Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) LIE RECLUS LES PRIMITIFS TUDES D'ETHNOLOGIE COMPARE Le progrs se fait du gnral au particulier. Dans les organismes infrieurs tout est dans tout, et l'organisme monte en grade, mesure que s'opre la division du travail. Baer. HYPERBORENS ORIENTAUX ET OCCIDENTAUX APACHES MONTICOLES DES NILGHERRIS NARS, KHONDS PARIS G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-DITEUR 19, RUE DES SAINTS-PRES, 19 1885 PRFACE L'ethnographie, science nouveau-ne, nous la comprenons comme la psychologie de l'espce, la dmographie tant une physiologie et l'anthropologie reprsentant une anatomie en grand. La dmographie et l'ethnologie tudient les grands faits de la nutrition et de la reproduction, de la natalit et de la mortalit, l'une dans l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La dmographie compare les donnes statistiques, les met en srie, trouve leurs accords et contrastes, dcouvre mainte modalit de la vie, inconnue ou mal connue jusque-l. Faisant des grands chiffres un instrument de prcision, elle a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: _Numero_, _pondere_, _mensur_. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les moeurs et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations, des sicles et encore des sicles, telles sont les quantits sur lesquelles elle opre; quantits algbriques, mais concrtes. Un usage, adopt par des millions d'hommes, et continu pendant des milliers d'annes, vaut, en dfinitive, les milliards d'individus qui l'ont pratiqu. Plusieurs de ces supputations aboutiraient d'normes chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le gologue manient avec tant d'aisance. On s'est trop habitu regarder ddaigneusement, du haut de la civilisation moderne, les mentalits du temps jadis, les manires de sentir, d'agir et de penser, qui caractrisent les collectivits humaines antrieures la ntre. Que de fois on les bafoue sans les connatre! On s'est imagin que l'ethnologie des peuples infrieurs n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;--en effet, les prjugs paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;--on a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la ntre, qu'il n'y a de moralit que celle qui s'accommode nos formules. Nous avons des manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espces animales et vgtales en deux catgories, les utiles et les nuisibles, affirment qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent l'ne sa stupidit, au requin sa voracit, et au tigre sa fureur. Mais qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis--vis des faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont prcds? Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traverses le genre humain, ces illusions par lesquelles il a pass, portent leur enseignement. Elles ne sont point des monstruosits, issues dans le vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en leur ordre naturel,--disons-le,--en leur ordre logique. En leur temps, elles furent autant de croyances, qui passaient pour trs bien motives. Rsultant de la disproportion entre l'immensit du monde et l'insignifiance de notre personnalit, elles tmoignent d'un persvrant effort, marquent l'volution et l'adaptation de notre organisme son milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours amliore. La srie des superstitions n'est autre chose que la recherche de la vrit travers l'ignorance. Les lunettes, le tlescope, le microscope, l'analyse spectrale, autant de corrections l'insuffisance constate de notre appareil visuel. Il n'y aura comprhension exacte de la ralit que par la connaissance raisonne des divagations antrieures; la science de l'optique intellectuelle est ce prix. Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une gnration spontane. Elles drivent de l'me humaine qui ne cesse de les faonner et de les modifier son image. Chacun travaille cette oeuvre, chacun pendant sa gnration, puis son souffle s'teint. La poussire que nous avons anime garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve le reflet de ses rives. Tout notre tre semble s'engouffrer dans l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action, inconsciente le plus souvent, que nous avons exerce dans la conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et nos dfaites ont laiss des traces d'une inconcevable tnuit. Leur accumulation, indfiniment rpte par la multitude de nos semblables, constitue, de sicle en sicle, les lois et les codes, les religions et les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les diffrents types de socit. Nous ne faisons pas moins que les infusoires, dont les dbris se concrtent en rochers, s'amoncellent en massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la palontologie. Au sicle dernier, de Brosses disait dj avec une nettet parfaite: Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques, il n'y a qu' savoir ce qui se passe chez les nations modernes, et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque chose d' peu prs pareil. Combien souvent on a rpt la parole profonde: Voyager dans l'espace, c'est aussi voyager dans le temps! En effet, tels rites inexpliqus, telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais souponn le sens, ont, dans leur genre, le mme intrt qu'aurait, pour l'archologue, le dsenfouissement d'une cit lacustre; pour le zoologiste, la dcouverte d'un ptrodactyle barbotant en un marais d'Australie. L'intelligence est partout semblable elle-mme, mais ses dveloppements sont successifs; lentement, pas pas, l'humanit gravite vers la raison. Tt ou tard, il sera constat que les ides portent leur ge, que les sentiments varient par la forme et le degr. Une science future classifiera les imaginations mme bizarres, dira comment se forment les fantaisies draisonnables, mettra leur date aux prjugs et superstitions, fossiles dans leur genre. Telle a t la pense matresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur la mthode suivie et les procds employs. Il s'agissait de tracer des portraits fidles, de ne pas les pousser la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Nanmoins, nous sommes oblig de reconnatre qu'ils laissent une impression un peu plus favorable que celle qui rsulterait de la frquentation quotidienne des originaux. Mais il ne pouvait gure en tre autrement. A tout civilis les non-civiliss commencent par rpugner. Le prjug est trs dfavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels, dans nos foires, s'vertuent reprsenter le type vulgaire, partant officiel. Pour s'exprimer en langue payenne, ils crachent, toussent ou ternuent des sons rches et criards, ne disent en franais qu'inepties et grossirets. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques et grotesques. Leurs repas? carteler un lapin, mordre dans une poule vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que l'investigateur apprend la langue des indignes, qu'il entre en leurs ides et manires de sentir, il cesse d'tre un tranger au milieu d'trangers. Il voit s'clairer l'aspect de ces hommes tatous, nus ou demi-nus, s'gayer la peau obscure, et finalement, il dcouvre que les sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait moins; que sa rpulsion tait faite d'ignorance. Au dernier sicle, on se connaissait si peu, mme entre habitants de la mme le, que nombre de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'cosse pour autant de brigands et d'affreux cannibales. Nous avons, l'occasion, signal maintes pratiques absurdes et barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise engendre l'ennui, que la cruaut provoque bientt le dgot. Nous avons pens que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de prfrence, s'tendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les efforts vers une moralit suprieure. Voyez les historiens grands et consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent moins sur ses basses oeuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses nobles aspirations et non point sur les agissements ennuys de la vie quotidienne. Il est certain que dans l'humanit, comme dans l'animalit et parmi les plantes, les individus le mieux dvelopps reprsentent leur espce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle est ou serait capable en ses dveloppements ultrieurs. Mais la question est dj juge. Quelle est la rgle dans toutes les expositions, notamment dans celles de l'art et de l'industrie? --N'admettre que les meilleurs modles, que les plus beaux chantillons. Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de l'enfant. Or, de l'enfant l'adulte, la distance s'exprime en annes; mme de la brute l'homme, les degrs se mesurent. L'intelligence enfantine n'est pas en tout point infrieure la raison adulte. Combien souvent les pres, combien souvent les mres, admirent la navet du premier ge, ces ides originales, ces boutades dont la profondeur dconcerte, cette fracheur de sensation, ce charme souriant et imprvu! Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations de gnie, une conception hroque, des facults d'invention, que depuis longtemps ont perdues les nations dans la force de l'ge. Et celles sur le dclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette dmarche hsitante, ces bquilles: la rgle, la tradition, le convenu, elles ne veulent sortir de l. Tant pis pour celui qui ne comprend plus la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles! L'enfant tait tout printemps, tout esprance. Mais l'homme fait tient-il les premires promesses? De tout ce qu'il et pu devenir, qu'a-t-il ralis?--La moindre partie... Cependant il n'y a pas mis de mauvaise volont, et, le plus souvent, il n'y a pas de sa faute. Qui reprocherait l'arbre de n'avoir pas men fruit chacune de ses fleurs? La pente mme des facults oblige se spcialiser; les progrs incessants de la division du travail parquent le travailleur dans un coin toujours plus troit; les exigences de la production, les cruelles ncessits de la vie encastrent le proltaire au bout d'une manivelle, le rduisent une seule fonction, hypertrophiant un membre pour atrophier les autres, aiguisant une facult pour dbiliter l'tre entier. Aussi n'hsitons-nous pas affirmer qu'en nombre de tribus, dites sauvages, l'individu moyen n'est infrieur, ni moralement, ni intellectuellement, l'individu moyen dans nos tats dits civiliss. Non pas que, reprenant la thse de Jean-Jacques, nous exaltions l'enfant de la Nature pour rabaisser d'autant l'homme, produit cultiv. Nous aimons, nous admirons l'enfant, sans pour cela le dclarer suprieur l'adulte. Jamais l'instinct, tout sagace et ingnieux, tout prime-sautier qu'il soit, n'atteindra la comprhension vaste et lumineuse des choses que la raison labore silencieusement et srement. La posie elle-mme ne peut s'lever jusqu' la sublimit de la science; fauvette ou rossignol, elle ne pourrait aborder les rgions o plane l'aigle de haut vol, aux ailes de puissante envergure. Ces tudes sont faites, pour la plupart, sur les renseignements que les voyageurs et missionnaires donnaient, dans la premire moiti du sicle, sur des pays et tribus dont l'tat social a t, depuis, profondment modifi. L'afflux des commerants et des industriels dborde irrsistiblement, envahit des plages, qui, hier encore, taient inconnues. Pourtant nous parlons au temps prsent, soit pour suivre nos auteurs, soit pour viter de fastidieuses rserves. Nous avions nos doutes sur l'existence actuelle d'un fait que les dernires relations montraient en vigueur. Fallait-il des observations prcises substituer nos probabilismes et possibilismes? Nous avons d en prendre notre parti, et nous prions le lecteur d'en faire autant. En thse gnrale, ces populations n'ont t dcrites que par leurs envahisseurs, et ceux qui pouvaient le moins les comprendre. Tels, le royaume des Incas, et l'empire de Montzuma, entrevus au moment o ils allaient disparatre. Tel encore, au dgel, le flocon de neige, qui se dsagrge et s'vanouit, avant que le regard en ait discern la forme gomtrique. Des primitifs, il n'y en a plus gure; bientt, il n'y en aura plus. Nous n'avons pas voulu portraiter en pied chacune de nos individualits ethniques: il et fallu des volumes et d'innombrables rptitions. Nous avons prfr ne donner que des renseignements succincts, sauf dvelopper plus en dtail, ici, une coutume, l, une institution. Chasseurs, pcheurs, bergers, agriculteurs rudimentaires, mariages singuliers, obsques extraordinaires, initiations, pratiques de magie... Si le public accueille favorablement cette premire srie d'tudes, nous ne tarderons pas lui en offrir une seconde. LES PRIMITIFS LES HYPERBORENS CHASSEURS ET PCHEURS LES INOTS ORIENTAUX L'_ultima Thule_, le point le plus septentrional de notre hmisphre qui soit habit l'anne durant, est le village d'Ita, sur la cte du Smith Sound, baie de Baffin, par les degrs 78, latitude nord, et 79, longitude ouest, mridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs expditions de chasse jusqu' l'extrmit mridionale du glacier Humboldt, un peu au del du 79e degr; or, partir du 80e, la ligne des neiges ternelles tombe plus bas que les collines et descend jusqu'au niveau mme de la mer. Toute vgtation disparat; on ne rencontre plus que de rares abris, simples camps d't, visits de loin en loin. Feilden, un des compagnons de l'hroque expdition Markham, qui eut l'honneur de planter son drapeau 740 kilomtres du ple Nord, estime que les indignes n'ont jamais dpass le Cap-Union. Mme en juillet et aot, le littoral serait trop pauvre pour fournir la subsistance d'une poigne d'Esquimaux errants, et quant une rsidence d'hiver, il ne peut en tre question[1]. Le point le plus septentrional o on ait reconnu quelque vidence du sjour est le cap Beechey, par le 81 54' latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit la carcasse d'un grand traneau, une lampe de statite, un racloir neige, fait d'une dent de morse, dbris probables de quelque expdition. Au del de ce parallle, aucun de nos semblables n'a vcu sans doute. Les Inots ne poussent pas leurs courses plus loin[2]. [Note 1: A.-H. Markham, _la Mer Glace du ple_.] [Note 2: Nares, _Voyage la mer Polaire_.] Dj Hudson, avec son navire voiles, avait pntr en 1607 jusqu' prs du 82e degr. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la latitude 82 45'. Nares, avec son vapeur, n'atteignit que 82 16', et avec son traneau 83 20'. Il y a lieu de s'tonner que les modernes, avec toutes les ressources de la science et de l'industrie, aient pu peine dpasser les premiers navigateurs[3]. [Note 3: Tyson.] Grande tait la distance qui sparait nos climats temprs de ces rgions glaces. Nous allmes aux Esquimaux et les reconnmes de suite pour tre des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis les sicles qu'ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient peut-tre, part quelques Indiens, habiter seuls le monde; ils ne connaissaient pas l'existence des Europens, mme par les ou-dire qui se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurrent avoir t envahis par des fantmes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages, les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l'horizon, la ligne o les profondeurs du ciel se dversent dans les abmes de l'Ocan, que pouvait-il tre, sinon un monstre ail descendant de l'empyre? Et qu'taient les tres fantastiques qu'il portait sur son dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite? Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, o ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes manger? Les premiers Inots ou Esquimaux qui montrent bord ttaient les planchers, ttaient tout ce qu'ils approchaient, mts, barques et rames, et tout merveills se chuchotaient avec des airs mystrieux: Que de bois il y a dans la lune, que de bois[4]! [Note 4: Ross, _Relation_, etc.] Aprs Ross apparurent le _Nordstern_, envoy la recherche de Franklin, puis Kane, en 1853-1855, et six annes plus tard, Hayes. L'isolement de cette station extrme au globe est moindre depuis que des vapeurs courent la baleine. De temps autre, une bande d'Esquimaux descend au Cap York et s'y rencontre avec des quipages. Un systme d'change s'tablit dans ces parages; de la quincaillerie et autres articles sont donns pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperborens quelque petit commerce de troc[5]. [Note 5: Bancroft, _Native Races_.] Dans l'automne 1873, une partie de l'expdition scientifique allemande, qui avait t rejete dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et ne les quitta que l't suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette expdition, eut tout loisir pour tudier de prs cette population presque inconnue jusqu' lui et ne faillit pas l'heureuse occasion. Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son rcit soit si court. Nanmoins, nous le prenons pour autorit principale, et Ita pour quartier-gnral. Nous largirons le cadre par divers renseignements sur les autres Inots du ple, et nous nous tendrons sur les Alouts l'extrmit occidentale du continent amricain. De la sorte, nous nous formerons une ide tolrablement complte de la race esquimale, faisant comme le botaniste qui, ayant dcrire une espce comprenant une multitude de varits peu distinctes, fait choix des deux plus dissemblables, et nglige les intermdiaires. * * * * * Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les sublimes horreurs de ce _Gouffre d'ombre strile et de lueurs spectrales_[6], il faut les avoir vues pour oser les dcrire. Nous empruntons les lignes qui suivent, plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable Petitot: [Note 6: Leconte de Lisle, _Pomes Barbares_.] Des montagnes de glace, des plaines de glace, des les de glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et silencieuse. Un ciel incolore o flottent, pousses par la bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers sauvages, o nulle herbe ne crot; des chteaux de cristal qui s'lvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un brouillard pais, qui tantt descend comme un suaire et tantt s'vanouit en montrant aux yeux pouvants de fantastiques abmes. Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace d'un clat aveuglant. Sous ses tides rayons, elle se fend et se divise; les montagnes s'miettent en dbris, les plaines craquent et se sparant en tronons qui se heurtent avec des bruits sinistres et des dtonations inattendues. La nuit, une nuit ternelle, succde ce jour nervant. Au milieu des tnbres on distingue des fantmes immenses, qui se meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute obscurit porte avec elle, l'nergie du voyageur, sa raison mme, ont subir d'tranges assauts. Le soleil est encore la vie. Mais la nuit, ces mornes dserts apparaissent comme des espaces chaotiques: aux pieds des prcipices qu'on ne peut mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs hurlements de la glace remplissent d'pouvante. Apparat la fantasmagorie sanglante de l'aurore borale: le ciel noir s'claire d'une immense lueur. Un arc plus vif s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille gerbes s'lancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges, verts, violets, tincelants, qui s'lvent, s'abaissent, luttent de vitesse, clatent, se confondent, puis plissent. Dernire ferie, un dais splendide, la couronne, s'panouit au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons blanchissent, les teintes se dgradent, s'vaporent, s'vanouissent. La lumire arctique, Prote arien, revt mille formes, se dploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux Saint-Elme se jouant la cime des mts, zones d'or capricieusement ondules, serpents livides aux reflets mtalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumire sidrale; nues sanglantes et lugubres, bandes polaires longues et blanches qui s'tendent d'un bout l'autre de l'horizon; frles et incertaines nbuleuses suspendues comme un voile de gaze... Autres phnomnes, autres tableaux non moins tranges: C'est le radieux parhlie, tantt segmentaire, tantt quipol; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils, quelquefois avec quatre, huit et mme seize spectres lumineux qui deviennent les centres d'autant de circonfrences; parfois horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images solaires, le transporte comme sous un dme illumin par des lanternes vnitiennes... Une lune, qui ignore son coucher, transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se multiplie par le paraslne, et quatre ou huit lunes se lvent l'horizon. Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du coeur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la fantastique dcoration de la lumire se jouant travers les frimas. Pyramides de cristal, lustres blouissants, prismes, gemmes irises, colonnes d'albtre, stalactites l'aspect saccharin et vitreux, entremls de guipures et festons, de dentelles immacules. Arcades, clochetons, pendentifs, pinacles, la lune caresse de ses rayons mystrieux une architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres prcieuses. Pays de fes et de songes. La vapeur expire se condense en nodules glacs qui se heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le dchirement d'un papier pais. Quelquefois, un clair subit et sans dtonation annonce la fin d'une aurore borale, d'un orage magntique dont le foyer est plac en dehors de la vue; des grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes chiens, ces claquements de fouet rpercuts? Vous pensez que ces bruits retentissent tout prs; mais les instants et les heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les personnes dont une lieue ou deux vous sparaient, Et cependant, un coup de fusil tir vos cts n'a pas plus branl l'atmosphre que si vous eussiez bris une noix... C'est le mirage avec ses fantmes de rives, ses montagnes renverses, ses arbres qui marchent, ses collines qui se poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories kalidoscopiques, de prtendus bouleaux au-dessus de verts gazons... Des colonnes de fume qui s'lvent dans le brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des troncs d'arbres, venus on ne sait d'o, s'enflamment par le frottement violent des glaces. Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la _Jeannette_: Enfin l'hiver svit dans toute sa rigueur. Le thermomtre descend 52 degrs. Notre abri disparat sous quatorze pieds de neige; des vents impitoyables, chargs de grlons aigus, nous forcent verser jour et nuit le charbon et l'huile dans les deux poles qui conservent un peu de chaleur notre sang. Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre eau-de-vie, congele, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La viande, l'huile et le pain se divisaient coups de hache. Josu oublia de mettre son gant droit. Une minute aprs sa main tait gele. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes dans de l'eau tide. Elle se couvrit aussitt de glaons. Le docteur dut couper le membre de notre infortun compagnon, qui succomba le lendemain. Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous joignmes du tabac ces prsents, qui furent accepts avec des larmes de joie. Le chef, vieillard dbile, nous conta que, le mois prcdent, il avait mang sa femme et ses deux garons. Un autre voit les choses du bon ct: Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris, ce froid qui saisit sa victime son insu, instantanment, mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les forces, aiguise l'apptit, favorise les fonctions de l'estomac, et le rend le meilleur des calorifres; il endort la douleur, arrte l'hmorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rves. Ce froid intense, si sec et pur, suspend la putrfaction, dtruit les miasmes, assainit l'air, en augmente la densit; il purifie l'eau douce, distille les eaux amres de l'Ocan, et les rend potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des conserves conomiques et durables; il rend comestibles la viande et le suif crus; il tanche les marais et lagunes, arrte le cours des maladies, rvle aux chasseurs la prsence du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les plumes s'attachent aux doigts comme s'ils taient enduits de glu, les copeaux adhrent au rabot. La chevelure s'bouriffe sous le peigne, se hrisse et s'agite avec des crpitations. On ne peut revtir des fourrures, se couvrir d'une simple couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette laine, de ces mains, du corps, des tincelles accompagnes de ptillements... * * * * * Plusieurs ont voulu que la race des Inots ft la plus arrire et la plus grossire de notre espce. Cette distinction a t gnreusement accorde tant de hordes, peuplades et nationalits qu'elle a cess d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhtorique, une simple manire de dire que les gens sont peu connus. Chaque explorateur reprsente les sauvages qu'il a observs, comme des brutes et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entire humanit, il ne trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux et lui. Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inots. Aucune race n'est moins mlange, plus homogne et nettement caractrise. Cependant, elle est rpandue par une longueur de 5 6,000 kilomtres, sur un territoire qui s'tend du tiers la moiti de la circonfrence terrestre, prise au 67 30' de latitude. Morton, en 1849 dj[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule famille, celle des Mogolo-Amricains, laquelle appartiennent: le Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador, l'immense fouillis d'les et pninsules, connu sous les noms de terres de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince Albert. Plus, toute l'extrmit N.-O. du continent amricain. Plus, l'archipel Aloute. S'y rattachent divers degrs, d'Alaska et la Reine Charlotte jusqu' Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins, Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich Mueller n'hsitent pas gratifier la race esquimaude des longues ctes qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mlangs qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne contestera l'opinion de Latham: [Note 7: _Crania americana._] [Note 8: Ou Klingits.] [Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.] Les Esquimaux occupent une position gographique qui leur vaut une importance exceptionnelle. De leur affinit plus ou moins marque avec plusieurs autres familles humaines dpend la solution de quelques problmes ethnologiques de premier ordre. Ni celle de Topinard[10]: [Note 10: _Anthropologie_.] En Asie, les peuples ont t brasss de l'Orient l'Occident, et de l'Occident l'Orient, d'une faon si prodigieuse que la race la plus caractristique doit tre recherche au del du Pacifique, dans les mers polaires. Quoi que nous pensions des problmes relatifs l'origine et la parent des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture, une demeure et des coutumes appropries. Facilement on exagrerait la superficie de pays que dtiennent ces Hyperborens, comme ils sont souvent appels, si on ne rflchissait que sur le continent amricain leur habitat n'est qu'en faade, occupant une lisire large de vingt trente kilomtres, laquelle ne gagne 75 ou 80 kilomtres l'intrieur que le long de certains fleuves, tels que le Youkon et le Mackenzie, dont il ne dpasse pas la partie maritime. Pour ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], l'ensemble des lignes inotes. En dehors de cette troite lisire, dans la fort commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur font une guerre d'extermination. Cette animosit, de savants anthropologistes ont voulu l'expliquer par la diffrence des sangs[12]. S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un autre motif. Ils ne sauraient pardonner l'Esquimau le crime de manger cru son poisson. D'o les noms abnaqui d'_Eski mantik_[13], et adjibeouai d'_Ayeskimou_, qui, appliqus d'abord aux Labradoriens, ont t peu peu tendus l'ensemble des tribus hyperborennes. Il nous parat plus logique d'attribuer cette inimiti, qui par moments prend des dehors religieux, une cause toujours actuelle, toujours efficace; celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur ct, les Inots savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyre. Dans l'Alaska, ils se distinguent en gens de terre et en gens de bateaux, selon le genre de vie auquel ils s'adonnent de prfrence. [Note 11: D'_ora_, rive.] [Note 12: Von Klutschak.] [Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette drivation dans son _Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.] * * * * * Ferms au reste du monde par leur barrire de frimas, les Esquimaux sont, plus que tout autre peuple, rests en dehors des influences trangres, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce qu'elle touche. La science prhistorique a vite compris qu'ils lui offraient un type intermdiaire entre l'homme actuel et l'homme des temps disparus. Quand on entra chez eux pour la premire fois, ils taient en plein ge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches quand on les dcouvrit; leur fer et leur acier sont d'importation trs rcente et presque contemporaine. Les Europens de la priode glaciaire ne sauraient avoir men une vie trs diffrente de celle que mnent aujourd'hui les Inots dans leurs champs de neige. Comme on vit maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis Thayingen, Schussenried, la Vzre. Les Troglodytes des Eyzies ont migr aux entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et toujours la poursuite du renne, ils se sont rapprochs du ple. Telle est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des troglodytes magdalniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on ne saurait les distinguer de ceux laisss par les autochtones. [Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.] [Note 15: _Bulletin de la Socit anthropologique_, 1883.] [Note 16: _American Naturalist_, 1877.] A ses tudes gologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour conclusion que, dans la rgion des White Mountains ou Montagnes Blanches, le retrait des glaciers remonte une dcade de sicles environ, et que l'anctre des Esquimaux prit possession du sol mesure que la neige reculait, et aprs elle les troupeaux de rennes. Rsultat qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: aprs de soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inots n'est autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus, population disparue, qui jadis leva les gigantesques terrassements figurs qu'on a retrouvs en plusieurs localits des tats-Unis. Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli l'Amrique polaire de leurs stations de chasse et de pche, et que mme ils ont domin dans les pays qui devinrent le Canada, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-cosse et la Nouvelle-Angleterre, d'o ils furent dlogs par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins. Une science moins incompltement renseigne prononcera sur ces assertions. Plusieurs savants les estiment dj suffisantes pour rsoudre la question si difficile du peuplement de l'Amrique. Ils affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine jusqu'au dtroit de Magellan, a d ses habitants une seule et mme race esquimode. Toujours est-il que les races des Inots et Peaux-Rouges, malgr la haine qui les divise, se trouvent rapproches par des types intermdiaires dans la vaste Alaska et la Colombie britannique. Et du ct de l'Asie, les voyageurs enclins remarquer les ressemblances plutt que les dissemblances, ne manquent pas de constater que l'Inot verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le Samoyde. Qui ne connat la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes, extrmits remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crne essentiellement dolichocphale[17]. Tte grosse, pommettes saillantes, figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides, nez cras. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une race nez romain n'et pu se maintenir[18]: trop souvent la protubrance munie de l'appareil olfactif et gel et ft tombe, tandis qu'un nez plat est moins expos. Les traits du visage, et en particulier les yeux, offrent une ressemblance marque avec ceux des Chinois et des Tartares[19]. La peau, nuance de jaune noirtre, recouverte d'une couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid dsagrable. L'hiver lui donne un teint trs clair, presque europen, mais, au premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne favorablement l'tranger. La moyenne des Inots oscille entre 1m,5 et 1m,7[20]. [Note 17: On les a mme appels _scaphocphales_: ceux dont la bote cranienne est en forme de bateau.] [Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.] [Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.] [Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.] Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous vu. Eux-mmes se titrent d'Inot, mot qui signifie l'homme. Car, sous toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinn, au Canaque et l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une conviction parfaite, ne s'attribue la qualit d'homme par excellence. Toutefois, comme les voisins en font autant, force a t de distinguer entre ces hommes et ces hommes. Et ils ont pris des dsignations spciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards. Parmi les plus nafs, nous pouvons compter les Koloches, varit de la race esquimaude, lesquels croient former eux seuls une bonne moiti de la terre, habite premirement par les Koloches, et en second lieu par les non-Koloches. Les anciens Beni Isral ne connaissaient non plus que deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contres habitables ou inhabitables, toutes profanes et souilles. La cosmogonie esquimaude raconte que Dieu,--c'tait un Groenlandais nomm Kellak,--ptrit d'une motte de terre le premier homme et la premire femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un dbutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Ds la seconde tentative, il trouva la perfection, et cra l'homme, le vrai, savoir l'Inout ou Inot. Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils parurent fort tonns d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au monde. * * * * * Les Inots, disions-nous, sont distribus sur une bande de terrain dmesurment longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont spars par des espaces dserts et dsols, distants de 15, de 30 et mme de 150 kilomtres. Ils hivernent toujours la mme place. Si le patriotisme est une vertu, ils la possdent au plus haut point. Jamais paysage avec bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la rivire aux flots argentins, ne fut plus aim que ces champs de neige et ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous un ciel inclment. L'Esquimau s'est fait si bien son entourage qu'il ne pourrait s'en passer; il ne saurait mme vivre ailleurs, tant il s'est identifi avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage quelque peu. En t, il se dplace, vaque ses expditions, portant sa tente avec lui ou plutt la faisant porter aux chiens attels son traneau, chiens de race particulire[21], plus grande que celle des Pyrnes ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22]. Il l'a faonne son usage par des coups de fouet assns pendant de longs sicles. Le chien est l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et au Samoyde, le chameau au Touareg, le cheval au Bdouin et au Tartare: le grand moyen de locomotion, l'insparable compagnon, et, en dsespoir de cause, le dernier aliment. [Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.] [Note 22: Butler, _The Wild North Land_.] Toute une bande de chiens est attache au traneau. On n'aurait jamais fouet assez long pour atteindre ceux de vole. Que fait-on s'il faut aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cingle au dernier chien, qui, mchant et hargneux,--c'est son mtier d'esclave,--ne veut pas qu'il en cuise lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche; d'arrire-train en arrire-train, en un rien de temps, tous ont t mordus, et le traneau file rapidement par la neige, au milieu des protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le char de l'tat, comment avance-t-il? Le soir venu, on attache le roi de chaque meute prs de son traneau; sujets et sujettes l'entourent, se couchent ses pieds. Cette soumission, rsultat de la fatigue et de l'puisement, n'est qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort faire pour gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde. Les mles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines, impatients de l'heure o ils pourront se mesurer avec leurs rivaux. Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats tablit la suprmatie du plus robuste et du plus hardi; encore cette autorit n'est-elle pas longtemps respecte. D'un jour l'autre clatera une rvolution fomente par quelque ambitieux, qui s'aperoit que les forces du matre diminuent par l'ge ou par toute autre cause. Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idal de leur existence. Pour la discipline maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses prrogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fcher[23]. [Note 23: Nares, _Voyage la mer polaire_.] Selon les autorits que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient d'tre contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une faon gnrale, on avait mentionn chaque fois le nom particulier de la tribu dont il s'agissait. Les uns affirment que les Inots ont un centre d'changes entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivire du Cuivre. D'autres, niant que ces changes soient assez actifs pour mriter le nom de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens ignoraient avoir des frres au dtroit de Bring. On serait donc port croire que les accidents locaux, que les particularits traditionnelles diffrencient profondment ces peuplades qui, depuis temps immmorial, se perptuent chacune dans son petit coin. Mais on est tonn d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador l'archipel aloute, et de l chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent seulement par d'insignifiants dtails; que, par leurs grandes lignes, les croyances et superstitions se confondent; que l'entire Esquimaudie est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont domins par les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la nourriture, dont les conditions s'imposent d'une faon peu prs gale. Tous prouvent les mmes besoins et recourent aux mmes moyens de les satisfaire; ils vivent d'une mme vie, mi-terrestre, mi-marine, se nourrissent des mmes poissons, attrapent le mme gibier par les mmes trucs, les mmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations, trs rationnelles aprs tout; il faut les accepter sous peine de mort, et on s'y conforme sans qu'il en cote. L'habitude est une seconde nature. En dehors des tres de son espce, les Inots ne connaissent que la Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages: renards, livres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent, les tuent et mangent, mais tchent de leur faire oublier ces mauvais procds en leur prodiguant les tmoignages d'honneur et de respect; du reste, ils les admirent sincrement, et en mainte occasion les prennent pour modles. N'taient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation gnrale, mais le second, sur nombre d'les et presqu'les, fait leur seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers exceptionnellement rigoureux dressent des barrires de glace travers certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages entiers furent emports jusqu'au dernier habitant, notamment en l'le Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, mi-route entre l'ancien et le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent l'Inot les mmes services qu'au Polynsien le cocotier, l'Australien le kangourou et la xantorrhe; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa personne et sur sa personne, le chauffent et l'clairent, tapissent sa hutte l'extrieur et l'intrieur. Avec la peau il construit ses bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, badarkas; avec les intestins il se confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'change. L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui aussi, les habitudes, le caractre, l'apparence, et mme la physionomie; ce n'est pas tonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pense et son dsir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modle que le phoque lui a donn dans son _iglou_. L'un comme l'autre est trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux doux et intelligents. A premire vue, on n'a pas haute opinion de ces lourdes masses, mais en les observant de prs, on s'tonne de leur voir tant de jugement et si bon caractre. Il est noter que l'animal a l'amour plus jaloux que son compatriote humain: [Note 24: _Trichechus Rosmarus_.] [Note 25: Autrement dite _Eivugen_.] [Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.] Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les mles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulvent sur leurs nageoires, engagent une mle gnrale, dans laquelle les dents formidables de leur large gueule font de terribles blessures. Couches entour, les femelles sont les spectatrices du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur sera leur poux, exerant autorit absolue et se dmenant avec fiert. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les frontires sont souvent franchies par de petits dtachements; les mles qui avaient t carts une premire fois, rdent aux environs, font des signaux que met profit quelque femelle lgre, tandis que le seigneur et matre est ailleurs occup. S'il s'aperoit du mange, il gronde d'une voix furieuse, se prcipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur l'infidle, lui laisse de cuisants souvenirs. Nanmoins sa domination est rarement de longue dure, un des vaincus rentre en lice et l'vince son tour[27]. [Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.] C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28]; si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend; une fine et astucieuse tte de renard sur un grand corps dgingand; son paisse fourrure est un sac malices. Sa chair frache est dlicate, mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le permet; quant son foie, il passe pour un poison trs dangereux, ce qui le fait rechercher par les sorciers. Les Inots reconnaissent Martin comme leur matre dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son savoir-faire. Du haut d'un rocher o il a grimp sans se laisser apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'baudissent sur la plage. Que l'un arrive porte, il lui cassera la tte avec une grosse pierre ou des blocs de glace lancs avec force et adresse[29]. Martin _parle phoque_, flatte et fascine la pauvre bte qui pourtant devrait le connatre de longtemps, il l'endort par une incantation dont les Inots ont surpris le secret et qu'ils rptent aussi exactement qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagrons. Citons un tmoin oculaire, le vridique Hall: [Note 28: _Ursus maritimus_, _Thalassarctos polaris_.] [Note 29: _Nature_, 1883, J. Rae.] Coudjissi parlait phoque. Couch sur le ct, il se poussait en avant par une srie de sautillements et reptations. Ds que le phoque levait la tte, Coudjissi arrtait sa progression, piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis, nageoires frmissantes, de se rouler comme en extase sur le dos et sur le flanc, aprs quoi sa tte retombait comme pour dormir. Et Coudjissi de se pousser nouveau, de se glisser, jusqu' ce que le phoque relevt encore la tte. Le mange se renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s'approchant trop vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus revu. I-ie-oue! fit le chasseur dsappoint. Ah! si nous savions parler si bien que l'ours[30]! [Note 30: Hall, _Life with the Esquimaux_.] Si le phoque, si l'ours devaient croire ce qu'on leur chante, les mots qu'on leur parle, les prendre, les tuer, les corcher, les manger, ne seraient que dtails accessoires, formalits obliges pour fournir aux Inots l'occasion de les approcher, de leur prsenter les hommages les plus sincres et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup se tient gnralement renferm dans sa hutte pendant un ou plusieurs jours, suivant l'importance de l'animal abattu. Il craint le ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des accommodements avec les pouvoirs de l'autre monde, si le temps presse et que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pnitences encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par srie, en semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches qui soutiennent l'iglou, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le chasseur dpose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bte tait une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu'aprs trois jours et trois nuits. Magie rudimentaire: puisque la vessie est pour les Esquimaux le sige de la vie, elle communiquera aux objets qu'on y place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l'me qui l'habitait nagure. Il n'est pas inutile de mentionner, ce propos, qu'une vessie attache au-dessus de leur clbre bateau, le _kayak_, le rend insubmersible, pargne cette prissoire d'innombrables chavirements. Ajoutons que les lanires, attaches aux harpons, sont toujours pourvues d'une vessie gonfle qui fait surnager le tout quand l'animal plonge sous l'eau, aprs avoir t bless. Ce n'est pas dire que la doctrine inote fasse de la vessie l'unique rceptacle de l'esprit. Le foie, l'immortel foie, pour emprunter une expression de Virgile, est aussi un sige des destins. Le chasseur, qui vient d'assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu bredouille, s'il remet le foie un sorcier qui, sance tenante, le passe l'enguignonn; l'enguignonn lentement le mastiquera, lentement l'avalera, et aprs sera un homme autre[31]. [Note 31: Rink, _Tales of the Eskimos_.] Au premier hareng qui se laisse happer, on adresse des compliments solennels, on l'apostrophe comme un grand chef dans sa tribu, on lui prodigue les titres pompeux, et pour le manier on met des gants[32], au propre et au figur. Interdit toute femme de toucher le premier phoque captur, les hommes seuls peuvent l'approcher. Et quand on va courir le morse, il n'est plus permis de manier les peaux de renne, de les corroyer ou coudre en habits. Ce serait manquer de procds envers le Grand-Morse qui se vengerait en empchant d'attraper les petits morses. [Note 32: Dall, _Alaska and its Resources_.] Grimace que tout cela, sans doute. Mais, en matire de religion, bien habile qui distinguerait entre le faux semblant et la sincrit. Disons que c'est hypocrisie nave, mensonge enfantin. * * * * * Autant que les physionomies, autant que les coutumes et costumes, se ressemblent les dialectes: de la cte d'Asie et du dtroit de Bring, ils diffrent trs peu de ceux qu'on parle au Gronland, au Labrador, la rivire Mackenzie. Rink, comptent en la matire, incline croire que l'affinit est telle que tous ceux qui parlent ces langues se comprennent ou devraient se comprendre. Les gnrations passent, sans leur faire subir de changement apprciable. Bien plus, les contes populaires se transmettaient littralement de sicle en sicle; les versions, recueillies dans les localits distantes d'une centaine de lieues, diffraient moins entre elles que si chez nous la mme personne les et racontes des reprises diffrentes. L'inot ne manque pas d'euphonie, et prend mme un accent musical dans certaines bouches. Sa structure et celle des langues amricaines sont tablies sur le mme modle polysynthtique. En un mot--mais de longue haleine--ils concentrent une phrase, ou plusieurs. Hall cite _Piniagassakardluarungnaerngat_ comme un mot assez long, mais il n'a qu'une trentaine de lettres, et il en est de cinquante. Rink traduit l'expression de _Igdlor-ssua-tsia-lior-fi-gssa-liar-ku-gamink_ par: Tandis qu'il lui ordonnait d'aller l'endroit o la grande maison devait tre construite. En thorie, on pourrait au mot principal ajouter de ces affixes tant et plus, mais on dpasse rarement la dizaine, et on les groupe autant que possible en ordre logique. Le systme de numration qu'ils ont adopt est le plus naturel, et le plus universellement accept: celui de compter par les doigts. Les quatre membres sont appels un homme. Pour dire 8 on montre une main et 3 doigts; pour 24, un homme et 4 doigts; pour 35, un homme et 3 membres; pour 80, 4 hommes. * * * * * Les huttes ou _iglous_ montrent de notables diffrences, et varient suivant les matriaux. Frquemment, il y a maison d't et maison d'hiver; celle-ci tablie avec un soin particulier, car les froids de trente cinquante degrs ne sont pas rares. Un type fort approuv est celui de la maison-cave. Les parois s'enfoncent dans le sol jusqu' la hauteur du toit ou peu prs; le toit lui-mme est recouvert d'une couche de mottes gazonnes; on pntre dans le terrier par le trou de fume. Le bois, s'il y en a, est conomis le plus possible, et ne s'emploie qu'en chssis, montants et traves. Pour autres usages, on lui substitue divers matriaux, tels que plaques de schiste, ctes d'ours, vertbres de baleines, dents de morse; on remplace briques ou planches par des peaux tendues le long des parois. Voici la description que nous fait Hayes d'un palais du Nord, la plus somptueuse btisse de toute l'Esquimaudie: La maison du gouverneur danois d'Upernavik, construite dans le mme style que celles du village et de toutes les habitations indignes du Groenland, est relativement grande et commode. Le vestibule, moins long que dans les huttes ordinaires, ne sert pas de chenil aux chiens de tout ge, le propritaire tant assez riche pour donner ces membres de la famille esquimaude le luxe d'une demeure spare. Ce corridor est haut de quatre pieds au lieu de trois, et l'on court moins de risques se heurter le crne en entrant. Le toit, le sol, les parois, tout est garni de planches apportes des entrepts danois. Les huttes du commun ne mesurent que douze pieds de long sur dix de large. La maison du gouverneur a, comme celles-ci, une seule chambre, mais de vingt pieds sur seize. Les murs, hauts de six pieds et pais de quatre, sont, comme partout, construits en pierre et gazon. Le toit est form de planches et de madriers peine quarris. Le tout est recouvert de mottes. En t, cinquante pas de distance, la cabane a l'air d'un monticule verdoyant, et se confondrait avec la pente herbeuse, n'tait le tuyau de pole qui fait saillie, et la fume du charbon danois qui s'en chappe. Le pays ne produit d'autre combustible qu'une mousse sche, les natifs l'imprgnent d'huile de phoque, la brlent dans le plat de statite qui sert la fois de lampe et de foyer. Au milieu de la chambre, le sol s'lve d'un pied; sur cette estrade nous prmes place avec les diffrents membres de la famille. Au fond, des sacs d'dredon taient empils. Quand vient l'heure du sommeil, chacun tend sa couchette o il veut. Ni murs, ni paravent; les jeunes filles prennent un ct de la case et les garons l'autre. Plus au nord, les huttes de mottes gazonnes deviennent plus rares, au moins pour les habitations d'hiver. La terre presque toujours gele, tant trop difficile travailler, on se construit des ruches ou fours, en cubes de neige, disposs en couches annulaires qui vont s'amincissant. Les Itayens disposent leurs blocs en spirales conduites avec une rigueur gomtrique. Ce mode parat unique, et l'on ne cite aucun autre exemple de ce systme architectural. John Franklin s'crie qu'une de ces huttes frachement termines est une des plus belles choses qu'ait forme la main des hommes: La puret des matriaux, l'lgance de la construction, la translucidit des parois travers lesquelles filtre la plus douce des lumires, ralisent une beaut qu'aucun marbre blanc ne saurait galer. La contemplation d'une de ces huttes et celle d'un temple grec orn par Phidias laissent la mme impression: triomphes de l'art l'un et l'autre, ils sont inimitables chacun dans son genre. Mais avec une ou plusieurs familles claquemures en un troit espace, sans ventilation par portes ni fentres, au milieu d'une accumulation multiple: herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile rance, dbris et dchets de toute nature, que devient, que peut devenir la propret? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles venaient d'tre termines, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien par leur forme ovode et leur blancheur immacule, et vues de dedans, par la lumire ple et suave qui les traverse; ces huttes, peine habites, ne sont plus que des bouges infects, ignobles rceptacles d'immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inots prennent l'occasion un bain de vapeur; mais, en temps ordinaire, ils prouvent une rpugnance insurmontable l'endroit des ablutions, prjug dont on devine les rsultats au milieu d'une agglomration de digestions en travail. Par suite des ordures et du manque d'air, l'intrieur des huttes rpand une puanteur presque insupportable, laquelle contribuent des sacs de peaux; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande de la belle manire. A l'entour, le sol est jonch d'innombrables ossements de morses et de veaux marins, mls des lambeaux infects, des crnes de chiens, d'ours et de rennes, mme des dbris humains. Le mobilier de ces demeures est l'avenant. Ross dcrit les outils et instruments comme mesquins l'extrme: traneaux non pas en bois, mais en os, lances qu'appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont la lame est incruste de fer mtorique[34], parfois l'tat de minerai. [Note 33: _Monodon monoceros_.] [Note 34: Pallas.] Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un tablissement danois, demanda si les montres parlaient aussi. On lui prsenta une montre rptition: --Demande l'heure toi-mme! --Madame et trs excellente personne, serait-ce un effet de votre bont de vouloir bien me dire l'heure? On pressa le bouton, et... Trois heures un quart, fit la montre. --C'est bien cela, rpondit le brave homme. Madame, je vous suis fort oblig. Particularit des Itayens: ils ne connaissaient les arcs et les flches que de nom, bien que les autres Inots soient d'habiles archers, et mme que plusieurs aient appris manier adroitement le fusil. Autre observation importante: Ces Itayens n'ont aucune espce de bateaux. Ross n'en revenait pas. Comment une population du littoral maritime, comment une population de pcheurs peut-elle tre dnue des moyens de navigation qu'on possde dans le voisinage? Comment n'ont-ils pas imit un instrument ncessaire, un instrument des plus simples, au moins en apparence, et qu'ils connaissent de vue ou par ou-dire? Kane confirme ce renseignement, dit qu'ils ne connaissent les kayaks que par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement lie la mer que la barque constitue leur unit sociologique. Dans un village hyperboren, on compte les barques, comme ailleurs on compte les feux: tout chef de famille doit tre matre de bateau.--Si les Itayens avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient les bandes de narvals, se livreraient de fructueuses pches, s'pargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont bout de ressources et rduits la dernire extrmit, ils feraient mieux qu'attacher leurs traneaux les uns aux autres, les lancer l'eau, systme dangereux autant qu'incommode... Notre observateur ne s'explique ce manque de bateaux que par l'hypothse d'une dgnrescence: la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l'art de la navigation; pour une cause ou une autre, elle l'aurait dsappris. Cette insouciance extraordinaire semble dpasser le vraisemblable, chez des gens qu'on ne voit en aucune autre matire se montrer plus stupides que leurs congnres et proches voisins. Jusqu' mieux inform, et sans prtendre trancher la difficult qui embarrassait des observateurs aussi fins que Ross et Bessels, nous adoptons l'explication suggre par Rink. Tout au nord, dit-il, la mer est gele trop souvent pour que les bateaux et kayaks y soient de profitable usage. Poussant trs loin la division du travail, les Itayens se seraient jets exclusivement dans les pratiques de la chasse, ngligeant celles de la pche, estimant, peut-tre tort, qu'ils perdraient leur temps la construction et la manoeuvre difficiles des kayaks, badarkas et oumiaks. Trs pratique dans son genre, le costume des Inots est mme susceptible d'lgance,--demandez plutt aux officiers et matelots qui ont eu l'honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. A premire vue, il parat de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces dernires l'allongent en forme de queue, et le garnissent d'un plus large capuchon o la mre loge son petit qui s'y blottit confortablement, moins qu'elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le surtout[35], fabriqu avec des intestins de phoque, gale en impermabilit nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en lgret. En certaines localits, le sexe masculin adopte un vtement de plumes, le fminin, de fourrures; ailleurs, l'habit est double: plume par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de peau souple et douce, tout blanches, les maries des bottes rouges. Pour indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes se font la figure des tatouages spciaux[36]. [Note 35: _Okouschek._] [Note 36: Kiutschak.] Sans recourir au peigne, la maman fouille les cheveux du mioche et se paie de sa peine par le gibier qu'elle recueille. Souvent, les commres s'accroupissent en cercle et organisent une battue gnrale. Prestes comme guenons, elles fourragent dans les tignasses poisses; les mains vont et viennent de la tte la bouche et de la bouche la tte. Sitt vu, sitt croqu. Ce soin est une des fonctions de la femme primitive: tout amateur de contes et d'antiques lgendes n'a pas t sans remarquer comment, dans toutes les grandes scnes d'amour, le hros s'assied aux pieds de la vierge, qui lui prend la tte entre les genoux, l'pouille, et de doux propos en doux propos, le magntise et l'endort. Les belles Esquimaudes usent d'un btonnet termin en spatule, faisant office d'un doigt allong; elles s'en grattent le dos, fouillent les profondeurs du vestiaire. On dirait le petit instrument copi sur les grattoirs en ivoire que les fournisseurs du monde lgant exposent dans leurs somptueuses vitrines de la rue Richelieu, de Piccadilly et de Regent Street:--les extrmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il serait malpropre de se gratter avec les doigts. * * * * * La belle saison apporte l'abondance; alors, dans les intervalles que laisse la chasse, nos hommes n'ont plaisir plus doux que de muser et baguenauder l'entour des huttes, dormant une bonne partie de la journe, et se rveillant pour s'emplir le ventre. Manger est leur bonheur, leur volupt; ils vous disent avec conviction avoir t gratifis d'un _inoua_ ou gnie spcial, le Dmon de l'apptit. Ils goteraient peu la fameuse distinction, que l'homme mange pour vivre, ne vit pas pour manger. Sitt que parat le jour, la mre touche les lvres de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande, comme pour dire: Mange, fils chri, mange et bois! Qu'on soit pri leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais y aller bravement, la faon des hros d'Homre; car l'hte se pique d'assouvir des faims herculennes, semblables la sienne; l'honneur qu'on lui tmoigne est en raison de l'apptit satisfait. Si l'invit est dcidment incapable de dvorer tout ce qui lui est prsent, il est tenu, par politesse, d'emporter les reliefs. Mangeurs puissants devant l'ternel, ces Esquimaux. Virchow avance que leur crne et toute leur anatomie sont dtermins par la mchoire que dtermine elle-mme l'ternelle mastication[37]. [Note 37: _Verhandlungen der Berliner Gesellschaft fr Anthropologie_, 1877.] Trois saumons nous suffisaient pour dix; chaque Esquimau en mangea deux... Chacun d'eux dvora 14 livres de saumon cru, simple collation pour jouir de notre socit. En passant la main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation. Je n'aurais jamais cru que crature humaine ft capable de la supporter[38]. [Note 38: Ross, _Deuxime Voyage_, 1829-1833.] Avec une avidit repoussante, on les voit absorber poissons avaris, oiseaux puant la charogne. Aussi peu dgots que les Ygorrotes des Philippines, qui versent comme sauce leur viande crue le jus des fientes d'un buffle frachement abattu[39], ils ne reculent pas devant les intestins de l'ours, pas mme devant ses excrments, et se jettent avec avidit sur la nourriture mal digre qu'ils retirent du ventre des rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicore et qu'il ait un petit got de son[40], nous ne pouvons nous reprsenter ce repas sans malaise, mais c'est le cas de rpter l'axiome, que des gots et couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggre avec vraisemblance que cette idiosyncrasie s'explique par le besoin, qui s'impose aux Inots, d'assaisonner par quelques particules vgtales les viandes pesantes dont ils chargent leur estomac. Du reste, le capitaine Hall en a tt, et dclare qu'il n'est rien de meilleur. La premire fois qu'il en mangea, ce fut dans l'obscurit, et sans savoir ce qu'il se mettait sous la dent: [Note 39: Don Sinibaldo de Mas.] [Note 40: Clarke, _Voyages_.] C'tait dlicieux, et a fondait dans la bouche... de l'ambroisie avec un soupon d'oseille... Mais voici le menu: Premire entre, un foie de phoque, cru et encore chaud, dont chaque convive eut son fragment, envelopp dans du lard. Au second service, des ctelettes, d'une tendret nulle autre pareille, dgouttantes de sang, rien de plus exquis... Enfin, quoi? des tripes que l'htesse dvidait entre ses doigts, mtre aprs mtre, et dbitait par longueurs de deux trois pieds. On me passait comme si je n'apprciais pas ce morceau dlicat, mais je le savais aussi bien que personne: tout est bon dans le phoque. Je m'emparai d'un de ces rubans que je droulai entre les dents, la mode arctique, et m'criai: Encore! Encore!--Cela fit sensation, les vieilles dames s'enthousiasmrent... Ces amateurs se pourlchent les babines de myrtilles et framboises crases dans une huile rance; ils savourent le lard de baleine coup en tranches alternes, des blanches et fraches avec des noires et putrides. Bouche de roi, un hachis de foie cru, saupoudr d'asticots grouillants. Friandise, la graisse qui fond sur la langue; nectar, les verres de lait qu'on recueille dans l'oesophage des phoquets, ou petits phoques, lait blanc comme celui de la vache, parfum comme celui des noix de coco; jouissance nulle autre pareille, le sang de l'animal vivant, bu mme la veine au moyen d'un instrument invent cet effet. Autant que possible, ils touffent la bte plutt que de l'gorger, afin de ne perdre aucune goutte du liquide vital que charrient les artres. Quand il leur arrive de saigner du nez, ils jouent de la langue, se raclent les doigts. Ils mchent avec dlices les viandes encore palpitantes, dont le jus vermeil leur dcoule dans le gosier en flots sucrs et lgrement aciduls. Le sel leur rpugne, peut-tre parce que l'atmosphre et les poissons crus en sont dj saturs. Gourmands et gourmets, ils apprcient la qualit, mais condition que la quantit surabonde. Qu'on serve cuit ou cru, vif ou pourri, mais qu'il y en ait beaucoup. Par les temps de disette, ils engloutissent des marmites pleines d'herbes marines qu'ils ont mises mollir dans l'eau chaude. En gnral, la gele et l'attente ont dj fait subir aux viandes un ramollissement qu'ils estiment suffisant. Quant la cuisson proprement dite, ils l'admettent en temps et lieu, comme raffinement agrable, mais jamais comme ncessit. Belcher valuait 24 livres par me--_sic_--et par jour les approvisionnements qu'une station avait faits pour l'hiver, quantit qu'on lui donnait comme normale et tout fait raisonnable[41]. Le capitaine Lyon[42] a donn d'une de leurs mangaries un saisissant rcit: [Note 41: Lyons, _Savage Islands_.] [Note 42: _Transactions of the Anthropological Institute._] Kouillitleuk avait dj mang jusqu' en tre ivre. Il s'endormait, le visage rouge et brlant, la bouche toujours ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonait dans la gorge, et en s'aidant de l'index, des chiffes de viande demi bouillie, qu'elle rognait ras les lvres. Elle suivait attentivement la dglutition, et les vides qui se produisaient dans l'orifice, elle les bouchait tout aussitt par des tampons de graisse crue. L'heureux homme ne bougeait, jouant seulement des molaires, mastiquant lentement, n'ouvrant pas mme les yeux. De temps autre s'chappait un son touff, grognement de satisfaction... * * * * * C'est par l'nergie de leur systme digestif que les Esquimaux se soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glac. Nulle part, mme sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu'au milieu de ces neiges presque ternelles. Occups constamment brler de l'huile et de la graisse dans leur estomac, les Inots, d'haleine ardente, ne recherchent pas les feux de bois ou de charbon. Ils sont toujours altrs, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de l'eau, en buvaient de telles quantits qu'il tait impossible de leur fournir la moiti de ce qu'ils eussent voulu.--Le froid, remarque Lubbock, est plus ncessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons en neige dans lesquelles la temprature ne peut s'lever au degr de la glace fondante, sans que le toit ne dgle et ne suinte, ne menace de pleuvoir et de s'crouler sur ceux qu'il devrait abriter. Inconvnient grave, auquel on remdie tant bien que mal en tendant des peaux sous la vote et sur le pourtour de la muraille, qu'on a eu soin de ne pas faire trop paisse, pour qu'elle reste pntre de la froidure extrieure. Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les quarrisseurs, renferment des viandes qui, pour se conserver fraches, devraient rester constamment geles, mais qui ne tardent pas exhaler des miasmes puissants et subtils, qui transforment bientt le taudis en un charnier inhabitable pour des Europens. Mme dans leurs cabines tanches, les officiers de l'_Alerte_ accueillaient mal toute hausse du thermomtre. Vtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, ds que la temprature extrieure montait plus d'une quinzaine de degrs au-dessous de zro[43]. [Note 43: A.-H. Markham, _La Mer Glace du ple_.] La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu'il fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes soigneusement calfeutres, o l'on ne pntre que par des passages souterrains, la chaleur que dgagent la respiration et la combustion des huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au milieu du bouge brle une lampe sur laquelle on met fondre la neige qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi scher ses bottes, dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l'pouse, qui le mchera bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine cette lampe, on s'y claire pendant la longue nuit, qui, du soleil couch son lever, ne dure pas moins de quatre mois. Spectacle digne d'intrt que ces pauvres gens groups autour d'un lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations l'invention du feu, et ils n'ont pas eu tort. L'humanit, autre que la bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la lumire, double manifestation d'un mme principe de mouvement. Sans trop rflchir, on a donn l'action calorique une prdominance qui appartient plutt, nous semble-t-il, l'action clairante. Nous le voyons bien par l'exemple de ces Hyperborens, qui, semblerait-il, auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles de chaleur; ce qu'ils ne font gure. Mais ils ne se passent point de lumire. Et s'ils s'en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient rellement suprieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils font leur pture. Nous attribuons la lampe, plutt qu'au foyer, moins la chaleur qu' la lumire, la transformation en hommes des anthropodes plus ou moins velus. * * * * * L'norme alimentation dveloppe une chaleur intrieure qui a pour rsultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement prcoces. En ces contres arctiques, la pubert s'acquiert presque aussi rapidement que dans les pays tropicaux, et il n'est point rare de voir des fillettes, mme de dix douze ans, se marier avec des garons peine plus gs. Les phbes des deux sexes se tiennent part autant que possible, tout au moins pour les jeux; une stricte rserve leur est impose. La maisonne n'aime pas renoncer aux services de ses jeunes filles. Nombre de contes populaires nous les montrent empches par les frres d'pouser l'amoureux[44]. Ce n'est pas la dot qui arrte: elles apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir, et enfin, si les moyens le permettent une lampe; en retour elles recevront un costume complet; quand elles l'acceptent, affaire conclue. Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence; il est jusqu' un certain point, sous l'obligation de se livrer des voies de fait sur la personne de sa prfre. Sitt aprs les noces, les conjoints ne gardent plus de mnagements, semblent trangers toute pudeur, et les missionnaires de s'indigner et de tancer leur indcence, leur sans-gne excessif[45]. Ces grands enfants n'ont pas dpass la priode de l'animalit, ont encore apprendre que tous les besoins physiques ne doivent pas tre satisfaits en public. Ils s'excusent en montrant l'espace exigu dans lequel ils sont renferms pendant de longs mois d'hiver: un trou sous la neige, o, toujours accroupis, il ne peuvent mme s'tendre pour dormir. [Note 44: Rink, _Eskimo Tales_.] [Note 45: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.] La promiscuit dans laquelle ils se vautrent excite, bon droit, notre dgot. Mais prenons garde de nous en prvaloir comme d'un mrite, et de nous targuer d'une moralit due plus de confort. * * * * * Tous les voyageurs constatent que, chez les Inots, le nombre des femmes l'emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n'est pas longtemps dcouvrir la cause. Dans leurs expditions si prilleuses, maints pcheurs se noient malgr leur habilet conduire leurs batelets par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui tant va la fontaine qu'elle casse. Consquence de cette mortalit masculine: la polygamie. Les voisins se font un point d'honneur de pourvoir l'entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu'un se dvoue, pouse la veuve et adopte les enfants, et-il dj les deux soeurs, ou la mre avec la fille[46]. Les Itayens, dpourvus de barques et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre, moins exposs aux prils de la mer. Par suite, leur population masculine quilibre la fminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette monogamie n'est qu'apparente, et, en ce lieu, toutes ont t faites pour tous, suivant la loi formule au _Roman de la Rose_. La chastet n'est point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compre au logis et commre en maraude. Ainsi dbute l'institution matrimoniale, l'endroit o commence l'espce humaine. Les adultres sont aventures quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle leur moiti. A une condition pourtant, c'est que leur pouse n'ait cherch se distraire qu'auprs d'un autre poux auquel on l'et prte volontiers, pour peu qu'il en et fait la demande[47]: entre les membres de l'association maritale, il y a compte courant et crdits largement ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Carabes de l'Ornoque[48], pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu'on perd pourra se rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la lgitime s'oubliait avec un clibataire auquel la loi du talion ne serait pas applicable. [Note 46: Cranz.] [Note 47: Ross, _Second Voyage_.] [Note 48: Gumilla.] Curieux dbris d'une poque primitive, que cette confraternit de maris, qui s'approprie la collectivit des femmes et la totalit des enfants. La tribu est alors une grande frrie. Passent pour frres tous les poux et pour soeurs toutes les pouses; sont frres tous les cousins, soeurs toutes les cousines: une gnration de frres succde une gnration de frres. * * * * * En nos socits polices, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise, au moins s'il est bien constitu; les parents qui tuent leur enfant sont, par les lgislations actuelles, punis presque aussi svrement que tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue l'opprobre. Mais on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donn si grande valeur la vie d'un petiot,--la faiblesse mme--qui n'est encore qu'une promesse, rien qu'une esprance lointaine. Nul fait peut-tre ne mesure mieux les progrs accomplis par notre espce depuis l'poque glaciaire,--les progrs moraux, d'une lenteur dsesprante, ne deviennent sensibles que sur de vastes priodes. Nos anctres n'admettaient pas que le nouveau-n et droit l'existence. La mre l'avait laiss tomber par terre; il devait y rester jusqu' ce que le chef de famille--nous allions dire le pre,--jusqu' ce que le matre le ramasst ou permt de le ramasser. Avant qu'il et fait signe, l'objet ne valait gure mieux qu'une motte, ce n'tait encore qu'un peu de terre organise. De l, ces innombrables lgendes d'enfants ports au dsert ou dans la fort, exposs en un carrefour, mis sur une claie d'osier et abandonns au fil de l'eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis, nous dit-on, ou allaits par des biches, des louves et des ourses, combien furent dvors, combien de dchiquets par les corbeaux[49]! De l encore, ces jours nfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que pour tre mis mort; de l, ces horoscopes funestes; les lois cruelles qui dcimaient les garons, tieraient les filles[50]; de l, ces pratiques odieusement bizarres pour dcider de la lgitimit ou de l'illgitimit des naissances;... pures allgations, misrables prtextes. La puret de la race, les arrts des Parques, n'taient mis en cause que pour les dupes. Combien plus simple la ralit! On ne pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se dbarrasser des autres. De tous les prtextes le plus obscur semblait le moins douloureux. A mesure que la piti parlait plus haut, on s'arrangeait de manire faire peser la responsabilit de l'excution sur le hasard, sur des causes loignes. Mais quels que fussent les sorts consults, le nombre des enfants gards tait proportionnel aux subsistances. En nos pays, on immolait jadis; ailleurs, on supprime toujours les nourrissons privs de leur mre. En pays allemands, on jetait les orphelins d'un indigent dans la mme fosse que leur pre. On ne l'a pas assez dit, assez rpt: la civilisation augmente avec la nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espce humaine, question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura d'hommes, et mieux le pain sera rparti, meilleurs deviendront les hommes. [Note 49: Comme Madagascar.] [Note 50: Radjpoutana, les Todas, etc.] Bessels vit mourir un chef de famille, pre de trois enfants. La mre, alors, allgua l'impossibilit de nourrir son dernier-n, un bb de six mois, l'touffa en un tour de main, et le dposa dans la tombe du mari. Au pre-esprit de charger le mioche sur l'paule, et de subvenir ses besoins dans l'autre monde, o, dit-on, la nourriture est moins parcimonieusement mesure que dans le ntre. Loin d'tre le fait de parents dnaturs, l'infanticide passait donc pour un droit et mme pour une ncessit laquelle il et t criminel de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'tait qu'un accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille, tant qu'elle n'est pas marie, n'a pas la permission d'avoir un enfant, la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout de mme, il faudra que les ayants droit expdient sa progniture; mais, si elle simplifie la besogne, en se dbarrassant du fruit avant maturit, tant mieux! Pour en revenir nos Esquimaudes, celles qui prvoient qu'elles ne pourront lever l'enfant recourent l'avortement: avec un objet pesant ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans parvenir toujours leurs fins, car elles paraissent faites, disent les obsttriciens, pour concevoir facilement et mener le foetus bien. Plusieurs se livrent sur elles-mmes une opration de haute chirurgie, au moyen d'une cte de phoque bien affile; elles enveloppent le tranchant avec un cuir qu'elles cartent ou remettent en place au moyen d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropies. Le malthusisme, dernier mot de l'conomie officielle,--dernier mot aussi des pays qui s'en vont,--est pratiqu largement par ces primitifs qui ne permettent une femme que deux trois enfants vivants, et tuent ensuite ce qui, fille ou garon, commet le crime de natre. Faisant elle-mme l'office de bourreau, la mre trangle le nouveau-n ou l'expose dans une des anfractuosits qui abondent entre la glace fixe de la cte et la glace flottante du large, triste berceau! A mare montante, le flot saisit le misrable, et s'il n'est pas dj mort de froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les galets. Mais ces excutions rpugnent aux mres, surtout quand l'enfant demande vivre, et que son oeil s'est ouvert largement la lumire du jour. De plus en plus, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les permet qu'en cas de ncessit. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au village et que la nuit on entend les gmissements lamentables du pauvre innocent. Mme croyance en Laponie, o des mres coupent la langue du petit avant de le jeter dans la fort[51]. [Note 51: _Nouvelle Revue_.] Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles tranglent la progniture surabondante, elles ne sont pas mauvaises mres pour cela. Touchante est leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les enfants, aprs et mme avant la naissance. La femme enceinte est dispense de tout gros travail,--pourquoi nos civiliss ne vont-ils pas cette cole?