Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) HISTOIRE D'UN RUISSEAU PAR LISE RECLUS NEUVIME DITION [J H] BIBLIOTHQUE D'DUCATION ET DE RCRATION J. HETZEL ET CIE, 18, RUE JACOB PARIS Tous droits de traduction et de reproduction rservs 9405.--PARIS, IMPRIMERIE A. LAHURE 9, Rue de Fleurus, 9 [Illustration: COLLECTION HETZEL] HISTOIRE D'UN RUISSEAU CHAPITRE I LA SOURCE L'histoire d'un ruisseau, mme de celui qui nat et se perd dans la mousse, est l'histoire de l'infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont travers le granit, le calcaire et l'argile; elles ont t neige sur la froide montagne, molcule de vapeur dans la nue, blanche cume sur la crte des flots; le soleil, dans sa course journalire, les a fait resplendir des reflets les plus clatants; la ple lumire de la lune les a vaguement irises; la foudre en a fait de l'hydrogne et de l'oxygne, puis d'un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces lments primitifs. Tous les agents de l'atmosphre et de l'espace, toutes les forces cosmiques ont travaill de concert modifier incessamment l'aspect et la position de la gouttelette imperceptible; elle aussi est un monde comme les astres normes qui roulent dans les cieux, et son orbite se dveloppe de cycle en cycle par un mouvement sans repos. Toutefois notre regard n'est point assez vaste pour embrasser dans son ensemble le circuit de la goutte, et nous nous bornons la suivre dans ses dtours et ses chutes depuis son apparition dans la source jusqu' son mlange avec l'eau du grand fleuve ou de l'ocan. Faibles comme nous le sommes, nous tchons de mesurer la nature notre taille; chacun de ses phnomnes se rsume pour nous en un petit nombre d'impressions que nous avons ressenties. Qu'est le ruisseau, sinon le site gracieux o nous avons vu son eau s'enfuir sous l'ombrage des trembles, o nous avons vu se balancer ses herbes serpentines et frmir les joncs de ses lots? La berge fleurie o nous aimions nous tendre au soleil en rvant de libert, le sentier sinueux qui borde le flot et que nous suivions pas lents en regardant le fil de l'eau, l'angle du rocher d'o la masse unie plonge en cascade et se brise en cume, la source bouillonnante, voil ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque tout entier. Le reste se perd dans une brume indistincte. La source surtout, l'endroit o le filet d'eau, cach jusque-l, se montre soudain, voil le lieu charmant vers lequel on se sent invinciblement attir. Que la fontaine semble dormir dans une prairie comme une simple flaque entre les joncs, qu'elle bouillonne dans le sable en jonglant avec les paillettes de quartz ou de mica, qui montent, descendent et rebondissent en un tourbillon sans fin, qu'elle jaillisse modestement entre deux pierres, l'ombre discrte des grands arbres, ou bien qu'elle s'lve avec bruit d'une fissure de la roche, comment ne pas se sentir fascin par cette eau qui vient d'chapper l'obscurit et reflte si gaiement la lumire? En jouissant nous-mmes du tableau ravissant de la source, il nous est facile de comprendre pourquoi les Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrnens et tant d'autres hommes de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des yeux par lesquels les tres enferms dans les roches tnbreuses viennent un moment contempler l'espace et la verdure. Dlivre de sa prison, la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d'herbes, les roseaux qui se balancent; elle reflte la grande nature dans le clair saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pntrer d'une mystrieuse tendresse. De tout temps la transparence de la source fut le symbole de la puret morale; dans la posie de tous les peuples, l'innocence est compare au clair regard des fontaines, et le souvenir de cette image, transmis de sicle en sicle, est devenu pour nous un attrait de plus. Sans doute, cette eau se souillera plus loin; elle passera sur des roches en dbris et sur des vgtaux en putrfaction; elle dlayera des terres limoneuses et se chargera des restes impurs dverss par les animaux et les hommes; mais ici, dans sa vasque de pierre ou son berceau de joncs, elle est si pure, si lumineuse, que l'on dirait de l'air condens: les reflets changeants de la surface, les bouillonnements soudains, les cercles concentriques des rides, les contours indcis et flottants des cailloux immergs rvlent seuls que ce fluide si clair est bien de l'eau, comme le sont nos grands fleuves bourbeux. En nous penchant sur la fontaine, en voyant nos visages fatigus et souvent mauvais se rflchir dans cette onde si limpide, il n'est aucun d'entre nous qui ne rpte instinctivement, et mme sans l'avoir appris, le vieux chant que les Gubres enseignaient leur fils: Approche-toi de la fleur, mais ne la brise point! Regarde et dis tout bas: Ah! si j'tais aussi beau! Dans la fontaine de cristal ne lance point de pierre! Regarde et pense tout bas: Ah! si j'tais aussi pur! Qu'elles sont charmantes, ces ttes de naades, la chevelure couronne de feuilles et de fleurs, que les artistes hellnes ont burines sur leurs mdailles, ces statues de nymphes qu'ils ont leves sous les colonnades de leurs temples! Combien sont aimables ces images lgres et vaporeuses que Goujon a su nanmoins fixer pour les sicles dans le marbre de ses fontaines! Qu'elle aussi est gracieuse voir, cette source que le vieil Ingres a saisie et qu'il a presque sculpte de son pinceau! Rien, semble-t-il, n'est plus fugitif, plus indcis que l'eau jaillissante entrevue sous les joncs; on se demande comment une main humaine peut s'enhardir figurer la source avec des traits prcis dans le marbre ou sur la toile; mais, statuaire ou peintre, l'artiste n'a qu' regarder cette eau transparente, il n'a qu' se laisser pntrer par le pur sentiment qui l'envahit pour voir apparatre devant lui l'image la fois la plus gracieuse et la plus ferme de contours. La voil, belle et nue, souriant la vie, frache comme l'onde, o son pied baigne encore; elle est jeune et ne saurait vieillir; dussent les gnrations s'couler devant elle, ses formes seront toujours aussi suaves, son regard toujours aussi limpide, l'eau qui s'panche en perles de son urne brillera toujours du mme clat sous le soleil. Qu'importe si la nymphe innocente, qui n'a pas connu les misres de la vie, ne semble point rouler dans sa tte tout un flot de penses! Elle-mme, heureuse, songe peu; mais sous son doux regard, on songe d'autant plus, on se promet d'tre sincre et vrai comme elle, et l'on affermit sa vertu contre le monde hideux du vice et de la calomnie. Numa Pompilius, nous dit la lgende romaine, avait pour conseillre la nymphe grie. Seul, il pntrait dans les profondeurs des bois, sous l'ombrage mystrieux des chnes; il s'approchait avec confiance de la grotte sacre, et pour sa vue, l'eau pure de la cascade, la robe ourle d'cume, au voile flottant de vapeurs irises, prenait l'aspect d'une femme belle entre toutes et souriante d'amour. Il lui parlait comme un gal, lui, le chtif mortel, et la nymphe rpondait d'une voix cristalline, laquelle le murmure du feuillage et tous les bruits de la fort se mlaient comme un choeur lointain. C'est ainsi que le lgislateur apprenait la sagesse. Nul vieillard la barbe blanchie n'et su prononcer des paroles semblables celles qui tombaient des lvres de la nymphe, immortelle et toujours jeune. Que nous dit cette lgende, sinon que la nature seule, et non pas le tumulte des foules, peut nous initier la vrit; que pour scruter les mystres de la science il est bon de se retirer dans la solitude et de dvelopper son intelligence par la rflexion? Numa Pompilius, grie ne sont que des noms symboliques rsumant toute une priode de l'histoire du peuple romain aussi bien que de chaque socit naissante: c'est aux nymphes, ou pour mieux dire, c'est aux sources, aux forts, aux montagnes, qu' l'origine de toute civilisation les hommes ont d leurs moeurs et leurs lois. Et quand bien mme il serait vrai que la discrte nature et pu donner ainsi des conseils aux lgislateurs, transforms bientt en oppresseurs de l'humanit, combien plus n'a-t-elle pas fait en faveur des souffrants de la terre, pour leur rendre le courage, les consoler dans leurs heures d'amertume, leur donner une force nouvelle dans la grande bataille de la vie! Si les opprims n'avaient pu retremper leur nergie et se refaire une me par la contemplation de la terre et de ses grands paysages, depuis longtemps dj l'initiative et l'audace eussent t compltement touffes. Toutes les ttes se seraient courbes sous la main de quelques despotes, toutes les intelligences seraient restes prises dans un indestructible rseau de subtilits et de mensonges. Dans nos coles et nos lyces, nombre de professeurs, sans trop le savoir et mme croyant bien faire, cherchent diminuer la valeur des jeunes gens en enlevant la force et l'originalit leur pense, en leur donnant tous mme discipline et mme mdiocrit! Il est une tribu des Peaux-Rouges o les mres essayent de faire de leurs enfants, soit des hommes de conseil, soit des guerriers, en leur poussant la tte en avant ou en arrire par de solides cadres de bois et de fortes bandelettes; de mme des pdagogues se vouent l'oeuvre fatale de ptrir des ttes de fonctionnaires et de sujets, et malheureusement il leur arrive trop souvent de russir. Mais, aprs les dix mois de chane, voici les heureux jours des vacances: les enfants reprennent leur libert; ils revoient la campagne, les peupliers de la prairie, les grands bois, la source dj parseme des feuilles jaunies de l'automne; ils boivent l'air pur des champs, ils se font un sang nouveau et les ennuis de l'cole seront impuissants faire disparatre de leur cerveau les souvenirs de la libre nature. Que le collgien sorti de la prison, sceptique et blas, apprenne suivre le bord des ruisseaux, qu'il contemple les remous, qu'il carte les feuilles ou soulve les pierres pour voir jaillir l'eau des petites sources, et bientt il sera redevenu simple de coeur, jovial et candide. Ce qui est vrai pour les enfants et les jeunes gens ne l'est pas moins pour toutes les nations, encore dans leur priode d'adolescence. Par milliers et par milliers, les pasteurs des peuples, perfides ou pleins de bonnes intentions, se sont arms du fouet et du sceptre, ou, plus habiles, ont rpt de sicle en sicle des formules d'obissance afin d'assouplir les volonts et d'abtir les esprits; mais heureusement, tous ces matres qui voulaient asservir les autres hommes par la terreur, l'ignorance ou l'impitoyable routine n'ont point russi crer un monde leur image, ils n'ont pas su faire de la nature un grand jardin de mandarin chinois avec des arbres torturs en forme de monstres et de nains, des bassins taills en figures gomtriques et des rocailles au dernier got; la terre, par la magnificence de ses horizons, la fracheur de ses bois, la limpidit de ses sources, est reste la grande ducatrice, et n'a cess de rappeler les nations l'harmonie et la recherche de la libert. Telle montagne dont les neiges ou les glaces se montrent en plein ciel au-dessus des nuages, telle grande fort dans laquelle mugit le vent, tel ruisseau qui coule dans les prairies ont souvent plus fait que des armes pour le salut d'un peuple. C'est l ce qu'ont senti les Basques, ces nobles descendants des Ibres, nos aeux: afin de rester libres et fiers, ils ont toujours bti leurs demeures au bord des fontaines, l'ombre des grands arbres, et plus encore que leur courage, leur amour de la nature a longtemps sauvegard leur indpendance. Nos autres anctres, les Aryens d'Asie, chrissaient aussi les eaux courantes et leur rendaient un vritable culte ds l'origine des ges historiques. Vivant l'issue des belles valles qui descendent de Pamir, le toit du monde, ils savaient utiliser tous les torrents d'eau claire pour les diviser en d'innombrables canaux et transformer ainsi les campagnes en jardins; mais s'ils invoquaient les fontaines, s'ils leur offraient des sacrifices, ce n'est point seulement parce que l'eau fait pousser les gazons et les arbres, abreuve les peuples et les troupeaux, c'est aussi, disaient-ils, parce qu'elle rend les hommes purs, parce qu'elle quilibre les passions et calme les dsirs drgls. C'est l'eau qui leur faisait viter les haines et les colres insenses de leurs voisins, les Smites du dsert, c'est elle qui les avait sauvs de la vie errante en fcondant leurs champs et en nourrissant leurs cultures; c'est elle qui leur avait permis de poser d'abord la pierre du foyer, puis le mur de la ville et d'agrandir ainsi le cercle de leurs sentiments et de leurs ides. Leurs fils, les Hellnes, comprenaient quel avait t, l'origine des socits, le rle initiateur de l'eau, lorsque plus tard ils btissaient un temple et dressaient la statue d'un dieu au bord de chacune de leurs fontaines. Mme chez nous, arrire-descendants des Aryens, un reste de l'antique adoration des sources subsiste et l. Aprs la fuite des anciens dieux et la destruction de leurs temples, les populations chrtiennes continurent en maints endroits de vnrer les eaux jaillissantes: c'est ainsi qu'aux sources du Cphise, en Botie, on voit ct les unes des autres se dresser les ruines de deux nymphes grecques aux colonnes lgantes, et les lourdes constructions d'une chapelle du moyen ge. Dans l'Europe occidentale aussi, des glises, des couvents ont t btis au bord de quelques fontaines; mais, en plus d'endroits encore, les sites charmants o les premires eaux s'lancent joyeusement du sol, ont t maudits comme des lieux hants par les dmons. Pendant les douloureux sicles du moyen ge, la frayeur avait transform les hommes; elle leur faisait voir des figures grimaantes l o les anctres avaient surpris le sourire des dieux; elle avait chang en antichambre de l'enfer cette terre joyeuse qui pour les Hellnes tait la base de l'Olympe. Les noirs magiciens, comprenant d'instinct que la libert pourrait renatre de l'amour de la nature, avaient vou la terre aux gnies infernaux; ils avaient livr aux dmons et aux fantmes les chnes qu'habitaient jadis les dryades et les fontaines o s'taient baignes les nymphes. C'est au bord des eaux jaillissantes que les spectres des morts revenaient pour mler leurs sanglots au frmissement plaintif des arbres et au murmure touff de l'eau contre les pierres; c'est l que les btes fauves se rassemblaient le soir et que le sinistre loup-garou se tenait en embuscade derrire un buisson pour s'lancer d'un bond sur le dos d'un passant et en faire sa monture. En France, que de fonts du diable et de gourgs d'enfer, vits par le paysan superstitieux, et pourtant ce qu'il trouvait d'infernal dans ces fontaines redoutes c'tait seulement la sauvage majest du site ou la glauque profondeur des eaux. Dsormais c'est tous les hommes qui aiment la fois la posie et la science, tous ceux aussi qui veulent travailler de concert au bonheur commun, qu'il appartient de lever le sort jet sur les sources par le prtre ignorant du moyen ge. Il est vrai, nous n'adorerons plus, comme nos anctres aryens, smites ou ibres, l'eau qui jaillit en bouillonnant du sol; pour la remercier de la vie et des richesses qu'elle dispense aux socits, nous ne lui btirons point de nymphes et ne lui verserons point de libations solennelles; mais nous ferons plus en l'honneur de la source. Nous l'tudierons dans son flot, dans ses rides, dans le sable qu'elle roule et la terre qu'elle dissout; malgr les tnbres, nous en remonterons le cours souterrain jusqu' la premire goutte qui suinte travers le rocher; sous la lumire du jour, nous la suivrons de cascade en cascade, de mandre en mandre jusqu' l'immense rservoir de la mer o elle va s'engouffrer; nous connatrons le rle immense que par son travail incessant elle joue dans l'histoire de la plante. En mme temps, nous apprendrons l'utiliser d'une manire complte pour l'irrigation de nos campagnes et pour la mise en oeuvre de nos richesses, nous saurons la faire travailler pour le service commun de l'humanit, au lieu de la laisser ravager les cultures et s'garer dans les marcages pestilentiels. Quand nous aurons enfin compris entirement la source et qu'elle sera devenue notre associe fidle dans l'oeuvre d'embellissement du globe, alors nous en apprcierons d'autant mieux le charme et la beaut; nos regards ne seront plus ceux d'une admiration enfantine. L'eau, comme la terre qu'elle anime, doit nous sembler de jour en jour plus belle, depuis que la nature s'est releve, non sans peine, de sa longue maldiction. Les traditions de nos prcurseurs, les citoyens hellnes, qui regardaient avec tant d'amour le profil des monts, le jaillissement des eaux, les contours des rivages, ont t reprises par les artistes pour la terre entire comme pour la source, et grce ce retour vers la nature, l'humanit fleurit de nouveau dans sa jeunesse et dans sa joie. Lorsque la renaissance des peuples europens eut commenc, un mythe trange se propagea parmi les hommes. On se racontait que loin, bien loin par del les bornes du monde connu, il existait une fontaine merveilleuse, runissant toutes les vertus des autres sources; non-seulement elle gurissait, mais elle rajeunissait aussi et rendait immortel. Des multitudes crurent cette fable et se mirent la recherche de l'eau pure de Jouvence, esprant la trouver, non point l'entre des enfers, comme l'onde noire du Styx, mais, au contraire, dans un paradis terrestre, au milieu des fleurs et de la verdure, sous un ternel printemps. Aprs la dcouverte du Nouveau Monde, des soldats espagnols, par centaines et par milliers, s'aventuraient avec un courage inou au milieu des terres inconnues, travers forts, marcages, rivires et montagnes, travers les dserts sans ressources, et les rgions peuples d'ennemis; ils marchaient, et chacune de leurs tapes tait marque par la chute de plusieurs d'entre eux; mais ceux qui restaient avanaient toujours, comptant trouver enfin, en rcompense de leurs fatigues, cette eau merveilleuse dont le contact leur ferait vaincre la mort. Encore aujourd'hui, dit-on, des pcheurs descendus des premiers conqurants espagnols rdent autour des les dans les dtroits des Bahamas, esprant voir sur quelque plage bouillonner l'eau merveilleuse. Et d'o vient que des hommes, jouissant d'ailleurs de tout leur bon sens et de leur force d'me, cherchaient avec tant de passion la source divine qui devait renouveler leurs corps et s'exposaient joyeusement tous les dangers dans l'espoir de la trouver? C'est que rien ne paraissait plus impossible ceux qui avaient vu s'accomplir les merveilles de la Renaissance. En Italie, des savants avaient su ressusciter le monde grec avec ses penseurs et ses artistes; dans la brumeuse Germanie, des magiciens avaient trouv le moyen de faire crire le bois et le mtal; les livres s'imprimaient tout seuls, et le domaine sans fin des sciences s'ouvrait ainsi la masse du peuple, jadis condamne aux tnbres; enfin, les navigateurs gnois, vnitiens, espagnols, portugais avaient fait surgir, comme une seconde plante attache la ntre, un continent nouveau avec ses plantes, ses animaux, ses peuples et ses dieux. L'immense renouvellement des choses avait enivr les esprits; le possible seul paraissait chimrique. Le moyen ge s'enfuyait dans le gouffre des sicles couls, et, pour les hommes commenait une nouvelle re, plus heureuse et plus libre. Ceux d'entre eux qui taient affranchis par l'tude comprenaient que la science, le travail, l'union fraternelle peuvent seuls accrotre la puissance de l'humanit et la faire triompher du temps; mais les soldats grossiers, hros contre-sens, allaient chercher dans le pass lgendaire cette grande re du renouveau qui s'ouvrait prcisment par les conqutes de l'observation et par la ngation du prodige; ils avaient besoin d'un symbole matriel pour croire au progrs, et ce symbole tait celui de la fontaine o les membres du vieillard retrouvent la force et la beaut. L'image qui se prsentait naturellement leur esprit tait celle de la source jaillissant la libert du fond du sol tnbreux et faisant natre aussitt sur ses rivages les feuilles, les fleurs et la jeunesse. CHAPITRE II L'EAU DU DSERT Pour bien comprendre de quelle importance ont t les sources et les ruisseaux dans la vie des socits, il faut se transporter par la pense dans les pays o la terre avare ne laisse jaillir que de rares fontaines. tendus mollement sur l'herbe de la prairie, au bord de l'eau qui s'chappe en bouillonnant, il nous serait facile de nous abandonner la volupt de vivre, et de nous contenter des charmants horizons de nos climats; mais laissons notre esprit vaguer bien plus loin que les bornes o s'arrte le regard. Voyageons notre aise au del des touffes de gramines qui se balancent ct de nous, au del des larges troncs des aunes qui ombragent la source et des sillons qui rayent le flanc de la colline, au del des ondulations vaporeuses des crtes qui marquent les frontires de la valle et des blancs flocons de nues qui frangent l'horizon. Suivons dans son vol par del les montagnes et les mers l'oiseau qui s'enfuit vers un autre continent. La fontaine en reflte un instant la rapide image; mais bientt il disparat dans l'espace. Ici, dans nos riches valles de l'Europe occidentale, l'eau coule en abondance; les plantes, bien arroses, se dveloppent dans toute leur beaut; les tiges des arbres, l'corce lisse et tendue, sont gonfles de sve; l'air tide est rempli de vapeurs. Par l'appel du contraste, il est donc tout naturel de penser aux contres moins heureuses, o l'atmosphre ne laisse point tomber de pluies, o le sol, trop aride, nourrit seulement une maigre vgtation. C'est l que les populations savent apprcier l'eau sa juste valeur. Dans l'intrieur de l'Asie, dans la Pninsule arabique, dans les dserts du Sahara et de l'Afrique centrale, sur les plateaux du Nouveau Monde, mme dans certaines rgions de l'Espagne, chaque source est plus que le symbole de la vie, c'est la vie elle-mme: que cette eau devienne plus abondante et la prosprit du pays s'accrot en mme temps; que le jet diminue ou qu'il tarisse compltement et les populations s'appauvrissent ou meurent: leur histoire est celle du petit filet d'eau prs duquel se btissent leurs cabanes. Les Orientaux, lorsqu'ils rvent de bonheur, se voient toujours au bord des eaux ruisselantes, et leurs chants clbrent surtout la beaut des fontaines. Tandis que dans notre Europe bien arrose, on s'aborde bourgeoisement en se demandant des nouvelles de la sant ou des affaires, les Gallas de l'Afrique orientale se disent en s'inclinant: As-tu trouv de l'eau? En Indoustan le serviteur charg de rafrachir les demeures en aspergeant le sol, s'appelle le paradisiaque. Sur les ctes du Prou et de la Bolivie, o l'eau pure est aussi des plus rares, c'est avec une sorte de dsespoir que l'on regarde souvent l'tendue sans bornes des vagues sales. La terre est aride et jaune, le ciel est bleu ou d'une couleur d'acier. Parfois il arrive qu'un nuage se forme dans l'atmosphre: aussitt la population s'assemble pour suivre des yeux la gracieuse vapeur qui s'effrange trop tt dans l'espace sans se condenser en pluie. Cependant aprs des mois et des annes d'attente, un heureux remous des vents fait enfin crever la nue au-dessus de la cte. Quelle joie que celle de voir s'crouler cette onde! Les enfants s'lancent hors des maisons pour recevoir l'averse sur leur dos nu, et se baignent dans les flaques avec des cris de joie; les parents n'attendent que la fin de l'orage pour partir aussi et jouir du contact des molcules humides qui flottent encore dans l'atmosphre. La pluie qui vient de tomber va rejaillir de toutes parts, non pas en sources, mais par la merveilleuse chimie du sol, en verdure et en fleurs clatantes: pendant quelques jours, le dsert se change en prairie. Par malheur, ces herbes se desschent en peu de semaines, la terre se calcine de nouveau et les habitants altrs sont obligs d'envoyer chercher l'eau ncessaire sur les lointains plateaux couverts d'efflorescences salines. L'eau est verse dans de grandes jarres, et l'on aime s'y mirer de mme que sous nos heureux climats nous regardons notre image dans le cristal des fontaines. L'tranger qui s'gare dans certains villages de l'Aragon, haut perchs comme des crtes de rochers croulants sur les contre-forts des Pyrnes, est surpris la vue du mortier rouge qui cimente les pierres brutes des masures. Il pense d'abord que ce mortier est form de sable rouge; mais non, les constructeurs, avares de leur eau, ont prfr se servir de vin. La rcolte de l'anne prcdente a t bonne, les celliers sont remplis, et si l'on veut faire place la nouvelle vendange, on n'a qu' les vider partiellement. Pour aller chercher de l'eau, bien loin dans la valle au pied des collines, il faudrait perdre des journes entires et charger des caravanes de mules. Quant se servir de l'eau de la fontaine qui s'chappe en rares gouttelettes des flancs du rocher voisin, ce serait l un sacrilge auquel personne ne peut penser. Cette eau, les femmes, qui vont y remplir leur cruches pour le repas de chaque jour, la recueillent perle perle avec un amour religieux. Combien plus vive encore doit tre l'admiration pour l'eau transparente et limpide chez le voyageur qui traverse les dserts de roches ou de sable, et qui ne sait pas s'il aura la chance de trouver un peu d'humidit dans quelque puits, aux parois formes d'ossements de chameaux! Il arrive l'endroit indiqu; mais la dernire goutte a t bue par le soleil, et vainement il creuse le sol de sa lance, la fontaine qu'il cherchait ne reviendra que pendant la saison des pluies. Comment s'tonner alors que sa pense, toujours obsde de la vision des sources, toujours tendue vers l'image des eaux, les lui fasse apparatre soudain? Le mirage n'est pas seulement, ainsi que le dit la physique moderne, une illusion du regard produite par la rfraction des rayons du soleil travers un milieu ingalement chauff, c'est aussi bien souvent une hallucination du voyageur altr. Pour lui le comble du bonheur serait de voir s'tendre devant lui un lac d'eau frache dans lequel il pourrait en mme temps se plonger et s'abreuver, et telle est l'intensit de son dsir qu'elle transforme son rve en une image visible. Le beau lac que sa pense lui dpeint incessamment, ne le voil-t-il pas au loin qui rflchit la lumire du soleil et dveloppe perte de vue ses gracieux rivages ombrags de palmiers? Dans quelques minutes, il s'y baignera voluptueusement, et ne pouvant jouir de la ralit, il jouit du moins de l'illusion. Quel heureux moment que celui o le guide de la caravane, dou d'un regard plus perant que celui de ses compagnons, aperoit l'extrme limite de l'horizon le point noir qui lui rvle la vritable oasis! Il l'indique du doigt ceux qui le suivent, et tous sentent l'instant diminuer leur lassitude: la vue de ce petit point presque imperceptible a suffi pour rparer leurs forces et changer leur accablement en gaiet; les montures htent le pas, car elles aussi savent que l'tape va bientt finir. Le point noir grossit peu peu; maintenant c'est une sorte de nuage indcis, contrastant par sa teinte sombre avec la surface immense du dsert, d'un rouge clatant; puis ce nuage s'tend et s'lve: c'est une fort, au-dessus de laquelle on commence discerner et l les fuses de verdure des palmiers, semblables des voles d'oiseaux gigantesques. Enfin, les voyageurs pntrent sous le joyeux ombrage, et cette fois, c'est bien de l'eau, de l'eau vraie qu'ils voient ruisseler et qu'ils entendent murmurer au pied des arbres. Aussi quel soin religieux les habitants de l'oasis mettent-ils utiliser chaque goutte du prcieux liquide! Ils divisent la source en une multitude de filets distincts, afin de rpandre la vie sur la plus grande tendue possible et tracent toutes ces petites veines d'eau le chemin le plus direct vers les plantations d'arbres et les cultures. Ainsi employe jusqu' la dernire goutte, la source ne va point se perdre en ruisseau dans le dsert: ses limites sont celles de l'oasis elle-mme: l o croissent les derniers arbustes, l aussi les dernires artrioles de l'eau s'arrtent dans les racines pour se changer en sve. trange contraste des choses! Pour ceux qui l'habitent, l'oasis est presque une prison; pour ceux qui la voient de loin ou qui la connaissent seulement par l'imagination, elle est un paradis. Assige par l'immense dsert o le voyageur gar ne peut trouver que la faim, la soif, la folie, la mort peut-tre, la population de l'oasis est en outre dcime par les fivres qui s'lvent de l'eau corrompue la base des palmiers. Lorsque les empereurs romains, modles de tous ceux qui les ont suivis, voulaient se dfaire de leurs ennemis sans avoir verser le sang, ils se bornaient les exiler dans une oasis, et bientt ils avaient le plaisir d'apprendre que la mort avait promptement rendu le service attendu. Et pourtant ce sont ces oasis meurtrires qui, grce leurs eaux murmurantes et leur contraste avec les solitudes arides, font surgir chez tous les hommes l'ide d'un lieu de dlices et sont devenues le symbole mme du bonheur. Dans leurs voyages de conqurants travers le monde, les Arabes, dsireux de se refaire une patrie dans toutes les contres o les menaient l'amour de la conqute et le fanatisme de la foi, ont essay de crer partout de petites oasis. Que sont en Andalousie ces jardins enferms entre les tristes murailles des alcazars maures, sinon des miniatures d'oasis, rappelant celles du dsert? Du ct de la ville et de ses rues poudreuses, les hauts remparts crnels percs et l de quelques ouvertures troites, offrent un aspect terrible; mais quand on est entr dans l'enceinte et qu'on a dpass les votes, les corridors, les arcades, voici le jardin entour de colonnes lgantes qui rappellent les troncs lancs des palmiers. Les plantes grimpantes s'attachent aux fts de marbre, les fleurs emplissent l'espace troit de leurs parfums pntrants, et l'eau, peu abondante, mais distribue avec le plus grand art, ruisselle en perles sonores dans les vasques des fontaines. A ct des aimables sources de nos climats dont l'eau pure nous abreuve et nous enrichit, nous pouvons nous demander quel est, parmi les grands agents naturels de la civilisation, celui qui a fait le plus pour le dveloppement de l'humanit. Est-ce la mer avec ses eaux pullulantes de vie, avec ses plages qui furent les premiers chemins des hommes, et sa nappe infinie conviant le barbare voyager de rive en rive? Est-ce la montagne avec ses hautes cimes, qui sont la beaut de la terre, ses valles profondes o les peuplades trouvent un abri, son atmosphre pure donnant ceux qui la respirent une me de hros? Ou serait-ce plutt l'humble fontaine, fille des montagnes et de la mer? Oui, l'histoire des nations nous montre la source et le ruisseau contribuant directement aux progrs de l'homme plus que l'ocan et les monts et toute autre partie du grand corps de la terre. Moeurs, religions, tat social dpendent surtout de l'abondance des eaux jaillissantes. D'aprs un ancien rcit de l'Orient, c'est au bord d'une fontaine du dsert que les anctres lgendaires des trois grandes races de l'Ancien Monde ont cess d'tre frres et sont devenus ennemis. Tous les trois, fatigus par la marche travers les sables, prissaient de chaleur et de soif. Pleins de joie la vue de la source, ils s'lancrent pour s'y plonger. Le plus jeune, qui l'atteignit le premier, en sortit comme renouvel; sa peau, noire comme celle de ses frres avant de toucher l'eau de la fontaine, avait pris une couleur d'un blanc ros, et des cheveux blonds brillaient sur ses paules. Mais dj le flot tait demi tari, le second frre ne put s'y baigner en entier; toutefois il s'enfona dans le sable humide, et sa peau se teignit d'une nuance dore. A son tour le dernier venu plonge dans le bassin, mais il n'y reste plus une goutte d'eau. L'infortun cherche vainement boire, s'humecter le corps; seulement les plantes de ses pieds et les paumes de ses mains presses contre le sable en exprimrent un peu d'humidit, qui les blanchit lgrement. Cette lgende relative aux habitants des trois continents de l'Ancien Monde raconte peut-tre sous une forme voile quelles sont les vritables causes de la prosprit des races. Les nations de l'Europe sont devenues les plus morales, les plus intelligentes, les plus heureuses, non parce qu'elles portent en elles-mmes un germe quelconque de prminence, mais parce qu'elles jouissent d'une plus grande richesse de rivires et de fontaines et que leurs bassins fluviaux sont plus heureusement distribus. L'Asie, o nombre de peuples, de la mme origine aryenne que les principales nations d'Europe, ont une histoire beaucoup plus ancienne, a fait cependant moins de progrs en civilisation et en puissance sur la nature parce qu'elle est moins bien arrose et que de vastes dserts sparent les unes des autres ses fertiles valles. Enfin l'Afrique, continent informe ceint de dserts, de plateaux, de plaines brles par la chaleur, de marcages, a longtemps t la terre dshrite, cause du manque de fleuves et de fontaines. Mais, en dpit des haines et des guerres qui durent encore, les peuples deviennent de plus en plus solidaires, ils apprennent de jour en jour se communiquer leurs privilges pour en faire un patrimoine commun; grce la science et l'industrie qui se propagent, ils savent maintenant faire jaillir de l'eau l o nos anctres n'auraient su la trouver, et mettre en communication rapide les bassins fluviaux trop loigns les uns des autres. Les trois premiers hommes se sont spars ennemis prs de la fontaine de Discorde; mais, ajoute la lgende, ils se retrouveront un jour prs de la source de l'galit, et dsormais resteront frres. Dans les rgions aimes du soleil o mythes et traditions vont chercher l'origine de la plupart des civilisations nationales, c'est autour de la source, condition premire de la vie, que devaient ncessairement se grouper les hommes. Au milieu du dsert, la tribu est comme emprisonne dans l'oasis; forcment agricole, elle a pour limites de son territoire les derniers filets d'eau sortis de la fontaine et les derniers arbres qu'elle arrose. Les steppes herbeux, plus faciles traverser que le dsert, ne retiennent point en captivit les populations, et les pasteurs nomades, poussant leurs troupeaux devant eux, voyagent suivant les saisons, de l'une l'autre extrmit de la mer des herbes; mais leurs points de ralliement sont toujours les fontaines, et c'est de la plus ou moins grande abondance des sources que dpend la puissance de la tribu. L'institution du patriarcat, chez les Smites de l'Asie occidentale et chez tant d'autres races du monde, tait due surtout la raret des eaux jaillissantes. La fire cit grecque, et avec elle cette admirable civilisation des Hellnes, qui de tout temps restera l'blouissement de l'histoire, s'expliquent aussi en grande partie par la forme de l'Hellade, o de nombreux bassins que sparent les uns des autres des collines leves et des montagnes, ont chacun leur petite famille de ruisselets et de rivires. Peut-on s'imaginer Sparte sans l'Eurotas, Olympie sans l'Alphe, Athnes sans l'Illyssus? D'ailleurs les potes grecs ont su reconnatre ce que devait leur patrie ces faibles cours d'eau qu'un sauvage de l'Amrique ne daignerait pas mme regarder. L'aborigne du Nouveau Monde mprise le ruisseau parce qu'il voit rouler dans leur terrible majest des fleuves comme le rio Madeira, le Tapajoz ou le courant des Amazones; mais ces normes masses d'eau, il ne les comprend pas mme assez pour en clbrer la puissance: en les contemplant, il reste dans une sorte de stupeur. Le Grec, au contraire, plein de gratitude envers le moindre filet d'eau, le difiait comme une force de la nature; il lui btissait des temples, lui levait des statues, frappait des mdailles en son honneur. Et l'artiste qui gravait ou sculptait ces traits diviniss, comprenait si bien les vertus intimes de la source, qu'en en voyant l'image, les citoyens accourus la reconnaissaient aussitt. Combien sont grands les noms des ruisselets de l'Hellade et de l'Asie Mineure ainsi transfigurs par les sculpteurs et les potes! Quand le voyageur dbarque de l'Hellespont sur la plage o les compagnons d'Ulysse et d'Achille avaient mis sec leurs vaisseaux, quand il aperoit le plateau qui portait autrefois les murs de Troie et voit sa propre image se reflter, soit dans les sources fameuses du Scamandre, soit dans l'eau du petit fleuve Simos, o faillit prir le vaillant Ajax, bien pauvre est son imagination, bien rebelle est son coeur s'il ne se sent profondment mu la vue de ces flots que le vieil