C'est moi, dit Emilie en essayant d'ouvrir la porte. Eh! comment tes-vous l? qui vous a renferme? --Ludovico! disait Annette; Ludovico! --Ce n'est pas Ludovico; c'est moi, c'est Emilie. Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien. --Si pouvez ouvrir la porte, j'entrerai, dit Emilie: vous n'avez rien redouter. --Ludovico! Ludovico! criait Annette. Emilie perdit patience; et craignant qu'on ne l'entendt, elle fut prte quitter la porte; mais elle considra qu'Annette pourrait indiquer le chemin de la tour. Elle en obtint la fin une rponse, mais peu satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait uniquement Emilie de lui dire ce qu'tait devenu Ludovico. Emilie l'ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enferme. --C'est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m'a mise ici. Aprs m'tre sauve du cabinet de madame, je courais sans savoir o. Dans cette galerie, j'ai rencontr Ludovico. Il m'a confine dans cette chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu'il ne m'arrivt pas de mal. Emilie tout coup se rappela cette personne blesse qu'elle avait vu apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne ft Ludovico; mais elle n'en dit rien. Impatiente d'apprendre quelque chose sur sa tante, elle demanda le chemin de la tour. --Oh! n'y allez pas, mademoiselle; pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas l toute seule. --Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerais la nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin, je m'occuperai de votre dlivrance. --Vierge Marie! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit? Je perdrai la tte de frayeur. Je mourrai de faim: je n'ai rien mang depuis le dner. Emilie put peine s'empcher de sourire de tous les genres de chagrins d'Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de l'est. Aprs plusieurs recherches et beaucoup d'embarras, elle atteignit les escaliers de la tour, et s'arrta au pied pour fortifier tout son courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu'elle examinait ce lieu d'effroi, elle aperut une porte l'oppos de l'escalier. Incertaine si cette porte la conduirait jusqu' madame Montoni, elle essaya d'en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son visage. Cette porte donnait sur le rempart de l'est, et le vent, quand elle ouvrit, teignit presque sa lumire. Elle tourna ses regards sur la terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques tours. Les nuages agits par les vents semblaient se mler aux toiles et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte, prit sa lampe et monta. L'image de sa tante poignarde peut-tre de la main de Montoni vint pouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs et se repentit d'avoir os venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle continua d'avancer. Tout tait calme. A la fin, une trace de sang, sur l'escalier, frappa ses yeux; elle s'aperut au mme instant que la muraille et toutes les marches en taient teintes. Elle s'arrta, fit un effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque chapper la lampe. Elle n'entendait rien; aucun tre vivant ne semblait habiter cette tour. Mille fois, elle et dsir n'tre pas sortie de sa chambre; elle craignait d'en savoir davantage; elle craignait de trouver quelque spectacle horrible; et nanmoins, si prs du terme, elle ne pouvait se rsoudre perdre ses efforts. Elle reprit courage, et, parvenue jusqu'au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l'ouvrit. Les faibles rayons de sa lampe ne lui montrrent que des murailles humides et nues. En se retournant dans ce dessein, elle aperut sur les degrs du second tage une nouvelle trace de sang; elle remonta. A mesure qu'elle avanait, le sang devenait plus visible. Il la conduisit une porte qui terminait l'escalier. Emilie ne pouvait plus marcher. Si prs de la dernire certitude, elle redoutait de l'acqurir. Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva ferme. Elle appela madame Montoni, et un silence glac succda seul sa voix. --Elle est morte, s'cria-t-elle; elle est tue; son sang rougit les degrs. Emilie perdit toute sa force, posa sa lampe et s'assit sur une marche. Lorsque les ides lui revinrent, elle appela encore. Aprs d'inutiles efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint son appartement pas prcipits. En rentrant dans son corridor, elle aperut Montoni. Emilie, plus que jamais effraye, se rejeta dans un dtour pour l'viter. Elle l'entendit fermer une porte, et la mme qu'elle avait remarque. Elle couta ses pas qui s'loignaient; et quand l'extrme distance ne lui permit plus de les distinguer, elle se glissa chez elle et se mit dans son lit, en conservant sa lampe. Les teintes grises du matin avaient depuis longtemps clairci l'horizon, et les yeux d'Emilie n'avaient pu cder au sommeil; mais la fin, la nature puise donna quelques moments de relche ses peines. CHAPITRE XXIII. Il devenait trop certain, par l'absence prolonge d'Annette, qu'il tait arriv quelque accident Ludovico, et qu'elle tait encore en prison. Emilie rsolut donc de visiter la chambre o la pauvre Annette s'tait fait entendre, et si cette fille y gmissait encore, d'informer Montoni de sa triste situation. Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il tait midi. Les lamentations d'Annette s'entendaient l'extrmit de la galerie: elle dplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit Emilie qu'elle mourrait de faim si elle n'tait libre l'instant. Emilie rpondit qu'elle allait demander sa libert Montoni; mais la peur de la faim cda pour le moment la peur du signor; et quand Emilie la laissa, elle la priait avec instance de ne pas dcouvrir l'asile o elle s'tait cache. Emilie s'approcha de la grande salle; et le bruit qu'elle entendit, les gens qu'elle rencontra renouvelrent toutes ses alarmes. Ces derniers nanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidit, lui parlaient mme quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au salon de cdre, o Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pav des dbris d'pe, des lambeaux teints de sang; elle s'attendait presque trouver un corps mort; mais elle n'eut pas cet affreux spectacle. En avanant, elle distingua des voix. La crainte de paratre devant tant d'trangers, la crainte surtout d'irriter Montoni par une visite imprvue, branlrent presque sa rsolution. Elle cherchait des yeux, sous les longues arcades, un domestique, pour l'annoncer; il n'en paraissait point. Les accents qu'elle entendait n'taient point ceux de la colre. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille. Elle allait frapper quand Montoni parut lui-mme. Emilie trembla, devint muette; et Montoni, dans une extrme surprise, peignit sur sa physionomie tous les mouvements qui l'agitaient. Montoni lui demanda d'un ton svre ce qu'elle avait entendu de l'entretien. Elle l'assura qu'elle n'tait point venue dans l'intention d'couter ses secrets, mais d'implorer sa clmence, et pour sa tante, et pour Annette; Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des yeux perants; et l'inquitude qu'il ressentait ne pouvait venir d'un intrt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de visiter sa tante. Il rpondit par un sourire plein d'amertume, qui confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage de renouveler ses sollicitations. --Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la dlivrera. L'insens qui l'a enferme n'est plus. Emilie frmit.--Mais ma tante, signor, lui dit-elle; ah! parlez-moi de ma tante. --On en a soin, rpondit Montoni: je n'ai pas le temps de rpondre vos oiseuses questions. Il voulait s'loigner; Emilie le conjura de lui apprendre o tait madame Montoni. Il s'arrta... Tout coup la trompette sonna. Au mme instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la trompette, Montoni avait travers le vestibule. Emilie ne savait pas si elle le suivrait. Elle aperut, au del des longues arcades qui s'ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers; elle crut voir, autant que la distance et son trouble le lui permettaient, que c'taient les mmes dont quelques jours avant elle avait vu le dpart. Elle n'eut pas le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon taient accourus dans la salle, et de toutes les parties du chteau, les autres hommes s'y rendirent. Emilie se pressa de se rfugier dans son appartement; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manire, les expressions de Montoni, quand il avait parl de sa femme, confirmaient ses plus noirs soupons. Elle tait absorbe dans ces sombres penses lorsqu'elle aperut le vieux Carlo. --Chre dame, lui dit-il, je n'ai pas encore pu m'occuper de vous. Je vous apporte du fruit et du vin; vous devez en avoir besoin. --Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait souvenir de moi? --Non, signora, reprit Carlo; Son _Excellence_ a trop d'affaires pour cela. Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni; mais Carlo, pendant qu'on l'enlevait, tait l'autre extrmit du chteau; et depuis ce moment il n'en avait rien appris. Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait dmler si c'tait de sa part ignorance o dissimulation, ou crainte d'offenser son matre. Il rpondit trs-laconiquement ses questions sur les dbats de la veille; mais il lui dit que les disputes taient pacifies, et que le signor croyait s'tre tromp en souponnant ses htes.--Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce chteau, quoiqu'on y prpare d'tranges choses. Elle le pria de s'expliquer.--Ah! signora; dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute ma pense. Le temps dvoilera tout. Elle le pria de dlivrer Annette, lui dsigna la chambre o cette pauvre fille tait emprisonne; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il partait, elle lui demanda quelles taient les personnes nouvellement arrives; sa conjecture se vrifia, c'tait Verezzi avec sa troupe. Les deux jours suivants s'coulrent sans aucun incident remarquable, et sans qu'elle pt se procurer le moindre claircissement sur madame Montoni. Le soir du deuxime jour, Emilie se mit au lit aprs le dpart d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes, et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggrer. Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantmes qui l'obsdaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fentre pour respirer un air plus frais. L'air la rafrachit; elle resta sa fentre; elle considrait tant d'astres clatants, tincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son pre chri, elle avait observ leur marche et remarqu leur cours. Ces rflexions la conduisirent d'autres, et rveillrent presque galement et sa douleur et sa surprise. Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la mme plante qu'elle avait remarque en Languedoc la nuit qui prcda la mort de son pre. Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du chteau. Emilie se rappela l'entretien relatif l'tat des mes; elle se rappela aussi la musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dpit de sa raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublrent ses larmes; elle cda sa rverie. Tout coup les sons d'une musique douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara d'elle; elle couta quelques moments dans une attente pnible, et s'effora de recueillir ses penses et de recourir sa raison. Mais la raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantmes de l'imagination, que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux qui brillent et s'teignent tout coup pendant l'obscurit des nuits. La surprise d'Emilie ces accords si doux et si dlicieux, tait pour le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle n'avait entendu la moindre mlodie. Les sons aigus du fifre et de la trompette taient la seule musique que l'on connt dans Udolphe. Emilie continuait d'couter, plonge dans ce doux repos o une musique suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses penses errrent longtemps sur une circonstance si trange; il tait singulier d'entendre minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs heures, tre endormi, et dans un chteau o, depuis tant d'annes, on n'avait rien entendu qui ressemblt de l'harmonie. De longues souffrances avaient rendu son esprit sensible la terreur, et susceptible de superstition. Il lui sembla que son pre avait pu lui parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la confiance sur le sujet dont alors elle tait occupe. La raison lui dit nanmoins que cette conjecture tait ridicule, et elle ne s'y attacha pas; mais par une inconsquence naturelle une imagination vive, elle se livra de plus bizarres ides; elle se rappela l'vnement singulier qui avait donn le chteau son possesseur actuel; elle considra la manire mystrieuse dont l'ancienne propritaire avait disparu; jamais on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frapp d'une sorte de crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet vnement et la musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux choses se tenaient par quelque lien secret. A cette ide une sueur froide la saisit: elle porta des yeux gars sur l'obscurit de sa chambre, et le silence morne qui y rgnait ne fit qu'affecter de plus en plus son imagination. A la fin elle quitta la fentre; mais ses jambes lui manqurent en approchant de son lit. Honteuse bientt de sa faiblesse, elle se mit au lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rva sur le nouvel incident qui venait de se prsenter, et rsolut d'attendre la nuit suivante la mme heure, pour pier le retour de la musique. Si ces accords sont humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre. CHAPITRE XXIV. Annette vint le matin toute hors d'haleine l'appartement d'Emilie.--O mademoiselle, dit-elle mots entrecoups, que de nouvelles j'ai vous dire! J'ai dcouvert qui est le prisonnier, mais il n'tait pas prisonnier; c'est celui qui tait enferm dans cette chambre, et dont je vous ai parl. Je l'avais pris pour un revenant! --Qui tait ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-mme l'vnement de la nuit dernire. --Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'tait pas prisonnier, pas du tout. --Qui est-il, enfin? --Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai t tonne. Je l'ai rencontr tout l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais t si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien trange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de m'tonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontr sur le rempart, et certes je ne pensais personne moins qu' lui. --Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grce, Annette, n'abusez pas ainsi de ma patience. --Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'tait; c'est une personne que vous connaissez bien. --Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience. --Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, une face allonge, qui marche posment, qui porte un grand plumet sur son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les gens par-dessous des sourcils si noirs et si pais. Vous l'avez vu mille fois Venise, mademoiselle; il tait ami intime de monsieur. Et maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux chteau sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large prsent: je l'ai trouv tout l'heure sur le rempart. Je tremblais en le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas voulu qu'il le remarqut. J'ai donc t vers lui, je lui ai fait la rvrence. Soyez le bienvenu au chteau, signor Orsino! lui ai-je dit. --Ah! c'tait donc Orsino? dit Emilie. --Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-mme, celui qui a fait tuer ce seigneur vnitien, et qui depuis ce temps, ce que l'on dit, ne cesse d'errer de tous cts. --Bon Dieu! s'cria Emilie, se remettant peine, et il est venu Udolphe! Il fait bien de se tenir cach. --Oui, mademoiselle; mais s'il ne veut que cela, ce chteau isol le cachera bien assez, sans qu'il s'enferme avec tant de soin. Qui songerait donc le dcouvrir ici? Les discours d'Annette avaient ranim les terribles soupons d'Emilie sur le destin de madame Montoni; elle rsolut de faire un second effort pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s'adresser encore une fois Montoni. Quant Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit Emilie que le portier du chteau dsirait de lui parler, et qu'il avait quelque chose d'important lui rvler. --Je lui parlerai, Annette, rpondit-elle; faites-le monter dans le corridor. Annette partit, et revint bientt aprs. --Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n'ose pas venir dans le corridor, il craint d'tre aperu. Il serait trop loin de son poste: il n'ose mme pas le quitter en ce moment; mais si vous voulez venir le trouver au portail par quelques petits passages qu'il m'a montrs, sans traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien; mais n'allez pas travers des cours, de crainte que monsieur ne vous voie. Emilie n'approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa positivement de sortir.--Dites-lui, reprit-elle, que, s'il a quelque confidence me faire, je l'couterai dans le corridor quand il aura le temps de s'y rendre. Annette reporta la rponse, et fut longtemps sans revenir. A son retour elle dit Emilie:--Je n'ai rien gagn, mademoiselle; Bernardin a pass tout le temps rflchir sur ce qu'on pouvait faire. Il est bien impossible qu'il quitte son poste maintenant; mais si ce soir, quand il fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d'orient, il pourra peut-tre se drober une minute et vous dire son secret. Emilie, surprise autant qu'alarme du mystre qu'exigeait cet homme, hsitait encore l'aller trouver; mais calculant que peut-tre il l'avertirait de quelque malheur qui la menaait, elle rsolut de le voir. --Aprs le soleil couch, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart d'orient; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera place: que fera Bernardin pour n'tre pas remarqu? --C'est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m'a rpondu qu'il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour, et qu'il entrerait par l. Quant aux sentinelles, on n'en met point au bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l'orient suffisent de ce ct pour garder le chteau, et s'il fait bien obscur, on ne pourra le voir de l'autre extrmit. --A la bonne heure, dit Emilie, j'entendrai ce qu'il veut me dire, et je vous prie de m'accompagner ce soir sur la terrasse. --Il voudrait qu'il ft un peu noir, reprit Annette, cause des sentinelles. Emilie rflchit encore, et dit qu'elle serait au rempart une heure aprs le soleil couch.--Dites Bernardin, ajouta-t-elle, d'tre ponctuel l'heure, je pourrais bien aussi tre remarque par M. Montoni. O est-il? je voudrais lui parler. --Il est dans la chambre de cdre, qui tient conseil avec les deux autres. Emilie s'informa si Montoni attendait de nouveaux htes. Annette ne le croyait pas.--Pauvre Ludovico! dit-elle, il serait aussi gai que personne s'il tait rtabli. Mais il peut bien se gurir, le comte Morano tait plus bless que lui, et pourtant le voil sur pied, et il est retourn Venise. --Il l'est, dit Emilie: comment avez-vous su cela? --Je l'ai appris hier au soir, mademoiselle: j'avais oubli de vous le dire. Montoni cependant fut si occup tout le jour, qu'Emilie n'eut pas l'occasion de calmer ses horribles doutes sur la destine de sa tante. A mesure que le moment du rendez-vous approchait, l'impatience d'Emilie devenait plus vive. Le soleil disparut enfin: elle entendit les sentinelles se ranger chacune leur poste; elle attendit Annette qui devait l'accompagner, et ds qu'elle fut venue, elles descendirent ensemble. Emilie tmoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou quelques-uns de ses compagnons.--N'ayez point d'inquitude l-dessus, lui dit Annette; ils sont tous encore tenir table, et Bernardin ne l'ignore pas. Elles se trouvrent la premire terrasse, et la sentinelle demanda qui passait: Emilie rpondit, et descendit au rempart oriental; on les y arrta encore, et aprs une seconde rponse, on les laissa continuer. Emilie n'aimait point s'exposer si tard la discrtion de pareils hommes; impatiente de se retirer, elle avana fort vite pour trouver Bernardin; il n'tait pas encore venu: elle s'appuya toute pensive sur le parapet du rempart, et attendit qu'il y part. --Quelles voix entendons-nous? dit Emilie tremblante. --Celles de monsieur et de ses htes qui se divertissent, lui dit Annette. Emilie regarda avec un sentiment d'horreur la tour d'orient prs de laquelle elle se trouvait; elle aperut une lueur travers les grillages de la chambre du bas; mais ceux du haut taient obscurs: elle vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe; cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame Montoni; elle l'avait cherche dans ce mme appartement et n'y avait trouv que des habits de soldats. Emilie nanmoins se dcida tenter d'ouvrir la tour par dehors, sitt que Bernardin ne serait plus avec elle. Les moments s'coulaient, et Bernardin ne paraissait pas: Emilie devenant inquite, hsita si elle attendrait plus longtemps. Tandis qu'avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles entendirent une clef tourner dans la serrure; elles virent bientt un homme qui s'avanait vers elles; c'tait Bernardin. Emilie se hta de lui demander ce qu'il avait lui dire, et le pria de ne pas perdre de temps.--Cet air du soir me glace, lui dit-elle. [Illustration: Bernardin.] --Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme (le ton de voix spulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frmir); ce que j'ai dire n'est que pour vous. Emilie hsita un peu; mais enfin elle pria Annette de s'loigner de quelques pas.--Maintenant, mon ami, qu'avez-vous me dire? Il se tut un moment comme s'il et rflchi, puis il lui dit: --Je perdrais certainement ma place si cela venait aux oreilles de monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous arrachera une syllabe sur ce que j'ai vous communiquer. On s'est fi moi en ceci; et si l'on venait savoir que j'eusse trahi cette confiance, ma vie peut-tre en rpondrait. Mais, mademoiselle, j'ai pris de l'intrt pour vous, et j'ai rsolu de tout vous dire. Il se tut. Emilie le remercia, l'assura de sa discrtion, et le pria de se hter. --Annette nous a dit dans la salle combien vous tiez en peine au sujet de madame Montoni, et combien vous dsiriez d'tre instruite de son sort. --Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu'il a d'affreux: n'hsitez point. Elle s'appuya d'un bras tremblant sur la muraille. --Je puis vous le dire, dit Bernardin; puis il se tut. --Mais, quoi! s'cria Emilie en recueillant son courage... --Me voil, mademoiselle, dit Annette qui, frappe de cette exclamation, revint tout de suite joindre Emilie. --Retirez-vous, dit schement Bernardin, on n'a pas besoin de vous. Emilie ne dit rien, et Annette obit. --Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment; vous tes si afflige! --Je suis toute prpare, mon ami, lui dit Emilie d'une voix ferme et imposante; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel. --Eh bien! mademoiselle, s'il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous savez que monsieur et sa femme s'accordaient mal entre eux: il n'est pas de ma comptence d'en connatre le motif, mais je crois bien que vous savez les rsultats... --C'est bon, dit Emilie. Aprs? --Monsieur, ce qu'il semble, avait eu dernirement un grand courroux contre elle; je vis tout, j'entendis tout, et beaucoup plus qu'on ne pensait; mais ce n'tait pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu de jours, monsieur m'envoya chercher: Bernardin, me dit-il, vous tes un honnte homme; je pense que je puis me fier vous. J'assurai bien Son Excellence qu'il le pouvait. Alors, dit-il, autant que je puis me rappeler ses termes, j'ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me servir. Il me dit ce que j'avais faire. Mais quant cela, je n'en dirai rien: a ne regardait que madame. --O ciel! qu'avez-vous fait? dit Emilie. Bernardin hsita, et se tut. --Quelle furie pouvait le porter et vous porter vous-mme un acte si dtestable? s'cria Emilie glace d'horreur et presque incapable de se soutenir. --Ce fut une furie, dit Bernardin d'une voix sombre. Ils restaient tous deux en silence. Emilie n'avait pas le courage d'en demander plus. Bernardin semblait craindre de s'expliquer plus en dtail; il lui dit la fin: il est inutile de revenir sur le pass; monsieur ne fut que trop cruel, mais il voulait tre obi... Qu'aurait servi de m'y refuser? il en aurait trouv de moins scrupuleux que moi. --Vous l'avez tue? dit Emilie avec une voix capable peine d'articuler; c'est un meurtrier que je parle! Bernardin se tut, et Emilie se dtournant fut prte lui quitter. --Restez, mademoiselle, lui dit-il; vous mriteriez de le croire encore, puisque vous m'en jugez capable. --Si vous tes innocent, dites-le-moi vite, dit Emilie presque mourante; je n'ai pas assez de force pour vous couter plus longtemps. --Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s'loignant. Emilie eut encore assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d'Annette. Elle prit son bras, et toutes deux marchrent sur le rempart, jusqu' ce qu'elles entendirent quelques pas derrire elles: c'tait Bernardin de retour. --Renvoyez cette fille, dit-il Emilie; je vous dirai tout. --Non, reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez me dire. --Le peut-elle, mademoiselle? lui dit-il; vous n'en saurez donc pas davantage. Il se retirait, quoique lentement; mais l'anxit d'Emilie, surmontant le ressentiment que la crainte de cet homme lui inspirait, elle le pria de rester, et s'loigna d'Annette. --Madame, dit-il, est vivante pour moi seul; elle est ma prisonnire. Son Excellence l'a enferme dans la chambre au-dessus du portail, et m'en a confi le soin. J'allais vous dire que vous pouviez la voir; mais maintenant... Emilie soulage, ces mots, d'une inexprimable angoisse, pria Bernardin de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante. Il s'y prta avec moins de rpugnance qu'elle ne s'y attendait. Il lui dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle voulait se rendre aux dernires portes du chteau, elle pourrait peut-tre voir madame Montoni. Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Emilie crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne pendant qu'il pronona ces derniers mots. Dans le premier moment, elle chassa cette pense, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante sa piti, l'assura bien qu'elle le rcompenserait elle-mme, et serait exacte au rendez-vous; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se retira sans bruit dans son appartement. Il lui revint mille fois la pense que madame Montoni pouvait bien tre dj morte, et que le sclrat ne voulait que l'attirer en secret pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il tait peut-tre charg d'immoler l'avarice de Montoni, qui ce moyen se trouverait propritaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une si odieuse contestation. L'normit de ce double crime lui en fit, la fin, rejeter la probabilit; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, ni tous les doutes que les manires de Bernardin faisaient natre dans son esprit; de ce sujet, successivement ses penses retournrent d'autres. La nuit tait fort avance; elle s'tonna, elle s'affligea presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le retour avec un sentiment plus fort que la curiosit. Elle distingua longtemps les clats de Montoni et de ses convives, leurs entretiens bruyants, leur gaiet dissolue, leurs chansons reprises en choeur, qui branlaient tous les chos; elle entendit les portes du chteau se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd l'instant fit place un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait entendu la musique peu prs la mme heure, dit Annette de se retirer, et ouvrit doucement la fentre pour entendre le retour des plus charmants accords. La plante qu'elle avait remarque au premier son de la musique n'tait point encore leve. Cdant une impression superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel o l'on devait la dcouvrir, attendant presque la musique au moment de son apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du chteau. Emilie couta; mais aucune musique ne se fit entendre.--Ce n'tait pas srement, se disait-elle, ce n'tait pas une mlodie mortelle: aucun habitant de ce chteau ne pouvait la produire. Mon pre lui-mme, mon respectable pre, m'a dit une fois, peu de temps aprs la mort de ma mre, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulire douceur l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fentre, et une musique cleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mre reposait en paix dans le sein de Dieu. A ce souvenir Emilie rpandit des larmes.--Peut-tre, reprit-elle, peut-tre que ces accords ont t envoys pour me consoler, pour m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu' une pareille heure j'ai entendus dans le Languedoc. Peut-tre que mon pre veille sur moi en ce moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une attente et des souvenirs galement touchants; aucune musique ne troubla le calme de la nature. Emilie resta la fentre jusqu'au moment o l'aube du jour commena dorer le sommet des montagnes, et dissiper les tnbres. CHAPITRE XXV. Le jour suivant, Emilie fut surprise en dcouvrant qu'Annette savait l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que Bernardin et pu confier l'indiscrte Annette un mystre aussi important, et qu'il lui avait tant recommand, cela tait peu probable. Il venait cependant de lui remettre un message relatif leur entrevue. Il demandait qu'Emilie vnt le trouver seule, une heure aprs minuit, sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait promis. Emilie frmit d'une telle proposition. Mille craintes vagues, semblables celles qui toute la nuit l'avaient agite, lui percrent le coeur la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait souvent l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-tre dj il tait l'assassin de madame Montoni; qu'il tait en ce moment l'agent de Montoni lui-mme, et qu'il la voulait sacrifier l'excution de ses projets. Le soupon que madame Montoni ne vivait plus se runit en elle aux craintes personnelles qu'elle prouvait. --Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard? dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrteront, et M. Montoni le saura. --O mademoiselle, on y a pens, reprit Annette; c'est ce que Bernardin m'a dit. Il m'a donn cette clef, et m'a ordonn de vous dire qu'elle ouvre une porte au bout de la galerie vote, et que cette porte mne au rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de garde. Il m'a charge de vous dire aussi, que son motif pour vous demander sur la terrasse tait de vous conduire o vous devez aller sans ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit. Une telle explication, et si naturellement donne, rendit le calme Emilie.--Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui dit-elle. --Pourquoi? C'est ce que je lui ai demand, mademoiselle. Je lui ai dit, pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Srement je puis venir avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non. Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir. --Bernardin vous l'a-t-il dit? --Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit. Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux craintes, aux dterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin, devait-elle se confier lui, sans savoir peine o il la conduirait? La piti pour sa tante, l'inquitude pour elle-mme tour tour changeaient ses ides, et la nuit vint avant qu'elle et pris un parti. Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle hsitait encore. Le temps nanmoins s'coula: on ne pouvait plus hsiter. L'intrt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la suivre jusqu' la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle sortit de sa chambre. Le chteau tait dans le calme, et la grande salle, rcemment le thtre du tumulte le plus affreux, ne rsonnait alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient entre les piliers la faible clart d'une lampe. Emilie, abuse par les ombres prolonges des colonnes, et par les renvois de la lumire, s'arrtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui s'loignait. En passant auprs de ces piliers, elle craignait d'y porter la vue, s'attendait presque voir sortir quelqu'un cach derrire. Elle marchait avec prcaution vers le lieu convenu, coutant avec attention, et cherchant Bernardin au travers des tnbres. Elle tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprs d'elle. Elle tait encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait t ponctuel son rendez-vous, et attendait appuy sur le rempart. Il lui reprocha ses dlais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne rpliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par laquelle il tait entr sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait, Emilie tourna les yeux par o elle tait sortie, et remarquant les rayons de la lampe travers l'troite ouverture, elle fut certaine qu'Annette ne l'avait pas quitte. Mais une fois hors de la terrasse, l'loignement devenait trop grand pour qu'elle pt lui devenir utile. Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, clair d'une seule torche qui y brlait sur le pav, fit frmir Emilie. Elle refusa d'entrer, moins qu'Annette n'et permission de l'accompagner. Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement son refus tant de particularits propres exciter la piti et la curiosit d'Emilie pour sa tante, qu'elle se laissa dterminer le suivre jusqu'au portail. Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrmit du passage, il ouvrit une autre porte; et par quelques degrs ils descendirent dans une chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle tait toute en ruine, et se rappela tout coup, avec une motion pnible, un entretien d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis d'une mousse verdtre qui n'avaient plus de vote soutenir. Elle voyait ces fentres gothiques dont le lierre et la brioine avaient longtemps suppl les vitraux. Leurs guirlandes enlaces s'entremlaient maintenant aux chapiteaux briss, qui autrefois avaient soutenu la vote. Bernardin se heurta sur le pav dtruit. Il fit un jurement effroyable, et les sombres chos le rendirent plus terrible. Le coeur d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrs, mademoiselle, lui dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener de profonds souterrains. Emilie s'arrta, et lui demanda d'une voix tremblante o il prtendait la conduire. --Au portail, lui dit Bernardin. --Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie. --Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, o je n'ai pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver la cour extrieure. Emilie hsitait encore, craignant galement d'aller plus loin, et d'irriter Bernardin en refusant de le suivre. --Venez, mademoiselle, dit cet homme qui tait presque au bas de l'escalier; dpchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la nuit. --Mais o mnent ces degrs? dit Emilie toujours immobile. --Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colre. Je n'attendrai pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant toujours la lumire. Emilie craignant de le mcontenter par un plus long dlai, le suivit avec rpugnance. De l'escalier, ils gagnrent un passage qui conduisait au souterrain. Les parois en taient couverts d'une humidit excessive. Les vapeurs qui s'levaient de terre obscurcissaient tel point le flambeau, qu' tout moment Emilie croyait le voir teindre, et Bernardin avait peine retrouver son chemin. A mesure qu'ils avanaient les vapeurs devenaient plus paisses, et Bernardin, croyant que sa torche allait s'teindre, s'arrta un moment pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, la lueur incertaine du flambeau, vit prs d'elle une double grille, et plus loin sous la vote plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert. Un tel objet, dans un tel lieu, l'et en tout temps violemment affecte; mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau tait celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi la mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite semblait justifier sa pense. Il semblait tout propre au crime; et l'on pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pt le faire dcouvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait quoi se rsoudre. Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La longueur, les dtours du chemin ne lui permettaient pas de s'chapper sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir. Ple d'horreur et d'inquitude, elle attendait que Bernardin et dispos sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu put s'empcher de lui demander pour qui il tait prpar. Bernardin leva les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler. Elle rpta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche passa outre sans lui rpondre. Elle marcha en tremblant jusqu' de nouveaux degrs qu'ils montrent. Une porte en haut les introduisit dans la premire cour du chteau. Tout en la traversant, la lumire laissait voir ses hautes et noires murailles tapisses de verdure et de longues herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes uses. Par intervalle, de pesantes arcades fermes de grilles troites laissaient circuler l'air, et montraient le chteau dont les tourelles entasses faisaient opposition aux tours normes du portail. Dans ce tableau la figure paisse et difforme de Bernardin claire par son flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin tait envelopp d'un long manteau gris. A peine dcouvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou sandales, qui taient laces sur ses jambes, o passait la pointe du large sabre qu'il portait constamment en bandoulire. Sur sa tte tait un bonnet plat de velours noir surmont d'une courte plume. Ses traits fortement dessins indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mcontentement habituel. La vue de la cour nanmoins ranima le coeur d'Emilie. Elle la traversa en silence; et s'approchant du portail, elle commena esprer que ses propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient russi la tromper. Elle regarda avec inquitude la premire fentre au-dessus de la vote; elle tait sombre, et Emilie demanda si elle tenait la chambre o tait madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-tre Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune rponse. Ils entrrent dans le btiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des tours. --La signora est couche l-haut, dit Bernardin. --Est couche! reprit Emilie qui montait. --Elle est couche dans la chambre en haut, dit Bernardin. Le vent, qui ce moment soufflait par les profondes cavits des murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu o elle tait, des murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vtust, et quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophe de quelque ancienne victoire. Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais dire la signora que vous tes arrive. --Ce prliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me voir. --Je n'en suis pas bien sr, dit Bernardin en lui montrant la chambre. Entrez l, mademoiselle, et je m'en vais monter. Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offense, n'osa pas rsister; mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser dans cette obscurit. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple lampe pose au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna Emilie. Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle couta attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle couta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut o Bernardin disait qu'tait madame Montoni, sa perplexit augmenta; elle considra ensuite que dans cette forteresse l'paisseur des planchers pouvait prvenir tous les bruits. Bientt aprs, dans un intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait jusqu' la cour, et pensa mme qu'elle entendait sa voix. De nouveaux sifflements empchrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperut qu'elle tait ferme. Toutes les craintes qui l'avaient dj accable, revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni n'et t immole, et ne l'et t peut-tre en cette mme chambre o on l'amenait elle-mme dans un semblable dessein. A la lueur d'une torche qui semblait tre sous le portail, elle vit sur le pav l'ombre allonge d'un homme, qui sans doute tait sous la vote. Emilie, cette ombre colossale, conclut que c'tait Bernardin; mais d'autres sons apports par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y trouvait pas seul, et que son compagnon n'tait pas une personne susceptible de piti. Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe pour examiner la possibilit de fuir. La chambre tait spacieuse, et les murs, recouverts d'une boiserie en chne, ne s'ouvraient qu' la fentre grille, et la porte par laquelle Emilie tait entre; les faibles rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'tendue. Elle ne dcouvrit aucun meuble, l'exception d'un grand fauteuil de fer, scell au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde chane de fer, attache au plafond avec un anneau de ce mtal. Elle la regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine tait un instrument de torture, et elle pensa que quelque infortun, enchan dans cette place, y avait d mourir de faim. Voyant soudain o elle tait, elle tressaillit dans l'excs de l'horreur, et se prcipita l'autre bout de la chambre; l elle chercha un sige, et n'aperut qu'un trs-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et drobait toute une partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'tait, ce rideau la frappa; et elle resta occupe le regarder avec tonnement et frayeur. Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle dsirait et craignait de le lever et de dcouvrir ce qu'il voilait; deux fois elle fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main tmraire avait dvoil dans l'appartement du chteau; mais conjecturant l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignarde, elle le saisit, et dans son dsespoir elle le tira. Derrire se trouvait un cadavre tendu sur une couchette basse et toute inonde de sang, ainsi que le plancher; ses traits dforms par la mort, taient hideux et effrayants, et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le contempla d'un oeil avide et gar; mais la lampe glissa de sa main, et elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette. [Illustration: Le cadavre.] Quand ses sens lui revinrent, elle tait environne d'hommes, et dans les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle connut bien ce qui se passait; mais son extrme faiblesse ne lui permettait ni cris ni efforts, et peine sentait-elle une crainte. On l'emporta par l'escalier qu'elle avait mont; on entra sous la vote et on s'arrta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit une porte latrale, et s'arrtant sur la plate-forme, il laissa voir un grand nombre d'hommes cheval. Soit que la fracheur de l'air et ranim Emilie, soit que ces tranges objets lui eussent rendu le sentiment de son danger, elle parla tout coup, et fit un effort sans succs, pour s'arracher ces brigands. Bernardin, cependant, demandait la torche grands cris, des voix loignes rpondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le mme instant une lumire se fit voir dans la cour du chteau. On fit sortir Emilie du portail peu de distance, et encore sous les murs; elle vit le mme homme qui tenait le flambeau du portier, occup en clairer un qui sellait un cheval la hte; d'autres cavaliers l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient la clart de la torche. --Eh! quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement effroyable et en s'approchant des cavaliers: dpchez, dpchez. --La selle va tre prte, rpliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin jura de nouveau contre une pareille ngligence. Emilie, qui, d'une voix faible, appelait au secours, fut entrane vers les chevaux, et les brigands disputrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la placerait. Celui qu'on lui destinait n'tait pas prt. A ce mme moment un groupe de lumires sortit de la grande porte, et Emilie entendit par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua bientt Montoni et Cavigni, suivis d'un dtachement de leurs soldats. Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec esprance, et ne pensait plus aux dangers du chteau, dont rcemment elle avait tant dsir de fuir. Ceux qui la menaaient avaient absorb toutes ses craintes. Aprs un lger combat, Montoni et son parti remportrent la victoire. Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zls peut-tre pour l'entreprise dont ils taient chargs, se sauvrent au galop. Bernardin disparut l'aide de l'obscurit, et Emilie fut reconduite au chteau. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle avait vu dans la chambre du portail revint son esprit avec toute son horreur; et quand, bientt aprs, elle eut entendu retomber la herse qui l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frmit pour elle-mme; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle chappait, elle eut peine concevoir que la vie et la libert ne se trouvassent pas au del de ces barrires. Montoni ordonna qu'Emilie l'attendt dans le salon de cdre. Il s'y rendit lui-mme, et la questionna avec beaucoup de svrit sur ce mystrieux vnement. Quoiqu'elle le vt alors avec horreur comme le meurtrier de sa tante, et qu'elle pt peine satisfaire ses questions, cependant ses rponses, son maintien, le convainquirent qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la renvoya en voyant paratre ses gens. Il les avait tous rassembls pour claircir une telle affaire et en dcouvrir les complices. Force de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison d'Emilie fut prte succomber sous ce fardeau insupportable. Elle regardait par moment Annette avec un oeil hagard et insens. Quand Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou rpondait hors de propos; de longues distractions succdaient. Annette parlait encore, et sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troubls d'Emilie. Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir, mais elle ne versait point de larmes. Epouvante de son tat, Annette sortit pour en informer Montoni. Il venait l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien dcouvrir. L'tonnante description que lui fit Annette l'engagea la suivre l'appartement d'Emilie. Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumire sembla clairer son esprit, elle se leva de son sige, et se retira lentement l'extrmit de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manire adouci. Elle le regardait d'un air moiti curieux et moiti effray, et rpondait par _oui_ tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte. Annette ne pouvait exprimer ce dsordre; et Montoni, aprs de vains efforts pour engager Emilie parler, ordonna Annette de rester avec elle toute la nuit, et de l'informer de son tat le lendemain. Aprs qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui tait celui qui tait venu la troubler. Annette lui dit que c'tait M. Montoni. Emilie, aprs elle, rpta le nom plusieurs fois; et quand elle l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rverie. Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus effraye, s'avana vers la porte pour aller engager une des servantes passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'loigner, la rappela par son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon pre lui dit-elle, tout le monde m'abandonne. --Votre pre, mademoiselle! dit Annette, il tait mort avant que vous me connussiez. --Il l'tait! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencrent couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme, elle finit par cder au sommeil. Annette avait eu la discrtion de ne point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionne qu'elle tait simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui inspirait cette chambre, et veilla seule prs d'Emilie pendant toute la nuit. CHAPITRE XXVI. Les forces, les esprits d'Emilie se rafrachirent par le sommeil. En se rveillant elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil prs d'elle, et s'effora de se rappeler les circonstances de la soire, qui taient tellement sorties de sa mmoire, qu'il ne paraissait pas en rester aucune trace; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris, quand cette dernire s'veilla. --Oh! ma chre demoiselle, me reconnaissez-vous? s'cria-t-elle. --Si je vous reconnais! Assurment, dit Emilie: vous tes Annette; mais comment donc tes-vous ici? --Oh! vous avez t bien mal, mademoiselle, bien mal, en vrit; et j'ai cru... --C'est singulier, dit Emilie, essayant de se rappeler le pass; mais je crois me souvenir qu'un songe pnible a fatigu mon imagination. Grand Dieu, ajouta-t-elle, en tressaillant soudain! Certainement, ce n'tait qu'un songe. Elle fixa alors un regard d'effroi sur Annette, qui voulant la tranquilliser, lui rpondit:--Ce n'tait pas un songe; mais tout est fini maintenant. --Elle est donc tue, dit Emilie d'une vois concentre et tremblante. Annette fit un cri: elle ignorait la circonstance que se rappelait Emilie, et attribuait son mouvement un accs de dlire. Quand Annette eut bien expliqu ce qu'elle avait voulu lui dire, Emilie se rappela la tentative qu'on avait faite pour l'enlever, et demanda si l'auteur du projet avait t dcouvert. Annette rpondit que non, quoiqu'on pt le deviner, et dit Emilie qu'elle lui devait sa dlivrance. Emilie s'efforant de commander l'motion o le souvenir de sa tante l'avait mise, parut couter Annette avec colre, et dans la vrit, elle entendit peine un seul mot de qu'elle lui disait. --Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j'tais dtermine tre plus fine que Bernardin qui n'avait pas voulu me confier son secret, et je voulais le dcouvrir moi-mme. Je vous veillais sur la terrasse, et aussitt qu'il eut ouvert la porte du bout, je sortis du chteau pour essayer de vous suivre; car disais-je, je suis bien sre qu'on ne projette rien de bien avec un tel mystre. Ainsi, bien assure qu'il n'avait pas verrouill la porte aprs lui, je l'ouvris, et vis la lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre; je suivis de loin l'aide de la clart, jusqu'au moment o vous parvntes sous les votes de la chapelle. Quand on fut l, j'eus peur d'aller plus loin, j'avais entendu d'tranges choses au sujet de cette chapelle; mais aussi j'avais peur de m'en retourner toute seule. Ainsi pendant le temps que Bernardin arrangea son flambeau, je me dcidai vous suivre, et je le fis jusqu' la grande cour. L j'eus peur qu'il ne me vt, je m'arrtai contre la porte, et quand vous ftes dans l'escalier je me glissai bien doucement. A peine tais-je sous la porte que j'entendis des pieds de chevaux en dehors et des hommes qui juraient: ils juraient contre Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite; mais l je fus presque surprise: Bernardin descendit, et j'eus peine le temps de m'ter de son chemin: j'en avais assez entendu, je me dcidai l'attraper moi-mme, et vous sauver aussi, mademoiselle; car je ne doutais pas que ce projet ne vnt encore du comte Morano, quoiqu'il ft reparti. Je courus au chteau, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu'il y a d'tonnant, c'est que j'oubliai alors tous les revenants dont on m'avait parl, et pourtant, pour le monde entier, je n'y retournerais srement pas. Heureusement monsieur et le signor Cavigni taient levs: nous avons eu bientt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur ce Bernardin et tous les brigands. Annette avait cess de parler, et Emilie paraissait couter encore. A la fin, elle dit tout coup:--Je pense qu'il faut que j'aille le trouver moi-mme: o est-il? Annette demanda de qui elle parlait. --Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se rappelant alors l'ordre qu'elle avait reu la veille, se leva aussitt, et lui dit qu'elle se chargeait de l'aller chercher. Les soupons de cette honnte fille sur le comte Morano taient parfaitement justes: Emilie n'en avait aussi que sur lui; et Montoni, qui n'en formait pas un seul doute, commena mme prsumer que le poison ml avec son vin y avait t mis par ordre de Morano. Les protestations de repentir que Morano avait faites Emilie pendant l'angoisse de sa blessure taient sincres au moment qu'il les faisait; mais il s'tait mpris lui-mme. Il avait cru condamner ses cruels projets, et s'affligeait seulement de leurs pnibles rsultats. Quand sa souffrance fut apaise, ses premires vues se ranimrent, et quand il fut compltement rtabli, il se trouva encore tout dispos tout entreprendre. Le portier du chteau, le mme dont il s'tait dj servi, accepta volontiers un second prsent, et quand il eut concert l'enlvement d'Emilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu'il avait habit, et se retira avec ses gens quelques milles de distance. Le bavardage inconsidr d'Annette ayant fourni Bernardin un moyen presque sr de tromper Emilie, le comte, pendant la nuit convenue, renvoya tous ses serviteurs au chteau, et resta lui-mme dans le hameau pour y attendre Emilie, qu'il se proposait de conduire Venise. On a dj vu comment il avait chou dans ce projet; mais les violentes et diverses passions dont fut agite l'me jalouse de cet Italien ne se peuvent exprimer. Annette fit son rapport Montoni, et lui demanda pour Emilie la permission de l'entretenir: il rpondit qu'il se rendrait dans une heure au salon de cdre; c'tait sur le sujet qui oppressait son coeur, qu'Emilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon effet elle en devait attendre, et frmissait d'horreur la seule ide de sa prsence. Elle dsirait aussi solliciter une grce qu' peine elle osait esprer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante n'tait plus. Comme le moment de l'entrevue approchait, son agitation augmenta tel point qu'elle se dcida presque s'excuser sous un prtexte d'indisposition. Quand elle considrait ce qu'elle avait dire, soit l'gard d'elle-mme ou relativement madame Montoni, elle tait sans espoir sur le succs de sa demande et dans l'effroi des vengeances qu'elle pourrait s'attirer. Cependant, prtendre ignorer cette mort, c'tait en quelque sorte en partager le crime; cet vnement, d'ailleurs, tait le seul fondement sur lequel Emilie pt appuyer la demande de sa retraite. Pendant qu'elle rflchissait toutes ces ides, Montoni lui fit dire qu'il ne pourrait la voir que le lendemain. Emilie se crut soulage d'un poids insupportable. Quand la nuit revint, Emilie se rappela la musique mystrieuse qu'elle avait dj entendue; elle y prenait encore une espce d'intrt, et esprait sentir quelque soulagement de sa douceur. Elle alla mille fois la fentre pour couter les sons qu'elle attendait; elle crut un moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se crut trompe par son imagination. Ainsi passa le temps jusqu' minuit. A ce moment, tous les bruits loigns qui murmuraient dans l'enceinte du chteau s'assoupirent presque la fois, et le sommeil sembla rgner partout. Emilie se mit la fentre, et fut tire de sa rverie par des sons fort extraordinaires; ce n'tait pas une harmonie, mais les murmures secrets d'une personne dsole. En coutant, le coeur lui manqua de terreur, et elle demeura convaincue que les premiers accords n'avaient t qu'imaginaires. Elle se pencha sur la fentre pour dcouvrir quelque lumire: les chambres, autant qu'elle en pouvait juger, taient toutes dans les tnbres; mais peu de distance, sur le rempart, elle crut apercevoir quelque chose en mouvement. Le faible clat que donnaient les toiles ne lui permettait pas de distinguer prcisment: elle jugea que c'tait une sentinelle de garde, et mit de ct la lumire, pour observer avec loisir sans tre elle-mme remarque. Le mme objet reparut; il se glissa tout le long du rempart et se trouva prs de la fentre. Elle reconnut une figure humaine; mais le silence avec lequel elle s'avanait lui fit penser que ce n'tait pas une sentinelle. On approcha, Emilie hsitait, une vive curiosit l'engageait rester; une crainte qu'elle ne pouvait pas expliquer l'avertissait de se retirer. Pendant cette irrsolution, la figure se plaa en face et y resta sans mouvement. Tout tait en repos; ce silence profond, cette figure mystrieuse la frapprent tellement, qu'elle allait quitter sa fentre, lorsqu'elle vit la figure se glisser le long du parapet et s'vanouir enfin dans l'obscurit de la nuit. Emilie rva quelque temps, et rentra dans sa chambre occupe de cette trange circonstance: elle ne doutait presque pas qu'elle n'et vu une apparition surnaturelle. Lorsqu'elle fut plus tranquille, elle chercha quelque autre explication; elle se rappela ce qu'elle avait appris des entreprises audacieuses de Montoni. Il lui vint l'ide qu'elle avait vu un des infortuns pills par les bandits et devenu leur captif, et que la musique tait de lui. Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouv moyen de s'introduire dans ce chteau; mais les difficults, les dangers d'une telle entreprise se prsentrent bientt elle. Elle pensa ensuite que c'tait une personne qui voulait s'emparer du chteau; mais ses tristes soupirs dtruisaient cette nouvelle ide. Elle se dtermina veiller toute la nuit suivante pour s'claircir, s'il tait possible. Elle se rsolut presque interroger la figure, si elle se montrait de nouveau. CHAPITRE XXVII. Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse Emilie, qui en fut trs-surprise. Vers le soir, une des bandes qui avait fait la premire excursion des montagnes revint dans le chteau. De sa chambre carte, Emilie entendit leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des furies aprs un affreux sacrifice. Elle craignait mme qu'ils ne se disposassent quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea bientt de cette ide, en lui disant qu'on se rjouissait la vue d'un immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion o elle tait que Montoni tait bien rellement capitaine de bandits et se proposait de rtablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la vrit, quand elle y songeait bien, dans un chteau trs-fort et presque inaccessible, isol parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires, des villes, des bourgs pars de grandes distances, le passage continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle situation tait bien assortie des projets de rapine, et elle ne doutait plus que Montoni ne ft chef de voleurs. Son caractre sans frein, audacieux, cruel, entreprenant, tait convenable une pareille profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il tait tranger la piti comme la crainte; son courage ressemblait une frocit animale. La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'tait pourtant pas bien exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intrts respectifs de tant de contres belligrantes. Les revenus de plusieurs Etats n'taient pas suffisants pour maintenir des armes durant mme les trop courts priodes o le gnie turbulent des gouvernements et des peuples permettait de goter la paix. Il s'leva, cette poque, un ordre d'hommes inconnus notre sicle et mal dpeints dans l'histoire de celui-ci. Parmi les soldats licencis l'issue de chaque guerre, un petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos. Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de brigands, et matres de quelque forteresse, leur caractre dsespr, la faiblesse des lois offenses, la certitude qu'au premier signal on les verrait sous les drapeaux, les mettaient l'abri de toute poursuite civile. Ils s'attachaient parfois la fortune d'un chef populaire, qui les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage. Cet usage amena le nom de _Condottieri_, nom formidable en Italie durant un priode trs-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septime sicle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la premire origine. Quand ils n'taient pas engags, le chef, pour l'ordinaire, tait dans son chteau; et l, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos et de l'oisivet. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient satisfaits qu'aux dpens des villages, mais d'autres fois leur prodigalit, quand ils partageaient le butin, les empchait de se rendre charge, et leurs htes prenaient peu peu quelques nuances du caractre guerrier. Au retour de la nuit Emilie se remit la fentre. Il faisait un peu clair de lune; et comme elle s'levait au-dessus des bois touffus, sa lumire dcouvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de clart que ne faisaient la veille les toiles. Emilie se promettait d'observer plus exactement, dans le cas o la figure reviendrait encore sa vue; elle s'gara en conjectures ce sujet, et hsita si elle devrait parler: un penchant presque irrsistible la pressait d'essayer; mais la terreur, par intervalles, la dtournait aussi de le faire. Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce chteau, ma curiosit peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette musique que j'ai entendues ne peuvent tre venues que de cette personne. Srement ce n'est pas un ennemi. Elle pensa en ce moment sa malheureuse tante, et tressaillant de douleur et d'horreur, le dlire de l'imagination l'emporta, et elle ne douta plus qu'elle n'et vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle respirait avec difficult; ses joues taient glaces. La crainte pour un moment surmonta son jugement; mais sa rsolution ne l'abandonna pas, et elle resta bien dcide interroger la figure, si elle se prsentait encore. Telle tait nanmoins l'impression qu'elle avait reue et de la musique, et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle se dtermina tenter une nouvelle preuve. Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer la conversation qu'Emilie lui avait demande. Plus empresse que jamais de le voir, elle fit demander par Annette quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter le choc de sa prsence et des souvenirs qu'elle amnerait. Il tait au salon de cdre, entour d'officiers. Elle garda un profond silence; son agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas, continua sa conversation. Quelques officiers se retournrent, virent Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de Montoni l'arrta; et elle lui dit mots entrecoups: Je voudrais vous parler, signor, si vous en aviez le loisir. --Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant eux. Emilie, sans lui rpliquer, se droba aux regards avides des chevaliers, et Montoni alors la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa physionomie barbare, et elle pensa qu'elle regardait le meurtrier de sa tante. Son esprit boulevers d'horreur perdit le souvenir du dessein de sa visite, et elle n'osa plus nommer madame Montoni. Le signor la fin lui demanda avec impatience ce qu'elle avait lui communiquer.--Je n'ai pas de temps perdre en bagatelles, dit-il; tous mes moments sont importants. Emilie lui dit alors qu'elle dsirait de retourner en France, et qu'elle venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et lui demanda le motif d'une telle requte. Elle hsita, plit, trembla, et s'vanouit presque ses pieds. Il vit son motion avec une apparente indiffrence, et rompit le silence pour lui dire qu'il lui tardait de retourner au salon. Emilie eut la force de rpter alors la demande qu'elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu, et elle reprit tout son courage. --Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je pourrais vous demander de quel droit vous m'y voulez retenir. --C'est par ma volont, rpondit Montoni en mettant la main sur la serrure: cela doit vous suffire. Emilie, voyant bien qu'une pareille dcision n'admettait point d'appel, n'essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en dmontrer la justice. --Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, ma rsidence ici pouvait tre dcente; mais maintenant qu'elle n'est plus, il doit m'tre permis de partir. Ma prsence, monsieur, ne saurait vous tre agrable, et un plus long sjour ne servirait qu' m'affliger. --Qui vous a dit que madame Montoni ft morte? dit-il avec un regard perant. Emilie hsita; personne ne le lui avait dit, et elle n'osait avouer qu'elle avait vu dans la chambre du portail l'affreux spectacle qui le lui avait appris. --Qui vous l'a dit? rpta Montoni avec une svrit plus imposante. --Hlas! je le sais trop bien, dit Emilie; pargnez-moi sur ce sujet terrible. Elle s'assit sur un banc pour pouvoir se soutenir. --Si vous dsirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez; elle est dans la tour de l'orient. Il la quitta sans attendre de rponse, et rentra au salon de cdre. Plusieurs des chevaliers, qui n'avaient point encore vu Emilie, commencrent le railler sur une telle dcouverte; mais Montoni ne souriant point cette gaiet, ils changrent de conversation. Aprs une lutte intrieure, Emilie se dtermina profiter de sa permission et donner un dernier regard cette tante infortune. Elle retourna chez elle dans ce dessein; et pendant le temps qu'elle attendait Annette, elle s'effora d'acqurir assez de force pour soutenir le spectacle qu'elle allait essuyer. Elle frmissait, mais elle sentait que le souvenir d'avoir rempli son dernier devoir serait pour elle une consolation dans l'avenir. Annette monta; Emilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement de l'en dtourner. Annette, avec beaucoup de difficult, se laissa engager venir jusqu' la tour; mais aucune considration ne l'aurait fait entrer dans la chambre d'un mort. Elles sortirent du corridor et arrivrent au pied de l'escalier qu'Emilie connaissait dj. Annette lui dclara qu'elle n'irait pas plus loin. Emilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage lui manqua; elle fut contrainte de s'arrter et fut au moment de descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa rsolution, et elle continua de monter. En arrivant sur le palier du haut, Emilie se souvint que cette porte avait t ferme; elle craignait qu'elle ne le ft encore. Elle fut trompe sous ce rapport. La porte s'ouvrit sous sa main et l'introduisit dans une chambre sombre et dserte. Elle la considra avec une extrme crainte, avana lentement, et entendit une voix sourde qui parlait. Incapable de parler elle-mme ou de faire un seul mouvement, Emilie ne jeta pas un cri. La voix parla encore: et lui trouvant une ressemblance celle de madame Montoni, Emilie reprit du courage. Elle s'approcha du lit, qui se trouvait au bout; elle ouvrit les rideaux; elle y trouva une figure maigre et ple: elle tressaillit: elle avana et prit en frmissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette main et considra le visage avec des regards incertains. C'tait madame Montoni, mais tel point dfigure qu' peine ses traits actuels donnaient-ils le souvenir de ce qu'elle avait t. Elle vivait encore; et, levant les yeux, elle les tourna sur sa nice. --O avez-vous donc t si longtemps? dit-elle du mme son de voix. Je pensais que vous m'aviez abandonne. --Vivez-vous, dit enfin Emilie, ou bien n'est-ce qu'une apparition? --Je vis, lui dit madame Montoni; mais je sens que je vais mourir. Emilie lui saisit la main et la pressa en gmissant. Elles furent quelque temps en silence. Emilie tcha de la consoler, et lui demanda ce qui l'avait rduite l'tat o elle la voyait. En la faisant enlever sur l'invraisemblable soupon qu'elle avait attent sa vie, Montoni avait exig de ses agents le plus profond secret sur elle. Il avait alors deux motifs, la priver des consolations d'Emilie, et se mnager l'occasion de la faire prir sans clat, si quelque circonstance confirmait ses soupons actuels. La conscience de la haine qu'il avait d mriter d'elle, l'avait conduit naturellement l'accuser d'une tentative qu'on essayait contre sa vie. Il n'avait pas d'autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de croire encore qu'elle l'tait. Il l'abandonna dans cette tour la plus rigoureuse captivit. Sans remords, sans piti, il la laissa languir en proie une fivre dvorante qui l'avait mise enfin aux portes du tombeau. La trace de sang qu'Emilie vit dans l'escalier avait coul d'une blessure que l'un des satellites de Montoni avait reue pendant le combat, et qui s'tait dbande en marchant. Pendant la nuit, ces hommes se contentrent d'enfermer bien leur prisonnire, et cessrent de la garder. C'est donc ainsi qu' la premire recherche Emilie trouva cette tour dserte et silencieuse. Emilie, aprs mille questions madame Montoni sur elle-mme, la laissa seule, et chercha Montoni. L'intrt si touchant qu'elle sentait pour sa tante, lui faisait oublier quel ressentiment ses remontrances l'exposeraient, et le peu d'apparence qu'elle pt obtenir ce qu'elle allait lui demander. --Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Emilie aussitt qu'elle le vit; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu'au dernier moment. Souffrez qu'on la reporte son appartement, et qu'on lui procure sans dlai tous les soulagements ncessaires. --A quoi cela servira-t-il, si elle se meurt? dit Montoni avec une apparente indiffrence. --Cela servira, monsieur, vous pargner quelques-uns des remords que vous souffrirez certainement lorsque vous serez dans sa situation. Pendant longtemps il rsista ses paroles et ses regards. Mais la fin, la piti qui semblait avoir emprunt les traits expressifs d'Emilie, russit toucher son coeur. Il se tourna, honteux d'un bon mouvement; et tour tour inflexible, attendri, il consentit qu'on la remt chez elle, et qu'Emilie pt lui rendre des soins. Craignant tout la fois, et que ce secours ne vnt trop tard, et que Montoni ne se rtractt, Emilie prit peine le temps de l'en remercier; mais, aide par Annette, elle prpara promptement le lit de madame Montoni, et lui porta un restaurant qui la mit en tat de soutenir le transport. A peine tait-elle arrive chez elle, que son poux redonna l'ordre de la laisser au fond de la tour. Emilie, satisfaite d'avoir pris une telle diligence, se hta de l'aller trouver. Elle lui reprsenta qu'un second trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restt dans son appartement. Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer prs d'elle, mais sa tante s'y opposa absolument; elle exigea qu'elle allt prendre du repos, et qu'Annette seule restt prs d'elle. Le repos vritablement tait bien ncessaire Emilie, aprs les secousses et les mouvements de ce jour; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l'heure de minuit, poque que les mdecins regardent comme critique. Bientt aprs minuit, Emilie ayant bien recommand Annette de veiller avec soin, et de venir la chercher au moindre symptme de danger, elle souhaita une bonne nuit madame Montoni, et la quitta avec tristesse pour regagner sa chambre. Occupe de rflexions mlancoliques, anticipant tristement sur l'avenir, Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rverie, au bord de sa fentre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement clairs par l'astre des nuits, formaient un constraste pnible avec l'tat de son esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent graduellement les motions qu'elle ressentait, et soulagrent enfin son coeur jusqu' lui faire verser des larmes. Elle resta pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune ide, et ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle. Quand la fin elle ta le mouchoir de ses yeux, elle aperut devant elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait dj observe. Elle tait immobile et muette en face de sa fentre. En la voyant, elle tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosit. Elle revint ensuite la fentre, et la figure y tait encore; elle put l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait. La lune tait brillante, et l'agitation de son esprit tait peut-tre l'unique obstacle ce qu'elle distingut nettement la figure qui tait devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta qu'elle pt tre anime. Toutes ses penses errantes se recueillirent alors; elle jugea que sa lumire l'exposait au danger d'tre vue: elle allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit quelque chose qui ressemblait une main, comme pour la saluer; et pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se rpta. Elle essaya de parler; les mots expirrent sur ses lvres; elle sortit de la fentre pour carter sa lampe, et entendit un faible gmissement. Elle couta sans oser revenir; elle en entendit un second. --Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Elle couta encore, mais n'entendit plus rien. Aprs un fort long intervalle, elle eut assez de courage pour revenir la fentre; elle revit la figure. Elle en reut un nouveau salut, et entendit de nouveaux soupirs. --Ce gmissement est bien srement humain! Je _veux_ parler, dit-elle. Qui est l? cria Emilie d'une voix faible; qui se promne une telle heure? La figure releva la tte; mais aussitt elle tressaillit, et se glissa sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la lune qui se drobait lgrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la sentinelle s'avana pas lents. L'homme s'arrta sous sa fentre, et l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea rpondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu passer. Elle rpondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit pas davantage, et retourna sur la terrasse, o enfin Emilie le perdit de vue. Mais comme cet homme tait de garde, elle savait bien qu'il ne pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour. Bientt aprs elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus loigne rpondit; le corps de garde s'branla; tout le dtachement traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'tait; mais les soldats passrent sans la regarder. Si Emilie et eu plus de vanit, elle aurait cru que quelque habitant du chteau se promenait sous sa fentre, dans l'esprance de la considrer, et de pouvoir lui dclarer ses sentiments. Mais cette ide ne vint pas Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonne comme improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'tait tenu dans le silence, et qu' l'instant o elle-mme avait dit un mot, la figure tout coup avait quitt la place. Pendant qu'elle rvait ainsi, deux sentinelles passrent sur le rempart en s'entretenant avec vivacit. Elle saisit quelques mots, et apprit qu'un de leurs camarades tait tomb sans connaissance. Bientt aprs, trois autres soldats s'avancrent fort lentement, et elle ne distingua qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle vit que celui qui parlait tait soutenu de ses camarades; elle les appela, et demanda ce qui tait arriv. Au son de sa voix, ils s'arrtrent, ils regardrent; elle leur rpta sa question. On rpondit que Roberto, leur camarade, avait prouv un accs, et que le cri qu'il avait fait en tombant avait donn une fausse alarme. --Est-il sujet ces accs? dit Emilie. --Oui, signora, rpliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce que j'ai vu et effray le pape lui-mme. --Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante. --Je ne puis dire, ni ce que c'tait, ni ce que j'ai vu, ni comment cela a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner ce souvenir. --Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a caus cette alarme? dit Emilie, en tchant de cacher la sienne. --Quand je vous ai quitte, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver la terrasse d'orient. La lune tait brillante, et j'ai vu comme une ombre qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrt au coin de la tour o je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regard sous cette vieille arcade o j'tais sr de l'avoir vu passer; tout de suite j'ai entendu un bruit: ce n'tait pas un soupir, un cri, un accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui m'est arriv jusqu'au moment o je me suis trouv environn de mes camarades. --Venez, dit Sbastien, retournons nos postes, la lune va se coucher. Bonsoir, mademoiselle. --Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma la fentre et se retira pour rflchir cette trange circonstance qui se liait prcisment avec les vnements des autres nuits; elle s'efforait d'en tirer quelque rsultat plus certain qu'une conjecture: mais son imagination tait alors trop enflamme, son jugement tait obscurci, et les terreurs de la superstition matrisaient encore ses ides. CHAPITRE XXVIII. Le lendemain Emilie trouva madame Montoni peu prs dans le mme tat: elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient pu la rafrachir. Elle sourit sa nice, et parut se ranimer sa vue: elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientt aprs lui-mme entra chez elle; sa femme apprenant que c'tait lui, parut fort agite, et garda un silence absolu. Mais Emilie s'tant leve de la chaise qu'elle occupait auprs de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas abandonner. Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien tre mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'aprs sa mort tous les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir Emilie. Ce fut une scne atroce, o l'un fit voir une imprudente barbarie, et l'autre une opinitret qui survivait mme ses forces physiques. Emilie dclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits, que de voir les derniers moments de sa tante troubls par ce cruel dbat. Montoni nanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu' ce que son pouse, puise par une contestation fatigante, eut enfin perdu connaissance. Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui donna, elle entretint longtemps sa nice avec prcision et clart sur ses proprits de France. Elle lui apprit o se trouvaient des papiers importants qu'elle avait drobs aux recherches de Montoni, et la chargea expressment de ne jamais s'en dessaisir. Aprs cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait depuis son dpart de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps aprs minuit; elle serait reste davantage, si sa tante ne l'et conjure d'aller prendre un peu de repos: elle obit d'autant plus volontiers que la malade lui paraissait soulage. C'tait alors la seconde garde, et l'heure o la figure avait dj paru. Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut rentr dans le calme, elle reprit sa place la fentre, et mit sa lampe de ct, afin de ne pas tre aperue. La lune donnait une lumire faible et incertaine; d'paisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles roulaient sur son disque, les tnbres taient absolues. Dans un de ces sombres moments, elle remarqua une flamme lgre qui voltigeait sur la terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'vanouit. La lune se montrant au travers de nuages plombs, et chargs de tonnerres, Emilie contempla les cieux; de nombreux clairs sillonnaient une nue noire, et rpandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces clats passagers, Emilie se plaisait observer les grands effets du paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavits, puis tout tait replong dans une obscurit plus profonde. D'autres fois les clairs dessinaient tout le chteau, dtachaient l'arcade gothique, la tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'difice entier, ses tours, sa masse, ses troites fentres brillaient et disparaissaient l'instant. Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait remarque; cette flamme tait en mouvement. Bientt aprs Emilie entendit marcher; la lumire se montrait et s'clipsait successivement. Elle la vit passer sous sa fentre, et l'instant elle entendit marcher; mais l'obscurit tait telle, qu'on ne pouvait distinguer que la flamme. Tout coup la lueur d'un clair fit voir Emilie quelqu'un sur la terrasse. Toutes les anxits de la nuit se renouvelrent; la personne avana, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et s'vanouissait par moments. Emilie dsirait parler pour terminer ses doutes, et s'assurer si la figure tait humaine ou bien surnaturelle. Le courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la lumire se trouvant enfin justement au-dessous de sa fentre, elle demanda d'une voix languissante qui c'tait. --Ami, reprit une voix. --Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encourage; qui tes-vous? quelle lumire portez-vous? --Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix. --Et quelle est cette lumire? demanda Emilie; voyez donc comme elle brille et comme elle s'vanouit. --Cette lumire, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie. --Cela est trange, dit Emilie. --Mon camarade, continua l'homme, a de mme une flamme au bout de sa pique; il dit qu'il a dj remarqu le mme prodige; je ne l'ai, moi, jamais observ; mais je ne suis au chteau que depuis peu, je suis encore nouveau soldat. --Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie. --Il dit que c'est un prsage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien de bon. --Et quel mal cela peut-il prdire? --Il n'en sait pas si long, mademoiselle. Elle demanda alors la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que son compagnon se promener minuit autour de la terrasse, et elle lui raconta alors en trs-peu de mots ce qu'elle-mme avait observ. --Je n'tais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais j'ai appris ce qui tait arriv. Il y en a parmi nous qui croient d'tranges choses; on fait aussi de trs-tranges histoires au sujet de ce chteau; mais ce n'est pas moi qu'il convient de les rpter. Pour mon compte je n'ai pas me plaindre, et notre chef en use gnreusement. --Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pice de monnaie; elle referma ensuite sa fentre, et mit fin de plus longs discours. Ds que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et couta avec une sorte de plaisir le tonnerre qui grondait au del des montagnes: elle observait les clairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le tonnerre roulait d'une manire terrible; les montagnes se le renvoyaient, et l'on et cru qu'un autre orage lui rpondait l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par drober la lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourpre qui annonce les violentes temptes. Emilie resta la fentre: mais la foudre clatante qui, de moment en moment dcouvrait l'horizon, la valle et le paysage, ne permit plus de s'y tenir avec sret; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir, elle coutait dans un respectueux silence les coups pouvantables qui semblaient branler le chteau jusque dans ses fondements. Il s'coula ainsi un temps considrable; mais au milieu du fracas de l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer, elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de l'effroi. --Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle. Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame Montoni paraissait vanouie; elle tait calme et insensible. Emilie, avec un courage qui ne savait point cder la douleur, toutes les fois que son devoir exigeait son activit, Emilie n'pargna aucun moyen de la rappeler la vie; mais le dernier effort tait fait, elle avait fini pour toujours. Quand Emilie s'aperut de l'inutilit de ses soins, elle fit plusieurs questions la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni tait tombe dans une sorte d'assoupissement bientt aprs le dpart d'Emilie, et qu'elle tait reste en cet tat jusqu' l'instant qui avait prcd sa mort. Aprs une courte dlibration, elle dcida que Montoni ne serait pas inform de l'vnement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui chapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'tat actuel de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule Annette, que son exemple encourageait, elle commena l'office des morts, et veilla toute la nuit auprs du corps de sa tante. Cet acte solennel tait rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre en courroux donnait la nature. Emilie pria le ciel de rpandre sur elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa fervente prire. CHAPITRE XIX. Quand Montoni fut inform de la mort de son pouse, et qu'il considra qu'elle tait morte sans lui donner la signature qui tait si ncessaire l'accomplissement de ses dsirs, aucun sentiment de dcence n'arrta l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'viter sa prsence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque constamment le corps de sa malheureuse tante. Son coeur, profondment touch du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses injustices, et la duret de sa domination: elle ne se rappelait que ses souffrances, et ne pensait elle qu'avec une tendre piti. Ses pratiques pieuses ne furent nullement troubles par Montoni: il vitait la chambre o l'on gardait les restes de son pouse, et mme cette partie du chteau, comme s'il et craint la contagion de la mort. Il ne paraissait pas qu'il et rien ordonn relativement aux funrailles. Emilie craignit que ce ne ft une insulte la mmoire de madame Montoni; mais elle fut dlivre de cette crainte, quand, le soir du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui tait dchirant de penser que le cadavre de son infortune tante passerait au tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendt les derniers devoirs. Elle se dcida les remplir sans qu'aucune considration pt l'en dtourner; sans ce motif, elle et frmi d'accompagner le convoi sous la vote roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le maintien et la figure annonaient autant de meurtriers; minuit, cette heure de silence et de mystre, choisie par Montoni pour livrer l'oubli les restes d'une pouse, dont sa conduite trop barbare avait du moins prcipit la fin. Emilie, pntre de douleur et de respect, et seconde par Annette, disposa le corps pour la spulture; elle l'envelopprent, le couvrirent d'un linge, et attendirent jusqu' minuit. Elles entendirent ce moment venir les hommes qui devaient le dposer au sein paisible de la terre. Emilie eut peine contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et que leurs figures grossires se distingurent la clart de leurs torches. Deux d'entre eux sans parler levrent le corps sur leurs paules, et le troisime les prcdant avec un flambeau allum, ils descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la chapelle. Ils avaient traverser deux cours du ct de l'aile orientale du chteau; cette partie tenait la chapelle, et tait, comme elle, tout en ruine. Le silence et l'obscurit de ces cours avaient alors peu de pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle tait occupe d'ides bien plus lugubres: elle entendait peine le cri sourd et effrayant des oiseaux de nuit nichs dans les dcombres, et ne remarquait mme pas le vol crois des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle eut travers les arcades ruines, les porteurs s'arrtrent au haut de quelques degrs qui conduisaient une porte basse. Leur camarade descendit pour ouvrir, et Emilie dcouvrit l'abme tnbreux: elle vit le cercueil de sa tante port jusqu' la dernire marche, et le brigand qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage s'anantit dans une inexprimable motion de douleur et d'effroi; elle se tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante ainsi qu'elle. Elle s'arrta si longtemps sur le haut de cet escalier, que la lueur de la torche commenait passer sur les piliers de la chapelle, et que les hommes taient dj loin d'elle. L'obscurit qui l'enveloppait ayant rveill ses autres craintes, et le sentiment de ce qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa rpugnance, elle descendit dans le caveau, guide par le retentissement des pas et le faible rayon qui perait les tnbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur ses gonds pour laisser passer le corps, donna Emilie une nouvelle secousse. Aprs une pause d'un moment, elle avana et entra sous la vote; elle vit, entre les arches, les hommes qui dposaient le corps sur le bord d'une fosse ouverte. L se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un prtre qu'elle n'aperut que lorsqu'il commena le service. A ce moment elle leva les yeux, elle vit la figure vnrable d'un religieux, et l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer l'office pour les morts. A l'instant o le corps fut plac dans la terre, le tableau tait tel, que le sombre pinceau du dominicain mme n'et pas ddaign de le saisir. Les traits farouches, le costume bizarre de ces _Condottieri_ penchs avec leurs torches sur le tombeau o le cercueil tait descendu; la figure vnrable du moine, envelopp de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejet par derrire, faisait ressortir une figure ple, o l'clat des flambeaux laissait voir l'affliction adoucie par la pit, et quelques cheveux blancs chapps au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuye sur Annette, moiti dtourne, le visage demi couvert d'un voile; la douceur, la beaut de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne pouvait verser des larmes, en confiant la terre la dernire parente qu'elle et encore: les reflets de lumire sous les votes, l'ingalit du terrain, qui rcemment avait reu d'autres corps, l'obscurit gnrale du lieu de la scne; tant de circonstances runies auraient entran l'imagination d'un spectateur quelque vnement plus horrible peut-tre que l'enterrement de l'insense et malheureuse madame Montoni. [Illustration: Funrailles de madame Montoni.] Quand le service fut fini, le pre regarda Emilie avec attention et surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la prsence des _Condottieri_ le retint. En retournant aux cours, ils se permirent d'indcentes plaisanteries sur son tat et ses crmonies. Il les endura en silence, et demanda pour toute grce qu'on le rement sain et sauf son couvent. Emilie l'couta avec un extrme intrt, et se sentit glace d'horreur. Arriv dans la cour, le moine lui donna sa bndiction, et, aprs un regard de piti, prit le chemin du portail avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce pre, sa tendre expression de piti, avaient mu le coeur d'Emilie. Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur pour elle-mme, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se dtermina enfin tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il la laisst retourner en France. Elle n'osait se livrer aucune conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle tait trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui laissait gure d'esprance. L'horreur que sa prsence lui causait lui faisait diffrer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tire de cette incertitude par un message de Montoni lui-mme, qui dsirait de lui parler l'heure qu'il indiquait. Elle commenait se flatter que, sa tante n'tant plus, il allait renoncer une autorit usurpe; elle se rappela tout coup que ces proprits si longtemps contestes taient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mt un stratagme en oeuvre pour se les faire livrer, et ne la tnt jusque-l prisonnire. Cette pense, au lieu de l'abattre, ranima les puissances de son me et remonta tout son courage; elle aurait tout livr pour assurer le repos de sa tante, mais elle se rsolut ce qu'aucune perscution personnelle n'et le pouvoir de lui faire rien cder. C'tait surtout pour Valancourt qu'elle prtendait garder son hritage; il lui mnagerait une aisance qui dterminerait leur bonheur. A cette ide, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment o son amiti gnreuse dirait Valancourt que tous ces biens taient lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale mchancet de Montoni pourrait vouloir lui prparer. Elle se souvint alors, et pour la premire fois depuis la mort de madame Montoni, qu'elle avait des papiers relatifs ces biens, et elle rsolut de les chercher aussitt que Montoni aurait termin l'entretien. C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver l'heure prescrite; elle attendait qu'il et parl avant de renouveler sa prire. Il tait avec Orsino et un autre officier, et prs d'une table couverte de papiers dont il paraissait prendre lecture. --Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tte; je dsire que vous soyez tmoin d'une affaire que je termine avec mon ami Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui donna une plume. Elle le prit, et elle allait crire. Le dessein de Montoni lui vint soudainement l'esprit comme un trait de lumire. Elle trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une seconde fois, ainsi que dj il l'avait fait. Emilie frmit de son danger, et, surprise elle-mme de cet excs de crdulit qui avait pens la trahir, elle refusa positivement toute espce de signature. Montoni quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, sa persvrance, il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manire et lui commanda de le suivre. Ds qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et pour elle et pour lui, prvenir un dbat inutile dans une affaire o sa volont tait la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux la dterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplt son devoir. --Moi, comme l'poux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens l'hritier de tout ce qu'elle possdait; les biens qu'elle me refusa pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je voudrais, pour votre intrt, vous ter l'ide ridicule qu'elle vous donna en ma prsence, que ses biens seraient vous, si elle mourait sans me les cder. Elle savait bien ce moment qu'elle ne pouvait m'en priver aprs elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer mon ressentiment par une rclamation injuste. Montoni s'arrta, Emilie garda le silence. Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous cherchiez lever une contestation inutile. Je ne crois mme pas que vous dsiriez acqurir ou possder quelque proprit laquelle la justice ne vous donne aucun droit. Je crois propos de vous donner l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous tes assez malheureuse pour rester dans l'erreur o votre tante vous a mise, vous resterez ma prisonnire jusqu' ce que vous ouvriez les yeux. Emilie lui dit d'un ton calme: --Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives ce sujet pour m'abuser d'aprs une assertion quelconque: la loi me donne les proprits en question, ma main ne trahira pas mes droits. --Je me suis tromp, ce qu'il parat, dans l'opinion que j'avais de vous, dit Montoni avec svrit; vous parlez avec hardiesse, avec prsomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour une fois, pardonner l'enttement de l'ignorance; la faiblesse de votre sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout craindre de ma justice. --De votre justice, monsieur, rpondit Emilie, je n'aurai rien craindre; j'ai tout esprer. Montoni la regarda avec impatience, et sembla mditer sur ce qu'il allait lui dire. --Je vois que vous tes assez faible pour en croire une assertion ridicule; j'en suis fch pour vous. Quant moi, elle m'importe fort peu. Votre crdulit trouvera son chtiment dans ses suites, et je plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me forcez vous prparer. --Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignit, vous trouverez la force de mon esprit gale la justice de ma cause, et je puis souffrir avec courage, quand je rsiste l'oppression. --Vous parlez comme une hrone, dit Montoni avec mpris; nous verrons si vous souffrirez de mme. Emilie garda le silence, et il sortit. En se rappelant qu'elle rsistait ainsi pour les intrts de Valancourt, elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaait. Elle alla chercher la place que sa tante avait indique pour le dpt des papiers relatifs ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait marqu. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sr pour les cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser surprendre, si elle essayait de les lire. Retourne dans sa solitude, elle rflchit aux paroles de Montoni et aux risques qu'elle courait en s'opposant sa volont. Son pouvoir, en ce moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore t. Pendant qu'elle mditait, un clat de rire s'leva de la terrasse; et, en allant la fentre, elle vit avec une surprise inexprimable trois dames, pares la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs cavaliers: elle regardait avec un tonnement qui la retint la fentre sans qu'elle songet qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe passa au-dessous, une des trangres leva la tte. Emilie aperut les traits de la signora Livona, dont les manires l'avaient tant sduite le jour d'aprs son arrive Venise, et qui, ce mme jour, avait t admise la table de Montoni. Cette dcouverte causa Emilie une joie mle de quelque incertitude: c'tait un sujet de satisfaction que de voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans le lieu mme qu'elle habitait. Nanmoins, son arrive au chteau dans une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonait pas qu'on l'y fort, il s'levait un soupon pnible sur ses principes et sur son caractre; mais cette pense rvoltait si fort Emilie, dont la sduisante signora avait gagn les affections, qu'elle aima mieux ne songer qu' ses grces, et bannit presque entirement tout le reste de sa pense. Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur l'arrive des trangres. Annette tait aussi empresse de rpondre qu'Emilie elle-mme de savoir. Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux signors. J'ai t bien contente, je vous jure, de voir encore quelques visages chrtiens. Mais que prtendent-elles en venant ici? Il faut qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y viennent trs-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies. --On les a faites prisonnires peut-tre, dit Emilie. --Fait prisonnires! s'cria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non, elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles Venise. Elle est venue deux ou trois fois la maison. Emilie pria Annette de s'informer avec dtail de ce qu'taient ces dames, et de tout ce qui avait rapport elles. Ensuite elle changea de sujet et parla de la France. Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha oublier ses inquitudes en se livrant aux scnes imaginaires que les potes ont aim peindre. Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts o elle se trouverait expose aux regards des associs de Montoni, elle se promena, pour prendre l'air, dans la galerie qui menait sa chambre. En arrivant au bout, elle entendit de loin de longs clats de rire et de gaiet. C'taient des transports de dbauche et non les lans modrs d'une joie douce et honnte. Ils semblaient venir du ct que Montoni habitait ordinairement. Un tel bruit, ce moment, lorsque sa tante tait peine expire, la choqua extrmement, et lui parut une consquence de la dernire conduite tenue par Montoni. En coutant, elle crut qu'elle distinguait diffrentes voix de femmes mles avec les autres; cette dcouverte confirma ses soupons sur Livona et ses compagnes: il tait vident que ce n'tait pas de force qu'elles se trouvaient dans le chteau. Emilie se voyait dans les sauvages retraites des Apennins, entoure par des hommes qu'elle regardait comme des brigands, et au milieu d'un thtre de vice qui la faisait frmir d'horreur. A ce moment, le prsent et l'avenir se dvelopprent son imagination; l'image de Valancourt perdit son influence, et la crainte branla toutes ses rsolutions: elle pensa qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni prparait contre elle, et trembla de la vengeance laquelle il pourrait se livrer sans remords. Elle se dcida presque lui cder les proprits contestes, s'il l'en sommait encore, et racheter ainsi sa sret et sa libert; mais alors le souvenir de Valancourt revenait dchirer son me et la replonger dans les angoisses du doute. Elle continua sa promenade, jusqu' ce que les ombres du soir eussent rpandu leur obscurit incertaine sur les vitrages colors des fentres, et rembruni les boiseries de chne qui l'entouraient. L'extrmit du corridor tait devenue tellement sombre, qu' peine distinguait-on la fentre qui le terminait. Tout le long des votes et des passages au-dessous, les clats de rire se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus cartes. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant. Emilie cependant, qui ne voulait point retourner sa chambre isole avant qu'Annette ft revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa devant l'appartement o elle avait une fois os lever un voile, et o elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout coup. Il amena avec lui des rflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernire conduite de Montoni pouvait bien les lui suggrer. Elle se hta de quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour le faire; elle entendit quelques pas derrire elle. Ce pouvait tre ceux d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle dmla, au travers de l'obscurit, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de cette chambre lui revinrent l'esprit, et le moment d'aprs, elle se trouva serre dans les bras d'une personne et entendit une voix qui murmurait son oreille. Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle demanda qui est-ce qui la tenait? --C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous? Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clart que rpandait une haute fentre, ne laissait pas reconnatre ses traits. --Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de Dieu, laissez-moi. --Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous squestrer ainsi dans ce lieu obscur, lorsque tant de gaiet rgne en bas? Suivez-moi au salon de cdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas l'change. Emilie ddaigna de rpondre, et s'effora de se dlivrer. --Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lcherai au mme instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la rcompense. --Qui tes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi, et faisant effort pour s'chapper; qui tes-vous, vous qui avez la cruaut de m'insulter ainsi? --Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette solitude affreuse, et vous mener dans une socit riante. Ne me connaissez-vous pas? Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il tait un des officiers qui se trouvaient rangs autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver. --Je vous rends grce d'une si bonne intention, rpliqua-t-elle sans paratre le comprendre; mais ce que je dsire le plus, c'est que vous me lchiez cet instant. --Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce got de solitude. Suivez-moi dans la compagnie, et venez clipser toutes les beauts qui la composent; vous seule mritez mon amour. Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna celle de se dgager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la porte avant qu'il y ft arriv. Elle se barricada, et se jeta sur une chaise, puise de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle aperut enfin qu'il s'tait loign; elle couta longtemps, n'entendit aucun son, et se sentit ranime. Mais elle se rappela subitement la porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pntrer aisment. Elle s'occupa s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait que Montoni excutait dj ses projets de vengeance, en la privant de sa protection. Elle se repentait d'avoir tmrairement brav le pouvoir d'un tel homme. Retenir ses proprits, lui paraissait dsormais impossible. Pour conserver sa vie, peut-tre son honneur, elle se promit que si elle chappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permt de quitter Udolphe. Elle resta quelques heures dans une entire obscurit. Annette ne venait point; et elle commena concevoir de srieuses apprhensions pour elle. Mais n'osant pas se risquer parcourir le chteau, il lui fallut rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence. Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour couter si personne ne montait. Elle n'entendit aucune espce de son. Nanmoins, dtermine veiller toute la nuit, elle s'tendit sur sa triste couche et la baigna de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possdait plus. Elle pensait Valancourt, loign d'elle. Elle les appelait frquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules interrompaient, aidait ses tendres rveries. Dans cet tat, son oreille saisit tout coup les accords d'une musique loigne. Elle couta attentivement; et reconnaissant bientt l'instrument qu'elle avait entendu minuit, elle se leva et ouvrit doucement sa fentre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous de la sienne. Peu de moments aprs, cette touchante mlodie fut accompagne d'une voix; et elle tait si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle chantt des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait dj des accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'tait un souvenir, c'tait un souvenir bien faible. Cette musique pntra son coeur au milieu de son angoisse actuelle, comme une cleste harmonie qui console et qui encourage, Flatteuse comme le souffle du zphyr qui murmure l'oreille du chasseur, quand il s'veille d'un songe heureux, et qu'il a entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes. (Ossian.) Mais pourra-t-on imaginer son motion, lorsqu'elle entendit chanter avec le got et la simplicit du vritable sentiment un des airs populaires de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son enfance avec dlices, et que si souvent son pre lui avait rpts? A ce chant bien connu, que jamais jusque-l elle n'avait entendu hors de sa chre patrie, tout son coeur s'panouit la mmoire des temps passs. Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la bont de ses parents, le bonheur, la simplicit de sa vie premire, tout se prsentait son imagination, et formait un tableau si gracieux, si brillant, si fortement en contraste avec les scnes, les caractres, les dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force de revenir sur le pass, et ressentait tout moment l'aiguillon de ses cruelles souffrances. A mesure que ses rflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la tendresse se runissaient dans son coeur; elle se penchait la fentre pour entendre des sons qui confirmassent ou dtruisissent son esprance. Jamais devant elle Valancourt n'avait chant; mais la voix et l'instrument cessrent bientt de se faire entendre. Elle considra un moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'tait Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intresse nanmoins pour ngliger l'occasion de s'claircir, elle cria de sa fentre: Est-ce une chanson de Gascogne? Inquite, attentive, elle attend une rponse, elle n'entend rien. Le silence continua de rgner: son impatience augmenta avec ses inquitudes, elle rpta la question; mais elle n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air travers les crneaux qui s'avanaient au-dessus d'elle, elle s'effora de se consoler, en se persuadant que l'tranger, quel qu'il ft, s'tait trop loign avant qu'elle lui parlt. Si Valancourt et entendu et reconnu sa voix, il tait sr qu'il aurait rpondu. Elle resta la fentre, toujours prte couter, jusqu'au moment o l'air se rafrachit, et o la plus haute montagne se colora des premires teintes de l'aurore. Emilie fatigue retourna son lit; elle ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute, l'apprhension, l'avaient occupe toute la nuit. Elle se relevait souvent, ouvrait sa fentre, coutait; et aprs avoir vivement travers la chambre, elle retournait tristement son chevet. Jamais heures ne lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle esprait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude quelconque, qui mt un terme ses tourments actuels. CHAPITRE XXX. Emilie, dans la matine, fut dlivre des craintes qu'elle avait conues pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure. --Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le chteau et s'ils sont enferms dans cette partie du btiment? demanda Emilie sa camriste. --Je n'tais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la premire troupe revint de la course, et la dernire n'est pas encore de retour, ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou demain, et alors je le saurai peut-tre. Emilie s'informa si les domestiques avaient parl de prisonniers. --Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose dire, vous pensez M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les troupes qu'on dit arrives de France pour faire la guerre ce pays-ci. Vous croyez qu'il a rencontr de nos gens, et qu'ils l'auront fait prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'tait vrai? --Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de reproche. --Oui, mademoiselle, soyez-en sre, reprit Annette; et ne seriez-vous pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une trs-grande considration. --On n'en saurait douter, dit Emilie; vous dsirez de le voir prisonnier. --Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on doit tre bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rvais; je rvais que je le voyais dans un carrosse six chevaux, qui tournait dans la cour du chteau... il avait un habit brod, et une pe, comme un seigneur qu'il est. Emilie ne put s'empcher de sourire aux ides d'Annette sur Valancourt. --Ah! ma chre demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que j'ai appris relativement ces prtendues dames qui sont arrives Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame Venise: elle est prsent sa matresse, et alors c'tait, j'ose le dire, peu prs la mme chose. Ludovico me dit (mais de grce, mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait prsente que pour en imposer au monde. On commenait s'gayer sur son compte; mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours n'taient que des calomnies. Les deux autres sont les matresses des deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes invites: hier il a donn un grand repas; il y avait tous les vins de Toscane, des ris, des chants qui branlaient le chteau. Pour moi, je trouvais ce bruit indcent, si peu de temps aprs la mort de notre pauvre dame; il me venait l'esprit tout ce qu'elle aurait pens si elle avait pu l'entendre; mais la pauvre me, disais-je, elle n'entend rien. Emilie se dtourna pour drober son motion, et pria Annette de faire d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver au chteau; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt. --A prsent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de monsieur qui parlait de ranons: il disait que c'tait une bonne chose pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'tait le meilleur butin cause des ranons. Son camarade murmurait, et disait que cela tait fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les ranons. Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta aussitt pour en apprendre davantage. La rsolution qu'avait prise Emilie de tout cder Montoni fut soumise en ce moment des considrations nouvelles. La possibilit que Valancourt ft prs d'elle ranima son courage, et elle se dcida braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins o elle pourrait tre assure s'il tait vraiment au chteau. Elle tait dans cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au salon de cdre: elle s'y rendit en tremblant. Montoni tait seul.--Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous donner l'occasion de revenir sur vos ridicules dclarations au sujet des biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique je puisse donner des ordres. Si rellement vous avez t dans l'erreur; si vous avez cru rellement que ces biens vous appartenaient, du moins n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colre, et signez ce papier. --Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle ncessit est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont vous, vous les pouvez certainement possder et sans mon entremise et sans mon consentement. --Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit trembler. J'aurais d voir que c'tait prendre une peine inutile que de vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps. Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en consquence de son opinitre folie, vous serve en ce moment de leon... Signez ce papier. La rsolution d'Emilie fut pour un moment branle: elle frmit au souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image de Valancourt, qui l'avait anime si longtemps, et qui peut-tre tait prs d'elle, vint soudain assaillir son coeur, et la forte indignation que ds l'enfance lui avait inspire l'injustice, lui donna dans ce moment un courage imprudent, mais noble. --Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience. --Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procd me prouverait l'injustice de vos prtentions si j'avais ignor mes droits. Montoni plit de fureur; ses lvres tremblaient, et ses yeux enflamms firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa rplique. --Toute ma vengeance tombera sur vous, s'cria-t-il avec un serment excrable; elle ne sera point diffre. Ni les biens du Languedoc, ni ceux de Gascogne ne seront vous. Vous avez os mettre en question mes droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un chtiment prt, et auquel vous ne vous attendez gure; il est terrible! Cette nuit, cette nuit mme!... --Cette nuit! dit une autre voix. Montoni s'arrta et se tourna demi; puis semblant se recueillir, il pronona d'un ton plus bas: --Vous avez vu dernirement un exemple terrible d'obstination et de folie; il ne me parat pourtant pas qu'il ait suffi pour vous pouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler seulement par ce rcit. Il fut interrompu par un gmissement qui semblait s'lever de dessous la chambre o ils taient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience et la rage tincelaient dans ses yeux; quelque chose, nanmoins, comme une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit sur une chaise prs de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait ressentis avaient, pour ainsi dire, ananti ses forces. Montoni fit peine une pause d'un instant, et commandant ses traits, il reprit son discours d'une voix plus basse, mais plus svre: --J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir et de mon caractre; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le dfier. Je pourrais vous prouver que ma rsolution prise... Mais je parle un enfant. Je le rpte, ces exemples terribles que je pourrais vous citer maintenant ne vous serviraient rien; votre repentir finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je serai veng; je me ferai justice. Un autre gmissement succda au discours de Montoni. --Sortez, dit-il, sans paratre prendre garde un incident si trange. Hors d'tat d'implorer sa piti, Emilie se leva pour sortir, mais elle ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle retomba sur la mme chaise. --Otez-vous de ma prsence, continua Montoni; cette affectation de crainte convient mal une hrone qui a os braver toute mon indignation. --N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'tat de se retirer. --J'entends ma voix, dit Montoni avec svrit. --Rien autre chose? dit Emilie, qui s'nonait avec difficult. Encore! n'entendez-vous rien maintenant? --Obissez, rpta Montoni. Quant ces indcentes plaisanteries, je saurai bientt dcouvrir quel est celui qui se les permet. Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit; mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa chambre, comme une premire fois il l'avait pratiqu, il se retira sur le rempart. Emilie, dans son corridor, s'arrta un moment prs d'une fentre ouverte; elle vit un dtachement des troupes de Montoni qui descendait des montagnes loignes. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa aux infortuns prisonniers que peut-tre ils amenaient au chteau. A la fin, arrive chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accable des horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement qu'elle tait au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de rgle que sa propre volont. La surprise, les terreurs de la superstition, qui d'abord l'avaient agite, cdrent un instant celles de la raison. Elle fut la fin tire de sa rverie par un mlange de voix et de hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine esprance de quelque heureux changement s'offrit elle; mais elle songea aux troupes qu'elle avait vues de la fentre, et pensa qu'elles taient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour. Bientt aprs, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie coutait attentivement, tchant de reconnatre les pas d'Annette dans le corridor. Tout tait calme. Tout coup le chteau sembla s'branler de confusion. Elle entendit retentir les chos de pas prcipits, d'alles, de venues, dans les salles, dans les passages, des discours vhments sur le rempart. Elle courut la fentre; elle vit Montoni et d'autres officiers, appuys sur les parapets, et occups des retranchements, tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque sans rflchir. Annette la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de Valancourt.--Ils prtendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La troupe est arrive, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de tout craser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le premier sous la vote. Ils ont apport des nouvelles.--Quelles nouvelles?--Ils ont apport la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme ils disent, vient sur leurs pas attaquer le chteau. Ainsi, je pense, tous les officiers de justice vont l'assiger, tous ces terribles personnages qu'on rencontrait souvent Venise. --Mon Dieu! je vous rends grce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste quelque esprance. --Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les mains de ces gens-l? Je tremblais en passant prs d'eux, et j'aurais devin ce qu'ils taient, si Ludovico ne me l'et pas dit. --Nous ne pouvons pas tre plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie. Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de justice? --C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler ainsi. Je pensais que rien ne les pouvanterait, moins que ce ne ft un revenant; mais prsent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne dites pas cela monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui disaient...--Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous tes bouleverse? Vous ne m'coutez pas. --Je vous coute, Annette; continuez, je vous prie. --Eh bien! mademoiselle, tout le chteau est en l'air. Les uns chargent le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils garnissent, ils bouchent, comme si on n'et pas fait de si longues rparations. Mais qu'arrivera-t-il moi, mademoiselle, vous, Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientt fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici. Emilie saisit ces derniers mots.--Oh! si je pouvais, s'cria-t-elle, la trouver ouverte un moment, mon repos serait assur!--Le profond soupir qu'elle poussa, l'garement de ses regards, effrayrent Annette encore plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappe sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen d'chapper, Emilie rendit Annette la substance de son entretien avec M. Montoni. Elle la conjura en mme temps de ne le confier qu'au seul Ludovico.--Peut-tre, ajouta-t-elle, peut-tre il pourra nous sauver. Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai craindre, et ce que j'ai dj souffert, et priez-le d'tre discret, et de songer votre dlivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera rcompens. Je ne puis lui parler moi-mme; nous serions observs, et l'on empcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez discrte. J'attendrai votre retour dans cet appartement. Cette bonne fille, dont l'me honnte avait t pntre de ce rcit, tait alors aussi empresse d'obir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit l'instant. Montoni, sans tre prcisment, comme Emilie le supposait, un capitaine de voleurs, avait employ ses troupes des expditions aussi atroces qu'audacieuses. Non-seulement elles avaient pill dans l'occasion tous les voyageurs sans dfense, mais elles avaient saccag des habitations qui, situes au fond des montagnes, n'taient disposes aucune rsistance. Dans ces expditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie dguiss, taient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres fois pour des bandes trangres, qui cette poque inondaient l'Italie. Ils avaient pill des maisons, et rapport d'immenses trsors; mais ils n'avaient encore attaqu qu'un chteau avec des auxiliaires de leur sorte. Ils en avaient t vigoureusement repousss et poursuivis par des ennemis, allis de ceux qu'ils assigeaient. Les troupes de Montoni se retirrent prcipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si prs dans les dfils des montagnes, qu'tant peine sur les hauteurs qui entouraient la forteresse, elles aperurent dans le vallon l'ennemi qui gravissait les rochers, et qui n'tait qu' une lieue. A cette dcouverte, elles redoublrent de diligence pour avertir Montoni de se prparer; et c'tait leur prompte arrive qui avait jet le chteau dans une si grande confusion. Pendant qu'Emilie attendait avec anxit le rsultat de quelques informations d'Annette, elle vit de sa fentre un corps de troupes qui descendait des hauteurs. Annette tait sortie depuis quelques moments. Elle avait remplir une mission dlicate et dangereuse, et cependant Emilie tait dj tourmente d'impatience. Elle coutait, ouvrait sa porte, et s'avanait au bout du corridor au-devant d'elle. Elle entendit enfin marcher auprs de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit, non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparrent d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se prparer quitter Udolphe l'instant, parce que le chteau allait tre assig. Il ajouta qu'on prparait des mules pour la conduire avec ses guides en lieu de sret. --De sret! s'cria Emilie sans y rflchir. M. Montoni a-t-il donc tant de considration pour moi? Carlo baissa les yeux et ne rpondit rien. Mille diffrentes motions agitrent successivement Emilie ce message. Celles de la joie, de la douleur, de la dfiance, de l'apprhension, paraissaient et disparaissaient avec la rapidit de l'clair. Un moment elle crut impossible que Montoni prt des mesures pour sa sret. Il tait si trange qu'il la ft sortir du chteau, qu'elle n'attribuait cette conduite qu'au dessein d'excuter quelque nouveau projet de vengeance, ainsi qu'il l'en avait menace. Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps perdre, et que l'ennemi tait la vue du chteau. Emilie le pria de lui dire en quel lieu on devait la conduire. Il hsita un peu, et il lui dit qu'il n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la question, et il lui rpondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane. --En Toscane! s'cria Emilie; et pourquoi dans ce pays? Carlo lui rpondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait tre mene sur les frontires de Toscane, dans une chaumire, aux pieds des Apennins.--Il n'y a pas, dit-il, pour une journe de marche. Emilie le congdia. Ses tremblantes mains prparrent le petit paquet qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin lorsque Annette rentra. --Oh! mademoiselle, il n'y a rien tenter. Ludovico assure que le nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-mme. Autant se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico, mademoiselle, est presque aussi dsol pour mon compte que vous l'tes. Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon. Elle se mit pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle pria Emilie de l'emmener avec elle. --Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.--Annette ne lui rpondit pas, et courut chercher Montoni qui tait sur la terrasse, environn de ses officiers. Elle commena une supplique. Il lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut contraint de commander qu'on l'emportt avant qu'elle voult se retirer. Dans son dsespoir, elle retourna prs d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas d'un bon augure le refus fait Annette. On vint bientt aprs l'avertir de descendre la grande cour, o les mules et les conducteurs l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant en larmes, persistait rpter qu'elle ne reverrait jamais sa chre demoiselle. Emilie pensait en elle-mme que sa crainte n'tait que trop fonde. Elle s'effora pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec une srnit apparente. Annette la suivit dans les cours o les prparatifs runissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule, partir avec les conducteurs, et elle rentra au chteau pour y pleurer encore. Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du chteau. Ce n'tait plus ce silence morne, comme la premire fois qu'elle y avait pntr. C'tait le bruit des prparatifs d'une dfense, des soldats et des ouvriers qui se heurtaient en courant leurs postes. Quand elle eut pass le portail, qu'elle eut mis derrire elle cette herse imposante dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle ne vit plus de murailles pour arrter ses pas; en dpit de l'avenir, elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa libert. Cette vive motion ne lui permettait plus de rflchir aux dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestes d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commenc avec des guides dont le seul extrieur donnait une effroyable ide. Dans le premier moment, elle ne pouvait prouver que de la joie. Elle tait hors de ces murailles o elle tait entre avec de si tristes prsages. Elle se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors t saisie, et souriait de l'impression que son coeur en avait reue. Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du chteau, plus leves que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de l'tranger qu'elle y croyait dtenu; et la pense que ce pouvait tre Valancourt, rpandit un nuage sur sa joie. Elle runit toutes les circonstances relatives cet inconnu depuis la nuit o elle l'avait entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappeles et compares sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait seulement que Valancourt pouvait tre prisonnier Udolphe. Il tait possible cependant qu'elle recueillt de ses conducteurs des informations plus prcises. Mais craignant de les interroger trop tt, de peur qu'une dfiance rciproque ne les empcht de s'expliquer, en la prsence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les entretenir sparment. Bientt aprs une trompette retentit au travers des chos des montagnes, mais de fort loin. Les deux guides s'arrtrent et regardrent derrire eux. Les bois pais dont ils taient entours ne laissaient rien dcouvrir. Un d'eux gravit au haut d'une minence pour observer si l'ennemi s'avanait, puisque sans aucun doute la trompette tait de son avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie. Elle hasarda une question au sujet de l'tranger d'Udolphe. Ugo, c'tait son nom, rpondit que le chteau renfermait plusieurs prisonniers; mais il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrive; il ne pouvait consquemment donner aucune information, mais il y avait dans ses discours une discrtion sournoise qui l'et probablement empch de la satisfaire, lors mme qu'il en et eu le pouvoir. Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps qu'elle indiqua, c'est--dire depuis celui o elle avait entendu pour la premire fois la musique.--Toute la semaine, dit Ugo, j'ai t dehors avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est pass au chteau. Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne! Bertrand, l'autre homme, tait alors de retour, Emilie ne demanda plus rien. Bertrand fit son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et l'on continua marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures des bois, Emilie dcouvrait souvent quelques aperus du chteau, les tours occidentales dont les fortifications taient alors couvertes d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur garnissaient les murailles et prparaient le canon. Les voyageurs sortirent des bois et tournrent dans une valle par une direction contraire celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors la vue complte du chteau; ses murailles grises, ses tours, ses terrasses, ses effrayants prcipices et les sombres forts qui l'entouraient; enfin les armures tincelantes de ces Condottieri que frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux, ces murailles o peut-tre tait enferm Valancourt; les nuages flottaient avec vitesse, un clat subit enrichissait les dehors de cette masse, et tout coup un voile sombre l'enveloppait. Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un cheval de guerre; son me s'enflammait, il brlait de voler au combat, et maudissait Montoni qui l'avait envoy si loin. Les sentiments de son compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la cruaut que pour les dangers de la guerre. Emilie faisait de frquentes questions sur le lieu de sa destination: tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait une chaumire en Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait dcouvrir sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse dont elle se sentait alarme. C'tait durant l'aprs-midi qu'ils taient sortis du chteau. On voyagea pendant plusieurs heures travers des rgions d'une profonde solitude; ni le blement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient l'absolu silence, et alors on tait trop loin pour saisir le bruit du canon. Vers le soir on s'enfona parmi des prcipices, en de noires forts de cyprs, de pins, et de mlses; c'tait un dsert si sauvage, si recul, que si la mlancolie pouvait se choisir une rsidence, ce lieu aurait t son sjour de prdilection. Ce fut dans ce dsert qu'ils se proposrent de se reposer. La nuit va venir, dit Ugo, et les loups seraient craindre au moment d'une halte. C'tait pour Emilie une alarme nouvelle, mais infrieure celle de se trouver livre la nuit, et en de tels lieux, de tels gens. Les horribles soupons qu'elle avait conus sur les desseins de Montoni se prsentrent avec plus de force; elle s'effora d'empcher le repos que les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquitude combien de chemin il lui restait faire. --Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas manger, si cela vous plat; mais pour nous, nous voulons souper tandis que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce voyage. Le soleil va se coucher: arrtons-nous sous cette roche. L'incertitude avait tant augment son anxit au sujet du prisonnier d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui fit des questions en la prsence d'Ugo; il affecta une ignorance entire cet gard. Le soleil tait couch depuis longtemps; les nuages taient lourds, leurs bords taient rougis d'un cramoisi sulfureux, et rpandaient une teinte enflamme sur les pins des forts. Le zphyr, qui agitait les arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre une sorte de gmissement qui ne faisait qu'ajouter l'effroi d'Emilie. Les montagnes enveloppes dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au loin, les sombres forts et les profondes valles, o se rencontraient des cavernes qu'ombrageaient des cyprs avec des sycomores, tout se confondait avec l'obscurit. Emilie, d'un oeil inquiet, cherchait dcouvrir l'extrmit de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune: ni hameau ni chaumire ne se dcouvraient. On n'entendait ni aboyer les chiens, ni retentir le plus lger bruit. Emilie, d'une voix tremblante, hasarda de rappeler ses guides qu'il commenait tre tard, et leur demander jusqu'o ils avaient aller. Ils taient trop occups de leur entretien pour prendre garde sa question. Elle s'abstint de la rpter, pour s'pargner quelque rponse insolente. Ils finirent pourtant leur souper, en recueillirent les dbris, et reprirent la route du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rver sa propre situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y rduire. Il avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne la faisait pas prir pour hriter d'elle l'instant, il ne la faisait cacher pendant un temps que pour la rserver de plus sinistres projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis sa vengeance. Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, quel but l'loigner du chteau, o tant de crimes secrets s'taient probablement dj commis? L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle se vit prte perdre connaissance. Elle pensait en mme temps son bien-aim pre, et ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prvoir les tranges et cruels vnements de sa vie. Avec quel soin n'et-il pas vit de confier sa fille orpheline une femme aussi faible que madame Montoni! Sa position actuelle lui paraissait elle-mme si romanesque, si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la srnit de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe pouvantable, et d'une imagination en dlire. La contrainte que lui imposait la prsence de ses guides changea sa terreur en un sombre dsespoir. La perspective affreuse de ce qui pouvait l'attendre la rendait presque indiffrente aux dangers qui l'environnaient; elle considrait sans motion les difficults et l'obscurit de la route, et les montagnes, dont les contours se distinguaient peine dans les tnbres; objets pourtant qui avaient si vivement affect ses esprits, et dont la teinte svre avait ajout rcemment aux horreurs de son avenir. Il faisait alors si noir, qu'en avanant au plus petit pas, les voyageurs voyaient peine assez pour se conduire. Les nuages, qui semblaient chargs de foudre, passaient lentement sous la vote des cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes toiles. Les masses de cyprs et de sycomores qui ombrageaient les rochers se balanaient au gr des vents, et les bois o ils s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie frissonnait malgr elle. --O est la torche? dit Ugo; le temps se couvre. --Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir. Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils continurent d'avancer dans l'obscurit; et Emilie dsirant presque que quelque ennemi pt les surprendre, l'ide d'un changement prtait l'esprance; elle pouvait peine imaginer une position plus effroyable que la sienne. Tout en allant, son attention fut attire par une lgre flamme qui brillait par moments la pointe de la pique porte par Bertrand; elle ressemblait celle qu'elle avait observe sur la lance de la sentinelle, la nuit o madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait dit que cette flamme tait un prsage. L'vnement qui avait suivi avait paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conserv une impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut voir le prsage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne silence l'clat et la disparition de la flamme. Bertrand dit la fin: --Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prpare un grand orage: voyez ma lance. Il la montra, et la flamme brillait la pointe. --A la bonne heure, dit Ugo, vous n'tes pas de ceux qui croient aux pronostics; nous avons laiss des poltrons au chteau, qui pliraient cet aspect. J'ai souvent aperu la mme chose avant le tonnerre; elle en est le prsage. Nous en aurons, soyez-en sr; les nuages se fendent en clairs. Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allume. Les hommes mirent pied terre, aidrent Emilie descendre, et conduisirent les mules la bordure du bois, gauche. Le sol, ingal et rompu, tait embarrass de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un dtour pour ne pas tomber au milieu. Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans prouver de plus en plus le sentiment de son danger. Le profond silence qui y rgnait, leur pais feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que rembrunissaient encore la vive clart des clairs, la flamme rougetre de la torche, tout contribuait renouveler ses plus terribles apprhensions. Elle crut qu' ce moment la figure de ses conducteurs dployait une fiert plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils cherchaient dissimuler. Son imagination trouble lui suggra qu'on la menait dans un bois pour y complter, par un meurtre, la vengeance de Montoni. Cette horrible pense arracha un soupir de son coeur. Ses compagnons, surpris, revinrent promptement elle. Elle leur demanda pourquoi ils la menaient ces bois, les engagea continuer leur chemin sur la route, et leur reprsenta que, pendant un orage, elle serait moins dangereuse que les bois. --Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien o est le danger. Voyez les nuages qui s'ouvrent sur nos ttes; en outre, sous les bois, nous risquons moins d'tre vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de coeur que les plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en convenir s'ils taient vivants; mais que peut-on contre le nombre? --Que marmottez-vous donc l? dit Ugo d'un air de mpris. Et qui est-ce qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en tiendrait au chteau du signor Montoni, je voudrais leur montrer quel homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte? Bertrand lui rpliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas les plaisanteries. Il y eut entre eux une trs-violente altercation, le tonnerre la fit cesser; la foudre tout coup clata au-dessus de leurs ttes avec un tel fracas, que la terre parut branle jusque dans ses fondements. Les brigands firent une pause, et se regardrent tous deux. Les lueurs bleues de l'clair sillonnaient le sol entre les touffes des arbres, et Emilie, qui regardait travers le feuillage, voyait tout moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse. Alors, peut-tre, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et d'autres craintes occuprent son esprit. Les hommes s'taient placs sous un grand chtaignier; ils avaient mis leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme lgre qui se jouait autour de leurs pointes. --Je voudrais bien que nous fussions au chteau, dit Bertrand, et je ne sais pourquoi le signor nous a chargs de cette affaire. O mon Dieu! quel vacarme l-haut! Je me ferais prtre, en vrit! Ugo, dis-moi, aurais-tu un rosaire? --Non, rpliqua Ugo. Je laisse des poltrons comme toi le soin de porter des rosaires; moi, je porte une pe. --Elle te servira bien pour combattre une tempte, dit Bertrand. Un autre coup, rpercut dans les immenses cavits des montagnes, les fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par celles du chtaignier. Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'tait lev, et disputait avec la foudre; il prcipitait avec rage ses tourbillons au-dessus des bois; la lueur rougetre de la torche en jetait un clat plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour les loups, dont Ugo avait d'abord parl. A la fin la force du vent parut carter les orages; la foudre rsonnait au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Aprs une heure de marche dans les bois, les lments parurent un peu calms; les voyageurs du vallon se trouvrent la crte brune d'une montagne; une large valle s'tendait leurs pieds, et se laissait voir la clart douteuse de la lune encore voile. Quelques nuages parcouraient encore le ciel clairci de la tempte, et se retiraient lentement aux bords de l'horizon. Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranime; elle pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la dtruire, ils auraient certainement excut ce dessein barbare dans le dsert affreux dont elle venait de sortir, et o jamais un regard humain n'en aurait pu trouver la trace. Rassure par cette rflexion et par la tranquillit de ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les troupeaux, et pratiqu droite aux bords des bois. Emilie ne put sans plaisir contempler la beaut de la valle, qui lui semblait entrecoupe de bois, de prairies et de terres cultives: elle tait couronne au nord et l'orient par l'amphithtre des Apennins. Au couchant et au sud, le paysage s'tendait dans les belles plaines de la Toscane. --Voil la mer au del, dit Bertrand, comme s'il avait devin que Emilie examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir, elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer. Emilie aperut dj une diffrence dans le climat. Ce n'tait plus la temprature des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui parsemaient la pelouse, et dont la dernire pluie augmentait l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonait une beaut si douce; elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux o elle s'tait vue confine, et avec les moeurs de ceux qui les habitaient, qu'Emilie se crut transporte la valle, sa demeure chrie: elle s'tonnait que Montoni l'et envoye dans cette contre charmante, et ne pouvait croire qu'un thtre si enchanteur ft choisi pour le thtre d'un crime. Hlas! ce n'tait pas le pays, mais les personnes qu'il avait d choisir pour l'excution de ses plans. Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui rpondit qu'ils n'en taient pas loin. A ce bois de chtaigniers dans le vallon, dit-il, prs du ruisseau o se rflchit la lune. Je dsire bien m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon. Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit le bois de chtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du ruisseau. En peu de moments ils atteignirent l'entre du bois. Ils aperurent au travers du feuillage une lumire dans une chaumire loigne. Ils s'avancrent en ctoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient drobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumire qui venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. Bertrand s'arrta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement et appelait la porte. On ouvrit la petite fentre o paraissait une lumire. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitt, et les reut dans une chaumire propre, mais rustique. Il appela sa femme pour apporter quelques rafrachissements aux voyageurs. Cet homme causait souvent part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'tait un paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion ple et d'un regard perant. Son extrieur n'annonait pas un caractre qui pt gagner la confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manires qui pt lui concilier la bienveillance. Ugo s'impatientant demandait souper, et prenait mme un ton d'autorit qui ne semblait admettre aucune rplique.--Je vous attendais il y a une heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous avions t nous coucher. Comment vous tes-vous trouvs de l'orage? --Mal, rpliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne vous dpchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que nous mangerons. Le paysan plaa devant eux tout ce que contenait la chaumire: lard, vin, figues, et des raisins d'un got exquis et d'une grosseur prodigieuse. Aprs qu'Emilie se fut un peu rafrachie, la femme du paysan lui indiqua sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme, qui se nommait Dorine, rpondit avec rserve, et prtendit qu'elle ignorait les intentions de Son _Excellence_ en envoyant Emilie en ce lieu: elle convint que son poux les connaissait. Emilie s'aperut bientt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destine, elle congdia Dorine, et se mit au lit; mais les scnes tonnantes qui venaient de se passer, toutes celles qu'elle prvoyait, se prsentrent ensemble son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la situation nouvelle pour la priver de tout sommeil. CHAPITRE XXXI. Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fentre, elle fut surprise en contemplant toutes les beauts qui l'entouraient. La chaumire tait ombrage de bois; c'taient surtout des chtaigniers, entremls de cyprs, de mlses et de sycomores. Sous leurs rameaux pais et tendus se dcouvraient, au nord et l'orient, les Apennins couverts de bois, qui s'levaient en amphithtre avec une extrme majest. De noires forts de sapin ne les encombraient pas de ce ct comme des autres. Leurs sommets les plus hauts taient couronns de chtaigniers, de chnes antiques et de platanes d'Orient, que dcoraient alors les teintes varies dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles s'tendaient le long de ces montagnes. Les lgantes maisons de la noblesse toscane ornaient les dtails de la scne, et bornaient des coteaux chargs d'oliviers, de mriers et d'orangers. La chaumire tait prserve par les bois des plus forts rayons du soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs taient couverts de vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouv des fleurs ni si grandes ni si parfumes. Des raisins mrs pendaient autour de sa petite fentre; le gazon, sous les arbres, tait maill de fleurs et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant rafrachissait le bocage, s'levait un bosquet de citronniers et d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fentre d'Emilie, augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux effets de perspective. C'tait pour Emilie un bosquet enchant, dont les charmes successivement communiqurent son esprit quelque chose de leur douceur. Elle fut appele l'heure du djeuner par la fille du paysan: c'tait une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extrieur agrable. Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait anime des plus pures affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonaient plus ou moins de mauvaises dispositions. Cruaut, frocit, finesse, duplicit; ce dernier caractre distinguait spcialement les traits du paysan et de sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait tait dit d'une voix douce, accompagn d'un air modeste et complaisant qui intressait Emilie. On la fit djeuner part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand et leur hte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant la hte, alla chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner Udolphe, et que Bertrand resterait la chaumire. Cette circonstance ne la surprit pas, mais l'affligea. Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui apprit qu'elle ne pourrait sortir sans tre accompagne de Bertrand. Elle aima mieux se retirer dans sa chambre. Prfrant la solitude la socit des gens de la maison, Emilie dna dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa conversation simple apprit Emilie que le paysan et sa femme taient depuis longtemps habitants de la chaumire; qu'elle tait un prsent de Montoni, et la rcompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent trs-proche du vieux Carlo, son intendant.--Il y a tant d'annes, signora, dit Maddelina, que j'en sais trs-peu de chose; mais mon pre, sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mre a dit souvent que cette chaumire tait le moins qu'on pt lui donner. Emilie coutait ce dtail avec un pnible intrt. Il donnait une couleur effrayante au caractre de ce Marco. Un service que Montoni rcompensait ainsi ne pouvait gure tre que criminel. Elle croyait donc de plus en plus qu'elle n'tait remise en de telles mains que pour un coup dsespr.--Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui songeait celui o la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe; savez-vous combien il y a de temps que votre pre a rendu au signor le service dont vous me parlez? --Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumire, rpondit Maddelina; il y a environ dix-huit ans. C'tait peu prs le temps o l'on disait que la signora Laurentini avait disparu. Il vint l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir dans cette mystrieuse affaire, et peut-tre avait pu seconder un meurtre. Cette horrible pense la plongea dans une telle rverie, que Maddelina s'loigna sans qu'elle s'en apert, et elle resta longtemps trangre ce qui l'entourait. Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la plaine; elle le vit tinceler sur les voiles flottantes, et se plonger au sein des flots. Au moment du crpuscule, sa rverie plus douce la reporta vers Valancourt. Elle runit les circonstances qui se liaient la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son emprisonnement au chteau. Confirme dans l'ide qu'elle avait entendu sa voix, elle se remit songer ce triste sjour avec une douloureuse motion et des regrets momentans. Elle se jeta sur son petit lit, et cda enfin au sommeil. Un coup frapp sa porte ne tarda pas l'veiller. Elle entendit une voix, et tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet la main, s'offrit son cerveau troubl. Elle n'ouvrait point, ne rpondait point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas rpt son nom, elle demanda qui appelait.--C'est moi, signora, reprit la voix; c'tait celle de Maddelina. De grce, ouvrez la porte; n'ayez pas peur, c'est moi. --Qui vous amne si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant entrer.--Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit. Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon pre, ma mre et Bertrand sont couchs, dit-elle en refermant la porte. Je vous apporte souper, signora. Vous n'avez pas soup en bas. Ce sont des raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais tmoigna sa crainte qu'elle ne ft expose au ressentiment de Dorine, quand on s'apercevrait que le fruit tait t.--Reprenez-le, Maddelina, dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais souffrir si votre bont mcontentait votre mre. --O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mre ne s'en apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la gnrosit de cette bonne fille, qu'elle demeura sans rplique. Maddelina, qui la regardait, se mprit son motion.--Ne pleurez pas, signora, lui dit-elle. Ma mre est un peu vive; mais c'est bientt pass. Ne le prenez pas si fort coeur. Elle me gronde bien souvent, mais j'ai appris le souffrir; et si je peux, quand elle a fini, m'chapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout aussitt. Emilie sourit malgr ses larmes. Elle dit Maddelina qu'elle avait un bon coeur, et elle accepta son prsent. Elle dsirait beaucoup de savoir si Bertrand et Dorine avaient parl de Montoni et de ses desseins en prsence de Maddelina; mais elle se refusa sduire cette innocente fille, et lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle l'oserait, sans offenser sa mre. Maddelina le promit, et s'loigna trs-doucement. Plusieurs jours se passrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina venait seulement ses repas. Sa douce physionomie, ses manires intressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne l'avait t. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle commenait y goter ce sentiment de scurit qui nous attache naturellement notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit n'ayant reu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit en tat de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agrable perspective qu'elle avait sous les yeux. Une belle soire, la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie essayer d'une promenade, quoique Bertrand dt l'y accompagner. Elle prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du chemin. Le temps tait doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la belle contre qui l'entourait. Le ciel pur et brillant tait d'un bleu d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour. Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et la pointe des roches les plus leves. Emilie suivit le cours du ruisseau, marchant l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive oppose, quelques brebis blanches comme la neige dcoraient la verdure. Au-del se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargs de fleurs et de fruits dors. Emilie marcha vers la mer, qui rflchissait tous les feux du couchant. La valle se terminait droite par un cap fort lev, dont le sommet, lanc au-dessus des vagues, supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses crneaux briss, les oiseaux de mer dont elle tait le refuge, et qui voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumire du soleil, dont le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'difice, ainsi que le rocher qui lui servait de base, taient dj couverts des ombres du crpuscule. Arrive cette minence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait la France, pensait aux temps passs; elle dsirait, oh! combien elle dsirait que ces vagues la reportassent au pays de sa naissance! --Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement les ondes, et dont les grandes voiles blanches se rptent sur leur miroir, peut-tre est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le regarda aller dans la plus violente motion, jusqu' ce que les ombres du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent drob sa vue. Le bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublt les airs. Emilie ctoya le rivage. Tout coup un choeur de voix se fit entendre. Elle s'arrte, elle coute; mais elle craint de se faire voir. La premire fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez prs en s'entretenant avec un homme. Rassure par cette certitude, elle s'avance derrire un petit promontoire. La musique avait cess: bientt une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le rocher, et voit une baie couronne de grands arbres. Elle y remarque deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une guirlande qu'elle semblait prte laisser tomber dans la mer. Aprs cette soire, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrs devint aussi tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le repos o elle vivait l'engageait croire qu'on n'avait point de mauvais desseins contre elle; et, sans l'ide probable que Valancourt, en ce moment, habitait Udolphe, elle et voulu rester la chaumire, jusqu' l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en rflchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son inquitude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intrt de sa sret et dtermin cette conduite. Emilie avait pass quelque temps dans la chaumire avant de se souvenir que, dans son dpart prcipit, elle avait laiss Udolphe ceux des papiers de sa tante qui taient relatifs aux proprits du Languedoc. Ce souvenir lui fit de la peine, mais la fin elle espra que, dans le lieu obscur o ils taient cachs, ils chapperaient aux recherches de Montoni. CHAPITRE XXXII. Retournons pour un moment Venise, o le comte Morano gmit sous une complication de malheurs. Bientt aprs son arrive dans cette ville, il avait t arrt par ordre du snat; et, sans savoir de quoi il tait accus, il avait t mis dans une prison si rigoureuse, que les recherches de ses amis n'avaient pu les aider retrouver sa trace. Il n'avait pu deviner quel ennemi il devait sa captivit, moins que ce ne ft Montoni, sur lequel ses soupons s'arrtaient. Ils taient non-seulement probables, mais encore trs-fonds. Dans l'affaire de la coupe empoisonne, Montoni avait souponn Morano; mais, ne pouvant acqurir le degr de preuve ncessaire la conviction de ce crime, il avait eu recours d'autres genres de vengeance, et espr beaucoup de ses perscutions. Il employa une personne laquelle il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le dpt des dnonciations secrtes, ou gueules de lion, qui se trouve la galerie du doge, et sert recevoir les avis anonymes relatifs aux personnes qui conspirent contre l'Etat. Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat: ses manires l'avaient rendu importun plusieurs; l'ambition, la hauteur qu'il dvoilait trop souvent en public, le faisaient har des autres; on ne devait pas s'attendre ce qu'aucune piti modrt la rigueur d'une loi dont ses ennemis dterminaient l'application. Montoni pendant ce temps faisait tte d'autres dangers. Son chteau tait assig par des troupes qui semblaient dcides tout oser, tout souffrir pour triompher. La force de la place rsista une si violente attaque; la garnison fit une dfense vigoureuse, et la disette que l'on prouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants la retraite. Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu moins expos qu'un chteau o l'ennemi aprs tout pouvait pntrer. La tranquillit rtablie, il tait impatient de la tenir dans les murailles d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand la ramener au chteau. Force de partir, Emilie dit un tendre adieu la douce Maddelina. Elle avait pass quinze jours en Toscane, et y avait got un intervalle de repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit enlever regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta un long et triste regard sur la contre charmante qui s'tendait ses pieds, et sur cette Mditerrane dont elle avait tant dsir que les vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en retournant au thtre de ses souffrances tait nanmoins adouci par l'ide que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la pense d'tre prs de lui, quoique sans doute il ft prisonnier. Il tait tard quand elle partit de la chaumire, et la nuit tait dj close avant qu'elle arrivt au voisinage d'Udolphe. La nuit tait trs-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs marchaient la clart d'une torche que portait Ugo. Emilie mditait sur sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon souper et d'un bon feu; ils avaient remarqu la diffrence du climat chaud de Toscane l'air piquant de ces rgions leves. Emilie fut enfin rveille de sa rverie par le son de l'horloge du chteau; elle ne put l'entendre sans un certain frmissement. Plusieurs coups se succdrent, et le son, rpt par mille chos, se perdit en murmures. Son imagination frappe crut entendre marquer l'instant d'une effroyable catastrophe. --C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons ne l'ont pas fait taire! --Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leon; mais elle a chapp aussi bien que sa tour. La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le chteau; il se trouvait en perspective l'extrmit du vallon. Un rayon de la lune le dcouvrit, et l'obscurit le droba aussitt. Ce faible aperu avait suffi pour percer le coeur d'Emilie. Les murs massifs et tnbreux lui prsentaient l'ide terrible de l'empoisonnement, et d'une longue souffrance. Cependant mesure qu'elle avanait, quelque mlange d'esprance diminuait sa terreur. Ce lieu tait assurment la rsidence de Montoni; mais il tait possible aussi qu'il ft celle de Valancourt. Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit o il pouvait tre sans prouver un mouvement de joie et d'espoir. Les voyageurs continurent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clart, devenue plus forte, lui permit de remarquer les ravages causs par le sige et les fortifications renverses. On tait au pied du rocher sur lequel Udolphe tait bti. De lourds dbris avaient roul jusque dans le bois par lequel on montait, et se trouvaient mls de terre et d'clats de roches qu'ils avaient entrans. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des batteries places au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres taient bas; d'autres, jusqu' une grande distance, taient entirement dpouills de leurs branches suprieures.--Il faut descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le terrain n'est pas encore balay d'ennemis. --Comment! s'cria Emilie, y a-t-il encore des ennemis? --Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est prsent; mais en revenant, j'ai trouv deux ou trois corps gisant auprs des arbres. Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gmissements des vaincus, les cris d'allgresse des vainqueurs, avaient fait place un silence si complet, qu'il semblait que la mort et triomph tout la fois et des vainqueurs et des vaincus. Le dlabrement d'une des tours du portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parl d'une lche fuite. Il tait vident que l'ennemi avait tenu, et qu'il avait caus un grand dsordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de lune vaporeux permettait d'en juger, la tour tait ouverte de tous cts, et ses fortifications taient presque toutes renverses. On arriva enfin aux portes du chteau. Bertrand, apercevant une lumire dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et demanda qui c'tait.--Je vous amne un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la porte, et laissez-nous entrer. Emilie entendit descendre, tomber les chanes, et tirer les verrous d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette arcade tnbreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait jamais la sparer du monde. Elle pntra dans la premire cour du chteau; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte de dsespoir. Ils traversrent la seconde cour, et ils se trouvrent la porte du vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna son poste. Pendant qu'on attendait, Emilie considrait comment elle viterait la vue de Montoni, et pourrait se retirer son ancien appartement sans tre aperue; elle frmissait de rencontrer si tard, ou lui, ou quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au chteau tait alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait la porte sans pouvoir se faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes d'Emilie, et lui laissa le temps de dlibrer. Elle pouvait peut-tre arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans lumire. Elle se glissa dans un passage gauche, ne croyant point avoir t aperue; mais l'instant une lumire brillant l'autre extrmit, la jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrta, hsita, et reconnut Annette; elle se hta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques minutes avant de pouvoir ou se taire ou relcher Emilie de l'troit embrassement o elle la tenait. Emilie fin lui fit comprendre son danger. Elles se sauvrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait trs-carte des autres. Aucune crainte nanmoins ne pouvait faire taire Annette.--O ma chre demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez pour vous revoir. Je n'ai jamais t si contente de voir quelqu'un, que je le suis de vous retrouver.--Paix! criait Emilie, nous sommes poursuivies, c'est l'cho de leurs pas.--Non, mademoiselle, disait Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les votes, et l'on y est souvent tromp. Quand on ne ferait que dire un mot, cela retentit comme un coup de canon.--Il est donc, disait Emilie, bien essentiel de nous taire. De grce, ne parlons pas avant d'tre votre chambre. Elles s'y trouvrent enfin sans avoir rien rencontr. Annette ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de force et de respiration. Sa premire demande fut si Valancourt n'tait pas prisonnier. Annette lui rpondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais qu'elle tait certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au chteau. Ensuite elle commena, sa manire, raconter le sige, ou plutt le dtail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait prouves pendant l'attaque.--Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de victoire sur les remparts, je crus que nous tions tous pris, et je me tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chass les ennemis. J'allai la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en ruines. C'tait affreux de voir dans les bois au-dessous tant de malheureux entasss, que leurs camarades retiraient. Pendant le sige, monsieur tait ici, il tait l, il tait partout la fois, ce que m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du chteau. Il m'apportait manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais srement morte tout de bon. --Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le sige? --Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou quelque chose d'approchant. Ils ont des querelles pouvantables sur la perte et sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours, ce qu'ils disent. Le signor Orsino le gagne; cela le fche, et ils ont des altercations. Toutes les belles dames sont encore dans le chteau, et je vous avoue qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer. --Srement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit, coutez.--Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la galerie. Je l'entends souvent, quand il branle les vieilles portes l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'tendit sur la couchette, et pria Annette de laisser brler la lampe. Annette se mit ensuite ct d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que c'tait le vent; on distingua des pas auprs de la porte. Annette allait sauter du lit; Emilie la retint, et couta avec elle dans l'angoisse de l'attente. Les pas ne s'loignaient pas de la porte; on mit la main sur la serrure, et l'on appela.--Pour l'amour de Dieu, Annette, ne rpondez pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions teindre notre lampe, sa clart nous trahira.--Vierge Marie! s'cria Annette, sans songer la discrtion: je ne resterais pas prsent dans l'obscurit pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint plus forte, et rpta le nom d'Annette.--Sainte Vierge! s'cria Annette tout coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte, mais Emilie l'en empcha, jusqu' ce qu'elle ft plus certaine qu'il tait seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant laiss sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprt, s'ils continuaient de causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le ft entrer. Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor qui tenait celle d'Annette, et de les dfendre la premire alarme. [Illustration: Ludovico.] Ds le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de lui des circonstances relatives au chteau, et reut des ouvertures sur les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touch de la triste position o elle se trouvait dans le chteau, consentait y demeurer. Il l'assura que ce n'tait pas son intention d'y rester, et elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico lui assura qu'il tait prt la tenter, mais il lui reprsenta les difficults de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il promit nanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler un plan d'vasion. Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le faible espoir que ranima cette conversation, dtourna Emilie de traiter sur-le-champ avec Montoni; elle se dtermina, si cela tait possible, retarder son entrevue jusqu'au moment o elle aurait appris quelque chose de Ludovico, et ne faire sa cession que si tous les moyens de fuir taient impraticables. Elle y rvait, quand Montoni, revenu de son ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obit: il tait seul.--J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas t cette nuit dans votre chambre: o l'avez-vous passe?--Emilie lui dtailla quelques circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en prvenir le retour.--Vous connaissez les conditions de ma protection, lui dit-il; si rellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de vous l'assurer. Cette dclaration prcise qu'il ne la protgerait que sous conditions pendant sa captivit dans le chteau, convainquit Emilie de la ncessit de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il permettrait son dpart immdiatement aprs qu'elle aurait sign l'abandon. Il le promit solennellement, et lui prsenta le papier, par lequel elle lui transportait tous ses droits. Elle fut longtemps incapable de signer, son coeur tait si dchir par divers intrts opposs; elle allait renoncer la flicit de sa vie, l'esprance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite d'adversits. Montoni lui rpta les conditions de son obissance; il lui observa de nouveau que ses moments taient prcieux; elle prit le papier et le signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais, bientt remise, elle le pria d'ordonner son dpart, et de lui laisser emmener Annette. Montoni sourit alors.--Il tait ncessaire de vous tromper, dit-il, c'tait l'unique moyen de vous faire agir raisonnablement: vous partirez, mais pas prsent. Il faut d'abord que je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez, si vous voulez, retourner en France. La froide sclratesse avec laquelle il violait un engagement formel qu'il venait de prendre, mit Emilie au dsespoir; elle demeura certaine que son sacrifice n'aurait aucune utilit, et qu'elle resterait prisonnire; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni de la manire la plus touchante. Il dtourna les yeux, et la pria de se retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise prs de la porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de paroles. --Pourquoi vous livrer cette douleur d'enfant? lui dit-il. Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez viter. Vous n'avez aucun mal rel pleurer; prenez patience, et l'on vous renverra en France. A prsent retournez chez vous. --Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu o le signor Verezzi peut s'introduire.--Ne vous ai-je pas promis de vous protger? dit Montoni.--Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en hsitant.--Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec svrit.--Rappelez-vous votre premire promesse, signor, dit Emilie tremblante, et vous jugerez vous-mme du cas que je dois faire de l'autre!--Prenez garde, dit Montoni en colre, que je ne vous annonce que je ne vous protgerai pas! Retirez-vous avant que je rtracte ma promesse; vous n'avez rien craindre dans votre appartement. Emilie se retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgr son excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina avec crainte si personne n'y tait cach; elle ferma ensuite la porte, et se plaa prs d'une fentre; elle y resta pour ranimer ses esprits abattus. Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'taient couls, dans la mme chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retire chez Annette, si un plus fort intrt ne l'et retenue chez elle, en dpit de ses frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue, Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne pouvaient l'assurer positivement que Valancourt ft dans le chteau; mais ils pouvaient confirmer son ide, et lui procurer une consolation si ncessaire son accablement actuel. La nuit tait fort orageuse; les btiments du chteau rsistaient aux ouragans avec la fermet d'un roc. De longs gmissements semblaient traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les temptes et au milieu de la dsolation de la nature, les coeurs affligs s'abusent. Emilie entendit, comme l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient leurs postes; et regardant de sa fentre, elle vit que la garde tait double. Cette prcaution lui parut ncessaire, lorsqu'elle eut remarqu le dlabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des soldats, celui de leurs voix loignes, qui s'approchait et se perdait au gr des vents, rappelrent sa mmoire les sensations pnibles qu'elle en avait reues la premire fois. Emilie coutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la douceur mlodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour dcouvrir une lumire; mais les fentres, en bas aussi bien qu'au-dessus, taient enfonces tel point dans les murs pais du chteau, qu'elle ne pouvait les voir ni saisir mme la clart faible qui brillait sans doute derrire leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix l'extrmit de la terrasse; la musique continuait; et, dans les intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut entendre un bruit dans sa chambre mme; elle se retira prcipitamment de la fentre; et, le moment d'aprs, elle distingua la voix d'Annette sa porte. Elle jugea que c'tait elle qu'elle avait entendue, et lui ouvrit.--Allez doucement jusqu' la fentre, Annette, lui dit-elle, et coutez avec moi; la musique est de retour.--Elles se turent, la mesure changea; Annette s'cria:--Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est une chanson franaise, une des chansons favorites de mon cher pays. C'tait la ballade qu'Emilie avait entendue la premire fois, mais non pas celle de la pcherie de Gascogne.--C'est un Franais qui chante, dit Annette; ce doit tre M. Valancourt.--Paix, Annette, dit Emilie; ne parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.--Qui? le chevalier? dit Annette.--Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous trahir prs de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M. Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte. En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier mon jugement.--Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ou chanter le chevalier.--Emilie fut afflige de savoir que l'unique motif d'Annette, pour croire que c'tait Valancourt, ft que le musicien tait Franais. Bientt aprs elle entendit la romance de la pcherie; elle distingua son nom si souvent rpt, qu'Annette elle-mme l'entendit. Emilie trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle criait toujours plus fort, et tout coup la voix et l'instrument cessrent. Emilie couta quelque temps dans une attente insupportable. Personne ne rpondit.--Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette; c'est le chevalier, et je veux lui parler.--Non, non, Annette, dit Emilie; je veux moi-mme lui parler. Si c'est lui, il reconnatra ma voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard? Il se fit un trs-long silence. Elle rpta et distingua de faibles accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si loin; ils passrent si vite, qu'elle pouvait peine les entendre, beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnatre la voix. Aprs une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix aussi faible qu'auparavant; elles s'aperurent que la force et la direction du vent n'taient pas les seules causes qui l'touffassent. La profondeur des fentres nuisait plus que la distance. Emilie et Annette se tinrent longtemps la fentre; mais tout resta dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se trouva aussi oppresse de la joie qu'elle l'avait t par le sentiment de ses malheurs. Elle traversait la chambre pas prcipits, appelant demi-voix Valancourt, et retournait la fentre, o elle n'entendait que le murmure du vent dans l'paisseur des bois. Le matin commenait clairer les fentres, et le vent s'tait calm. Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui commenaient se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix profonde aprs une horrible tourmente. Les bois taient sans mouvement; les nuages, que le jour, encore douteux, commenait rendre transparents, semblaient peine se mouvoir dans l'atmosphre. Un soldat, pas mesurs, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus loigns, fatigus de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie respira les parfums de l'air et de la vgtation, ranime par la pluie de la nuit; elle couta encore, cherchant entendre quelques sons de musique, n'entendit rien, ferma sa fentre, et alla chercher un peu de repos. CHAPITRE XXXIII. Plusieurs jours se passrent dans l'attente. Ludovico avait seulement appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans l'appartement indiqu, que ce prisonnier tait Franais, et qu'il avait t pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un dtachement de ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie chappa aux perscutions en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernire promesse, quoiqu'il et viol la premire. Elle ne pouvait attribuer son repos qu' la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assure, qu'elle ne dsirait pas de quitter le chteau avant d'obtenir quelque certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors cette attente lui cott de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu sa fuite probable. Une semaine s'coula avant que Ludovico rentrt dans la prison. Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci l'avait engag se confier au gardien de sa prison, dont il avait dj prouv la bienveillance, et qui lui avait accord la permission d'aller une demi-heure dans le chteau, la nuit suivante, quand Montoni et ses compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnte, assurment, ajouta Ludovico; mais Sbastien sait bien qu'il ne court aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut chapper aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le chevalier m'a envoy vous, signora, pour vous demander de permettre qu'il vous voie cette nuit, ne ft-ce qu'un moment: il ne pourrait plus vivre sous le mme toit sans vous voir; quant l'heure, il ne peut la spcifier: elle dpend des circonstances (comme vous le disiez, signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir celui o vous serez le plus en sret. Emilie tait si agite par l'espoir si prochain de revoir Valancourt, qu'il se passa du temps avant qu'elle pt rpondre ou dterminer un endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promt autant de scurit que son corridor.--A minuit, dit-elle Ludovico. Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour couter s'il se faisait quelque bruit dans le chteau. Elle entendit seulement, dans le lointain, les bruyants clats d'une conversation anime, que les chos prolongeaient sous les votes. Elle jugea que Montoni et tous ses htes taient table.--Ils sont occups pour la nuit, se dit-elle, et Valancourt sera bientt ici. Elle referma doucement sa porte, et parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait sa fentre couter si le luth rsonnait. Tout gardait le silence; son motion croissait chaque moment. Incapable de se soutenir, elle s'assit auprs de sa fentre. Annette, qu'elle avait retenue, tait pendant ce temps-l aussi bavarde que de coutume; mais peine Emilie entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avana la tte hors de la fentre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression touchante, et que la voix accompagnait. Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la romance fut acheve, elle la considra comme un signal; il annonait que Valancourt allait sortir. Bientt elle entendit marcher; c'taient les pas vifs et lgers de l'Esprance. Elle pouvait peine se soutenir. On ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix de l'tranger, tout l'instant la dtrompa; elle tomba sans connaissance. En revenant elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la considrait avec une vive expression de tendresse et d'inquitude. Elle n'avait de force, ni pour rpondre, ni pour interroger. Elle ne fit aucune question, fondit en larmes, et se dgagea de ses bras. L'tranger changea de physionomie. Surpris, constern, il regardait Ludovico pour chercher quelque claircissement; mais Annette lui donna l'explication que Ludovico mme cherchait.--Oh! monsieur, s'cria-t-elle en sanglotant, monsieur, vous n'tes pas l'autre chevalier. Nous attendions M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous tromper ainsi? Ma pauvre matresse ne s'en relvera jamais! jamais! L'tranger, qui semblait fort agit, essaya de lui parler; mais les mots expirrent sur ses lvres; et frappant son front de sa main, comme dans un soudain dsespoir, il se retira tout coup l'autre bout du corridor. Annette scha ses larmes; et s'adressant Ludovico:--Peut-tre, aprs tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-tre le chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tte.--Non, rpliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais l-bas, si ce cavalier n'est pas lui. Si vous aviez eu la bont de me confier votre nom, monsieur, dit-il l'tranger, cette mprise n'et point eu lieu.--Il est vrai, lui dit l'tranger en mauvais italien; mais il tait fort important pour moi que mon nom demeurt ignor de Montoni. Madame, ajouta-t-il, en s'adressant en franais Emilie, permettez-moi un mot d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jet dans l'erreur. Je suis Franais, je suis votre compatriote. Nous nous trouvons dans une terre trangre. Emilie essaya de se remettre. Elle hsitait pourtant lui accorder sa demande; la fin elle pria Ludovico d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit l'tranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait lui communiquer en cette langue ce qu'il dsirait lui confier. Ils se retirrent dans une extrmit du corridor, et l'tranger lui dit, avec un long soupir:--Ma famille, madame, ne doit pas vous tre trangre. Je m'appelle Dupont; mes parents vivaient quelques lieues de la valle, et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le voisinage. Je ne vous offenserai point en vous rptant combien vous avez su m'intresser, combien j'aimais m'garer dans les lieux que vous frquentiez! combien j'ai visit votre pcherie favorite, et combien je gmissais alors des circonstances qui m'empchaient de vous dclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai la tentation, et devins possesseur d'un trsor pour moi sans prix; un trsor que je confiai, il y a quelques jours, votre messager, dans un espoir bien diffrent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne m'tendrai pas sur ces dtails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le portrait que si mal propos j'ai rendu, votre gnrosit en excusera le vol, et me le restituera. Mon crime lui-mme est devenu ma punition. Ce portrait que j'ai drob a nourri une passion qui doit encore tre mon tourment. Emilie voulut l'interrompre.--Je laisse, monsieur, votre conscience dcider si, aprs ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action gnreuse. Vous le reconnatrez vous-mme, et vous me permettrez d'ajouter que ce serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve honore de l'opinion flatteuse que vous avez conue de moi. Mais... Elle hsita; la mprise de ce soir me dispense de vous en dire davantage.--Oui, madame; hlas! oui, rpliqua l'tranger. Accordez-moi du moins de vous montrer mon dsintressement, si ce n'est pas mon amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la rcompense d'avoir tent du moins de mriter votre reconnaissance.--Vous la mritez dj, monsieur, dit Emilie; le voeu que vous exprimez mrite tous mes remercments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande consolation pour moi, soit que vos tentatives chouent, soit qu'elles russissent, d'avoir un compatriote gnreux, dispos me protger. --Vous tes perdu, s'cria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont ne rpondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et anim il attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'aprs, Ludovico seul entra; il jeta la hte un coup d'oeil:--Suivez-moi, leur dit-il, si vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant perdre. Emilie demanda ce qui arrivait; o il fallait aller.--Je n'ai pas le temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez. Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite dpendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tchait en marchant de ranimer son courage.--Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces passages renvoient des chos par tout le btiment.--Prenez garde la lumire, s'criait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'teindra. Ludovico ouvrit une autre porte, derrire laquelle ils trouvrent Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce passage conduisait la seconde cour, et ouvrait sur la premire. A mesure qu'ils avanaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient venir de la seconde cour, alarmrent Emilie.--Non, mademoiselle, lui dit Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du chteau sont occups de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-tre passer les portes sans qu'on nous aperoive. Mais chut! ajouta-t-il en s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la premire cour. Restez ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, teignez la lumire si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe Dupont; et dans ce cas restez en silence. A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils coutaient le bruit de ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait, quoique la seconde retentt d'un bruit considrable.--Nous serons bientt hors des murs, disait Dupont Emilie. Soutenez-vous encore quelques moments; tout ira bien. Mais aussitt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et distingurent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la lampe.--Hlas! il est trop tard, s'cria Emilie, qu'allons-nous devenir? Ils coutrent encore, et s'aperurent que Ludovico s'entretenait avec la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre, se mit aboyer.--Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le tienne.--Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait dj trahis. Dupont le prit, et, pendant qu'ils coutaient tous, ils entendirent Ludovico qui disait la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce temps-l.--Attendons une minute, rpliqua la sentinelle, et vous n'aurez pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux curies du voisinage; on refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.--Je n'appelle pas cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le mme service une autre fois. Allez, allez goter de ce vin; les compres qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous. Le soldat hsita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on n'emmnerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes. Ils taient tous trop occups pour lui rpondre, quand mme ils l'auraient entendu.--Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais puisque vous ne voulez pas de la vtre, je ne sais pas pourquoi je ne chercherais pas l'avoir.--Halte-l! s'il vous plat, cria la sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long. Ludovico en libert se hta d'ouvrir le passage. Emilie succombait presque aux anxits que lui avait causes ce long colloque. Ludovico leur dit que la cour tait libre. Ils le suivirent sans perdre un instant, et ils entranrent deux chevaux qui se trouvaient carts de la seconde cour, et qui mangeaient dans la premire quelques-unes des grandes herbes qui croissaient entre les pavs. Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, taient pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivs dans les bois, Emilie et Annette se mirent cheval avec leurs deux protecteurs. Ludovico marcha le premier, et ils chapprent aussi vite que le permettaient une route brise, et la lune encore faible qui brillait au travers du feuillage. Emilie tait si tonne de ce dpart soudain, qu' peine osait-elle se croire veille: elle doutait nanmoins beaucoup si cette aventure se terminerait heureusement; et ce doute n'tait que trop raisonnable. Avant d'tre hors des bois, ils entendirent de grands cris apports par le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumires qui cheminaient fort vite prs du chteau. Dupont frappa son cheval, et avec un peu de peine il le fora d'aller plus vite. --Ah! pauvre bte! s'cria Ludovico, il doit tre assez las. Il a t dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumires prennent cet autre chemin. Il donna un grand coup son cheval, et tous deux se mirent au grand galop. Aprs une course assez longue, ils regardrent derrire eux: les lumires taient si loignes, qu' peine les distinguait-on; les cris avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors modrrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils devaient suivre. Ils se dcidrent se rendre en Toscane, tcher de gagner la Mditerrane, et s'embarquer promptement pour la France. M. Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait dcouvrir que son rgiment en et repris la route. Ils taient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connt les passages de ces montagnes, assura qu'un peu plus avant, une croisire des chemins, ils en trouveraient un qui descendrait aisment en Toscane, et qu' peu de distance on rencontrerait une petite ville o l'on pourrait se procurer les choses ncessaires au voyage. Occups de leurs penses, les voyageurs furent plus d'une heure en silence, sauf une question de temps autre que faisait Dupont sur la route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crpuscule ne laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumires sur le revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la ville dont il avait parl. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons se replongrent dans la rverie; Annette l'interrompit la premire.--Saint Pierre, dit-elle, o trouverons-nous de l'argent? Je sais que ni moi, ni ma matresse, nous ne possdons pas un sequin. M. Montoni y a mis bon ordre. Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort srieux. Dupont avait t dpouill de presque tout son argent quand on l'avait fait prisonnier; il avait donn le reste la sentinelle qui lui avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne pouvait obtenir le payement de ses gages, avait peine sur lui de quoi fournir aux premiers rafrachissements dans la ville o ils arrivaient. Leur pauvret tait d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les retenir plus longtemps dans les montagnes; et l, quoique dans une ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route travers des vallons sauvages et obscurs, dont les forts obstruaient quelquefois toute clart, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si dserts, qu'on doutait au premier coup d'oeil si jamais tre humain y avait mis les pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des herbes hautes, une prodigieuse vgtation, annonaient que du moins les passants y taient rares. A la fin, on entendit de trs-loin les clochettes d'un troupeau: bientt aprs ce fut le blement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de quelque habitation humaine. Les lumires que Ludovico avait vues avaient t longtemps drobes par de hautes montagnes. Ranims par cette esprance, les voyageurs doublrent le pas, et, sortant de leur dfil, ils dcouvrirent une des valles pastorales des Apennins, faite pour donner l'ide de l'heureuse Arcadie. Sa fracheur, sa belle simplicit, contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes d'alentour. L'aube du matin blanchissait l'horizon: peu de distance, sur le flanc d'une colline qui semblait natre aux premiers regards du jour, la petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et laquelle elle arriva bientt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvrent asile et pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrtt pas plus de temps qu'il ne serait ncessaire; sa vue excitait la surprise: elle tait sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile. Elle regrettait le dnment d'argent qui ne lui permettait pas de se procurer cet article essentiel. Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire payer le rafrachissement. Dupont hasarda de se confier leur hte; il paraissait bon et honnte; Dupont lui expliqua leur position, et le pria de les aider continuer leur voyage. L'hte promit de s'y prter autant qu'il le pourrait, puisqu'ils taient des prisonniers qui chappaient Montoni; il avait des raisons personnelles pour le har: il consentit leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il n'tait pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils taient se lamenter, lorsque Ludovico, aprs avoir conduit les chevaux l'curie, rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle d'un des chevaux, il avait trouv un petit sac rempli, sans doute, du butin fait par un des _condottieri_. Ils revenaient du pillage lorsque Ludovico s'tait sauv, et le cheval, tant sorti de la seconde cour o buvait son matre, avait emport le trsor sur lequel le brigand comptait. Dupont trouva que cette somme tait trs-suffisante pour les conduire tous en France; il tait alors rsolu d'y accompagner Emilie, quelles que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son rgiment. Il se fiait Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et pourtant il ne souffrait pas la pense de lui confier Emilie pour un si long voyage. D'ailleurs, peut-tre il n'avait pas le courage de se refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait la voir. On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico, bien inform de la gographie de son pays, assura que Livourne tait le port le plus accrdit et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il tait le mieux assorti au succs de leurs plans, puisque chaque jour il en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut dtermin qu'on s'y acheminerait promptement. Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes de Toscane, et quelques petits objets ncessaires au voyage. Les voyageurs changrent leurs chevaux fatigus contre d'autres meilleurs, et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Aprs quelques heures de voyage travers un pays romantique, ils commencrent descendre dans la valle de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y possdaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture varie. De loin, vers l'orient, Emilie dcouvrit Florence; ses tours s'levaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la dcoraient de tous cts; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mriers la coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait la mer. La cte tait si loigne, qu'une ligne bleutre l'indiquait seule l'horizon, et une lgre vapeur de marine se distinguait au-dessus dans l'atmosphre. La chaleur tait excessive. Il tait midi. Les voyageurs cherchrent une retraite pour se reposer l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient, remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur promettaient un rafrachissement agrable. Ils s'arrtrent sous un berceau dont le feuillage pais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une fontaine qui jaillissait du roc donnait l'air quelque fracheur. On laissa patre les chevaux. Annette avec Ludovico allrent cueillir des fruits et en apportrent abondamment. Les voyageurs s'assirent l'ombre d'un bosquet de sapins et de htres. La pelouse autour d'eux tait maille de tant de fleurs parfumes, que, mme au sein des Pyrnes, Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous l'ombrage impntrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu' la mer. Emilie et Dupont redevinrent peu peu silencieux et pensifs. Annette tait joyeuse et babillarde; Ludovico tait fort gai, sans oublier les gards qu'il devait ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont engagea Emilie tcher de goter le sommeil pendant l'extrme chaleur. Quand Emilie s'veilla, elle trouva la sentinelle endormie son poste, et Dupont veill, mais enseveli dans ses tristes penses. Le soleil tait trop lev pour leur permettre de continuer le voyage. Il tait ncessaire que Ludovico, fatigu de tant de peines qu'il avait prises, pt achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par quel accident Dupont tait devenu prisonnier de Montoni. Flatt de l'intrt que lui tmoignait cette question, et de l'occasion qu'elle fournissait pour l'entretenir de lui-mme, Dupont la satisfit promptement. --Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en droute mon dtachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades. Quand on m'apprit que j'tais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me rappelai que votre tante avait pous un Italien de ce nom, et que vous les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps aprs que je fus certain, madame, et que ce Montoni tait le mme, et que vous habitiez sous le mme toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous peignant mon motion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus une sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs jouissances, dont l'une m'importait extrmement, et n'tait pas sans danger pour cet homme. Il persista pourtant ne se charger d'aucune lettre, et refuser de me faire connatre vous. Il tremblait d'tre dcouvert, et d'prouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en tes surprise, madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma sant souffrait extrmement du dfaut d'air et d'exercice, et j'obtins la fin, ou de la piti ou de l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse. Emilie devint trs-attentive, et Dupont continua. --En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne pourrais m'vader. Le chteau tait gard avec une extrme vigilance, et la terrasse tait leve sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi une porte cache dans la boiserie de la chambre o j'tais dtenu; il m'apprit l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage form dans l'paisseur des murs; il s'tendait le long du chteau, et venait aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se trouvait d'autres couloirs dans les murailles normes de ce prodigieux difice. On les destinait certainement faciliter les vasions en temps de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais la terrasse. Je m'y promenais avec une extrme prcaution, de peur que mes pas ne me trahissent. Les sentinelles taient places assez loin, parce que les murailles, de ce ct, supplaient aux soldats. Dans une de ces promenades nocturnes, je remarquai une lumire qui venait d'une fentre au-dessus de ma prison. Il me vint l'esprit que cet appartement pouvait tre le vtre, et, dans l'esprance de vous voir, je me plaai vis--vis de la fentre. Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui l'avait jete dans une perplexit si grande, s'cria tout coup:--C'tait donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tte, que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir occasionn quelque crainte, puis il ajouta:--Appuy sur le parapet, en face de votre fentre, la considration de votre situation mlancolique et de la mienne m'arracha d'involontaires gmissements qui vous attirrent la fentre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que je crus tre vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon motion ce moment. Je dsirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la sentinelle m'obligea de fuir l'instant. Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagn tait de garde; il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de la ralit de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A ma premire sortie, je retournai votre fentre, et je vous vis sans oser vous parler. Je saluai de la main, vous dispartes. J'oubliai ma prudence; je poussai une plainte. Vous revntes, vous parltes. J'entendis les accents de votre voix. Ma discrtion m'aurait abandonn; mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagme ridicule n'et en ce moment fait ma sret. Je connaissais la superstition de ces gens-l: je poussai un cri lugubre, dans l'esprance qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je russis. L'homme tait sujet se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces accs, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais couru, et que le doublement des gardes, cette occasion, rendait plus grand, me dtourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procur le soldat; je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais l'espoir d'tre entendu par vous. Il y a bien peu de soires que cet espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je craignis de rpondre, cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame, de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?--Oui, lui dit Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison. Ils continurent leur entretien jusqu'au moment o le soleil commena baisser. Les voyageurs traversrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac. Apprenant que la ville de Pise n'tait situe qu' quelques milles sur ses bords, ils auraient dsir qu'un bateau les y conduist; il ne s'en trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harasss, l'effet de gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la valle s'largissait et devenait une plaine couverte de bls, parseme de vignobles, d'oliviers et de mriers. Il tait tard avant qu'ils fussent aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les rues; elle se croyait presque Venise; mais elle n'apercevait ni la mer brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les flots, ni ces palais lgants qui semblaient raliser les rves de l'imagination, et les feries et les merveilles. L'Arno promenait ses eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui amenaient les vaisseaux de la Mditerrane, la chute de leurs ancres, et le sifflet des contre-matres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver Pise un vaisseau prt faire voile pour la France, et s'pargner ainsi le voyage de Livourne. Aussitt qu'Emilie fut tablie dans une auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de Ludovico ne purent faire dcouvrir une seule barque frte pour France. Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son rgiment; il n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigus de la marche du jour, se retirrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans s'arrter aux antiquits de cette ville clbre, aux merveilles de la tour penche, ils profitrent de la fracheur, et traversrent une contre riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie couverte de vaisseaux, et borde de montagnes. Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais c'tait en ce lieu une foule sans gaiet, du bruit et non de la musique, et l'lgance ne se trouvait que dans les points de vue. M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs vaisseaux franais, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours, lever l'ancre pour aller Marseille. On pourrait, dans cette ville, s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et gagner Narbonne. C'tait prs de cette ville qu'tait situ le couvent o Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine les conduire jusqu' Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son passage en France tait dsormais assur. Soulage de la crainte qu'on ne la poursuivt, heureuse de l'espoir de revoir bientt sa patrie et le pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaiet qu'elle n'avait gure connue depuis la mort de son pre. Emilie prenait intrt l'arrive, au dpart des vaisseaux; elle partageait la joie du retour; et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se sparaient, elle mlait une larme celles qu'elle leur voyait rpandre. CHAPITRE XXXIV. Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de Villefort, ce seigneur qui avait hrit des terres du marquis de Villeroi, prs du monastre de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce chteau n'tait pas habit quand Emilie se trouva avec son pre dans le voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affect en apprenant qu'il tait aussi prs du chteau de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au sujet de ce chteau, quelques propos alarmants pour la curiosit d'Emilie. [Illustration: Le comte de Villefort.] C'est en 1584, l'anne que Saint-Aubert mourut, que Franois de Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine appel _Blangy_, situ en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette terre, pendant plusieurs sicles, avait appartenu sa famille; elle lui revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un caractre austre et de manires trs-rserves. Cette circonstance, jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent la guerre, avait prvenu toute espce d'intimit entre lui et le comte de Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'anne suivante qu'il se dtermina le visiter et y passer tout l'automne. Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prte l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses premires annes, il avait connu la marquise; il avait visit ce sjour dans l'ge o les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles. L'intervalle qui s'tait depuis coul dans les secousses et le tumulte des affaires, qui trop souvent corrompent le coeur et gtent le got, n'avait point effac de sa mmoire les ombrages du Languedoc, et jamais ce souvenir ne l'avait trouv indiffrent. Pendant plusieurs annes, le feu marquis avait abandonn le chteau. Le vieux concierge et sa femme l'avaient laiss dgrader l'excs. Le comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux rparations. Les prires, les larmes mme de la comtesse, qui au besoin savait pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa rsolution. Elle se prpara donc souffrir ce qu'elle ne pouvait empcher, et s'absenter de Paris. Sa beaut y runissait les suffrages, mais son esprit y avait peu de droits. Le mystrieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues galeries qui ne rsonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de l'horloge du chteau, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste perspective. Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il dsira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtime anne, tait au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit ans, tait toujours dans le couvent o on l'avait place lors du second mariage de son pre. La comtesse n'avait ni assez de talents pour lever sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait conseill ce parti; et la crainte qu'une beaut naissante ne vnt clipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour prolonger la rclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande mortification le dessein qu'avait son poux: elle se consolait nanmoins en considrant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurit de la province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes. Le jour du dpart, les postillons s'arrtrent au couvent, par ordre du comte, pour prendre Blanche. Son coeur palpitait de plaisir aux ides de nouveaut et de libert qui s'offraient elle. A mesure que l'poque du voyage s'tait rapproche, son impatience tait devenue plus forte; et pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle et passe, elle avait compt les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait sonn; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et s'tait lance de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir dlivre des entraves du clotre et goter la libert dans un monde o le plaisir souriait toujours, o la bont ne s'altrait jamais; o le plaisir et la bont rgnaient sans nul obstacle. Quand on sonna la porte de clture, Blanche courut la grille; elle entendit le bruit des roues, vit dans la cour la voiture de son pre; elle sauta de joie en parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de l'abbesse, qui tait au parloir recevoir la comtesse; celle-ci parut Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'motion de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la mme nature. Blanche n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait tous ses traits la beaut de l'innocence heureuse. Aprs un entretien fort court, la comtesse prit cong de l'abbesse; c'tait le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant o allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna, d'un oeil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui disant adieu. Madame l'abbesse elle-mme, si grave, si imposante, la quitta avec un degr de chagrin dont une heure auparavant elle ne se serait pas cru capable. La prsence de son pre, les distractions de la route absorbrent bientt ses ides et dispersrent ce nuage de sensibilit. Peu attentive l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Barn, son amie, Blanche se perdait en une rverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil, promenaient les ombres sur la contre et quelquefois la dcouvraient toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs; la nature, ses yeux, variait chaque instant, et lui fournissait les plus belles et les plus charmantes images. Sur le soir du septime jour, les voyageurs aperurent Blangy. Sa situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle observait avec tonnement les montagnes des Pyrnes, qu'elle n'avait jamais vues que de loin pendant le jour. A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifie s'levait entre les arbres; puis l'arcade ruine d'une porte immense. Blanche croyait presque approcher du chteau clbr dans les vieilles histoires, o les chevaliers voyaient travers les crneaux un champion et sa suite revtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de ses penses l'oppression d'un rival orgueilleux. Les voitures s'arrtrent une porte qui conduisait l'enceinte du chteau, et qui alors tait ferme. La grosse cloche qui devait servir annoncer les trangers tait depuis longtemps tombe de sa place; un domestique monta sur un mur ruin, pour avertir les gens du chteau que leur matre arrivait. Blanche, appuye la portire, s'abandonnait aux douces et charmantes motions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitt les cieux; le crpuscule brunissait les montagnes; les flots, trs-loigns, rflchissant encore les nuances ternes de l'occident, semblaient comme une trace de lumire qui bordait l'horizon. On entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le rivage. Chaque personne de la compagnie rvait aux objets dont elle tait occupe. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec dgot ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et, frappe de l'ide qu'elle serait squestre dans ce vieux chteau, elle tait dispose ne rien voir qu'avec mcontentement. Les sentiments de Henri taient peu de chose prs les mmes. Il donnait un triste soupir aux dlices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du moins le croyait-il, et il est sr que son imagination en tait occupe; mais le pays, un genre de vie diffrent, avaient pour lui les charmes de la nouveaut, et ses regrets taient mlangs des riantes illusions de la jeunesse. Les portes s'ouvrirent la fin; la voiture avana lentement sous de grands chtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu' l'loignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long: c'tait celle o Saint-Aubert et Emilie s'taient engags une fois en arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur leur avaient fait tout coup rebrousser chemin. --Quelle dplaisante habitation! s'cria la comtesse mesure que la voiture avanait au milieu des bois. Srement, monsieur, vous ne comptez pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait porter une coupe d'eau du Lth, afin qu'au moins le souvenir d'un pays moins affreux n'augmentt pas la laideur de celui-ci.--Je me conduirai suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare tait l'habitation de mes anctres. La voiture s'arrta au chteau, et devant la porte du vestibule attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait envoys pour disposer le chteau. Blanche s'aperut que l'difice n'tait pas entirement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait beaucoup d'additions trs-modernes. La salle norme et sombre o elle entra n'tait pas la vrit de ce nombre: une tapisserie somptueuse qu'on ne pouvait alors distinguer reprsentait sur les murailles quelques traits des romans provenaux. La grande fentre tait pare d'glantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle laissait voir au travers un plan inclin de verdure que formait la cime des bois sur la pente du promontoire. Au del se dcouvraient les flots de la Mditerrane, qui, au sud et l'orient, se perdaient avec l'horizon. Tandis que la comtesse demandait quelques rafrachissements, le comte avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait tmoin malgr elle de la mauvaise humeur et du mcontentement de sa belle-mre. Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut de nouvelles dcouvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense galerie, dont les murailles ornes de pilastres en marbre soutenaient un toit vot compos de riches mosaques. Une fentre qui semblait la terminer laissait apercevoir la campagne. Le paysage, lgrement voil, commenait confondre ses traits qu'enveloppait dj l'ombre au loin rpandue. --Ai-je donc vcu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir vu ce spectacle, sans avoir prouv ces dlices? La plus pauvre paysanne des domaines de mon pre a vu depuis son enfance le coup d'oeil de la nature, a parcouru en libert ces situations pittoresques; et moi, au fond d'un clotre, on m'a prive de ces merveilles, qui doivent enchanter les yeux et ravir tous les coeurs. Comment ces pauvres nonnes, comment ces pauvres moines peuvent-ils sentir une violente ferveur, s'ils ne voient ni lever ni coucher le soleil? Jamais, jusqu' ce soir, je n'ai connu ce qu'tait la dvotion. Jamais, jusqu' ce soir, je n'avais vu le soleil quitter cet hmisphre. Demain, pour la premire fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh! qui pourrait vivre Paris? ne voir que des murs noirs et de sales rues quand, au milieu de la campagne, on peut voir et l'azur des cieux et le vert gazon de la terre! Ce monologue d'enthousiasme fut troubl par un bruit qui retentit dans la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place la crainte. Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle observa un moment en silence; mais, honteuse de cette crainte ridicule, elle reprit assez de courage pour demander qui c'tait.--Ah! mademoiselle, est-ce vous? dit la vieille concierge, qui venait fermer les fentres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle pronona ces paroles, l'motion vive qu'il indiquait surprirent beaucoup la jeune Blanche.--Vous semblez effraye, Dorothe, lui dit-elle; qui donc vous fait si peur?--Non, non, je ne suis pas effraye, mademoiselle, rpliqua Dorothe en hsitant et tchant de paratre calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit.--Je suis bien aise que monsieur le comte soit venu vivre au chteau, mademoiselle, continua Dorothe. Il a t dsert bien des annes: cela faisait trembler. A prsent le chteau ressemblera un peu ce qu'il tait du temps que ma pauvre dame tait vivante. Blanche demanda combien il s'tait pass de temps depuis la mort de la marquise.--Hlas! mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothe, que j'ai cess de compter les annes. Le chteau, depuis cette poque, m'a toujours paru en deuil, et je suis sre que les vassaux l'ont toujours au fond de leurs coeurs. Mais vous vous tes gare, mademoiselle; voulez-vous revenir l'autre partie de la maison? Blanche dsira de retourner au ct habit; et comme tous les passages taient compltement obscurs, Dorothe la mena par dehors, en ctoyant le btiment; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle Barn.--O avez-vous donc t si longtemps? lui dit celle-ci. Je commenais croire que quelque aventure surprenante vous tait arrive, et que le gant de ce chteau enchant, l'esprit qui sans doute y revient, vous avait jete par une trappe en quelque vote souterraine, d'o vous ne reviendriez jamais.--Non, rpondit Blanche en riant; vous paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne toutes.--Eh bien, je consens les achever, pourvu qu'un jour je puisse les raconter.--Ma chre mademoiselle Barn, dit Henri qui entrait, les revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer de vous faire taire. Nos revenants sont trop civiliss pour condamner une dame un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu'il soit. Mademoiselle Barn ne fit que rire; le comte entra, et l'on servit le souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent l'observation que, depuis qu'il n'avait vu ce lieu, il tait bien chang! Il s'est coul bien des annes depuis cette poque, dit-il; les grands traits du site sont les mmes, mais ils me font une impression bien diffrente de celle que je sentais autrefois.--Est-ce que ce thtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agrable qu'aujourd'hui? cela me semble peine possible. Le comte la regarda avec un sourire mlancolique; il tait autrefois aussi dlicieux mes regards, qu'il l'est maintenant aux vtres. Le paysage n'a pas chang; mais j'ai chang, moi, avec le temps. L'illusion de mon esprit prtait son coloris la nature: elle est perdue! Si dans votre vie, ma chre Blanche, vous revenez en ce lieu aprs en avoir t absente pendant plusieurs annes, vous vous rappellerez peut-tre les sentiments de votre pre, et vous les comprendrez alors. Les fatigues de la journe engagrent la compagnie se sparer de bonne heure. Blanche, travers une longue galerie boise de chne, se rendit son appartement. Il tait spacieux, fort lev, les fentres gothiques en taient hautes, et son air lugubre n'tait pas propre ddommager de la position carte o il se trouvait. La jeune fille fit une prire plus fervente que jamais elle n'en avait prononc sous les tristes votes du clotre. Elle resta en contemplation, jusqu' ce que, vers minuit, l'obscurit s'tendt sur toute la contre; alors elle se coucha, et ne fit que d'heureux songes. Doux sommeil, que connaissent seuls la sant, le bonheur et l'innocence! Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps aprs l'heure que la veille elle avait si impatiemment dsire: sa femme de chambre, fatigue du voyage, ne l'appela que pour djeuner. Ce dsagrment fut oubli bien vite, quand, en ouvrant la fentre, elle vit d'un ct la grande mer tincelante aux rayons du matin, les voiles lgres, et les rames qui fendaient l'onde; de l'autre, les bois, leur fracheur, les vastes plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l'clat du jour. En respirant cet air si pur, la sant s'panouit sur ses joues, et la gaiet ptilla dans ses yeux. Qui donc a pu inventer les couvents? se disait-elle. Qui donc a pu le premier persuader des humains de s'y rendre, et, prenant la religion pour prtexte, les loigner de tous les objets qui l'inspirent? L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande; et quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant? Je n'ai jamais senti tant de dvotion, pendant les heures d'ennui que j'ai passes au couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passes ici. Je regarde autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur. En disant ces mots, elle quitta la fentre, parcourut la galerie, et se trouva dans la salle du djeuner, o le comte tait dj. La gaiet d'un soleil brillant avait dissip sa tristesse; le sourire tait sur ses lvres: il parla sa fille avec srnit, et le coeur de Blanche rpondit cette douce disposition. Henri, bientt aprs, la comtesse et mademoiselle Barn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir l'influence de l'heure et du lieu. [Illustration: Henri et Blanche.] On se spara aprs le djeuner. Le comte se fit suivre son cabinet par son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants. Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient tous se servir le mme soir, et auquel il faisait ajuster un petit pavillon. La comtesse et mademoiselle Barn allrent voir un appartement dans la partie moderne, construit avec lgance; les fentres ouvraient sur des balcons qui faisaient face la mer, et sauvaient consquemment la vue des _affreuses_ Pyrnes. Blanche, pendant ce temps, se htait de goter, sous les futaies qui entouraient le chteau, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre sous laquelle elle errait fit cder peu peu la gaiet des impressions plus srieuses. Tantt elle avanait lentement sous un couvert impntrable, dont les branches s'entrelaaient, et sous lequel les gouttes de rose baignaient encore les fleurs qui maillaient le gazon; tantt elle foltrait dans un sentier o le soleil dardait ses rayons, et o le zphyr balanait le feuillage: le htre, l'acacia, le frne, unissaient leur verdure claire aux teintes fonces des pins et des cyprs, tandis que le chne opposait sa force majestueuse la lgret du lige et la grce du peuplier. Elle sortit de la tour, et descendit un escalier troit. Elle se trouva dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin, et, l'impatience faisant place la crainte, elle appela au secours. Des pas approchaient; une lumire brillait sous une porte l'extrmit du passage, et une personne l'ouvrit avec prcaution, et ne s'aventura pas plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer; Blanche appela de nouveau, et se htant de courir elle reconnut la vieille concierge. --Ah! ma chre demoiselle, c'est vous! dit Dorothe; comment avez-vous pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait t moins proccupe de sa frayeur, elle aurait observ probablement la forte expression de terreur et de surprise qui dfigurait Dorothe. Celle-ci la conduisit travers des passages et des pices sans nombre, qui ne paraissaient pas avoir t habites depuis un sicle. Elles arrivrent enfin la rsidence du concierge, et Dorothe la pria de s'asseoir et de se rafrachir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la dcouverte qu'elle en avait faite elle annona le dsir de se l'approprier. Soit que Dorothe ft moins sensible que la jeune personne aux beauts du paysage, soit que l'habitude lui et rendu moins touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna pas. Blanche demanda o conduisait la porte qu'elle avait trouve ferme au bout de la galerie. Dorothe rpondit qu'elle donnait sur une enfilade d'appartements o depuis maintes annes on n'tait point entr.--C'est l, ajouta-t-elle, que notre dfunte dame est morte, et je n'ai pas eu la force d'y pntrer depuis ce temps-l. Blanche, qui dsirait voir cet appartement, s'abstint de le demander Dorothe, parce qu'elle observa que ses yeux taient remplis de larmes, et elle alla faire sa toilette pour le dner. La socit s'y runit en bonne disposition, except la comtesse. La gaiet qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modra lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si immense tendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarque qu'avec ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour surmonter sa crainte, et suivre son pre dans le bateau. Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de l'ocan. Une motion sublime luttait contre le sentiment du danger; un zphyr lger se jouait la surface des ondes, caressait les voiles, et agitait le feuillage des forts qui couronnaient plusieurs milles sur la cte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la proprit autant que le plaisir d'une vive admiration. A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intressant et romantique. Le comte y avait fait porter du caf et des rafrachissements. Les rameurs y dirigrent leur course, en ctoyant les sinuosits du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la circonfrence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les domestiques donnaient du cor et d'autres instruments vent, dont les sons, seconds par les chos des rochers, allaient expirer sur les vagues. Blanche ne craignait plus; une dlicieuse tranquillit s'tait empare d'elle, et la tenait en silence. Elle tait trop heureuse pour se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, mme comme objets de comparaison. Aprs une assez longue promenade, la famille revint au village et s'embarqua. La beaut de la soire l'engagea prolonger sa course, et s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zphyr qui jusqu'alors avait pouss la barque, et les rameurs prirent leurs rames. Les eaux, comme une glace polie, rflchissaient les roches grises, les arbres levs, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait voir plonger les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau du paysage, sans en dfigurer l'harmonie. Au-dessus de l'obscurit des bois, elle distingua un groupe de tourelles qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent fait silence elle entendit un choeur de voix. --Quelles voix sont-ce l? dit le comte en regardant autour de lui, et prtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.--C'est une hymne des vpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent. --Nous sommes donc prs d'un monastre? dit le comte; et le bateau ayant doubl un cap fort lev, le couvent de Sainte-Claire parut. Il tait bti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la cte tait basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de l'difice, la grande porte, la fentre gothique du vestibule, les clotres, et un ct de la chapelle; une arcade vnrable, qui autrefois joignait la maison une autre portion des btiments, dmolie alors, restait comme une ruine majestueuse dtache de tout l'difice. On ne voyait au del que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles, et les fentres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de brioine, qui retombaient comme des guirlandes. Tout tait en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumire et d'ombre que rpandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs voix qui chantaient posment s'leva tout coup derrire. Le comte fit arrter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vpres, et l'orgue se mlant leurs voix les soutenait, et donnait au chant une harmonie imposante. Le choeur cessa, mais il reprit bientt dans un ton plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrs, et enfin on cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et ses penses, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau, une procession de religieuses voiles de blanc sortit lentement du clotre, et passa dans le bois pour faire le tour de l'difice. La comtesse fut la premire retrouver la parole.--Cette hymne et ces religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous gagne, retournons au chteau, il sera nuit avant que nous soyons arrivs. Le comte leva les yeux, et s'aperut qu'une tempte menaante avait avanc les tnbres. Elle se formait l'orient, et la pesante obscurit qu'elle rpandait, contrastait avec le brillant clat du couchant. Les bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur plumage, et fuyaient vers quelque retraite loigne. Les matelots faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les larges gouttes qui commenaient tomber, dterminrent le comte chercher un abri dans le monastre. Le bateau changea de direction. A mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs noirtres jetaient de sombres clairs, qui semblaient, en se rflchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent. L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Barn; leurs cris et leurs frayeurs inquitaient le comte, et troublaient leurs rameurs. Blanche se contenait en silence, tantt agite par la crainte, et tantt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur effet sur la scne, et coutait les roulements prolongs de la foudre, qui branlaient les airs. Le bateau s'arrta en face du monastre. Le comte envoya un de ses gens pour annoncer son arrive la suprieure, et lui demander asile. L'ordre de Sainte-Claire tait ds lors assez peu austre; cependant les femmes seules pouvaient tre admises dans le couvent. Le domestique rapporta une rponse qui respirait tout la fois l'hospitalit et l'orgueil, mais un orgueil dguis en soumission. On dbarqua, on traversa promptement la pelouse cause d'une abondante pluie, et l'on fut reu par la suprieure, qui d'abord tendit la main et donna sa bndiction. On passa dans une grande salle, o se trouvaient quelques religieuses, toutes vtues de noir et voiles de blanc. Le voile de l'abbesse pourtant tait demi relev, et dcouvrait une dignit douce, que temprait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche, et mademoiselle Barn dans un salon de son couvent, et le comte avec Henri restrent au parloir. L'abbesse demanda des rafrachissements, et entretint la comtesse. Leur entretien fut bientt drang par les coups rpts du tonnerre, et la cloche sonna pour inviter les religieuses la prire. Blanche, en passant prs d'une fentre, jeta un regard l'horizon, et l'clat subit d'un clair qui pntra le vaste abme des flots lui fit distinguer le vaisseau qu'elle avait dj remarqu: il s'agitait au milieu d'une mer cumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout coup s'levait jusqu'aux nues. Elle soupira cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la chapelle. Les domestiques du comte taient alls au chteau pour faire venir des voitures. Elles arrivrent la fin de l'office. La tempte tait moins violente: le comte et sa famille retournrent au chteau. Blanche fut surprise de dcouvrir combien les sinuosits du rivage l'avaient trompe sur la distance. C'tait la cloche de ce monastre qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent empche. En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que rellement elle n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se runirent au salon; mais peine y taient-ils, que, dans un intervalle d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal de dtresse d'un vaisseau: il ouvrit une fentre qui donnait sur la Mditerrane, mais la mer tait enveloppe d'paisses tnbres, et le fracas de la tempte touffait tout autre son. Blanche se souvint de la barque, et, toute tremblante, en avertit son pre. En peu de moments, les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolrent avec eux. La foudre s'lana des nues, avec un dchirement effroyable; mais l'clair qui la prcdait, et qui avait frapp l'immensit des flots, avait laiss voir une chaloupe luttant avec effort contre les vagues cumantes. Une nuit impntrable avait soudain tout envelopp. Un second clair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile, et cherchait gagner la cte. Blanche saisit le bras de son pre, avec un regard de douleur o se peignaient l'effroi et la compassion. Ce moyen n'tait pas ncessaire pour toucher le coeur du comte: il regardait la mer avec une expression de piti; mais, voyant bien qu'un bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il dfendit d'en risquer un, et fit porter des torches sur les pointes des rochers. Alors on vit les domestiques du comte courir de tous cts, s'avancer la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres, dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumires, descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et appelaient grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets, leurs faibles voix, qui s'efforaient de rpondre, et qui, par intervalles, se mlaient avec la tempte. Ces cris subits, qui partaient des rochers, augmentaient la terreur de Blanche un degr insupportable; mais son tendre intrt fut bientt soulag quand Henri, accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jet l'ancre au fond de la baie, mais dans un tel dlabrement, qu'il s'entr'ouvrirait peut-tre avant que l'quipage ft dbarqu. Le comte fit aussitt partir tous les bateaux, et fit dire aux infortuns trangers qu'il recevrait dans son chteau ceux qui ne pourraient trouver asile dans le village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont, Ludovico et Annette, qui, s'tant embarqus Livourne, et tant arrivs Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempte les avait accueillis. Ils furent tous reus par le comte avec une extrme affabilit. Emilie et voulu, ds le soir, se rendre au couvent de Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir ce qu'elle sortt du chteau. Il est bien vrai qu'aprs tant d'effroi et de fatigue, elle aurait pu difficilement aller plus loin. Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y eut entre eux beaucoup de joie et de flicitations. Emilie fut nomme la famille du comte, et l'hospitalit obligeante avec laquelle on la reut dissipa l'embarras lger o son entre l'avait mise. On se mit table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait sur le salut des trangers, qu'elle avait plaints si sincrement, remontrent peu peu les esprits d'Emilie. Dupont, dlivr de la crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la diffrence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prte les engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, o rgnaient l'abondance et le got, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus obligeant. Annette, pendant ce temps-l, avec les domestiques, racontait les dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se flicitait de sa dlivrance et de celle de Ludovico; enfin elle veillait le rire et la gaiet dans cette partie de la maison. Ludovico tait tout aussi content qu'elle, mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tchait en vain de retenir Annette. A la fin, les clats de rire furent entendus de la chambre de madame; elle envoya savoir d'o venait ce vacarme, et recommander le silence. Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie rveillait d'intressants souvenirs. Les vnements qui lui taient arrivs, les souffrances qu'elle avait prouves depuis son dpart, se reprsentaient elle avec force, et ne cdaient qu' l'image de Valancourt. Savoir qu'elle habitait la mme terre aprs une sparation si longue, si distante, tait pour elle une source de jouissances. Elle passait ensuite l'inquitude, l'anxit, quand elle considrait l'espace de temps coul depuis la dernire lettre qu'elle avait reue, et tous les vnements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer contre son repos et son bonheur; mais cette pense, que Valancourt n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oublie, tait si terrible pour son coeur, qu'elle ne pouvait s'y arrter. Elle se dtermina l'informer ds le lendemain qu'elle tait arrive en France. Une lettre d'elle tait presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin l'espoir d'apprendre bientt qu'il tait bien portant, qu'il tait peu loign d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermrent, et elle s'endormit. CHAPITRE XXXV. Blanche avait pris tant d'intrt Emilie, qu'en apprenant qu'elle voulait rsider au monastre voisin, elle pria le comte de l'engager prolonger son sjour au chteau.--Vous concevez, ajouta Blanche, combien je serais contente d'avoir une telle compagne. A prsent, je n'ai point d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Barn n'est que l'amie de maman. Le comte sourit de cette simplicit enfantine, qui faisait cder sa fille aux premires impressions. Il avait observ Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manire dont M. Dupont lui avait parl d'elle avait mme confirm sa prsomption; mais trs-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie tait connue au couvent de Sainte-Claire, il se dtermina visiter l'abbesse, et, si son tmoignage rpondait son dsir, il voulait inviter Emilie passer quelques jours au chteau. Il avait en vue, sous ce rapport, l'agrment de la jeune Blanche, plus que le dsir d'obliger l'orpheline Emilie; nanmoins il prenait elle un vritable intrt. Le lendemain matin, Emilie, trop fatigue, ne put descendre. Dupont tait djeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son sjour au chteau. Dupont y consentit volontiers, parce que cette circonstance pouvait le retenir auprs d'Emilie. Il ne pouvait, au fond de son me, entretenir l'esprance qu'elle rpondt jamais sa vive affection; mais il n'avait pas le courage de travailler la vaincre. Emilie, quand elle fut repose, se promena avec sa nouvelle amie sur la pelouse qui entourait le chteau, et fut aussi sensible la beaut de ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son coeur, avait pu le dsirer. En rentrant au chteau, Blanche conduisit Emilie la tour qu'elle aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait dj visites. Emilie s'amusa en examiner les distributions, considrer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et les comparer avec ceux du chteau d'Udolphe, qui taient cependant plus vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothe qui les accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui tait autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intrt extrme; elle la regardait mme avec tant d'attention, qu' peine entendait-elle ce qu'on pouvait lui dire. Emilie, place une des fentres, jeta les yeux sur la campagne, et vit avec surprise beaucoup d'objets dont sa mmoire gardait le souvenir; les champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traverss avec Voisin un soir aprs la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent la chaumire. Elle reconnut que ce chteau tait celui qu'elle avait alors vit, et sur lequel il avait tenu d'tranges discours. Frappe de cette dcouverte, effraye sans savoir pourquoi, elle resta quelque temps en silence, et se rappela l'motion qu'avait montre son pre en se trouvant si prs de cette demeure. La musique aussi qu'elle avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si ridicule, lui revenait l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage, elle demanda Dorothe si l'on entendait encore de la musique minuit, comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien. --Oui, mademoiselle, rpondit Dorothe, on entend toujours cette musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.--Vraiment, dit Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?--Ah! mademoiselle, on a assez cherch; mais qui peut suivre un esprit? Emilie sourit, et se rappelant combien tout rcemment elle avait souffert par la superstition elle rsolut alors d'y rsister. Nanmoins, en dpit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mler sur ce point sa curiosit. Blanche, qui jusqu'alors avait cout en silence, demanda ce que c'tait que cette musique, et depuis quand on l'entendait. Blanche se taisait, Dorothe paraissait srieuse et soupirait. Emilie se sentait porte en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se rappelait le spectacle dont elle avait t tmoin dans une chambre Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle avait trouves sans dessein dans les papiers qu'elle avait dtruits par obissance aux ordres de son pre. Elle frmit la signification qu'ils semblaient avoir, presque autant qu' l'horrible objet dcouvert sous le funeste voile. Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothe expliquer ce qu'elle avait voulu dire, l'avait prie, en se retrouvant auprs de la porte ferme, de lui faire voir tous les appartements.--Ma chre demoiselle, lui rpondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne matresse; il serait affreux pour moi d'y entrer. De grce, ne me le demandez pas.--Non, certainement, rpondit Blanche, si c'est votre vritable raison.--Hlas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des annes qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui arriva alors, comme si c'tait hier. Plusieurs choses trs-nouvelles sont sorties de ma mmoire; mais les anciennes, je les vois comme dans une glace. Elle se tut, et en avanant dans la galerie elle reprit en regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me souviens qu'elle tait aussi frache, et qu'elle avait le mme sourire. Pauvre dame! qu'elle tait gaie, lorsqu'elle fit son entre ici! Dorothe garda le silence toutes les questions que lui fit Blanche. Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser davantage, et s'effora d'attirer l'attention de sa jeune amie sur quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y promenaient; elles allrent les y joindre. Quand le comte aperut Emilie, il avana vers elle, et la prsenta la comtesse d'une manire si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela Emilie l'ide de son propre pre. Avant d'avoir achev ses remercments pour l'hospitalit qu'elle avait reue, et d'avoir exprim le dsir de se rendre aussitt au couvent, elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son sjour au chteau. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de sincrit, que, malgr le dsir qu'elle avait de revoir ses anciennes amies du monastre, et de soupirer encore sur le tombeau d'un pre chri, elle consentit rester quelques jours. Elle crivit nanmoins l'abbesse pour l'informer de son arrive, et lui demander tre reue au couvent comme pensionnaire. Elle crivit aussi M. Quesnel et Valancourt; et comme elle ne savait o adresser prcisment cette dernire lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le frre du chevalier. Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnrent Emilie la chaumire de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir ml d'amertume. Le temps avait calm sa douleur, mais la perte qu'elle avait faite ne pouvait cesser de lui tre sensible: elle se livra avec une douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie sans reproche. Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre o Saint-Aubert tait mort; et aprs une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa famille elle sortit de la chaumire. Pendant les premiers jours qu'elle passa au chteau de Blangy, elle vit avec chagrin la mlancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le dtournait de s'loigner d'elle, et elle rsolut de se retirer aussitt qu'elle le pourrait sans dsobliger le comte et la comtesse de Villefort. L'abattement de son ami ne tarda pas alarmer le comte, et Dupont lui confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le plaindre; mais il se dtermina en lui-mme ne pas ngliger un moyen de favoriser ses prtentions. Quand il connut la dangereuse situation de Dupont, il ne s'opposa que faiblement au dsir qu'il tmoigna de quitter le chteau de Blangy ds le lendemain; il lui fit promettre d'y venir passer avec lui un temps plus long, quand son coeur serait en repos. Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes qualits, et tait trs-reconnaissante de ses services; elle prouva une tendre motion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se spara d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore fait. Peu de jours aprs, Emilie elle-mme quitta le chteau, mais ce ne fut pas sans promettre au comte et la comtesse de venir souvent les voir. L'abbesse la reut avec cette bont maternelle dont elle lui avait dj donn des preuves; et les religieuses lui tmoignrent leur amiti. Ce couvent, qu'elle avait si bien connu, rveilla ses tristes souvenirs: mais il s'en mlait d'autres; elle rendait grces au ciel de l'avoir fait chapper tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui restaient; et quoique le tombeau de son pre ft souvent arros de ses larmes, sa douleur n'avait plus la mme amertume. Quelque temps aprs son arrive au monastre, Emilie reut une lettre de son oncle, M. Quesnel, en rponse la sienne et ses questions sur ses affaires qu'il avait prtendu grer en son absence. Elle s'tait informe surtout du bail de la valle, qu'elle dsirait habiter si sa fortune le permettait. La rponse de M. Quesnel tait froide et sche comme elle s'y tait attendue; elle n'exprimait ni intrt pour ses souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y tait drobe. Quesnel ne perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus l'gard du comte Morano, qu'il affectait de reprsenter comme riche et homme d'honneur; il dclamait avec vhmence contre ce mme Montoni, auquel jusqu' ce moment il s'tait reconnu si infrieur; il tait laconique sur les intrts pcuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme du bail de la valle expirait; il ne l'invitait point venir chez lui, et ajoutait que ne pouvant, dans l'tat de sa fortune, habiter la valle, elle ferait bien de rester Sainte-Claire. Il ne rpondait point ses questions sur le sort de la pauvre vieille Thrse, la servante de son pre. Par _post-scriptum_, M. Quesnel parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait plac la majeure partie de son bien; il annonait que ses affaires taient au moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait d s'y attendre. La lettre contenait encore un billet l'ordre d'Emilie, pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne. La tranquillit du monastre, la libert qu'on lui laissait de parcourir les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisrent peu peu l'esprit d'Emilie; cependant elle prouvait quelque inquitude au sujet de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir enfin sa rponse. CHAPITRE XXXVI. Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule, devint impatiente de revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui faisait le spectacle de la nature. Elle n'avait plus personne qui exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs; personne dont les yeux s'animassent son sourire, ou dont les regards pussent rflchir son bonheur. Le comte, observant son chagrin, fit souvenir Emilie de la visite qu'elle avait promis de lui faire; mais le silence de Valancourt, prolong au del du temps o sa rponse aurait pu arriver d'Estuvire, pntrait Emilie d'une inquitude si cruelle qu'elle fuyait la socit, et et voulu diffrer le moment de s'y runir, jusqu' celui o ses peines seraient calmes. Le comte et sa famille la pressrent cependant si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l'attachait la solitude, elle craignit que ses refus n'eussent l'air d'un caprice et n'offensassent des amis dont elle voulait se conserver l'estime. Elle retourna au chteau de Blangy: l'amiti du comte de Villefort encouragea Emilie lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante et le consulter sur la manire de les recouvrer: il n'y avait pas de doute que la loi ne ft en sa faveur. Le comte lui conseilla de s'en occuper, et lui offrit mme d'crire un avocat d'Aix, sur l'avis duquel on pourrait s'appuyer. Cette offre fut accepte par Emilie; et les procds obligeants qu'elle prouvait chaque jour l'eussent encore une fois rendue heureuse, si elle et pu tre certaine que Valancourt se portait bien et qu'il l'aimait toujours. Elle avait pass plus d'une semaine au chteau sans recevoir aucune nouvelle; elle savait bien que, si Valancourt n'tait pas chez son frre, il tait fort douteux que la lettre qu'elle lui avait crite lui ft parvenue, et cependant une inquitude, une crainte qu'elle ne pouvait modrer, troublaient absolument son repos. Elle repassait tant d'vnements qui, depuis sa captivit Udolphe, avaient pu devenir possibles; elle tait quelquefois si frappe de la crainte, ou que Valancourt n'existt plus, ou qu'il n'existt plus pour elle, que mme la compagnie de Blanche lui devenait insupportable. Elle restait seule des heures entires au fond de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient de le faire sans incivilit. Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite bote qui contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses qu'elle avait faites pendant son sjour en Toscane; mais ces derniers objets l'intressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les chagrins de l'absence. Leur effet n'tait plus le mme; elles augmentaient les angoisses de son coeur; elle songeait que peut-tre Valancourt avait pu cder au pouvoir du temps ou de l'absence; et la vue mme de son criture lui rappela tant de souvenirs pnibles, que, ne pouvant achever la premire lettre, elle resta la tte appuye sur sa main, et donna cours des flots de larmes. A cet instant, la vieille Dorothe entra chez elle pour l'avertir que l'on dnerait une heure plus tt. Emilie tressaillit en l'apercevant; elle se hta de ramasser ses papiers, mais Dorothe avait remarqu son agitation et ses larmes. --Ah! mademoiselle, s'cria-t-elle; vous qui tes si jeune, avez-vous des sujets de chagrin? Emilie tcha de sourire, mais elle ne pouvait parler. --Hlas! ma chre demoiselle, quand vous serez mon ge, vous ne pleurerez pas pour des bagatelles. Srement rien de srieux ne peut vous affliger?--Non, Dorothe, rien d'important, rpliqua Emilie. Dorothe se baissa pour relever quelque chose, et s'cria soudain:--Vierge Marie! que vois-je? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise prs de la table.--Que voyez-vous donc? dit Emilie, alarme de son cri, et regardant autour d'elle.--C'est elle-mme! dit Dorothe, c'est elle-mme! et justement comme elle tait peu de temps avant sa mort. Emilie, encore plus effraye, craignit que Dorothe n'et un accs de dlire, et la pria de s'expliquer.--Ce portrait, lui dit-elle, o l'avez-vous trouv? c'est ma bien-aime matresse; c'est elle-mme! Elle rejeta sur la table cette miniature qu'Emilie autrefois avait trouve dans les papiers que son pre lui avait ordonn de brler; c'tait sur ce portrait qu'elle l'avait vu une fois verser des larmes si tendres. Se rappelant ce sujet les circonstances de sa conduite qui l'avaient tant surprise, l'motion d'Emilie s'augmenta un tel excs, qu'elle n'eut pas la force d'interroger Dorothe; elle tremblait des rponses qu'elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle tait certaine que ce portrait ft celui de la marquise. --Ah! mademoiselle, rpondit-elle, comment m'et-il frappe ce point, s'il n'tait pas l'image de ma matresse? Ah ciel! ajouta-t-elle en reprenant la miniature, voil bien ses yeux bleus, ce regard si caressant et si doux! Voil son expression quand elle avait rv seule quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues; mais jamais elle ne voulut se plaindre! Voil cet air de patience et de rsignation qui me fendait le coeur, et qui me la faisait adorer!--Dorothe, dit Emilie, je prends cette affliction un intrt plus grand que peut-tre vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage satisfaire ma curiosit; elle n'est pas frivole.--Ah! mademoiselle, repartit Dorothe, c'est une triste histoire, et je ne puis vous la dire maintenant; mais, que dis-je? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien des annes que ce malheur est arriv, et je n'ai jamais aim parler de madame la marquise qu' mon mari. Il tait dans la maison aussi bien que moi, et savait par moi des dtails que tout le monde ignorait. J'tais auprs de madame dans sa dernire maladie: j'en sus, j'en entendis autant et plus que M. le marquis lui-mme. Aimable sainte! Comme elle tait patiente! Quand elle mourut, je croyais mourir avec elle.--Dorothe, interrompit Emilie, vous pouvez tre sre que ce que vous me direz ne sortira jamais de ma bouche.--Et vous, mademoiselle, ne me direz-vous pas d'abord comment ce portrait est tomb dans vos mains, et les motifs de votre curiosit au sujet de ma matresse?--Non, Dorothe, rpliqua Emilie en se recueillant. J'ai aussi des raisons particulires pour garder le silence, au moins jusqu' ce que j'en sache davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma curiosit dans l'ide que je pourrai satisfaire la vtre. Ce que je ne veux pas dcouvrir ne m'intresse pas seule. Autrement je craindrais moins d'en parler. Vous ne pouvez m'apprendre ce que je dsire que par confiance en mon honneur.--Eh bien! mademoiselle, dit Dorothe aprs l'avoir regarde longtemps, vous montrez un si grand intrt; ce portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si rellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses que je n'ai dites personne qu' mon mari, quoique beaucoup de gens en aient souponn une partie. Je vous dirai les dtails de la mort de madame, mes ides ce sujet. Mais d'abord, vous me promettez par tous les saints!... Emilie l'interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais rvler sans son consentement ce qu'elle lui aurait dit.--J'entends la cloche qui sonne le dner, mademoiselle, dit Dorothe, il faut que je parte.--Quand vous reverrai-je? demanda Emilie. Dorothe rflchit et lui dit:--Si l'on sait que je viens chez vous, cela donnera de la curiosit, et cela me ferait de la peine. Je viendrai quand on ne pourra pas m'observer. J'ai peu de loisir dans le jour. J'en ai bien long dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand tout le monde dormira. Emilie se hta de descendre. Le soir, le comte et sa famille, except la comtesse et mademoiselle Barn, allrent se promener dans les bois, pour partager la joie des paysans. Les mntriers, assis terre au pied des arbres, semblaient participer eux-mmes la gaiet que rpandaient leurs instruments; c'taient le galoubet et une espce de longue guitare. Il y avait, en outre, un enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul, moins que, jetant son instrument, il ne se mlt aux danseurs, et, par ses gestes ridicules, ne redoublt les clats de rire et le mouvement de cette fte rustique. Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libralit avait contribu: Blanche prit part la danse avec un jeune gentilhomme du voisinage. M. Dupont demandait Emilie; mais elle tait trop triste pour participer tant de gaiet. Cette fte lui rappelait celle de l'anne prcdente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et l'vnement affreux qui l'avait termine. Remplie de ce souvenir, elle s'loigna de la danse, et s'enfona lentement dans les bois: les sons adoucis de la musique tempraient sa mlancolie; la lune rpandait travers le feuillage une lumire mystrieuse; l'air tait doux et frais: Emilie, absorbe dans sa rverie, allait toujours, sans prendre garde la distance; elle s'aperut enfin que les instruments ne s'entendaient plus, et qu'un silence absolu rgnait autour d'elle; Emilie se trouva prs de l'avenue, o, la nuit de l'arrive de son pre, Michel avait cherch lui procurer un asile. Cette avenue tait presque aussi sauvage, presque aussi dsole qu'elle le lui avait paru alors. Le comte avait t si occup de rparations indispensables, qu'il avait nglig celles-l; la route tait encore brise, et les arbres encore encombrs par des branchages. En considrant le chemin, elle se rappela les motions qu'elle y avait souffertes, et tout coup se reprsenta la figure qu'elle avait vue se drober dans les arbres, et qui n'avait pas rpondu aux appels rpts de Michel; elle prouva quelque retour de la frayeur qu'elle avait eue alors. Il n'tait pas impossible que les bois servissent de repaire des bandits: elle retourna promptement sur ses pas, et chercha retrouver les danseurs; en ce moment elle entendit des pas qui venaient de l'avenue. Eloigne encore des paysans, dont elle n'entendait ni les voix, ni la musique, elle prcipita sa course. La personne qui la suivait la gagna de vitesse: elle distingua enfin la voix de Henri, et ralentit sa marche pour qu'il pt la rejoindre; il exprima quelque surprise de la rencontrer aussi loin; elle lui dit que les agrments du clair de la lune l'avaient gare plus loin qu'elle ne l'avait compt. Une exclamation chappa au compagnon de Henri, elle crut avoir reconnu Valancourt, c'tait lui-mme: la rencontre fut telle qu'on peut l'imaginer entre deux personnes si chres l'une l'autre, et depuis si longtemps spares. Dans l'ivresse de ce moment Emilie oublia toutes ses peines: Valancourt semblait oublier lui-mme qu'il existt au monde une autre personne qu'Emilie; et Henri, surpris, considrait cette scne en silence. Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle n'avait pas le temps d'y rpondre. Elle apprit que sa lettre avait t envoye Paris, qu'il revenait alors en Gascogne, que cette lettre enfin lui tait parvenue, et qu'il tait parti sur-le-champ pour se rendre en Languedoc. En arrivant au monastre, d'o elle avait dat sa lettre, il avait, son extrme regret, trouv les portes fermes pour la nuit. Croyant ne voir Emilie que le lendemain, il tait retourn son auberge pour lui crire, il avait rencontr Henri, qu'il avait intimement connu Paris, et se trouvait conduit vers celle qu'il n'esprait voir que le lendemain. Emilie, Valancourt et Henri retournrent la pelouse: ce dernier prsenta Valancourt au comte; Emilie crut s'apercevoir qu'il ne le recevait pas avec sa bienveillance ordinaire: il paraissait cependant qu'ils s'taient dj vus. On l'invita partager les divertissements de la soire; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les danseurs la fte, se plaa auprs d'Emilie, et put l'entretenir sans contrainte. Les lumires suspendues sous les arbres permirent Emilie de considrer cette figure, dont pendant son absence elle avait essay de recueillir tous les traits: elle vit avec regret qu'elle n'tait plus la mme. Elle ptillait comme autrefois d'esprit et de feu, mais elle avait perdu beaucoup de cette simplicit, et quelque chose de cette bont franche qui en faisaient le principal caractre: c'tait toujours pourtant une figure intressante. Emilie croyait voir dans les traits de Valancourt un mlange d'inquitude et de mlancolie. Il tombait quelquefois dans une rverie passagre, et semblait faire effort pour en sortir; d'autres fois, il regardait fixement Emilie, et une espce de frmissement semblait agiter son me: il retrouvait dans Emilie la mme bont, la mme beaut simple, qui l'avaient enchant quand il l'avait connue. Le coloris de son teint avait un peu pli, mais la douceur s'y peignait toujours, et cette teinte mlancolique, mle son sourire, le rendait encore plus touchant. Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui tait arriv depuis qu'elle tait partie de France; et les deux amants se livrrent sans rserve au charme des souvenirs amers et doux d'une trop longue sparation. Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Emilie dans une des alles du jardin. Ils parlrent de la fte, et vinrent nommer Valancourt.--Le jeune homme a des talents, dit le comte; vous le connaissiez depuis longtemps? Emilie dit que cela tait vrai.--On me le prsenta Paris, dit le comte, et j'en fus d'abord trs-content. Il s'arrta. Emilie tremblait, dsirait d'en apprendre davantage, et craignait de montrer au comte l'intrt qu'elle y pouvait prendre.--Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous connaissez monsieur Valancourt?--Puis-je, monsieur, vous demander le motif de cette question, et, j'y rpondrai aussitt?--Srement, dit le comte, cela est juste; je vous dirai mes motifs. Il est bien vident que M. Valancourt vous aime, et cela n'est pas extraordinaire, tout ce qui vous voit en fait autant; je ne vous dis pas cela comme un compliment, je parle avec sincrit: ce que je crains, c'est qu'il ne soit amant prfr et cout.--Pourquoi le craignez-vous, monsieur? dit Emilie en tchant de calmer son motion.--Parce que, dit le comte, je ne pense pas qu'il en soit digne. Emilie agite le pria de s'expliquer mieux.--Je le ferai, rpondit-il, si vous tes bien convaincue que le vif intrt que je prends vous m'a seul engag vous en parler.--Je le crois, monsieur, dit Emilie.--Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent connaissance chez un de leurs camarades, o moi-mme je le rencontrai. Je l'invitai venir chez moi; j'ignorais alors ses liaisons avec une espce d'hommes, rebut de la socit, qui vivent du jeu et passent leur vie dans la dbauche. Je connaissais seulement quelques parents du chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir chez moi. Mais vous souffrez... Je cesserai ce discours.--Non, monsieur, lui dit Emilie; je vous supplie de continuer, je suis seulement au dsespoir.--Seulement! reprit le comte. J'appris bientt que ses liaisons l'avaient entran dans un cours de dissipation, et dont il ne paraissait pas avoir le pouvoir ou la volont de se retirer. Il perdit au jeu une somme norme; ce got devint une passion, il s'y ruina. J'en parlai avec intrt ses parents; ils m'assurrent que leurs remontrances avaient t vaines, et qu'ils taient fatigus d'en faire. J'appris ensuite qu'en considration de ses talents pour le jeu, presque toujours heureux quand la mauvaise foi n'en arrtait pas le succs, on l'avait initi aux secrets de la profession, et qu'il avait eu sa part dans certains profits.--Impossible! dit soudain Emilie. Mais pardonnez-moi, monsieur, je sais peine ce que je dis; pardonnez ma douleur: je crois, je dois croire que l'on vous a mal inform; le chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenim ces rapports.--Je voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis; il n'y a que ma conviction, et l'intrt que je prends votre bonheur, qui aient pu m'engager vous les rpter. Emilie gardait le silence; elle se rappelait les paroles de Valancourt, qui avaient dcouvert tant de remords, et semblaient confirmer les discours du comte. Aprs une longue pause, le comte lui dit:--Je m'aperois de vos doutes, je les trouve naturels; il est juste que je vous donne la preuve de tout ce que je viens d'avancer: cependant je ne le puis sans exposer quelqu'un qui m'est bien cher.--Quel danger apprhendez-vous, monsieur? dit Emilie; si je puis le prvenir, confiez-vous mon honneur.--Je me confie, sans doute, votre honneur, dit le comte; mais puis-je aussi me fier votre courage? Croyez-vous pouvoir rsister aux prires d'un amant aim, qui, dans sa douleur, voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa flicit?--Je ne serai pas expose une telle tentation, monsieur, dit Emilie, avec un modeste orgueil; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus estimer: cependant je donne ma parole.--Je vous dirai donc tout, reprit le comte: la conviction est ncessaire votre paix future, et ma confidence tout entire est le seul moyen de vous la donner.--Je ne doute pas, monsieur, des faits dont vous avez t tmoin, ou que vous affirmez, dit Emilie en succombant sa douleur; le chevalier peut-tre a t jet dans des excs o il ne tombera plus; si vous aviez connu la puret de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrdulit actuelle.--Le chevalier peut-tre se corrigerait pour un temps, mais il retournerait bientt ce funeste penchant. Je crains la force de l'habitude, je crains mme que son coeur ne soit corrompu. Et pourquoi voudrais-je vous le cacher? le jeu n'est pas son unique vice; il parat avoir pris le got de tous les plaisirs honteux. Le comte hsita, et se tut; Emilie, presque hors d'tat de se soutenir, attendait dans un trouble toujours croissant ce qu'il avait encore dire. Il se fit un trs-long silence; le comte, visiblement agit, dit enfin:--Ce serait une dlicatesse cruelle que de persister me taire; je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l'ont fait conduire dans les prisons de Paris; il en a t retir, m'ont dit des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et avec laquelle il vivait encore quand j'ai quitt Paris. Le comte cessa de parler; et regardant Emilie, il s'aperut qu'elle tombait de son sige: il la soutint; elle tait vanouie; il leva la voix pour appeler du secours: ils taient fort loin du chteau; il craignait de la laisser pour aller chercher du monde; c'tait pourtant le seul parti prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il s'effora d'appuyer Emilie contre l'arbre, pendant qu'il irait chercher de l'eau. Il tait fort embarrass, n'ayant rien pour apporter cette eau; mais tandis qu'il la considrait avec une extrme inquitude, il crut voir dans ses traits qu'elle commenait respirer. Il se passa nanmoins beaucoup de temps avant qu'elle reprt connaissance; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par Valancourt; il observait tous ses mouvements avec un regard effray, et lui adressait la parole d'une voix tremblante. Au son de cette voix si connue, Emilie rouvrit les yeux; mais l'instant elle les referma, et perdit encore connaissance. Le comte, avec un regard svre, fit signe Valancourt de se retirer. Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Emilie; il lui prsentait l'eau qu'on avait apporte. Le comte rpta son geste, et l'accompagna de quelques paroles; Valancourt rpondit par un regard plein d'un profond ressentiment; il refusa de quitter la place jusqu' ce qu'Emilie ft remise, et ne permit plus que personne s'approcht: mais l'instant sa conscience parut l'informer de ce qui avait fait le sujet de l'entretien du comte et d'Emilie; l'indignation enflamma ses yeux; l'expression d'une profonde douleur la rprima bientt; et le comte en le remarquant sentit plus de piti que de colre. Emilie, qui avait repris ses sens, en fut tellement touche, qu'elle se mit pleurer amrement: elle tcha de retenir ses larmes; et, rassemblant son courage, elle remercia le comte et Henri, avec qui Valancourt tait entr dans le parc, et elle reprit le chemin du chteau sans rien dire Valancourt. Emilie se dtermina secrtement retourner au couvent, pour y passer un jour ou deux. Dans l'tat o elle tait, la socit, surtout celle de la comtesse et de mademoiselle Barn, lui devenait insupportable. Elle esprait que la solitude du clotre et la bont de l'abbesse l'aideraient reprendre un peu d'empire sur elle-mme, et soutenir le dnoment qu'elle ne prvoyait que trop. CHAPITRE XXXVII. On vint avertir Emilie que le comte de Villefort demandait la voir. Elle devina que Valancourt tait chez lui. En approchant de la bibliothque, o elle imaginait qu'il devait tre, son motion devint si forte, que, n'osant encore paratre, elle retourna dans le vestibule pour calmer son agitation. S'tant enfin remise, elle entra dans le cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levrent tous deux. Elle n'osait regarder Valancourt. Le comte se retira. Emilie restait les yeux baisss, ne pouvant parler, et respirant peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprs d'elle; il soupirait et gardait le silence. Enfin d'une voix tremblante il lui dit:--J'ai dsir vous voir ce soir pour sortir au moins de l'horrible incertitude o m'a plong votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m'en claircir une partie. Je m'aperois que j'ai des ennemis, Emilie, des ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharns le dtruire. Je m'aperois aussi que le temps et l'absence ont affaibli vos sentiments pour moi. Ces derniers mots expirrent sur ses lvres. Emilie ne put rpondre. Il ajouta:--Cruelle Emilie, ne me parlerez-vous point? Il couvrit son visage d'une main, comme pour cacher son motion, et prit celle d'Emilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il s'en aperut. Toute sa tendresse revint; un rayon d'esprance pntra rapidement au fond de son me.--Eh quoi! vous me plaignez, s'cria-t-il; vous m'aimez encore! vous tes toujours mon Emilie! souffrez que j'en croie vos larmes.--Oui, je vous plains, lui dit-elle: mais dois-je encore vous aimer? Croyez-vous tre encore ce mme Valancourt estimable que j'aimais autrefois?--Que vous aimiez autrefois! s'cria-t-il. Le mme! le mme! Il s'arrta dans l'excs de son motion et reprit douloureusement:--Non, je ne suis plus le mme; je suis perdu, je ne suis plus digne de vous! Il couvrit encore son visage. Emilie tait trop touche d'un aveu si sincre pour pouvoir rpondre aussitt. Elle luttait contre son coeur; elle sentait le danger de se fier longtemps sa rsolution en la prsence de Valancourt. Elle tait empresse de terminer une entrevue qui les dsolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce serait probablement la dernire, tout son courage l'abandonnait; elle ne sentait plus que sa tendresse et sa douleur. Valancourt, pendant ce temps, dvor de remords et de chagrin, n'avait ni le pouvoir ni la volont d'exprimer tout ce qui l'agitait. A peine paraissait-il sensible la prsence d'Emilie. Son visage tait cach, sa poitrine souleve de sanglots. --Epargnez-moi, lui dit Emilie, le chagrin de revenir sur les dtails de votre conduite, qui m'obligent de rompre avec vous; il faut nous sparer, et je vous vois pour la dernire fois.--Non, s'cria Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites; vous ne pouvez pas penser me rejeter de vous pour toujours.--Il faut nous sparer, rpta Emilie, et pour toujours; votre conduite nous en fait une ncessit.--C'est la dcision du comte, reprit-il avec fiert, ce n'est pas la vtre; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se leva ces mots, et parcourut la chambre pas prcipits.--Laissez-moi vous dsabuser, dit Emilie non moins mue; la dcision est de moi; mon repos l'exige. Serais-je excusable, dit-elle, en vous confiant le repos de ma vie? Comment me le conseilleriez-vous si je vous tais chre?--Si vous m'tiez chre! s'cria Valancourt. Est-il possible que vous doutiez de mon amour? Mais oui, vous avez raison d'en douter, puisque je suis moins dispos l'horreur de me sparer de vous qu' celle de vous envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruin, ruin sans ressource; je suis accabl de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de Valancourt taient gars quand il disait ces mots; ils prirent l'instant l'expression d'un affreux dsespoir. Emilie fut force d'admirer sa franchise; elle sembla, durant quelques minutes, rsister sa propre douleur et lutter contre elle-mme. Je ne prolongerai pas, dit-elle enfin, un entretien dont l'issue ne saurait tre heureuse. Valancourt, adieu.--Non, vous ne partirez pas, dit-il imptueusement; vous ne me laisserez pas ainsi; vous ne m'abandonnerez pas avant que mon esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte. Emilie, effraye par le feu sombre de ses regards, lui dit d'une voix douce:--Vous avez reconnu vous-mme que nous devions nous sparer; si vous dsirez me faire croire que vous m'aimez, vous le reconnatrez encore.--Jamais, jamais! s'cria-t-il. J'tais un insens quand j'avouais... Emilie, c'en est trop: vous ne vous trompez pas sur mes fautes, mais le comte est la barrire qui nous spare, il ne sera pas longtemps un obstacle ma flicit.--C'est prsent, dit Emilie, que vous parlez en insens: le comte n'est pas votre ennemi, Valancourt; il est mon ami, cette considration seule devrait vous le faire regarder comme le vtre.--Votre ami! dit vivement Valancourt: depuis quel temps est-il donc votre ami pour vous faire si promptement oublier votre amant? Est-il votre ami, celui qui vous a demand de prfrer M. Dupont; Dupont qui, dites-vous, vous a ramene d'Italie, Dupont qui, je le dis, moi, m'a ravi votre coeur? Mais je n'ai pas le droit de vous interroger: vous tes matresse de vous-mme; ce Dupont peut-tre ne triomphera pas longtemps de mon malheur. Emilie, plus pouvante que jamais de la fureur de Valancourt, lui dit:--Au nom du ciel, soyez raisonnable! Calmez-vous! M. Dupont n'est pas votre rival, le comte n'est pas son dfenseur: vous n'avez point de rival, vous n'avez d'ennemi que vous-mme: je vois plus que jamais que vous n'tes plus ce Valancourt que j'ai tant aim. Il ne rpondit point: les bras appuys sur la table, il gardait un morne silence. Emilie restait muette et tremblante, et n'osait le quitter. --Malheureux! s'cria-t-il soudain, je ne puis me plaindre sans m'accuser! Pourquoi fus-je entran dans Paris? pourquoi ne me suis-je pas dfendu des sductions qui devaient jamais me rendre mprisable? Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d'une voix tendre:--Emilie, pouvez-vous supporter que nous nous sparions! pouvez-vous abandonner un coeur qui vous aime, comme le mien, un coeur qui, malgr ses erreurs, n'appartiendra jamais qu' vous! Emilie ne rpondit que par ses larmes.--Je n'avais pas, ajouta-t-il, une pense que je voulusse vous cacher, pas un got, pas un plaisir, auxquels vous ne pussiez prendre part. Je pars, Emilie, je vais vous quitter, et pour toujours. A ces mots, sa voix s'affaiblit: il retomba sur sa chaise avec abattement. Emilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses folies taient presque effaces de son esprit, elle ne sentait que sa douleur et sa piti. --Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois. Le coeur d'Emilie fut en quelque sorte soulag par cette prire: elle s'effora de croire qu'elle ne devait pas s'y refuser; nanmoins elle prouvait de l'embarras en songeant qu'elle tait chez le comte, et qu'il pourrait s'offenser du retour de Valancourt; elle consentit pourtant, condition qu'il ne verrait ni dans le comte un ennemi, ni dans Dupont un rival. Alors il sortit tellement consol par les deux mots d'Emilie, qu'il perdit le premier sentiment de son malheur. Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du dsespoir. La vue d'Emilie avait renouvel toute l'ardeur de son premier amour; l'absence, les distractions d'une vie tumultueuse, ne l'avaient affaiblie que passagrement. Quand, en recevant sa lettre, il tait parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l'avait ruin, et il n'avait aucun projet de le cacher Emilie: il s'affligeait seulement du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer leur mariage, et ne prvoyait pas que cette information pourrait la conduire briser tous leurs noeuds. Accabl par l'ide de cette ternelle sparation, et le coeur pntr de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un tat qui approchait de l'garement; il esprait pourtant encore obtenir d'elle par ses prires, quelque changement de rsolution. Le matin, il fit demander quelle heure elle le recevrait. Emilie, quand on lui remit ce billet, tait avec le comte, et ce fut pour celui-ci un prtexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le dsespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage ne l'abandonnt. Emilie rpondit au billet, et le comte revint sur le sujet de la dernire conversation. Il parut craindre les sollicitations de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s'exposait pour l'avenir, si elle ne rsistait un chagrin actuel et passager: ces reprsentations rptes pouvaient seules la prmunir contre l'effet de son affection, et elle rsolut de suivre ses conseils. L'heure de l'entrevue la fin arriva. Emilie se prsenta avec un extrieur compos; mais Valancourt, trop agit, fut quelques minutes sans pouvoir parler; ses premires phrases furent tour tour plaintes, prires, reproches contre lui-mme; ensuite il dit:--Emilie, je vous ai aime, je vous aime plus que ma vie; je suis ruin par ma faute, et cependant je ne peux nier que je n'aimasse mieux vous entraner dans une union malheureuse de misre, que d'endurer, en vous perdant, la punition que je mrite. Je suis un malheureux, mais je ne veux plus tre un lche; je ne chercherai plus branler vos rsolutions par les instances d'une passion goste. Je renonce vous, Emilie, et je tcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortun, vous pouvez au moins tre heureuse. Je n'ai pas, il est vrai, le mrite du sacrifice; et je n'eusse jamais eu la force de vous rendre vous-mme, si votre prudence ne l'et exig. Il s'arrta un moment. Emilie tchait de retenir ses larmes; elle tait prte lui dire:--Vous parlez prsent comme vous parliez autrefois. Mais elle garda le silence.--Pardonnez-moi, Emilie, reprit-il, toutes les souffrances que je vous ai causes. Pensez quelquefois l'infortun Valancourt; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues d'Emilie. Il allait retomber dans les accs du dsespoir. Emilie s'effora de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit se lever; il fit un nouvel effort pour matriser ses sentiments et calmer ceux d'Emilie.--Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il, sera pour l'avenir ma sauvegarde. Oh! jamais l'exemple, la tentation, ne pourront ni me sduire ni m'entraner. Le souvenir de ces pleurs que vous versez pour moi lvera mon me au-dessus du danger. Emilie, un peu console par cette assurance, rpondit:--Nous nous sparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous jamais que rien ne peut y contribuer davantage, que de savoir que vous avez recouvr votre propre estime. Valancourt prit sa main; il avait les yeux couverts de larmes, et l'adieu qu'il voulait lui dire tait touff par ses soupirs. Aprs quelques moments, Emilie pronona avec difficult et motion:--Adieu, Valancourt, puissiez-vous tre heureux! adieu, rpta-t-elle. --Adieu, Emilie, dit Valancourt. Et il se prcipita dehors. Emilie resta dans le fauteuil o il l'avait laisse, le coeur si oppress qu'elle ne respirait plus; elle entendait ses pas, dont le bruit s'affaiblissait mesure qu'ils s'loignaient. Elle fut tire de cet tat par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En revenant elle, le premier objet qui frappa sa vue fut le fauteuil vide sur lequel Valancourt avait t assis. Le saisissement et son dpart avaient comme suspendu ses larmes; elles revinrent alors la soulager, et elle reprit la force de regagner sa chambre. Retournons Montoni, dont la rage et la surprise firent bientt place de plus pressants intrts. Ses excs et ses dprdations s'taient tellement multiplis, que le snat de Venise, alors compos de ngociants, malgr sa faiblesse et l'utilit que dans l'occasion il aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut arrt qu'on travaillerait anantir ses forces et punir ses brigandages. La clrit, la facilit de cette expdition, prvinrent l'clat et la rumeur publique. Emilie, en Languedoc, ignora la dfaite et l'humiliation de ce cruel perscuteur. Son esprit tait si accabl par ses chagrins, qu'aucun effort de sa raison ne pouvait en surmonter l'effet. Le comte de Villefort essaya tous les moyens de consolation. Il se passa bien du temps avant qu'Emilie pt se distraire assez de Valancourt pour couter l'histoire que la vieille Dorothe lui avait promise. Parmi les trangers qui taient venus voir le comte dans son chteau, taient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le chevalier de Sainte-Foix. C'tait un jeune homme aimable et sensible. Il avait connu Blanche Paris l'anne prcdente, et avait conu pour elle une vritable passion. L'ancienne amiti du comte pour son pre, les convenances mutuelles de cette alliance, avaient intrieurement fait dsirer au comte qu'elle s'accomplt. Mais trouvant alors sa fille trop jeune pour fixer le choix de sa vie; voulant d'ailleurs prouver la constance du chevalier, il avait diffr d'agrer sa demande, sans pourtant lui ter l'espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son pre, pour rclamer le prix de sa persvrance; le comte l'accorda, et Blanche ne s'y opposa pas. Le chteau, si bien habit, devint aussi riant que magnifique. Le pavillon, dans les bois, tait fort souvent visit; on y soupait quand le temps tait beau, et la soire se terminait ordinairement par un concert. Le comte et la comtesse taient bons musiciens. Henri, le jeune Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le got supplait en eux la mthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec des cors et d'autres instruments vent, taient placs dans le bois, et rpondaient par leur douce harmonie celle qui venait du pavillon. Dans tout autre temps, ces parties eussent t dlicieuses pour Emilie; trop accable alors par sa mlancolie, elle trouvait que rien de ce qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et trs-souvent elle observait que la touchante mlodie de ces concerts augmentait sa tristesse un degr insupportable. Elle prfrait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le promontoire. Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux btiment, elle observait, dans une mlancolie tranquille, le progrs des ombres sur l'espace tendu devant elle. Peu peu la lune, qui vint se lever, monta sur l'horizon et revtit successivement de sa douce lumire les flots, les bois et la tour elle-mme. Emilie, pensive, contemplait et rvait. Tout coup un son frappe son oreille; c'tait la voix et la musique dont quelquefois, minuit, elle avait entendu les accords. L'motion qu'elle sentit ne fut pas sans mlange de terreur, quand elle considra son isolement. Les sons se rapprochrent. Elle se serait leve, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'vnement: les sons se rapprochrent pendant quelque temps, puis ils cessrent. Emilie coutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout coup elle vit une figure sortir des bois et passer fort prs d'elle. La figure passa vite, et l'motion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant, elle ne distingua presque rien. Ce lger vnement avait produit une impression profonde sur son esprit. Retire chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance effrayante dont tout rcemment elle avait t tmoin, qu' peine elle se sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha goter un peu de repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'lever du corridor; des gmissements se firent entendre distinctement; un corps pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'tait, on ne lui rpondit point: mais, par moments, elle entendait des gmissements sourds. La frayeur la priva d'abord de l'usage de ses facults; mais quand ensuite elle entendit des pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrtrent sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes semblaient trop occupes pour pouvoir rpondre ses cris. Annette entra cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla la secourir. Quand cette fille eut recouvr la voix, elle affirma qu'en montant l'escalier, pour aller sa chambre, elle avait vu un fantme sur le second carr. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort bas, cause du mauvais tat des marches. En relevant les yeux, elle avait vu le revenant. Ce fantme, d'abord, tait rest immobile dans un coin, puis s'tait gliss dans l'escalier, et s'tait enfin vanoui la porte de l'appartement qu'Emilie avait visit dernirement. Un son lugubre avait succd ce prodige. --Le diable, sans doute, ajouta Dorothe, a pris une clef de cet appartement; ce ne peut tre que lui; j'ai ferm la porte moi-mme. La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et tait tombe perdue la porte d'Emilie. Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya de lui faire honte de son effroi. La fille persista soutenir qu'elle avait vu une vritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnrent dans sa chambre, except Dorothe, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie tait dans l'embarras; Dorothe, dans la plus grande terreur, racontait d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excs de sa superstition. De ce nombre tait une semblable apparition qu'elle avait vue dans le mme lieu; ce souvenir l'avait fait hsiter avant de monter l'escalier, et avait augment sa rpugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle que ft sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la communiquer; elle couta Dorothe attentivement, et n'en eut que plus d'inquitude. Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle en dtermina une partie quitter le chteau et demander leur cong. Si le comte ajoutait foi leurs alarmes, il avait soin de le dissimuler; et, voulant prvenir l'inconvnient qui le menaait, il employait le ridicule et le raisonnement pour dtruire ces craintes et ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits inaccessibles la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver la fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce chteau qu'on prtendait habite par les revenants; il ne craignait, assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage. Le comte rflchit cette proposition; les domestiques qui l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la surprise. Annette, effraye pour la sret de Ludovico, employait larmes et prires pour le dissuader de son dessein. --Vous tes un brave garon, dit le comte en souriant. Pensez bien votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persvrez, j'accepte, et une telle intrpidit ne demeurera pas sans rcompense.--Je ne dsire point de rcompense, _Excellence_, reprit Ludovico, mais votre approbation. _Votre Excellence_ a dj eu trop de bonts pour moi. Je dsire seulement d'avoir des armes, pour tre en tat de rpondre l'ennemi, s'il parat.--Une pe ne vous dfendra pas contre un esprit, dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent ni barrires, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.--Donnez-moi une pe, monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.--Eh bien, dit le comte, vous aurez une pe, et, de plus, un bon souper. Vos camarades, peut-tre, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le chteau. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse attirera sur vous seul tous les malfices du spectre. Une extrme curiosit luttait alors avec la crainte dans l'esprit des auditeurs. Ils rsolurent d'attendre l'vnement qui allait suivre la tmrit de Ludovico. Aprs le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y restrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une pe.--Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste pas un revenant dans le chteau.--Ludovico reut l'pe avec un salut respectueux: Vous serez obi, monsieur, rpliqua-t-il, et je m'engage ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dornavant le repos de cette demeure. Ils se rendirent la salle o les htes du comte l'attendaient pour l'accompagner jusqu' l'appartement du nord: on demanda les clefs Dorothe, elle les remit Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par la plupart des habitants de ce chteau. Arrivs au bas de l'escalier, plusieurs des domestiques effrays refusrent d'aller plus loin; les autres montrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure, et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosit que s'il et travaill quelque opration magique. Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la clef; Dorothe restait par derrire: on la rappela, elle ouvrit lentement; mais quand ses regards eurent pntr dans l'intrieur obscur de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte, Henri et Ludovico, rests seuls, entrrent dans l'appartement; Ludovico tenait son pe nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille remplie des provisions du brave aventurier. Ayant jet les yeux la hte sur la pice d'entre o rien ne justifiait les alarmes, ils passrent dans la seconde; un calme profond y rgnait; ils avancrent moins prcipitamment dans la troisime. Le comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris lui-mme. Il demanda Ludovico dans quelle chambre il comptait s'tablir. --Il y en a encore d'autres, _Excellence_, lui dit Ludovico; on dit que dans l'une il y a un lit, c'est l que je passerai la nuit pour y dormir, si je me trouve fatigu. Ludovico ouvrit la chambre coucher, et le comte en entrant fut frapp en voyant l'air funraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du lit avec motion, et le trouvant couvert d'un velours noir:--Que signifie ceci? dit-il.--J'ai ou dire, monsieur, lui rpondit Ludovico, que madame la marquise de Villeroi tait morte en ce lieu mme, et qu'on l'y avait dpose jusqu' l'heure de son enterrement. Ce drap de velours couvrait sans doute le cercueil. Le comte ne rpondit rien; mais il devint rveur et parut fort mu; se tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton srieux si rellement il aurait le courage de demeurer l toute la nuit. Si vous craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous relverai de vos engagements sans que vous soyez expos aux railleries de vos camarades. Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient partager son me. L'orgueil la fin l'emporta; il rougit, et n'hsita plus. --Non, monsieur, non, dit-il, j'achverai ce que j'ai commenc, et je suis pntr de votre attention. Je vais faire du feu dans la chemine, et, avec les provisions de la corbeille, je compte fort bien passer mon temps.--Soit, dit le comte; mais comment soutiendrez-vous l'ennui si vous ne dormez pas?--Quand je serai fatigu, monsieur, reprit Ludovico, je n'aurai pas peur de dormir; mais d'ailleurs j'ai un livre qui m'amusera.--Bon, dit le comte; j'espre que rien ne vous troublera. Mais si pendant la nuit vous aviez de plus srieuses craintes, venez me trouver mon appartement. J'ai trop de confiance dans votre raison et votre courage pour craindre de vous voir pouvant par quelque crainte frivole. Cette chambre, son obscurit, son isolement, ne vous causeront pas de fausses terreurs. Demain j'aurai vous remercier d'un important service. On ouvrira l'appartement, et tous mes gens seront convaincus de leur sottise. Bonne nuit, Ludovico; venez me voir de bon matin, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit.--Oui, monsieur, je m'en souviendrai. Bonsoir, _Excellence_; laissez-moi vous clairer. Il claira le comte et Henri jusqu' la dernire porte. Un des domestiques, dans son effroi, avait laiss une lampe sur le palier. Henri la prit, et donna le bonsoir Ludovico. Celui-ci rpondit respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant la chambre coucher, il examina avec plus de soin toutes les pices qu'il fallait traverser. Il craignait que quelqu'un ne s'y cacht pour l'effrayer. Personne, except lui, ne s'y trouvait. Il laissa les portes ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurit le glaa. Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu'il venait de parcourir. En se retournant, il aperut une lumire et sa figure que rflchissait un miroir; il tressaillit. D'autres objets se peignaient obscurment sur la mme glace; il ne s'arrta pas les examiner. S'avanant promptement dans la chambre coucher, il remarqua la porte de l'oratoire. Il l'ouvrit. Tout tait tranquille. Ses yeux se portrent sur le portrait de la feue marquise; il le considra longtemps avec surprise et attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre. Il alluma un bon feu. La flamme ptillante ranima ses esprits, qui commenaient s'affaiblir par l'obscurit et le silence. On n'entendait alors que le vent qui sifflait la fentre. Ludovico prit une chaise, mit une table auprs du feu, prit une bouteille de vin, quelques provisions de sa corbeille, et commena manger. Quand il eut fait son repas, il mit son pe sur la table; et, n'tant pas dispos dormir, il tira de sa poche le livre dont il avait parl. C'tait un recueil de vieux contes provenaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe, rapprocha sa chaise, et se mit lire. L'histoire sur laquelle il tomba captiva bientt toute son attention. [Illustration: La chambre mystrieuse.] Le comte, pendant ce temps, tait retourn dans la salle manger, o tout le monde l'attendait. Chacun s'tait retir au cri perant de Dorothe; et l'on fit mille questions sur l'tat de l'appartement. Le comte railla les uns et les autres de leur retraite prcipite et de leur faiblesse superstitieuse; et l'on en vint cette question: Si les mes spares des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre, si mme dans ce cas les esprits peuvent devenir visibles? Le baron tait d'opinion que le premier effet tait probable, et que le second tait possible. CHAPITRE XXXVIII. Le comte avait trs-peu dormi; il se leva de bonne heure; et, press d'entretenir Ludovico, il courut l'appartement du nord. La premire porte tait ferme en dedans; il fut donc oblig de frapper trs-fort, mais ni ses coups ni sa voix ne furent entendus. Il considra l'intervalle qui sparait cette porte de la chambre coucher, et pensa que Ludovico, las de veiller, tait tomb sans doute dans un profond sommeil. Le comte, peu surpris de ne recevoir aucune rponse, se retira et alla se promener. Le temps tait sombre; le soleil, qui se levait sur la Provence, ne rpandait qu'une faible lumire; ses rayons combattaient contre les vapeurs qui s'levaient de la mer et qui promenaient leurs lourdes masses sur le sommet des bois, qu'ornaient alors les teintes varies dont l'automne enrichit le feuillage. La tempte tait passe, mais la mer, toujours agite, mugissait encore. Le comte, qui ce jour gristre et vaporeux ne dplaisait pas, entra dans les bois et s'y promena, enseveli dans une profonde mditation. Emilie s'tait aussi leve de bonne heure, et avait dirig sa promenade vers le promontoire escarp d'o on dcouvrait l'Ocan. Les vnements du chteau occupaient son esprit, et Valancourt tait aussi l'objet de ses tristes penses. Elle ne pouvait encore songer lui avec indiffrence; sa raison lui reprochait continuellement une tendresse qui survivait dans son coeur l'estime. Elle se rappelait l'expression qu'avaient ses regards au moment o il l'avait quitte, le ton de sa voix lorsqu'il lui dit adieu; et si quelque hasard augmentait l'nergie de ses souvenirs elle versait des larmes amres. Arrive la vieille tour, elle se reposa sur ses marches ruines et se livra sa mlancolie. Elle observait les vagues demi caches par la vapeur, qui venaient en roulant au rivage et rpandaient leur mousse lgre autour du rocher sur lequel elles se brisaient. Leur bruit monotone et les nuages obscurs qui se balanaient sur les rochers rendaient la scne plus mystrieuse et plus analogue l'tat de son coeur. Cet tat devint trop pnible. Emilie se leva brusquement; elle traversa quelques ruines de la tour, et vit des lettres graves sur une muraille. Elle s'approcha pour les examiner; ces caractres paraissaient grossirement gravs avec la pointe d'un canif; mais Emilie les connaissait trop bien: c'tait la main de Valancourt, et elle les lut en tremblant. Il tait bien constant que Valancourt avait visit cette tour; il tait mme probable que c'tait la nuit prcdente, puisqu'elle avait t orageuse et que les vers dcrivaient un naufrage. Il fallait mme qu'il n'et quitt que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de paratre, et il avait fallu du jour pour tracer les caractres tels qu'ils taient. Il tait donc encore bien vraisemblable que Valancourt n'tait pas loin. Pendant que ces ides parcouraient avec rapidit l'imagination d'Emilie, tant d'motions la combattirent, qu'elle en fut presque accable; mais son premier mouvement fut d'viter une rencontre, et elle reprit la hte le chemin qui menait au chteau. En rentrant au chteau, Emilie se retira chez elle, et le comte alla l'appartement du nord. La porte tait encore ferme. Dtermin rveiller Ludovico, le comte appela d'une voix plus forte. Un morne silence succda. Le comte appela ses gens, et leur demanda s'ils avaient vu ou entendu Ludovico; tous rpondirent avec effroi que depuis la nuit aucun d'eux n'avait approch de l'appartement du nord. --Il dort profondment, dit le comte; il est si loign de la porte d'entre, qu'on ne peut se faire entendre: il faudra l'enfoncer. Apportez quelques masses, et suivez-moi. Les domestiques restrent muets et interdits; il fallut que toute la maison s'assemblt pour que le comte ft obi. Dorothe en mme temps parla d'une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier, donnait sur l'antichambre du salon, et se trouvait consquemment beaucoup plus prs de la chambre coucher. Il tait naturel que Ludovico ft plutt veill par cette porte. Le comte s'y rendit; mais ses efforts furent galement inutiles. Il commena craindre srieusement, et se disposait lui-mme enfoncer la porte; mais les beauts qu'il y remarquait retinrent son coup; elle lui parut d'bne, tant son poli tait noir et son grain serr; mais elle n'tait que de mlse; et la Provence, dans ce temps, tait cite pour ses forts de ce bois. Le comte, en faveur de son prix et de la dlicatesse de ses sculptures, pargna cette porte. Il retourna celle de l'escalier; on l'enfona. Il entra le premier; Henri le suivit avec quelques-uns des plus courageux; les autres attendirent sur l'escalier. Le silence rgnait dans tout l'appartement. Arriv au salon, le comte appela Ludovico; et, ne recevant pas de rponse, il ouvrit lui-mme et entra. Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico; aucun bruit, aucune respiration n'annonait que quelqu'un sommeillt en ce lieu; mais son incertitude durait encore. Tous les volets taient ferms, et la chambre tait trop obscure pour que l'on y distingut rien. Le comte commanda un de ses gens d'ouvrir une des fentres. En traversant la chambre pour obir, il se heurta, tomba par terre; et le cri perant qu'il poussa ayant fait enfuir aussitt les braves qui s'taient hasards jusque-l, Henri et le comte restrent seuls pour achever l'aventure. Henri ouvrit un des volets, et s'aperut que le domestique avait donn contre le fauteuil mme dans lequel Ludovico avait t assis. Celui-ci n'y tait plus, et la faible lumire qui se rpandait dans la chambre ne le montrait en aucun endroit. Le comte, alarm, ouvrit d'autres volets pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens et craignit de s'en fier ses sens. Il vit le lit et s'approcha pour voir si Ludovico ne s'y tait pas couch: il n'y trouva personne. Il pntra dans l'oratoire; tout tait rang comme la veille, et Ludovico n'y tait point. Le comte pourtant contint l'excs de sa surprise. Ludovico, sans doute frapp par la terreur, tait sorti pendant la nuit d'un appartement dsert et dont on racontait tant d'effrayantes particularits. Mais dans ce cas mme, il et cherch la socit; et tous ses camarades dclaraient ne l'avoir pas vu. La porte de l'appartement tait d'ailleurs ferme par dedans: il tait impossible qu'il ft sorti par l, et toutes les portes extrieures taient de mme verrouilles en dedans, fermes double tour: toutes les clefs taient dans les serrures. Port croire que Ludovico s'tait chapp par une fentre, le comte les examina mieux: mais celles qui taient assez larges pour que le corps d'un homme y passt taient grilles de barreaux de fer, et n'avaient pu fournir d'issue. D'ailleurs, quelle apparence que Ludovico et risqu sa vie en passant par une fentre, quand il pouvait sortir avec scurit par une porte? L'tonnement du comte ne peut s'exprimer; il rentra dans la chambre coucher: tout y tait en ordre, except le fauteuil qu'on venait de renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l'pe, la lampe, le livre et la moiti d'un verre de vin. Au pied de la table tait la corbeille, un reste de provisions et du bois. Le comte lui-mme aida lever la tapisserie de toutes les pices, pour dcouvrir si elle cachait une ouverture. On n'en reconnut aucune, et le comte se retira aprs avoir ferm la premire chambre, et mit la clef dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu'on chercht Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec Henri; ils y restrent longtemps. Quel qu'et t le sujet de cette confrence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaiet; il devenait grave et rserv quand on traitait le sujet qui alarmait toute la famille. Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles. Aprs plusieurs journes employes sans relche, la pauvre Annette s'abandonna au dsespoir, et la surprise gnrale fut au comble. Emilie, dont l'esprit avait t vivement mu par le sort dsastreux de la marquise et par la mystrieuse liaison qu'elle imaginait avoir exist entre elle et Saint-Aubert, tait particulirement frappe d'un vnement si extraordinaire. Elle tait de plus consterne de la perte de Ludovico, dont la probit, la fidlit, les services, mritaient son estime et sa reconnaissance. Elle dsirait de se retrouver dans la paisible retraite de son couvent; mais chaque ouverture qu'elle en faisait tait reue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement carte par le comte. Elle sentait pour lui l'affection, le respect, l'admiration d'une fille; et Dorothe consentit enfin ce qu'elle pt l'informer de l'apparition qu'elle avait vue dans l'appartement de la marquise. En tout autre moment, il et souri de sa relation, et aurait jug que le fantme n'existait que dans l'imagination du tmoin. Alors il couta Emilie srieusement; et quand elle eut fini, il lui demanda le plus profond secret.--Quelle que puisse tre la cause de ces vnements singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai avec soin sur tout ce qui se passera au chteau, et j'emploierai tous les moyens possibles pour dcouvrir le destin de Ludovico. Pendant ce temps, soyons prudents et circonspects. J'irai veiller moi-mme dans ces appartements; mais jusqu' ce que j'en dtermine l'instant, je veux que tout le monde l'ignore. La semaine d'aprs, tous les htes du comte partirent, except le baron, son fils et Emilie. Cette dernire eut bientt l'embarras et le chagrin d'une autre visite. M. Dupont revint, et elle se dcida retourner aussitt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant lui fit juger qu'il rapportait cette mme ardeur qui l'avait bannie du chteau de Blangy. Les manires d'Emilie envers lui furent rserves; le comte le reut avec plaisir, le lui prsenta en souriant, et sembla tirer un bon augure de l'embarras qu'elle prouvait. M. Dupont le comprit mieux; il perdit soudain sa gaiet, et tomba dans la langueur et dans le dcouragement. Le jour suivant, nanmoins, il chercha l'occasion d'expliquer le motif de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette dclaration fut reue par Emilie avec un vritable chagrin. Elle tcha de diminuer la peine que pouvait causer un second refus par l'assurance ritre de son amiti et de son estime. Elle le laissa, malgr elle, dans un tat qui mritait et qui obtint la plus tendre piti. Plus frappe que jamais de l'inconvenance d'un plus long sjour au chteau, elle alla aussitt chercher le comte et l'instruire de son intention. --Souffrez que j'interprte votre coeur, rpondit le comte avec un lger sourire: si vous me faites l'honneur de suivre mes avis sur le reste, je pardonnerai votre incrdulit sur votre conduite future envers M. Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre satisfaction ne le permet. Mais, en m'abstenant aujourd'hui de m'opposer votre retraite, je rclame de votre amiti quelques visites l'avenir. Des larmes de reconnaissance s'unirent celles d'un tendre regret. Emilie remercia le comte de ses tmoignages d'amiti; elle promit de suivre ses avis sur tous les points, except un seul, et l'assura du plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au chteau. Le comte sourit de cette condition. --J'y consens, lui dit-il; le couvent est ici prs: ma fille et moi nous pourrons vous voir bien souvent. Si quelquefois nous osons introduire un compagnon de promenade, nous le pardonnerez-vous? Emilie parut afflige, et garda un profond silence. --Eh bien! reprit le comte, je n'en dirai pas davantage, et je vous demande pardon d'avoir t si loin. Rendez-moi la justice de croire que mon unique motif est un intrt bien rel pour votre bonheur, et pour celui de mon aimable ami M. Dupont. Emilie, en quittant le comte, alla informer la comtesse de ses projets, et la comtesse lui en exprima ses regrets avec des expressions polies; elle crivit ensuite l'abbesse, et partit le soir du jour suivant. M. Dupont la vit partir avec un extrme chagrin; le comte tcha de le soutenir par l'esprance qu'un jour Emilie lui serait plus favorable. Emilie fut contente de se retrouver dans la retraite paisible du couvent; elle y prouva un renouvellement de bont maternelle de la part de l'abbesse, et d'amiti fraternelle de la part des religieuses. Elles savaient dj l'vnement extraordinaire du chteau, et le soir mme, aprs souper, on en parla dans la salle du couvent. On pria Emilie d'en raconter les dtails; elle le fit avec circonspection, et s'tendit fort peu sur la disparition de Ludovico. Toutes celles qui l'coutaient se runirent lui prter une cause surnaturelle. --On a cru fort longtemps, dit une religieuse appele soeur Franoise, que le chteau tait frquent par des esprits; et je fus surprise quand j'appris que le comte aurait la tmrit de l'habiter. L'ancien propritaire avait, je crois, quelque chose sur la conscience expier; esprons que les vertus du possesseur actuel pourront le prserver du chtiment rserv aux torts du premier, si rellement il tait criminel.