Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. Voir la note plus dtaille la fin de ce livre. INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ET DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIMONT ET EN SUISSE. Ouvrage du mme auteur se trouvant la mme librairie: _Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas et d'autres cabinets; considrs et dcrits d'aprs leurs rapports avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._ Paris, 1828, deux vol. in-8, avec dix planches. Prix: 18 fr. IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPR, Rue Saint-Louis, No 46, au Marais. INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ET DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIMONT ET DANS LA SUISSE, PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SICLES DE NOTRE RE, D'APRS LES AUTEURS CHRTIENS ET MAHOMTANS, PAR M. REINAUD, MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX DE LA BIBLIOTHQUE ROYALE, ETC. [Illustration] PARIS, A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPR, Rue Vivienne, 2. 1836. A Monsieur Raynouard, MEMBRE DE L'INSTITUT, L'ILLUSTRE DITEUR DES POSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR DES MONUMENS DE LA LITTRATURE ROMANE. HOMMAGE DE SON CONFRRE. INTRODUCTION. Il fut un tems o la France tait continuellement expose aux attaques et aux violences d'un peuple tranger; et ce peuple, qui dj avait subjugu l'Espagne et quelques autres contres voisines, amenait avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les institutions. On s'tait plus d'une fois demand quel tait le caractre de ces attaques qui furent accompagnes de l'occupation d'une partie de notre territoire, d'o elles venaient, quelles en furent les circonstances et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils une seule et mme nation, la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous dans le mme but, professaient-ils la mme religion? ou bien y avait-il parmi eux des juifs, des idoltres et mme des chrtiens? Enfin, quels furent les rsultats d'invasions si souvent rptes, et en reste-t-il encore des traces? Une partie de ces questions avait dj t plus d'une fois examine; mais personne, ce nous semble, n'avait essay de les envisager toutes et d'en tirer des consquences gnrales[1]. Pour traiter un pareil sujet dans toute son tendue, il tait indispensable de runir aux tmoignages des crivains chrtiens occidentaux, ceux des crivains arabes; aux tmoignages des peuples vaincus, ceux des peuples vainqueurs. [1] Nous devons cependant faire mention du _Prcis historique des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C. F., Paris, 1810; et de l'_Histoire gnrale du moyen-ge_; par M. Desmichels, Paris, 1831, t. II. Depuis bien des annes on avait remarqu l'insuffisance des rcits des crivains de l'Europe chrtienne. L'poque des invasions des Sarrazins en France se lie prcisment aux tems les plus dsastreux et les plus obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencrent, vers l'an 712 de notre re, la France tait morcele entre les Francs du Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne; les Francs du Midi, qui taient matres de l'Aquitaine, depuis la Loire jusqu'aux Pyrnes, et les dbris des Visigoths qui avaient conserv une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient mis le dsordre dans le gouvernement et dans la socit; une foule d'intrts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il parvenu que des notions trs-imparfaites sur cette partie de nos annales. Avec Pepin et Charlemagne, mesure que l'unit politique se rtablit, l'horizon historique s'tend et s'claire d'une lumire nouvelle; mais ds lors les Sarrazins sont repousss loin de notre territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Dbonnaire et leurs descendans, les Sarrazins se montrrent de nouveau en-de de nos frontires, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique recommena-t-il se rembrunir, tel point que la France, tant alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, o les Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'taient donn rendez-vous, on a souvent de la peine dmler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui fut l'ouvrage des autres. Le rcit des crivains arabes sur des tems si loigns, surtout pour ce qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages nous sont parvenus, ont crit long-tems aprs les vnemens. Sans doute il y eut ds l'origine, parmi les conqurans, des hommes empresss de transmettre la postrit des faits si merveilleux, si honorables en gnral pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention d'une histoire de Moussa, conqurant de l'Espagne, crite par son petit-fils[2], et d'un pome sur Tarec, rival de gloire de Moussa, compos galement deux gnrations aprs lui[3]. Mais le rcit que ces hommes laissrent par crit tait sans doute bien imparfait, puisque les auteurs postrieurs ont le plus souvent l'air de parler d'aprs des traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, cette poque d'enthousiasme et de gloire, taient presque uniquement occups de ce qui pouvait relever l'clat de leur religion. La seule branche de la littrature qui attirt leurs hommages tait la posie. Aussi, la mme disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits et les succs des conqurans de la Syrie, de l'gypte et du reste de l'Ancien-Monde. [2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p. 139. [3] _Ibid._, p. 36. [4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conqutes de l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut compos dans le seizime sicle, par Miguel de Luna, interprte de Philippe II. Les rcits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte notre sujet, sont postrieurs au neuvime sicle de notre re, et appartiennent par consquent une poque o le souvenir des vnemens tait en partie effac. Il y a d'ailleurs des sries considrables de faits dont ils n'ont rien dit. Les Arabes avaient bien des moyens de connatre l'intrieur de la France et des contres voisines. Ils en occuprent long-tems une partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage, qu'indpendamment des incursions main arme qu'ils y faisaient, des ambassadeurs se rendaient frquemment d'une contre l'autre. On sait d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jsus-Christ, un vque de Gironne, en Catalogne, appel Godmar, ayant t envoy en dputation auprs du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam, fils et hritier prsomptif du prince, et connu par son zle clair pour tous les genres de lumires, une Histoire de France depuis Clovis jusqu' son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, tait sous la domination franaise, et l'vque de Gironne reconnaissait l'autorit de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France tait exacte. Massoudi dclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage en gypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots qu'il en dit. [5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier sont altrs dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui se trouvent la bibliothque Royale. Nous avons fait usage des divers manuscrits de la Bibliothque, notamment d'un exemplaire ayant appartenu feu M. Schulz, et acquis rcemment. Voyez aussi Deguignes, _Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_, t. XLV, p. 21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et le recueil espagnol intitul _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et suiv. Une cause qui dut rebuter les crivains arabes eux-mmes, ce fut la multitude de noms d'hommes et de lieux qui se prsentaient sous leur plume, et qui taient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en crivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois mme, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes omettent les points placs en-dessus ou en-dessous qui doivent servir les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont pas d'analogue dans leur langue, sont-ils mconnaissables pour les nationaux eux-mmes. A dfaut d'autres tmoignages, les monnaies frappes par les vainqueurs auraient pu tre de la plus grande utilit. On sait de quel secours, en gnral, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux, ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixime sicle, les Sarrazins d'Espagne et de France ne connurent qu'un htel des monnaies, celui de Cordoue; et les monnaies antrieures cette poque, qui nous sont parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans nom de souverain ni de gouverneur de province. On peut juger par l des nombreuses difficults que prsentent les premiers tems de l'tablissement des Sarrazins en Espagne, et plus forte raison de leur tablissement en France. Il existe, au sujet de l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publi il y a quelques annes et qui renferme des renseignemens prcieux. C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6]. L'auteur a eu sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothque de l'Escurial et de quelques bibliothques particulires d'Espagne; et bien que certains crits qui se trouvent la Bibliothque royale de Paris lui soient rests inconnus, il a, en gnral, puis des sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs. Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernire main son travail. Peut-tre aussi manquait-il de la critique ncessaire pour une tche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol que Conde parat n'avoir pas connu, et qui lui aurait t fort utile. C'est un recueil de lettres servant claircir l'histoire de l'Espagne sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publi Madrid en 1796, est destin combattre certains passages du douzime volume de l'_Histoire d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il a de trouver en faute l'crivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie des passages arabes qu'il allgue paraissent altrs. Nanmoins il fait souvent preuve de beaucoup de sagacit; et les questions qu'il soulve au sujet des diffrentes races dont se composaient les armes des conqurans, des diverses religions qu'ils professaient, des dchiremens qui furent la suite presque immdiate d'lmens aussi htrognes, auraient mrit de fixer l'attention de Conde. [6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid, 1820, 3 vol. in-4. Il a paru deux traductions franaises, libres et abrges de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans la _Continuation de l'art de vrifier les dates_; l'autre par M. de Marls, et formant un livre part. Une traduction complte de cet ouvrage avait t prpare par M. d'Avezac qui, la parfaite connaissance de l'espagnol, joint celle de la gographie et de l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est reste indite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage crit en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke, Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'tend jusqu'en 822. [7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol. in-4; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser dans les manuscrits arabes de la bibliothque de l'Escurial. En nous livrant ce travail, nous ne nous sommes pas dissimul les nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous a sembl qu'il tait possible d'ajouter la masse des faits dj connus. Une autre circonstance nous a encourag; c'est que, mme pour certaines expditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres ressources que les tmoignages des crivains chrtiens du pays, nous avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom Bouquet et d'autres rudits non moins minens. Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des rcits souvent incohrens que l'histoire nous a conservs, nous avons tch de dmler les tmoignages contemporains, ou du moins les tmoignages les plus rapprochs des vnemens. Sous ce rapport, nous devons nous hter de dire que les rcits des crivains chrtiens de l'poque, quelque dfectueux qu'ils soient, nous ont paru, en gnral, dignes de beaucoup de considration. Quand ces tmoignages et ceux des Arabes s'accordent ensemble, nous avons cru y reconnatre le caractre de la vrit; quand ils ne s'accordent pas, nous les avons rapports les uns et les autres, en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons d'ailleurs, autant qu'il nous a t possible, puis aux sources. Pour les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin d'en avertir; c'est ce qui nous est arriv pour certains vnemens que Conde a fait connatre d'aprs les crivains arabes. Sans doute, il et mieux valu pouvoir vrifier ces faits sur les originaux eux-mmes, qui doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a nglig ordinairement d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8]. [8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent aujourd'hui Paris, et appartiennent la Socit Asiatique; mais nous n'avons dans ces extraits rien trouv d'important pour notre objet. A la fin de l'ouvrage, nous parlons des diffrens peuples qui, mls aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons dsign ces peuples, tantt par le nom gnrique de _Sarrazins_, mot dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux nomades en gnral; tantt par celui de _Maures_, parce que c'est par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que beaucoup de guerriers africains se joignirent eux. Nous avons eu soin d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, aprs la mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son vaste empire, et s'en disputrent les tristes lambeaux. A l'poque o les Sarrazins traversaient la France, le fer et la flamme la main, et dvastaient le nord de l'Italie et la Suisse, d'autres bandes, venues des mmes contres, rgnaient en matres dans la Sicile et la partie mridionale de l'Italie. Ces dernires invasions se dtachant tout--fait des premires, nous avons d nous borner indiquer l'influence que des attaques, dissmines sur un si large thtre, exercrent quelquefois les unes sur les autres. Il existe dans les divers pays qui ont t occups, plus ou moins long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives cette occupation mme. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'o ils rpandaient la terreur dans les campagnes voisines. L, est le passage d'une rivire o ils ranonnaient les habitans du pays. Dans cette valle est une grotte o ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes formidables, au moyen de signaux particuliers, taient dans l'usage de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispens d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville situe sur les bords de la Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France, qui n'ait la conviction que cette place a t ainsi appele parce qu'elle servit jadis de position fortifie aux Sarrazins; et cependant cette dnomination n'est qu'une altration d'un nom jadis en usage dans le pays[9]. [9] Castel-Sarrazin drive videmment de _Castrum Cerrucium_, nom sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160, et l'_Histoire gnrale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p. 544. Nous avons galement vit de nous appesantir sur certains pisodes, au sujet desquels des crivains postrieurs n'ont pas craint de donner les dtails les plus circonstancis, et dont les auteurs contemporains n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces pisodes sont l'ouvrage de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions videmment errones; il nous a sembl qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la source. A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots de certains de ces pisodes, qui tiennent directement notre sujet, et qui, ayant servi de base une partie des monumens de notre vieille littrature, formrent long-tems l'opinion gnrale de nos pres. Les Sarrazins sont souvent appels par les crivains contemporains du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup d'idoltres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant, les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un culte divin. Plus tard, l'poque des croisades, lorsque les restes du paganisme furent teints en Europe, les chrtiens d'Occident, n'ayant plus d'ennemis combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et _paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indiffremment du nom de payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais encore les peuples idoltres antrieurs Mahomet, tels que les Francs qui avaient envahi la France, avant Clovis, et mme les Grecs et les Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence ainsi: Ci commencent les chroniques de tous les rois de France, chrtiens et sarrazins[10]. [10] _Catalogus codicum bibliothec Bernensis_, par Sinner, t. II, p. 244. Par une ide analogue, dans le roman franais de _Parthenopeus_, dont l'action est cense se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins se trouvent en scne[11]. Il n'est pas tonnant d'aprs cela que, dans plus d'un crit du moyen-ge, les restes imposans de la domination romaine Orange, Lyon, Vienne en Dauphin, portent le nom d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas tonnant non plus qu' la fin le nom sarrazin et couvert tous les autres noms, et que les vritables sources de notre histoire tant ngliges, les longues guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables rcits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du prophte des Arabes. [11] _Parthenopeus de Blois_, publi par M. Crapelet, Paris, 1834, 2 vol. in-4. Dans ce pome, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est dpeinte telle qu'elle fut partir du onzime sicle, c'est--dire morcele entre une foule de principauts. Ainsi ce pome ne remonte pas une haute antiquit. Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne avait fini par clipser les noms de ses indignes successeurs, et mme ceux de son aeul Charles-Martel et de son pre Pepin. Plusieurs auteurs de romans de chevalerie, et aprs eux, la plupart des chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les vnemens les plus importans qui l'avaient prcd ou suivi. C'est ainsi que la prtendue chronique de l'archevque Turpin[12] place sous le rgne de Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, partir de Charles-Martel jusqu'au dixime sicle, et mme le mouvement qui, vers la fin du onzime sicle, prcipita les guerriers de la France en Espagne, pour secourir les chrtiens de la Pninsule, menacs la fois par les musulmans du pays et les populations armes de l'Afrique[13]. Il en est peu prs de mme du _roman_ de Philomne[14], qui suppose sous Charlemagne les Sarrazins matres de tout le midi de la France, peu prs comme ils l'avaient t un moment sous Charles-Martel, et qui fait honneur Charlemagne de leur expulsion opre long-tems avant lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces crivains, en dplaant ainsi les vnemens, a employ dans ses tableaux les couleurs qui taient propres son tems. [12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, dition de M. Ciampi, Florence, 1822, in-8. D'aprs les vnemens auxquels il est fait allusion dans cette prtendue chronique, elle a ncessairement t crite aprs l'an 1100. M. Ciampi, l'diteur, qui connaissait imparfaitement les tems et les lieux, a mconnu beaucoup de noms propres. [13] Il s'agit du moment o les Maures d'Espagne, vivement presss par les chrtiens de Tolde, appelrent leur secours Youssouf, fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire des Almoravides. [14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, dition de M. Ciampi, Florence, 1823, in-8. Le roman de Philomne, d'abord crit en provenal, est d'une composition postrieure celle de la chronique de Turpin. D'un autre ct, des auteurs qui crivaient au moment de la lutte de nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaant arbitrairement les vnemens dont nous parlons sous les rgnes de Pepin et de Charlemagne, ont attribu l'honneur du triomphe aux aeux vrais ou supposs des seigneurs de qui ils dpendaient. C'est l'ide qui domine dans le _pome de Guillaume au-court-nez_, ainsi appel du nom de Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal hros, et qui le pote attribue le mrite d'avoir chass les Sarrazins de Nismes, d'Orange et d'autres cits du midi de la France[15]. C'tait une manire de clbrer la part relle que les guerriers de ces contres prirent plus tard, non seulement l'entire expulsion des mahomtans, mais la conqute successive de l'Espagne sous les Maures. [15] Le _Pome de Guillaume au-court-nez_ est en franais, et se compose de prs de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit la Bibliothque royale, fonds de Lavallire, no 23. Le pome au reste se divise en plusieurs branches ou parties. On comprend quel point ces rcits, amplifis dans la suite par les potes italiens, notamment par l'Arioste, durent garer les esprits. Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans la premire moiti du dixime sicle, quittant les bords du Danube o tait tablie leur demeure, franchirent les barrires du Rhin, et mirent presque toute la France feu et sang. Leurs brigandages, par le vaste thtre o ils s'exercrent autant que par leurs effets dsastreux, rappelrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents ans auparavant, taient partis des mmes lieux et avaient, par rapport la France, suivi presque les mmes chemins. Or, dans les rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appeles Vendes ou Wendes. Il parat que les crivains allemands et franais, particulirement les potes, voulant tablir un rapprochement entre les Hongrois et les Vandales, dont le nom dsigne encore tout ce que la barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachrent de prfrence au mot _Wandes_, qu'ils crivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_, et l'appliqurent aux Hongrois. Jacques de Guise, crivain belge du quatorzime sicle[16], parlant des peuples qui, aux huitime, neuvime et dixime sicles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot _Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de _vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays, couraient d'une contre l'autre, on les avait tous compris sous cette dnomination[17]. [16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publie pour la premire fois en entier avec une traduction franaise, par M. le marquis de Fortia d'Urban, Paris, 1826 et annes suiv. 15 vol. in-8. [17] Il est certain que, d'aprs le rcit de Jacques de Guise, les Vandales taient venus en France travers le Rhin, et que cependant plusieurs faits rapports par l'auteur appartiennent aux Normands. A la vrit, il raconte deux fois l'invasion des Vandales, une fois sous les rgnes de Charles-Martel et de Pepin (voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les rgnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220 et suiv.). La premire fois, il sacrifie au got des auteurs des romans de chevalerie; la seconde fois il est guid par l'ordre rel des vnemens. Du reste, sans vouloir garantir l'tymologie que Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_. Jacques de Guise parat surtout avoir fait des emprunts au _roman de Garin le Loherain_, pome franais compos vers le douzime sicle[18]. Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est place sous Charles-Martel, et les hros du pome sont censs avoir fait plus tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un ct, le pote raconte le martyre de saint Nicaise, vque de Rheims, et la mort de saint Loup, vque de Troyes, deux prlats qui vivaient au cinquime sicle; d'un autre ct, les dtails du pome appartiennent au dixime sicle, et mme aux sicles postrieurs. En effet, au moment o se passe l'action, Paris obissait un duc particulier, et le roi de France s'tait retir Laon. Le pays situ entre la Champagne et l'Alsace, et d'o le principal hros du pome a reu son surnom de _Loherain_, portait dj le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot driv du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez cela que, dans le pome, les Vandales sont quelquefois nomms Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins taient alors matres de la Maurienne, appele aujourd'hui Savoie[20]. [18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publi pour la premire fois par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a t publi une _Analyse critique et littraire_ de ce pome, par M. Leroux de Lincy; Paris, Techener, 1835, in-8. [19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83. [20] Ces observations s'appliquent un passage d'une vieille compilation franaise intitule _La Fleur des histoires_, sur laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la bibliothque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu' un passage d'un pome franais indit, intitul _Renard le contrefait_, dont M. Robert, conservateur de la bibliothque Sainte-Genevive, prpare la publication. Maintenant, il se prsente une question. Les Sarrazins furent-ils entirement trangers aux invasions du peuple appel du nom de Vandales? et s'ils n'y furent pas trangers, quelle est la part qu'on doit leur attribuer? De cette question, dpend la fixation des limites entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs passages de martyrologes et de lgendes de saints, la vrit, d'une origine postrieure au huitime sicle, font mention, ce mme sicle, d'glises dtruites et de saints personnages mis mort par les Vandales. Or, sous les rgnes de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, les contres situes entre le Rhin, les Pyrnes, les Alpes et la mer, n'eurent souffrir des incursions d'aucun autre peuple tranger que les Sarrazins. D'un autre ct, les Vandales, dans le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appels _Sarrazins_. Enfin, les vritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont quelquefois appels _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales qui avaient t conduits en Afrique par Genseric[21]. [21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publie par M. Monmerqu dans la collection de la _Socit des bibliophiles Franais_. Paris, 1834, p. 258. La question fut examine, il y a cent cinquante ans, par le P. Lecointe, dans son histoire ecclsiastique de France[22]. Ce savant oratorien n'hsita pas voir des Sarrazins dans les Vandales, et son opinion fut adopte par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette, dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus rudits. Mais, c'est dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occup de mettre en lumire les monumens de notre vieille littrature, o les invasions des Vandales sont dcrites avec le plus de dtail et de suite. Ces ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi et le centre de la France, o les Sarrazins ont rellement pntr, mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'tendard du prophte. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve quelquefois rien. [22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv. Nous le rptons: aucun des tmoignages relatifs l'invasion d'un peuple vandale en France, au huitime sicle, n'est contemporain. Tous ces tmoignages sont postrieurs au dixime sicle. L, o les Vandales sont appels Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas tre synonyme de _payen_. Dj, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24] avaient remarqu que certains faits, relatifs aux prtendus Vandales du huitime sicle, appartenaient une autre poque[25]. [23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sc. III, part. II, p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90. [24] _Histoire gnrale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv. [25] Voyez ci-aprs, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mmoires historiques sur la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I, p. 45 et 66. En vain dira-t-on que ces faits ont t admis dans les grandes chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez nos pres. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commenc tre mises par crit, que vers le milieu du douzime sicle; et pour les vnemens antrieurs, le rdacteur s'est born reproduire les rcits qui avaient cours de son tems. N'a-t-il pas galement adopt les contes absurdes de la chronique de Turpin? Tout cela vient l'appui de ce qu'on savait dj. C'est que, pendant long-tems, les vritables sources de notre histoire restrent dlaisses, et que jusqu'au dix-septime sicle, c'est--dire jusqu'au rtablissement des tudes historiques, le roman de Garin et les ouvrages analogues furent presque les seules autorits consultes. C'est l ce qui explique la confusion qui avait pass des romans dans les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de lgendes de saints. Maintenant, revenons notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces sujets qui ne forment qu'un objet de curiosit ou qui n'intressent que de petites localits. Pendant plus ou moins long-tems, une grande partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Pimont et en Suisse; et les barbares occuprent les lieux les mieux fortifis du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Trops jusqu'au lac de Constance, depuis le Rhne et le mont Jura jusqu'aux plaines du Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages faits par les Sarrazins ne fut pas tranger aux guerres des croisades, ce mouvement gnral, qui prcipita l'Europe chrtienne sur l'Asie et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs sicles en prsence l'vangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contres occupes par les Sarrazins, et mme au-del, le nom sarrazin est rest prsent tous les esprits, et il se mle encore aux diverses traditions de l'antiquit et du moyen-ge. Les faits sont disposs dans un ordre chronologique. Si quelques vnemens ont chapp nos recherches, il sera facile de les insrer leur place; s'il y en a qui ne soient pas prsents sous leur vritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractre. A cet gard, nous invoquons le zle et les lumires des personnes que de si grands vnemens ne trouveront pas indiffrentes, et qui, porte des lieux mmes o les faits se passrent, auront leur disposition des documens inconnus. L'crit que nous publions, et qui, bien qu'assez court, nous a cot de longues recherches, peut tre considr comme le cadre o viendront successivement prendre place les divers pisodes du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous spare de ces tems loigns ne permet pas d'esprer qu'on parvienne remplir toutes les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se prsentera de nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet crit a jet quelque lumire sur la partie la plus obscure et la plus difficile de nos annales, nous nous croirons suffisamment ddommag de toutes nos peines. L'ouvrage est divis en quatre parties. Dans la premire, il est parl des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, travers les Pyrnes, jusqu' leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxime partie est consacre aux invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu' leur tablissement sur les ctes de Provence, vers l'an 889. La troisime fait voir comment les mahomtans pntrrent par la Provence en Dauphin, en Savoie, en Pimont et dans la Suisse. Nous montrons, dans la quatrime, quel fut le caractre gnral de ces invasions, et quelles en furent les suites. PREMIRE PARTIE. PREMIRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759. Un auteur arabe, racontant la conqute de l'Espagne par ses compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche de Mahomet: Les royaumes du monde se sont prsents devant moi, et mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26]. On put croire, en effet, que tout l'univers allait flchir sous le joug du prophte. En quelques annes, la Msopotamie, la Syrie, la Perse, l'gypte et l'Afrique jusqu' l'Ocan atlantique, furent soumises par le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne, et, s'avanant travers la France, menaaient de subjuguer le reste de l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne vouloir reconnatre d'autres bornes que celles que la nature elle-mme a donnes la terre que nous habitons. [26] _Description gographique et historique de l'Espagne_, en arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothque royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est une compilation en plusieurs volumes, rdige au commencement du dix-septime sicle, mais o l'auteur met contribution certains ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette compilation sa disposition. Le centre de cet immense empire tait en Syrie, dans l'antique ville de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui rgnait alors se nommait Valid. Les Arabes, en pntrant dans l'Afrique, avaient rencontr dans l'intrieur, particulirement dans les chanes du mont Atlas, d'innombrables tribus nomades, appeles du nom gnral de Berbers. Ces peuplades, qui avaient successivement dfendu leur libert contre les Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judasme, les autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart de ces peuplades parlaient une langue particulire appele le berber, qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage qui se rapprochait de l'arabe, de l'hbreu et du phnicien[27], soit que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et de la Phnicie qui, du tems de Josu et dans les tems postrieurs, s'embarqurent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le disent les plus savans d'entre les crivains arabes, dans les premiers sicles de notre re, plusieurs tribus de l'Ymen ou Arabie Heureuse, qui professaient le judasme, ayant t obliges de s'expatrier pour chapper aux perscutions des thiopiens, alors matres de cette partie de la presqu'le, se fussent rfugies travers les provinces romaines dans ces rgions loignes[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de langage ne contriburent pas peu hter les succs des Arabes; et, bien que les Berbers continuassent en gnral professer la religion qu'ils avaient suivie jusque-l, ils furent d'un immense secours aux vainqueurs pour les nouvelles conqutes qu'ils taient sur le point d'entreprendre. En effet, les uns et les autres taient habitus la vie nomade, une vie dure et sauvage, qui se prtait admirablement une guerre d'enthousiasme et de triomphes. [27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolgomnes d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv. [28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de rgence d'Alger_, par une commission de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv. [29] Voy. les tmoignages mentionns par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait dj cit, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-mme ne partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de l'_Encyclopdie Pittoresque_, par M. d'Avezac. Ds que la puissance des vainqueurs en Afrique commena tre affermie, ils songrent traverser le petit dtroit qui spare cette partie du monde de l'Europe. On tait alors dans l'anne 710. Celui qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de Nossayr. N dans les dernires annes du rgne du khalife Omar, Moussa avait pour ainsi dire suc avec le lait les ides de proslytisme et de guerre qui caractrisaient l'islamisme. Il tait alors g de prs de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune guerrier. Quant l'Espagne, elle tait au pouvoir des Goths, et le prince qui rgnait s'appelait Rodric. La monarchie des Goths, qui comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armes nombreuses. Mais l'esprit de faction s'tait empar de chacun, et la corruption gnrale avait nerv les courages. Il tait facile de voir qu'un royaume, en apparence trs-puissant, succomberait devant un petit nombre d'enthousiastes et de sectaires, excits par la soif du butin et qui se croyaient envoys de Dieu mme. Moussa fit faire une premire tentative par quelques Berbers, qui, dbarquant au lieu o fut bti plus tard Tharifa[30], parcoururent les ctes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrrent pas de rsistance, Moussa, l'anne suivante (711), fit partir une nouvelle expdition beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, compose de douze mille hommes, presque tous Berbers, tait commande par son affranchi Tharec, fils de Zyad, le mme qui donna son nom au rocher de Gibraltar, prs duquel il dbarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on allait entreprendre devait accrotre le nombre des fidles, et ils s'assuraient eux-mmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu' la gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche et fertile, o ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les dsirs des hommes. [30] Ce lieu fut ainsi appel parce que le dtachement des Berbers avait pour chef Tharif. [31] _Gibraltar_ est l'altration de _Gibel-Tharec_ ou montagne de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 702, fol. 9. La petite arme de Tharec suffit pour renverser l'arme des Goths. Le roi fut vaincu, et sa tte envoye comme trophe la cour de Damas. En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolde. Un crivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et aprs les avoir fait cuire, les avait donns manger ses soldats[32]. Une des principales causes de ces succs sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs trouvrent dans les juifs, alors trs-nombreux en Espagne. Les juifs taient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils taient en butte de la part des chrtiens, et d'ailleurs ils voyaient des frres dans une partie des conqurans. [32] _Histoire de la Conqute de l'Espagne par les Musulmans_, par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya crivait dans la dernire moiti du dixime sicle de notre re. Son nom signifie _fils de la Gothe_, et il fut ainsi appel parce qu'il descendait des anciens matres de l'Espagne. On trouve dans le mme volume une chronique des premiers sicles de la domination des Maures en Espagne, par un crivain de la mme poque qui cite quelquefois pour garant le tmoignage des anciens du pays. A la nouvelle de progrs si glorieux, Moussa prouva le dsir d'en partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre arme compose d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le succs, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophte, g de prs de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet. Moussa porta ses pas d'un autre ct que son lieutenant, et subjugua successivement Mrida, Saragosse et d'autres cits. Puis se disposant s'loigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une troupe d'lite arme la lgre. Les fantassins, du reste en petit nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la meilleure portion de l'arme, et qui taient monts en partie sur les chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour les provisions et une cuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque bataillon reut un nombre dtermin de mulets pour le transport des bagages. Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A Narbonne, il trouva dans une glise sept statues questres en argent; et, Carcassonne, l'glise de Sainte-Marie offrit son avidit sept colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent la France le surnom de _grande terre_, dsignant par l toute la contre situe entre les Pyrnes, les Alpes, l'Ocan, l'Elbe et l'empire grec, vaste contre, qui en effet rpond la France du tems de Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et o, suivant la remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues. [33] Maccary, no 704, fol. 73 recto. Ce qui tonnait le plus les chrtiens, c'tait de voir leurs ennemis presque partout en mme tems. Quand un pays se soumettait de lui-mme, les vainqueurs respectaient les proprits et le culte tabli. Seulement ils s'emparaient d'une partie des glises qu'ils convertissaient en mosques, et prenaient les richesses des glises, les terres vacantes, et les biens dont les propritaires s'taient expatris: ils s'emparaient galement des armes et des chevaux qui leur taient si utiles dans cette carrire de guerres et d'aventures continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme un garant de fidlit. Pour les pays qui ne s'taient soumis qu' la force, ils taient exposs toute la violence de la conqute, et le tribut qui leur tait impos s'levait au double des autres[34]. Quelquefois les vainqueurs jugeaient ncessaire de laisser une garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols dont la haine pour les chrtiens tait un gage assur de dvouement. [34] Il sera parl, dans la dernire partie, des impts tablis par les Sarrazins en France, et de leur systme d'administration. Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa tait de s'en retourner Damas auprs du khalife son matre, travers l'Allemagne, le dtroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaant de ne faire de la mer Mditerrane qu'un grand lac qui aurait servi de voie de communication aux diverses provinces de cet immense empire[35]. [35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto. Quant aux auteurs chrtiens, ils ne font aucune mention de l'entre de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna quelques lgres incursions. Mais il est certain que la chrtient courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frmit l'ide de ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'tait mise de bonne heure parmi les vainqueurs. Moussa, ds l'origine de la conqute de l'Espagne, avait vu avec un vif sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec. D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin, se rservant de satisfaire, par le don de quelques objets prcieux, au prcepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquime des richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui dsirait excuter le prcepte dans toute sa rigueur, mettait fidlement le cinquime du butin part, et distribuait le reste aux soldats. La querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux rivaux devant son tribunal. La conqute de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'tait faite en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays subjugus son fils Abd-alazyz, qui fixa sa rsidence Sville, et il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, qui il avait donn le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci rsidait Cayroan, ville situe quelques journes de Tunis, dans l'intrieur des terres. Comme Moussa n'avait pas sa disposition de flotte qui pt le conduire en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le dtroit de Gibraltar, il longea la cte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il tait suivi des otages, au nombre de trente mille, qu'il s'tait fait livrer par les peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne d'or. Quant au butin, il tait immense. Une partie tait porte sur des chars, une autre dos d'animaux[36]. [36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso. Le dbat entre Moussa et son lieutenant n'tait pas encore rgl, lorsque le khalife Valid mourut. On tait alors en 715. Soliman, frre et successeur de Valid, qui s'tait laiss prvenir contre Moussa, accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre une amende trs-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut oblig de recourir la gnrosit de ses amis, il dclara une guerre implacable ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, aprs s'tre distingu par sa bravoure, se faisait chrir par sa justice et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, l'exemple de plusieurs d'entre ses compagnons, s'tait empress d'pouser une femme du pays. Celle dont il fit choix tait la veuve mme de Roderic. Ses gards pour son pouse et le soin qu'il avait de mnager les peuples confis sa garde, fournirent ses ennemis un prtexte pour l'accuser d'aspirer au trne. Il fut mis mort, et sa tte ayant t envoye dans du camphre Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer ses projets d'ambition. A ce spectacle, le pre, saisi d'horreur, maudit le jour o il avait sacrifi son repos et son sang pour des matres aussi barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Mdine. Quant Tharec, il finit ses jours dans l'obscurit. Ces vnemens jetrent quelque trouble parmi les conqurans, et leurs progrs durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des Sarrazins d'Asie et d'Afrique tait alors porte vers Constantinople, qui tait assige par une arme de cent vingt mille guerriers et une flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte. Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718. Les vainqueurs, d'aprs leur rcit, s'avancrent jusqu' Nmes sans rencontrer d'obstacle, et repassrent les Pyrnes emmenant captifs un grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage tait alors dans les armes chrtiennes et mahomtanes, et c'est encore l'usage des mahomtans de nos jours, que chaque guerrier et sa part des objets pris sur l'ennemi; et les captifs, par la facilit que les vainqueurs avaient de les employer leur usage personnel ou de les vendre, formaient en gnral la portion la plus prcieuse du butin. [37] Ils sont suivis en cela par Isidore, vque de Beja, crivain contemporain, et par Roderic Ximens, archevque de Tolde. Le rcit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les ditions ordinaires, tant dpar par un grand nombre de fautes, nous le citerons d'aprs le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et insr dans les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX et suiv. Quant Roderic Ximens, qui crivait dans le treizime sicle, principalement d'aprs les auteurs arabes, sa relation se trouve la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publie en arabe et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo. Les provinces mridionales de la France se trouvaient hors d'tat d'opposer une rsistance efficace. On tait au tems des _rois fainants_; le Languedoc, appel _Gothie_, cause du long sjour des Goths, et _Septimanie_ cause de ses sept principales villes, Narbonne, Nmes, Agde, Bziers, Lodve, Carcassonne et Maguelone, se trouvait en partie dans la limite des pays chus Eudes, duc d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'tre issu du sang de Clovis, et qui par consquent tait parent des princes du nord de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa politique consistait empcher ces ministres ambitieux de supplanter leurs matres. De leur ct, les maires du palais ne songeaient qu' accrotre leur autorit; et d'ailleurs occups maintenir la domination des Francs qui s'tendait alors fort loin en Allemagne, ils voyaient avec quelque indiffrence les progrs des Sarrazins dans le midi. [38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a mise dans son _Histoire gnrale du Languedoc_, et qui a t adopte par les auteurs de l'_Art de vrifier les Dates_. Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-l au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonns eux-mmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et des colons romains, portait encore le nom des antiques matres du monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races conservaient entre elles une ligne de dmarcation, et avaient chacune leurs lois et leurs usages. Il s'tait mme form divers partis qui voulaient s'arroger toute l'autorit. Ce qui dfendait le mieux le midi de la France, c'tait le dsordre qui n'avait pas tard se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique, lequel relevait son tour du khalifat de Damas. Il tait impossible qu'une autorit ainsi partage, et dont le sige se trouvait dans plusieurs contres la fois, maintnt dans le devoir des hommes levs au milieu du tumulte des armes. La division clata entre les diffrens peuples qui avaient pris part la conqute, entre les Arabes et les Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'taient pas. Comme les terres enleves aux chrtiens avaient t la proie de quelques hommes puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas t rcompenss dignement de leurs services, et se portrent plus d'une fois des violences sanglantes. Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la rsistance que quelques chrtiens d'Espagne commencrent ds lors opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poigne de guerriers, fidles leur culte et leur pays, se rfugirent dans les montagnes des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et l, sous la conduite de Plage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu' l'entire expulsion des disciples du prophte[39]. [39] Les efforts que les chrtiens firent de bonne heure dans les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug, sont mentionns par les auteurs arabes, comme ils le sont par les chrtiens. C'est donc tort que Conde n'a pas jug convenable d'en parler, d'autant plus que son silence a donn lieu quelques personnes de croire que ce rcit tait sans fondement. Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'tant fait instruire de l'tat des choses, choisit, pour remdier ces maux, Alsamah, qui s'tait fait remarquer en Espagne par son zle et ses talens. Alsamah, galement clbre comme administrateur et comme guerrier, tait charg de rtablir l'ordre dans les finances et de donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considrables, provenant des dernires conqutes, leur furent distribues, et le reste des biens fut confi des hommes intgres qui devaient en verser le revenu dans le trsor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un recensement exact des pays subjugus, et d'en indiquer la population respective et les ressources[40]. [40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, crivain contemporain, p. L: Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prdia et manualia, vel quidquid illud est quod olim prdabiliter indivisum redemptabat in Hispani gens omnis arabica, sorte sociis dividendo (partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili et immobili fisco associat. Le passage correspondant de Roderic Ximens est ainsi conu: Zama proprio stylo descripsit vectigalia Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili ordinavit. Roderic Ximens, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui est dit d'Alsamah lui-mme. Nous avons dj dit qu'il sera question dans la suite des impts tablis par les Sarrazins en Espagne et en France. Le khalife, qui tait trs-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de personnes restes fidles leur ancienne religion, aurait voulu qu'on fort tous les chrtiens de l'Espagne et de la Septimanie quitter leur patrie, et venir dans le centre de l'empire, o leur prsence n'inspirerait pas les mmes craintes. Alsamah rassura le prince, en disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour, et que bientt l'Espagne ne reconnatrait plus d'autres lois que celle de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce rcit, et qui crivaient une poque o les chrtiens, descendus de leurs montagnes, avaient commenc se rpandre dans les provinces mridionales de l'Espagne, dplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la pense du khalife n'et pas t mise excution[41]. [41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705 fol. 3 verso. Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zle contre les chrtiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions taient parvenues se satisfaire. Il devait prsenter la guerre sacre comme l'action la plus agrable Dieu, comme la source de toutes les faveurs clestes en cette vie et en l'autre. Ds que l'ordre eut t rtabli, Alsamah rsolut de signaler son ardeur par quelque exploit clatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre les chrtiens retranchs dans les montagnes du nord de l'Espagne, et les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il prfra se porter en France, se flattant d'excuter ce que n'avait pu accomplir Moussa. On tait alors en 721, sous le rgne du khalife Yezyd: onze ans s'taient couls depuis la premire entre des Arabes en Espagne. C'est ce moment que les chroniqueurs franais commencent parler des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'aprs leur rcit, les Sarrazins venaient accompagns de leurs femmes et de leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie, d'gypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conqutes futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42]. [42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654; Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de Muratori, intitul: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re, pag. 505. Alsamah, l'exemple de ses prdcesseurs, s'avana dans le Languedoc, et forma le sige de Narbonne, qui sans doute avait t fortifie dans l'intervalle. La ville ayant t oblige d'ouvrir ses portes, les hommes furent passs au fil de l'pe, les femmes et les enfans emmens en esclavage. Narbonne, par sa situation prs de la mer et au milieu de marais, offrait un accs facile aux navires qui venaient d'Espagne, et tait en tat, du ct de terre, d'opposer une longue rsistance. Alsamah rsolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes voisines; puis il marcha du ct de Toulouse. Cette ville tait alors la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient commenc le sige de la ville, et ils mettaient en usage les machines qu'ils avaient apportes. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient repousser les habitans de dessus les remparts; la ville tait sur le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs arabes, telle tait la multitude des chrtiens, que la poussire souleve par leurs pas obscurcissait la lumire du jour. Alsamah, pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Les deux armes, ajoutent les Arabes, s'avancrent l'une contre l'autre avec l'imptuosit de torrens qui se prcipitent du haut des montagnes, ou comme deux montagnes qui cherchent se rencontrer. La lutte fut terrible et le succs long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que laissait son pe; mais pendant qu'il se trouvait au plus pais de la mle, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins l'ayant vu tomber, le dsordre se mit dans leurs rangs, et ils se retirrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette bataille se donna au mois de mai de l'anne 721, et il y prit un grand nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part aux conqutes prcdentes[43]. Abd-alrahman, appel par nos vieilles chroniques Abdrame, prit le commandement des troupes, et les ramena en Espagne. [43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p. L; Anastase le bibliothcaire, _Vie du pape Grgoire II_, dans le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 654. Ce succs rendit le courage aux chrtiens du Languedoc et des Pyrnes, qui se htrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins restaient matres de Narbonne, et de cette place avance, ils avaient la facilit de faire des courses dans les contres voisines. Des secours leur ayant t envoys d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et mirent presque tout le Languedoc feu et sang. A cette poque, le clerg tait tout-puissant, et les glises et les monastres passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins devaient d'ailleurs dcharger de prfrence leur fureur sur ces asiles de la pit, comme sur des lieux d'o partait le plus souvent le signal de la rsistance. D'un autre ct, les courts rcits qui nous sont parvenus sur cette dplorable partie de notre histoire sont en gnral l'ouvrage des moines et des ecclsiastiques. Il n'est donc pas tonnant que les glises et les couvens figurent presque exclusivement dans les rcits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette poque. Des documens qui remontent une assez haute antiquit, font mention de la destruction du monastre de Saint-Bausile, prs de Nmes, du couvent de Saint-Gilles, prs d'Arles, l o a t btie plus tard une ville du mme nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes. Ce dernier monastre tait, dit-on, ainsi appel, parce que les moines s'taient impos pour rgle de chanter jour et nuit et tour de rle les louanges du Seigneur. L'arrive des Sarrazins fut si prcipite, que, dans ces divers couvens, les moines eurent peine le tems de se retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44]. Les barbares avaient soin de briser les cloches des glises ou plutt les instrumens analogues avec lesquels on tait alors dans l'usage d'appeler les fidles la prire[45]. [44] Voy. l'_Histoire de Nmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv. [45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10. Sans doute les Sarrazins rencontrrent de la part des habitans quelque rsistance, ou bien les incursions taient l'ouvrage de quelques bandes isoles. Il est certain qu'en gnral les Sarrazins n'avaient pas exerc les mmes violences dans les pays qui s'taient soumis de plein gr. En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-mme avec une nombreuse arme les Pyrnes, et rsolut de pousser la guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livre toute la fureur du soldat. Nmes ouvrit ses portes, et des otages choisis parmi ses habitans furent envoys Barcelonne pour y rpondre de leur fidlit[46]. Les conqutes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja, furent plutt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut l'importance de ces conqutes, que sous le gouvernement d'Ambissa l'argent enlev de la Gaule fut le double de ce qui en avait t retir les annes prcdentes[47]. Le cours de ces dvastations fut un moment ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tu dans une de ses expditions, en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut oblig de ramener l'arme sur la frontire; mais bientt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et de grands secours tant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le peu de rsistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer des dtachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit un auteur arabe, commena ds-lors souffler de tous les cts contre les chrtiens. La Septimanie jusqu'au Rhne, l'Albigeois, le Rouergue, le Gvaudan, le Velay, furent traverss dans tous les sens par les barbares, et livrs aux plus horribles ravages. Ce que le fer pargnait tait livr aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mmes furent indigns de tant d'atrocits. Les barbares ne conservaient que les objets prcieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les chevaux, et ce qui, en puisant le pays, devait accrotre leurs forces. [46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, pag. 654. [47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne sont rien moins que claires: Ambiza cum gente Francorum pugnas meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat. Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias vald triumphat. _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce passage qu'Ambiza avait doubl le taux des impts que payaient les chrtiens de France; cette explication nous parat manquer d'exactitude. Parmi les lieux qui eurent le plus souffrir de ces dvastations, on cite le diocse de Rhods. Les barbares s'taient tablis dans un chteau-fort, que les uns croient rpondre celui de Roqueprive, et les autres celui de Balaguier[48]. Aids par des hommes du pays, ils parcouraient impunment tous les environs. Il nous reste ce sujet le tmoignage d'un pote qui crivait au commencement du neuvime sicle, et ce tmoignage est trop important pour que nous ne l'insrions pas ici. Il y est parl d'un jeune homme appel Datus ou Dadon, qui, l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa mre seule, s'tait retir quelque distance avec les guerriers du pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et aprs avoir tout dvast, ils se retirrent emmenant sa mre et le reste du butin dans leur chteau-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec quelques-uns de ses compagnons; il tait mont sur un cheval, et arm de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le pote. [48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8, t. I, p. 170. M. de Gaujal nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau du Larzac, prs de Sainte-Eulalie, les dbris d'un troisime fort appel _Castel-Sarrazin_, o sans doute les Sarrazins prirent position. Dadon et ses amis taient disposs forcer l'entre du chteau; mais de mme que le cruel pervier, aprs avoir enlev le timide oiseau qui s'tait aventur dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gmissemens, de mme les Maures, tranquilles l'abri de leurs remparts, se rient des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre eux adresse la parole Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce qui l'a amen. Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta mre, donne-nous le cheval sur lequel tu es mont; sinon ta mre va tre gorge sous tes yeux. Dadon, irrit, rpond qu'on peut faire de sa mre ce qu'on voudra, que jamais il ne cdera son cheval. L-dessus le barbare amne la mre de Dadon sur le rempart, et lui coupant la tte, il la jette au fils en disant: Voil ta mre! A ce spectacle, Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gmit, il court a et l en criant vengeance; mais comment forcer l'entre de la forteresse? A la fin, il s'loigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu o s'leva plus tard le monastre de Conques[49]. [49] Le pome d'_Ermoldus Nigellus_, publi d'abord par Muratori, l'a t plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanic histori_, t. II, p. 466 et suiv. Le tmoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif Dadon, et qui commence au vers 207, est confirm par un capitulaire de Louis-le-Dbonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en date de l'anne 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236. A la vrit ni le pote ni le diplme n'indiquent l'anne o les Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon mourut vers la fin du huitime sicle; de l'autre le pote donne Dadon l'pithte de _Juvenis_, ce qui nous ramne vers l'an 730. Le monastre de Conques a subsist jusqu' la rvolution. Un autre fait, en l'absence de tmoignages plus nombreux, servira encore faire connatre le caractre des pouvantables invasions auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce qui arriva au monastre du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins avaient envahi les diocses du Puy et de Clermont, et dvast l'glise de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Thofroi, autrement appel saint Chaffre, abb du monastre, assembla ses moines, et les exhorta se retirer dans les bois des environs avec ce que le couvent renfermait de plus prcieux, et y rester jusqu' ce que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes occupations; pour lui, il dclara qu'il tait dcid subir les traitemens que les barbares voudraient lui faire prouver, heureux si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie; plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. A ces mots, les moines se mirent fondre en larmes, demandant qu'il s'enfut avec eux dans la fort, ou qu'il leur permt de mourir avec lui; mais le saint persista dans sa rsolution, et, pour ce qui les concernait, il leur reprsenta qu'il tait plus conforme la volont divine de se drober un danger qu'on pouvait viter, lorsque surtout on avait l'espoir de se rendre plus tard utile la religion. L-dessus il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, tant poursuivi Damas par les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui, en butte aux fureurs de Nron, eut galement pris la fuite, si Dieu lui-mme n'tait venu sa rencontre pour arrter ses pas. Pour ce qui le regardait personnellement, il fit voir qu'il tait quelquefois du devoir d'un pasteur de se dvouer pour le salut de son troupeau; que peut-tre il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares la vrit, et que s'il tait mis mort, son sang dsarmerait la colre cleste, irrite sans doute par les pchs des hommes. [50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468. A la fin les moines se rsignrent, et leur dpart fut fix pour le lendemain. Aprs qu'ils eurent entendu la messe, l'abb leur fit une nouvelle exhortation; ensuite ils se chargrent des objets les plus prcieux du couvent, et s'loignrent. Deux d'entre eux seulement restrent secrtement, et allrent se placer au haut d'une montagne qui domine le monastre, afin d'tre tmoins de ce qui arriverait. Les barbares ne tardrent pas se prsenter. Comme l'abb s'tait retir dans un coin, occup prier Dieu, ils ne firent aucune attention lui, et se mirent visiter le monastre, esprant faire un riche butin. Leur projet tait de s'emparer des moines les plus jeunes et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves. Quand ils reconnurent que les moines taient partis, et que les objets les plus prcieux avaient t enlevs, ils entrrent en fureur, et l'abb s'tant enfin offert leurs yeux, ils l'accablrent de coups. Ce jour-l tait pour les barbares un jour de fte, o ils avaient coutume d'offrir un sacrifice Dieu. Le chroniqueur d'aprs lequel nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il parat seulement qu'il consistait en libations; d'o on pourrait induire que la bande sarrazine qui envahit le Velay n'tait pas mahomtane, mais se composait de Berbers, dont plusieurs taient encore plongs dans les tnbres de l'idoltrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'tant retirs l'cart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le saint, qui s'en aperut, crut que c'tait une occasion favorable pour les faire rentrer en eux-mmes. L-dessus, il s'approcha d'eux, et leur reprsenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des dmons, ils feraient bien mieux de rserver leurs hommages pour l'auteur de toutes choses, pour celui qui a cr les lmens et tout ce qui existe. Mais cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils tournrent leur rage contre lui, et l'homme qui clbrait le sacrifice, saisissant un gros caillou, le lui jeta la tte, et le fit tomber par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient mme mettre le feu au monastre, et n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on annona l'approche de troupes chrtiennes, ou plutt, si on en croit l'auteur d'aprs lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement irrit d'un tel attentat, suscita une horrible tempte, accompagne de grle et de tonnerre, qui fora les barbares prendre la fuite. Le saint mourut quelques jours aprs; mais les moines purent revenir en toute sret[51]. [51] L'glise clbre la fte du saint le 19 octobre. Pour sa vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier, autrement appel Saint-Chaffre, s'est conserv jusqu' la rvolution. C'est probablement la mme poque, bien que les crivains arabes ne s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrtiens varient entre eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphin, Lyon et dans la Bourgogne. Un crivain mahomtan s'exprime ainsi: Dieu avait jet la terreur dans le coeur des infidles. Si quelqu'un d'eux se prsentait, c'tait pour demander merci. Les musulmans prirent du pays, accordrent des sauvegardes, s'enfoncrent, s'levrent, jusqu' ce qu'ils arrivrent la valle du Rhne. L, s'loignant des ctes, ils s'avancrent dans l'intrieur des terres[52]. [52] Maccary, no 704, fol. 72 recto. On ne connat les lieux o pntrrent les Sarrazins que par les souvenirs des dgts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur les bords du Rhne, les glises et les couvens n'offrirent plus que des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut dplorer la dvastation de ses principales glises[53]; Mcon et Chlons-sur-Sane furent saccages[54]; Beaune fut en proie d'horribles ravages; Autun vit ses glises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livres aux flammes; le monastre de Saint-Martin, auprs de la ville, fut abattu[55]; Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pille[56]; prs de Dijon, les Sarrazins abattirent le monastre de Bze[57]. [53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51. [54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042. [55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce mme sujet une charte de Charles-le-Chauve de l'anne 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_, par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_, t. IV, p. 450. [56] _Histoire de Bourgogne_, l'endroit cit. [57] _Spicilge_ de d'Achery, dit. in-fo, t. II, p. 411. Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune, se seraient tendues beaucoup plus loin[58], taient faites sans un plan arrt d'avance; nanmoins elles ne rencontrrent qu'une faible rsistance, ce qui montre l'tat dplorable o se trouvait la France, et l'absence de tout gouvernement tutlaire. Mais si on les compare ce qui s'tait pass quelques annes auparavant en Espagne, elles font voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et sans patrie, les envahisseurs ne trouvrent de la sympathie, que nulle part une portion notable de la population ne fit cause commune avec eux. Dans les villes mmes telles que Narbonne, Carcassonne, o les Sarrazins s'tablirent d'une manire fixe, la masse resta fidle aux lois de l'vangile. [58] On a cru jusqu' ce jour que les Sarrazins avaient envoy des dtachemens d'un ct sur les bords de la Loire, auprs de Nevers, et de l'autre en Franche-Comt. D'aprs cette opinion, le monastre de Saint-Colomban, Nevers, aurait t dtruit. A Besanon, le clerg et la plus grande partie des moines auraient t mis mort. Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport la Franche-Comt, o plusieurs localits rappellent encore le nom Sarrazin. On a ajout que l'abbaye de Luxeuil au pied des Vosges, avait t renverse, et les religieux, dirigs par saint Mellin, passs au fil de l'pe. Voy. le P. Lecointe, _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv. Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et suiv. D'aprs cette mme opinion, les Sarrazins n'auraient rencontr d'obstacle srieux que devant Sens. Cette ville avait alors pour vque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 27 aot. Aux approches des barbares, Ebbes s'occupa lui-mme de prparer les moyens de dfense. En vain les Sarrazins eurent recours aux machines employes cette poque. L'vque fit lancer du haut des murs des traits enflamms qui mirent le feu aux machines; en mme tems il fit une sortie la tte des habitans, et obligea les assaillans prendre la fuite. Mais aucun des tmoignages sur lesquels se fonde cette opinion n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est prononc. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_ ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard dsigner les Hongrois qui, l'exemple des anciens Vandales, dans la premire moiti du dixime sicle, vinrent en France travers l'Allemagne et dvastrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comt, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste de la France, et que d'un autre ct pendant long-tems les auteurs de romans de chevalerie, et leur exemple les chroniqueurs, se mirent sur le pied de placer sous les rgnes de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, les principaux vnemens de notre histoire antrieurs et postrieurs de plusieurs sicles, il nous parat que les ravages commis par les Vandales et attribus par les bndictins et les savans les plus minens aux Sarrazins, doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit aux vritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les crits o les ravages d'un peuple quelconque appel Wande ou Vandale sont raconts avec le plus de dtail et de suite, tels que le _Roman de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, n'ont t publis que dans ces dernires annes. Voy. ce que nous avons dj dit ce sujet dans l'introduction. Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de Charles-Martel, qui tait alors maire du palais du royaume d'Austrasie. Eudes n'tant pas, comme dans les annes prcdentes, attaqu au centre de ses tats, hsitait armer de nouveau un aussi formidable ennemi contre lui. Quant Charles, il tait occup soumettre les Frisons, les Bavarois et les Saxons, qui menaaient sans cesse de passer le Rhin et de s'tablir au sige mme de sa puissance. Voil sans doute le motif qui l'empcha de se venger de la tentative faite par les Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorit. D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient mutuellement avec jalousie, et il tait facile de voir que l'un serait oblig de cder l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de cette funeste politique, et qui avaient appris connatre la vigueur avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karl_[59], repoussait les injures, prouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente inaction, et ils font le rcit suivant: Plusieurs seigneurs franais tant alls se plaindre Charles de l'excs des maux occasions par les musulmans, et parlant de la honte qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes arms la lgre, et en gnral dnus de tout appareil militaire, braver des guerriers munis de cuirasses et arms de tout ce que la guerre peut offrir de plus terrible, Charles rpondit: Laissez-les faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains seront remplies de butin, quand ils auront pris du got pour les belles demeures, que l'ambition se sera empare des chefs, et que la division aura pntr dans leurs rangs, nous irons eux, et nous en viendrons bout sans peine[60]. [59] . [60] Maccary, no 704, fol. 72 verso. En 730, le gouvernement de l'Espagne fut dfr Abd-alrahman, le mme qui, la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramen l'arme musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exerc le commandement d'une partie de la Pninsule du ct des Pyrnes. Homme svre et juste, Abd-alrahman se faisait chrir des troupes par le dsintressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait sur l'ennemi. De plus, il tait l'objet de la vnration des pieux musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimit d'un des fils d'Omar, deuxime khalife, ce qui l'avait mis mme de s'instruire d'une foule de particularits relatives au prophte[61]. [61] Maccary, no 705, fol. 3 verso. Abd-alrahman tait impatient de venger les checs partiels essuys les annes prcdentes par les armes musulmanes en France. Il voulait subjuguer cette contre tout entire, et une fois cet obstacle surmont, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne et l'empire grec aux autres conqutes dj si vastes, faites par les champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux tait encore dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par la douceur du climat et la fertilit du sol, offraient les habitations les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et des aventuriers de tous les pays, particulirement des chanes de l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure que ces hommes arrivaient, on les faonnait au maniement des armes. En attendant que les prparatifs fussent termins, Abd-alrahman, dont la rsidence ordinaire tait Cordoue, devenue le sige du gouvernement, visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux rclamations qui s'levaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs de place, qui avaient prvariqu, furent destitus et remplacs par des hommes probes. Musulmans et chrtiens, tous furent traits, sinon de la mme manire, du moins d'aprs les lois et les conventions jures. Abd-alrahman restitua aux chrtiens les glises qu'on leur avait injustement enleves; mais il fit abattre celles que la vnalit de certains gouverneurs leur avait laiss construire. En effet, il a de tout tems t de la politique musulmane de ne pas laisser btir de nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent mme elle n'a pas permis de rparer les anciens. Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, matres de Narbonne, de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continurent faire des courses dans les contres voisines. Une circonstance singulire dut nanmoins prserver pendant quelque tems une partie des provinces chrtiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne et dans le voisinage des Pyrnes tait, suivant Isidore de Beja et Roderic Ximens, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant leurs efforts ceux des Arabes, avaient puissamment contribu la conqute de l'Espagne. Ce gouverneur, appel Munuza, s'tait d'abord montr impitoyable envers les chrtiens du pays, et avait fait brler vif un vque appel Anambadus. Dans les querelles qui s'levrent entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible injustice. Il fit mme alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appele par quelques auteurs Lampegie, et clbre par sa beaut[62]. [62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximens, p. 12. Conde, sans doute d'aprs quelque crivain arabe, raconte cet vnement un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine arabe, appel Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait deux reprises diffrentes exerc le gouvernement de l'Espagne, tait en rivalit de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie prisonnire. pris de sa beaut, il l'pousa, et s'unit d'intrt avec Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pntrer de nouveau les armes la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se crut oblig d'opposer les liens qui l'unissaient Eudes; et comme Abd-alrahman refusait de reconnatre un trait qu'il n'avait pas lui-mme dict, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans et les chrtiens d'autre intermdiaire que le glaive, Munuza se hta d'instruire son beau-pre de ce qui se passait, afin qu'il et le tems de se mettre sur la dfensive[63]. [63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrtien, le continuateur de Frdegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France. Ce rcit, qui a t adopt par plusieurs crivains anciens et modernes, parat sans fondement. En effet, comme le remarque le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no 1, le continuateur de Frdegaire crivait sous l'influence de Childebrand, frre de Charles-Martel; et comme aprs la bataille de Poitiers, de nouvelles discussions d'intrt s'levrent entre Eudes et Charles, il ne serait pas tonnant que les partisans eux-mmes de Charles eussent donn naissance un bruit pareil. Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, inform des relations qui existaient entre son lieutenant et les chrtiens, rsolut de le prvenir, de peur qu'il ne devnt plus tard un obstacle ses projets. Des troupes choisies s'avancrent vers les Pyrnes et attaqurent Munuza au moment o il s'y attendait le moins. Vivement press, et hors d'tat de rsister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagn de Lampegie. Ses ennemis se mirent sa poursuite sans lui laisser le tems de se reconnatre; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter sur l'appui des chrtiens, qu'il avait si cruellement offenss, il se prcipita du haut d'une roche. Aussitt on lui coupa la tte, qui fut envoye Damas. On fit galement partir pour Damas Lampegie, qui fut admise dans le srail du khalife. L'vnement qu'on vient de lire se passa Puycerda ou dans les environs[64]. [64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximens, p. 12. A la mme poque, si on en croit Roderic Ximens, les troupes sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles. La ville tait alors trs-florissante, et elle opposa une vive rsistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livr sur les bords du Rhne, et o un grand nombre de chrtiens perdirent la vie. Plusieurs furent emports par les eaux du Rhne; les autres furent recueillis respectueusement et enterrs dans l'Aliscamp, nom de l'antique cimetire d'Arles, o encore du tems de Roderic, c'est--dire au commencement du treizime sicle, les fidles allaient visiter dvotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement nomme par les auteurs arabes. Ils font nanmoins mention d'une ville qui est peut-tre cette illustre cit. Parmi les lieux, dit un d'entre eux, o les musulmans portrent leurs armes, tait une ville situe en plaine, dans une vaste solitude, et clbre par ses monumens. Un autre auteur ajoute que cette ville tait btie sur un fleuve, sur le plus grand fleuve du pays, deux parasanges ou trois lieues de la mer. Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient l'une l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si solide, qu'on avait pratiqu dessus des marchs. Les environs taient couverts de moulins et coups par des chausses[66]. [65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a t dpouill de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. II, p. 438. Si on en croyait la chronique attribue Turpin, le fait dont parle Roderic se serait pass sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrtiens enterrs dans l'Aliscamp se rapporterait une partie des guerriers franais tus Roncevaux. Voy. l'dition de cette chronique, par M. Ciampi, p. 83. D'un autre ct il existe un vieux pome franais intitul _Pome de Guillaume au court nez_, qui, supposant les Sarrazins matres sous Charlemagne de tout le midi de la France, fait livrer auprs d'Arles une grande bataille, o beaucoup de chrtiens furent tus. La partie du pome o il est question de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il y est dit que les chrtiens taient commands par les enfans et petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien, resta parmi les morts. Ce rcit, qui nous a t indiqu par M. Paulin Paris, se trouve la Bibliothque du Roi, manuscrits de la Vallire, no 23. [66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704, fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'gard du pont d'Arles, c'tait peut-tre le pont dont il est parl dans ces vers d'Ausone: Prcipitis Rhodani sic intercisa fluentis, Ut mediam facias navali ponte plateam. Per quem Romani commercia suscipis orbis. Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII. Il existe Arles un grand nombre de traditions relatives l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles, publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prtendit que la montagne de Cordes, situe aux environs de la ville, avait t ainsi appele, parce que les Sarrazins, dont la capitale tait Cordoue, s'y taient tablis, pour inquiter de l tout le voisinage. On a galement disput au sujet de l'amphithtre d'Arles, et quelques personnes ont suppos que ce monument, tant contre l'ordinaire surmont de tours, dont deux subsistent encore, ces tours avaient t leves l'poque o la ville, menace par les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de dfense. Ces questions n'tant pas encore claircies, et faute de tmoignages contemporains, ne devant probablement l'tre jamais, nous nous bornons les indiquer. L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que de dtourner l'attention des chrtiens. Les prparatifs auxquels Abd-alrahman travaillait depuis deux ans tant termins, l'arme se dirigea vers les Pyrnes. Les auteurs varient sur l'poque o cette expdition eut lieu. On se trouvait probablement au printems de l'anne 732. L'arme tait nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il parat qu'Abd-alrahman prit sa route travers l'Aragon et la Navarre, et qu'il entra en France par les valles du Bigorre et du Barn[67]. C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dvastations qui se commirent sur son passage. Partout les glises taient brles, les monastres dtruits, les hommes passs au fil de l'pe. Les abbayes de Saint-Savin, prs de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre, furent rases; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68]. L'abbaye de Sainte-Croix, prs de Bordeaux, fut livre aux flammes[69]. [67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: Tunc Abderraman multitudine sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccorum dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus experditat. D'un autre ct on lit dans la chronique de l'_Abbaye de Moissac_: Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet. [68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et 1286. Bearn est une ancienne ville piscopale dont le sige porta plus tard le nom de Lescar. [69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858. Bordeaux n'opposa qu'une lgre rsistance. En vain Eudes, qui avait eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrter les Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des chrtiens tus fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de Beja, Dieu seul put s'en faire une ide. Eudes n'tant plus en tat de tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les tats taient la veille d'tre envahis, et qui dj avait appel ses vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Ocan. Rien ne pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils dtruisirent le monastre de Saint-Emilien; Poitiers, ils brlrent l'glise de Saint-Hilaire[70]. [70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet, t. II, p. 454, 684, etc. Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contre qui, ayant os soutenir la prsence des Sarrazins, fut vaincu, pris et dcapit. Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel on remarquait des topazes, des hyacinthes et des meraudes. Tel tait leur enthousiasme et leur imptuosit, que leurs propres auteurs les comparent une tempte qui renverse tout, un glaive pour qui rien n'est sacr[71]. [71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86. Les Sarrazins se disposaient faire subir un sort semblable la ville de Tours, o ils taient attirs par le riche trsor de l'abbaye de Saint-Martin, lorsqu'on annona l'arrive de Charles-Martel sur les bords de la Loire. Aussitt les deux armes se prparrent en venir aux mains. Jamais de plus grands intrts ne furent en prsence. Pour les chrtiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs institutions, leurs proprits, leur vie mme. Pour les musulmans, outre l'intime persuasion o ils taient qu'ils dfendaient la cause mme de Dieu, ils avaient conserver le riche butin dont ils s'taient empars; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur assurer une retraite honorable. Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut effray du relchement qui, par suite des immenses richesses que ses soldats tranaient aprs eux, s'tait introduit dans leurs rangs, et qu'il eut un instant l'ide de les engager abandonner une partie de leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis au prix de tant de fatigues et d'excs ne devinssent un embarras. Nanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mcontenter ses troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientt les suites les plus fatales. Le mme auteur raconte qu'en prsence mme de Charles, les musulmans se prcipitrent sur la ville de Tours, et que, semblables des tigres furieux, ils s'y gorgrent de sang et de pillage; ce qui sans doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain dsastre[72]. Les auteurs chrtiens, dont, il est vrai, le rcit est extrmement dfectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours, et supposent que le trsor de Saint-Martin resta intact; d'o l'on peut induire que les faubourgs seuls furent un instant livrs la merci des barbares. [72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87. Enfin, aprs huit jours passs s'observer rciproquement, et aprs quelques lgres escarmouches, les deux armes se disposrent une action gnrale. La relation arabe dj cite donne entendre que la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a suivie Roderic Ximens, qui crivait surtout d'aprs le rcit des Arabes[73]. D'un autre ct, la plupart des chroniques franaises, notamment celle de l'abbaye de Moissac, rdige l'poque mme de l'vnement, affirment que le combat eut lieu prs de Poitiers, ou mme dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux opinions en disant que la premire rencontre des deux armes se fit aux portes de Tours, o dj les faubourgs avaient t livrs au pillage; que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous les murs de Poitiers[74]. [73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des _Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximens, p. 13. [74] Une ancienne tradition qui a cours Tours place le thtre de la bataille dans les environs, au lieu nomm Saint-Martin-le-Bel (_Sanctus Martinus Bello_, et non, comme l'ont crit quelques auteurs, _Sanctus Martinus Betto_). M. Chalmel, auteur d'une _Nouvelle Histoire de Tours_, publie en 1828, 4 vol. in-8, et d'une dissertation relative la bataille, qui dj avait paru dans ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille se soit livre environ trois lieues de la ville, dans une grande plaine appele les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui, devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite ce mme sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de la bataille, crite par un musulman qui y tait prsent, et cette relation, ajoute-t-il, lui a t envoye traduite en franais par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans les manuscrits arabes de la Bibliothque royale, ni dans les traductions espagnoles de Conde, tout porte croire qu'elle est suppose. On tait alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'anne 732. Ce furent les Sarrazins qui commencrent l'action par une charge de toute leur cavalerie. Les Franais taient soutenus par le souvenir de leurs victoires passes et par la prsence de Charles-Martel, qui se portait partout o le danger tait le plus pressant. Vainement les Sarrazins, par la lgret de leurs mouvemens, cherchrent mettre le dsordre dans les rangs; les chrtiens, pesamment arms, et, suivant l'expression d'un crivain contemporain, semblables un mur, ou une glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux les attaques les plus imptueuses. Le combat dura tout le jour, et la nuit seule spara les deux armes. Le lendemain, l'action recommena. Les guerriers musulmans, altrs de sang, et qui ne s'attendaient pas une telle rsistance, redoublrent d'efforts. Tout--coup leur camp se trouva envahi par un dtachement chrtien, probablement dirig par le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittrent leurs rangs pour voler la dfense de leur butin. En vain Abd-alrahman accourut pour rtablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut lui-mme atteint d'un trait lanc par les chrtiens, et tomba expirant. Ds ce moment, un dsordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils parvinrent dlivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux resta sans vie sur le champ de bataille. [75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: Atque dum acriter dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrict, Arabes gladio enecant. [76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-tre confondu ensemble la bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721. La nuit tant venue, Charles se disposa recommencer le combat le lendemain; mais les Sarrazins, qui s'taient avancs en France dans l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient dsormais hors d'tat de faire une conqute aussi difficile, jugrent inutile d'en venir de nouveau aux mains. Profitant des tnbres de la nuit, ils reprirent en toute hte le chemin des Pyrnes. Telle tait leur prcipitation, qu'ils ne se donnrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni d'emporter le butin qu'ils avaient fait. Le lendemain, Charles se prsenta avec son arme, pour tenter de nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'tait pass, il fit occuper le camp ennemi, et distribua ses soldats les richesses qui y taient amonceles. Mais il ngligea de poursuivre les barbares, soit qu'il craignt que cette retraite subite ne cacht quelque pige, soit que, voyant ses tats dornavant l'abri de tout danger, il ddaignt de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immdiatement aprs la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de l'clatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant son nom de Charles, dj illustr par tant de victoires, le titre de martel ou de marteau, cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en personne au succs obtenu cette occasion, et parce que, suivant la chronique de Saint-Denis, comme li martiaus debrise et froisse le fer et l'acier, et tous les autres mtaux, aussi froissait-il et brisait-il par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77]. [77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III, p. 310. Tel fut le rsultat des immenses efforts qui avaient t faits pendant plusieurs annes par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas admettre le rcit de certains chroniqueurs chrtiens, qui font monter le nombre des Sarrazins tus dans le combat trois cent soixante et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne prirent pas dans la bataille: o donc trouver une arme de quatre ou cinq cent mille hommes, une poque de guerres intestines et de dsordres, comme celle o l'on tait alors? Et suppos que cette arme et exist, comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que l'Aquitaine, qui avait t dvast plusieurs fois, soit la suite des prcdentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne saurait nier que l'arme d'Abd-alrahman ne ft la plus nombreuse et la mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigrent contre notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits par la France tout entire, et que la place que ce grand vnement n'a pas cess d'occuper dans la mmoire des hommes. Les crivains arabes, qui n'avaient qu'une ide confuse du thtre de cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les chrtiens, de relation dtaille de cette expdition, n'ont pu donner de notions prcises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent d'appeler le lieu o se livra la principale bataille _Pav des Martyrs_[78]. En effet, un trs-grand nombre de disciples de Mahomet y perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidles la prire. [78] Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3 verso. Les dbris de l'arme sarrazine s'taient dirigs vers les Pyrnes, dtruisant tout sur leur passage. Un de leurs dtachemens traversa la Marche, prs de Guret[79], ainsi que le Limousin, o il dtruisit l'abbaye de Solignac[80]. Peut-tre est-ce cette retraite dsespre des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous avons parl l'occasion de leur entre en France. Un auteur arabe suppose qu'ils furent poursuivis l'pe dans les reins par les chrtiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible qu'Eudes, non content de rentrer dans ses tats, et cherch se venger des violences qui y avaient t commises par les barbares. [79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_, abb de Waract. [80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566. [81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-tre parler de ce qui et lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel pntra en Languedoc. La nouvelle du dsastre prouv par les armes musulmanes en France produisit en Espagne un effet bien diffrent sur les chrtiens et les musulmans. Les chrtiens des Pyrnes et des provinces septentrionales de l'Espagne crurent voir dans cet vnement une marque de la protection du ciel, et ils se htrent de prendre les armes pour assurer leur indpendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs succs prcdens avaient enfls d'orgueil, tombrent dans l'abattement et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens pieux, profitrent de l'occasion pour s'lever contre la corruption qui s'tait introduite dans les rangs des disciples du prophte. En effet, l'amour du luxe et des plaisirs avait pntr chez des hommes occups jusque-l de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu' satisfaire ses passions. [82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M. d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un dtachement de l'arme musulmane s'tant rfugi dans le Bigorre, les chrtiens du pays, conduits par un prtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et taillrent les Sarrazins en pices. Le fait en lui-mme n'a rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que saint Missolin est antrieur de plusieurs sicles aux invasions sarrazines. Voy. Grgoire de Tours, dit. de Ruinart, _de gloria confessorum_, p. 934 et 1402. Le lieutenant d'Abd-alrahman Cordoue s'tait ht de mander ce malheureux vnement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas. Un nouveau gouverneur fut envoy d'Afrique avec des renforts. Ce gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne rien ngliger pour venger le sang musulman, si abondamment rpandu. Abd-almalek marcha sans s'arrter, vers les Pyrnes, et voyant ces guerriers, nagures si superbes, en proie une sombre terreur, il chercha ranimer leur courage: Les plus beaux jours qui luisent pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les jours consacrs la guerre sainte: c'est l l'chelle du paradis. Le prophte ne s'appelait-il pas le Fils de l'pe? Ne se vantait-il pas d'aspirer au repos, l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de l'islamisme? La victoire, la dfaite et la mort sont dans les mains de Dieu; il les distribue comme il lui plat. Tel qui fut vaincu hier, triomphe aujourd'hui. Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que les bons musulmans en attendaient[82a]. [82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89. On a vu que les chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle mme d'une expdition partie de France travers les Pyrnes, et la suite de laquelle les Franais se seraient empars de Pampelune et de Gironne[83]. En effet, les chrtiens du nord de l'Espagne et ceux du midi de la France obissaient la mme foi; ils s'attribuaient mme une origine commune, et ils se rappelaient encore l'poque o une nombreuse colonie, partie des bords de l'bre, vint s'tablir en Gascogne[84]. [83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270. [84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans l'_Encyclopdie des Gens du Monde_, t. III, p. 117. Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon et la Navarre; ensuite il pntra dans le Languedoc, et mit les villes occupes par les Sarrazins en tat de dfense. Il ne tarda mme pas reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France n'avaient pas pu se faire sans relcher tous les liens de la socit. Le dsordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne, se trouvant prives de toute espce de gouvernement, quelques hommes ambitieux du pays avaient profit des circonstances pour se crer des principauts. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'taient rendus matres des villes principales, et ils avaient chacun leurs partisans et leurs intrts. Pour que l'ordre ft rtabli, il fallait que ces chefs se missent sous la dpendance soit du duc d'Aquitaine, soit de Charles-Martel, et ils redoutaient galement l'un et l'autre. Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allirent avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorit s'tendait sur presque toute la Provence. Pendant ce tems, Charles-Martel tait occup faire reconnatre son autorit en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dpendance du royaume d'Austrasie, et o d'ailleurs l'invasion rcente des Sarrazins avait introduit les plus grands dsordres. Il confia les postes les plus importans du pays ses _leudes_ ou fidles, et se fit rendre hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est dplorer que la position o se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence la place minente de maire du palais, et ayant se dfendre la fois contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait t oblig de tout sacrifier pour s'assurer le dvouement de ses soldats. Faute d'autres moyens, il abandonnait ses guerriers les biens des glises et des monastres, et il s'tait alin le clerg, alors trs-puissant. De plus, il existait une ligne de dmarcation entre les habitans d'une partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord, Francs ou Bourguignons. Voil comment Charles rencontra en gnral si peu de sympathie parmi les populations mmes qui lui devaient leur dlivrance. En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord avec Mauronte, passe le Rhne avec des forces considrables, et s'empare, sans coup frir, d'Arles, o il fait saccager les couvens des Saints-Aptres et de la Vierge et dtruire le tombeau de Saint-Csaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et s'empare, aprs un long sige, de la ville de Fretta, aujourd'hui Saint-Remi. Il se dirige de l vers Avignon. En vain les guerriers de cette ville essayrent de lui disputer le passage de la Durance; les Sarrazins surmontrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors au rocher o fut bti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que les auteurs arabes paraissent dsigner par le nom de _Roche d'Anyoun_. Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares, et cette occupation dura prs de quatre ans[87]. [85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620. [86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de Moissac_: Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor annos totam Arelatensem provinciam depopulat. Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit galement dans la continuation de Frdegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots: Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata. Le sige de Fretta ne nous est connu que par un roman provenal crit long-tems aprs l'vnement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par Papon, t. I, p. 85. Mais une arme sarrazine a d stationner auprs de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques mdailles indites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4, p. 23. A l'gard du combat livr sur les bords de la Durance, on peut citer l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans une chapelle aux environs de Bonpas, et qui tait ainsi conue: Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra Saracenos. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol. in-fol., t. I, p. 700. [87] Maccary, no 704, fol. 72. Eudes tant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se fit rendre hommage par ses deux fils. Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les affaires des Sarrazins avaient prise en France, tait retourn dans les montagnes des Pyrnes pour achever de dompter les habitans, qui continuaient opposer de la rsistance. Mais s'tant laiss surprendre pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une dfaite complte. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de l'Espagne Ocba, et il ne resta Abd-almalek que le commandement des provinces situes dans le voisinage des Pyrnes. Les auteurs arabes reprsentent Ocba comme un homme plein de zle pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il prfra l'Espagne, uniquement par la facilit que ce gouvernement lui procurerait de se signaler contre les chrtiens. Quand il faisait un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc tablirent des positions fortifies dans tous les lieux susceptibles de dfense jusqu'aux rives du Rhne[88]. Ces positions, appeles par les Arabes _rebath_[89], taient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient observer de l tout ce qui se passait chez les chrtiens. [88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et Ibn-Alcouthya, fol. 61. [89] . C'est sans doute cette poque que les Sarrazins renouvelrent leurs incursions dans le Dauphin. Saint-Paul-Trois-Chteaux et Donzre se couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupe, et toutes les glises voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhne, qui avaient chapp aux dvastations prcdentes, furent rduites en cendres. Les barbares essayrent mme de se venger sur les provinces de Charles-Martel de la dfaite que ce grand capitaine leur avait fait essuyer quelques annes auparavant. Leurs dtachemens, occupant de nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne. [90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737. Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En 737, se voyant tranquille du ct du nord et de l'Orient, il fit partir pour Lyon une arme commande par son frre Childebrand, qui l'avait puissamment second dans toutes ses guerres. En mme tems, il crivit Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour rclamer son secours[91]. Il parat que les Sarrazins de Provence, favoriss par Mauronte, s'taient tablis jusque dans les montagnes du Dauphin et du Pimont, et que, sans le concours d'une arme venue des bords du P, il et t impossible aux chrtiens d'loigner les Barbares. Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhne, commena le sige d'Avignon. Cette ville tait alors trs-forte, et Childebrand fut oblig de recourir aux machines en usage dans ce tems-l. Bientt Charles lui-mme s'avana avec une nouvelle arme. En mme tems Luitprand attaqua les Sarrazins du ct de l'Italie[92]. La ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la dfendaient furent passs au fil de l'pe[93]. Charles se hta de traverser le Rhne, et s'avana jusqu' Narbonne. Celui qui commandait dans cette clbre cit se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les passages des Pyrnes tant intercepts par la population chrtienne en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles que par mer. A la nouvelle du danger qui menaait Narbonne, Ocba envoya par eau une arme commande par Amor[94]. Cette arme dbarqua quelque distance de la ville, du ct du midi. Aussitt Charles marcha sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu un dimanche, sur les bords de la rivire de Berre, dans la valle de Corbire, quelques lieues de Narbonne. L'arme musulmane tait poste sur un lieu lev, et l'mir qui la commandait, fier du nombre de ses soldats, avait nglig de prendre aucune prcaution. Charles ne lui laissa pas le tems de se reconnatre, et l'attaqua avec la plus grande imptuosit. La dfaite des Sarrazins fut complte; leur chef lui-mme resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient chapp au carnage essayrent de regagner leurs vaisseaux travers les tangs qui avoisinent la cit. Les Francs, montant sur des barques, les poursuivirent coup de traits, et bien peu parvinrent se sauver dans la ville[95]. [91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508. [92] L'pitaphe de Luitprand, Pavie, tait en vers latins et renfermait ces mots: .....Deinceps tremuere feroces Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso, Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari. Voy. Sigonius, _de Regno Itali_, ann. 743. [93] Voici en quels termes le continuateur de Frdegaire rend compte de la prise d'Avignon: Carolus urbem aggreditur, muros circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum, cm machinis et restium funibus super muros et dium mnia irruunt, urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant. Voy. le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456. [94] Isidore de Beja, p. LX. [95] Comparez la continuation de Frdegaire, tom. II du recueil des _Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._, p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto. Malgr ce brillant succs, la garnison de Narbonne continua se dfendre, et Charles, dont le caractre ne s'accommodait pas des lenteurs d'un sige, qui d'ailleurs tait appel d'un autre ct par le caractre indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si souvent vaincus, renona prendre une ville dont tout concourait alors rendre l'accs difficile. Mais en s'loignant, il rsolut de dsarmer la population chrtienne du pays dont les dispositions lui taient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilit de s'tablir d'une manire solide ailleurs qu' Narbonne. Il fit raser les fortifications de Bziers, d'Agde et d'autres cits considrables. Nmes, chose dplorable, Nmes vit ses magnifiques portes renverses, et une partie de son amphithtre qui, par ses dimensions et sa solidit, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livre aux flammes. Le mme traitement fut fait Maguelone, ville qui, une poque o Montpellier n'existait pas encore, prsentait un aspect imposant, et qui d'ailleurs, par la commodit de son port, offrait un lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique. Telle tait la dfiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi les chrtiens du pays[96]. [96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de Frdegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est probable que cette ville, alors btie au haut du rocher o se voit encore la cathdrale et dfendue par le cours de l'Aude, ne tarda pas retomber au pouvoir des chrtiens. Il est certain que l'autorit de Charles fut vue de trs mauvais oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient d'avoir conserv une partie des institutions et de la civilisation romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore empreints de la rudesse germanique. Le clerg surtout, tant dans le nord que dans le midi, ne pardonnait pas Charles la manire arbitraire dont il disposait des biens ecclsiastiques. Les Sarrazins, dans leurs invasions, avaient dvast la plupart des glises et des couvens, et avaient alin les biens affects ces tablissemens. Charles, en chassant les Sarrazins, ne rtablit pas le clerg dans ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons ses hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des siges piscopaux et des monastres restrent vacans, faute de moyens d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, vque de Vienne, qui, aprs l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession de son sige. Mais, trouvant tous les biens des glises au pouvoir des laques, il se retira dans le Valais, o on le nomma abb du monastre de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent rforms que peu peu et quelques annes aprs, sous Pepin et sous Charlemagne. [97] Charvet, _Histoire de la sainte glise de Vienne_, p. 147. Dans un autre tems, le clerg, menac dans son existence, aurait fait un appel au zle des fidles; mais en juger par le peu de tmoignages qui nous restent de cette poque recule, les ecclsiastiques en gnral se bornrent reprsenter les flaux sous lesquels la chrtient gmissait, comme une juste punition de Dieu, pour la corruption des hommes, et exhorter les pcheurs revenir au sentier de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclsiastiques qui, entrans par leur humeur belliqueuse, s'attachrent la personne de Charles, et l'accompagnrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut Hainmarus, vque d'Auxerre, dont les vastes proprits s'tendaient sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, ddaignant de s'assujtir au service des autels, laissa un autre l'administration de son diocse, et alla signaler la vigueur de son bras du ct des Pyrnes[99]. [98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevque de Mayence, Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil de Ferrarius, 1605, in-4, p. 76. Voy. aussi diffrens passages des capitulaires de Charlemagne, dition de Baluze, t. I, p. 413, 526, 1056 et 1227. [99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270. Aprs le dpart de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins. Charles l'ayant appris, rsolut de purger tout--fait cette contre des germes de troubles qui la dsolaient depuis si long-tems. En 739, il reparut dans le pays avec son frre Childebrand. Mauronte fut chass de toutes les positions qu'il occupait. Les ctes de la mer o les hommes turbulens auraient pu se cacher, furent visites avec le plus grand soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes, et les Sarrazins de Narbonne n'osrent plus s'avancer au-del du Rhne[100]. [100] Continuation de Frdegaire, recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 457. On manque de renseignemens certains sur la manire dont les Sarrazins s'taient conduits dans l'intrieur de la Provence. Il est probable que, par considration pour Mauronte, qui les avait appels et qui aspirait tre matre du pays, ils ne se livrrent pas aux mmes violences qu'en d'autres contres[101]. [101] Les dtails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui sont relatifs aux dvastations commises par les Sarrazins dans l'intrieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter l'occupation du pays par les barbares, postrieurement l'an 889. Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 aot, p. 737. Il en est de mme des autres rcits du mme genre. Il sera question plus tard de ces mmes rcits. Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc une autre source de calamits, qui, pendant plusieurs sicles, ne laissrent presque pas de repos aux ctes du midi de la France. Nous voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique commencrent faire par mer. Les Arabes, l'poque de leur plus grand enthousiasme guerrier, n'avaient pas song profiter de la voie que leur offrait la mer, pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'loignement pour l'lment humide. Habitus la vie indpendante du dsert, ils croiraient faire outrage leur libert, s'ils consentaient s'enfermer dans un frle btiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquit, furent faites pour tablir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique, furent-elles l'ouvrage des Phniciens et d'autres peuples trangers. Cette rpugnance pour la mer tait partage par Mahomet, et telle est encore la manire de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans, faonns en gnral l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans piti les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accrotre leur fortune ou pour satisfaire leur curiosit; et quelques docteurs sont alls jusqu' dire que, ds l'instant qu'un homme s'est dcid plusieurs fois se mettre en mer, il peut tre considr comme tant priv de son bon sens, et comme n'tant plus recevable faire admettre son tmoignage en justice[102]. [102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476. Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'gypte et l'Afrique, et que l'tendard des nomades flotta dans les ports de Tyr, de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine leur disposition; et il tait naturel que les rengats et les aventuriers de tous les pays leur donnassent l'ide de se livrer des expditions maritimes. Ds l'anne 648, quinze ans aprs la mort du prophte, le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'le de Chypre. Une autre expdition fut faite, en 669, dans l'le de Sicile; et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les musulmans, eurent autant souffrir des attaques faites par mer que des attaques faites par terre. Dans l'origine les navires sarrazins furent monts en gnral par des rengats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientt les musulmans prirent part ces expditions, sources inpuisables de richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin, croyaient faire une action agrable Dieu, plus l'entreprise leur prsentait de danger, plus elle leur parut mritoire. On a vu que le prophte n'avait jamais song ce moyen d'tendre sa religion. Nanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'tre excites, ne tardrent pas pouvoir invoquer en faveur de leur zle nouveau plusieurs tmoignages propres redoubler leur enthousiasme. On commena raconter que le prophte s'tant un jour endormi dans la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entours de captifs, il s'veilla en sursaut, clbrant la gloire d'une telle entreprise. Aussi quelques annes aprs, lorsque Moavia fit son expdition contre l'le de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du prophte, voulut avoir part aux mrites d'une tentative si sainte; et comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expdition, les musulmans lui levrent un tombeau, o dans la suite ils allaient implorer la misricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau. On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla assiger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda l'amiral ce qu'il pensait des pchs dont la plupart des hommes de l'quipage devaient avoir l'ame charge; l'amiral ayant rpondu qu' l'exemple de chacun de nous, ils devaient avoir leurs pchs pendus au cou: Non pas pour ces hommes-ci, s'cria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon ame dans ses mains, ils ont laiss leurs pchs sur le rivage. D'aprs le rcit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la guerre sacre faite par mer a dix fois plus de mrite que la guerre faite par terre, et que ceux qui devaient venir aprs lui tant privs de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mmes avantages s'ils se livraient aux expditions maritimes. Mahomet aurait encore dit que le musulman qui meurt en combattant sur terre prouve l'effet d'une piqre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reoit la mme sensation que l'homme qui, au moment d'une soif ardente, on prsente de l'eau frache mle avec du miel. C'est par une suite de la mme ide qu'on fait dire Ayescha, femme chrie du prophte, que, si elle avait t homme, elle se serait voue la guerre sacre sur mer[103]. [103] Pour tous les dtails qu'on vient de lire, voyez le trait arabe destin exciter les musulmans faire la guerre aux peuples d'une autre religion que la leur, et intitul: _les Routes de l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la Passion vers le sjour de la Paix_. Cet ouvrage a t imprim au Caire, l'an 1242 de l'hgire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que nous en avons donne, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII, p. 337, et t. IX, p. 189. Les premires expditions maritimes faites par les musulmans partirent des ports de Syrie et d'gypte, et furent surtout diriges contre les provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes, il ne parat pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages que leur offrait cette fameuse cit pour se rendre matres du bassin de la mer Mditerrane. Ils y songeaient si peu que leur chef, voulant btir une ville qui leur servt d'asile au besoin, choisit l'emplacement de Cayroan, plusieurs journes de la cte[104]. Moussa, gouverneur d'Afrique, l'poque o il envahit l'Espagne, n'avait sa disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent et revinssent plusieurs fois pour transporter l'arme musulmane d'un ct du dtroit de Gibraltar l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout de suite la ncessit d'avoir une flotte ses ordres pour maintenir les communications libres entre la Pninsule et les rivages africains; aussi il se hta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu' Cadix, les ctes espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en tait de mme des bords africains, depuis le dtroit de Gibraltar jusqu' Tripoli de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire Tunis un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparatre son antique renomme devant la nouvelle cit. [104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothque du Roi_, t. II, p. 157. [105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso. En Espagne, il y avait un mir charg spcialement de la direction des flottes. Cet mir portait le titre d'_mir-alma_, ou d'mir de l'eau. C'est probablement de l qu'est venu notre mot _amiral_[106]. [106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothque royale, ancien fonds, no 702, fol. 10 verso. Les auteurs arabes font mention d'une expdition envoye par Moussa dans l'le de Sardaigne, ds l'anne 712. Les auteurs chrtiens parlent d'une descente faite deux ans auparavant dans l'le de Corse[107]. Ces deux les, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dpendu des empereurs de Constantinople; mais mesure que la puissance de ces princes s'affaiblit, des pays aussi loigns du sige de l'empire se trouvrent abandonns leurs propres forces; aussi les flottes sarrazines, pour qui ces les taient un lieu de relche commode, durent n'y rencontrer qu'une faible rsistance. Les barbares se bornrent d'abord piller les glises et les maisons des riches. Ces moyens commenant s'puiser, ils firent des courses dans l'intrieur, massacrant les hommes qui rsistaient, et emmenant les femmes et les enfans en esclavage. [107] Un auteur corse du quinzime sicle a prtendu que les Sarrazins taient entrs dans l'le de Corse ds le tems de Mahomet, et qu'ils occuprent l'le sans interruption jusqu' Charlemagne. Ce rcit est controuv. La premire descente que les Sarrazins firent sur les ctes de France eut lieu dans l'le de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est incertain sur l'anne o cette descente eut lieu. Les auteurs varient depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manire ce malheureux vnement est racont. L'le de Lerins tait alors clbre dans toute la chrtient par son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir l'glise des docteurs, des vques et des martyrs. En ce moment, le couvent tait sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents moines venus de la France, de l'Italie et des autres contres de l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y former la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-tre ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et les exhorta attendre les Sarrazins, se rsignant d'avance au sort que ces barbares voudraient leur rserver; tous consentirent rester, except un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en arrivant, se mirent parcourir l'le, croyant y trouver de grandes richesses. Comme ils ne rencontrrent que de vils habits et d'autres objets de peu de valeurs, ils dchargrent leur fureur sur les moines, qu'ils accablrent de coups. En mme tems ils se mirent briser les croix, renversrent les autels et dtruisirent les difices. Ne pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins emmener les jeunes; et, pour les forcer embrasser l'islamisme, ils se livrrent devant eux l'gard des vieux tout ce que la violence peut suggrer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles; jeunes et vieux, tous restrent fidles leur religion. Alors les barbares les mirent mort, et ne laissrent en vie que les quatre plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarqurent sur leurs navires. Heureusement le vaisseau sur lequel les moines taient monts aborda sur la cte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux profitrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'o retournant dans l'le de Lerins, ils rtablirent le couvent[109]. [108] _Portus Agathonis._ [109] La fte de saint Porcaire et de ses compagnons est clbre au 12 aot. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie de saint Honorat_, en vers provenaux, par le troubadour Raimond Fraud. Charles-Martel tant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui succda dans le poste de maire du palais, consacra les premires annes de sa puissance faire reconnatre son autorit, tant dans l'Aquitaine, possde par les enfans d'Eudes, que dans la France septentrionale et les provinces situes au-del du Rhin. Les Sarrazins auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs funestes tentatives contre les provinces mridionales de la France; mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems hors d'tat de rien entreprendre. On a vu que dans le principe les armes des conqurans s'taient formes des lmens les plus htrognes. Chaque dtachement avait son langage particulier, ses croyances, ses intrts. La discorde ne tarda pas clater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prtendaient avoir contribu autant que les autres aux conqutes prcdentes, et ils se plaignaient de n'avoir pas t traits aussi bien. Les Arabes eux-mmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de tout tems les nomades ont mis une grande importance connatre la race et la tribu laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagn de celui de son pre et du nom de la tribu laquelle il doit son origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes, l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de No, et l'autre d'Ismal, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se distinguer des autres, reurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie, particulirement le Ymen ou Arabie-Heureuse, d'o ils furent encore surnomms _Yemenis_. Les Ismalites, descendant d'Ismal par ses rejetons Cayssy et Modhar, furent dsigns par les titres de _Cayssys_ et de _Modharys_. Ils s'taient tablis de prfrence dans le Hedjaz, auprs de la Mecque et de Mdine, et ils rappelaient avec orgueil l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races, et l'esprit de faction, aprs avoir ensanglant l'Arabie, l'gypte, la Syrie, pntra jusqu'en Espagne et en France. Tout--coup les conqurans coururent aux armes, et Arabes et Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se dcida pour le parti qui convenait le mieux ses intrts. Le signal de cette vaste conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la conqute, les gnraux arabes voulant attirer les populations, s'taient relchs de leur svrit envers les hommes qui se soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laiss les Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient rduit l'impt que ceux-ci taient obligs de payer; ils les avaient mme quelquefois exempts de toute charge, se contentant d'enrler les hommes en tat de porter les armes. A l'poque dont il est question ici, c'est--dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il tait tems de faire disparatre toutes ces distinctions, annona l'intention de suivre dans toute leur rigueur les leons laisses par le prophte, et voulut obliger les Berbers acquitter le droit tabli par la loi[110]. Or, ce droit consistait payer deux et demi pour cent pour les biens meubles, tels que le btail et l'argent, seule richesse qui puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitus toute l'indpendance du dsert, traitrent ce droit de tyrannique, et prirent les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des dserts situs au midi de l'Atlas, nus jusqu' la ceinture, et monts sur leurs chevaux, petits de taille, mais trs-lgers la course, montrant la plus grande valeur pour la dfense de leur libert. [110] Novayry, no 702, fol. 11 verso. [111] De tout tems les nomades se sont refuss toute espce d'impts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre les Arabes bdouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite. Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduction franaise, t. II, p. 26 et 296. Les Berbers ne pouvant tre dompts, le gouverneur de l'Espagne, Ocba, traversa le dtroit pour aider les ramener l'obissance, et cette retraite ne contribua pas peu faciliter les succs de Charles-Martel dans le midi de la France. Ocba tant mort, son prdcesseur Abd-almalek le remplaa. Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu tre rprims, et une partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient t obliges de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes et les Berbers tablis dans la Pninsule et en France, et qui, en rcompense de leurs exploits, avaient reu des terres considrables, craignirent que l'arrive de ces nouveaux venus n'occasiont un second partage des terres. Aussitt ils coururent aux armes et se disposrent repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une ide de l'acharnement qui rgnait parmi les conqurans. Le gouverneur Abd-almalek tant tomb au pouvoir du parti oppos, fut attach un gibet sur le pont de Cordoue, et sa tte fut expose entre un cochon et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'tait dclar pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit marches forces en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'arme d'Abd-alrahman se montait, dit-on, cent mille hommes. Au plus fort du combat, Abd-alrahman, qui tait un trs-habile tireur, lana un trait au gnral ennemi, et le tua. Aprs cet exploit, il rentra dans Narbonne[112]. [112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso. Les khalifes de Damas taient hors d'tat de rtablir l'ordre une distance si loigne. Des partis rivaux se formaient dans les provinces orientales de l'empire, et les nombreuses armes envoyes du ct de l'Occident avaient fini par puiser les khalifes eux-mmes[113]. [113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin, Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv. Ces guerres cruelles, malgr l'inaction de Pepin, ne restrent pas sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne avaient repris possession de Nmes et des villes voisines; mais ces villes finirent par se dgarnir presque de troupes, et les commandans furent obligs de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrtiens du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de la population, recouvrrent une partie de leur ancien crdit. C'est alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Bziers, Nmes, Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte particulier et une administration qui leur tait propre[114]. [114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et l'_Histoire de Nmes_, par Menard. Il sera question de ces mmes faits plus tard. Un changement analogue eut lieu chez les chrtiens des Asturies, de la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces hommes gnreux commencrent combiner leurs efforts, et jouirent enfin de quelque indpendance. En 747, un mir appel Youssouf tant parvenu, non sans peine, se mettre la tte du gouvernement de l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrnes, afin de soumettre les populations chrtiennes en armes; mais les chrtiens rsistrent avec succs. Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le sige du gouvernement tant interceptes, la Septimanie ne pouvait tarder secouer le joug musulman. Ce pays tait galement convoit par le fils d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une incursion du ct de Narbonne. Mais tel tait l'ascendant que prenait chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque garantie de repos et de prosprit. Il venait de se faire accorder par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgr ses victoires, n'avait os s'arroger, le relevait encore aux yeux des peuples. En 752 Pepin se rendit avec une arme en Languedoc, et un seigneur goth, appel Ansemundus, lui livra les villes de Nmes, Agde, Maguelone et Bziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se diriger contre Narbonne; et comme cette ville tait en tat d'opposer une longue rsistance, il se contenta de laisser quelques troupes, commandes par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance qui ralentit beaucoup les progrs des troupes franaises, ce fut d'une part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui dsola le midi de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les mouvemens des armes en furent suspendus[116]. [115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 68. [116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75. Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu, rsidaient Damas, furent renverss, et firent place une famille rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophte. Les nouveaux khalifes ne tardrent pas s'tablir Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont eux qui portrent la gloire du nom musulman au plus haut degr. Quant la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribu tendre les conqutes de l'islamisme, chappa aux recherches des bourreaux. Rfugi en Afrique, il resta quelque tems cach parmi les tribus berbres. Apprenant ensuite les dsordres qui avaient lieu en Espagne, il se mit en relation avec quelques mirs; bientt mme, il dbarqua sur les ctes de Malaga, et les enfans des conqurans, tablis la plupart en Andalousie, le reurent comme un librateur. On tait alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en arabe le _serviteur du misricordieux_[117]. En effet, tel tait alors l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de Dieu, etc. [117] Abd-alrahman avait pour pre un prince ommiade, appel _Moavia_, et d'aprs l'usage des arabes on l'appelait quelquefois _fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'o nos vieux chroniqueurs ont fait par corruption _Benemaugius_. Abd-alrahman et ses descendans, taient destins donner le plus grand clat la domination mahomtane en Espagne. C'est sous eux que se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si imposans; jusque-l, les conqurans avaient t trop occups de leurs croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien difier de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems combattre en Espagne l'esprit de faction irrit par la diffrence des races et la diversit des intrts. D'ailleurs tous les pays musulmans, sans excepter l'Afrique jusqu' l'Ocan atlantique, s'taient soumis sans rsistance la rvolution qui venait de s'oprer dans les provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une autorit indpendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le temporel, se trouva rduit une partie de l'Espagne; voil sans doute ce qui l'empcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au commencement du dixime sicle engagea ses successeurs se contenter du simple titre d'mir[118]. La capitale de ces princes tait Cordoue, qui ne tarda pas devenir le centre des lumires et des arts. [118] C'est tort qu'Assemani, tromp par des crivains arabes modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitul _Italic Histori scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv. Ds qu'Abd-alrahman vit son autorit un peu raffermie, il songea la ville de Narbonne qui tait vivement presse par les soldats de Pepin. Un corps considrable de troupes, command par un chef nomm Soleyman, s'avana vers les Pyrnes, pour porter secours la place. Mais les Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taills en pices. Enfin, les chrtiens de Narbonne qui formaient la masse de la population, et qui avaient beaucoup souffrir du blocus, prirent la rsolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les dtails de cet vnement[119]. On sait seulement qu'ils entrrent secrtement en ngociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'aprs leurs lois gothes. Alors ils profitrent d'un moment o les soldats sarrazins n'taient pas sur leurs gardes, et les massacrrent; en mme tems ils ouvrirent les portes de la ville aux Franais[120]. On tait alors en 759. Ds ce moment, le royaume fut entirement purg de la prsence des barbares, et Pepin laissa des troupes considrables dans le pays, pour en dfendre l'accs[121]. [119] De longs dtails ce sujet existent, il est vrai, dans le roman de Philomne, publi Florence, par M. Ciampi, en 1823, sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_. L'auteur prtend crire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage, rdig originairement en provenal, et o l'auteur place sous Charlemagne des vnemens qui avaient eu lieu sous son pre Pepin et sous Charles-Martel, a t compos au plutt dans le douzime sicle et ne mrite aucune foi. [120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335. [121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains auteurs, il serait rest quelques partis de Sarrazins dans le Dauphin, le comt de Nice et dans la chane des Alpes; et ces partis se seraient maintenus en silence pendant les rgnes de Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages relatifs au Dauphin de l'occupation de Grenoble et des pays voisins par les Sarrazins. D'un autre ct, un historien de l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose les Sarrazins tablis Nice, et les fait chasser du pays par Charlemagne, aid par son prtendu neveu, appel Siagrius. Voy. le _Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais t entirement chasss du Dauphin, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du dixime sicle, poque o de nouveaux barbares, matres des ctes de Provence, s'avancrent jusqu'en Pimont et en Suisse. Cette opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de chevalerie, qui voulaient accumuler sous le rgne de Charlemagne les principaux vnemens de notre histoire, a t accueillie par les anciennes familles dont la fortune remonte la part glorieuse que leurs anctres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui taient flattes de pouvoir faire remonter aussi loin la date de leur origine. Voy. l'_Histoire gnalogique des pairs de France_, par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_, etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun tmoignage contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans eussent nglig de purger le coeur de leurs tats de la prsence des infidles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays. DEUXIEME PARTIE. INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE JUSQU'A LEUR TABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889. L'poque que nous allons parcourir offre un caractre tout diffrent de celle qui prcde. On a vu que les Sarrazins, en pntrant en France, avaient non seulement l'intention de la conqurir et d'y faire fleurir l'islamisme, mais que leur projet tait de subjuguer tout le reste de l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains, avait menac d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire. Il ne faut pas oublier que les chefs de l'arme conqurante taient en gnral originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Msopotamie; le centre de leur religion et celui de leur puissance tait en Orient; et leurs penses ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers les mmes lieux. Aucune difficult n'arrtait des hommes qui avaient pris part des conqutes sans exemple. Plus une contre tait vaste et peuple, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mrite aux yeux de Dieu. Le tableau change avec l'poque que nous allons retracer. Le nouveau dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renverse du trne en Syrie, et prir de mort violente. Retir en Espagne, il n'apercevait en gnral que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de l'empire, qui avaient si largement contribu aux succs prcdens. La Pninsule, d'ailleurs, par la situation o elle se trouvait, tait loin de pouvoir fournir les moyens de se livrer des entreprises hardies. A la suite des guerres intestines qui la dsolaient depuis si long-tems, l'esprit de faction ne cessait de faire des progrs, et les chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profit du dsordre pour prendre une attitude menaante; enfin, le souvenir des checs prcdens tait prsent tous les esprits. D'un autre ct, la France, objet immdiat de ces invasions, acqurait chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette vaste contre obissait un mme chef; et l'avantage qu'elle avait de pouvoir, au besoin, appeler son secours les guerriers de l'Allemagne, de la Belgique et de l'Italie, la mettait l'abri de toute agression. Aussi, ce ne furent pas en gnral les Sarrazins d'Espagne qui attaqurent les chrtiens de France; ce furent plutt les chrtiens de France qui attaqurent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne se mettant en relation avec les chrtiens de la Catalogne, de l'Aragon et de la Navarre, les habiturent peu peu recourir leur haut patronage; en mme tems, ils favorisrent de tous leurs moyens les tentatives des mirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui voulaient se rendre indpendans du souverain de Cordoue. Bientt mme, Charlemagne et ses enfans entrrent main arme en Espagne, et pendant long-tems les provinces voisines de l'bre furent une dpendance de la France. Plus tard, lorsque les chrtiens du nord de la pninsule s'occuprent de reconqurir le pays de leurs pres, les guerriers du midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la mme origine qu'eux, accoururent pour les seconder. Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions humaines! L'mir de Cordoue et les khalifes d'orient taient plus occups de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conqutes sur les chrtiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient d'intrt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en guerre avec les mahomtans de la Syrie, de la Perse et de l'gypte, les khalifes d'orient firent alliance avec les princes franais. A cette poque, comme ds l'origine du commerce national, des navires partis de Marseille, de Frjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les ports de Syrie et d'gypte, d'piceries, d'toffes de soie, de parfums, etc.[122]. Aux relations commerciales, s'taient joints les motifs de pit, qui portaient alors une foule de personnes braver tous les dangers, pour aller visiter les lieux sanctifis par les mystres de notre religion. Au plus fort mme des ravages des Sarrazins en France, vers l'an 733, des plerins partis de l'occident circulaient librement Jrusalem, Nazareth, Damas, la cour mme du khalife, soit que le prince n'et qu'une ide confuse des pays d'o ces hommes venaient, soit que, connaissant le motif qui les amenait, il ddaignt de faire attention eux[123]. [122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mmoire de l'Acadmie des Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62. [123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des Bollandistes, au 7 juillet. Les princes abbassides adoptrent la politique la plus amicale envers la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confi les ctes d'Afrique se livrrent d'horribles dprdations sur nos rivages, c'est que ces gouverneurs, spars du centre de l'empire par d'affreux dserts et d'immenses distances, profitrent de la premire occasion pour se rendre indpendans. Depuis la prise de Narbonne jusqu' la mort de Pepin en 768, aucune hostilit n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait les Pyrnes comme la frontire naturelle de la France, et Abd-alrahman tait occup soumettre les mirs qui refusaient de reconnatre son autorit. Mais Pepin ne ngligeait rien pour entretenir l'esprit de faction parmi les Sarrazins. Ds l'anne 759, un an aprs l'occupation de Narbonne par les Franais, le gouverneur musulman de Barcelonne et de Gironne, appel Solinoan ou plutt Soleyman, entra en relation avec Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs franais, Soleyman se rangeait sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel de croire que l'mir sarrazin, visant l'indpendance, cherchait seulement un appui dans le roi des Franais. On verra bientt se dvelopper la politique des mirs musulmans du nord de la Pninsule, lesquels recouraient la France, lorsqu'ils taient presss par l'mir de Cordoue, et qui retournaient l'mir de Cordoue, lorsque les Franais se montraient exigeans. [124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 335. Ce qui favorisait les tentatives de ces mirs, ainsi que celles des chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, etc., sont hrisss de montagnes, et qu'il est facile une petite troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armes innombrables. Les Arabes n'ayant occup la plupart de ces contres qu'en passant, leurs crivains n'en ont eu qu'une ide confuse. Ils appellent ordinairement la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des chteaux_[125], rgion dfendue en effet par des positions extrmement fortes. D'un autre ct, la Navarre est appele pays des _Baschones_. Quelquefois, dans la pense des crivains arabes, cette dnomination comprend la partie de la Gascogne situe en-de des Pyrnes, laquelle tait en communaut d'origine et de langage avec la Navarre. [125] Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de vrifier les dates_, dit. in-4, t. II, p. 349. A l'gard de la chane des Pyrnes proprement dite, les Arabes l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_, et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en effet c'est par les Pyrnes qu'il faut passer pour communiquer de l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports ou passages qui, disent-ils, sont peine assez larges pour donner entre un cavalier. Ces quatre passages sont, 1 la route de Barcelonne Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2 la route de Puycerda travers la Cerdagne; 3 la route qui conduit de Pampelune Saint-Jean-Pied-de-Port; 4 enfin la route de Tolosa Bayonne[127]. La chane des Pyrnes, au moyen-ge, tait moins accessible qu'aujourd'hui. Le rcit des Arabes s'en est ressenti, et il y a plusieurs de leurs dnominations gographiques qu'il nous a t impossible de rtablir. [126] [127] Edrisi, de qui nous empruntons ces dtails, a confondu quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la premire avec une cinquime route qui mne de Jaca dans le Barn. A la troisime route appartient le passage de Roncevaux qui traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en consquence _port de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reoit le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177, celui de _portus Sizar_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de Saint-Jean-Pied-de-Port. Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, taient revtus du titre de visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indpendance. Quant aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du titre d'alcayd ou de _conducteur_. Tandis que Pepin cherchait tenir les diffrens partis en Espagne en chec les uns par les autres, la discorde tait attise par le khalife d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et tait impatient de rtablir dans l'empire l'unit politique et religieuse, qui se trouvait rompue par l'lvation d'Abd-alrahman. Dj il avait fait partir une flotte des ctes d'Afrique, et plusieurs mirs espagnols esprant, la faveur d'une si grande distance, exercer une autorit moins restreinte, s'taient dclars pour lui. Pepin, qui n'avait rien craindre d'Almansor, et qui pouvait en tre aid au besoin, se hta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs dsignent le prince musulman par son titre d'_mir-almoumenyn_, ou de commandeur des croyans. En 765, des dputs envoys par Pepin se rendirent Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagns des dputs du khalife. Les uns et les autres dbarqurent Marseille. Pepin accueillit trs-bien les dputs de Bagdad; il leur fit passer l'hiver Metz; puis les fit venir au chteau de Sels, sur les bords de la Loire. Les dputs furent congdis, chargs de prsens, par la voie de Marseille[128]. [128] Continuation de Frdegaire, dans le Recueil des Historiens de France, t. V, p. 8 et ailleurs. La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Ds que ce prince entreprenant vit son autorit affermie, il rechercha l'amiti des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrtiens. Aux uns il montrait le dsir de les affranchir du joug de l'mir de Cordoue, et de les rendre tout--fait indpendans; aux autres il se prsentait lui-mme comme le protecteur naturel du christianisme, comme le dfenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaques par les novateurs et les hrtiques. Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laiss aux chrtiens le libre exercice de leur religion. Il existait des vques, ou du moins des prposs ecclsiastiques Cordoue, Tolde, et dans les autres villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontires, dans les contres qui taient tantt au pouvoir des chrtiens et tantt au pouvoir des musulmans, il ne parat pas qu'il y et d'vques. C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels des habitans. La ville mtropolitaine de Tarragone ayant t dtruite par les Sarrazins, les chrtiens de la Catalogne furent placs sous la juridiction de l'archevque de Narbonne; de son ct, l'archevque d'Auch eut sous sa surveillance les chrtiens d'Aragon[129]. S'levait-il quelque conflit entre les chrtiens d'Espagne, Charlemagne apparaissait comme arbitre. Ces chrtiens avaient-ils quelque rclamation faire auprs du pape, Charlemagne offrait sa puissante mdiation. [129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15. Sur ces entrefaites, en 777, deux mirs sarrazins des environs de l'bre se trouvant en guerre avec l'mir de Cordoue, franchirent les Pyrnes, et se rendirent avec une grande suite auprs de Charlemagne, en Westphalie, dans la ville de Paderborn, o se tenait alors une dite solennelle[130]. Un des deux mirs se nommait Solyman, et avait t gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livr aux troupes de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent mme qu'il se soumit la puissance du prince franais. [130] On voit que nos rois commenaient tre jaloux de faire figurer les mirs sarrazins dans les grandes runions publiques. C'est sans doute de l que dans les romans de chevalerie, propos des tournois, il est si souvent parl de _chevaliers_ sarrazins qui venaient des extrmits de la terre pour disputer aux guerriers chrtiens le prix de l'adresse et de la bravoure. [131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203, 319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'mir. Les uns l'appellent Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi. Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'tendre son autorit, crut l'occasion favorable pour se rendre matre d'une partie de l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne et de la Lombardie, et se disposa franchir les Pyrnes. On tait alors en 778. Il ne doutait pas qu' son approche les populations n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins, qui dans leurs dmarches avaient eu uniquement pour but de consolider leur indpendance, se prparrent rsister. Il en fut de mme des chrtiens des montagnes, qui avaient jur de ne plus reconnatre de joug tranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre ct des Pyrnes, il fut oblig d'entreprendre le sige de Pampelune, qui ne se rendit qu'aprs une bataille sanglante. Saragosse rsista galement[132]. Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentrent d'envoyer des otages. [132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203 et 343. Les auteurs chrtiens rapportent que Charlemagne entra de force dans Saragosse, et que l'mir, en punition de sa rsistance, fut conduit enchan en France. Suivant quelques auteurs arabes, Charlemagne choua dans ses efforts pour prendre la ville; mais peu de tems aprs le gouverneur ayant t assassin, son fils se rfugia en France. Tout--coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hta de retourner en France; mais son passage travers les Pyrnes, son arrire-garde fut attaque dans la valle de Roncevaux, par les chrtiens montagnards, aids peut-tre par les musulmans, et un grand nombre de ses plus illustres guerriers furent tus. C'est l, dit-on, que prit Roland[133]. [133] Le souvenir de cet vnement est encore si prsent dans le pays, que les jours de fte le peuple joue une pice dite _pice de Roncevaux_. Voy. _Histoire littraire de la France_, t. XVIII, p. 720. Le pays que, ds ce moment, la France se trouva possder de l'autre ct des Pyrnes varia d'tendue suivant les poques. C'est le pays qui fut appel _Marche_, c'est--dire frontire, parce qu'en effet il servait de position avance la France du ct de l'Espagne. Il fit partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas fonder en faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale tait Toulouse. Les crivains arabes le comprennent sous la dnomination gnrale de _Pays des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur rcit[134]. [134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce que jusqu' l'entre des Franais dans Barcelonne, les possessions franaises dpendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait dj t de mme l'poque o la Septimanie se trouvait au pouvoir des Sarrazins. Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les vnemens qui furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions des Franais en Espagne. Il suffira de faire connatre les rsultats de ces nouvelles entreprises. Aprs le dpart de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'taient abaisses sous son autorit, secourent le joug. Les Sarrazins surtout se regardrent comme humilis de cette soumission, et pour se venger, ils tournrent leurs efforts contre les chrtiens de leur voisinage. Les chrtiens, habitus une vie dure, et vtus de peaux d'ours, se retirrent au haut des montagnes ou au fond des valles, et s'y dfendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent obliges de s'expatrier, et vinrent demander un asile Charlemagne. Il existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient t plusieurs fois ravages dans les guerres prcdentes, et qui se trouvaient dsertes. Ce prince distribua ces campagnes aux rfugis, leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire. Il parat que parmi ces rfugis il y avait des musulmans devenus chrtiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs rfugis devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe encore des familles illustres qui font remonter jusqu' eux leur origine[136]. [135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486. [136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy. l'_Histoire gnalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830, in-4. L'mir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs franais du tems le reprsentent comme un homme cruel, qui fit mettre mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent que les chrtiens et les juifs eurent tellement souffrir de ses exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour subsister[137]. Il est certain que ce prince, forc de conqurir son royaume, et oblig de rsister des attaques sans cesse renaissantes, ne put pas toujours prserver la fortune et la vie de ses sujets; mais il tait naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est ses grandes qualits qu'il faut faire remonter la civilisation maure en Espagne. Il ne parat pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carl_, une de ses filles en mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait une poque o ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mmes scrupules qu'autrefois. [137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74. [138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso. Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisime fils, Hescham, de prfrence aux deux ans. Cette circonstance ne tarda pas amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire reconnatre son autorit Cordoue et dans les provinces voisines; ensuite il s'avana du ct de l'bre pour faire rentrer les mirs rebelles dans le devoir. L'ordre tant peu prs rtabli, Hescham crut que le meilleur moyen d'extirper l'esprit de faction qui avait caus tant de maux en Espagne, tait d'exprimer au dehors une grande pense, une pense propre rallier tous les esprits. Il avait se venger des dsordres que la politique de Pepin et de Charlemagne avait excits de l'autre ct des Pyrnes; de plus il commenait s'effrayer de l'aspect menaant que prenaient les chrtiens des Asturies et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les chrtiens par tous les cts, et il voulut que toutes les ressources de l'empire concourussent au succs d'une si importante entreprise. En effet, les pieux mahomtans se plaignaient depuis long-tems de voir les forces musulmanes tournes les unes contre les autres. Plusieurs taient alls jusqu' dire qu'on n'tait pas oblig de payer d'impt des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du prophte, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de Constantinople, jetaient le plus grand clat sur l'islamisme[139]. [139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199. Hescham, voulant donner cette guerre la plus imposante solennit, la prsenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est--dire la guerre contre les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les mosques, pendant que le peuple y tait assembl pour rendre hommage l'ternel, une invitation aux fidles de se lever pour la dfense de la religion. Ceux qui taient en tat de porter les armes devaient marcher sur-le-champ vers les Pyrnes; ceux qui ne l'taient pas devaient concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succs de l'expdition. Le discours qui fut lu en chaire tait en prose rime, et susceptible d'tre chant; il tait entreml de passages de l'Alcoran propres en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce discours: Louanges Dieu, qui a relev la gloire de l'islamisme par l'pe des champions de la foi, et qui, dans son livre sacr, a promis aux fidles, de la manire la plus expresse, son secours et une victoire brillante. Cet tre jamais adorable s'est ainsi exprim: _O vous qui croyez, si vous prtez assistance Dieu, Dieu vous secourra et affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son aptre et son ami chri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous la conduite du plus noble de ses prophtes, et il vous a gratifis du don de la foi. Il vous rserve dans la vie future une flicit que jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'tait la plus grande marque de bont que Dieu pt vous donner. Dfendez la cause de votre immortelle religion, et soyez fidles la droite voie; Dieu vous le commande dans le livre qu'il vous a envoy pour vous servir de guide. L'tre-Suprme n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les peuples infidles qui sont prs de vous, et montrez-vous durs envers eux_. Volez donc la guerre sainte, et rendez-vous agrables au matre des cratures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu trs-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prter secours aux fidles_[141]. [140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot _gazat_. [141] Nous empruntons ce discours un formulaire de lois et d'actes de tout genre, en arabe, lequel a t imprim au Caire, p. 78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est pas certain que ce soit le mme discours qui fut prononc en cette occasion; mais le fond n'a pas pu diffrer beaucoup. A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne sentirent leur zle se rveiller, et les plus ardens coururent aux armes. L'appel fait aux fidles devait tre d'autant mieux entendu, qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armes permanentes: les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une campagne, et la campagne termine, elles taient libres de rentrer dans leurs foyers. Mais le tems n'tait plus o, au seul mot de guerre contre les chrtiens, les masses entires se levaient spontanment. Les enfans des conqurans de l'Espagne taient en possession de terres considrables, et la plupart n'taient pas empresss de quitter la vie agrable qu'ils menaient pour s'exposer toute sorte de dangers. D'ailleurs, ce qui aidait le plus former les anciennes armes des conqurans, c'taient les hommes de bonne volont qui accouraient de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contres taient presque fermes l'Espagne. On tait alors dans l'anne 792. Cette espce de croisade n'attira pas cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent diviss en deux corps; l'un marcha contre les chrtiens des Asturies, et n'obtint que de faibles succs; l'autre, command par le visir Abd-almalek, s'avana en Catalogne, et se disposa entrer de l en France. Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur les bords du Danube, occup faire la guerre aux Avares; et les meilleures troupes du midi de la France s'taient rendues en Italie, avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans des plaines allrent se cacher dans les cavernes, ou se rfugirent sur les lieux levs. Les Sarrazins se dirigrent vers Narbonne, impatiens de reconqurir un boulevart o ils s'taient maintenus si long-tems. Trouvant la ville en tat de dfense, ils mirent le feu aux faubourgs, puis se portrent du ct de Carcassonne[142]. [142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74. Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, qui Louis avait confi la garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs du pays. De toute part les chrtiens en tat de porter les armes accoururent se ranger sous son tendard. Les deux armes en vinrent aux mains sur les bords de la rivire d'Orbieux, au lieu nomm Villedaigne, entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrmement vive. Guillaume fit des prodiges de valeur; mais les Franais, ayant essuy de grandes pertes, se retirrent. De leur ct, les Sarrazins, qui avaient perdu un de leurs chefs, n'osrent pas aller plus avant, et, contens du riche butin qu'ils avaient fait, ils retournrent en Espagne, o ils furent reus comme en triomphe. Dans toutes les mosques de l'Espagne, les musulmans rendirent Dieu des actions de grces pour un succs auquel depuis long-tems ils n'taient plus accoutums[143]. [143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360. Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso. La cinquime partie du butin rserve par la loi au souverain, se monta quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsque, et ce qui en ferait neuf fois plus, si on avait gard au peu d'argent monnay qui circulait alors. Cette somme paratra considrable, si on se rappelle que le pays qui servit de thtre cette guerre ou tait naturellement pauvre, ou avait t dvast plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier en quelque sorte les fruits de cette expdition, les employa terminer la grande mosque de Cordoue, commence par son pre, et qui sert aujourd'hui de cathdrale. Ce qui avait surtout attir la partie de la mosque btie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est qu'elle avait t entirement construite du produit du butin fait sur les chrtiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles constructions furent acheves, les musulmans refusrent d'y prendre place pour offrir leurs voeux Dieu; et comme Hescham tonn demanda le motif de ce refus, on lui dit que c'tait parce que l'autre partie de l'difice provenait de l'argent pris sur les chrtiens, et qu'on tait bien plus sr d'y voir ses prires exauces. L-dessus, le prince dclara qu'il en tait de mme de la partie de la mosque qui tait son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour attester la vrit de ce qu'il disait[144]. [144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, la suite des fragmens de la Gographie d'Aboulfeda, publis par Rinck; Leipsick, 1791, in-8. Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la mosque furent assises sur une terre provenant des dernires conqutes, et que cette terre fut apporte de la Galice et du Languedoc, c'est--dire d'une distance de prs de deux cents lieues, soit sur des chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrtiens[145]. [145] Comparez Roderic Ximens, p. 18, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51. Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximens qui les a copis, les Sarrazins dans cette expdition auraient repris Narbonne. Mais le rcit de ces crivains est fort confus, et le nom de _pays des Francs_ qu'ils donnent la fois aux provinces chrtiennes situes en-de et au-del des Pyrnes, les empche de se rendre un compte exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que Narbonne tait retombe au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrtiens du tems en auraient parl, ne ft-ce que pour dire comment les Franais y taient rentrs. Il faut faire attention qu' l'poque o l'invasion eut lieu, Charlemagne avait tabli un ordre parfait dans ses tats, et que les chroniqueurs du tems nous apprennent, anne par anne, tout ce qui se faisait d'important. [146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_, situe en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch. D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expdition avec quelques dtails, ne dit pas positivement que Narbonne ft tombe au pouvoir des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy., ancien fonds, no 645, fol. 95 verso. Mais, tandis que les crivains chrtiens contemporains ne disent rien de la prise de Narbonne par les musulmans, des crivains postrieurs supposent les Sarrazins matres, non seulement de cette antique cit, mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrtien qui se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte Guillaume. Guillaume appartenait une famille illustre; et il s'tait rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa pit autant que par sa valeur. C'est le mme qui, quelques annes plus tard, contribua le plus la conqute de Barcelonne, par les Franais. Guillaume, las des grandeurs de ce monde, se retira dans le monastre de Gellone, situ aux environs de Lodve et qu'il avait lui-mme fond. Il y mourut dans les plus vifs sentimens de religion, et mrita d'tre rang au nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un sicle trs-port la pit, rendirent le nom de Guillaume trs-populaire dans le midi de la France. Un auteur, qui a crit sa vie et qui vivait vers le dixime sicle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans les glises et dans toutes les runions un peu nombreuses la gloire de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems aprs, lorsque les potes franais se mirent clbrer les grandes actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de ses paladins, ils n'oublirent pas le comte de Toulouse. Nous possdons encore en franais un pome intitul _pome de Guillaume au court-nez_, dans lequel on reprsente Nmes, Orange et Arles comme se trouvant au pouvoir des Sarrazins, et comme ayant d leur dlivrance au courage invincible de ce hros[148]. D'un autre ct, une inscription latine que l'on conservait avant la rvolution aux environs d'Arles, dans l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut oblig de venir en personne Arles, pour aider l'expulsion des musulmans. [147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369. [148] Les rcits qui forment le fonds de ce pome sont fort anciens, puisque dj, au onzime sicle, ils avaient cours parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des _Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le _roman de la Violette_, publi par M. Francisque Michel, p. 72. Ces divers rcits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais t trs-scrupuleux sur la fidlit historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se rendit Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye ne fut fonde que plus de cent cinquante ans aprs; il est vident que le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le monastre plus ancien qu'il n'tait rellement, et de lui donner une origine qui ne lui appartenait pas[149]. [149] Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la France_, t. IV, p. 2. Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son fils Hakam. Aussitt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur qualit d'ans, avaient dj tent de s'emparer du pouvoir, reprirent les armes. Hakam fut oblig de consacrer ses premiers soins dompter les rebelles. L'anne suivante, tandis que Charlemagne tait Aix-la-Chapelle, on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne, qui implorait son appui. On y vit galement arriver Abd-allah, oncle de l'mir de Cordoue, qui avait succomb dans ses tentatives pour s'emparer du trne, et qui invoquait l'assistance de la France[150]. La mme anne, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans la dite qu'il tint, suivant l'usage, Toulouse, reut un dput d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes les forces chrtiennes se runissent contre l'ennemi commun. Il vint aussi la dite un dput d'un mir sarrazin des environs de Huesca, appel Bahaluc, qui demandait vivre en bonne intelligence avec les chrtiens[151]. [150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50. [151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91. Le moment parut favorable pour se venger des dgts faits par les Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes franaises de l'autre ct des Pyrnes. Dj Louis et son frre Charles avaient fait quelques incursions du ct de l'bre, mettant tout feu et sang. Louis passa de nouveau les Pyrnes, du ct de l'Aragon, et pressa le sige de Huesca, dont le gouverneur avait envoy les clefs Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir les Franais. En mme tems Abd-allah, oncle de l'mir de Cordoue, se rendait matre de la ville de Tolde, et son autre oncle, Soleyman, s'tablissait dans Valence. Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son arme contre Tolde. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrnes, fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes qui s'taient souleves; puis s'avanant contre les chrtiens des Pyrnes, il fit les plus horribles dgts sur leurs terres, massacrant les hommes en tat de porter les armes, et emmenant les femmes et les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutils pour certains emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'tait, le premier en Espagne, form une garde particulire; et cette garde, pour qu'elle ft plus dvoue, se composait de captifs pris la guerre, et d'esclaves achets prix d'argent. [152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, tromp par le rcit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins entrrent de nouveau dans Narbonne. Les succs remports par Hakam sur les chrtiens lui avaient fait donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A son retour devant Tolde, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tu dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il se prsentt une nouvelle occasion de reparatre sur la scne. [153] C'est de l que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot barbare _abulafer_. Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expdition aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya Charlemagne, comme trophe de ses succs, quelques captifs sarrazins monts sur des mulets et couverts de leur cuirasse. De son ct le roi d'Aquitaine avait pill les environs de Huesca[154]. [154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213. Ces succs partags n'offraient pas de rsultat, et la consquence la plus immdiate de ces guerres continuelles, tait la ruine des contres qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle pour les Franais venait de ce que les gouverneurs sarrazins, aprs les avoir appels, refusaient de les recevoir, et que, si on avait recours la force, ils invoquaient l'appui de l'mir de Cordoue. Les Sarrazins tant rests matres des villes les plus fortes, telles que Barcelonne, Tortose, Saragosse, taient srs de trouver un asile au besoin; et de l, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilit de faire des courses sur les terres chrtiennes. Aucune ville, sous ce rapport, n'tait mieux situe que Barcelonne. Cette place, extrmement fortifie, tait rapproche des frontires de France, et soit par mer, soit par terre, elle pouvait rpandre la terreur dans les environs. L'mir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa principaut Charlemagne; mais il s'tait toujours dfendu d'y laisser entrer les Franais. De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis rsolut de tout tenter pour s'emparer de cette ville. On tait alors en 800; Charlemagne se trouvait Rome, occup se faire donner la couronne impriale. Louis, la dite de Toulouse, annona ses intentions aux comtes et aux seigneurs, et chacun reut ordre, ds que la belle saison serait venue, de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne. Il nous reste, au sujet des incidens de ce sige, de nombreux dtails dans le pome latin d'Ermoldus Nigellus dj cit; et comme ces dtails jettent du jour sur la manire dont la guerre se faisait alors, tant chez les musulmans que chez les chrtiens, nous allons en rapporter quelques fragmens[155]. [155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv. Voy. le mme recueil, t. V, p. 80 et 81. Barcelonne, dit le pote, tait devenue pour les Maures un boulevart assur. C'est de l que partaient, sur des chevaux lgers, les guerriers qui en voulaient aux terres chrtiennes; c'est l qu'ils revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Franais firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put dcider le commandant se soumettre. Les guerriers de l'Aquitaine tant arrivs devant la ville, chacun s'occupe de remplir la tche qui lui avait t impose. Celui-ci prpare des chelles, celui-l enfonce des pieux en terre. L'un apporte des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes parts, les murs retentissent sous les coups du blier, la fronde cause les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite, montrant de la main les Franais: Vous voyez, leur dit-il, ces hommes de haute stature, qui ne laissent pas de repos la ville; ils sont courageux, habiles manier les armes, endurcis au danger, et pleins d'agilit; toujours ils ont les armes la main; elles plaisent leur jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Dfendons bravement nos remparts. L'arme chrtienne avait t divise en trois corps. Le premier tait charg d'attaquer la ville; le second, command par le comte Guillaume, devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue. Louis, avec le troisime, s'tait plac au sommet des Pyrnes, prt se porter partout o les circonstances l'exigeraient. Les troupes qui s'avanaient au secours de la place, trouvant le passage ferm, se portrent contre les chrtiens des Asturies, qui les mirent en fuite. Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le sige fut repris avec une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'tat de rsister plus long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrtiens. A la fin les Franais montrent l'assaut, et la ville ouvrit ses portes. La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville tait reste quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosques furent purifies et converties en glises. Louis envoya son pre une partie du butin fait dans la ville. Ces prsens se composaient de cuirasses, de casques orns de cimiers, de chevaux superbement enharnachs. Les possessions franaises en Espagne furent alors divises en deux Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui rpondait la Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche de Gascogne, qui comprenait les villes franaises de Navarre et d'Aragon. La mme anne, Charlemagne reut une ambassade du clbre Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoy en dputation au khalife un juif appel Isaac, accompagn de deux chrtiens franais. Les dputs avaient ordre, en se rendant Bagdad, de passer par Jrusalem, qui tait devenu la fois un lieu de plerinage et de commerce, et aprs s'tre assurs de l'tat des saints lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en relever l'clat, et rendre leur accs plus facile aux plerins et aux marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus, ils devaient demander un lphant, animal qu'on n'avait peut-tre plus vu en France depuis Annibal, et qui tait de nature frapper vivement la curiosit. Le khalife accueillit trs-bien les dputs franais. Il accorda Charles le droit de veiller la sret des saints lieux; en mme tems, il lui envoya un lphant, le seul qui ft alors dans sa mnagerie. Enfin il lui fit prsent d'une tente magnifique, d'toffes en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et d'aromates de tout genre, de deux candlabres en laiton d'une grandeur colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'lphant et les autres prsens ayant dbarqu Pise, furent transports avec un grand appareil Aix-la-Chapelle, sjour favori de l'empereur. Les dputs taient chargs de prsenter Charles les complimens du khalife, et de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amiti au-dessus de celle de tous les rois[156]. [156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p. 56. Les dputs franais avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient arros de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique. Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya mme la suite des dputs franais un ambassadeur qui devait offrir l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que de tels vnemens produisirent au milieu de peuples presque sans communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la terre semblait rendre hommage l'clat extraordinaire qui brillait sur la personne du souverain[157]. [157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la plupart des crits des auteurs franais de l'poque. Le rcit de ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frdegaire avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife Almansor, et ce qui est dit plus bas de la dputation envoye par Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, Louis-le Dbonnaire. Ajoutez ces tmoignages celui du pape Lon III qui, aprs la mort d'Aaron-Alraschid, en 813, mande Charlemagne que si les pirates des ctes d'Afrique commenaient ne plus respecter les ctes de l'empire franais, non plus que celles de l'empire grec, c'est que ces barbares n'taient plus retenus par le grand nom du khalife. Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et suiv. Nanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529, des nouveaux _Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_, traite ces relations de fausses, et conteste le rcit d'ginard tout entier. Il est probable que M. Pouqueville aura confondu ginard avec le moine de Saint-Gall qui a aussi crit sur Charlemagne, et dont le rcit a plus d'une fois donn lieu des critiques fondes. Voy. la prface que dom Bouquet a place en tte du cinquime volume du recueil des _Historiens de France_. Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en Navarre avec des succs partags. Sans doute Charlemagne n'avait pas le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontires, ou bien ses instructions n'taient pas suivies. Il est certain que ce grand homme fut loin d'obtenir de ce ct les mmes succs que partout ailleurs. On aura une ide de la singulire situation o il s'tait plac, et de la politique de l'mir de Cordoue par le fait suivant. En 809, le comte Aurole, qui commandait pour les Franais en Aragon, tant mort, l'mir musulman de Saragosse, appel Amoros, prit possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de les remettre Charlemagne; mais, lorsque les troupes franaises se prsentrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa promesse la dite prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut priv de son gouvernement par l'mir de Cordoue, les villes d'Aurole restrent au pouvoir des musulmans. Tel est le rcit des auteurs franais[158]. Or, voici, d'aprs un auteur arabe, quel homme tait Amoros. Cet mir tait n Huesca, d'un pre musulman et d'une mre chrtienne, genre d'alliance qui tait alors fort commun en Espagne, surtout dans les provinces septentrionales, habites en grande partie par des chrtiens. Les hommes ns ainsi de deux personnes de religion diffrente taient appels par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces hommes, en gnral, n'avaient aucun principe de religion, et ils se dclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques annes auparavant, la ville de Tolde, remplie de personnes de cette caste, avait menac de lever l'tendard de la rvolte. Aussitt l'mir de Cordoue, qui tait sr du dvouement d'Amoros, fit choix de lui pour rprimer les habitans. Amoros, aprs avoir concert avec l'mir le plan de conduite qu'il devait tenir, se prsenta aux habitans comme un homme mcontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la premire occasion pour se rvolter. D'accord avec les habitans, il fit btir l'endroit le plus lev de la ville une forteresse qui devait tre le boulevart le plus sr de leur libert; mais, ds que le chteau fut construit, il invita comme pour une fte les principaux d'entre eux, et mesure qu'ils entraient dans le chteau, on leur coupait la tte. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrs, et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans ne s'taient aperus tems de cette boucherie. Voil l'homme qui avait pris possession des villes du comte Aurole, dans l'intention, disait-il, de les remettre aux Franais[161]. [158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv. [159] Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du franais _multre_. [160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso. [161] Nous racontons ce fait d'aprs Ibn-Alcouthya, fol. 19, et Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte le fait un peu autrement. Nous parlerons maintenant des progrs que la marine des Sarrazins d'Espagne et d'Afrique avait faits cette poque, et des consquences funestes qui en rsultrent pour la France. On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et de l'tablissement d'Abd-alrahman Ier Cordoue, l'Espagne se trouva former un tat distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y tablir leur autorit, et que ces tentatives avaient lieu par mer et l'aide de flottes parties des ctes d'Afrique. Cette circonstance obligea les mirs de Cordoue donner une attention particulire leur marine. Ds l'anne 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagne, Sville, Almerie, etc., et dj avant cette poque les les Balares, la Sardaigne et la Corse se trouvaient exposes aux dprdations des pirates. Ces les, abandonnes, pour ainsi dire, elles-mmes, finirent par se placer sous la protection de Charlemagne[162], et ds lors les Sarrazins d'Espagne, en y exerant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils taient en guerre ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacr. Les hommes en tat de porter les armes taient ou faits captifs ou mis mort, les femmes et les enfans emmens en esclavage. Les vieillards seuls et les infirmes taient pargns, comme ne pouvant opposer de rsistance, ni tre d'aucune utilit. [162] En 799, les chrtiens des les Balares, ayant remport quelques succs sur les Sarrazins et enlev plusieurs drapeaux, firent hommage des drapeaux au prince franais. Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 51. En 806, les Sarrazins mettant tout feu et sang dans l'le de Corse, Pepin, qui son pre Charlemagne avait confi le gouvernement de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins n'attendirent pas les chrtiens, et se retirrent; mais dans le trajet, Admar, comte de Gnes, les ayant attaqus imprudemment, fut dfait et tu. Les barbares emmenrent avec eux soixante moines, qu'ils allrent vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachets par l'empereur[163]. [163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56. En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente en Sardaigne, ayant t repousss de cette le par les habitans, dchargrent leur fureur sur la Corse; mais attaqus l'improviste par le conntable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les chrtiens regardrent cet important succs comme un juste chtiment que Dieu avait voulu infliger aux cruauts sans nombre commises par les barbares[164]. [164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56. Nanmoins l'anne suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente dans l'le de Sardaigne; en mme tems les Sarrazins d'Espagne, s'introduisant le jour de Pques dans l'le de Corse, y mirent tout feu et sang[165]. Ils retournrent dans l'le de Corse en 813. Mais, en se retirant, ils tombrent dans une embuscade que leur avait dresse Ermengaire, comte d'Ampourias, prs de la ville actuelle de Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels taient entasss plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se venger, allrent dvaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166]. [165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez aussi p. 355. Si on en croit les crivains du pays, les Sarrazins s'tablirent sur la cte orientale de l'le, au milieu des dbris de l'antique ville d'Alria, et les Franais, malgr le concours des habitans, eurent beaucoup de peine les chasser. Jacobi, _Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv. [166] Dom Bouquet, t. V, p. 62. Ce redoublement de brigandages et d'atrocits annonait assez que de nouveaux combattans s'taient prsents dans l'arne, et que si l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en tait fait de l'empire qu'il avait lev avec tant de peine. On a vu que les ctes d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorit des khalifes de Bagdad, et que la France tait en relation d'amiti avec les princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vcut, le prince aglabite de Cayroan, par un reste de considration pour lui, respecta les ctes de l'empire; mais peine eut-il ferm les yeux (en 809), la guerre s'tant leve entre ses deux fils ans, pour savoir qui lui succderait, le prince aglabite se crut dispens de tous mnagemens, et les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates. Un gouverneur de Sicile se plaignant un dput aglabite des cruauts qui chaque jour se commettaient au mpris de la foi jure, le dput rpondit: Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui taient esclaves ont voulu tre libres; ceux qui taient libres, mais pauvres, ont voulu tre riches; et les pirates, pour tre plus l'aise, allaient chercher des richesses l o il s'en trouvait. Le commerce qui continuait se faire entre la France et l'Italie, d'une part, l'gypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait tre un appt pour les aventuriers africains[167]. [167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et suiv. Aux pirates d'Afrique s'taient joints les pirates normands. A cette poque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, o se maintenaient encore les grossires pratiques du paganisme, regorgeaient d'une population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contres barbares le moyen le plus sr d'arriver la gloire tait de verser le sang et de se charger de butin, tous les hommes d'un caractre entreprenant aspiraient se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Dj leurs barques lgres commenaient se montrer sur les ctes franaises de l'Ocan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs de provinces de faire construire des tours et des forteresses l'embouchure des rivires par o les pirates avaient coutume de pntrer dans l'intrieur des terres. Il voulut de plus qu'on tnt des flottes prtes dans les principaux ports de mer, afin de donner la chasse aux escadres ennemies. Tant que vcut ce grand prince, ces mesures suffirent pour prserver le continent franais[169]. [168] Voy. M. Depping, _Histoire des expditions maritimes des Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8; et M. Auguste Leprevost, _Notes pour servir l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834, in-8. [169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93. Cependant les deux partis commenaient se lasser de ces hostilits continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au dsavantage de l'un et de l'autre. Il fut question d'une trve, et c'est la premire fois que les chroniqueurs du tems parlent d'une ngociation de ce genre entre les souverains de la France et les mirs de Cordoue[170]. Il s'agissait seulement d'une paix momentane. En effet, d'aprs l'esprit de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les vrais-croyans et les chrtiens qui habitent des pays limitrophes. Mahomet s'est ainsi exprim dans l'Alcoran: Combattez les infidles jusqu' ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu' ce que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171]. C'est par une simple tolrance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont conquis, ont laiss aux chrtiens et aux peuples d'une autre religion que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est parl d'un trait conclure entre eux et les chrtiens, ils se servent d'un mot particulier qui rpond celui de trve[172]. [170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82. [171] Sourate VIII, vers. 39. [172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellane_, t. III, p. 50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothque des Croisades_, de M. Michaud, t. IV.) Une premire trve, convenue en 810, ayant t viole, on en conclut une autre deux ans aprs. Un dput sarrazin, qui est peut-tre l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les crivains arabes reprsentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet Aix-la-Chapelle auprs de l'empereur. On convint d'une trve de trois ans; mais elle ne fut pas mieux observe que l'autre; car on a vu les Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'le de Corse, et dans le mme tems Abd-alrahman, fils de l'mir de Cordoue, se dirigeait vers les Pyrnes, mettant tout feu et sang. Les musulmans s'avancrent jusqu'aux frontires de France, et c'est peut-tre alors qu'ils mirent mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnres-de-Luchon, dans le dpartement actuel de la Haute-Garonne[174]. [173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 82 et 258. [174] _Notice de l'glise de Saint-Aventin_, par M. le comte de Castellane, dans les _Mmoires de la Socit archologique du midi de la France_, tablie Toulouse, t. I. La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils, Louis-le-Dbonnaire, qui lui succda dans la dignit d'empereur, et qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tcha de suivre la mme politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait presque pas sur les bords de l'bre, la piraterie sarrazine faisait sans cesse de nouveaux progrs. Un vnement qui se passa cette poque en Espagne contribua singulirement donner de l'extension aux courses des pirates. On a vu que Hakam avait form autour de lui une garde permanente, ce qui l'obligea faire de nouvelles dpenses et tablir de nouveaux impts. Hakam tait dtest de ses sujets cause de sa cruaut et de son humeur farouche. Une rvolte ayant clat dans les faubourgs de Cordoue, Hakam se prcipita avec sa garde sur les habitans, et pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rbellion eut t dompte, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et ordonna tous ceux qui avaient chapp au massacre d'aller chercher une patrie ailleurs. Une partie de ces infortuns, au nombre de plus de quinze mille, firent voile pour l'gypte et entrrent de force dans Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le gouverneur, ils se dirigrent, accompagns d'une foule d'aventuriers de tous les pays, vers l'le de Crte, alors au pouvoir des Grecs[175]. En vain les habitans opposrent de la rsistance. Les exils s'tablirent dans l'le. Bientt mme des Sarrazins d'Espagne se rendirent matres des les Balares, et ceux d'Afrique de l'le de Sicile, de manire que toute la mer Mditerrane ne fut plus qu'un vaste thtre de violences et de brigandages. [175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremre, _Mmoires historiques sur l'gypte_, t. II, p. 197, et Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, . 