Homre a chants! Et que doit-il prouver en visitant ces fontaines de Grce, aux noms harmonieux, Callirho, Mnmosyne, Hippocrne, Castalie? L'eau qui s'en coulait et qui s'en chappe encore est celle que les potes regardaient avec amour comme si l'inspiration s'tait lance du sol en mme temps que les sources; c'est ces filets transparents qu'ils allaient boire en rvant d'immortalit, en cherchant lire les destines de leurs oeuvres dans les rides du bassin et les vaguelettes de la cascatelle. Quel est le voyageur qui n'aime reporter sa pense vers ces sources clbres, s'il a eu le bonheur de les contempler un jour! Quant moi, je me rappelle encore avec une vritable motion les heures et les instants o j'ai pu, discret amant des fontaines, baigner mon regard dans l'eau si pure des sources de la Sicile grecque et surprendre leur joyeuse apparition sous la lumire du soleil les clairs torrents d'Acis et d'Amenanos, les bouillons transparents de Cyane et d'Arthuse. Certes toutes ces fontaines sont belles, mais je les trouvais mille fois plus charmantes la pense que des millions d'hommes, aujourd'hui disparus, les avaient admires comme moi: une sorte de pit filiale me faisait partager les sentiments de tous ceux qui, depuis le sage Ulysse, s'taient arrts au bord de ces eaux pour y tancher leur soif ou seulement pour en contempler la profondeur bleue et le ruissellement cristallin. Le souvenir des populations qui s'taient amasses en foule autour de ces fontaines, et dont les palais et les temples avaient jet leurs reflets tremblants dans la nappe ride, se mlait pour moi au murmure de la source bondissant hors de sa prison de lave ou de calcaire. Les peuples ont t massacrs; des civilisations diverses se sont succd avec leurs flux et leurs reflux de progrs et de dcadence; mais de sa voix claire, l'eau ne cesse de raconter l'histoire des antiques cits grecques: plus encore que la grave histoire, les fables dont les potes ont orn la description des sources servent maintenant susciter devant nous les gnrations d'autrefois. Le petit fleuve Acis, que courtisaient Galathe et les nymphes des bois et que le gant Polyphme ensevelit demi sous les roches, nous parle d'une antique ruption de l'Etna, le gant terrible, au regard de feu allum sur le front comme l'oeil fixe du Cyclope; Cyane ou l'Azure, qui se couronnait de fleurs quand le noir Pluton vint saisir Proserpine sur l'herbe pour s'engouffrer avec elle dans les cavernes de l'enfer, nous fait apparatre les jeunes dieux l'poque de leurs fianailles avec la terre vierge encore; la charmante Arthuse, que la lgende nous dit tre venue de la Grce en nageant travers les flots de la mer Ionienne, dans le sillage des vaisseaux doriens, nous raconte les migrations des colons hellnes et la marche graduelle de leur civilisation vers l'ouest. Alphe, le fleuve d'Olympie, plongeant la poursuite de la belle Arthuse, avait aussi franchi la mer et ml son onde, sur les rivages de la Sicile, l'onde chrie de la fontaine. Parfois, disent les marins, on voit encore Alphe jaillir de la mer gros bouillons, tout prs des quais de Syracuse, et dans son courant tourbillonnent les feuilles, les fleurs et les fruits des arbres de la Grce. La nature tout entire, avec ses eaux et ses plantes, avait suivi l'Hellne dans sa nouvelle patrie. Plus prs de nous, dans le midi de la France, mais encore sur ce versant mditerranen qui, par ses rochers blancs, sa vgtation, son climat, ressemble plus l'Afrique et la Syrie qu' l'Europe tempre, une fontaine, celle de Nimes, nous raconte les bienfaits immenses des eaux de source. En dehors de la ville, s'ouvre un amphithtre de rochers revtus de pins, dont les tiges suprieures sont inclines par le vent qui descend de la tour Magne: c'est au fond de cet amphithtre, entre des murailles blanches aux balustres de marbre, que s'tend le bassin de la fontaine. A l'entour sont pars quelques restes de constructions antiques. Au bord se dressent les ruines d'un temple des nymphes que l'on croyait jadis avoir t consacr Diane, la chaste desse, sans doute cause de la beaut des nuits, alors que sur les eaux, l'orbe de la lune se reflte en une longue trane frmissante. Au-dessous de la terrasse du temple, un double hmicycle de marbre borde la fontaine, et ses marches, o les jeunes filles venaient autrefois puiser l'eau, descendent sous le flot transparent. La source elle-mme est d'un azur insondable au regard. Jaillissant du fond d'un gouffre ouvert en entonnoir, la gerbe d'eau s'panouit en montant et s'tale circulairement la surface. Comme un norme bouquet de verdure qui se reploie hors d'un vase, les herbes aquatiques aux feuilles argentes qui croissent autour de l'abme et les algues limoneuses aux longs cordages enguirlands cdent la pression de l'eau qui s'panche et se recourbent en dehors vers le pourtour du bassin; travers leurs couches paisses le courant s'ouvre de larges dtroits aux rives flottantes et serpentines. En chappant au bassin de la source, le ruisseau vient de natre; il s'enfuit au loin sous des votes sonores, s'panche en cascatelles entre des colonnades ombrages de grands marronniers, puis, enferm dans un canal de pierre, traverse la cit dont il est l'artre de vie, et dont plus loin, charg de dbris impurs, il devient l'gout. Sans la fontaine qui l'alimente, Nimes n'aurait point t fonde; que les eaux tarissent, et la ville cessera mme d'exister; dans les annes de scheresse, alors que de l'entonnoir jaillit seulement un maigre filet, les habitants s'en vont en foule. Sans doute les Nimois pourraient amener de loin sur leurs places beaucoup d'autres fontaines et mme y faire couler un bras de l'Ardche ou du Rhne; mais combien de travaux futiles ne songent-ils pas avant de se procurer l'indispensable, c'est--dire de l'eau en abondance apportant avec elle la propret et le bien-tre! Comme s'ils avaient voulu se moquer avec grce de leur propre incurie, les Nimois ont mme dress sur leur place la plus aride et la plus blanche de poussire un groupe magnifique de fleuves arms des tridents et de rivires couronnes de nnuphars; mais en dpit de ce faste sculptural, leur unique ressource est toujours la fontaine vnre, belle et pure comme aux jours o l'anctre gaulois vint btir la premire cabane ct de son onde. Dans nos pays du Nord, presque tous arross avec la plus grande abondance par fontaines, ruisseaux et fleuves, les sources n'ont point concentr sur elles comme les fontaines du Midi la posie des lgendes et l'attention de l'histoire. Barbares qui voyons seulement les avantages du trafic, nous admirons les fleuves surtout en proportion du nombre de sacs ou de tonneaux qu'ils transportent dans l'anne, et nous nous soucions mdiocrement des cours d'eau secondaires qui les forment et des sources qui les alimentent. Parmi les millions d'hommes qui habitent les bords de chacun de nos grands cours d'eau de l'Europe occidentale, quelques milliers peine daignent, dans une promenade ou dans un voyage, se dtourner de quelques pas pour aller contempler l'une des sources principales du fleuve qui arrose leurs campagnes, met leurs usines en mouvement et porte leurs embarcations. Telle fontaine, admirable par la clart de ses eaux et par le charme des paysages environnants est mme compltement ignore par les bourgeois de la ville voisine, qui, fidles la vogue, n'en vont pas moins chaque anne, se saupoudrer sur les grandes routes des cits la mode. Vivant d'une vie artificielle, ils ont perdu de vue la nature, ils ne savent pas mme ouvrir leurs yeux pour contempler l'horizon, ils ne se baissent mme pas pour regarder leurs pieds. Que nous importe! Ce qui les entoure est-il moins beau parce qu'ils y sont indiffrents? Parce qu'ils ne les ont jamais remarques, sont-elles donc moins charmantes, la petite fontaine qui ruisselle au milieu des fleurs et la puissante source qui s'chappe bouillons des cavernes du rocher? CHAPITRE III LE TORRENT DE LA MONTAGNE Parmi les innombrables ruisseaux qui courent la surface de la terre et se jettent dans l'ocan ou se runissent pour former rivires ou grands fleuves, celui dont nous allons suivre le cours n'a rien qui le signale particulirement l'attention des hommes. Il ne sort point des hautes montagnes charges de glaces; ses bords n'offrent point une splendeur exceptionnelle de vgtation; son nom n'est point clbre dans l'histoire. Certes, il est charmant; mais quel ruisseau ne l'est pas, moins qu'il ne coule travers des marcages rendus ftides par les gouts des villes, ou que ses rivages n'aient t gts par une culture sans art? Les monts d'o s'panchent les premires eaux du ruisselet sont d'une lvation moyenne: verts jusqu'aux sommets, ils sont velouts de prairies dans tous les vallons, touffus de forts sur tous les contre-forts, et des pturages, demi-voils par les vapeurs bleutres de l'air, tapissent les hautes pentes. Une cime aux larges paules domine les autres sommets, qui s'alignent en une longue range en projetant des chanons de collines entre toutes les valles latrales. Les brusques escarpements, les promontoires avancs ne permettent pas de comprendre d'un regard l'ordonnance du paysage: on ne voit d'abord qu'une sorte de labyrinthe o dpressions et hauteurs alternent sans ordre: mais si l'on planait comme l'oiseau, ou si l'on se balanait dans la nacelle d'un ballon, on verrait que les limites du bassin s'arrondissent autour de toutes les sources du ruisseau comme un amphithtre et que tous les vallons ouverts dans la vaste rondeur s'inclinent en convergeant l'un vers l'autre et se runissent en une valle commune. La chane principale des hauteurs forme le bord le plus lev du cirque; deux autres cts sont des chanons latraux qui s'abaissent graduellement en s'loignant de la grande arte, et quelques collines basses se rapprochent pour fermer le cirque paralllement aux montagnes; mais elles laissent une issue, celle par laquelle chappe le ruisseau. Diffrents par la hauteur, les monts le sont aussi par la nature des terrains, le profil, l'aspect gnral. Le sommet le plus lev, qui semble le pasteur de tout ce troupeau de montagnes, est un large dme aux puissants contre-forts: la masse de granit cache sous la verdure se rvle par le mouvement superbe du relief. D'autres cimes plus humbles montrent dans le voisinage leurs longues crtes en dents de scie et leurs dclivits rapides; ce sont des assises schisteuses que le noyau de granit a redresses en se soulevant. Plus loin apparaissent des hauteurs calcaires coupes pic, et se continuant par de vastes plateaux faiblement arrondis. Chaque sommet a sa vie propre, dirait-on; comme un tre distinct, il a son ossature particulire et sa forme extrieure correspondante; chaque ruisselet qui dcoule de leurs flancs a son cours et ses accidents propres, son babil, son murmure ou son grondement lui. La source qui nat la plus grande hauteur et fournit la plus longue course jusqu' la valle, est celle du pic le plus lev. Bien souvent, dans les journes pluvieuses, ou mme lorsqu'un beau soleil clairait les campagnes d'en bas, nous avons vu, d'une distance de plusieurs lieues, la fontaine se former dans les hauteurs de l'air. Une nue blanche s'lve comme une fume de la cime lointaine, elle grandit, enveloppe les pturages et s'effrange en flocons pourchasss du vent. La montagne met son chapeau, dit le paysan, et ce chapeau de nuages n'est autre chose que la source sous une autre forme: aprs avoir t nuage, brouillard, pluie tranante, elle va reparatre fontaine quelques centaines de mtres plus bas, dans une crevasse de rochers ou dans un lger pli de terrain. En hiver et mme au printemps, c'est comme neige que le vent dpose sur les hauteurs l'eau qui doit rejaillir du sol en source permanente. Les nues gristres qui s'attachent au sommet ne s'vaporent point sans avoir laiss de traces de leur passage; l'endroit o l'on voyait d'en bas le vert des ptis s'tend maintenant une nappe blouissante de neiges. Cette blanche couche de flocons, c'est encore sous une nouvelle forme le nuage de vapeurs qui se condensait dans l'espace, ce sera bientt le ruisseau qui s'lance joyeusement vers la plaine. Tandis que la surface de la neige tombe se glace et durcit dans la froide atmosphre de l'hiver, surtout pendant les nuits, un sourd travail s'accomplit au-dessous du grand laboratoire de la montagne: les gouttelettes que le soleil a fondues pendant le jour pntrent dans le sol jusqu'au rocher et de grain de sable grain de sable, de cristal de quartz molcule d'argile, descendent imperceptiblement le long des pentes; elles se rapprochent, elles deviennent gouttes, puis, se runissant les unes aux autres, ce sont des filets liquides qui glissent souterrainement au-dessous des racines du gazon ou mme dans les fissures de la roche sous-jacente. Puis quand viennent les premires chaleurs de l'anne, la neige se fond rapidement en eau pour gonfler les ruisselets cachs, et l'herbe que l'on dirait torrfie par un incendie, reparat la lumire et verdoie de nouveau. Si la montagne tait fracture de lzardes profondes, les eaux s'engouffreraient dans ces fentes et ne rejailliraient que bien loin dans la plaine, ou mme elles ne ressortiraient point de la terre; mais non, la roche est compacte et fendille seulement la surface, l'eau courante ne s'y enfonce pas, et voici que, tout coup, dans une dpression du sol, on la voit surgir en petits bouillons qui soulvent les paillettes du sable fin et balancent mollement les feuilles vertes du cresson. Certes, elle est peu abondante, la jeune source, surtout pendant les chaleurs de l't, alors qu'il ne reste plus dans le sol que l'humidit des pluies et des brouillards; en se couchant par terre pour boire la fontaine mme, on la voit diminuer sous ses lvres; mais la vasque du ruisselet, demi tarie, se remplit aussitt, et son eau pure dborde sur la pente des pturages pour commencer son grand voyage dans le monde extrieur. La plus haute source et le gazon qui l'entoure, c'est l sur toutes les montagnes, le lieu dlicieux par excellence! On se trouve sur la limite entre les deux mondes; d'un ct, par del les promontoires boiss, se montre la riche valle avec ses cultures, ses maisons, ses eaux paisibles, et la brume indistincte qui pse au loin sur la ville; de l'autre ct, s'tendent les pturages solitaires et le pic baign dans la bleue profondeur des cieux. L'air est fortifiant et lger: on plane de haut dans l'espace, et quand on voit au loin l'aigle port sur ses fortes ailes, on se demande presque si l'on ne pourrait comme lui voler au-dessus des campagnes et des collines, en laissant tomber de haut sa vue sur les petites oeuvres des hommes. Que de fois, bien plus encore pour la volupt de voir que pour la douceur du repos, je me suis accoud prs de la source de la montagne, en reportant mes regards de la discrte fontaine ce grand monde infrieur qui se perdait au loin dans le cercle infini de l'horizon! De la vasque de la source s'panche un petit filet d'eau qui et l disparat dans une rainure du sol entre les touffes de gazon; il se montre et se cache tour tour: on dirait une srie de fontaines superposes. A chaque nouvel lan, le ruisselet prend une autre physionomie; il se heurte sur une saillie de rocher et rebondit en paraboles de perles; il s'gare entre les pierres, puis s'tale dans un petit bassin sablonneux; ensuite, il s'lance en cascatelle et baigne les herbes de ses gouttes parses. D'autres sources, venues de droite et de gauche, se mlent au filet principal, et bientt la masse liquide est assez abondante pour couler sans cesse la surface: quand elle arrive sur une roche incline, elle s'tale largement en une vaste nappe, que l'on peut mme voir de la plaine des kilomtres de distance. Cette eau glissante, qui brille au soleil, apparat de loin comme une grande plaque de mtal. Descendant, descendant toujours, le ruisseau, qui grossit incessamment, devient aussi plus tapageur: prs de la source, il murmurait peine; mme, en certains endroits, il fallait coller son oreille contre terre pour entendre le frmissement de l'eau contre ses rives et la plainte des brins d'herbe froisss; mais voici que le petit courant parle d'une voix claire, puis il se fait bruyant, et quand il bondit en rapides, et s'lance en cascatelles, son fracas rveille dj les chos des roches et de la fort. Plus bas encore, ses cascades s'croulent avec un bruit tonnant, et mme dans les parties de son cours o son lit est presque horizontal le ruisseau mugit et gronde contre les saillies des berges et du fond. Il ne poussait d'abord que de petits grains de sable; puis, devenu plus vigoureux, il mettait en mouvement des cailloux; maintenant il roule dans son lit des blocs de pierre qui s'entre-choquent avec un sourd fracas, il mine la base les parois de rocher qui le bordent, fait bouler les terres et les pierrailles, et dracine parfois les arbres qui l'ombragent. Ainsi, le filet liquide presque imperceptible s'est chang en ruisselet, puis en vrai ruisseau. Il se grossit d'un nouveau cours d'eau l'issue de chacun des vallons tributaires, et bruyant, imptueux, il chappe enfin ses dfils des montagnes pour couler avec plus de lenteur et de calme dans une large valle que dominent seulement des coteaux arrondis. L'intrpide marcheur qui l'a suivi dans la partie suprieure, depuis la haute source des pturages jusqu' l'uniforme surface de la valle, a vu, durant sa course de descente, et l dangereuse, les plus brusques ingalits du sol, les diffrences de pente les plus soudaines: aux plans o l'eau semble s'endormir succdent les prcipices perpendiculaires d'o elle s'lance avec fureur; abmes, dclivits plus ou moins fortes, surfaces horizontales alternent sans ordre apparent, et cependant lorsque le gographe, ngligeant les dtails, calcule et trace sur le papier la courbe dcrite par le ruisseau jusqu' la verdoyante valle, il trouve que cette ligne est d'une rgularit presque parfaite: le torrent, travaillant sans relche se creuser un lit son gr, abattant les saillies, emplissant de sables et d'argile les petits creux de la roche, a fini par se dvelopper en une parabole rgulire, analogue celle d'un char descendant du haut d'une montagne russe. CHAPITRE IV LA GROTTE Au-dessous d'un promontoire la base escarpe, la cime arrondie et revtue de grands arbres, le torrent de la montagne vient se heurter contre un autre ruisseau, presque aussi abondant et lanc comme lui sur une pente trs-incline. Les eaux de l'affluent, qui se mlent ceux du courant principal en larges tourbillons bords d'cume, sont d'une puret cristalline; aucune molcule d'argile n'en trouble la transparence, et sur le fond de roc nu, ne glisse pas mme un grain de sable. C'est que le flot n'a pas encore eu le temps de se salir en dmolissant ses berges et en se mlant aux boues qui suintent du sol; il vient de jaillir du sein mme de la colline et, tel qu'il coulait dans son lit tnbreux de rochers, tel il bondit maintenant sous la lumire joyeuse. La grotte d'o jaillit le ruisseau n'est pas loigne du confluent: peine a-t-on fait quelques pas et dj l'on voit, travers le branchage entre-crois, la porte norme et noire qui donne accs dans le temple souterrain. Le seuil en est recouvert par l'eau qui s'panche en rapides sur les blocs entasss; mais en sautant de pierre en pierre, on peut entrer dans la caverne et gagner ct du courant une troite et glissante corniche o l'on se hasarde, non sans danger. Quelques pas ont suffi, et l'on est dj transport dans un autre monde. On se sent tout coup saisi par le froid et par un froid humide; l'air stagnant, o les rayons bien aims du soleil ne pntrent jamais, a je ne sais quoi d'aigre, comme s'il ne devait pas tre aspir par des poumons humains; la voix de l'eau se rpercute en longs chos dans les cavits sonores, et l'on croirait entendre les roches elles-mmes pousser des clameurs, les unes retentissant au loin, les autres sourdes et glissant comme des soupirs dans les galeries. Tous les objets prennent des proportions fantastiques: le moindre trou que l'on voit s'ouvrir dans la pierre semble un abme, le pendentif qui s'abaisse de la vote a l'apparence d'une montagne renverse, les concrtions calcaires entrevues et l prennent l'aspect de monstres normes; une chauve-souris qui s'envole nous donne un frisson d'horreur. Ce n'est point l le palais fantastique et splendide que nous dcrit le pote arabe des _Mille et une Nuits_; c'est au contraire un antre sombre et sinistre, un lieu terrible. Nous le sentirons surtout, si pour jouir en artiste de la sensation d'effroi qui saisit mme l'homme brave son entre dans les cavernes, nous osons y pntrer sans guide et sans compagnons: privs de l'mulation que donne la socit d'amis, de l'amour-propre qui force prendre une attitude audacieuse, de l'enivrement factice que produisent les exclamations, les chos des voix, la lueur des torches nombreuses, nous n'osons plus marcher qu'avec le saint effroi du Grec entrant dans les enfers. De temps en temps nous jetons les regards en arrire pour revoir la douce lumire du jour. Comme en un cadre, le paysage vaporeux et souriant de lumire apparat entre les sombres parois, franges l'entre de lierre et de vigne vierge. Mais le faisceau lumineux diminue graduellement mesure que nous avanons: soudain, une saillie de rocher nous le cache et seulement quelques lueurs blafardes s'garent encore sur les piliers et les murs de la caverne; bientt mme, nous entrons dans le noir sans fond des tnbres et pour nous guider nous n'avons plus que la lueur incertaine et capricieuse des torches. Le voyage est pnible et semble long cause de l'horreur de l'inconnu qui remplit les gouffres et les galeries. et l on ne peut avancer qu'avec la plus grande peine: il faut entrer dans le lit du ruisseau et se tenir en quilibre sur les pierres gluantes; plus loin, la vote s'abaisse par une courbe soudaine et ne laisse plus qu'un troit passage dans lequel il faut se glisser en rampant; on en sort souill de boue, et l'on vient se heurter sur des rochers aux troites corniches que l'on escalade en tremblant. Les salles aux votes immenses succdent aux dfils, et les dfils aux salles; des amas de blocs tombs du plafond se dressent en monticules au milieu de l'eau. Le ruisselet, toujours divers et changeant, bondit ici sur les roches; ailleurs, il s'tend en une lagune tranquille, que trouble seulement la chute des gouttelettes tombes des fissures de la vote. Plus haut il est cach sous une assise de pierre, on n'en entend plus mme le bruit; mais un dtour soudain, il se montre de nouveau, sautillant et rapide, jusqu' ce qu'enfin, on arrive devant une ouverture troite d'o l'eau s'chappe en cascade comme de la bouche d'un canon. C'est l que s'arrte forcment notre voyage le long du ruisseau. Toutefois, la grotte se ramifie l'infini dans les profondeurs de la montagne. A droite, gauche, s'ouvrent comme des gueules de monstres les noires avenues des galeries latrales. Tandis que dans le libre vallon, le ruisseau, coulant sans cesse la lumire, a successivement dmoli et dblay les couches de pierre qui remplissaient autrefois l'norme espace laiss vide entre les deux artes parallles des monts, l'eau des cavernes qui s'attaquait des roches dures, mais en se servant de l'acide carbonique pour les dissoudre et les forer peu peu, s'est creus et l des galeries, des bassins, des tunnels, sans faire crouler les assises de l'immense difice. Sur des centaines de mtres en hauteur et des lieues de longueur, la masse des rochers est perce dans tous les sens par d'anciens lits que le ruisseau s'est frays, puis qu'il a dlaisss aprs avoir trouv quelque nouvelle issue: les salles sont superposes aux dfils et les dfils aux salles; des chemines, vides dans le roc par d'antiques cascades, s'ouvrent au plafond des votes; on s'arrte avec horreur au bord de ces puits sinistres o les pierres qui s'engouffrent ne laissent entendre le bruit de leur chute qu'aprs des secondes et des secondes d'attente. Malheur celui qui s'garerait dans le labyrinthe infini des grottes parallles et ramifies, ascendantes et descendantes: il ne lui resterait plus qu' s'asseoir sur un banc de stalagmites, regarder sa torche qui s'teint et s'teindre doucement lui-mme, s'il a la force de mourir sans dsespoir. Et pourtant ces cavernes sombres, o mme en compagnie d'un guide et sous les reflets lointains du jour, nous avons la poitrine serre par une sorte de terreur, c'taient les retraites de nos anctres. Dans notre rvrence du pass, nous nous rendons en plerinage aux ruines des villes mortes et nous contemplons avec motion d'uniformes tas de pierres, car nous savons que sous ces dbris gisent les ossements d'hommes qui ont travaill comme nous et souffert pour nous, amassant pniblement dans la misre et dans les combats ce prcieux hritage d'expriences qui est l'histoire. Mais si la reconnaissance envers les gnrations des anciens jours n'est pas un vain sentiment, avec combien plus de respect encore nous faut-il parcourir ces cavernes o vivaient nos premiers aeux, les barbares initiateurs de toute civilisation! En cherchant bien dans la grotte, en fouillant les dpts calcaires, nous pouvons retrouver les cendres et les charbons de l'antique foyer o se groupait la famille naissante; ct sont des os rongs, dbris des festins qui ont eu lieu des dizaines ou des centaines de milliers d'annes; puis, dans un coin, gisent les squelettes des festoyants eux-mmes entours de leurs armes de pierre, haches, massues et javelots. Sans doute, parmi ces restes humains mls ceux des rhinocros, des hynes et des ours, aucun n'enfermait le cerveau d'un Eschyle ou d'un Hipparque; mais Hipparque ni Eschyle n'eussent exist si les premiers troglodytes, diviniss par les Grecs sous les traits d'Hercule, n'avaient d'abord conquis le feu sur le tonnerre ou sur le volcan, s'ils n'avaient taill des armes pour nettoyer la terre de ses monstres, et s'ils n'avaient ainsi, par une immense bataille qui dura des sicles et des sicles, prpar pour leurs descendants les heures de rpit pendant lesquelles s'labore la pense. Rude tait le labeur de ces anctres; pleine de terreurs tait leur vie: sortis de la grotte pour aller la recherche du gibier, ils rampaient travers les herbes et les racines afin de surprendre leur proie, ils se battaient corps corps avec les btes froces; parfois aussi, ils avaient lutter contre d'autres hommes, forts et agiles comme eux; la nuit, craignant la surprise, ils veillaient l'entre des cavernes pour lancer le cri d'alarme l'apparition de l'ennemi et donner le temps leurs familles de s'enfuir dans le ddale des galeries suprieures. Cependant, ils devaient, eux aussi, avoir leurs moments de repos et de joie. Quand ils revenaient de la chasse ou de la bataille, ils prenaient plaisir reconnatre le fracas du ruisseau et la plainte de la goutte qui tombe; comme le bcheron retrouvant sa cabane, ils regardaient avec pit ces piliers l'ombre desquels reposaient leurs femmes et ces lits de pierre o leurs enfants taient ns. Quant ceux-ci, ils couraient et gambadaient le long du ruisseau souterrain, dans les lacs glacs, sous la douche des cascades; ils jouaient se cacher dans les corridors de la grotte comme nous aujourd'hui dans les avenues des forts; peut-tre dans leurs prouesses joyeuses, grimpaient-ils aux parois pour y saisir les chauves-souris dans ces grappes noires et grouillantes suspendues la vote. Certes, nous n'osons point dire que de nos jours la vie est devenue moins pnible pour tous les hommes. Des multitudes d'entre nous, deshrits encore, vivent dans les gouts sortis des palais de leurs frres plus heureux; des milliers et des millions d'individus parmi les civiliss habitent des caves et des rduits humides, grottes artificielles bien plus insalubres que ne le sont les cavernes naturelles o se rfugiaient nos anctres. Mais, si nous considrons la situation dans son ensemble, il nous faut reconnatre combien grands sont les progrs accomplis. L'air, la lumire entrent dans la plupart de nos demeures; le soleil y projette par les fentres ses faisceaux de rayons; travers les arbres qui se penchent, nous voyons briller de loin les perles liquides du ruisseau; l'espace appartient notre regard jusqu' l'immense horizon. Il est vrai, le mineur habite pendant la plus longue part de sa vie les galeries souterraines qu'il a creuses lui-mme, mais ces ombres terribles d'o suinte le feu grisou ne sont point sa patrie; s'il y travaille, sa pense est ailleurs, l-haut sur la terre joyeuse, au bord du frais ruisseau qui gazouille dans les prairies et sous les aunes. Parfois, quand on nous raconte les guerres lointaines, d'effrayants pisodes nous rappellent quelle tait la vie de nos anctres troglodytes, quelle serait la ntre s'ils ne nous avaient prpar des jours plus heureux que les leurs. Des tribus poursuivies se sont rfugies dans la caverne qui servait de demeure commune leurs aeux, et ceux qui les traquaient, barbares ou prtendus civiliss, noirs ou blancs, vtus de peaux de btes ou d'uniformes brods de dcorations, n'ont trouv rien de mieux que d'enfumer les fuyards en allumant de grands feux l'entre de la grotte. Ailleurs, les malheureux enferms ont d se repatre les uns des autres, puis mourir de faim en essayant de ronger quelque reste d'ossement. Par centaines, les cadavres sont rests tendus sur le sol, et pendant de longues annes on a pu voir grimacer leurs squelettes, avant que l'eau tombe des votes ne les et cachs sous un manteau de blancs stalagmites. Symbole du temps qui modifie toutes choses, la goutte, charge de la pierre qu'elle a dissoute, fait disparatre peu peu les traces de nos crimes. Les grottes elles-mmes cessent d'exister par l'action du temps. La pluie qui tombe sur les montagnes et pntre dans les troites fissures de la roche se charge constamment de molcules calcaires. Quand, aprs un voyage plus ou moins long, elle vient trembler en gouttelettes la vote des cavernes, une partie du liquide s'vapore dans l'air, et une petite pellicule de pierre, allonge comme la goutte qui la tenait en dissolution, se suspend au rocher. Une autre gouttelette dpose une deuxime corce sur la premire, puis il s'en forme une troisime et des milliers et des millions l'infini. Comme des arbres de pierre, les stalactites croissent par couches concentriques durcissant peu peu. Au-dessous d'elles, sur le sol de la grotte, l'eau tombe s'vapore galement, laisse sa place d'autres concrtions calcaires qui, de feuillet en feuillet, s'lvent par degrs vers la vote. A la longue, les pendentifs d'en haut et les cnes d'en bas finissent par se rejoindre; ils deviennent des piliers, puis s'talent en murs dans toute la largeur de la galerie, et la grotte obstrue se trouve partage en une srie de salles distinctes. Dans l'intrieur de la montagne, les suintements et les filets d'eau qui s'associent pour former le ruisseau accomplissent ainsi deux travaux inverses: d'un ct, ils largissent les fissures, percent les roches, se creusent de larges lits; de l'autre, ils referment les fentes de la montagne, posent des colonnes sous les votes, et remplissent de pierre les normes vides qu'ils ont eux-mmes fors des milliers d'annes auparavant. D'ailleurs, les stalactites, comme toutes choses dans la nature, varient l'infini, suivant la forme des grottes, la disposition des fissures, l'abondance plus ou moins grande des gouttes qui dposent les enduits calcaires. Malgr l'horreur des tnbres qui les emplissent, des multitudes de cavernes sont ainsi changes en de merveilleux palais souterrains. Des rideaux de pierre aux innombrables plis, et l colors par l'ocre en rouge et en jaune, se dploient comme des draperies aux portes des salles; l'intrieur se succdent jusqu' perte de vue les colonnes aux soubassements et aux chapiteaux orns de reliefs bizarres; des monstres, chimres et griffons, se tordent en groupes fantastiques dans les nefs latrales; de hautes statues de dieux se dressent isoles, et parfois la lueur des torches, on dirait que leur regard s'anime et que, d'un geste terrible, leur bras s'tend vers vous. Ces draperies de pierre, ces colonnades, ces groupes d'animaux, ces figures d'hommes ou de dieux, c'est l'eau qui les sculpte, et chaque jour, chaque seconde, elle est l'oeuvre pour ajouter quelque trait gracieux l'immense architecture. CHAPITRE V LE GOUFFRE Non loin de la caverne, grand laboratoire de la nature o l'on voit un ruisselet se former goutte goutte, s'ouvre un vallon tranquille au fond duquel jaillit une autre source. C'est aussi du rocher qu'elle sort; mais ce rocher ne se dresse point pic comme celui de la grande caverne; il s'est affaiss la suite de quelque croulement; du gazon, des plantes sauvages, quelques arbres croissent sur ses pentes; sa base, autour de la claire fontaine, se sont assembls de grands arbres dont le branchage entreml se balance d'un mme mouvement harmonieux et rhythm, sous la pression de la brise. Tout est calme et charmant dans ce petit recoin de l'univers. Le bassin est transparent, presque sans rides, et l'eau, sortie d'une arcade de quelques pouces de hauteur, s'y panche sans bruit. Pench sur cette eau qui scintille au soleil, je cherche pntrer du regard l'ombre d'o elle jaillit, et j'envie la petite araigne d'eau qui s'lance en patinant et va fureter dans le creux du rocher. A l'entre, je vois encore quelques saillies du fond, des cailloux blancs, un peu de sable qui se meut lentement sous le flot rapide; plus loin, je distingue les plissements des vaguelettes et les petites colonnes de pierre qui supportent la vote; claires vaguement par le reflet des rayons gars, elles paraissent trembloter dans l'ombre: on dirait qu'un rseau de soie flotte sur elles en lgres ondulations. Au del tout est noir; le ruisseau souterrain ne se rvle que par son murmure touff. Quelles sont les sinuosits de l'eau par del le dtour o le premier reflet de lumire vient la caresser? Ces courbes du ruisseau, je cherche les retrouver par l'imagination. Dans mes rves d'homme veill, je me fais tout petit, haut de quelques pouces peine, comme le gnome des lgendes, et sautant de pierre en pierre, m'insinuant au-dessous des protubrances de la vote, je dpasse tous les confluents des ruisselets en miniature, je remonte les imperceptibles filets d'eau, jusqu' ce que, devenu moi-mme un simple atome, j'arrive enfin l'endroit o la premire gouttelette suinte travers le rocher. Pourtant, sans nous transformer en gnies, comme le faisaient nos pres aux temps de la fable, nous pouvons en nous promenant au milieu de la campagne, reconnatre la surface du sol des indices qui rvlent le cours de notre ruisseau cach. Un sentier tortueux qui commence au bord de la source monte sur le flanc de la colline en contournant les troncs des arbres, puis disparat sous l'herbe dans un pli du terrain, et gagne le plateau couvert de champs de bl. Bien souvent, quand j'tais un colier sauvage, je montais la course, puis je redescendais ce sentier en quelques bonds; parfois aussi, je m'aventurais une certaine distance sur le plateau jusqu' perdre de vue le bosquet de la source; mais un angle du chemin, je m'arrtais court, n'osant aller plus avant. A mes cts, je voyais s'ouvrir un abme en forme d'entonnoir rempli de broussailles et de ronces entremles. De grosses pierres jetes par les passants ou bien entranes sur la dclivit par les fortes pluies, pesaient et l sur le feuillage poudreux et meurtri; au fond, se croisaient quelques rameaux; mais entre leurs feuilles vertes, je distinguais le noir effrayant d'un gouffre. Un bruit sourd s'en chappait incessamment comme la plainte d'un animal enferm. Aujourd'hui j'aime revoir le Grand-Trou; je me hasarde mme y descendre, au risque d'effrayer les couleuvres qui droulent prestement leurs anneaux entre les pierres; mais jadis, avec quelle terreur, nous tous petits enfants, nous regardions ce puits sinistre au bord duquel venait s'arrter la charrue! Un soir, par un beau clair de lune, il me fallut, seul, passer prs de l'endroit fatal. J'en frissonne encore: le gouffre me regardait, il m'attirait, mes genoux ployaient sous l'effort et les tiges des arbustes s'avanaient comme des bras pour m'entraner dans l'ouverture bante. Je passai pourtant en frappant bruyamment de mes talons le sol caverneux; mais derrire moi un long gant fait de vapeurs surgit tout coup: il se pencha pour me saisir et le murmure de l'abme me poursuivit comme un rire de haine et de triomphe. Ce gouffre, je le sais maintenant, c'est un soupirail ouvert