--elle ne mange que du gibier apport par le mari, que du gibier qui n'a pas t bless aux entrailles[52]; deux prescriptions qui demandent commentaire. L'enfant, mme n en justes noces, courrait le risque de devenir btard, s'il tait nourri d'autres aliments que ceux apports ou prsents par son pre, ce qui est une des pratiques dites de la _couvade_, et suffirait dj l'expliquer. Car le pre, quand il veut reconnatre son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir pour sa part. L-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous sur la corrlation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le constitue. L'animal ne doit pas avoir t bless aux entrailles, de peur que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernire croyance n'est point particulire aux Inots, tant s'en faut; nous la retrouvons dans l'Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous connaissons des lgendes sudoises, qui racontent comment la dame chtelaine vint mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans prendre garde, avait tu une biche pleine. [Note 52: Rink, _Eskimo Tales_.] [Note 53: Cfr. _Maha Bharata, Adi Parva_.] Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tte de la femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier, disent-elles. Aprs la dlivrance, elles coupent le cordon ombilical avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec ciseaux ni couteau; et ce cordon est gard avec grand soin pour qu'il porte bonheur au nouveau-n. Sitt qu'il lui est possible, la jeune mre mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le coeur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste animal--moyen de procurer au nourrisson sant, vigueur et longue vie. Pendant quelques jours, aucun feu n'est allum dans la hutte, rien ne sera mis cuire au-dessus de la lampe domestique,--aucun os ne doit tre emport hors de la demeure,--le pre et la mre ont chacun son broc, auquel il est tout autre dfendu de boire;--pendant six semaines il est interdit aux parents de manger dehors, la mre de passer le seuil de la porte. Ce terme expir, elle fait sa tourne de visites, habille de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vtements qu'elle portait lors de ses relevailles. Durant une anne, elle ne mangera jamais seule,--toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on trouverait des parallles dans notre _vangile des Quenouilles_. Au nouveau-n, la mre rserve les plus belles fourrures et le pre sert le morceau dlicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides et brillants, il lui donne manger ceux du phoque. On se plat lui donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:--pour que le dfunt trouve repos dans la tombe[54]. Nom oblige, et, plus tard, l'enfant sera tenu de braver les influences qui ont occasionn la mort du parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau sale? eh bien, que notre garon se fasse loup de mer! [Note 54: Rink.] En toute l'Esquimaudie, pres et mres l'envi choient leur progniture, jamais ne la frappent, rarement la rprimandent. La petite crature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins grandissant ne traversent pas d'ge ingrat, ne se font pas taquins et revches, contredisants et dsagrables; l'ingratitude n'est pas leur fait; onques Inot ne leva la main sur pre ou mre. Dans le Groenland danois, on a vu des fils renoncer des positions avantageuses pour revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu esquimaude que l'affection familiale. Maman Gteau est une Inote, Inot aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,--on l'et coup en morceaux qu'il n'et pas pouss un gmissement,--sangloter, disons-nous, parce que son gamin n'arrivait pas claquer du fouet aussi fort que les camarades. Ce pre si tendre se gardera pourtant d'nerver le fils chri, il tiendra le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une fois imprgnes de sueur. Les nourrices, mules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu' la septime anne, les allaitant toute cette priode. Elles ne le svrent jamais; aussi leurs mamelles s'allongent jusqu' devenir hideuses. On a vu de grands garons, flandrins de quinze ans, ne pas se gner pour tter leur mre, au retour de la chasse, en attendant que le souper ft prt. Dans cette lactation prolonge, il y a le dsir et le moyen d'assurer l'enfant quelque nourriture au milieu des disettes ritres, il y a aussi un signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les lgendes tatares: Le hros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prire. Sa mre pleurait: Arrive bon port! Et dcouvrant ses seins: Bois-y encore, et de ta mre il te souviendra[55]. [Note 55: Radloff, _Volkslitteratur der Trkischen Staemme Sd Siberiens_, II, 281, et IV, 344.] Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs dmonstrations affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman chatte et maman ourse, lchent le poupard pour le nettoyer, le pourlchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans notre vanit d'espce suprieure. Elles ne verraient pas la moindre ironie dans l'enfantine qu'on chante Cologne, versiculets qu'un littrateur de l'cole naturaliste traduirait sans embarras: _Wer soll' de Windle wasche, Der muss den Dreck wegfrasse_[56]_!..._ [Note 56: Panzer, _Sammlung_, etc.] L'existence des socits comme celle des individus dpend, disions-nous, des aliments mis leur disposition; selon que cette quantit augmente, la population s'accrot. Mais si la nourriture devient insuffisante, manifestement insuffisante, force est de se dbarrasser des bouches inutiles, non-valeurs sociales. La vivende est retranche ceux qui ont la moindre vie devant eux; le droit de vivre est la possibilit de vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste complment celui des vieillards; on abandonne ceux-ci, on expose ceux-l. Telle est la rgle contre laquelle ces malheureuses socits se dbattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent les enfants et mme des femmes pour sauver les vieillards, chez les autres tous les vieillards y passent avant qu'il soit touch une tte blonde. Le plus souvent, les grands-parents rclament comme un droit, ou comme une faveur, d'tre immols aux lieu et place des petits. Qu'il nous suffise d'avoir nonc la loi, sans l'appuyer par les exemples qu'en pourraient donner nos anctres et de nombreux primitifs. Maudirait-on la cruaut de ces hordes et peuplades qui ne sont pas arrives tre humaines? Combien souvent elles prfreraient se montrer compatissantes... si elles en avaient le moyen! Il va de soi que la plupart du temps les malades sont assimils aux vieillards, puisqu'ils vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations. Tant que l'on conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade. Les femmes en choeur psalmodient leur _Aya Aya_, car elles connaissent la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre de deux trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel la gravit de la maladie. Chaque matin elle la pse en prononant des paroles mystrieuses, se renseignant ainsi sur l'tat du patient et ses chances du gurison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le malade n'en rchappera pas, que ses jours sont compts. Alors les camarades construisent quelque distance une hutte en blocs de neige; ils y tendent quelques pelus[57] et fourrures, portent une cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmits croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de coter la communaut plus qu'il ne rapporte, se couche: frres et soeurs, femmes autant qu'il en a, fils et filles, les parents et amis viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront plus. On ne reste pas davantage qu'il est ncessaire, car, si la mort surprenait le malade, les visiteurs devraient dpouiller au plus vite leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'tre une perte sensible. Nulle motion apparente, ni cris, ni larmes, ni sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui va partir fait ses recommandations, exprime ses dernires volonts. Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un aprs l'autre, et le dernier obstrue l'entre avec un bloc de glace. Ds ce moment, l'homme est dfunt pour la communaut. La vie n'est qu'un ensemble de relations sociales, une srie d'actions et de ractions appeles peines ou plaisirs, moins diffrentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement qu'assassins et dvors, ds qu'ils sentent la faiblesse les gagner, ils vont se cacher au plus pais fourr, se terrer dans le plus profond trou, disparatre dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le primitif est encore un animal: il sait qu'il faut mourir seul. Nulle part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La dernire scne de leur vie, permis de la trouver d'un gosme hideux et repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose, empreint de lugubre majest. [Note 57: Terme employ par les Franco-Canadiens.] Dj la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera quelques heures encore, peut-tre quelques jours. Il a cout la porte se fermer, les voix s'loigner. La tte penche en avant, les mains appuyes sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce qu'il sentit jadis, lui revient en mmoire; il se rappelle son enfance et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets, et quant aux regrets, quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil, qu'importe la vanit? Personne jalouser, personne mpriser. Seul seul avec lui-mme, il peut se mesurer sa juste valeur.--Je fus cela, autant et pas davantage. Quitter la vie, ses fatigues, ses frquentes famines, ses dboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti. Mais ce terrible inconnu de l-bas intimide; mais ce monde des esprits dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fivre l'altre, ronge les organes et lui dvore les entrailles. Il boit quelques gorges, mais retombe puis. La lampe s'est teinte; nulle nuit ne fut plus obscure. Ses yeux voils et tnbreux pient la Mort. Il la voit, la Mort. Elle s'est montre l'horizon, point noir sur la grande plaine blanche que la ple lueur des toiles claire vaguement. La Mort avance, la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse sur la neige paisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Dj elle soupse le harpon dont il transpera maintes fois l'ours et le phoque. Elle se redresse, lve le bras. Il attend, attend... A la vue de cette hutte isole, mystrieuse, des trangers apprenant ce qui s'y passait, ont t saisis d'horreur et de compassion. Ils ont ventr la muraille et qu'ont-ils vu? Un mort, les yeux grand ouverts sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche:--Que faites-vous? Pourquoi me troubler? C'tait assez de mourir une fois! Les Tchouktches, qu'on prend gnralement pour un rameau du tronc inot, prtendent que c'est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire brusquement sauter le pas ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir d'un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que d'tre rong par la douleur. Donc, ils vous expdient les gens de diverses manires. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie! L'individu qui se permet d'tre malade pendant plus de sept jours, est admonest srieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au cou, se mettent courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant pis! On le tranera par les ronces et les cailloux, hop, hop!--Guris ou crve! Aprs une demi-heure de ce traitement il est mort ou se dclare guri. Si pourtant il hsite encore, on le pousse ou on le porte au cimetire, o il est incontinent lapid ou piqu de manire ne plus broncher. Sur son cadavre on lche des chiens qui le dvorent, et ces chiens seront mangs leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra. Ces Tchouktches sont dcidment plus forts que nos conomistes libraux, cole Manchester. Les braves--ils ne sont point rares--les braves qui se sentent dj sur le dclin, convoquent les parents et amis un repas d'adieu dont ils font gaiement les honneurs. Aprs le dernier service, les invits se retirent discrtement, le patron se couche sur le flanc, et reoit un bon coup de lance, qu'un camarade veut bien lui octroyer; mais, le plus souvent, il s'adresse un robuste gaillard qu'il paie et aposte exprs. Aux vieillards, aux gens affaiblis, dcidment inutiles, on demande s'ils n'en ont pas assez? Il est de leur devoir, il est de leur honneur, de rpondre oui. L-dessus on maonne, au champ des morts, une fosse ovode qu'on remplit de mousse, et aux extrmits on roule des pierres grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre du chevet, on gorge un renne dont le sang se rpand flots sur la mousse, et sur cette couche rougie, tide et douillette, le vieillard s'allonge. En un clin d'oeil il se trouve ficel aux perches, et on lui demande:--Es-tu prt? Au point o en sont les choses, ce serait honte et sottise d'articuler une rponse ngative, que d'ailleurs on ferait semblant de ne pas entendre.--Bonsoir les amis! On lui bouche les narines avec une substance stupfiante; on lui ouvre l'artre carotide, et au bras une grosse veine; en un rien de temps il est saign blanc. L'opration chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement par des femmes, selon la considration dont jouissait l'individu. Si on tient des obsques particulirement distingues, le corps est brl avec celui du renne, qu'on prsume servir festins dans l'autre monde. Si le dfunt appartient au vulgaire, on l'enterre purement et simplement, et les affligs se feront un devoir de manger son intention le renne, dont ils briseront les os... Pourquoi? Probablement pour que l'animal ne renaisse pas sur terre et reste proprit du mort dans l'Hads tchouktche. Quand des moeurs pareilles se sont perptues chez un peuple hardi, tant soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront honneur de mourir sur le champ de bataille. Au besoin, ils prtexteront des duels pour se faire expdier par leurs intimes, la faon des Scandinaves. Ils diront, comme les anciens Hellnes: Qui meurt jeune est aim des dieux. Les rits funraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas de pierres ou dans des crevasses de rochers; des Groenlandais et Labradoriens les jettent la mer; leurs congnres d'Asie les brlent, les enterrent ou les font manger aux btes. Chacun estime sa manire la meilleure. Mais il est de croyance gnrale que la mort n'est pas le terme de l'existence. Que les dfunts exercent sur les vivants une action varie et gnralement funeste. Qu'ils sont mchants pour la plupart, au moins l'tat de revenants. Qu'ils passent leur temps souffrir le froid et la faim. On s'abstient autant que possible d'approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupes depuis peu; mais le passant pieux dpose sur les tombes au moins une miette de nourriture. A la grande crmonie d'adieu, les amis et connaissances apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un autre pour le mort; ils tailladent une couverture:--Tiens, mange! Tiens, couvre-toi! Le couteau dont on fait usage est dissimul par les assistants, qui rangs en cercle se le passent par derrire, comme cela se pratique dans un de nos jeux innocents: _le furet du bois joli_. Et pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son attention, chacun a quelque chose de particulier lui dire. En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s'abstient de certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir rigoureux, de tout soin de propret. Les amis se bouchent une narine avec un tampon d'herbes, qu'ils n'tent de plusieurs jours: naf symbole:--Nous ne respirons plus qu' demi, nous sommes demi morts de chagrin... Ceux qui souffrent rellement se mettent en qute d'aventures prilleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue physique, et noyer leur douleur dans l'excitation passionne que procure le sentiment du danger. A la Toussaint, nos messes du bout de l'an correspondent l-bas les ftes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on clbre assez diversement; mais partout on danse, on saute, on joue des pantomimes qui ont la prtention d'tre des biographies; on festoie aux dpens de la famille qui se dmunit de tout pour bien faire les choses, distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s'en retourne vide. * * * * * A propos des silhouettes dcouvertes sur les fossiles de Thayingen, on contestait aux peuples enfants la facult de produire des dessins qui seraient suprieurs aux barbouillages d'coliers. A cette assertion aprioristique, il a t rpondu par de nombreux exemples: les Bochimans, les Australiens, et tant d'autres. Nos Inots reprsentent assez correctement des scnes de chasse et de pche, des ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux, ivoires d'une duret extrme, cornes raboteuses, os de courbure irrgulire, combien ingrate la matire, combien rebelles les instruments! Rink a fait illustrer son volume de _Contes Inots_ par un artiste du cr, dont les dessins nafs, mais trs expressifs, pourraient passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravs par des naturels. [Note 58: Dall, _Alaska_.] [Note 59: _Kaladlit Assialiait_. Imprime Gothaeb, du Groenland, par Moeller et Berthelsen, 1860.] Ces Esquimaux possdent un haut degr le sens de la forme et des proportions relatives; ils ont l'abstraction gomtrique si facile, qu'ils ont dress des cartes de leur pays assez exactes pour servir utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchgak et autres localits, levs par Oustiakof, un de ces sauvages, ont pass longtemps pour tre suffisamment corrects. Hall a orn son livre d'une planche de _Rescue Harbour_, oeuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines un indigne, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traa une autre avec un plus grand nombre d'les,--addition prcieuse[60]. Ces talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur donner quelque importance dans l'tude de la mentalit. Des Indous et Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d'autres points[61], ne comprennent rien nos images, dessins et photographies, montrent sur ce point une maladresse qui tonne. Un savant brahmane, auquel on faisait voir un portrait d'un cheval, vainqueur au Derby, demandait avec le plus grand srieux, semblait-il: Cela reprsente la royale cit de Londres?[62]. [Note 60: Yule, _Ava_.] [Note 61: Ross, _Second Voyage_.] [Note 62: Schwarzbach, de Graaf Reynet, _Bulletin de la Socit de Gographie de Vienne_, 1882.] * * * * * Depuis que Dalton dcouvrit sur lui-mme que tous les hommes ne voient pas les teintes de la mme manire, on s'est aperu, avec surprise, que la ccit totale ou partielle quant certaines couleurs, est un fait physiologique assez frquent: la partie tout fait centrale de la rtine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumire et l'ombre l'impressionnent sur toute son tendue. L-dessus, les linguistes, Geiger en tte, crurent apporter la doctrine de l'volution une preuve dcisive. Constatant que les noms de couleurs assignes par Homre certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur attribuons,--ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est que nos lexiques donnent toutes les significations des mots),--ils se crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifi dans notre espce depuis l'poque historique. Accueillie avec faveur, la thorie devint la mode. L'illustre M. Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supriorit de nos civiliss sur nos anctres intellectuels, les Grecs et les Romains, et plus forte raison sur tous les sauvages. On ne rflchissait pas assez que des Tatars qui peroivent les plantes de Jupiter l'oeil nu, que les Cafres dont la puissance visuelle est la ntre comme 3 est 2, pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances imperceptibles notre regard,--et qu'en effet, les Hottentots, les misrables Hottentots, ont trente-deux expressions pour dsigner les diffrentes couleurs. En elle-mme, la thorie Geiger parat plausible; nous la dirions mme vraie, sauf que le dveloppement dont il s'agit a d s'oprer sur une priode tout autrement longue que trois ou quatre milliers d'annes. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier quadrill, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun sparment. Tous distingurent les carrs blanc, jaune, vert fonc, noir, mais aucun ne parut diffrencier le brun du bleu.--L'observation est intressante, mais non pas dcisive. Qu'on se rappelle comment on enseigne aux coliers qu'il faut regarder pour voir, couter pour entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre attention veille a dj dirig les efforts de l'intelligence. Il ne suffit pas d'une vue perante pour reconnatre autant de colorations que pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprcier les gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille inexerce n'est qu'un mdiocre instrument ct de celle du musicien qui, dans le large volume de sons qu'panche un puissant orchestre, dcouvre la demi-note incorrecte qu'un excutant a laiss chapper. Dans ce que nous prenons pour le silence de la fort, le braconnier, le garde-chasse notent des bruits significatifs qui chappent tous ceux auxquels ils ne disent rien. S'ils confondent le brun et le bleu, la faute n'en est certainement pas l'organe visuel de ces Inots, mais leur indiffrence: ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si pendant une gnration ou deux ils y avaient quelque intrt. * * * * * Voil ce que nous avions dire sur les Esquimaux du nord, en prenant pour point de dpart le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit des tudes patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai, qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et tanires, mais leur hameau est littralement au bout de la terre, et ses habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont la fois les derniers du monde habit et les plus primitifs des hommes. LES INOTS OCCIDENTAUX NOTAMMENT LES ALOUTS A la presqu'le d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degr latitude nord, l'Archipel Aloute ou Kourile que Bring dcouvrit en 1741. De l, s'il faut en croire le romancier Eugne Sue, le Juif Errant serait parti pour courir les aventures qui ont passionn une gnration littraire. Le groupe se compose d'une soixantaine d'les et d'cueils, qui semblent autant de pierres qu'Ahasvrus, le grand voyageur, aurait jetes travers le gu de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amrique. Ounimak, la plus considrable, couvre cinq six mille kilomtres carrs, soit la cinquime partie de la surface totale de l'archipel. D'pres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et dsol. Les paysages de l'intrieur sont peine moins svres: dans leurs eaux noires des tangs et tourbires rflchissent de puissants rochers granitiques; un sol ravin, des laves, en vastes amas, parlent cataclysmes gologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe la ligne des grands volcans boraux. A leurs sommets, couverts de neiges ternelles, quelques cratres fument sans discontinuer, d'autres clatent par intervalles. Les vestiges d'ruptions se rencontrent chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la partie continentale du district d'Ounalaska est traverse par une chane de monts levs, parmi lesquels neuf bouches teintes. Les feux souterrains ont boulevers l'le Ounimak, o le Chichaldin, haut d'environ 3,000 mtres, jette encore des flammes, par accs. En dcembre 1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un brouillard pais, et quand l'obscurit se dissipa, il avait chang de forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensit, depuis le temps que se combattaient les montagnes: Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttrent pour la prminence. Ils s'entre-lancrent pierres et flammes. Les petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautrent en clats et s'teignirent tout jamais. Il ne resta que deux pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesno d'Ounimak. Le feu, les pierres et les cendres exterminrent tous les tres anims, tant l'air tait suffocant. Le Retchesno succomba; et quand il vit sa dfaite, il rassembla ce qui lui restait de forces, enfla, clata et s'teignit. Le Makouchin victorieux s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fume de temps en temps[63]. [Note 63: Venslaminof.] Le climat, de caractre maritime, n'est pas chaud, ni trs froid non plus, mais d'une humidit calamiteuse. Le thermomtre que Wiljaminof observait Ounalaska oscillait entre 38 degrs, la temprature moyenne tant de +4. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de mi-juillet fin septembre. Dj en octobre tombe la neige, qui ne fondra qu'en mai. Dans les les mridionales, les plus longues pluies tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouills du globe. De longs brouillards d'automne[64]. [Note 64: Von Kittlitz.] En t foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas faire pousser des arbres, sauf sur les les rapproches de la terre ferme, o abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprs, pins et sapins. Les crales qu'on voulait introduire n'ont pas mri. Les choux, les pommes de terre et divers lgumes, rmunrrent les soins des colons trangers, toutefois les indignes ont toujours ddaign de cultiver la terre, n'ont aucun got pour ce travail. Des fleurs, il y en a, mais dpourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais aqueuses et insipides. Les poules importes ont d se faire manger du poisson; aussi leurs oeufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de foie de morue. Quelques houillres donnent un combustible dont, jusqu' prsent, on n'a pas tir grand parti. Les Alouts de l'ancienne gnration se chauffaient en s'accroupissant sur un feu d'herbes. * * * * * La ressemblance frappante des Alouts avec les Yakouts et les Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a tudis longuement et soigneusement, affirme sur l'autorit de traditions locales que des Inots, chasss d'Amrique par les incursions indiennes, il n'y a pas plus de trois sicles, migrrent l'extrmit nord-est de l'Asie. Eux-mmes se disent d'un grand pays, situ l'ouest, qu'ils nomment Aliakhkhac, ou Tanduc Angouna, d'o ils se seraient avancs sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu'ils sont troitement apparents aux tribus bordires de la cte amricaine, Ahts et autres, jusqu' l'le Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de proche en proche, tous ces non-civiliss tiennent troitement les uns aux autres. Le type des Alouts relve manifestement du type esquimau, bien que Rink les dise dj mtins d'lments trangers. Cheveu droit et noir, plat et abondant, teint fonc. Courts et trapus, remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds fardeaux pendant de longues journes; soixante livres sur le dos et cinquante kilomtres de marche ne les effraient point. Leur vue est extraordinairement perante. Les traits, fort accuss, portent l'empreinte de l'intelligence et de la rflexion. Les femmes sont plus avenantes que les hommes; quelques-unes pourraient passer pour jolies, n'tait la hideuse labrette. Dall dclare les Alouts fort suprieurs aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tte est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-l. Mais sous l'influence des disettes prolonges et des mauvais traitements infligs par les Russes, la race a perdu son ancienne solidit; les organismes entams rsistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont robustes, disions-nous, mais dpourvues d'lgance; ramer quinze ou vingt heures d'affile, les jambes se dforment; le corps se moule sur le sempiternel canot. De vrais ours marins: des mouvements lourds et lents, une attitude emprunte, une dmarche des plus gauches, mais de l'adresse et de l'activit. Ils font preuve d'une tonnante habilet conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait usage jusqu'en Californie, et leurs prilleuses badarkas[67] dont les Russes ont port le modle en Europe. Wiljaminof, les comparant des cavaliers dont les jambes s'arquent aussi chevaucher constamment, les appelait Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines. Pour que cet homme se montre son avantage, il faut le voir manoeuvrant le batelet de cuir qu'il a fabriqu lui-mme[68], et brandissant le harpon dans les eaux agites. Ds la plus tendre enfance il s'est familiaris avec l'lment humide. Le Bdouin roule son nouveau-n dans le sable et l'expose au grand soleil, pour l'accoutumer la chaleur[69]; l'Aloutinet, s'il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est l'instant plong l'eau, ft-ce entre des glaons. A ce rgime, on ne garde qu'enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne tardent pas disparatre. [Note 65: Venjaminof.] [Note 66: Macdonald.] [Note 67: _Baydar, bidarra, bidarka_.] [Note 68: Kittlitz.] [Note 69: Rampendahl, _Deutsche Rundschau_, VI.] Les Alouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de moeurs et de caractre, mais quelque peu diffrents par le dialecte: les tribus qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et autres au sud de la presqu'le, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens d'alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kns, Tcherguetches, Mdovtsnes et Malgnioutes, ressemblant fort aux uns et aux autres. A tous, la civilisation russe a inflig un coup terrible, la civilisation amricaine les emportera tout fait[70]. [Note 70: Erman.] * * * * * Autour des les une riche vgtation marine nourrit une faune varie; les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Alouts vivent de chasse et de pche. Dans la lutte pour l'existence, leurs plus grands rivaux sont l'ours et le loup auxquels ils font une guerre acharne; ils traquent fouines, martes, cureuils, castors, loutres et renards, s'attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre; mais quand elles sont fortement geles, leur ressource la moins alatoire est de fouir aprs les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue passer est celle des courtes rations, fvrier-avril, aprs les grandes boustifailles de novembre-janvier. [Note 71: _Monodon Monoceros._] Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils harponnent l'norme ctac, le tuent et le dvorent, mais le rvrent. Ils font semblant de croire que, pouss par le sort, mi-contraint, mi-rsign, l'animal obit aux enchantements, et met quelque bonne volont se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une cinquantaine d'hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signale l'horizon, pour la complimenter et lui faire fte. Car le Roi des Ocans tient l'tiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient la morale et la vertu, le baleineau; il veut que l'on respecte la dcence et les bonnes moeurs, il vite les parages hants par des hordes lches et dissolues, n'admet pas que les baleiniers, qui ont l'honneur de lui courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse; mme il les punirait par un chtiment terrible, si leurs pouses trahissaient en leur absence la foi conjugale; il les ferait prir par une mort cruelle, si leurs soeurs manquaient la chastet avant le mariage[72]. Qu'un coup de vent fasse chouer une baleine, ils la reoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa complaisance, se congratulent d'avoir t admis au privilge de manger cette chair sacre. Ils s'avancent au son du tambourin, haranguent la divinit, la flattent et la complimentent, excutent en son honneur des danses solennelles: les profanes vtus de leurs plus beaux costumes, et les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la figure masque, comme aux grandes crmonies. Ils jouent en spectacle la rception faite la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Aprs ces tmoignages de respect et ces prliminaires de convenance, le tambour roule pour la dernire fois; hommes, femmes, enfants et chiens se jettent sur l'norme viande, l'attaquent des dents et du couteau, se gorgent bouche que veux-tu;--un morceau de 60,000 kilogrammes!--ils piquent, trouent, forent, creusent jusqu' ce qu'ils disparaissent dans l'intrieur; ils se feront jour travers les ctes. Jamais Pantagruel ni Grandgousier ne furent plus belle fte. C'est la gloutonnerie hroque. Avant un long temps, avant que la chair mrie et faisande ait tout ft pass la charogne, ils n'auront laiss que les os,--laiss, non, puisqu'ils les rongent fond, les emportent, pice pice, pour en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer et de bois. Ils tirent parti de l'huile et de la graisse, de la peau, des barbes et fanons; finalement, de la montagne d'abondance, il n'aura t perdu ni brin ni miette. [Note 72: Venjaminof.] [Note 73: Dall.] Moins varie tait la nourriture de leurs anctres, dont les _kjokken mooeddings_, ou dbris culinaires, amoncels sur la plage, n'ont montr Dall que coquilles d'oeufs et mollusques. N'ayant trouv dans ces amas aucun fragment de lance, de flche ou harpon, l'investigateur en conclut que les aborignes ignoraient jusqu'aux arts les plus rudimentaires. Il s'autorisa du fait que nul objet portant trace igne n'avait pass sous ses yeux, pour refuser l'usage du feu ces dnicheurs d'oeufs, ces mangeurs de moules et oursins. L'assertion est noter, mais ne nous parat pas prouve; la consquence pourrait tre plus grosse que les prmisses. En tout tat de cause, que soit rcente ou loigne l'poque laquelle les habitants de l'archipel Catherine ont appris connatre le feu,--aujourd'hui, ils l'obtiennent au moyen d'un archet,--il est certain qu'ils ne font, comme tous leurs congnres inots, qu'un mdiocre tat des aliments cuisins, prfrant la modification par la chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glac, ils mangent pourri, ils mangent beaucoup; ne prisent aucune boisson mieux que l'huile de phoque ou de baleine. Avec l'invasion des fourreurs et traitants, la cuisson des viandes s'est introduite et propage, mais les vieillards d'Ounimak dplorent la dcadence des saines traditions, protestent contre une funeste innovation laquelle ils attribuent la faiblesse et la dbilit des jeunes gnrations, les pidmies qui les emportent. Par contre, c'est avec enthousiasme qu'ils acceptrent les liqueurs fortes, le premier prsent que la civilisation fasse aux barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion dsordonne: pour quelques filaments de l'herbe magique, dont ils avalent la fume pour n'en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout: leur nourriture et jusqu' leur libert. * * * * * L'habitation a l'importance d'un organe physiologique chez les Esquimaux, qui ont se dfendre contre un climat meurtrier. Nous changeons de vtements selon la saison; eux ont l'habitation d'hiver et l'habitation d't. La plus petite, la moins soigne, est la demeure estivale, la _barabore_, installe le plus souvent auprs d'une rivire poissonneuse; elle peut ne consister qu'en une paillotte, un auvent, un bateau renvers. Type gnral, une tente conique ou pyramidale, appuyant sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Alouts creusent un trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se rejoignent par le sommet; ils les treillissent et les recouvrent d'une couche paisse de terre, laquelle ne tarde pas se couvrir de gazon, l'herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles environnantes, le village fait de loin l'effet de tombes dans un cimetire[74]. Plusieurs n'ont pour ouverture qu'un trou mnag au fate: chemine, porte et fentre, tout ensemble. On entre par le toit, et on se glisse en bas par un baliveau entaill de coches. O l'herbe est trop rare, o l'on manque de bois, on construit la maison d'hiver avec de la neige et de la glace relies par des ctes de baleine; l'entre est une alle souterraine assez troite, dans laquelle l'air prend la temprature intermdiaire celles du dedans et du dehors; une toison d'ours fait portire. Les gaz vicis s'chappent--au moins en partie--par une ouverture abrite sous des intestins de phoque, nettoys, huils, solidement cousus, ayant la transparence du verre dpoli. Sur le pourtour intrieur, des bancs troits et bas, servant de lits. Mobilier: une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques plats qui doivent leur nettet la langue des chiens. Ces cabanes sont chaudes la condition que les habitants y soient entasss et presss les uns contre les autres; il en est qui ont une largeur de 7 10 mtres, une longueur de 30, parfois mme de 100, mais elles abritent alors une tribu, et jusqu' plusieurs centaines de personnes. Ces grands terriers connus sous divers noms[75], et plus particulirement sous celui de _kachim_, sont des maisons communes que possdent la plupart des Hyperborens, et que l'on retrouve un peu partout[76]. Nous les prenons pour des phalanstres primitifs, plus ou moins analogues aux ruches et gupiers, aux castorires, fourmilires, termitires et rpubliques d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies animales; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des familles de rats, glomrer dans une caverne comme chauves-souris, percher sur les mmes arbres comme corbeaux et corneilles. [Note 74: Langsdorf, Kittlitz.] [Note 75: _Kagsse_, _kagge_, _karrigi_, _kachim_, _kogim_, dont on a fait _casine_ ou _cassine_, _iglous_, _oulaas_, _iourte_, etc.] [Note 76: Dans les deux Amrique, la Malaisie, l'Inde, l'Indo-Chine.] A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux dtours de route: L'individu est-il antrieur la socit, ou la socit est-elle antrieure l'individu? la rponse semblait nagure des plus faciles, et l'on rptait couramment la leon officielle: le premier individu se ddoubla en mle et femelle, et du premier couple, cr superbe et vigoureux, intelligent et beau, naquit la premire famille, laquelle s'largit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait par son apparente simplicit, semblait inspire par le bon sens. Mais la gologie et la palontologie aidant, on s'aperut qu'il fallait relguer parmi les contes de fes la thorie d'un homme surgissant au milieu du monde, la manire d'un Robinson abordant son le dserte. En dehors de ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi indpendamment de sa fourmilire, autant qu'une abeille reste abeille quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isol, on le voit dans les prisons cellulaires inventes par nos philanthropes. Donc, jusqu' preuve du contraire, nous supposerons que nos anctres dbutrent par la vie collective, qu'ils dpendaient de leur milieu autant et plus que nous. Contrairement l'ide que l'individu est pre de la socit, nous supposons que la socit a t mre de l'individu. La demeure commune nous parat avoir t le support matriel de la vie collective et le grand moyen des premires civilisations. Commune tait l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes chassaient mme proie et la dvoraient ensemble l'instar des loups; tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte croire qu' l'origine le collectivisme tait son maximum et l'individualisme au minimum. N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante qui s'y rattache: chez nos Hyperborens, comme chez nombre de primitifs, tels que les Tatars et la plupart des ngres, la construction des demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la besogne, depuis les fondements jusqu'au fate, les maris n'intervenant que pour apporter les matriaux pied d'oeuvre. Le fait avait t souvent signal, comme prouvant l'indolence insigne de ces mles incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus faibles. Nous prfrons y voir un argument en faveur de l'hypothse que le premier architecte a t la femme. A la femme, pensons-nous, l'espce est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Charge des enfants et du bagage, elle tablit un couvert permanent pour abriter la petite famille: le nid pour la couve fut peut-tre une fosse tapisse de mousse; ct, elle dressa une perche avec de larges feuilles, tages par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois quatre de ces perches par leurs sommets, la hutte fut invente, la hutte, le premier intrieur.--Elle y dposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la hutte s'claira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un foyer.--N'a-t-on pas dit Promthe le Pre des hommes, pour faire entendre que l'humanit commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait t l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours t la gardienne et la conservatrice de cette source de vie.--Voici qu'un jour, ct d'une biche que l'homme avait tue, la femme vit un faon qui la regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut piti, le porta son sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit animal s'attacha elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle leva et apprivoisa les animaux, devint la mre des peuples pasteurs. Ce n'est pas tout: ct du mari qui vaquait la grande chasse, la femme s'occupait de la petite, ramassait oeufs, insectes, graines et racines. De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle avait laiss tomber, germrent tout auprs, crrent et fructifirent. Ce que voyant, elle en sema d'autres et devint la mre des peuples cultivateurs. En effet, chez tous les non-civiliss la culture revient aux mnagres. Nonobstant la doctrine qui fait loi prsentement, nous tenons la femme pour la cratrice de la civilisation en ses lments primordiaux. Sans doute, la femme, ses dbuts, ne fut qu'une femelle humaine, mais cette femelle nourrissait, levait et protgeait plus faibles qu'elle, tandis que son mle, fauve terrible, ne savait que poursuivre et tuer; il gorgeait par ncessit, et non sans agrment. Lui, bte froce par instinct, elle, mre par fonction. A l'poque des pches et des chasses, les Alouts envoyaient souvent leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand kachim. Non qu'il ft prohib de passer la nuit auprs de sa lgitime, mais ce devait tre en catimini, et il fallait tre de retour une ou deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vtu de sa robe de crmonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77]. Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons communes se dsagrgrent sous l'influence des mnages particuliers, quand mme elles n'eussent pas t battues en brche par des trangers se disant porteurs d'une civilisation suprieure, c'est--dire d'armes perfectionnes. [Note 77: Bancroft, _Native Races of America_.] Dans ces btiments qui subsistent encore, la partie mdiane est libre et appartient tous; les cts sont diviss de distance en distance par une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on dirait une curie avec double range de boxes; chaque mnage y dispose d'un espace qui nous paratrait peine suffisant pour un seul cheval: sur le carr que prendrait un de nos meubles, pre, mre et la gniture s'entassent autour de la lampe. Toute famille possde barque sur mer et lampe au kachim. Pour conomiser le terrain, on dort, soit dans une niche creuse en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de primitifs donnent toujours leurs cadavres. Dall, qui a pass au tamis les dbris de cuisine, et les dcombres de plusieurs kachims prhistoriques, est persuad que ces demeures taient habites simultanment par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants venait mourir, sous sa place accoutume, on creusait un trou, on l'y dposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile sparaient les habitants des deux mondes... Il se peut. Point d'autre feu que la flammule des lampes destines fondre la glace pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants resserrs sur un petit espace,--il est tel de ces enclos qu'on dit habit par deux trois cents personnes,--suffit pour faire monter la temprature un degr si lev, que tout ce monde, hommes et femmes, filles et garons, se dbarrassent de leurs vtements. Rien ne nous tonne davantage, nous autres polics, vieux d'une civilisation de trente sicles ou environ, que l'absence de pudeur, que l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperborens, accoutums la nudit presque constante dans la maison commune, se baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer mal. Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gne satisfaire en public.--Une coutume n'a rien d'indcent, quand elle est universelle, remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78]. Ajoutez que l'Alout, curieux personnage, se montre parfois d'une rserve qui nous tonne et nous scandalise presque; ainsi devant un tranger il n'oserait adresser la parole sa femme, ni lui demander le moindre service. [Note 78: Dall.] Quoique gnralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inots et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels le kachim a son installation toujours prte. Avec l'urine qu'ils recueillent prcieusement pour leurs oprations de tannage, ils se frottent le corps; l'alcali, se mlangeant avec les transpirations et les huiles dont le corps est imprgn, nettoie la peau comme le ferait du savon; l'odeur cre de cette liqueur putrfie parat leur tre agrable, mais elle saisit la gorge les trangers qui reculent suffoqus, et ont grand'peine s'y faire[79]. [Note 79: Zagoskine.] --Horreur! --Horreur! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table toilette; mais pour ceux qui ne possdent pas ce dtersif?--Et ceux, celles qui le possdent, ignorent peut-tre que mme les gants, articles de grand luxe et de haute lgance, faits pour recouvrir de blanches mains et des bras dodus, sont imbibs d'un jaune d'oeuf largement additionn dudit liquide ambr; prparation indispensable, parat-il, pour donner aux peaux la souplesse et l'lasticit requises. Longtemps cette mme substance communiqua aux crotes du hollande leurs belles couleurs oranges, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome pntrant[80]. Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays civiliss,-- Paris mme,--de nombreux individus, inhabitus la glycrine mousseuse et au lait d'amandes amres, entretiennent un prjug en faveur de la lotion aloute, qui nettoierait mieux qu'aucune autre substance, et mme entretiendrait la sant; assertion conteste par les mdecins qui attribuent cette eau de toilette certains cas d'empoisonnement et d'ophtalmie purulente. La coutume tait universelle.--Nettoyer ses dents avec de l'urine, mode espagnole, dit rasme[81]. Les Espagnols la tenaient de leurs anctres prhistoriques: [Note 80: Malte-Brun, _Annales_, XIV. _Description de la Guyane_.] [Note 81: _De civilitate morum puerilium._] Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes et femmes, emploient l'urine qu'ils ont laisse croupir dans des rservoirs[82]. [Note 82: Strabon, III, IV, 16.] Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur manire de vivre, les Celtibres se lavent tout le corps d'urine, s'en frottent mme les dents, estimant cela un bon moyen pour entretenir la sant du corps[83]. [Note 83: Diodore, V, 33.] _Nunc Celtiber, in celtiberi terr, Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane Dentem atque russam defricare gingivam[84]._ [Note 84: Catulle, _pigrammes_, 39.] Nul ne s'tonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l'Afrique orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses prfrences. Ainsi Arabes et Bdouins recherchent l'urine des chamelles[87]. Les Banianes du Momba se lavent la figure avec de l'urine de vache, parce que, disent-ils, la vache est leur mre[88]. Cette dernire substance est aussi employe par les Silsiennes contre les taches de rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour entretenir la sant, et dvelopper la luxuriance de la chevelure. A cette fin ils recueillent soigneusement le purin des tables, mais le liquide encore imprgn de chaleur vitale passe pour le plus nergique. Les trayeuses flattent la bte, lui sifflent un air, chatouillent certain organe, et au moment prcis avancent le crne pour recevoir le flot qui s'panche; la mre industrieuse fait inonder la tte de son nourrisson en mme temps que la sienne[90]. [Note 85: Krapf, _Reise in Ost Afrika_.] [Note 86: Maltzan, _Wallfahrt nach Mekka_.] [Note 87: Von Seetzen.] [Note 88: Krapf.] [Note 89: Bodin, _Europa_.] [Note 90: Radde.] Tels furent, tels sont les dbuts de la propret du corps. * * * * * L'industrie aloute reprsente exactement celle que possdait l'ge du renne. Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme comptent. Certes, elle tait primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une matire agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus. Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirrent rapidement des modles qu'avaient apports les commerants russes, qu'imposrent les conqurants. Les marchandises de provenance amricaine n'ont pas t longues se substituer celles qu'envoyaient nagure Ptersbourg et Moscou. Les toffes de drap, mme la lingerie, envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entirement aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas abandonner tout fait un costume qui leur va trs bien, et qu'elles enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont rests fidles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des bas tresss avec une herbe des marais. De la dpouille des esturgeons, on se confectionne des manteaux trs convenables. Les hommes s'affublent volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91]. [Note 91: Zagoskine.] Nagure, les Alouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait perdre cette vanit[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la figure que pour la protger contre l'embrun marin, lequel en s'vaporant dpose du sel qui tend irriter la peau et la faire gercer. La plupart des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton; les femmes maries en revendiquent le privilge, et en font un signe de haute distinction, disaient-elles Hall. Jadis les Alouts se gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; les filles de famille riches et distingues s'attachaient reprsenter les exploits de leurs anctres, au moyen de dessins et de signes varis qui exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tus ou des animaux abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se rognant la partie frontale, et les hommes se mnageant une superbe touffe. Ceux-ci se trouaient la lvre infrieure et les oreilles pour y placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges, indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'largissaient les narines, dj bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un tuyau de plume; car ils n'taient point insensibles l'attrait du beau. Jalouses de cet agrment, leurs dignes pouses portaient au cou, ainsi qu'aux mains et aux pieds, des pierres colores, et des chapelets d'ambre--les dames d'Europe les approuvent en cela;--mais les malheureuses s'insraient la lvre infrieure une labrette ou petit cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte, leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les Alouts, Thlinkets et divers Inots, n'taient pas ou ne sont pas seuls porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont partisans de cet affiquet qui dshonore la figure humaine! Dire qu'ils trouvent tout fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour parler comme Leibnitz. [Note 92: Langsdorf.] [Note 93: Malte-Brun, _Annales des Voyages_, XIV.] [Note 94: Venjaminof.] La rverbration du soleil sur la neige et les vagues blouit les yeux et les aveugle: on les protge au moyen d'normes lunettes, d'aspect fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois large visire, rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les acadmiciens et autres membres de l'Institut. Les indignes fabriquent l'objet avec du bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font scher. Ce casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il est bariol blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures ivorines ornent le cimier, l'arrire est garni d'un plumet, le devant hriss de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises des phoques et des otaries, dont le mufle a t reproduit avec une fidlit nave qui charme les connaisseurs[95]. Dj Cook avait remarqu le got et le fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le mme tmoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un mtis, Krioukof, peignait la dtrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et Chamisso dtermina neuf espces de dauphins et baleines sur les images qu'avaient faites les indignes. Dous un degr suprieur du talent d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire, presque tous les mtiers manuels. Ce sont des joueurs d'checs passionns. Ils se rendent matres de la lecture et de l'criture presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes saisir les mathmatiques lmentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof, ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrtienne. [Note 95: Sauer, Von Kittlitz.] Des masques dont il a t parl, ils affublent les filles quand elles deviennent nubiles, poque critique pendant laquelle on les claquemure distance des habitations et on les soumet une hygine et une alimentation spciales. Les Koloches renchrissent sur ces prcautions, et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les empchent de voir et d'tre vues; on craint que le regard, le seul regard de ces malheureuses souille mme la lumire du jour, et enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considrer comme des vampires. * * * * * Ce peuple passe pour s'tre lev jusqu'au mariage. Soit! mais quel mariage! En Aloutie, les parents les plus proches contractent union, le frre avec la soeur, et parfois le pre avec la fille.--Langsdorf en faisait reproche un Alout qui rpondit: Pourquoi pas? les loutres en font autant! Le galant se prsente avec un cadeau--quelque bagatelle--chez les beaux-parents qui font signe la belle de suivre le jeune homme. Affaire conclue. En plusieurs districts,--notamment dans l'le d'Ounamartch,--les femmes servent de monnaie courante, rglent les ventes et achats. On a livr tant de renards bleus, tant de zibelines, cela vaut tant et tant de femmes. Bien entendu que cette monnaie n'est plus que conventionnelle. Pour faire march et payer les diffrences, pas besoin n'est d'avoir un troupeau fminin derrire soi. Un mot suffit pour tablir contrat, un mot pour prononcer divorce, les enfants suivant la mre, ou tant recueillis par leur oncle maternel. L'institution matrimoniale n'a pas t invente pour causer ces gens aucun dsagrment. Entre poux, peu ou point de jalousie. Comme chez nombre de sauvages et demi-civiliss, celui-l passerait pour un malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalit de la couche conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs convenances, les maris troquent les maries, se les empruntent, les louent bon march. Au temps o l'administration russe n'accordait a ses employs que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait sa moiti pour quelques gouttes de la liqueur divine. Le chef de famille donnait le nom de Mre son pouse prfre, laquelle titrait de Pre non seulement son mari, mais encore son fils an, et qualifiait aussi de Mre sa fille la plus ge[96]. Le renseignement suggre des rflexions qui pourraient mener loin... mais n'levons pas de lourde superstructure sur une base fragile. [Note 96: Venjaminof.] La monogamie est de rgle, mais avec de frquentes exceptions: les hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave souci quand les temps sont durs. Le pcheur, revenant avec barque pleine, est tenu d'avoir l'oeil sur les filles qui ont perdu leur pre, de prendre en piti les veuves qui allaitent: il aura des huttes spares, plusieurs mnages pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-l est plutt une obligation morale que la recherche d'un plaisir, et reprsente un ensemble de charges qu'il faut du coeur pour accepter, et du caractre pour porter jour aprs jour. Du reste, ces Hyperborens ne trouvent rien de choquant ce qu'une Aloute dclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial, reconnatre son droit prendre un amant en titre, quand il lui plairait. De mme, les filles aloutes jouissant, pendant leur damoiselat, d'une libert dont elles usent largement, se rservent, aux pousailles, la facult d'avoir un sigisb. Leur adjudant[97], terme officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes actives et passives, est tenu de contribuer l'entretien du mnage et la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien chanceuses, et jouissent d'une considration distingue. La prsence de l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel son retour patronne et protge le jeune homme, attend de lui la dfrence que le cadet doit son an... Le cadet et l'an, c'est bien cela. En effet, chez les Thlinkets, chez les Koloches, allis de nos Alouts, le cavalier servant doit tre un frre, ou tout au moins un proche parent du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultre, est oblig de payer, la mode anglaise, une indemnit au mari; mais s'il est de sa famille, il lui faudra se tenir ses ordres, et ceux de l'pouse, avec laquelle l'union sera dsormais lgitime. Le susdit Thlinket venant mourir, son cadet pouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues besognes les bons offices du troisime frre[99]. [Note 97: Bancroft, Venjaminof.] [Note 98: Erman.] [Note 99: Venjaminof.] Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbat, institution bizarre, dont on rprouvait l'immoralit, mais qu'on n'expliquait gure? Le sigisb est un lvir, sa fonction est une survivance des antiques frries polyandriques, dont les traces sont reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on tudie sur le vif Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons rests en dehors des grandes voies de communication internationale. Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient tre frquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regards comme le chtiment d'une conduite par trop irrgulire. Les maris d'Aloutie, bonasses souhait, n'ont pas si mauvais got que leurs voisins Korjaks, lesquels obligent, dit-on, leurs femmes se faire plus laides et plus sales que nature[100], afin d'effaroucher les dsirs illgitimes. Vertu si cher achete, vertu obtenue au prix du dgot, serait-ce de la vertu? [Note 100: Kraschenikof.] Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurit pendant une quarantaine de jours. La veuve, deuil durant, est considre comme impure, et renferme dans une cabane particulire, o les aliments lui sont passs, rduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main nue[101]. On redoute videmment que, par son intermdiaire, la mort n'ait prise sur les vivants. Le polygame lgue un deuil plus svre celle de ses pouses qui a vcu le plus longuement avec lui, celle surtout prs de laquelle il vient mourir. [Note 101: Venjaminof.] Nous prfrerions nous en tenir l, mais le souci de la vrit nous contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal jusqu' l'immoralit, que leur innocence vraiment excessive se confond avec le vice. Notez que les tmoins charge sont pour tout le reste trs favorables ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration en plus d'une circonstance. Un garon joli de figure se montre-t-il gracieux de maintien? La mre ne le laisse plus frayer avec les camarades de son ge, le vt et l'lve en fille; tout tranger se tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme rondelette quelque riche personnage. Les choupan ou adolescents de cette espce sont trs recherchs par les Konyagas[102]. Par contre, on rencontre et l dans les populations esquimaudes, ou esquimodes, et notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et la maternit. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garons, adoptent les manires et le costume virils; courent le cerf, ne reculent la chasse devant aucun danger, la pche devant aucune fatigue[103]. [Note 102: Ross.] [Note 103: Bancroft.] Les jolis jeunes gens dont il a t question se consacrent volontiers la prtrise, et, leur fracheur passe, entrent dans les ordres, qui leur cotent ainsi beaucoup moins acqurir qu' leurs confrres. De tout temps il y eut affinit marque entre le mignon et le servant des autels, entre la prostitue et la pallacide. Dans les temples de l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire parat avoir t flanqu de chapelles fleuries, boudoirs parfums, o nichaient sur de moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est--dire de leurs ministres, en attendant que pleinement initis aux rites sacrs, ils devinssent, leur tour, chefs de culte, et prposs aux mystres. Le hirophante aimait se faire servir par les hirodules et les bayadres. L'htarisme est n l'ombre des autels. Presque tous les hommes, dit Hrodote[104], sa mlent avec les femmes dans les difices sacrs, hormis les Grecs et les gyptiens. [Note 104: _Euterpe._] --Hormis la Grce?... Et que se passait-il Corinthe?--Hormis l'gypte? Et Bubastis et Naucrats! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait le vocable significatif de _Porn_[105].--Aussi Juvnal se permettait de demander: Quel est le temple o les femmes ne se prostituent pas? [Note 105: Athne, XIII, 5.] A Jrusalem, le roi Josias dtruisit dans le temple de Jhovah les cellules qu'habitaient les effmins[106] et les femmes qui tissaient les tentes d'Ashra[107]. On sait les prodigieux dbordements qui avaient lieu dans les verts bosquets et les hauts lieux de la Grande Desse. La coutume tait si bien enracine que, dans la grotte de Bethlem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit aujourd'hui par les plerins chrtiens au nom de la vierge Marie; et les hadjis musulmans font de mme dans les sanctuaires de La Mecque[108]. Dans les pagodes sentines de vice, viennent des femmes striles, faisant voeu de s'abandonner un nombre dtermin de libertins; et d'autres, pour donner la desse du lieu des tmoignages de leur vnration, se prostituent en public, aux portes mmes de la maison divine[109]. Les prtresses de Juidah enlvent les filles des familles les plus distingues, et, aprs des preuves rigoureuses, en font des courtisanes, instruites dans les arts de la volupt[110]. A Borno, le Dayak, qui se fait prtre, prend un nom et des vtements fminins, pouse simultanment un homme et une femme: le premier, pour le protger et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des distractions[111]. [Note 106: Les _Kedeschim_. Consulter sur ce mot les Encyclopdies bibliques. Exemple: _Dizionario Ebreo_: Kadessa, _santa e meretrice_; Kadeschud, _postribolo e sacristia_.] [Note 107: II _Rois_, 23, 7. Voir Soury, _la Religion d'Isral_.] [Note 108: Sepp, _Heidenthum und Christenthum._] [Note 109: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.] [Note 110: Lindemann, _Geschichte der Meinungen_.] [Note 111: Bishop of Labuan, _Transactions of the Ethnological Society_, II.] Revenons nos Alouts. Ds que l'ordination a t confre au lvite, sitt que le choupan a mu en angakok, la tribu lui confie les filles le mieux en point, par les grces du corps et du caractre; il parfera leur ducation,--les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrment, et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent intelligentes, elles deviendront mires et mges, prtresses et prophtesses. Les kachims d't, qui sont ferms aux femmes du commun, s'ouvriront deux battants devant elles. On est persuad que ces filles seraient d'une frquentation malsaine, si elles n'avaient t purifies par le commerce d'un homme de Dieu.--Les braves gens! Et l'on a prtendu qu'ils manquaient de religion! * * * * * Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inots rvrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et banquises; prsentent leurs respects toute chose inconnue ou dangereuse. Leur chamanisme ou thorie magique est identique en substance la doctrine professe par les populations de l'Asie et de l'Amrique septentrionales; il a t dvelopp dans la suite des temps avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des _poulik_, des _angakout_[113], et _jossakids_, forme, avec les doctrines et traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus parpilles sur cet immense territoire. [Note 112: _Inoe._] [Note 113: _Angakok_, sorcier, pluriel _Angakout_.] Tout le monde n'est pas apte au saint ministre; pour devenir angakok il faut une vocation bien dtermine, de plus, un caractre et un temprament que n'a pas tout le monde. Les prtres en fonctions ne recrutent point leurs lves au hasard; ils les choisissent de bonne heure, garons ou filles, ne s'arrtant pas au sexe; plus intelligents en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui s'adressaient des poux particulirement qualifis, leur demandant un sujet d'lite, former, mme avant sa naissance, par une ducation approprie et un entranement spcial. Le pre et la mre du futur sorcier jeneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes, en viteront d'autres, supplieront les anctres d'envelopper le prcieux rejeton de toute leur sollicitude. Sitt ne, la petite crature sera asperge d'urine, de manire l'imprgner de son odeur caractristique,--c'est dcidment leur eau bnite. Ailleurs, la barbe, la chevelure, l'entire personne des rois et sacrificateurs sont ointes d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurres et barbouilles de bouse soigneusement tendue. Chacun son got. On requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses gestes et sa dmarche, il s'annonce comme tant ptri d'une autre pte que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a t mis part[114]: _Sacer esto!_ Faonn par les abstinences et les veilles prolonges, par la dure et la gne, il faut qu'il apprenne supporter stoquement la douleur, dominer ses besoins physiques, faire que le corps obisse sans murmure aux ordres de l'esprit. [Note 114: _Imanac_, ou _Inguitsout_: Cf. le Nazarat juif, et les _Actes des Aptres_, XII, 2.] Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux prophtes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice frquente la solitude. Il erre[115], par les longues nuits, travers les plaines silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il coute le vent gmir sur la banquise dsole; au large, comme un troupeau d'ours blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Ocan noir, sous le ciel funbre, flottent des glaons, lourds de neige amoncele, nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, normes masses sombres, veines de glauques transparences, avec de vagues lueurs opalines tremblant l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences dignes d'une autre plante, comme on en voit peut-tre dans Uranus ou Saturne: les aurores borales, occasion recherche pour avaler de la lumire[116], car il faut se pntrer de tous les clats et de toutes les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents d'lectricit jaillissent dans le ciel incandescent, que dbordent les geysers d'tincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes s'entre-choquent dans les airs, l'ther palpite, et ses pulsations sont des coruscations et des flamboiements. [Note 115: Semblablement, les Polynsiens appellent leurs prtres _Haaropo_ ou _promeneurs de nuit_ (Moerenhout).] [Note 116: Bastian.] [Note 117: Terme franco-canadien.] Dj le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti en la prsence de Sidn, la Dmter esquimaude, il l'a devine au frisson qui lui courait dans les veines, la chair de poule qui lui picotait la peau et hrissait les cheveux; maintes fois, il a distingu ses soupirs douloureux et prolongs, lointains clats, retentissant comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien, mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours reste sourde. Il voit des astres inconnus aux profanes; Sirius, Algol et Altar, il demande le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la Grande Ourse, qui coutent les Inots, les regardent faire, mais se taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements, et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumire en lui-mme. Il passe par la srie des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas dgag du fardeau de lourde matire et d'paisse ignorance, avant que la Lune ne l'ait regard en face et ne lui ait dard certain rayon dans les yeux. Enfin, son propre Gnie, voqu des insondables profondeurs de l'tre, lui apparat[118], ayant franchi les immensits des cieux, remont travers les abmes de l'Ocan. Blanc, ple et solennel, le fantme dira: --Me voici. Que veux-tu? S'unissant au Sosie d'outre-tombe, l'me de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant le corps volont, elle voguera dans l'univers, rapide et lgre. Libre elle de sonder alors les choses caches, de se renseigner sur les mystres, pour en rvler la connaissance aux hommes rests mortels, et d'esprit non affin. [Note 118: Mme croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les Kamtchadales Charlevoix, _Journal_.] Il n'y a pas que l'angakok idal pour passer par cette ducation, et cette discipline intrieure. Prophtes et rvlateurs, asctes et inspirs, tous ont cherch Dieu dans le dsert, se sont rfugis dans la solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints anges, pensent les autres; ils se sont enfoncs dans l'auguste silence pour our les mlodies des toiles chantant en choeur, pour distinguer les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs qu'exhale la goutte de rose avant de n'tre plus; ineffables harmonies qu'teignent le fracas des rues et des marchs, les hurlements des batailles. Notre propre me nous chappe dans le conflit des vanits, ses mouvements intimes se drobent notre perception qu'mousse le tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver soi-mme, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cit, viter la foule. Jusqu' ce qu'on ait dcouvert sa conscience et interrog ses oracles, on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant que pench sur son me on n'en a pas mesur les sombres profondeurs, tant qu'on n'a pas cout les chos de la pense s'engouffrant en chutes toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre par del d'autres horizons. Mais il faut aux poumons de l'air brler, aux estomacs des aliments digrer, aux intelligences des faits laborer, des ralits s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports d'action et de raction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne s'absentera de la communaut que par intervalles, il participera aux expditions de chasse et de pche, exercera peut-tre quelque industrie, ne restera pas tranger la vie publique, suivra, ou mme dirigera les agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient ct, regarde de haut. A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rve, s'il est prsent ou absent, sage ou alin. Il prend les abstractions pour des ralits et les ralits pour des abstractions, se cre des sympathies, des antipathies lui. Il parpille son me dans les buissons, mais fait entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le paysage ambiant. Ce qui plat tous dplat cet homme, mais il supporte l'insupportable; il se fait une manire lui d'entendre et de comprendre, il voit trouble o les autres voient clair, mais distingue nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voil pour les choses du prsent sicle, pntre le monde translunaire; les secrets de l'ternit lui deviennent familiers mesure qu'il nglige les vulgarits de la vie quotidienne. Peu peu, il arrive voir double, peroit les objets extrieurs, et en outre la rflexion qu'ils projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des Sorcires, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-mme, les chimres extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre et transposer la ralit, dcomposer ses lments, les recomposer d'une faon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophtes ont d se repatre de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vrits ternelles, il leur a fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une mtaphysique, mlange d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingnieux systme, qui rend l'aberration plausible, draisonne avec mthode, prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,--le tout sous le nom de religion. Frres ou cousins germains de ces angakout sont les _jossakids_ indiens, les _chamanes_ de Sibrie, les _joguis_ et _fakirs_ de l'Inde, les derviches tourneurs, les _engaka_ Bantou, les _piodjis_ australiens, les asctes et sorciers _tutti quanti_. L'objet de leur ambition est l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans l'Ame universelle,--bref, la vie religieuse par excellence, dont les manifestations, rputes miraculeuses, rentrent toutes, malgr la diversit du dtail, dans la catgorie du Mal Sacr; relvent de la physiologie nvrotique, beaucoup tudie, encore trs obscure. Sans prtendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux ont travaill se faire une existence en dehors de l'hygine et du bon sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violente et irrite; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgr leur apparence endormie et leur physionomie apathique, des lucidits singulires, des perceptions d'une acuit surprenante; on dirait leur me absente, mais ils prouvent des sensations d'une dlicatesse extraordinaire, d'inexplicables accs de force et de vigueur, des sensibilits et des insensibilits qui passent crance. En mme temps ils croient aux perscutions de dmons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et mme les gorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent leur obir. Dans leurs accs prophtiques, ils se livrent des contorsions extravagantes, des mouvements dsordonns et convulsifs, poussent des hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort d'une bouche cumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent; et souvent, ils deviennent aveugles la suite de congestions[119]. Ils passent par des fatigues et des puisements dont on ne se fait pas ide; ils sont harasss par toutes les fibres du corps, extnus par chaque fibrille du cerveau[120]. Quoi d'tonnant ce qu'ils soient tristes et mlancoliques, enclins aux ides noires! Leur physionomie communique l'me un sentiment pnible et profond[121]. On observe chez eux une crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu' la vue d'un cadavre, et cependant ils versent dans les penses de suicide. Hall raconte: [Note 119: Venjaminof, traduit par Erman.] [Note 120: Wrangell, _Observations_, etc.] [Note 121: Hyacinthe, _le Chamanisme en Chine_.] La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accs que je pris d'abord pour une crise d'pilepsie. Elle clata en cris sauvages, familiers, parat-il, ceux qui pratiquent la sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix vagissait trangement; de ses lvres partaient comme des ptards. Les matelots rpondaient en choeur. Sa mlodie s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus sauvage; en mme temps elle poussait la rame, dployait une vigueur surhumaine. De retour au camp, la reprsentation reprit dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes chantant, et les hommes rpondant. Cela dura plusieurs heures, et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant. Autre observation: Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand clata un cri retentissant. Rapides comme la pense, mes Inots sautrent de leurs siges, se jetrent sur les longs couteaux qui se trouvaient par l, les fourrrent dans une cachette. A peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en rampant par l'troite entre. Se tranant sur les genoux, il ttait devant lui, et tout aveugl par une tignasse qui lui ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna tte sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je demandai: --Et s'il avait trouv un couteau? --Un couteau? il s'en serait donn quelque part. Ils ont de ces ides-l. a les prend de temps en temps. Quand le novice a tout fait dpouill le vieil homme, fait de son corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut hberger lgion, il appelle par son nom le gnie de son choix, le somme de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait inutilement, il renoncerait au mtier, car sans _tornac_ il n'y a ni prophtie ni miracle. Ce n'est pas dire qu'il et perdu tout son temps et sa peine. Les tudes, la forte discipline par lesquelles il a pass, lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient l'inspiration. [Note 122: _Inoe, Torenac._] L'esprit invoqu fait rencontrer son protg un animal dmonique: fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'corche et revte sa dpouille, grce laquelle il obtient la facult de courir, l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un trsor, la langue de la bte, en fera sa mdecine, son grigri personnel. videmment, le choix de cet organe est symbolique; on a devin ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe, manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces pauvres angakout aient frquent l'cole d'Alexandrie. [Note 123: Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille. Milford, _Tales of Japan_.] Autres procds: Sur l'avis que lui en donnent sas anciens, le lvite visite la caverne d'une le inhabite, dans laquelle ont t cachs les os d'un magicien illustre. Le prophte dort du sommeil de la mort, mais ne fait que dormir. Il est assis, raide et glac, la tte masque. Vtu dans la magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un hibou s'ploient au-dessus du bonnet; la robe pendent marmousets en ivoire, grelots et sonnettes, chanettes et anneaux, tout un capharnam, au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les Gnies des lments: serres d'aigle, dents de serpent, cailles de poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux est plac le tambour, l'indispensable tambour[124],--un ciel en raccourci--sur lequel sont dessins le cercle de l'Univers, la Croix des Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intrieur abrite de petites poupes--autant d'esprits qui rpondent chacun certains coups frapps d'une faon spciale. L'adepte fait rsonner l'instrument, s'adresse au Voyant lui-mme, interpelle l'auguste prophte. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ter: il dcouvre la momie noire et grimaante, hrisse et hideuse; il la contemple et en est contempl, les deux orbites profondes lui lancent des jets de tnbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'pine nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire: Que cela est bon! Surcrot de politesse, il se crache dans les paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-tre aussi, le foie d'un ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lvres parchemines esquissent un rictus, les btonnets fichs dans la houppette du crne branlent de-ci de-l: il est bien reu. A la douteuse clart de la mousse trempe dans une coquille d'huile, le matre et le disciple conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le matre rpond par des critures phosphorescentes dans le cerveau: question nette et claire, rponse lumineuse, mais l'hsitation n'obtient que des oracles tnbreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune homme; la transfusion est marque par le transfert d'une dent que le successeur extirpe de l'auguste mchoire, et cache aussitt dans sa bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il entrevoyait la langue de la mystrieuse loutre, il tomberait aussitt frapp d'alination. Mme chtiment au profane qui aurait aperu le jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathe avait recueilli les gouttes du Divin Sang. [Note 124: _Boubne_, etc.] [Note 125: Choriz, _Expdition Kotzebue_.] --Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent prcisment? --Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la pice la plus rsistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore dans la cendre des bchers, quand les os avaient disparu, la dent passe chez plusieurs peuples primitifs pour tre un sige de la vie. Les rapaces ont leur force dans la mchoire que les philosophes de la Nature comparaient deux bras cphaliques. Les molaires des victimes abattues la guerre ou la chasse, faisaient le plus superbe collier que le hros des temps jadis pt offrir sa belle. La vipre concentre dans ses crochets sa vie et sa colre, y verse l'essence de son chyle et de ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi? On raconte d'autres choses non moins tonnantes. Les sorciers changeraient de sexe leur gr, s'arracheraient un oeil pour l'avaler ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le plus srieusement du monde avoir dj fait plusieurs fois, dans les conditions les plus hroques, et mme les plus extravagantes, nous permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent eux un ours ou un morse, mais de prfrence la Grande Baleine, laquelle ils contraignent, par incantations, ouvrir une large gueule dans laquelle ils se prcipitent. L'orque ctoie maint rivage, visite des les nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boral, o ils contempleront loisir les mystres de l'autre monde. Combien de temps y sjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mmes, car la mesure du temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce sjour, ils acquirent des facults extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la baleine dgorge sur la plage ces autres Jonas. [Note 126: Krause, _Geographische Blaetter_, 1881.] Toutes les initiations tant accomplies, les ducations faites et parfaites, le magicien prend le nom d'angakok qui signifie le Grand ou l'Ancien, s'offre au peuple comme guide et instructeur. Dpourvu de tout pouvoir officiel, il est consult en toute affaire importante et son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit le contredire, mais personne n'ose ou ne s'en soucie. D'attribution spciale, il n'en a point; mais il cumule toutes les influences: conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires publiques et prives, artiste en tout genre, pote, comdien, bouffon. Rput pour gnie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances suprieures. Il comprend tout le monde, personne ne prtend le deviner. En dernire analyse, son pouvoir est celui d'un esprit suprieur sur les esprits obtus; son secret est celui de la Galiga: l'ascendant d'une volont forte sur une volont faible. Il suffit qu'il soit suprieur, incontestablement suprieur, pour que son entourage lui attribue la toute-puissance. Il est mdecin, parce que prtre et thaumaturge, parce qu'il a maints dmons dans le cerveau, le coeur, le foie et les reins. A lui d'tre le Grand Pourvoyeur du peuple, d'attirer l'encontre de la fourche et de l'pieu tant le gibier de terre que le gibier de mer; lui de faire agir la pierre[127], don de l'Ocan, grce laquelle la baleine, les saumons et brochets courent s'enferrer dans le harpon; lui de porter une ceinture d'herbes tresses avec des noeuds, qui assurent la victoire en toute rencontre; lui d'assister la Lune en travail. Lors des clipses totales, la pauvre Lune perd tout fait la tte, s'gare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrires; mais alors son ami l'angakok la hle, lui crie la route qu'elle doit prendre pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les mchants gnies il part en guerre, cuirass de formules, arm de charmes divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d'ours, et, si possible, quelque babiole du bric--brac europen. Pour chasser le dmon de la maladie, et pour tenir distance les mes errantes, il excutera des mouvements violents, des contorsions, sautera travers un vaste brasier, combattra la Mort grands coups de massue, la mettra en fuite[129]. [Note 127: _Tchimkieh._] [Note 128: Venjaminof.] [Note 129: Hyacinthe.] En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits dpourvus de dlicatesse, pour servir les desseins malveillants, les rancunes particulires, et perptrer des mauvaisets. La vile multitude, dans l'autre monde comme en celui-ci, ne fait ni grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de lgers sifflements. Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu'on leur donne manger; tout fait redoutables, ils reviennent sous forme corporelle; les plus dangereux, fous ou insenss de leur vivant, ont exerc l'angakokat, sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de l-bas recommandent messieurs les assassins, sitt le meurtre commis, d'arracher le foie, sige de la force et de la vie, de le manger palpitant encore: moyen d'chapper aux reprsailles de la victime, qui autrement se dmnerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier, le ferait tourner en dmon. Cela s'explique assez bien. Grand truc pratiqu par tous les malficiants du monde: s'emparer d'une viande qu'a entame la personne qui l'on veut nuire; la mettre pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant son tour, soit mis en communication avec l'individu trahi et dvore sa substance. De l le nom donn au jeteur de sorts: Celui qui fait dprir[130]. Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la Lune en son dcours, qui a la spcialit de tirer elle les entrailles des rieurs immodrs. Les victimes d'Hcate vampirisent les vivants, sucent les viscres et organes vitaux; se transforment en une araigne, visible l'angakok, laquelle exhale son haleine empoisonne dans les intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues. [Note 130: _Kousouinak_, _Ilisitsout_, pluriel d'_Ilisitsok_.] L'ensorcel, s'il en a la force, se prsente la porte du mire-sorcier,--et crie:--H! h! on a besoin de toi! L'homme de l'art ne rpond pas tout d'abord, se fait rpter l'appel: la voix, l'accent du malade, il devine la maladie et mme qui l'a envoye. Car il n'est indisposition qui ne soit provoque par la haine de quelque vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dpiteux; mme la fracture d'un membre est attribue un esprit malveillant. L'angakok, sorcier pour le bon motif, dfend son peuple contre les multiples incursions des dmons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et surtout de maladies cutanes que des civiliss attribueraient la malpropret. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, l'instar des _docteurs poison_ bochimans[131]. Les Cambodgiens aspergent galement le dmon de la petite vrole avec de l'urine, mais cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que l'extrme Orient, les rustres slaves secouaient sur leur btail des herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le prserver des mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour dtourner les malfices ou en empcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une sorcire[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours un procd vraiment ingnieux: il attache la tte du malade une ficelle, la fixe par l'autre bout un bton qu'il lve, tte, soupse, tourne en tous sens. Suivent diverses oprations ayant pour objet d'arracher l'araigne de malheur les chairs qu'elle dvore; il les nettoiera, les raccommodera autant que faire se peut--d'o son nom: Ravaudeur des mes. [Note 131: Th. Halm, _Globus_, XVIII.] [Note 132: Landas, _Superstitions annamites_.] [Note 133: Thiers, _Des superstitions_.] Une mchante sorcire, invisible mais prsente, peut djouer les efforts du conjureur, et mme lui communiquer la maladie et le rendre victime de son dvouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la magie blanche. Ds qu'il voit le cas dsespr, l'honnte angakok fait appel, si possible, un ou plusieurs confrres; ensemble, ces mdecins des mes rconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les flicits du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils accompagnent dlicatement sur le tambour. Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir les prtres d'une religion antrieure, dgrads en mchants sorciers. Toujours est-il que les angakout, eux-mmes, sont reprsents comme suppts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthriens et autres, qui dclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk, le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer. * * * * * L'hiver durant, on ne va pas toujours la chasse de l'ours et du renard; on n'est pas toujours surprendre le pauvre phoque, quand il met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours construire des barques, fabriquer des traneaux ou raquettes. La vie ne serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis est pauvre et misrable, raison de plus pour l'gayer. L'Esquimau rit de tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille brimborions; il rit en se dgelant le nez et les mains en danger de gangrne; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en lubrfiant ses vtements l'intrieur et l'extrieur; il rit et ne demande qu' rire. Les Inots n'ont gure d'autres plaisirs que ceux de la socit: ils ne s'en privent point. Le climat tant hostile, la terre martre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extrieur, ils le demandent au monde intrieur. Aprs tout, il n'est l'homme meilleure compagnie que l'homme; c'est en frquentant ses semblables qu'il dveloppe ses qualits originales, ses plus hautes facults. N'tait que les tribus esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres, n'tait qu'elles poussent le communisme trs loin, leurs petites rpubliques ne tarderaient pas prir. Au fait, elles ne comprennent rien encore au glorieux principe du Chacun pour soi, aux ternelles vrits de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prt l'oreille aux suaves Harmonies de la Rente et du Capital, modules sur la lyre de Bastiat. Les Alouts commencent en novembre leurs festivits et les continuent jusqu' la fin de janvier. De village village ils s'invitent des festins pantagruliques bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent le ventre souvent, ne connaissent pas flicit suprieure celle de faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilit; les hommes faits, les vieillards jouent divers jeux avec des figurines d'ivoire reprsentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils apprennent facilement les checs, les dames et les dominos. Ils discutent les vnements du jour, le tribunal de l'opinion publique connat des infractions aux bonnes moeurs et coutumes. Rarement elle svit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait frapps mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau talion, plusieurs villages voquaient l'affaire, et les notables excutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent n'intervient que pour ajuster les diffrends, expliquer les malentendus. Les discussions sont promptement cartes, la communaut sent parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile, elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun. Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mmes, les griefs peuvent tre profonds. De peur que les dpits rentrs n'aigrissent le caractre, on convient de les produire en public, de les mettre hors. L'offens fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de sa faon certain camarade: il y aura lutte potique entre les adversaires; Bertrand de Born prpare son sirvente et Bertrand de Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pice satyrique, la dclameront, la mimeront, la danseront, assists par des seconds dment prpars, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les refrains, font rsonner le tambour aux bons endroits. L'assemble coute avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant, intimement persuade que le bon droit et le mrite artistique vont de pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une nergie et une hauteur d'accent laquelle la mauvaise foi ne saurait s'lever. A y regarder de prs, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement humaine et raisonnable que ces jugements de Dieu par le fer rougi, le plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays bavarois, o mainte fte du saint patron est gaye par deux coqs de village qui se provoquent un _gsangl_. Les Sakalaves de Madagascar ont aussi leur _zib_. L'inculp inot qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande, avant la rencontre, se rconcilier avec son adversaire, auquel il dpche un ambassadeur vtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bton dcor de plumes, signe du hraut, pour demander quelle rparation il exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur d'offrir davantage.--Tu n'avais demand qu'un paquet de tabac; le voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de phoque; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux tmoins de la rconciliation. Les nouveaux amis changent leurs vtements, se prennent par la main, ouvrent une danse laquelle se mlera le monde. Tous les Hyperborens, cependant, ne passent pas leur colre en chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries: alors, plus de lutte potique, mais un duel vulgaire; plus de troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent d'paisses toisons ursines, calfeutres de mousse par surcrot; s'enveloppent d'une cuirasse fabrique avec de petites bchettes relies ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapt le blason familial. Ainsi accoutrs, ils luttent longuement coups de couteau, et pour plus de solennit, les seconds accompagnent la passe d'armes d'une sorte de cantilne. Moins grandioses sont les tournois coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe, l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manire le savourer, et jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps, montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure jusqu' ce qu'un des combattants se dclare satisfait[134], ou que les assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin. [Note 134: Richardson, _Polar Regions_.] * * * * * Les Inots n'ont pas, comme nous, fractionn leur art en posie, en danse et en musique; peine s'ils le distinguent de leur religion, ou de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive, ressemble peu nos religions abstraites, fortement travailles par la mtaphysique. Les primitifs n'ont pas coup leur tre en deux tronons: leur vie profane est pntre et tout imprgne de vie religieuse; par contre, leur religion est indissolublement lie aux fortes ralits de l'existence quotidienne. Nos vques excommuniaient nagure les danseurs et les danseuses de l'Opra, leur refusaient la spulture en terre sainte; crieraient au sacrilge si un autre David[135] se mettait danser devant le Saint Sacrement. Mais un Alout ne comprendrait pas qu'on adort son Tornarsouc autrement qu'avec des trmoussements de jambes. Ce que la posie est la prose, la danse l'est au geste. Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils manent de l'intelligence et de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir qu'avec la langue et les lvres; le geste, en tant qu'expression immdiate du sentiment, prcde le langage articul; d'o l'importance de la danse et de la pantomime chez les sauvages. [Note 135: II Sam., VI, 14.] La danse, geste cadenc auquel tout le corps participe, est l'art suprme par excellence, le langage des populations primitives. L'Alout, plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra reproduire par des mouvements physiques les agitations de son me, ses joies et ses chagrins, ses craintes et ses esprances; il passe du sacr au profane, du pathtique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par la parodie. En effet, tout artiste se plat courir le cycle entier, jouer toute la gamme du sentiment, mme railler les tres qu'il redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux. Racontons une fte donne aux Mahlmoutes de Chaktolik par les Mahlmoutes d'Ounahlaklik: Tout un village avait t invit par un village, chaque famille avait ses htes qu'elle traitait de son mieux. Quatorze acteurs, danseurs rputs, firent les frais de la premire soire. Ils dbouchrent par le passage souterrain, se rangrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les acteurs, nus jusqu' la ceinture, portaient un diadme fich de grandes plumes, qui leur retombaient sur les paules; des queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos; gants brods, bottes agrmentes de fourrures multicolores. Les dames avaient revtu un maillot collant, en peau de renne blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque ayant la finesse et l'clat du collodion, soit en membranes de poisson, jouant une soie transparente, lame d'argent. Les belles Aloutes n'en sont pas apprendre que la demi-nudit montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont orn leur vtement de broderies et verroteries en couleur, tress dans leur chevelure des lanires blanches brillantes de nacre, gant des gants blancs de neige en peau de faon, avec fourrures au poignet; leur main balance une longue penne d'aigle ou de cygne. Attention! les vieillards, suivis du choeur, s'installent avec leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilne d'ancien style, grave et mesure, lente et monotone; les airs modernes ont plus de lgret et de frivolit. Le menuet,--oui, c'est un menuet,--mrite l'admiration des connaisseurs par la prcision du rythme, la sret des danseurs, la grce modeste des danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs plumes. Suit un ballet: l'_Heureux Chasseur_, scne deux personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se baigne, se lisse les plumes, becqute par-ci, pigoche par-l. L'archer le guette, approche pas furtifs. Un de ses mouvements effarouche la bestiole, qui dtale. Mais une flche siffle, l'atteint en plein vol. La blesse se raidit contre la douleur, voltige en lacets dsordonns, et va choir dans une broussaille. Avec son aile brise, elle fait face l'ennemi, pique du bec, griffe des ongles, jusqu' ce que perdant sang et souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse avec ferveur. Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aloute de l'apologue d'ros, d'ros qui a dcoch sa flche d'or sur la charmante colombe d'Aphrodite? Les Dindji racontent que la Glinotte Blanche se mtamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les Indiens ont aussi la lgende d'Osso, qui, se promenant dans l'toile du Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva tre une fille avec une flche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe Mikalof Ivanovitch Potok courait aprs une cygnelle et la tira: Tombrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle des vierges[138].--Je suis le faucon, tu es la palombe, chante l'ternel amoureux des posies populaires. [Note 136: Petitot, _Monographie des Dn Dindji_.] [Note 137: Schoolcraft, _Algic Researches_.] [Note 138: Bistrom, _das Russische Volksepos_.] Peu peu les spectateurs s'chauffent, accompagnent du geste. On produit des chansons de circonstance: vnements contemporains, batailles et traits de paix, aventures de chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139]. L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements. [Note 139: Venjaminof.] Mais sans banquet pas de vraie fte. Sortent comme de dessous terre des enfants superbement accoutrs, marchant en mesure, avec une gravit parfaite, apportant des plates de poisson bouilli, des viandes, des lampes d'huile, de la moelle de renne, et, pour dessert, des myrtiles brouilles dans la graisse et la neige. Les htes convis la solennit consomment une telle quantit de provisions, que souvent la fte est suivie d'une vritable famine--mais on n'en a que plus d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse gnrale, aprs laquelle chacun est gratifi d'une pince de tabac[140]. [Note 140: Dall.] Les solennits de l'An Neuf ne sont pas toujours clbres par les deux sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fte part--et peine de mort pour les curieux ou les indiscrtes. On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dpouillait ses vtements, mme par les froids de plusieurs degrs. La nudit est le vtement sacr, l'homme le revt pour approcher la divinit. Quand il gle pierre fendre, les pas ne tranent gure, et la gesticulation s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larves. Le masque aveugle, retenu par une courroie boucle derrire la tte et un mors que crochent les dents, empche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds. Il ne sert qu'une fois; aprs la solennit on le met en pices. Tant qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il reprsente, gnie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien de lui ouvrir les yeux. Agape ou sainte communion: Les jeunes gens se sont badigeonns et mis en couleur; marchant la queue leu leu, ils qutent de famille en famille, emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orn de gala, l'orchestre joue des mlopes monotones que l'assistance accompagne. Arrivent les quteurs, psalmodiant et sifflotant aussi. Ils lvent leur plat au-dessus de la tte, le prsentent aux points cardinaux en commenant par le Nord. Les Quatre Vents sont invits par l'angakok, qui implore leur bienveillance. Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes. Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouche par-l, pensent Sidn, lui demandent sa protection. Chacun trempe son doigt dans la jarre, avale une gorge, toujours en invoquant Sidn, et en murmurant son propre nom, le lieu et l'poque de sa naissance. Aprs quoi chacun offre tout le monde quelque chose manger, persuad que plus il se montrera gnreux, plus Sidn se montrera favorable[141]. [Note 141: Hall.] Mais qui est donc Sidn? Sidn[142], la mre des Esquimaux et des hommes, est, en dernire analyse, la Terre, gnitrice de tous animaux, btes et gens. Avant l'institution relativement moderne de la paternit, la maternit existait; elle fut la premire notion qui germa dans les cerveaux, au moins dans les espces vivipares. De mme que l'enfant se fait une poupe, de mme notre espce naissante se cra un monde fantastique, image et reflet du monde rel, tel qu'il le concevait, et le fit prsider par une Mre, par une Cyble. Sidn n'a pas encore t dtrne; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de ct.--Ces pauvres Hyperborens sont encore si arrirs! [Note 142: Nomme aussi _Arnarkouagsak_.] Toutes ces populations clbrent au nouvel an leurs leusinies, ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Ftes du Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, ces Rogations de chasse, pompes du renouveau, observes jusque chez les tribus bordires de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et anglo-saxonnes. [Note 143: Spix, und Martius, Bates.] [Note 144: Adalbert Khn.] A l'poque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un dguis en femme, vont de hutte en hutte teindre toutes les lumires, les rallumer un feu vierge, s'crient: De soleil nouveau, lumire nouvelle. En effet, d'anne en anne, les printemps produisent chacun sa gnration d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les feux, toutes les lumires n'ont pas mme vertu; il y a des poques de disette ou d'abondance, des saisons fcondes ou striles. L'homme voudrait remdier cette ingalit? corriger la veine? Il se met en tte de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce dsir naquit l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent favoriser la production au grand profit de la consommation. Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux annes, le ciel verse trois gouttes dans les lments. La premire tombe dans l'air, y suscite la puissance cratrice; la seconde tombe dans l'eau, de l entrera dans les veines des animaux pour rveiller l'amour; la troisime tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145]. [Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.] --C'est bien cela! disent les Hyperborens, mais nous allons vous conter la chose par le menu: A l'an nouveau la Mre Gigogne du ple monte de son taudis enfum, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre sur le Midi, aspire l'air frais, ternue, renifle plaisir. Restaure, ravigote, elle quiert sa grande lampe, la garnit, versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout dborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammches et gouttes brlantes se font animaux qui respirent, herbes qui verdoient, boutons qui fleurissent. Mre-Grand asperge les airs qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur vole; Mre-Grand asperge les eaux, et poissons de frtiller. Quand la Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir le lard fondu; en tant que Mre Abonde elle fait foisonner toute crature; mais quand elle se montre en Chiche Face, vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi conduite si dissemblable? C'est que la mm est de bonne ou de mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de prvoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de l'gayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa chevelure[146]. [Note 146: Rink.] Ce thme mythique se prte des variations nombreuses. Voyons celle des Tchougatches: La fte tait depuis longtemps attendue par l'cole des angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'le en le, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles aux influences spirites, les vieux chamanes se sont prpars par un long jene; les membres de leur famille n'ont rien mang depuis la veille, et mme se sont fait vomir. [Note 147: Cf. les _lectisternies_ romaines, les politesses que se rendaient les patrons et patronnes des glises, villes et couvents au moyen ge.] Au jour solennel la grand'salle du kajim, claire par nombre de lampions, est envahie par des gars affubls d'oripeaux excentriques, coiffs de chapeaux, bois ou jonc, faonns en becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et mouvements des btes. Aprs un superbe vacarme, ils suspendent des cordes une centaine de vessies, prises des animaux tous tus coups de flche. Quatre oiseaux en bois sculpt: deux perdrix, une mouette et une orfraie, la dernire tte humaine, sont articuls la manire de pantins. On tire les ficelles, et l'orfraie de secouer sa tte, la mouette de claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'difice, un pieu, envelopp d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont mis flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte, des victuailles, pralablement offertes chacun des Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par l'assemble, qui ne s'y mnage pas[149]. [Note 148: Zagoskine, _Annales des Voyages_, 1850.] [Note 149: Hall.] Faut-il expliquer que les vessies, chauffes par la flamme, symbolisent les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la fort et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150] qui entre dans les narines? N'avons-nous pas l dans les _Lettres milie_ que Flore est rveille par Zphyre? [Note 150: Cf. Isae, 2, 22, Job, 27, 3.] A leur _Coleda_, les Serbes font brler une bche de chne, l'arrosent de vin, la frappent en faisant voler les tincelles, et crient: Autant d'tincelles, autant de chvres et brebis! Autant d'tincelles, autant de cochons et de veaux! Autant d'tincelles, autant de russites et bndictions[151]! [Note 151: Schwenck, _Mythologie der Slaven_.] Nous avons sous les yeux une gravure[152] reprsentant une fte anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La crmonie esquimale s'y retrouve en ses lments essentiels. On danse autour d'un billot flambant, le _Yule log_, au-dessus duquel rtissent les porcs dont on va se rgaler. Hertha, et ses cts deux garons affubls en corbeaux large bec, Hertha, arrive sur un char que tranent de robustes gaillards mufls en ours. Suit le cortge: loups, sangliers, renards, cerfs auxquels les chasseurs font fte; l'hypocras et l'hydromel coulent tirelarigot. De ces ftes nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age, la transition est facile. [Note 152: D'aprs un tableau de Corbould.] Variante kolioutche: Les officiants font leur entre, s'annonant comme chasseurs et gibier; les premiers tout nus, mais arms de poignards en cuivre, lame brillante, les autres accoutrs en phoques peau luisante et tachete, en poissons et volatiles, en loups et chiens firement panachs. Ils tournent autour d'un grand feu allum au milieu de la salle. Des souris, des oiseaux empaills avec soin sont suspendus des ficelles[153]. Surgit une sourde et lente cantilne: [Note 153: Wrangell, _Observations dans le N.-O. Amrique_.] _Hi yangah yangeh, Ha ha yangah_[154] indfiniment rpte, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace, se rapproche, s'avive et s'accentue en clats de tonnerre, puis s'arrte brusquement. Un rideau se lve. Parat un chamane, cheveux flottants, figure masque en mufle, manteau accoutr d'affiquets bizarres, de colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque aveugle. Soudain, il se met courir dans le sens du soleil. Les chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et se lancent sa poursuite comme une meute. L'autre dtale, file comme le vent. Il pressent les coups envoys son adresse, les esquive avec une admirable agilit; son masque ne l'empche pas de tourner et virer, de sauter droite, de bondir gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison qui, lanc au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives tincelles. [Note 154: Hooper's _Tuski_.] Qu'est-ce que cela signifie? Que traqu par ses perscuteurs, le gibier oublie ses dangers pour reproduire son espce; exploit que toute l'assistance fte par des acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le gibier se reproduise, que la race ne s'teigne pas. Aussi les Esquimaux, quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque fragment d'un organe essentiel, de le mettre rvrencieusement sous une pierre, ou de l'enterrer sous une motte, l'endroit mme o la bte tait tombe. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui jettent quelques gouttes sur la tte; sans doute afin que l'me se rfugie dans l'eau, qui tt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences.--Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses perscuteurs le harclent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l'enveloppent dans une couverture, et le tranent derrire un rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques gmissements touffs, puis les bruits s'teignent. Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scne; malgr son agilit, malgr son adresse, il ne peut viter le coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bte pourvoit la continuation de l'espce; une pote d'huile, une marmite de graisse a flamb, illuminant la salle entire. Au terme du mystre, quand le dernier acteur--un prtre--vient d'tre expdi, on profite de son trpas momentan pour prendre l'avis d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hants par le gnie de l'homme ou de l'animal qu'ils reprsentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on tient consulter est plaque sur la figure du chamane tu l'instant: il frmit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on interroge, vite il rpond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus et incohrents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystrieux. A la rigueur, il n'tait pas indispensable que l'angakok mourt pour servir d'intermdiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de rceptacle un ou plusieurs revenants. En affaires prives, les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les tend, mains attaches derrire le dos; tte entre jambes, ct d'un tambour et d'une peau tendue; puis, les lumires teintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner en invoquant son Gnie, dont l'approche, indique par des coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement de la peau sche et tendue. La conversation s'engage; demandes et rponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumires, plus personne: le prophte et la divinit ont disparu par le trou de la chemine. Inots et Peaux-Rouges croient mordicus cette performance, dont le truc est peut-tre celui des frres Davenport, clbres par leur armoire. videmment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reu que de prtendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles contenter, veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt dans la blessure, comme le Thomas des vangiles. Toutefois, ils n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque temps. Ces drames sont avant tout, et d'un bout l'autre, des oprations magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier court le garou, se masque de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces crmonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidn, le Soleil, source de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes gnrateurs. Ces Inots pourraient s'entendre avec les campagnards de Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pques, lanant des disques incandescents dans les airs, et faisant dvaler une roue enflamme du haut d'une colline abrupte. A leur fte de Sada, sur tous les sommets, les Persans aussi font flamber des bchers, dans lesquels le roi, les grands personnages, les notables, jettent des animaux, la queue ou aux pattes desquels ils ont attach des brandons d'herbe sche. Les misrables cratures s'enfuient, portant la flamme par monts et par vaux[155]. Symbole brutal et froce d'un fait grandiose. La Bible raconte l'espiglerie du hros qui lcha dans les bls quantit de renards qu'il avait lis deux deux, torche brlant en queue; lgende molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque videmment la chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-mme, Samson ou le Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en prsence du souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place Saint-Jacques, un bcher o prissaient des poulets et des chats. Pratique semblable n'est peut-tre pas tout fait oublie dans le Haut Dauphin. [Note 155: Hyde, _Veterum Persarum religionis historia_.] De toutes les ftes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils clbrent Hirapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amne des chvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on suspend aux arbres. L'intrieur du bcher est rempli d'oiseaux, de vtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de toutes les contres d'alentour, une multitude accourt cette fte, que les uns appellent le Bcher et les autres la Lampe. [Note 156: _De De Syr._] --Voire, l'homme est plus un que divers. * * * * * Ceci nous amne parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire des populations kadiakes et aloutes avant l'invasion russe, les balles explosibles et les harpons lancs par des canons. Les Romains avaient runi en collge sacerdotal leurs constructeurs de ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prtres brasseurs; les Todas des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Alouts, les Koniagas et autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la confraternit que des individus ayant pass par des preuves redoutables, initis dans les traditions et lgendes du puissant ctac, le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, mont sur son petit bateau en peau de phoque, alla seul la rencontre de l'norme animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait bout de le tuer[157],-- ce que racontent les indignes; mais nous souponnons qu'ils relataient l un exploit de magicien. Ce personnage lanait sur la baleine un dard fad, nous dit-on, puis s'enfermait dans une cabane isole, o il passait trois fois vingt-quatre heures sans manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gmissements(?) de la baleine blesse, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrime jour retournait la mer. S'il trouvait la bte morte, il se htait d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur que sa magie ne portt prjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait encore, quelque faute avait t commise, et il rentrait en sa hutte pour recommencer la conjuration[158]. [Note 157: De Mofras, _Exploration de l'Orgon_.] [Note 158: Venjaminof.] La caste privilgie faisait ppinire de dieux, ses membres jouissaient d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul alors n'aurait got leurs aliments imprgns de vertus magiques, n'aurait approch leurs personnes, ni mme os regarder leurs rames. Mais pour tre divins, ils n'taient pas immortels. A leur dcs, les confrres dpeaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils taient d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon prfr; le conservait en manire de talisman. D'autres dposaient dans une cachette le corps viscr, dbarrass des matires grasses, lav en eau courante. La veille d'une expdition, les compagnons visitaient leur _Campo Santo_, aspergeaient les cadavres, les pongeaient, pour boire le liquide qu'avaient imprgn les vertus, la force et la bravoure du dfunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les multiples superstitions de la ncromancie. Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des hros dfunts qui se communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs qualits nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre, emport dans un drap, est suivi immdiatement par un chien; mesure de prudence: on a calcul que si la maladie quittait le corps de sa victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants propagent la faim-valle, apptit vraiment effrayant, goulosit qui ne peut s'assouvir. Un conte inot[160] dit l'histoire d'un sclrat qui viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta certains morceaux de choix. Son hte les avala, mais pris aussitt de folie, se jeta sur sa femme qu'il dchira belles dents; dvora ses enfants, dvora ses chiens; on le tua, autrement, il et dvor tout le monde. [Note 159: _Journal des Missions vangliques_, 1881.] [Note 160: Rink, _Eskimo Tales_.] Aux temps de la barbarie chrtienne, les glises s'entre-drobaient les trsors qu'elles prsentaient la vnration des fidles, chipaient une boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle de saint Pierre. De mme en Aloutie, des amateurs furettent aprs les corps sacrs des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les confrries volent les confrries. Telle famille possde dans son sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine, secret transmis par le pre ses fils. Foin de la moralit vulgaire! Il serait honteux de voler une fourrure, excrable d'emporter un morceau de corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des saints patrons et gnies protecteurs, par ruse ou par violence[161]. [Note 161: Cf. _Juges_, XVII, XVIII.] Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknnh, dont une loge ou confrrie avait fait son champ de repos. Ces spultures, toujours relgues au loin, taient caches en des falaises abruptes ou au sommet de collines peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les antiques ruines du Prou, dcouvrit dans une anfractuosit de roche plusieurs momies qu'on y avait caches en se laissant glisser par des cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait sauter. Les croyances analogues crent des pratiques analogues. D'Orbigny et Dall croient avoir remarqu qu'il rpugne aux Alouts de mettre les cadavres en contact immdiat avec le sol; il ne serait donc pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de mousses sches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une fissure de roc, ou hisss dans une manire de barque monte sur pieux. Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchs de leur long, ou fichs debout, cuirasss dans une armure de bois, la tte cache derrire un masque figur, qui protge les vivants contre les yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas de les fermer, il faut encore les aveugler. tait-ce le motif qui portait aussi des Assyriens, plusieurs gyptiens[163], quelques Grecs--au moins ceux de l'antique Mycnes-- masquer leurs morts? coutume qu'on retrouve chez les Den Dindji[164] et les ngres d'Australie, avec lesquels les Alouts ont des ressemblances si nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois. [Note 162: 1872-1873.] [Note 163: Ebers, l'_gypte_.] [Note 164: Petitot.] * * * * * La mre, qui perd son nourrisson, dpose le pauvre papouse dans une bote lgamment orne qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlve les moisissures, la dsinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'tat. Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent dans le ntre. Immortel le ciron, ternels les moustiques. Le mort se fait suivre de tout son attirail de pche; il s'en servira. Les outils et vtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire la tristesse. Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la mtempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une dissolution momentane, elle dure le temps qu'il faut l'me chasse de son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup ou de corbeau--il n'importe. Muer en cachalot... quelle flicit! Les malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tt, pour renatre jeunes et vigoureux. Suivant la croyance gnralement adopte, l'me a le choix entre deux sjours outre-tombe: celui d'en haut, _Coudli-Parmian_; celui d'en bas, _Adli-Parmian_, au fond de la mer. Le dernier est le prfrable de beaucoup, dans une zone de ciel inclment et de terre inhospitalire, o presque toute la nourriture vient de l'Ocan. Les Guinens, aussi, croient savoir que les mes continuent leur existence dans les profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'loigne un peu des ctes, le coeur lui manque quand il ne se sent plus proximit des morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les flicits du paradis chrtien. On les interrompit: [Note 165: Rink, Markham.] --Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques dans votre ciel? --Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques l-haut? Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les chrubins et les sraphins, les Dominations et les Puissances, les Douze Aptres, les vingt-quatre vieillards... --C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous? --Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau, nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas votre veau marin, nous avons... --Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui manque de phoques ne peut pas nous convenir! Au fond de l'Ocan rsident les bienheureux, les _arcissat_, recruts parmi les baleiniers hroques, parmi les bons marins noys dans la tempte, parmi les hommes de coeur qui se sont suicids plutt que de vivre la charge de leur famille, parmi les femmes bien tatoues mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la maternit. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis sous-marin s'ouvrent d'elles-mmes. Mais le commun des martyrs n'y pntre que par le sentier du Chien, chemin obscur, passant par les fiords, par des fentes de rocher; il faut dvaler cinq jours durant; on n'arrive que les membres meurtris et ensanglants, si l'on arrive. Un coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et l'on choit dans quelque prcipice. A certain moment, il faut se tenir en quilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont, pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues avant d'arriver la porte garde par des chiens monstrueux! Les mes se guident par les sons d'un tambour magique qui rsonne dans le lointain; tant pis pour celles qui se dvoient, dvores par des animaux fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie touche au port et va se loger sous la crote de terre qu'elle habitait quand elle avait un corps. Alouts, Koloches, Tatanes, tous ont leur canton souterrain. Combien plus facile la monte du ciel, vers lequel l'me n'a qu' se laisser aller, en flottant comme une fume! Mais les gens de coeur rprouvent cette mollesse, prfrent affronter les pouvantes du chemin lugubre. De peur que le mourant ne dfaille au dernier moment, les amis l'arrachent sa couche, le dposent terre, et tout vivant, lui plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la premire impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces rgions infrieures, o, dans les salles toujours tides et lumineuses d'un kajim immense rsonnent les tambourins ternels! Autour des normes piliers sur lesquels la terre est fonde, on saute, on joue aux barres, on reprsente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et les ctacs, et les cachalots,--prodigieux autant que le Lviathan du banquet d'Abraham,--qu'engloutiront les mes esquimaudes![166] [Note 166: Mme rcompense leur tait dvolue par les Mexicains.] Quelle diffrence entre l'Enfer souterrain, sjour de liesse, et l'atmosphre, autre Ocan, mais aux profondeurs striles, dserts immenses, hants par la Famine! Les mes flottent dans les nuages, errent dolentes, affames, transies, secoues et culbutes par les intempries, en danger d'tre entranes dans les tourbillons des espaces clestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrment; dans les aurores borales leurs innombrables multitudes courent et bondissent travers les cieux, rapides comme l'clair. Divises en deux camps, on les a vues pousser, de-ci de-l, une tte de ctac qui leur servait de balle. Mme elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artres la belle liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle! Physiciens de mme force, les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que dans la cleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent d'une ivresse qui serait ternelle, si elle n'tait interrompue par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les nuages au-dessus de nos ttes[167]. [Note 167: De Moussy, _Confdration argentine_.] Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin alouts, ont donn corps ce catchisme rudimentaire, l'ont dvelopp en un systme subtil et compliqu: Aprs le dernier soupir, l'organisme se dcompose en ses lments premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilit aussi longtemps qu'il conserve sa forme. L'me, tnue et transparente comme l'air, mais d'aspect tant soit peu gristre, se ddouble en Ombre et en Esprit: la premire se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces ariens. Si nous interprtons correctement nos textes, l'Ombre des Hyperborens, vapeur du sang, parat correspondre la _psych_ grco-romaine, reprsenter l'espce dans l'individu. Les Ombres restent dans Coudli un temps quelconque,--les unes davantage, les autres moins, puis rentrent dans le corps d'une femme, frquemment avertie par songe, et renaissent sur terre.--Quant l'Esprit, il opre la respiration, il constitue l'lment irrductible, le noyau de la personnalit. Par l'Ombre, l'homme fait partie intgrante de l'humanit; par l'Esprit, il s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit le vent frais des gyptiens, le _rouach_ de l'Ancien Testament, le _pneuma_ du Nouveau, l'_aura_ des stociens. Sorti du grand rservoir atmosphrique, il y rentrera. Tornasouk, l'tre Suprme, est appel le Seigneur des Brises[168]. Ceux dont l'excellence native est prouve par une activit hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui demeurent par del le firmament, sphre solide comme son nom l'indique, calotte circulaire qui a la duret et la couleur transparente de la glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute, un Mrou situ tout au fond des rgions polaires. Les Esprits, qui ont appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se mler aux toiles; car tous les astres furent des Inots. Quant au moi des lches, quant celui des mchants sorciers, la tempte les balaie et les pourchasse; le vent apporte leurs gmissements. Ils peuvent s'obstiner dans leur dchance, empirer leur misre, mais cela ne les mnera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidit, perdent le sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient rentre en des substances nouvelles. [Note 168: _Sille minua, Sille nelegak._] --Mais, docteur subtil, comment font vos bienheureux pour prambuler les toiles en mme temps que l'lyse des abmes marins? Comment l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister sparment? L'Hyperboren balbutie: Les pres nous ont enseign ainsi.--S'il et tudi dans nos coles, il pourrait demander: --Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule prsent la fois dans l'Hads et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homre et Virgile? * * * * * Mieux que toute chose, le repos plat aux Alouts, le doux nonchaloir. Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonns, ils se plaisent contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore, pour se donner un bain de lumire. Toujours est-il que, de grand matin dj, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages, pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur chappent; de leur direction, de leurs formes et nuances, ils dduisent le temps qu'il fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans souffler mot. En dpit des brumes et des vents glacs, ces rveurs indolents et mlancoliques connaissent le kief des Orientaux. La paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et conscience un travail considrable, s'ils en ont compris la ncessit; mais ils prendront garde ne dpenser en peine et en efforts que l'indispensable, prfrant, comme le sage Salomon, une seule poigne avec repos, deux pleines poignes avec tracas et rongement d'esprit. Dous d'une endurance toute preuve, ils rsistent au froid, la faim, la fatigue, avec un calme et une srnit qui mritaient l'admiration et leur ont valu le mpris. Tant qu'ils ne sont pas pousss bout,--et alors leur rage ne connat aucune borne, et s'ils ne se peuvent venger, ils se suicideront sans hsiter,--les Alouts ont la forte patience du boeuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi n'a-t-on pas manqu de dire que leur patience, attribut bestial, drive de l'insensibilit. La douleur serait bien vive et l'oppression bien dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir, aucun gmissement. N'ayant rien mis sous la dent depuis trois quatre jours, cet homme peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:--Tu souffres?--Il ne rpond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement. Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un pige loup ou renard. Le fer barbel ne peut tre retir qu' travers le membre; ils subissent l'opration sans geste d'impatience, au besoin, l'excutent tout seuls. Du reste, ces blessures, traites par la dite et le repos, ne tardent pas gurir. A la diffrence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se talochent; leur dpit ne se manifeste que par des observations dsagrables l'adresse des parents. D'ailleurs, se chamailler on serait empch, les termes d'injure et d'insulte faisant dfaut la langue. Mais il y a t pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes outrageants, tir du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilits s'engageaient de tribu tribu, la plus enrage dressait une embuscade, tentait un mauvais coup, le russissait ou non, puis battait en retraite. Pareilles attrapades n'taient point frquentes, puisque le pre Veniani ne vit pas une seule rixe Ounalaska, pendant dix ans de sjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'vitait. Pacifiques l'excs, ils se soumettront qui voudra les commander,--il leur est pourtant trs dsagrable d'obir,--mais de lutter et se quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une faon plus tranche qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent: Explique tes raisons. Peut-tre sais-tu du nouveau?--Ces nafs osent peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte; modestes l'excs, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par contre, des reproches devant un tranger les mettront en fureur. Avec toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits, d'abominables colres: Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour dcharger le bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les paules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup vigoureux, lui dchargea son harpon dans le dos; heureusement que la pointe s'arrta dans l'paisseur des habits. L'autre se retourna sans mot dire, dgagea le harpon, et reprit sa marche. Quand ils s'en prennent leurs pouses, ils saisissent le premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou hache, et le lancent sur leur moiti,--ils en font autant leurs chiens. Quoique souvent maltraite, la femme est l'objet d'une affection relle et constante[169]. [Note 169: Hall.] Explique qui pourra ces contradictions et ces ingalits de caractre. Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait vcu de longues annes chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bont. Jugez de leur probit. Nous avions dcharg tout un attirail: bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins, lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux reprsentaient des trsors; ils n'y touchrent pas, bien que toute cette marchandise restt l'abandon, sans aucune garde ou surveillance[170]. [Note 170: _Id._] Assailli par une tempte, le capitaine d'un bateau, qui avait des marchandises transporter par del le dtroit de Bring, jetait ses matelots par-dessus bord, l'un aprs l'autre, sans qu'ils y trouvassent rien redire. Ne s'taient-ils pas engags d'honneur remettre la cargaison bon port[171]? [Note 171: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.] Tout individu qui recueille du bois flott, ou quelque lais de naufrage, n'a qu' mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et la fixer par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on dcouvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont le mme respect pour les provisions qu'ils trouvent accroches un arbre. Honntet et vracit sont soeurs. L'Alout, incapable de mentir, accablerait de son ddain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincrit, il considre comme ne lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de ct et, quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera mme pas. Refuser un de ses prsents, surtout s'il est peu considrable, c'est montrer qu'on ne l'aime pas. Les marchs se font par intermdiaire. Tant que dure la ngociation, le vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et rciproquement. Par timidit, nous dit-on. Et si c'tait par gentilhommerie? et pour mieux assurer l'quit des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune affaire quand un membre de la communaut est malade[172]. Serait-ce par gard pour celui qui souffre, sentiment raffin des convenances? La femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus de tout soupon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes, ni mme avec d'autres femmes. [Note 172: Rink.] La thorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le capital se reproduisant perptuit et multipliant par le travail d'autrui... quelle monstruosit pour ces gens de bonne volont, qui prtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin immdiat, auxquels il ne vient pas mme l'ide de se faire indemniser, si l'emprunteur a perdu ou endommag l'objet! Bien plus, qu'un chasseur ne puisse relever les piges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le gibier. Pour prendre du poisson, les trangers eux-mmes peuvent profiter des barrages qu'ils n'ont ni tablis ni installs. Que diraient de ces moeurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espce rare, appartient la communaut; on s'arrange de manire que tous y participent. Il est rare qu'un chef de famille possde autre chose qu'une barque et un traneau, ses vtements, ses armes et quelques outils. Communistes sans le savoir, les Inots n'ont que les rudiments de la proprit prive qu'ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des plaines de neige, vaquant en compagnie la plupart de leurs travaux sur la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait dcouper en lots et lopins, parceler en domaines, le partage galitaire qu'ils font de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils priraient les uns aprs les autres. Tout phoque captur est rparti, au moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne font pas les portions strictement gales, c'est qu'ils attribuent les plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps, que les mioches reoivent encore quelque chose. Le fond du caractre est si bien communiste, que tout Esquimau qui arrive possder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de recevoir. La scne ci-aprs se passe sur les bords du Youkon: Tous les voisins avaient t invits. Jeux, chants, danses et banquets durrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes provisions puises, l'hte et l'htesse, vtus de neuf, se mirent faire des prsents, donnant chaque ami ce qu'ils pensaient lui convenir. Ils distriburent de la sorte 10 fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles enfiles et des pelus en quantit: 10 de loup, 50 de biche, 100 de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses couvertures. Aprs quoi, l'hte et l'htesse dpouillrent leurs costumes, dont ils firent aussi prsent, se rhabillrent avec des guenilles, et pour terminer firent une petite harangue: Nous vous avons tmoign notre affection. Maintenant nous sommes plus pauvres qu'aucun de vous et ne le regrettons pas. Nous n'avons plus rien. Votre amiti nous suffit! Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fte avait cot quinze annes de travaux, d'conomies et de privations[173]. La famille n'avait pas tout perdu, puisqu'elle avait gagn l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens; ce qu'elle avait dpens matriellement lui tait rendu en honneur et en considration. Qui a montr tant de munificence et de gnrosit, devient une sorte de personnage consulaire, est consult dans les cas difficiles, et lorsqu'il a parl, nul ne se permet de contredire[174]. [Note 173: Dall.] [Note 174: Wrangell, _Observations sur le N.-O. Amrique_.] Et leur hospitalit! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud, sous la mme couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec motion, comment un jour qu'il tait revenu tout transi, une vieille maman prit ses pieds glacs, et aprs les avoir bien frotts, les mit dans sa gorge pour les mieux rchauffer. A part les vices et drglements sexuels, ces braves gens ont ralis l'idal bionite. Ce sont vraiment les pauvres, les simples de coeur, dont l'_Imitation de Jsus-Christ_ prche l'exemple; les gueux de Branger, les gueux qui s'aiment entre eux. Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affam, sans mot d'excuse, ni parole de prire, va s'asseoir ct de celui qui mange, met la main au plat. Les Europens, toujours dfiants et prompts aux jugements svres, ne pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces moeurs de communistes. En effet, les innocents, dans leurs premires visites aux navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait, l'emportaient, pensant qu'il n'y avait que la peine de prendre. S'apercevant que les trangers trouvaient cette conduite dtestable, ils restiturent ce qu'ils s'taient indment appropri, se mirent en frais pour rentrer en grce. Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus de moralit qu'aucune autre race. Des missionnaires grecs--nous honorons leur sincrit--avourent que les Alouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et que leur conversion au christianisme serait peu dsirable[175]. L'exemple n'est pas tout fait isol; d'honntes vanglistes danois en dirent autant des Nicobariens, et s'en retournrent. [Note 175: Bastian, _Rechtsverhaeltnisse_, LXXIX.] Chose singulire! les Grecs et les Romains s'panchaient en loges sur les hommes par del les vents du nord, les Hyperborens sans reproche, qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur douceur et leurs moeurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la lgende; sauf que les _hyperborei campi_ et les _hyperbore or_ d'Horace et de Virgile taient supposs se trouver sous un ciel o le soleil ne se couchait pas, ce qui la rigueur pourrait s'expliquer par le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette lgende soit aucunement fonde en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le voeu secret de tous les coeurs, n'est pas une triste duperie, que la fraternit entre les hommes n'est point une chimre. Convaincus qu'il est possible de raliser leur idal, des fervents ont racont, ils ont mme cru, que leur rve avait dj reu accomplissement, que cela s'tait vu... O?--Bien loin, bien loin, tous les bouts du monde--chez les Hyperborens--chez les gymnosophistes de l'Inde--chez les thiopiens--dans le royaume du Prtre Jean--dans celui de l'Eldorado--et aussi dans l'abbaye de Thlme. * * * * * --Et rien du gouvernement? --En effet, nous l'avions oubli. Ce qui nous excuse, c'est que les Alouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obissait. Les baleiniers et les angakout exeraient une influence prdominante, en vertu de leur intelligence et de leur bravoure reconnues pour suprieures; mais quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards aussi se graient en conseillers publics; on s'en rapportait eux, parce qu'on le voulait bien. Les les importantes, les grandes agglomrations, taient arrives une manire de reprsentant. Un _Tajoun_[176], prsident lu, centralisait les informations, gouvernait la papa. On l'exemptait des corves, et des rameurs taient attachs son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il possdait quelques esclaves qu'on immolait sa mort pour lui tenir compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonn la coutume. Les prrogatives du Tajoun n'taient gure qu'honorifiques. S'il tait dsign pour diriger une expdition de pche, l'entreprise termine, adieu le commandement, car notre ennemi, c'est notre matre. Les lgendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurp le pouvoir; elles clbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs publics[177]. [Note 176: Ou _Taljoun_, _Ton_] [Note 177: Rink.] En somme, l'Esquimau n'est point dpourvu d'ambition, mais il recherche moins la domination que la supriorit, il prfre la direction au commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorit devant laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive, l'Autorit d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes, sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le voil-t-il pas bien plaindre! * * * * * Deux annes aprs l'expdition de Bring et Tchirikof, en 1741, le sergent Bassof, stationn au Kamtschatka, construisit un bateau en os, et cingla la bonne fortune vers les les Aloutes. En 1745, un autre Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, son retour, raconta que les plus prcieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses rcits merveilleux excitrent l'enthousiasme de gens hardis, dcids russir cote que cote. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours plus nombreux se mirent la tte des indignes inoffensifs, et bientt les traitrent en esclaves. En 1764, le gouvernement russe concda l'exploitation de l'archipel une compagnie dite Sibro-Amricaine, dont le sige administratif et politique devait tre Ptersbourg, et le comptoir principal Irkoutsk. Conue sur le modle de la Compagnie des Indes, elle se proposait de conqurir les Kouriles et l'Archipel Aloute, prendre pied sur le continent amricain, du 54e degr nord la Mer glaciale, comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concdait le droit d'enrler des soldats, de construire des forts, d'arborer pavillon. Le tout, charge de prlever au profit de la Couronne 10 p. 100 sur ses bnfices nets, sans prjudice d'un tribut en pelleteries que paieraient les naturels: Dans le cuir d'autrui, large courroie! Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les flicits ternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures, plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveaut faisait paratre admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse, l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son me. Ils passaient pour des tres divins, et leur empereur pour le Dieu du monde[178]. Vu les bienfaits que confrait leur seule prsence, ils ne pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer quelques redevances. Et les Alouts de livrer leurs fourrures, d'admirer la gnrosit des trangers. Un jour, les gens du comptoir intimrent l'ordre de remettre la moiti, ni plus ni moins, du produit des chasses et des pches, pour mieux le rpartir suivant les besoins; les nafs obirent, esprant que leurs htes procderaient la distribution avec plus d'intelligence et d'quit qu'ils ne faisaient eux-mmes. On devine comment s'opra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible logicien, fit justice des rclamations. Sans doute, ce confiant abandon tait une sottise inexcusable. Mais admirez la diffrence d'homme homme, de sauvage civilis! Que l'Assistance publique demande seulement aux Parisiens la moiti de tous leurs revenus, gains et salaires, pour en faire profiter les pauvres, les ncessiteux et supprimer la misre..... Comme on lui rpondra! [Note 178: _Tanakh Magugu._] Leur pouvoir se consolidant, les Russes levrent le masque du philanthrope, rognrent de saison en saison la part des affams et besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques, ils se firent aussi cruels que les _Conquistadores_ l'avaient t pour amasser l'or. Le traitant tourna vite l'assassin. On en vit qui s'amusaient ranger ces misrables paens en ligne serre, et pariaient travers combien de ttes pntreraient les balles de carabine[179]. Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des pres et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se passait. L'impratrice Catherine, trs pieuse comme on sait, voulant faire quelque chose, dcida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires ces pauvres Alouts, pour leur inculquer le christianisme, et des galriens pour les initier l'agriculture. Par le vaisseau _les Trois-Saints_, elle leur dpcha une cargaison de forats; l'illustre amie des philosophes et des conomistes n'imaginait rien de mieux en faveur des malheureux indignes. Mais qui l'et cru? Les choses allrent de mal en pis. En 1799, rorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir une oeuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte officielle,--afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,--afin de faciliter les dcouvertes scientifiques,--afin de propager la foi orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirme dans ses droits et privilges, fut transforme en reprsentante et dlgue de la Couronne, qui lui donna des soldats. Rsister ses agissements devenait un crime. Les Alouts qu'on lui avait livrs comme sujets, elle les traita en esclaves; sans leur donner aucune rmunration ni mme les nourrir, elle les accablait de corves. Quand ils apportaient les pelleteries exiges, ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur eux s'ils ne l'accomplissaient pas[180]! Malgr les efforts des missionnaires, parmi lesquels le brave pre Innocent Veniani, l'vanglisation n'avanait gure. Voil qu'on imagina d'exempter les nophytes de toute redevance pendant trois annes conscutives. Miracle! Ce fut une Pentecte nouvelle, la grce s'pancha flots, la vrit illumina les coeurs, les multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'ternelle flicit tait ddaigne, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles et six hameons[181]. [Note 179: Sauer, Billing's _Expedition_, append. 56. Sabalischin, _Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung_.] [Note 180: Von Kittlitz, _Denkwrdigkeiten_, etc.] [Note 181: Golovnine.] Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Trs Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employs, et daignaient donner du Demi-Honntes leurs crivains et comptables, appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice, dclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait tre mauvais sujet, aventurier de vilaine espce. Au dire de Langsdorf: Les Alouts sont commands par quelques _promyschlenik_[182], sclrats ignares et malveillants, que des crimes multiplis ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plat et n'ont aucun compte rendre. Une peste terrible ferait moins de ravages que cette administration-l. [Note 182: _Aventuriers._] Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages et fut hberg de comptoir en comptoir, n'osait dire la vrit, mais la laissait deviner: La Compagnie russo-amricaine exige le service d'une moiti de l'entire population masculine, ge de 18 50 ans. Le travail est entirement gratuit. Elle engage aussi quelques salaris. Pendant six mois les hommes vont sur mer la chasse des animaux marins, et pendant les six autres mois courent le renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins les plus indispensables de la famille. Trois gnrations de chrtiens et de civilisateurs suffirent pour puiser le pays et le saigner blanc. Les les taient riches en animaux fourrure, donc il fallait exterminer les animaux fourrure. Des seules les de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins, pendant les trente annes qui suivirent la dcouverte[183]. On tua tant, que certaine anne[184], environ 800,000 peaux taient entasses dans les magasins, et comme on n'en avait pas l'coulement, on en brla la majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce pillage finit par coter au del de ce qu'il rapportait; l'affaire ne payait plus, et en 1867, l'on vendit l'Aloutie aux tats-Unis, avec ce qu'elle contenait encore d'Alouts. [Note 183: 1787-1817.] [Note 184: 1803.] Que feront les Amricains de ce nouveau territoire dont ils ont maintenant la responsabilit? Comment traiteront-ils les indignes?--A la faon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter l'infortune peuplade, ils ne pourraient: elle agonise dj. Mais s'ils veulent adoucir sa fin, qu'ils se htent. Affame, fatigue, surmene, la population a pris l'existence en dgot. Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir? Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordrent les civiliss, escorts de leurs bienfaits, les Alouts nombraient cent mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre nous parat trs exagr. L'valuation, peut-tre encore trop forte, donne par Chlikof en 1791, portait cinquante mille mes, dont le pre Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et, dans ce total, comprenant les Russes et les mtis, les Alouts proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le changement de suzerainet n'a point apport, ne pouvait apporter d'amlioration immdiate. Ainsi chez les Oulongues, visits par Dall, sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalit est de 130 pour une nativit de 100. Les Aloutes sont peu fcondes. On s'accorde dire que la race entire des Esquimaux dprit rapidement, sauf peut-tre dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark veille avec une sollicitude paternelle. [Note 185: Le recensement amricain opr en 1880 sur le territoire d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Alouts, et 16,303 Inots, parpills dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du Kouskokolm, du Youkon, du Bring septentrional et de la cte arctique.] Sur les Inots fait ravage la consomption, qui tue elle seule plus d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible flau, jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout ct, les Peaux-Rouges sont dtruits par la petite vrole, triste cadeau des Visages Ples. [Note 186: Hall.] Pourquoi cette action funeste du civilis sur le sauvage?--D'autres apprcieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des causes morales qui amnent ce rsultat. Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilis, tout grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu' se montrer pour s'emparer de tout un archipel et rduire toute sa population en servitude. --L'Alout tait donc lche et indigne de la libert? --Non pas. coutez le tmoignage que donne sa race un des hommes qui la connaissent le mieux: Les Inots sont des Inots, Inots ils resteront. L'indpendance est le trait essentiel de leur caractre; ils ne supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient pris ou qu'on leur ait fait prendre. Ns libres, sur une terre sauvage, ils veulent aller et venir leur guise, jamais ils ne se laisseront mener la baguette[187]. [Note 187: Hall.] --Les Alouts, cependant, se sont laiss mener la baguette?... --A la baguette.... cela mrite explication. Les Russes eussent volontiers jou du knout et de la plte nationale sur ces fantasques insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indiffrence, et qui, sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bton. C'est parce que les Russes prtendaient les mener la baguette que les Alouts meurent ou sont morts. La vie sans libert ne leur offrant aucun charme, ils pensrent s'enfuir dans l'autre monde, pour chapper aux tcherons et aux exacteurs. Ils avaient commenc par se donner sans rserve, mais n'avaient pas pens que ce serait pour tre fouetts. Dociles et disciplinables un rare degr, ils avaient accept la direction d'hommes dont ils s'exagraient la supriorit, et qu'ils prenaient pour des frres ans. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons avec ces volonts qui s'offraient de si bonne grce! Mais quoi! des mes et des coeurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que peaux de martre et de renard[188]. [Note 188: Voir Sproat, Rink et Bastian qui dveloppent la mme ide.] Gnralisons la question: Dans les luttes pour l'existence, travers lesquelles l'humanit se fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont gorges par les vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu partout, au contact des blancs, se dtraquer les systmes politiques et sociaux, les anciennes coutumes tomber en dsutude, les distinctions antrieures devenir sans objet. Ce que les indignes avaient pris jusque-l pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, tait transform en diables d'enfer; la conscience trouble ne se reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafous par un paltoquet d'outre-mer, se sentaient dgrads, avaient perdu toute volont, toute dignit devant le pistolet, tonnerre de poche; les sorciers eux-mmes avaient perdu la tte, reconnaissant leur ridicule impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier tombaient paralyss devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses flches, un hros n'tait plus qu'un sot en face d'une carabine. En perdant toute confiance en eux-mmes, ils perdaient le plaisir de vivre et jusqu' leur temprament. Plus de joie ni de gaiet, plus de chants ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes. Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphre paisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funraire... celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189]. [Note 189: Dall.] La civilisation moderne, irrsistible quand elle dtraque et dsorganise les socits barbares, se montre d'une singulire maladresse les amliorer. C'est faute de bont, faute d'humanit. Notre gnie ne se montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et patient, si bien port la justice et l'quit, mais ne savoir que subjuguer et fustiger, que dcimer et dtruire! Ce petit monde avait la gaiet, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu' travailler pour vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et ds que notre progrs l'accointa, le voil triste et morose. Ce peuple est toujours un enfant, mais un enfant dsabus; nous l'avons dcourag par tant d'injustices, tant troubl, tant affol que nous avons bris le grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des Guanches, nagure un des chantillons les mieux russis de l'espce. Simples, heureux, innocents, ils avaient mrit qu'on donnt leurs les le nom de Fortunes. Nous les supprimmes--pourquoi et comment? Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Alouts, on entendra dire:--Quel dommage! LES APACHES CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS Le nom d'Apaches est le terme gnrique qu'on donne plusieurs tribus indiennes de l'Amrique du nord, parmi lesquelles divers auteurs comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les Yumas, les Yampas, et les Athapaskes mridionaux, se subdivisant eux-mmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros, Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Pialeos, Coyoteros, Gileos, Mimbreos. Les Apaches proprement dits se sont eux-mmes donn l'appellation de _Shis Inday_ ou hommes des bois. Ils parcourent, plutt qu'ils n'habitent, le vaste territoire limites indcises, qui, des rives du Grand-Lac Sal au nord, descend vers Chihuahua au sud, et s'tend de la Californie et du Sonore l'ouest, jusque dans le Texas et le Nouveau Mexique l'est; il est sillonn par le Rio Grande qui dbouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila qui se dversent dans le Pacifique. Rgion rocailleuse, leve de 700 2,000 mtres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coups de cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant, qu'ont rods les eaux. Au-dessus des plateaux s'lvent de nombreux pics dtachs, trs escarps, excessivement froids en hiver; pour la plupart mergeant de forts, refuge des hommes et des btes. Pendant une dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne, puis, l'entre de la nuit, le froid tombe subitement des toiles. Les violents carts de temprature provoquent des bouffes de vent qui soulvent des tourbillons d'une poussire alcaline, irritant les yeux et les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientt aprs les fissures des rochers et des dpressions de terrain fleurissent et verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs retraites et derrire se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyne, et l'Apache, redoutable aux hommes et tous les animaux. [Note 190: _Antilocapra americana_, Beard.] * * * * * C'est une belle bte froce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches granivores, ou plutt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les Comanches, qui se donnent une nourriture assez varie, grce leur agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes n'tant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement muscls, les extrmits fines, des traits souvent agrables, de grands yeux d'un noir brillant, d'un clat singulier et d'un pouvoir de vision vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun fonc en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, dtail noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donns pour les plus beaux chantillons de l'espce humaine. On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et dsagrables: masque impassible, traits rids et fltris; figure large, nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lvres minces, regard de travers. Les yeux lgrement obliques et dont l'clat vitr rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peigns, retombent sur les paules en soies paisses; autrement, ils sont peu prs glabres. A ct de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur taille moyenne n'tant que de cinq pieds cinq pouces.[191] [Note 191: La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurs par Ten Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. _Socit Anthropologique, Bulletin_, 1883.] Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer l'Apache. Son tgument pais le rend peu sensible l'action des intempries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises, ils s'enveloppent, la mode des Australiens et Andamnes, la tte d'une calotte de boue qui leur procure une agrable fracheur et les dbarrasse de la vermine; pour les mmes raisons, ils s'enduisent le corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent gnralement des mocassins, modeste luxe, pour se protger les pieds contre les pines, et cet effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbe. Quant aux vtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygine, encore moins par pudeur, que par vanit et coquetterie, pour se faire valoir: les hommes, par quelque trophe de meurtre et de rapine; les jeunes femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'corce, par une toison qu'elles ont orne de barres et de lignes, industrieusement assouplie en la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprme lgance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que pour l'agrment, et l'eau n'abonde point. Soit cause de leur malpropret, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et principalement de celle du cheval, de l'ne et du mulet, ces Apaches, qui nous remettent en mmoire les hippophages de Solutr, dont les ossements ont t trouvs mlangs ceux de cinquante cent mille chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pntrante odeur quine, surtout quand ils sont chauffs. Les montures rebroussent chemin ds qu'elles l'ventent[193]. Constatons une fois de plus que la propret du corps est le plus souvent un signe de civilisation dj avance. A l'poque de la pubert, on arrache les sourcils aux filles, poil poil, et bientt aprs, on les dbarrasse mme des cils.--Est-ce pour les embellir[194]? [Note 192: _Bulletin de la Socit d'anthropologie_, 1874.] [Note 193: Bancroft. L'odeur de fauve qu'mettent les No-Caldoniens semble persister, malgr tous les soins de propret.--V. Patouillet, _Trois ans en Nouvelle-Caldonie_.] [Note 194: Crmony.] Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrs de charognes infectes et de matires fcales, sont formes de gaules ou de branches entrelaces de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux, gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se rfugient volontiers dans les cavernes, o ils font de grands feux, et tout en sueur, se couchent sur la pierre frache, ce qui leur vaut d'tre dcims par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent leur aise qu' l'air libre; ils se sentent oppresss sous un toit, enferms entre des murailles; ils ne jouissent rellement de la vie que dans leurs expditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial, ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y dormir quelques heures. [Note 195: Helfft, _Zeitschrift fr allgemeine Erdkunde_, 1858.] * * * * * Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amrique du nord; en troupeaux innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du blanc les a extermins dans toute la partie du midi, fortement entams dans les rgions septentrionales, et, par cela mme, affam les populations qui s'en nourrissaient.--Tuez les bisons, disait un gouvernant des Visages Ples, vos balles feront ricochet sur l'Indien. Si bien que l'Apache est rduit le plus souvent la petite chasse. Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il immobilise son corps bruntre derrire des roches ou des broussailles grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se dguiser en yuccas; en rase campagne s'tendre sous une couverture de laine grise, qu'ils avaient si bien tachete de terre, que des soldats envoys leur poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de l'Australie. [Note 196: Crmony.] [Note 197: Bastian, _Culturvoelker Amerika's_.] Malgr toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture srieuse, ni animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide. Aussi ne ddaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les mesquites, les courges et certaines fves qui croissent spontanment. Ils sment quelques grains de mas, mais la presque totalit de leur nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, cureuils, rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse dlicatesse. On ne devient difficile sur la qualit que lorsque la quantit abonde; il n'est de choix que dans le superflu. Quand la nourriture est bouche que veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux normes. Mais en Apachie, la disette est l'tat normal. Le trop court printemps est suivi d'un long et brlant t; bientt les herbes schent, les herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On supporte stoquement la famine, mais aprs la famine prolonge, la mort! Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades, chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent amricain, les Bdouins et les Kourdes sur le continent asiatique, peu prs sous les mmes latitudes. Monts sur des chevaux rapides,--ils sont ns cavaliers,--nos affams vont la maraude; au nombre de trois ou quatre, rarement plus d'une douzaine,--car il faut vivre en route,--ils traversent d'normes distances en qute de quelque proie; heureux quand ils tombent sur un maigre herbage o ils trouveront des sauterelles, un lzard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs _tasajo_, lanires de viande dessche au soleil; ils jenent, jusqu' ce que la bonne Providence les dirige sur une _rancheria_ isole ou sur une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront face dcouverte que s'ils ne peuvent faire autrement, ou si leur supriorit est vidente. Comme le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des journes, dguiss en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes, emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont ils tireront ranon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant qu'on ait pu se mettre leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces dserts de sable brlant, vrais lacs de feu, traverses de mort, _jornadas de muerte_, comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant travers ces terribles rgions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris pendant plusieurs jours d'un accs de folie. Les ravisseurs sont comme chez eux dans le dsert et la montagne, doublent, triplent les tapes. Cribles de coups et de blessures, reintes, fourbues, les btes captures tombent mourantes devant la tanire des louves et des louveteaux face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux. Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dvorent encore vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres et les dchiquettent, force de bras, sans plus de souci des souffrances de la victime que le civilis qui gobe une hutre arrose d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier quand il corche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Aprs avoir calm les premires fureurs de la faim, ils embrochent quelque pice au-dessus d'un brasier, mais n'attendent gure, l'avalent encore fumeuse et brlante, crue en mme temps que charbonne. Les entrailles passent pour dlicates bouches et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal, tous ont droit gal, mais le chasseur qui l'a abattu, rclame la robe ou la toison. Ces orgies de la faim qui s'assouvit, ftes suprmes de misrables qui risquent si souvent de prir d'inanition, rappellent le grand acte des mystres dionysiaques: initis et inities se jetant sur le chevreau, symbole de Bacchus Zagreus, mordant cru dans les membres tremblants, plongeant des mains sanglantes dans les viscres dchirs, et se disputant le coeur pour le dvorer, tandis qu'il palpitait encore. Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe pour mdiocre; aussi les Apaches sont accuss d'anthropophagie. Le fait n'est pas prouv. Cependant ils auraient un jour rpondu que les Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons manger, leur viande ayant un got trop sal. En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout fait supplant la lance et les flches, appointes avec des morceaux de bois durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de bronze, lequel aurait la duret et l'lasticit de l'acier et qui serait obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons de ne pas en savoir davantage. * * * * * Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une saison consacre aux amours. D'aprs Bancroft, les Apaches proprement dits se distinguent de leurs voisins plus civiliss par la chastet qu'ils imposeraient leurs femmes avant et aprs le mariage. Ce n'est pas que le mari ne puisse rpudier sa femme au moindre caprice, et mme se faire rembourser du prix qu'il a pay pour elle; ce n'est pas que la femme aussi ne puisse abandonner son poux; mais alors l'homme dlaiss se considre comme ayant reu un affront qu'il faut laver dans le sang, tout de suite. Sans plus tarder, il se jette droite ou gauche, va tuer un homme la cantonade. Pour la blessure faite son orgueil, quelqu'un mourra; l'offense tait personnelle, la vengeance sera impersonnelle; ce grand enfant ne voit l rien que de simple et de lgitime. D'un autre ct, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage, que les accouplements sont facultatifs, que mme en certaines occasions la promiscuit est gnrale. C'est clair et net, et notre autorit, Schmitz, parle en tmoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'tre pas inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communaut des femmes n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expdition de pillage, a le droit de s'adjuger, dpouille opime, une des captives. S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la part du capitaine; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre pour femme long terme, il lui rompra une flche sur la tte: par cet acte elle cesse d'tre une personne et devient la chose du vainqueur. Mme symbolisme chez les Tatares nomades: Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le lui mit autour du cou, fit voler une flche au-dessus de sa tte[198].... [Note 198: Radloff, _Trkische Staemme Sd Sibiriens_. IV.] Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de leurs prisonnires, qu'ils disaient avoir gagnes la pointe de la lance. Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que fait de capture et d'accaparement. De cette premire appropriation les autres suivront. Car ce n'est point la proprit qui procde de la famille, comme les thoriciens l'affirmaient nagure _a priori_; c'est la famille qui drive de la proprit; la famille, son nom l'indique, commena par n'tre qu'un troupeau d'esclaves. Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont dj compliqus de certaines insanits. Les jeunes poux vitent la rencontre de leurs beaux-parents: pendant la chasse, pour ne pas manquer le gibier[199]; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas infcondes. Malgr ces prcautions, les femmes perdraient d'assez bonne heure la facult d'avoir des enfants[200].--A quel ge? Il serait difficile de le prciser: elles savent peine ce qu'est une anne, et s'inquitent peu d'en compter le nombre. [Note 199: Oviedo.] [Note 200: Schmitz.] D'une grossesse l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois annes consacres l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mre jusqu' ce qu'il cueille lui-mme certains fruits, et qu'il ait attrap un rat sans le secours de personne. Aprs cet exploit, il va et vient comme il lui plat; il est libre et indpendant, matre de tous ses droits civils et politiques, et ne tarde pas se perdre dans le gros de la horde. Les parents seraient mal venus punir leurs garons et les rprimander svrement. Chose aussi srieuse n'a lieu qu'avec le consentement de l'entire tribu, laquelle n'a point abdiqu ses droits de paternit collective, ne les a pas encore dlgus aux chefs de famille en leur capacit individuelle. Elle n'use de son droit que rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la frocit native des gamins, frocit qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne manquerait pas de lui dcocher une flche de derrire un arbre[201].--Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, ct du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le militaire se vante-t-il le plus souvent de n'tre pas tout fait tranger au noble mtier du batteur d'estrade. [Note 201: Bancroft, _Native Races_.] [Note 202: Dixon, _White Conquest_.] Un tat social aussi primitif ne fait pas de place aux chtifs. Les forts n'ont pas assez pour eux-mmes, comment s'embarrasseraient-ils des faibles? Cependant quelques clops des bagarres prcdentes parviennent se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les expditions, tant pis s'ils n'arrivent pas temps pour avoir leur part du pillage! _Tarde venientibus ossa_. Les tranards n'ont qu' mourir. Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus, qui peuvent tre plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus robustes, des amis, les enfants peut-tre, veulent bien dpcher le misrable d'un coup de lance ou l'touffer en le mettant sur le dos, puis, en passant au cou un bton aux extrmits duquel pseront deux personnes de bonne volont[203]. [Note 203: Bancroft.] Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos amis, les Tchouktches; ils retombent la charge de la communaut; celle-ci prfre qu'ils ne s'attardent point et qu'ils gurissent ou disparaissent promptement. Elle s'emploie au rtablissement des fivreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entires; procd non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance. Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut tre de marque pour avoir des obsques qui comportent quelque solennit. Gnralement, le cadavre est empaquet en des lanires de peau, port sur une colline et enfoui sur le versant expos l'Orient; on espre sans doute que le soleil regardera le dfunt, et le rveillera quand il en sera temps. Quelques notions de mtempsycose: certaines mes vont animer des oiseaux ou des serpents sonnettes. * * * * * Ils possdent le petit bagage intellectuel commun la plupart des Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-tre mme de plusieurs, la tradition d'un dluge, diverses lgendes. Ils vnrent l'Ours, et ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent pour sacrs le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un aigle immense et prodigieux en clignant de l'oeil lance les clairs, et en battant des ailes produit les clats de la foudre. De lui sont issus les Apaches, car il s'unit leur mre-grand Istal Naletch, laquelle donna le jour Nahinec Gan et Toubal Lichin, ce dernier l'Anctre, le hros qui avec ses flches tua le serpent Python, au moment o le monstre allait le dvorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra, symbole antique et grandiose, qui appartient galement l'ancien monde et au nouveau, sujet trop vaste et compliqu pour que nous puissions l'aborder. [Note 204: Malte-Brun, _Annales_, 1853.] Des voyageurs ont refus ces hordes tout sentiment potique ou religieux. Ce n'est pas tonnant. En matire de conscience, les sauvages se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas s'expliquer sur leurs choses intimes,--et les blancs nient imperturbablement tout ce qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner. Des missionnaires espagnols avaient essay de convertir ces malheureux Indiens, mais ont d y renoncer par la raison qui fit chouer des tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore. L'enseignement s'adressait des intelligences bornes, dpourvues de la facult d'abstraction qu'une longue culture a dveloppe chez nous. Voyez donc l'embarras d'un honnte aptre exposant la doctrine de la Rsurrection, dans une langue o l'ide d'me n'a d'autre quivalent que le mot boyau! Pour faire comprendre ces sauvages qu'ils possdent une me immortelle, il tait oblig d'expliquer qu'ils ont dans le ventre une tripe qui ne pourrit pas.--Il les faisait compter jusqu' dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinit. Comment les rvrends pres auraient-ils traduit, dans une langue o le verbe _tre_ n'existe pas, la clbre dfinition de l'ternel Jhovah: Je suis Celui qui suis? Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les Apaches, qui prfrent s'exprimer par gestes. On en a observ qui, accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans laquelle ils ne faisaient que remuer les lvres[205]; mthode que nous venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que les trangers ne parviennent pas toujours imiter; l'idiome est dcidment dsagrable, et cependant les Mohaves, voisins immdiats, ont un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le japonais[207].--Notons en passant l'absence de toute salutation, de toute formule de bienvenue ou d'adieu[208]. [Note 205: Coroados, Heusel, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1869.] [Note 206: On essaie de les reprsenter par le signe t-ql] [Note 207: Gatschet, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1877. Buchner, Schmitz.] [Note 208: Helfft, _Zeitschrift fr allgemeine Erdkunde_, 1858.] Puisque la moralit, au moins dans ses lignes gnrales, se mesure au dveloppement de l'intelligence, on ne s'tonnera pas de la trouver rduite ici ses rudiments. Ces malheureux ne vivent gure que de rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et massacres, ils en tirent gloire; mprisent les dgnrs, les esclaves de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage indpendance des dserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus forts et rapides, les plus beaux, sont les froces et les ravisseurs, et de toute notre espce, le plus noble est celui qui fait la chasse l'homme. On les traite de sournois et perfides, appellations qui les flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lches, qu'on leur prodigue. Le courage et la lchet ne sont pas des faits d'ordre simple. Certaines lchets comportent certains courages. Sans doute, ces truands n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts; n'ayant aucun got pour la haute lutte, ils prfrent attirer l'ennemi dans un pige, ou se jeter sur lui par derrire, procd recommand en haute stratgie, pratiqu par tous les animaux de proie; ces chasseurs ont appris du gibier se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils emmnent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garons, dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez bien trempe pour les mener jusqu' quarante ans[209]. Plusieurs blancs qu'ils avaient capturs et dont ils avaient apprci la force ou la valeur, ont t obligs de procrer un rejeton avec une fille de la tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne les a pas toujours rachets de la mort et des tortures; car ces sauvages se dlectent faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce que Chateaubriand avait dj racont dans sa _Vierge des dernires amours_. [Note 209: Fossey, _Mexique_.] [Note 210: Henry.] Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela: les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se sont laiss prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont pour distraction, peu prs unique, d'aboyer la lune et qu'ils prouvent le besoin de quelques reprsentations plus mouvantes. N'en ayant pas de simules, ils se rabattront sur les relles, car ils manquent de thtres pour drames et mlodrames. Eux aussi ont besoin de contempler un hros aux prises avec l'adversit, plaisir des dieux d'aprs la doctrine des Stociens, le plus beau spectacle qu'il soit donn l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succs des autodafs et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux htrodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas d'acteurs pour rire, ni de bourreaux dlgus par la magistrature, sont obligs de payer de leur personne, d'corcher eux-mmes le martyr, de brler eux-mmes le dlinquant petit feu. Ne l'oublions pas: ds que les fonctions rparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font valoir leurs droits; la sensibilit ne veut pas rester inactive et rclame sa quote-part d'motions. Car l'homme ne vit pas de pain seulement. En tant qu'individu, on ne peut pas tre moins gn que notre Apache de toute espce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est--dire ce qu'il peut. Dans le cas d'une grande expdition, on se runit sous le commandement d'un camarade dont la supriorit personnelle s'impose et dont l'autorit prend fin avec l'entreprise. Si les hostilits se prolongent, il va de soi que l'influence du chef de guerre s'accrot souvent plus qu'on ne voudrait[211]. Quelques tribus se prmunissent contre ce danger, en reconnaissant une autorit purement morale des _sachems_, ou Chefs de la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre militaire; institution des plus intressantes, mais qu'on ne saurait tudier utilement dans ces hordes clairsemes. [Note 211: Henry.] Comme manifestation la plus leve de la vie publique dans ces dserts, ces primitifs clbrent des nomnies. Autant qu'on peut le savoir, la vnration de la Lune a partout prcd celle du Soleil. La nuit de la fte, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons ce propos que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir honor le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionns de tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du grain bouilli et ferment[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient, ils ne croiraient pas se prparer dignement un acte religieux. Couchs ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la reine des nuits. Ds qu'elle se montre l'horizon, ils geignent en choeur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes de ces animaux ne tardent pas leur rpondre dans le lointain[213]. Cette parfaite imitation est la rcompense d'une longue pratique. Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et mme mot pour dsigner le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des voyageurs ont mme trouv de l'analogie entre les langues de l'un et le cri de l'autre[214]. Peu peu les voix enflent, clatent en jappements; on dirait une meute en chasse, ou aboyant la lune, ce qui est bien le cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyne et de l'ours, les bramements du cerf, les cris de tous les frres et cousins du monde animal, les hennissements du cheval et du mulet, mme les braiements de l'ne, et tous alors de rire, ou plutt de ricaner, car le rire implique une mentalit peut-tre suprieure celle qu'ont atteinte ces sauvages dgrads par la misre. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent gure ports la gaiet; ceux de l'Amrique du nord passent pour mlancoliques, et ceux de l'Amrique du sud pour tristes: [Note 212: Henry.] [Note 213: Tiswin, Murphy, _Indian affairs_, 1857.] [Note 214: Oscar Loew, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1877.] L'Indien est toujours triste. Triste l'glise, triste en sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en courtisant sa belle; mme sa chanson d'amour n'est qu'un gmissement[215]. [Note 215: Wiener, _Prou_.] Cependant, d'acte en acte, de scne en scne, les cris se sont faits plus dsordonns, et la boisson aidant, la reprsentation dgnre en charivari, lequel ne cesse qu'au matin. Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette reprsentation un acte religieux, un vrai mystre. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le gibier abonde, prospre et se laisse prendre. Nous prenons cette solennit pour un quivalent de la Danse du Bison dcrite par Catlin, et pratique par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,--de la fte des Vessies, laquelle nous avons assist chez les Alouts--des rjouissances du cerf[216] que les anciens Romains dguiss en btes, sauvages, clbraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle anne. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent longtemps s'en dshabituer, sous la pression de l'glise chrtienne, laquelle par ses conciles et synodes, ses homlies et pnitentiaires ne cessait d'admonester et de chtier les superstitieux qui Nol ou jours autres, s'enttaient courir les gnisses[217], faire le daim ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en donnent alors coeur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du village se mettent dans la peau et le caractre de quelque animal, et la bande joyeuse, accompagne de musiciens, fait le plerinage des cabarets. En tte, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son pouse, au milieu d'oursons foltrant et d'oursonnes folichonnant. Puis le seigneur Boeuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la kyrielle qui suit--la marche est ferme par un chameau de bosse majestueuse. [Note 216: _Solemnitas Cervuli_, d'aprs Denys d'Halicarnasse.] [Note 217: Saint Firmin, cit dans _Mlusine_, II.] * * * * * Nous avons parl des Apaches comme d'un peuple toujours existant, toujours agissant; en ralit, il ne compte plus. Tant qu'ils n'taient que des sauvages au milieu d'autres sauvages, leur population se maintenait telle quelle, malgr la faible fcondit des femmes, malgr les hasards des combats; mais quand du haut de leurs montagnes, ils distingurent l'horizon le panache des locomotives, leur arrt de mort fut prononc. Presse de jouir, dvore de dsirs, s'inventant des besoins, notre civilisation extirpe les peuplades envahies, parce qu'elles ne peuvent se plier, instantanment, la transformation qui lui a cot une vingtaine de sicles. Or, les peuples chasseurs, tels que les Peaux-Rouges, se montrent rcalcitrants notre culture. Non qu'ils soient inintelligents, mais leur intelligence s'enferme de parti pris dans une spcialit. N chasseur, l'Apache mourra chasseur. De plus, il est nomade, et, comme dit la sagesse des nations: pierre qui roule n'amasse point de mousse. Tant que le corps n'a pas sa demeure fixe, l'esprit difficilement trouvera son assiette, difficilement s'habituera aux longues rflexions, aux patientes tudes qui arrachent la nature ses secrets. Sans y mettre la moindre svrit, et sans tenir le ravaler plus bas que la brute, on peut douter que l'intelligence de l'Apache soit vraiment suprieure celle du castor, ou mme gale celle des fourmis qui savent rcolter des grains, qui savent en semer, nous dit-on.--A un de ces centaures, on demandait pourquoi il ne plantait pas du mas, pour se garantir des mchances de la chasse, ainsi que le font, depuis temps immmorial, les Pueblos qu'il connaissait bien.--Planter du mas? Pour que les camarades mangent la rcolte sur pied, avant qu'elle n'ait mri[218]? [Note 218: Loew, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1877.] Ils ne savent pas, ils ne veulent pas cultiver, mais ils pillent ceux qui cultivent, crime irrmissible. Les _farmers_ sont mcontents que le gouvernement de Washington prconise--officiellement--une politique humaine; qu'il cantonne les Apaches dans une partie du territoire qui jadis leur appartenait en entier, et qu'il leur paye une annuit de quinze cent mille francs, au grand profit des commissaires. Ils trouvent qu'elles taient plus viriles et plus dcides, les mesures du gouverneur mexicain de Chihuahua, qui avait mis les scalps des pillards prix: 500 francs par adulte mle; 250 francs par femme, et 125 francs par enfant. Des chasseurs de chevelures se mirent en campagne, apportrent quantit de ces dpouilles, mais on se priva de leurs services quand on s'aperut qu'ils livraient trop de ttes suspectes; les blancs tant plus faciles assassiner que les Indiens[219]. L'Arizone, la Sonore, la Californie, dcidrent qu'on abattrait tout Indien porte de carabine. En 1864, des Visages Ples organisrent une expdition contre les Payoutes, dont ils turent deux cents individus en une battue splendide; ils les forcrent se noyer dans le lac d'Owen[220]. Deux ans aprs, les autorits de Humboldt City conclurent un trait qui stipulait que les survivants eussent vider le comt dans les sept jours, sous peine de mort contre tous les retardataires:--Ce trait est on ne peut plus favorable aux Indiens, concluait le journal du district. Le 30 avril 1871, aprs quelque conflit, les troupes fdrales emmenaient des Apaches prisonniers. Ce fut une aubaine pour les colons des alentours, qui se rassemblrent de tous cts, se jetrent sur les captifs, et en gorgrent du coup une centaine. [Note 219: Kendall.] [Note 220: Loew.] Contre les Apaches il n'y a pas plusieurs manires de procder: il faut une campagne bien raisonne et patiemment conduite. Ds qu'ils se montrent, qu'on les poursuive jusque dans leurs montagnes, qu'on les traque dans leurs repaires, pour les y enfermer et affamer. Qu'on obtienne leur reddition, en leur montrant des drapeaux blancs ou autrement, et sitt pris, sitt fusills. Contre eux tout moyen est bon, qu'il vienne de Dieu, qu'il vienne de l'homme. La mthode pourra choquer un philanthrope;--pour un homme de fibre si molle j'prouve quelque piti, mais aucun respect. Je lui conseille de ne pas dpenser toute sa sympathie pour les Apaches, et d'en garder pour les tigres et les serpents sonnettes[221]. [Note 221: Sylvester Mowry, _Arizona and Sonora_.] Ces conseils taient faciles suivre. Les blancs recoururent toutes les trahisons, toutes les cruauts. L'empoisonnement par la strychnine[222], la dissmination de la petite vrole, autant de hauts faits parmi nos pionniers, qui paradaient avec des brides dcores de scalps qu'ils avaient eux-mmes levs, avec des dents enfiles qu'ils avaient arraches des femmes encore vivantes[223]. A Denver, certain jour, un volontaire rentra portant au bout d'un bton le coeur d'une Indienne. Aprs l'avoir tue d'un coup de feu, il lui avait ouvert la poitrine, pour arracher le trophe que, dans les rues de la ville, salurent les acclamations de quelques drles. Un autre soir, on vit arriver Jack Dunkier, de Central City, portant sa selle une cuisse d'Indien. Le personnage prtendait n'avoir pas eu d'autre nourriture pendant deux jours. On n'en croyait pas un mot, mais cette fanfaronnade, quel symptme! Tel autre se vantait publiquement d'avoir grill et mang des ctelettes humaines[224]. [Note 222: _Strychniner_ mot, d'argot local, avec la signification: se dbarrasser des Peaux-Rouges. _Europa_, 1872.] [Note 223: Pumpelly, _Across America and Asia_.] [Note 224: _Le Monde Pittoresque_, 1883.] Conclusion: En 1820, on valuait vingt mille les mles adultes des Apaches-apaches; cinquante ans aprs, le nombre n'tait plus port qu' cinq mille. Voleurs de chevaux, voleurs de moutons, il ne leur sera pardonn que lorsqu'ils auront t extermins jusqu'au dernier. Ce que le propritaire de brebis hait le plus au monde, c'est le loup, mme si le loup a pris forme humaine. Race errante, affame, altre, race traque et poursuivie, race endurante, ruse et passionne, indomptable la fatigue et la souffrance, l'Apache, peuple loup, aura le sort du loup. Le loup prira, mang par le mouton: le mouton n'est point ce qu'un vain peuple pense. Le mouton avance irrsistible, chassant devant lui les tigres et les lions, chassant l'homme. --L'homme? --Oui, l'homme. Demandez ces milliers d'Anglais, ces milliers d'cossais, ces milliers d'Irlandais, qui ont d se jeter la mer, reculant devant les troupeaux de moutons que poussaient quelques nobles lords, grands propritaires. LES NARS OU LA NOBLESSE GUERRIRE ET LA FAMILLE MATERNELLE[225] [Note 225: Tant pour l'ide principale que pour la majeure partie des documents l'appui, la prsente tude est tire de la monographie que M. Bachofen a publie dans les _Antiquarische Briefe: la Famille Maternelle chez les Nars_.] Un bloc erratique en plein champ de bl, un menhir au milieu d'un jardin, dressant sa tte de granit au-dessus des pervenches, clmatites et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Nars, qui, dans un tat des mieux polics, ont conserv avec une tnacit singulire la coutume de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient inexplicables. Ces dbris de prhistoire, enchsss dans la civilisation orientale, ne sont pas la moindre merveille du _Pays des diamants et pierres prcieuses_. Du cap Comorin Mangalore, entre les Ghts et la mer des Indes, s'tend le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une bande de terrain au pied des montagnes. Peu de plaines, sol trs accident. Le paysage ressemble fort celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres les de l'Ocanie[226]. Des pluies abondantes donnent au jardin de la Pninsule une vgtation vigoureuse. De la moindre motte sort une fleur, mme le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds des cocotiers; au-dessus des rizires, sur chaque butte, sur chaque minence, s'lvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous, bananiers gigantesques, catchous fleurs rouges, pipoulas au frmissant feuillage, papayers grandes feuilles palmes, disposes en verticilles. [Note 226: Clements Markham.] Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches, au-dessus desquelles l'arca[227], le plus gracieux des palmiers, balance ses palmes plumules tout souffle de vent. Entre les rizires et les champs de cannes on traverse des alles d'ananas et d'alos; on entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clment et la terre gnreuse. Pour parler comme Firdousi, la chaleur est frache, tide la froidure. Nulle part l'homme n'a moins de droits se dire et se sentir malheureux. [Note 227: _Areca betel_, _jacktree_, nomm _jaqua_ par les Portugais, du tamoul _choulaka_.] * * * * * Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits savoureux, donne naissance de beaux types humains, des hommes bien faits, des femmes bien tournes. Population mle. Le commerce et la petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phnicie attir de nombreux immigrants. Sur un fond indigne, plus ou moins dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont fixs dans les ports que frquentent les Europens. Les Portugais vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont jusqu' nouvel ordre. Les aborignes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la race guerrire et aristocratique des Nars[228]. Quoique de souche soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et civils, administrateurs de toute catgorie. Avec leurs sous-castes, ils formaient nagure le cinquime de la population. Venaient en dernier lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme intermdiaires, les Tirs[230], migrs de Ceylan, dit-on, ppinire d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps immmorial, serfs et clients des Nars, leurs mtayers ou fermiers. Tout modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun vtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des prostitues pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme bonnes et nourrices, ont maintes fois essay de leur faire porter fichu, au nom du dcorum britannique, mais ont trouv la ferme rsistance qu'elles eussent elles-mmes oppose, si on leur et demand d'aller dvtues par voies et par chemins. Dans ce mme Malabar, la fin du sicle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre s'habiller les Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie extraire le jus des palmiers; il leur offrit mme de les fournir de toile tous les ans aux frais de l'tat. Les pauvres gens exposrent qu'ils ne pourraient jamais se faire l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances restant sans effet, ils se dcidrent en masse quitter le pays. Ce qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans leurs forts[231]. Du reste, les Nars, eux aussi, se couvrent trs parcimonieusement; les femmes, mme les princesses, peine plus que les hommes[232]. [Note 228: _Nars_, _Nayeurs_, _Namar_, les guides, chefs ou conducteurs.] [Note 229: _Tcher_, terre, _mour_, _moucoul_, enfants.] [Note 230: _Tayeurs_, _Tayar_ ou _Chogans_, _Chagoouns_, _Chanars_, serviteurs, ou _Tchanars_ (dmonoltres).] [Note 231: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.] [Note 232: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.] Outre leur physionomie particulire, et certains dtails du costume, les brahmanes se reconnaissent la houppette de cheveux qu'ils portent en avant, houppette que tous autres rejettent en arrire. Les Nars se rasent la tte, ne mnageant qu'une boucle troite et mince, noue au bout, qu'ils tendent plat sur le crne; les femmes ont le bon sens de respecter leur longue chevelure, d'un noir clatant. Teint brun olive, extrmits fines, taille lgante, maintien noble, port distingu. C'est une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble singulirement aux portraits qu'on donnait, la fin du dernier sicle, comme reprsentant les insulaires du Pacifique. Les Nars de l'ancien type, autant de guerriers spartiates, autant de chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et crire; mais leur principale ducation se faisait au gymnase et la salle d'armes, o ils apprenaient mpriser la fatigue, ne pas se soucier des blessures, montrer un courage indomptable qui souvent frisait la tmrit et mme la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient avec une gale virtuosit leur lance en avant et en arrire, tiraient de l'arc avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde flche dans la premire[233]. Leur agilit extraordinaire les faisait redouter dans les combats des forts et jungles. Ils se vouaient la mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent. Ceux que le prince attachait sa personne tenaient honneur de ne pas lui survivre. coutons Pyrard qui les vit en leur beau temps: [Note 233: Graul, _Reise nach Ost Indien_.] Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis jamais; ils sont de couleur basanne et olivastre, et tous de taille haute et alaigre; au demeurant, les meilleurs soldats du monde, hardis et courageux, fort adroits manier les armes, avec une telle dextrit et souplesse de membres qu'ils se plient en toutes les postures qu'on saurait dire, de sorte qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en mme temps[234]. [Note 234: _Voyage_ de Franois Pyrard (au commencement du XVIIe sicle).] En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil n'tait pas mince. Tout individu de caste infrieure qui se serait permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils taient sous l'obligation de le tuer, ou de prir eux-mmes[235]. Aujourd'hui encore, quand la police leur donne garder des prisonniers de la plbe, il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent qu' maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils ont refus bataille des ennemis jugs trop infrieurs: on leur et manqu de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu' la fin du dernier sicle, un prince et craint de les offenser mortellement en leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats, des pas grand'chose. Cette vanit n'est point le fait des seuls Nars, toutes les armes aristocratiques en ont leur dose: [Note 235: Thvenot.] [Note 236: Day, _The Land of the Permauls_.] A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, aprs avoir renvers quelques hommes d'armes, les laissrent de ct, ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils s'indignrent que la premire charge dirige contre eux n'et pas t faite par des chevaliers, ainsi qu'il tait convenable, mais par des gens de Soissons, mens par un certain Garin. Ils montrrent une rpugnance extrme se dfendre, car c'est la dernire honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'tre vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc immobiles leur poste[238]. [Note 237: Rigord, _Vie de Philippe-Auguste_.] [Note 238: Guillaume le Breton, _la Philippide_.] Interdit de mettre un Nar en prison. D'une accusation qui l'atteignait il se justifiait par l'ordalie,--saisissait un fer rouge et le portait quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,--allait prendre un bain dans un tang d'alligators. L'accusation tait-elle prouve? Des envoys du roi avaient mission de le tuer o ils le trouvaient; sauf laisser l'ordre, piqu dans le cadavre. Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon pe et ma matresse! prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point d'honneur. Dtail noter: les parties intresses ne vidaient pas toujours leur querelle en personne; des amis l'pousaient leur place, surtout si l'affaire en question tait d'ordre civil et engageait des intrts considrables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient leur escrime, pourvoyaient leurs propres affaires; la rencontre pouvait mme tre ajourne douze ans, dernier terme. Ces affaires d'honneur, et en gnral les duels judiciaires, procuraient un revenu au roi, arbitre officiel dont l'intervention tait paye suivant la fortune des litigants. Jadis au Malayalam, on s'tait prcautionn contre le danger que l'tat tombt en des mains sniles, et qu'un maniaque dcidt des affaires les plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait parachev douze ans de rgne ne les dpasst pas d'un jour; il fallait que le Fils du Soleil entrt en son repos, aprs avoir travaill pendant tout un cycle. A la dernire heure, il prsentait au peuple son successeur, se poignardait ensuite. La coutume avait sa raison d'tre, puisque d'autres populations, en Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le devine, gotent le systme mdiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le souverain des Toltques avait obtenu une latitude trs raisonnable: avant de le faire prir, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans de rgne, toute la dure du cycle mexicain. Le boeuf Apis jouissait de sa divinit pendant vingt-cinq ans. De magnifiques ftes, un grand jubil taient annoncs, Calicut, pour clore dignement la carrire du monarque. Au grand jour, le roi inaugurait lui-mme ses obsques, et, marchant en tte d'une procession, compose des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses pieds avaient touch l'eau, il jetait bas ses armes, dposait sa couronne, dpouillait ses vtements, s'asseyait sur un coussin, croisait les bras. Sur ce, quatre Nars qu'il avait instamment pris de lui rendre un dernier service,--celui de l'gorger,--prenaient un bain dans la mer, tout ct du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau parfume, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de: Allez-y! les champions se prcipitaient sur les gardes disposs en pais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille, tchaient de se frayer un passage jusqu' l'homme assis sur le coussin. Incroyable ou non, la lgende affirme que, plus d'un de ces dsesprs plongea son pe dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite sur le trne qu'il avait si bien gagn: Ote-toi que je m'y mette!--Aprs tout, si le prince tait impopulaire, les rgiments dsaffections, dcids faire preuve de maladresse... * * * * * Il parat que, dans les temps anciens, les Aryas envoyrent au Malayalam des colonies conduites par des prtres, qui s'emparrent du pays et asservirent les habitants, sans rencontrer de rsistance srieuse. Combien la conqute fut facile, les lgendes le font deviner en montrant Vichnou faisant, leur rencontre, surgir la terre du sein des flots. Les nouveaux venus n'eurent pas partager avec les Kchatryas ou guerriers, qui, ailleurs, balanaient le pouvoir des Brahmanes et les obligeaient soutenir une lutte sculaire, dans laquelle les triomphes alternaient avec de cruels revers. Mais il y a danger vaincre trop aisment. N'ayant compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les conqurants tournrent leur activit et leur savoir-faire les uns contre les autres. Des prtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prtres; les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-dtruisaient, et, aprs s'tre mutuellement affaiblis, ils furent obligs d'accepter la souverainet d'un prince temporel rsidant Qadesh. Les thocraties sont coutumires de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les dissensions intestines avaient relev peu peu l'lment indigne qui donna naissance l'aristocratie militaire, dite des Nars. Des commerants arabes s'tablissaient dans les ports, s'enrichissaient en mme temps que le pays dont ils firent un entrept des marchandises d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu peu, ils dplacrent dans le Malayalam le centre de gravit, firent pencher la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils s'entendaient mieux avec les indignes qu'avec les Brahmanes, entichs de leur orthodoxie vdantique. Si bien qu'une rvolution clata dans la seconde moiti du XIIe sicle. Le petit peuple, l'aristocratie locale, les commerants trangers, combinant leurs efforts, renversrent le rgime prtre. Tcher Rouman, personnage historique ou lgendaire, dont le nom indique un reprsentant des hommes du sol, assembla des armes, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale porta la peine de l'orgueil qui l'avait empche de se fondre avec la nation; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts, sous douze gouverneurs, sigeant en douze villes, dont la plus ancienne, Quilon, fut rserve aux Brahmanes, mats dsormais, qui acceptaient ou faisaient semblant d'accepter le nouvel tat de choses. La Cannanore de nos cartes, Nannour, d'o tait partie la rvolution, prit un caractre essentiellement indigne. Une treizime cit, Coricot ou Calicut[239], fut fonde, et mise part, pour devenir le magasin arabe, le quartier gnral de la confdration nouvelle, et la rsidence du prsident qui prit le nom de Grand Tamoul[240]. La succession au trne qui jusque-l s'tait effectue de pre en fils, suivant le droit des conqurants, fut dsormais rendue au fils de la soeur, conformment au droit primitif. [Note 239: D'o sortirent les premires toffes de _calicot_.] [Note 240: Ou _Tambouri_, _Tamouri_, qui nous est mieux connu sous la forme arabise de _Zamorin_. Les princes s'appelrent _Tambouran_ et les princesses _Tambouretti_.] On devine que la rvolution qui mit fin au rgime brahmanique prenait ses origines dans l'ordre social. Jusque-l deux systmes avaient t en lutte irrconciliable pendant une longue suite de gnrations: le Patriarcat des races privilgies, et le Matriarcat, essentiellement populaire et dmocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgr leur force et leur adresse, ne purent imposer dfinitivement leurs sujets du Malabar la coutume qui trace la dmarcation entre deux mondes: celui des peuples qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. Il semble que la grande coutume, sur laquelle nos civilisations modernes sont fondes, et d s'imposer elle-mme, ou se faire accepter sans grands combats, si elle et vraiment possd la supriorit qu'elle s'attribue. Mais n'anticipons pas sur les explications que nous donnerons ci-aprs. La rvolution populaire triompha du systme aristocratique; elle fit plus, elle se maintint, et le pays entra dans une re de prosprit. A la fin du XIIIe sicle, Marco Polo s'merveillait de la richesse des villes, de la richesse des campagnes; prosprit que Camons et les Portugais admiraient encore au milieu du XVIe sicle. A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des plus grands et des plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes 150,000 Nares, sans compter les Malabares et Mahomtans, tant de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays, qui sont sans nombre. Tous les roys Nares de cette cte sont ses vassaux, lui obissent, et cdent sa grandeur, except celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre, depuis que les Portugais sont Cochin[241]. [Note 241: _Voyage_ de Franois Pyrard.] L'arrive des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un premier coup l'existence de la confdration; que, par la suite, dsagrgrent et dmantelrent les Hollandais, les Franais et enfin les Anglais auxquels russit la conqute totale. * * * * * Trois religions s'employrent dans le Malabar contre la famille maternelle: celle de Brahma, celle de l'vangile, celle de Mahomet. Suivant une lgende qu'il serait difficile de prouver ou de rfuter, l'aptre saint Thomas aurait abord ces parages, o sa prdication lui aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouv par le fait suivant: au lieu du supplice, la terre resta rouge. Les plerins qui s'administrent de cette argile sont aussitt guris de leurs fivres et autres maladies[242]; prodige semblable celui de Tantah, en gypte, o tout un champ resta color du sang des martyrs, au nombre de quatre-vingt mille, tous dcolls au mme endroit[243]. La gloire de saint Thomas pntra jusque dans la Gaule mrovingienne, et saint Grgoire, crivant en la cit de Tours, rapporte que dans la chapelle mortuaire de l'aptre ... Une lampe, place devant le tombeau, brle jour et nuit, sans mche et sans tre alimente par de l'huile. Le vent ne l'teint pas, elle ne se renverse jamais, claire sans se consumer. Car elle est entretenue par une vertu de l'aptre, inconnue l'homme, mais o l'on sent la puissance divine[244]. [Note 242: Marco Polo.] [Note 243: Paul Lucas.] [Note 244: Gregorius Turonensis, _de Gloria Martyrum_, trad. Bordier.] Les voyageurs sont intressants entendre sur ces chrtiens, les Thomistes, appels aussi Jacobites. Ils ont quantit de livres qui traitent de sortilges, avec lesquels ils assurent que leurs prtres font tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obissent[245]... Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le Purgatoire. Leur eau bnite jouit de proprits miraculeuses,--sans doute, parce qu'elle a t mlange de la susdite terre rouge,--ils rejettent la transsubstantiation, communient avec de l'arrak en guise de vin[246], avec du pain de froment lev, assaisonn d'huile et de sel, et pour le consacrer, font tomber le gteau sur l'autel, par un trou mnag dans le plafond. [Note 245: Tavernier, _Voyages_, 1.] [Note 246: Paoli.] A l'instar de l'glise primitive, ils clbraient des agapes avec mets non sanglants, riz, ptes, miel, canne sucre. Pour baptiser leurs enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un fer rouge,--on dit que les chrtiens d'Abyssinie conservrent longtemps cette coutume--et ds qu'ils les avaient ainsi marqus, fussent-ils encore la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux espces[247]. Les prtres sont appels Kassanar[248], se marient et portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crvent les yeux Judas l'Iscariote; au dessert ils apportent un gteau, tous y piquent le couteau; et quand chacun y a t de son coup, mangent la ptisserie. A Pques, les fidles relatent leurs gros pchs de l'anne sur des morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la dcharge disperse en l'air toutes les fautes de la communaut, et plus il n'en sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de quatre cent mille Jacobites[250]. [Note 247: R. P. Philippi, _Itinerarium Orientale_.] [Note 248: Du syriaque _Quasi_, ecclsiastique, et du tamoul _Nar_, _Nar_, chef.] [Note 249: Day, _The Land of The Permauls_.] [Note 250: _Allgemeine Zeitung_, V. 1889.] Au temps de leurs premires ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des doctrines apportes de Syrie et d'Armnie, avaient pens constituer au Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat, inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils dclarrent le sexe fminin dchu de tout droit l'hritage, et leurs descendants continuent donner tout aux garons, rien aux filles. Les conqutes des Portugais firent au dbut une haute position aux confrres chrtiens, les _Nasarani_, lesquels, du reste, n'avaient pas besoin d'tre protgs. La commerante Calicut devait sa prosprit, sa puissance et sa richesse sa tolrance envers tous les cultes: Chacun y vit en grande libert de conscience, remarquait Pyrard, qui, parmi les chrtiens d'Europe, n'avait pas t habitu ce spectacle. En 1541, survint l'tonnant Franois de Xavier, qui, assist de quelques compagnons seulement, et plus heureux que l'aptre Thomas lui-mme, fit la plus merveilleuse pche qui soit jamais entre en la barque de saint Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes fois il se plaignit d'avoir les bras casss de fatigue,--baptmes par centaines et centaines,--il regrettait aussi de ne rien entendre ce que racontaient ses intressants nophytes. Sans doute, la secte et pu constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir dfinitivement leur puissance, n'tait que les chrtiens d'Occident se mirent en devoir de tyranniser leurs frres d'Orient, de les traiter en hrtiques, ni plus ni moins que les frres d'Abyssinie, non moins miraculeusement retrouvs. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de ne pas se soumettre immdiatement l'vque de Rome; ils s'obstinrent refuser les nouvelles prires, liturgies et incantations latines auxquelles ils n'entendaient goutte, conserver leurs formulaires syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils disaient avoir t dicts par Notre-Seigneur Jsus-Christ lui-mme; ils se dfendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force et vertu, ds qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que dans la prononciation. Des deux parts on s'enttait le plus ce que l'on connaissait le moins. [Note 251: Matthieu, IV, 19.] [Note 252: Mrs. Guthrie, _My Year in an Indian Fort_.] Les choses taient bien gtes, quand survinrent les Jsuites. La Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et mme les prtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient en brahmanes, mangeaient la brahmane, marquaient du dgot pour tout ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et coutumes des brahmanes, faisaient dcider par un concile leur dvotion que le cordon sacr, port par les brahmanes en leur qualit de rgnrs ou deux fois ns, est dpourvu de toute signification religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement sociale. Eux-mmes imaginrent de se partager en jsuites de haute caste et jsuites de basse caste; et quand un jsuite port dans son palanquin rencontrait un jsuite marchant pied, les deux jsuites faisaient semblant de ne point se connatre. S'vertuant donner la couleur brahmanique leurs doctrines, ils forgrent un cinquime livre des Vdas, qu'ils firent dcouvrir comme par hasard: toute la rvlation chrtienne y tait contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits brahmano-chrtiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et Crichna on n'et su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le prcepte donn par l'aptre saint Paul: se faire tout tous. [Note 253: R. P. Barreto, _Relation des Missions de la province de Malabar_, Paris, 1645.] Plus svres, beaucoup plus svres, les Carmes et Dominicains rprimandaient cette conduite avec vhmence, ne mnageaient pas les pithtes de fourbes et parjures. Le Saint-Sige ne savait qui entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la _Santa Hermandad_ au Malabar et Ceylan, les bchers et les autodafs de Goa sont tristement clbres. Nombre de Jacobites se rfugirent l'tranger, l'vque s'chappa dans les montagnes, ce qui lui valut le sobriquet de prlat marron. L'Inquisition travailla si bien qu'elle supprima la majeure partie des hrtiques, c'est--dire des chrtiens primitifs. Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les Hollandais qui, en 1663, s'emparrent du Malabar. L'archevque s'enfuit son tour, mais en retroussant sa robe, lana les foudres de l'excommunication sur son confrre, l'vque syriaque, et sur tout le vieux parti qui se rclamait de l'aptre saint Thomas: Ah qu'il est beau de voir des frres, D'un mme amour unis entre eux! A leur tour, les Hollandais avancrent avec leur dogmatique; ils exigeaient des gardes champtres et juges de paix une dclaration de conformit la Confession helvtique; mme pour signer un simple bail ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht tait rpt sous les manguiers o jacassaient les perroquets, o roucoulaient les pigeons. [Note 254: _Journal des Missions vangliques._] Par-dessus vinrent les Anglais, qui l'action des _dominies_ substiturent celle des rvrends et missionnaires anglicans. Mais leur propagande manqua de zle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur tideur. En effet, les chrtiens disparaissaient comme par enchantement, on n'en trouvait plus en des districts o jusque-l on les avait compts par milliers. Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du matriarcat. Malgr l'lan de sa premire attaque, le christianisme n'avait pas branl l'antique institution; il est mme permis de supposer que s'il ne fit pas plus de progrs pendant une si longue existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait de la proprit, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait la libert et l'indpendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus qu'ailleurs influentes et respectes; depuis temps immmorial, la coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe fminin ft condamne mort; seulement, dans les cas extrmes, la criminelle tait vendue comme esclave, expdie par del les frontires. O la Croix avait chou, l'Islam ne parat pas avoir mme essay de combattre. Nous avons dj vu comment il s'tait alli avec l'lment indigne contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans n'ont pas cess de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de leur proslytisme, la tideur de leur opposition un systme videmment contraire la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir empcher, ces immigrants avaient pous des natives, fait natre la race mtisse des Mapillas[255], et adopt, sans paratre en souffrir, l'hrdit suivant la ligne fminine, rgime qui de l'oncle maternel fait le chef de famille; et qu'ont galement accept les Musulmans des Laquedives[256]. [Note 255: _Mapillas_, les notables.] [Note 256: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_.] * * * * * Quelle tait donc cette famille maternelle qui se maintint travers tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs sicles, cette famille laquelle les Nars et la plupart des enfants du Malabar se montraient si fort attachs? Depuis que les mmorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que l'humanit mergea des promiscuits premires. Longtemps on ignora la paternit, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la gnration passa pour secondaire ou pour impossible dterminer. Ce fut sous l'influence de la maternit, fait tangible, que s'laborrent et se dvelopprent les notions de race, de famille, de partages et d'hrdit. Au dbut, toutes les femmes appartenaient tous les mles de la tribu, indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre pre que l'ensemble des guerriers, il ne pouvait tre distingu que par les mres, d'o les clans maternels qui longtemps existrent sans rivaux. Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou demi-barbares, ils taient de rgle chez les anciens trusques, Campaniens, Athniens, Argiens, Arcadiens, Plages, Lyciens et Cariens, pour ne nommer que ceux-l. Encore sous la trente-troisime anne de Ptolme Philadelphe, la matronymie faisait loi en gypte; les parties qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de leur mre, ne mentionnaient pas leur pre; mme le nouveau mari perdait son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait l'pouse tout ce qu'il possdait, en prvision de la famille qu'elle donnerait; ne se rservait rien en propre, demandant seulement tre entretenu jusqu' la fin de ses jours, puis enseveli d'une faon convenable. [Note 257: Rvillout, _Papyrus dmotiques_.] Telle famille, telle proprit. Quand la proprit prit forme et consistance, la transmission s'opra au profit de la ligne maternelle. Le matrimoine prcda le patrimoine. Point n'est besoin de rapporter la coutume de Barges ou celle des anciens Ibres. Ne sortons pas de l'Inde anglaise: Les Nicobariens prfrent avoir des filles que des garons. Ce n'est point l'homme de choisir sa compagne et de la faire entrer dans sa hutte, mais la femme de se prendre un compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que des fils ont une triste vieillesse. Dlaisss par leurs garons, les uns aprs les autres, ils s'teignent dans la solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent le centre d'une famille grandissante[258]. [Note 258: Vogel, _Vom indischen Ocean bis zum Goldlande_.] Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mre en fille. La femme, directrice de la communaut, vit sur sa proprit et dans sa maison elle; se choisit un poux son gr, ne regarde pas longtemps divorcer. Il est vrai qu'elles travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259]. [Note 259: Steel, _Journal of the Ethnological Society_, VII. Campbell.] Les Pani Kotch, voisins des prcdents, reconnaissent leurs femmes une situation privilgie, qu'elles lgitiment par un travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; elles de filer, de tisser, elles aussi de brasser la bire; elles ne se refusent aucune corve, ne laissant aux hommes que les plus grossiers ouvrages. Les mres de famille marient leur progniture encore en bas ge; dpensent, aux repas des fianailles, moiti moins pour le conjoint que pour la conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent fort bien se trouver des poux; aux riches, les partis ne manquent gure. Le prfr va vivre chez la belle-mre qui rgne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si le consort se permet des dpenses auxquelles il n'a pas t autoris spcialement, il les soldera comme il pourra. On a vu vendre pour esclaves des pres de famille, l'pouse se refusant payer les amendes qu'ils avaient encourues;--il lui tait loisible de convoler en secondes noces[260]. [Note 260: Hodgson, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, 1849, Dalton.] * * * * * Nulle population ne s'est complu davantage que les Nars dans la famille maternelle, ne l'a plus logiquement dveloppe, en dpit des obstacles accumuls contre cette institution par une race admirablement intelligente, et qui, de plus, tait servie par la victoire. Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affine, comment eussent-ils renonc dominer, exploiter des populations simples et naves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux systmes de filiation, la conciliation semblait impossible, infranchissable. Ils tournrent l'obstacle avec une ingniosit, une persvrance dignes d'une race sacerdotale. Ils taient obligs de reconnatre que dcidment la population indigne ne voulait pas de leur systme familial. L'imposer nouveau, impossible. Et cependant, leur loi tait formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le pre sans se frapper eux-mmes de dshrence, sans avouer qu'ils s'taient tromps. Nous verrons comment ils s'y prirent. Les Nars aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour rprhensible l'homme qui, de propos dlibr, refuserait d'tre pre et se priverait des doux soucis que les enfants cotent lever; ils s'indignent contre la fille qui se refuse tre mre[261]; ils vouent de terribles chtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit l'espce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se prsenter devant saint Pierre qui les reut avec honneur dans le paradis chrtien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzime anne et mme auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fte, qui est clbre en grande pompe. Ont t convoqus musiciens et comdiens, saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont prsents, les parents et amis venus de prs ou de loin. L'oncle et les frres de la marie reoivent les visiteurs, les prsentent la mre et aux soeurs, pares de leurs plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour poux font leur entre. En grande crmonie on leur passe au cou une chane d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchans l'un l'autre ils vont et viennent devant l'assemble. Aprs quelques tours de promenade, on les dlivre, mais tout aussitt l'poux noue la gorge de l'pouse un _tali_, l'quivalent indou de notre anneau de mariage. C'est un cordon auquel on a attach quelque bagatelle symbolique: ici une pierre prcieuse, l une feuille d'or enroule en cornet, et travers par un fil de soie. Sitt le tali attach, les jeunes gens sont dclars unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Aprs quatre ou cinq jours de festivits, les gens de la noce sont congdis, mme le nouvel poux. On le remercie poliment du service rendu: [Note 261: Si une fille, arrive l'poque o les signes de nubilit se manifestent, vient mourir sans avoir eu commerce avec un homme, les prjugs de la caste exigent que le corps inanim soit soumis une copulation monstrueuse. Abb Dubois, _Moeurs de l'Inde_.] --Nous vous remboursons vos dpenses, nous vous faisons cadeau d'un habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de francs, aprs quoi, vous tes tenu d'honneur ne plus encombrer de votre prsence l'appartement conjugal. Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez nous, consent parfois faire lui-mme et en personne la remise du tali; mais cet honneur fait l'pouse, il se refuse l'oeuvre maritale, pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur pay forfait. Marco Polo, que ces pousailles merveillaient fort, raconte en substance: Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchs pour la besogne, marchandent leur service, dbattent la rmunration; mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse des Arabes et trangers, qui, travaillant gratis et sans se faire prier, seraient prfrs tous autres, s'ils savaient s'loigner temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect agrable a t surpris par la proposition qu'on lui faisait d'pouser, sur l'heure, quelque charmante crature; mais aprs le mariage, la famille lui tirait la rvrence en lui faisant comprendre qu'il y aurait indiscrtion rester plus longtemps, et danger revenir.--Cependant la marie portera toute la vie le prcieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme qui le lui a remis vient mourir. Alors elle prendra le deuil, se purifiera, se baignera, et tout sera dit. Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on nous avait contes de la veuve du Malabar. Arrtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont videmment un reliquat de l'poque brahmanique, alors que les conqurants s'vertuaient imposer leurs institutions une peuplade qui n'en avait cure. Peut-tre, les habitants, chefs de famille, taient-ils malmens, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux prescriptions du mariage lgal? Ils en prenaient bravement leur parti et se mariaient pour la forme, le fianc et la fiance s'accordant ne pas prendre au srieux l'engagement contract. L'officier d'tat civil exigeait un billet de mariage?--On lui apportait son billet. Mais aucune police ne pouvait forcer les nouveaux poux se prendre en affection, ne pouvait contraindre le pre s'inquiter d'enfants qui lui taient indiffrents. On avait beau le dclarer auteur authentique de sa progniture; il haussait les paules. Car la paternit ne compte pour rien en ces pays o tous les enfants ont une mre, mais point de pre. Ce n'est pas que la filiation ft toujours incertaine. Il est des princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie d'avoir un amant en titre, et mme de n'en avoir qu'un seul. A Cannour, Buchanan alla prsenter ses respects la Bibi, qui l'accueillit fort bien et lui prsenta le pre de ses enfants. Au dner de gala qui fut donn au voyageur, le mari de la reine mangeait l'office. Les princes et rois avaient des matresses sur la fidlit desquelles ils pouvaient compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, rputs de sang non royal, appartenaient la famille de la mre et celle-l seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles de la paternit sont les plus douces et profondes... Voici des hommes qui les ignorent. Nous avions cru la paternit un sentiment naturel... Elle n'est qu'une ide acquise. Partout ailleurs, le mariage est ou a t la prise de possession de la femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception la rgle; les noces n'interviennent que pour manciper la femme et l'introduire dans le monde. Pour gagner l'indpendance elle prend matre; le contrat de servitude en main, elle acquiert la libert de sa personne. Pourvu qu'elle porte son _tali_ au cou, elle est affranchie du lien conjugal. Ce n'est pas la premire fois qu'on a vu un symbole verser en son contraire, une institution se dnaturer et changer du tout au tout. Mais reprenons le fil: [Note 262: Connue sous le nom de _Marrou Moka tayoum_.] L'pouse mancipe demeure chez sa mre, au besoin chez un de ses frres, moins qu'elle ne prfre s'installer dans ses meubles. Elle entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec son mari lgal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les premires prsentations sont faites par ses deux protecteurs, la mre et l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, o la progression vers la famille paternelle est plus avance, les convenances ne permettent gure la dame d'avoir plus d'un galant la fois. Mais dans le sud, dont nous dcrivons plus particulirement la coutume, la femme est d'autant plus considre qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas au del de dix douze; car il y a des bornes tout. Suivant les convenances rciproques, chacun est l'hte privilgi pendant vingt-quatre heures, une semaine, une dcade ou une demi-dcade. Le roi du jour veut-il carter les visiteurs, se dbarrasser des importuns? A la porte, il accroche son bouclier, fiche son pe[263] ou son couteau; on sait ce que cela veut dire. [Note 263: Thvenot, _Voyage_, V.] Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plat. Le semainier d'un groupe est libre de postuler les mmes fonctions en tous autres endroits; il se prsente, est agr ou refus, va, vient, sort, rentre. O il y a gne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces socits capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux dpenses de l'tablissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons, qui l'curie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant favoris, est charg du vtement, article qui peut ne pas monter bien haut, car sous cet agrable climat le monde s'habille peu; moins on est vtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand soin de leur chevelure; on vante leur taille lgante, leur aspect dcent et agrable, l'amabilit de leurs manires. En principe, les cadeaux ne sont pas coteux; il est admis qu'on doit aux belles faire une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles taient habitues, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les cavaliers leur tour sont libres d'avoir autant de matresses, chez lesquelles ils rpartissent leur stock de vtements, armes, chevaux et objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui avait fait prsent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et cherche fortune ailleurs. On a prtendu que ce genre de vie avait t imagin par les souverains et les lgislateurs, afin de crer une aristocratie guerrire, indiffrente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition. Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces moeurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrment. Cette libert de moeurs est le privilge des classes dirigeantes, leur prrogative essentielle. Un Nar est bienvenu se lier avec telle ou telle, une Nare accorde ses faveurs qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas. Il y a trois sicles, les msallis taient tus ou assassins par leurs pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de dshonneur. Ailleurs, l'adultre se commet d'individu individu, ici de caste caste. De noble seigneur honneste dame, pour parler le langage du sieur de Brantme, rien qu'honnestets; mais un manant s'en mler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir lui complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distingut un rustre et lui accordt ses faveurs. * * * * * Insistons sur les plus intressants aspects de cette famille malabare, reste si primitive encore: succession de mre en fille, et d'oncle aux enfants de la soeur ane[264]; la maison dirige par la mre ou par la plus ge des filles;--la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou inextricablement mles, grce l'institution des mnages socitaires. Ainsi, telle femme est l'pouse de plusieurs hommes, qui ont leur tour chacun plusieurs matresses. En thse gnrale, la polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Nars de la haute socit; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les charpentiers, fondeurs, orfvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que l'une est beaucoup plus frquente que l'autre, tant au Malabar qu'en plusieurs parties de l'Inde, et notamment Ceylan[266]. La forme la plus simple et la plus gnrale est la polyandrie adelphique, dans laquelle plusieurs frres s'attachent une seule femme. Les cinq Pandouides avaient une pouse commune; ce qui n'empchait pas chaque frre de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais les pouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprmatie de la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume tant encore assez rpandue, nous n'en citerons que des exemples du pass et en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme tait commune tous les frres[268];--Sparte, o il en tait de mme dans les familles pauvres[269];--les Canaries[270]. [Note 264: Loi dite _Alya Santana_, Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_, 1874.] [Note 265: Jacolliot.] [Note 266: Maha Bharata, _Adi Parva_.] [Note 267: Duncan, _Historical Remarks_.] [Note 268: Strabon.] [Note 269: Polybe et Xnophon.] [Note 270: Bthencourt.] Les frres Nars se mettent souvent plusieurs, disions-nous, pour entretenir une femme; quant leurs soeurs, elles vivent en htares; et par une exception singulire, vrai paradoxe social, il leur faut tre maries pour jouir de la libert des amours. Observation importante: la conjugalit est ici domine par la fraternit, ou si l'on prfre, par l'adelphisme: les relations entre poux et pouse, entre amant et matresse sont moins intimes qu'entre frres et soeurs. Dans notre milieu, et sous l'influence des ides acquises, la chose parat inexplicable et presque contre nature; mais l-bas, on ne suppose pas qu'il puisse en tre autrement. Donc, la mre rgne et gouverne; elle a dans la maison pour premier ministre la fille ane, laquelle transmet les ordres tout son petit monde. Dans les grandes crmonies d'autrefois, le prince rgnant, lui-mme, cdait le pas son ane; plus forte raison reconnaissait-il la primaut de sa mre, devant laquelle il n'osait s'asseoir, avant qu'elle lui en et donn la permission,--telle tait la rgle au palais et dans la plus humble demeure du Nar. Les frres obissent leur ane, respectent leurs cadettes; avec lesquelles, pendant la premire jeunesse, ils vitent de se tenir seuls, par crainte d'une surprise des sens. Les relations sont trs diffrentes selon les ges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'ane des cadettes, et les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression rpondant notre mot gnrique de soeur. Combien d'observateurs superficiels se hteraient d'en conclure que cette population mal ne ne connat pas l'amour fraternel! Les fils, cependant, ne sont pas obligs de demeurer avec leur mre, ils ont la facult de se crer un nouvel intrieur. Qui veut, quitte la maison maternelle, emmenant sa soeur prfre pour lui donner la direction du mnage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne, devra la belle-soeur soumission et respect. S'lve-t-il un conflit? Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le sacrifiera, si les intrts de son propre frre sont en jeu. Que l'poux vienne mourir, aussitt l'pouse partira avec ses enfants; quels qu'aient t son attachement et sa fidlit au dfunt, on ne songera pas mme la garder. L'amour conjugal, chose passagre, pensent les Nars, l'amiti entre frre et soeur, chose durable. L'pope des _Nibelungen_, sous sa forme primitive[271], tmoigne d'un semblable tat de choses, qui s'est perptu en plusieurs pays, notamment en Serbie-- preuve les chants populaires--et chez les Yoroubas d'Abkouta, parmi lesquels les droits du frre priment ceux du mari, et mme ceux du pre[272]. [Note 271: L'Islandaise. Bachofen, _Antiquarische Briefe_.] [Note 272: Townsend, _Journal des Missions vangliques_.] Sans rclamer contre la coutume qui prvaut aujourd'hui; tout en admettant que nos civiliss ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils font, il faut reconnatre que la coutume malabare simplifie singulirement le Code civil et le Code pnal. Nul procs en adultre, en divorce, en sparation de corps ou de biens, aucune difficult quant aux hritages... Quel allgement! * * * * * Mais comment se comportaient les Brahmanes vis--vis d'une institution qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser? Pouvaient-ils reconnatre qu'ils s'taient tromps?--Non, puisqu'ils sont prtres. Donc ils n'ont cess de la contester, de la dire bonne, tout au plus, pour des peuples arrirs et des castes mprisables. Tant qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne leur vont pas la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrte trente-deux pas, mais les prtres et fils de prtres exigent distance double. Ils se prtendent toujours les souverains lgitimes du pays. Avant la conqute anglaise, le Zamorin, par la grce de Dieu, se croyait l'autocrate et matre absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier des prtres lui tait infiniment suprieur, si la religion n'a pas menti.--C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les couter, c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri, monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces Nars, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs anctres, ne sont aprs tout que d'impurs Soudras. Quant nous, tres d'essence surhumaine, immortels dguiss sous une enveloppe mortelle, nous voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bonts, et ne ddaignons point, par quelques gouttes de notre sang prcieux, de les lever au-dessus de l'animalit: il sied aux dieux de rpandre leurs grces sans trop regarder o elles vont tomber. Car nous sommes vraiment divins, ayant pour nom _Manoushya Devh_, les dieux parmi les hommes. Oublieraient-ils qu'ils furent les matres du pays, seigneurs temporels et spirituels? Une rvolution, il est vrai, les a renverss, mais depuis six sept sicles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au nom du Dieu qui vit toujours, ayant de l'ternel et de l'ternit plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de simples laques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter les faits accomplis.--Est-ce que les Brahmanes du Travancore se flatteraient de reconqurir leur antique Krala? Non, puisqu'ils l'ont dj fait. Provisoirement, ils ont dlgu le pouvoir militaire. Tout jeune noble, en ceignant l'pe qui le fait chevalier, reoit l'injonction: Protge les vaches, dfends les Brahmanes! Ils se disent infiniment suprieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils n'accepteraient pas honneur et confort: _otium cum dignitate?_ Ils ont enseign bon peuple: Si les Nambouris ont quelque dplaisir sur terre, la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux, et bon peuple le croit. ... Les plaines aux pieds des Ghts mergrent de la mer, par ordre de Vichnou, qui les lgua ses amis les Brahmanes, sous condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles cessaient d'tre rgies par des princes issus de semence brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus l'rection de temples et des fondations pieuses, d'o son nom sacr de _Kerm Baoumi_, la Terre des bonnes oeuvres[273]. [Note 273: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.] Autre lgende[274] raconte pour la moralisation des masses: il s'agit des Nagas, ou serpents;--les serpents terrignes symbolisent la population autochtone. Nous rsumons: [Note 274: Mahabharata, _Adi Parva_.] Les Nagas, maudits par leur mre, avaient t condamns prir tous. On en faisait massacre, ils allaient tre extermins jusqu'au dernier, quand se prsenta le jeune prince Astika, Brahmane par le pre, Naga par la mre, investi par consquent de tous les droits, et de ceux donns par le patriarcat, et de ceux confrs par le matriarcat. Astika s'apitoyant sur les misrables, obtint leur grce, recueillit leurs tristes dbris. Un Fils de Soleil avait bien voulu infuser de son sang gnreux dans la race des ilotes, issue de la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rdemption. Cette lgende, videmment invente pour les besoins de la cause, donne la cl de la politique brahmanique: Puisque ces naves populations matriarcales ne veulent connatre que la mre, nous les fournirons de pres, si tel est notre intrt. Le patriarcat exploitera le matriarcat. Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir des Nares, peine dignes de leur baiser humblement la main? Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des matres en casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des thologiens pour manoeuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextrit, entre des cueils o sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint tout dvot d'avoir un fils, pour que les mnes des anctres soient sustents par les sacrifices funbres. La loi n'enjoint pas d'avoir plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non pas du devoir, mais de la volupt... Eh bien, cette ligne surrogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes infrieures. Puisque la transmission de la prtrise s'effectue de premier-n en premier-n, les Nambouris marieront leur an suivant les rits consacrs. Quant aux cadets, ils ne perptueront pas la race, ne s'engageront pas dans les justes noces, mais voudront bien contracter quelques unions de courte dure avec des femmes trangres; ils honoreront de leur bienveillance quelques filles d'infrieure condition. Un Brahmane donnera de la progniture une Nare, jamais Nar fille brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement respect, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes. Indiffrents la paternit qu'ils ignorent ou ddaignent de connatre, les Nars qui ont un hritage lguer,--que ce soit un trne, des palais ou des proprits territoriales,--ont t enseigns par une longue tradition que les prtres, sorciers trs distingus, apportent par leur magie toutes sortes de prosprits aux maisons dans lesquelles ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient amoindries si chaque gnration ne leur apportait un influx de sang sacr. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prtres cadets, beaux fils qui viennent munir d'hritiers les oncles hritage. Le prince rgnant recevait avec faveur les jolis liain, les faisait rafrachir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils voulaient bien faire la maison. Puis il introduisait les muguets de sacristie dans la salle o, pares de leur mieux, les attendaient dj la Bibi et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance, se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de lune; le printemps suivant voyait clore une couve de petits Tambourans. Et la Bibi n'entendait point tre nglige. La veille de ses noces, elle avait t purifie de ses fautes par un Brahmane[275], lequel avait reu quatre ou cinq cents ducats pour la corve. Quand l'poux allait en voyage, il la donnait en garde des prtres qu'il remerciait son retour de leur complaisance extrme[276]. Pedro Cabral raconte[277] qu' Calicut les deux pouses royales recevaient chacune les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'et pas suffi l'honneur du souverain. [Note 275: Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'_Oriental Christian Spectator_, 1840] [Note 276: Thomas Herbert, _Voyage_, etc.] [Note 277: _Colleco de noticias._] La haute noblesse entend toujours tre bien pourvue. Et la petite gentilhommerie rclame sa part. Les lvites se rsignent... mais qu'il a d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons un peu: les danseuses des temples, hirodules et bayadres, devoir rigoureux, obligation sacre;--les Tambourettes;--les princesses et les belles de la cour;--les gentes dames et cointes bachelettes de la province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes prtentions, plus elles montrent d'attachement la coutume. Les naturalistes s'tonnent de l'empressement dvou que mettent les rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, lever l'oiselet qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une population sollicite le coucou. Aprs la petite noblesse, les caciques de village font valoir leurs droits, les gros propritaires ne veulent point tre oublis, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent les prtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclsiastiques d'ge moyen. Encore faut-il ajouter que les dvots personnages, aprs avoir fait aux bonnes femmes la charit,--l-bas, le don amoureux se demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur cleste,--requirent quelque aumne en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun prtexte, un Nar de la haute ne nouerait de relations avec une fille ou une femme du commun; mais un prtre se met au-dessus de cette faiblesse, moiti faisant la charit, moiti la recevant. Les vieux Nambouris frquentent les paysannes et artisanes; sans grand zle, il est vrai, puisque les rustres et proltaires sont le plus souvent obligs de faire la besogne eux-mmes. Cependant, l'arrire de la cabane une petite porte s'entr'ouvre ds que le religieux vient y frapper. Mme, on a l'attention de rserver pour son usage exclusif quelques menus ustensiles en mtal, car ils ne pourraient manger, boire ni mme se laver dans des vases contamins par le contact des espces. Permis de toucher la femme soudra, mais non point la cruche qu'elle rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix pouses sur les bras. [Note 278: _Journal des Missions vangliques_, 1852.] Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des talons pur sang auxquels il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges de caste infrieure. Le personnage vnrable court villes et campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en toffes; on lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le reste. Aprs un repas servi de mets dlicats, il est conduit la couche nuptiale, o la vierge l'attend, couronne de fleurs. [Note 279: Dr Roberts, _De Delhi Bombay, Maulasseur_.] Celles qui ne sont pas admises tant d'honneur demandent, en toute humilit, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqu avec une goutte de vermillon[281]. [Note 280: Picart, _Crmonies religieuses_.] [Note 281: Tavernier, _Voyages_, etc.] Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est dou de vertus rgnratrices. Les prtres itinrants de Siva, connus sous le nom de _djaugoumas_, sont pour la plupart clibataires. Lorsque l'un d'eux fait une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les mles qui l'habitent sont obligs de sortir et d'aller loger ailleurs; laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui prolonge son sjour autant qu'il lui plat[282]. Dj l'_Adi Parva_ du Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants hros qui vont prsenter leurs femmes et leurs filles, ornes et magnifiquement vtues, un hermite dvot, riche en pnitences, pour qu'il daigne leur accorder un fils de ses oeuvres. C'est, pour commencer, l'auguste Pandou,--c'est le roi Bali,--c'est Vitchitravirya,--c'est Vipaman,--c'est Djarsandha,--c'est Bhima,--c'est Khounti bhodja--et il y en a d'autres. [Note 282: Dubois, _Moeurs de l'Inde_, Cf. Herbert, _Voyage_, II.] On croit que nous exagrons?--Eh bien, passons la frontire, et entrons en Birmanie, o les grandes familles ont un directeur de conscience, auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: hommage lui est fait de la fleur virginale, suivant l'expression officielle. La premire nuit de l'pouse cambodgienne appartenait ou appartient encore au prtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi dranger de ses prires pour la premire venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par des cadeaux gnreux et de magnifiques prsents; en pareille matire, il n'y a pas lsiner. Les familles bourgeoises s'y prennent l'avance pour conomiser la somme requise; les pauvres la ramassent par souscriptions, ou de bonnes mes l'avancent sans intrt, sachant qu'il leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les les Philippines possdaient nagure de ces prtres qu'on payait assez cher pour leur complaisance[284].--Les santons Yzids, qui rendent mme service, passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En gypte maint sale et vilain derviche est sollicit par des zlatrices, assailli par une troupe de dvotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille ne se mariait pas avant d'avoir pass une nuit dans le temple avec le prtre[287]. Mais arrtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux qu'on puise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges, qu'elles prenaient pour des tres semi-divins[288], donnant des plaisirs raffins et une progniture suprieure. [Note 283: _Relation chinoise_, traduction Abel de Rmusat.--Lassen, _Indische Alterthumskunde_.--Adolf Bastian.] [Note 284: Dmeunier, l'_Esprit des usages_.] [Note 285: Creagh, _Armenians, Koords and Turks_.] [Note 286: _Mmoires du chevalier d'Arvieux._] [Note 287: Bancroft, _The Native Races of America_. Andagoya.] [Note 288: Lucien, _Alexandre_.] C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un peuple qui avait pourtant russi s'affranchir de leur joug politique. Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de gnration en gnration, leurs btards tiennent en main le sceptre du royaume. * * * * * Dans les conditions dcrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs hommes se succder dans la compagnie de leur mre, paratre puis disparatre, s'attachent leur oncle maternel, comme au vrai reprsentant de la famille; ils s'attachent lui bien plus qu' leur propre pre, quand mme ce dernier les aurait levs, rare occurrence parmi les classes leves.--Dans la philoprogniture de nos moralistes europens, tout est trange pour un Nar, l'ide et la chose. Il est enseign ds la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent que le pre; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre fils[289]. [Note 289: Rich. Burton, _History of Sindh_.] A Ceylan, grand dversoir de la population tamoule, le terme d'oncle passe pour plus honorable que celui de pre; on s'adresse aux sorciers et danseurs du diable en les qualifiant d'oncles, oncles vnrs[290], titre quivalent celui qui a cours ailleurs de Pres, Rvrends Pres.--La loi npotique rgit la succession au trne de Travancore, bien que le Maharadja se donne lui-mme pour un Kchattrya[291]. Mme rgime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins partagent souvent leur hritage par moiti entre fils et neveux. Mais nous n'allons pas numrer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et hors de l'Inde, rglent la succession d'oncle neveu, ou sous la forme plus archaque de mre fille. Un homme qui perdrait la fois son fils et son neveu,--supposons qu'ils soient emports par une pidmie,--passerait pour dnu de sentiment naturel, s'il manifestait autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'et-il jamais vu ce neveu, et-il vu natre son fils et lui et-il prodigu ses soins. Nous avons pris un cas extrme; mais le plus souvent, l'oncle maternel est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, aprs les avoir conseills et dirigs sa vie durant, leur lgue son avoir. Dans le langage familier, les enfants appellent l'oncle: celui qui nourrit, et le pre: celui qui habille. Prise la lettre, cette dsignation serait souvent inexacte, car tel pre subvient la nourriture en mme temps qu' la vture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle l'emporte sur le pre. Le premier apanage. Le second fait cadeau des pingles. L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux et nices par gales portions. Quant la terre, elle est transmise par les femmes; la mre la lgue la fille ane, sauf celle-ci d'en confier l'exploitation au frre plus g, qui rpartit les produits entre les membres de la famille. [Note 290: John Callaway, _The Practices of a Capua, or Devil Priest_.] [Note 291: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_. Marumakkatayam Law.] Malheur pire que la mort s'il faut aliner le _matrimoine_. On n'en a que de rares exemples. La cession est ainsi symbolise: le vendeur verse sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise la terre aline. Autant que possible ledit matrimoine reste entier travers les ges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi de morcellement, les frres s'arrangent vivre dans la frrire, ou maison commune.--Quelques auteurs estiment que la succession va des enfants de la soeur ane ceux de la deuxime, puis ceux de la troisime, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est rgl entre cousins par la date stricte des naissances. Malgr tant de prcautions pour prvenir l'extinction des familles, une rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un hritage en vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni soeur ni neveux fils de soeur, n'a pas d'hritier naturel?--Il adoptera une soeur qui perptuera la famille.--Et si la soeur nouvelle reste sans gniture?--Eh bien, qu'elle en adopte son tour! A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde, l'adoption est dfinitive; mais s'il est rejet ou si le sein n'est pas pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre hritier, autre hritire. Ainsi constitue, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a gure pour chefs que des vieillards.--Le Zamorin tait le plus ancien d'une parent qui comptait prs d'une centaine de membres. Souvent ses mains affaiblies se fatiguaient tenir les rnes du gouvernement; et, prfrant alors s'adonner la dvotion, il confiait la direction des affaires un rgent, assist d'un conseil d'tat, toujours compos de cinq princes, hritiers prsomptifs, et dont l'ge, par consquent, se rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appel au pouvoir n'avait que le temps d'enterrer son prdcesseur, puis s'endormait du dernier sommeil. Ces bonshommes taient le plus souvent de caractre pacifique; autant de gagn pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas d'imbcillit s'taient prsents, depuis que les souverains ne se poignardaient plus aprs douze ans de rgne, mais on avait oubli de s'en offusquer. Jamais un de ces princes Nars n'assassina qui lui barrait le chemin du trne. Ce fait, on n'a pas manqu de le remarquer dans l'Inde, o les dynasties se sont toujours entre-dchires, donnant aux gouverns les exemples de frres gorgeant leurs frres, de fils se rebellant contre leur pre, de pres empoisonnant leurs fils ou les faisant aveugler. Contraste facile expliquer: le droit paternel soulve de terribles ambitions, cre des ingalits, des disparates extrmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit galitaire, n'incite point haines ni jalousie, tend la paix et la tranquillit, fait les portions gales,--sauf qu'il avantage le plus jeune en quelques endroits. Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une ironie dont il ne faut pas tre dupe, ont appel la _Terre des Soixante-quatre abus_. Autant que la Chine, il mriterait d'tre appel le Pays de la pit filiale. Dans l'empire du Milieu, toutes les institutions civiles et politiques drivent du droit paternel; ici, elles procdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et orgueilleux qu'ils sont, les Nars obissent sans regret la mre, assiste de l'oncle et seconde par la soeur ane; le trio gre la proprit commune, laquelle les participants rendent compte de leurs faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garons qu'il leur faille se soustraire la tutelle de maman; tant que tient la vieille branche, ils y restent accrochs. Que sont loin de nous ces manires d'tre et de sentir! Que de sicles nous en sparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer de Londres ou de Paris Calicut et Cannanore. LES MONTICOLES DES NILGHERRIS PASTEURS, AGRICULTEURS ET SYLVESTRES Vers la pointe de la pninsule indoue, la rencontre des Ghts de l'Est avec les Ghts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de _Hills_ ou de collines, bien que l'arte fatire, dont le Dodabetta est le point culminant, ait encore une hauteur de cinq huit mille pieds au-dessus de la plaine. Grce cette lvation, cette rgion montagneuse jouit d'un climat salubre et charmant; la temprature moyenne oscille autour de 15 degrs centigrades. Aprs la saison pluvieuse, l'atmosphre se montre d'une transparence et d'une puret admirables; la vgtation repart, l'herbe monte, des fleurs puissant coloris tranchent sur les fougres, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes. Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupe par de profondes entailles. A la base, des bambousaies et jungles paisses, retraite des tigres, ours et sangliers. Aux marcages succdent des prairies, puis on entre dans la fort. Au-dessus, des rochers pic. Sur les plateaux, se droulent des collines aux flancs ombreux, sillonnes de vallons troits o courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets, par des sentiers bords de mriers et d'glantiers, le long de prairies o se vautrent les buffles; tout coup, on se voit sur la lisire du plateau. La vaste plaine s'tend au loin, nuance, selon les cultures et la forestation, de vert, de jaune et de violet, pique de blanc par les villes, fourmilires humaines, limite l'occident par la mer d'azur; au midi montent les Cardamones dlicatement bleutes. L'oeil s'emplit de suaves clarts, plane sur l'tendue, plonge dans les profondeurs thres, contemple l'innombrable varit des formes, des couleurs et des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se brise en couleurs clatantes; l'or et l'orang, le cramoisi, le ponceau et le vermillon, passent par degrs aux nuances roses et purpurines. Et quand le soleil s'est engouffr dans l'Ocan, la terre fatigue d'clat, ivre de lumire, ramne sur ses membres voluptueux les voiles d'une ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphre est d'une rare limpidit, les toiles semblent tre plus brillantes qu'ailleurs[292]; les constellations surgissent, semblables des voles de lucioles, des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini, qu'avaient cach les blouissements du jour, apparat en son auguste majest. [Note 292: R. Burton, _Pilgrimage to Meccah_.] * * * * * Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de nombreux sanitoires se gurir de leurs fivres et dysenteries. glantiers, vignes, orangers, pchers, pruniers, pommiers, poiriers, fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre, toutes les plantes d'Europe[293] prosprent ct de l'indigotier et du pavot opiumifre, ct de cafiers, thiers, et des cinchonas la bienfaisante corce. Tt ou tard, ces cultures et plantations changeront le rgime conomique et social du pays, modifieront jusqu' son apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit, cette rgion ne peut manquer de voir son importance grandir, grce la salubrit du climat, la fertilit du sol, la diversit de ses produits. Dj les routes se multiplient, aboutissant la troue de Combatour, qui ouvre sur l'intrieur de la pninsule. [Note 293: Malte-Brun, _Annales_, 1820.] On nous dcrit ainsi les monticoles: Race chtive. Les hautes tailles atteignent 1m,58, les moyennes 1m,52; les petites, celles de 1m,42, sont assez nombreuses. Teint fonc. La chevelure, longue et hrisse chez les femmes, tourne au laineux chez les hommes, dont la barbe gristre a la rudesse des soies. Bouche petite, lvres grosses. Poitrine plate, de faible circonfrence; pine dorsale quelque peu concave. Longs bras, courtes jambes. Genoux tourns en dehors. Ongles imparfaitement dvelopps. La race autochtone de l'Inde mridionale, prononce Huxley, a une frappante ressemblance avec les indignes de l'Australie. Mme profil, mme front en surplomb, mme chevelure molle et luisante. Arrachez leurs loques, mettez-les tout nus, vous ne les distingueriez. Ce portrait, dans ce qu'il a de peu flatteur, s'applique sans conteste aux misrables Iroulas et Couroumbas, aux Cotas un moindre degr, pas du tout aux Badagas, gros de la population, encore moins aux Todas. Ici, comme en beaucoup d'autres endroits, le genre de vie et l'tat social l'emportent sur les questions de race et d'origine. Le signalement, assez correct en ce qui concerne les sylvicoles, devient inexact pour les artisans, faux pour les agriculteurs et bergers. Les Todas[294] habitent, au nombre d'un millier, la partie suprieure des Nilgherris, en des hameaux clairsems. Ils se disent les premiers habitants du sol. [Note 294: _Tudas_, _Toders_, _Todaurs_, _Thautawers_.] Ils font plaisir voir. Couleur chocolat clair, comme les montagnards du Bloutchistan. Taille haute, bien proportionne, de 1m,725 le plus souvent. Membres robustes et musculeux, les extrmits n'ayant rien de la dlicatesse et de la gracilit indoues. Traits rguliers. Les yeux bruns, vifs et d'un tonnant clat, ont une expression pleine d'intelligence, souvent douce et mlancolique, laquelle rappelle le regard du chien. Chez quelques individus, la moindre surexcitation, les yeux tincellent comme des diamants. Physionomie juive--on n'a pas manqu de dcouvrir que ces figures, dissemblables celles des voisins, appartenaient aux descendants des dix tribus perdues d'Isral.--Nez aquilin, lvres paisses. Barbe boucle, chevelure abondante, formant couronne[295]. Le systme pileux, remarquablement dvelopp, les distingue de l'Indou[296] et du Dravidien. Leur longvit l'emporte de beaucoup sur celle des Europens, mais on a cru remarquer qu' manger trop d'opium, ils perdaient de leur fcondit[297]. [Note 295: Caldwell.] [Note 296: Quatrefages.] [Note 297: Caldwell.] Leur ton de voix est calme et grave; chez les femmes un gracieux enjouement remplace la solennit. Ils parlent une langue dravidienne, de forme archaque, saupoudre de sanscrit. Habitus s'appeler et se rpondre d'une colline l'autre, leur voix est forte et leur prononciation sifflante.--Le vent parle canara[298]. [Note 298: Pope, _Outlines of Tuda Grammar_.] On ne peut qu'tre frapp du got et de la simplicit de leur costume. Ils ont grand air quand ils se drapent dans leur faon de toge qui laisse un bras et une cuisse nu. Grand dommage qu'ils ne se baignent ni ne se lavent. Les Todelles se tatouent menton, seins, bras, jambes et pieds, les enjolivent de cercles et de carrs, d'anneaux et de btonnets. Le caractre rpond au physique. Ils plaisent par un fond de bonne humeur, par leur franchise joviale, la libert et l'originalit des allures, non moins que par la patience, l'affabilit, la politesse et l'agrment d'une conversation toujours aimable et polie, jamais bouffonne: Nous ne pouvions nous empcher de les aimer, dit Breeks. Ils s'amusaient fort de nos idiosyncrasies britanniques, en riaient sans se gner, ne se pensant en rien infrieurs nous. Somme toute, les voyageurs ont t trs favorables au Toda, au moins tant qu'il tait lui-mme, et que l'immigration trangre ne l'avait pas envahi. Mais les missionnaires lui en veulent de ce qu'il n'a mis aucune complaisance se laisser convertir, parlent de ce peuple comme de beaux animaux, indolents et fainants. Ils ne cherchent la compagnie de personne, restent immobiles pendant des heures, les yeux perdus dans le bleu, rvassant la faon de leurs buffles, n'ayant en fait d'intelligence que de l'instinct. Si le niveau intellectuel n'est pas trs lev, au moins la sottise et la niaiserie leur sont inconnues. Tous btis sur le mme modle, chacun connat par intuition les penses et sentiments d'autrui. D'une simplicit presque innocente, il leur est, ou leur tait, impossible de se drober une question gnante par une fin de non-recevoir, encore moins par un mensonge; il n'y avait qu' les interroger pour leur faire dire, bon gr mal gr, tout ce qu'ils savaient. Bergers, comme dit leur nom tamil, bergers depuis sicles incompts, bergers de coeur et d'me, les Todas sont incapables de prendre autre chose au srieux que le soin de leurs btes; ils disparatront avant de s'tre intresss l'agriculture et l'industrie. Ils ne vivent gure que de lait, comment penseraient-ils autre chose qu'aux vaches? Ils ne consomment qu'une trs faible quantit de farineux, soutirs aux Badagas, titre de redevance plus ou moins gracieusement consentie aux suzerains et premiers occupants du sol. Ils ont la tradition que jadis leurs anctres se sustentaient de racines, et encore aujourd'hui ils se montrent assez friands des bulbes de l'_Orchis mascula_. Reconnaissants envers la vache qui les fait vivre, ils n'oseraient la tuer; ils aiment trop leurs taureaux et gnisses pour les abattre, ne mangent de leur viande qu'aux banquets funraires. Ce n'est point que la chair leur rpugne en elle-mme. Qu'un tranger leur donne de la venaison, ils s'en pourlchent les doigts, le festin fait date; longtemps aprs ils se complaisent en rappeler les incidents. On s'tonne qu'ils ne se soient pas mis lever chvres, porcs, moutons et volailles, l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de boeufs et rien que de boeufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre motif, ils veulent rester ce qu'ils sont. Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou dfensive, ne recourt pas mme la lance, un simple pieu pointu. Ses anctres, cependant, maniaient l'arc et la flche. On ne le voit pas nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours; mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont force. Les exercices violents lui rpugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni la canne ou la boxe, pas mme la lutte ni la course. Aucune rpression judiciaire. La seule pnalit connue atteint le dbiteur; lorsqu'il tarde trop rembourser, le crancier le charge d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisment le poids de son obligation. Les disputes sont soumises au prtre-berger, sans appel. Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs et rdeurs, ces innocents se dfendent en faisant la porte de leurs maisons si basse qu'il faut y entrer quatre pattes. Les enfants, rflchis comme ne sont pas les ntres, ne se battent ni ne se querellent, ne se prennent jamais aux cheveux. Haut monts au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent comme une Suisse tropicale; retranchs dans leurs pturages, entichs de leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus jusqu' prsent en dehors de toute influence trangre. Ce canton montagneux forme comme une le ethnique, mieux protge, mieux respecte que si elle mergeait des vastes mers de l'Ocan. * * * * * Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pres, politesse laquelle ceux-ci rpondent en leur passant la main sur la tte, sont les vrais matres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une trentaine d'annes, une population de vingt vingt-cinq mille mes distribues en trois centaines de villages. [Note 299: _Badagan_, _Baddagar_, _Badacars_, ou _Vadaccars_, de _Vadacu_, le nord, appels aussi _Marver_, les laboureurs.] Jusqu' ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu' l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et prosprent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des taxes lgres. Les Badagelles manipulent avec soin le crne des nourrissons qu'elles tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirtre, mdiocre en somme, la race est fort infrieure celle des Todas. Les femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des potes, en ce qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de derrire. Les filles signalent leur entre dans la nubilit en se barbouillant le visage d'une boue paisse. Les hommes ne se tatouent pas; le principal ornement de leurs pouses consiste en pointills sur le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui d'une divinit sans doute. La marque est obligatoire au front, facultative aux paules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit frquemment illustres de croix,--rien de chrtien,--de soleils huit rayons, ou de neuf ocelles en carr, reprsentant chacun quelques centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le systme des castes. L'esprit des castes n'est pas ncessairement celui de l'envie l'gard des classes suprieures. Ayant peine la conscience de leur infriorit vis--vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de leurs normes avantages sur les individus moins bien placs. Les Todas qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de mariage, ont pour le Badaga un mpris que le Badaga rend au Cota, le Cota au Couroumba, le Couroumba l'Iroula, et l'Iroula quelque brute. Et les Badagas eux-mmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre la premire, il faut gravir dix-sept degrs. Un patrice Chittr, press par la faim, avisa de s'asseoir ct d'un populacier qui tait manger son repas. Terrible fut le scandale. Le personnage oublieux ce point du dcorum fut mis au ban de l'opinion, oblig de s'aller noyer. Ce Chittr appartenait la caste troisime.--Jugez de l'orgueil affich par les deux premires! Un de la Pretintaille querellait des espces, quand il se sentit rudement secou par un de ces manants, saisi par le collier, orn du lingam nobiliaire. Stupfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique vnement, sa famille passa pour dchue, et ses descendants n'pousrent plus que Badagots et Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dgrad, parce que le fils du chef, amoureux d'une roturire, avait got une viande qu'elle lui prsentait. Caste part, les Badagas se montrent courtois envers leurs gaux, affectueux envers les frres et amis, dfrents envers les vieillards, tendres et affectueux pour les enfants.--Revers de la mdaille: on les accuse de fausset envers les trangers, on leur reproche l'avarice et la duret, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de l'opium les rend facilement paresseux, infconds, frivoles et lgers, incapables de longue attention, les nerve de corps et d'esprit. Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de formuler un jugement dfinitif sur un individu, combien plus lorsqu'il s'agit d'organismes collectifs! Il est ais de louer, de blmer les peuples, nations et tribus, quand on ne les connat pas, mais, aprs les avoir pratiqus, qui oserait? Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre les Badagas dj laids, et les Couroumbas encore plus laids. [Note 300: _Kutas_, _Kothurs_, les tueurs de vache, _Kohatars_.] Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas agriculteurs, auprs desquels ils s'emploient comme tisserands, charpentiers, forgerons, orfvres, maons, ouvriers gnralement quelconques. Ils se livrent quelques petites cultures, lvent quelques bestiaux, mais jusqu' ces derniers temps n'osaient les multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne voulaient permettre. Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils connaissent la faim autrement que par ou-dire. Aussi leur grande fte de mars, au commencement de leur anne, est clbre par une forte mangeaille, mieux que cela, par une agape, conue dans l'esprit communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue une collecte pour acheter dans la plaine des grains, des lgumes et du sucre. Ces victuailles sont exposes devant le hangar qui tient lieu de temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu' la moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dpose les aliments tout prpars, afin que la Terre les bnisse, et leur communique les vertus du crot. Il les distribue l'assistance, prsente chacun sa part. Bienvenus sont les passants et trangers. On mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu' minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu' pleine lune, on se donne plaisir et bon temps. Avant de retourner leurs occupations accoutumes, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien commencer. Passons aux Couroumbas[301] qui, au nombre de deux mille environ, habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la fort, les marcages qu'une chaleur torride assche et empoisonne. On les a souvent compars aux Weddas[302]. Nourris d'une faon misrable et mme rpugnante, ce qui tonne, ce n'est point qu'ils soient chtifs et rabougris, mais qu'ils vivent ge d'homme et mme perptuent leur race. On prtend qu'ils tombent malades s'ils sjournent dans un pays salubre, que nul tranger ne dormirait dans leurs camps sans tre attaqu de fivre. [Note 301: Ou _Couroumunbars_, mot qu'on explique par les _ttus_ ou _opinitres_.] [Note 302: _Vydha_, chasseur.] Autour de leurs huttes, des lopins de terre portent comme regret quelques racines et de pauvres lgumes. La terre ne manquerait pas fertiliser et assainir: cependant, aux moissons certaines, ils prfrent le gibier incertain. De temps autre, ils incendient un coin de fort, grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bton pointu. Dans le sol ainsi fouill, ils dposent des semences qu'ils ont mendies, ou obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils n'auraient su les prlever sur la rcolte prcdente, encore moins les acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur comptence. Les grains mrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit un champ, pille et gaspille. Aprs la saison d'abondance, les familles se dispersent la recherche de baies et racines, la chasse du cerf tachet, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles surprendre, prompts croquer. Ils recueillent de la cire et du miel qu'ils vont changer chez les voisins. La plupart des petites compagnies se mettent sous la conduite d'un chef qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en laissant tomber la tte contre la poitrine, et il fait le geste de la relever en la prenant entre les mains. Volontiers bcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe, claircissent les taillis, quarrissent le bois, travaux qu'ils prfrent tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes se sparent; ces dernires vont dans les villages todas et badagas mendier mets avaris, dchets divers, jusqu' l'eau dans laquelle a cuit le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et vanner les grains. Les maris et les garons s'enfoncent dans la jungle, sjour de prdilection, refuge dans l'adversit, premier et dernier asile. Tout en chapardant par-ci par-l, ils exercent l'office de bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure, ressemblant en cela nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village en village, de fort en fort. Des Couroumbas, craints autant que mpriss, le nom est venu signifier mfait, mchef et malfice: Le pauvre Suisse qu'on rapine, Voudrait bien que l'on dcidt, Si Rapinat vient de rapine, Ou rapine de Rapinat. Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point t mauvaise ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en bcheron, et ce bcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit, puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, o une vie plus aise et des moeurs plus douces les forment et dgrossissent. Les employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la physionomie typique ne change pas d'une gnration l'autre, que les membres restent quelque temps assez grles,--l'ossature se modifiant moins vite que la chair,--on les reconnatrait peine. Plus de ventre en marmite, plus de salive dcoulant des lvres, plus d'yeux injects, ni de bouche bante. Quelques-uns se sont habills, ont remplac par des ornements plus coteux les graines rouges, les bracelets en fer mal forg, les chevillets de laiton ou de paille tresse. On s'merveille de voir un travail plus rgulier, une nourriture plus abondante et saine transformer si promptement l'extrieur de ces hommes et jusqu' leur physiologie. Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du marcage, grouillent les Iroulas, plus noirs[303], chtifs et malsains mme que les Couroumbas, avec lesquels on pourrait facilement les confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent aucune culture, si misrable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, changent pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des oeufs, des petits oiseaux:--ils n'ont pas mme d'arcs et de flches. Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande ressource; rat, chat ou renard, tout ce qu'ils peuvent mettre sous la dent est de bonne prise, mme la charogne. La jungle impose son caractre tout ce qui y vit, tout ce qui en vit; aussi les tient-on pour vils entre les vils, pour misrables entre les misrables. [Note 303: _Iroula_, noirceur, obscurit, grossiret, barbarie. _Dictionnaire tamoul_.] A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs et comdiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec excs. Dans leurs reprsentations, ils mettent en action certains pisodes obscnes, et particulirement les aventures du Krichna Govinda sjournant parmi les bergres. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on les enrlt parmi les Vichnoutes, en opposition aux Badagas qui professent le sivasme. Pour toute vture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des reins; dfaut d'toffes, les femmes recourent ou recouraient quelque feuillage, ce qui ne les empche de tenir aux ornements. Avec de la paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique; encore avec de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et chevilles, des gourdes sches, contenant des noisettes et petits cailloux qui tintinnent au rythme de leurs mouvements. Nus comme la Vrit, ou peu prs, ils semblent incapables de mentir, incapables de dguiser leurs sentiments; et la dclaration de ces misrables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que tous les serments d'un Brahmane. Les thoriciens du Progrs expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie? Contrairement ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherches par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les parents se montrent affectionns leur progniture, laquelle le leur rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent; souvent ils attendent sa mort pour se faire appeler comme lui. Trs attachs leur genre de vie, leur race et au sol qui les a vus natre,--o le patriotisme va-t-il se nicher?--les Iroulas tiennent dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt l'tranger demande tre dpos dans une fosse part, esprant qu'un ami recueillera pieusement ses os, ira les runir aux autres, dans l'ossuaire de la tribu, tout au milieu de la fort native. Ainsi s'tagent sur les flancs des Montagnes Bleues diverses populations caractrises par leur habitat, leurs occupations et leur nourriture. En haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages,--puis les Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne ddaignent pas la chasse.--Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et enfin les sylvicoles, Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs, mais vagabonds aussi, voleurs et artistes, mendiants et sorciers. * * * * * Et leurs demeures? Les Iroulas gtent dans la jungle, en des bauges; s'abritent dans une caverne ou sous une saillie de rocher; se font des paillotes et gourbis. Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village, nous le dirions peine un hangar. Une chaumine, longue de dix douze mtres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacs de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un carr o l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'tendre. Pour batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire bouillir le riz, luxe tout rcent; nagure encore, on le grillait sur une pierre rougie. L'habitation toda, dj plus civilise, peut passer pour luxueuse en comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombrage par des arbres sculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de forme ogivale, perc d'une ouverture pour le passage de la fume. L'espace abrit, large de cinq six mtres carrs, haut de sept pieds la partie centrale, doit suffire cinq ou six personnes; lesquelles entrent et sortent par un trou de ratire, ras le sol. Cette habitation est nomme mand ou parc, d'aprs l'enclos ct, o les animaux pitinent mi-jambe dans les bouses accumules. Le village badaga, longue maison leve en bois et argile, recouverte de roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la faade qui peut avoir cinquante mtres de long, est spacieuse et confortable relativement. Jamais elle ne regarde le nord-est. Le missionnaire Metz, qui les prcha et vanglisa pendant une quarantaine d'annes, avec plus de zle que de succs, explique leur nom par Gens du nord; il suppose que leur immigration remonte trois sicles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a infr qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothse a presque acquis l'autorit d'un fait. Elle ne nous gne point,--mais le nord mentionn par la lgende est-il celui des gographes? Au nord, disent les Badagas s'lve le Kaylasa, notre Mrou et rsidence de Siva; au nord l'infini ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoys vers les points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait march sous le regard de l'toile Polaire. Chez les nations chrtiennes, le mot d'Orient suggre une vague ide de Paradis et de jardin d'den. Pour les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la Mre des Vaches-desses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas. Est-ce que les anctres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redout, limite entre le monde des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas regarder de ce ct. Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la premire, sur la rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accs un rduit avec baignoire qui ne chme gure, tout Badaga ayant la louable habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pice latrale contient le foyer et la rserve aux provisions. Elle est inaccessible quiconque n'est pas du mnage. Mme l'pouse n'y saurait entrer quelque temps avant et aprs ses couches; on craindrait que son tat de faiblesse, que l'impuret dont elle passe pour tre affecte, n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des aliments. Pour cette mme raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie commune est interdit aux trangers, lesquels pourraient la contaminer de leur souffle, refus aux villageoises qui pourraient tre porteuses d'influences dbilitantes. Le lait est l'objet de prcautions extraordinaires, imites des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations la vache; ce qui, en parenthse, explique l'origine du fameux prcepte mosaque: Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mre[304]. Les veaux premiers-ns sont tenus dans une table spciale, pour tre mieux protgs, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prtre seul a droit de goter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivates, disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305]. L'attachement, qu'ils portent leurs troupeaux, sans galer celui des tonnants Todas, constitue une religion vritable, un culte passionn mme fanatique. Il y a quelques annes, les Cotas des environs voulurent possder eux aussi du gros btail, clos en des pacages, mais force leur fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas. Ces peuplades dvotes ne pouvaient supporter l'ide qu'une race impure s'arroget un droit de proprit sur des animaux d'un sang aussi pur que taureaux et gnisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de trayeurs de vaches. Chose fort pnible que de voir le voisin s'enrichir! Les compres Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont tu des camarades coupables de s'tre, la faon des hamsters, creus des caches provisions.--Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette, vcu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en voleurs de la pire espce, et leur excution tait lgitime, autant que celle dcrte Jrusalem par les aptres contre Ananias et Saphira[306], les faux dvous. Fourbe et tratre, qui, dans la vie communautaire, sournoisement s'amasse un magot. [Note 304: Exode, 23, 19.] [Note 305: Ou _Barsappa_.] [Note 306: _Actes des Aptres_, V.] * * * * * Le Couroumba qui prend femme se fournit d'une pice d'toffe neuve offrir en prsent. Avec les amis et amies, on mange plus copieusement que d'habitude, on danse et on s'amuse, on se baigne de compagnie, puis, tout est dit. Quant aux Iroulas, ils se marient devant une fourmilire, sans doute pour gagner par son influence une puissante fcondit, une postrit innombrable. Aprs avoir allum un morceau de camphre, le futur passe une ficelle au cou de l'pouse et l'emmne. Un somptueux dner de noces cote rarement plus de deux francs cinquante. Pour ce qui est des crmonies nuptiales, les Badagas, non plus, ne dploient pas un luxe exagr. Chez la fiance on danse et se divertit; quelqu'un lui jette, en prsage de bon augure, une pote d'eau sur la tte, sa belle-mre lui met un collier de perles argentes. En un jour rput propice, elle est escorte sa maison nouvelle, y entre sous des rameaux fleuris; les parents la remettent qui de droit, se lavent les mains et s'en vont, abdiquant ainsi toute responsabilit. Si le futur est trop fier pour aller lui-mme qurir sa promise, on prend la peine de la lui conduire. Elle se prosterne devant le nouveau seigneur et matre qui lui pose flegmatiquement le pied sur la nuque, en disant: Longue vie je te souhaite! Apporte-moi de l'eau!--Elle obit, revient avec une cruche pleine, et affaire termine. Cependant, elle n'aura droit au titre officiel d'pouse qu'aprs avoir men bien une premire grossesse. Si elle porte son fruit pendant sept mois sans qu'accident survienne, on procde au mariage dfinitif. Un repas runit les deux familles, aprs lequel le pre prend le bras la jeune femme qui se lve, appelle l'attention, montre son ventre rebondi. Le jeune homme s'avance,--Permets-tu que je passe ce cordon au cou de ta fille?--Oui! rpond le beau-pre. Le cordon pass, les justes noces sont accomplies; l'enfant sera reconnu pour lgitime. On apporte un plat; parents et amis y dposent des picettes. Tel jeune homme, difficile satisfaire, tente trois, quatre preuves avant de trouver chaussure son pied. Aprs les mariages l'essai, il y a les mariages temporaires; et comme si tout cela ne suffisait point, les divorces sont d'une extrme facilit[307]. [Note 307: Metz.] Telles sont les formes ordinaires du mariage, mais la plus considre est celle du rapt, qu'ambitionnent les filles romanesques. Les premires pousailles avaient, en effet, lieu de cette faon; hache en main, nos arrire-grands-pres obtenaient la main de nos arrire-grand'mres. En matire de femmes, longtemps l'axiome fut indiscutable; La proprit, c'est le vol. Le jeune Badagot qui n'a pu obtenir la personne de son choix, fait assavoir qu'il l'aura ou se suicidera. Ce qu'entendant, des amis le mettent leur tte, au besoin, vont chercher du renfort chez les Todas, reviennent avec une bande de robustes gaillards. L'enlvement russit le plus souvent; si la belle, par hasard, ne trouvait pas l'aventure de son got, elle aviserait bientt s'empoisonner. Si la femme avorte, les poux, afin de prvenir la rptition de ce malheur, s'adressent nous ne savons quel dieu, lui offrent des noix de coco, lui promettent un petit parasol d'argent; la femme prsente Siva des ex-voto, s'engage lui dresser une pierre leve, comme celles qu'on rencontre frquemment dans le pays. A ce propos, les charrues mettent souvent nu des hachettes en silex que les Badagas prennent pour une production naturelle du sol, jeu de la Nature. La femme infconde, dont le ciel persiste ne pas exaucer les voeux, engage son mari faire une adoption, laquelle s'effectue par un curieux symbole: le pre passe la jambe par-dessus la tte de l'enfant qu'on vient de lui apporter. D'ordinaire, la brhaigne va chercher sa cadette, la fait accepter pour pouse en second; autrement, elle irait porter sa honte et son chagrin dans la maison paternelle; heureuse encore si vient l'y prendre quelque veuf avec famille lever, ou quelque vieillard sans mnagre. En tout tat de cause, le conjoint conserve la prrogative de renvoyer la conjointe qui aurait cess de plaire, ft-elle fconde; libre lui de convoler en autant de noces nouvelles qu'il voudra. Il use rarement de ce droit, et, si la premire alliance a donn ligne, il se tiendra pour satisfait. En somme, les liens du mnage n'entravent pas d'une faon gnante les mouvements ni du Badaga ni de la Badagelle. La marie, si elle se dplat au logis, peut s'en aller, pourvu qu'elle abandonne les enfants. Le mari, lui restituera les quatre sous qu'elle peut avoir apports; elle retourne tranquillement chez son pre, et attend les propositions de nouveaux amateurs. L'pouse incomprise menace parfois de s'ter la vie; menace qu'on ne traite pas la lgre, car on se suiciderait facilement, chose insolite chez les primitifs. A ces dames, ces demoiselles il cote peu de cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil. Elles prennent de cette mdecine: la fille, si on prtend lui imposer un mari qui ne lui agre point; la femme, si elle veut se faire regretter. De temps autre, des veuves se font une belle rputation en s'tranglant sur la tombe de leur dfunt. C'est mourir glorieusement, et l'on y gagne d'tre invoque par les pouses comme divinits tutlaires. Les Chinoises ont de ces ides-l. Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu' bonnes enseignes. Faut d'abord que le jeune homme rgle avec le beau-pre; or, les femmes sont chres l-bas. S'est-on accord, futur et future sont mis sous verrou. La belle-mre passe des vivres. Aprs vingt-quatre heures elle dbarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reoit son cong, en attendant les quolibets des camarades. Si on se convient de part et d'autre, le beau-pre, en signe d'adoption, pose le pied sur la tte[308] du garon, comme s'il dclarait: Tu es mon fils, tu t'es trouv mes pieds, comme le petit tomb aux talons de la mre qui vient d'accoucher. Cet hommage est exig du jeune homme une seule fois, mais la femme le devra prsenter, en mainte occasion, ses beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frres du mari. Tous lui mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque; ensuite, l'homme le plus g de la maison la relvera, en lui touchant le front de la main droite, autre signe d'adoption. [Note 308: Crmonie dite de l'_Ada Buddiken_.] Par cet acte symbolique, l'trangre accepte comme fille par ceux qui ont autorit dans la maison, se reconnat la servante, l'humble servante, voire la fille tout faire. En effet, la polyandrie rgne chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs, Nars et Tayeurs du Malabar, comme chez les Cingalais et tant d'autres. La polyandrie todique a gard distinctes les traces de l'antique adelphogamie, en vertu de laquelle tout un groupe de frres pousait tout un groupe de soeurs. Le fils an fait son choix, prend la fille qui lui convient. A mesure que les cadets atteignent la majorit, ils acquirent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du parfait payement de la somme consentie au beau-pre. La mnagre, littralement mise en actions, vit tour tour pendant un mois avec chacun des associs, lesquels se rpartissent les enfants comme suit: le chef de la communaut prend l'an, le deuxime frre prend le deuxime mioche, et ainsi de suite. Dtail significatif, tous les oncles sont traits de petits pres. Gnitrices, gniture et btail, tout est commun dans le _mand_; la femme tant possde, et ne possdant rien. Pour s'tre appropri l'pouse et son crot, lesdits socitaires n'ont pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte particulier, prendre un cavalier servant; le plus souvent, quelque jeune homme qui n'a pu trouver se marier, par suite de la paucit des partis. La plus grande harmonie rgne d'ailleurs dans ces familles trangement composes[309]. On prtend mme qu'il est loisible la Todelle de se donner autant de sigisbs qu'on lui impose d'poux, lesquels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mriterait abondantes confirmations; sur une pratique paradoxale on devrait prodiguer les dtails. Malheureusement, la pudeur britannique s'y est oppose, les auteurs[310] qui nous donnent ces prcieux renseignements ne le font qu' regret, schement, brivement, en protestant qu'on ne saurait s'appesantir sur pareilles immoralits; d'autres se bornent dire qu'on ne peut mme mentionner les turpitudes dont ces cratures se rendent coupables, turpitudes qui probablement ne sont autres que des unions entre frres et soeurs, entre demi-frres et soeurs, tout au moins[311]. [Note 309: King.] [Note 310: Hough, Harness.] [Note 311: Marshall.] Ce n'est pas que les Todelles ne pensent tre modestes et convenables autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libell leur guise le Code des convenances et la _Civilit purile et honnte_. Elles mettaient de la rserve, voire de la pruderie, ne se laisser approcher par personne autre que leurs maris et leurs galants; mme elles se rcriaient si des proches frlaient leurs habits. Cela se doit dire au pass, car depuis que messieurs les trangers affluent dans ce pays si beau, si salubre, on entend dire que les Todas, gnreux et dsintresss quand ils ne connaissaient aucun argent, mettent de l'eau dans leur lait qui a cess d'tre exquis, mendient des sous, des cigares et de l'eau-de-vie; que femmes et filles, adonnes une vile prostitution, sont ronges par les maladies syphilitiques. Comme toujours, il a suffi que les civiliss se montrassent pour avilir et empoisonner les populations qui les avaient accueillis avec amiti et bonne volont. Nous disions donc que, dans les temps jadis, l'an, en achetant une fille, acqurait, pour la communaut dont il tait chef, le droit de prendre dans les prix doux toutes les cadettes, mesure qu'elles devenaient nubiles. Cependant, la seconde tait plus particulirement attribue au second frre, et ainsi de suite. Dans ce systme de fraternit matrimoniale, terme de Lubbock, ou pour employer le langage de Linn, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme avait plusieurs maris, tous frres, et chaque mari plusieurs femmes, toutes soeurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions s'introduisirent. Se trouvant suffisamment pourvus avec une femme collective, les poux permirent aux belles-soeurs de se marier au dehors. Les temps taient durs, on visait l'conomie; trois hommes voyaient se contenter de deux filles, ou cinq de trois. Trop haut cotes par leurs auteurs, ces dernires devinrent de difficile dfaite; comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit l'abominable infanticide fminin. Naturellement, la mre ou ses amies taient charges de l'odieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui rpondit: Nous ne tuons jamais les garons. Pour les filles, c'est diffrent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et robustes, mais quant toucher aux malingres ou dformes, ce serait pch! Des rachitiques ou mal venues, il n'y en avait gure, cependant. Donc, on gardait l'ane, mais on se dfaisait de la plupart des autres, qu'une vieille touffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle dposait la porte de la grande table pour que les animaux, leur sortie tumultueuse, les crasassent sous les pieds. Les petits cadavres taient enterrs, jamais brls. Certes, il y a des malthusiens autres que les ouailles du Rvrend Malthus, aptre de l'vangile selon Manchester. Le gouvernement anglais interdit svrement l'infanticide. Marshall, aprs recherches minutieuses, dclare que ce crime a disparu, constate un fait singulier: la natalit fminine, loin de balancer, ou peu prs la natalit masculine, n'atteint que la proportion de 70 pour 100; anomalie qu'il explique par la prdominance que de longues gnrations auraient donne aux familles qui produisaient, par hasard, moins de filles que de garons. La tendance aurait t fixe et nous aurions, dans les Todas, une varit productrice de mles. Du reste, le mme fait se prsenterait, dit-on, dans tous les pays d'infanticides fminins. On croit avoir des raisons suffisantes pour affirmer qu'en pays de polyandrie, il y a excs de naissances masculines; excs de naissances fminines dans les contres o rgne la polygamie. La nature semblerait s'accommoder nos caprices. Ces problmes ne sont qu'indiqus, la dmographie ne possde pas des documents suffisants pour les rsoudre. Quoi qu'il en soit, la peuplade diminue constamment, et nombreuses sont les raisons qu'on assigne cette dcroissance. Une priode est assigne aux espces animales et vgtales: la famille Toda a fait son temps. Le systme adelphogamique s'en va, lui aussi; prsentement, il n'est Toda tant soit peu son aise qui ne veuille avoir sa femme lui tout seul; le mariage polyandrique n'est que pour les plus indigents. Cependant le lvirat, dernier corollaire de cette coutume, le lvirat que l'histoire de Booz et de Ruth a rendu familier aux juifs et aux chrtiens, reste en vigueur aux Nilgherris, o la veuve a toujours le droit de se faire pouser par un beau-frre. De manire ou d'autre, celles qui ne sont pas trop dfrachies, trouvent se remarier, et la veuve de trente ans, qui refuserait de convoler en noces nouvelles, serait montre au doigt: Elle est folle! dirait-on. Il faut dire que jamais Toda n'a maltrait Todelle. En pays de polyandrie, un mari butor ou brutal est chose inconnue. Cette remarque n'est point pour faire l'apologie de l'institution. Les mariages entre proches n'ont eu aucune fcheuse consquence pour cette peuplade, laquelle, pratiquant l'endogamie la plus troite depuis des sicles, jouit d'une constitution athltique, d'un physique agrable, est renomme pour la douceur des moeurs, la paix et la tranquillit de son existence. A la mort du pre, le btail est partag entre les fils par gales portions. La maison va au plus jeune, qui logera et entretiendra les femmes de la famille, leur vie durant. C'est le droit de juvignerie qu'on retrouve en mainte contre, chez les Mrus, les Kolhs et Cotas, chez les Tatars, et, sans aller si loin, dans quelques cantons du Prigord. Le Borough English de la Grande-Bretagne, ou la coutume de Ferrette, comme on dit en France, est fonde sur la prfrence naturelle que les mres et grands-parents prouvent pour les plus jeunes, tout spcialement confis leurs soins et leur tendresse; le niais, le bjaune est toujours le chri de la mre; mais l'an a gnralement les prfrences du pre. La loi de Manou faisait de la procration du premier un devoir strict, une ordonnance religieuse, abandonnant au bon plaisir la gnration de tous les autres, les dsignant avec une pointe de ddain, comme les enfants de l'amour. De la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les intermdiaires, qui ont trouver leur vie, l'an prenant la terre, et l'ultime la maison. Au petit la maison, car le petit c'tait la mre. En effet, il arrivait mille fois qu' la mort du pourvoyeur, le tout dernier, faible nourrisson, n'et t mis dehors que pour prir; la maison tait donc laisse la veuve pour lever l'enfant, lequel, parvenu l'ge d'homme, tait tenu d'y garder la mre, de lui faire une existence heureuse. En dfinitive, le droit de juvignerie est un dbris de l'antique matriarcat. Au septime mois de sa grossesse, la Todelle et son mari se rendent au plus profond de la fort; ils font choix d'un certain arbre sous lequel ils allument une lampe--lumire et vie sont partout synonymes;--la femme s'agenouille reoit avec un profond respect un arc et des flches minuscules. Elle les dpose au pied de l'arbre, puis partage avec son mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la rame, ils passeront la nuit dans la fort[312], mettant ainsi l'enfant sous la protection des arbres et de leurs gnies. [Note 312: Marshall.] Sitt la parturition effectue,--elle a toujours lieu en plein air,--trois feuilles du susdit arbre sont prsentes au pre, qui, les prenant pour coupes, verse dans la premire quelques gouttes d'eau, dont il humecte ses lvres; et il transvase le restant dans les deux autres feuilles; la mre boit sa part, et fait avaler la sienne au nouveau-n. C'est ainsi que le Pre, la Mre et l'Enfant, trinit premire, clbrent leur premire communion et boivent l'eau vivifiante, plus sacre que le vin, dans les feuilles de l'Arbre de Vie. Ds le lendemain matin, la mre se transporte avec le nourrisson dans une cabane au milieu du bois,--probablement sous les branches de l'arbre mystique. Ils y restent jusqu' lune nouvelle, soit d'un jour quatre semaines. Mais ds qu'elle a rintgr le logis, le pre quitte son tour et va, lui aussi, vaguer toute une lune dans la fort. Coutume que nous rapprochons de la couvade. Pourquoi l'enfant, fait archer avant sa naissance, doit-il ainsi commencer la vie en sylvicole? Est-ce le vestige d'une poque depuis longtemps oublie, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce un dbris de l'antique et universelle lgende, qui dclare les hommes issus du chne, de l'orme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les appelle Yggdrasil, l'yeuse, Askr, le frne, Vidhr, le saule, Reynir, le sorbier? qui les donne comme ayant germ d'une fane, ou d'un ppin, d'un gland ou d'une noix? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de vgtation? veut-on qu'ils communiquent l'enfantelet: le sal de sa grce et de sa beaut, le tek de sa puissance et de sa longvit, le _maoa_ de sa grce superbe et de son enivrant parfum? Donner un nom, autre affaire importante. Le pre enveloppe l'enfant dans son manteau, l'apporte la grande table; sans entrer, se tenant distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel, tire le petit de sa cachette qui l'abritait du maloeil et des coups d'air, l'lve bien en face du hangar, o sont parqus les dieux du peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la poussire. Tandis qu'il gt terre, il prononce le nom, se met prier: Que descende la bndiction sur nos enfants! Que prosprent les veaux, les vaches et le peuple entier! Les noms masculins sont tous emprunts des choses divines, telles que les tables et les fontaines. Quant aux filles, la mre leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui convient. Les nourrissons sont sevrs lorsqu'ils ont trente-six mois rvolus, pas avant; frquemment, on les laisse tter jusque dans leur sixime anne. Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga n'est gure mieux pris qu'une bbte, tant que la mre n'a pas aval quelques pinces de cendre, et un morceau brl d'_acorus calamus_, lesquels ingrdients communiquent au lait nous ne savons quelles proprits. Le marmot ingurgite de l'_assa foetida_, et un scrupule de certain magma, rput divin, qu'on trouve de loin en loin dans les entrailles d'un taureau; cette scrtion ressemble assez ces prtendues pierres de bzoar, auxquelles notre moyen ge attribuait de mirifiques vertus. On a des jours fastes et des jours nfastes: les enfants qui naissent la pleine ou la nouvelle lune passent pour tre venus male heure. On se dbarrasse de la vache qui a vl un vendredi et de son veau. Du vingtime au trentime jour, la famille reconnat l'enfant. Les frres de la mre se runissent,--de la mre, notez bien;--le plus g le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le nomine haute voix. Grande fte le jour qu'on rase la tte du garon pour la premire fois. * * * * * Aprs le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus profondment ressenti que celui des motions. Quant aux besoins intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus facile faire natre que le plaisir; dans le clavier des sensations, les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et varies que toutes autres. Les peuples le savent bien, mme les peuples enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repatre des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes propres. En consquence, la justice n'a gure t jusqu' prsent qu'un systme de peines et supplices. La religion,--prtexte macrations et tortures,--regrettant que la vie terrestre n'et pas assez de souffrances, a imagin les tourments ternels. Les ftes natales et nuptiales, elles aussi, n'ont point t exemptes de cruaut, et maintes fois on a pris occasion des obsques pour verser le sang et infliger des douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todas et les Badagas comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calcules pour exciter l'motion. Pourvu qu'on soit mu, peu importe, semblerait-il, que la sensation soit agrable ou dsagrable. Chez les Primitifs, la distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est moins marque que chez nos civiliss. A leurs enterrements, nos monticoles chantent et dansent, dpensent toutes les provisions qu'ils peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots la folle gaiet. Sont-ils rjouis? Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les Todas se runissent chez un ami, l'embrassent, une demi-douzaine la fois, le font disparatre au milieu d'une pyramide qu'ils forment en collant leurs ttes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent, geignent et crient. Un groupe hurle et se lamente: hi hi! hi! hi! Un autre groupe lui rpond par des intonations plus sourdes encore, Ihi! hi! hi! Vous croiriez que l'homme qu'on visite est malade, qu'il va mourir ou s'en aller pour longtemps? Pas du tout, il revient de voyage, et on se rjouit de le revoir sain et sauf. Une Badagelle vient de trpasser. Suivons ses funrailles: la fte ne durera pas moins de trois jours. A l'entre du village s'lve un eucalypte, arbre sacr, devant lequel on a dress une sorte d'autel, flanqu d'une pierre leve, haute de cinq pieds; le tout enclos par un guilgal ou cercle de galets. Le cadavre, couch sur un lit dais et orn de feuillage, est mis l'ombre du grand arbre, et l'on apporte des provisions de voyage: riz par corbeilles, lait par terrines. Des grains par poignes sont jets au feu et distribus aux assistants; les pauvres et les trangers en emportent des tistres pleines. Nous sommes au matin de la premire journe. Voici qu'apparat une procession. En tte marchent des musiciens Cotas. Les parents et amis dfilent, touchent du pied un angle de la bire. Tout poudreux eux-mmes, ils aspergent la dfunte de poussire, se prosternent en gmissant. Les femmes se jettent sur leur ancienne compagne, l'apostrophent en pleurant, lui font jaillir de leur lait dans la bouche. Toutes les vaches de la famille suivent, pour que la morte se repaisse de leur vue une dernire fois, dise adieu ce que le monde a de meilleur et de plus beau. En queue du cortge, des garons tiennent leurs mains jointes, appuient contre leur front une serpe frais moulue. Chacun s'arrte, laisse tomber quelque peu de terre sur la face de la trpasse, salue profondment et se retire. Par ces couteaux ouverts sur le front ils s'offrent en sacrifice: nul doute que ce sinistre symbole ne rappelle une atroce ralit du temps jadis. Ces gnuflexions et lamentations servent de prlude la Braille ou Huche. Se donnant une apparence terrible, lanant leurs bras en avant, fermant les poings avec violence, se jetant terre et se relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les dmons qui sont cens entraner l'me du dfunt. Les ravisseurs sont repousss, les affligs font trve aux sanglots et aux gmissements, et comme secous par une tincelle lectrique, balladent des bras, trmoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine, s'acclre et s'accentue, dgnre en chahut, en cancan chevel. Mainte spectatrice, tranquille jusque-l, s'affole et se prcipite dans le tourbillon. Emport par le dlire, son vis--vis dpouille ses vtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une faon obscne. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la dfunte, lui communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a, elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer travers marcages et prcipices, effectuer le difficile passage du Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute me s'y aventure, avant de pntrer jusqu' sa dernire demeure. Gare qu'elle ne glisse et trbuche! Nulle, non pas mme la plus juste, la meilleure, n'est sre de ne pas sombrer, de ne pas prir dans l'effrayante traverse[313]. Elle affrontera l'Orque et deux dmons, Gueule en Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui dchire. Avec les efforts et les pousses, en gigotant et se trmoussant, on aide la dfunte s'accrocher au soleil, gravir aprs lui, cahin caha, l'pre cte du firmament. [Note 313: Graul, _die Westkste Ostindiens_.] Cette superstition nous parat absurde et fantastique;--pourtant, elle n'est pas trangre l'Europe. Certains Valaques ne veulent point d'obsques dans les heures matinales, prcisment pour pargner l'me la rude monte jusqu'au znith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne s'puise suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle risque moins de s'garer et de tomber, dfaillante, en proie aux vampires qui la guettent. Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, me du monde, est parvenu au plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des Nilgherris, l'me badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont Kaylasa, n'aura plus loin marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se reposera en attendant qu'elle ait t annonce qui de droit, que le portier ait reu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrte; on s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus quittent et s'en retournent. On n'est qu' la moiti de la crmonie. Le corps n'a pas encore t transport sa dernire demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,--les malintentionns s'y emploient. Pour le quart d'heure, l'me est en attente, ignorant l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait munie du page que rclamera le portier. Ds qu'un mourant tombe en agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras. L'obole Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les campagnes de France. Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les paules et se mettent en marche, prcds par les musiciens. Ranges droite et gauche, les femmes avec leurs ventails mouchent le cadavre. Devant le cortge, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent sur le sol de tout leur long.--Pourquoi? On ne le dit pas.--C'est toujours ct d'un ruisseau qu'a lieu l'incinration du corps. Le grabat est dpos sur le bcher avec divers objets d'ornement ou d'usage domestique que la fume emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une brasse de flches et d'un bton de voyage; il n'a point oubli sa gourde prcieuse ni sa flte fidle. Des mortiers et pilons grains sont compris dans le dmnagement, ainsi que plusieurs objets auxquels il est permis de substituer des imitations peu coteuses. Les morts n'ont plus cure d'instruments matriels, d'outils lourds et pesants; dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le savait bien. Pour que les juges d'outre-tombe reoivent le dfunt avec bienveillance, il est ncessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une crmonie dont les missionnaires chrtiens se sont plu relever la ressemblance avec les rits mosaques, dits de la vache rousse et du bouc Hazazel. Les pchs d'Isral taient transports sur la vache qu'on brlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au dsert[314]. Certains montagnards de la Chine vouent la Peste un homme qui la fait entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et dlits sur un malheureux qui se laisse immoler condition que la communaut pourvoie aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire qu'ils gorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds passent leurs crimes et dlits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font envoler dans les jungles; de mme, les Badagas font endosser les fautes du dfunt et de ses anctres un veau qu'ils poursuivent ensuite coups de trique, jusqu'en pleine fort. Notez que ce veau, appel Bassava et par lequel ils font pitiner leurs pchs, est une incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable prend ainsi le juge pour rpondant, le criminel s'identifie avec le punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe de la subtilit humaine que cette manire de rgler les comptes avec sa conscience! [Note 314: _Nombres_, XVI et XIX.] [Note 315: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.] [Note 316: Bachofen, _Antiquarische Briefe_.] Les officiants se postent devant le bcher, et, tenant le veau par les cornes, rcitent une liturgie[317] que nous abrgeons: [Note 317: Graul, _die Westkste Ostindiens_.] Mada, notre soeur, quitte le monde o l'on meurt, entreprend le voyage, le grand voyage. Mada est morte. Mais voici Bassava. Sur le jeune taureau, issu de Barrig, la vache bariole, nous mettons les mille et huit pchs qu'a commis Mada, et tous les pchs de sa mre, et tous les pchs de son grand-pre, et tous les pchs de sa grand'mre, de son arrire-grand-pre et de toute sa famille. Qu'a fait Mada? Elle a pch, elle a lourdement pch. Et voici les pchs qu'elle a commis: Mada a fait des frres se quereller. Mada a empoisonn le manger d'autrui. Mada a gar qui lui demandait la route. Mada a refus du riz l'affam. Mada a chass de son foyer le voyageur transi. Mada a jet des pines sur le chemin. Mada a dchir avec colre le vtement pris aux ronces. Mada a dracin l'arbre solitaire. Mada a trou la muraille du rservoir pour faire chapper l'eau. Mada a bu au ruisseau sans saluer ni remercier. Mada a crach dans les fontaines. Mada a urin dans le feu. Mada a fient la face du soleil[318]. Mada s'est faite accusatrice de ses frres. A sa soeur, Mada a montr les dents. Mada a lev le pied contre sa mre. Mada se couchait sur un tapis, quand le beau-pre n'avait pas de quoi s'asseoir. Mada, pour fter des trangers, mettait ses parents la porte. Mada forniquait avec son gendre. Mada regardait la moisson du prochain avec un oeil envieux. Mada convoitait la vache du voisin. Mada a dplac une borne. Mada a labour avec un taureau trop jeune. Mada a tu un serpent, a tu un lzard. Mada a tu une vache. A chaque nonciation, l'assistance rpte d'une voix sourde et gutturale: _Ce qui est un pch... ce qui est un pch_... [Note 318: Ces derniers passages pourraient figurer dans la liturgie des anciens Perses ou dans celle des Essniens.] Certes, la pauvre dfunte n'avait point commis les innombrables dlits qu'on lui impute, mais on les nonce en bloc pour n'en omettre aucun. D'ailleurs, tel crime non perptr peut avoir exist en intention. Cette litanie rappelle la confession des Quarante-deux Coulpes, mise par le _Rituel funraire_ dans la bouche du dfunt, qui se prsentait devant les quarante-deux juges de l'Amenti gyptien. L'me s'y dfendait aussi d'avoir commis vol, adultre ou meurtre, d'avoir profan les choses saintes, d'avoir fait pleurer le prochain... Que les mille et huit pchs de Mada retombent sur Bassava! Sur Bassava tous les pchs de ses parents! Sur Bassava tous les pchs de ses anctres! Et le choeur: Que toutes nos iniquits tombent aux pieds du Buffle, et qu'il les foule sous son dur sabot! Sur Bassava tous les pchs de Mada! Qu'ils disparaissent, qu'ils disparaissent et qu'on ne les voie plus! Et tous de se jeter sur le veau qu'ils poussent, frappent et pourchassent: Loin! loin d'ici! loin! bien loin! et l'animal, tourdi par le bruit et les coups, dtale affol, court la fort. Maintenant que les pchs de Mada courent la brousse, emports par le Bassava qu'on ne reverra plus, la morte a pass sainte, et l'assistance entonne la litanie de ses vertus: Mada baisait le pied de son pre, le genou de sa mre. Le choeur avec conviction: _Ce qui est un acte mritoire!