--De quel crime le souponne-t-on? dit une demoiselle Feydeau, pensionnaire du couvent.--Prions pour son me, reprit une religieuse, qui jusque-l avait gard le silence. S'il tait criminel, sa punition dans ce monde a t suffisante. Il y avait dans le ton de ses paroles un mlange de srieux et de singularit qui frappa singulirement Emilie. Mademoiselle Feydeau rpta la question, sans prendre garde l'entretien de la religieuse. --Je n'ose pas dire quel fut son crime, rpliqua la soeur Franoise. J'ai entendu des rcits fort tranges au sujet du marquis de Villeroi. On dit, entre autres, qu'aprs la mort de son pouse, il quitta le chteau de Blangy et ne revint plus.--Je n'tais pas ici dans ce temps-l, je n'en puis parler que sur des rapports; il y avait trs-longtemps que la marquise tait morte, et la plupart de nos soeurs n'en pourraient pas dire davantage.--Moi, je le pourrais, reprit la religieuse qui dj avait parl, et qu'on nommait la soeur Agns.--Vous savez donc, dit mademoiselle Feydeau, des circonstances qui vous font juger s'il est criminel ou non, et quel crime on lui imputait?--Oui, dit la religieuse; mais qui oserait scruter mes penses? Qui osera s'immiscer dans le secret de mes opinions? Dieu seul est son juge, et il a rejoint ce juge terrible. Emilie regarda la soeur Franoise avec surprise, et elle en reut un regard expressif. --Je demandais seulement votre opinion, dit mademoiselle Feydeau d'un ton doux; si le sujet vous est dsagrable, j'en changerai.--Dsagrable? reprit la religieuse avec affectation. Nous parlons au hasard, et ne sentons gure la valeur de nos termes. Dsagrable est une misrable expression. Je vais prier Dieu. Le comte de Villefort reut enfin une lettre de l'avocat d'Aix, qui encourageait Emilie presser ses rclamations sur les biens de madame Montoni. A peu prs vers le mme temps un avis semblable vint de M. Quesnel; mais le secours de la loi ne paraissait plus ncessaire, puisque la seule personne qui et pu s'opposer la prise de possession d'Emilie n'tait plus. Un ami de M. Quesnel, qui rsidait Venise, lui avait envoy le dtail de la mort de Montoni; on l'avait mis en jugement avec Orsino, comme complice suppos de l'assassinat du noble vnitien. Orsino fut trouv coupable, condamne et excut sur la roue; rien ne se trouva la charge de Montoni et de ses amis; on les relcha tous, except Montoni. Le snat vit en lui un homme fort dangereux, et, pour divers motifs, on le retint en prison. Il y mourut d'une manire fort secrte, et l'on souponna que le poison avait ht la fin de sa vie. La personne dont M. Quesnel avait reu cette information ne lui laissait aucun doute sur sa sincrit. Celui-ci disait donc Emilie qu'il suffisait de rclamer les biens de sa tante pour se les assurer, et ajoutait qu'il l'aiderait ne ngliger aucune formalit. Le terme du bail de la valle tait presque expir; il le lui apprenait, et lui donnait le conseil de se rendre Toulouse. Ce qu'elle avait le plus de plaisir apprendre tait que la valle, lieu si cher son coeur par les souvenirs de son enfance et par la constante rsidence que ses parents y avaient faite, serait bientt remise entre ses mains; elle rsolut de s'y fixer. La charmante situation de cette demeure, les souvenirs qui y taient attachs, avaient sur son coeur un privilge qu'elle ne voulait point sacrifier l'ostentation et la magnificence de Toulouse. Elle crivit M. Quesnel pour le remercier de l'intrt actif qu'il lui tmoignait, et l'assurer qu'elle serait Toulouse au temps indiqu. Quand le comte de Villefort vint avec Blanche remettre Emilie la consultation de l'avocat, il apprit le contenu de la lettre de M. Quesnel, et il en flicita sincrement Emilie; mais cette impression de satisfaction eut bientt abandonn ses traits, et Emilie y remarqua une tristesse extraordinaire: elle n'hsita pas en demander la cause. --Le sujet n'en est pas nouveau, dit le comte: je suis fatigu, excd du trouble et de la confusion o des folies superstitieuses ont jet tous ceux qui m'entourent; les rapports les plus ridicules m'obsdent, je ne puis les croire vrais, et je n'en puis dmontrer la fausset; je suis aussi trs-inquiet de ce pauvre Ludovico, je n'ai pu rien dcouvrir son gard. On a puis les retraites du chteau et celles du voisinage, on ne peut en faire davantage; et j'ai offert de fortes rcompenses pour le plus lger renseignement; j'ai depuis sa disparition gard sur moi les clefs de l'appartement du nord, et je veux moi-mme y veiller cette nuit. Emilie, srieusement alarme pour le comte, unit ses prires celles de Blanche pour l'en dtourner. --Qu'ai-je craindre? dit-il, je ne crois pas avoir combattre d'ennemis surnaturels; et quant aux attaques des hommes, je serai prpar les recevoir. D'ailleurs, je vous promets de ne pas veiller seul.--Et qui donc, monsieur, reprit Emilie, aura le courage de veiller avec vous?--Mon fils, rpondit le comte. Si je ne suis pas enlev cette nuit, ajouta-t-il en souriant, demain vous apprendrez le rsultat de mon aventure. Le comte et Blanche, bientt aprs, prirent cong d'Emilie et retournrent au chteau. Le comte fit part Henri de son projet, et ce ne fut pas sans rpugnance que celui-ci consentit y prendre part. Lorsqu'aprs le souper cette intention fut connue, la comtesse fut pouvante: le baron et M. Dupont conjurrent le comte de ne pas courir le risque d'prouver le mme sort que le malheureux Ludovico.--Nous ne connaissons, dit le baron, ni la nature, ni le pouvoir d'un esprit diabolique. On ne peut, je crois, douter qu'un esprit de cette espce ne frquente cet appartement. Prenez garde, monsieur, de provoquer sa vengeance; il a dj donn un exemple terrible de sa malice. J'accorde que les esprits des morts ne puissent revenir sur la terre que pour des occasions importantes: mais n'en est-ce pas une que votre mort? Le comte ne put s'empcher de sourire. --Je sais que vous tes un incrdule, interrompit le baron. Le comte prit cong de la famille avec une gaiet emprunte qui dissimulait mal le trouble de son esprit. Il prit le chemin de l'appartement du nord, accompagn de son fils, et suivi du baron, de M. Dupont et de quelques domestiques, qui tous leur souhaitrent le bonsoir la porte. Tout, dans l'appartement, tait comme on l'avait laiss, mme dans la chambre coucher. Le comte alluma lui-mme son feu; aucun de ses gens n'avait voulu s'aventurer si loin. Il examina soigneusement la chambre et l'oratoire, et prit, ainsi qu'Henri, une chaise auprs de la chemine. Ils mirent du vin et une lampe auprs d'eux; posrent leurs pes sur la table, firent tinceler la flamme, et commencrent s'entretenir sur diffrents sujets. Henri tait souvent distrait et silencieux; il jetait un regard dfiant et curieux sur les parties obscures de la chambre. Le comte cessa peu peu de parler, et ne sortit de sa rverie que pour ouvrir un volume de Tacite qu'il avait eu la prcaution de prendre. CHAPITRE XXXIX. Le baron de Sainte-Foix inquiet pour son ami, n'avait pu fermer l'oeil, et s'tait lev de grand matin. En allant aux informations, il passa prs du cabinet du comte et entendit quelqu'un marcher; il frappa la porte, le comte ouvrit lui-mme: content de le voir en sret, curieux d'apprendre les dtails, le baron n'eut pas le temps d'observer la gravit extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses rponses rserves l'en firent apercevoir. Le comte, en affectant de sourire, s'effora de traiter lgrement ses questions: mais le baron tait srieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave son tour, lui dit:--Eh bien! mon cher ami, ne m'en demandez pas davantage, je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n'hsite point vous dire que je suis malheureux, et que mon exprience ne m'a pas fait retrouver Ludovico. Excusez ma rserve sur les incidents de cette nuit.--Mais o est Henri? dit le comte surpris et dconcert de ce refus.--Il est chez lui, rpliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne le pas interroger.--Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque cela vous dplairait.--N'en parlons plus, dit le comte; vous pouvez tre certain que ce ne peut tre un vnement ordinaire qui m'impose le silence envers un ami de trente ans. Ma rserve, en ce moment, ne doit vous faire douter ni de mon estime ni de mon amiti. Henri fut moins heureux dans les efforts qu'il fit pour dissimuler; ses traits portaient encore l'expression de la terreur. Il tait muet et pensif, et quand il voulait rpondre en plaisantant aux pressantes questions de mademoiselle Barn, on voyait bien que sa gaiet n'tait pas naturelle. Dans la soire, le comte, suivant sa promesse, alla voir Emilie: elle fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord un mlange de raillerie et de discrtion. Il ne dit rien pourtant de ce qui tait arriv. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le rsultat de l'aventure, et lui demander s'il demeurait certain que l'appartement ft frquent par des esprits, il devint plus srieux: puis il sembla se recueillir, et dit en souriant: Ma chre Emilie, ne souffrez pas que madame l'abbesse gte votre jugement avec toutes ces ides. Elle pourrait vous apprendre trouver un revenant dans toutes les chambres obscures.--Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long soupir, les morts n'apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans l'unique motif d'pouvanter les mes timides. Il se tut, rva quelques moments, et ajouta: Ne parlons plus de cela. Il se retira bientt aprs; Emilie rejoignit les religieuses, et fut surprise de ce qu'elles savaient d'une circonstance qu'elle leur avait trs-soigneusement cache. Quand les religieuses furent retires, Emilie se souvint du rendez-vous que lui avait donn la soeur Franoise; elle la trouva dans sa cellule, en prires, genoux devant une petite table; elle avait devant elle une image; au-dessus tait une lampe qui clairait sa petite chambre. Elle tourna la tte quand on ouvrit la porte, et fit signe Emilie d'entrer; Emilie se plaa en silence sur le lit de la religieuse, jusqu' ce que sa prire ft finie. Soeur Franoise se releva, prit la lampe, et la remit sur la table. Emilie y reconnut quelques ossements humains, ct d'un sablier simple. Elle fut mue; la religieuse ne s'en aperut pas, et s'assit prs d'elle sur sa couche.--Votre curiosit, ma soeur, dit-elle, vous a rendue bien exacte; mais vous n'avez rien de remarquable dcouvrir dans l'histoire de la pauvre Agns. J'ai vit de parler d'elle en prsence de nos soeurs, parce que je ne veux pas leur apprendre son crime.--Je suis flatte de votre confiance, dit Emilie; je n'en abuserai pas.--Soeur Agns, reprit la religieuse, est d'une famille noble; la dignit de son air a pu dj vous le faire souponner; mais je ne veux pas dshonorer son nom en le rvlant. L'amour fut l'occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aime par un gentilhomme trs-peu riche; et son pre, ce que j'ai appris, l'ayant marie un seigneur qu'elle hassait, une passion mal contenue fit sa perte: elle oublia la vertu et ses devoirs; elle profana les voeux du mariage: ce crime fut dcouvert, et son poux l'et sacrifie sa vengeance, si son pre n'et trouv moyen de la mettre hors de son pouvoir. Je n'ai jamais pu dcouvrir comment il y avait russi. Il l'enferma dans ce couvent, et la dtermina y prendre le voile. On rpandit dans le monde qu'elle tait morte; le pre, pour sauver sa fille, concourut confirmer ce bruit, et fit mme croire son poux qu'elle tait victime de sa fureur jalouse.--Vous paraissez surprise, ajouta la religieuse en regardant Emilie; j'avoue que l'histoire n'est pas commune, mais elle n'est pourtant pas sans exemple.--De grce, continuez, dit Emilie; elle m'intresse.--Vous savez tout, reprit la soeur; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le coeur d'Agns entre l'amour, le remords et le sentiment des devoirs qu'elle allait embrasser dans notre tat, a caus la fin le drangement de sa raison. D'abord elle tait ou violente ou abattue par intervalles; elle prit ensuite une mlancolie habituelle; elle est parfois trouble par des accs de dlire tels que le dernier, et depuis quelque temps ils sont plus frquents. [Illustration: Soeur Franoise raconte Emilie l'histoire d'Agns.] --Cela est trange, dit Emilie; mais il y a des moments o je crois me rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule; je me trouve telle aussi. Je n'avais certainement jamais vu soeur Agns avant d'entrer dans ce couvent, il faut que j'aie vu quelque part une personne qui lui ressemble parfaitement, et je n'en ai pourtant pas le moindre souvenir.--Vous avez pris de l'intrt sa mlancolie, dit soeur Franoise; l'impression que vous en avez reue trompe sans doute votre imagination. Je pourrais avec autant de raison trouver une ressemblance entre vous et Agns que vous pouvez croire que vous l'avez vue ailleurs. Elle a toujours demeur dans ce couvent depuis que vous tes au monde.--Est-il bien vrai? dit Emilie.--Oui, reprit Franoise; pourquoi cela vous surprend-il? Emilie ne parut pas remarquer la question; elle demeura pensive, et dit enfin:--C'est peu prs vers le mme temps que la marquise de Villeroi est morte.--La remarque est singulire, dit Franoise. Durant les jours qui succdrent, Emilie ne vit ni le comte ni personne de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l'excs de son agitation. --Je n'en puis plus, rpondit-il ses questions empresses; je vais m'absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillit. Ma fille et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix son chteau. Il est situ dans un vallon des Pyrnes, ouvert sur la Gascogne. J'ai pens, Emilie, que si vous alliez la Valle, nous pourrions faire ensemble une partie du voyage; ce serait pour moi une grande satisfaction que de vous escorter jusque chez vous. Emilie remercia le comte, et se plaignit de ce que, oblige de se rendre Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agrable.--Quand vous serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu' une petite distance de la valle. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la province sans me venir voir; il est superflu de vous dire quel plaisir je goterai vous recevoir, ainsi que Blanche. Le comte, aprs quelques dtails sur ses projets de voyage et les arrangements d'Emilie, prit cong d'elle. Peu de jours aprs, une lettre de M. Quesnel informa Emilie qu'il tait Toulouse, que la valle tait libre, qu'il la priait de se hter, parce qu'il l'attendrait Toulouse, et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Emilie n'hsita pas; elle fit ses adieux au comte et toute sa famille, avec laquelle tait encore Dupont; elle les fit ses amies du couvent, et partit ensuite pour Toulouse, accompagne de la malheureuse Annette, et d'un domestique de confiance qui appartenait au comte. Emilie poursuivit son voyage sans accident travers les plaines du Languedoc, et enfin jusqu'aux portes de la maison qui tait devenue la sienne. Le concierge ouvrit aussitt; le carrosse tourna dans la cour; elle descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un grand salon bois de chne, o, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva qu'une lettre de lui. Il l'informait qu'une affaire importante l'avait forc de quitter Toulouse deux jours auparavant. Emilie, aprs tout, n'eut aucune peine d'tre prive de sa prsence, puisqu'un aussi brusque dpart annonait une indiffrence aussi complte qu'auparavant. Cette lettre contenait des dtails sur tous les arrangements qu'il avait faits pour elle, et sur les affaires qui lui restaient terminer. Le peu d'intrt que M. Quesnel prenait elle n'occupa pas longtemps les penses d'Emilie; elles se reportrent aux personnes qu'elle avait vues jadis dans ce chteau, et surtout l'imprudente et infortune madame Montoni; elle avait djeun avec elle dans cette mme salle, le matin de son dpart pour l'Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout ce qu'elle-mme avait souffert dans ce moment, et les riantes esprances dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d'Emilie se tournrent par hasard sur une large fentre; elle vit le jardin, et le pass parla plus vivement son coeur: elle vit cette avenue o, la veille du voyage, elle s'tait spare de Valancourt. Son anxit, l'intrt si touchant qu'il tmoignait pour son bonheur, ses pressantes sollicitations qu'il lui avait faites pour qu'elle ne se livrt point l'autorit de Montoni, la vrit de sa tendresse, tout revenait sa mmoire. Il lui parut presque impossible que Valancourt se ft rendu indigne d'elle; elle doutait de tous les rapports, et mme de ses propres paroles, qui confirmaient celles du comte de Villefort. Accable des souvenirs que la vue de cette alle lui causait, elle se retira brusquement de la fentre, et se jeta dans un fauteuil, abme dans sa vive douleur. Annette entra bientt en lui apportant quelques rafrachissements, et la tira de sa rverie. Ds le lendemain, de srieuses occupations la tirrent de sa mlancolie: elle dsirait de quitter Toulouse, et se rendre la valle; elle prit des renseignements sur l'tat de ses proprits, et acheva de les rgler, d'aprs les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant effort pour attacher sa pense de pareils objets; mais elle en eut sa rcompense, et prouva de nouveau qu'une occupation continuelle est le plus sr remde contre la tristesse. Son indisposition, ses affaires avaient dj prolong son sjour Toulouse au del du terme qu'elle avait fix; elle ne voulait point alors s'loigner du seul lieu o elle pt se procurer quelque instruction sur l'objet de son affliction. Le temps vint cependant o la valle exigea sa prsence: elle reut une lettre de Blanche, qui l'informait que le comte et elle, qui taient alors chez le baron de Sainte-Foix, se proposaient leur retour de s'arrter la valle, si elle y tait. Blanche ajoutait qu'ils feraient cette visite avec l'espoir de la ramener au chteau de Blangy. Emilie rpondit son amie; elle annona qu'elle serait la valle sous peu de jours, et fit, trs la hte, les prparatifs de son voyage. Elle quitta donc Toulouse, en s'efforant de croire que, si quelque accident ft arriv Valancourt, elle l'aurait dcouvert dans un si long intervalle. Le soir qui prcda son dpart, elle alla prendre cong de la terrasse et du pavillon. Le jour avait t fort chaud; une petite pluie, qui tomba au coucher du soleil, avait rafrachi l'air, et avait rpandu sur les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafrachir les regards; les feuilles charges de gouttes de pluie brillaient aux derniers rayons du soleil. L'air tait embaum des parfums que l'humidit faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre elle-mme; mais le beau point de vue qu'Emilie dcouvrait de la terrasse n'tait plus, pour ses regards, un sujet de dlices; ils erraient sans plaisir sur toute la contre. Elle soupirait, et se trouvait tellement abattue, qu'elle ne pouvait penser revoir la valle sans verser un torrent de larmes. Il lui semblait qu'elle pleurait Saint-Aubert comme le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s'assit auprs d'une jalousie ouverte, et considra les montagnes lointaines qui bordaient la Gascogne, et brillaient au-dessus de l'horizon, quoique le soleil et cess d'clairer la plaine.--Hlas! disait-elle, je retourne prs de vous, dont je fus si longtemps loigne; mais je ne trouverai plus les parents qui me rendaient si cher votre voisinage; ils ne seront plus l pour m'accueillir avec un doux sourire; je n'entendrai plus leur voix si tendre et si douce; tout sera dsert, tout sera muet dans ce sjour, o j'tais jadis si gaie et si heureuse. Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la valle avait t pour elle; mais, aprs ce moment d'abandon, elle en suspendit le cours; elle se reprocha d'oublier les amis qu'elle possdait, en regrettant ceux qu'elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et n'aperut ni l'ombre de Valancourt, ni celle d'aucun autre. CHAPITRE XL. Le jour suivant, Emilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva la valle vers le soleil couchant. A la mlancolie que lui inspirait un lieu que ses parents avaient constamment habit, o ses premires annes avaient t heureuses, il se mla bientt un tendre et indfinissable plaisir. Le temps avait mouss les traits de sa douleur, et alors elle saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mmoire de ses amis; il lui semblait qu'ils respiraient encore dans tous les lieux o elle les avait vus; elle sentait que la valle tait pour elle le sjour le plus doux. La premire pice qu'elle visita fut sa bibliothque; elle se plaa dans le fauteuil de son pre: elle rflchit avec rsignation sur le tableau du pass, et les larmes qu'elle rpandit n'taient pas uniquement donnes la douleur. Bientt aprs son arrive, elle fut surprise par celle du vnrable M. Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son respectable voisin, dans une maison trop longtemps dlaisse. La prsence de ce vieil ami fut une consolation pour Emilie; leur entretien fut pour tous deux singulirement intressant, et ils se communiqurent tour tour les circonstances principales de ce qui leur tait arriv. Le soir tait si avanc quand M. Barreaux la quitta, qu'Emilie ne put, le mme jour, aller visiter le jardin. Ds le matin, elle parcourut tous ces bosquets, si longtemps, si souvent regretts; elle gotait avec une tendre avidit le plaisir d'errer sous les berceaux qu'un pre chri avait plants, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son maintien, son sourire. Emilie cependant prouvait une horrible inquitude sur le destin de Valancourt. Thrse dcouvrit enfin une personne sre pour l'envoyer l'intendant. Le messager s'engagea revenir le lendemain, et Emilie promit de se trouver la chaumire. Sur le soir, Emilie s'achemina seule vers la chaumire avec de noirs pressentiments. L'heure, dj avance, aidait sa mlancolie. On tait la fin de l'automne, une brume paisse cachait en partie les montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les htres, jonchait le chemin de leurs dernires feuilles jaunes. Leur chute, prsage de la fin de l'anne, tait l'image de la dsolation de son coeur; elle semblait lui prdire la mort de Valancourt: elle en eut plusieurs fois un pressentiment si violent, qu'elle fut au moment de retourner chez elle. Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette affreuse certitude; mais elle lutta contre son motion, et continua sa route. Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses vaporeuses qui s'tendaient l'horizon; elle considrait les fugitives hirondelles: jouets de l'agitation des vents, tantt disparaissant dans les nuages, tantt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles, elles semblaient reprsenter les afflictions et les vicissitudes qu'avait essuyes Emilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et les orages du malheur; elle avait eu de courts instants de calme. Mais pouvait-on donner le nom de calme ce qui n'tait que le sursis de la douleur? Echappe maintenant aux plus cruels dangers, indpendante de ses tyrans, elle se trouvait matresse d'une fortune considrable; elle aurait pu, avec raison, s'attendre goter le bonheur; il tait plus loin d'elle que jamais; elle se serait accuse de faiblesse et d'ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu'elle possdait ft touff par celui d'une seule infortune, si cette seule infortune n'et touch qu'elle. Mais elle pleurait sur Valancourt; et si mme il tait vivant, les larmes de la piti s'unissaient celles du regret; elle s'affligeait qu'un tre humain ft tomb dans le vice, et par suite dans la misre. La raison et l'humanit rclamaient ensemble les larmes de l'amiti, et son courage ne pouvait pas encore les sparer de celles de l'amour. Dans le moment actuel cependant ce n'tait pas la certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui l'oppressait; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort, quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait chaque pas; quand elle vit la chaumire, son dsordre fut son comble, la rsolution lui manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait dans les branches au-dessus d'elle semblait son imagination attriste apporter des sons plaintifs; mme dans cet intervalle du vent, elle croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie la convainquit de son erreur, et les tnbres, devenues plus paisses la chute prochaine du jour, l'avertirent bientt de s'loigner, et d'un pas chancelant elle arriva la chaumire. A travers la fentre on voyait briller un bon feu, et Thrse, qui avait vu venir Emilie, tait sur la porte l'attendre. --La soire est bien froide, mademoiselle, dit Thrse. La pluie va venir, et j'ai pens qu'un bon feu ne vous dplairait pas. Asseyez-vous auprs de la chemine. Emilie la remercia de ses soins, et, la regardant la clart du feu, elle fut frappe de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable de parler, et sa physionomie exprimait tant de dsespoir, que Thrse en comprit la cause, et pourtant garda le silence.--Ah! lui dit enfin Emilie, il serait inutile de m'informer du rsultat. Votre silence, vos regards en disent assez; il est mort.--Hlas! ma chre jeune dame, rpondit Thrse les larmes aux yeux, ce monde n'est que douleur. Le riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tchons de supporter le fardeau que le ciel nous envoie.--Il est donc mort? interrompit Emilie. Ah! Valancourt est mort!--Malheureux jour! reprit Thrse. Je crains qu'il ne le soit.--Vous le craignez, dit Emilie: vous ne faites que le craindre?--Hlas! oui, mademoiselle, je le crains. Ni l'intendant, ni personne d'Estuvire n'a entendu parler de lui depuis qu'il est parti pour le Languedoc. Le comte en est trs-afflig. Il dit qu'il est toujours exact crire, et que pourtant il n'a pas reu une ligne de lui depuis son dpart: il devait tre de retour il y a trois semaines; il n'est point revenu; il n'a point crit: on craint qu'il ne lui soit arriv quelque accident. Hlas! je ne croyais pas vivre assez pour avoir pleurer sa mort. Je suis vieille; je pouvais mourir sans me plaindre: mais lui! Emilie, presque mourante, demanda de l'eau: Thrse, alarme de son accent, courut son secours; et pendant qu'elle lui donnait de l'eau elle continua.--Ma chre demoiselle, ne prenez pas cela tant coeur; le chevalier peut tre plein de vie, et se bien porter. Esprons!--Oh non! je ne puis esprer, dit Emilie. Je sais des circonstances qui ne me permettent nulle esprance: je me trouve mieux cependant, et je puis vous couter. Dtaillez-moi tout ce que vous avez su.--Attendez que vous soyez remise, mademoiselle; vous paraissez si mal!--Oh non! Thrse; dites-moi tout, reprit Emilie, pendant que je puis vous entendre: dites-moi tout, je vous en conjure!--Eh bien! mademoiselle, j'y consens. L'intendant a dit fort peu de chose. Richard prtend qu'il semblait parler avec rserve de M. Valancourt. Ce que Richard a recueilli, c'est de Gabriel, un domestique de la maison, qui disait le tenir d'un ami de son matre. Thrse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la terre. Aprs une trs-longue pause, elle demanda ce que Thrse savait encore.--Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi qui t'ai donn la mort. Ces paroles, ce ton de dsespoir alarmrent la pauvre Thrse; elle craignit que ce coup terrible n'et affect le cerveau d'Emilie.--Ma chre demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne dites pas ces choses-l: vous, tuer M. Valancourt, chre dame? Emilie ne rpondit que par un profond soupir.--O ma chre demoiselle, reprit Thrse, mon coeur se brise de vous voir en cet tat, les regards fixes, le teint si ple, et l'air si afflig. Je suis effraye de vous voir ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.--Et d'ailleurs, mademoiselle, dit Thrse, M. Valancourt peut tre gai et bien portant, malgr ce que nous savons. A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thrse des regards gars, comme si elle et cherch la comprendre.--Oui, ma chre dame, reprit Thrse qui se mprenait son air, M. de Valancourt peut tre gai et bien portant. A la rptition de ces derniers mots, Emilie en pntra le sens; mais, au lieu de produire l'impression que Thrse attendait, ils semblrent seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut la petite chambre pas prcipits, frappant ses mains en sanglotant. Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et soutenu d'un hautbois ou d'une flte se mla avec l'ouragan. Sa douceur affecta Emilie; elle s'arrta tout attentive: les sons apports par le vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent plaintif mut son coeur; et elle fondit en larmes.--Ah! dit Thrse en schant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son hautbois: il est triste d'entendre prsent une musique aussi douce. Emilie continuait de pleurer.--Il en joue souvent le soir, continua Thrse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chre demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce vin. Elle en versa et le prsenta Emilie, qui l'accepta avec une extrme rpugnance.--Gotez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thrse pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donn, vous le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le vin en le retirant de ses lvres.--Pour l'amour de qui? lui dit-elle; qui vous a donn ce vin?--M. Valancourt, ma chre dame; je savais qu'il vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon. Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et Thrse, dconcerte, alarme, s'effora de la consoler. Emilie lui fit signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait tre seule, et pleura toujours davantage. Un lger coup frapp la porte de la chaumire empcha Thrse de la quitter sur-le-champ. Emilie l'arrta, et la pria de ne recevoir personne. S'imaginant pourtant que c'tait Philippe son domestique, elle s'effora, tcha d'essuyer ses pleurs; et Thrse alla ouvrir la porte. La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle couta, tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir... Valancourt! Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance, ne vit plus rien de ce qui l'entourait. Un cri que fit Thrse annona qu'elle reconnaissait aussi Valancourt. L'obscurit dans le premier moment lui avait drob ses traits. Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa chaise, prs du feu. Il courut son secours, et s'aperut qu'il soutenait Emilie. L'motion qu'il sentit cette rencontre imprvue, en retrouvant celle dont il se croyait jamais loign, en la tenant ple et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la dcrire! Qu'on imagine de mme tout ce qu'prouva Emilie, quand en ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquite avec laquelle il la considrait se changea l'instant en un mlange de joie et de tendresse. Quand ses yeux rencontrrent les siens, et qu'il la vit prte renatre, il ne put que s'crier:--Emilie! Mais elle dtourna ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le premier moment qui succda aux angoisses de douleur que l'ide de sa mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle revit Valancourt tel qu'au moment o il mritait son amour, et ne sentit que sa joie et sa tendresse. Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au fond de son coeur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait donn, dit adieu Thrse, et allait se retirer. Valancourt, veill comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui donner un moment d'attention. Le coeur d'Emilie plaidait bien fortement en sa faveur: elle eut le courage d'y rsister, ainsi qu'aux cris et aux instances de Thrse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de rentrer. Muette, interdite, elle retourna auprs du feu. Valancourt, plus troubl, traversait la chambre grands pas, comme s'il et craint et dsir de parler. Thrse exprimait sans contrainte la joie et la surprise que lui causait son arrive.--Oh! mon cher monsieur, disait-elle, je ne fus jamais si tonne et si contente! Nous tions toutes les deux dans l'affliction votre sujet; nous pensions que vous tiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous avez frapp: ma jeune matresse pleurait fendre le coeur. Emilie regarda Thrse avec mcontentement. Mais, avant qu'elle pt lui parler, Valancourt, incapable de contenir son motion, s'cria: Mon Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pense, d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!--Monsieur, dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thrse a bien raison de se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle tait afflige de n'avoir point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour les bonts dont vous l'avez comble. Je suis maintenant de retour, et c'est moi en prendre soin.--Emilie, lui dit Valancourt qui ne se possdait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous voultes honorer de votre main, celui qui vous a tant aime, celui qui a tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je allguer? Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je dis: je n'ai plus de droits votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres votre estime, votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais qu'autrefois je les possdais; savoir que je les ai perdus est mon plus cruel dsespoir! Dsespoir! dois-je employer ce terme? il est trop doux.--Ah! mon cher monsieur, dit Thrse qui prvenait la rponse d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections: prsent, prsent encore, ma matresse vous prfre au monde entier, quoiqu'elle ne veuille pas en convenir.--C'est insupportable, dit Emilie. Thrse, vous ne savez pas ce que vous dites.--Monsieur, si vous avez gard ma tranquillit, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.--Je la respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont l'orgueil en ce moment le disputait la tendresse; je ne me rendrai pas volontairement importun. J'avais demand quelques moments d'attention; nanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cess de m'estimer? vous raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre piti. Et pourtant, Emilie, j'ai t malheureux, je suis encore bien malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.--Eh quoi! reprit Thrse, mon cher jeune matre va sortir par cette pluie! Non, non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de rejeter ainsi leur bonheur! Si vous tiez de pauvres gens, tout serait dj fini. Parler d'indignit, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans toute la province il n'y a pas deux coeurs plus tendres, et, si l'on disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux! Emilie, dans une extrme peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais partir, l'orage est fini.--Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit Valancourt arm de toute sa rsolution: je ne vous affligerai plus par ma prsence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obi plus tt. Si vous le pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute esprance de repos. Puissiez-vous tre heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux! puissiez-vous tre heureuse autant que je le dsire du fond de mon coeur! La voix lui manqua ces dernires paroles; sa figure changea; il jeta sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et s'lana hors de la chaumire. --Cher monsieur! cher monsieur! cria Thrse en le suivant la porte. Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors! Il en mourra, mademoiselle; et tout l'heure vous pleuriez tant sa mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'ides. Emilie ne rpliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abme dans sa douleur, dans ses rflexions, elle restait sur sa chaise, les yeux fixes, et l'image de Valancourt prsente. Pendant ce temps, Valancourt tait rentr la taverne du village; il y tait arriv peu de moments seulement avant que de visiter Thrse. Il revenait de Toulouse, et se rendait au chteau du comte de Duverney. Il n'y avait pas retourn depuis l'adieu qu'il avait fait Emilie au chteau de Blangy. Il tait rest quelque temps dans le voisinage d'un lieu o habitait l'objet le plus cher son coeur. Il y avait des moments o la douleur et le dsespoir le pressaient de reparatre devant Emilie, et de renouveler ses instances, en dpit de son malheur. Cette entrevue inespre lui avait la fois montr toute la tendresse de l'amour d'Emilie et toute la fermet de sa rsolution. Son dsespoir s'tait renouvel dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se prsentaient son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait ses sens, et tout sentiment tait banni de son coeur, except le dsespoir et l'amour. Avant que la soire ft finie, il revint chez Thrse pour entendre parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientt change en tristesse, quand elle eut observ ses regards gars et la profonde mlancolie qui l'accablait. Aprs qu'il eut cout fort longtemps ce qu'elle avait lui dire d'Emilie, il donna Thrse tout l'argent qu'il avait sur lui, quoiqu'elle voult le refuser, et l'assurt que sa matresse avait pourvu ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et le lui remit, en la chargeant expressment de le prsenter Emilie. Il la faisait prier, comme une dernire faveur, de le conserver pour l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du malheureux qui le lui envoyait. Thrse pleura en recevant l'anneau; mais c'tait plutt d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle et pu rpliquer, Valancourt tait parti; elle le suivit jusqu' la porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne reut aucune rponse, et ne le vit plus. CHAPITRE XLI. Le lendemain matin Emilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothque, rflchissait la scne de la veille. Annette accourut auprs d'elle, et tomba hors d'haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant qu'elle pt rpondre aux questions d'Emilie; la fin elle s'cria:--J'ai vu son esprit, mademoiselle; oui, j'ai vu son esprit!--Que voulez-vous dire? reprit Emilie impatiemment.--Il est sorti du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le salon.--Mais de qui parlez-vous? rpta Emilie. Qui est sorti du vestibule?--Il tait habill comme je l'ai vu cent fois, dit Annette. Ah! qui l'aurait pens? Emilie excde allait lui reprocher sa crdulit ridicule, quand un domestique vint lui dire qu'un tranger demandait lui parler. Emilie s'imagina aussitt que cet tranger tait Valancourt; elle rpondit qu'elle tait occupe, et qu'elle ne voulait voir personne. Le domestique rentra; l'tranger lui faisait dire qu'il avait des choses importantes lui communiquer. Annette, qui jusque-l tait demeure muette et surprise, tressaillit alors, et s'cria:--Oui, c'est Ludovico! oui, c'est Ludovico! Elle courut hors de la chambre. Emilie ordonna au domestique de la suivre, et si c'tait rellement Ludovico de le faire entrer sur-le-champ. L'instant d'aprs, Ludovico parut, accompagn d'Annette. La joie faisait oublier Annette toutes les convenances; elle ne permettait pas que personne parlt qu'elle. Emilie exprima sa surprise et sa satisfaction en revoyant Ludovico. Sa premire motion augmenta quand elle ouvrit les lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l'informaient de leur aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrnes. Ils y avaient t retenus par l'tat de M. Sainte-Foix, et l'indisposition de Blanche. Mais cette dernire ajoutait que le baron de Sainte-Foix venait d'arriver; qu'il allait ramener son fils son chteau jusqu' la gurison de ses blessures, et qu'elle, avec son pre, continuerait sa route pour le Languedoc; ils comptaient toujours passer la valle, et se proposaient d'y tre le lendemain. Elle priait Emilie de se trouver ses noces, et de les accompagner au chteau de Blangy. Elle laissait Ludovico le soin de raconter lui-mme ses aventures. Emilie, quoique fort empresse de dcouvrir comment il avait disparu de l'appartement du nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu' ce qu'il se ft rafrachi, et qu'il et entretenu la trop heureuse Annette. La joie d'Annette n'et pas t plus extravagante quand il serait revenu du tombeau. Emilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L'expression de leur estime et de leur attachement tait en ce moment bien ncessaire la consolation de son coeur: sa tristesse, ses regrets avaient pris, par la dernire entrevue, une nouvelle amertume. L'invitation de se rendre au chteau de Blangy tait faite par le comte et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la sienne. L'occasion en tait si importante pour son amie, qu'Emilie ne pouvait s'y refuser. Elle et dsir de ne point quitter les ombrages paisibles de sa demeure: mais elle sentait l'inconvenance d'y rester seule pendant que Valancourt tait encore dans le voisinage; quelquefois aussi elle pensait que le dplacement et la socit russiraient mieux que la retraite tranquilliser son esprit. Il obit au mme instant. Annette, qui n'avait pas eu le temps de lui faire assez de questions, se prparait couter avec une curiosit dvorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa matresse, et de l'incrdulit qu'elle montrait Udolphe au sujet des esprits, et de sa propre sagesse en y croyant si fort. Emilie rougit malgr elle en songeant la confiance que dernirement elle y avait donne; elle observa seulement que, si l'aventure de Ludovico avait pu justifier la superstition d'Annette, il ne serait pas l pour la lui raconter. Ludovico sourit Annette, salua Emilie, et commena en ces termes: --Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnrent. Tout le temps qu'ils y restrent, rien d'alarmant ne se prsenta: ds qu'ils furent sortis, je fis bon feu dans la chambre coucher; je m'assis prs de la chemine; j'avais port un livre pour me distraire: je confesse que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable la crainte.--Oh! trs-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et j'ose bien dire aussi que, pour dire la vrit, vous frissonniez de la tte aux pieds.--Non, non, pas tout fait, dit Ludovico en souriant; mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du chteau, et branlait les vieilles fentres, plusieurs fois je m'imaginai entendre des bruits fort tranges, et mme une fois ou deux je me levai et regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et, n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis; tout coup je fus rveill par le bruit que j'avais dj entendu; il semblait venir du ct o tait le lit: je ne sais si l'histoire que je venais de lire m'avait troubl l'esprit, ou si tous les rapports qu'on faisait sur cet appartement me revinrent la mmoire, mais en regardant le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux. A ces mots Emilie trembla et devint inquite en se rappelant de quel spectacle elle et la vieille Dorothe avaient t tmoins en ce lieu. --Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le coeur me manqua. Le retour du mme bruit vint rveiller mon attention: je distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me surprenait le plus tait de ne voir aucune porte d'o le son pt partir. L'instant d'aprs cependant, la tenture du lit fut souleve lentement, et une personne parut derrire; elle sortait d'une petite porte dans le mur. Elle resta un moment dans la mme attitude, le haut de la figure cach par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait gure que ses yeux. Quand sa tte se releva, je vis derrire la figure d'un autre homme, qui regardait par-dessus l'paule du premier. Je ne sais comment cela se fit, mon pe tait devant moi; je n'eus pas la prsence d'esprit de m'en saisir; je restai fort tranquille les considrer, et les yeux demi ferms, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le pensrent; je les entendis se concerter, et ils restrent dans la mme position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus haut.--Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ou dire que le comte avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles, croyant qu'elles reclaient sans doute un passage par lequel vous tiez parti.--Il ne me parat pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit Ludovico, que cette porte ait pu chapper; elle est forme dans un lambris troit, qui semble tenir au mur extrieur: ainsi, quand M. le comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occup d'une porte laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est que le passage tait form dans l'paisseur du mur. Mais, pour revenir ces hommes que je distinguais obscurment dans l'enfoncement de la porte, ils ne me laissrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent dans la chambre et m'entourrent; j'avais pris mon pe; mais que pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientt dsarm; ils me lirent les bras, me mirent un billon dans la bouche, et m'entranrent par le passage. Ils remirent cependant mon pe sur la table, pour secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs troits forms dans les murs, ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'taient inconnus. Je descendis plusieurs degrs, et nous vnmes une vote sous le chteau. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une partie du mur. Nous suivmes un fort long passage taill dans le roc; une autre porte nous mena dans une cave: enfin, aprs quelque intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mmes sur lesquels le chteau est bti. Un bateau attendait; les brigands m'y entranrent et nous joignmes un petit vaisseau l'ancre; d'autres hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes compagnons y sautrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit la voile. Je compris bientt ce que tout cela voulait dire, et ce que ces hommes faisaient au chteau. Nous prmes terre en Roussillon; et aprs quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me menrent dans le fort o j'tais quand M. le comte arriva. Ils avaient soin de veiller sur moi, et m'avaient mme band les yeux pour m'y conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais j'eusse retrouv mon chemin travers cette sauvage contre. Ds que je fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que je dsirais d'en tre dlivr.--Mais cependant ils vous laissaient parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de billon. Je ne vois pas la raison pour laquelle vous tiez si las de vivre, sans compter la chance que vous aviez de me revoir. Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif ces hommes l'avaient enlev. --Je m'aperus bientt, mademoiselle, que c'taient des pirates qui, depuis plusieurs annes, cachaient leur butin sous les votes du chteau. Ce btiment tait prs de la mer, et parfaitement convenable leurs desseins. Pour empcher qu'on ne les dcouvrt, ils avaient essay de faire croire que le chteau tait frquent par des revenants; et ayant dcouvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la mort de la marquise on tenait ferm, il fut ais d'y russir. La concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le chteau, furent si effrays des bruits tranges qu'ils entendaient, qu'ils refusrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se rpandit bientt qu'il revenait au chteau; et tout le pays le crut d'autant plus aisment, que la marquise tait morte d'une manire fort trange, et que le marquis, depuis ce moment, n'tait jamais revenu.--Mais quoi! dit Emilie, comment tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi jugeaient-ils ncessaire de dposer leurs vols dans le chteau?--La cave, mademoiselle, reprit Ludovico, tait ouverte tout le monde, et leurs trsors eussent bientt t dcouverts. Sous la vote ils taient en sret, tant que l'on redouterait le chteau. Il parat donc qu'ils y apportaient minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils les y gardaient jusqu' ce qu'ils pussent s'en dfaire avantageusement. Ces pirates taient lis avec des contrebandiers et des bandits qui vivent dans les Pyrnes, et font un trafic tel qu'on ne saurait se l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu' l'arrive de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais, les bandits allaient dcouvrir son nom, et probablement nous tuer tous, pour empcher qu'on n'ventt leur secret. Je me tins hors de la vue de monsieur, et je veillai sur les brigands, dtermin, s'ils projetaient quelque violence, me montrer et combattre pour la vie de mon matre. Bientt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un massacre total. Je hasardai de me faire connatre aux gens du comte; je leur dis ce qu'on projetait, et nous dlibrmes ensemble. M. le comte, alarm de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle tait devenue. Les brigands ne le satisfirent point. Mon matre et M. Sainte-Foix devinrent furieux; nous pensmes qu'il tait temps; nous fondmes dans la chambre, en criant: _Trahison! Monsieur le comte, dfendez-vous!_ Le comte et le chevalier tirrent l'pe au mme instant. Le combat fut rude; mais la fin nous l'emportmes, et M. le comte vous l'a mand.--C'est une singulire aventure, dit Emilie: assurment, Ludovico, on doit bien des loges votre prudence et votre intrpidit. Il y a pourtant des circonstances relatives l'appartement du nord, que je ne puis encore m'expliquer: peut-tre le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se raconter les prtendus prodiges qu'ils opraient dans les appartements?--Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas ou parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates. C'tait depuis l'arrive du comte; et celui qui fit le tour en riait de bon coeur. Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce rcit. --Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme tait dans la chambre coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effray, ce que je suppose.--Comme vous tiez, interrompit Annette, quand vous etes la hardiesse d'aller veiller vous-mme.--Oui, dit Ludovico; dans la plus grande frayeur o l'on pt tre. La concierge et une autre personne vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la seule chance pour chapper tait de leur faire peur. Il souleva donc la courte-pointe; mais son plan ne russit que lorsqu'il eut montr sa tte, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement. Emilie ne put s'empcher de sourire cette explication. Elle comprit l'incident qui l'avait jete dans une terreur superstitieuse, et fut surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considra que ds que l'esprit cde la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec embarras de la mystrieuse musique qu'on entendait au chteau de Blangy vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien appris.