au-dessus du ruisseau, et le bruit sourd qui s'en chappe est l'cho lointain de l'eau clapotant contre les pierres. A une poque inconnue, mme avant que les premiers documents de proprit n'eussent t rdigs par les notaires du pays, une des assises de rochers qui recouvrent la valle souterraine s'tait effondre dans le lit du ruisseau, puis les terres, manquant de base, avaient t graduellement entranes vers la plaine; peu peu le Grand-Trou s'tait creus, et les pluies, courant le long de ses pentes, lui avaient donn la forme d'un entonnoir peu prs rgulier. Les paysans des environs, qui pensent toujours leurs rcoltes, l'appellent le Boit-tout, parce qu'il boit en effet toutes les pluies, toutes les averses qui pourraient fertiliser leurs champs. L'eau surabondante tombe sur le plateau s'panche dans le trou en filets jaune d'argile pour reparatre ensuite dans la source, dont elle trouble pendant quelques heures la puret de cristal. Le gouffre qui m'effrayait tant dans mon enfance n'est pas le seul qui se soit ouvert au-dessus des galeries profondes. En suivant la partie la plus basse d'une sorte de plissement du sol dans le plateau, on passe ct de plusieurs autres cavits, qui indiquent aux promeneurs le cours souterrain des eaux. Ils diffrent tous de forme et de grandeur. Les uns sont d'normes puisards o des fleuves disparatraient en cataractes, les autres sont de simples affaissements du sol, charmants petits nids bien tapisss de gazon, o l'on aime se chauffer au soleil par les belles journes d'automne, sans crainte du vent dj froid qui passe en sifflant sur les herbes frissonnantes du plateau. Quelques-uns de ces trous s'obstruent et se comblent graduellement; mais il en est aussi que nous voyons se creuser et qui, chaque anne, s'approfondissent sous nos yeux. Telle troite ouverture qui nous semblait une retraite de serpent et dans laquelle, de crainte d'tre mordus, nous n'osions mettre le bras, tait un commencement d'abme: les pluies et les croulements intrieurs l'ont largie d'anne en anne; c'est maintenant un prcipice aux flancs d'argile rouge, ravin par les averses. De ces puits naturels, le plus pittoresque est prcisment le plus loign de la source. En cet endroit, le plateau, devenu plus ingal, s'arrte brusquement au pied d'une muraille rocheuse, de l'autre ct de laquelle s'ouvre une valle dversant ses eaux dans un fleuve loign. Les rochers dressent haut en plein ciel leurs beaux frontons dors par la lumire; mais leur base est cache par un bosquet de chnes et de chtaigniers; grce la verdure et la varit du feuillage, le contraste trop dur que formerait l'abrupte paroi des rochers avec la surface horizontale du plateau se trouve adouci. C'est au plus pais de ce bosquet que s'ouvre le grand abme. Sur ses bords, quelques arbustes inclinent leurs tiges vers la troue d'azur ouverte entre les longues branches des chnes; seulement un bouleau laisse retomber au-dessus du gouffre ses rameaux dlicats. Il faut prendre garde ici, car le sol se drobe soudain et le puits n'a point de margelle comme ceux que creusent les ingnieurs! Nous nous avanons en rampant, puis couchs sur le ventre, appuys sur nos mains, nous plongeons du regard dans le vide. Les murs du gouffre circulaire, et l noircis par l'humidit qui suinte travers la roche, descendent verticalement; peine quelques corniches ingales se projettent-elles en dehors des parois. Des touffes de fougres, des scolopendres jaillissent des anfractuosits les plus hautes; mais au-dessous la vgtation disparat, moins qu'une plaque rouge entrevue l-bas dans l'ombre, sur une saillie du roc, ne soit une trane d'algues infiniment petites. Au fond, tout n'est d'abord que tnbres; mais nos yeux s'accoutument peu peu l'obscurit, et nous distinguons maintenant une nappe d'eau claire sur un lit de sable. Du reste, on peut descendre dans le puits, et je suis mme de ceux qui se sont donn ce plaisir. Certes, l'aventure offre un certain agrment, puisqu'elle est un voyage d'exploration; mais en elle-mme, elle n'a rien de fort sduisant et nul de ceux qui ont fait cette descente aux enfers ne tient beaucoup la renouveler. Une longue corde, prte par les paysans des environs, est attache solidement un tronc de chne, et plongeant jusqu'au fond du gouffre, oscille doucement sous l'impulsion du filet d'eau dans lequel trempe l'extrmit libre. Le voyageur arien saisit fortement la corde la fois des mains, des genoux et des pieds et se laisse glisser avec lenteur dans la bouche tnbreuse du puits. Malheureusement, la descente n'est pas toujours facile: on tournoie sur soi-mme avec la corde, on s'embarrasse dans les touffes de fougres, que brise le poids du corps, on se heurte maintes fois contre la roche hrisse d'asprits et l'on essuie de ses vtements l'eau glace qui suinte des failles de la paroi. Enfin on aborde sur une corniche, puis, aprs s'tre repos un instant pour reprendre l'haleine et l'quilibre, on se lance de nouveau dans le vide et bientt on dbarque sur le fond solide. Je me rappelle sans joie mon sjour de quelques instants dans le gouffre. J'avais les pieds dans l'eau; l'air tait humide et froid; la roche tait couverte d'une sorte de pte gluante consistant en argile dlaye; une ombre sinistre m'entourait; je ne sais quelle lueur blafarde, vague reflet du jour, me rvlait seulement quelques formes indcises, une grotte, des pendentifs bizarres, un large pilier. Malgr moi, mes yeux se reportaient vers la zone clatante qui s'arrondissait au-dessus du gouffre; je regardais avec amour la guirlande de verdure qui s'panouissait la marge du puits, les grandes branches au feuillage tal que doraient joyeusement les rayons, et les oiseaux lointains planant en libert dans le ciel bleu. J'avais hte de revoir la lumire; je poussai le cri d'appel et mes compagnons me hissrent hors du trou, tandis que je les aidais en poussant de mon pied les saillies de la roche. Naf jeune homme, je me considrais comme une sorte de hros pour avoir opr ma petite descente aux enfers, trente mtres de profondeur peine, je cherchais dans ma tte quelques rimes sur le pote qui se hasarde au fond des abmes pour y surprendre le sourire d'une nymphe emprisonne, et je ne songeais pas aux vrais hros, ces intrpides mineurs, qui, sans jamais rciter de vers sur leurs entrevues hardies avec les divinits souterraines, conversent avec elles pendant des journes et des semaines entires! Ce sont eux qui connaissent bien le mystre des eaux caches. A ct de leurs ttes, la gouttelette, suspendue aux stalactites de la vote, brille comme un diamant l'clat des lampes, puis tombe dans une flaque et rejaillit avec un bruit sec, rpercut au loin dans les galeries retentissantes. Des ruisselets forms de tous ces suintements de gouttes, coulent sous leurs pieds et se dversent de rigole en rigole jusque dans le bassin de rception, o la machine vapeur, semblable un colosse enchan, plonge alternativement ses deux grands bras de fer, en gmissant chaque effort. Au bruit des eaux de la mine se mle parfois le sourd grondement des eaux extrieures qu'un coup de pioche malheureux pourrait faire s'crouler en dluge dans les galeries. Il est mme des mineurs qui n'ont pas craint de pousser leurs travaux de sape jusqu'au-dessous de la mer et qui ne cessent d'entendre le terrible ocan rouler des blocs de granit sur la vote qui les abrite. Pendant les jours d'orage, c'est quelques mtres d'eux que les navires viennent se fracasser contre les falaises. CHAPITRE VI LE RAVIN En descendant le cours du ruisseau, dans lequel viennent s'unir le torrent tapageur de la montagne, le ruisselet de la caverne, l'eau paisible de la source, nous voyons droite et gauche vallon succder vallon, et chacun d'eux, diffrent des autres par la nature de ses terrains, par la pente, l'aspect gnral, la vgtation, se distingue aussi par la quantit des eaux qu'il apporte au lit commun de la valle. Presque en face d'un petit torrent babillard qui bondit avec joie de pierre en pierre pour se mler la masse dj considrable du ruisseau, s'ouvre un ravin trs-inclin, le plus souvent sec. Il est probable que ce ravin, creus dans un sol poreux, est superpos un lit souterrain o coule un ruisseau permanent; mais il n'est lui-mme parcouru des eaux qu'aprs les averses d'orage ou les longues pluies. Comme tous les vallons latraux, il est tributaire de la valle centrale, mais tributaire intermittent. D'ailleurs, il est d'autant plus curieux visiter, car en se promenant sur le lit dessch, on peut tudier tout son aise l'action de l'eau courante. Un petit sentier, que les sillons du laboureur dtruisent chaque automne et que le pied des passants ne tarde pas tracer de nouveau, serpente ct de la berge du ravin. Il est vrai que des branches de buisson, plantes par le propritaire jaloux, dfendent le passage; mais ces broussailles, humble simulacre du redoutable dieu Terme, n'ont rien qui terrifie les paysans des environs, et le chemin, fray sans doute pour la premire fois par les hommes de l'ge de pierre, ne cesse de se reformer d'anne en anne. Il serait donc facile de remonter le ravin dans toute sa longueur sans avoir se servir de ses mains pour une seule escalade; toutefois, celui qui aime la nature de prs mprise le sentier battu et se glisse avec joie dans l'troit espace ouvert entre les berges. Ds les premiers pas, il se trouve comme spar du monde. En arrire, un dtour de la gorge lui cache le ruisseau et les prairies qu'il arrose; en avant, l'horizon est brusquement limit par une srie de gradins d'o l'eau, quand il en coule, descend en cascatelles; au-dessus, les branches des arbres qui bordent le dfil se recourbent et s'entre-croisent en vote; les bruits du dehors ne pntrent pas dans cette sauvage alle presque souterraine. C'est une grande joie de se retrouver ainsi dans la nature inviole quelques pas des champs labours en sillons parallles et d'tre oblig de se frayer un chemin travers rochers et broussailles, non loin de l'honnte bourgeois qui se promne avec placidit, contemplant ses rcoltes. A chaque dtour du tortueux ravin, l'inclinaison et la forme du lit changent brusquement: dfils et bassins se succdent en contrastant de la manire la plus trange. En amont d'un petit fourr d'arbustes entremls de ronces que l'eau envahit seulement dans ses plus fortes crues, s'tend une prairie en miniature, large de quelques mtres et frquemment noye par des inondations d'une heure. Autour de la prairie et du fourr se dveloppe en demi-cercle une plage de sable blanc dont tous les matriaux, tnus ou grossiers, se sont dposs en ordre suivant la force du courant qui les entranait. Le modeste lit fluvial, d'o l'eau a disparu, est encore tel que l'a model le torrent phmre, et rvle d'autant mieux les lois de sa formation que plus une seule flaque d'eau ne le recouvre. Une sorte de fosse, remplie de vase et de feuilles en dcomposition, montre qu'en cet endroit le ruisseau tait tranquille et presque sans courant; plus loin, le lit est peine creus cause de la rapidit de l'eau qui fuyait sur la forte pente; ailleurs les artes parallles d'assises rocheuses traversent obliquement le fond d'une rive l'autre, formant autant de petits barrages sur lesquels le flot se brisait en vaguelettes. Un gros bloc de pierre a dtourn le cours du ruisselet qui s'est rejet vers la berge par un brusque mandre et s'y est graduellement creus un lit sa taille; plus haut, des branches entranes, des herbes, quelques pierres ont servi de point d'appui la formation d'un ou de plusieurs lots, qu'entourent des lits sinueux, remplis de sable d'une blancheur clatante. A dix pas de l, l'aspect du ravin est encore chang. L, le fond n'est plus qu'une rainure scie par l'eau dans une dure argile presque rocheuse; c'est grand'peine si je parviens passer dans le dfil en m'accrochant quelques branches qui se balancent au-dessus de ma tte. Le filet ou la colonne liquide qui, suivant la force du ruisseau temporaire, murmure doucement ou gronde avec fracas dans l'troit corridor a gliss en rapides par une succession de degrs, puis au pied de la chute, elle a excav une sorte de cuve, large bassin o les pierres roules tournoyaient sous la pression des eaux. Aprs avoir dpass le dfil, je trouve encore ce qui fut autrefois des les, des mandres, des rapides, des cascades: je vois mme jusqu' des sources puises maintenant et reconnaissables l'humidit du sable et des fissures rocheuses. Le rebord d'o s'lance une des cascades est form par deux racines entre-croises, engages seulement par un ct dans l'paisseur de l'argile. Ce ravin, dans lequel nous pntrons avec tant de bonheur pour y contempler en un troit espace le tableau de la nature libre et pour chapper l'ennui de cultures monotones et barbares, une multitude d'animaux et de bestioles, rfractaires comme nous, s'y glissent afin d'y trouver un abri contre l'homme, le grand perscuteur; malheureusement, l'pre chasseur les suit aussi dans cette retraite, en dpit des ronces et des racines. Des terres frachement remues, des trous noirs ouverts dans les berges nous rvlent les cachettes des lapins et des renards; notre approche, les couleuvres enroules dveloppent prestement leurs anneaux et disparaissent dans les fourrs; des lzards plus rapides, s'chappent en faisant bruire les feuilles tombes; les insectes sautillent sur le sable et se balancent aux herbes; on entrevoit des nids d'oiseaux dans l'paisseur des broussailles: tout un monde de fugitifs est dans cet asile, o il trouve la fois la nourriture et l'abri. C'est qu'en effet, dans ce petit ravin, large de quelques mtres peine, la vgtation est des plus varies; une multitude de plantes, d'origine et d'attitude diverses, s'y rencontrent, tandis que dans les champs voisins l'uniformit du terrain de labour laisse germer seulement, outre les semences jetes par le cultivateur, les graines de quatre ou cinq mauvaises herbes, banal ornement de tous les sillons. Dans cette troite fissure, invisible de loin, sauf par la verdure de ses bords, toutes les qualits du sol, tous les contrastes de scheresse et d'humidit, toutes les diffrences d'ombre et d'insolation sont brusquement juxtaposes et par suite nombre de plantes, bannies des vulgaires terrains de culture, trouvent dans ce coin respect par l'homme un milieu propice o elles se dveloppent avec joie. Le sable tamis par les eaux a ses herbes spciales, de mme que les amas de cailloux bouls et l'argile ocreuse et les interstices de la roche dure. Les terres vgtales mlanges en diverses proportions ont aussi leur flore ou leur florule; la pente rapide expose au soleil du midi est revtue d'herbes et d'arbustes qui se plaisent dans un terrain sec, le fond humide o ne darde jamais un rayon de soleil a tout une autre vgtation, la vase o l'eau sjourne encore se distingue aussi dans ce monde vgtal par des reprsentants qui lui sont propres. Et pourtant nul dsordre dans cette tonnante diversit! Au contraire, les plantes groupes librement, suivant leurs affinits secrtes et la nature du terrain qui les porte, constituent par leur ensemble un spectacle emplissant l'me d'une impression singulire d'harmonie et de paix. L, rien d'artificiel ni d'impos comme dans un rgiment de soldats au geste mcanique, au costume uniforme, mais le pittoresque, le charme potique, la libert d'attitude et d'allure, comme dans une foule d'hommes de tous les pays o chacun se rapproche des siens. Il est vrai, dans ce ravin aussi bien que sur la terre entire, la bataille de la vie pour la jouissance de l'air, de l'eau, de l'espace et de la lumire ne cesse pas un instant entre les espces et les familles vgtales; mais cette lutte n'a pas encore t rgularise par l'intervention de l'homme, et l'on croirait, au milieu de ces plantes si diverses et si gracieusement associes, se trouver dans une rpublique fdrative o chaque existence est sauvegarde par l'alliance de toutes. Mme les colonies de plantes trangres la nature libre sont respectes, du moins pour un temps: sur une corniche de terre qui s'est affaisse et qui reste suspendue au flanc de la berge, je vois se balancer les hampes flexibles d'une touffe d'avoine, humble colonie d'esclaves fugitifs aventurs dans un monde de libres hros barbares. Aussi bien que le ruisseau de la valle et les grands fleuves de la plaine, le petit ravin a ses bords ombrags d'arbres. Le tremble s'lve ct du htre et du charme; les feuilles si finement dcoupes du frne se montrent entre deux larges ormeaux au branchage tal; le tronc blanc du bouleau resplendit ct de la rugueuse et sombre corce du chne. Vers le haut de la pente, l o le ravin n'est plus gure qu'un plissement du sol, des pins l'air grave, au feuillage presque noir, se sont assembls comme pour un concile. Autour d'eux, la terre sans vgtation a disparu sous une couche paisse d'aiguilles couleur de rouille, tandis que non loin de l, un joyeux mlze, la claire verdure, ne jaillit que par la cime, firement drape de clmatite, hors d'un fourr d'arbustes et de broussailles. A cause de l'extrme varit des conditions du sol, l'troit rideau est bien plus riche en espces diverses d'arbres que des forts entires recouvrant de vastes territoires. D'ailleurs, en maint endroit, les troncs sont tellement rapprochs que d'une berge l'autre, on ne voit pas se glisser un seul rayon de lumire; du fond des gouffres, les arbres s'lancent comme les colonnes presses d'un difice, puis au niveau des berges, les branches s'talent largement, enveloppent de leur verdure les troncs qui croissent sur la berge et vont avidement chercher leur nourriture d'air libre au-dessus des champs labours. [Illustration: SOUS CES VOUTES D'OMBRE. (PAGE 97)] Sous ces votes d'ombre, dans les profondeurs du ravin, la temprature est toujours frache, mme au plus fort de l't; les rameaux entre-croiss empchent l'atmosphre humide de s'chapper dans l'espace et, grce la moite vapeur, les fougres aux grandes feuilles retombantes, les champignons groups fraternellement en petites assembles croissent et prosprent sur toutes les berges. L'air est tellement pntr d'humidit qu'il suffit de fermer les yeux pour se croire au bord d'un ruisseau glissant silencieusement dans son lit. D'ailleurs, l'eau est en effet bien l; c'est en apparence seulement qu'elle a disparu. Les mousses qui tapissent le fond du ravin et recouvrent les racines des arbres se sont gonfles de liquide pendant la dernire inondation: dilates comme des ponges, elles gardent longtemps cette humidit nourricire, puis, la moindre pluie, elles se remplissent de nouveau en absorbant avidement les gouttelettes tombes. Ainsi de mousse en mousse et de plante en plante, dans la multitude infinie des cellules organiques, se retrouve encore le flot continu du ruisseau, de l'origine l'issue du ravin. Sans doute on ne le voit pas, on ne l'entend point murmurer, mais on le devine et l'on jouit de la douce fracheur qu'il rpand dans l'atmosphre. Chose admirable et qui m'enchante toujours! ce ruisselet est pauvre et intermittent; mais son action gologique n'en est pas moins grande; elle est d'autant plus puissante relativement que l'eau coule en plus faible quantit. C'est le mince filet liquide qui a creus l'norme fosse, qui s'est ouvert ces entailles profondes travers l'argile et la roche dure, qui a sculpt les degrs de ces cascatelles, et, par l'boulement des terres, a form ces larges cirques dans les berges. C'est aussi lui qui entretient cette riche vgtation de mousses, d'herbes, d'arbustes et de grands arbres. Est-il un Mississipi, un fleuve des Amazones qui proportionnellement sa masse d'eau, accomplisse la surface de la terre la millime partie de ce travail? Si les rivires puissantes taient les gales en force du ruisselet temporaire, elles raseraient des chanes de montagnes, se creuseraient des abmes de plusieurs milliers de mtres de profondeur, nourriraient des forts dont les cimes iraient se balancer jusque dans les couches suprieures de l'air. C'est prcisment dans ses plus petites retraites que la nature montre le mieux sa grandeur. tendu sur un tapis de mousse, entre deux racines qui me servent d'appui, je contemple avec admiration ces hautes berges, ces dfils, ces cirques, ces gradins et la sombre vote de feuillage qui me racontent avec tant d'loquence l'oeuvre grandiose de la goutte d'eau. CHAPITRE VII LES FONTAINES DE LA VALLE A tous les ruisselets visibles et invisibles qui descendent de ravins et de valles vers le ruisseau principal, s'ajoutent encore par dizaines et par centaines de petites sources et des veines d'eau, toutes diffrentes les unes des autres par l'aspect et le paysage de pierres, de ronces, d'arbustes ou d'arbres qui les entoure, diffrentes aussi par le volume de leurs eaux et par l'oscillation de leur niveau suivant les mtores et les saisons. Quelques-unes d'entre elles n'ont mme qu'une existence temporaire; aprs avoir coul pendant un certain nombre d'heures, elles tarissent tout coup; la cascatelle qui s'en panche cesse de murmurer, les parois de leur bassin se desschent, les herbes qu'elles humectent se penchent et languissent. Puis, aprs des minutes ou des heures, on entend un murmure souterrain, et voici l'eau qui s'lance de nouveau de sa prison de pierre, pour rendre la vie aux racines et aux fleurs; de son murmure argentin, elle annonce joyeusement sa rsurrection aux insectes tapis sous le gazon, tout un monde d'infiniment petits attendant son rveil pour se rveiller eux-mmes. Les physiciens nous expliquent la cause de ces intermittences; ils nous disent comment l'eau s'coule et s'arrte alternativement dans les cavits souterraines disposes en forme de siphon. Tout cela est joli, mais ces jeux de la nature, ces fontaines qui se montrent et se cachent tour tour, nous prfrons la source qui ne nous trompe point, dont nous entendons toujours le gai babil, et dans laquelle, toute heure, nous pouvons voir se reflter la lumire tremblotante. Plus charmante aussi m'apparat la fontaine, la plus discrte de toutes, qui jaillit au fond mme du ruisseau et que reconnat seulement l'observateur studieux de la nature. Au milieu de l'eau transparente, on ne saurait distinguer la colonne liquide de la source qui s'lve, mais elle ne s'en rvle pas moins par les ondulations des herbes que caresse son onde ascendante, par les bulles d'air qui s'chappent du sable et viennent clater la surface, par les bouillonnements silencieux qui se produisent sur la nappe de l'eau et se propagent au loin en rides graduellement affaiblies. Ingales par le volume et par le paysage qui les environne, les fontaines ont aussi la plus grande diversit dans leur teneur en substances minrales, car toute pure que l'eau de la source paraisse nos regards, elle n'est pas seulement, comme nous l'enseigne la chimie, une combinaison de deux corps simples, l'hydrogne, qui forme, dit-on, les immenses tourbillons des nbuleuses lointaines, et l'oxygne, qui pour tous les tres est le grand aliment de la vie, elle contient aussi d'autres substances, soit roulant dans son lit l'tat de sable ou de poussire, soit dissoutes dans la masse liquide et transparentes comme elle. Parmi les fontaines tributaires du ruisseau, il en est mme une, jaillissant de roches dures, qui renferme des paillettes d'or dans ses alluvions. Si elle en contenait de grandes quantits comme certaines sources de la Californie, de la Colombie, du Brsil, de l'Oural, immdiatement une foule d'hommes avides se prcipiteraient vers la bienheureuse fontaine, tous les sables qu'elle a dposs sur les berges de son bassin seraient passs au tamis, la roche mme serait attaque au pic et la pioche et porte dbris dbris sous les marteaux de l'usine; bientt les cabanes d'un village, peuples de mineurs, remplaceraient les grands arbres et les prairies du vallon. Peut-tre le pays, en devenant plus riche, plus populeux et plus prospre, deviendrait-il aussi la longue plus instruit et plus heureux; toutefois, c'est avec un sentiment de joie que nous nous promenons sur les bords inviols de notre Pactole inconnu de la foule et que nous y retrouvons la solitude et le silence, comme aux premiers jours o nous y avons vu briller la parcelle d'or. Dans les environs, il n'existe heureusement qu'un seul chercheur de ppites, vieux gologue qui montre avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une bote en carton: c'est l tout le fruit de ses longues recherches. Une autre source, voisine du petit Eldorado, est bien autrement prodigue en paillettes clatantes. C'est une eau qui s'chappe de roches micaces et qui en apporte les dbris la lumire. Les paillettes, que le courant fait rouler sur le fond, tourbillonnent un instant sur elles-mmes, puis se dposent plat sur d'autres lamelles, de sorte qu'on en voit toujours luire le reflet sous l'eau frissonnante. Les enfants du voisinage aiment dans leurs jeux venir puiser pleines mains de ce sable brillant; ils entassent par monceaux les paillettes d'or et les paillettes d'argent. Heureusement ils savent, pauvres enfants, que la masse reluisante n'est or ou argent qu'en apparence; autrement, ils commenceraient peut-tre au bord de la fontaine paisible cette dure bataille de la vie que plus tard, devenus hommes faits, ils auront se livrer les uns aux autres pour s'arracher, sous forme de monnaie, le pain de chaque jour. Dans un petit vallon, au pied de rochers calcaires, s'panche une autre fontaine, qui loin de rouler des paillettes brillantes dans ses eaux, recouvre au contraire d'une sorte d'enduit gristre les pierres de son lit, les feuilles, les branchilles tombes des arbustes voisins. Cet enduit se compose d'innombrables molcules calcaires dissoutes par l'eau dans l'intrieur de la colline. Arrt dans son cours par un obstacle quelconque, le ruisseau rend maintenant les particules de pierre dont il tait satur. A ct du bassin crot une fougre qui balance ses feuilles vertes dans l'air humide, tandis que la racine baigne par l'eau est en partie enveloppe d'une gaine de pierre. Ainsi varient les fontaines par les substances, solides ou gazeuses, qu'elles entranent ou dissolvent dans leur cours souterrain et portent au dehors. Il en est qui contiennent du sel, d'autres sont riches en fer, en cuivre, en mtaux divers; d'autres encore ptillent d'acide carbonique, ou dgagent des gaz sulfureux. La proportion des mlanges qui s'oprent ainsi dans le laboratoire des sources diffre pour chacune d'elles, et le chimiste qui veut connatre cette proportion d'une manire prcise est oblig de faire une longue analyse spciale, qu'il recommence plusieurs fois. Puis, quand il a pes les diverses substances, il lui reste encore, en utilisant les moyens prodigieux que lui fournit maintenant la science, tudier les raies colores que l'eau de la source produit dans un spectre lumineux. Ces raies, qui permettent l'astronome de dcouvrir les mtaux dans les astres, brillant comme un point au fond de l'espace infini, rvlent galement au chimiste les traces des corps qui se trouvent en quantits infinitsimales dans la goutte des fontaines. Le jour o deux Allemands ont signal, arrach pour ainsi dire de la source, par la force de la science, des mtaux que l'on ne connaissait pas encore est un des grands jours de l'histoire. Compares cette date, combien sont insignifiantes dans les annales de l'humanit les victoires ou la mort du plus clbre des conqurants! Diffrentes les unes des autres par les substances qu'elles apportent de leur voyage dans le monde souterrain les fontaines qui s'coulent vers le ruisseau sont aussi de tempratures diverses. Il en est dont l'eau a prcisment la chaleur moyenne de l'atmosphre qui pse sur la contre; d'autres sont plus froides, parce qu'elles descendent des neiges ou parce qu'une forte vaporation se produit dans les canaux intrieurs sous l'influence des courants d'air; d'autres encore sont tides ou chaudes; on en trouve tous les degrs entre celui de la glace fondante et celui de la vapeur en explosion. Par sa temprature, la source nous donne ainsi comme un rsum de son histoire souterraine: il nous suffit d'y tremper le doigt et nous apprenons en mme temps quel a t son voyage dans les gouffres cachs. Au bord d'une eau froide, nous regardons les monts neigeux et nous nous disons: C'est de l-haut que descend la fontaine! Mais que l'eau soit tide, c'est, n'en pas douter parce qu'elle a d'abord trouv son chemin de faille en faille jusqu' une grande profondeur et qu'elle s'est rchauffe dans ces conduits tnbreux avant de remonter la surface. Enfin, l o la temprature d'une source approche de celle de la vapeur chaude, nous savons par cela mme que le ruisseau a coul deux ou trois kilomtres au-dessous du sol, car c'est de pareilles profondeurs seulement que la temprature des roches est aussi leve que celle de l'eau bouillante. Nous restons assis notre aise sur le gazon au bord de la fontaine; mais l'exprience si pniblement acquise par les mineurs dans leurs galeries profondes nous permet de suivre par la pense l'itinraire que le filet d'eau a suivi dans l'paisseur des roches avant de jaillir au dehors. Plus encore que les eaux froides, celles qui sont tides ou thermales travaillent dissoudre la pierre dans l'intrieur des roches, puis la dposer sous une autre forme leur issue. En maints endroits, les eaux chaudes qui courent vers le ruisseau s'panchent d'abord dans un large bassin qu'elles ont elles-mmes apport et sculpt molcule molcule; ct se trouvent d'autres vasques dlaisses, et et l les fentes qui s'ouvrent dans le rocher sont bordes de charmantes concrtions, pareilles aux revtements de marbre plaqus sur les faades de nos difices. Mais que sont ces faibles dpts siliceux ou calcaires en comparaison des constructions normes leves en divers pays du monde par des rivires thermales, comme celles de Holly-Springs aux tats-Unis! Les voyageurs nous disent que ces eaux chaudes difient de vritables chteaux, des citadelles, des remparts de plusieurs kilomtres de longueur. Blancs comme l'albtre, les piliers et les contre-forts, incessamment grossis par les cascades ruisselantes, gagnent peu peu sur la plaine. L'eau, construisant sans relche, se ferme constamment elle-mme son propre passage, et sans cesse la recherche d'un nouveau lit, laisse derrire elle des bassins, des ponts inachevs, des colonnades bauches. Des montagnes entires, que le gologue explore avec admiration, ont t bties par les torrents d'eau chaude jaillissant des profondeurs. Mais ces merveilles sont loignes et peu nombreux sont parmi nous ceux qui peuvent contempler ces rivires chaudes l'oeuvre dans la construction de leurs difices marmorens. Plus modestes, les fontaines de notre petit bassin ne changent point le relief du sol et l'aspect des paysages en quelques annes; mais si elles mettent des sicles et des sicles leur travail, elles n'en finissent pas moins par renouveler tout l'espace qu'elles arrosent; elles changent peu peu la pierre et se donnent ainsi un lit tout diffrent de celui que leur avait prpar la nature. Le gologue et le mineur qui pntrent de force avec le pic et le marteau dans l'intrieur des rochers y dcouvrent des veines de jaspe et d'autres pierres transparentes ou colores. C'est le filet d'eau thermale, portant de l'argile en dissolution, qui l'a dpose dans la fissure o il roulait, puis qui changeant de cours, s'est panch par d'autres failles. Tous ces filons sinueux qui traversent les roches comme des veines de cristal, c'est des ruisseaux qu'ils doivent leur origine: il est vrai que dans la plupart des cas, les eaux jaillissaient des profondeurs du sol, non sous la forme liquide, mais sous la forme de vapeurs et la temprature de plusieurs centaines de degrs, car autrement elles n'auraient pu dissoudre les matriaux qui tapissent les parois de leurs anciens lits. Ainsi les minerais d'or et d'argent ont t souffls du fond des roches par les vapeurs d'un Pactole souterrain. Fortes de la puissance norme que leur donne le temps, les petites sources qui dissolvent les rocs et subliment les mtaux, parviennent aussi quelquefois secouer les montagnes. Par une belle soire d'automne, une violente ondulation du sol se fit sentir dans le bassin du ruisseau; les maisons se mirent vibrer, la grande terreur des habitants, et mme quelques murs dj lzards s'croulrent. Ce furent l tous les malheurs causs par le tremblement de terre, mais pendant longtemps ils servirent de sujet d'entretien aux savants et aux ignorants de nos villages. Les uns parlaient d'une grande mer de feu qui remplirait la terre et disaient qu'une tempte en avait agit les vagues; d'autres prtendaient qu'un volcan cherchait pousser dans le voisinage et qu'avant peu un cratre allait s'ouvrir; d'autres encore, qui ne savaient rien du feu central et n'avaient jamais vu ni cratre, ni coule de laves, pensaient un groupe de fontaines salines et gypseuses qui jaillissent dans un vallon au pied d'un coteau rocailleux; voyant qu'aprs le tremblement de terre, elles avaient coul troubles et boueuses et que plusieurs d'entre elles s'taient dplaces, ils se demandaient si ce n'taient pas l les vritables coupables. Peut-tre bien ces villageois avaient-ils raison. Pendant chaque seconde, pendant chaque minute, ces sources n'apportent, il est vrai, qu'une quantit presque infinitsimale de sel, de gypse et d'autres substances solides; mais aprs des annes et des sicles, il se trouve que les filets d'eau souterrains ont dissous des assises entires dans les fondements mmes de la montagne. Les piliers trop faibles qui portent l'immense difice cdent sous le poids, les votes s'effondrent, le mont en frmit de la base au sommet, et la terre est agite des centaines de kilomtres de distance comme si une explosion terrible en avait disloqu les couches. Le gant Encelade qui vient de secouer ainsi les montagnes, les collines et les plaines, c'est l'aimable source dont une touffe d'herbes me cache demi le bassin. Heureusement les fontaines savent se faire pardonner les moments de terreur qu'elles nous causent parfois en branlant le sol. Elles nous abreuvent, nous et nos troupeaux, elles arrosent nos champs et font lever les semences, elles nourrissent les arbres, elles nous apportent de l'intrieur de la terre des trsors que sans elles nous n'aurions jamais pu dcouvrir; enfin elles fortifient nos corps, nous rendent la sant perdue, rtablissent l'quilibre de nos esprits troubls. Telles sont, au sortir de la terre bienfaisante, les vertus curatives des fontaines thermales et minrales que dans tous les pays civiliss on btit des difices au-dessus des bassins pour en emprisonner l'eau et en mesurer soigneusement l'emploi dans les baignoires et les piscines. Afin de recueillir jusqu' la dernire goutte du prcieux liquide, les ingnieurs creusent au loin le rocher et saisissent au passage le filet qui ruisselle dans les failles, le jet de vapeur qui s'lance des profondeurs caches. Avides de sant, les malades utilisent tout ce que la source apporte avec elle et tout ce qu'elle baigne de son eau; ils respirent le gaz qui s'en chappe, ils se plongent dans les boues noires qu'elle forme avec le sable ou l'argile, ils vont jusqu' se recouvrir comme des tritons du limon vert qui s'tend en tapis sur les eaux. Toutefois ils ne poussent pas la religion jusqu' presser sur leurs corps les animaux qui naissent et se dveloppent dans la douce tideur de l'eau thermale. Il est de charmantes couleuvres qui vivent en grand nombre dans certaines sources; quand la baigneuse aperoit tout coup le reptile, droulant ct d'elle ses gracieux anneaux, elle ne croit point l'apparition merveilleuse du serpent d'Esculape; mais, pleine de terreur, elle s'lance en sursaut et pousse de grands cris. Autrefois c'tait aux sorciers et aux devins habiles de montrer aux malades la source o ils trouveraient la gurison ou l'allgement de leurs maux; aujourd'hui les mdecins et les chimistes, remplaant les magiciens du moyen ge, nous indiquent avec plus d'autorit l'eau bienfaisante qui nous rendra les forces et nous donnera une seconde jeunesse. Quand la science sera faite et que l'homme, sachant parfaitement quel doit tre son genre de vie, saura en outre quelles eaux, quelle atmosphre conviennent la gurison de ses maux, alors nous pourrons jouir de la plnitude de nos jours et prolonger notre existence jusqu'au terme naturel, pourvu que notre tat social ne soit pas toujours de nous entre-har et de nous entre-tuer. En Arabie, les fanatiques souverains des Wahabites faisaient boucher soigneusement toutes les fontaines thermales et minrales, de peur que