_ Mada se prosternait devant la lune. Mada ouvrait ses mains devant le soleil. Mada a protg le boeuf qu'on poursuivait. Mada a donn asile la vache pourchasse. Mada donnait du riz sac plein. Mada donnait du beurre, un beurre abondant comme la pluie. _Acte mritoire, acte mritoire!_ Puis une femme se lve, clbre les hautes qualits de la morte. Elle parle d'abondance, les commres l'interrompent, compltent le pangyrique:--Toujours bonne mre...--Oui, oui!--Que d'aumnes elle a distribues!...--Oui, oui! L'motion gagne la foule assemble, les voix s'entrecoupent de sanglots; les vieilles se dsolent, les enfants hurlent. Tout ce monde vente et mouche le visage pli, offre la dfunte les dernires douceurs: tabac, btel, poivre, sucre d'orge. Mais il se fait tard, il faut en finir. Les clbrants rclament le silence, et tendant les bras vers le septentrion: Ouvre-toi, grande bouche du spulcre! Mada passera le fleuve qui spare le monde des vivants et le monde des morts! Sur le pont, passe, Mada, et que le fil ne casse pas! Devant Mada, ferme, dragon, ton effrayante gueule! Que les rocs ne barrent point Mada le sjour des bienheureux! Que les piliers incandescents ne lui brlent pas les mains! Qu'elle ne soit point arrte par la muraille d'or aux colonnes d'argent! Huis ternels, devant Mada, levez, levez vos linteaux! Un homme approche, tenant une torche enflamme qu'il applique au bcher en dtournant la tte. Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les os non brls. Les gens de peu reoivent alors la permission de fouiller le foyer pour retirer les bijoux en dbris. A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas des restes mortuaires. De temps autre, ils interrompent leurs saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La crmonie, entremle de repas copieux, dure de trois quatre jours, se termine par une orgie que les missionnaires disent impossible raconter et qui a, sans doute, pour objet de vivifier l'me errante, de la mettre en vigueur. Passons maintenant aux proches voisins des Badagas: Le Toda, qui se sent mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de peu; il lui dplairait de s'en aller contraint et forc. Pour faire ses adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses plus beaux vtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant qu'il trpasse ou gurisse. On a vu des malades se relever, rassembler leurs dernires forces, se faire braves et parader de porte en porte, orns de toute leur quincaillerie, draps dans leur belle toge, dans le luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, bl rti et autres petites friandises,--puis, les visites termines, ils rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils prfrent n'entreprendre le grand voyage qu'en un jour faste: dimanche, jeudi ou samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se permet de les emmener trop tt. Dans une hutte prs la bergerie, le cadavre est expos. Ils couvrent le mort d'un manteau de crmonie, le mettent debout, les uns le tenant droite, les autres gauche. On amne les troupeaux, une clochette sans battant est attache au cou des btes et on leur crie: Suivez votre matre! Les affligs creusent un trou, et rejetant les mottes sur le dfunt et son btail, s'crient: Retournez la terre! Au dfil des vaches et taureaux, des veaux et gnisses, chaque animal marche entre deux hommes qui le mnent par les cornes. Sur la bte qui passe, on lve le bras raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution du droit romain: Le mort saisit le vif.--Et cette autre du droit canon: Les biens de mainmorte. Sur le bcher, compos de sept essences de bois, on tale plusieurs objets, proprit personnelle du dcd, quelques comestibles, sans oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bchettes sacres. Tant que la flamme s'prend, le corps est balanc par trois fois, puis couch et retourn la face vers le sol: attitude classique des victimes voues aux dieux infernaux. Sois tranquille! Sois tranquille! nous te pourvoirons de taureaux et de gnisses! Puissent tous les pchs t'tre pardonns! Va sans crainte, va! tu ne manqueras jamais de lait boire! Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tte que la fume enveloppe dj. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux deux, front contre front. Une ou deux vaches sont amenes; hommes et jeunes gens se mettent aprs, les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes autres que des btons noueux[319]. Les pauvres animaux, traits jusque-l avec une affectueuse mansutude, rsistent comme ils peuvent, parviennent parfois encorner et pitiner quelques assaillants, qui ne s'pargnent pas crier et s'agiter, frapper, s'enivrant de bruit, de tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses btes ont succomb, tous de se prcipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les flancs navrs, la tte meurtrie; les assommeurs semblent maintenant n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes. [Note 319: Coutume que nous retrouvons chez les Betsils de Madagascar.] Pendant la bagarre, le cadavre brlait. Les fragments du crne, les os calcins, sont dposs avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour tre suspendus un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera dsormais le fantme d'un Lare familier. Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emports: l'me qui vient d'abandonner la dpouille prissable est cense en avoir recueilli la partie immatrielle. Les dbris sans valeur, friperie roussie et crame, bracelets de fer tordus, couteaux brchs, anneaux gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une pierre est jete par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le Palal clt la solennit, en jetant une poigne de grains sur les fragments, puis reprend le chemin de l'table, son sanctuaire, la foule lui ouvrant un large passage. Aprs quoi, chacun s'incline, touche la pierre du front et s'en va. Sitt que l'assistance est hors de vue, apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de dpecer les carcasses. Dsormais, quand on s'entretiendra du dfunt, on prendra soin de ne pas prononcer son nom. La hutte leve pour la crmation est dtruite si elle a t faite pour une femme. Elle est conserve, mais personne n'y touche, si elle a servi pour un homme. Cette premire crmonie est appele celle des Funrailles vertes parce qu'elle dispose des chairs encore fraches. Les Funrailles sches, celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres la fois. On y brle les objets d'usage personnel: pots lait, btons, habits, et aussi des modles de fltes, d'arcs et de flches,--modles, disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonn l'usage de ces instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramass les dbris calcins et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis le manteau sera accroch la porte du Temple-table. Les morts entrent ainsi parmi les divinits protectrices du clan. A ces mnes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu. Autrefois, on en a vu expdier une quarantaine en une seule fois; mais l'autorit britannique a interdit l'immolation de plus de deux btes par homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les restes de l'ancien matre. Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tresss en paille, en forme de grands teignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments funraires, parsems dans la contre, cromlechs et cercles de pierre appels par les Todas _p'hius_,--d'un mot signifiant urne, ou pot,--et par les autres indignes _Pandou Kolis_, les Tombes des Pandous. Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des tessons, des pointes de lances et de flches, des clochettes, parfois des pices d'or, et des terres cuites, reprsentant divers animaux, tels que paons, boeufs, tigres et antilopes[320]. [Note 320: Hough, Harkort.] Le grand souci du mort a t de se faire suivre par des vaches qui le nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matrialit de cette me qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, bout d'arguments, finissaient par dire: Tout a, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les pres ont enseign ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons. On vit de l'autre ct comme ici; cela est sr, cela est certain. Natre n'est point facile, mais une fois qu'on a commenc vivre, il n'y a qu' continuer. Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court: a nous casse la tte. Mieux vaut ne rien penser et se tenir tranquille. Assez comme a! N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre proccupation que leurs troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalit bienheureuse: bergers indolents, en de verdoyants pturages ils guideront de superbes taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est qu'un passage, la seconde vie ne diffre en rien de la premire. Am nor, Outre-Tombe, est une contre en tout semblable aux Nilgherris, sauf qu'elle s'tend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus gras les troupeaux. Entre le prsent sicle et l'ternit, il est un moment commun, le trpas; entre le monde terrestre et les rgions au del, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre, pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des mes dont la crmonie des Funrailles sches a rompu tous les liens avec la terre. Du haut du prcipice, les pauvrettes jettent un coup d'oeil sur les prairies o paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le village dont les fumes montent travers les bouquets d'arbres, un long regard sur la maisonnette chrie devant laquelle veaux, chiens et enfants se houspillent, courent et bondissent ple-mle... Le soleil s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dores de l'occident... Aprs lui les mes font le saut; du pic elles plongent dans l'abme, roulent dans les profondeurs vertigineuses, jusqu' ce qu'un flocon de vapeur arrte leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent travers les flots ariens, se laissent glisser dans un sillage de rayons, abordent les nuages blancs et roses, les flottantes dans l'ocan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrire les brumes violettes. [Note 321: _Am-nor_, _Huma-Norr_, _Om-Norr_, le Vaste Pays, Cfr. le Hads Eurynome avec Eurydice pour souveraine.] En Polynsie, raconte Wyatt Gill, les mes des guerriers s'lancent aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortge d'Esprits, accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaki, sjour de flicit, jardin des Hesprides. Et dans les nbuleuses de la Voie Lacte, le brave Toda distingue parfaitement les troupeaux de boeufs qui paissent les prs clestes parsems d'toiles. Homre et Hsiode savaient aussi la plaine maille d'asphodles, o d'ge en ge, de sicle en sicle, la chvre Amalthe, le Blier toison d'or, Io, la plus belle des gnisses, et le taureau de Jupiter, broutent les fleurs toiles de la Nuit, gards par le bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et ternel regard. * * * * * Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les proccupations de l'table et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimit absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manire de sentir. Mme aspect doux et lourd, mme gravit, mme flegme pacifique travers par des clairs de colre, mme patience coupe par des fureurs passagres, mme calme vein de frocit. La voix sourde, profonde et pectorale, imite l'occasion les beuglements, ronflements et mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux ptres de Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux armaillis des Colombettes. Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est n de la Vache, tette son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du caill, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus agrable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les entoure d'un respect admiratif qui touche l'adoration. Le ptre les guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur parle buffle, dit Marshall, a trouv un langage bufalin: Enlevez-leur la vache, et du coup leur entire socit se dtraque et s'croule. Les soins dvotieux dont ils entourent leurs troupeaux, voil leur culte, et leur religion. Le Toda rve vache... Regardez bien! l'oeil vague, l'air absent, il ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent du pturage avec une brasse de ces cornes, auxquelles ils ont travaill toute la journe. tonnez-vous donc que la Terre, mre des humains, aux fcondes mamelles, ait t adore sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis. Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te plais dans les crottins des brebis, qui aimes t'enfoncer dans les fientes des chevaux et des mulets... chantait un Orphe[322] au temps qu'Homre clbrait les divins porchers[323]. Ce culte pour les bovids n'a pas disparu autour de nous,--sans parler du Veau d'or.--Un de nos bons paysans appellera le vtrinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au mdecin pour sa femme. Dans une cole d'Appenzell, un inspecteur en tourne interroge un garon mine intelligente: Mon petit ami, tu sais la religion professe dans notre canton, ses doctrines et ses pratiques? --Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'lve des vaches et la production des fromages! [Note 322: _Fragmenta Orphei_, d. Hermann.] [Note 323: _Odysse._] Chaque village toda possde son troupeau sacr, conduit, non par un taureau, mais par une vache cloche. Ni la taille, ni la beaut, ni la qualit du lait, ne lui ont valu cette distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre, venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Mme vieille, maigre ou malade, elle n'est pas dpossde de la royaut que symbolise la cloche appendue son cou. Si la vache matresse crve sans postrit, une gnisse lui succde, galement issue d'une table divine--divine, disons-nous. La conscration est faite par le prtre, qui, matin et soir, pendant trois journes successives, a brandi la clochette avant de l'attacher l'hritire. Et d'une voix grave et caressante: Combien belle fut la mre! Que de lait elle donna! Ne sois pas moins gnreuse! Dsormais, tu seras une divinit parmi nous. Ne laisse point dprir nos tables! Vle mille veaux et vaches! Ainsi le principe archaque de la filiation maternelle a t par les Todas mieux conserv dans la famille divine que dans leur famille civile, o elle n'a laiss que des traces indistinctes. Parmi les bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la belle mine, sont gards pour faire souche; on ne les donne jamais aux Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si nobles tres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle race; le btail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a meilleur lait, et son cuir est recherch. Avant de prsenter le taureau reproducteur ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre heures dans la retraite et le jene, on le purifie, on le sacramente. Le respect tmoign au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majest qui entoure ses pouses, et tout spcialement la Reine Mre, guide du troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la prsance appartient aux femelles. Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie, mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire. La tribu entire possde une bouverie centrale, sanctuaire de la nation, son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses esprances. Elle est fire de ses tables et fruitires, ses cathdrales elle, ses glises mtropolitaines; plusieurs contiennent des reliques, apportes de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosit sacrilge des Europens a surpris la vue: clochettes sans battant, barattes beurre, eustaches manche de bois, doloires et serpettes. Tenu distance, le peuple ne les a jamais contempls et les tient en profonde vnration. Vaches, dieux et clochettes, il les runit en une sacro-sainte trinit, plus mystrieuse que la ntre, en fait une seule et mme hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer. L'animal et la divinit, le cuivre, le prtre et le vacher, tout cela s'appelle DER. Symbole, sacrement, espces, signe et chose signifie: le fidle les englobe ple-mle sous un seul et mme nom, les confond dans le mme acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux; prtentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie la logique; il prsume systmatiser l'intuition mystique et dfinir l'indfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'ternel, rdige l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop nave, trop sincre pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intgre, il ne l'a pas enferme en des restrictions et des ngations; elle dborde, et jamais il ne lui a signifi: Jusque-l et pas plus loin! Que lui importent le pourquoi et le comment? Devant la masure qui contient le trsor sacr, on prend rendez-vous pour rgler les disputes, pour faire des dclarations solennelles qui valent toutes les signatures et parafes d'actes minuts par-devant greffiers et notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer la parole donne devant un sanctuaire d'o ils tirent chaque jour la vie et la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des conversations oiseuses. Au moyen ge ne jugeait-on pas des diffrends devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, sige sous le porche de la cathdrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrt n'a t encore enfreint depuis des sicles. Les desservants de ces glises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais tous pasteurs dans le sens littral. On les a pris dans la caste sacerdotale des Pikis, fils de dieux, Nazarnes, auxquels il est interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Trs-Haut ne sont redevables de leurs fonctions aucune instruction suprieure, aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dpourvue de mystres proprement dits, n'a pas de doctrine sotrique; ses dvots ne lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Lgende Dore. Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des prtres, mme absents, on ne parle qu' voix basse, on les dsigne par leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant d'entrer dans les ordres. Leur pre ne leur adresse pas la parole sans se prosterner; personne n'oserait toucher leurs ustensiles ni leurs vtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les approcher, son souffle ternirait leur puret. Si, par hasard, ils sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse les yeux humblement jusqu' ce qu'ils aient pass. Afin qu'ils vaquent leurs devoirs sans arrire-pense, un clibat leur est impos, aussi rigoureux que celui des grands-prtres dans les pagodes indoues; les femmes se tiennent distance respectueuse: cent pas au moins. A grande laiterie, large zone de tabou. Nanmoins, quand les travaux de jour sont termins, quelque distraction est accorde, la porte s'entre-bille sur le monde, autrement ces victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se dlassent couter les citoyens, qui, appuys ou accroupis proximit, traitent les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien d'intervenir dans les discussions. Le _Palal_, ou Grand Laitier, pontife suprme, garde scrupuleusement ses distances, mme en face des acolytes; son second, le _Kavilal_, ptre ou berger, n'ose lui adresser la parole, l'assiste avec une rserve extrme. A son tour, le _Kavilal_ reoit les respects des _Palkarpals_ ou trayeurs, des _Vorchals_ ou feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un clibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors. Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu lui-mme, oui, pour un Dieu en personne. Avant son lvation la divinit, le pauvre diable n'avait peut-tre pas de quoi manger sa suffisance. Mais ds qu'il a endoss le pallium et bu la liqueur sacre, il a mont plus haut que l'humanit. Pendant la semaine de son initiation, il mdite ses futurs devoirs, accroupi dans la fort, au bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil sur la peau, dpouillant avec ses vtements les affections terrestres et toutes proccupations mondaines. S'il gle sur ces hauteurs, tant pis. Cependant, la dernire nuit, il lui est permis, et mme enjoint, d'allumer un feu par le frottement de bchettes. Chaque soir, le Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrs une cuelle de lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste sacr, le tude[324]. Tout en rcitant des _mantras_ ou incantations, il concasse l'corce, exprime la sve, s'en barbouille tout le corps, mlange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage son front et l'avale. Le matin, midi, et le soir, il se frotte avec l'corce humide et se baigne dans une eau vive. Aprs s'tre pntr, une semaine durant, de la liqueur vgtale, que nous tenons pour un succdan du merveilleux soma, le Palal est dfinitivement transmu, sa chair est pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'_ichor_ ou sang divin. Circonstance noter: il n'a reu l'investiture de qui que ce soit, pas mme d'un prdcesseur; ce Dieu ne relve de personne, il s'est sacr lui-mme. [Note 324: _Meliosma simplicifolia._ Alias, _Millingtonia_.] Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'lever, se sont mis l'cole des Todas. Leur Grand Laitier doit l'aurole qui entoure sa personne la ceinture ou au diadme qu'il s'est fabriqu en effilochant les guenilles d'un vtement port par l'auguste Palal. De plus, il s'est baign, il s'est frott sept fois, avec la sve de sept arbrisseaux diffrents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il s'imprgnait de leurs vertus l'intrieur et l'extrieur. Mais que nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le matre. Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une indolente fainantise. A lui de presser les mamelles sacres des vaches nombreuses, lui de traire le matin, et la vpre. Il a pour l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que les Todas le prennent pour leur tre Suprme. Nous disons: suprme. Ils l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant peu pratiques des divinits translunaires qui ne nous entendent pas toujours, en prennent leur aise. Se souciant peu d'un dieu impersonnel, tre de raison, pure mtaphysique, ils se sont donn un Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et Homme-Dieu. Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours prsentes. Avec elles le Palal entre en communication. Quand il s'est rveill de son sommeil,--il dort comme tout le monde,--quand il s'est relev de sa couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'tre qui a le Bon OEil. Grce aux rayons qui manent de son front, les veaux prosprent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent et les arbres fruitent. Le Mascot se lave les mains et la face--bon exemple;--il se frotte les dents de la main gauche,--les Todas, simples mortels, se les frottent de la main droite,--puis il transforme une feuille en lampe cinq becs qu'il allume aprs l'avoir emplie de beurre clarifi.--Pourquoi?--Pour inviter son frre le Soleil donner au monde sa lumire. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un trident? les carreaux de la foudre?--une baguette blanche, mince et fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui, ranges d'elles-mmes, l'attendent devant la porte. Le Palal tend sa baguette,--la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui racontent merveilles d'un certain bton de sorbier ou de genvrier dont il faut toucher les vaches malades,--le Palal promne lentement sur les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite gauche. Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis et compagnons, la Terre bnigne; il asperge chaque clochette. Ces clochettes fades venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec l'animal qui les porte: ayant du prcieux liquide plus qu'elles n'en peuvent contenir, les pis devront gonfler et dborder. Remercions ces excellents Todas d'avoir rig devant nos yeux l'image d'un Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face. Ce Dieu, ils l'ont fait berger, tant bergers eux-mmes. D'autres dieux on n'en manquait pas: des mchants et terribles, des mangeurs d'hommes et buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Mme quelques-uns avaient travaill mtier utile: parmi lesquels, des laboureurs et semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons comme Ilmarinen. Le Dieu prconis par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genve, est un horloger, qui a tabli le monde la faon d'un chronomtre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la conception est originale. Les souverains qui rgnaient sur le Nil, autant d'piphanies ou apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux dieux et desses les traits du monarque rgnant et de son pouse: flatterie de haut got que de reprsenter Apollon sous les traits d'Octave ou de consacrer Octave des statues du bel Apollon. Les divins Csars,--Caligula ou Hliogabale,--les divins Csars ne mouraient pas, mais entraient en apothose. Et combien de cabocres ngrillons, combien de Soulouque caf au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux, pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande la foudre et la pluie. Son grand-oncle, du ct maternel, avait cr le ciel avec son arme d'toiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves. Au cacique, qui, en 1729, rgnait dans une fort du Maraon, un missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrtiens, montrait un crucifix.--Qu'ai-je faire de ton Dieu ple? Je suis Dieu moi-mme, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre au ciel, o je vaque l'administration de l'univers[325]. Le gaillard croyait en sa propre divinit. Un de ses confrres, potentat en quelque endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir cr le monde. [Note 325: Bastian, _Culturlaender Americas_.] Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est diffrent dans chaque village. Ils choisissent eux-mmes un vieil Indien qu'ils lvent cette haute dignit... pour obtenir de la pluie, un temps favorable pour les moissons et autres faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prmices de la rcolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de pieux fortement attachs, et dans laquelle ils pntrent au moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est quinze vares de la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils dfendent contre les attaques des ennemis[326]. [Note 326: Don Pedro Fages, _Voyage en Californie_.] L'empereur du Mexique jurait d'tre Houitzilopochtli sur terre, de faire briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait donner de riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un Malgache, a la complaisance de faire pousser les forts, et c'est lui que les brebis doivent de mettre bas. Le matre de Ouiddah expliquait:--Moi, je suis l'gal de Dieu. Tel que vous me voyez, je suis tout son portrait[328]. Plus modeste, Oppokou, le roi des Achantis: Le Dieu du ciel est peut-tre un peu plus puissant que moi[329]. [Note 327: Gomara.] [Note 328: Allen.] [Note 329: Bastian, _Voelkerpsychologie_.] A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la Floride n'tait pas infrieur d'un cheveu. La confdration, qu'il avait l'honneur de prsider, tait mene par une haute noblesse, orgueilleuse oligarchie, compose de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel air, ses exploits la chasse, ses hauts faits la guerre, avait prouv tre de race solaire. Ce demi-millier de hros gravitait autour du Grand Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le Roi des rois, Matre de l'Empyre, sortait de sa tente, saluait amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Bore, Eurus et Zphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trne. Calumet en main, il attendait que Phbus et fait son apparition, le saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirt quelques bouffes. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait parcourir, du Levant au Ponent:--Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne t'arrte ni ne te retarde! N'oblique ni droite, ni gauche! Salut! Les civiliss, chez lesquels la croyance en un dieu personnel s'affaiblit de jour en jour, les civiliss avec leur vague ide d'un indfinissable tre Suprme, trouveront grotesque la prtention de ces mchants roitelets, admireront la niaise absurdit de ces misrables Todas, qui octroient leur Grand Fromager les attributs de l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insens un mortel de se croire immortel, de ne pas se reconnatre sujet aux mille et mille accidents de la vie quotidienne, aux innombrables fragilits de l'existence, tous ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous tenions pour prudents et bien combins... Tout cela est de conception moderne. Les anciens pensaient d'une autre manire; s'taient habitus confondre les ides d'ordre, de moralit, de justice avec celles d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en croire, la Nature aurait dbut par le chaos, tendrait rentrer dans le dsordre initial, n'tait qu'une volont plus forte fait l'ordre et le maintient. L'humanit ne demanderait qu' se vautrer dans les excs et rouler dans le crime, si les monarques n'taient l pour rprimer les cupidits et les violences, et pour imposer aux nations le frein des lois. Dans ces conceptions-l, il n'est pas toujours facile de distinguer entre le dieu qui dlgue ses pouvoirs l'homme, et l'homme qui reoit du dieu ses pouvoirs. Voil pourquoi la doctrine indoue enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait la sage Pnlope:--Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs portes, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout cela[331].--Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent l'empereur pour responsable des scheresses et des inondations, des vents et des geles. [Note 330: Mahabharata, II, 1205, IV, 931.] [Note 331: _Odysse_, XIX, 108.] Mais en y rflchissant mieux, nos modernes eux-mmes se forgent-ils, sur le principe d'autorit, des ides sensiblement suprieures celles des sauvages? Les thoriciens du droit divin n'ont-ils pas mis la formule que leur monarque peut tout,--oui, tout? Et leurs rivaux, les philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas mis l'axiome que leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous du pontife sigeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de possder, en tout chef-lieu dpartemental, des magistrats incapables de condamner un innocent, incapables de prononcer contre la vrit et la justice? L'impeccabilit et l'infaillibilit dont ils jouissent, ne constituent-elles pas l'essence de la divinit? Aprs tout, l'infaillibilit en matire de lait et de caill n'est pas moins rationnelle que l'infaillibilit en matire de dogme ou de responsabilit morale, et les bvues du fruitier, s'il en commet, ont de moins fcheuses consquences. En tout tat de cause, les monticoles des Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La dfinition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicit dont nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;--mais non, ils tendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des Couroumbas: Quoi! fit-il avec un haussement d'paule. Ces Couroumbas auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils auraient des dieux! Tout nafs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une frivole sentimentalit. Ils ont compris la religion et la proprit comme tant insparables; celle-ci inspirant celle-l; leur Providence eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champtre de l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les Grco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cit antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui disaient crment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas de Dieu. Donc, hommes, acqurez de la richesse, pour que vous puissiez offrir aux dieux le soma, le beurre clarifi, de la nourriture[333].--Tshanda Gosan est un Dieu puissant, disent les Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser lui[334]. Les Karnes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs Rogations.--Sans porc manger, sans arak a boire, comment prier? s'criait un couli chinois[335]. [Note 332: Fustel de Coulanges.] [Note 333: Wilson, _Vishnu Purana_.] [Note 334: Dalton.] [Note 335: Brau de Saint-Paul Lias.] Tout comme les chrtiens du moyen ge engageaient, l'occasion, leurs sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre dpt de divinits, contre remise de vaches clochettes et de bouvillons sacrs. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les trsors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses invalides: Il tait vieux, rid, bouriff, malpropre; pourtant le regard austre et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et solennel, marquaient un reflet de la divinit longtemps exerce. Je l'invitai dner; sous l'influence du pain et du sucre, dlicatesses auxquelles il n'tait pas habitu, sa contenance devint moins svre, il daigna tre affable. Au dessert la conversation s'engagea: --Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil? --Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous. Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je pas dieu moi-mme? Et pour un lger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa prsence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles, jarres, cuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut dsappoint. Mais on l'et fait entrer au Capitole de Rome, on et dvoil devant lui les palladiums de l'acropole d'Athnes et de Mycnes, on l'et introduit dans les obscurs sanctuaires de Thbes et d'Argos qu'il n'et pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait avec ses divins mystres, ce Palal croyait en lui-mme, avait foi en sa propre divinit.--Et pourquoi non? Les augustes qualits que chacun lui reconnaissait, pourquoi les aurait-il dnies? Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile un homme du mtier de construire toute une thologie, et de les dvelopper en doctrines bien coordonnes.--Mais en aurait-il le droit? Et les Todas comprendraient-ils grand'chose la dogmatique mise sous leur nom? Les Primitifs ont quelques ides rudimentaires, de vagues aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, aprs avoir t dgrossies, lucides et groupes, donneraient un systme, ni meilleur ni pire que tant d'autres,--mais ce systme, ils ne l'ont pas labor, prcisment parce qu'ils sont encore primitifs. Les annonciateurs de l'vangile ont pein pendant deux gnrations pour leur inculquer la notion du pch, ont prch, reprch les tourments de l'enfer, le diable et l'ternit des peines. Mais voil, ces pauvres gens ne peuvent comprendre la possibilit de crimes irrmissibles, protestent contre le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s'teint point, contre les rancunes toujours dvorantes et les haines qui jamais ne pardonnent. En fait de chtiments outre-tombe, ils n'ont encore voulu accepter qu'un marais, o les coupables seront livrs aux sangsues, mais seulement pour un temps proportionn aux fautes commises. Jusque-l ils avaient pens, comme les Badagas, que pour se dbarrasser de ses fautes il suffisait d'en charger une vache et son veau. O Frayeur d'Isaac![336] Dieu de Bossuet, et toi, Christ de Calvin, quelle navet! quelle ignorance! [Note 336: _Exode._ XII. 53 XXXI.] Cependant tous les actes de leur vie sont imprgns de dvotion. Le Toda s'incline devant le Soleil qui se lve l'orient, s'incline devant la Lune, met la main au front, et, se couvrant le nez avec le pouce, rcite une prire qui rsume ses besoins, tous ses dsirs, toutes ses affections: Puissent nos garons grandir et prosprer! Puissent nos hommes se porter bien, ainsi que les vaches et les gnisses! Puisse chacun tre en sant et avoir ses souhaits! Spectacle mouvant, raconte M. Marshall, quand le pre de famille sort au clair de lune et implore la bndiction de l'astre, fontaine de lumire. Avant de commencer le repas, chacun prend un morceau, le porte aux tempes et le consacre en disant:--Regarde, Seigneur! puis le dpose sur le sol, en offrande Boumo-Ta, la Terre maternelle. Comme culte secondaire, ils rvrent des esprits et de petits dieux, patrons des villages, protecteurs des sources, habitants des forts et cavernes; tels que le sylvain Betikhn, faune et chasseur. Ils jenent pendant les clipses. Les missionnaires leur ont fait dire que le Crateur des mondes s'appelle Asoura-Souami, et qu'il est Feu-Lumire, mais ils n'en savent pas davantage. Du sacrement d'ordination, les thologiens todas enseignent, contrairement au dogme catholique, qu'elle est muable, toujours rvocable, ne vaut que par la fonction, qu'il est loisible de la dposer, mais que pour la reprendre, il faut la renouveler. Nous les renvoyons au concile de Trente. Compare aux grandes dogmatiques, ensemble complexe o la logique et le bon sens se dbattent dans un magma de mystres, dans un labyrinthe de mtaphysique, la religion que nous dirons de la Vache est d'une simplicit rafrachissante; sa bonhomie vous dsarme. Sans doute, disent ces braves montagnards, notre religion n'est pas faite pour vous, mais elle nous suffit, et nous la prfrons toute autre. Nous croyons en notre Palal. La divinit que nous lui avons confre, il l'exerce notre entire satisfaction,--et s'il nous mcontentait,--eh bien! nous lui donnerions sa dmission, nous en prendrions un autre! Cependant, la majest de ses fonctions fait au dieu une vaste solitude; son isolement rigoureux ne laisse pas que d'tre pnible la longue. Prise au srieux par tous, sa divinit le met en dehors de l'humanit. On n'ose le regarder, on craint de le rencontrer. Dbout des joies de la famille, forclos des relations avec les humains, il est enferm dans sa majest comme dans une cage. Quoi d'tonnant ce qu'il se fatigue d'une sublimit trop rigide, et que mont si haut il aspire descendre? Il pourra prendre sa retraite si quelqu'un veut occuper sa place; or, cette vie pnible et absorbante dans son ennuyeuse uniformit n'est pas faite pour les ambitions vulgaires. Le dieu qui abdique, rsignant sans trop de regret l'empire de l'table et son infinie responsabilit, dpose le manteau de son office, gide de sombre aspect comme celle de Jupiter. Il s'tire, se secoue les membres et quitte le Saint des Saints, nu comme il tait entr, car le Toda, en son innocente simplicit, ne comprend pas que celui auquel les intrts de la communaut sont confis, ait le temps de soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence ralise de petits bnfices. Des Palals, dmissionnaires et rentrs dans la condition de simples mortels, sont tombs dans la nostalgie de la divinit perdue, ont voulu remonter dans l'empyre; la premire vacance, ils ont ressaisi leur fonction, mais il leur a fallu repasser par les ennuis et toutes les fatigues de l'investiture. * * * * * Passons aux Badagas. Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en excepterons pas mme les monothistes, sont greffes sur l'Animisme, ou culte des dmons, lesquels dmons se confondaient l'origine avec les mes des morts. Les gnies hantent volontiers les pourlieux de leurs anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de mauvais, ou, pour parler plus exactement, le mme gnie, mauvais envers tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui prparer un domicile, sous forme d'amulettes, portes sur la personne. Les enfants badagas sont assurs, contre les accidents gnralement quelconques, par des talismans ptris avec de la terre et de la cendre prises aux bchers. Les Todas qui ont pass dans l'autre vie se montrent moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le trou dans lequel ils ont enfoui les propres du dfunt, y roulent une pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent, craignant d'tre happs s'ils s'attardaient regarder en arrire; car l'Esprit, dans son premier dpit, et tant qu'il ne s'est pas fait sa nouvelle position, s'abandonne facilement la propension fcheuse de tuer les gens, sans motif, malgr lui fort souvent, ou mme par affection. Quand clate une pidmie, c'est le mort en dernier qui court le pays, faisant des siennes. Les Scythes et les Gaulois adoraient une pe. Les Badagas vnrent le couteau, depuis longtemps rouill, avec lequel un de leurs hros s'tait t la vie. Les suicids, les assassins, les femmes mortes en couches, les filles et garons emports avant d'avoir got les joies de l'amour,--rappelez-vous la _Fiance de Corinthe_, chante par Goethe,--ceux qui prissent prmaturment, et en gnral les trpasss par mort violente, ont la rputation d'tre inquiets et chagrins, rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance. L'esprit du suicid hante la lame sanglante, y fait lection de domicile. Elle sera porte en triomphe, et on la placera dans une chapelle o une lampe brlera nuit et jour. Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle fut reue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'tre vol par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente ne donnt asile l'me d'un assassin. Or, il n'est dmon plus actif et robuste que celui d'un individu tu en pleine vigueur, encore exaspr par le meurtre dont il a t la victime. Un dieu mchant est prfr par la raison qui fait au paysan rechercher un froce chien de garde pour l'enchaner la porte. Donc, le caillou fut rig en saint patron. [Note 337: Cf. _Juges_, 81.] Les dmons dlivrent des oracles, poques fixes ou quand ils sont requis spcialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les tambourins s'excitent. Le mdium arrive, et tous de faire silence pour le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre infernal, port par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrtien. Nu, sauf une troite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient, jette les bras avant arrire, saute, rue, bondit et virevolte l'instar des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'acclre et les cris se font plus perants; on lui donne du sang boire. Soudain, il est comme secou, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de la tte, prennent un clat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe, rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophtique. Le voil qui exhorte les assistants, dlivre des oracles; rpond aux questions sur l'un et l'autre monde. Puis, brusquement, il clt la consultation, dit avoir faim, avoir soif. S'il est un dieu considrable, on lui sert du lait de coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de viande et d'arak. En toute occasion, le problme est le mme: dcider le dmon voqu, celui de la peste ou de la fivre typhode, celui des rats ou des chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou du rocher,-- entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y sera log, on aura sur lui quelque action, il sera possible de l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse; sauf le tromper et le berner, si l'on peut, le mettre dehors, quelquefois mme le torturer pour se venger des maladies et souffrances qu'il a infliges. Les Todas ont-ils rgler des diffrends relatifs aux femmes ou au btail,--les seules choses dont ils s'inquitent,--ils s'adressent un de leurs sous-laitiers, qui, bon gr mal gr, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie, roule les yeux--puisante besogne;--la bave et la sueur lui coulent sur le corps. Alors le dmon prononce des oracles, d'autant plus profonds qu'ils sont moins comprhensibles. [Note 338: Monier Williams.] Le dmonisme, malgr sa cruaut et sa brutalit innes, n'a pas aux Nilgherris le caractre repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays chauds, l'apptit se modre. L'orgiasme dmonique prend le caractre des populations ambiantes. Relativement bnin chez les buveurs de lait, ailleurs il se glorifie d'tre cannibale, et s'enivre aux potations de sang; partout, cependant, les performances ont un air de parent. Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon entier cuire dans une chaudire. L'enrag chamane saisit un enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta, tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tte dans le chaudron bouillant, il retira une lanire de viande avec les dents:--Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339]. [Note 339: Dennys, _Folklore in China_.] C'est par le dmonisme que s'expliquent les mystres de Zagreus, et, en gnral, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mre, nous pourrions nous en faire une ide suffisamment exacte en visitant les Ghts, les Nilgherris et les Vindhyas: Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontr leurs bandes revenant de la fte nocturne. Haute et belle race que ces habitants de la cte occidentale. Quand je regardais les torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnes de fleurs, drapes l'antique dans un vtement vives couleurs, il me semblait voir Bacchantes et Mnades, le Cithron frmissant au bruit des clairons et cymbales[340]. [Note 340: Walhouse.] La vie asctique mene par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont les frres et compres du soleil, valent ces Todas la crainte et le respect des trangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cess de payer les petits boisseaux de grains que rclament les soi-disant suzerains du sol, n'tait que de temps autre un Palkarpal descend des hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il commande et tous obissent, craignant qu'il ne dchane le farcin et la clavele sur les troupeaux. Nul n'oserait lui dplaire. Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme, toujours affam, qui passe pour un fauve plutt que pour un homme. A le rencontrer inopinment, des enfants ont t pris de convulsions, des femmes sont tombes mortes dans la fort. Par surcrot, le Badaga doit encore se garer de l'humble Iroula. La divinit mane la crainte comme le soleil, ses rayons. Les enfants d'Isral juraient par le Seigneur des pouvantements; ils disaient en tremblant qu'on ne peut voir l'ternel et vivre. _Primus in orbe deos fecit timor._ Puissant est le dmon qui regarde par l'oeil avide du Couroumba. Voil pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire, bien qu'il ait dans sa propre cit les Harouarous, la sixime des dix-huit castes, tribu de lvites, servants du taureau Bassava, prtres du temple conique qui contient la pierre _maha linga_, figuration du phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possdent tout un trsor d'incantations, de prires et de charmes. Lors de la moisson, ils prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de faire dborder les greniers. Les Harouarous sont influencs par les Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, prcisment parce qu'ils ont des prtentions, parce que leur chamanisme s'est infus de respectabilit, ils ont moindre succs que les abjects sorciers des entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de prfrence[341], parce qu'il passe pour mieux familiaris avec les habitudes des mauvais gnies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs, le dmonisme plat aux esprits incultes; il a d'autant plus de sduction qu'il se montre barbare et draisonnable. [Note 341: Dalton.] Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a malfici la gline qui crve de la ppie, il a enguignonn le veau qui ne profite pas, maraill la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne mourir, sa maladie est le fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se runirent pour les exterminer, mais les maudits chapprent dans les bois. Redouts de tous, ils ont tout redouter; leur vie est en danger perptuel. A chaque instant, une bande irrite peut les assaillir, impatiente de venger quelque prtendu mfait. Nul d'entre eux qui n'ait t maltrait, quelque peu lapid. Autant de svices, autant de titres d'honneur; ils sont flatts qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien possder. Comme les sorciers normands, ils aiment mieux passer pour exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un mtier de dupes[342]. Flatts de la mauvaise rputation dont ils jouissent, ils s'offrent dnouer ce qu'ils passent pour avoir nou, retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jets.--Le froment est niell et les troupeaux ont la clavelle? La tte est endolorie et l'estomac embarrass? Un de ces coquins survient, offre d'vincer le dmon--comme cela se trouve... il est de ses amis particuliers!--il chassera Belzbuth par Belzbuth.--Les insectes ravagent les emblavures? Le remde est tout trouv: qu'un Couroumba se mette quatre pattes et beugle comme un veau. [Note 342: Bosquet, _la Normandie romantique_.] Chaque village tient sa solde deux ou trois de ces drles qui manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la premire semence, scient la premire gerbe, frappent le premier coup de flau, cuisent la premire fouace. ... La famille entire assistait l'inauguration des labours, laquelle prsidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc. Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou deux et passa la main au paysan; aprs quoi, il se retira, emportant la tte de la bte sacrifie. A la moisson, pour se payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos peut porter; et aprs dpiquage, il rclame le soixantime pour sa part et portion[343]. [Note 343: Harkness.] Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne les empchent point de jouer en d'autres occasions les rles de mimes, sauteurs, flteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prtre et bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont imagin de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuads que ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnte crature, lui blanchira l'me, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les civiliss de l'antiquit attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces Juifs du moyen ge dont le nom infecta longtemps le dmonisme, ces Juifs que le synode d'Elvira interdit aux fidles d'appeler pour incanter les champs. Pendant plusieurs sicles, les chrtiens se glissaient aux plus sombres rduits des ghettos, y consultaient les ncromanciens et diseurs de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le Christ. Longtemps le mire juif fut prfr tous autres; car il tait rput matre en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien Testament, tant en hbreu qu'en latin, passait pour un grimoire redoutable. Contemplez ces prtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir. Ces humbles anctres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi les ministres des autels, malgr la respectabilit, les normes pouvoirs et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lav la tache originelle. Ceux-l mme qui s'agenouillent devant eux les croient corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le vague, mais ineffaable souvenir, que les oracles qu'ils rendent aujourd'hui au nom des anges de lumire, ils les avaient dlivrs jadis par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Trs-Haut, il se rappelle les avoir connus suppts du diable, et se mfie. Il se mfie... mais plus il se mfie, mieux il est dupe. Persuads que le missionnaire qui venait d'Europe tait un sorcier fort suprieur ceux du cr, les Todas et les Badagas lui firent grand accueil. Ils ne demandaient qu' croire tout ce qu'il voudrait, mais insistaient pour qu'il les dbarrasst de ces affreux Couroumbas, qui grlent les fruits, strilisent les vaches et tarissent les sources du lait. Bien tonns, furent-ils, et dsappoints, quand le prdicateur de l'vangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur tait de reconnatre que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et Baonnettes, Matre des Canons et du Whisky, avait le bras tout autrement long que Cotorou Pek, mme que Siva et son taureau Bassava. Esprant capter sa faveur, ils lui levrent une chapelle o ils dposrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs leur avaient donn comme le grand dit de l'ternel Jhovah, le secret du salut, l'abrg de toute science, la rvlation de tous mystres du ciel, de la terre et de l'enfer. Bientt courut la lgende que, chaque nuit, le Jsus des Fringhis venait goter au lait et aux bananes dposs sur son autel. Malheureusement, une pidmie ayant clat bientt aprs, ledit Jsus en fut tenu pour responsable, par la raison que le missionnaire avait nagure prch qu'un cheveu, qu'un oiseau ne tombent pas en terre en dehors de Sa volont expresse et de Son ordre souverain. Il fallait en avoir le coeur net. On en rfra aux antiques divinits nationales. Des prtres approchrent l'oracle, le consultrent en jetant des fleurs: --Celui qu'on appelle Jsus-Christ est-il un bon Souami? La plupart des fleurs tombrent gauche. Donc le dieu tranger n'tait pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des _gourous_, _vodiarous_, et _cauacourous_, confirmrent la rponse. Plus de doute, le ftiche anglais avait mauvais caractre, il y avait danger l'approcher. Quoiqu'il leur en cott, les habitants migrrent, abandonnrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jsus blanc et son livre. Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, tait nergique autant que sincre et convaincu; il s'tait attach aux populations qu'il avait tudies longtemps;--c'est lui, disons-le en passant, que la science doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations qu'il communiquait gnreusement tous les voyageurs qui se succdaient au Nilgherris. Rsolu, quand mme, sauver les mes qui prissent, et comptant, d'ailleurs, sur l'nergique protection des Anglais, il migra, lui aussi, et alla dans un autre district fonder une cole pour laquelle il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient volontiers lire, crire et compter, mais montraient une rpugnance invincible prier Jsus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa de commencer la classe par une invocation son Jsus-Christ, enjoignant aux lves de la rpter, toute la niche s'envola du coup, les uns par la porte, les autres par la fentre. Il se mit leur poursuite, rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: Quelle mouche vous pique? Qu'aviez-vous dcamper?--Et les moutards de sangloter: Lchez-nous! Nous ne voulons pas nous faire chrtiens! non! non! Si nous disons le _mantroum_ des chrtiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous emportera! Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore suprieurs leurs voisins du Travancore qui n'osaient mme toucher un livre anglais, de peur que le dmon du gribouillis imprim n'envoyt des lphants piller et craser les rcoltes. _Principiis obsta!_ _Laissez-leur mettre un pied chez vous, Ils en auront bientt pris quatre._ Malgr son insuccs, l'vangliste tait fort respect; on redoutait d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donn l'appellation bizarre de Dieu Trois-Quarts, parce que, disait-on, il ne lui manquait pas grand'chose pour qu'il ft Dieu tout fait. On ne lui contesta jamais sa puissance, mais on cessa de croire ses bonnes intentions, quand il ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce qui, d'aprs l'opinion publique, et t pourtant son devoir d'honnte homme. Et sa rputation reut un coup funeste, quand il refusa net de prouver la vrit de sa mission en marchant pieds nus sur des fers rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet tranger n'avait-il pas dclar, n'avait-il pas maintes fois rpt que son Jsus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous les oiseaux? N'avait-il pas racont l'aventure des trois jeunes hommes Sadrach, Msach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter dans une fournaise? N'avait-il pas assur qu'ils en sortirent sains et saufs? [Note 344: Daniel, III.] --H bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.--Fais-en autant! rptaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de l. LES KOLARIENS DU BENGALE ET LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES KHONDS Linguistes et anthropologistes, chacun pour sa partie, ethnologues et mythographes, trouvent ou trouveraient de riches matriaux exploiter dans la contre de l'Inde, qui reoit les eaux des monts Vindhya et Adjanta, pour les dverser dans le golfe du Bengale par la Mahanadi et la Godavri. Cette rgion de beaux paysages et de campagnes fertiles pourrait tre largement peuple, n'taient de vastes marais rpandant au loin, sous un ciel torride, leurs miasmes empoisonns. Les habitants de la plaine doivent s'en tenir loigns pendant six mois, et les Europens pendant neuf. De vastes cantons n'ont jamais t habits que par des peuplades primitives, qui vivent en communauts gnralement isoles, ne se rattachant que par de faibles liens aux voisines de mme nom ou de mme race. Une barrire de montagnes entoure le plateau lgrement ondul, parsem de superbes rochers granitiques, dont les uns s'lvent en masses arrondies, et les autres en fragments ruineux, de formes fantastiques. En tant qu'autochtone, l'agglomration ethnique dont il s'agit est considre comme d'origine antrieure aux Aryas et mme aux Dravidiens. Elle se subdivise en milliers de clans[345] que nous n'essayerons pas de classifier, mme sommairement; il nous suffit qu'on les dsigne sous l'appellation collective de Kolariens, drive du peuple Kolh ou Cole, d'o le mot de couli, qui appartient la langue franque internationale[346]. La partie orientale du plateau s'tend une hauteur moyenne de 2,000 pieds, sur une surface de 7,000 kilomtres carrs. Elle est habite par un million d'hommes, parmi lesquels plus de moiti appartiennent des tribus sauvages ou demi-sauvages, se subdivisant en deux grandes classes, les Ouraons et les Moundahs; ces derniers les plus anciens, s'il faut en croire la tradition. Dans ce magma humain, on entend rpter des noms plus frquemment que d'autres: Sonthals, Bhils, Bhoumis, Hos, Birhors, Sourahs, Khrias, Korwars, Dchouangs ou Pattouns, Larkas, Gonds. [Note 345: Beverley.] [Note 346: Campbell. Cependant Beames, une autorit en la matire, conteste cette tymologie: M'est avis, dit-il, que la connexit qu'on a voulu tablir entre le Kolh et couli est purement imaginaire.] Les Khonds, auxquels nous vouerons une attention particulire, ont pris le nom de l'pe nationale, la _khande_, dont ils ont une manire eux de jouer. On fait aussi driver leur nom du mot tamil _koundrou_, la colline. Ce seraient donc les gens du haut pays. Eux-mmes se disent Kous[347]. Au nombre de deux cent cinquante trois cent mille, ils se groupent sporadiquement autour de Boustar, Tchinna Kinnedy, Djeypour, Goumsor, Boad et Despalla, leurs forteresses et principaux centres. [Note 347: Caldwell.] * * * * * Les conqurants font de droit l'histoire de leur conqute, et pour mieux se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont pas manqu les Aryas dans leurs lgendes et traditions. De ces rcits, lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvrent une rsistance longue et opinitre. Sans doute, les indignes se dfendirent avec courage, leurs revers alternrent avec des succs et ils ne furent entirement subjugus que sur le littoral et dans le bassin du Gange; sur les premires collines, ils furent vassaliss, dans le haut pays, pas mme entams. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la ligne, le conqurant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents, gognes, en les confondant, de propos dlibr, avec les lopards et autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande plaine, o elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines et pratiques, mais ne remonta pas trs avant dans les valles. Le flot ne dpassa gure les premiers contreforts; le bruit des batailles ne pntra pas jusqu'aux hauts pturages. Le choc des armes, les rumeurs des rvolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne rveillaient pas les chos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des marais, les dmons de la peste et de la fivre dfendaient la ngraille. Une abjecte misre protgeait ces cratures, qui ne possdrent jamais rien qu'il valt la peine de piller. Et la situation se perptua. On aurait cru que les indignes n'ayant pas d'organisation politique proprement dite, n'tant groups qu'en hameaux et villages de faible population, organismes lches et sans cohsion, succomberaient leurs dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extrieur. Cependant ils ont survcu aux tats qui les enclavaient, quoique ou parce que ne s'levant pas jusqu' la notion d'tat. Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent reconnatre la suprmatie d'Orissa, fire de ses guerres et conqutes, de ses gloires et victoires, et qui dploya sa plus haute splendeur au temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de sicles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades infrieures un _modus vivendi_ qui survcut sa chute, se perptua sous la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur fodal, commandait des maharajahs, rajahs et zmindars, des paks, au nombre de 150 200,000, vassaux ingaux en pouvoir, richesse et autorit, autant que dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais tous chevaliers et gentilshommes, qui,-- l'arme, taient les hommes de l'Empereur-- la cour, ses serviteurs,--et, sur leurs terres, des matres indpendants qui exeraient les droits de haute et basse justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers se ddommageaient sur les indignes planicoles, entre autres, sur les pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traits en ilotes. Protgs par une premire ligne de marais, les Kolhs et Khonds des coteaux avaient la paix, mais condition d'apporter en tribut aux rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'o leur nom de _vettiahs_, ou corvables. Quant aux congnres du haut pays, les fivres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais, assuraient leur indpendance. Dans la plnitude de leur libert, ils contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol, mdiocrement cultiv, nourrissait mal une population parseme, que dcimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches frquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des migrants descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver vivre; ils se casent suivant leurs castes et mtiers, se font bcherons, manoeuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service comme domestiques, ptres ou bergers. Les uns s'enrlent dans les bandes du crime, les autres dans l'arme de la rpression. Jusqu'aux derniers temps, leur grande ressource tait de s'engager chez les Paks, ou vassaux de la couronne, en qualit d'archers et soldats, la faon des Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au plus offrant et dernier enchrisseur, qu'il s'appelt pape de Rome, Venise ou rpublique de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne. De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur, ponctuels tous engagements, prts se faire hacher plutt que de manquer la parole donne. Ils ne pouvaient qu'apprcier la bravoure clatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout sollicitaient le poste du danger, ou mme le rclamaient comme leur droit, et s'attachaient passionnment leur chef, pour peu qu'il le mritt, voire sans qu'il le mritt. A mesure que les sicles s'coulaient, la civilisation gagnait sur la barbarie monticole; les ides religieuses, les pratiques sociales des plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme, puis de l'islam, pntraient jusque dans les cantons reculs, rveillaient de lointains chos. Nanmoins, jusqu'aux cinquante dernires annes, les districts intrieurs taient rests inconnus, donc indpendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires chrtiens de toute dnomination et de toute provenance, commerants, ingnieurs et soldats. Les histoires de conqute se ressemblent toutes. La Compagnie des Indes se mnagea des intelligences dans les places, se fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans clat ni menaces, avanant graduellement, les habits rouges occuprent des points stratgiques, d'o l'argent se rpandait l'entour. La mare montante enveloppait une position, tournait une autre. Maint chtelain apprit ses dpens que son roc n'tait plus imprenable; maint gentilltre fut mis la raison. L'ennemi dclar, on le brisait; on isolait les malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se hter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des cadeaux, gagnaient position aprs position. La diplomatie anglaise, le gouvernement de Calcutta, montrent avec fiert les rsultats que leur valut une dpense en hommes et en argent relativement minime. Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intrts, autres industries et moeurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prte de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agrable, parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine torrides, traverser rapidement les rgions pestilentielles et se fixer dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Europens installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de cette nature sauvage, s'intressent ces populations primitives, les veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas tant de sympathies. C'est le commencement de la fin. * * * * * Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas sont trop marques pour ne pas frapper le regard le moins prvenu. Chez les Indous, l'animal humain a la couleur moins fonce, une plus forte capacit crnienne, des formes mieux proportionnes et plus lgantes, des traits plus rguliers, une physionomie plus agrable; les populations indignes abondent en figures ingrates et de laideur repoussante. Pour peu qu'on voult adopter la formule pratique par tant de voyageurs et mme de savants ethnologistes:-- Tours toutes les femmes sont rousses,--il serait facile de prouver que ces monticoles sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a de fort laids, quantit de passables. Aux Khonds que nous avons plus particulirement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole, mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants. Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne dire qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien muscls, rapides la course, qu'ils ont front large et lvres pleines, mais sans excs. Leur vigueur, leur intelligence et leur rsolution, leur inaltrable jovialit en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis. Dalton, la grande autorit en matire d'ethnologie bengalienne, s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins: Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la partie la plus intressante et certainement la mieux faite. Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple libre, justement fier de son indpendance. Mme angle facial que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont infrieurs en rien ceux des Indous: grand nez, larges lvres bien formes, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de costume permet d'examiner en dtail, sont frquemment d'une beaut sculpturale. Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivs, qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins favoriss des cantons forestiers, o les figures sont laides. Quand les Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du mogol plutt que du ngre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts, lgrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint variant du tann au basan. Plus disgracis que tous autres, les simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionne, rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants comme des cureuils, ont une figure mince et mobile. Les localits de race mle montrent une varit remarquable de traits et de teint. O la race est moins mlange, abondent les vilains noirs: bouche large, lvres paisses, mchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines cartes, front fuyant, cheveux crpus autant que laine de ngre. * * * * * Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont arrires, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche vgtale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se prcipitent en torrents dvastateurs, et l croupissent dans les marais, corrompant l'air de leurs manations pestilentielles. Le sol est mal exploit, mal cultiv. Aux plus misrables, qui vivent sur les produits spontans de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux, chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'tre un objet d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutt que de goter un filet de boeuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en abomination et qui expliquent le nom de Kolh par tueurs de cochons, sobriquet dont les incrimins s'affectent mdiocrement. Brahmanes et Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'tre anthropophages; mais nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme tant inspir par la pit filiale: les parents, l'article de la mort, demandent comme une faveur que leur corps ne soit pas abandonn sur le chemin ou dans la fort, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hte malsante jouir du repas funbre. De toute main ils acceptent toute mangeaille, disent de ces sauvages les ddaigneux Brahmanes, qui se croient de substance trs raffine, parce qu'ils ne touchent qu' des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils soient prpars dans leur famille. Par la diffrence d'alimentation, la loi des conqurants, personnifie en Manou, comptait terniser la distinction des castes, l'accentuer de sicle en sicle, constituer des races entirement dissemblables et par les caractres intellectuels et moraux, et par les caractres physiques: l'aliment impur procrant des corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dgrads, et l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beaut, la noblesse et l'intelligence. Le systme tait sduisant; il s'appuie sur une certaine exprience, et la physiologie de l'avenir fera, pensons-nous, de prcieuses dcouvertes dans cet ordre de recherches. Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclam vrit absolue, admis implicitement par les races subjugues ou refoules et par les tribus plus polices qui, habitant des demeures fixes, relativement confortables, s'taient leves jusqu' l'usage de la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages, mi-civiliss, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la premire jeunesse, mais, partir du mariage, les poux se font une chair sacre, s'administrent, en manire de sacrement, le sel par lequel ils jurent, l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifi ne sera plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main trangre la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de prparer le repas du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant l'exemple donn par l'pouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs, cependant, la femme s'assied la mme table que le seigneur et matre, si table il y a. De leur ct, les Khonds s'abstiennent de la nourriture qu'auraient prpare des gens rputs de caste infrieure, prohibent les viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie, tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrs, ils ne touchent plus aucune espce de lait. Par suite d'une abstinence invtre, la race indoue tient les liqueurs fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobrit rigoureuse, ces barbares qui prennent prtexte de toutes festivits pour boire le toddy avec dlices, de toutes crmonies pour se donner du vin de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa riche moisson de fleurs parfumes, qui passent pour gurir la plupart des maladies, le Khondistan est en joie, les lphants, tous les herbivores, et plusieurs oiseaux se rgalent. Les hommes, pour accaparer la plus grosse part, sont obligs de faire garde jour et nuit. Il n'est alors chaumire qui ne distille des ptales une liqueur capiteuse[349]; il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'tre pompette. Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se solent glorieusement, en se bouchant toutefois le nez, cause de l'odeur trop forte pour les Europens. [Note 348: _Bassia latifolia._] [Note 349: Le _deral_.] Voulant se retrancher derrire une barrire infranchissable, les Aryas avaient eu pour politique d'largir incessamment la distance entre vainqueurs et vaincus, de rehausser les premiers, d'avilir les seconds, physiquement et surtout intellectuellement,--car nulle dmarcation n'est plus profonde, mieux vidente que celle qui spare le civilis du barbare;--ils avaient interdit de transmettre la race infrieure les nobles arts de la lecture et de l'criture. Le Brahmane et pass pour tratre qui et communiqu ses formules et liturgies, qui et expliqu les Vdas aux ilotes. L'instruction dveloppe les facults et l'hrdit les fixe; aussi nulle race n'est plus intelligente que l'indoue, nulle n'a l'esprit plus souple et plus subtil, n'a cr langue plus riche et savante, posie plus grandiose, philosophie plus abstraite et profonde, architecture plus tonnante, religions plus extraordinaires. Entre les hautes et les basses castes, tout contact immdiat passa pour abominable et finit par sembler impossible. Avec une sagacit rare et une ingniosit vraiment tonnante, les conqurants s'appliqurent dgrader les subjugus, les rendre mprisables leurs propres yeux. Les lois de Manou dcrtaient la honte et l'humiliation, la misre et l'ignorance, imposaient un tat civil, qu'elles ne pouvaient imaginer plus abrutissant, ces tres noirs de couleur, figure bestiale, moins hommes qu'animaux, dont le souffle contamine l'atmosphre, et dont l'ombre empoisonne les aliments, et mme les eaux sur lesquelles elle passe. On leur donnait des noms comme ceux de _Kolhs_, les porcs, _Poulayers_, l'ordure. A quiconque elles donnaient droit de les tuer, sans qu'il ft besoin d'allguer aucun motif; mais qui et voulu se souiller la main en les frappant? On se salissait, rien qu' les conspuer, leur cracher la figure. Et pour que leur salive n'infectt pas la terre, ils devaient porter un crachoir sur leur personne[350]. S'il fallait les toucher, ce devait tre avec un fer rouge. Le plus sr tait de les tenir distance: nonante-six pieds entre leur corps hideux et un auguste Brahmane n'taient que distance suffisante; il leur fallait demeurer en dehors de tous les villages habits par des gens honntes; on leur enjoignait de ne porter aucun vtement au-dessus de la ceinture; de parler la main devant la bouche, et encore de ne s'exprimer que dans leur patois[351]: la noble langue des conqurants ne devait point, porte par une haleine puante, passer par ces lvres impures. Qu'ils ne prsument dire: Moi, mon riz, ma femme, mes enfants; mais qu'ils jaculent dans leur charabia des expressions telles que celles-ci: Votre esclave, ma sale ratatouille, ma guenon, mon veau, ma velle. Des prtres seuls pouvaient avoir formul cette lgislation, qui rigeait la frocit en systme et rendait la cruaut plus savoureuse en l'assaisonnant d'insulte. Un chef-d'oeuvre de cette politique fut d'interdire aux vaincus le progrs et l'instruction. Enjoint aux Indous en gnral, et aux Brahmanes en particulier, de cultiver leur esprit, de s'imprgner de posie et de la littrature sacre, rsum de toute science; interdit aux indignes de toucher, de regarder aucun livre. Pour mieux fixer les vaincus dans le servage, la lgislation dfendait tout changement qui et amlior leur condition. Ils avaient t razzis de leurs troupeaux? Dfense d'en acqurir de nouveaux, dfense de porter la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de possder autres animaux que des chiens et des nes. Ils n'avaient que des habitations misrables? Dfense d'en construire en pierres, ni plusieurs tages, de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On prfrait qu'ils vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir des vases entiers: il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre. Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vtements. Il leur tait enjoint de vivre dans la malpropret et l'infection[352]. Ordre aux hommes de vivre nus; on ne leur permettait pour vture que de la paille ou des guenilles, la fripe des morts et des loques laisses par les criminels qu'ils auraient excuts. Ce dernier point doit tre expliqu: les bourreaux et tortionnaires tant has et mpriss, on dvolut leur office aux basses castes. L'quarrisseur, le fossoyeur, l'corcheur et l'excuteur public furent rputs frres, et on leur donna pour fils ou neveux les mgissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers, cordonniers, tous de mtier vil. On affectait de ne leur garantir aucune proprit, ne supposant pas qu'ils possdassent rien en propre, sinon par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux qu'elle n'attachait pas la glbe, leur interdisait l'approche des maisons honntes, le sjour dans les villes et les villages. [Note 350: _Koragars_, Walhouse.] [Note 351: Non aryen, apparent au tamil et telougou] [Note 352: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.] De ces prescriptions dictes par la haine, plusieurs, pensons-nous, n'ont jamais exist, n'ont t inventes qu'aprs coup. Nombre d'entre elles tombrent en dsutude par la force des choses, par les invasions de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces ordonnances iniques entrrent ou restrent en vigueur, et le temps les consacra. Des peuplades entires acceptrent l'humiliation qu'on leur infligeait, et, en l'acceptant, oublirent de la ressentir, finirent par s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les Nagas ont oubli de s'indigner qu'on les ait assimils aux lpreux: ils gesticulent, aboient demi cachs derrire quelque haie, mendient la pitance qu'on jette et n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est loign dj. On prtend que l'ignominie peut aller plus loin, et que les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombes plus bas que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connatraient plus l'association permanente des mles et des femelles pour l'lve des petits[353]. Mais de cette assertion il est permis de douter jusqu' production de tmoignages circonstancis. [Note 353: Faulmann, _Die Entwickelung der Schrift_.] Altire thorie que celle de fonder la domination sur la prdominance intellectuelle et morale! Mais, quelque grand que ft leur orgueil, les Indous n'eurent jamais la pleine et entire conscience de l'absolue supriorit qu'ils affichaient: leur haine et leur mpris s'aiguisaient toujours de quelque crainte. Ils se figuraient que les indignes, tous sorciers, redoutables par leur alliance avec les dmons du sol, malficiaient les gens, enguignonnaient et maraillaient le monde, pompaient distance la force et la sant, se muaient en garous, cobras et crocodiles. Nul ne leur aurait t l'ide que le tigre, mangeur d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'taient pas de ces maudits et sclrats, se dguisant en btes pour faire leurs mauvais coups: Les perfides, dit un livre sacr, ont l'oeil froce, soutireur de vie. Compars aux possesseurs de la vraie religion et de la vritable science, ces misrables n'taient sans doute que les fous adorateurs de dieux insenss;--mais si la rougeole et la petite vrole obissent leur signe? La peste, le cholra, la petite vrole, sont de terribles divinits! Maint luthrien achte la protection d'un bon-dieu local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun de se propitier telle ou telle divinit rurale, qui cousine avec les enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de dmons sont incomparablement moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais infiniment plus rapproches des mortels; il n'est que sage de les mnager. Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un aprs l'autre.--Pourquoi?--On n'en sait rien. La faute en est peut-tre un Korgar, une Birhore qui les a mgards, quelque dmon du voisinage. La pauvre mre donne le jour un autre petit.--Que fera-t-elle pour le garder en vie?--Cette bien ne, cette femme orgueilleuse de son lignage, qui, en temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes une de ces Korgares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la visiter, la supplie de la prendre en grce, la presse d'accepter du riz, de l'huile, quelques pices d'argent, et enfin lui tend son nourrisson pour qu'elle le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sauvagesse se laisse toucher, dtache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet du petiot, s'crie haute et intelligible voix:--Enfant, tu t'appelleras Korgaret! Elle fait tter l'innocent, le rassasie et le rend la mre. Par l'adoption simule, par le lait, par le nom, elle a fait sien l'enfant brahmane, l'a incorpor sa tribu et mis sous la protection des divinits korgares. Autre exemple: Un pauvre diable d'Indou ne peut se gurir d'une maladie ou se croit poursuivi par la dveine et la malechance. Pour y remdier il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures d'orteils, puis regarde longtemps son image rflchie sur le liquide[354]. Il porte cette huile ou ce _ghi_ un sauvage, qui l'avalera jusqu' la dernire goutte et sera rcompens pour la peine. L'opration, lointainement apparente avec notre saint mystre de l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue l'Indou en Korgar, le Korgar en Indou. Par l'infusion des poils et des rognures d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'nergie vitale, s'imprgne d'me, passe dans un autre corps, dans un autre sang. Dornavant, le Korgar sera le rpondant d'un brahmane, autre lui-mme, le cautionnera vis--vis des dmons de la Korgarie. [Note 354: Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_.] Grce ces superstitions, les missionnaires chrtiens ont eu la joie de voir leur Christ triompher sur tous les dieux rivaux et _bongas_, qui avouent sans dtour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se dbarrasser de leurs sorciers, toujours gnants, nombre d'indignes rclament le saint baptme, se convertissent Jsus, bien qu'ils n'osent le prier dans leur propre langue. C'est le renouvellement du miracle que Mose opra devant le Pharaon: les verges jetes par les magiciens se transformaient en serpents, mais la verge de Jhovah se faisant dragon engloutissait vipres et serpenteaux[355]. [Note 355: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.] Mais n'insistons pas sur les cts exceptionnels de la situation: il est incontestable que les Brahmanes avaient si bien largi et dvelopp leur supriorit qu'ils pouvaient la croire ternelle. Ils disaient le foss infranchissable, ne ft-ce qu'en raison de l'impossibilit l'engeance soudra, repue de nourriture infrieure, d'galer jamais la race si bien nourrie et forme d'aliments de choix. Suivant la thorie qu'ils avaient mise en cours, la caste n'tait pas seulement un fait extrieur, mais l'expression du temprament, la diffrence des natures. Servi par une lgislation svre et rigoureusement applique, le systme a certainement contribu la formation de types distincts; ce qui n'tait, l'origine, qu'un avantage peu marqu, devint la longue disproportion vidente, affectant les chairs et les muscles, mme les os du squelette. Ces particularits ethniques, que nous constatons et signalons, sans vouloir les diminuer, on s'tonne de ne pas les voir fixes plus profondment. Ainsi on a frquemment observ que les Moundahs semblent partager avec le camlon la facult de prendre la couleur de l'entourage, et, dans les villages mixtes, leur teint se confond presque avec celui des Indous. Les Ouraonnes plissent, ds qu'elles ont fait un court sjour, comme domestiques, dans les maisons europennes[356]. En mme temps que les cantons se civilisent, le type s'amliore et s'embellit; la taille, il est vrai, reste petite assez longtemps, mais les traits s'adoucissent, et, comme les gens sont d'un naturel jovial, le visage prend bientt une expression agrable. Les missionnaires, trs comptents dans l'espce, ont not plus d'une fois qu'une alimentation plus rgulire, une habitation plus salubre, un travail modr et soutenu, embellissent promptement le corps et le facies; les enfants surtout prennent meilleure tournure. Aux physiologistes de prononcer sur la question. [Note 356: _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1874.] L'ignorance force dans laquelle ces aborignes ont croupi si longtemps, n'a pas eu non plus l'effet dsastreux qu'espraient leurs ennemis. Les castes ultimes, il est vrai, les plus misrables des hordes, sont affoles et abruties, mais le grand nombre ne parat pas dtrior dans les oeuvres vives. L'intelligence, quoique limite et restreinte un petit nombre d'objets, reste saine et susceptible de dveloppement. Nous comparons l'Indou l'arbre fruitier que des horticulteurs ont soign pendant de longues gnrations, lentement dvelopp et ennobli. Appartenant la mme famille, les sauvageons croissent dans la fort, ne donnant que fruits aigres et coriaces, mais les racines sont vigoureuses, le bois jeune; il suffirait de quelques bonnes greffes pour transformer le produit. Ainsi des Kolhs et Khonds. Les classes suprieures, les nations civilises, s'endorment facilement dans le luxe, versent dans l'immoralit, le factice et le convenu, dans le byzantinisme sous toutes ses formes, dans la snilit niaise et vaine. Mais les classes dites infrieures, mais les nations incultes sont, de par les ncessits de l'existence, contraintes toujours agir, toujours travailler et par suite se tenir dans les limites de la ralit et d'un certain bon sens. Les missionnaires dclarent que la jeunesse de leurs coles, pourvu qu'on sache la prendre, se montre accessible l'instruction, et que deux ou trois gnrations la mettraient au niveau des enfants brahmanes. Nous ne prtendons pas trancher la question; il nous suffit d'en avoir indiqu les termes. Une certaine cole scientifique s'est trop hte de proclamer immuables les types dont la constance pourrait fort bien n'tre motive que par la fixit relative du milieu. Les conditions gnrales d'alimentation, de climat et d'habitat, loin d'tre primordiales, ne sont que contingentes et accidentelles, et varient facilement. On reprsentait les types comme couls en bronze: ne seraient-ils qu'un masque complaisant qui s'adapte des chairs plastiques, un squelette relativement flexible? Mais assez de thories, assez d'hypothses; rentrons sur le terrain des faits constats. * * * * * Si les qualits morales l'emportent vraiment sur l'instruction et sur les facults intellectuelles, nos barbares Khonds sont, en somme, fort suprieurs aux civiliss leurs voisins. Vridiques et sincres, ils ne daigneraient chapper un pril, obtenir quelque avantage au prix d'un mensonge ou seulement d'une inexactitude volontaire. Que de fois les juges anglais ont regret fait excuter de braves gens, contre lesquels ne se dressait que leur propre tmoignage! Ils s'taient dnoncs et livrs, avaient racont les faits avec une franchise absolue, une exactitude scrupuleuse, mettant leur point d'honneur ne rien taire de ce qui pouvait leur tre prjudiciable. Quelle diffrence avec ces Bengalis, fourbes incomparables, artistes en dissimulation! Une des rares erreurs de Stuart Mill a t d'avancer[357] que les non-civiliss se complaisent dans le mensonge, semblent incapables de dire vrai. Certes, nous ne contesterons point que la vraie civilisation se dveloppe paralllement la sincrit et la justice; mais le grand philosophe se ft exprim autrement, si son sjour aux Indes l'avait mis en contact avec les Gonds et les Khonds, avec les Malers, Birhors, Sonthals et autres, qui tiennent la vrit pour sacre et ne contractent pas d'engagement qu'ils ne remplissent. Nulle offense plus grave que celle de suspecter leur parole, insulte qu'ils lavent dans le sang, et, s'ils ne peuvent tuer l'offenseur, ils se tueront eux-mmes. Ces Sourahs, ces Poulayers, respirent la candeur. Ceux qui les traitent de rebut et d'ordure, les disent incapables de rien imaginer, incapables d'inventer quoi que ce soit en dehors de l'exacte ralit[358]. [Note 357: _Essays_, 51.] [Note 358: Shortt, _Hill Ranges_.] Avant d'tre entams par la civilisation, avant d'avoir subi la conqute anglaise, ces sauvages se distinguaient par une virile fiert, une joyeuse indpendance, ne rendaient compte personne de leurs faits et gestes, ne payaient redevance ni chef, ni gouvernement, ni propritaire; chacun avait l'entire jouissance de sa personne, de sa maison et de son champ. Indpendance complte, tant l'intrieur qu' l'extrieur. Nul ne les avait conquis; depuis vingt sicles, leur peuple n'avait jamais courb la tte devant aucun tranger: noble orgueil qui se lisait dans leur attitude et leur physionomie. Ils vitaient toute parole obsquieuse, toute politesse qui et pu paratre humiliante; pour saluer, ils se bornaient lever la main. Le plus jeune disait: Je vais mes besognes.--Va! rpondait l'ancien. Le trait le plus agrable de leur caractre est encore l'affection mutuelle. Les civiliss de la plaine se donnent pour passe-temps les procs qu'ils s'intentent, ils se provoquent devant les tribunaux sous des prtextes futiles; dans leurs duels judiciaires, ils rivalisent de menteries et perfidies. Mais chez les Kolhs et les Khonds, autres moeurs. Rares d'homme homme, les querelles sont encore plus rares d'homme femme. L'poux qui se permettrait de blmer sa moiti devant le monde, de la menacer, voire de l'insulter, soulverait la rprobation, exciterait l'indignation gnrale. Il n'en faudrait pas tant l'pouse pour la faire se dtruire; trop souvent il a suffi d'un reproche discret pour provoquer un empoisonnement; une parole ironique, un compliment mal compris, et plus d'une s'est pendue. Elles se figurent que l'me du suicid revient tourmenter l'offenseur: ide qui a cours dans l'Inde entire, dans l'extrme Orient, et qui a certainement inspir aux Japonais leur pratique bien connue du _harakiri_. Dalton dit de ces sauvagesses qu'elles gagnent les coeurs par des manires franches et ouvertes, une nave gaiet. Frayant ds leur enfance avec l'autre sexe, elles n'ont rien de la pruderie des Indoues et des musulmanes, leves dans une rclusion rigoureuse, pruderie qui par moments fait place des propos grivois et abonde en sous-entendus obscnes. On vante, au contraire, les grces dcentes des fillettes Hos ou Moundah, des petites Larka... Patience! Bientt la civilisation les gurira de cette barbarie, les corrigera de leur ignorance. Jusqu' la seconde moiti du prsent sicle, les Khonds abominaient toute espce de commerce, ne voulaient faire usage d'argent ni de monnaies, rejetaient les coquillages comme moyen d'change; au lieu de mesurer en espces la valeur des choses, ils les supputaient en vies, mme les objets inanims, mme les haches, riz et farines. Quels arrirs! Aucun peuple ne pousse plus loin la religion de l'hospitalit. De ce chef ils en remontrent aux Bdouins, aux Arabes du dsert. Pas d'honneur qu'ils ne rendent l'hte, pas de complaisance qu'ils ne lui tmoignent, mettant sa vie avant leur vie, son honneur avant leur honneur. L'hte, avant l'ami, mme avant l'enfant! dit un de leurs proverbes. Ds que se montre un tranger, quelque misrable soit-il, les chefs de famille viennent le saluer, lui offrent gte et repas; il sjournera tant qu'il lui plaira: jamais invit n'a t renvoy, jamais on ne lui a fait sentir que sa prsence devenait gnante. Ils tendent l'hospitalit jusqu'aux Dombangous, basses castes et populations dchues qui les entourent; ils les traitent avec bont, les font asseoir leurs festins, les dfendent envers et contre tous, les protgent comme s'ils appartenaient leur communaut. On les a vus tendre leur hospitalit jusqu' des tribus entires. En certaine fte, il arriva qu'on se prit de querelle, et qu'aprs rixe sanglante un clan fut charp, mis en droute. Poursuivis, la lance au poing, chasss de leurs hameaux, sans asile, dlogs de leur hritage, les fugitifs allrent frapper aux portes qui avaient t les leurs, et s'adressant ceux qui les avaient mis mal: --Nous sommes dpourvus de tout. Veuillez nous donner l'hospitalit. --Entrez et soyez les bienvenus! Et tous maintenant de cohabiter sous le mme toit, jour aprs jour, semaine aprs semaine, mois aprs mois; les vaincus nourris, abreuvs, vtus, servis par les vainqueurs. Cela dura toute une anne. A la fin, les hbergeurs, n'y pouvant plus suffire, entrrent en pourparlers: --Si vous vouliez reprendre vos maisons? reprendre vos champs? Si vous vouliez bien nous rendre votre amiti[359]? [Note 359: Macpherson.] L'asile accord aux ennemis n'est point refus aux criminels; et, chose forte dire, le meurtrier a cherch et trouv refuge chez le pre de l'homme qu'il avait tu. Cette hospitalit hroque, ils la donnent quand ils savent qu'elle sera funeste, mme leur patrie. Exemple, la grande guerre de 1833 qui mit fin leur indpendance. La Compagnie des Indes exigeait des fugitifs qu'on lui refusait: --Mais rflchissez donc! Vous tiez de nos amis jusqu'ici. Ne nous obligez pas montrer que nous sommes les plus forts. Vos champs seraient dvasts, vos bourgades incendies, vos guerriers mitraills. Et, si l'on en vient jusque-l, dures seront les conditions que nous imposerons aux survivants. --Il ne sera pas dit qu'un Khond ait forfait l'honneur, et qu'il ait livr le malheureux qui tait venu l'implorer. On en vint aux mains. Les barbares--c'taient des barbares--se dfendirent avec une bravoure que ne pouvaient trop admirer les Anglais. En plus d'une rencontre, ils se firent tuer jusqu'au dernier. Finalement, les fugitifs indous furent livrs, mais par des Indous, les Khonds restant inbranlables dans leur fire et gnreuse loyaut. Pendant une campagne de deux mois, dit Hunter, ils montrrent une nergie indomptable. Dcims la fois par la peste, par la famine et l'pe, il ne s'en trouva pas un dont faiblit le dvouement la cause publique. Et quand les patriarches, trahis et livrs, encore par des Indous, furent condamns mort, avec quel admirable courage, quelle touchante rsignation, quelle simple dignit, ils subirent une mort ignominieuse devant leurs habitations saccages! Dirons-nous, par contraste, comment respectent le droit d'asile certaines nations qui se targuent de marcher la tte du progrs et volontiers se proposent en exemple au monde[360]? [Note 360: crit au moment o la France a failli livrer Hartmann la Russie.] Tels taient les sauvages qu'on avait dpeints sous les plus noires couleurs. En 1820, lorsqu'il envahit le Colehan avec ses troupes, le major Roughsedge s'attendait trouver des jungles: il dbouchait dans un pays ouvert, lgrement ondul, soigneusement cultiv. Les villages s'abritaient sous les tamarins et mangotiers; les maisonnettes se cachaient sous le feuillage des citrouilles et concombres. * * * * * Du costume, nos autochtones se soucient mdiocrement; ils tiennent pour suffisants un mouchoir, un mauvais chiffon, quelque mchante lanire d'toffe, une mince ceinture; les femmes se contentent d'une charpe qu'elles enroulent une ou deux fois autour du corps ou des paules, et qui leur retombe sur les seins. Ce qu'on conomise sur la vture, on le reporte sur l'ornementation. Tatouage discret, consistant en points de couleur, et traits sur le front, le nez, le menton ou les bras. Fleurs dans les cheveux, colliers, bracelets, chevillets, graines colories, dents et coquillages, anneaux de laiton, et surtout de fer, les seuls que Manou ait permis. Elles ont profit et mme abus de la permission. Kolhes et Khondes, rivalisant avec les Guinennes et les Achantisses, s'annoncent de loin par un cliquetis de chanes, par un jingli jinglo de ferrailles, plus lourdes que le boulet d'un forat. Les Pandjas, hommes et femmes, se chargent de huit dix kilogrammes de cuivre; et l'on affirme qu'en certains districts les belles chancellent sous leur quincaillerie. Le capitaine Sherwill eut un jour la curiosit de peser les affiquets et colifichets dont une demoiselle sonthal avait affubl sa personne: la balance accusa 34 livres. Les Dchouangues, qui tenaient, comme tant d'autres, que le tatouage est de tous les costumes le plus lger, le plus conomique et mme le plus lgant, qui le regardent comme un meilleur prservatif contre les rhumatismes que les camisoles de flanelle, les Dchouangues avaient conserv jusqu' ces derniers temps le tablier de feuilles auquel ve a donn son nom. De mme les Couroumbas du Malabar, les Dchantchous du Masoulipatam, les Weddahs de Ceylan[361]. Cela choquait les ladies de Calcutta. Elles remontraient que Sa Gracieuse Majest la reine Victoria ne pouvait tolrer que telles de ses sujettes ne portassent qu'un collier de graines, plus une rame par devant et une autre par derrire. La vice-reine des Indes dcrta que le scandale finirait; le christianisme et la civilisation supprimrent l'innocente nudit dans les jungles d'Orissa. La chose mrite d'tre raconte: [Note 361: Samuelles, _Journal of the Asiatic Society_, 1856.] En 1871, une compagnie, sur le pied de guerre, prit position et appela toute la tribu l'ordre. Devant l'estrade du capitaine, dix-neuf cents individus dfilrent et ployrent le genou. Roulements de tambours. Manoeuvre en quatre temps, six mouvements. Quatre caporaux et deux sergents procdrent, toujours au nom de Sa Pudique Majest, la toilette du beau sexe. Le premier estampillait la femme agenouille, la marquait au front d'une tache rouge, lui instillait la premire pudeur. Elle se relevait, faisait quelques pas, et le deuxime galonn lui mettait la main sur l'paule et arrachait le feuillage antrieur,--inclinez-vous devant la vertueuse souveraine qui prside aux levers de Saint-James! Le troisime pioupiou dbarrassait la sauvagesse du feuillage postrieur, et toute cette verdure tait jete dans un feu allum exprs. Le quatrime passait la pauvrette un jupon, le cinquime le lui bouclait autour des reins, le sixime voyait ce qu'elle passt la porte. Enfant de la nature elle tait entre, civilise elle sortait, ayant dpouill la sauvagerie et revtu la cotonnade de Manchester. Il n'y a que les simples pour dire que l'habit ne fait pas le moine. A preuve nos Khonds. Tant qu'ils croient aux faux dieux, ils tirent vanit de leur chevelure, qu'ils nouent en panache; mais, ds qu'ils ont embrass la religion seule vritable, les missionnaires leur coupent la houppette, en signe qu'ils ont jet bas le vieil homme et qu'ils participent au cleste hritage[362]. Sans qu'il et t besoin de faire intervenir les baonnettes, les Hosses de Singbhoum, renonant spontanment la mode antique, avaient compris qu'une pice de madras est plus souple, plus dcorative, et surtout plus voyante que les branchages, dont elles se troussaient nagure dans la frtillante danse, dite _du Coq et des Poules_. L'ancien costume avait aussi ses avantages; par moments, on le regrettait. Les fluctuations du march ayant fait hausser l'article tissus et nouveauts, les belles dclarrent net aux importeurs que, s'ils ne revenaient aux premiers prix, elles reprendraient l'ancienne mode, et, comme on les savait femmes de parole, elles obtinrent gain de cause. [Note 362: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.] Les cabanes sont toujours recouvertes de chaume, et mme le code Manou ne permettait pas d'autre toiture. Elles affectent frquemment la forme de ruche. Les parois consistent en clayons de bois enduits de boue, construction des plus primitives. L'habitation renseigne promptement et exactement sur la civilisation des gens et le confort auxquels ils sont parvenus. Jugs cette mesure, les Mags du Bengale ne seraient pas haut classs dans l'chelle sociale, bien qu'ils perchent en un poulailler un ou deux tages, form par des bambous attachs des pieux; au rez-de-chausse les cochons domestiques. Ne brilleraient pas non plus les Pandjas de Djeypour, qui, avec des btons enduits d'argile, enclosent des bauges dans lesquels ils entrent en rampant et se tordant. L'espace intrieur est trop troit pour qu'un homme, mme de petite taille, s'y tende de son long ou se tienne debout, le taudis n'ayant gure qu'un mtre de haut, nous dit-on. Pre et mre, enfants et adultes, s'encaquent et s'empaquettent, cuisent l'tuve, mettant des transpirations qui nous pouvanteraient, mais qui ne troubleraient gure des Chinois[363]; s'il est vrai qu'ils se mettent douze dans une chambre de vingt pieds carrs, pour manger, boire, travailler et dormir. Ne se distingueraient pas davantage par la somptuosit des demeures, les Dchouangs, qui, rcemment encore, n'employaient que le silex pour armes et outils, n'avaient aucun mot pour le fer ou le mtal. Les Dchouangs ou Ceints de feuilles couvrent aussi de ramures leurs huttes; elles occupent une superficie qu'on assure ne pas dpasser cinq six mtres carrs: pour nos fermiers, chenil mdiocre, porcherie insuffisante. Encore se partagent-elles en deux compartiments: le garde-manger, le _penum_ des pnates antiques, et le dortoir, o mioches et filles dorment sous les yeux des parents.--Les garons? Ils couchent ailleurs. Dchouangs, Gonds, Ouraons, Koukis, Nagas, nombre d'aborignes qui habitent depuis les Vindhyas jusqu'aux monts Garos et Khassias, construisent des baraques[364] que nous appellerons des garonnires. Y habitent les phbes qui se brimadent pour faire apprentissage d'homme; y habitent aussi tous les adultes non maris. C'est le plus beau, le spacieux btiment du village, le palladium et le sanctuaire de la tribu. On y garde les tambours, gongs, et tamtams, les reliques des anctres, les armes de prix, les trophes de chasse; c'est aussi le prytane o les trangers et tous htes sont traits avec l'hospitalit gnreuse qui distingue les peuples pauvres. [Note 363: _Journal des Missions vangliques._] [Note 364: Appeles _dhangar basa_, _djirgal_, _dchom herpa_, _doum couria_, _mandar ghar_.] Quant aux filles, le plus souvent, elles couchent sous l'oeil mme des parents; car elles sont une proprit de rapport, qui peut se vendre assez cher, si elle n'appelle les voleurs et ne s'enfuit avec eux. On les loge aussi chez des veuves. Les Khonds, Malers et Koupouirs ont des filleries[365],--pour employer un terme emprunt au phalanstre de Fourier, des _vestalats_,--parfois attenant la garonnire; le plus souvent, l'un et l'autre tablissements occupent les extrmits du village. A la tte du bataillon fminin marche une virago, dugne intrpide et robuste, arme d'une longue gaule, pourchassant les garons et les tenant distance. On trouverait semblables institutions chez les Herrnhouters d'Allemagne, et en certaines communauts religieuses d'Amrique. Les jeunesses se visitent, se contrevisitent, entreprennent des expditions, se donnent ftes et banquets, dansent, content fleurette,--en attendant le mariage. [Note 365: _Dhangarin basa._] * * * * * Ne pouvant pas puiser tous les sujets, nous serons bref sur le chapitre des institutions communales, tout intressantes qu'elles seraient tudier dans leur simplicit primitive. Le gouvernement que les tribus indignes se sont donn pourrait tre rang au mme droit, et parmi les autoritaires et parmi les dmocratiques. La dmarcation n'est pas rigoureuse entre le pouvoir du chef et celui du peuple; le peuple se confond avec le chef et le chef avec le peuple. Tel chef se gre en autocrate, en _Rey netto_, tel autre en simple excuteur de la volont publique; l'un se pose en tyran, l'autre en despote clair, celui-ci en monarque constitutionnel, celui-l en roi d'Yvetot. Quoi qu'il en soit, la communaut est fort respecte par son chef, quand elle est petite, d'autant plus qu'elle est petite. Cela s'explique. Dans les hordes composes de dix cent familles, chaque adulte compte pour sa personne; tout mle forme lui seul une fraction du public; ni sa voix ni ses bras ne sont ddaigner; son opinion, ses dsirs et sentiments seront toujours pris en considration dans les conseils du chef, les dlibrations du snat et de l'assemble populaire. Mais que pse, que peut peser une monade humaine dans les nations modernes, dans ces tats monstres, composs de dix, vingt, trente, cinquante ou cent millions d'mes? L'individu, absorb dans la masse, n'est plus qu'un grain de sable, qu'une goutte dans l'tang. Ce que perdent les particuliers est gagn par le pouvoir central, quelque nom qu'on lui attribue, monarque, protecteur, prsident, doge ou stathouder. Seul, le roi ou empereur compte vraiment en son tat; il est un tre rel, en face de ses sujets dont la valeur n'est qu'abstraite et conventionnelle. La cit barbare, peuple de citoyens effectifs, constitue un organisme vivant. Son mcanisme, compos essentiellement du peuple et de son chef, se complique bientt d'un facteur intermdiaire: le Snat, lequel se met la remorque de celui-ci ou de celui-l. Les prfrences de cet organe politique se tournent vers le chef qu'il s'applique absorber, en attendant qu'il entreprenne le peuple. Selon les circonstances, le gouvernement se transformera en aristocratie militaire, oligarchie fodale, magma de gros censitaires, syndicat d'exploiteurs privilgis de la fortune publique. Que viennent brocher par-dessus les sorciers, prtres et faiseurs de pluie, brouillant temporel et spirituel, parbrouillant les affaires d'en haut et d'ici-bas, la petite tribu sera bouleverse par les mmes complications qui agitent et troublent les tats faisant grande figure sur la scne du monde. Nos Khonds tendaient se grouper en nation. Dj se constituaient des confdrations formes de tribus qui se membraient et s'articulaient, contractaient des alliances offensives et dfensives, obissaient un conseil suprme compos des chefs respectifs. Sitt qu'elle fonctionne, pareille confdration oblige ses ennemis et rivaux former des combinaisons opposes, mais de mme ordre. Aprs de vaillantes campagnes, aprs de terribles batailles, dans lesquelles gagnants et perdants se couvrent de gloire, les vaincus sont rendus tributaires, et, pour les maintenir dans la soumission, les vainqueurs restent sous les armes, serrent les rangs, s'astreignent la mme discipline que pendant la bataille, et, aprs quelques gnrations, le groupe national a gagn de la consistance et gnralement adopt la forme monarchique. En Khondie, le chef habite au centre du village, dans la maisonnette qu'ombrage le grand cotonnier plant par le prtre. L'arbre est la demeure arienne du saint patron, le temple de la divinit protectrice; sa croissance et sa vigueur ragissent sur la population dont il est le symbole. Les indignes sont nots pour l'attachement qu'ils portent leurs chefs de clan, qu'ils n'ont aucune raison de redouter, aucune de jalouser. Patriarcale est l'ide qu'ils se font du pouvoir comme soutien de la justice, dfenseur de la proprit, arbitre des conflits. Les diffrends sont ports devant le conseil des notables, qui prononcent l'arrt, puis mangent du bon et boivent du meilleur aux dpens de la partie perdante. A la mort du cacique, ils acclament son successeur, le fils an le plus souvent, moins qu'un frre ou tout autre individu ne soit jug plus digne. Quand les gouvernants ne se montrent pas trop au-dessous de leur tche, le peuple que l'inconnu n'attire point, et qui innove le moins possible, le peuple s'en tient volontiers la famille rgnante. Les Khonds vnrent un Dieu Terme. Chaque anne, les clans s'assemblent sur une montagne, aspergent de sang le sommet, implorent du Dieu Soleil qu'il les maintienne tels qu'taient leurs aeux, le supplient de leur donner des enfants semblables leurs pres. Tels quels, ils se trouvent parfaits. * * * * * Plusieurs tribus ont pris carrment,--honntement, allions-nous dire,--la profession du vol; elles ne s'en cachent point; leurs hommes brigandent sur les chemins et dtroussent les gens en bonne conscience. Le pays nous appartenait. Des conqurants nous l'ont arrach. Les allger, maintenant, de quelque bagatelle, o serait le mal? Nous aurons beau faire, nous ne rentrerons jamais dans notre bien! Curieuse circonstance: certains s'engagent comme policiers et gendarmes, louent leurs services pour surveiller, sur les routes et le long des cltures, les agissements de leurs pres, les alles et venues de leurs oncles, frres et cousins: ce qu'ils font sans faiblesse et avec une exactitude irrprochable. Les familles se disjoignent, les membres tirent au hasard; les uns pour braconner, les autres pour faire le mtier de garde champtre. Pourvu qu'ils gagnent leur vie, ils n'imaginent point qu'il y ait vertu dfendre la proprit, crime l'attaquer; deux avocats plaidant, l'un pour la veuve, l'autre contre l'orphelin, n'y mettent pas plus de bonhomie. Pas de sot mtier, pourvu qu'il nourrisse son homme. Nul qui les blme en un pays o les Brahmanes dclarent bonnes toutes les religions, pourvu qu'on les suive, ordonnent que chacun continue le mtier de ses pres; voleurs et pillards pour commencer[366]. [Note 366: _Journal des Missions vangliques_, 1838.] Douanier ou contrebandier, il n'en chaut pas davantage au paysan de nos frontires, qui, pour une bouffe de tabac, donnerait l'conomie politique et tous les conomistes, la doctrine et les doctrinaires. Maraudeur et filou, il fait bon l'tre, alors que jeune, souple, hardi, entreprenant, on est dans la plnitude des moyens physiques; mais il vaut mieux vaquer la rpression, se retirer dans les fonctions officielles, quand l'ge mr vous fait moins agile et ingambe, plus prudent et avis, et quand on connat, pour les avoir pratiqus soi-mme, les trucs et cautles des coureurs de blocus. Il est dans l'idal, c'est--dire dans la destine vraiment normale du brigand, de finir commissaire. Pourraient en tmoigner les Arnautes, les Palikares, et l'illustre Vidocq. Ils se font la main leurs risques et prils, et quand ils sont passs matres, l'administration les engage. C'est parmi les Bhils et les Poligars, les Koukies et Paharias que le gouvernement anglais recrute de prfrence les bataillons de police[367]. [Note 367: Rowney.] Les Bhils des monts Vindhya, de mme que les Maravers de la province de Madoura dans le Tinevelly, se sont donn la double spcialit du policier et du truand; ils inquitent les routes et les pacifient. Joseph Prudhomme leur emprunta le fameux sabre, avec lequel il dfend nos institutions, et les dtruit au besoin. Il sortait de leurs rangs, Jean Hiroux qui rabrouait un gendarme incivil:--H! le tricorne, respect l'ancien! De quoi donc vivrait la marchausse, n'taient ceusses de la pgre? On les voit donc s'enrler dans la police urbaine et la garde rurale, s'entremettre comme veilleurs de nuit, geliers, informateurs, espions et dlateurs. Ils fournissent au village indou un de ses fonctionnaires principaux, le _manker_ ou garde champtre, qui garantit contre la maraude, moyennant la jouissance d'un champ communal ou le paiement d'une subvention prleve sur les rcoltes. En cas de vol,--les mauvaises annes fournissent de nombreuses dprdations,--au manker d'en deviner l'auteur, de l'amener restitution ou de le produire en justice. Ce fonctionnaire a pour fonction d'tre incorruptible et de svir avec une impartiale justice contre les fraudeurs, fussent-ils membres de sa propre famille. Volontiers deux frres prennent le mme champ d'oprations, ils pillent et filoutent de concert, se montrent habiles faire du dgt, jusqu' ce qu'on trouve intrt engager les services de l'un pour se protger contre les entreprises de l'autre[368]. Le nouveau garde rural devient responsable, et s'il est empch de chasser lui-mme aux dlinquants, il dlguera la partie matrielle de la besogne un de ses limiers. Chasseurs de pre en fils, ils examinent le lieu du dlit, distinguent des marques et signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied suspect. Cette empreinte[369], ils la mesurent avec prcision, la reportent sur un btonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux. Si la piste conduit un autre village, le traqueur avise le collgue et lui remet le bambou marqu, qui souvent passe en plusieurs mains avant que le coupable soit dcouvert. Les services du traqueur sont particulirement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les voleurs ont dtourns et emmens. En rase campagne, et sur une bonne route, la passe ne serait pas difficile suivre; mais quelle perplexit aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont pitin des troupeaux! La dernire empreinte est recouverte d'un caillou, montre aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intrt prouver que la piste ne s'est pas arrte chez eux; ils aident reprendre la recherche l'autre bout du village. Des limiers sagaces ont fini par retrouver l'objet aprs avoir parcouru 3 400 kilomtres[370]. Mais si les traces viennent se perdre dans la fort ou la jungle, si elles s'effacent dans son village, le manker est tenu pour responsable et rembourse le dgt sur ses honoraires. Il a le droit en tout temps de rsigner ses fonctions, mme de s'tablir voleur et de spolier les proprits qu'il protgeait la veille. Certains subviennent l'insuffisance de leur traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur; pendant douze heures, ils sauvegardent les proprits; pendant douze autres, ils vont fourrager aux entours. [Note 368: Elliot, Greenhow.] [Note 369: _Khoj._] [Note 370: Elliot, _The native races of the North-Western provinces of India_.] N'est-ce l qu'une particularit locale, qu'une singularit ethnique? Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent, pris sur le fait, le principe de l'autorit et le mcanisme de l'institution judiciaire, fonds, non pas sur un sentiment de moralit abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intrt. A un moment donn, le grand nombre trouve avantage se garantir contre le vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font profession de brigandage: honntes gens dsireux de s'entendre avec le bon public. Esquissons grands traits une histoire du _Contrat social_ plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes l'tablissement de l'administration politique et civile: Un gaillard, homme de tte et de poigne, avise un rocher qui commande un dfil entre deux fertiles valles; il s'y installe et se fortifie. L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et dpouille le plus grand nombre. Il a le pouvoir, donc il a le droit. Les voyageurs auxquels il dplat d'tre mis mal restent chez eux, ou font un dtour. Rest seul, le brigand rflchit qu'il mourra de faim, s'il n'entre en arrangement. Que les pitons reconnaissent son droit sur le chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant page. Le pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit. Voil qu'un second hros, trouvant le mtier bon, s'incruste sur le roc en face. Lui aussi tue et rapine, tablit ses droits. Il rogne ainsi le revenant-bon du collgue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son donjon, mais rflchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se rsigne ce qu'il ne saurait empcher, entre en pourparlers; on payait au premier, on paiera quelque chose au second: il faut que tout le monde vive! Survient un troisime larron qui s'installe un autre tournant de route; du haut de son chauguette, lui aussi annonce qu'il prlvera sa part. Cette prtention offusque les ans, qui comprennent fort bien qu'ils seront frustrs de leur revenu, si on demande trois sous au voyageur qui, n'en ayant que deux donner, restera chez lui plutt que de risquer sa personne et ses bagages. Nos conomistes, faon Cartouche et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmnent, le forcent dloger. Puis, ils rclament deux liards, en surplus, juste rmunration de la peine qu'ils ont prise chasser le spoliateur, lgitime rcompense du mal qu'ils se donnent empcher son retour. Les deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront dsormais Matres des Dfils, Surveillants des Routes Nationales, Dfenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture, toutes appellations que le peuple naf rpte avec dlices, car il lui plat d'tre ranonn sous couvert de protection, de payer large tribut aux dtrousseurs qui ont du savoir-vivre. C'est ainsi,--admirez l'ingniosit humaine!--c'est ainsi que le brigandage se rgularise, s'tend, se dveloppe, se transforme en mcanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un vain peuple pense, fit natre la proprit et la police. L'autorit politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme manation du droit divin et bienfait de la Providence, se constitua petit petit par les soins des routiers patents, par les efforts systmatiques de malandrins, hommes d'exprience. Les gendarmes ont t forms et duqus par les braves qui, munis d'un bton noueux, rdaient la lisire de la fort, et criaient au marchand: La bourse ou la vie! L'impt fut l'abonnement, la prime que servirent les vols aux voleurs. Joyeux et reconnaissants, les rapins se mirent derrire les chevaliers du grand chemin, les proclamrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la Famille, de la Proprit et de la Morale; les sacrrent Gouvernement lgitime. Ce fut un touchant accord. * * * * * Les populations khondes sont exogames, c'est--dire ne permettent le mariage qu'entre individus de clans diffrents. Elles prohibent, comme entache d'inceste, toute union entre co-gentiles, la punissent de mort, quelque loigne que soit la ramification, et quand mme un des conjoints ne serait entr dans la famille que par adoption. Le mariage khonde, fort tudi par Mac Lennan, nous prsente un chantillon bien conserv du rapt officiel, que Manou appelle coutume des Rakchasas et dfinit: la capture violente d'une fille qui pleure et crie au secours. Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comdie; aprs ngociations et longs marchandages, la fille est remise contre lourde somme qu'il faut avoir compte avant l'enlvement, qui a toujours lieu aprs un banquet et au milieu des danses. Au plus gai de la fte, les oncles maternels des futurs conjoints,--rappelons que dans le droit primitif ils ont la tutelle des enfants l'exclusion du pre,--les oncles imaginent de charger sur leurs paules, jambe de-ci, jambe de-l, qui son neveu, qui sa nice; ils piaffent et caracolent:--Messieurs, n'oubliez pas que je sons cheval! comme disait le capitaine dans _le Petit Faust_. La fille emporte califourchon sur les paules, cette gesticulation minemment symbolique du rapt, n'est point d'occurrence accidentelle ou isole. Nous la constatons en divers pays loigns les uns des autres, et en particulier chez de nombreuses tribus africaines. Comme par une fantaisie subite, les danseurs changent leur charge, et celui qui a pris la fillette dcampe brusquement. Une rumeur s'lve; l'assistance se partage en deux camps; il pleut des horions, mais le parti brigand donnera les derniers coups. Un prtre, lou pour la circonstance, accompagne les ravisseurs, pour carter de la route les mauvais sorts. Sur les ruisseaux traverss il tend un fil, pont magique l'intention des esprits protecteurs, qui font conduite la jouvencelle jusqu'en sa nouvelle demeure; sans cette prcaution, ils ne sauraient traverser les eaux courantes[371]. Ils ne lui diront pas adieu pour toujours; de temps autre, ils retraverseront les passerelles, regarderont la femme allaiter son nouveau-n sur le seuil, lui donneront une bndiction qu'elle reconnatra par quelques poignes de riz; elle ne peut davantage, parce que son culte appartient aux pnates de l'homme qui s'est empar de sa personne; son adoration s'adressera aux lares du clan qui l'a ravie. [Note 371: Levin, _Hill Tracts_. Mme croyance chez les Karnes et chez maint campagnard d'Europe. Chez les Mosquitos de l'Amrique centrale, le mort qui veut rester en communication avec les siens, demande que de sa tombe la maison on tende une ficelle au-dessus des marais et courants d'eau, des ravins et prcipices. Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.] L'enlvement simul, modeste affaire chez les Kolhs du Tchota Nagpour. Les amies de la bru jettent des mottes la tte des assaillants qui rpondent par des quolibets, des agaceries et propos ironiques; la dispute finit en clats de rire. Se voyant si mal dfendue, la fille ne rsiste pas longtemps, s'abandonne aprs quelques dmonstrations de violence, finit par sourire aux vainqueurs, et tout le monde va prendre un bain fraternel dans la rivire voisine. Le jeune homme prend une cruche dpose l tout exprs, et la cache dans les roseaux:--Cherchez la belle, cherchez! L'autre ne manque pas la dcouvrir, puis la musse son tour:--Trouvez, beau jouvencel, trouvez! Il n'a garde de se montrer plus maladroit qu'il ne faut, et cette cruche pleine, il la met sur les paules de la jeune personne, qu'il fait mine de pousser quelque peu rudement hors du ruisseau, puis, de propos dlibr, il lui marche sur les talons, la saisit par le bras; mais sa main se fait bientt caressante, et il ralentit son allure. Tandis qu'elle trottine, il dcoche une flche entre la cruche et le bras qui la soutient: Avance sans crainte, mon arc te fait chemin libre! Quand elle arrive la flche, de l'orteil et du premier doigt elle la ramasse dlicatement, l'offre avec une rvrence au matre et protecteur qui remercie par un signe de tte[372]. Rapt tourn en idylle. [Note 372: Dalton.] Les Gonds non plus ne veulent pas s'chauffer. Quand la fille est enleve, ses frres et cousins font semblant de ne pas y prendre garde, mais les soeurs et camarades attaquent bravement, crient qu'elles feront lcher prise aux insolents: _Nous tions trois filles, Filles marier: Nous nous en allmes Dans un pr danser. Dans le pr, mes compagnes, Qu'il fait bon danser!_ _Nous nous en allmes Dans un pr danser; Nous fmes rencontre D'un joli berger._ _Il prit la plus jeune, Voulut l'embrasser; Nous nous mmes toutes A l'en empcher..._ Mais voil, ces malandrins, moins timides que le petit berger de la chanson, font mine de sauter sur les bonnes amies; celles-ci, pour ne pas tre elles-mmes faites prisonnires, battent en retraite. Chez les Ouraons, le combat finit en danse, comme il avait commenc. Aprs avoir chang leurs pupilles califourchu-califourchant, les oncles se prennent d'une querelle qui se passe en entrechats et finit par des gigotements de rconciliation. Aux jeunes gens qu'on a bien frotts d'huile, on prsente une lampe allume, symbole de l'amour conjugal dont l'poux entretiendra la flamme. Le jeune homme appuie, lui aussi, son orteil sur le talon de l'accorde, laquelle se renverse en arrire, la tte sur l'paule de son amant, qui, avec une goutte de son sang, la marque au front d'une tche rouge: acte solennel, annonc par la dcharge d'une arme feu. Des draps tendus cachent le groupe, autour duquel les guerriers choquent leurs lances, histoire de mettre en fuite les dmons qui rdent, cherchant qui dvorer. Les beaux-parents prsentent la coupe d'amour, emplie d'une liqueur fermente; les conjoints y font tournoyer le doigt, boivent chacun la moiti. Ces trois symboles: la coupe de communion, la marque cramoisie, l'orteil vainqueur, on les retrouve dans toute cette rgion de l'Inde, et, s'il ne fallait se restreindre, nous indiquerions plus d'un trait similaire dans les rits matrimoniaux de nos pays. Quand les ides se confondent, nous tonnerions-nous que les signes se rptent? Les enlvements peuvent tre autres que fictifs quand des parents trop chrant s'obstinent demander de leur article un prix que les amateurs dclarent exagr. Au march de Singbhoum, des jeunes gens bien arms se prcipitent sur une fille: La belle, il faut nous suivre! Bon gr, mal gr, ils l'entranent au pas de course et gagnent le large. Le public s'abstient de toute intervention matrielle, mais il applaudit si le gars et la garse sont bien dcoupls et de belle tournure. Nantis de l'objet convoit,--_beati possidentes_,--les ravisseurs rouvrent les ngociations sur de nouvelles bases, et force est aux parents d'en rabattre. Trois jours aprs son enlvement, la Sabine fuit le toit conjugal et se rfugie chez les parents qui l'ont vendue. L'poux arrive et redemande son bien, l'pouse pleure et crie, tape, mord, gratigne et finit par suivre ce brigand d'homme-- son corps dfendant, bien entendu, car le monstre s'est fait accompagner d'une bande tapageuse, qui se donne de grands airs menaants:--il faut cder, car, si on les poussait bout, qui sait les extrmits auxquelles ces chenapans pourraient se livrer? En dfinitive, toutes les convenances ont t observes, la jeune femme a fait talage de sentiments filiaux, et le jeune mari s'est montr pris de sa conqute, tout farouche et mal subjugue qu'elle paraisse. Une loi salique, aussi juste et intelligente que celle qui rgissait nagure le beau royaume de France, interdisait la Khonde de dtenir aucun avoir, par la raison: Inapte dfendre, inapte possder. Forclose de la proprit, par suite dchue de tout droit, la femme ne disposait pas mme de sa personne, puisqu'elle avait t capture et emmene de force. Mais il importe peu que la proprit soit dnie qui peut s'emparer du propritaire. La fille d've n'y a point manqu, et, malgr l'orteil brutal qui lui a racl le talon, elle n'est rien moins qu'une esclave, et nous la voyons arbitre des disputes, juge de paix, conseillre toujours coute en affaires prives et publiques, admise mme aux conseils de la tribu avec voix consultative[373]. On la voit en communications incessantes avec les femmes des rajahs, traitant ensemble des intrts publics. A leur tour les rajahs, quand ils voulaient gagner des alliances, enrler des auxiliaires, dpchaient des charges d'affaires, prises dans leurs srails, belles ambassadrices que les patriarches et les guerriers coutaient avec complaisance. L'ennemi les et trouvs intraitables, mais devant la beaut ils rendaient les armes. [Note 373: Rowney.] C'est l'exogamie bien comprise qui donne la Khonde sa haute position de conciliatrice. Son pre et son beau-pre se rencontreront sur un champ de bataille; ses frres et ses beaux-frres changeront peut-tre des coups de hache; mais elle sera toujours admise panser les blessures de celui qui est frapp, baiser les lvres plissantes. Elle sera la premire suggrer la paix, la plus ardente la recommander, la plus habile la faire conclure. Achete deniers comptants, troque contre des objets mobiliers, cette femme devait tre une esclave: c'est une matresse. On l'a vendue cher et bien cher, on prendra garde de ne pas la dtriorer. A mesure que le rapt se transforma en achat, la question d'argent prdomina; par suite, les convenances particulires du jeune homme furent subordonnes celles des parents qui soldaient. Consultant leurs prfrences, ils se donnaient une bru leur dvotion, se procuraient mnagre entendue et forte au travail. Afin de se prmunir contre les dceptions, ils la prenaient de quatorze seize ans, ge auquel la fille de ces cantons est dj forme de corps et de caractre. Et, pour que le fils n'et pas la prtention d'en faire sa tte, on le mariait quand il n'avait que dix douze ans; Tonton le chargeait cambelarge sur la nuque: Et hop dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous la donnerons Toto, hop dada, hop dada! La comdie de l'enlvement ayant t mene bonne fin, le petit homme attendait la consommation du mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons lui connues. Cependant on ne nous dit pas que le pre khonde fasse exactement comme les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont marie au gosse et laquelle, en attendant pousailles officielles, mne le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise l'poux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les annes d'apprentissage, Khondet s'habitue marcher sous la direction de Khondette, sa lgitime et sa prtendue tout la fois; et, quand il aura enfin le droit de parler en matre, pourra-t-il rattraper l'avance qu'elle a sur lui de quelques annes? [Note 374: Shortt, _Neilgherry Tribes_.] L'pouse est si peu traite en esclave que, aprs six mois de cohabitation, le droit lui est reconnu de planter l le mari qui n'a pas su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir. En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou non des oeuvres de son mari; elle emmne ses enfants en bas ge, sauf au pre de les rclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins de complaisance; elle ne peut quitter tant enceinte, ou avant d'avoir sevr le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficult si elle est reste sans enfants. En tout tat de cause, le pre de la malcontente est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a pay le mari divorc. En rintgrant la maison paternelle, la jeune personne dclare par le fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever. Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze clibataires, tous tenus de la recevoir bras ouverts si elle demande hospitalit. Si l'homme qu'elle distingue se drobe aux avances, le clan tout entier rpond pour lui, se dclare l'hte de la belle, lui donne bon gte et le reste, jusqu' ce qu'elle se dclare satisfaite. Souvenir de polyandrie. Dans le cours de sa carrire conjugale, la Khonde qui se respecte a exerc son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare anomalie,--la rciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa lgitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilit d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultre notoire, d'inconduite flagrante ou prolonge de la part de madame, laquelle l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui manquait d'gards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur, il exclura l'infidle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu' ce que l'autre ait sold l'amende: un cochon, douze ttes de btail, prix fixe et connu d'avance. Aprs encaissement, l'poux qui ne se tiendrait pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile vivre. En quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans attendre la remise des dommages-intrts, l'amant et le mari se prennent aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemble qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles sont alors interdites; entre frres, concitoyens et cogentiles, coups de poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu adultre proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait un autre cousin, mais tout s'est pass en famille. Aprs le duel, Pris et Mnlas se complimentent rciproquement, s'asseyent un banquet auquel Belle Hlne a donn ses soins. Mme coutume existait nagure en Mingrlie[375], o un cochon d'amende faisait aussi les frais de la rconciliation. L'pouse khonde gagne en considration si l'accident se renouvelle de temps autre: autant de galants prouvs en justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morignent de jeunes femmes, disent en se rengorgeant: Moi, ma petite Sophie, ton ge, j'avais dj fait payer l'amende celui-ci et celui-l... Si dcente de maintien, si rserve en ses propos qu'elle n'ose dire: mon mari, mais emploie la circonlocution: le pre de mes enfants, elle ne craint pas d'en faire porter ce pre-l. Bagatelle en Khondie, o la doctrine de la filiation paternelle en est encore se consolider. En pareille matire, deux ou trois sicles comptent pour peu de chose, et le temps coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le mnage individuel ne s'est pas encore retranch derrire les murs de la vie prive; la communaut mle n'a point fait l'entier abandon de ses droits rgaliens sur la personne de chaque femme et sur sa progniture. Le fond de l'institution matrimoniale est encore polyandrique, rsultat de la raret des pouses, motive elle-mme par la raret des subsistances. [Note 375: Chardin, R. P. Zampi.] Quand les liens du mariage individuel sont tellement relchs, il ne faut pas demander compte svre des pratiques imagines par les bons paysans pour la prosprit des champs, l'heureux crot de la crale et l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Crs la lgislatrice, Dmter qui a moralis notre espce; nous le voulons bien, ce qui n'empche que les Mystres de la Bonne Desse ont partout, mme dans le Nouveau Monde[376], commenc par tre des orgies difficiles dcrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde mridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent tout venant, afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines dposes dans son sein. A l'poque des semailles ont lieu des festivits qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles o les filles d'Isral honoraient Astart en se prostituant sur les aires dpiquer le froment[377]. Ces Thotigars lvent aux bords des routes, ici une tente, l une paillote qu'ils jonchent de fougre, et qu'ils garnissent de rafrachissements. Sous ces abris les poux installent leurs moitis, vont eux-mmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec instance: Procurez le bien public, l'abondance du pain! En matire de foi, inutile de discuter. [Note 376: Par exemple, la _Fte de la Rcolte_ chez les Muyscas, etc.] [Note 377: Ose, IX, I.] Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultre,--mais faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages?--l'adultre est de droit, quand se prsente un tueur de tigres, auquel des honneurs presque divins sont rendus. Au retour de son heureuse chasse, il est entour par toutes les femmes du bourg et des alentours, dansant et chantant: Qui le tigre a tu aura la plus belle, la plus belle! Combien alors qui se croient la plus belle! Et quelle famille ne serait heureuse et fire d'avoir un rejeton issu du tueur de tigres! * * * * * Puisque nous vendons nos filles, vendons-les cher, disent les producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progniture en la plaant haut prix. Singbhoum tablit le cours moyen pour une demoiselle de bonne maison quarante ttes de gros btail, livrables sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra; elle est honnte, prfre le clibat au dshonneur de ne pas tre vendue son prix. Tant pis pour les vierges montes en graine et laisses pour compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt. Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flatts que leur fille ne trouve pas preneur; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une renchrie, fait mine de payer en coups de bton. Comment remdier cet inconvnient? Pour dsencombrer le march, tout en maintenant les prix, les pres de famille rarfient la marchandise; pratiquant l'infanticide sur une large chelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces sauvages possdent leur cours d'conomie politique, faon Mac Culloch et Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie! La chose achete a des jambes, demande que l'acheteur lui agre; sans remords, la volage lche un premier mari, court un second. Le beau-pre sera actionn en restitution. Mais il n'a plus la somme, l'a dj fricote en tout ou en partie. Sans doute, le vendeur est arm d'un droit de rptition contre son nouveau gendre; mais celui-ci, tenant dj le prcieux objet, n'est aucunement press d'en donner l'argent. Pourtant, il promet de s'excuter; mais au moment o il va solder, voil que la jeune femme--inconstante comme tant d'autres--s'acoquine un troisime, et, qui sait? un quatrime... Pour surcrot de difficults, les poux appartiennent des tribus diffrentes, lesquelles, d'un moment l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris crdit est tu en guerre,--elles sont frquentes et meurtrires,--adieu la crance! Bien que les tribus rpondent des dettes que contractent leurs membres, plus d'un a t ruin par le fait d'une fille trop avantageusement vendue. Dcidment, le commerce est trop alatoire; il vaut mieux y renoncer. Ces honntes leveurs n'ignorent pas que les peuplades voisines, qui se dfont de leurs sujets fminins un prix purement nominal, sont l'abri de ces inconvnients: bagatelle reue, bagatelle rendue. Mais les patriarches de rpondre: Nous ne sommes pas gens troquer nos filles contre un morceau de pain. En consquence, certains clans aristocratiques ne produisent plus que des mles et importent les femmes ncessaires; tout au plus laissent-ils vivre l'ane, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison trangre. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de nombreux garons, et de fillettes peu ou point; il estimait qu'en moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances fminines. Cependant la voix du sang parfois se faisait entendre. Les petites malheureuses n'taient pas toujours immoles de parti pris; volontiers, on leur laissait quelques chances de salut, sauf rejeter sur les dieux la responsabilit des morts. Les prtres ou _djannis_, les astrologues ou _dsauris_, tiraient l'horoscope au moyen d'un livre: ils jetaient le poinon avec lequel, pour crire, ils gratignent les feuilles de palmier; le passage touch dcidait de la vie ou de la mort.--La mort?... Les parents prenaient l'innocente, la bariolaient de raies rouges et noires, l'introduisaient dans un grand pot neuf qu'ils bouchaient et couvraient de fleurs,--notre esthtique enjolive jusqu' l'assassinat,--portaient le tout dans la direction du vent dsign comme menaant; ils enfouissaient la marmite, saignaient un poulet par-dessus, puis il n'tait question de rien. On l'a dj remarqu plusieurs fois: l'infanticide fminin est plus rpandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misrables. Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs traits communs avec les Khonds, fatigus de se ruiner en cadeaux de noces leurs soeurs ou leurs filles, auxquelles ils envoyaient une dot magnifique, mme quand on les leur avait enleves[378], avaient imagin de noyer les pauvres cratures dans un bain de lait tide. Elles demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tide, remarquez-le: car on et manqu de coeur les asphyxier dans un liquide froid au toucher. O la sensibilit va-t-elle se nicher? [Note 378: Elliot, _Races of the N. W. provinces of India_.] Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dnaturs. Les primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne croyant pas que les nouveau-ns aient une me dont il vaille la peine de parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien de civiliss dans l'Inde, en Chine et mme ailleurs, qui regardent comme un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a prconis la pratique malthusienne, la disant un acte de haute prvoyance domestique. Que de rponses absurdes et cruelles a provoques le problme social! Les filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur fortune, les peuples chrtiens et les nations bouddhistes les mettent en religion, s'en dbarrassent en les clotrant dans des couvents. Mais les non-civiliss prfrent les tuer d'emble: c'est moins hypocrite. Et les Khonds d'ajouter qu'ils ont contre-balancer la consommation d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvels. Infanticide part, les parents montrent affection et tendresse pour leur progniture. Soucieuse d'tre mre,--d'un garon s'entend,--la jeune femme importune les divinits pour qu'elles bnissent son ventre. Si la grossesse se fait attendre, elle va pleriner au confluent de deux ruisseaux ou rivires, o un prtre l'asperge en prononant des paroles sacramentelles. Longtemps l'avance, elle s'inquite du nom que le sort rserve l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les aeux s'arrangent renatre dans la famille. A la moisson ou autres travaux urgents, la mre s'attache le nourrisson au dos et le trimballe, ajoutant cette fatigue celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la simplicit de croire ce qu'enseignent les thologiens et astrologues de l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constat les funestes effets produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont infrieures aux seigneurs et matres, qu'elles savent pourtant si bien manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le pch entra dans le monde? Les mes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, o elles renaissent de gnration en gnration. Mais la rception d'une me n'est pas dfinitive avant la nomination qui a lieu sept jours aprs la naissance. Si l'enfant reoit le nom de Paul plutt que celui de Pierre, l'anctre Paul renouvellera son bail l'existence, et Pierre patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise mort dans la premire semaine, l'me comprendra, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi diminuera le stock d'mes fminines au profit de l'lment masculin. En vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient les filles sitt nes, ou mme leur coupaient nez et oreilles, les corchaient, dit-on, pour les dissuader de renatre dans le sexe infrieur. Des enrags s'en prenaient encore aux mres qu'ils accusaient de complicit avec la misrable crature[379]. [Note 379: _China Review._] Par suite des suppressions opres, les survivantes faisaient prime sur le march matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considration dans les relations publiques et prives. On affirme--est-ce vrai?--qu'elles s'enttrent plus que leurs maris garder la coutume cruelle. * * * * * Pour se dlasser des travaux agricoles, nos indignes s'adonnent aux plaisirs de la chasse; aprs avoir mani la pioche et la charrue, ils soupirent aprs les terribles excitations de la guerre, qui sort de l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'motion, ils le passent d'abord en ivresse, en danses cheveles, mais, par intervalles, le temprament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafrachir l'clat de l'antique gloire. Se tuer entre frres, instinct de haute animalit. Bien que les races infrieures soient doues pour la plupart d'normes pouvoirs de prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, tant la proie les unes des autres et des espces suprieures. Celles-ci dborderaient si elles ne se faisaient concurrence elles-mmes, si elles ne veillaient avec une rigueur inflexible et une svrit cruelle ne pas dpasser un certain niveau. Au dbut de son existence, l'animal de haute ligne, faible encore et expos mille prils, paye la mortalit le tribut qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages. Belle victoire dj que d'arriver sain et sauf l'ge adulte. Immense succs que d'avoir surmont mille et mille attaques dont chacune pouvait tre fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et invisibles. Aprs avoir triomph du monde entier pour ainsi dire, surgit le plus grand des prils: la lutte contre gaux, les combats contre les camarades, contre le frre, autre moi-mme. Ces petits d'une mme porte ont prospr. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces; le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perptuera l'espce. Au plus fort la plus belle! La guerre est un fait primordial, un article organique de la charte octroye par la nature aux populations primitives. La lutte fouette le sang, rveille les nergies endormies, supprime les faibles par la mort immdiate ou par la mort indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Ftes et banquets, autant de prtextes rixes et batteries; les mles, faonns d'un plus grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu' coups de poing, de pied, de pierres, de bton. Encore au commencement de ce sicle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de la Bretagne franaise, les adultes se donnaient, les dimanches aprs midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay, dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il tait beau de dgainer le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec le mouchoir: Oh! oh! Qui des gars veut goter de ma pointe? A deux pouces de fer? A trois pouces, quatre pouces? Qui en veut du joujou? Qui en veut? En avant les amateurs! Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs luttes hroques. Une ou deux fois par an, les mles se rassemblent; pour se dgourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se bousculent de la belle faon, n'employant ce jeu que les armes donnes par mre Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnment adonns au mtier des armes, tiennent cet amusement pour grossier, dpourvu de dignit: Jeux de mains, jeux de vilains. coutons leur lgende: Jadis nous ne faisions pas mieux. Comme aux singes, comme aux tigres et aux ours, ongles et dents nous suffisaient; on jouait aussi des cailloux et du gourdin. Mais les Dieux, dans leur bont, nous firent prsent du fer. Un des leurs se donna nous, le dieu Tigre, Loha Pennou, Matre de la Guerre, Gnie de la Destruction, qui un jour sortit de terre, sous forme d'une tige d'acier. En premier, le fer ne touchait crature vivante sans la tuer soudain; mais les Dieux, toujours complaisants, enlevrent quelque chose de son poison, disant: Fer, tu tueras mais pas toujours! De ceux que tu auras mordus, tous ne mourront pas, quelques-uns languiront, quelques autres guriront. Redoutable est toujours la vertu du fer. Qu'un prtre enterre sous un arbre le couteau du Grand Tigre, l'arbre dprira, l'arbre mourra. Qu'il jette son couteau dans une rivire, et la rivire tarira. Au dieu altr il faut du sang. Son propre prtre lui est immol aprs quatre ans de loyaux services. Il faut Loha beaucoup de sang; aussi a-t-il institu la guerre, ordonnant qu'elle ft notre plus noble occupation. La guerre, l'ternelle guerre, est la sant du peuple. Pour alimenter la guerre, Dieu permit, Dieu ordonna de la couper de trves, de l'entremler d'armistices, pendant lesquels on cultive le sol et l'on procre des enfants qui leur tour se battront et s'entre-tueront. Tout village, tout groupe de hameaux possde un bosquet o ni femme ni enfant n'ont droit d'entrer: il est sacr au dieu de la guerre, qui prside aux batailles entre Khonds et trangers, mais non pas aux rixes qui peuvent clater entre clans de mme tribu. Loha, dieu du fer, s'est mu en un vieux couteau. Aux trois quarts enfonc dans le sol, il merge lentement quand une bataille se prpare, et rentre dans la lame quand assez de sang a t vers. Le prtre surveille d'un oeil attentif la hauteur du couteau, les mouvements de ce baromtre dlicat; car la divinit, si on tardait la satisfaire, se vengerait en se faisant tigre dvorant, ou pidmie dvastatrice. Sur l'avis qu'en donne l'homme des autels, les anciens se rassemblent et dlibrent suivant les rgles: Loha s'est-il vraiment rveill? Est-il inquiet, pour sr? Est-il en colre? Et contre qui se battre? Les guerriers apportent les armes et l'attirail militaire devant leur Mars-Apollon, auquel ils offrent un poulet au riz arros d'arrak, joli petit ordinaire que le dieu consomme; aprs quoi le djanni l'apostrophe: O dieu! nous avons tard nous mettre sur le pied de guerre. Avons-nous oubli quelqu'une de tes prescriptions? Avons-nous attendu trop longtemps, pensant qu'il fallait laisser grandir nos jeunes gens, qu'il fallait nourrir notre monde? Quoi qu'il en soit, ton auguste volont se manifeste par les dprdations du tigre, par les fivres et les ophtalmies, les ulcres qui rongent et les rhumatismes qui affligent. Nous obissons, Seigneur! Voici nos armes. Solides, elles le sont dj; fais-les aigus et tranchantes. Dirige nos flches, dirige les pierres de nos frondes. largis les blessures qu'elles feront aux ennemis: et si leurs blessures se ferment, que restent la faiblesse et l'impotence! Mais que nos blessures nous gurissent aussi promptement que sche le sang tombant terre! Que les armes hostiles soient fragiles comme les siliques de l'arbre _karta_, mais que nos haches, puissantes autant que les mchoires de l'hyne, crasent les os et broient les chairs! Que nos hommes de petite taille abattent des gants! Fais, dieu! que dans la bataille nos pouses soient fires de porter le manger aux braves comme nous! Que les tribus trangres, admiratrices de nos exploits, nous offrent leurs filles! Aide-nous piller les villages, razzier les boeufs, piller du tabac! Que nos femmes aient pour leur part des vases de cuivre! Joyeuses, elles les porteront leurs parents. Assiste-nous, Dieu! assiste aussi nos allis, en retour des nombreux poulets, porcs, brebis et boeufs que nous t'avons offerts. Quelle est notre requte? Que tu tiennes la main l'excution des ordres par toi donns. Que tu nous protges comme tu as protg les hros nos anctres. Exauce, dieu, exauce! Loha, divinit guerrire, que le fer reprenne en nos mains sa vertu primordiale! Que nous devenions riches, grce son tranchant! Devenus riches, nous t'enrichirons, notre protecteur et ami! Sur ce, les guerriers reprennent leurs armes fades par le contact avec l'autel, et les brandissent au-dessus de leurs ttes. De nouveau le prtre impose silence, rcite la liturgie du Fer: Au commencement, le Dieu de Lumire cra les montagnes, cra les fleuves, cra les ruisseaux, cra les plaines, cra les forts et les rochers, cra le gibier, cra les animaux domestiques. Aprs quoi il cra l'homme, et aprs l'homme le Fer. Mais l'homme ignorait encore les usages du Fer. Une femme, Ambali Baylie tait son nom, vivait avec ses fils, deux guerriers... Un jour, ils parurent blesss et la poitrine ensanglante. Elle demanda:--Qu'avez-vous, les enfants? Et les garons de rpondre:--Avec les gens de l-bas on s'est amus avec des feuilles de glaeul, on s'est chatouill les ctes. La mre pansa les plaies et dit:--Fi du glaeul! laissez l le glaeul, mes enfants! Quelques jours aprs, les fils revinrent, tout hrisss de pointes pineuses; ils en taient couverts, comme un mouton de sa laine. Derechef Ambali gurit les gratignures. Et dit: Il est peu sant de se battre de la sorte. Au pays des Indous, allez chercher du fer, forgez-le en haches et pointes de flche, courbez en arc le bambou, ornez vos ttes de plumes, cuirassez-vous de peaux et toiles, allez la bataille. La bataille aiguise les esprits, affermit les coeurs. Par suite, vous aurez des tissus, du sel et du sucre, et vous apprendrez connatre d'autres hommes, d'autres manires. Les fils et les petits fils d'Ambali allrent donc la bataille, mais presque tous y restrent. Les survivants revinrent et dirent: Mre, nous t'avons obi; mais que de morts! Devant le terrible tranchant du fer, il est impossible de subsister. Et Ambali Baylie de rpondre: Il est vrai, dans le fer n'entra aucune goutte de piti. Mais, vous autres, chauffez-le au feu de forge, battez-le avec un marteau et modifiez la barbelure de vos flches! Ce qu'ils firent, et, depuis, le fer ne fait plus prir tous ceux qu'il frappe. Nonobstant, il dfend les limites sacres, protge notre avoir et nos droits. Aprs une pause, le prtre crie l'un des groupes: Aux armes! aux armes! Je vais de l'avant; marchez! Guide par l'homme du Dieu, une bande pousse jusqu' la frontire de la tribu qu'on a rsolu d'attaquer. Une flche est lance par del les limites; les hommes bondissent aprs. D'un arbre qui crot sur le sol ennemi, les messagers coupent un rameau, l'emportent. Symboles parlants, et qu'on peut dire universels, puisqu'on les trouve chez des populations aussi dissemblables que les Nagas, les Romains et les Moundroucous de l'Amrique Mridionale[380]. De retour au sanctuaire, le djanni entoure cette branche de peaux et de chiffons; deux branchilles simulant les bras il attache des armes; puis il abat, devant l'autel, le mannequin reprsentant l'ennemi et accoutr en guerrier. [Note 380: Spix und Martius.] O Dieu de Lumire, et toutes autres divinits, tmoignez que nous avons excut toutes les prescriptions ordonnes. Donc, Dieu de la Guerre, abstiens-toi de nous visiter sous forme de tigres, de fivres et autres flaux! En toute justice, la victoire nous est due. coutez, dieux! nous demandons, non point d'tre garantis de la mort, mais de n'tre point estropis. Couvrez-nous de gloire, dieux! et n'oubliez point que nous sommes les neveux des hros, vos illustres amis! Ces prparatifs termins, il reste notifier la dclaration de guerre, car la loyaut exige que l'ennemi ait le temps de s'armer, de prendre toutes mesures dfensives, d'accomplir les crmonies qui captent la faveur des Immortels, et par suite le succs. Chaque ct promet Dmter une victime humaine, et Mars-Apollon larges lampes du sang des boucs et des poulets. Le chef du village dpche de jeunes messagers qui courent aux endroits dsigns. Brandissant un arc et des flches, ils font savoir aux hommes de l'autre tribu qu'on les attend en tel endroit, au soleil lev. Les interpells rpondent par des remerciements et des flicitations, rcompensent les hrauts comme s'ils eussent t porteurs d'une heureuse nouvelle. Au jour indiqu, les guerriers se prsentent au rendez-vous dans leur plus bel accoutrement, lavs et parfums comme pour la noce; ils ont tress leur chevelure, piqu dans leur chignon des plumes qui se balancent au vent, hautes et fires autant que fut jamais panache sur chevalier casqu. Les femmes arrivent avec des cruches d'eau et des corbeilles d'aliments, car la mle sera rude et pourra durer plusieurs jours. Prennent place comme spectateurs les vieillards, auxquels l'ge ne permet plus d'entrer dans la lice; ayant particip maintes de ces ftes, ils conseilleront et encourageront fils et neveux. Le signal de la mle est donn par le parti agresseur, qui au milieu du champ jette un drap rouge,--on fera la terre un manteau sanglant.--Les djannis frappent dans la main: Une, deux, trois... Allez-y gaiement! La bataille est une succession de combats singuliers, coups de repos et de repas, entremls de dfis et dialogues, la faon des hros d'Homre. Les spectateurs jouissent des passes d'armes; on dirait une reprsentation de gladiateurs; c'est un jeu, mais un terrible jeu. Les horions de tomber en grle; les guerriers, autant de bcherons au travail dans un taillis d'hommes. Superbes coups de hache, charmantes feintes, lgants carts, gracieuses passes et ripostes, beaux donns et beaux rendus! Les femmes d'applaudir, les femmes dont la prsence est tenue pour indispensable. pouses, soeurs et mres, essuient la sueur qui dcoule des fronts sanglants, rafrachissent les lvres altres, massent les membres fatigus; leurs mains caressantes apaisent les poitrines que l'effort fait palpiter. Sur le premier qui tombe sans vie, prmices de la bataille, tous se prcipitent pour tremper leur hache dans son sang; en quelques instants, son corps est chapel. Qui a la chance de tuer son opposant, sans avoir t bless lui-mme, tranche le bras droit du mort et le porte au prtre, pour qu'il en gratifie Loha. A la vpre, on voit souvent un petit tas de bras sur l'autel: une trentaine d'hommes ont pri d'un ct, une vingtaine de l'autre; davantage ont t blesss. On ne s'en tient pas toujours l, et, quand les choses se font grandement, on recommence le lendemain et jours suivants, jusqu' ce que tout un parti soit hors de combat. C'est, en effet, moins une bataille qu'un tournoi, qu'une joute en champ clos. Chevaliers plutt que soldats, les Khonds ignorent la tactique, ngligent les marches, contremarches et mouvements tournants, mais ne se mnagent, ne s'pargnent point; se tuent en famille, moins ennemis que rivaux. Toutefois, les plus rjouissantes choses finissent par lasser, les plus jolies par durer trop longtemps. Les premires pour en avoir assez sont les femmes, exposes perdre l'un par l'autre et leur propre pre et le pre de leurs enfants. Prises, comme le veut la loi, dans un clan autre que celui de leur nouvelle famille, plus d'une assiste au duel entre son frre et son mari, les admirant galement, tremblant galement pour leurs jours. Comme les Sabines d'autrefois, elles interviendront pour rconcilier. Elles communiquent librement avec les deux camps, comme font aussi, dans les montagnes d'Assam, les Katchou Nagasses, qui, quelque guerre que se livrent leurs maris, n'interrompent pas leurs petites visites et leurs affaires quotidiennes. La neutralit est reconnue de celles qui voient s'entre-tuer poux et pres, frres et amis d'enfance; on ne trouve pas mal qu'au lendemain d'une bataille elles mlangent les regrets et les pleurs. A elles de s'entremettre et de se concerter pour la paix, et, au moment propice, de faire agir une tierce tribu qui s'interpose et envoie des hrauts pour crier: Assez! c'est assez! D'ordinaire, on rpond:--Nous n'avons pas voulu la guerre; c'est Loha qui l'a exige; s'il veut qu'elle continue, les flches partiront malgr nous. --Sans doute, rpliquent les pacificateurs. Mais, si Loha est satisfait, tenez-vous pour contents. Nous allons le consulter. Que l'un et l'autre partis envoient chacun deux hommes, pour tre tmoins de sa rponse. Le djanni apporte du riz, y fiche une flche prise au sanctuaire d'Apollon Loha.