Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) Note de transcription: L'orthographe d'origine a t conserve. Quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. La liste de ces corrections est donne la fin du texte. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures. Une typographie gothique pour certains titres est reprsente par +Titre+. Les titres en gras sont reprsents par =Titre=. CODE GALANT, OU ART DE CONTER FLEURETTE. DU MME AUTEUR. Code civil. Code picurien. Code conjugal. Code de la toilette. Code des honntes gens. Histoire populaire de Napolon, 10 vol. ---- de la Rvolution franaise, 8 vol. ---- de la Garde Nationale, 1 v. in-8. Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12. Une Blonde, 1 vol. in-8. Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8. SOUS PRESSE. Histoire pittoresque, anecdotique et biographique de la Police de Paris, 1 vol. in-8. Procs historiques, 2 vol. in-8. PARIS.--Imprimerie de GREGOIRE et Compagnie, rue du Croissant, n. 16. [Gravure par Alfred Johannot] CODE GALANT, OU ART DE CONTER FLEURETTE. PAR HORACE RAISSON, AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC. Nouvelle dition. Dans cette courte vie, tout est compte et mcompte. CHARRON. _De la Sagesse._ [Vignette] PARIS. OLLIVIER, DITEUR, QUAI DES AUGUSTINS, N. 37. DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL. 1837. PROLGOMNES. Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit aimer; et du hasard d'un premier amour dpend trop souvent la somme de bonheur de la vie entire. Ce serait un livre prcieux que celui o seraient enseignes toutes les dlicates thories de l'amour, o l'art de plaire se trouverait rduit en principes: la jeunesse, l'inexprience, y puiseraient de prcieuses leons; malheureusement un tel ouvrage est impossible. Un livre ne saurait donner qu'une ide bien pauvre de l'amour, de cet amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour--tour heureuses ou dsesprantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans une srie d'ides o se rattache le malheur ou la flicit. Comment pouvoir rendre sensibles la simplicit de geste et de caractre, le regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout ce qui n'est pas la personne aime? Aussi, que de romans, que d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies sur l'amour! Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires graves de la vie, et contre un fou qui se brle la cervelle Montmorency, on compte vingt tourdis qui se ruinent dans les coulisses de l'Opra; notre temps est plutt celui de la galanterie que celui de l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en fliciter ou l'en plaindre. _Le Code Galant_ que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte un livre de circonstance, et ce titre du moins nous esprons pour lui, de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant son contenu, nous avouons en toute humilit n'en tre en quelque sorte que le compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'crit beaucoup plus avec la mmoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqu y rassembler surtout ce qui se rattache _ l'art de conter fleurette_, les ides vives, les aperus ingnieux, les observations dlicates, pars dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi runis, forment en quelque sorte un corps complet de doctrine, d'o l'on peut, son gr, dduire de faciles et prcieux enseignemens. Dans quelques parties de ce _Code_ nous avons eu aborder de dlicates matires: nous nous sommes appliqu les traiter avec beaucoup de mnagemens, nous avons mme parfois mieux aim passer ct de la difficult que de heurter de front les ides enracines de l'usage reu; aussi esprons-nous que la pruderie nous saura gr de notre retenue. Quant aux lecteurs dont les ides sympathisent avec les ntres, nous sommes assur d'avance d'tre compris par eux. Peut-tre nous reprochera-t-on, comme on a dj fait pour quelques bagatelles publies antcdemment[1], la futilit de ce petit livre: mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un _style mle_, et n'est-il permis d'crire que sur des sujets _collets-monts_? Il y a cent faons de rformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent pas toutes aux pensers graves. On parle, tout propos, du _positif_ de la gnration nouvelle et de la tendance srieuse des esprits de la _jeune France_. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas tombs encore l'tat caduc, aiment toujours la libert, le plaisir, peut-tre un peu mme la licence; mais leur gat, bien qu'elle ne se pince pas les lvres, est tout autant dans les moeurs constitutionnelles que le _srieux_ de nos philosophes frais moulus du collge. [1] Code gourmand, Code civil, etc. Il nous reste, en lanant ce livret dans le monde, faire des voeux pour sa fortune et le recommander surtout l'indulgence du lecteur. Nous eussions d sans doute le faire meilleur et plus hardi: nous n'osons dire ce qui nous en a empch. S'il ennuie, l'excuse ne serait pas admise; s'il fait passer gament une heure, il est pardonn. H. R. En commenant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude ne pas consacrer quelques pages raconter l'histoire touchante de la gentille enfant dont le nom a fourni -la-fois le titre et le sujet. L'origine et l'tymologie du vieux dicton _conter fleurette_ sont d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacres chaque jour par la docte Acadmie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit la peinture nave des premires amours de ce roi dont le nom seul rveille dj des souvenirs de noblesse et de galanterie. Henri IV avait peine quinze ans lorsque Charles IX vint Nrac pour visiter la cour de Navarre[2]. Le court sjour du roi fut marqu par des jeux et des ftes o le jeune Henri se fit surtout remarquer par son lgance, son ardeur et sa dextrit. [2] En 1566. Charles aimait tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas mme le duc de Guise, qui excellait cet exercice, n'eut la maladresse de se montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlve avec sa flche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu veulent qu'un second but soit immdiatement plac et que le vainqueur le tire le premier: Henri s'apprte donc tirer sa seconde flche; mais Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acre contre la poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite l'abri derrire le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on loignt de sa personne ce dangereux petit-cousin. La paix se fit: le tir de l'arc recommena le lendemain, mais Charles trouva un prtexte pour n'y point paratre. Cette fois, le duc de Guise enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrire, il s'en saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en dfaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succde, lance sa flche au milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre la jolie villageoise, sans la dtacher de la flche qui lui sert de tige. Un trouble naf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune fille. Henri sent s'arrter le battement de son coeur, un doux regard s'change rapidement entre eux. Henri, en retournant au chteau, apprend que cette aimable enfant s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son pre, jardinier du chteau, un petit pavillon qui se trouve l'extrmit du btiment des curies[3]. [3] Ce pavillon existe encore; il sert renfermer des instrumens aratoires. Ds le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri; il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de la Garenne, o il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aid par le pre de Fleurette et qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prtexte de la voir. Si, comme madame de Genlis, j'crivais un roman historique, j'aurais beau jeu arranger une srie d'insignifians dtails; mais je raconte une anecdote, et, pour tablir l'tymologie de mon vieux dicton, il suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant sur lesquelles elle repose. Depuis prs d'un mois, le sensible _Henriot en contait Fleurette_; tous deux s'aimaient perdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se voulaient: ils l'apprirent un soir la fontaine. Fleurette s'y tait rendue un peu tard; l'air tait pur; le murmure de la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la feuille, et la lune clairait de son jour touchant cette retraite o la nature est dj la volupt. Que se passa-t-il dans cette soire la fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la bergerette de quatorze! plus est ais de l'imaginer que de le dire; toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le bras du prince de Barn et que celui-ci portait allgrement la cruche sur sa tte. Ils se sparrent l'entre du parc; l'un retourna gament au chteau, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste rduit. Le pre de Fleurette ne s'aperut pas que sa fille, depuis ce jour, allait plus tard la fontaine; mais le prcepteur du prince, le vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal lve avait toujours un prtexte pour s'chapper durant la soire, et que, par le plus beau temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouille au retour. Une fois sa prudence veille, il suivit de loin le jeune prince; et, sans tre vu, arriva assez tt et assez prs pour s'apercevoir qu'il tait venu trop tard. Convaincu de cette vrit que la fuite est le seul remde l'amour, il annona au prince que le lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de l, se rendre l'_entrevue de Baonne_[4]. [4] O fut rsolu le massacre des protestans. L'instinct de la gloire, peut-tre aussi celui de l'inconstance, parlaient dj au coeur de Henri; cette ncessit d'une premire sparation, qu'il courut en larmes annoncer Fleurette, trouvait son insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le dsespoir de la nave et sensible Fleurette: dans les derniers instans d'un bonheur prs de lui chapper, elle pressentait tous les maux de l'avenir. Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, touffe par ses pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu' mourir! Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour ternel que Fleurette seule devait acquitter. Voyez-vous cette fontaine de la Garenne, disait-elle au moment o la cloche du chteau rappelait le prince pour le signal du dpart: absent, prsent, vous me trouverez l!....... toujours l!.......[5] [5] Notice sur Nrac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont. Les quinze mois qui s'coulrent jusqu'au retour d'Henri au chteau d'Agen, avaient dvelopp dans l'ame du jeune prince des vertus incompatibles avec l'innocence des premires amours, et les filles d'honneur de Catherine de Mdicis s'taient charges du soin d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle, plus afflige que surprise d'un changement dont sa raison prcoce l'avait ds long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prvu, et ne songea qu' s'y soustraire. Plusieurs fois elle avait vu le prince de Barn se promener dans les bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu rsister au dsir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pleur, rveilla dans le coeur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois du moins la fontaine de la Garenne. J'y serai huit heures, rpondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'loigna plein d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que Fleurette d'un regard avait ranime dans son sein, l'heure qui devait la lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du chteau, il traverse le taillis du parc et arrive la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas. Il attend quelques minutes: le plus lger bruissement des feuilles fait tressaillir son coeur; il va, vient, s'arrte..... Mais il aperoit prs de la fontaine une petite baguette fiche sur l'endroit mme o tant de fois il s'est assis prs de Fleurette. C'est une flche: il la reconnat: la rose fane y tient encore; un papier est attach la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est teint. Palpitant, troubl, il vole au chteau, ouvre le fatal billet... le voici: Je vous ai dit que vous me trouveriez la fontaine: j'y suis. Peut-tre tes-vous pass bien prs de moi. Retournez-y, cherchez mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu! pardonnez-moi!... Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de flambeaux courent sur ses pas la Garenne..... Le corps de l'adorable enfant fut retir du fond du bassin o s'panchent les eaux de la fontaine, et dpos entre les deux arbres que l'on y voit encore. Des regrets dchirans, une douleur poignante, furent du moins la punition de Henri. Fleurette fut, de toutes les matresses du _Barnais_, la seule qui l'ait aim sincrement, la seule qui lui resta fidle. Mais la pauvre petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs, ne donna la France ni btards, ni lgitims; aussi l'histoire ne fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul diteur ne s'avise d'annoncer pompeusement ses Mmoires. Par une heureuse compensation toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est charge de perptuer la gracieuse mmoire de la jolie et tendre enfant, qui l'on ne saurait se dfendre de donner un doux souvenir, chaque fois que l'on tente de _conter fleurette_. +Code Galant.+ TITRE PREMIER. +Avant.+ =CHAPITRE PREMIER.= +De l'Amour.+ ARTICLE PREMIER. L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs, l'admiration et l'esprance[6]. [6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, moins qu'elle ne fasse des avances? ART. 2. Il est difficile de dfinir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans l'ame, c'est une passion de rgner; dans l'esprit, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cache et dlicate de possder ce que l'on aime, aprs beaucoup de mystres. (La Rochefoucauld.) ART. 3. L'amour est comme la fivre, il nat et s'teint sans que la volont y ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualits de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux. ART. 4. Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules, l'extrme timidit, par exemple, et mme la mauvaise honte. ART. 5. L'amant est bien prs d'tre heureux qui commence douter du bonheur qu'il se promettait et devient svre sur les motifs d'esprer qu'il a cru voir. ART. 6. Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir de ce que l'on a perdu parat toujours au-dessus de ce qu'on peut attendre de l'avenir. ART. 7. Le moment le plus dchirant de l'amour est celui o il s'aperoit qu'il s'est mpris et qu'il lui faut, de ses propres mains, dtruire la belle chimre de bonheur qu'il s'tait btie grand'peine. ART. 8. L'amour est de tous les ges: Horace Walpole inspira la passion la plus vive madame du Deffand, septuagnaire, et les belles personnes de la cour du vieux roi Louis XIV taient prises de cette ombre. ART. 9. Avant la naissance de l'amour, la beaut est ncessaire comme enseigne; elle prdispose cette passion par les louanges que l'on entend donner celle que l'on aimera. Une admiration trs vive rend la plus petite esprance dcisive. ART. 10. L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections, mme celles des genres les plus opposs. Voil la raison morale pour laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les dsirs doivent s'accommoder aux froides ralits; dans celle-ci, ce sont les ralits qui s'empressent de se modeler sur les dsirs. ART. 11. Du moment qu'il aime, l'homme, mme le plus sage, ne voit plus aucun objet sous son jour vrai. Il s'exagre en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aim. La crainte, l'espoir, donnent pour lui de la ralit aux fictions de son esprit; il perd enfin le sentiment de la probabilit. ART. 12. Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent _un manque de dlicatesse_. Ce mot, invent par l'orgueil, n'est pas trs clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable ce que les rois appellent lse-majest, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans s'en douter. [Cul-de-lampe] =CHAPITRE II.= +De l'Attachement.+ ARTICLE PREMIER. L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amiti. ART. 2. Un rapport d'humeur, de caractre, de position, l'insouciance, le hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie. ART. 3. Dans l'attachement il faut plus d'abngation que dans l'amour, car on y est priv des douces compensations de l'amour-propre. ART. 4. Un attachement sincre prend ncessairement sa source dans un vrai mrite et s'appuie sur quelque vertu. On blme dans le monde de semblables liaisons, et pourtant il y a mille parier contre un que la femme qui fait natre un durable attachement est plus estimable que celle qui inspire un violent amour. ART. 5. Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le rsultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du dsoeuvrement: c'est en quelque sorte un besoin de socit passive. Cette situation se peint trs bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la femme la plus clbre de France par son gnie brillant et ses ouvrages admirables, prit pour matresse une belle sotte: Cela repose! disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement. =CHAPITRE III.= +Du Got.+ ARTICLE PREMIER. Le got est l'amour ce qu'une estampe est un tableau: copie exacte, moins la couleur. ART. 2. L'homme d'esprit prvoit d'avance toutes les phases d'une liaison de got; comme il y apporte plus de dlicatesse que de passion, il s'y montre constamment aimable. ART. 3. Les moralistes rprouvent l'amour-got: ils ont tort. A quelque genre d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, ds qu'il y a exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit tre pur. ART. 4. Quelquefois le got se change en amour durable. Il est alors plein de charmes, car il est bas sur l'exprience, l'habitude et la certitude de ne pouvoir trouver mieux. ART. 5. Le mal, c'est que dans l'amour-got on tient plus de compte de la manire dont les autres voient la personne qui on s'attache que de la manire dont on la voit soi-mme. ART. 6. La grace de la nouveaut est l'amour-got ce que la fleur est sur les fruits: elle y rpand un lustre qui s'efface aisment et qui ne revient jamais. ART. 7. Aussi une liaison de got ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des deux parties seulement vient natre l'amour-passion. =CHAPITRE IV.= +Du Caprice.+ ARTICLE PREMIER. Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas. ART. 2. Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les dlicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: l, s'ils ne trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir. ART. 3. On confond trop communment le caprice avec l'inconstance; rien de plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du coeur, l'autre un calcul de l'esprit. ART. 4. Le caprice est assurment la source de mille petites flicits: il butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai. Malheureusement son rgne est court, et s'il laisse quelques souvenirs, il laisse encore plus de regrets. ART. 5. Le caprice, dit La Bruyre, est dans les femmes tout proche de la beaut pour tre son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en guriraient pas sans ce remde. TITRE DEUXIME. +Pendant.+ =CHAPITRE PREMIER.= +Des Regards.+ ARTICLE PREMIER. Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils supplent la parole, et parfois mme ont sur elle l'avantage d'une expression plus fine et plus vive. ART. 2. Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'oeil a si bien exprim; car le regard peut s'interprter, non se traduire. ART. 3. L'oeil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprte du coeur; et, bien qu'une coquette fasse dire peu prs ce qu'elle veut ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du vritable amour quelque chose qu'elle ne saurait feindre. ART. 4. Le regard, pour tre expressif, doit tre, avant tout, naturel. L'affectation est l, comme partout, le plus dangereux cueil; et ces amans transis qui croient se rendre fort sduisans en jetant en coulisse des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule o ils espraient trouver la passion. =CHAPITRE II.= +Des Lettres.+ ARTICLE PREMIER. C'est un si rare et si prcieux talent que celui de bien crire une lettre d'amour, qu' peine trouve-t-on dix parfaits modles en ce genre dans notre langue, si fconde en crits. ART. 2. Heureux celui dont on reoit les lettres! elles sont le plus puissant parmi les moyens de plaire. Une pense, un sentiment qui dans une conversation eussent faiblement frapp l'imagination, s'y gravent au moyen d'une lettre. ART. 3. Les regards sont les premiers billets doux des amans. (Ninon.) Il faut que ceux qui succdent aient autant de vivacit, d'expression et de mystre. ART. 4. Une lettre que l'amour a rellement dicte, une lettre d'un amant vraiment passionn, sera lche, diffuse, toute en langueur, en dsordre, en rptitions. Son coeur, plein d'un sentiment qui dborde, redit toujours la mme chose et n'a jamais achev de dire, comme une source vive qui coule toujours et ne s'puise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire rien, et l'on n'est frapp de rien; cependant on se sent l'ame attendrie, on se sent mu sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vrit nous touche; et c'est ainsi que le coeur sait parler au coeur. (J.-J. Rousseau.) ART. 5. Ces prceptes de l'auteur d'Hlose ne peuvent-ils pas se rsumer ainsi: Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit tre, il faut la commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que l'on a dit. =CHAPITRE III.= +Des Rendez-vous.+ ARTICLE PREMIER. Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est l surtout qu'il faut tre matre de soi pour paratre naturel. C'est le triomphe de l'amour-got et le dsespoir de l'amour-passion. L'un, brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre, dmoralis, interdit, reste court. ART. 2. Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment pris! Ds l'abord, l'ide de la fin de la visite est trop prsente pour qu'il puisse trouver de l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'couter, souvent il dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules discours, et s'il vient couper court, l'effort qu'il fait pour reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se perd l par son excs. ART. 3. Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination tait berce par les plus charmans dialogues; on imaginait les transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprt d'loquence et d'audace disparat sous l'impression d'un regard. ART. 4. Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait natre, attendre des rponses, ou plutt les deviner, voil la tactique la plus simple et la plus sre des rendez-vous. ART. 5. L'art de la femme est prodigieux pour donner le change un amant. C'est lui d'tre toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre surtout cette coquetterie qui de l'amour oppose de l'indiffrence, de la froideur, jusqu' de la colre. Une fois certain d'tre aim, interprtez mme l'ironie tout au rebours: vous djouerez ainsi la conscience, la prudence, et peut-tre la coquetterie. ART. 6. Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours et de caractres. L, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul, la passion et l'esprit. [Cul-de-lampe] =CHAPITRE IV.= +Promesses et Sermens.+ ARTICLE PREMIER. Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer sa matresse qu'on ne soit assur de le tenir. Les tolrans rpondent que promettre et tenir sont deux, et que l'on doit toujours promettre, quitte tenir si l'on peut. ART. 2. Ainsi, entre gens de coeur, les protestations, les sermens, _ jamais_, _pour la vie_, doivent aller, venir, s'changer comme les boulets sur un champ de bataille. ART. 3. Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succs; mais enfin, prs des curieuses, des incrdules, des gourmandes, il est de bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que l'hyperbole est une innocente figure de rhtorique. ART. 4. Auprs d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est parvenu ce point de probit et d'aplomb de n'oser pas promettre de fidlit, et d'en exiger. ART. 5. Autrefois on jurait de mettre fin ses jours, on jurait de fuir, de se venger, et tous ces beaux sermens ont flchi plus d'une cruelle. Cette tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler, d'offrir ses voeux une ennemie de la ddaigneuse, et quelquefois on obtient par la pique le prix refus l'amour. [Cul-de-lampe] =CHAPITRE V.= +L'Accord parfait.+ ARTICLE PREMIER. Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas ridicule si l'on s'avisait de rpondre: Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, aprs trois mots latins dits par un prtre, que de cder en dpit de soi un homme qu'on adore depuis deux ans[7]? [7] Je viens de voir cette aprs-midi une crmonie de famille, comme on dit, c'est--dire des hommes rputs honntes, une socit respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l'avantage de devenir l'pouse de M. B., vieillard malsain, repoussant, malhonnte, imbcile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisime fois aujourd'hui, en signant le contrat. Si quelque chose caractrise un sicle infme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la perspective, la cruaut prude avec laquelle la mme socit versera le ridicule pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme amoureuse. CHAMPFORT, 4. 155. ART. 2. Le naturel, l'intimit sincre, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit admettre la possibilit d'un rival favoris. ART. 3. L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que l'harmonie d'ides, d'affections, de rsolution sur laquelle il repose ne peut tre trouble ni par la crainte ni par le regret. Il semble que ce soit l seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend ncessaire[8]. [8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre pays ait t afflig depuis vingt ans. La seule manire d'assurer la fidlit des femmes c'est de donner la libert aux jeunes filles et le divorce aux gens maris. Nos lois abolissent les voeux perptuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le mariage sans divorce? Les prtres nous disent: Il ne faut pas de divorce, parce que le mariage est un _mystre_; et quel mystre! l'emblme de l'union de Jsus-Christ avec son glise, _Tu es Petrus et super hanc petram dificabo ecclesiam meam_. Mais que devenait ce mystre si l'_glise_ se ft trouve un nom du genre masculin. D'ailleurs ces mmes prtres qui ne veulent pas tolrer le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une trentaine d'annes, pour en faire l'apologie! et ceux qui se montrent si hostilement soumis Rome ignorent-ils que Rome est la ville d'Europe o chaque anne il se fasse le plus de divorces? Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi bonne autorit que le _Tu es Petrus_, s'exprime ainsi dans son Trait du Divorce: Le mariage n'a pas t institu pour la seule procration de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractres ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste enchan; car si le mariage prvient des dsordres, c'est seulement lorsque l'affection est rciproque. Il en est tout autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug. ART. 4. Anthisthnes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire sa mode ce qu'il trouve tre opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu. TITRE TROISIME. +Aprs.+ =CHAPITRE PREMIER.= +De la Jalousie.+ ARTICLE PREMIER. C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tte le plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'esprance que les conseils que nous donnons froid seront utiles quelque pauvre jaloux priv du loisir ou de la facult de penser lui-mme aux moyens de s'en gurir. ART. 2. La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle qui le plus de choses servent d'aliment et moins de choses de remde. (Montaigne.) ART. 3. Dans l'amour on embellit sa matresse de toutes les perfections; chaque pas de l'imagination est pay par un moment de dlire. A l'instant o nat la jalousie, la mme habitude de l'ame reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez votre idole vous blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle. ART. 4. Quel remde cela? peut-tre d'observer le bonheur de son rival, de le voir s'endormir philosophiquement dans le mme salon o se trouve cette femme dont la vue seule arrte le battement de votre coeur. ART. 5. Ce qui rend la douleur de la jalousie si aigu, c'est que la vanit ne peut aider la supporter. ART. 6. Trs souvent le meilleur parti prendre est d'attendre sans sourciller que le rival, s'il vous est infrieur en mrite, se perde lui-mme auprs de l'objet aim. A moins d'une grande et premire passion, une femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun. ART. 7. Pour qu'une telle tactique russisse, il faut surtout cacher son amour son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le prfre, et il vous devrait l'amour qu'il prendrait pour elle. ART. 8. Dans le cas o la jalousie nat aprs l'intimit, il faut user de l'indiffrence apparente et de l'inconstance relle, car beaucoup de femmes offenses par un amant qu'elles aiment encore s'attachent l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu alors devient ralit. ART. 9. On ne saurait dfinir les effets de la jalousie d'un homme sur le coeur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dgot, qui peut se changer en haine si le jalous est plus aimable que le jaloux. ART. 10. On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait tre jalouse, disait madame de Coulanges. ART. 11. La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fiert comme une manire nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est aim, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet orgueil fminin, si difficile mnager et reconnatre. ART. 12. Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir aprs son amant: ce doit donc tre pour les femmes un mal encore plus affreux que pour les hommes; il doit y avoir un mlange de rage impuissante et de mpris de soi-mme. ART. 13. La Rochefoucauld dit: On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'tre capable d'en avoir. ART. 14. Donner des conseils aux femmes pour les dgoter de la jalousie, ce serait temps perdu: leur essence est si confite en soupons, en vanit, en curiosit, que de les gurir par voie lgitime il ne faut pas l'esprer. (Montaigne.) ART. 15. Quant la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne saurions quels remdes lui opposer. Un malencontreux poux cependant peut s'amuser chercher du soulagement en lisant _Othello_. Il y apprendra douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec dlices qu'il arrtera les yeux sur ces paroles. Trifles light as air Seem to the jealous, confirmations strong As proofs from holy writ. OTHELLO, Acte 3[9]. [9] Des bagatelles lgres comme l'air semblent un jaloux des preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint Evangile. =CHAPITRE II.= +Brouille.+ ARTICLE PREMIER. La brouille est un peron qui avive et stimule l'amour. ART. 2. Elle se divise en une infinit de nuances, et rien ne se ressemble moins que la brouille de jalousie et celle de vivacit, d'intrt, de pique, de dsoeuvrement, de calcul, d'incompatibilit. ART. 3. La brouille vient presque toujours du ct de la femme. Elle se fche d'abord contre elle-mme, ou parce que l'habitude commence produire l'ennui, ou parce qu'elle est trop sre de vous. Au lieu de rendre brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son imagination, d'inquiter son coeur, d'y faire natre les soupons et tous les petits doutes de l'amour heureux. ART. 4. Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas il est en gnral plus grave, le raccommodement est toujours facile: la diffrence de l'infidlit dans les deux sexes est si relle qu'une femme passionne peut pardonner une infidlit et tre encore heureuse, ce qui est impossible un homme. ART. 5. Pour la brouille d'amour-propre, le remde est assez difficile, car alors la vanit de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui prfrer quelqu'un; et la crainte d'tre pris pour dupe met toutes les passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux. ART. 6. La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce sont les plus heureux, aprs ceux que l'amour a forms. Un mari s'assure pour de longues annes la fidlit de sa femme en lui donnant une rivale ds le premier mois du mariage. ART. 7. La diffrence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis que l'autre veut que le rival vive et soit tmoin de son triomphe. ART. 8. En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de paratre imptueux, vhment. On excuse mme des injures lorsqu'elles semblent dictes par un sentiment passionn; mais le ton calme, dans une brouille, donnerait croire que vous pensez tout ce que vous dites, vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait impossible. =CHAPITRE III.= +Du Raccommodement.+ ARTICLE PREMIER. On pardonne, tant que l'on aime. (La Rochefoucauld.) ART. 2. C'est une dlicieuse chose que le raccommodement: il rend la fracheur et l'attrait de la nouveaut, non seulement aux ides et aux sensations, mais encore aux ralits. ART. 3. Aussi l'amour querelles est-il le plus durable des amours[10]. [10] Voir Duclos. Anecdotes relatives la duchesse de Berry. ART. 4. C'est surtout lorsque l'on s'est brouill, spar, quitt _pour la vie_, qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de voir trop tt le dnoment. ART. 5. Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il faut que la femme ait prpar les voies ds le moment de la brouille. Ainsi une femme ne doit jamais dire _oui_ l'amant qu'elle a tromp.[11] [11] On connat l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise en flagrant dlit par son amant, lui nia hardiment le fait; et comme celui-ci se rcriait: Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis. =CHAPITRE IV.= +De la Sparation.+ ARTICLE PREMIER. Se rconcilier avec une matresse adore qui vous a fait une infidlit, c'est trop prsumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes, c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie; mais, rconcili, on n'aurait pas un jour de calme ni de plaisir; il ne faut pas penser ne se voir que comme amis: la sparation est le seul recours d'un coeur trahi. ART. 2. Une fois qu'on est bien convenu avec soi-mme de la ncessit de la sparation, c'est une lchet d'en diffrer le moment. ART. 3. Ce qui distingue la sparation de la brouille, ce qui la rend durable, c'est la ncessit o l'on est d'oublier l'objet aim et la facilit avec laquelle on se rsout former un autre attachement. ART. 4. On vante tort et travers les charmes du premier amour; l'homme cependant qui a t tromp une fois, et qui trouve dans une nouvelle liaison tout le charme, toute l'idalit qu'il n'avait pas rencontrs, qu'il n'osait mme plus esprer, cet homme nous semble bien plus heureux et bien plus fait pour donner le bonheur. +Applications.+ LA DCLARATION. La charmante vignette de M. Alfred Johannot place au frontispice de ce volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et l'effet de la dclaration. L'artiste a reproduit, avec cette lgance spirituelle qui caractrise ses moindres ouvrages, le timide embarras de la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes dlicates l'aveu d'un amour vrai; qu'il attend un regard o son sort soit crit. Elle, tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte incertaine entre l'esprance et la crainte; le sentiment qui l'agite semble mlang de plaisir, de peine et d'anxit. Une dclaration peut tre lgante, passionne, spirituelle: elle doit avant tout tre vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action de l'homme profondment pris un caractre et un attrait que tout l'art du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble doue d'une rectitude de jugement, d'une dlicatesse de tact qui ne lui permettent pas de se mprendre entre l'expression d'un amour vrai et la feinte d'une grande passion. Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprvus, une invincible timidit, s'opposent ce que l'on puisse dclarer son amour celle qui en est l'objet, et l'on a recours une lettre pour lui peindre l'tat de son coeur. Une lettre, en effet, crite avec sentiment, avec adresse, avec ame, exerce une telle puissance sur un coeur de femme que souvent elle parvient flchir une longue rigueur, triompher de cruelles prventions. Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme capricieuse et lgre. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant l'ont baigne, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes touchantes, l'esprance a rpandu son gracieux coloris sur le style, et le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au coeur: un changement soudain s'oprera en elle, et la lgre feuille azure versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque sorte imprgne. Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend l'office d'un habile avocat, et, chaque instant du jour, plaide loquemment votre cause. Nous ne tenterons pas ici de tracer les rgles de ce genre de lettres: dictes par le coeur, elles semblent toujours loquentes; imites par l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait tout le prix. Il faudrait la plume brlante de Jean-Jacques pour crire des lettres amoureuses. Quant ceux qui empruntent leurs dclarations M. Ducray-Duminil ou au secrtaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est expose recevoir de telles ptres, si, son insu, elle encourage chez quelque sot une timidit qu'elle ne prend que pour de l'embarras. Ce qu'elle a de mieux faire en tel cas, c'est de remettre sa femme de chambre la galante missive: il y a ncessairement eu erreur dans l'adresse. On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant toujours un compliment la bouche et une dclaration en poche; cette _classe_ tout aimable s'adresse indistinctement l'innocente jeune fille, la douairire mrite, la smillante veuve; le mal n'est pas grand jusque l; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de telles gens se vantent parfois des conqutes qu'ils rvent. Les femmes d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le mpris. En gnral, les femmes rpondent la dclaration de l'homme qu'elles dtestent par une _dclaration de principes_; celle de l'indiffrent, par une _dclaration de neutralit_; c'est pour l'homme qu'elles aiment qu'elles rservent _la dclaration de guerre_. [Cul-de-lampe] DES FEMMES, FILLES ET VEUVES. Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'tait pas un aigle en amour, tait du moins profond thoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal o tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'loquence pour sduire les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux semblans des grandes passions. La Nouvelle Hlose prsente une sorte de cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, dfaut d'esprit, a du moins gratifis de mmoire, y trouvent encore des lmens de succs. Attaquent-ils une femme grands sentimens: Femmes! femmes! objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont l'amour et la haine sont galement nuisibles, et que l'on ne peut rechercher ni fuir impunment; beaut, attraits, sympathie, charme inconcevable, abme de douleurs et de volupts, beaut plus terrible aux mortels que l'lment o on l'a fait natre, malheureux qui se livre ton calme trompeur: c'est toi qui produis les temptes qui tourmentent le genre humain. Avec tout ce pathos, sur lequel enchrissent encore la voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; prs d'une femme fine et smillante, on ne serait que ridicule; on est touchant prs d'une romanesque. Avec la jeune fille, la tactique doit tre diffrente; mais Jean-Jacques vient encore au secours de l'imagination en dfaut: L'accord de l'amour et de l'innocence semble tre le paradis sur la terre: c'est le bonheur le plus doux et l'tat le plus dlicieux de la vie! Que cette phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprim retentisse l'oreille de la jeune fille, aussitt une teinte de pourpre se rpand sur ses joues timides, son coeur tressaille, ses longues paupires se baissent lentement vers la terre, comme inclines par un sentiment de honte; un lger frmissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son esprit cherche expliquer ce qu'prouve son ame, qu'elle veuille analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours d'touffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un charme si puissant. Mais si l'on fait habilement germer dans son coeur une tendre confiance; si, moins timide, son oeil ose interroger le regard de celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra bientt, pour l'clairer, se mettre de la partie. Mais que de prcautions minutieuses, quelle prudence extrme, sont ncessaires celui qui veut plaire l'innocente jeune fille! Les motions naissent si faciles, si nombreuses dans un coeur novice! L'homme qui cherche l le bonheur doit se garder de les hter, de les rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se dvelopper lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment o il doit clore: prs d'une jeune fille, l'homme mme de vingt ans doit tre prcepteur, plutt qu'amant, et laisser la nature, l'imagination le soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours. L'ducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les prdispose recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain prtexte de dcence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans des circonstances qui s'offrent elles ds leur premier pas dans le monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi leur force. Espre-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore l'existence de l'amour? la plus indiffrente circonstance ne lui en rvle-t-elle pas le pouvoir? Avec une ducation forte, leve, les femmes seraient exposes moins de fautes et d'erreurs; le charme naturel de leur esprit prendrait plus de solidit, sans rien perdre de son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus srs et plus agrables. Depuis un sicle on rclame contre l'ducation actuelle des femmes; mais une puissance suprme s'oppose toute amlioration: c'est la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont naturellement ennemis de l'ducation des femmes. Maintenant encore, en effet, ils passent le temps avec elles et en sont mme assez bien traits. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose? ils seraient ruins de fond en comble. Le pire de l'ducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitt qu'elles sont maries; avec leurs matres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles arrivent bien rarement la mdiocrit, et de l le proverbe si vrai: Qui dit amateur, dit ignorant. Ce qui est fait pour tonner, c'est qu'un mari qui a pous une belle demoiselle leve dans un pensionnat, envoie plus tard, son tour, ses filles dans un pensionnat pour recevoir cette mme plate ducation qui a drang toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute l'instinct), tandis que le mme homme, aux yeux d'une femme d'esprit, fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les intrts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les ides inculques ds la jeunesse? Dans les deux sexes, c'est de la manire dont on a employ la jeunesse que dpend le sort de l'extrme vieillesse: cela est vrai de meilleure heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle reue dans le monde? d'une manire svre ou plutt infrieure son mrite: on les flatte vingt ans, on les abandonne quarante. Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou par son amant. Une mre excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son talent son fils que dans le cas extrmement rare o ce fils a reu de la nature prcisment l'ame de ce talent. Une mre qui a l'esprit cultiv donnera son jeune fils une ide, non seulement de tous les talens purement agrables, mais encore de tous les talens utiles l'homme en socit, et il pourra choisir. Les jeunes gens ns Paris doivent leurs mres l'incontestable supriorit qu'ils ont seize ans sur les jeunes provinciaux de leur ge. D'aprs le systme actuel de l'ducation des jeunes filles, tous les gnies qui naissent femmes sont perdus pour le public. Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de communiquer ses penses, telles qu'elles se prsentent lui, la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon coeur qui partage ses peines, mais toujours il est oblig de mettre ses penses en petite monnaie s'il veut tre entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel rgime pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les ides de l'ducation actuelle, laisse son partner isol dans les dangers de la vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui. Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme, si elle savait penser! un conseiller dont, aprs tout, hors un seul objet qui ne dure que le matin de la vie, les intrts sont exactement identiques avec les siens. Une des plus belles prrogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considration la vieillesse. L'arrive de Voltaire Paris fait plir la majest royale. Mais quant aux pauvres femmes, ds qu'elles n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rle qu'elles jouent dans le monde. Les dbris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir cinquante ans[12]. [12] M. de Stendhal. Mais me voil bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais toute force faire un prcepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modle, je me suis laiss entraner un sujet non moins intressant, et force m'est de revenir sur mes pas. C'est un art difficile que de plaire une veuve. Habile profiter de ses avantages, elle se tient toujours sur un _qui vive_ que justifie sa hasardeuse position; place au milieu d'ennemis cruels et charmans, une veuve a toujours un grand empire sur elle-mme et sur les autres; son exprience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente ignorance; et cette remarque vient encore l'appui de notre opinion. Au reste, il n'existe pas de femme capable de rsister toujours aux occasions, la persvrance, aux sductions de l'esprit et de la tendresse. Montaigne dit avec grande raison: Oh! le furieux advantage que l'opportunit! C'est, en effet, le meilleur alli de l'amour. Jeune ou vieille, belle ou laide, toute femme est charme qu'on lui adresse de dlicats hommages; si l'orgueilleuse rsiste quelquefois plus long-temps qu'une chaste, elle est encore flatte dans sa vanit; elle ne se courrouce pas toujours si on lui dsobit par un excs d'amour; ce sentiment se justifie de lui-mme; et, pardonn une fois, l'amant peut tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs. [Cul-de-lampe] THORIES PHYSIOGNOMONIQUES. On nie la physionomie, et, en dpit de soi, on se trouve port croire qu'il y a quelque mrite sous un joli visage. (BOISTE, Dict.) Toi dont le coeur est fait pour la tendresse, Connais tout l'art du choix d'une matresse: Il veut des soins ingnieux, constans; Cherche, tudie et les lieux et les temps, Compare, oppose, et voit d'un oeil austre L'ge, les gots, l'ame, le caractre.... (BERNARD.) C'est une dplaisante chose que les grands mots, et il faut en vrit compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leur parler _physionomie_ et _sympathie_; et cependant il n'est aucun de ceux qui ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque jour, mme son insu, des observations du genre de celles que nous consignons ici. La jeune personne que l'on voit la promenade, que l'on admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace, n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se retrouve au spectacle plac prs d'elle, l'attention que l'on met chercher son regard, observer son geste, couter sa voix, tudier son sourire, cette attention mlange d'esprance et de curiosit, n'est-elle pas elle-mme une tude physiognomonique? Du moment o les hommes ont commenc de vivre en socit rgle; aussitt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont chez eux remplac la violence, un besoin nouveau a d se faire sentir leur esprit: c'tait celui de connatre et d'apprcier les femmes, de deviner leur ge, leur caractre, leurs gots, leurs qualits, leurs passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformit d'ides, d'habitudes et de moeurs pouvait assurer le bonheur d'une union durable. Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord tudier avec soin l'ensemble de la tournure et des traits, puis pier ensuite certains momens d'abandon, l'effet des impressions imprvues, quelques gestes et les mouvemens imprvus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le visage de la femme, miroir mobile et fidle de son ame. De l est ne sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis, l'aide de laquelle l'homme, initi en quelque sorte au mcanisme des passions, parvient les combattre, les dmasquer, et souvent mme les fait tourner son avantage. Notre but ici n'est pas de faire un trait de science aride ou de svre morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une application de tous les instans, en runissant la plus grande partie des inductions l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si difficile de connatre les femmes. L'application et l'exprience modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos opinions: mais y a-t-il rien de gnral? Les graves professeurs disent que les rgles se confirment par l'exception. On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes d'aprs leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles prfrent, leur marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des chairs, la voix, les gestes, les gots dominans, d'aprs l'ensemble et enfin l'aspect de leur personne. Les signes d'une seule partie du corps pris isolment n'ont beaucoup d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres parties: en effet, tout le corps humain est un, et chaque symtrie a sa propre nature et ses dispositions particulires; on est frapp du rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul peut faire prjuger coup sr de celle de plusieurs autres. Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une manire frappante et exacte: ainsi, un joli pied dnote invitablement une main petite et dlicate; une jambe bien faite est un indice presque certain d'un joli bras, elle indique mme l'lgance et l'harmonie de toutes les parties du corps. Quant aux organes intermdiaires et uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des relations sympathiques dont l'exprience dmontre la justesse et dont les rvlations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la science physiognomonique. Le plus prcieux avantage dont la femme puisse tre favorise, celui qui agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace: elle l'emporte mme sur la beaut. Une femme qui n'est que belle et bien faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse lgance a bien plus de vivacit et de douceur. Parmi les inductions physiognomoniques l'tude desquelles il est bon de se livrer, nous placerons donc au premier rang _la tournure_. DE LA TOURNURE, DES MOUVEMENS DU CORPS, ET DE LA MARCHE. La tournure et les divers mouvemens du corps chez les femmes, lorsqu'elles marchent, prsentent des signalemens certains pour la double connaissance du physique et du moral. Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont les mouvemens sont contraints et ramasss, unissent un caractre dissimul un fond d'gosme; celles, au contraire, qui marchent franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles, gnreuses et sincres. La femme modeste marche les yeux baisss; la femme forte passion a le pas dlibr, la tte haute. Les caractres tracassiers _trottent-menu_; une marche nonchalante, des mouvemens alourdis rvlent un caractre trompeur, un temprament paresseux. Des mouvemens brusques et frquens sont le signe d'un caractre inconstant, inquiet et souponneux; la constance, la bonne foi, la discrtion, se trahissent par des mouvemens rguliers et poss, sans nonchalance. En gnral, une marche prompte et des mouvemens vifs annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans l'esprit. Les naturels modrs ont des mouvemens rflchis et pleins d'accord. DE LA MISE ET DU CHOIX DES COULEURS. On reconnat encore au choix des vtemens certaines parties du caractre chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, prfrent le blanc et les nuances claires, tandis que les femmes d'un ge mr choisissent des teintes fonces: rien de plus naturel, la jeunesse, au caractre gai, vif, smillant, aime tout ce qui est brillant comme son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances sombres et semble porter le deuil de l'nergie et du plaisir qui l'ont fuie; mais d'autres raisons dterminent la coupe des vtemens, la manire de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de l'esprit et dans la nature du caractre. Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les vtemens troits et courts. Celles des dpartemens de l'Ouest, plus graves, plus rflchies, portent des vtemens amples et longs; celles de l'Est, qui pour la plupart mnent un genre de vie inactif et sdentaire, ont un costume trs long et d'une coupe toute particulire. Cette diffrence notable de l'habillement des femmes dans les diverses parties de la France prend ncessairement sa source dans la diversit des caractres et des moeurs. En appliquant cette observation avec discernement, on doit tirer des inductions prcises, et quoique la varit des costumes dans chaque ville soit bien lgre, elle se trouve encore assez sensible pour rvler quelque qualit, quelque travers. Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la mme manire, et lorsqu'on veut tudier un caractre aussi lger que celui de la femme, il importe de ne rien ngliger. La couleur d'une charpe, la forme d'une collerette, la manire de draper un chle, tout doit proccuper et fournir matire observation dans la personne que l'on veut deviner avant de chercher lui plaire. DU RANG ET DE LA FORTUNE. A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit deviner le rang et la fortune de la famille laquelle chaque jeune fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manire quelque chose qui trahit la position sociale, indpendamment de la mise et de la beaut. Ds la plus tendre enfance, la vanit et la richesse contractent une habitude de raideur, de protection qui demeure indlbile; la modeste aisance, l'honorable mdiocrit, impriment un cachet de bienveillance, une allure d'honntet; la pauvret, en rtrcissant les ides et les sensations, donne une timidit, une rserve mticuleuse, que ne peuvent effacer ni l'ducation ni le changement de situation. Il suffit d'une bien lgre dose d'observation pour distinguer la tournure la fille du banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de l'artiste. DE LA VOIX. Une voix haute et grave dnote une certaine ardeur amoureuse; une voix grle et aigu indique la froideur et l'gosme; une voix faible et criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractrise un naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution; enfin la voix casse tmoigne chez les femmes qu'elles sont prives de la plus belle de leurs prrogatives, celle de devenir mres. Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et haut, sont des signes galement caractristiques. Une parole prompte, mais bgayante, est le propre des esprits tourdis, prcipits; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une consquence de la pesanteur de l'esprit. Une locution simple annonce chez une femme la puret de caractre; celles qui grasseient sont ordinairement composes et mignardes; celles qui prononcent fortement les sons pres et gutturaux sont gostes et intresses. On a dit avec esprit: Parle afin que je te connaisse, et Plutarque trouvait plus d'indications du caractre moral dans quelques mots lchs sans rflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec la voix dont elle les prononce. DU CHANT. Rien n'indique mieux la disposition intrieure de la femme et son plus ou moins de penchant la sensibilit que le genre de chant et le rhythme musical auxquels elle accorde la prfrence. Ainsi, celles qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit rflchi et ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'lev. Les airs compliqus, chromatiques, rhythme vif et bigarr, dclent, dans la femme qui les chante de prfrence un naturel ardent, inconsquent, tourdi. Quelque grave censeur citera peut-tre l'appui de cette observation la prfrence que les grandes dames du noble faubourg accordent l'Acadmie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les lgantes de la Chausse-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les reprsentations des Bouffes. Les premires, en effet, admirent Gluck, vnrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber. Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mlodie annoncent moins de sensibilit que celles qui prfrent cette dernire; au reste, il existe mille nuances rvlatrices dans la manire dont plusieurs femmes disent le mme air: chacune l'embellit et l'empreint de ses sensations et de ses sentimens. La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mrite aussi l'attention srieuse de l'observateur. On juge une respiration faible, lente ou rare qu'une femme est dlicate, timide ou froide; au contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un temprament sain et robuste. DES GOUTS DIVERS. Dans leurs affections, dans leurs prfrences, dans leurs inimitis, les femmes dclent galement leur caractre et leur naturel. Les coeurs simples aiment les enfans, tandis que les esprits srieux se plaisent avec les vieillards. L'esprit lger, la dlicatesse de sentiment, se montrent dans le got de la peinture et des fleurs. Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les dcorations futiles, appartient un naturel vain et entich de prjugs. Un esprit mle s'annoncera ds l'enfance en prfrant des jeux et des occupations propres dvelopper la force et les passions; un esprit faible ne fera jamais que des poupes. De mme que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les alimens pres, secs et grossiers, la recherche des friandises est l'indice d'un caractre tendre et d'une sant dlicate. La femme qui prfre une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens maigres et vgtaux. Le got pour des substances pices, piquantes, pour les liqueurs spiritueuses, dnote un temprament vif et violent; les alimens farineux, les boissons douces, sont prfrs des caractres lents et des passions tendres. L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononc vers la volupt. On a remarqu chez les femmes dont le got est prononc pour les liqueurs spiritueuses et les vins ptillans une grande franchise, de la gnrosit, une sorte de tmrit; l'extrme sobrit, au contraire, est souvent le partage d'un caractre dissimul et craintif. Les femmes qui, dans les grandes villes, Paris surtout, ne font en gnral usage que d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les juger dans ces momens o l'abandon fait percer le naturel et le dgage de feinte et d'apprts. DU STYLE. Buffon a dit avec esprit et justesse, Le style est l'homme mme.[13] On peut, en effet, se former une ide de ce qu'taient nos grands crivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mlancolique, spirituel et profond, se peint dans ses crits; lire Fnlon, on devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'hrosme de caractre, la sret du maintien, sont empreints dans P. Corneille et dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit nu son caractre, on saisit sa physionomie. [13] Quintilien, avant lui, exprime ainsi la mme ide: Csar crivait du mme style dont il combattait. On lit quelque part: Une femme qui crit une lettre envoie son portrait. Cela serait vrai si les femmes crivaient toujours sans prtention; mais la plupart s'tudient mettre l'esprit la place du naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut tre quelque peu observateur pour reconnatre, au milieu des lieux communs des finesses, des exagrations d'une lettre de femme, l'endroit o elle se trahit et dvoile son caractre avec sa pense. DES MOEURS ET DES OCCUPATIONS FAMILIRES. C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actions quotidiennes de la vie que le naturel des femmes se dcle: alors, en effet, elles n'ont pas le loisir de s'apprter, de se contrefaire; observes l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours les voir. La libert d'un repas, quelque occupation de la vie domestique, un lan subit d'obligeance ou de secours, tmoignent les gots dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnatre une capacit. La femme d'une humeur solitaire devient la longue orgueilleuse ou chagrine: elle se plaira dans les exercices de dvotion; celle, au contraire, qui, fort jeune, aime dj le monde, aimera plus tard la dissipation. Les moeurs, chez les femmes, dterminent trop rarement le choix des tudes; leur ducation est soumise trop de concessions, trop de convenances; mais, ds leur entre dans le monde, les gots, les penchans qui ont t comprims se dveloppent. A ce moment, l'amour des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et lev; celles qui prfrent dans la musique l'harmonie la mlodie; dans la peinture, le coloris la composition; dans la posie, le style au sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame. Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipes et inconstantes; elles ont plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car les femmes dont les gots sont diamtralement opposs sont tendres, ranges, studieuses, naturellement rflchies et concentres en elles-mmes. Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut porter sur elle un jugement assur; l seulement le naturel clate sans contrainte, les gots et les penchans se montrent dcouvert. DU VISAGE ET DE SES DIVERS TRAITS. La beaut du visage n'est pas chez les femmes tout--fait de convention, ainsi qu'on le pense trop communment. Voltaire a dit: Interrogez un crapaud sur le beau, il vous rpondra que c'est sa crapaude avec ses gros yeux et sa peau gluante. Le ngre doit faire son type de beaut noir comme lui sans doute; mais n'y a-t-il pas un tat positif de perfection, de rgularit, d'harmonie, d'organisation dans chaque espce? Chacune n'a-t-elle pas sa beaut propre, indpendante de nos prfrences et de nos prventions? La figure de la femme est le miroir des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqu; mais on n'a jamais assez insist sur cette observation, que chacune des parties du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier d'affection. Il serait utile de classer ces traits si rvlateurs en trois rgions, savoir: 1 Les yeux et le front. Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pense. 2 Les joues et le nez. Ils rendent les passions physiques et les motions mimiques de la douleur et de la volupt. 3 La bouche et le menton. Ils correspondent spcialement aux affections les plus secrtes, trahissent la pense la plus dlie, le plus vague dsir. C'est par les yeux, ces lumires de l'ame, d'o jaillit l'clair de la pense, que brillent l'intelligence et le feu du gnie. C'est dans l'expression des regards que se font lire les sentimens, que se peignent les volonts, que se manifestent les sensations. Le plaisir fait ptiller les yeux, le dpit les allume, la tristesse les abat, l'tonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la tendresse les adoucit, la curiosit les ouvre, le courroux les enflamme et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils ajoutent beaucoup l'expression du caractre; on peut dire que la tristesse, la jalousie et le dpit les habitent. Les rides du front, heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitations auxquelles leur coeur est en proie. Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint de prfrence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le front. Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent galement, quoique d'une manire bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues et des coins de la bouche. Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation du dsir, la pleur de la crainte; le jeu des muscles gonfls dans la colre, relchs dans l'abattement, suspendus dans l'tonnement, renverss dans le dsespoir; le mouvement de la tte, penche dans l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le dsir, leve dans l'indignation: tout concourt, mme par les traits les plus fugitifs, peindre au vif les affections de la femme. Ainsi, une impression frquente se change chez elles en une sorte de nature, et les femmes qui sont souvent affectes par une passion vive contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont quelque action vertueuse ou vicieuse, elles en saisissent l'air sans y penser, et cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un caractre particulier. Pour reconnatre cette sorte d'indice, il faut examiner les passions qui, le plus gnralement, agitent le coeur d'une femme, ainsi que la manire dont ces passions agissent extrieurement sur elle. Dans la joie ou le plaisir, le visage s'panouit, la poitrine se dveloppe, s'largit en quelque sorte, toutes les sensations sont portes l'extrieur. Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, le visage se renfrogne et la poitrine semble se rtrcir. Dans la colre ou mme le mcontentement, l'ame s'chauffe, les membres se raidissent, le sang bouillonne. Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaisss, le coeur manque et se glace, les traits se dcomposent entirement. Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour et l'aversion, n'tant, en effet, que des affections purement relatives aux individus, ne peuvent tre continuelles et sont inhrentes celles-ci. Ainsi, chez les femmes, tout dcle le caractre, mme les choses en soi les plus indiffrentes. Madame de Stal a dit: Une sotte ne prend pas son ventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle. De l naissent les prfrences involontaires, les sympathies imprvues. La rflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez les femmes dans un regard fixe, arrt et d'une assurance modeste. Au contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent un esprit irrflchi; de petits yeux enfoncs annoncent souvent une nature envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et vulgaire; un oeil noir, vif et anim indique un temprament ardent et irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, dclent une ame tendre, douce et craintive. Ce sont donc les yeux qu'il faut tudier surtout dans la physionomie des femmes, pour pntrer leurs plus intimes penses. Il est rare qu'une femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un juge observateur et physionomiste. L'abb de Mancy assure que les Chinois ne s'enquirent pas autrement de la fidlit de leurs femmes; l'pouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrit triomphe du soupon et recouvre sa tendresse. Une telle preuve serait peut-tre moins dcisive dans un pays encore plus civilis que la Chine. Faut-il s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris dcider la question. De ce petit trait, o nous avons rassembl les principales observations physiognomoniques consignes dans une foule d'pais in-quarto, le lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer tre aimable ou mme galant prs d'une femme, il l'tudiera et raisonnera son attaque d'aprs une thorie base sur l'exprience et que le rsultat dmentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurment une des principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui accordant la confiance qu'il mrite, il ne faut pas non plus se trop fier son secours. C'est de l'ensemble des moyens que rsulte seulement le succs. En comparant l'art de conter fleurette un jeu d'enfant, on pourrait dire que la physiognomonie _donne barre_ sur le beau sexe, mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper. [Cul-de-lampe] APOLOGIE _De la Coquetterie_. Mademoiselle de Scudry, dans ses _Conversations morales_, aprs avoir ingnieusement dfini la coquetterie un drglement de l'esprit, fait venir le mot coquette de l'italien _civetta_, chouette: elle prtend que la chouette attire la nuit quantit de petits oiseaux autour d'elle, et que, par allusion, on a appel de son nom les femmes qui s'attiraient des adorateurs. Mnage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette dans le mot _coq_, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes et aux femmes qui eurent la prtention de plaire plusieurs, comme les coqs lorsqu'ils font l'amour leurs poulettes. Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les deux sexes taient trop isols chez eux, o on ne se runissait gure qu'en famille: dans les ftes publiques, en effet, dans les crmonies religieuses, les hommes et les femmes taient presque toujours spars. On ne connaissait point alors ce que nous appelons la socit, ces runions o le dsir de paratre aimable porte chacun faire valoir les agrmens de sa personne, les grces de son esprit, le charme de ses talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en vain dans leurs crits quelque indice du caractre de la coquetterie: les potes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidles, des femmes adultres et drgles, et des courtisanes. Jusqu'au seizime sicle, les peuples modernes ressemblrent sous ce rapport aux anciens, et ne laissrent apercevoir dans leurs moeurs aucune trace de coquetterie. Ce fut sous Catherine de Mdicis seulement que la coquetterie prit naissance: c'tait un caractre nouveau. Le cercle que cette princesse tablit la cour inspira la noblesse et la bourgeoisie le dsir d'en former de semblables: ce fut en quelque sorte une rvlation que l'on pouvait trouver des agrmens et des plaisirs hors des runions dont l'amiti ou la parent tait l'ame. On reut ds-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa fortune, une troisime par dfrence pour son rang; on consentit bien encore en voir quelques unes cause de leurs qualits ou de leurs vertus; mais le but, en se formant une socit, tant de se divertir, d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque matre de maison veut la plus grosse part, la frivolit prsida au choix de ceux qu'on y admit sans amiti, sans lien de parent, sans amour. Les deux sexes ainsi runis n'auraient eu qu'une conversation froide et insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un l'autre n'et galement agi sur les coeurs: il porta les hommes ne pas voir avec indiffrence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux des dehors de l'amiti; obligs moins de retenue qu'elles, ils crurent devoir donner leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage des femmes, quoique rserv, fut aimable et piquant, parce que la grace dont la nature les a doues perce toujours, mme leur insu, dans leurs discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel, parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se seraient vous au ridicule en feignant la navet, pardonnable peine l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles sentirent le danger de se montrer sensibles des adulations intresses; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs belles rsolutions de rsistance pussent tre de longue dure: alors l'esprit, toujours fidle les servir, l'esprit, inn chez elles avec la malice, vint leur secours et leur offrit le plus puissant auxiliaire, la coquetterie. Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientt coquettes. Brantme nous apprend dans le _Pangyrique de Catherine de Mdicis_, que cette reine avait sa suite trois cents filles ou dames d'honneur, dont la douce occupation tait de sduire et de fixer prs de leur souveraine les seigneurs trangers et nationaux. Suivant lui, habiles et gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles russissaient si bien dans leurs dcevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France: C'est le paradis de la terre. Quelques auteurs ont prtendu que la politique Catherine avait tir parti de cette brillante et nouvelle sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames de la cour lui rvlaient les secrets des captifs qu'elles tenaient dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est plus l'insidieuse princesse qu' la complaisante coquetterie de ses aimables agens diplomatiques. Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'tait, d'aprs les chroniqueurs, montre aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de Charlemagne mme lui fut, disent-ils, infrieure: Car cet empereur-roi ne donnait ses dames que deux ou trois tournois par an; et, aprs chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs chteaux, Charles n'ayant pas prs de lui, comme Catherine, un cercle o la beaut, l'esprit et les graces fussent en rivalit pour dompter les courages et soumettre les coeurs. Nous allons peut-tre bien tonner les femmes en leur disant qu'il leur est plus facile de demeurer fidles que coquettes; leur surprise cessera quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie dans l'acception vritable du mot. La coquetterie est le triomphe perptuel de l'esprit sur les sens: une coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'prouver; il faut qu'elle mette autant de soin repousser loin d'elle ce sentiment qu' le faire natre chez les autres; elle contracte l'obligation d'viter jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui passerait pour prfr ne ft regard comme plus heureux par ses rivaux; son art consiste leur laisser continuellement concevoir de l'esprance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc chose si facile que de soumettre les besoins du coeur aux jouissances de l'esprit? Un mari, s'il est rpandu dans le monde, doit dsirer que sa femme soit coquette; ce caractre assure sa flicit; mais il faut, avant tout, que ce mari ait assez de philosophie pour accorder sa femme une confiance illimite. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux efforts constans que l'on tente pour toucher son coeur; il ne voit dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait sa tendresse pour elle. De l beaucoup de femmes qui n'auraient t que coquettes, par l'impossibilit de l'tre, deviennent infidles; car les femmes aiment les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire leur vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce got de leur vanit. A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie ft rellement une qualit de l'esprit imposant la chastet aux sens, nous citerons La Bruyre: Une femme, dit-il, qui a un galant se croit coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette. Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de La Bruyre? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un amant. Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise la mode, sans remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire, qu'elle obit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune. Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement un autre; et, par un mme abus de ce mot, on entend dire tous les jours que Ninon tait la reine des coquettes par des personnes qui ont ri du billet La Chtre. Boileau prtend que, de son vivant, Paris ne comptait que trois femmes fidles: le trait du satirique n'est ni de bon got ni de bon sens; il et pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y pouvait citer trois femmes vritablement coquettes. Le dictionnaire devrait substituer galanterie et galant coquet et coquetterie. Mais si la vritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Prfrant aujourd'hui les sensations aux sentimens, ils se lasseraient bientt d'une coquette qui ressemblerait celles de Mdicis ou la Clarisse de mademoiselle de Scudry; on comprend peine aujourd'hui, au thtre, ces rles de coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'aprs nature: ce caractre n'est plus maintenant qu'une idalit. Excusons, toutefois, les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilit de se faire un cercle de _chevaliers de l'esprance_, elles aient ddaign un caractre qui ne leur pouvait russir. Combien nous devons regretter la coquetterie! si elle venait s'emparer des femmes, quel changement prcieux dans nos moeurs! Nos petits-matres, que la facilit des succs rend suffisans au point de ngliger d'tre aimables, s'tudieraient alors le devenir; le ton, les manires, les discours acquerraient un charme qu'ils ont peu prs perdu; on verrait revenir ces brillantes runions dont le dsir mutuel de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la crainte de l'insuccs; peut-tre se trouverait-il de ces coquettes qui brillrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se bornaient pas s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les agrmens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore l'ambition d'inspirer leurs adorateurs des sentimens levs: les hommes alors couteraient encore la raison en croyant ne prter l'oreille qu' l'amour. Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un dfaut, voulez-vous faire une vertu? Je rpondrai que, dans l'impossibilit d'tre parfaits, nous devons tcher d'tre aimables; si l'on peut concilier l'esprit de socit avec la fidlit en amour, il vaut mieux combattre les progrs de l'inconstance avec la coquetterie, que de la laisser dgnrer en galanterie. La coquetterie arrte le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de l'esprit. La galanterie, au contraire, prcipite la marche des ans, diminue le prix des faveurs et hte le jour o elles sont ddaignes. Rsumons-nous donc en exprimant ce voeu du plus profond de notre coeur: Puissent les femmes devenir chaque jour plus coquettes! MACDOINE D'APHORISMES, _Penses, Lieux Communs, etc._ Il est permis d'tre amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot. * Eprouve ton coeur avant de permettre l'amour d'y pntrer, disait l'cole de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui n'est pas net. * M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. le ministre actuel des affaires trangres, disait, dans la sance du 16 ventose an XVI: Le mari et la femme doivent incontestablement tre fidles la foi promise; mais l'infidlit de la femme suppose plus de corruption et a des effets plus dangereux que l'infidlit du mari: aussi l'homme a toujours t jug moins svrement que la femme. Toutes les nations, claires sur ce point par l'exprience et par une sorte d'instinct, se sont accordes... Voil une belle dclaration des droits de l'homme: La Fontaine rpond: Ah! si les btes savaient peindre! _Remarque._ Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a mme un proverbe parmi les femmes sur la flicit du veuvage. Il n'y a donc pas galit dans le contrat d'union. * Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils commandent, et quand on ne les coute pas, ils se font mal exprs.--Les jeunes femmes agissent de mme: elles se _piquent_ d'amour-propre. * Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement ambitieux. Il se dclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un tre dont les qualits l'lvent ses propres yeux. C'est au dclin de la vie qu'on en revient aimer le simple, le naturel, dsesprant du sublime. Entre ces deux priodes se place l'amour vritable, qui ne pense rien qu' soi-mme. * Apprenons aux dames se faire valoir, s'estimer, nous amuser et nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les talant en dtail, chacun, jusqu' la vieillesse misrable, y trouve quelque bout de lisire, selon son vaillant et son mrite. (Montaigne.) L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint. * L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique elle-mme. * Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans sduit une jeune personne de quinze: c'est elle qui est dshonore! * En amour, quand on _divise_ de l'argent, on augmente l'amour; quand on en _donne_, on le tue. * Une femme appartient de droit l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus que la vie_. * Mademoiselle de Scudry, qui tait, du reste, une fort respectable demoiselle, assure que La mesure du mrite se tire de l'tendue du coeur et de la capacit d'aimer. * Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins. * Dans une socit trs avance, _l'amour-passion_ est aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages. * Si une femme ne me cde que par piti, dit Montaigne, je prfre ne vivre point que de vivre d'aumne. * Il n'y a d'unions jamais lgitimes que celles qui sont commandes par une grande passion. * Si vous voulez dployer l'amour et le considrer un peu de prs, dcouvert, peine trouverez-vous une autre affection qui ait les douleurs plus aigus, ni les joies plus vhmentes, ni de plus grandes extases et ravissemens d'esprit. C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les _symposiaques_, et, d'honneur, il n'est pas un colier de rhtorique qui, en traduisant ce passage, ne brle de reconnatre l'exactitude de la dfinition du philosophe. * Les hommes s'attachent moins la ralit de l'objet qu' l'image arbitraire que la prvention y substitue. Aussi, l'objet des passions n'est pas ce qui les dgrade ou ce qui les ennoblit, mais la manire dont on envisage cet objet. * J'appelle _plaisir_ toute perception que l'ame aime mieux prouver que de ne pas prouver. J'appelle _peine_ toute perception que l'ame aime mieux ne pas prouver qu'prouver.[14] [14] Maupertuis. Dsir-je m'endormir plutt que de sentir ce que j'prouve, nul doute, c'est une _peine_: donc les dsirs de l'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte pour rver son aise les socits les plus attrayantes. * Il ne faut pas penser gouverner un coeur tout d'un coup et sans aucune prparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il sent toutes les petites choses; et de l le progrs jusqu'aux plus grandes est immanquable. (Labruyre.) * On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait. * La plupart des hommes, par vanit, par mfiance, par crainte du malheur, ne se livrent aimer une femme qu'aprs l'intimit. * Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la premire amie perfide qui se dclare auprs d'elle l'interprte fidle du public. * Un homme parfois dcouvre que son rival est aim, et celui-ci ne le voit pas, cause de sa passion. * Plus un homme est perdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est oblig de se faire pour oser risquer de fcher la femme qu'il aime en lui prenant la main. * Il faut aussi parfois citer les gnies positifs: osons donc invoquer en faveur de la galanterie les paroles du grave Leibnitz. Ouvrez, Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, _sur les Progrs de l'Entendement humain_: Aimer, c'est tre port prendre du plaisir dans la perfection. Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutt constituant le ntre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque faon, nous ne pourrions pas nous y intresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on dise, d'tre dtach du bien propre. * Madame de Genlis, qui a raffol vingt ans du thtral Louis XIV, dit dans _Mademoiselle de Clermont_: Par la suite, l'exprience lui apprit que pour les femmes le vritable amour n'est qu'une amiti exalte, et que celui-l seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancs en ge. * La pruderie est une espce d'avarice, la pire de toutes. * L'influence de l'ducation et des moeurs de l'enfance se fait toujours sentir, mme travers le gnie. Ainsi Rousseau tombe amoureux de toutes les _dames_ qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'poque, daigne se promener droite plutt qu' gauche pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau. * Combien un mari sage doit applaudir ces paroles de Montaigne: C'est folie de vouloir s'claircir d'un mal auquel il n'y a point de remde, auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la jalousie, duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous gurit. Faites que votre vertu touffe votre malheur, que les gens de bien en maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement le penser. * Pittacus disait que chacun a son dfaut, que le sien tait la mauvaise tte de sa femme. * Il ne faut point confier ses amours aucune femme: elles sont toutes nes jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres: mille manires qui allument dans les hommes de grandes passions forment entre elles l'aversion et l'antipathie. (Labruyre.) * Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit la coquette d'tre trouve belle. Celle-l cherche engager, celle-ci se contente de plaire. La premire passe successivement d'un engagement un autre, la seconde a plusieurs amusemens la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanit et la lgret. La galanterie est un vice du coeur, la coquetterie un drglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait har. * Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles sont comme un art de la nature dont les rgles sont infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus loquent qui n'en a point. (La Rochefoucauld.) * L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre ds qu'il cesse d'esprer ou de craindre. * Que d'honntes femmes ressemblent ces trsors cachs qui ne sont en sret que parce qu'on ne les recherche pas. * Les coquettes se font honneur d'tre jalouses de leurs amans, pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes. * Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'ge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. * Dans les premires passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres, elles aiment l'amour. Notre Code paratrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperu des moeurs galantes si renommes du moyen-ge. L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons l'excellent ouvrage de M. de Stendhal, offrira au lecteur de piquans contrastes, de singulires analogies et un piquant intrt. DES COURS D'AMOUR. Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 1200. Voil ce qui est prouv. Probablement l'existence des cours d'amour remonte une poque beaucoup plus recule. Les dames runies dans les cours d'amour rendaient des arrts, soit sur des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre maris? Soit sur des cas particuliers que les amans leur soumettaient[15]. [15] Andr, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni, d'Artin. Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence, cela devait ressembler ce qu'aurait t la cour des marchaux de France, tablie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois l'opinion et soutenu cette institution. Andr, chapelain du roi de France, qui crivait vers l'an 1170, cite les cours d'amour Des dames de Gascogne, D'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194), De la reine lonore, De la comtesse de Flandre, De la comtesse de Champagne (1174). Andr rapporte neuf jugemens prononcs par la comtesse de Champagne. Il cite deux jugemens prononcs par la comtesse de Flandre. Jean de Nostradamus, _Vie des potes provenaux_, dit, page 15: Les tensons taient disputes d'amours, qui se faisaient entre les chevaliers et dames potes entre-parlant ensemble de quelque belle et subtile question d'amour; et o il ne s'en pouvaient accorder, il les envoyaient, pour en avoir la dfinition, aux dames illustres prsidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planire _Signe_ et _Pierrefeu_, ou _Romanin_ ou autres, et l-dessus en fesaient arrts qu'on nommait _lous arrts d'amours_. Voici les noms de quelques unes des dames qui prsidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe: Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence; Adalarie, vicomtesse d'Avignon; Alalte, dame d'Ongle; Hermyssende, dame de Posquires; Bertrane, dame d'Urgon; Mabille, dame d'Yres; La comtesse de Dye; Rostangue, dame de Pierrefeu; Bertrane, dame de Signe; Jausserande de Claustral[16]. [16] Nostradamus, page 27. Il est vraisemblable que la mme cour d'amour s'assemblait tantt dans le chteau de Pierrefeu, tantt dans celui de Signe. Ces deux villages sont trs voisins l'un de l'autre, et situs peu prs gale distance de Toulon et de Brignoles. Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit: Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour ouverte et planire en son chteau de Romanin, prs la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de Sado, tant clbre par le pote Ptrarque. A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, clbre par Ptrarque, vivait Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme trs excellente en la posie, avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estait estime un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnes de plusieurs..... dames illustres et gnreuses[17] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y rsidoit, qui s'adonnoyent l'estude des lettres tenans cour d'amour ouverte, et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent proposes et envoyes..... [17] Jehanne, dame de Baulx; Huguette de Forcalquier, dame de Trects; Briande d'Agoult, comtesse de la Lune; Mabille de Villeneuve, dame de Vence; Batrix d'Agoult, dame de Sault; Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys; Anne, vicomtesse de Tallard; Blanche de Flassans, surnomme Blankaflour; Doulce de Monstiers, dame Clumane; Antonette de Cadenet, dame de Lambesc; Magdalne de Sallon, dame dudict lieu; Rixende de Puyverd, dame de Trans. Nostradamus, page 217. Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d'amour prononces par ces dames; lesquels, esmerveillez et ravis de leurs beaults et savoir, furent surpris de leur amour. Les troubadours nommaient souvent, la fin de leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux. Un arrt de la cour des dames de Gascogne porte: La cour des dames, assemble en Gascogne, a tabli, du consentement de _toute la cour_, cette constitution perptuelle, etc., etc. La comtesse de Champagne, dans l'arrt de 1174, dit: Ce jugement, que nous avons port avec une extrme prudence, est appuy de l'avis d'un trs grand nombre de dames..... On trouve dans un autre jugement: Le chevalier, pour la fraude qui lui avait t faite, dnona toute cette affaire la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce dlit ft soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames. La comtesse, ayant appel auprs d'elle soixante dames, rendit ce jugement, etc. ANDR, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que le code d'amour avait t publi par une cour compose d'un grand nombre de dames et de chevaliers. Andr nous a conserv la supplique qui avait t adresse la comtesse de Champagne lorsqu'elle dcida par la ngative cette question: _Le vritable amour peut-il exister entre poux?_ Mais quelle tait la peine encourue lorsque l'on n'obissait pas aux arrts des cours d'amour? Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait observ comme constitution perptuelle, et que les dames qui n'y obiraient pas encourraient l'inimiti de toute dame honnte. Jusqu' quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrts des cours d'amour? Y avait-il autant de honte s'y soustraire qu'aujourd'hui une affaire commande par l'honneur? Je ne trouve rien dans _Andr_ ou dans Nostradamus qui me mette mme de rsoudre cette question. Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitrent la question: Qui est plus digne d'tre aim, ou celui qui donne libralement, ou celui qui donne malgr soi, afin de passer pour libral? Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe; mais les deux troubadours ayant t mcontens du jugement, recoururent la cour d'amour souveraine des dames de Romanin[18]. [18] Nostradamus, page 131. La rdaction des jugemens est toute conforme celle des tribunaux judiciaires de cette poque. Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degr d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je le prie de considrer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation des dames les plus considres et les plus riches de Toulon et de Marseille. N'taient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en 1174 qu'en 1822? Presque tous les arrts des cours d'amour ont des considrans fonds sur les rgles du code d'amour. Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'Andr, le chapelain. Il y a trente et un articles. Les voici: CODE D'AMOUR DU XIIe SICLE. 1. L'allgation de mariage n'est pas excuse lgitime contre l'amour. 2. Qui ne sait cler ne sait aimer. 3. Personne ne peut se donner deux amours. 4. L'amour peut toujours crotre ou diminuer. 5. N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force l'autre amant. 6. Le mle n'aime d'ordinaire qu'en pleine pubert. 7. On prescrit l'un des amans, pour la mort de l'autre, une viduit de deux annes. 8. Personne, sans raison plus que suffisante, ne doit tre priv de son droit en amour. 9. Personne ne peut aimer s'il n'est engag par la persuasion d'amour (par l'espoir d'tre aim). 10. L'amour d'ordinaire est chass de la maison par l'avarice. 11. Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de dsirer en mariage. 12. L'amour vritable n'a dsir de caresses que venant de celle qu'il aime. 13. Amour divulgu est rarement de dure. 14. Le succs trop facile te bientt son charme l'amour: les obstacles lui donnent du prix. 15. Toute personne qui aime plit l'aspect de celle qu'elle aime. 16. A la vue imprvue de ce qu'on aime, on tremble. 17. Nouvel amour chasse l'ancien. 18. Le mrite seul rend digne d'amour. 19. L'amour qui s'teint tombe rapidement, et rarement se ranime. 20. L'amoureux est toujours craintif. 21. Par jalousie vritable l'affection d'amour crot toujours. 22. Du soupon et de la jalousie qui en drive crot l'affection d'amour. 23. Moins dort et moins mange celui qu'assige pense d'amour. 24. Toute action de l'amant se termine par penser ce qu'il aime. 25. L'amour vritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire ce qu'il aime. 26. L'amour ne peut rien refuser l'amour. 27. L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime. 28. Une faible prsomption fait que l'amant souponne des choses sinistres de ce qu'il aime. 29. L'habitude trop excessive des plaisirs empche la naissance de l'amour. 30. Une personne qui aime est occupe par l'image de ce qu'elle aime assidment et sans interruption. 31. Rien n'empche qu'une femme ne soit aime par deux hommes, et un homme par deux femmes[19]. [19] 1. Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta. 2. Qui non celat, amare non potest. 3. Nemo duplici potest amore ligari. 4. Semper amorem minui vel crescere constat. 5. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante. 6. Masculus non solet nisi in plen pubertate amare. 7. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti prscribitur amanti. 8. Nemo, sin rationis excessu, suo debet amore privari. 9. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur. 10. Amor semper ab avariti consuevit domiciliis exulare. 11. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare. 12. Verus amans alterius nisi su coamantis ex affectu non cupit amplexus. 13. Amor rar consuevit durare vulgatus. 14. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum parm facit haberi. 15. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere. 16. In repentin coamantis visione, cor tremescit amentis. 17. Novus amor veterem compellit abire. 18. Probitas sola quemcumque dignum facit amore. 19. Si amore minuatur, cit deficit et rar convalescit. 20. Amorosus semper est timorosus. 21. Ex ver zelotypi affectus semper crescit amandi. 22. De coamante suspicione percept zelus intere et affectus crescit amandi. 23. Mins dormit et edit quem amoris cogitatio vexat. 24. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur. 25. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti placere. 26. Amor nihil posset amori denegare. 27. Amans coamantis solatiis satiari non potest. 28. Modica prsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra. 29. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat. 30. Verus amans assidu, sin intermissione, coamantis imagine detinetur. 31. Unam feminam nihil prohibet duobus amari, et duabus mulieribus unum. Fol. 103. Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour. QUESTION: Le vritable amour peut-il exister entre personnes maries? JUGEMENT de la comtesse de Champagne: Nous disons et assurons, par la teneur des prsentes, que l'amour ne peut tendre ses droits sur deux personnes maries. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et gratuitement, sans tre contraints par aucun motif de ncessit, tandis que les poux sont tenus, par devoir, de subir rciproquement leurs volonts et de ne se refuser rien les uns aux autres..... Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrme prudence, et d'aprs l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vrit constante et irrfragable. Ainsi jug, l'an 1174, le 3e jour des calendes de mai, indiction VIIe[20]. [20] Utrum inter conjugatos amor possit habere locum? Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales ver mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegare... Hoc igitur nostrum judicium, cum nimi moderatione prolatum, et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro indubitabil vobis sit ac veritate constanti. Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII, Fol. 56. Ce jugement est conforme la premire rgle du code d'amour: Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta. [Cul-de-lampe] TABLE. Prolgomnes. 5 Origine et tymologie du vieux dicton Conter Fleurette. 13 CODE GALANT. TITRE PREMIER. AVANT. --Chapitre premier.--_De l'Amour._ 33 --Chapitre II.--_De l'Attachement._ 39 --Chapitre III.--_Du Got._ 41 --Chapitre IV.--_Du Caprice._ 43 TITRE DEUXIME. PENDANT. --Chapitre premier.--_Des Regards._ 45 --Chapitre II.--_Des Lettres._ 47 --Chapitre III.--_Des Rendez-vous._ 50 --Chapitre IV.--_Promesses et Sermens._ 53 --Chapitre V.--_L'accord parfait._ 56 TITRE TROISIME. APRS. --Chapitre premier.--_De la Jalousie._ 61 --Chapitre II.--_Brouille._ 68 --Chapitre III.--_Du Raccommodement._ 72 --Chapitre IV.--_De la Sparation._ 74 APPLICATIONS. La dclaration. 79 Des femmes, filles et veuves. 87 Thories physiognomoniques. 104 --De la tournure, des mouvemens du corps et de la marche. 112 --De la mise et du choix des couleurs. 114 --Du rang et de la fortune. 117 --De la voix. 119 --Du chant. 121 --Des gots divers. 124 --Du style. 128 --Des moeurs et des occupations familires. 130 --Du visage et de ses divers traits. 133 Apologie De la Coquetterie. 146 Macdoine d'Aphorismes, Penses, Lieux Communs, etc. 165 Des cours d'amour. 184 --Code d'amour du XIIe sicle. 198 FIN DE LA TABLE. * * * * * Corrections: Page 8: invers dans ides (les ides vives, les aperus ingnieux). Page 29: olie remplac par jolie (la gracieuse mmoire de la jolie et tendre enfant). Page 29: j'on par l'on (chaque fois que l'on tente de conter fleurette). Page 48: qu par que (Il faut que ceux qui succdent). Page 62: alousie par jalousie (La jalousie est). Page 65: emme par femme (sur le coeur de la femme qu'il aime). Page 101 (note): M. de Stendhald par M. de Stendhal. Page 112: mouvevemens par mouvemens (La tournure et les divers mouvemens). Page 113: tempramment par temprament (un caractre trompeur, un temprament paresseux). Page 117: colerette par collerette (la forme d'une collerette). Page 122: elle elle par elle (auxquels elle accorde la prfrence). Page 130: quotidiens par quotidiennes (dans les actions quotidiennes). Page 146: Mademoiselle de Scudri par Mademoiselle de Scudry. Page 154: qu'elle par qu'elles (les secrets des captifs qu'elles tenaient). Page 159: fortuue par fortune (aux exigences de son rang et de sa fortune). Page 208: ans par sans (sans tre contraints). End of the Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter fleurette, by Horace Raisson License: Share Alike