leurs sujets, assurs de la vertu de ces eaux jaillissantes, oubliassent de mettre leur confiance en la seule puissance d'Allah. Dans l'avenir, au contraire, nous saurons utiliser chaque goutte qui s'chappe du sol, chaque molcule qu'elle amne la surface de la terre et nous lui assignerons son rle pour le bien-tre de l'humanit. CHAPITRE VIII LES RAPIDES ET LES CASCADES Mlant tout dans son lit, eaux descendues de la montagne et remontant des profondeurs, sources froides, tides et thermales, salines, calcaires et ferrugineuses, le ruisseau grossit, grossit chaque tournant de la valle, chaque nouvel affluent. Rapide et bruyant comme un jeune homme entrant dans la vie, il mugit et s'lance par bonds dsordonns; lui aussi se calmera, il ralentira son courant en arrivant la plaine horizontale et monotone; maintenant il glisse joyeusement sur la pente et se hte vers la mer. Il est encore dans la priode hroque de son existence. Dans cette partie de son cours, les rapides, les cascatelles, les chutes sont les grands phnomnes de la vie du ruisseau. Non encore assez fort pour galiser compltement la pente de son lit, pour creuser toutes les assises et les saillies des roches, pour rduire en poussire tous les blocs pars, le ruisseau doit surmonter ces obstacles en s'panchant par-dessus. Les chutes varient l'infini, suivant la hauteur des roches qu'elles ont franchir, suivant l'inclinaison des pentes, l'abondance des eaux, l'aspect des berges, la vgtation des bords et des pierres immerges. Toutes diffrentes les unes des autres, toutes aussi sont belles, soit par leur grce, soit par leur majest, et c'est avec bonheur que l'on s'assied ct d'elles en se laissant mouiller de leur cume. Les rapides sont les cascades bauches qui prennent leur lan, puis s'arrtent et se prcipitent de nouveau. Ici l'eau qui se heurte contre une pierre moussue l'enveloppe comme d'un globe de verre transparent et en ceint la base d'un lisr d'cume; l, le courant inclin s'enfuit rapidement entre deux roches, puis au-dessus d'cueils cachs se plisse en vagues parallles; plus loin, le flot se divise en plusieurs filets s'lanant par bonds ingaux. L'eau profonde, la mince nappe, la frange d'cume se succdent en dsordre jusqu'au bas de la pente, o le ruisseau reprend son calme et l'galit de son cours. Et parmi les cascades, quelle tonnante diversit! J'en connais une, charmante entre toutes, qui se cache sous le feuillage et sous les fleurs. Avant de se prcipiter, la surface du ruisseau est parfaitement lisse et pure; pas une saillie de rocher, pas une herbe du fond n'en interrompent le cours silencieux et rapide; l'eau coule dans un canal aussi rgulirement taill que s'il avait t creus de main d'homme. Mais l'endroit de la chute, le changement est soudain. Sur la corniche d'o l'eau s'lance en cascade se dressent des massifs de rochers pareils aux piles d'un pont croul et s'appuyant sur de larges contre-forts la base assige d'cume. Des bouquets de saponaires et d'autres plantes sauvages poussent comme en des vases d'ornement dans les anfractuosits des pointes qui dominent les cascades, tandis que des ronces et des clmatites, dployes en rideau, attachent leurs guirlandes aux saillies de la pierre et voilent les nappes partielles de la chute. L'pais rseau de verdure oscille lentement sous la pression de l'air qu'entrane avec elle l'eau plongeante, et les lianes isoles, dont les extrmits baignent dans les remous cumeux, frmissent incessamment. L'oiseau vient faire son nid dans ce feuillage et s'y laisse balancer par le flot. Tout par de fleurs au printemps, orn de fruits en t et en automne, le rideau suspendu devant la cataracte en touffe demi le fracas; on pourrait le croire loign si le soleil, dardant ses rayons travers les branches, ne faisait briller et l un diamant sous la verdure. A quelque distance de cette cascade voile sous les feuilles et les fleurs, une autre assise de roches traverse le ruisseau, mais elle est fort dure et l'eau n'a gure pu l'entamer pour y creuser son lit. Il lui a donc fallu s'taler au large, en dblayant pierres et terre vgtale, et se diviser en de nombreux filets cherchant chacun quelque endroit favorable pour faire leur plongeon. tendu sur une roche polie qui s'lve au milieu des cascatelles, nous les voyons bondir de tous les cts, les unes assez fortes pour entraner des blocs de pierre, les autres trop faibles pour draciner une touffe de gazon. Ici est une petite nappe d'eau qui s'tale sur un rocher tout capitonn de limon vert, puis se glisse sous une assise surplombante borde de fougres, et s'chappe furtivement entre deux tiges de saules inclins. Plus loin, un mince filet liquide, contenu dans une sorte de rainure, ruisselle, scintille et gazouille en tombant. Une autre coule dans une faille noirtre et l'on n'en voit du dehors que des clairs indistincts; une autre encore s'lance de et del, se tord comme un serpent aux anneaux alternativement noirs et argents. A travers les roches, les herbes, les arbrisseaux, tous les ruisselets spars pour un instant se rapprochent de nouveau comme une troupe d'enfants l'appel d'une mre. Et tout cela rit et chante avec joie. Chaque cascatelle a sa voix, douce ou grave, argentine ou profonde, et toutes s'accordent en un concert charmant qui berce la pense et, comme la musique, lui donne un mouvement gal et rhythm. Enfin tous les filets pars se sont runis dans le lit commun, ils entre-croisent leurs courants et leurs bordures d'cume, puis reprennent ensemble le chemin de la plaine. La cataracte est bien autre chose. Ici, les eaux ne s'talent pas sur un large espace pour ruisseler comme au hasard, elles se runissent, au contraire, pour s'lancer en une masse compacte dans l'troit passage laiss entre deux pointes de roc. Dprim sur les bords et gonfl au milieu cause de l'appel du courant, le ruisseau se rtrcit et se bombe jusqu' la corniche d'o il prend son lan. L'eau, emporte d'une vitesse extrme, a perdu ses vaguelettes, ses petites ondulations; toutes ses rides, allonges par la rapidit du flot, se sont changes en autant de lignes perpendiculaires comme traces par la pointe d'un stylet. Semblable une toffe soyeuse qui se dploie, la nappe liquide se dtache de l'arte du rocher et se recourbe au-dessus d'une noire alle au fond de laquelle bouillonnent les eaux. A la base de la cataracte, c'est un chaos d'cume. La masse qui plonge se brise en vagues entre-heurtes qui reviennent en tumulte au-devant de la gerbe unie et s'acharnent contre elle comme pour l'escalader. Dans le gouffre tonnant l'eau et l'air, entrans en mme temps par la trombe, se mlent confusment en une masse blanche qui s'agite sans fin: chaque flot, changeant incessamment de forme, est un chaos dans le chaos. En s'chappant du tourbillon, l'air emprisonn soulve des fuses de gouttelettes qui s'lancent dans l'espace en brouillards et s'irisent au soleil. Parfois aussi, enferm sous la gerbe plongeante, il y entrane avec lui des nappes cumeuses que l'on voit travers le flot bleu s'agiter le long du rocher comme des spectres blanchtres. Bien loin encore en avant de la chute continue le bouillonnement du ruisseau. De chaque ct tournoient de violents remous au fond desquels s'entre-choquent des pierres, creusant pour les ges futurs des marmites de gants. Sous la pression de l'orage qui la poursuit, l'eau toute blanche et ptillante s'enfuit dans le canal; toutefois, elle se ralentit peu peu, elle prend une nuance d'un bleu laiteux comme celle de l'opale, puis elle n'offre plus que de lgres stries d'cume et bientt elle retrouve son calme et son azur. Rien ne rappelle plus la chute soudaine du ruisseau, si ce n'est la fume de gouttelettes que l'on voit briller au loin sur la masse croulante et le mugissement continu qui fait vibrer l'atmosphre. Certes, la modeste cataracte du ruisseau n'est point une mer qui tombe comme le saut du Niagara; mais, aussi petite qu'elle soit, elle n'en laisse pas moins une impression de grandeur celui qui sait la regarder et ne passe pas indiffrent. Irrsistible, implacable, comme si elle tait elle-mme pousse par le destin, l'eau qui s'coule est anime d'une telle vitesse que la pense ne peut la suivre: on croirait avoir sous les yeux la moiti visible d'une large roue tournant incessamment autour du rocher: regarder cette nappe, toujours la mme et toujours renouvele, on perd graduellement la notion des choses relles. Mais pour se sentir puissamment treint par tout le vertige de la cascade, c'est en amont qu'il faut regarder, au-dessus de l'endroit o l'eau cesse de couler sur le fond et, dcrivant sa courbe, plonge librement dans l'espace. Les lots d'cume, les feuilles entranes arrivent lentement sur la masse unie, comme des voyageurs dont rien ne trouble la quitude; puis, tout coup, les voil qui frmissent, qui tournent sur eux-mmes, et de plus en plus rapides, s'lancent dans un pli de l'eau pour disparatre avec la chute. Ainsi, dans une procession sans fin, tout ce qui descend la surface de l'eau obit l'attraction du gouffre: on voit ces objets s'enfuir comme des stries rapides, comme des traits aussitt vanouis qu'entrevus; le regard, entran lui-mme sur la pente par cette fuite dsordonne des feuilles et des archipels d'cume, cherche se reposer dans l'abme vers lequel tout semble marcher: c'est l, semble-t-il, dans le gouffre mugissant, que doit se trouver la paix. Parfois un insecte qui se dbat dans le courant ou qui cherche monter sur une feuille flottante arrive, lui aussi, lentement port vers le prcipice. Il agite les pattes et les antennes en dsespr, il se ploie et se tord dans tous les sens; mais ds qu'il a senti l'attraction terrible, ds qu'il a commenc de dcrire avec la masse de l'eau la grande courbe de la chute, il arrte soudain ses mouvements, il se laisse entraner et s'abandonne la destine. C'est ainsi qu'un Indien et sa femme, ramant dans leur pirogue en amont de la cataracte du Niagara, furent saisis par un remous violent et ports vers les chutes. Longtemps ils essayrent de lutter contre la pression terrible; longtemps, les spectateurs angoisss qui couraient le long du rivage purent croire que les deux rameurs tiendraient tte au courant et parviendraient le remonter; mais non, la pirogue est vaincue dans son effort; elle cde, cde de plus en plus; elle descend en drive sur le flot; elle approche de la courbe terrible, tout espoir est perdu. Alors les deux Indiens cessent de ramer, ils croisent les bras, regardent avec srnit l'espace qui tourbillonne autour d'eux, et fiers jusque dans la mort, comme il convient des hros, ils s'engouffrent dans la trombe immense. Vue par le regard de la science dans l'infinit des ges, la cascade elle-mme n'est pas un phnomne moins fugitif que ces insectes et ces tres humains emports dans le gouffre, car elle aussi a commenc, elle aussi doit disparatre. A la surface de la terre, tout nat, vieillit et se renouvelle comme la plante elle-mme. Toute valle, lorsqu'elle livra pour la premire fois passage au fleuve ou au ruisseau qui la parcourt, tait bien plus accidente qu'elle ne l'est actuellement: succession bizarre de fissures et de bassins, elle n'offrait qu'une srie de lacs unis et de cascades plongeantes; mais peu peu la pente s'est galise, les lacs se sont remplis d'alluvions, les cascades qui creusent graduellement le rocher se sont changes en rapides, puis en courants pacifiques. Tt ou tard, le ruisseau s'coulera d'un flot gal vers la mer. A la fin, toute ingalit devrait disparatre, si la terre, en vieillissant d'un ct, ne rajeunissait pas de l'autre. S'il est des montagnes qui s'abaissent, ronges par les intempries, il en est aussi qui s'lvent, pousses vers la lumire par les forces souterraines; tandis que des fleuves tarissent lentement, bus par le dsert, des torrents naissent et grandissent; des cascades s'oblitrent, mais d'autres, aprs avoir rompu les parois qui les retenaient, s'panchent de lacs levs et se dploient en voiles lgers ou en puissantes gerbes sur le flanc des monts. CHAPITRE IX LES SINUOSITS ET LES REMOUS Puisque des rochers de la montagne la plaine basse, le sol, remani par les eaux pendant la srie des ges, s'incline en pente rgulire vers le bord de l'ocan, le ruisseau, semble-t-il, devrait s'couler en ligne droite, entran par son poids; mais au contraire, son cours est une succession de courbes. La ligne droite est une pure abstraction de l'esprit, et comme le point mathmatique, autre chimre, n'a d'existence que pour les gomtres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les satellites, les comtes, tourbillonnent en rondes immenses; sur notre boule plantaire, emporte comme toutes les autres dans une spirale d'ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les vents, les moindres souffles de l'atmosphre se propagent en tournoyant; les eaux de la mer se plissent et se droulent en lames arrondies; toutes les formes organiques, animaux et plantes, n'offrent dans leurs cellules et leurs vaisseaux que des surfaces courbes et des sinuosits; mme les durs cristaux, regards travers le microscope, n'ont plus ces plans rguliers, ces artes inflexibles qu'ils ont sous notre oeil nu: les dents, les flches, les spicules, les stries des minraux et des organismes infiniment petits rvlent les molles ondulations de leurs contours sous le regard de l'instrument qui les scrute. Partout o se produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans tous les autres corps et dans l'ensemble des mondes, ce mouvement, rsultant de plusieurs forces, s'accomplit suivant une direction curviligne. Quant au ruisselet et aux eaux qui l'emplissent, nul besoin n'est de s'armer les yeux d'un microscope pour en voir les sinuosits et les tourbillons. Dans le lit, tortueux lui-mme, et sous les arbres qui l'ombragent, tout se meut en cercles, en remous, en spirales: les herbes du fond, chevelures onduleuses, les rides de la surface, les libellules qui volent au-dessus des joncs, qui se rencontrent, puis se sparent pour se rencontrer encore, les moucherons qui tournoient dans une ronde sans fin, le vent qui passe en dessinant en noir sur la nappe brillante des bouffes circulaires; je ne vois que courbes gracieusement entre-croises, que cercles enlacs, que figures aux contours flottants. Ainsi que l'indiquent les plongeons et les mersions successives de la feuille entrane, l'eau qui vient de descendre vers le fond, remonte par une nouvelle courbe vers la surface, s'tale la lumire, puis disparat encore au-dessous de courbes liquides, qui, elles aussi, viennent de couler sur le fond du lit. Sous l'impulsion du courant, les molcules d'eau changent incessamment leur position respective; elles se dirigent vers la droite, mais une autre molcule les faits dvier gauche. Dans le lit commun, chaque gouttelette a son cours particulier, bizarre srie de courbes verticales, horizontales, obliques, comprises dans les grands mandres du ruisseau: c'est ainsi que les circuits d'une plante se dveloppent dans l'immense orbite du systme solaire qui les entrane. Pris dans son ensemble, le ruisseau tout entier se dplace de ct et d'autre comme les gouttes qui le composent. Sa masse, arrte par quelque roche ou par un tronc d'arbre plac en travers du lit, glisse latralement et va se heurter contre une berge. Repousse par l'obstacle, elle rebondit vers la rive oppose, la frappe, et de nouveau rejete obliquement, s'lance en sens inverse. Ainsi le courant se porte incessamment d'un bord l'autre par courbes successives: de la source l'embouchure, c'est un long ricochet de l'eau entre les deux rivages. Les rondeurs convexes et concaves alternent le long des bords: c'est un rhythme, une musique pour le regard. D'ailleurs, la rgularit des courbes n'est point mathmatique; les mandres varient de forme l'infini suivant la nature des terrains, la dclivit du sol, la violence du courant, les dbris rouls sur le fond du lit. Entre les parois de rochers, les angles sont faiblement arrondis, les tournants soudains; l'eau, impuissante sculpter profondment les assises de pierre, revient brusquement sur elle-mme: dans les montagnes surtout, l o la pente du lit est trs-considrable, le torrent enferm dans les dfils se jette de droite et de gauche par lans successifs, comme un animal poursuivi qui cherche djouer le chasseur. Dans la plaine, les berges consolides par les racines des grands arbres rsistent aussi pendant longtemps l'action du courant, et dans maints endroits le canal du ruisseau n'offre que de faibles sinuosits sur une longue tendue: en se retenant de la main une forte branche et en se penchant au-dessus du flot, on voit se dvelopper au loin, comme dans une alle, la perspective des troncs et des branches reflte dans l'eau, et l raye de lumire; toutefois l aussi, l'avenue, presque droite en apparence, finit par aboutir un mandre, auquel succdent d'autres tours et dtours, jusqu' ce que le ruisseau se mle aux eaux d'un fleuve pour aller s'engloutir dans la mer. Les cours d'eau qui prsentent de la manire la plus charmante cette succession rhythme des anses et des presqu'les sont les torrents tals l'aise dans un large lit de sables ou de galets et les ruisseaux ou les rivires qui coulent dans les prairies, entre des berges sablonneuses, s'boulant facilement sous la pression du flot. Tels sont les bords de notre ruisseau dans presque toute la partie de son cours qui commence au sortir des montagnes. Comme tant d'autres eaux courantes chantes par les potes, il rappelle l'imagination le serpent qui glisse dans l'herbe en droulant ses anneaux. Vu du haut d'une colline, les mandres brillent la lumire comme les plis et les replis de couleuvres aux reflets argents; seulement, plus grands que les dragons de l'antique mythologie, ces gigantesques serpents ont pour lit une valle qui s'tend perte de vue, depuis les montagnes jusqu'aux plaines basses ou mme aux plages sablonneuses de l'ocan. Dans presque toutes les contres du monde, les campagnards ont naturellement eu l'ide d'assimiler la source du ruisseau la tte de l'immense animal: la fontaine jaillissante est pour eux le Chef de l'Eau, _Ras el An_. Ainsi la rivire de Drot, dans le midi de la France, serpente du village de Cap-Drot ou Chef-Drot, qui le domine la source, celui de Cau-Drot ou Queue-Drot, qu'il baigne son embouchure dans la Garonne. Comme notre ruisseau, comme toutes les rivires et tous les fleuves, comme ce tortueux Mandre d'Asie qui a donn son nom aux sinuosits des cours d'eau, les ruisselets de quelques mtres de longueur qui se creusent sur la plage de l'ocan aprs le reflux de la mare ont aussi la forme serpentine la plus gracieuse. Chacun de ces petits sillons avec les affluents presque imperceptibles qui le rejoignent se dessine sur le sol comme l'image d'un arbuste aux tremblotantes ramures. D'une seule de ses vagues qui s'croule avec fracas sur le bord, la puissante mer recouvre d'une couche de sable tous ces petits systmes de fleuves en miniature; mais les filets d'eau qui redescendent se creusent de nouveau un chemin, et leurs lits, larges de quelques millimtres peine, se dveloppent de nouveau en une srie d'ondulations rgulires. Qu'un trou se creuse dans le sable au-dessus de quelque dbris roul par le flot ou de la retraite d'un animal marin, et le petit torrent de gouttelettes entran vers cet entonnoir y disparat en tournoyant avec un mouvement analogue celui d'une vis. De mme quand le microscope nous rvle les mystres de la simple goutte peine visible l'oeil nu, qu'y voyons-nous, sinon des courants sinueux et des remous circulaires, comme dans les fleuves et dans le grand ocan? Le voyage de l'eau qui descend de la montagne vers la mer se fait par un circuit de courbes s'entre-croisant l'infini. Est-ce pour cela que la lgende germanique nous reprsente les ondines des ruisseaux planant la nuit en vastes rondes et rasant du pied la nappe des fontaines? C'est au-dessus des remous et des tourbillons que les danses de ces nymphes entrevues par les potes doivent tre interminables, car l'eau y tournoie sans fin comme en un cercle qui n'a point d'issue. Au pied d'une cascade, un promontoire de rocher, assig par le torrent d'cume, protge de sa masse un bassin tranquille o tournoient ainsi les eaux rejetes latralement par le flot. Rien de plus gai premire vue, et de plus attristant la longue que le spectacle offert par le mouvement d'un objet qui s'est gar dans le remous en tombant avec la cascade. Un gland de chne encore muni de sa cupule vient d'tre entran par la chute et reparat au milieu de l'cume. Pendant quelques instants, il semble s'enfuir avec le courant, mais un flot oblique le pousse l'cart, il entre dans le remous et, rasant la base du rocher, retourne peu peu vers la cascade. Dj il se trouve dans le conflit des eaux entre-choques, nanmoins il avance toujours, et bientt il arrive sous le poids du ruisseau qui s'croule; alors, comme anim d'une volont soudaine, il pirouette et s'engouffre en tournoyant. Plus bas, il reparat avec les eaux calmes, mais pour recommencer sa ronde, et s'enfuir encore sous le choc d'une nouvelle douche. Parfois, il s'lance si loin qu'on le croit sur le point d'chapper dfinitivement l'appel du remous; il semble se dcider partir en compagnie d'un petit flocon d'cume; mais non, il hsite encore, puis, comme un navire arm de son gouvernail, il tourne de nouveau le cap vers la cascade et reprend son mouvement gyratoire. Peut-tre cette ronde sans fin durera-t-elle jusqu' ce que la cupule se dtache du gland et que celui-ci, entirement imprgn d'eau, tombe au fond du lit pour s'y dsagrger peu peu et s'y transformer en vase. On trouve quelquefois sur le bord du ruisseau d'tranges boules hrisses de piquants comme des chtaignes encore sur l'arbre: ce sont des amas d'pines qui se sont agglomres en tournoyant dans un remous. Lors des grandes crues du ruisseau, alors que ses eaux entranent au loin non-seulement des glands de chne, des branchilles et des pines, mais aussi des arbres entiers, c'est dans le tourbillon du bassin que finit, du moins pour un temps, l'odysse des troncs voyageurs. Un matin, quelques amis et moi nous tions alls visiter la cascade pour en voir briller aux premiers rayons du soleil l'cume nuance de rose. Un grand sapin, branch par ses chocs contre les pierres, tournoyait lourdement dans le gouffre. Jeunes et fort ignorants encore des choses de la nature, nous regardions avec tonnement les soubresauts et les plongeons de la masse norme. Sans trve, sans repos, le tronc ballott des eaux allait de la cascade au rocher et revenait du rocher la cascade: l, il roulait sur lui-mme, se perdait un instant dans l'ouragan d'eau et d'cume, puis reparaissait au loin en se dressant hors de l'abme comme un mt de navire naufrag. Retombant avec bruit, il flottait lentement jusqu' l'extrmit du bassin, et se heurtait contre une paroi qui le renvoyait vers la cataracte. Symbole des malheureux que poursuit l'inexorable destin, il tournait, tournait sans cesse comme la bte froce enferme dans une troite cage de fer. Pourtant nous attendions navement qu'il voult bien sortir du cercle fatal et flotter vers la valle sur le courant; secrtement irrits contre lui de ce qu'il tardt si longtemps continuer son voyage, nous nous tions promis d'attendre son dpart pour aller savourer en triomphe notre djeuner. Mais hlas! le monstre ne mit point de terme ses rondes et ses plongeons, et presss par la faim, nous dmes nous rsigner partir honteusement, en jetant un dernier regard de courroux sur le tronc d'arbre qui tournoyait toujours. Avant de se dcider au dpart, il attendait que le courant et chang de niveau. Non-seulement l'eau s'coule par des sinuosits sans fin, mandres, tourbillons et remous, mais aussi toute impulsion venue du dehors se propage en courbes et en rondeurs la surface du ruisseau. Qu'une feuille tombe d'un arbre, qu'un grain de sable se dtache de la berge, et sous le poids du faible objet, l'eau se plisse lgrement. Autour de la dpression, se dresse un rebord circulaire, entour lui-mme par une petite fosse. Un second anneau concentrique, puis un troisime, puis un autre et d'autres encore se forment autour du premier; la surface entire du ruisseau se couvre de ronds, de plus en plus larges, espacs, indistincts. En frappant contre le rivage, chaque ourlet de l'eau se rflchit en sens inverse et croise les vaguelettes qui le suivaient; d'autres sries de plis produits par la chute d'un nouveau grain de sable ou par un tourbillonnement de l'onde s'entremlent aux premiers: une multitude de lignes, se propageant dans tous les sens, s'lvent et s'abaissent comme les mailles d'un rseau dont le regard exerc peut seul distinguer la trame. Compares la largeur du ruisseau, ces faibles ondulations sont des milliers de fois plus hautes que les plus fortes vagues roulant la surface de la mer. Rflchis par la nappe mouvante, les arbres du bord, les branchages entre-croiss, les nuages du ciel se balancent, se tordent, se dplacent en ondulations rhythmiques: l'immensit de l'espace semble danser sur le flot scintillant. Si la masse liquide du ruisseau n'tait pas entrane vers la mer et restait immobile comme celle d'un lac ou d'un tang, chaque vaguelette concentrique s'y dvelopperait en un rond d'une rgularit parfaite; mais le courant est rapide, les molcules d'eau se dplacent sans cesse, et par consquent le cercle rgulier, comme la ligne droite, devient une pure abstraction. De cette dformation des cercles rsulte une varit de plus dans l'entre-croisement des rides. Les ingalits du courant qui entrane le systme entier des ondulations modifient les courbes, soit en les rapprochant, soit en les loignant les unes des autres: un obstacle comprime et fronce les vaguelettes; une impulsion rapide les carte, les allonge, en polit la surface: aux dimensions de chaque intervalle entre les rides on pourrait calculer exactement la vitesse de tous les petits courants partiels qui composent le grand courant. Sur les hauts fonds o chaque caillou sert de digue pour arrter le flot, o chaque passage entre deux galets est une cluse travers laquelle l'eau se prcipite, la nappe du ruisseau se trouve divise en un nombre infini de petits triangles sphriques, rseau de rides qui est en mme temps un rseau de lumire et qui fait vibrer et scintiller les pierres clatantes du fond. D'ailleurs, ce ne sont pas seulement des corps inertes qui rident la surface du ruisseau, ce sont aussi des tres vivants qui, en se dplaant eux-mmes, dplacent constamment le centre des ondulations. Un poisson qui passe comme un dard donne l'ensemble des vibrations la forme d'un ovale trs-allong; l'insecte patineur, qui s'avance par lans successifs, laisse derrire lui deux sillages obliques enfermant des cercles ingaux; une autre bestiole, une abeille peut-tre, tombe du haut d'un arbre, se dbat en tournoyant et en agitant ses ailes d'une telle vitesse que l'eau est ride d'une myriade de lignes vibrantes entre-croisant leurs innombrables cercles: la bizarre figure de gomtrie qui s'agite avec tant de vivacit est lentement emporte par le fil du courant; mais voici qu'elle disparat tout coup. D'une bouche, un poisson vient d'avaler l'insecte et d'arrter tout son cortge de lignes tournoyantes. Et moi aussi, tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles, je puis varier l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma main tremper dans le flot. Je la promne au hasard et chacun de ses mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante. Les rides, les remous, les bouillonnements se dplacent; tout le rgime du cours d'eau varie ma volont suivant la position de mon bras, et ces vaguelettes qui se forment sous mes yeux, je les vois se reployer vers le courant, se mler d'autres ondulations, et de plus en plus affaiblies, mais toujours reconnaissables, se propager jusqu'au tournant du ruisseau. La vue de toutes ces rides obissantes l'impulsion de ma main rveille en moi une sorte de joie tranquille mle je ne sais quelle mlancolie. Les petites ondulations que je provoque la surface de l'eau se propagent au loin, et de vague en vague, jusque dans l'espace indistinct. De mme toute pense vigoureuse, toute parole ferme, tout effort dans le grand combat de la justice et de la libert se rpercutent, souvent l'insu de nous-mmes, d'homme en homme, de peuple en peuple et pendant la longue suite des ges jusqu'au plus lointain avenir. Mais si je me place un autre point de vue et que j'envisage de haut la succession des choses, alors l'histoire de l'humanit tout entire n'est plus, suivant l'expression de Helmholz, qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps. CHAPITRE X L'INONDATION Pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du courant, et bien rarement la surface du ruisseau change nos yeux. C'est toujours aux mmes endroits, semble-t-il, que les feuilles en drive entrent dans le remous et plongent en tournoyant; c'est aux mmes endroits que l'eau s'tale en nappes, se plie en ondulations, se redresse en vagues, se prcipite en rapides; c'est la mme hauteur, on le croirait du moins, que trempent les racines des vergnes et que la fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente. Pourtant la masse d'eau change sans cesse, et en mme temps changent aussi la place des tourbillons, la forme des nappes et des ondulations, la hauteur des cascatelles, l'immersion des plantes et des racines d'arbres. Il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait, on en constatait la hauteur au moyen d'instruments de prcision. D'ailleurs, si les oscillations du ruisseau sont trs-faibles pendant les beaux jours, alors qu'on aime se promener au bord de l'eau courante, elles sont au contraire fortes et soudaines aprs les brusques changements de temprature et les grandes averses. Que malgr la pluie, le vent et l'orage, on ne craigne pas de s'installer sur la rive, l'abri prcaire qu'offre le tronc d'un saule creus par le temps, et l'on verra combien le ruisseau peut se gonfler avec rapidit, comment il double la vitesse de son courant, emplit son lit jusqu'aux bords et dpasse les berges pour se dverser sur les champs en culture. Dans les gorges des montagnes, les crues et les inondations sont encore bien autrement soudaines. L, les pluies que laissent tomber les nuages en se dchirant aux artes des rochers glissent aussitt sur les dclivits; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les filets d'eau et les torrents, pour se runir en masse norme dans les grands cirques ouverts l'origine de presque toutes les valles. A l'eau de pluie ou mme aux amas de neige demi fondue que la tide averse a dtache des pentes, se mlent les dbris fangeux, les pierrailles, les quartiers de roche tombs des flancs de la montagne; dans le lit o d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de bouillie, demi liquide, demi solide, qui est en mme temps un dluge et un croulement. Ce sont l les phnomnes qui, dans la srie des temps, abaissent peu peu les montagnes et les tendent en alluvions horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines des torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes; elles renverseront les Andes et l'Himalaya; comme elles ont dj renvers des crtes non moins leves, que les gologues nous disent avoir exist jadis. Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passe au bord de la Chirua, petit torrent de la Sierra Nevada, dans les tats-Unis de Colombie. La journe avait t fort belle; seulement un orage avait clat quelques lieues de l dans les gorges suprieures de la montagne, et cet orage mme avait contribu la beaut de la soire: le soleil s'tait couch dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpr avait t rehausse par l'trange contraste de ces nuages sombres aux reflets cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'o l'on entendait sortir un roulement continu. Du reste, la tombe de la nuit, la violence de l'orage tait brise, le tonnerre se tut, les derniers clairs s'teignirent, et bientt la lune, apparaissant au-dessus de la crte lointaine, sembla disperser dans le ciel les lambeaux de nues, de mme qu'un navire carte de sa proue les lots d'algues flottantes. Plein de confiance, et fatigu par une longue course, je ne perdis point mon temps chercher un gte. La plage de sable fin brillait aux rayons de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche agrable, plus douce et moins humide que l'herbe de la fort; en outre j'tais sr de ne pas mettre dans les tnbres la main sur un serpent endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver dans un espace libre d'o je pouvais, la moindre alerte, discerner mon ennemi. Je me dbarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je dbouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis. Heureusement, les moustiques ne cessrent de troubler mon repos; tout en dormant d'un sommeil indcis, je laissais mon oreille encore vaguement ouverte aux bruits du dehors; j'entendais la fanfare triomphante des moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu' ce triste concert se mle tout coup un murmure grandissant comme celui d'une foule lointaine: ce sont des sanglots, des gmissements, des cris de dsespoir. Mon rve devient de plus en plus inquiet et se change en cauchemar; je me rveille en sursaut. Il tait temps: mes yeux, carquills par la terreur, aperurent en amont une sorte de muraille mobile prcde d'une masse cumeuse et s'avanant vers moi avec la vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de pierres que s'chappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait rveill. Je ramassai mon bagage la hte, et en quelques bonds j'eus gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la dbcle recouvrait dj l'endroit o je venais de dormir. Les vagues heurtes et tourbillonnantes passaient en sifflant; des blocs de rochers, pousss par les eaux, se dplaaient lentement comme des monstres rveills de leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd; des arbres dracins se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdement et se brisaient entre les pierres roules; les berges tremblaient incessamment sous le choc des normes projectiles que lanaient contre elles les eaux en fureur. Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas s'amoindrit peu peu; l'eau, noire de dbris, devint plus claire, les lourds rochers que poussait le flot, s'arrtrent au milieu du courant. Lorsque les rayons du soleil rpandirent la surface du torrent leurs premires tranes d'tincelles, il me sembla que l'eau avait assez dcru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route: ayant nou mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma tte, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger que j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes jambes et flchir mes genoux, des rocs pointus me dchiraient les pieds, de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je regrettai de n'avoir pas eu la bonne ide du paysan autrichien, attendant navement sur le bord du Danube que le fleuve et cess de couler: quelques heures aprs mon passage, la Chirua n'tait plus qu'un filet d'eau serpentant au milieu des pierres, et de bloc en bloc j'aurais pu la franchir en quelques sauts. Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches d'eau, changent d'allure la base des montagnes. Dans la plaine, o la dclivit du sol est relativement faible et mme tout fait inapprciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force d'impulsion et cesse de pousser devant elle les dbris crouls des escarpements: les blocs de rochers s'arrtent les premiers, puis les grosses pierres et les cailloux; la fin, le torrent devenu ruisseau, ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en suspension que le sable fin et l'argile tnue. La fureur du dluge se calme, surtout aprs qu'il s'est ml d'autres cours d'eau venus de rgions distantes o les pluies ne sont point tombes, du moins la mme heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges suprieures, doit ncessairement s'accumuler en masses plus considrables; il gagne en largeur et en hauteur, il dborde de son lit trop troit, et s'panche latralement par-dessus les rivages; parfois, il transforme les campagnes riveraines en un vritable lac, o les eaux apportes par la crue se clarifient peu peu en laissant tomber leurs alluvions. Pendant plus ou moins longtemps, la nappe jaune ou rougetre du lac remplace la verdure des prairies, jusqu' ce qu'enfin la couche liquide ait pntr dans le sol, ait t change en vapeur, ou bien soit rentre, aprs la crue, dans le lit du ruisseau. Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudes pacifiques, se met ravager et dtruire. Il emporte ses ponts, recreuse son lit, dplace ses remous et ses rapides, nivelle ses cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent sa marche, vide des grottes profondes la base des falaises. Les herbes du fond sont arraches, emportes en longs amas, et s'arrtent aux rameaux des arbres; plus tard on les retrouve enroules cinq et six mtres du sol, ou suspendues l'extrmit des branches comme les nids de certains oiseaux d'Amrique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau ou bien s'effondrent sous la pression du courant; les animaux, qui s'enfuient l'aventure, se noient ou sont dvors par les oiseaux de proie et les btes de la fort; les cultures de l'homme sont dvastes et couvertes de fange. Pour le dur laboureur, qui a concentr tout son amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frmissant au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste, est le spectacle le plus terrible qu'il soit forc de contempler. Que sont pourtant ces petites oscillations annuelles, ces crues et ces baisses de niveau, compares aux changements qui se sont accomplis pendant la srie des ges? A des milliers de sicles d'intervalle, les fleuves peuvent devenir des ruisselets, et les ruisselets se transformer en fleuves; les cours d'eau croissent et dcroissent, se gonflent et se desschent, oscillent incessamment avec les continents et les climats. Tout change dans la nature. Le model des montagnes et des coteaux, les sinuosits des valles, les dentelures du rivage et tous les traits du grand visage de la terre se modifient d'anne en anne. La chaleur tantt s'accrot et tantt diminue; les pluies tombent torrents pendant un sicle, puis durant une autre priode sont trs-rares ou manquent presque compltement sur un mme point de la plante. Par suite changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dpendent la fois de toutes les conditions du relief et du climat. Quant notre ruisseau, il fut certainement jadis une large et profonde rivire. La valle, dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui toute la largeur, tait remplie par les eaux et, sur les pentes opposes des collines se voient encore d'anciennes berges, sculptes par le courant. L'espace arien dans lequel les arbres de la rive balancent librement leurs ttes tait occup, jusqu' vingt et trente mtres du sol, par une masse liquide norme roulant vers la mer avec une vitesse de dix kilomtres l'heure. C'est l du moins ce que nous ont dit des gologues, aprs avoir fait remuer le sol par des paysans et regard longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables, les cailloux et les argiles charris autrefois par le courant. La Seine, parat-il, roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que le Mississipi. Eh bien, notre ruisseau tait puissant comme le Danube; il et port des flottes, s'il et exist cette poque des hommes pour en construire. Ainsi, pour voir l'humble ruisseau tel qu'il tait un autre ge de la plante, il faut nous transporter par la pense sur quelque grand fleuve de l'Amrique du Sud. Combien le spectacle se trouve chang tout coup! Je me trouve seul, oubli, sur un lot de sable, au milieu des eaux. En amont, en aval, je ne vois plus mme la terre; la courbe vaporeuse de l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel. L'une des rives est tellement loigne que je n'en distingue point les sinuosits et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une muraille de verdure. L'autre rive est rapproche; mais la fort empche de voir les ondulations du sol: l, point d'chappe entre les troncs qui permette de voir des prairies, des champs, des rochers; les fts presss des arbres, les branchages entremls, les lianes et les nappes de feuilles des plantes parasites bornent compltement la vue. La masse de verdure, uniforme et grandiose, parat sans limites: on dirait qu'au-dessous du ciel bleu, la surface entire de la terre n'offre que des arbres et de l'eau. Devant moi, coule le fleuve rapide, inexorable: bien diffrent du ruisseau charmant qui babille et murmure, il coule vers la mer sans fracas, presque sans bruit, mais avec une sorte de fureur; qu'il rencontre un obstacle, aussitt ses eaux se contournent en puissants tourbillons o plongent les objets entrans pour reparatre une grande distance au del. Des arbres flottants, des herbes, emports au fil du courant, se suivent en longues processions; parfois un tonnerre se fait entendre, c'est l'croulement d'un lambeau de fort que les eaux avaient mine. Travaillant sans cesse l'oeuvre, le fleuve dtruit et renouvelle constamment ses rivages, ses les, ses bancs de sable; comme l'ouragan, comme la tempte, il est une force de la nature modifiant vue d'oeil l'apparence extrieure de la terre. Peut-tre dans l'avenir, ce cours d'eau, qui fut un fleuve et qui est maintenant un simple ruisseau, se desschera-t-il assez pour qu'un passereau mme puisse venir le boire. Le changement des rivages continentaux, l'abaissement graduel des hauteurs qui arrtent les nuages de pluie et de neige, la marche diffrente que les vents humides suivront dans l'espace, le partage du bassin actuel en plusieurs valles distinctes, enfin l'ouverture de canaux souterrains dans lesquels s'engouffreront les eaux peuvent avoir pour rsultat l'asschement des sources et la disparition complte du ruisseau. C'est ainsi que dans les dserts d'Afrique et d'Arabie, nombre de fleuves, autrefois considrables, ont cess d'exister: leur lit s'est empli de sable et les indignes ne les connaissent que par des traditions incertaines. Ce sont les chrtiens, disent-ils, qui ont fait disparatre ces eaux par leurs oprations magiques, et les valles seront jamais dessches si quelque ncromancien puissant ne rouvre pas les fontaines. Parmi ces fleuves maudits du Sahara il en est dont les valles ont des centaines et des milliers de kilomtres de longueur. L o roulaient autrefois d'normes masses d'eau qui ont creus le sol, le voyageur dort paisiblement pendant les nuits; quand il veut tancher sa soif, il n'a d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher une goutte d'eau, qu'il ne trouve pas toujours. CHAPITRE XI LES RIVES ET LES ILOTS Il n'est pas besoin de remonter par l'imagination des milliers de sicles en arrire pour voir le ruisseau, si modeste aujourd'hui, modifier la forme de ses rivages et dplacer son cours. Mme pendant sa priode d'tiage, alors que ses eaux sont au niveau le plus bas et cheminent lentement entre des touffes d'herbes aquatiques demi dessches, il ne cesse de travailler changer son lit et renouveler ainsi, dans la mesure de ses forces, l'aspect de la nature. Si ce n'est aux endroits o l'homme intervient pour rgulariser la pente, nettoyer le fond et remplacer les rivages de terre friable par des palissades et des digues de pierre, le ruisseau, toujours dsireux de changement, trouve le moyen de dtruire peu peu ses bords pour en reconstruire de nouveaux; mme l o des murailles l'ont dompt en apparence, il n'en cherche pas moins faire sa troue: il ronge la pierre, descelle sournoisement les assises, dchausse les fondations, et tout coup le voil, devenu libre, qui recommence vaguer dans les champs. Ces incessantes transformations de ses rives, le ruisseau les accomplit par un double travail: d'un ct, il dmolit en emportant grains de sable, molcules d'argile, dbris menuiss de rochers, fragments de racines uses par le flot; de l'autre ct, il difie en dposant tous ces restes en une couche qui s'lve peu peu du fond de l'eau. Ainsi le courant, troubl par les alluvions dont il se charge dans ses rosions, travaille sans cesse se clarifier de nouveau; ds qu'il se ralentit, il s'pure. Peu de spectacles sont plus gracieux suivre que celui des nuages d'alluvions transports par le flot: ils cachent le fond de leurs tourbillons pais et jauntres, mais peu peu ils deviennent plus lgers, ce ne sont bientt plus que des brumes indistinctes, puis ils s'vanouissent et l'eau reprend toute sa limpidit. Dans les bassins o l'eau tournoie avec lenteur, l'puration s'accomplit la fois sur le fond et la surface. Les dbris de limon, les feuilles, les racines, les branches, imprgnes d'eau et tout alourdies, tombent et se dposent en bancs de vase. A la superficie, les graines des arbres, le pollen des plantes, les substances organiques en dcomposition s'amassent en une couche gristre, que grossissent incessamment les flocons d'cume arrivant en les, en lots, en archipels pars. Autour de cette couche, assez paisse pour cacher l'eau profonde, s'tend une pellicule transparente d'une excessive minceur, forme par des matires huileuses d'origine animale ou vgtale. Sous le reflet de la lumire, cette pellicule brille de toutes les nuances de l'arc-en-ciel; elle flotte sur l'eau comme un lger voile d'or, de pourpre, d'azur, et pourtant ce n'est pour ainsi dire qu'un rien visible, car les physiciens qui en ont mesur l'paisseur l'valuent peine quelques millionimes de millimtre. Parfois un soudain bouillonnement rompt cette couche irise, et de petites nappes d'eau pure se dessinent en noir comme des lacs sur le fond color. Quant aux strates d'cume, les unes se plissent le long du rivage, les autres se reploient sur elles-mmes sous l'impulsion du flot tournoyant, se recourbent en demi-cercles, en spirales, en ondulations bizarres. Par ses plis et replis d'cume, par ses couleurs diverses, ses taches, ses mouchetures, la surface du bassin ressemble une couche de marbre poli, et, d'ailleurs, nul doute que les couleurs et les dessins si lgants des marbres et d'autres roches somptueusement nuances, ne soient dus, comme les sinuosits de l'cume, aux lents mouvements des eaux dposant leurs alluvions. Tous ces dbris, aussi lgers qu'ils soient, contribuent exhausser le fond, et tt ou tard, aprs des annes ou des sicles, ils mergent de nouveau, et rgnrant le terrain, se couvrent de vgtation. Ce travail se fait lentement, mais il ne s'en fait pas moins, et chaque anne, chaque jour, la forme du lit se trouve change par ces dpts continus. Partout o un obstacle retarde la force du courant, le flot ralenti cesse de pousser en avant les grains de sable du fond, et laisse tomber les molcules d'argile qu'il tenait suspendues. Qu'une pierre boule, qu'un arbre chou, qu'un paquet de roseaux trouble la rgularit du lit, aussitt la partie tranquille du ruisseau situe en aval dposera un petit banc de sable au-devant de cette digue, qui plus tard peut-tre se transformera en lot. Sur toutes les pointes basses o l'eau glisse et se trane avec effort, les dpts s'accumulent, les joncs prennent naissance et les rives exhausses des petites pninsules gagnent incessamment sur la nappe du ruisseau. Clarifi sans relche par les asprits du fond et de ses bords, le courant qu'avaient troubl en amont des eaux de pluie ou des panchements de boue reprendrait bien vite sa puret complte si dans sa marche serpentine il ne dmolissait pas d'un ct autant qu'il reconstruit de l'autre. Il s'attarde et se purifie sur les longues pointes sablonneuses, mais il se prcipite de tout son lan contre les hautes berges et les sape la base pour se charger de nouveaux matriaux. De courbe en courbe et de rive en rive, il alterne dans sa besogne. Il rend droite ce qu'il a pris gauche: le rhythme des mandres se complte par celui du travail. Dans les prairies qui ne sont protges ni par une digue ni par une range d'arbres contre les efforts du ruisseau, les berges friables sont facilement dmolies. L'eau qui vient les frapper les creuse en dessous; mais pendant quelque temps, les racines entremles du gazon retiennent la couche suprieure surplombant en corniche au-dessus de l'abme. C'tait notre grande joie, nous tous, gamins du village, de courir adroitement le long de cette bordure tremblante, de la faire s'crouler d'un coup de pied par normes fragments et de nous enfuir assez tt pour ne pas tre entrans dans sa chute. C'taient de grands cris de joie lorsqu'une lourde masse de terre se dtachait avec bruit et troublait au loin le courant; mais plus d'une fois aussi la srie de nos exploits se termina par un plongeon imprvu et le malheureux naufrag, soudain calm dans sa folle joie, s'en allait tout penaud dans la cabane d'un paysan pour y faire scher ses habits un feu de sarments improvis. Aprs les falaises de roche dure, les rives qui rsistent le mieux la force du courant sont celles que dfend une puissante range d'arbres. Aunes, vergnes ou peupliers, ils servent pendant longtemps de remparts contre les invasions de l'eau. Leurs racines, enfonces profondment dans la berge, sont comme autant de pilotis, tandis que les radicelles s'agitant comme d'tranges chevelures et se dployant en longs faisceaux du rose le plus tendre, plongent au fond du lit et par leurs milliers de fibres, s'talent en vritables nattes. Lors des crues, quand la masse du courant a dissous et enlev une partie de la terre qui entourait ces bouquets de petites racines, celles-ci n'en retardent pas moins la vitesse de l'eau, elles arrtent les molcules de limon, les forcent se dposer dans leurs interstices et remplacent par une couche de vase le rivage prcdent. Ainsi protges, les berges que menace la violence du flot se maintiennent longtemps et mme pendant des sicles; dpourvues de vgtation, elles changeraient constamment. Nanmoins, le temps fait toujours son oeuvre. Par suite d'un boulis ou des travaux souterrains de quelque animal, la rive finit par prsenter un point faible auquel le courant s'attaque pour tourner les palissades naturelles qui l'arrtent. Les racines des arbres sont dchausses, le vide se fait au-dessous, et par suite le tronc, priv d'un point d'appui, se penche vers le ruisseau. Mais alors, c'est l'arbre lui-mme qui, par sa masse et le poids de son branchage, travaille sa propre ruine. Les longues racines qui rampent sous le sol de la prairie doivent rsister un effort de plus en plus grand; elles cdent sur un point, puis sur un autre, et l'arbre s'abaisse d'autant plus. Des lzardes s'ouvrent dans le sol travaill par la tension croissante des cbles souterrains qui retiennent le gant; l'eau de pluie s'introduit dans ces fissures et les largit; autour du tronc se creuse une dpression circulaire qui facilite encore le dchaussement des matresses racines. En un jour de tempte ou d'inondation, leur rsistance finit par tre vaincue: les attaches se brisent, le colosse s'croule avec fracas, en branchant les arbres de la rive oppose sur lesquels il s'abat; lui-mme, rompant quelques-uns de ses rameaux suprieurs, en enfonce profondment les tronons dans le sol branl. Il est devenu maintenant un gracieux pont rustique sur lequel on peut s'aventurer sans crainte. Il est vrai que l'accs en est assez difficile. D'un ct, l'entre du pont est dfendue par l'norme ventail des racines arraches et par l'amas de terre et de cailloux qui en remplissent les intervalles; de l'autre, les branches entremles et les clats de bois obstruent le passage. Dans une contre vierge, o l'homme laisse, sans y intervenir, s'accomplir en leur temps les phnomnes de la nature, l'arbre resterait ainsi couch en travers du ruisseau pendant des annes jusqu' ce que l'eau changet de cours, ou que le tronc, perc par les insectes, s'croult en poussire. En nos pays civiliss, c'est le cultivateur qui dpce les racines coups de hache, qui enlve le ft de l'arbre et dbarrasse le sol de ses dbris. Bientt, tout le bois qui peut se vendre en beaux cus ou s'utiliser dans le foyer est emport: il ne reste plus que des fragments de racines souterraines; toutefois l'eau, changeant de cours, finira tt ou tard par entraner la terre qui les entoure et par les laisser isoles dans le lit du ruisseau. Depuis de longues annes dj, les branches de l'arbre ont t dtailles en fagots et le tronc dbit en planches, mais on voit jaillir du milieu de l'eau les tronons de quelques anciennes racines pareilles une range de pieux. La bonne nature a cach sous une gracieuse enveloppe verte les dchirures du bois: sur ce vieux dbris spongieux une fort de mousses prospre comme un bosquet de palmiers sur une le de l'ocan. Tel fragment de souche se revt, la place de son corce, de tout un monde de plantes gaies et verdoyantes. [Illustration: LA PASSERELLE. (PAGE 176.)] Avant que la hache avide du bcheron ait dtaill en poutrelles, en pieux et en copeaux l'arbre renvers, nous avons encore bien des jours heureux pendant lesquels nous pouvons nous hasarder sur la gracieuse passerelle, toute festonne de guirlandes de lierre trempant dans le courant. La traverse n'offre point de pril, car le tronc est large et l'on pourrait au besoin y ramper en s'aidant de ses mains; mais on prfre passer d'une rive l'autre en se tenant debout et en se servant de ses bras comme d'un balancier. C'est une joie de changer ainsi de rivage son gr, de s'asseoir tantt l'ombre des vergnes, tantt au pied des saules, d'aller de la prairie dj fauche et pleine de la senteur des foins la pelouse encore toute diapre de ses fleurs. Et puis on se revoit par l'imagination aux premiers sicles de l'humanit naissante, alors que le sauvage, trop inhabile pour construire lui-mme des ponts sur les ruisseaux, se servait comme nous de ceux que lui fournissait la bonne nature. Le voyage arien au-dessus de l'eau que l'on voit s'enfuir rapidement sous ses pieds n'est pas moins agrable lorsque l'arbre renvers rejoint l'une des rives un lot du ruisseau. Les conventions de la vie ont russi faire de la plupart d'entre nous des tres guinds et bizarres, humilis de se sentir heureux d'un rien; aussi faut-il nous reporter aux jours nafs de notre enfance pour comprendre la joie que nous donnait cette excursion de quelques pas sur une petite motte de terre entoure d'eau. L, nous prenions des allures de Robinson: les saules naissant dans la vase autour du banc de sable taient notre fort; les touffes de gazon taient pour nous des prairies; nous avions aussi des montagnes, petites dunes amasses par le vent au centre de l'lot, et c'est l que nous btissions nos palais avec des branchilles tombes et que nous creusions des souterrains dans le sable. Les deux bras du ruisseau nous semblaient de larges dtroits. Pour tre plus srs de notre isolement dans l'immensit des eaux, nous leur avions mme donn le nom d'ocans: l'un tait pour nous le Pacifique et l'autre l'Atlantique. Une pierre isole que venait battre le courant se nommait la blanche Albion, et plus loin, une chevelure de limon arrte par le sable tait la verte rin. Il est vrai que par del les les et les mers, travers le feuillage des vergnes, nous apercevions sur la colline le toit rouge de la maison paternelle; mais enchants au fond de la savoir si prs, nous faisions semblant de ne point nous en douter: nous l'avions laisse de l'autre ct du globe. Frquemment, le tronc d'arbre dtach de la rive reste pench au-dessus du courant et son branchage ploy n'effleure pas encore les hautes herbes de la rive oppose. Cet arbre demi tomb est aussi une sorte d'le o l'on peut s'aventurer sans crainte. Par suite de l'affaissement des terres, la base du tronc se trouve plonge dans l'eau et ceinte de roseaux flottants. D'un bond, il est facile de sauter sur cette le tremblante, puis, en tendant les bras pour maintenir son quilibre, on monte avec prcaution et petits pas sur l'arbre, qui s'incline et se relve comme un tre vivant. Prcisment au-dessus de l'endroit o le ruisseau est le plus profond et o l'eau fuit sous le regard avec le plus de rapidit, les grandes branches se sparent du tronc et se subdivisant elles-mmes en rameaux recourbs par le poids de leurs feuilles. Que de fois, dj devenu jeune homme et cherchant la solitude, je me suis assis sur le sige que m'offrait l'cartement des branches et me suis pench au-dessus du flot en laissant mes jambes se balancer dans le vide! L, je pouvais mon aise trouver la joie de vivre ou m'abandonner en paix la tristesse. Du haut du belvdre branlant, je suivais des yeux le fil de l'eau, les petits remous du courant, les les et les lots d'cume, tantt isols, tantt groups en archipels, les feuilles tournoyantes, les longues tranes d'herbes, les pauvres insectes submergs et se dbattant en vain contre l'inexorable flot. De temps en temps, mon regard entran lui-mme la drive comme tous ces objets flottants se reportait plus haut pour se laisser entraner encore avec une nouvelle procession de roseaux et de flocons d'cume. Joyeux ou mlancolique, je me laissais fasciner ainsi par le courant, symbole de ces flots qui nous roulent tous vers la mort, puis, en me dgageant avec peine de l'attraction de l'eau, j'levais mes yeux vers les arbres feuillus tout frmissants de vie, vers les riches pturages et vers les montagnes sereines rayonnant au soleil. CHAPITRE XII LA PROMENADE Dj si charmant et si vari pour le Robinson tendu sur son lot ou perch sur un tronc d'arbre, l'aspect du ruisseau est bien plus gracieux encore pour le promeneur qui suit le rivage de mandre en mandre, cheminant tantt sur les rochers enguirlands de ronces, tantt dans l'herbe paisse des prairies, ou bien sous l'ombre mobile des rameaux agits. Tous cependant ne savent pas jouir de cette beaut des eaux courantes. Le malheureux qui se promne par fainantise et pour tuer ses heures qu'il n'a pas la force d'employer, voit partout des objets d'ennui, mme dans la cascade et le remous, dans les tourbillons d'cume et les herbes serpentines du fond. Pour savourer tout ce qu'offre de dlicieux une promenade le long du ruisseau, il faut que le droit la flnerie ait t conquis par le travail, il faut que l'esprit fatigu ait besoin de reprendre son ressort la vue de la nature. Le labeur est indispensable qui veut jouir du repos, de mme que le loisir journalier est ncessaire chaque travailleur pour renouveler ses forces. La socit ne cessera de souffrir, elle sera toujours dans un tat d'quilibre instable, aussi longtemps que les hommes, vous en si grand nombre la misre, n'auront pas tous, aprs la tche quotidienne, une priode de rpit pour rgnrer leur vigueur et se maintenir ainsi dans leur dignit d'tres libres et pensants. Ah! baguenauder sur le bord de l'eau, quel repos agrable et quel puissant moyen pour ne pas retomber au niveau de la brute! Depuis que j'ai lu, je ne sais o, dans la prose d'un grave auteur latin, que Scipion le jeune et son ami Loelius aimaient muser sur le bord de l'eau, je me sens port de sympathie pour eux. Il est vrai que Scipion tait un homme de guerre, il a fait tuer et tu lui-mme bien des honntes gens qui dfendaient leur patrie contre l'envahissante Rome, il a fait brler et saccager bien des villes; mais en dpit de ces crimes, qui sont ceux de tous les chasseurs d'hommes, ce n'tait point un conqurant vulgaire: au lieu de mettre son orgueil passer dans une attitude majestueuse devant ses concitoyens, il ne craignait pas de s'amuser comme un enfant des faubourgs, il jetait des btons dans le courant et d'un tour de bras faisait glisser les pierres plates en longs ricochets sur le fleuve. Les graves historiens n'ont pas l'habitude de rappeler ce titre de gloire du grand guerrier, mais c'est l certainement ce qui le recommande le mieux la bienveillance de la postrit. Toutefois il n'est pas ncessaire d'aller chercher des exemples dans l'antiquit romaine pour qu'il nous soit permis de savourer navement les jouissances de la nature. Inutile de compulser des bouquins poudreux pour nous convaincre qu'il est doux et bon de suivre le bord des ruisseaux et d'en contempler l'aspect changeant. Toutes ces images gracieuses que nous offrent les chutes, les rides entre-croises, les broderies d'cume nous reposent promptement des ennuis du mtier ou des lassitudes du travail; elles nous relvent l'esprit, mme quand le regard fatigu vague au hasard sur les eaux sans s'arrter aucun objet prcis. D'ailleurs, la vue du ruisseau nous restaure et nous renouvelle d'autant mieux que le spectacle lui-mme se modifie de saison en saison, de mois en mois, de jour en jour. Grce au paysage qui change autour de nous, nos ides rajeunissent aussi; la vie ambiante qui nous pntre nous empche de nous momifier avant le temps. Mme dans la saison o la nature est le plus avare de ses richesses, le ruisseau nous charme par une physionomie nouvelle. Pendant les grands froids, ceux d'entre nous qui ne sont pas trop frileux peuvent assister la lutte charmante que se livre la glace envahissante et l'eau reste mobile. De chaque petit caillou, de chaque racine avance, une aiguille de cristal, puis une deuxime, une troisime et d'autres encore s'allongent la surface de l'eau, et de toutes ces lames rayonnent droite et gauche mille flches transparentes: un rseau de glace, form d'innombrables lamelles, se tisse sur la nappe frmissante. Bientt une sorte de collerette gracieusement dcoupe oscille autour de toutes les pointes de la berge, de tous les bouquets de joncs, de toutes les rondeurs des souches qui baignent dans le flot, et chacune de ces franges de glace prend tour tour le ton mat du verre dpoli et l'clat du diamant, suivant le mouvement des vaguelettes qui l'agitent et la font reposer tantt sur un coussin d'air, tantt sur la masse mme de l'eau. Gagnant peu peu vers le large, la simple collerette de cristal s'agrandit, et recouvre une grande distance du bord la partie tranquille du ruisseau. Seulement un troit chemin, o passe le courant le plus rapide, reste ouverte entre les minces lames par lesquelles se terminent les pellicules glaces. Sur les parois des rochers qui bordent les cascades, les gouttelettes brises s'talent en couches de verglas, et l'eau qui s'panche lentement des fissures du roc se durcit en longs pendentifs transparents, plus beaux que les stalactites des cavernes. Enfin, si la temprature continue de baisser, le ruisseau s'arrte de l'un l'autre bord; parfois mme, il se congle jusqu'au fond: il s'est chang en une chausse d'un marbre verdtre, mouchet de blanc par les bulles d'air enfermes. Les cascades devenues immobiles sont remplaces par une masse solide, semblable de loin un rideau de soie dont les plis ont cess de flotter. Mais sous nos climats temprs, il est rare que les hivers soient assez froids pour congeler ainsi les ruisseaux et les transformer en pierre; il est mme des annes pendant lesquelles on ne voit la surface de l'eau que de simples aiguilles de glace. Dans les hivers ordinaires, les couches solides ne se rejoignent pas d'un bord l'autre, et ds la moindre hausse du thermomtre elles se brisent sous l'effort du courant, s'miettent en entre-choquant leurs fragments rompus et se fondent dans le flot qui les roule. La glace ne joue donc qu'un faible rle dans l'histoire hivernale du ruisseau de nos contres; la vritable physionomie du cours d'eau lui vient alors de la neige qui recouvre les campagnes de la plaine. L'effet de neige est remarquable surtout pendant les journes sans rayons, alors que le bleu du ciel est entirement voil par les vapeurs et devient mme presque noirtre par son contraste avec la surface de la terre clatante. Le ruisseau a la couleur d'un gris de fer; les herbes du fond ondulent tristement; l'eau, si gaie, si doucement gazouillante pendant la saison des fleurs et des fruits, a quelque chose de dolent dans son cours. Quelques vieilles souches situes prs du bord portent toutes leur turban de neige. Sur les berges, les touffes d'herbe jaillissent d'un fourreau de flocons blancs, si ce n'est immdiatement au bord de l'eau, o l'humidit qui suinte d'en bas a fait et l s'crouler de petites avalanches. Des arbustes, les uns dj secs depuis l'automne, les autres encore verts, se balancent faiblement au-dessus du mol dredon qui les entoure et du bout de leurs rameaux y tracent des courbes concentriques. Un sapin solitaire retient la neige sur ses rameaux tals, grands ventails horizontaux, blancs la surface, verts en dessous. Les autres arbres l'corce rugueuse qui dressent leurs troncs sur la rive ne sont blancs de neige que du ct tourn vers le vent; le reste de leur ft garde encore la couleur jaune ou brune, et leurs branches sont parsemes de quelques flocons peine. Plus beaux peut-tre qu'au printemps parce que leur fine ramure n'est pas voile par la multitude des feuilles, ces arbres tout entiers se profilent dans le ciel avec leurs branches et leurs branchilles nuances d'un violet dlicat, et ces ramifications innombrables semblent d'autant plus lgantes que le reste de la nature est enseveli sous la couche monotone des neiges. Dans la plaine, les champs sont partout recouverts du tapis uniforme: on n'aperoit de verdure que sur les rares prairies encore mouilles de l'eau des irrigations. Au loin, sur les hautes collines, les arbres presss de la fort laissent entrevoir travers le fouillis de leurs branches, dj rouges de boutons et de sve, quelque chose de doux l'oeil, comme le duvet d'un oiseau: c'est la neige tamise qui saupoudre les broussailles et les fougres du sous-bois. Tt ou tard, vers la fin de l'hiver, de petites fleurs percent la neige et se montrent nous, modestes et timides, comme la douce promesse d'un prochain renouveau. C'est qu'il vient en effet; la neige se fond sous l'air attidi et se filtre dans le sol, ou bien, mle la boue, s'coule dans le ruisseau par toutes les fosses et les rigoles; la vgtation, arrte pendant les froidures, reprend son lan. Tout semble renatre. Un souffle venu du midi a renouvel la vie de l'arbre, celle du ruisseau et la ntre elle-mme. Le ple hiver s'est enfui vers le nord, poursuivi dans l'espace par les rayons joyeux, et de l'homme l'insecte, du brin d'herbe la goutte d'eau, nous nous rjouissons tous de cette chaleur et de cette lumire que nous verse le soleil du printemps. Les bourgeons, si bien calfeutrs pendant l'hiver, si mollement entours de laine, si solidement envelopps d'cailles gommes, entr'ouvrent avec bonheur leur prison et dardent dans l'air libre leurs folioles vertes; les oiseaux s'lancent en chantant du nid que la feuille commence voiler dj; des moucherons, des libellules, sortis de leurs larves, tourbillonnent gaiement au soleil, et le long de l'eau, qui rit et scintille, s'panouissent les fleurs jaunes des renoncules et des jacinthes; mme les ruines croulantes, toutes revtues de girofles fleuries, semblent rajeunies, comme si le printemps, non moins que l'hiver, ne travaillait pas les dmolir. C'est avec ravissement que nous contemplons la beaut du ciel, de la verdure et de l'eau courante. Dans ce renouveau de l'anne, nous nous sentons comme transports vers la jeunesse du monde, la naissance de l'humanit. Malgr le poids des sicles couls, nous nous sentons aussi jeunes que les premiers mortels s'veillant l'existence sur le sein de la mre bienfaisante; nous sommes mme plus jeunes qu'eux, puisque nous avons pleinement conscience de notre vie. La terre est aussi belle que le jour o elle nourrissait les Centaures, et nous, de plus que ces monstres, nous avons un coeur d'homme dans la poitrine. Ce qui nous enchante surtout, c'est le jeu de la lumire qui pntre dans les profondeurs de l'eau et nous y montre de si charmants spectacles incessamment modifis par les rides et les ondulations de la surface. En nous penchant au-dessus du courant o l'ombre des arbres se tord en spirales et se ddouble en courbes serpentines, nous apercevons le fond avec ses cailloux qui semblent frmir, son sable qui frtille et ses herbes ondoyantes. Des branchilles, des feuilles se suivent sur la nappe rayonnante de l'eau, et leurs ombres, dformes par la rfraction, glissent au-dessus du sable et des plantes couches, dont les racines et les tiges brillent comme des fils d'argent. Quels que soient les contours de l'objet flottant, ils apparaissent toujours fortement modifis par la lumire: la feuille, dploye en coeur ou prolonge en fer de lance, prend sur le fond l'aspect d'un disque ou d'un ovale; la paille ou le jonc devient une range de petits cercles pareille un collier dnou; l'araigne d'eau, patineur insubmersible qui remonte le courant par des lans soudains, est reprsent sur le lit de sable ou de vase par cinq rondelles, dont l'une, la plus petite, figure les deux pattes de devant, tandis que les quatre autres, groupes deux par deux, se rapprochent ou s'loignent suivant les mouvements de l'animal. Autour de chaque disque noir ou gristre un cercle de lumire s'arrondit comme un cercle d'or pur: ombres et rayons, changs ainsi par le milieu qu'ils traversent, se suivent sur le fond et en varient incessamment l'aspect. Le ruissellement de la lumire, dj si charmant sur les pierres nues qui pavent le lit du ruisseau, l'est bien davantage encore l o le fond est cach par la multitude des plantes aquatiques. Les roches, recouvertes par l'eau, sont tapisses de mousses d'un vert sombre aux reflets d'argent; les algues dlicates qui forment le limon sont souleves en pyramides par les bulles d'air qui se dgagent des sables et qui, semblables des ballons envelopps d'immenses cordages, brillent comme des perles sous le rseau frmissant des fibres soyeuses. Des faisceaux d'herbes, dploys en longues chevelures, ondulent en courbes serpentines sous l'effort du courant: avec le flot rapide, elles frtillent d'impatience; avec les nappes d'eau presque immobiles, elles se droulent majestueusement; mais, lentes ou presses dans leurs ondulations, elles fuient sous le regard cause de leurs nuances varies, changeant incessamment de la blancheur mate au vert fonc. Ailleurs, des feuilles, ovales, lancoles, triangulaires, s'lvent en multitudes au-dessus d'un fouillis de plantes si bien entremles qu'elles semblent jaillir d'une mme racine, et qu'une seule ride du ruisseau les agite toutes la fois. Dans une anse, au fond de laquelle les remous ont dpos une couche de vase, les nnufars talent leurs larges disques, o l'eau scintille en perles, et leurs belles fleurs blanches qui, pour nos anctres les gyptiens et les Indous, taient le symbole mme de la vie. Plus loin, des joncs poussent en rangs presss au milieu du ruisseau sur un banc qui se transformera tt ou tard en lot: les tiges inclines vibrent sous la pression du courant comme par des mouvements convulsifs, et chacune d'elles s'entoure de vaguelettes o la lumire et l'ombre s'entre-croisent en un rseau sans cesse agit. Mme certains arbres du bord contribuent la richesse de la vgtation aquatique par d'innombrables radicelles flottantes qui se dploient sur les racines en longues nattes roses. Au milieu de ce monde des plantes frmit le monde sans fin des animaux. Des poissons, gris, bleutres, rouges ou blancs, glissent comme des clairs dans l'eau pure, ou passent sous les guirlandes des forts aquatiques comme sous des arcades triomphales. La vie est partout, sur le fond o des formes bizarres et indistinctes s'agitent dans le sable et la vase, au milieu du fourr des plantes frissonnant toujours des secousses que leur imprime une population cache, la surface o tournoient les gyrins, o s'lancent les patineurs, parmi les joncs o brille l'aile diapre des libellules, sous les arbustes de la rive o resplendit comme un saphir le plumage du martin-pcheur. A qui donc est ce ruisseau dont nous nous disons les propritaires, comme si nous tions seuls en jouir? N'appartient-il pas aussi bien, et mieux encore tous les tres qui le peuplent et qui en tirent leur substance et leur vie? Il est aux poissons et aux nnufars, aux moucherons qui volent en tourbillons au-dessus des remous, aux grands arbres que l'eau et les alluvions du ruisseau gonflent de sve. Entre tous ces tres, qui cherchent se faire la plus large part, svit une guerre implacable; chacun, dans sa lutte pour l'existence, vit aux dpens de ses voisins. Quant moi, je voudrais bien faire avec tous bon mnage, je tche de respecter la fleur et l'insecte, et pourtant que de massacres je fais sans m'en apercevoir! Je dtruis des mondes d'infiniment petits lorsque j'tends sur l'herbe ma lourde masse; je ravage des forts, j'opre des cataclysmes dans l'histoire d'une peuplade imperceptible lorsque je grimpe sur un arbre pour balancer mes jambes au-dessus du ruisseau. Barbare, que d'atrocits j'ai commises, sans le vouloir, lorsque, dans mon jeune ge, je faisais l'cole buissonnire, et m'installais dans le tronc caverneux des saules pour y lire mon aise quelque roman ou pour y dclamer