--Il ne put lui rien dire cet gard.--Je sais seulement, mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligu avec eux.--Oui, j'en rpondrais bien, dit Annette, dont la figure tait toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mlaient de l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais pas.--On ne peut nier que son esprit n'y et une extrme influence, dit Emilie en souriant; mais je m'tonne, Ludovico, que ces pirates persistassent dans leur conduite; aprs l'arrive de M. le comte ils taient bien srs d'tre dcouverts.--J'ai lieu de croire, mademoiselle, reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps ncessaire au dmnagement de leurs trsors. Il parat qu'ils s'en occuprent aussitt aprs l'arrive de M. le comte: mais ils n'avaient que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlev, la vote tait moiti vide. Ils taient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces superstitions relatives l'appartement; ils eurent grand soin de ne rien dranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant, ils se reprsentaient toute la consternation des habitants du chteau de Blangy ma disparition. Ce fut pour m'empcher de les trahir qu'ils m'entranrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent matres du chteau. J'appris nanmoins qu'une nuit, malgr leurs prcautions, ils s'taient presque dcouverts eux-mmes. Ils allaient, suivant leur usage, rpter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes. Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la chambre coucher; M. le comte m'a dit que lui-mme y tait alors avec M. Henri. Ils entendirent d'tranges lamentations qui venaient sans doute de ces bandits, fidles leur dessein de rpandre la terreur. M. le comte m'a avou qu'il avait prouv plus que de la surprise: mais comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le st pas, il fut discret ainsi que son fils. Emilie, se rappelant le changement qui s'tait manifest dans le comte aprs la nuit qu'il avait passe dans l'appartement, en reconnut la cause. Elle fit encore des questions Ludovico, et, l'ayant envoy se reposer, elle fit tout prparer pour la rception de ses amis. Sur le soir Thrse vint lui porter l'anneau que lui avait remis Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mcontente de ce que Thrse l'avait reu, et refusa de l'accepter malgr le triste plaisir qu'elle en aurait reu. Thrse pria, conjura, reprsenta l'abattement o tait Valancourt quand il avait donn l'anneau: elle rpta ce qu'il l'avait charge de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce rcit lui causait; elle se mit pleurer, et se plongea dans la rverie. L'ge et de longs services avaient acquis Thrse le droit de dire son avis; cependant Emilie tcha de l'arrter, et, quoiqu'elle sentt bien la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit seulement Thrse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle avait pour rgler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et qu'il fallait rendre l'anneau, en reprsentant qu'on ne pouvait l'accepter. Elle dit ensuite Thrse que, si elle faisait cas de son estime et de son amiti, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de Valancourt. Thrse en fut touche, et renouvela un faible essai. Le mcontentement singulier qu'exprimrent les traits d'Emilie l'empcha pourtant de continuer, et elle partit surprise et dsole. Pour soulager en quelque manire sa tristesse et son accablement, Emilie s'occupa des prparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait, parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie rflchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et dcida que, si Ludovico tait aussi constant que la simple et honnte Annette, elle lui ferait sa dot et les tablirait dans une partie de ses domaines. Ces considrations la firent penser au patrimoine de son pre, vendu jadis M. Quesnel. Elle dsirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait regrett souvent que la demeure principale de ses anctres et pass en des mains trangres. Ce lieu, d'ailleurs, tait celui de sa naissance et le berceau de ses premires annes. Emilie ne tenait point ses proprits de Toulouse; elle dsirait les vendre et racheter la terre de sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie. Le jour suivant, l'arrive de ses amis ranima la triste Emilie. La valle fut encore une fois l'asile d'une socit douce et d'une aimable hospitalit. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, taient Blanche quelque chose de sa vivacit; mais elle conservait une simplicit touchante, et quoiqu'un peu change elle n'en tait pas moins charmante. La malheureuse aventure des Pyrnes donnait au comte un extrme empressement de se retrouver chez lui. Aprs une semaine de sjour, Emilie se prpara les suivre en Languedoc, et confia Thrse le soin de sa maison en son absence. La veille de son dpart, cette vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il le lui avait confi. En prononant ces mots, sa physionomie annonait plus d'inquitude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la sienne; et, pensant que sans doute il tait retourn chez son frre, elle persista refuser l'anneau, et recommanda Thrse de le bien garder jusqu' ce qu'elle revt Valancourt. Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la valle, et arrivrent le lendemain au chteau de Blangy. Ds le lendemain, dans la soire, la vue des tours de Sainte-Claire, qui s'levaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse dont le sort l'avait si fort touche. Voulant savoir de ses nouvelles et revoir ses anciennes amies, elle dtermina Blanche venir avec elle au monastre. A la porte, elles virent un carrosse, et l'cume des chevaux leur apprit que l'quipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus morne que jamais rgnait dans la cour et les clotres qu'Emilie et Blanche traversrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvrent une religieuse, et elles apprirent que soeur Agns vivait encore, qu'elle avait toute sa connaissance, mais que srement elle ne passerait pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires tmoignrent leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les anecdotes du couvent; et l'amiti qu'elle portait aux personnes qu'elles regardaient les lui rendit intressantes. Pendant cette conversation, l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant Emilie; mais ses manires avaient une gravit singulire, et ses traits exprimaient la langueur.--Notre maison, dit-elle aprs les premiers compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos soeurs paye en ce moment le tribut la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre soeur Agns est mourante. Emilie exprima le sincre intrt qu'elle y prenait. --Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nomme, dit l'abbesse: peut-tre serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on l'aura quitte, nous monterons sa chambre, si vous en avez le courage. De pareilles scnes sont dchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y accoutumer: elles sont salutaires notre me, et nous prparent ce que nous devons souffrir. A la porte de la chambre elles trouvrent le confesseur; il releva sa tte leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assist son pre. Il passa sans la remarquer. Ils entrrent dans la pice o soeur Agns tait couche sur une natte; prs d'elle tait une autre soeur. Elle tait si change, qu' peine Emilie aurait-elle pu la reconnatre, si elle n'et t prvenue. Son air tait hagard et horrible; ses yeux, creux et voils, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa poitrine: elle tait si proccupe, qu'elle n'aperut d'abord ni l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa avec horreur sur Emilie, et s'cria:--Ah! cette vision me poursuit jusqu' mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle dit soeur Agns:--Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je vous amne. Je croyais que vous auriez du plaisir la voir. Agns ne fit aucune rponse: elle considrait Emilie dans un effroyable garement.--C'est elle-mme, s'cria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous? rparation! vous l'aurez, vous l'avez dj! Combien d'annes sont coules depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai vieilli sous son poids; et vous, vous tes toujours jeune, vous tes toujours belle, belle comme au temps o vous me contraigntes ce crime affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais quoi cela servirait-il? Je l'ai commis. Emilie, fort mue, voulait se retirer. L'abbesse lui prit la main, et la pria d'attendre que soeur Agns ft plus tranquille. Elle tcha elle-mme de la calmer; mais Agns ne l'coutait pas, et regardant Emilie elle s'cria:--A quoi servent donc des annes de prires et de repentir? Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre; oui, du meurtre! O est-il? o est-il? Regardez, regardez l! il erre dans cette chambre: pourquoi venez-vous m'agiter en ce moment? reprit Agns dont les yeux parcouraient l'espace. Ne suis-je donc pas dj assez punie? Ah! ne me regardez pas de cet air svre! Ah ciel! encore! C'est elle! c'est elle-mme! Pourquoi ces regards de piti? pourquoi ce sourire? Me sourire, moi! Quels gmissements entends-je? Soeur Agns retomba, et parut prive de la vie. Emilie ne pouvant se soutenir s'appuya sur le lit; l'abbesse et la religieuse donnrent des secours soeur Agns. Emilie voulait lui parler.--Paix! dit l'abbesse. Le dlire est fini; elle va tre mieux.--Ma soeur, y a-t-il longtemps qu'elle est dans cet tat?--Elle n'y avait pas t depuis plusieurs semaines, rpondit la religieuse; mais l'arrive du gentilhomme qu'elle dsirait tant de voir l'a fortement agite.--Oui, reprit l'abbesse, et voil sans doute la cause de cet accs: quand elle sera mieux, nous la laisserons en repos. Emilie y consentit volontiers; mais, quoiqu'elle donnt peu de secours, elle ne voulait pas se retirer tant qu'elle croyait pouvoir tre utile. Quand soeur Agns eut reprit ses sens, elle regarda encore Emilie; mais dsormais sans garement et avec une profonde expression de douleur: il se passa du temps avant qu'elle pt parler, puis elle dit faiblement:--La ressemblance est tonnante! c'est plus que de l'imagination! Dites-moi, je vous en conjure, si, malgr le nom de Saint-Aubert que vous portez, vous n'tes pas fille de la marquise?--Quelle marquise? dit Emilie surprise. Le calme des manires d'Agns l'avait fait croire au retour de sa raison; l'abbesse lui donna un coup d'oeil d'intelligence; mais elle rpta sa question.--Quelle marquise! s'cria Agns: je n'en connais qu'une! la marquise de Villeroi. Emilie, se rappelant l'motion de son pre la mention inopine de cette dame, et la demande qu'il avait faite d'tre enterr prs des Villeroi, elle sentit un extrme intrt, et pria soeur Agns d'expliquer les motifs de sa question. L'abbesse aurait voulu entraner Emilie, mais celle-ci, fortement attache, ritra sa demande avec chaleur. --Apportez-moi ma cassette, ma soeur, dit Agns, je vous apprendrai tout: regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous tes srement sa fille; sans cela comment expliquer une si parfaite ressemblance! La religieuse apporta la cassette: soeur Agns la lui fit ouvrir; elle en tira une miniature, et Emilie vit qu'elle ressemblait exactement celle qu'elle avait trouve dans les papiers de son pre. Agns tendait la main pour la reprendre; elle la regarda quelque temps en silence, puis dans l'excs du dsespoir elle leva ses yeux vers le ciel et pria tout bas. Quand elle eut achev sa prire, elle rendit le portrait Emilie.--Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lgue, et je crois que vous y avez droit: votre ressemblance m'a bien souvent frappe; mais jamais jusqu' ce moment elle n'avait ainsi frapp ma conscience:--Restez, ma soeur, n'emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait. Emilie tremblait dans l'attente, et l'abbesse voulait l'entraner: Agns est encore dans le dlire, lui dit-elle, observez combien elle divague! Dans ses accs, elle ne s'entend plus et s'accuse comme vous voyez des crimes les plus pouvantables. Emilie nanmoins crut voir dans ce dlire autre chose que de la folie. Le nom de la marquise, son portrait avaient pour elle un suffisant intrt, et elle se dcida tcher de se procurer de plus amples informations. La religieuse rapporta la cassette. Agns poussa un ressort, et dcouvrit un autre portrait, elle le montra Emilie:--Voici, lui dit-elle, une leon pour la vanit; regardez ce portrait, et voyez s'il y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j'ai t. Emilie s'empressa de prendre ce portrait; peine l'eut-elle regard, que ses tremblantes mains faillirent le laisser chapper. C'tait la ressemblance du portrait de la signora Laurentini qu'elle avait trouv Udolphe: la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d'une manire si mystrieuse, et qu'on souponnait Montoni d'avoir fait prir. Muette de surprise, Emilie regardait tour tour le portrait et la religieuse mourante; elle cherchait une ressemblance qui alors n'existait plus. --Pourquoi ce regard svre? dit soeur Agns, qui se mprenait au genre de son motion.--J'ai vu cette figure! dit enfin Emilie: est-ce rellement votre portrait?--Vous pouvez le demander, dit la religieuse; mais autrefois il tait frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez les effets du crime! Autrefois j'tais innocente, mes malheureuses passions dormaient encore. Ma soeur, ajouta-t-elle gravement; et prenant de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement fit frmir: ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des passions! prenez garde au premier! si l'on n'arrte leur course, elle est rapide; leur force ne connat aucun frein; elles nous entranent aveuglment; elles nous mnent des crimes que des annes de prires et de pnitence n'effacent pas. --Hlas! bien infortun, dit l'abbesse, qui connat mal notre sainte religion! Emilie coutait Agns dans le silence et le respect: elle regardait la miniature, et s'assurait encore de la ressemblance de ce portrait avec celui qu'elle avait vu Udolphe.--Cette figure ne m'est pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse sans d'abord lui parler trop brusquement d'Udolphe.--Vous vous trompez, lui dit Agns, et vous ne l'avez srement jamais vue.--Non, reprit Emilie; mais j'ai vu sa ressemblance parfaite.--Impossible, s'cria soeur Agns, qu'on peut maintenant appeler la signora Laurentini.--C'tait dans le chteau d'Udolphe, continua Emilie, en la regardant fixement.--D'Udolphe! s'cria Laurentini, d'Udolphe en Italie?--Prcisment, dit Emilie.--Vous me connaissez alors, lui dit Laurentini, et vous tes la fille de la marquise. Emilie, tonne de cette positive assertion, rpondit:--Je suis fille de M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez m'est absolument trangre.--Vous le croyez? reprit Laurentini. Emilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire. --Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise tait fort attache un gentilhomme de Gascogne, quand elle pousa le marquis par obissance pour son pre. Femme infortune! Emilie, se rappelant l'excessive motion de M. Saint-Aubert au nom de la marquise, aurait alors prouv une motion diffrente de la surprise, si elle et moins connu la probit de son pre. Le respect qu'elle avait pour lui ne lui permit pas de s'arrter la supposition que lui insinuait la signora Laurentini; son intrt pourtant devint extrme, et elle la conjura de s'expliquer plus clairement.--Ne me pressez pas sur ce sujet, reprit la religieuse: il est trop terrible pour moi: puiss-je pour jamais l'effacer de ma mmoire! Elle soupira profondment, et demanda Emilie comment elle avait su son nom.--Par le portrait que j'ai vu Udolphe, reprit Emilie, et la ressemblance de celui-ci.--Vous avez donc t Udolphe? dit la religieuse avec une extrme motion. Quelles scnes ce lieu me rappelle! scnes de flicit, de souffrance et d'horreur! A ce moment, le terrible spectacle dont Emilie avait t tmoin dans une chambre du chteau lui revint la mmoire; elle regarda la signora et se rappela ses derniers mots, que des annes de prires et de pnitence ne pouvaient pas ravir la souillure d'un meurtre; elle se vit oblige de les attribuer une autre cause qu'au dlire: elle sentit un degr d'horreur inexprimable en croyant voir un assassin... Toute la conduite de Laurentini confirmait cette supposition; Emilie se perdit dans un abme de perplexit, et, ne sachant par quelles questions claircir de tels doutes, elle dit seulement mots interrompus:--Votre soudain dpart d'Udolphe! Laurentini fit un soupir. --Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant... ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont connus. La religieuse s'cria:--Quoi! encore? Et, s'efforant de la relever, ses regards gars semblaient suivre un objet.--Revenir du tombeau! Quoi! du sang, du sang aussi!--Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le dire.--Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette piti. Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus longtemps une telle scne, s'chappa de la chambre, et envoya quelques religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui se trouvrent au parloir se pressrent autour d'Emilie, et, alarmes de l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions. Emilie vita d'y rpondre, et dit seulement que soeur Agns tait l'agonie. On se spara de bonne heure. Quand Emilie fut retire, les scnes dont elle avait t tmoin se retracrent elle avec une affreuse nergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir t victime de Montoni, semblait elle-mme coupable d'un crime abominable! C'tait un grand sujet de surprise et de mditation. CHAPITRE XLII. Quelques circonstances singulires vinrent distraire Emilie de ses chagrins, et excitrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de jours aprs la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame fut ouvert en prsence des suprieures du couvent. On trouva que le tiers de ses proprits tait lgu au plus proche parent de la marquise de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'tait fait connatre au religieux qui l'avait assist, avait exig que ce secret ft jamais drob sa fille. Cependant les discours chapps la signora Laurentini, la confession trange qu'elle fit ses derniers moments, firent juger ncessaire l'abbesse d'entretenir sa jeune amie sur un sujet qu'elle n'avait jamais entam. Dans ce dessein, elle avait demand la voir le lendemain du jour o elle avait visit la religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empch celle-ci d'aller au couvent: mais, aprs l'ouverture du testament elle fut mande de nouveau; et s'tant rendue Sainte-Claire elle y apprit des dtails qui l'affectrent beaucoup. Comme le rcit que fit l'abbesse supprimait plusieurs particularits qui peuvent intresser le lecteur, et que l'histoire de la religieuse est lie celle de la marquise, nous omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons notre relation une histoire abrge de la dfunte soeur. HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO. Elle tait fille unique et hritire de l'ancienne maison d'Udolphe, dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les soins auraient d modrer la violence de ses passions et lui apprendre les gouverner elle-mme, ne firent que les fomenter par une coupable indulgence. Ils chrissaient en elle leurs propres sentiments; soit qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'tait au gr de leur inclination, et non d'une tendresse raisonne. L'ducation ne fut pour elle qu'un mlange de faiblesse et d'opinitret qui l'irrita. Les conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations o le respect filial et l'amour paternel taient galement oublis. Mais comme cet amour paternel revenait toujours le premier, et se dsarmait le plus aisment, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait pour vaincre ses passions leur prtait une force nouvelle. La mort de son pre et de sa mre la laissa livre elle-mme dans l'ge si dangereux de la jeunesse et de la beaut. Elle aimait le grand monde, s'enivrait du poison de la louange, et mprisait l'opinion publique, quand elle contredisait ses gots. Son esprit tait vif et brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose le grand art de sduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire prsager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions. Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant en Italie, il vit Laurentini Venise; il devint passionn pour elle. La signora fut prise son tour de la figure, des grces, des qualits du marquis, le plus aimable des seigneurs franais. Elle sut cacher les dangers de son caractre, les taches de sa conduite; et le marquis demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au chteau d'Udolphe; le marquis l'y suivit. L, moins rserve, moins prudente peut-tre qu'elle n'avait t jusqu'alors, elle donna lieu son amant de former quelques doutes sur la convenance des noeuds qu'il tait prt serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et celle qui devait tre sa femme ne devint que sa matresse. Aprs avoir pass quelques semaines Udolphe, il fut tout coup rappel en France. Il partit avec rpugnance, le coeur rempli de la signora, avec laquelle pourtant il avait su diffrer de conclure son mariage. Pour l'aider soutenir une telle sparation, il lui donna sa parole de revenir clbrer ses noces aussitt que ses affaires lui en laisseraient la libert. Console par cette assurance, Laurentini le laissa partir. Bientt aprs, Montoni, son parent, vint Udolphe, et renouvela des propositions que dj elle avait rejetes, et qu'elle rejeta encore. Ses penses se tournaient toutes vers le marquis de Villeroi. Elle prouvait pour lui tout le dlire d'un amour italien, foment par la solitude dans laquelle elle s'tait confine. Elle avait perdu le got des plaisirs et de la socit; son unique jouissance tait de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle visite les lieux tmoins de leur flicit, elle panche son coeur dans ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient s'couler avant l'poque probable de son retour. Ce priode passa; les semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination de Laurentini, absorbe par une seule ide, se drangea. Son coeur tait dvou un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut avoir perdu cet objet. Plusieurs mois se passrent sans qu'elle ret un seul mot du marquis. Ses jours se partageaient entre les violences, les accs d'une passion furieuse, et la sombre langueur du plus noir dsespoir. Elle s'isola de tout; elle s'enfermait des semaines entires sans parler personne, except sa confidente. Elle crivait des fragments de lettres, relisait celles qu'autrefois elle avait reues du marquis, pleurait sur son portrait, et lui parlait des heures entires, tantt pour l'accabler de reproches, tantt pour l'accabler d'amour. A la fin, on rpandit autour d'elle le bruit que le marquis s'tait mari en France. Dchire par la jalousie, par l'amour, par l'indignation, elle prit le parti d'aller secrtement en ce pays; et si le fait tait vrai, elle prtendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit qu' sa confidente le projet qu'elle avait form, et elle l'engagea la suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu'elle avait recueillis de toutes les branches de sa famille; la valeur en tait immense; on les porta dans une ville voisine; Laurentini les y reprit; et, accompagne d'une seule femme, elle se rendit secrtement Livourne, et s'y embarqua pour la France. A son arrive en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroi tait mari depuis quelque temps. Son dsespoir la priva de sa raison. Elle formait, elle abandonnait tour tour l'horrible projet de poignarder le marquis, son pouse, et elle-mme. Elle s'arrta enfin l'ide de se prsenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa prsence. Mais quand elle l'eut revu, quand elle eut retrouv le constant objet de ses penses et de sa tendresse, le ressentiment fit place l'amour; le courage lui manqua; le conflit de tant d'motions contraires la rendit tremblante, et elle s'vanouit ses pieds. Le marquis ne fut pas l'preuve de tant de beaut et de sensibilit: toute l'nergie d'un premier sentiment se rveilla. La raison, non l'indiffrence, avait en lui combattu sa passion. L'honneur ne lui avait pas permis d'pouser la signora; il avait cherch se vaincre; il avait cherch une compagne pour laquelle il n'avait que de l'estime, de la considration et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus de cette femme aimable, ne purent le consoler d'une indiffrence qu'elle cherchait vainement cacher. Il souponnait depuis quelque temps que son coeur tait engag un autre, lorsque Laurentini arriva en Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientt l'empire qu'elle avait repris sur lui. Calme par cette dcouverte, elle se dtermina vivre et multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait diabolique qu'elle croyait propre assurer son bonheur. Elle suivit son projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable: elle dtacha entirement le marquis de son pouse. Sa douceur, sa bont, sa froideur, si opposes aux manires empresses d'une Italienne, eurent bientt cess de lui plaire. La signora en profita pour veiller en lui la jalousie de l'orgueil: car il ne pouvait plus sentir celle de l'amour. Elle alla jusqu' lui dsigner la personne pour qui elle affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exig le serment, que jamais le rival du marquis ne serait l'objet de sa vengeance; elle pensait qu'en la restreignant ainsi d'un ct, elle lui donnerait de l'autre plus d'atrocit et de violence: elle songea que le marquis en serait plus port participer l'acte horrible qui devenait indispensable ses desseins et devait anantir l'obstacle qui semblait seul empcher son bonheur. L'innocente marquise observait avec une extrme douleur le changement de son poux envers elle. En sa prsence, il tait pensif et rserv; sa conduite devenait austre et mme dure; il la laissait en larmes, et pendant des heures entires elle pleurait sur sa froideur, et faisait des projets pour regagner son affection. Sa conduite l'affligeait d'autant plus, qu'elle avait pous le marquis uniquement par obissance: elle en avait aim un autre, et ne doutait pas que son propre choix n'et rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda pas le dcouvrir, en fit prs du marquis un ample usage. Elle lui suggra tant de preuves apparentes sur l'infidlit de sa femme, que, dans l'excs de sa fureur et le ressentiment de l'outrage qu'il croyait avoir reu, il pronona l'arrt de sa mort. On lui donna un poison lent; et la marquise mourut victime d'une jalousie habile et d'une coupable faiblesse. Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment, qu'elle avait regard comme devant combler tous ses voeux, devint le commencement d'un supplice qu'elle endura jusqu' sa mort. La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocit, fut aussitt teinte que satisfaite, et la laissa en proie une piti, des remords inutiles. Les annes de bonheur qu'elle s'tait promises avec le marquis de Villeroi en eussent sans doute t empoisonnes; mais il trouva aussi le remords dans l'accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors s'vanouir comme un songe: et il fut surpris, aprs que sa femme eut subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il l'avait condamne. En apprenant qu'elle expirait, il avait senti tout coup la persuasion intime de son innocence; et l'assurance solennelle qu'elle-mme lui en donna n'ajouta rien celle qui le pntrait. Dans la premire horreur du remords et du dsespoir, il voulait se livrer lui-mme la justice avec celle qui l'avait plong dans l'abme du crime. Aprs cette crise violente, il changea de rsolution: il vit une fois Laurentini, et ce fut pour la maudire comme l'auteur dtestable de ce forfait. Il dclara qu'il n'pargnait sa vie que pour qu'elle consacrt ses jours la prire et la pnitence. Accable du mpris et de la haine d'un homme pour qui elle s'tait rendue si coupable, frappe d'horreur pour le crime inutile dont elle s'tait souille, la signora Laurentini renona au monde; et, victime effrayante d'une passion effrne, elle prit le voile Sainte-Claire. Le marquis partit du chteau de Blangy, et jamais il n'y revint. Il tcha d'tourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains: un nuage impntrable paraissait l'entourer; ses plus intimes amis ne pouvaient se l'expliquer, et il mourut enfin dans des tourments presque gaux ceux de Laurentini. Le mdecin qui avait observ l'tat de la marquise aprs sa mort avait t engag au silence force de prsents. Les soupons de quelques domestiques se bornrent un murmure sourd, et jamais cette affaire n'avait t approfondie. Si ce murmure parvint au pre de la marquise, si le dfaut de preuves l'empcha de poursuivre le marquis, c'est ce qu'on ne saurait assurer. Un fait certain, c'est que sa famille la regretta sincrement, et surtout M. Saint-Aubert, son frre; car tel tait le degr d'alliance qui existait entre le pre d'Emilie et la marquise: il souponna le genre de sa mort. Immdiatement aprs la mort de cette soeur bien-aime, il crivit au marquis et reut de lui plusieurs lettres. Le sujet n'en fut pas connu, mais sans doute elles avaient rapport elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui confiait son frre la cause de son malheur, composaient les papiers que Saint-Aubert avait ordonn de brler. L'intrt, le repos d'Emilie, lui avaient fait dsirer qu'elle ignort cette tragique histoire. L'affliction que lui avait cause la mort si prmature d'une soeur chrie l'avait empch de prononcer jamais son nom, except madame Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilit d'Emilie, il lui avait laiss ignorer totalement et l'histoire et le nom de la marquise, et la parent qui existait entre elles. Il avait exig le mme silence de sa soeur, madame Chron, et elle l'avait rigoureusement observ. C'tait sur quelques lettres de la marquise qu'en partant de la valle Emilie vit pleurer son pre; c'tait son portrait qu'il avait fait de si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l'motion qu'il tmoigna lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut tre enseveli prs du monument des Villeroi, o taient dposs les restes de sa soeur. Le mari de celle-ci tait mort dans le nord de la France, et on l'y avait enterr. Le confesseur qui assista Saint-Aubert son lit de mort le reconnut pour frre de feu la marquise. Par tendresse pour Emilie, Saint-Aubert le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la mme grce l'abbesse en lui recommandant sa fille. Laurentini, en arrivant en France, avait cach trs-soigneusement son nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-mme, pour mieux dguiser sa vritable histoire, fit circuler celle qu'avait crue soeur Franoise. L'abbesse n'tait point au couvent quand elle avait fait profession, et toute la vrit ne lui tait pas connue. Le cruel remords qui oppressait Laurentini, le dsespoir d'un amour frustr, l'amour qu'elle conservait pour le marquis, avaient gar son esprit. Aprs les premires crises, une sombre mlancolie s'empara d'elle, et fut rarement, jusqu' sa mort, interrompue par des accs violents. Durant plusieurs annes, son seul plaisir fut d'errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y joignait souvent la mlodie de sa charmante voix; elle rptait les plus beaux airs de l'Italie avec l'nergique sentiment qui remplissait constamment son coeur. Le mdecin qui prenait soin d'elle recommanda aux suprieures de tolrer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On souffrait que la nuit elle parcourt les bois, suivie de la seule femme qu'elle avait amene d'Italie. Mais comme cette permission blessait la rgle, on la tint secrte; et cette musique mystrieuse, lie tant d'autres circonstances, fit rpandre le bruit que le chteau et son voisinage taient frquents par des revenants. Avant l'garement de sa raison, et avant de faire ses voeux de religion, elle avait fait un testament. La ressemblance d'Emilie et de sa malheureuse tante avait t souvent observe par Laurentini; mais ce fut surtout l'heure de sa mort, au moment mme o sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que cette ressemblance la frappa, et que, dans son dlire, elle crut voir la marquise elle-mme. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu'Emilie devait tre la fille de cette dame. Elle en tait convaincue; elle savait que sa rivale, en pousant le marquis, lui prfrait un autre amant; elle ne faisait aucun doute qu'une passion drgle n'et, comme la sienne, conduit la marquise quelque garement. Cependant le crime que, d'aprs des aveux mal compris, Emilie supposait avoir t commis par Laurentini dans les murs mme d'Udolphe, n'avait jamais eu lieu. Emilie avait t trompe par le spectacle affreux dont elle avait eu tant d'effroi; et c'tait ce spectacle qui d'abord lui faisait attribuer les remords de la religieuse un meurtre excut dans le chteau. On peut se souvenir que dans une chambre, Udolphe, tait un grand voile noir dont la situation avait piqu la curiosit d'Emilie. Le voile cachait un objet qui la remplit d'horreur: en le soulevant, au lieu d'un tableau, elle vit dans l'enfoncement une figure humaine dont les traits dfigurs avaient la pleur de la mort. Elle tait couverte d'un linceul, et couche tout de son long dans une espce de tombeau. Ce qui rendait cette vue plus effroyable tait que cette figure semblait tre dj la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient voir les traces. On imagine bien aisment qu'un si hideux objet ne se regardait pas deux fois. Emilie, quand elle l'aperut, laissa retomber le voile, et la terreur qu'elle avait eue l'empcha d'y revenir. Si elle et eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son effroi se seraient dissips en mme temps; elle aurait reconnu que la figure tait en cire. Cette histoire, quoique extraordinaire, n'est pas sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude o la superstition monastique a souvent plong le genre humain. Un membre de la maison d'Udolphe avait offens en un point les prrogatives de l'Eglise; on le condamna contempler plusieurs heures par jour l'image en cire d'un cadavre. Cette pnitence, qui devait servir lui rappeler un sort invitable, avait pour but de rprimer dans le marquis d'Udolphe un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqu. Non-seulement il subit sa pnitence, mais dans son testament il exigea de ses hritiers la conservation de la figure. Il mettait ce prix la proprit d'un domaine, et regardait comme trs-utile l'humiliante moralit que cette figure enseignait. Il l'avait fait encadrer dans la muraille de son appartement; mais aucun de ses hritiers n'imita une telle pnitence. En apprenant que la marquise de Villeroi tait la soeur de M. Saint-Aubert, Emilie se sentit trs-diversement affecte. Au milieu de la tristesse que lui causait la mort prmature de cette infortune, elle se vit soulage des conjectures pnibles o l'avait jete la tmraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l'honneur de ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui permettait gure d'imaginer qu'il et manqu la dlicatesse. Elle rpugnait se croire fille d'un autre que de celle qu'elle avait toujours aime, respecte comme sa mre; elle l'aurait cru difficilement; mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite de Dorothe, les assertions de Laurentini, le mystrieux attachement de Saint-Aubert, lui avaient inspir des doutes que sa raison ne pouvait ni dtruire ni confirmer; elle s'en trouvait dlivre, et la conduite de son pre s'expliquait. Son coeur n'tait plus oppress que par le malheur d'une parente aimable, et par la terrible leon que donnait la religieuse mourante. Trop d'indulgence pour ses premires passions avait conduit par degrs la signora Laurentini un crime dont le seul nom dans sa jeunesse l'et srement fait frmir d'horreur; crime dont de longues annes de pnitence n'avaient pu effacer le souvenir ni dcharger sa conscience. CHAPITRE XLIII. Aprs les dernires dcouvertes, Emilie fut traite par le comte et par sa famille comme une allie de la maison de Villeroi, et reue, s'il tait possible, avec encore plus d'amiti. Le comte, inquiet et surpris de ne recevoir aucune rponse de Valancourt, s'applaudissait de sa prudence. Emilie ne partageait point des craintes dont elle ignorait le motif: mais quand il la voyait succomber sous le poids de sa cruelle erreur, il avait besoin de toute sa rsolution pour la priver d'un soulagement momentan, et dissimuler avec elle. Les noces de Blanche s'approchaient, et partageaient son attention et ses soins. On attendait chaque jour M. de Sainte-Foix. Tout le chteau s'occupait des plus brillants prparatifs. Emilie voulait prendre part la gaiet qui l'entourait; mais elle le tentait vainement: proccupe de tout ce qu'elle avait appris, et surtout inquite du sort de Valancourt, elle se reprsentait l'tat o il tait quand il donna Thrse son anneau: elle croyait y reconnatre l'expression du dsespoir; et quand elle considrait o ce dsespoir avait pu le conduire, son coeur saignait de douleur et d'effroi. Les doutes qu'elle formait sur sa sant, sur son existence, l'obligation o elle tait de conserver ces doutes jusqu' son retour la valle, lui paraissait insupportable. Il y avait des moments o rien ne pouvait la contenir. Elle s'chappait brusquement, elle allait chercher le calme dans les profondes solitudes des bois qui bordaient le rivage de la mer. Le battement des vagues cumantes, le sourd murmure des forts, taient analogues l'tat de son me; elle s'asseyait sur une roche, ou sur les ruines de la vieille tour; elle observait vers le soir la dgradation des couleurs sur les nuages; elle voyait se drouler les sombres voiles du crpuscule. La crte blanche des vagues, toujours ramenes au rivage, ne se distinguait plus qu' peine sur la surface obscure des flots. Quelquefois elle rptait les vers que Valancourt avait gravs en ce lieu: puis, trop affecte des chagrins qu'ils lui renouvelaient, elle cherchait se distraire. Un soir qu'avec son luth elle errait au hasard sur ce rivage favori, elle entra dans la tour. Elle monta un escalier tournant, et se trouva dans une chambre moins dgrade que le reste. C'tait de l que souvent elle avait admir la vaste perspective que la mer et la terre lui offraient: le soleil se couchait sur cette partie des Pyrnes qui spare le Languedoc du Roussillon; elle se plaa prs d'une fentre grille: les bois et les vagues au-dessous d'elle gardaient encore les nuances rougetres du soleil couchant. Ayant accord son luth, elle y mla le son de sa voix, et chanta un de ces airs simples et champtres qu'autrefois Valancourt coutait avec transport. Le temps tait si doux, si calme, qu' peine le zphyr du soir ridait la surface de l'onde, ou gonflait lgrement la voile qui recevait encore les derniers rayons de lumire. Les coups mesurs de quelques rames troublaient seuls le repos et le silence. La tendre mlodie du luth achevait de plonger Emilie dans une douce mlancolie: elle rpta ses anciennes romances; et les souvenirs qu'elles rveillaient devenant toujours plus touchants, ses larmes tombrent sur le luth, et elle ne put continuer. Le soleil avait disparu derrire le sommet des montagnes, leurs plus hautes pointes ne recevaient plus sa lumire; Emilie ne quittait point la tour, et s'y livrait ses rveries. Elle entendit marcher, elle tressaillit, et, regardant la grille, elle reconnut en bas M. de Bonnac. Elle retomba dans la rverie, dont cette distraction l'avait tire: aprs quelques moments, elle reprit son luth, et chanta son air favori. Elle entendit encore marcher; elle couta, on montait la tour. L'obscurit lui inspira un peu de crainte; autrement elle n'en et prouv aucune, puisque M. de Bonnac venait de passer. Les pas taient rapides et lgers; la porte s'ouvrit, et le crpuscule mourant droba au premier instant les traits d'une personne qui entrait: mais Emilie pouvait-elle se mprendre au son de la voix? c'tait celle de Valancourt. Emilie, qui jamais ne l'avait entendue sans motion, trouble de surprise et de plaisir la fois, l'eut peine vu ses pieds, qu'elle tomba sur une chaise. Tant de mouvements combattaient dans son coeur, qu' peine elle entendait cette voix, dont les tendres et timides accents cherchaient la ranimer. Valancourt, aux genoux d'Emilie, s'accusait de l'excs d'impatience qui l'avait dcid la surprendre ainsi. Il venait d'arriver, et, ne pouvant attendre que le comte ft de retour, il avait couru aussitt pour le chercher la promenade. En passant prs de la tour, il avait reconnu la voix d'Emilie, et sur-le-champ il tait mont. Elle fut longtemps avant de recouvrer ses sens; quand elle fut revenue, elle repoussa les soins de Valancourt, et lui demanda, avec autant de mcontentement qu'elle pouvait en sentir sa vue, quel tait le sujet de sa visite. --Ah! Emilie, dit Valancourt, cet air, ces paroles, hlas! j'ai peu esprer. Quand vous m'avez priv de votre estime, vous avez donc cess de m'aimer?--Oui, monsieur, reprit Emilie, tchant de donner de l'assurance sa voix; si vous faisiez cas de mon estime, vous ne m'auriez pas donn cette nouvelle occasion de chagrin. La physionomie de Valancourt changea soudain; l'anxit du doute fit place la surprise et au dcouragement. Il resta muet; il dit enfin:--On m'avait donn lieu d'esprer une rception bien diffrente!--Est-il bien vrai, Emilie, que pour jamais j'ai perdu votre affection? dois-je croire que votre estime ne peut jamais m'tre rendue, que votre amour ne peut renatre? Le comte a-t-il mdit cette cruaut, qui me donne une seconde fois la mort? Le ton dont il parlait alarma Emilie autant que son discours l'tonna. Tremblante d'impatience, elle demanda qu'il voult bien s'expliquer. --Et pourquoi cette explication? rpondit Valancourt. Ignorez-vous combien ma conduite a t calomnie? ignorez-vous que les actions dont vous m'avez cru coupable... et comment avez-vous pu, Emilie! me dgrader ce point dans votre opinion?... que ces actions je les mprise, je les abhorre autant que vous? Ignorez-vous que le comte a dcouvert les faussets qui me privaient de l'unique bien qui me soit cher au monde? qu'il m'a lui-mme invit venir prs de vous me justifier? L'ignorez-vous, et suis-je encore le jouet d'une fausse esprance? Le silence d'Emilie semblait confirmer cette crainte; Valancourt, dans l'obscurit, ne pouvait distinguer la surprise et la joie qui la rendaient comme immobile. Incapable de parler, un soupir de son coeur parut la soulager, et elle dit la fin: Valancourt! J'ignorais ce que vous venez de me dire. L'motion que j'prouve en est la preuve. Je ne pouvais plus vous estimer; mais je n'avais pu encore russir vous oublier.--Quelle ide, reprit Valancourt en s'appuyant contre la fentre, quelle persuasion ce moment m'apporte! Je vous suis cher! je vous suis cher encore, mon Emilie!--Faut-il donc que je vous le dise? rpliqua Emilie. Cela est-il ncessaire? Voil mon premier moment de joie depuis votre dpart, et il me ddommage de tout ce que j'ai souffert. Valancourt soupirait, et ne pouvait rpondre; il couvrait ses mains de baisers: les larmes qui les inondaient parlaient un bien tendre langage, et les mots eussent eu moins d'expression. [Illustration: La Rconciliation.] Emilie, un peu remise, proposa de retourner au chteau. Alors, et pour la premire fois, elle se souvint que le comte avait invit Valancourt se justifier auprs d'elle, et qu'il ne s'tait fait aucune explication. Mais, cette seule ide, tout son coeur rejeta la possibilit que Valancourt et t coupable. Ses regards, sa voix, ses manires taient le gage de sa noble et constante sincrit. Emilie se livra sans rserve aux motions d'une joie que jamais elle n'avait sentie. Ni Emilie ni Valancourt ne surent comment ils taient retourns au chteau: si un pouvoir magique les y et transports, peut-tre ils en eussent mieux remarqu le mouvement; ils taient dans le vestibule avant de songer s'il existait quelque autre personne dans le monde. Le comte vint au-devant d'eux; et, avec toute la franchise et la bienveillance de son caractre, il accueillit Valancourt, et le pria de lui pardonner son injustice. La comtesse et la jeune Blanche accueillirent Valancourt avec politesse et amiti. Blanche tait si heureuse du bonheur d'Emilie, qu'elle oublia pour un moment l'absence de M. de Sainte-Foix; on l'attendait ce jour mme, et la gnreuse sensibilit de Blanche fut bientt rcompense par l'arrive de son amant. Il tait guri des blessures qu'il avait reues dans la prilleuse aventure des montagnes, le rcit qu'on en fit augmenta le sentiment des jouissances prsentes; on se flicita de nouveau, et ce charmant souper offrit sur tous les visages l'expression d'une joie gale. Chacun cependant gardait son caractre et gotait diversement son bonheur. Blanche tait franche et gaie, Emilie tendre et plaintive, Valancourt exalt, tendre et gai tour tour; Sainte-Foix tait joyeux; et le comte, ce spectacle, exprimait autant de complaisance que de bont. CHAPITRE XLIV. Les mariages de Blanche et d'Emilie Saint-Aubert furent clbrs le mme jour au chteau de Blangy, avec toute la magnificence du temps. Les ftes furent splendides: on avait tendu la grande salle d'une tapisserie neuve, qui reprsentait Charlemagne et ses douze pairs; on voyait les fiers Sarrasins qui s'avanaient la bataille; on voyait tous les enchantements et le pouvoir magique de Merlin. Les somptueuses bannires des Villeroi, ensevelies longtemps dans la poussire, furent de nouveau dployes, et flottrent sur les pointes gothiques des fentres colories. La musique rsonnait de toute part, et les chos de la galerie en retentissaient. Annette regardait cette salle, dont les arcades et les fentres taient illumines et dcores de lustres en festons; elle considrait la magnificence des parures, les riches livres des serviteurs, les meubles de velours enrichis d'or; elle coutait les chants de plaisir qui branlaient la vote; elle se croyait dans un palais de fes; elle assurait que, dans les plus beaux contes, elle n'avait rien vu de si charmant, et que les lutins eux-mmes ne faisaient rien de plus beau dans leurs brillantes assembles. La vieille Dorothe soupirait, et disait que l'aspect du chteau lui rappelait encore sa jeunesse. Aprs avoir orn quelques-unes des ftes du chteau, Emilie et Valancourt prirent cong de leurs tendres amis, et retournrent la valle. La bonne, la fidle Thrse les reut avec une joie sincre. Les ombrages de ce lieu chri semblrent, leur arrive, leur offrir obligeamment les plus tendres souvenirs. En parcourant ces lieux si longtemps habits par M. et madame Saint-Aubert, Emilie montrait avec tendresse les endroits o ils aimaient reposer, et son bonheur lui semblait plus doux, en pensant que tous deux ils l'auraient embelli d'un sourire. Valancourt la mena au platane, o, pour la premire fois, il avait os lui parler de son amour. Le souvenir des chagrins qu'ensuite il avait endurs, des malheurs, des dangers qui avaient suivi cette rencontre, augmenta le sentiment de leur flicit actuelle. Sous cet ombrage sacr, et vou pour jamais la mmoire de Saint-Aubert, ils jurrent l'un et l'autre de chercher s'en rendre dignes, en imitant sa douce bienveillance; en se rappelant que toute espce de supriorit impose des devoirs celui qui en jouit; en offrant leurs semblables, outre les consolations et les bienfaits que la prosprit doit tous les jours l'infortune, l'exemple d'une vie passe dans la reconnaissance envers Dieu, et la constante occupation d'tre utile l'humanit. Aussitt aprs leur retour, le frre de Valancourt vint le fliciter de son mariage, et rendre hommage Emilie. Il fut si content d'elle, si heureux de la riante et heureuse perspective que ce mariage offrait Valancourt, que sur-le-champ il lui remit une partie de son bien; et, comme il n'avait point d'enfant, il lui assura la totalit de sa succession. Les biens de Toulouse furent vendus. Emilie racheta de M. Quesnel l'ancien domaine de son pre; elle dota Annette, et l'tablit Epourville avec Ludovico. Valancourt et elle-mme prfraient toute autre demeure les ombres chries de la valle; ils y fixrent leur rsidence; mais chaque anne, par respect pour M. Saint-Aubert, ils allrent passer quelques mois dans l'habitation o il avait t lev. Emilie pria Valancourt de trouver bon qu'elle remt M. de Bonnac le legs qu'elle avait reu de la signora Laurentini. Valancourt, quand elle fit cette demande, sentit tout ce qu'elle avait pour lui d'obligeant. Le chteau d'Udolphe revenait aussi l'pouse de M. de Bonnac, la plus proche parente de cette maison; et cette famille, longtemps malheureuse, gota de nouveau l'abondance et la paix. Oh! combien il serait doux de parler longtemps du bonheur de Valancourt et d'Emilie! de dire avec quelle joie, aprs avoir souffert l'oppression des mchants et le mpris des faibles, ils furent enfin rendus l'un l'autre; avec quel plaisir ils retrouvrent les paysages chris de leur patrie! combien il serait doux de raconter comment, rentrs dans la route qui conduit le plus srement au bonheur, tendant sans cesse la perfection de leur intelligence, ils jouirent des douceurs d'une socit claire, des plaisirs d'une bienfaisance active, et comment les bosquets de la valle redevinrent le sjour de la sagesse et le temple de la flicit domestique! Puisse-t-il du moins avoir t utile de dmontrer que le vice peut quelquefois affliger la vertu; mais que son pouvoir est passager, et son chtiment certain! tandis que la vertu froisse par l'injustice, mais appuye sur la patience, triomphe enfin de l'infortune! Et si la faible main qui a trac cette histoire a pu, par ses tableaux, soulager un moment la tristesse de l'afflige, par sa morale consolante; si elle a pu lui apprendre en supporter le fardeau, ses humbles efforts n'auront pas t vains, et l'auteur aura reu sa rcompense. FIN DES MYSTRES D'UDOLPHE. Imprimerie L. Toinon et Cie, Saint-Germain. End of the Project Gutenberg EBook of Les mystres d'Udolphe, by Ann Radcliffe License: Share Alike