--La flche reste droite? Que la guerre suive son cours!--La flche s'incline et tombe? Que la paix soit conclue! Cependant les belligrants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le prtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu: --O Loha! tu avais dcid la guerre. Pourquoi? Nous l'ignorons. Voulais-tu prserver entire notre vaillance, qui et pu se dtriorer dans l'inaction? Voulais-tu empcher nos ennemis de devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire la paresse et l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort? Peut-tre les forgerons, les tisserands et les distillateurs t'avaient incit nous jeter dans une guerre qui leur a valu gains et profits. Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une plus longue paix leur serait fatale? Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'tre extermins par nos chasseurs? Les boeufs sont-ils fatigus de porter le joug, de traner la charrue? Avais-tu quelque autre raison nous inconnue? Quoi qu'il en soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous aimerions que la paix nous ft rendue, si tel est ton bon plaisir. Qu'il te plaise nous faire connatre ta volont! Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume une mche. Si la flamme s'lve haute et droite, Loha veut continuer la guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se rconcilie. Contre-preuve: un oeuf est dress sur un plat de riz. Comme pour la flche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour la guerre ou la paix: Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une force qui dure jusqu' ce que les armes chappent aux mains du dernier adversaire. Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais, alors, agis sur les coeurs pour que la paix soit loyale et sincre. Sonde les mes de nos ennemis, sonde les esprits de leurs dieux, dcouvre le fond de leurs penses. S'ils dsirent la tranquillit autant que nous-mmes, nous danserons la danse de la paix, et nos pieds soulveront une poussire qui de trois jours ne retombera sur le sol. Il suffit, et l'on entame les ngociations. Elles aboutissent. Le prtre convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies: Que la multitude assemble prte l'oreille! Voici comment les hostilits surgirent. Loha avait dit: Qu'il y ait guerre! Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se changrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache, se fit pointe de flche. Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions, tous ceux qui burent ou mangrent furent emplis de fureur, et les femmes, amies de la paix pourtant, attisrent le feu au lieu de l'teindre. L'amour, l'amiti firent place la haine et la discorde; une grande guerre s'ensuivit. Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est engraisse de sang. Assez maintenant! Que s'moussent les armes, et que s'teigne la colre! Que reviennent l'amour et l'amiti! Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi, Desse du Crot, regarde-nous avec faveur et fais que notre peuple prospre et multiplie! Le prtre alors asperge l'assistance avec une boue bnite, mlange d'eau consacre et d'une terre prise dans une fourmilire ou dans une termitire. Sitt le trait conclu, les combattants de la veille se prcipitent la danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui, s'exaltant jusqu' la frnsie, emporte les dernires rancunes, les ressentiments mal effacs. La rconciliation est rpute donner au coeur la joie la plus intense qui se puisse prouver au monde. Cette extase, Loha l'a inspire, il serait impie de la rprimer, irrespectueux de la modrer. Aprs s'tre dmen pendant trois quatre heures, on n'a pas trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue. Pour le Khond, homme conscient de sa noble destine, il n'est plus belle occupation que la guerre et l'agriculture. Il mprise toutes les industries qui se pratiquent par assis, tous les mtiers dans lesquels on vieillit son aise. La charrue le repose des combats, et les combats le restaurent aprs les labeurs de la charrue. Chez ce peuple singulier, la guerre ne coupe pas court aux relations entre familles et tribus ennemies, aux galanteries et aux demandes en mariage. Mme les noces ne sont pas renvoyes la conclusion de la paix; les belligrants suspendent les massacres pour se rencontrer des ftes et rjouissances o ils se traitent avec courtoisie et s'amusent, semble-t-il, avec une parfaite insouciance, pour s'entr'gorger le lendemain avec autant de frocit que de bonne humeur. Cruels, ils le sont, mais non pas mchants; ils ont le meurtre gai. Ce qu'il faut attribuer la bonne foi parfaite avec laquelle ils attribuent la mort et la victoire l'intervention immdiate et personnelle de leurs divinits, seules tenues pour responsables. Assurment, les tribus khondes comprennent la guerre autrement que nous. Ils en font l'accomplissement d'un rite religieux et d'un devoir moral, grce auquel la population masculine prend du ton et du nerf, grce auquel les dieux se gorgent du sang, du prcieux sang humain, dont ils se montrent si souvent altrs. Semblablement, les anciens Mexicains s'envoyaient de temps autre un message: Nos dieux ont faim. Venez, les amis, et entre-tuons-nous pour leur donner manger. Ainsi, en 1454, lors de la grande famine, les prtres se plaignirent, au nom des Immortels, que les prisonniers, procurs par les expditions lointaines, arrivaient trop fatigus et amaigris pour tre apptissants aux dieux. En consquence, les libres rpubliques d'une part, et les trois royaumes d'autre part, convinrent qu'ils entretiendraient une guerre constante, et que, des intervalles et en des lieux dtermins par avance, on se battrait la chevalire, en vue de faire, non des conqutes, mais des prisonniers, qui assouviraient la faim des divinits. * * * * * Aprs avoir racont comment vivent Kolhs et Khonds, et notamment comment ils se marient, comment ils tuent leurs filles, et de quelle manire ils s'entre-tuent dans leurs tournois, disons brivement leurs coutumes funraires et quelles ides ils se font de l'existence aprs la mort. La crmation, en grand honneur parmi ces tribus, de droit pour les chefs, patriarches et grands personnages, pratique pour la plupart des adultes mles, est, sans exception, refuse au menu fretin des femmes et enfants. Interrogs sur cette diversit de traitement, les indignes expliquent que la crmation comporte trop de dpenses et de crmonies pour qu'on la prodigue. Le motif est plausible, mais faut-il s'en contenter? Que de fois les peuples tiennent pour sacres des coutumes qu'ils se transmettent depuis temps immmorial, sans les comprendre! les ayant empruntes d'ignorants prdcesseurs, ou des voisins qui n'en savaient davantage. Pour tre d'ordre pratique, la raison allgue ne nous semble pas dcisive; c'est mme cause de ce caractre utilitaire que nous la tenons pour suspecte, dans un ordre de choses o le genre humain s'est rarement piqu de bon sens et de sobrit. Si les Khonds visent l'conomie quand il s'agit des femmes et des enfants, pourquoi poussent-ils la dpense quand il y va des pres et des frres? La mort est universellement considre comme la porte du monde surnaturel; or, en matires d'imagination et de foi, on n'en appelle point la science et au bon sens. Pour expliquer la mort, on s'est toujours adress au rve. L'enterrement et la crmation relvent de systmes tout diffrents. Suivant l'antique thorie, la mort, dissociation de l'organisme, rend aux lments ce qu'ils lui avaient prt; l'Esprit--lumire et tincelle--s'envole avec la flamme dans les rgions thres, vers le soleil, vers les astres distants. Honneur ceux dont les restes sont dposs sur le bcher! Autre le sort de ceux qu'on enterre; leur me, ne contenant que des principes aqueux et terriens, finit avec l'existence actuelle ou ne la dpasse gure; elle est de nature infrieure et mortelle, par opposition l'Esprit de nature divine. Les Mosinoeques aussi, dans l'Asie Mineure, brlaient les hommes aprs la mort, enterraient les femmes. Bonne et valable pour une antique peuplade que les Dix Mille ont traverse dans leur fameuse retraite, l'explication serait-elle insuffisante pour les Khonds, dcouverts rcemment? Les crmations, d'ailleurs, ne sont point identiques partout; elles comportent un rituel qui varie selon la caste et la qualit. Ici, les individus sont brls debout, attachs contre un arbre maouh; l, couchs, avec la tte regardant au sud. Les cendres ayant t recueillies, ainsi que les os, ces tristes restes sont tals sur une couche de riz--probablement pour les rendre innoxieux--et on les porte en procession par les rues du village, devant la demeure des parents et amis. Le mort salue, est salu chaque porte; on lui fait voir une dernire fois les arbres qu'il a plants, les champs qu'il a cultivs; on le mne devant la garonnire, o il a si souvent dans. Chez les Ouraons, les ossements sont dposs sous une massive pierre qu'ombrage un tamarin; chez les Khrias du Tchota Nagpour, on les jette dans le fleuve qui les descendra dans la valle qu'habitaient autrefois les anctres, avant qu'ils eussent t chasss par l'invasion arya. * * * * * C'est pour assurer le bonheur du dfunt, et, plus prcieusement encore, le repos des survivants, que la plupart des religions ont imagin les rituels funraires, qui bannissent l'me en des espaces dont elle ne pourra plus sortir qu' des poques fixes, o elle devra rentrer des moments dtermins. Puisqu'elle trane aprs elle des vapeurs dltres, et les miasmes empoisonns du spulcre, puisqu'elle souffle la fivre et les pestilences, puisqu'elle infecte mme ceux qu'elle avait chris, l'me ne peut trouver mal qu'on lui impose mainte quarantaine, mainte lustration, avant qu'on lui permette d'approcher les vivants, qui aspirent l'air par les narines et dont la poitrine est une fontaine de sang chaud. Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur intermdiaire agissent les mchants sorciers, les maudits jeteurs de sorts. Les sorcires montent sur le toit des paillotes, y percent un trou, par lequel elles droulent un fil, qui va toucher le corps de l'individu malficier. Par l'intermdiaire de ce fil, elles sucent le sang, font couler le poison dans l'estomac[381], dbilitent les os. Si la vie, si la sant vous sont chres, ne vous laissez pas rencontrer par la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vtue d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos barbouill de suie et les pieds retourns. Et gare au dmon de l'pilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche sur l'arte d'un toit, prt fondre sur le malavis qui vaguerait par les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en sortiraient jamais pour dchirer boeuf ou chevreau, encore moins pour dvorer un homme, n'tait qu'un dieu leur en donne commission expresse, ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait _nilipa_, ou garou, en se glissant dans leur peau bigarre. [Note 381: Shortt, _Journal of the Ethnological Society_.] Pour chapper l'action malfaisante de ces esprits et de leurs compres, on s'adresse aux prtres, mdiums officiels entre le monde des vivants et celui des morts, sorciers eux-mmes, mais pour le bon motif. Leurs offices tant reconnus indispensables, la communaut leur alloue l'usufruit du champ des dieux. Leur existence pourrait sembler facile, n'tait qu'elle se passe dans une retraite dsagrable plusieurs; n'tait qu'elle interdit de prendre rang au noble jeu des batailles, ne permet pas de partager le repas des laques, de manger la nourriture qu'auraient prpare des mains profanes. Les amateurs ne sont pas nombreux, bien que l'industrie sacerdotale soit parfaitement libre et ouverte tous, tant l'entre qu' la sortie--sauf cependant en ce qui concerne le culte du Soleil, qu'on veut hrditaire dans certaines familles. N'importe qui, a le droit de se consacrer au service de toutes les autres divinits, aprs l'apprentissage de rigueur. L'aspirant se retire dans la fort, o il se met en rapport avec les divinits qui emplissent les fourrs, avec les divinits qui foisonnent dans les halliers. Il laisse crotre sa barbe et sa chevelure; et, quand elles sont suffisamment longues et broussailleuses, il acquiert le don de divination. Mais il ne sera pas accept comme prophte avant d'avoir prouv qu'il sait prdire l'avenir, prcaution fort raisonnable assurment. La divinit prend possession de sa personne en le faisant ternuer; il se dmne comme le possd qu'il prtend tre, hurle et vocifre, draisonne de la faon la plus orthodoxe. Quand le besoin s'en fait sentir, il va la chasse des sorcires, les dcouvre et les dnonce, pour qu'on leur arrache les deux incisives de devant. Ce traitement les rendra impuissantes, incapables de prononcer leurs incantations avec la nettet voulue. Un dbit imparfait irriterait le dmon qui ferait retomber sur les maladroites le mal qu'elles invoquaient contre autrui. Les Arabes[382] avaient aussi connaissance de ce procd simple et expditif. Le prtre, sorcier lui-mme et antisorcier, selon les cas, calme la fureur des tigres, carte la pestilence. Il trouve la pierre noire que hante la fivre, l'arrose de sang, la dpose solennellement sous un certain arbre, l'enclot dans une plantation d'euphorbes. [Note 382: _Chronique de Tabari._] Autres exploits: il ramasse les vieux balais, marmites brches, gourdes fles et corbeilles mal en point, tous objets que hantent volontiers les esprits en rupture de ban; il les jette dans un endroit dsert: au fond de la fort, au bras d'un gibet, aux branches d'un arbre mort. Il les a enduits de sang ou d'eau-de-vie, et, quand les dmons goulus se sont jets sur l'appt, il les emprisonne dans une enceinte de poteaux auxquels il append des armes rouilles, clture qu'ils n'oseront franchir[383]. [Note 383: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.] Au djanni appartient de propitier les quatorze patrons nationaux et les onze divinits locales, sans oublier les dryades, les nymphes des rivires et des fontaines, les faunes et sylvains. Il en est qui vivent sur terre, d'autres en dessous; ces derniers sortent par les fissures du sol, pour se montrer leurs adorateurs, et pour picorer dans les bls: les pis vides ou torris ont t grugs par eux[384]. Sous un arbre exceptionnellement lev habite le Grand Pre, ou Pitabaldi, assimil une pierre, que les fidles viennent barbouiller de safran. Ce sont encore les djannis qui interprtent la volont du Destin. Ils rendent des oracles en consultant les oscillations d'un pendule, ou encore en crasant un oeuf pour examiner les configurations du blanc et du jaune. Les Moundahs ont une sorte de Pques, dans laquelle fte chacun s'amuse heurter son oeuf contre celui du passant. Ceci l'imitation du grand Sing Bonga, qui avec un simple oeuf de poule, cassa les globes de fer que lui opposaient ses rivaux, les Asours, dieux forgerons. Les oeufs sont partout fatidiques. Les Ouraons en mangent avec recueillement sur l'emplacement de la hutte qu'ils vont construire, du village qu'ils vont fonder, emplacement qu'ils ont dj rendu propice en y jetant du riz. [Note 384: Dalton, Macpherson.] carter les esprits malfaisants, pourvoir au bon augure, telles sont les occupations ordinaires du prtre; les plus solennelles consistent gorger les victimes dont le sang assouvira la soif des divinits, celle des mille et mille diablotins qui foisonnent dans la fort et la campagne, dans l'air et les eaux, dans les creux de la terre. S'il parat grand quand il saigne poules, chvres et taureaux, il parat sublime quand il immole des victimes humaines. Tuer des enfants, tuer des adultes, tuer des jeunes filles, fonction auguste. * * * * * Le sacrifice, sous ses diverses formes et acceptions multiples, le sacrifice est la doctrine fondamentale des religions. Tuez! tuez! Cette parole de l'vque qui massacra Bziers, et pu tre inscrite aux frontons de certains difices, mritant moins le nom de temple que celui d'abattoirs et chaudoirs. De la chair des hommes, de la viande des animaux, les Dieux ne pouvaient s'assouvir. La Terre tout particulirement, Dmter, la vieille ogresse, se montrait affame et altre plus que tous autres Immortels. Cela s'explique. Avec sa large fcondit, avec ses procrations incessantes, la grande Mre Gigogne qui fait les existences foisonner, pulluler et grouiller jusque dans les dernires molcules de la matire, n'a jamais trop de sang boire, trop de dlicieux sang rouge. Le sang, lment plastique par excellence, principe constituant du lait nourricier et du sperme gnrateur, le sang passait pour tre l'me mme des organismes. Mais il y a sang et sang, et le sang de l'homme tait tenu pour le plus prcieux de tous, le plus riche en force et en vitalit. L'eau passait pour s'tre concentre dans le sang et tout spcialement dans le sang humain qui, lui-mme, se sublimait en sang divin. Le sang, disait-on, entretient la vie dans la nature entire, mme dans les plantes et les esprits. Aux mnes, on versait du sang pour leur rendre l'intelligence et la sensibilit; on en servait aux Olympiens pour les tenir en vigueur et en sant; la Terre, gnratrice des moissons, pour la fconder. Ce sang, infaillible panace, lixir de suprme efficacit, on tenait honneur de le prodiguer, gloire de le rpandre sans mesure; on s'tait accoutum, il faut bien le dire, le verser comme de l'eau. Les Khonds, peuplade oublie derrire ses remparts de forts et marcages, ont conserv dans son intgrit primitive l'antique croyance, d'aprs laquelle la vertu la plus puissante est celle du sang donn sans regret ni rpugnance. Ils croient qu'il n'est acte plus mritoire que de s'immoler pour le bnfice de la communaut. Toutefois, ces dvouements ont toujours t rares, mme chez un peuple brave parmi les braves, o l'individu sait, quand il le faut, mourir noblement et simplement. Le Khond, lui aussi, prfre sacrifier la vie des autres que la sienne; dj ses concitoyens clbrent sa gnrosit quand il achte des cratures humaines pour en rgaler les Dieux. Qui voulait se rendre populaire et mriter la faveur cleste, annonait qu' tel jour il ferait gorger une ou plusieurs victimes. Des familles, des villages, des tribus se cotisaient pour donner leurs saints, patrons et protecteurs, un large festin, magnifique autodaf. En thorie, on prfrait les sujets mles aux femelles, et plus beaux on les prsentait, plus l'offrande avait de prix. Nombreuses taient les divinits que flattait pareille attention, nombreux aussi les prtextes: occasions publiques ou prives, semailles, moissons, dfrichements, longues pluies, scheresses persistantes, pizooties; une femme qui demandait un fils, un enfant malade. Dans les calamits pressantes, il ne fallait rien pargner. Aux grandes tueries des anciens jours, ce n'tait pas deux ou trois personnes qu'on sacrifiait, mais vingt, trente ou davantage. En prvision des besoins constants et des besoins accidentels, on reconnut la ncessit de s'approvisionner de sujets, de tenir un stock d'hosties sous la main du prtre; il fallait que la divinit et constamment du pain, beaucoup de pain sur la planche. Il y avait donc se pourvoir de viande humaine sur pied. Cela pouvait paratre difficile. L'offre rpond la demande, enseigne Bastiat, auteur de brillantes variations sur le thme des _Harmonies conomiques_. Un march ne tarde pas se crer o se manifeste un besoin. Les Dieux cannibales avaient faim, ils payaient, donc les pourvoyeurs se prsentrent: Harris, Gahingas, Dombogos et tout spcialement les Panous[385], population de tisserands et brocanteurs qui entoure les matres du sol et les exploite. En retour de la protection qu'ils lui accordent, elle sert les Khonds, et jusqu' un certain point les domine. En effet, les Panous ont su se rendre indispensables. Ils manigancent les petites affaires, s'instituent conseillers, interprtes et intermdiaires, messagers publics et privs, sorciers ou djannis--on dirait des Juifs ou des Tsiganes au milieu de paysans magyars, serbes ou roumains. Ils font le commerce entre la montagne sauvage et la plaine civilise, prennent produits et commandes; au bas pays ils portent des gteaux de cire, des charges de safran, rapportent des bijoux, du sel, du fer et des enfants. Quelquefois ils ramenaient toute une caravane de petits tres qu'ils avaient racols auprs de pauvres gens qui, n'arrivant pas nourrir leur famille, se prtaient changer un mioche contre trois quatre pices d'argent. A Boustar, Djeypour, Kalahandi et autres lieux, les trafiquants en chair humaine s'abouchaient avec des brigands qui, se mettant en chasse, surprenaient une fillette ou un galopin le long des haies, le billonnaient, lui bandaient les yeux et l'emmenaient. Bonne affaire, quand les Panous trouvaient des femmes d'occasion, quelques malheureuses accuses de sorcellerie, et dont leurs concitoyens voulaient se dfaire. Des frres ont vendu leurs soeurs. Les adultes se fussent pays trs cher, sans les risques du transport. Il en tait de cette boucherie humaine comme de celle des animaux: la viande grasse et jeune obtenait des prix plus avantageux que la maigre, la coriace ou pas encore faite. Le mle adulte n'arrivait au march qu'en des circonstances trs exceptionnelles et on l'avait tarif: un buffle, un boeuf de labour, une vache laitire, une chvre, un vtement de soie, un bassin de cuivre, un grand plat, un rgime de bananes... en tout quarante articles, prix fixe, toujours identique[386]. [Note 385: _Panu_, _Panva_, _Panoua_, _Panov_, _Panovo_.] [Note 386: Arbuthnot. _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, 1837.] Aucune victime ne pouvait tre sacrifie, si son prix n'avait t intgralement sold. Condition indispensable. La liturgie insistait sur le fait, qu'il n'y avait aucun pch tuer l'homme, pourvu qu'il eut t achet deniers comptants. Il fallait prvenir toute rclamation, toute discussion. Des criminels, des prisonniers de guerre n'eussent rien valu, leur vie ne cotant pas assez sacrifier. Bien que les Khonds pratiquassent largement l'infanticide, ils ne donnaient ni ne vendaient aucune des filles qu'ils tuaient si facilement. Ds que le marchand avait touch ses arrhes, il tait tenu de livrer jour fixe les ttes stipules, dt-il, pour parfaire le nombre, fournir celles de ses enfants. Mme, il rpondait envers la communaut des accidents ultrieurs. Si la victime chappait au supplice, on s'en prenait au vendeur; il fallait donc que le misrable ft chef de famille. Les contrats portaient qu'il tait le pre des sujets par lui vendus, formule qui parfois exprimait la stricte vrit, et qui nous renseigne sur le caractre primitif de l'institution. On raconte que des Khonds voyageaient avec un de ces honntes fournisseurs dans un district hostile au rite sanglant. Le brocanteur fut rencontr par un sien parent, dsespr que sa cousine--il l'aimait--et t, par ce pre sans entrailles, livre au bourreau. Il marcha sur l'homme, lui cria: Te voil, pre qui vends ton propre sang!--Et il lui cracha la figure. Aussitt intervinrent les Khonds, anxieux de consoler leur compagnon: Ne te fais pas de chagrin! Ce buffle d'homme ignore qu'en sacrifiant ton enfant, tu as t notre bienfaiteur, celui de l'entire humanit. Ne t'inquite! Les Dieux essuyeront le crachat que ce malotru vient de plaquer contre ton visage[387]. [Note 387: Macpherson.] Nous sommes port croire qu' l'origine, les Panous taient sous l'obligation de fournir aux matres du sol un tribut de ttes, tribut qui aurait t graduellement transform en march facultatif. Ainsi, tous les ans, les Tchoutias se faisaient remettre un certain nombre de victimes par une tribu voisine qui, affranchie de toute autre redevance, tait appele _sar_ ou libre[388]. Autre exemple. Les Bhouyas du Bengale avaient jadis une espce de roi qui brandissant son sabre, le sabre de la dynastie, coupait le cou un individu de la haute et noble famille des Kopat, laquelle, en ddommagement de cette triste corve, tenait en fief un domaine considrable. Par la suite des temps, le crmonial fut modifi: l'homme tombait sous l'pe qui faisait seulement mine de frapper, et, trois jours aprs, le prtendu dcapit rapparaissait, se disant sorti du tombeau[389]. [Note 388: Dalton.] [Note 389: Dalton.] Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles, mais ne les sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit tre rectifi et expliqu. Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient les leurs, mais si les Panous eussent fait dfaut? Maint passage de la liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent d dsaltrer la froce desse avec le sang de leur propre progniture, mme avec celui de leur an, comme faisaient jadis les adorateurs de Moloch, et tous ces Abraham qui gorgeaient leur Isaac. Sans doute, les parents n'offraient pas Tari leur progniture lgitime, mais Tari se rattrapait sur l'illgitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages taient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles; mais les jeunes gens qui ne pouvaient pouser en justes noces, contractaient des unions temporaires, prcisment avec les victimes dsignes, avec les jeunes personnes qu'on avait achetes pour les immoler. Elles se savaient rserves une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi n'auraient-elles pas tir le meilleur parti de leur vie, hlas! si courte? Plutt que d'augmenter leur malheur par l'apprhension constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser, aimer et tre aimes? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux passe-temps.--Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second, s'il s'en prsente; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles. A l'ombre des sanctuaires indignes, la prostitution florissait, comme dans les temples brahmaniques, o nichent toujours hirodules et bayadres. La pauvre crature ne demandait qu' devenir enceinte, auquel cas elle tait pargne, au moins jusqu' ce qu'elle et accouch et fini d'allaiter. Aprs la premire parturition, tant mieux si elle en avait une deuxime, puis une troisime; le rpit pouvait durer indfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et profondes. Malgr le glaive toujours suspendu sur la tte, nombreuses taient les unions dans lesquelles on s'aimait; sur le bord du prcipice on regardait la drobe le bant abme. Souvent, on achetait des malheureuses dont on faisait des filles de joie--hlas! quelle joie!--dans l'intention avoue de les tuer devant la Pennou, quand elles seraient devenues trop vieilles. Plus d'une fut immole avec l'enfant qu'elle tenait dans ses bras. Mre, fils et filles, tous y passaient. Il et t cruel aux pres de concourir l'gorgement de leurs enfants. Le cannibalisme lui-mme a ses accs d'humanit. La rgle, aux villages, tait d'changer les _poussiahs_; c'est ainsi qu'on nommait la progniture mal chanceuse. Un djanni se prsentait, emmenait les innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout se passait convenablement. Pensez-vous que les Khonds ignorassent les gards dus la biensance publique, aux sympathies personnelles, la commisration individuelle? En se fournissant au dehors de victimes, et en expdiant plus loin les enfants qu'on avait vus natre, on avait l'avantage que leur immolation inspirait moindre piti. Non que jusqu' leur triste fin on ft dur leur gard, et qu'on les traitt avec rigueur; tout au contraire. Les poussiahs taient les favoris de tous, les enfants privilgis de la communaut, aux frais de laquelle ils taient habills et nourris, nourris mme d'aliments de choix, car on tenait ce qu'ils fussent gentils, bien venus, dous d'un agrable embonpoint; d'ordinaire, ils entraient dans les familles notables, qui considraient comme une prrogative et une source de prosprit le fait de les hberger. Manger au mme plat qu'eux maintenait en sant ou gurissait les maladies[390]. Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons de leur ge, et, si on ne leur cachait pas le sort qui les attendait, on les berait de l'espoir qu'ils ne seraient sacrifis que sur le tard, qu'on les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils adultes, il n'y avait femme ou fille qui ne ft fire de leurs faveurs. On encourageait spcialement les relations entre ces esclaves des deux sexes, car le produit de leurs unions appartenait la sanglante desse; leur fcondit assurait la perptuit des sacrifices. D'ailleurs, on et mal fertilis la terre avec la chair brhaigne. [Note 390: Campbell.] * * * * * Dix douze jours avant la grande crmonie, les patriciens et notables villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet sacr, arbres majestueux, laisss debout de la fort primitive, refuge des nymphes bocagres, dryades et hamadryades, ils notifiaient la desse de se tenir prte, que la fte se prparait. Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir t indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes accoutres en hommes et armes en guerriers. La grande pouse du Dieu Soleil, il fallait secouer ses sens torpides, susciter sa fcondit endormie, irriter ses dsirs par des spectacles navement lubriques. Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles et cornemuses faisaient rage, les chos se rpondaient de colline en colline. La jeunesse gigotait et se trmoussait et, tout en dansant, les filles raclaient le sol du talon, le palpaient de doigts caressants: veille-toi, veille-toi, Terre, notre amie! De mme aux ftes des semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre avec les ongles[391].--Chacun s'est fait brave, y a t de son vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les chasseurs paradent avec leurs peaux d'ours ou de tigre, s'emplument comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zlateurs et zlatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses plumes, simulant ainsi des voles de paons. La misrable hrone a t lave grande eau, on l'a fait jener pour qu'elle soit pure l'intrieur comme l'extrieur; elle est habille de neuf. En procession solennelle on la conduit de porte en porte, puis on la mne dans la fort sombre, demeure de la desse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prtre la lie par des cordes un mai fleuri, haut de dix douze mtres, surmont d'une figure de paon. [Note 391: Lasaulx.] Ici, le paon, roi de la fte agricole, reprsente videmment le Soleil. Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'ventail. Le trne sur lequel s'asseyait le Grand Mogol figurait un paon dployant ses gemmes resplendissantes: _Que reviennent les beaux jours de Delhi! Bnis le sige d'or que le paon illuminait de ses pierreries[392]!_ [Note 392: Chanson ourdoue.] Le sige royal du Birma reprsente un paon, et aussi un livre, symbole marquant la double descendance solaire et lunaire; l'tendard de la dynastie porte paon volant sur champ d'argent[393]. Le sorcier Garro ne s'engagerait dans aucun rit religieux avant d'avoir chauss des sandales et fich dans sa chevelure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les pennes de cet oiseau, jurent aussi par le tigre et le termite. L'lphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'poux de Dmter, l'lphant devant lequel les femmes s'inclinent; elles barbouillent ses tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses pas; il n'est donc pas tonnant que l'image du roi des forts orne souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est rig en l'honneur de la desse, reprsente alors par trois pierres au milieu desquelles on enterre un paon de cuivre. [Note 393: Yule, _Awa_.] Revenons la victime. Elle a t couronne de fleurs, ointe d'huile et de beurre fondu, on l'a farde avec du safran jaune, couleur des esprits lumineux et des esprits clestes, on se prosterne devant elle et on l'adore. On l'adore pour en faire une autre Tari. Car, dans la conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit homme, femme ou vierge, agneau ou gnisse, coq ou colombe, reprsente la divinit elle-mme. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans toute la pompe des vtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait personnifier. Excutions pitres et mesquines que celles de pauvres esclaves, de malfaiteurs dtestables, mais immolations glorieuses que celle d'un Dieu, d'une desse, et combien mirifiques les vertus de leur sang rpandu! Tari, dit la lgende khonde, avait en l'intention de subir chaque fois le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi Vikramajit[394], qui,--plus fort que messire saint Denis, et mme que le bat saint Oriel[395],--chaque soir, coupait lui-mme sa propre tte et la portait en offrande aux Dvi[396]. Mais les adorateurs de la desse virent la difficult du systme et l'assurrent qu'il suffirait qu'elle se ft gorger par dlgation. Tari voulut bien se rendre aux raisons qu'on lui donnait. Elle accepta la thorie qui depuis a force de dogme: les Dieux ne demandent qu' tre immols au profit de l'humanit, mais ils ont souvent autre chose faire, et peuvent n'tre pas disposs pour le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personne, ils interviendront par substitut, s'incarneront en des _mriahs_ ou intermdiaires[397]. Le mriah sera le plnipotentiaire du Dieu, son fond de pouvoir et son autre lui-mme[398]. [Note 394: Sherwill, _The Rajmahal Hills_, _Journal of the Asiatic Society_, 1851.] [Note 395: Frodoard, _Histoire de l'glise de Reims_.] [Note 396: Yule, _Marco Polo_.] [Note 397: Quelques indianistes, expliquant le mot de _mriah_ par celui de _mdiation_, rappellent que le nom des miris du Bengale, messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.] [Note 398: Tim., II, 5.--Hbr., IX, 15.] Sur cette donne, les Khonds et congnres rigent la victime en divinit, la flattent, vantent sa beaut, chantent ses louanges, dansent autour. A la nuit tombante ils se prcipitent pour la toucher--la malheureuse porte bonheur!--En un clin d'oeil, ils la dpouillent de ses vtements, les mettent en lambeaux en se les disputant; ils parfument leurs mains dans sa chevelure, raclent ses cosmtiques, sollicitent un crachat qu'ils s'tendront soigneusement sur la figure[399]. Puis la multitude se retire, laissant la nouvelle desse solidement attache au poteau, son trne et sa colonne de gloire; l'abandonne affame, palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la fort, attendant l'horrible tragdie du lendemain. Quelle veille! La nouvelle fille des Dieux est cense en conversation intime avec la grande Tari, devenue sa mre et patronne. Que disent la pauvrette l'immense solitude et l'effrayant silence coup par le miaulement du tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystrieuses de la fort, profrant des mots inconnus? Que rpond-elle aux astres ternels qui la contemplent de leur regard fixe, aux toiles scintillantes qui lui font signe: Demain, tu seras des ntres? [Note 399: Ricketts.] Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre, fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On s'emplit de bruit et de tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes; comme aux mystres d'leusis on mange du tambourin, on boit de la cymbale. Car il est des choses auxquelles on ne se rsoudrait jamais, n'tait qu'on a noy sa raison dans l'ivresse, mouss toute sensibilit dans une excitation dsordonne; n'tait que chacun veut dire: Je n'y suis pour rien! Alors la foule est seule responsable, c'est--dire personne. L'axiome, le tout, somme de ses parties, ne s'applique pas aux multitudes. Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se souvient comment hier encore on la traitait en favorite, compagne de tous les jeux; on se rappelle les mots, les reparties, les traits touchants de celle qui supplie et se dbat dans ses liens: Voyez comme elle pleure! Aurez-vous le courage de la tuer? Comme elle tait gaie, aimait rire, aimait chanter! Tu sais qu'elle tait la bonne amie de ton garon? Elle a pens te donner un petit-fils. Plus d'un brave pre de famille, qui serait dsol que l'infortune en rchappt, larmoie et s'apitoie autant ou plus fort que les autres; il y gagne de verser des larmes exquises de douceur, d'en faire verser aux bonnes mes; bien plus, de faire sangloter la mriah: heureux prsage! On ne nous dit point que victime lie au poteau ait jamais t dlivre. L'instinct du drame nous est inn, les plus brutaux et grossiers ont, par intervalles, le besoin de s'apitoyer, irrcusable preuve qu'ils sont charitables et sensibles. Et puis, l'infortune est dj desse, il ne faut pas l'oublier. Si elle fond en pleurs, les nuages rpandront sur les campagnes des pluies bienfaisantes; son sein, se gonflant de soupirs et s'agitant en sanglots, communique la vie aux semences, la fertilit au sol. Quand l'motion est au comble, l'officiant fait signe; la multitude se calme, se range en bon ordre l'entour. L'esprit divin envahit le prtre et l'inspire, lui fait raconter l'origine de l'institution sacre: Au commencement, la Terre, masse informe de boue, n'aurait point support la demeure d'un homme, ni mme son poids; dans ce limon dlay et toujours mouvant, ni arbre ni herbe ne prenait racine. Alors Dieu dit: Rpandez du sang humain devant ma face! Et l'on sacrifia un enfant devant lui... Tombant sur le sol, les gouttes sanglantes fixrent le terrain et le consolidrent. Cette croyance est assez gnrale. On sait plusieurs rajahs de l'Inde qui rpandaient du sang humain sur les fondements des difices publics, mais l'illustre Chah Djihan se contenta d'gorger des animaux sur la premire pierre de Delhi[400]. La Birmanie branlait sous les pieds, jusqu' ce que Rani Attah l'et consolide par un sacrifice. Ide connexe: rin, l'Ile Sainte, mergeait chaque septime anne, puis rentrait sous l'eau, mais un ange la fixa en jetant sur elle un morceau de fer[401]. Les deux roches qui devaient porter Tyr flottaient l'aventure, jusqu' ce qu'on les et asperges de sang: [Note 400: Rajendralala Mitra, _Indo Aryans_.] [Note 401: Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.] Sous les libations du sang sacr, les collines errantes s'enracinrent dans les vagues, et, sur les rochers, dsormais inbranlables, les fils de la Terre levrent Tyr, la cit au large sein[402]. [Note 402: Nonnos, _Dionysiaques_.] Les Ngres, eux aussi, avaient fait la mme dcouverte. Sur la place que devait occuper son palais, le Grand Djagga fit dcapiter un homme; travers le sang qui jaillissait, il marcha vers les points cardinaux, puis donna le premier coup de pioche[403]. [Note 403: Bastian, _San Salvador_.] Sans doute, cette croyance avait t fonde sur l'observation plus ou moins nette que, en zoologie, la formation du squelette rsistant concide gnralement avec l'apparition du sang rouge, dont on avait remarqu les proprits agglutinantes. On avait conclu que le sang asperg donne consistance aux boues et aussi la chair, autre limon. Le sang cotait si peu jadis!... Mais revenons notre texte[404]: [Note 404: Plusieurs textes de rdaction lgrement diffrente ont t reproduits ci-aprs, sous une forme quelque peu condense.] Et par les vertus du sang rpandu, commencrent les semences germer, les plantes crotre, les animaux se propager. Et Dieu ordonna que, pour maintenir la Terre ferme et solide, elle ft arrose de sang chaque saison nouvelle. Ce qu'ont fait toutes les gnrations qui nous ont prcds. Assise sur une pierre, un jour Tari mangeait des pommes. Voil qu'en les pelant, la desse se coupa le doigt et le sang tomba sur le sol, humecta le terrain aride. Et tout aussitt, de chaque goutte, de chaque gouttelette poussrent des plants de riz, et la campagne se prit fleurir[405]. [Note 405: Des fleurs jaillirent de la blessure faite Odin par un sanglier. Ainsi les roses surgirent du sang de Vnus, quand elle se piqua aux ronces, en courant vers Adonis qui se mourait. Et au mme endroit, la Mre de Grce, Notre Dame marchant sur le rocher, se coupa au talon, et laissa derrire elle une trane de ces fleurs qu'on a, depuis, appeles les Roses de Jricho. Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.] Tari considra le riz si dru, le riz si verdoyant. Elle comprit combien taient grandes les vertus du sang. Si quelques gouttes seulement avaient fait cette abondance, quelle fertilit ne dcoulerait pas de ses veines largement ouvertes! Tari pensa donc s'offrir en sacrifice. Tari se prsenta, tendit le front au couteau, disant: Me voici, je suis la mriah, je viens pour tre immole[406]. [Note 406: Cfr. Hbr. X, 7; IX 11, etc.] Les Dieux et les hommes rpondirent: Tu dis bien, tu fais bien, Tari Pennou! Mais si nous t'immolons une fois pour toutes, la vertu de ton sacrifice irait s'affaiblissant de jour en jour. Il vaut mieux te sacrifier tous les ans et chaque fois qu'on en aura besoin. C'est pourquoi, Pennou, tu entreras dans le corps des mriahs la saison des semailles, ou quand les mauvais esprits dsoleront la terre, souffleront les vents empoisonns de la scheresse, les miasmes de l'aridit, de la pestilence. Tu seras alors sacrifie pour le bien de tous. Et la chose fut agre entre Tari, les Dieux et les hommes. Depuis, Khonds, il en fut toujours ainsi. Pourquoi donc, peuple, te lamentes-tu? Et toi, mriah, pourquoi crier, pourquoi sangloter? Ce n'est pas ta faute ni la ntre, ni celle des parents qui t'ont vendue. Tu as t achete, tu as t paye. Nos sueurs et notre travail ont acquis ta personne, nous n'avons donc point pch contre toi. Il faut un sacrifice--toi, lui, elle, qu'importe? Le sort est tomb sur toi, le Destin a prononc. Quand, lasse et puise, la Terre doit porter des moissons nouvelles, comment lui rendre la force, sinon avec du sang? Donne le tien, donne-le, comme Pennou donna le sien, sans hsiter! Ouvrons une parenthse. Soit que les aborignes aient emprunt aux Indous cette partie de leur culte, soit que les deux religions aient mme nature et mme origine, il est incontestable que la thorie khonde du sacrifice est identique celle que dveloppe le Bhagavat-Gita: En mme temps que l'homme, le Crateur cra le sacrifice, disant: C'est par la vertu du sacrifice que vous vous propagerez. Hommes, le sacrifice sera votre vache d'abondance. Par lui, vous ferez vivre les Dieux, et les Dieux vous feront vivre. Et vous faisant ainsi vivre les uns les autres, vous jouirez d'une heureuse existence. Mais qui mange, sans faire part aux Immortels de la nourriture qu'ils ont fait surgir, n'est autre qu'un voleur. Ceux qui sont honntes et probes pensent aux Dieux d'abord, eux-mmes ensuite. A ne se soucier que du ventre, on avale le pch. Il n'est de vie que celle qui provient des aliments, lesquels drivent de la pluie cause par le sacrifice. Brahma est l'imprissable sacrifice; Indra, Soma, Hari, et les autres Dieux s'incarnrent en animaux[407], la seule fin de se faire immoler. Pourousha, l'tre universel, se fit gorger par les Immortels, et de sa substance naquirent les oiseaux de l'air, les animaux sauvages et domestiques, les offrandes de beurre et de caill[408]. Le monde, dclaraient les Richis, est une srie de sacrifices se muant en d'autres sacrifices. Les arrter, ce serait suspendre la vie de la Nature[409]. Siva, auquel les Tipperahs du Bengale passent pour avoir sacrifi jusqu' mille victimes humaines, par an, disait aux brahmanes: C'est moi qui suis la vritable hostie; c'est moi que vous gorgez sur mes autels. [Note 407: Vastou-Yaga.] [Note 408: _Le Brahma karma._] [Note 409: Wilson's _Vishnu Surana_.] Et la religion hindoue s'accorde avec toutes les religions qui ont eu conscience d'elles-mmes. Quetzalcoatl,--si l'espace le permettait, nous pourrions commenter les multiples et tonnantes ressemblances entre la symbolique des sacrifices mexicains et celle des mriahs,--Quetzalcoatl se piqua aux coudes et aux doigts pour en tirer du sang qu'il offrit sur son propre autel. Pendant neuf jours et neuf nuits, le dieu Scandinave Odin fut, en l'honneur d'Odin, pendu l'arbre secou par les vents: Je sais avoir t pendu l'arbre secou par les vents pendant neuf longues nuits. Une lance m'avait transperc: j'tais vou Odin, moi-mme moi-mme[410]. [Note 410: Edda, _Odin's Runenlied_.] Encore aujourd'hui, le prophte lie, invisible sur le mont Morijah, continue faire fumer des holocaustes en bonne odeur l'ternel. Car n'tait le sacrifice perptuel, le monde ne pourrait subsister, disent les rabbins[411]. Philon de Byblos rapporte le mythe de Blus l'ancien, immolant son file Blus le jeune[412]. Blus, sacrifiant Blus, se faisait le prcurseur de l'ternel Jhovah. Mais reprenons le fil de notre liturgie: [Note 411: Eisenmenger.] [Note 412: Vastou-Yaga.] Tons les vivants souffrent, et tu voudrais, toi, tre exempte de la douleur commune? Sache qu'il faut du sang pour faire vivre le monde et les Dieux, du sang pour maintenir la cration entire et perptuer l'espce. N'tait le sang rpandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence. Ton sang vers, mriah, tanchera la soif de la Terre, qui s'animera d'une vigueur nouvelle. En toi, la Pennou renat pour souffrir, mais, desse ton tour, tu renatras dans sa gloire. Alors, mriah, souviens-toi de ton peuple khond, souviens-toi du village o nous t'avons leve, o nous avons eu soin de toi! O Tari mriah! dlivre-nous du tigre, dlivre-nous du serpent! O Pennou mriah! donne ce que notre me dsire! Et chacun d'exprimer alors ce qui lui tient le plus coeur. Les invocations ne sont pas termines, que le djanni saisit sa hache et s'approche de la mriah. Il ne faut pas qu'elle meure dans ses liens, puisqu'elle meurt volontairement et de son plein gr, dit-on. Il la dtache du poteau, la stupfie en lui faisant avaler une potion d'opium et de datura, puis, du revers de la hache, lui casse coudes et genoux.[413] [Note 413: Tiele, _Histoire des religions anciennes_.] Sensiblement le mme quant au fond, le rituel variait quant aux dtails de l'excution. La plupart des cantons avaient leur mthode particulire. La Divinit fte portait diffrents noms. Les uns invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on immolait au moins trois hommes placs en ligne de l'est l'ouest. On lapidait, on assommait coups de casse-tte ou de lourds anneaux de fer achets exprs; on tranglait, on crasait entre deux planches. On noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du sang de porcs. Il y en avait pour tous les gots. Ici, on administrait un narcotique haute dose, pour abrger les souffrances; l, tout au contraire, on les voulait augmenter, prtendant que le sacrifice serait d'autant plus efficace qu'il avait t plus douloureux. Parfois la victime tait rtie petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous; parfois elle tait expdie en un seul coup au coeur, et, dans la poitrine bante, le prtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait de sang. Ailleurs, la mriah tait attache au poteau par les cheveux, quatre hommes cartaient ses jambes, tendaient ses bras en croix et le djanni la dcollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils la tenaient horizontalement, le visage tourn vers le sol; le prtre prononait une courte prire, tranchait la nuque qui s'gouttait dans un trou; le sang s'panchait flots dans la desse chthonique. D'autres employaient un procd plus compliqu: pour faire tomber la victime, tte baisse, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les talons et le cou. Afin de ne pas tre trangle, instinctivement, elle se retenait par les mains aux cts de la tranche, et le prtre, avec la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos; au septime coup, il la dcapitait. La chose faite, il fichait au poteau le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Aprs la troisime excution, la lame avait bien mrit; on venait en grande pompe la dtacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre mthode: le djanni forait la tte du patient dans un bambou fendu, dont un assistant serrait les moitis avec une corde. La foule n'attendait que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve, elle sautait la cure, et chacun de travailler des ongles et du couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous dpeaient et dchiquetaient. L'emploi du coutelas, observons-nous, tmoigne encore d'un certain adoucissement de moeurs, car maintes hosties taient dchires belles dents: tmoin le chevreau qu'on lacrait vivant aux mystres de Bacchus Zagreus. Tout anciennement, c'tait un homme qu'on mettait en lambeaux sur l'autel de Dionysos Omosts, Dionysos le Mange-Cru[414]. [Note 414: Plutarque, _Vita Themist._, XIII; Pelopon. XXI.--Clemens, _Cohortationes ad gentes_.] Tari, digne cousine de Moloch et autres dieux de sang n'est point la seule de son espce parmi les divinits khondes. A une foule d'autres gnies, ariens, terrestres, souterrains, il faut du sang, beaucoup de sang. Si on ne les en gorge, le sol restera aride et infertile; ni la pluie ni le soleil ne viendront en leur temps. Les Celtes, nos anctres, avaient aussi leurs mriahs; ils achetaient des esclaves qu'ils traitaient largement, et, l'anne rvolue, ils les conduisaient en grande pompe au sacrifice.--Tous les douze mois, la tribu scythe des Albanes engraissait une htare pour la tuer coups de lance devant l'autel d'Artmis[415].--Au retour de saison, des hirodules, qu'on avait nourries d'aliments exquis taient sacrifies la desse syrienne.--Les Esprits de la Terre sont altrs de sang, disait Athnagore.--Aux Tharglies, les Athniens ornaient splendidement un homme et une femme qu'ils avaient entretenus aux frais de l'tat, les conduisaient en procession et les brlaient l'entre de la campagne.--Aux ftes de Patr, en Achae, on jetait des animaux sauvages dans un bcher flambant;--chez les Tyriens, des brebis et des chvres; le culte de Dmter et celui de Moloch versaient l'un dans l'autre: [Note 415: Strabon.] _Mos fuit in populis, quos condidit advena Dido, Poscere cde Deos veniam, ac flagrantibus aris, Infandum dictu, parvos imponere natos; Urna reducebat miserandos annua casus[416]!_ [Note 416: Cf. les relation de Thomas Herbert; Paul Lucas, _Voyage au Levant_; Pietro della Valle, _Viaggi_.] Passons sur les horreurs de Carthage rptes Upsala par les Scandinaves, Rgen et Romova par les anciens Slaves. Jusqu' ces derniers temps, les Ispahanais clbraient la Fte du Chameau, ou du Sacrifice d'Abraham, notons la synonymie. Le grand-prtre de la Mecque envoyait un sien fils adoptif, montant un chameau bnit. Cet animal tait promen en grande pompe par la ville; un moment donn, le roi dcochait une flche contre ses flancs. En un clin d'oeil, la pauvre bte tait abattue, hache, chapele, dchiquete, emporte et distribue au loin, chacun en voulait, ne ft-ce que le plus mince des fragments, pour le mettre dans une grande marmite de riz[417]. Les Ghiliaks[418], les Anos aussi, adoptaient un ourson, le caressaient, le dorlottaient, le traitaient en enfant gt, jusqu'au jour o ils s'en disputaient les morceaux. Les ngres contemporains ne croient pas acheter trop cher les minces succs de leur agriculture en empalant ou en coupant le cou des jeunes filles superbement pares; persuads qu'il faut du sang pour appeler la pluie[419]. Mme dogme profess par les Peaux-Rouges. Ainsi, les Paunies tuaient une captive des Sioux en lui infligeant d'horribles souffrances, et de son sang aspergeaient les champs de fves et de citrouilles[420].--Les Loups immolaient une vierge au Gnie du mas[421].--Au Mexique et au Nicaragua, la victime, avant d'tre gorge, recevait des honneurs plus que royaux, car on voulait qu'elle reprsentt la divinit, se faisant immoler pour le bien de tous. On ne nous dit point que sa chair ft enterre dans les champs, mais le coeur, fontaine de sang, tait le revenant-bon des chefs et des prtres[422]. Ces exemples pourront suffire. [Note 417: Silius Italicus, _Punica_.] [Note 418: Deniker.] [Note 419: Adams, Cf. le veau des Ahrifa d'Alger.] [Note 420: Bancroft, _The Native Races of America_.--P. de Smet, _Annales de la Propagation de la Foi_, 1843.] [Note 421: James.] [Note 422: Adolf Bastian, _Der Mensch in der Geschichte_. Lagos.] De la mriah taillade et mise en pices, les djannis ne laissent que les entrailles et la tte, encore celle-ci est-elle le plus souvent dpouille des cheveux. Les oiseaux, les chacals n'ont pas longtemps ronger, car, ds le lendemain, entrailles, crne et squelette sont brls en mme temps qu'un blier. Soigneusement recueillie, et non sans solennit, la cendre est ensuite confie aux vents pour qu'ils la dissminent dans les campagnes; en quelques endroits, on la mlange aux grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes. Cette cendre[423] possde toutes les proprits de la chair vivante, toutes les vertus du sang qui donne au riz, au bl, au millet la facult d'entretenir la vie, de la nourrir. N'tait son action, l'indigo ne pourrait acqurir sa belle couleur bleue, le camphre ne se dposerait pas dans la tige du camphrier[424]. N'tait qu'on en a barbouill le seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de la fivre, de la pestilence et de la famine[425]. [Note 423: Cf. Hbreux, IX, 13.--Nombres, XIX, 9.] [Note 424: Ibn Batoutah.] [Note 425: Cf. Exode, XII, 13.] Les dbris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les enterrer au plus tt dans leur jardin, ou les suspendre une perche au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tt, car, ds le soleil couch, la viande victimale a perdu son efficacit. Les villages qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de clrit. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou le bout du petit doigt, n'importe, l'effet est le mme. Sur ce dogme fondamental, la thologie djanni se rencontre avec la chrtienne. La chair divine opre qualitativement et non quantitativement; elle agit par sa nature et non par son volume; ce n'est point un fumier tendre par charretes, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme ou catholicisme, le mystre se formule en termes identiques: l'tre suprme s'incarne pour communiquer la substance au fidle qui le mange. Tari transmet au sol sa fcondit par l'intermdiaire de la mriah. L'action de la chair divinise s'arrte aux bornes de la proprit bnite et n'en dpasse jamais les limites. Aux dvots du Christ, la facult est dnie de communier par procuration. De mme, pour fconder ses sillons par un filament de chair sanctifie, le propritaire khond ne pouvait se faire suppler par aucun voisin ou ami. Le premier frapper la Tari incarne, le premier ouvrir la veine fcondante, trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouche exquise, du morceau suprme. Il n'est cultivateur qui ne dsire tre servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux privilge[426]. Il faut savoir que le premier donner du couteau est comme magntis par le divin contact. Si on le tuait immdiatement, son corps communiquerait aussi la fertilit aux campagnes. En consquence, chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, envelopp de toile en plusieurs tours, mis ainsi l'preuve du fer. Tandis qu'il s'efforce piquer le premier dans la mriah, ses amis veillent ce que lui-mme ne reoive pas de mauvais coups. [Note 426: Peggs.] Un sang dou de si prcieuses qualits, il semblerait que les Khonds devraient tre jaloux de l'ingurgiter eux-mmes, plutt que d'en asperger leurs champs. Ainsi, les Komis de l'Arracan, criblent de flches un taureau attach un pieu; hommes, femmes et enfants sucent le sang qui coule des blessures[427]. Mais, dans l'espce, le sentiment a eu raison de la logique, et les Khonds veulent bien se contenter du sang des brebis ou des buffles gorgs au nom de Tari, pour gurir diverses maladies, telles que la dmence et la possession. Quand ils en appellent aux ordalies, ou jugements de Dieu, du riz est tremp dans ce sang, et le parjure qui en gote tombe, tu raide par la desse. [Note 427: O'Donnell, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, 1865.] * * * * * Longtemps les civiliss des alentours ne connurent les rites sanglants que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, tmoin de ces atrocits, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume? A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des mriahs aux divinits agricoles; mais la civilisation qui remontait le cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du midi l'ayant dj abandonne au commencement du sicle, le haut pays restait inbranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient chacun l'tendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes tenaient pour Boura, le Soleil, Crateur suprme, qu'ils disaient tre en dlicatesse avec son pouse et mme avec le sexe fminin tout entier, qui aurait introduit dans le monde le mal et le pch. Les conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mre universelle, professaient que l'effusion du sang mriah, ncessaire la consolidation du corps politique, motivait l'agrgation en tribus, mme l'existence des nations trangres et de toute socit humaine. La discussion s'chauffant, la rivalit s'accentuant, les congnres mridionaux prirent en abomination la coutume de leurs anctres. Qui avait assist l'une de ces tueries, passait pour contamin par les effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se ft montr avant sept jours rvolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas donn un coup de bche pendant les cinq six jours qui prcdent la pleine lune de dcembre, poque laquelle les Dmtriens enterraient la chair mriah. Mme ils tablissaient des sentinelles sur la frontire, pour empcher qu'un ennemi ne souillt leur sol en y apportant un fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas pardonn cette dscration du pays qu'il avait fait sien, se serait veng par de terribles flaux. ventualit non moins dangereuse: les dmons et divinits infrieures prenaient got cette nourriture, n'en voulaient plus d'autre: Nous avons, Cattingya, une jungle trs giboyeuse par les efflorescences salines dont tous les animaux se montrent friands. Voil que, pour nous faire pice, une tribu rivale y enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi? Parce que les dmons favorisent ceux qui les ont mis en apptit de chair humaine! L aussi fallait-il dire: Laissez faire, laissez passer? Fallait-il attendre que la civilisation croissante qui avait dj supprim les mriahs du Midi, les supprimt aussi dans le Nord? Il et fallu patienter pendant des sicles, tout au moins pendant deux ou trois gnrations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motiv, rien de plus facile en thorie. Mais on ne tarda pas reconnatre que, pour avoir le dernier mot, la Compagnie aurait d briser l'organisation civile et politique, dtruire peut-tre une partie de la nation; en tout cas, s'engager en une srie de massacres et d'excutions sommaires dont il tait difficile de prvoir la fin. Le remde et t pire que le mal. Le Conseil des Indes ttonna quelque temps. Le premier acte systmatique, inspir par Macpherson, fut de reconnatre officiellement l'existence de ces tribus parses, de leur faire savoir que l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confdrait sous sa prsidence, dclarait qu' l'avenir il connatrait de leurs grosses affaires, querelles et diffrends. Cette fois-ci, l'autorit suprieure se montra bienveillante, autant que prudente et rsolue; comprit qu'il ne suffit pas d'un rglement fich au bout d'une baonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes commandes par des officiers intelligents et hommes de bien,--on en trouve quand on veut les chercher. Dans cette lite, il faut en premier lien nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac Viccar et Frye, qui, dans les annes 1848-1852, oprrent dans les districts les plus mal fams[428]. [Note 428: Tels que ceux de Boad, Patna, Madji Dsa, Tchina Kinndi, Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabidji, Sourada, Tchounderpor, Godari, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.] Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expdition vita le fracas et les brutalits. Rquisitionnant les victimes dsignes pour de futurs sacrifices, elle dlivrait des cinquante et des cent. Assez nombreuse pour craser les rsistances qui eussent pu se produire, la troupe cherchait viter les collisions; ce qui n'empcha pas qu'elle n'et parfois montrer les dents, se frayer un chemin de vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lchait prise qu'ils n'eussent jur: Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'touffe, que l'eau me submerge, que le tigre me dvore, moi et mes enfants, si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple, de renoncer au sacrifice d'tres humains! Ds qu'ils avaient prt serment, on pouvait se tenir pour satisfait, car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de prcaution, l'ge, le nom et le nombre taient inscrits de tous les enfants et surtout de la progniture poussiah, serfs et esclaves qu'on et pu substituer aux mriahs en titre. Il tait annonc que les annes suivantes on viendrait prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences l'aise, Campbell accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent, devant le Ciel et la Terre, dclars responsables de la cessation des sacrifices; il se prta un sacrement solennel par lequel tait dtourn sur sa tte le courroux de tous dieux, de toutes desses. Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour la main sur quelques idoles, rputes redoutables entre toutes, et les fit craser, comme malfaiteurs, sous les pieds des lphants porteurs de bagages. Le dernier acte--non le plus facile--fut de rassurer les mriahs. Pour quelques-unes qui, ples et tremblantes, se rfugiaient son camp, tranant un bout de chane, ou portant les marques de fers aux poignets et aux chevilles, prcautions significatives du supplice qui se prparait, la plupart des victimes fuyaient les librateurs, se cachaient derrire les meurtriers. On leur avait fait accroire que l'tranger les rservait des supplices plus affreux que l'immolation Tari: tre martyrises pour que le sang, rpandu goutte goutte, rament l'eau dans les tangs desschs de la plaine; tre dvores par des tigres sacrs qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne revenaient pas de leur tonnement quand on les dclara libres de rester ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloques de jeunes chefs et d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaa dans les coles des missionnaires furent maries des convertis protestants; mais on remarqua qu'elles ne tournrent qu' demi-bien; les instituteurs leur reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournrent dans leurs villages, dclarant que vivre avec des trangers leur tait insupportable et qu'elles prfraient tre gorges par leurs proches. Croirait-on que des ambitieuses se dpitaient, regrettant la superbe chance qu'elles auraient eue de passer desses! Nombre de mriahs taient dj femmes et mres. L'ide qu'il faudrait abandonner leur famille les dsesprait; mais il fut annonc que l'union de chacune avec son amant serait dclare mariage valide. Sitt la dcision prise, on en vit surgir plusieurs qui s'taient dissimules. La perspective d'tre immoles, tt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'tre enleves, immdiatement, leur entourage et leurs affections. Pauvres cratures qui se rsignaient une mort affreuse pour jouir d'un peu d'amour et de maternit! Elles avaient accept leur sacrifice, convaincues, elles aussi, que leur immolation tait d'effet salutaire, et que leur sang rejaillirait en bndiction sur la communaut. Quant aux djannis et _patours_, branls, mais non convaincus, ils eussent volontiers rsist jusqu'au bout; mais que rpondre la puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez, Loha Soleil, Boura, Seigneur des armes, n'taient pas de taille lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu cder. * * * * * Cder... on plutt transiger. Car la religion, mme chez des sauvages, ne s'avoue jamais battue. L'glise montre les dispositions les plus pacifiques, le temprament le plus conciliant, ds qu'elle rencontre des gens dcids passer outre; elle est alors admirable dans les compromis, ingnieuse trouver des accommodements avec le ciel. Envers les violents, elle a des trsors d'indulgence, leur laisse ravir le ciel, mais envers ceux qu'elle souponne de faiblesse, son arrogance ne connat pas de bornes; envers les vaincus, elle ne connut jamais la piti. Quand ils se virent refouls par les canonniers et carabiniers, les thologiens khonds firent la dcouverte opportune que Tari avait recommand, mais non point command, qu'on lui apportt des victimes humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperurent, au bon moment, que la chair mriah est suprieure aux autres relativement, mais non pas absolument; que la tte d'un homme vaut plus qu'une dizaine de ttes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger. Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprme des religions, le moyen d'acheter la faveur des pouvoirs clestes ou infernaux--autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit mesure qu'augmentrent les connaissances. La piti s'en mla. L'agriculteur dcouvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un enfant ou d'un agneau; et ds lors il prfra sacrifier le petit d'une brebis que son propre fils. Cependant il tait encore loin de souponner que, sang ou pas de sang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut aux reprsentants de la divinit de prendre leur parti de la dcouverte intempestive et d'accepter les modifications qu'elle imposait. Ne pouvant autrement, ils se rsignrent, hlas! Ds qu'un prtre accepta un taureau, ds qu'il laissa donner des bliers aux lieu et place d'un homme, la fiction se substitua la ralit, l'orthodoxie s'en alla vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marqurent le dclin, mesurrent la dgnrescence du dogme. A se laisser marchander, les dieux se virent flous et trichs; on rogna leur part jusqu' ne plus laisser qu'une misre. Aux dieux indous, du temps qu'ils taient encore cousins de Tari et de Loha, on sacrifiait aussi des mriahs, beaucoup de mriahs, mais avec le temps on remplaa l'homme par le cheval, le cheval par le taureau, le taureau par le blier, le blier par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les fleurs, beaucoup de fleurs. Trop de fleurs! s'criait Calchas. Jadis, au Pouroucha Mdha, on servait un magnifique banquet, cent quatre-vingt-cinq personnes[429], pas une de moins: hommes et femmes, garons et filles dans la fleur de l'ge. Mais les rformes survenant, on attacha, comme par devant, les victimes au poteau; puis, au milieu des litanies en l'honneur de Narayana immol, le sacrificateur brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis, la divinit affriande servait, quoi? du beurre fondu, maigre rgal! De mme les Perses en arrivrent prsenter au gnie du Feu, non le taureau stipul, mais un poil, un seul poil, montr de loin. Les Slaves substiturent aux gorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingnieux, incinraient des bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'taient engags fournir, tous les ans, un festin de trente hommes au Tibre; ils lui servirent autant de mannequins en osier. Ils avaient promis des biches, qu'ils vinrent remplacer par des brebis, mais en spcifiant nettement qu'elles taient appeles biches[430]. Ailleurs, au lieu de ttes humaines, on piqua aux lances des noix de coco, des ttes d'ail ou de pavot. Aux ftes carillonnes de nos villages, les marmots et jeunes rustres--dernire drision--se rgalent de ptisseries figures dont ils ignorent parfaitement l'origine. D'un terrible rituel innocent souvenir. [Note 429: Yadjour-Vda.] [Note 430: Festus, _de Verborum significatione_. _Cervaria._] Les djannis ne pouvaient nier que leur Tari ne ft dj coutumire de transactions. Elle avait dj permis la Fte des Semailles la substitution d'un buffle un homme. Les Dmtriaques de Kalahandi faisaient choix d'un joli veau qui devenait proprit communale. Sitt sevr, laiss libre autant que le cheval destin, par les brahmanes, au sacrifice de l'_Avamedha_, il trouvait toujours ouverte la porte de son table, vaguait par les champs, gambadait dans les jardins, paissait les orges, broutait les lgumes, dvastait les potagers. Les cultivateurs ne le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des friandises; il avait tout son contentement. Devenu beau taureau, il tait conduit au sanctuaire de la desse. Des vases rangs autour de l'autel contiennent les chantillons de semences qu'il s'agit de rendre fcondes. Tandis que l'animal les renifle, donne de la langue par-ci par-l, un coup bien assn le tombe; on l'gorge, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manire de montrer que la pieuse bte s'est apporte elle-mme en sacrifice. La carcasse est promptement dbite par les paysans; chacun se saisit d'un rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met part le sang et les entrailles, sur lesquels dbris on casse des cruches et on dverse des victuailles pleines marmites. Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas, et, dans le monceau chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants claquements de fouet un djanni, appel Pot Radj, du mme nom que le Faune qu'il est cens reprsenter. Il apporte un chevreau, la victime de l'araire, _hari mriah_, l'gorge en un tour de main, mlange sa chair avec celle du taureau tu la veille, met cette viande dans un panier. Du milieu des laboureurs surgit alors un homme nu, qui saute sur la corbeille, s'en empare et s'esquive. La foule se prcipite aprs. A grandes enjambes et avec de bruyantes vocifrations on fait le tour du village, tandis que le coureur jette droite et gauche les morceaux qu'il dchire entre les dents; il appelle la cure les dmons, auxquels, de leur ct, les paysans font largesse de brebis et poulets. Sabre dgain, les Paks veillent ce que nul tranger ne drobe la moindre bouche, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mrites du coteux sacrifice. Ce n'est pas tout. Au retour de l'expdition, la multitude s'empare de premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous les ayants droit en prennent leur part. Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont t prsentes au nom de la communaut, mais, aux troisime et quatrime, les particuliers sont libres de capter par des prsents, faits en leur propre et priv nom, les faveurs spciales de Tari et de telles autres divinits champtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y pargne point et il n'est pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre cinq douzaines de boeufs, des brebis par centaines, dont on empile les ttes en deux monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des voeux, de dpouiller leur mince costume, et entoures d'amies, de courir nues par les places et par les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des rames, brandissent des feuillages. Les unes veulent tre rendues fcondes en mme temps que la Terre, et les autres remercient la desse qui les a rendues mres. Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matire, que les rites agricoles marquent une certaine prdilection pour la nudit des clbrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fte annuelle rassemble des myriades de plerins, qui gorgent des troupeaux entiers, et quand l'air est paissi par les vapeurs du sang, ils se dshabillent, processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner.--De mme, les _Dodoles_ slaves sont promenes par les champs, vtues seulement de frondes et de fleurs.--Une lgende de Tchamba, prs Amrtsir, raconte que l'eau se refusait obstinment couler dans un canal que l'on venait de creuser. Les sages dcidrent que, pour mettre en mouvement l'artre d'irrigation, il tait indispensable que la plus belle et la plus vertueuse princesse de la maison rgnante consentt se faire couper le cou. La gnreuse fille accepta de grand coeur. Mais ce ne fut l que son moindre mrite, il lui fallut aussi se rsoudre courir nue dans le lit du canal, en spectacle la foule assemble. Vingt-cinq sicles plus tard, le seigneur de Coventry n'en demanda pas tant l'illustre Lady Godiva. Mais revenons nos Khonds. Au cinquime et dernier jour, grande procession des fidles se rendant, musique en tte, au temple de Pot Radj pour assister un acte de haute liturgie, un vrai mystre. Sous l'autel est cach un agneau que le prtre officiant fait semblant de chercher. Il ne manque pas de le dcouvrir, fait claquer son fouet,--sans doute en imitation du tonnerre,--et du manche toucha la bte, l'insensibilise par des passes magntiques. Ds que ses membres sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne autour du l'autel. Aprs quelques minutes de cette manoeuvre, il dpose la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur lui, le renversent, lui attachent les mains derrire le dos, puis le poussent dans une ronde. Tous y prennent part en criant. Les musiciens tambourinent tour de bras. Excit, autant et plus que les autres, le djanni roule des yeux, hrisse le poil. Son Dieu l'envahit; Pot Radj, incarn en sa personne, bondit sur l'agneau stupfi, le saisit entre les dents, le secoue, l'attaque la gorge, le fait expirer sous les morsures. Il s'arrte alors, souffle et reprend haleine, mais pour fouiller dans les entrailles dchires, y plonger la tte plusieurs reprises et la retirer dgouttante de sang. Satisfaits maintenant, les assistants s'emparent du cadavre lacr et l'enterrent au pied de l'autel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empils des grains et semences, des chairs et ossements, les ttes de nombreuses victimes. Et tous, quelque caste qu'ils appartiennent, de se prcipiter sur le tas, de se disputer les dbris, chacun pour son champ et son jardin. L'nergumne s'est enfui dans la jungle, ne reparat de trois jours. Ce n'est encore que la scne avant-dernire. Pour clore, les villageois portent en triomphe, autour de leurs cultures, l'image de la desse et la tte du taureau premier immol. D'ordre, de dcence, rien: plus on est fou, plus la Terre sa met en joie et en vigueur. Feu crois de mots piquants, de propos plus que lestes, de gestes obscnes, de moqueries et railleries. Aux Lnes de Dionysos, les vignerons tenaient le haut bout: ici, les bergers mnent le charivari. Ils tiennent dire leur mot sur les affaires au moment. Avec une verve endiable, ils claboussent tout le monde et son pre, prennent partie les notables, les autorits, n'pargnant mme pas la desse. De leur ct, les Asadis, danseuses et prostitues attaches au culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables, houspillent brahmanes et lingayats, sautent califourchon sur les paules des zmindars. Aprs les motions de la mriah immole, aprs le spectacle des gorgements, aprs les pleurs et les cris, aprs tant de sang rpandu, il faut de larges rires, des esclaffements bruyants et sonores. L'me surmene ne reprend son quilibre qu'en passant par une agitation en sens contraire. C'est ainsi que la folle bande arrive jusqu' la chapelle sacre au dieu Terme, o l'on enterre la tte du taureau. Le lendemain des saturnales, il n'y parat plus, et chacun de vaquer ses occupations accoutumes. CONCLUSION Ainsi les mriahs pouvaient, hier encore, tre observes sur place, dbris vivant d'une religion prhistorique. Les volutions par lesquelles l'humanit a pass dans le temps se rptent dans l'espace. Dans les replis et recoins du labyrinthe que forment les montagnes et les valles, avec leur multiplicit de climats et d'expositions, sous l'action des vents secs ou humides, la flore intellectuelle des priodes antrieures se retrouve parse, mais assez complte. Les sicles se survivent, se pntrent les uns les autres. La petite goutte de rose, la plus petite, reflte tout un paysage, de mme notre individu, de mince dure pourtant, peut assister la longue procession des ges, se faire contemporain des temps couls et des priodes futures:--il n'y a qu' voir et regarder autour de soi, il n'y a qu' comprendre. Ces Khonds, ces Todas et Badagas, ces Apaches, ces Esquimaux, on les ddaigne comme n'tant que des peuples enfants, on les mprise comme n'ayant que les rudiments de l'intelligence et de la moralit. Mais c'est prcisment par leur intelligence enfantine et leur moralit rudimentaire qu'ils devraient exciter l'intrt. Les grands hommes, les sages et avancs, ne reprsentent que leur personnalit; les individus suprieurs ne sauraient nous enseigner autant que les plus faibles et les plus humbles qui nous montrent l'humanit ses dbuts. Les naturalistes estiment les infiniment petits au moins l'gal des infiniment grands; les infusoires, les mucosits, les ferments, les pourritures, attirent leur pense autant que les systmes solaires, que les trajectoires des comtes, et les tourbillons constells. Pour le moraliste, non plus, il n'est pas tre trop vil, car le plus misrable des hommes est encore son frre, os de ses os et chair de sa chair. Dans notre espce, il n'est grandeur, il n'est bassesse dont nous ne soyons solidaires. Ne nous a-t-on pas racont que Newton vit tomber une pomme et se demanda: Pourquoi?--En y pensant, il vit s'branler la multitude confuse des toiles; de tous cts, elles se portaient sur la Voie Lacte, s'y engouffraient, se dcomposaient et se recomposaient. Deux mots flamboyrent sur les obscures profondeurs de l'espace immense: _gravitation universelle_. TABLE DES MATIRES Pages. Prface V-XIV Les Hyperborens, _chasseurs et pcheurs_. Les Inots orientaux 1 Les Inots occidentaux 57 Les Apaches, _chasseurs nomades et brigands_ 144 Les Nars, _Noblesse guerrire et Famille maternelle_ 168 Les Monticoles des Nilgherris, _pasteurs, agriculteurs et sylvestres_ (Todas, Badagas, Cotas, Iroulas et Couroumbas). 205 Les Kolariens du Bengale, et les _sacrifices humains chez les Khonds_ 289 Conclusion 393 Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--17473. End of the Project Gutenberg EBook of Les primitifs, by lie Reclus License: Share Alike