des vers d'une voix retentissante! CHAPITRE XIII LE BAIN Quand on aime bien le ruisseau, on ne se contente pas de le regarder, de l'tudier, de cheminer sur ses bords, on fait aussi connaissance plus intime avec lui en plongeant dans son eau. On redevient triton comme l'taient nos anctres. Mais ce n'est pas chose toujours facile, et durant l'hiver, quand le vent froid siffle dans les rameaux, quand la neige couvre le sol ou que des lamelles de cristal se forment la surface de l'eau, peu nombreux sont les gens de courage qui se hasardent prendre leurs bats dans l'eau glace. Le contact de l'onde ruisselante donne, il est vrai, de la force ceux qui ne craignent pas de s'y plonger; toutefois, avant d'tre accomplie, la crmonie du bain peut nous sembler singulirement redoutable. Il faut nous dshabiller la hte derrire un tronc pour tre l'abri du vent qui siffle; il faut tcher d'oublier le froid en nous tourdissant par la rapidit des gestes; mais en vain, l'air nous saisit et nous rappelle la dure ralit. A nos pieds, l'eau coule sombre, rapide; d'avance nous sentons qu'elle est glace; le souffle qui la ride nous fait frissonner aussi. Pour avoir moins souffrir des violentes caresses du flot, il nous faudrait agir avec dcision et nous lancer brusquement dans le ruisseau; pourtant nous hsitons, et deux ou trois fois nous prenons notre lan avant de bondir pour le dernier saut. Enfin, nous avons triomph de nos puriles terreurs, nous dcrivons notre courbe au-dessous du courant et nous sentons l'air siffler nos oreilles; l'eau, qui s'ouvre sous nos ttes, mugit autour de nous: nous sommes comme perdus dans un abme grondant qui se referme. Toutefois, en un clin d'oeil, chacun de nous a repouss du pied le fond du lit et revient la surface; mais, pour ma part, je ne cesse de me dbattre contre l'treinte glaciale de l'eau dans laquelle je suis plong: je nage en dsespr comme pour chapper au courant qui me poursuit; une fois encore, pour l'acquit de ma conscience, je me submerge en entier; puis, satisfait d'avoir accompli mon devoir, je me prcipite vers la berge, que j'escalade la hte, j'essuie mon corps rougi par le froid, et je me glisse rapidement dans mes habits encore chauds. A mon agitation inquite succde la tranquillit d'me: au prix d'une souffrance de quelques instants, je suis devenu plus fort, plus dispos, plus heureux, et je promne un regard fier sur ce courant rapide et noir, qu'une minute auparavant je voyais avec une sorte de terreur. Bien plus agrable, je l'avoue, est le bain froid lorsqu'on le prend en plein t dans une vasque profonde du torrent o coulent les premires eaux du ruisseau, dans la gorge des montagnes. Le flot, qui parat glacial, mme au simple regard, est de la neige peine fondue qui ne s'est point encore adoucie en absorbant de l'air en abondance; elle garde toute sa crudit premire, et sa couleur d'un bleu dur a je ne sais quoi d'hostile. D'avance on frmit; toutefois, ce n'est pas seulement de frayeur, c'est aussi de dsir, et tout anim par la marche et la fatigue de l'ascension, on se jette avec volupt dans l'eau glace. Les roches, les sables du fond brillent en jaune ple travers l'paisse couche liquide; mais en quelques brasses, on se trouve dj au-dessus de l'abme; l'eau transparente ressemble de l'air condens, et cependant on ne voit plus de fond; on se croirait suspendu dans le vide et l'on nage avec prcaution comme si tout coup on devait s'engouffrer. Puis le froid vous saisit, vous treint de plus en plus et d'un lan vous allez rejoindre la rive pour rappeler en vous la chaleur de la vie et jouir de votre vigueur accrue. O lacs aims des Pyrnes et des Alpes, Sculjo, Doredom, Lauzannier, je vous revois toujours, par la mmoire, tels que je vous ai vus, alors qu'avec des amis, je glissais rapidement votre surface. Je vois les blocs de granit entasss sur le bord, la fort de sapins qui se reflte dans l'eau ride, les escarpements, les hautes terrasses de pturages, et plus loin les glaciers sourcilleux d'o s'lance la courbe ondoyante de la cascade! Je vous vois aussi, belles sources des grands fleuves, qui allez vous perdre dans la mer des centaines de lieues de votre origine. Que je ferme seulement les yeux et ma pense se reporte aussitt vers un joyeux torrent, la Vsubie, la Gordolasque, la bruyante Embalire ou vers tel autre gave de la libre montagne! Au printemps, le ruisseau de la plaine ne donne plus cette forte volupt de ragir contre le froid glacial de l'eau, et les plongeons n'ont plus rien qui puisse pouvanter. La tideur naissante de l'air s'est communique la masse liquide et la pntre. Tous, jusqu'aux enfants, peuvent rester alors baguenauder dans l'eau frache. Les gamins assis sur leurs bancs d'cole lvent souvent les yeux de leurs livres d'tude et regardent avec avidit du ct du sentier qui descend vers le ruisseau. Puis, quand ils sont libres enfin, comme ils s'lancent avec joie vers l'endroit profond dans lequel ils vont s'battre! En quelques secondes les voil dlivrs de ceintures et de blouses; chacun d'eux est devenu un Neptune, branleur de flots; et de toutes ses forces il travaille soulever des vagues, les changer en masses d'cume, produire des temptes et des ras de mare en miniature dans le petit fleuve, qui pour une heure est devenu son domaine. C'est en t, pendant les tides journes o l'air est immobile, qu'il est agrable de se faire triton. D'ailleurs, il n'est pas indispensable d'avoir douze ou quinze ans pour s'battre avec bonheur dans l'eau comme dans son lment; chacun de nous, si les conventions et les faussets de la vie ne l'ont pas entirement corrompu, peut retrouver les joies de sa jeunesse en laissant ses habits sur la berge. Quant moi, je l'avoue, je suis encore enfant quand je m'lance dans le ruisseau bien-aim. Aprs avoir satisfait mon premier enthousiasme en traversant diverses reprises les bassins profonds o tournoient les eaux, puis en essayant de remonter les rapides et en soulevant autour de moi tout un chaos de vagues entre-choques, je me repose et me laisse aller tranquillement au bonheur de vivre dans cette eau douce et caressante. Quelle joie de m'asseoir sur une pierre au-dessous de la nappe de la cascatelle, de sentir les flots ruisseler sur moi comme sur un rocher et de me voir disparatre sous un manteau d'cume! Quel plaisir aussi de me laisser entraner par les eaux du rapide jusqu' un cueil o je m'accroche d'une main, tandis que le reste de mon corps, soulev par les vagues, flotte et l sous l'impulsion du courant! Ensuite, je me laisse emporter encore, et m'en vais chouer comme une pave sur un banc de sable o les cristaux de mica brillent comme des paillettes d'or et d'argent. Sous la pression de mon corps, le banc se creuse, les grains de silice, les petits cailloux se dplacent; des courants partiels, de faibles remous tourbillonnent autour de moi comme autour d'un lot; nonchalamment accoud, j'assiste au gracieux spectacle que m'offrent, au-dessous de la mince couche liquide, les transformations du banc de sable, rong d'un ct par le courant et grandissant de l'autre par un apport incessant d'alluvions. Parfois aussi le fond sur lequel le flot m'entrane est revtu d'une fort d'herbes vertes, oscillant en molles sinuosits; elles me caressent, elles m'enlacent et me font un lit charmant. Est-ce l'eau, est-ce la chevelure onduleuse des plantes qui me soulve ainsi et me fait flotter la surface du ruisseau? Je ne sais, du reste ma pense se perd dans une sorte de rve; il me semble mme que je suis devenu partie du milieu qui m'entoure; je me sens un avec les herbes flottantes, avec le sable cheminant sur le fond, avec le courant qui fait osciller mon corps; je regarde avec une sorte d'tonnement les arbres qui se penchent au-dessus du ruisseau, les troues de ciel bleu qui se montrent travers le branchage, et le profil nettement dessin des montagnes que j'aperois l'horizon lointain. Tout ce monde extrieur est-il bien rel? Moi aussi, comme le pcheur de la lgende, je vois la sirne merveilleuse me faire signe du doigt, je me sens attir par son regard qui fascine, et j'entends rsonner l'cho de son chant doux et perfide. Ah! viens, viens avec moi et nous serons heureux. Parfois je suis tent d'envier le jeune homme qui cde l'appel de la sinueuse ondine et dont la chevelure flottante va se mler celle des limons verts. Mais je sais qu'en se dbarrassant des amers soucis de la vie, son existence elle-mme va s'teindre sous les caresses de l'eau pure et les ondulations de l'herbe frmissante. La nature a pour ses amants des sductions dont il faut savoir se dfier comme de la voix des sirnes ou de la beaut de fe Mlusine. En nous faisant trop aimer la solitude, elle nous entrane loin du champ de bataille o tout homme de coeur a le devoir de combattre pour la justice et la libert! Oui, la nature est belle, nous devons en comprendre tout le charme, mais savoir en jouir avec une joie discrte, ne jamais nous abandonner ses fatals enchantements. Un des grands plaisirs du bain, plaisir dont on ne se rend point toujours compte, mais qui n'en est pas moins rel, c'est qu'on revient temporairement la vie des anctres. Sans tre asservis par l'ignorance comme le sauvage, nous devenons physiquement libres comme lui, en nous plongeant dans l'eau; nos membres n'ont plus subir le contact des odieux vtements, et avec les habits, nous laissons aussi sur le rivage au moins une partie de nos prjugs de profession ou de mtier; nous ne sommes plus ni ouvriers, ni marchands, ni professeurs, ni mdecins; nous oublions pour une heure outils, livres et instruments et, revenus l'tat de nature, nous pourrions tre tents de nous croire encore ces ges de pierre ou de bronze, pendant lesquels les peuplades barbares dressaient leurs cabanes sur des pilotis au milieu des eaux. Pareils aux hommes des anciens jours, nous sommes libres de toute convention, notre gravit de commande peut disparatre et faire place la joie bruyante; nous, civiliss, qu'ont vieillis l'tude et l'exprience, nous nous retrouvons enfants, comme aux premiers temps de la jeunesse du monde. Je me rappellerai toujours avec quel tonnement je vis pour la premire fois une compagnie de soldats s'baudir dans la rivire. Encore enfant, je ne pouvais m'imaginer les militaires autrement que sous leurs habits multicolores, avec leurs paulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de mtal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cire; je ne les comprenais que marchant d'un mme pas, en colonnes rectangulaires, tambours en tte et officiers en flanc, comme s'ils formaient un immense et trange animal pouss en avant par je ne sais quelle aveugle volont. Mais, phnomne bizarre, l'tre monstrueux, arriv sur le bord de l'eau, venait de se fragmenter en groupes pars, en individus distincts; vtements rouges et bleus taient jets en tas comme de vulgaires hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples soldats, je voyais sortir des hommes qui se prcipitaient dans l'eau avec des cris de joie. Plus d'obissance passive, plus d'abdication de leur propre personne; les nageurs, redevenus eux-mmes pour quelques instants, se dispersaient librement dans le flot: rien ne les distinguait plus des pkins, qui s'battaient ct d'eux. Malheureusement, un coup de sifflet se fit entendre, et le triage s'opra soudain: tandis que nous restions foltrer dans l'eau, nos camarades d'un moment s'enfuyaient pour aller reprendre leurs habits rouges et leurs boutons numrots, et bientt nous les vmes s'loigner marchant en rang et au pas sur la route poudreuse. Depuis j'ai vu, sous d'autres climats que celui de la France, combien l'hostilit diminue tout d'un coup entre des ennemis qui viennent de se dpouiller des vtements sous lesquels ils ont pris l'habitude de se voir et de se har. C'tait prs d'une ville de la cte de Colombie, la bouche d'un profond ruisseau, qu'un troit banc de sable o dferlent incessamment les vagues, spare de l'ocan. Chaque matin, des centaines d'individus appartenant deux races presque toujours en guerre se rencontraient cette embouchure de ruisseau. D'un ct, c'taient les descendants plus ou moins mls des Espagnols, qui venaient faire leurs ablutions quotidiennes; de l'autre, c'taient les Indiens qui profitaient d'une trve pour se rendre au march de la plage. De rive rive, on se jetait des regards de haine et des paroles d'insulte, car on se souvenait des combats et des massacres, des victimes trangles, noyes, ensevelies vivantes; mais quand les guerriers rouges, dpouillant leur tunique, pareille celle des Hellnes d'autrefois, apparaissaient dans la beaut resplendissante de leurs formes et s'lanaient dans la rivire pour la traverser en quelques lans, on oubliait l'antique haine et l'on se prenait mme les aimer. Malgr tout, n'tions-nous pas des frres? Eux aussi, me semble-t-il, nous regardaient sans colre, mais en abordant la rive, ils secouaient leur longue chevelure noire, s'loignaient firement sans retourner la tte et disparaissaient bientt un tournant de la plage. CHAPITRE XIV LA PCHE Le ruisseau n'est pas seulement pour nous l'ornement le plus gracieux du paysage et le lieu charmant de nos jouissances, c'est aussi pour la vie matrielle de l'homme un rservoir d'alimentation, et son eau fconde nourrit des plantes et des poissons qui servent notre subsistance. L'incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l'animal des prairies et de l'oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre les populations du ruisseau. En voyant la truite glisser dans le flot rapide comme un rayon de lumire, la plupart d'entre nous ne se contentent pas d'admirer la forme lance de son corps et la merveilleuse prestesse de ses mouvements, ils regrettent aussi de ne pas avoir saisi l'animal dans son lan et de n'avoir pas la chance de le faire griller pour leur repas. Cette terrible bouche arme de dents qui s'ouvre au milieu de notre visage nous rend semblables au tigre, au requin, au crocodile. Comme eux nous sommes des btes froces. Dans les sicles d'autrefois, alors que nos anctres ignoraient encore l'art de cultiver le sol et de semer le grain nourricier pour le faire lever en pis, l'homme qui n'avait pas recours l'anthropophagie n'avait, pour s'alimenter, d'autres ressources que les racines dterres dans le sol, les pousses des herbes savoureuses, les cadavres d'animaux tus dans la fort et le poisson saisi dans la mer ou les eaux courantes. Aussi, press par le besoin, avait-il acquis, comme pcheur, une adresse qui nous et sembl merveilleuse. Non moins habile que le brochet ou la loutre, il manquait rarement la proie qu'il avait vise. Immobile sur le bord, semblable un tronc d'arbre, il attendait patiemment que le poisson passt la porte de sa main, et soudain il l'avait saisi et lui crasait la tte sur une pierre. De mme les Indiens encore sauvages de l'Amrique percent coup sr le poisson du javelot qu'ils lancent de la rive ou du dard qui s'chappe de leur sarbacane. D'ailleurs, les ruisseaux et les fleuves taient jadis bien autrement riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours. Aprs avoir captur dans l'eau courante toutes les proies ncessaires au repas de la famille, le sauvage satisfait laissait les milliers ou les millions d'oeufs dposs sur le sable ou dans les joncs se dvelopper en paix. Grce l'immense fcondit des espces animales, les eaux taient toujours peuples, toujours exubrantes de vie. Mais l'homme, que les progrs de la civilisation ont rendu plus ingnieux, a trouv moyen de dtruire ces races prolifiques dont chaque femelle pourrait, en quelques gnrations, emplir toutes les eaux d'une masse de chair solide. Dans son imprvoyance avide, il a mme extermin en entier nombre d'espces qui vivaient jadis dans les ruisseaux. Non-seulement il s'est servi de filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la population, il a eu aussi recours au poison pour dtruire d'un coup des multitudes et faire une dernire capture plus abondante que les autres. Toutefois, les vrais pcheurs, ceux qui tiennent honneur de s'appeler ainsi, rprouvent ces moyens honteux de destruction en masse qui ne demandent ni sagacit, ni connaissance des moeurs du gibier. D'ailleurs, par un contraste qui semble trange au premier abord, le pcheur aime toutes ces pauvres btes dont il s'est fait le perscuteur, il en tudie les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme, il cherche leur dcouvrir des vertus et de l'intelligence; comme le chasseur qui parle des hauts faits du renard ou du sanglier, il s'exalte raconter les finesses de la carpe et les ruses de la truite; il les respecte presque comme des adversaires, il ne veut les combattre que de franc jeu et s'irrite que des braconniers indignes travaillent en dtruire la race. Souvent, en me promenant le long du ruisseau, j'ai pu tudier mon aise le pcheur idal, le tranquille pcheur la ligne, derrire lequel l'araigne tend paisiblement ses filets entre les branches. Il se serait bien pass de ma prsence qui troublait ses rites religieux; il ne tournait point la tte vers moi et ne faisait pas mme un geste d'impatience, mais je sentais qu'il m'tait hostile, et, de peur de soulever sa colre, je marchais sur l'herbe pas touffs, retenant mon haleine. Peu peu, il ne voyait plus en moi qu'un trait du paysage comme une roche ou un tronc d'arbre, et moi, de mon ct, je pouvais l'admirer en conscience. Certes, il n'y a point de fraude en lui. C'est avec une foi sincre qu'il met son appt, qu'il jette sa ligne et pendant des minutes ou des heures attend qu'un poisson malavis veuille bien mordre son hameon. Rien ne peut le dtourner de son oeuvre; d'un regard aigu, il perce l'eau profonde; il voit l'imperceptible reflet luire vaguement sur une nageoire mal enfouie dans le sable, il distingue la marche du vermisseau sous la vase, il pressent, certains frmissements de l'eau, le poisson cach sous l'herbe et qu'il ne voit pas encore; il interroge la fois les rides et les remous, les stries du courant et les souffles de l'air; attentif tous les bruits, tous les mouvements, il promne sa ligne sur le fond ou la fait voleter la surface, suivant les conseils que lui donnent les gnies de la nature assembls autour de lui. En si bonne compagnie, que lui importent les profanes! Il ne daigne seulement pas leur lancer un regard, bien mieux employ deviner le poisson dans sa retraite. Un jour, un aronaute, enchevtr dans les cordages de la nacelle, demi-asphyxi par le gaz qui s'chappait de son ballon dgonfl, tomba au beau milieu de la Seine, entre les deux ranges de pcheurs, immobiles comme des statues le long des berges. Aucun ne bougea. Tandis que les bateliers dtachaient la hte leurs canots pour oprer le sauvetage du naufrag, les pcheurs persvrants restaient le bras en arrt au-dessus des flots, esprant toujours la bienheureuse secousse qui devait les avertir de la capture dsire. Du reste, nul homme n'a plus de fortitude que le pcheur contre le mauvais destin. Les poissons ont beau refuser malicieusement de se laisser prendre, ils ont beau raser le hameon sans le happer, l'homme la ligne, silencieux et prudent comme un hron sur patte, n'en tient pas moins son bras tendu et son regard fix; il ne se lasse point; en s'asseyant au bord de l'eau, il a laiss derrire lui les passions humaines de l'impatience et de la colre. Dvou son oeuvre, il attend, mme sans espoir. J'ai connu un pcheur que la male chance avait toujours poursuivi. Il ne prenait ni truite, ni tanche, ni goujon. Fort de ses douloureuses expriences ngatives, il affirmait mme que la capture d'un poisson tait impossible et que toutes les histoires de pches, miraculeuses ou autres, taient de l'invention des mystagogues et des romanciers. Et pourtant, ds qu'il avait une heure de rpit, ce sceptique, cet homme dvou au malheur, saisissait sa ligne et, sans dsillusion, sans naf regain d'espoir, il jetait son hameon au milieu des poissons moqueurs qui se jouaient en rdant autour de l'inoffensif appeau. En revanche, il est des pcheurs qui semblent fasciner le poisson, l'attirer invinciblement. Le public badaud qui les regarde croit qu'ils exercent une sorte de magntisme sur leur proie comme la couleuvre sur la grenouille; on raconte que truites et carpillons, entrans en dpit d'eux-mmes, vont mordre le hameon fatal. Il n'en est point ainsi, car c'est force de science que ces pcheurs sont devenus pour nous des espces de magiciens ordonnant aux victimes de marcher en procession vers le bout de leur ligne. S'ils attirent avec tant de succs le pauvre poisson hors de son nid d'herbes, c'est qu'ils connaissent tous les besoins, tous les apptits, toutes les ruses des bestioles, qu'ils surveillent leurs habitudes et jusqu' leurs tics particuliers; premire vue, ils savent quel est le caractre de l'animal. En outre, ils ont appris par une longue exprience combiner tous leurs mouvements; le regard, le bras, la main, la ligne, intelligente elle aussi, agissent de concert. Bien rares toutefois sont ces pcheurs de gnie, et l'adepte les reconnat je ne sais quel rayon manant de leur tre. En 1815, lorsque pour la deuxime fois, Paris, puis par quinze annes de servitude militaire, entendait les canons prussiens rouler dans ses rues, deux hommes, insouciants de la cause publique, taient tranquillement assis au bord de la Seine, la ligne la main. Ils ne s'taient jamais vus prcdemment, mais chacun d'eux avait entendu clbrer la gloire d'un rival. Ils se reconnurent, sans mme se regarder, en apercevant seulement du coin de l'oeil avec quelle sret de geste tait manoeuvr l'instrument, avec quelle intelligence l'appt allait chercher le poisson. Vous tes le clbre X..., sans doute? --Pour vous servir, et c'est au fameux Y..., n'est-ce pas, que j'ai l'honneur de rpondre? Grandville, caricaturiste souvent trop ingnieux, s'tait imagin de figurer les penses intimes d'un pcheur la ligne, en montrant le pauvre homme avec la bote osseuse ouverte et divise en compartiments, suivant le systme de Gall. Dans chacun des casiers crbraux se tramait un crime affreux. Le pcheur inoffensif, au visage si pur et plein de candeur, n'en songeait pas moins perptrer toutes les atrocits possibles. Sous la bosse de l'acquisivit, il forait une serrure et volait des piles d'cus; sous la protubrance de la scrtivit, il crivait un faux; dans la case de la combativit, il assassinait un vieillard; dans un autre recoin du crne, il enlevait la femme de son ami; que sais-je encore? Toutes les monstruosits imaginables se rvaient dans ce cerveau. Certainement, l'artiste calomniait le pcheur la ligne, en lui prtant ces hallucinations criminelles; tant qu'il a l'oeil fix et le bras raidi au-dessus de l'eau, l'honnte homme n'a point conscience des images fugitives, bonnes ou mauvaises, qui flottent dans sa cervelle; il est fascin par les vaguelettes qui brillent, par les fossettes qui se creusent, par l'eau qui lui sourit et le poisson qu'il attend. C'est peut-tre cause de cette trange fascination exerce sur le pcheur par les eaux libres du ruisseau que l'art de la pisciculture a fait si peu de progrs depuis les temps anciens. Des hommes par millions cherchent surprendre le poisson sauvage qui se joue dans le flot; bien peu nombreux, relativement, sont ceux qui cherchent lever leur proie en captivit, pour la saisir et la dvorer au moment qui leur convient. Dans tous les pays dits civiliss, la chasse n'est gure plus qu'un passe-temps, et la poursuite des btes sauvages a t remplace par l'lve des animaux de boucherie. Seuls, les hommes de loisir ou de vanit qui cherchent maintenir les traditions de leurs anctres ou remplir l'oisivet de leurs heures font de la chasse la principale occupation de leur vie; mais, depuis des milliers d'annes dj, les peuples aryens ont, d'volution en volution, cess d'tre chasseurs et se sont mis cultiver la terre en prenant la fois pour compagnon et pour victime le boeuf descendant de cet urus sauvage qu'ils poursuivaient dans les forts. De nos jours aussi, l'Indien Peau-Rouge, que l'Amricain pousse devant lui et qui voit les troupeaux de bisons se disperser au bruit des locomotives sifflant dans les prairies, apprend mettre le boeuf sous le joug et passe sans transition de l'tat de chasseur celui de cultivateur du sol et d'leveur de bestiaux. Mais, pour l'exploitation de la faune des eaux, les hommes en sont encore presque partout, si ce n'est en Chine, dans ce pays des gens bien aviss, aux pratiques rudimentaires de la barbarie primitive. Ils ont remplac la simple perche par une ligne plus flexible et plus gracieuse, ils ont appris tordre des fils plus minces et plus forts, ils ont perfectionn les hameons, imagin des appts qui remplacent les insectes et les vers, mme ils ont modifi le rgime des cours d'eau en adaptant aux cascades des espces d'escaliers gradins, par lesquels les poissons venus de la mer peuvent remonter au loin vers les sources des ruisseaux; mais c'est d'une manire tout exceptionnelle encore qu'ils s'occupent de renfermer le poisson, de le fconder artificiellement, de le nourrir la main et de manufacturer ainsi, par quintaux et par tonnes, de la chair de carpe, de tanche ou de truite, comme on fait de la viande de boeuf et de mouton. et l cependant des pcheurs et des industriels ont tent de remplacer la pche par l'lve du poisson; hommes de loisir pour la plupart, ils ont obtenu des rsultats curieux, trs-utiles pour accrotre notre connaissance des animaux et de leurs moeurs, mais peu prs insignifiants au point de vue conomique. Dans une petite usine de pisciculture, cache par les murailles d'un parc interdit au promeneur, j'ai pu me rendre compte de la science et de l'habilet profondes que devrait avoir le bon leveur de poisson pour russir dans son oeuvre sans le secours d'un budget quelconque ou de revenus opulents. Le pisciculteur est tenu de tout savoir et de tout prvoir. Il lui faut connatre la nature du fond et des eaux qui conviennent chaque espce de poisson; il observe les phnomnes de l'air et les variations de la temprature pour saisir le moment favorable l'extraction artificielle des oeufs chez la femelle et de la laitance chez le mle; il cherche rgler l'impulsion du courant et lui donner juste le degr de force calcul d'avance; il tudie les oeufs au microscope pour en extraire tous ceux qui ne lui semblent pas avoir la couleur ou la transparence ncessaires; il examine la laitance et la rejette si elle n'est pas suffisamment blanche et fluide. Que sais-je encore? Il apprend se servir d'une foule d'instruments dlicats, il nettoie les oeufs avec un pinceau, enlve les champignons malsains au moyen de pinces, se sert de pipettes pour transvaser la graine de bote en bote, construit des frayres artificielles pour les oeufs qui s'attachent aux herbes ou aux branchilles. Pendant toute la dure de l'incubation, il lui faut veiller avec soin pour empcher les ennemis de toute espce, brochets, insectes ou champignons, d'attaquer la population naissante; il lui mesure heure par heure le courant et la temprature convenables. Aprs l'closion, il lui faut savoir temps nourrir les bestioles en leur donnant juste la pte qu'elles-mmes auraient cherche. Et puis, quand il aura fait toutes ces choses, il lui reste encore prvenir ces cholras terribles qui tout coup peuvent clater dans sa couve et l'exterminer en quelques jours. Parmi les pisciculteurs, il en est qui russissent sauver ainsi de tout malheur le frai qu'ils veulent changer en gros poissons. A la vue de leur succs, quel triste retour n'a-t-on pas faire sur les choses humaines, en songeant que tant de milliers et de millions d'enfants, bien constitus pour devenir des hommes, prissent encore au berceau, tus par l'ignorance et la misre? Certes, les enfants nouveau-ns devraient nous tenir plus coeur que les saumoneaux, les carpillons et tout le fretin possible, et cependant les pidmies les emportent en foule. Nos hospices d'enfants, bien autrement prcieux que tous les tablissements de pisciculture, ne sont gure, le plus souvent, que des vestibules du cimetire. Les oeufs des truites et des tanches auraient-ils plus de valeur nos yeux que les malheureux enfants confis la socit par leurs parents sans ressources, et devons-nous les dfendre avec plus de soin contre les chances de mort? Si jamais on arrive domestiquer compltement les poissons d'eau douce et manufacturer ainsi de la chair volont pour l'alimentation publique, certes il faudra s'en rjouir, puisque toutes les vies infrieures sont encore employes sustenter la vie de l'homme; mais on ne pourra s'empcher de regretter le temps o tous ces animaux nageaient en libert. En voyant les cours d'eau rgulariss et munis de caisses quadrangulaires o les jeunes poissons s'engraissent et s'habituent l'esclavage, nos descendants penseront avec une sorte de tristesse nos ruisseaux encore indompts. De mme que le rcit de la vie sauvage dans les forts vierges nous enchante, de mme ils subiront le charme quand on leur parlera de la libre rivire o des bandes errantes ramaient contre le courant en frtillant des nageoires et de la queue, o le poisson solitaire se dardait d'une rive l'autre comme un rayon peine entrevu, o des forts d'herbes flottantes frmissaient incessamment avec la foule cache qui les peuplait. Compar au gardien de l'table poissons, le pcheur abrit sous l'ombre discrte leur apparatra comme une sorte de Nemrod, comme un hros des anciens jours. CHAPITRE XV L'IRRIGATION Consolons-nous pourtant: dans l'avenir que nous prpare l'exploitation scientifique de la terre et de ses richesses, la premire utilit du ruisseau ne sera pas d'tre une usine de chair vivante, une sorte de garde-manger conomique. L'eau, qui entre pour une si large part dans tous les organismes, plantes et animaux, ne cessera de s'employer surtout, comme elle le fait actuellement, nourrir le monde vgtal de ses bords. Bue par toutes les racines qui trempent dans le ruisseau, l'eau, monte de pore en pore dans les interstices capillaires du sol, gonfle de sve des multitudes sans fin d'arbres et d'herbages, et sert ainsi indirectement la nourriture de l'homme par les tubercules, les tiges, les feuilles, les fruits, les graines qu'elle dveloppe. C'est principalement dans le travail agricole que le ruisseau se fait l'auxiliaire de l'humanit. Aprs le soleil, qui renouvelle toutes choses par ses rayons, et l'air, qui par ses vents et le mlange incessant des gaz est comme le souffle de la plante, l'eau du ruisseau est le principal agent de rnovation. Dans l'amour infini de changement qui nous possde, c'est avec ravissement que nous coutons le rcit des mtamorphoses, surtout ceux d'entre nous qui sont encore enfants et que la connaissance des inflexibles lois ne trouble pas dans leur crdulit nave. En lisant les _Mille et une nuits_, notre esprit se complat voir les gnies se changer en vapeurs, ou les monstres natre d'une trane de sang; nous aimons suivre les objets de la nature dans toutes les formes qu'ils affectent successivement, de mme que dans l'air chauff du dsert nous discernons tantt des palais colonnades ou des armes en marche. Dans les fables de l'antiquit grecque, dans les mythes persans, dans les vieux chants indous, ce qui nous sduit aussi, ce sont les transformations de la pierre et de l'herbe, de l'animal, de l'homme et du dieu, symboles primitifs de l'enchanement sans fin de la vie dans l'immense univers. De mme, toute vieille tapisserie s'anime aux yeux de l'enfant et se peuple pour lui d'tres vivants. Avec quelle foi simple ne regarde-t-il pas sur quelque toile raille l'image de Syrinx tendant les bras et dj change demi en une touffe de roseaux, Procris prenant racine pour devenir peuplier, ou la nymphe Byblis se fondant en pleurs pour couler dsormais sous forme de fontaine. Eh bien! des changements pareils ceux qu'inventrent l'imagination enfantine des peuples et les fictions des potes ne cessent de s'accomplir dans le grand laboratoire de la nature; seulement, c'est par un lent travail intrieur, par transitions graduelles et non par de soudains miracles que s'oprent ces innombrables transmissions de vie entre tout ce qui meurt et tout ce qui renat. La gouttelette d'eau se change en cellule de plante, elle se change en graine, puis en pain, et dans le corps de l'homme en parcelle de vie. Il semble d'abord que le ruisseau ne puisse se transformer ainsi pour d'autres plantes que celles de ses rives. Sans doute, la vgtation des berges qui aspire l'humidit par ses racines et boit par ses feuilles une vapeur abondante, est de beaucoup la plus vivace et la plus joyeuse; les vergnes, les peupliers, les trembles poussent haut et droit, leur bois tout gonfl de jus tend l'corce lisse et la fait craquer sous l'effort; des herbes en touffes paisses, des arbustes remplissent tous les interstices entre les troncs, le moindre espace vide est assig par des plantes dsireuses de se rapprocher du ruisseau bienfaisant. Mais l'eau accomplit aussi son oeuvre loin des rivages. Mme pendant les scheresses, elle suinte de grandes distances travers les berges pierreuses et sablonneuses et pntre dans le sous-sol o elle abreuve les radicelles des plantes; aprs les pluies, quand le niveau du ruisseau s'lve, la percolation souterraine gagne et s'tend au loin sous les couches superficielles du sol des campagnes; enfin, pendant les crues, les eaux dbordes renouvellent la terre, la saturent d'humidit, et fournissent ainsi les lments de vie la multitude des vgtaux. Certes, le spectacle est triste des champs envahis par l'inondation. Les haies, baignes jusqu' mi-hauteur, dsignent encore les limites si bien connues qui sparent la proprit de celle du voisin; les arbres fruitiers, penchs en avant par le flot, trempent dans l'eau bourbeuse l'extrmit de leurs rameaux salis; des courants, des remous ravinent le sol o croissaient les plus belles rcoltes. Mme sur le bord du lac temporaire, toutes les dpressions ouvertes par la charrue entre les sillons sont autant de fosss, et les ados se montrent seuls au-dessus de l'eau en longues ranges parallles. L'inondation, qui ruine ainsi l'espoir du paysan, est un grand malheur, et pourtant, dans ses eaux redoutes, le ruisseau apporte un trsor pour les annes venir: en dtruisant la rcolte de l'anne prsente, il dpose de la boue fertilisante qui nourrira les rcoltes futures. Le sol de la plaine, constamment sollicit par le travail du laboureur, s'puiserait bientt si les rochers de la montagne, triturs et tamiss par le flot, ne s'talaient en couches sur les campagnes pour en renouveler la fcondit. Ainsi que le montrent les sondages gologiques, la terre vgtale et le sous-sol tout entier sont des alluvions successivement amenes de sicle en sicle et dposes sur les assises de la roche: aucune plante n'aurait pu germer dans la valle si la montagne ne se dlitait pas sans cesse, et si le ruisseau n'employait pas chaque anne ces dbris fournir un nouvel aliment la vgtation de ses deux rives. Mais comment faire pour empcher les eaux dbordes de ravager les cultures et recueillir en mme temps toutes les alluvions fertilisantes? Comment rgler les oscillations de niveau, de manire en profiter sans avoir en souffrir? Encore bien peu nombreux sont les agriculteurs qui ont su rsoudre ce problme, qui ont trouv le moyen de dompter le ruisseau et d'en diriger leur gr les eaux et la boue. En t, le courant n'est qu'un petit filet liquide, et le laboureur se plaint; en d'autres saisons, au printemps ou en automne, suivant les climats, le ruisseau dborde et le laboureur se plaint encore. D'ailleurs, il se plaindra toujours, et avec raison, tant qu'il n'aura pas su s'associer avec son voisin pour utiliser de concert les ressources que lui offre l'eau courante. Actuellement, l'exploitation de ces richesses se fait dans le plus grand dsordre et presque au hasard, suivant les caprices des propritaires riverains, et le rsultat de ces disparates est trop souvent le dsastre pour tous. L'un goutte le sol de son domaine en le drainant par des canaux souterrains, et par ces apports grossit ainsi le volume du ruisseau; un autre l'appauvrit au contraire en faisant des saignes droite et gauche pour arroser ses champs; un autre encore abaisse le niveau moyen des eaux en nettoyant le fond et en dtruisant les artes des rapides et des cascades, tandis qu'ailleurs des usiniers relvent la surface du courant en construisant des barrages. Ce sont des fantaisies contradictoires, des avidits en conflit, qui prtendent rgler la marche du ruisseau. Que deviendrait un pauvre arbre, quelles maladies monstrueuses ne serait-il pas condamn si, vivant encore, il tait partag entre plusieurs propritaires, si des matres nombreux pouvaient exercer le droit d'us et d'abus, qui sur les racines, qui sur le tronc, les branches, les feuilles ou les fleurs? Le ruisseau dans son ensemble peut tre compar un organisme vivant comme celui de l'arbre. Lui aussi, de ses sources nombreuses son embouchure, forme un tout harmonique avec ses fontaines, ses mandres, les oscillations rgulires de ses eaux, et c'est un malheur public lorsque la srie naturelle de ses phnomnes est trouble par l'exploitation capricieuse de riverains ignares. C'est grce la science et au concours des efforts aujourd'hui diviss que le ruisseau pourra rendre aux populations les services qu'elles en attendent. Richesse commune tous, c'est le travail associ de tous qui le transformera pour les campagnes en une vritable artre de vie. Dj nombre de travaux de drainage, de colmatage, d'irrigation, excuts et l sur les bords des cours d'eau, nous permettent de discerner, dans un avenir plus ou moins loign, quel sera le rgime de notre ruisseau: d'avance, nous le suivons du regard avec la prvision que nous donne la science. Comme aux temps anciens, avant l'exploitation brutale de la fort, des sapins et des htres entremls crotront sur les flancs de la montagne d'o s'panchent les premires eaux; les racines saillantes, les mousses qui les recouvrent, les herbes qui les entourent et que la dent de la chvre ne viendra plus arracher, arrteront dans leur descente les gouttelettes de pluie et les filets de neige fondue; au lieu de s'couler en torrents d'une heure, l'eau suintera dans l'intrieur du sol pendant les pluies, et descendant lentement de pore en pore, reparatra dans le lit infrieur du ruisseau l'poque des scheresses. La porte moyenne du courant sera plus gale, et ne passera plus soudainement de la disette la surabondance. Des ravins ne se creuseront plus sur les versants abrupts, et les prairies des vallons ne disparatront plus sous des amas de pierrailles. Des rigoles, places en lignes parallles sur les rondeurs alternativement saillantes et rentrantes des promontoires et des courbes, porteront la vie et feront germer les fleurs sur les pentes arides. Il se pourrait que l'action rgulatrice des forts et l'emploi des eaux du torrent l'irrigation des hautes prairies ne sufft pas prvenir les crues soudaines lors de la chute des trombes. Mais on saura pourvoir ce danger. La valle n'offre pas la mme largeur partout. En certains endroits son fond nivel s'tale en forme de cercle ou d'ovale, la place d'un ancien lac graduellement combl par les alluvions; ailleurs, les hauteurs rocheuses, qui s'lvent droite et gauche du ruisseau, se rapprochent l'une de l'autre comme pour se rejoindre par une arte transversale, et ne restent spares que par une troite fissure, au fond de laquelle s'enfuit l'eau mugissante. C'est l que se trouvait autrefois la digue que venaient battre les flots du lac. Lors des grandes pluies, ce rempart arrtait les eaux grossissantes, les forait s'taler en amont la base des collines et ne les dversait qu' mesure sur les plaines infrieures par le jeu naturel de ses cascades. La nature, par son incessant travail, a fini par dmolir ce barrage; les troncs d'arbres, pousss comme des bliers par le courant, ont branl la roche, l'eau s'est insinue dans les fentes, et tt ou tard le lac a pu se dverser entre les deux parois de la montagne ouverte. Eh bien! ce lac, l'homme peut le crer nouveau, en rgler son gr la hauteur, la surface, la contenance; il peut dresser encore le barrage en calculant avec prcision quelle doit en tre la force pour rsister la pression des eaux de crue. Possesseur de ce lac artificiel et de ce rempart vannes mobiles, le cultivateur devient ainsi le matre des pluies et des scheresses; il empche les eaux soudaines des trombes de rouler en torrents dvastateurs sur les campagnes, il interdit au ruisseau de trop baisser de niveau pendant les chaleurs, et continue d'alimenter les canaux d'irrigation qui portent dans les champs la fracheur et la vie. Les alluvions qui s'amassent au fond du bassin lui serviront, en outre, renouveler la vigueur de ses cultures, et, s'il le veut, il chargera le ruisseau lui-mme de transporter tous ces dbris sur le sol qui doit tre fcond. Esprons aussi puisque nous songeons l'avenir et que nous suivons nos rves, esprons que les ingnieurs prposs la rgularisation du ruisseau sauront faire du bassin d'alimentation, non pas un rservoir vulgaire aux plages malsaines et puantes, mais un lac charmant et pur, ombrag de grands arbres et bord de plantes aquatiques. Que l'artiste, aussi bien que le laboureur, ait plaisir contempler ces eaux descendues des montagnes! Le vrai danger dans l'avenir, c'est que l'eau, considre bon droit par l'agriculteur comme le plus prcieux de ses trsors, ne soit utilise jusqu' la dernire goutte. Au lieu de menacer les champs de ses ravages, le ruisseau, saign par d'innombrables canaux d'irrigation, pourrait bien tarir compltement et laisser dans la disette les riverains de son cours infrieur. Tel est le malheur qui arrive dj dans plusieurs contres du Midi: en Provence, en Espagne, en Italie, en Indoustan. A son issue des montagnes, le ruisseau tapageur semble vouloir courir d'une traite jusqu' l'ocan; il cume, il rage contre les pierres, il bondit de rapide en rapide, il emplit des vasques profondes d'un insondable azur. Comme un jeune homme entrant dans la vie et ne doutant de rien, il a devant lui l'espace immense et veut en profiter; mais droite, gauche, de perfides barrages, de petites cluses enlvent son courant de minces filets d'eau, qui vont se ramifier au loin dans les jardins et les prairies. Appauvri d'cluse en cluse par tous ces emprunts, le ruisseau se transforme en ruisselet, son eau retarde se trane en serpentant sur les galets, puis disparat sous les sables, que le laboureur creuse de sa pioche pour recueillir encore les dernires gouttes du prcieux liquide. A peine est-il arriv dans les campagnes unies, que le joyeux fils des monts s'est vanoui. Toutefois, en chappant son lit, l'eau ruisselante, divise en artres et en artrioles sans nombre, n'en travaille que mieux. Rduite en filets assez minces pour tre bue au passage par les radicelles des plantes, elle entre d'autant plus facilement dans le torrent de la circulation vgtale pour se changer en sve, puis en bois, en feuilles, en fleurs, et se rpandre de nouveau dans l'atmosphre en se mlant aux senteurs des corolles. Dans la plaine, transforme en un jardin immense, on ne voit d'eau nulle part, et pourtant c'est elle qui donne au gazon la fougue de croissance et la fracheur; elle qui revt les parterres de fleurs et les arbustes de feuillage; elle multiplie les branches et prte ainsi aux avenues ombreuses cette profondeur de mystre qui nous charme. Sous une autre forme, c'est elle qui nous entoure et qui nous ravit. et l, nous entendons nos pieds un murmure argentin, comme un bruit de perles roulant sur le pav: c'est le gazouillement de l'eau qui s'coule dans un canal souterrain, et dont les reflets fugitifs nous apparaissent vaguement travers les interstices des dalles. Prs d'une maisonnette enfouie sous la verdure, un petit jet d'eau s'lance en aigrette balance du vent, et les gouttelettes du brouillard iris vont retomber au loin sur les fleurs en rose de diamants. CHAPITRE XVI LE MOULIN ET L'USINE Le vaillant ruisseau ne se borne pas fertiliser nos terres, il sait aussi travailler d'une autre faon quand il n'est pas employ en entier l'irrigation des champs. Il nous aide dans notre besogne industrielle. Tandis que ses alluvions et ses eaux se transforment chaque anne en froment par la merveilleuse chimie du sol, son courant sert rduire le grain en farine, de mme qu'il pourrait aussi ptrir cette farine en pain s'il nous plaisait de lui confier ce travail. Pourvu que sa masse liquide y suffise, le ruisseau substitue sa force celle des bras humains pour accomplir tout ce que faisaient autrefois les esclaves de guerre ou les femmes asservies leur brutal mari: il moud le bl, brise le minerai, triture la chaux et le mortier, prpare le chanvre, tisse les toffes. Aussi l'humble moulin, ft-il mme rong de lichens et d'algues, m'inspire-t-il une sorte de vnration: grce lui, des millions d'tres humains ne sont plus traits en btes de somme; ils ont pu relever la tte et gagner en dignit en mme temps qu'en bonheur. Quel souvenir charmant nous a laiss ce moulin de notre petite bourgade! Il tait demi cach--peut-tre l'est-il encore--dans un nid de grands arbres, vergnes, trembles, saules, peupliers; on entendait de loin son continuel tic-tac, mais sans voir la maison travers le fouillis de verdure. En hiver seulement, les murailles lzardes apparaissaient entre les branches dpourvues de feuilles; mais dans toute autre saison il fallait, avant d'apercevoir le moulin, pntrer jusque dans la cour, dranger le troupeau des oies sifflantes et rveiller dans sa niche le gros chien de garde toujours grognant. Cependant, protg par l'enfant de la maison, notre camarade d'cole et de jeux, nous osions nous approcher du cerbre, nous osions mme avancer la main tout prs de la terrible gueule et caresser doucement l'norme tte. Le monstre daignait enfin se radoucir et remuait la queue avec bienveillance en signe d'hospitalit. Notre site de prdilection tait une petite le dans laquelle nous pouvions entrer, soit en passant par le moulin construit transversalement au-dessus d'un bras du ruisseau, soit en nous glissant le long d'une troite corniche mnage en forme de trottoir l'extrieur de la maison: c'est l que s'ajustaient les pelles et que le garon meunier allait tous les matins rgler la marche de l'eau. Il va sans dire que c'tait l notre chemin prfr. En quelques bonds nous tions dans notre lot sous l'ombre d'un grand chne l'corce use par nos frquentes escalades. De l le moulin, les arbres, le ruisseau, les cascades, les vieux murs se montraient sous leur aspect le plus charmant. Prs de nous, sur le grand bras du ruisseau, une digue, forme de madriers pais, barrait le courant; une cascade s'panchait par-dessus l'obstacle, et des rapides cumeux venaient se heurter contre les piles d'un pont aux lzardes fleuries. De l'autre ct, la vieille masure du moulin emplissait tout l'espace, des arbres de la rive ceux de l'lot. Du fond d'une sombre arcade mnage au bas des murailles, l'eau battue s'chappait comme d'une norme gueule, et dans la noire profondeur de l'ouverture bante nous distinguions vaguement des pilotis moussus, des roues demi disloques, s'agitant gauchement comme l'aile brise d'un oiseau, des palettes plongeantes dversant chacune sa cascatelle. Autour de l'arcade, un lierre pais recouvrait les murs et, grimpant jusqu'au toit, enlaait les poutrelles de ses cordages noueux et frmissait en touffes joyeuses au-dessus des tuiles. Et dans l'intrieur de la maison, combien tout nous paraissait trange, depuis l'ne philosophe, ployant sous le fardeau des sacs que l'on dchargeait prs de la meule, jusqu'au meunier lui-mme la longue blouse enfarine! Autour de nous, pas un seul objet qui ne s'agitt convulsivement ou ne vibrt sous la pression de la cascade invisible qui grondait nos pieds et dont nous discernions et l par les interstices la fuyante cume. Les murs, le plancher, le plafond, tremblaient incessamment des puissantes secousses de la force cache: pour que notre regard chappt un instant la vue de ce frmissement universel, il nous fallait fixer les yeux avec effort sur l'azur et les nues blanchtres de l'espace qui se montraient travers une lucarne. Dans un coin sombre du moulin, l'arbre moteur tournait, tournait sans relche comme le gnie du lieu; des roues dentes, des courroies tendues d'un bout de la salle l'autre transmettaient le mouvement aux meules grinantes, aux trmies oscillant avec un bruit sec, tous ces engins de bois ou de mtal qui chantaient, geignaient ou hurlaient dans un concert bizarre. La farine, qui jaillissait comme une fume des grains broys, flottait dans l'air de la salle et saupoudrait tous les objets de sa fine poussire; les toiles d'araignes suspendues aux poutres du plafond s'taient en partie rompues sous le poids qui les chargeait et se balanaient comme de blancs cordages; les empreintes de nos pas se dessinaient en noir sur le plancher. Dans l'immense brouhaha des voix qui s'chappaient des engrenages, des meules, des boiseries et des murailles elles-mmes, peine pouvais-je entendre ma propre voix et d'ailleurs je n'osais parler, me demandant si l'habitant de cet trange lieu n'tait pas un sorcier. Son fils, mon camarade d'cole, me paraissait moins redoutable, et mme l'occasion je ne craignais pas de me colleter avec lui; pourtant, je ne pouvais m'empcher de voir aussi en sa petite personne un tre mystrieux, commandant aux forces de la nature. Il connaissait tous les secrets du fond de l'eau; il pouvait nous dire le nom des herbes et des poissons, discerner dans le sable ou la vase le mouvement imperceptible nos regards, rvler des drames intimes visibles lui seul. Dans notre pense c'tait un vritable amphibie, et il s'en dfendait peine: il s'tait promen sur le lit du ruisseau dans les endroits les plus profonds et mesurait de mmoire, un centimtre prs, les gouffres que nos perches n'taient pas assez longues pour sonder. Il connaissait aussi sur tous les points la force du courant contre lequel il avait lutt la nage ou la rame: plus d'une fois il avait manqu d'tre emport par les roues et broy sous les engrenages; familiaris avec le danger, il le bravait d'autant plus, comptant toujours sur l'effort de son bras ou sur une corde secourable lance au dernier moment. Un de ses frres, moins heureux, avait trouv la mort dans un gouffre o l'avait entran le remous. Effars, nous regardions le trou sinistre. Le pre, plein d'une horreur sacre, en avait fait murer le fond. Le mystre qui pour nous entourait le vieux moulin ne planait pas sur la grande usine, situe beaucoup plus avant dans la plaine, un endroit o le ruisseau a dj reu tous ses affluents. D'abord, l'usine est une norme construction qui, loin de se cacher sous les ombrages, se dresse au milieu d'un espace nu et dont la puissante masse pourrait tre presque compare, pour la hauteur, aux coteaux environnants. A ct de l'difice, une chemine, pareille un oblisque, s'lve dix mtres plus haut dans l'atmosphre et semble encore se prolonger vers le ciel par les noires volutes de fume qui s'en chappent. Le jour, ses murs badigeonns dtachent l'usine sur le vert des prairies; le soir, lorsque le soleil se couche, des centaines de vitres s'allument sur la faade comme autant de regards flamboyants; la nuit, les lumires de l'intrieur rayonnent au dehors en faisceaux divergents et, comme la lueur d'un phare, brillent dix lieues de distance. A l'intrieur comme au dehors, l'usine ne prsente que des angles droits et des lignes gomtriques. Les grandes salles, pleines de la lumire qui entre flots par les vastes fentres, ont nanmoins je ne sais quoi de terrible dans leur aspect. Des piliers de fer, se dressant distances gales, soutiennent le plafond; des machines de fer agitent d'un mouvement rgulier leurs roues, leurs bielles, leurs bras couds; des dents de fer et d'acier saisissent la matire qu'on leur donne diviser, ronger, broyer ou ptrir de nouveau, et la rendent en pte, en fils, en flocons ou en nue peine visible, ainsi que le lui demande la volont matresse. De tous ces engins de mtal qui s'agitent et grondent comme des monstres froces, l'homme a fait ses esclaves: c'est lui qui les dchane aprs leur avoir donn la pture; mais, tout matre qu'il est, il n'en doit pas moins trembler devant cette force brutale qu'il a dompte. Qu'il oublie seulement un instant de mettre son propre travail en harmonie parfaite avec celui de la formidable machine, que, sous l'impression d'un sentiment ou d'une pense, il s'arrte dans ses va-et-vient rythmiques, et peut-tre le puissant mcanisme qui, lui, n'a ni regrets ni esprances pour le ralentir ou l'acclrer, va le saisir et le lancer broy contre la muraille; peut-tre va-t-il l'entraner par un pan de son vtement, l'attirer dans ses engrenages et le rduire en une bouillie sanglante. Les roues tournent d'un mouvement toujours gal, qu'il s'agisse d'craser un homme ou de tordre un fil peine visible. De loin, quand on se promne sur les coteaux, on entend le ronflement terrible de la machine qui fait vibrer autour d'elle le sol et l'atmosphre. Cette force discipline, et nanmoins redoutable, des roues et des bras de fer, n'est autre chose que la puissance transforme du ruisseau, nagure indompt. Cette eau, qui jadis n'accomplissait d'autre travail que de renverser des berges et d'en crer de nouvelles, d'approfondir certaines parties de son lit et d'en lever d'autres, est devenue maintenant l'auxiliaire direct de l'homme pour tisser des toffes ou pour broyer du grain. Guid par l'ingnieur, le mouvement brutal de l'eau a pris la direction qu'on lui traait: il s'est distribu dans les pinces les plus fines, dans les pinceaux les plus tnus, aussi bien que dans les engrenages les plus puissants de l'norme machine; il brise et triture tout ce que l'on met sous le marteau-pilon, tire les barres de mtal qui s'engagent sous le laminoir; mais il sait aussi choisir et mler les fils presque imperceptibles, marier les couleurs, velouter les toffes comme d'un lger duvet, accomplir la fois les travaux les plus divers, ceux que ne pouvait mme rver un Hercule et ceux qui dfieraient les doigts habiles d'une Arachn. En donnant sa force la machine, le ruisseau est devenu un gigantesque esclave remplaant lui seul ces milliers de prisonniers de guerre et de femmes asservies qui peuplaient les palais des rois; toute la besogne de ces tristes animaux enchans, il sait la faire mieux qu'elle ne fut jamais faite, et que de choses en outre il peut accomplir! Bien utilise, une cataracte comme celle du Niagara animerait un assez grand nombre de machines pour se charger du travail d'une nation. Presque incalculables sont les richesses dont l'usine a gratifi l'humanit; et chaque anne ces richesses s'accroissent encore, grce la force que l'on sait dgager des combustibles, grce aussi l'emploi plus savant et plus gnral de l'eau courante qui glisse sur le lit inclin des ruisseaux. Et pourtant, ces produits si nombreux qui sortent des manufactures pour enrichir l'humanit tout entire et pour aller, d'change en change, initier les peuplades les plus lointaines une civilisation suprieure, laissent encore bien souvent dans une misre sordide ceux qui les mettent en oeuvre. Non loin de la puissante usine dont les monstres de fer ont tant cot, non loin de la magnifique demeure seigneuriale qu'entourent de beaux arbres exotiques imports grands frais de l'Himalaya, du Japon, de la Californie, des maisonnettes en briques, noircies par la houille, s'alignent au milieu d'un espace jonch de dbris sans nom et parsem de flaques d'une eau ftide. Dans ces humbles demeures, moins hideuses, il est vrai, que les tanires de serfs domines par le chteau du baron fodal, les familles sont rarement runies autour de la mme table; tantt le mari, tantt la femme ou les enfants en ge de travail, appels par l'impitoyable cloche de la manufacture, doivent s'loigner du foyer et se succder au service des machines, travaillant elles-mmes sans trve ni repos comme le courant du ruisseau qui les met en mouvement. Parfois, la maison se trouve tout fait vide, moins qu'il ne reste dans un coin quelque nourrisson rclamant en vain sa mre par des vagissements plaintifs. Le pauvre enfantelet, envelopp de langes humides, est encore tout chtif, cause du manque d'air et de soins; tt ou tard, il sera rong de scrofules, moins qu'une maladie quelconque, phthisie, variole ou cholra, ne l'emporte avant l'ge. Ainsi, tout n'est pas joie et bonheur sur les bords de ce ruisseau charmant o la vie pourrait tre si douce, o il semble naturel que tous s'aiment et jouissent de l'existence. L aussi la guerre sociale est en permanence; l aussi les hommes sont engags dans la terrible mle de la concurrence vitale. De mme que les monades ou les vibrions de la goutte d'eau cherchent s'arracher la proie les uns aux autres, de mme sur la berge chaque plante cherche prendre sa voisine sa part de lumire et d'humidit; dans le ruisseau, le brochet s'lance sur l'pinoche, et celle-ci happe le goujon: tout animal est pour quelque autre animal au guet un plat dj servi. Parmi les hommes la lutte n'a plus ce caractre de tranquille frocit; grce la culture du sol et la mise en oeuvre de ses produits, nous n'en sommes plus nous entre-manger; mais nous nous regardons encore les uns les autres d'un oeil oblique, et chacun de nous suit avec envie le morceau de pain que son frre porte la bouche. Les spectres de la misre et de la faim se dressent derrire nous, et pour viter, nous et nos familles, d'tre saisis par leur effroyable treinte, nous courons tous aprs la fortune, dt-elle mme tre acquise, d'une manire directe ou indirecte, au dtriment du prochain. Sans doute nous en sommes attrists; mais saisis par un engrenage comme le marteau-pilon qui se soulve et qui broie, nous aussi nous crasons sans le vouloir. Cette lutte froce pour l'existence entre hommes qui devraient s'aimer n'aura-t-elle donc pas fin? Serons-nous toujours ennemis, mme en travaillant cte cte dans l'usine commune? Parmi tous ceux qui de leurs mains ou de leurs ttes sont associs de fait la mme oeuvre, les uns, de plus en plus enrichis, s'arrogeront-ils jamais le droit de mpriser les autres, et ceux-ci de leur ct, condamns la misre, ne cesseront-ils de rendre haine pour mpris et fureur pour oppression? Non, il n'en sera pas toujours ainsi. Dans son amour de justice, l'humanit, qui change incessamment, a dj commenc son volution vers un nouvel ordre de choses. En tudiant avec calme la marche de l'histoire, nous voyons l'idal de chaque sicle devenir peu peu la ralit du sicle suivant, nous voyons le rve de l'utopiste prendre forme prcise pour se faire la ncessit sociale et la volont de tous. Dj par la pense, nous pouvons contempler l'usine et la campagne environnante telles que l'avenir nous les aura changes. Le parc s'est agrandi; il comprend maintenant la plaine entire, des colonnades s'lvent au milieu de la verdure, des jets d'eau s'lancent au-dessus des massifs de fleurs, de joyeux enfants courent dans les alles. La manufacture est toujours l; plus que jamais, elle est devenue un grand laboratoire de richesses, mais ces trsors ne se divisent plus en deux parts, dont l'une est attribue un seul et dont l'autre, celle des ouvriers, n'est qu'une pitance de misre; ils appartiennent dsormais tous les travailleurs associs. Grce la science qui leur fait mieux utiliser la puissance du courant et les autres forces de la nature, les ouvriers ne sont plus les esclaves haletants de la machine de fer; aprs le travail de la journe, ils ont aussi le repos et les ftes, les joies de la famille, les leons de l'amphithtre, les motions de la scne. Ils sont gaux et libres, ils sont leurs propres matres, ils se regardent tous en face, aucun d'eux n'a plus sur le front la fltrissure qu'imprime l'esclavage. Tel est le tableau que nous pouvons contempler d'avance en nous promenant le soir prs du ruisseau chri, quand le soleil couchant borde d'un cercle d'or les volutes de vapeur chappes de l'usine. Ce n'est encore l qu'un mirage, mais si la justice n'est pas un vain mot, ce mirage nous montre dj la cit lointaine, demi cache derrire l'horizon. CHAPITRE XVII LA BARQUE ET LE TRAIN DE BOIS Pendant le cours des sicles, les progrs matriels de l'humanit peuvent se mesurer par les services que l'on a demands au ruisseau. Actuellement, l'impulsion de son courant se transforme en force vive dans nos manufactures pour moudre, ptrir ou tisser; ses eaux et ses alluvions se changent en sve et en tissu vgtal dans nos prairies et dans nos vergers; il est devenu notre grand auxiliaire dans l'agriculture et l'industrie. Autrefois, il n'en tait pas ainsi. La fort sans bornes recouvrait les plaines et les montagnes. Les sentiers qui serpentaient entre les arbres, de clairire en clairire, taient rares, mal frays, obstrus d'herbes et de broussailles; aussi le sauvage utilisait-il la nappe du ruisseau pour en descendre ou remonter le cours navigable sur le tronc d'arbre creus qui lui servait d'embarcation. [Illustration: C'EST POUR L'HOMME UNE RCRATION PHYSIQUE (PAGE 266.)] De nos jours, grce aux routes, aux chemins, aux sentiers qui traversent la campagne dans tous les sens, la navigation srieuse a presque entirement cess sur le ruisseau; on n'y vogue plus que pour le plaisir de ramer et de se sentir balancer doucement par l'onde ride. C'est l pour l'homme une rcration physique des plus douces qu'il puisse se donner: peine est-il possible de faire un rve de bonheur sans s'imaginer aussitt qu'on flotte avec des tres aims dans une barque dont la rame plonge temps gaux dans le courant. Mme quand on est seul, c'est une volupt relle de pouvoir animer par son bras un de ces bateaux effils qui fendent le flot comme des poissons. On se dplace son gr: tantt on est prs de la cascade, tantt sur le bassin tranquille; ici l'on effleure le gazon des berges, plus loin on rase les troncs des saules; on passe de l'avenue toute noire d'ombre la nappe paillete de la lumire qui tombe en pluie travers le feuillage. Et puis, ne fait-on pas corps avec le bateau, de manire former avec lui comme un trange animal, la fois homme et dauphin? De ses longues rames, semblables de puissantes nageoires, on creuse des remous de chaque ct de la barque, on fait ruisseler les gouttes en perles la surface de l'eau; sa guise, on ouvre le flot en sillons cumeux, et derrire soi on laisse un long sillage o vibre la lumire en lignes serpentines. Malheureusement, sur le ruisseau les embarcations sont rares. A peine si des bateaux une ou deux rames se mirent dans les bassins o les eaux s'accumulent avant de plonger sous les roues des usines et de mettre en mouvement meules et engrenages. Ailleurs, un vieux batelet, attach par une chane un pieu de la rive, est presque toujours enfoui sous les lames recourbes des glaeuls et des iris; sans doute il servait jadis quelque pcheur; mais aujourd'hui ses planches sont disjointes, l'eau y pntre de toutes parts, et les seuls navigateurs qui se hasardent l'utiliser sont les gamins de l'cole buissonnire: posant chacun de leurs pieds sur l'un des bordages, ils avancent avec prcaution de manire maintenir leur quilibre; puis, se penchant de tout leur poids sur la gaffe, ils repoussent l'embarcation dlabre au milieu du courant, et, d'un saut vigoureux, bondissent sur la rive oppose; parfois ils tombent dans la vase, mais la traverse s'est accomplie tant bien que mal, et ils s'en vont joyeusement cueillir des fraises ou des merises dans la fort. C'est cela que se borne pour les enfants la grande navigation sur le ruisseau. Toutefois, au printemps, ils fabriquent aussi de petits navires en creusant une branche de sureau; ils y plantent un mt portant son extrmit un fier drapeau rouge ou bleu, puis, avec des cris de joie, ils le lancent sur le flot en lui donnant un quipage de hannetons. Dsormais inutile pour le transport des voyageurs, le ruisseau l'est devenu galement pour le flottage. Les forts de la plaine ont disparu, remplaces par les prairies, les champs, les villages, et pour les arbres coups sur les collines, les chemins ont fourni, des moyens de transport moins capricieux que le courant des ruisseaux. Pour nous figurer l'aspect de notre petit cours d'eau et les services que lui demandaient nos anctres au bon vieux temps de la barbarie primitive, il nous faut traverser l'Ocan et pntrer, prs des rivages de la mer des Antilles, dans une de ces forts du Honduras, de la Mosquitie, du Yucatan, o les Carabes et les Sambos coupent l'acajou, le bois de rose, le cdre, le campche. Le ruisseau n'est qu'une large rue ouverte dans l'paisseur de la fort; la nappe liquide, assombrie par le reflet des votes de feuillage, est unie comme une glace; seulement, les flches obliques de lumire, qui et l percent la ramure paisse, font briller comme des paillettes d'or les plus petits insectes et jusqu'aux poussires de pollen; les lianes, qui trempent dans le courant de l'eau, le rayent de minces sillons noirtres o vacille un instant l'image des branches. Soudain, un dtour, apparaissent quelques hommes assis dans un arbre creus et suivis d'un radeau de troncs immergs dans le courant: c'est le train d'acajou qui glisse silencieusement la surface du ruisseau. L'quipage n'a gure qu' se laisser aller la drive en accompagnant de sa cantilne la cadence des rames. D'ailleurs, si quelque obstacle se prsente, si les troncs d'arbre s'arrtent sur un banc de sable ou sur une roche cache, les athltes carabes, aux muscles puissants, au large torse de bronze, ont bientt remis flot le convoi tout entier, et, quand ils arrivent la plage o les attendent les grands navires, un coup d'aviron leur suffit pour aborder. Qu'ils sont beaux, ces hommes de la nature, lorsqu'aux embouchures fluviales, et, plus hroquement encore, en pleine mer, ils se hasardent dans leurs pitpans sur les vagues dansantes, et tantt semblent s'abmer, tantt reparaissent au milieu de l'cume! Combien aussi ces honntes barbares sont dvous et sincres, et combien profond reste leur souvenir chez le voyageur fatigu qui a reu l'hospitalit dans leur cabane! L'histoire de leur race est celle de longs massacres; il n'est peut-tre pas un de leurs anctres qui, pendant trois sicles aprs la conqute des Antilles, n'ait t brutalement massacr par un civilisateur; mais ils n'ont point gard de haine, et, par leur touchante bont, ils s'harmonisent avec leur ciel si pur, leur terre si fconde et leurs ruisseaux aux rives si charmantes. La tche de nos bcherons d'Europe est bien autrement pnible. La destruction graduelle des forts de la plaine les a forcs continuer leur industrie dans les pres gorges des montagnes. Au lieu de se laisser bercer doucement par le cours tranquille d'une eau sinueuse, il faut qu'ils disciplinent le torrent sauvage, qu'ils muslent ce monstre furieux et tantt l'arrtent, tantt le poussent en avant. Le danger les menace chaque heure, et, s'ils vitent la mort, ce n'est que par la force, la souplesse, la gaiet, un hrosme continuel. L'endroit mme o ils travaillent a quelque chose de terrible, non durant l't, sous le chaud rayon du soleil qui dore les feuilles des arbres et fait sourire jusqu' l'horreur des prcipices; mais dans la froide automne, quand les nuages passent en courant au-dessus des sombres ravins et laissent aux cimes des montagnes leurs lambeaux dchirs, quand le vent dj glac s'engouffre avec fracas dans les valles troites, et, comme un long tonnerre, va mugir au loin d'cho en cho. L haut, sur les sommets, s'tend la neige frachement tombe, et souvent les brouillards qui rampent sur le penchant des monts laissent derrire eux une triple trane, ici de flocons blancs, plus bas d'un mlange gristre de neige et d'eau, plus bas encore de pluie. Pourtant, dans cette glaciale atmosphre, les bcherons suent grosses gouttes, car ils manient la coigne, et chaque coup qu'ils portent sur le tronc d'un arbre est lanc de l'effort de tous leurs muscles. En lutte avec l'norme sapin qui, depuis des sicles, vivait librement sur le roc de la montagne, ils sont peu peu saisis de cette rage qui s'empare toujours de l'homme acharn dtruire une autre existence. Comme le chasseur poursuivant une proie, comme le soldat cherchant tuer son semblable, l'abatteur d'arbres s'exaspre dans son oeuvre de destruction parce qu'il sent avoir devant lui un tre vivant. Le tronc gmit sous la morsure du fer, et sa plainte est rpte de proche en proche par tous les arbres de la fort, comme s'ils compatissaient sa douleur et comprenaient que la hache se retournera contre eux. Enfin le sapin vient de tomber lourdement sur le sol en brisant dans sa chute les branches des arbres voisins. Les bcherons entourent le colosse renvers; ils en coupent les rameaux et la partie flexible de la tige, puis, quand ils en ont fait une bille nue, ils le tranent au bord d'un de ces couloirs qui rayent le flanc de la montagne et par lesquels s'croulent les neiges de l'hiver et les pierres dsagrges. Des centaines, parfois des milliers de troncs sont amens successivement assez prs du prcipice pour qu'une simple pousse suffise les lancer sur la pente. Ds que tous les prparatifs sont achevs, la glissade commence: les troncs se mettent en mouvement sur le plan inclin; d'abord lents, puis anims d'une vitesse de plus en plus grande, ils achvent la dernire partie de leur course avec une rapidit vertigineuse, et, souills de boue, dpouills de leur corce, entranant avec eux des tourbillons de pierres, ils plongent dans le profond rservoir d'eau qu'on a form par des barrages au-dessous du couloir. D'ordinaire, les arbres descendent ainsi d'un jet; mais parfois la pointe d'un roc, un dbris d'arbre rompu, les arrte dans leur glissade; ils s'enfoncent dans le sol ou se placent en travers du canal de chute; il faut alors qu'un bcheron descende, souvent au pril de sa vie, qu'il dgage le tronc et lui fasse recommencer sa course vers la valle. Toutes les billes d'arbres, plus ou moins endommages, sont enfin runies dans le lac artificiel qu'on leur a mnag; entasses les unes sur les autres, empiles sans ordre, elles remuent faiblement sous la pression de l'eau dont on aperoit et l le cristal bleutre et rid. Comme des animaux fatigus que le berger vient d'enfermer dans un parc, elles se reposent en attendant le moment de s'enfuir. Rien de plus trange la nuit que de voir haleter tous ces grands monstres tendus et ruisselants de lumire sous les rayons de la lune. Un beau matin, tous les bcherons, descendus de la montagne, sont groups sur les rochers du dfil, ct de la barricade qui retient les eaux du lac, et sur laquelle le surplus des eaux s'panche en une mince cascade. Les troncs de sapins, les pieux, les contre-forts qui consolidaient la digue sont retirs avec soin, puis, un signal donn, la traverse qui servait de verrou cette porte norme est prcipite dans la gorge, la vanne se lve et la masse imptueuse des eaux, prenant tout coup son lan, court avec fureur vers l'issue qu'on vient de lui ouvrir. Gonfle au centre afin de s'chapper par l'orifice en une colonne plus puissante, elle se reploie en cataracte pour aller rejoindre, grossir et changer en une rivire tonnante le paisible filet d'eau qui coulait sans bruit dans les profondeurs du dfil; mais la nouvelle rivire ne plonge pas seule, elle s'croule avec les troncs d'arbre entasss dans le rservoir lacustre. Ceux-ci s'lancent vers la chute comme d'normes traits; ils se heurtent, roulent et rebondissent, puis, en s'inclinant sur la cascade, ils s'entre-choquent encore, tournoient en montrant travers l'cume les plaies rouges laisses par la hache, disparaissent un instant dans le gouffre pour surgir plus loin dans un bouillonnement de flots et s'enfuir en oscillant sur l'eau rapide. Ainsi se succdent en une srie de plongeons les centaines et les milliers d'arbres mutils qui nagure se balanaient en fort murmurante sur le versant de la montagne. Tous les bruits isols se perdent dans l'immense tonnerre de ce lac et de cette fort qui s'abattent ensemble dans le dfil sonore. Lancs par la force de projection de l'immense cluse, les troncs d'arbres filent par le courant la suite les uns des autres, et derrire eux, sur les sentiers pierreux qui descendent en lacets des promontoires, courent les bcherons. Matelots leur manire, ils ont diriger la navigation des flottilles de bois. Il leur suffit d'abord de bondir le long du torrent; mais bientt, il faut qu'ils interviennent directement, et c'est alors que les hardis compagnons ont besoin de toute la vigueur de leurs jarrets, de toute l'agilit de leurs bras, de toute la nettet de leur regard, de toute l'nergie de leur volont. Un tronc d'arbre reste engag dans un remous et tournoie en dsespr au-dessus d'un gouffre: c'est au bcheron de le dgager de l'treinte du tourbillon; arm de sa perche au fer pointu, il descend au flanc de la roche de saillie en saillie, au risque de tomber lui-mme dans le tournant des eaux, il s'accroche d'une main une forte racine, et de sa perche repousse le tronc hors du cercle fatal dans le fil du courant. Plus loin, un autre arbre s'est butt contre un promontoire et, la tte prise dans une anfractuosit du roc, vibre sous la pression de l'eau, impuissant recommencer sa course. Le sauveteur est oblig d'entrer dans le flot jusqu' mi-corps et de saisir le tronc pour l'extraire des tenailles de la roche et le relancer vers le milieu du ruisseau. Ailleurs, dans un dfil, une bille s'est mise en travers du courant, et retenue par deux pointes opposes, elle sert de digue pour arrter toutes les poutres qui la suivaient. Un barrage se reforme, barrage irrgulier, bizarre enchevtrement de troncs ingaux, les uns flottants encore, les autres redresss, qui s'accrot sans cesse de tous les dbris, de toutes les branches que lui apporte le courant. C'est l que les conducteurs du convoi ont regarder la mort en face. Les eaux, retenues par la barrire de troncs entasss, ont lev leur niveau comme le fait un canal en amont d'une cluse ferme, et s'panchent en rapides et en cascades par-dessus l'obstacle; le torrent, rejet hors de son cours normal, s'lance en bouillonnements soudains; les monstres couchs s'agitent convulsivement et se redressent en faisant grincer et gmir leur bois meurtri. C'est ce chaos mouvant qu'il faut s'attaquer pour lancer de nouveau le convoi. Les vaillants hommes se hasardent sur cet chafaudage trompeur qui tremble sous leurs pieds; ils dtachent un un tous les troncs suprieurs et les font rouler par-dessus la digue dans la partie libre du courant, mais qu'un arbre demi dgag se redresse l'improviste, que le pied leur glisse sur le bois lisse et mouill, qu'un jet d'eau, qu'un bouillonnement du flot vienne inopinment les heurter, qu'une perche tombe dans le courant rebondisse vers eux, pointue comme une lance, ils risquent toujours d'tre renverss, livides et sanglants, ct des sapins morts et de flotter en leur compagnie sur l'eau du ruisseau. Ceux qui force de courage, d'adresse et de bonne chance chappent tous ces prils, ceux qui, de la plus haute cluse la scierie, savent conduire leur flottille de sapins sans qu'il leur arrive malheur, ont certes raison de se fliciter; mais qu'ils attendent des semaines et des mois avant d'tre rassurs entirement, car le cortge des maladies les suit de son pas boiteux. D'ailleurs, il arrive parfois que leurs efforts sont vains pour amener les sapins sous la scie qui doit les dpecer en poutrelles et en planches; l'eau manque dans le ruisseau, et malgr toute l'ingniosit et la force des travailleurs, ils ne peuvent parvenir faire flotter les lourdes masses, qui s'arrtent et l sur les bancs de galets et sur les pointes de rochers. Ils sont obligs d'attendre les crues, qui remettent flot tous les troncs chous; mais alors ceux-ci, emports quelquefois trop tt et trop vite, dpassent les berges o on les attend et vont au loin courir le monde, en dpit des ouvriers qui les guettaient au passage. Au dbouch des rivires qui descendent des Apennins dans la Mditerrane, des multitudes de sapins, tout coup surpris par les inondations, vont s'garer ainsi dans la mer et y former des brisants mobiles, que le marin tranger prend de loin pour des cueils. Les bateliers, qui s'lancent la poursuite des troncs chapps, vont les pcher comme des cachalots, et les ramnent attachs l'arrire de leur barque. Tt ou tard, cette industrie du flottage, actuellement relgue dans les gorges des hautes montagnes les plus difficiles d'accs, aura cess d'exister. Les routes et les chemins carrossables montent peu peu du fond des valles pour escalader les promontoires et pntrer dans les cirques les plus levs des monts; les chemins de fer, les plans inclins et tous les engins puissants invents par l'homme viennent se mettre au service du bcheron pour lui faciliter la tche; les forts, assiges par les cultivateurs, battent en retraite vers les cimes, et l o elles se maintiennent, l mme o elles gagnent en tendue, elles prennent un aspect tout nouveau, car les arbres, au lieu de crotre en libert, sont plants en quinconces des distances rgulires et poussent sous la surveillance de gardes forestiers qui les coupent avant l'ge. Nos descendants ne connatront plus que par tradition le flottage des bois, cette rude bauche de la navigation, qui sans doute inspira aux sauvages anctres de Cook et de Bougainville l'ide de se hasarder sur les flots de l'ocan. Disciplines dsormais, les eaux des ruisseaux ne nous rendront plus mme pour le transport le service bourgeois de charrier dans nos villes des radeaux de bois brler, sarments, bches et fagots. CHAPITRE XVIII L'EAU DANS LA CIT Dans nos pays de l'Europe civilise o l'homme intervient partout pour modifier la nature son gr, le petit cours d'eau cesse d'tre libre et devient la chose de ses riverains. Ils l'utilisent leur guise, soit pour en arroser leurs terres, soit pour moudre leur bl; mais souvent aussi, ils ne savent point l'employer utilement; ils l'emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant dmolit; ils en drivent les eaux vers des bas-fonds o elles sjournent en flaques pestilentielles; ils l'emplissent d'ordures qui devraient servir d'engrais leurs champs; ils transforment le gai ruisseau en un immonde gout. En approchant de la grande ville industrielle, le ruisseau se souille de plus en plus. Les eaux mnagres des maisons qui le bordent se mlent son courant; des viscosits de toutes les couleurs en altrent la transparence, d'impurs dbris recouvrent ses plages vaseuses, et lorsque le soleil les dessche, une odeur ftide se rpand dans l'atmosphre. Enfin le ruisseau, devenu cloaque, entre dans la cit, o son premier affluent est un hideux gout, l'norme bouche ovale, ferme de grilles. Presque sans courant, cause du manque de pente, la masse boueuse roule lentement entre deux ranges de maisons aux murailles recouvertes d'algues verdtres, aux boiseries demi ronges par l'humidit, aux enduits tombant par cailles. Pour ces maisons, usines malsaines o travaillent les mgissiers, les tanneurs et autres industriels, le courant vaseux est encore une richesse, et sans cesse les ouvriers vont y puiser l'eau nausabonde. Les berges ont perdu toute forme naturelle; ce sont maintenant des murailles perpendiculaires o sont mnages et l quelques marches d'escaliers; les rivages sont pavs de dalles glissantes; les mandres sont remplacs par de brusques tournants; au lieu de branches et de feuillage, des vtements sordides suspendus des perches se balancent au-dessus de la fosse, et des barrires en planches, jetes d'un quai l'autre quai, marquent les limites des proprits au-dessus du flot noirtre. Enfin, la masse boueuse pntre sous une sinistre arcade. Le ruisseau que j'ai vu jaillir la lumire, si limpide et si joyeux, hors de la source natale, n'est plus dsormais qu'un gout dans lequel toute une ville dverse ses ordures. A quelques kilomtres d'intervalle, le contraste est absolu. L-haut, dans la libre campagne, l'eau scintille au soleil, et transparente, malgr sa profondeur, laisse voir les cailloux blancs, le sable et les herbes frmissantes de son lit; elle murmure doucement entre les roseaux; les poissons s'lancent travers le flot comme des flches d'argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes. Des fleurs naissent en touffes sur ses bords, des arbres pleins de sve talent au loin leur branchage, et le promeneur qui suit la rive peut son aise se reposer leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s'tend entre deux mandres. Combien diffrent est le ruisseau sous le pav retentissant des villes! L'eau est bien la mme en substance, mais seulement pour le chimiste; elle est mlange de tant d'immondices qu'elle en est devenue visqueuse. Plus de lumire dans la sombre avenue, si ce n'est de distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se rpercute sur la paroi gluante. La vie semble absente de ces tnbres; elle existe pourtant: des champignons, nourris de pourriture, se blottissent dans les coins; des rats se cachent dans les trous, entre les pierres descelles. Les seuls promeneurs qui s'aventurent dans ce triste sjour sont les goutiers chargs de rtablir le courant en enlevant les amas de fange, et les ravageurs, famliques industriels qui, perchs sur le bourbier ftide, le remuent de leurs mains pour y trouver quelque menue monnaie ou d'autres objets tombs de la rue par les soupiraux. Enfin, la masse infecte, aide soit par le rteau des ouvriers, soit par de soudains orages, arrive la rivire et s'y dverse lourdement. Noire ou violace, elle rampe le long des quais, et reste distincte de l'eau relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement trace. Longtemps on la suit du regard, s'coulant ct de la rivire et refusant de se mler avec elle; mais les tourbillons, les remous, les reflux de toute espce causs par les ingalits du fond et les sinuosits des rives ont pour rsultat de mlanger les eaux; la ligne de sparation s'efface peu peu, de gros bouillons transparents surgissent du fond travers la masse boueuse; les impures alluvions, plus pesantes que l'eau qui les entrane, se dposent sur les plages et dans les dpressions du lit. Le ruisseau se purifie de plus en plus; mais en mme temps, il cesse d'tre lui-mme et se perd dans la puissante masse liquide de la rivire qui l'emporte vers l'ocan. Son courant se divise en filets, ceux-ci sont partags leur tour en gouttes et en gouttelettes, toutes les molcules se confondent. L'histoire du ruisseau vient de finir, du moins en apparence. Cependant la bouche du grand gout n'a point vomi dans le fleuve toute la masse d'eau qui roulait entre les berges ombreuses en amont de la ville et de ses fabriques. Tandis qu'une partie du courant continue de suivre le lit naturel, transform en foss, puis en canal souterrain par la main de l'homme, et va se traner lourdement le long des quais, une autre partie du ruisseau, dtourne de son cours normal, est entre dans un large aqueduc et s'est dirige vers la cit en suivant le flanc des collines et en passant par d'normes siphons au-dessous des ravins. L'eau, protge contre l'vaporation par les parois de pierre ou de mtal qui l'entourent, emplit son entre dans la ville un vaste rservoir maonn, sorte de lac artificiel o le liquide se repose et s'pure. C'est de l qu'il s'chappe pour se distribuer, de quartier en quartier, de rue en rue, de maison en maison, d'tage en tage, par des conduites ramifies l'infini, sur l'immense surface habite. L'eau est partout indispensable; il en faut pour nettoyer les pavs et les demeures; il en faut pour abreuver tous les tres vivants, depuis l'homme et les animaux qui le servent, jusqu' la fleur modeste qui s'panouit la fentre des mansardes et au gazon qu'arrose le brouillard iris des fontaines. Par ses millions et ses milliards de bouches et de pores absorbant incessamment veinules, gouttelettes ou simple humidit drives du ruisseau, la cit devient comme un immense organisme, un monstre prodigieux engloutissant des torrents d'un seul trait. Il est des villes qui ne se contentent pas d'un ruisseau et qui en boivent la fois plusieurs, accourant de tous les cts par des aqueducs convergents. Une capitale,--il est vrai que cette capitale est Londres, la cit la plus populeuse du monde entier,--ne boit pas moins d'un demi-million de mtres cubes d'eau par jour, assez pour emplir un lac o flotteraient l'aise cent navires de haut bord. Aprs s'tre ramifie l'infini dans les rues et les maisons, l'eau des aqueducs, dsormais salie par l'usage et mlange aux impurets de toute sorte, doit reprendre son chemin pour s'enfuir de la ville o elle engendrerait la peste. Chaque dalle, comme une bouche immonde, vomit des eaux mnagres; chaque rigole roule son petit torrent nausabond; chaque angle de rue, une cascade rouge ou noirtre se prcipite dans un puisard. Ce flot impur, seul ruisseau que puisse tudier le gamin de nos cits, contribue, plus qu'on ne pense, lui faire aimer la nature. Il m'en souvient encore: lorsque des averses abondantes avaient enlev la vase de la rigole et rempli le lit jusqu'aux bords, nous construisions des barrages, nous enserrions le courant dans un dfil, nous le faisions se prcipiter en rapides, nous formions volont des les ou des pninsules. Devenus hommes, les petits ingnieurs qui pataugeaient avec tant de jubilation dans la rigole ne peuvent se rappeler sans plaisir leurs jeux d'enfance; malgr eux ils regardent avec une certaine motion le filet d'eau bourbeuse qui se trane le long du trottoir. Depuis leurs jeunes annes, dans l'espace d'une gnration, que de dbris entrans sur ce courant visqueux ont trouv leur chemin vers la mer! Jusqu'au sang des citoyens qui s'est ml cette boue! De toutes les rigoles latrales les impurets vont rejoindre le grand gout, qui souvent est le lit de l'ancien ruisseau lui-mme, de sorte que la ville ressemble ces polypes dont l'unique orifice s'ouvre la fois la nourriture et aux djections. Toutefois, dans la plupart des avenues souterraines de nos cits, on a eu le soin d'tablir une certaine sparation entre les deux courants. Des tubes de fer juxtaposs servent de lit deux ruisselets coulant en sens inverse: l'un est le flot d'eau pure qui va se ramifier dans les maisons, l'autre est la masse d'eau souille qui s'en chappe. Comme dans le corps de l'animal, les artres et les veines s'accompagnent; un cercle non interrompu se forme entre le courant qui porte la vie et celui qui donnerait la mort. Malheureusement, l'organisme artificiel des cits est encore bien loin de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants. Le sang veineux, chass du coeur dans le poumon, s'y renouvelle au contact de l'air: il se dbarrasse de tous les produits impurs de la combustion intrieure et, recevant du dehors l'aliment de sa propre flamme, il peut recommencer son voyage du coeur aux extrmits, et rouler la chaleur et la vie d'artre en artriole. Dans nos cits, au contraire, corps informes o s'bauche l'organisation, l'eau souille continue de couler dans les gouts et va polluer les fleuves, o elle ne se purifie que lentement, sans tre reprise par l'industrie humaine pour alimenter la ville en entrant dans la circulation souterraine. Mais cette puration, que la science de l'homme a le tort de ne pas accomplir, les forces de la nature y travaillent de concert avec les habitants des eaux. A toutes les bouches d'gout o ne plonge pas sans cesse l'avide hameon du pcheur la ligne, des multitudes de poissons, entasss parfois en vritables bancs comme les harengs de la mer, se repaissent avec volupt des restes de festins apports par le torrent boueux; les limons des murailles et des berges, les herbes frmissantes du fond retiennent aussi et font entrer dans leur substance les molcules de fange qui les baignent; les dbris les plus lourds descendent et se mlent au gravier, les paves sont rejetes sur le bord ou s'arrtent sur les bancs de sable; peu peu, l'eau se clarifie; grce sa faune et sa flore, elle se dbarrasse mme des substances dissoutes qui la dnaturaient, et si dans son cours elle n'tait pas souille de nouveau par d'autres impurets dcoulant des cits riveraines, elle finirait par reprendre sa puret premire avant d'atteindre l'ocan. Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que feront les hommes. Dj nombre de cits, surtout dans l'intelligente Angleterre, essayent de se crer un systme artriel et veineux fonctionnant avec une rgularit parfaite et se rattachant l'un l'autre, de manire complter un petit circuit des eaux, analogue celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer par les sources et les nuages. Au sortir de la ville, les eaux d'gout, aspires par des machines, comme le sang l'est par le jeu des muscles, se dirigeront vers un large rservoir vot o les ordures entranes se mleront en un liquide fangeux. L, d'autres machines s'empareront de la masse ftide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en diverses directions sous le sol des campagnes. Des ouvertures pratiques de distance en distance sur les aqueducs permettront d'en dverser le trop-plein en quantits mesures d'avance sur tous les champs appauvris qu'il faut rgnrer par les engrais. Cette fange coulante, qui serait la mort des populations, si elle devait sjourner dans les villes ou se traner dans les fleuves le long des rivages, devient au contraire la vie mme des nations, puisqu'elle se transforme en nourriture pour l'homme. Le sol le plus infertile et jusqu'au sable pur donnent naissance une vgtation luxuriante lorsqu'ils sont abreuvs de ces liquides; de son ct, l'eau, qui servait de vhicule toutes les souillures de l'gout, se trouve dsormais nettoye par les oprations chimiques des racines et des radicelles; recueillie souterrainement dans les conduits parallles aux aqueducs d'eau sale, elle peut rentrer dans la ville pour la nettoyer et l'approvisionner, ou bien couler dans le fleuve sans en ternir le courant limpide. Tandis qu'autrefois, au-dessous de la premire ville dont elle baignait les quais, la rivire n'tait plus jusqu' l'ocan qu'un immense canal d'gout, elle reprend de nos jours sa beaut des temps anciens; les difices des cits et les arches des ponts, qui pendant des sicles ne se sont reflts que sur une onde trouble, recommencent se mirer dans un flot transparent. CHAPITRE XIX LE FLEUVE La masse entire du fleuve n'est autre chose que l'ensemble de tous les ruisseaux, visibles ou invisibles, successivement engloutis: c'est un ruisseau agrandi des dizaines, des centaines ou des milliers de fois, et pourtant il diffre singulirement par son aspect du petit cours d'eau qui serpente dans les valles latrales. Comme le faible tributaire qui mle un humble courant sa puissante masse, il peut avoir ses chutes et ses rapides, ses dfils et ses entonnoirs, ses bancs de cailloux, ses cueils et ses lots, ses berges et ses falaises; mais il est beaucoup moins vari que le ruisseau et les contrastes qu'il offre dans son rgime sont beaucoup moins saisissants. Plus grand, il nous tonne par le volume de ses eaux, par la force de son courant; mais il reste uniforme et presque toujours semblable lui-mme dans sa majestueuse allure. Plus pittoresque, le ruisseau disparat et reparat tour tour: on le voit fuir sous les ombrages, s'taler dans un bassin, puis encore plonger en cascade comme une gerbe de rayons pour s'engouffrer de nouveau dans un trou noir. Mais non-seulement le ruisseau est suprieur au fleuve par l'imprvu de sa marche, par la beaut de ses rivages, il l'est aussi par la fougue relative de ses eaux: proportionnellement sa petite taille, il est bien autrement fort que la grande rivire des Amazones pour affouiller ses rives, modifier ses mandres, dposer des bancs de sable ou btir des lots. C'est par ses agents les plus faibles que la nature rvle le mieux sa force. Vue au microscope, la gouttelette qui s'est forme sous la roche accomplit une oeuvre gologique proportionnellement bien plus grande que celle de l'ocan sans bornes. De son ct, l'homme a su jusqu' maintenant beaucoup mieux utiliser les eaux du ruisseau que celles du grand fleuve. A peine la millime partie de sa force est employe pour l'industrie; ses eaux, loin de se dverser sur les campagnes en canaux fcondants, sont au contraire bordes de digues latrales et retenues inutilement dans leur lit. Tandis que le ruisseau appartient dj dans l'histoire de l'humanit la priode industrielle, qui de toutes est la plus avance, le fleuve ne reprsente gure qu'une poque dj trs-ancienne des socits, celle o les cours d'eau ne servaient qu' faire flotter des embarcations. Encore, cette utilit diminue-t-elle constamment de nos jours en importance relative, cause des routes carrossables et des chemins de fer qui facilitent les transports dans les campagnes riveraines. Avant que l'agriculteur et l'industriel puissent avec confiance faire travailler les eaux du fleuve leur profit, il faut qu'ils cessent d'en craindre les carts et soient matres d'en rgler le dbit suivant leurs besoins. Et mme quand la science leur fournira les moyens d'apprivoiser le fleuve et de le mener en laisse, ils seront impuissants tant qu'ils resteront isols dans leurs travaux et ne s'associeront pas afin de rgulariser de concert la force encore brutale de la masse d'eau qui coule presque inutile devant eux. Comme nos anctres, nous sommes toujours forcs de regarder le fleuve avec une sorte de terreur religieuse, puisque nous ne l'avons pas dompt. Ce n'est point, comme le ruisseau, une gracieuse naade la chevelure couronne de joncs; c'est un fils de Neptune qui de sa formidable main brandit le trident. Pour contempler dans toute sa majest un de ces puissants cours d'eau, et comprendre qu'on a sous les yeux une des forces en mouvement de la terre, il n'est pas besoin de faire un long voyage, de traverser l'ancien monde et d'aller visiter prs de leur embouchure le Brahmapoutrah et le Yant-tse-Kiang, tous les deux fils d'un dieu; il n'est pas besoin non plus de franchir l'Atlantique et de voyager sur le Mississipi, sur l'Ornoque ou le fleuve des Amazones, large comme une mer et sem d'archipels. Il suffit, dans les limites mme du pays que l'on habite, de suivre les bords d'un de ces cours d'eau qui se ralentissent et s'talent largement en approchant de l'estuaire o leur flot tranquille va se mler aux vagues de l'ocan. Qu'on aille visiter la basse Somme ou la Seine prs de Tancarville, la Loire entre Paimboeuf et Saint-Nazaire, la Garonne et la Dordogne l'endroit o elles se runissent pour former la mer de Gironde! Qu'on aille surtout la pointe septentrionale de la Camargue, l o le Rhne se partage en deux bras! Le fleuve est immense et calme. La masse norme, large de plus d'un kilomtre, se divise sans effort entre les deux courants: peine quelques remous d'cume tournoient l'abri d'une jete qui prolonge la pointe de l'le en forme d'peron. A gauche, le moindre bras, qu'on appelle le petit Rhne, est nanmoins un puissant cours d'eau, plus fort que la Garonne, la Loire ou la Seine; droite, le grand Rhne fuit sous le regard jusqu' un rivage indistinct bord de saules que recouvre demi le vaporeux de l'espace. Dans le cercle immense de l'horizon, on n'aperoit que l'eau ou bien les terres apportes par le fleuve et dposes couche couche, molcule molcule; seulement l'est, on distingue quelques-unes des cimes rocailleuses des Alpines, bleues comme le ciel, et vers le nord apparaissent vaguement les cimes coniques de Beaucaire, au pied desquelles commence l'ancien golfe marin que les alluvions du fleuve ont peu peu combl. Iles, presqu'les, berges, tout est compos de sable noirtre dont le Rhne et ses affluents ont opr le mlange, aprs avoir reu des torrents suprieurs les roches tritures des Alpes, du Jura, des Cvennes. La grande terre de Camargue, dont on voit les rivages se profiler au loin entre les deux Rhne, et qui n'a pas moins de huit cents kilomtres de surface, est elle-mme en entier un prsent du fleuve, et faisait jadis partie des monts de la Suisse et de la Savoie. Telle est l'oeuvre gologique du courant, et cette oeuvre colossale se continue sans cesse. Pourtant le silence le plus grand pse sur ces puissantes ondes. Assis l'ombre des saules, on chercherait vainement percevoir le murmure de la ville d'Arles, dont on peut, en se haussant, distinguer dans la brume les arcades romaines et les tours sarrasines. Le seul grondement qu'on entende, est celui des locomotives et des wagons qui roulent de l'autre ct du fleuve en branlant le sol. On ne les voit pas, et leur tonnerre lointain, qui s'accorde si bien avec l'immensit du Rhne, semble tre la voix du fleuve. On se figure que le fils de la mer doit avoir, comme l'ocan, son ternel et formidable bruit. Au-dessous de leur bifurcation, les deux fleuves droulent chacun de leur ct les longs mandres de leur cours. Les eaux, rejetes d'une rive l'autre, rasent le pied de la dernire colline et refltent les tours de la dernire cit. Dj les fumes qui s'lvent des maisons se confondent avec les brumes lointaines, et sur les rivages, bords d'ypraux l'corce argente, ne se montrent plus que des cabanes et de rares villas demi perdues dans la verdure. Enfin, la dernire maison est galement dpasse; on se trouverait en pleine solitude, si quelques noires embarcations, semblables de grands insectes, ne voguaient sur le fleuve. Les arbres du bord deviennent de plus en plus rares, et s'abaissent en hauteur; bientt ce ne sont que des broussailles; puis celles-ci disparaissent leur tour: il ne reste plus d'autre vgtation que celle des roseaux sur le sol encore boueux, affleurant peine au-dessus de l'eau terreuse. Ici, l'antique nature se revoit telle qu'elle existait, il y a des milliers de sicles, avant le sjour de l'homme sur les bords du fleuve et des ruisseaux qui s'y dversent. Comme aux temps du plsiosaure, la terre et l'eau se confondent en une sorte de chaos: des bancs de vase, des lots mergent et l, mais peine distincts de l'eau qui les pntre, ils brillent comme elle et refltent les nuages de l'espace; des nappes liquides s'talent entre ces lots, mais elles se mlent la boue du fond: ce sont elles-mmes de la fange, plus fluides seulement que la vase des rives. De toutes parts on est environn de terres en formation et cependant on se trouve dj comme au milieu de la mer, tant la surface du sol est unie et l'horizon rgulier. C'est qu'en effet tout l'espace embrass par le regard tait autrefois la mer. Le fleuve l'a combl peu peu; mais le sol rcemment dpos n'est pas encore affermi; sans d'immenses travaux d'asschement, il ne saurait mme tre appropri au sjour de l'homme, puisque les miasmes mortels s'chappent de ses boues et de ses eaux corrompues. Arriv sur ce domaine qui fut autrefois celui de l'ocan, le fleuve, graduellement ralenti, s'tale de plus en plus et devient en mme temps moins profond. Enfin, il approche de la mer, et ses eaux douces, glissant en nappe tranquille, vont se heurter contre les vagues cumeuses de l'eau sale, qui se droulent avec un bruit de tonnerre continu. Dans le conflit des masses liquides entre-choques, l'eau du fleuve s'est bientt mlange aux flots de l'immense gouffre, mais en se perdant, elle travaille encore. Tous les nuages de boue qu'elle avait pris sur ses bords et qu'elle tenait en suspension sont repousss par les vagues dans le lit fluvial; ne pouvant aller plus avant, ils se dposent sur le fond et forment ainsi une sorte de rempart mobile servant de limite temporaire entre les deux lments en lutte. Tout en se dposant molcule molcule, le banc, qui obstrue la bouche du fleuve, ne cesse de se dplacer pour se reformer plus loin; pousses par le courant fluvial, incessamment grossies par de nouveaux apports, les boues sont entranes plus avant dans la mer, et peu peu la masse tout entire se trouve avoir progress. De sicle en sicle, d'anne en anne, de jour en jour, ce fleuve, qui semblait impuissant contre l'immense mer, empite nanmoins sur elle, et l'on peut mme calculer de combien il avancera dans une priode donne, tant sa marche est uniforme. Eh bien! cette victoire du fleuve sur l'ocan, ce sont les mille petits ruisseaux et ruisselets des coteaux et des monts qui la remportent. Ce sont eux qui ont rong les parois des dfils, eux qui roulent les quartiers de roches, qui froissent et broient les cailloux, qui entranent les sables et dlayent les argiles. Ce sont eux qui abaissent peu peu les continents pour les taler dans la mer en vastes plaines o tt ou tard l'homme creusera ses ports et btira ses villes. CHAPITRE XX LE CYCLE DES EAUX De mme que le grand fleuve, Rhne, Danube ou courant des Amazones, la mer est compose des milliers et des millions de ruisselets qui se dversent dans ses tributaires. Une premire fois mles dans le fleuve, ces eaux, accourues de tous les points des continents, se mlent encore d'une manire bien plus complte dans ces immenses profondeurs du gouffre marin, assez grand pour contenir l'eau que lui apporteraient toutes les embouchures fluviales pendant cinquante millions d'annes. Par ses mouvements de flux et de reflux, ses flots de houle, ses vagues de tempte, ses courants et ses contre-courants, il promne l'eau de toutes les rivires de l'une l'autre extrmit du globe. La gouttelette, issue du rocher dans un antre des montagnes, fait le tour de la plante; purifie des alluvions terrestres qu'elle portait, elle dissout des molcules salines, et de vague en vague, suivant les parages qu'elle traverse, change de poids spcifique, de salinit, de couleur, de transparence; la faune d'infiniment petits qui l'habite se modifie aussi sous les divers climats: tantt ce sont des animalcules phosphorescents qui la peuplent et la font briller pendant les nuits comme une tincelle, tantt ce sont d'autres infusoires qui la font ressembler une tache de lait. Sa temprature varie galement sans fin. Dans les mers polaires, la gouttelette se transforme en un petit cristal de glace; dans les mers quatoriales, elle s'attidit assez pour que les coraux puissent y dposer leurs molcules de pierre. Compar l'ocan sans bornes, le ruisselet des montagnes n'est rien, et cependant ses eaux, divises l'infini, se retrouveraient dans toutes les mers et sur tous les rivages, s'il tait possible au regard de les suivre dans leur circuit immense. Pour chaque goutte marine qui coula jadis dans le ruisseau, la dure du voyage diffre: l'une, peine entre dans l'ocan, est saisie par les frondes d'une algue et sert en gonfler les tissus; l'autre est absorbe par un organisme animal; une troisime, retenue prisonnire dans un cristal de sel, se dpose sur une plage sablonneuse; une autre encore se change en vapeur et monte invisible dans l'espace. C'est l le chemin que prend tt ou tard chaque molcule aqueuse; libre par son expansion soudaine, elle chappe aux liens qui la retenaient la surface horizontale des mers et s'lve dans l'atmosphre, o elle voyage comme elle a voyag dans l'ocan, mais sous une autre forme. La vapeur d'eau pntre ainsi toute la masse arienne, mme au-dessus des brlants dserts, o sur des centaines de lieues ne coule pas un seul filet d'eau; elle monte jusqu'aux extrmes limites de l'ocan atmosphrique, soixante kilomtres de hauteur perpendiculaire au-dessus de la nappe marine, et sans doute qu'une partie de cette vapeur trouve aussi son chemin vers d'autres systmes de plantes ou de soleils, car les bolides, qui traversent les cieux toils en flches lumineuses et jettent sur le sol leurs tincelles, doivent en change emporter avec elles un peu de l'air humide qui oxyde leur surface. Toutefois la vapeur d'eau qui s'chappe de la sphre d'attraction terrestre pour aller avec les bolides rejoindre les astres loigns est relativement peu de chose; la grande mer d'humidit, tenue en suspension dans l'atmosphre, est destine presque en entier retomber sur le globe terraqu. Les innombrables molcules de vapeur restent invisibles tant que l'air n'en est pas satur: mais que l'accroissement de l'humidit ou l'abaissement de la temprature dterminent le point de saturation, aussitt les particules de vapeur se condensent, elles deviennent gouttelettes de brouillard ou de nue et s'agglomrent avec des millions d'autres molcules en immenses amas suspendus dans les hauteurs de l'air. Trop lourds, ces nuages s'coulent en pluies et en averses dans l'ocan d'o ils sont sortis, ou bien, pousss par les vents, ils sont emports au-dessus des continents o ils viennent se heurter contre les escarpements des collines, sur les rampes des plateaux, aux artes et aux pointes des montagnes. Ils tombent soit en pluies, soit en neiges; puis gouttes et flocons, diviss l'infini, pntrent dans la terre par les cavernes, les fissures des rochers, les interstices du sol nourricier. Longtemps l'eau reste cache, puis elle reparat la lumire en sources joyeuses, et recommence son voyage vers l'ocan par les lits inclins des ruisseaux, des rivires et des fleuves. Ce grand circuit des eaux n'est-il pas l'image de toute vie? n'est-il pas le symbole de la vritable immortalit? Le corps vivant, animal ou vgtal, est un compos de molcules incessamment changeantes, que les organes de la respiration ou de la nutrition ont saisies au dehors et fait entrer dans le tourbillon de la vie; entranes par le torrent circulatoire de la sve, du sang ou d'autres liquides, elles prennent place dans un tissu, puis dans un autre, et dans un autre encore; elles voyagent ainsi dans tout l'organisme jusqu' ce qu'elles soient enfin expulses et rentrent dans ce grand monde extrieur, o les tres vivants, par millions et par milliards, se pressent et se combattent pour s'emparer d'elles comme d'une proie et les utiliser leur tour. Aux yeux de l'anatomiste et du micrographe, chacun de nous, en dpit de son dur squelette et des formes arrtes de son corps, n'est autre chose qu'une masse liquide, un fleuve o coulent avec une vitesse plus ou moins grande, comme en un lit prpar d'avance, des molcules sans nombre, provenant de toutes les rgions de la terre et de l'espace, et recommenant leur voyage infini, aprs un court passage dans notre organisme. Semblables au ruisseau qui s'enfuit, nous changeons chaque instant; notre vie se renouvelle de minute en minute, et si nous croyons rester les mmes, ce n'est que pure illusion de notre esprit. Aussi bien que l'homme considr isolment, la socit prise dans son ensemble peut tre compare l'eau qui s'coule. A toute heure, tout instant, un corps humain, simple mille millionime de l'humanit, s'affaisse et se dissout, tandis que sur un autre point du globe un enfant sort de l'immensit des choses, ouvre son regard la lumire et devient un tre pensant. De mme que dans une plaine, tous les grains de sable et tous les globules d'argile ont t rouls par le fleuve et dposs sur ses rives, de mme toute la poussire qui recouvre le globe a coul avec le sang du coeur dans les artres de nos anctres. D'ge en ge, les gnrations se succdent en se modifiant peu peu: les barbares la figure bestiale et luttant pour la prminence avec les animaux froces sont remplacs par des tres plus intelligents, auxquels l'exprience et l'tude de la nature ont enseign l'art d'lever les animaux et de cultiver la terre; puis, de progrs en progrs, les hommes arrivent fonder les villes, transformer les matires premires, changer leurs produits, se mettre en rapport d'une partie du monde une autre partie; ils se civilisent, c'est--dire leur type s'ennoblit, leur crne devient plus vaste, leur pense plus tendue, et d'un cercle de plus en plus large, les faits viennent se grouper dans leur esprit. Chaque gnration qui prit est suivie par une gnration diffrente, qui, son tour, donne l'impulsion d'autres multitudes. Les peuples se mlent aux peuples comme les ruisseaux aux ruisseaux, les rivires aux rivires; tt ou tard, ils ne formeront plus qu'une seule nation, de mme que toutes les eaux d'un mme bassin finissent par se confondre en un seul fleuve. L'poque laquelle tous ces courants humains se rejoindront n'est point encore venue: races et peuplades diverses, toujours attaches la glbe natale, ne se sont point reconnues comme soeurs; mais elles se rapprochent de plus en plus; chaque jour elles s'aiment davantage et, de concert, elles commencent regarder vers un idal commun de justice et de libert. Les peuples, devenus intelligents, apprendront certainement s'associer en une fdration libre: l'humanit, jusqu'ici divise en courants distincts, ne sera plus qu'un mme fleuve, et, runis en un seul flot, nous descendrons ensemble vers la grande mer o toutes les vies vont se perdre et se renouveler. FIN. TABLE DES MATIERES. Chap. I. La Source 1 Chap. II. L'Eau du dsert 22 Chap. III. Le Torrent de la montagne 48 Chap. IV. La Grotte 59 Chap. V. Le Gouffre 74 Chap. VI. Le Ravin 87 Chap. VII. Les Fontaines de la valle 101 Chap. VIII. Les Rapides et les Cascades 119 Chap. IX. Les Sinuosits et les Remous 132 Chap. X. L'Inondation 150 Chap. XI. Les Rives et les Ilots 166 Chap. XII. La Promenade 182 Chap. XIII. Le Bain 199 Chap. XIV. La Pche 213 Chap. XV. L'Irrigation 231 Chap. XVI. Le Moulin et l'Usine 247 Chap. XVII. La Barque et le Train de bois 265 Chap. XVIII. L'Eau dans la cit 234 Chap. XIX. Le Fleuve 298 Chap. XX. Le Cycle des eaux 309 Imprimerie gnrale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, Paris. End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'un ruisseau, by lise Reclus License: Share Alike