43. En 816, des dputs sarrazins se rendirent auprs de l'empereur Compigne, de la part d'Abd-alrahman, qui son pre Hakam avait remis le timon des affaires. De l ces dputs allrent attendre l'empereur Aix-la-Chapelle o il devait se tenir une dite[176]; mais la trve dont on convint ne fut observe ni d'un ct ni de l'autre. Une flotte sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'le de Sardaigne; et une flotte chrtienne s'tant prsente pour la combattre, fut mise en droute. Huit navires chrtiens furent submergs et plusieurs autres brls[177]. [176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv. [177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p. 255. La mme anne Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succda. Hakam, par suite de ses cruauts, avait reu de ses sujets arabes le surnom d'_Aboulassy_[178] ou de mchant. C'est de l que nos vieilles chroniques le dsignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179]. [178] [179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81. A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le mme qui plusieurs fois avait essay de se saisir du trne, et qui avait invoqu l'appui de Charlemagne, accourut d'Afrique o il s'tait retir, et fit une nouvelle tentative. Les Franais profitrent d'une occasion aussi favorable pour pntrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon qui ne reconnaissaient pas leur autorit, et y mirent tout feu et sang. Mais dj les liens divers qui tenaient les diffrentes parties de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne avait eu tant de peine rapprocher, commenaient se relcher. De toutes parts les mcontentemens clataient, les ambitions se montraient exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accus de flonie, c'est--dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins, qu'il tait charg de combattre. Bera tait du sang goth; son accusateur l'tait aussi. Comme les preuves manquaient l'accusation, on suivit l'usage tabli en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda pas s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble les deux adversaires; et Bera ayant t vaincu fut considr comme coupable[180]. [180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc. Peu de tems aprs, les chrtiens de la Navarre, qui apparemment avaient se plaindre de la domination franaise, firent alliance avec les musulmans et leur livrrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant t envoys par l'empereur pour touffer la rbellion, furent attaqus leur passage dans les Pyrnes par les chrtiens des montagnes. Asnar, l'un des deux, qui tait d'origine gasconne, fut respect; mais l'autre, nomm Eble, qui tait Franais, fut livr l'mir de Cordoue[181]. [181] _Ibid._, p. 106 et 185. Louis tait impatient de venger les outrages faits sa puissance. Sur ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, o de tout tems il avait rgn des dispositions peu bienveillantes pour les mirs de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prtexte de mauvais traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hta de se mettre en relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur crivit: Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jsus-Christ, Louis, par la grce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et tout ce que vous avez souffrir de la cruaut du roi Abd-alrahman, qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait comme faisait son pre Aboulaz, lequel voulait vous obliger payer des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait ses ennemis, des hommes obissans des hommes rebelles. Il veut vous priver de votre libert, vous accabler d'impts de tout genre, et vous humilier de toutes les manires. Heureusement vous avez bravement repouss l'injustice de vos rois, vous avez courageusement rsist leur barbarie et leur avidit. Cette nouvelle nous est arrive de diffrens cts; en consquence nous avons cru devoir vous crire cette lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter persvrer dans la lutte que vous avez entreprise pour la dfense de votre libert; et comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vtre, nous vous proposons de combattre de concert sa mchancet. Notre intention est, l't prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer une arme au-del des Pyrnes, et de la mettre votre disposition. Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre arme fera une diversion puissante. Nous dclarons que si vous tes dcids vous affranchir de son autorit et vous donner nous, nous vous rendrons votre ancienne libert, sans y porter la moindre atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer la dfense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne sant[183]. [182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso. [183] Cette lettre, publie d'abord par Lecointe, a t reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans ignoraient les rapports qui avaient exist entre l'empereur et les habitans de Merida, ils avaient chang le mot _Emeritanos_ en _Csaraugustanos_. Dans la dite gnrale que Louis tint Aix-la-Chapelle, et o s'taient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annona l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite ses armes; mais avant mme que la dite ft leve, un seigneur goth, nomm Azon, qu'on souponnait d'intelligence avec les Sarrazins, et qu'on avait mand pour cet objet Aix-la-Chapelle, prit la fuite, franchit les Pyrnes, et se mettant la tte des mcontens de la Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'o il fit du dgt dans les pays occups par les Franais[184]. [184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187. En vain l'arme franaise se mit en marche au printems de l'anne 827. Azon, qui dj avait envoy demander du secours l'mir de Cordoue, se rendit lui-mme dans cette capitale pour presser le dpart des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs soldats, entre autres une portion de sa garde commande par son parent Obeyd-allah. Comme l'arme franaise s'avanait trs-lentement, Azon et ses allis eurent le tems de dvaster les territoires de Barcelonne et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir, en de des Pyrnes, o ils commirent d'horribles ravages[185]. [185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188. Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands efforts pour soutenir leur rbellion. Au bout de trois ans, n'tant pas secourus, ils furent obligs d'ouvrir leurs portes. A la mme poque, les Normands, quittant les contres sauvages du nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque anne des descentes sur les ctes de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. De leur ct les pirates d'Espagne et d'Afrique ne laissaient pas de repos aux ctes du midi de la France ni celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'le de Corse, pour se venger de ces continuelles dprdations, dirigea une expdition en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer et la flamme la main[186]. [186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109. Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'o partaient les navires de pirates, tant en gnral situs dans le bassin de la mer Mditerrane, c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises avaient lieu. Il est cependant parl cette poque d'un vaisseau sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une muraille, lequel fit une descente dans l'le d'Oye, en Bretagne, vers l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention dans les histoires particulires du pays[188]. [187] _Ibid._, t. VI, p. 308. [188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru. La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et Louis, qui l'histoire a donn le titre peu honorable de _Dbonnaire_, tait hors d'tat de s'lever au-dessus des circonstances fcheuses o sa propre faiblesse l'avait plac. Aprs avoir eu l'imprudence de partager de son vivant ses vastes tats ses trois fils ans, il eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de rserver une quatrime part pour le plus jeune de ses fils. Les trois ans, irrits, crirent l'injustice et prirent les armes. Louis, tantt vaincu, tantt vainqueur, dpos du trne, puis rtabli, perdit toute considration aux yeux de ses propres sujets. L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant, les personnes pieuses crurent reconnatre dans cette dcadence gnrale une marque de la colre cleste, excite par la corruption qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre adresse tous les vques, et date de l'anne 828, s'exprime en ces termes: La famine, la peste, tous les genres de flaux ont fondu sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a t irrit par nos actions perverses[189]? L-dessus l'empereur commande un jene gnral, et ordonne aux vques de s'assembler en concile dans les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles tait Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce dplorable tat de choses. Les mmes dsordres affligeaient l'Espagne musulmane, et l'mir de Cordoue avait continuellement combattre quelque rbellion nouvelle. [189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344. Les relations commerciales entre l'empire franais et les provinces d'gypte et de Syrie n'avaient jamais t interrompues. Les rapports politiques qui avaient exist entre Charlemagne et Aaron-alraschid durent tre repris avec Bagdad, ds que l'orient eut recouvr la tranquillit. Il est fait mention, l'anne 831, de l'arrive en France de trois dputs envoys de del les mers par le khalife Mamoun, fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces dputs taient musulmans, et le troisime chrtien. Ils offrirent l'empereur, entre autres prsens, des parfums et des toffes[190]. [190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le khalife est simplement dsign par son titre de _emir-elmoumenyn_. La guerre continuait toujours au-del des Pyrnes. En 838, Obeyd-allah, parent de l'mir de Cordoue, fit de grands dgts sur les provinces occupes par les Franais; de leur ct les Franais pntrrent en Castille et y mirent tout feu et sang. Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforce par les navires des les Maorque et Ivia faisait une descente aux environs de Marseille, et se rendant matresse des faubourgs, emmenait tous les hommes laques et ecclsiastiques en tat de porter les armes[191]. C'est peut-tre en cette occasion qu'eut lieu le fait attribu sainte Eusbie, abbesse d'un couvent de Marseille, et ses quarante religieuses, lesquelles ne voulant pas tre exposes la brutalit des barbares, se mutilrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'o elles furent appeles dans le pays les _denazzadas_[192]. [191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199. [192] Une inscription relative sainte Eusbie existe encore Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la France_, t. III, p. 179. Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a plac le martyre de sainte Eusbie, en 732. Louis-le-Dbonnaire mourut en 840, et aussitt la guerre clata parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de ces terribles chtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font sentir leur puissance des nations entires, et par lesquels la Providence frappe souvent le bon avec le mchant, l'innocent avec le coupable. Les Sarrazins profitrent de la confusion gnrale pour s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhne, et dvastrent les environs d'Arles[193]. Dans le mme tems un gouverneur de Tudle en Navarre, appel Moussa, pntra dans la Cerdagne, et y fit de grands ravages[194]. De leur ct les Normands, l'aide de leurs barques lgres, s'avanaient au centre de la France, par l'embouchure de l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commenaient faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de cette poque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses trahisons et de calamits de tout genre; on a la plus grande peine en suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve, fils de Louis, avait reu en partage la France actuelle presque tout entire; mais la suite des guerres intestines, les provinces changeaient de matre presque chaque anne. On ne laissait pas mme de province intacte; et comme si on avait voulu anantir toute espce de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient t partags entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientt mme un seigneur, appel Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se dclara comte d'Arles et de Provence[195]. [193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61. [194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso. [195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc. Le relchement de tous les liens sociaux en vint au point que les princes et les chefs de parti, pour accrotre leur influence, perdirent toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les associrent leurs propres querelles. L'Italie n'tait pas plus heureuse. Les Sarrazins taient matres de l'le de Sicile; d'autres Sarrazins avaient t appels sur le continent par deux seigneurs chrtiens qui se disputaient la principaut de Bnvent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne laissaient pas de repos aux ctes. En 846, ces pirates remontrent le Tibre, et vinrent piller les glises de Saint-Pierre et de Saint-Paul aux portes de Rome. Les parages de la rivire de Gnes avaient tellement souffrir de ces dprdations, que les prtres et les moines eux-mmes prirent les armes pour aider la dlivrance du pays[196]. [196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_, au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le comt de Nice, beaucoup de dtails dans l'ouvrage manuscrit de Giofredo, intitul _Storia delle Alpi maritime_, et qui est conserv Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier Csar de Saluces, membre de l'acadmie de Turin, a bien voulu faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823, 3 vol. in-8. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes. Enfin l'Espagne musulmane elle-mme tait frappe de tous les genres de flaux. Les factions s'y succdaient les unes aux autres. D'un autre ct, les Normands, qui commenaient ne plus trouver les mmes richesses sur les ctes de France, faisaient successivement des descentes Lisbonne, Sville et dans d'autres cits opulentes. Pour surcrot de malheur, une horrible scheresse fit prir une partie des rcoltes et des troupeaux; des nues de sauterelles, venues d'Afrique, dtruisirent ce qui avait rsist au manque d'eau; mais du moins Abd-alrahman, dans des circonstances si fcheuses, fit ce qui tait en son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets. En 848, tandis que des pirates sarrazins dvastaient de nouveau Marseille et toute la cte jusqu' Gnes[197], le jeune Pepin, qui tait en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession du Languedoc, et qui dj une fois avait appel son secours les Normands, ne craignit pas de recourir l'appui des Sarrazins. Celui dont il fit choix pour cette ngociation tait Guillaume, comte de Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant, s'tait signal par son zle pour la religion et la patrie. Guillaume se rendit Cordoue et fut bien reu du prince musulman. A l'aide des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198]. [197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66. [198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581. Quelques pirates sarrazins, ayant pntr de nouveau aux environs d'Arles, furent retenus sur la cte par les vents contraires; et les habitans accourant en armes les massacrrent. Mais pendant ce tems, une arme musulmane, commande par Moussa, gouverneur de Saragosse, s'avanait du ct d'Urgel et de Ribagorse, et pntrait jusqu'en France, mettant tout feu et sang. Telle tait la frayeur des habitans, qu'ils offrirent d'eux-mmes leur argent et tout ce qui tait leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve fut oblig de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches prsens[199]. [199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note. En ce tems-l (850) les chrtiens d'Espagne eurent prouver une vive perscution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de cette perscution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu ces vexations. D'aprs la lgislation musulmane, il y a libert de conscience pour les chrtiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut qu'ils soient ns de pre et de mre chrtiens; si l'un des poux a t musulman, l'enfant doit l'tre aussi, conformment cette maxime de Mahomet, que les musulmans interprtent l'avantage de leur religion: L'enfant suit ncessairement celui de ses pre et mre dont la religion est la meilleure[200]. Il en est de mme des enfans mineurs d'un chrtien ou d'une chrtienne qui a embrass l'islamisme; si l'enfant parvenu sa majorit refuse de professer la religion mahomtane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut en second lieu que les chrtiens n'aient jamais fait profession de l'islamisme: eussent-ils simplement lev la main et prononc les mots: _Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophte_, les eussent-ils prononcs pour se jouer ou en tat d'ivresse, ils sont censs musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte. Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane. Enfin il faut que les chrtiens s'abstiennent de toute injure contre Mahomet et sa religion; s'ils manquent un seul de ces points, ils n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort. [200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. II, p. 313, t. V, p. 167. [201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv. Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrtiens taient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les mres inculquaient leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes du christianisme: ce qui avait dj plus d'une fois donn lieu des scnes sanglantes. Il y avait alors Cordoue un prtre fort instruit dans les lettres chrtiennes et arabes, appel Parfait. Le bruit courait que ce prtre, dans un moment d'oubli, avait prononc la profession de foi mahomtane. Quelques musulmans l'ayant un jour rencontr dans une rue de Cordoue lirent conversation avec lui, et lui demandrent ce qu'il pensait de leur prophte et de la religion qu'il avait tablie. Parfait refusa d'abord de rpondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque pige; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement, et traita Mahomet d'imposteur et de suppt de l'enfer. D'abord les musulmans ne lui rpondirent rien; mais quelques jours de l, l'ayant rencontr au milieu d'une grande foule, ils le dnoncrent comme une personne qui avait mal parl du prophte. Aussitt la foule se jeta sur lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge. Le cadi interrogea Parfait, et comme le prtre ne voulut pas rtracter ce qu'il avait dit, il fut condamn mort. On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jene des musulmans. Pour donner cette excution plus de solennit, il fut dcid qu'elle n'aurait lieu qu' la fin du mois, poque o les musulmans, voulant se ddommager de leurs privations, se livrent la joie la plus vive. Au jour fix, Parfait fut amen au milieu d'une grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et l, en prsence d'une foule innombrable, il eut la tte tranche[202]. [202] L'glise clbre la fte de saint Parfait le 18 avril. Cet vnement causa une sensation extraordinaire: les chrtiens taient alors fort nombreux en Espagne, mme Cordoue, sige de l'empire. Non seulement on leur avait laiss une partie des glises de la ville; mais ils avaient des monastres de l'un et de l'autre sexe, surtout dans les montagnes situes au nord de la cit. La religion chrtienne avait pntr jusque dans le palais du roi, la suite du grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie des emplois de la cour. Les musulmans zls crurent faire une bonne oeuvre en dnonant les chrtiens qui rentraient dans une des trois catgories dont nous avons parl. Bientt mme on vit au sein d'une mme famille des frres accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens. Le jugement n'tait pas long: on demandait l'accus s'il persistait dans le christianisme: s'il rpondait affirmativement, on le mettait mort. Ordinairement les martyrs taient attachs un pieu; on brlait leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les chrtiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des reliques. Quelquefois on donnait les corps manger aux chiens[203]. [203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27 juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc. Ces barbaries produisirent un effet bien diffrent de celui que le gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs tait si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration gnrale. Plusieurs chrtiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois catgories se prsentrent d'eux-mmes pour partager le sort de leurs frres. Parmi eux nous citerons un Franais, nomm Sanche, originaire d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement avait t fait captif dans sa jeunesse; il y avait galement deux eunuques. Les femmes surtout se distingurent en cette occasion. On vit des vierges timides qui jusque-l n'avaient pas os s'loigner des regards de leurs parens, accourir pied vers Cordoue de plusieurs lieues la ronde, et demander grands cris le martyre. Il suffisait pour cela qu'elles profrassent quelque injure contre le prophte. La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrays des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les vques du pays s'assemblrent, et, malgr quelques prtres ardens, dcidrent qu'autant il fallait savoir endurer la rage des perscuteurs de la foi quand elle s'excitait elle-mme, autant il tait contraire l'esprit de l'vangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait t sollicit par les chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne chez qui les mmes violences commenaient s'exercer, interposa sa mdiation[204]. [204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354. Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrit qu'tonn du grand nombre de chrtiens tablis au coeur de ses tats; dans sa colre il chassa de son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le nombre des chrtiens tait grand, plus les moyens que l'on prenait pour en rduire la quantit taient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed. Abd-alrahman avait un got trs-vif pour les arts et pour les plaisirs, et sous son rgne Cordoue devint le sjour des lettres, de la musique, du chant et des ftes de tout genre. A l'exemple de son pre, de son grand-pre et des anciens Arabes en gnral, il cultivait la posie. Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses expditions contre les chrtiens. Ils taient adresss sa femme favorite, et ils donneront une ide de l'esprit qui dominait cette poque: Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi, et je lui envoie des flches qui ne manquent jamais leur but! Que de chemins j'ai fouls! que de dfils j'ai traverss aprs d'autres dfils! Mon visage a t expos toute l'ardeur du soleil, tandis que les cailloux embrass se fondaient de chaleur. Mais Dieu a relev par mes mains sa religion vritable. Je lui ai donn une nouvelle vie, et j'ai renvers la croix sous mes pieds. J'ai march avec mon arme contre les infidles, et mes troupes ont rempli les lieux escarps et les lieux unis[205]. [205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88. Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort svre contre les chrtiens. Il fit abattre toutes les glises bties depuis l'occupation du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions qui avaient t ajoutes aux anciens difices. Dans son zle fanatique, il eut un instant l'ide de chasser de ses tats non seulement les chrtiens, mais les juifs qui en toute occasion s'taient montrs les ennemis acharns du christianisme. Heureusement les rvoltes qui ne tardrent pas clater et la crainte de voir ses revenus diminuer donnrent ses vues une autre direction. La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'bre. Moussa, qui les annes prcdentes avait remport quelques succs contre les chrtiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'mir de Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ter son gouvernement, il se tourna du ct des chrtiens; il donna mme sa fille en mariage Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de Tolde leva de nouveau l'tendard de la rvolte, l'mir de Cordoue fut hors d'tat de rien entreprendre. De quelque ct qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages, calamits. En 859, les Normands franchissant le dtroit de Gibraltar, s'emparent de Narbonne qui, un sicle auparavant, avait rsist toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhne, ils s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays feu et sang[206]. Grard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans nos romans de chevalerie, les fora de se remettre en mer. A la mme poque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dgts dans les les de Sardaigne et de Corse. [206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75. Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque contemporain: Sur toutes les ctes les glises taient renverses, les villes saccages, les monastres dvasts. Telle tait la rage des barbares que les chrtiens qui tombaient entre leurs mains taient mis mort ou obligs de se racheter prix d'argent. Plusieurs chrtiens abandonnrent leurs proprits et quittrent leur pays pour vivre dans les lieux fortifis ou dans l'intrieur des terres; mais plusieurs aimrent mieux mourir que de renoncer leurs biens. Il y en eut encore chez qui la foi avait jet des racines moins profondes et qui ne rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-l taient les pires de tous; car ils connaissaient le pays, et il n'tait pas possible de se soustraire leurs investigations. A la fin les lieux les plus clbres se convertirent en dserts, et les difices les plus fameux disparurent sous les ronces et les pines[207]. [207] Dom Vaissette, _Histoire gnrale du Languedoc_, t. I, preuves, p. 108. Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrtien d'origine et ancien tailleur, avait pntr avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds dans la chane des Pyrnes; et s'unissant d'intrt avec les chrtiens du pays, s'tait empar de plusieurs places fortes, d'o il bravait toute la puissance des mirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui tait menac de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix Charles-le-Chauve, qui n'tait gure en tat de lui faire la guerre; il fut convenu que les Franais resteraient matres de la Catalogne, mais qu'ils s'abstiendraient de prter secours aux rebelles. On tait alors en 866. Les dputs envoys en cette occasion Cordoue par Charles revinrent amenant des chameaux chargs de litires, d'toffes de divers genres, de parfums, etc.[209]. [208] Voy. Casiri, _Bibliothque de l'Escurial_, t. II, p. 200. [209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92. L'Espagne tait dans l'tat le plus dplorable: la scheresse, la famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les rvoltes, tout semblait conspirer la perte de ce malheureux pays. Sur ces entrefaites une clipse de lune ayant couvert le ciel d'paisses tnbres, les musulmans crurent que c'en tait fait de leur empire; et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux la colre cleste, elles pensrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu favorable tait de faire une guerre mort aux chrtiens. Les provinces soumises l'mir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce qu'ayant combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'mir ne voulait pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras. Dans cette disposition des esprits, la politique des rois tait impuissante pour matriser les passions des particuliers. En 869, des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans la Camargue, le forme par le Rhne, et o ils s'taient mnag une espce de port. En ce moment, l'archevque d'Arles, Roland, se trouvait dans l'le o il possdait de grands biens, et o, faute de pierres, il s'tait fait btir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de leurs navires attaqurent la maison; plus de trois cents serviteurs de l'archevque furent tus et lui-mme fut pris. Les pirates le garrottrent, et aprs l'avoir conduit bord d'un de leurs navires, ils fixrent sa ranon cent cinquante livres d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante pes et cent cinquante esclaves, genre de marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur tous les marchs; mais dans l'intervalle l'archevque mourut, sans doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'tre pas frustrs de la ranon, tenant cette mort secrte, pressrent le plus qu'ils purent la remise du prix convenu. Ds que leur avidit eut t satisfaite, ils dposrent terre le corps de l'archevque, vtu des mmes habits que le jour o il avait t pris, et mirent la voile; de manire que les chrtiens qui taient venus pour fliciter le prlat de sa dlivrance n'eurent plus s'occuper que de ses funrailles[210]. [210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107. Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait aller combattre les Sarrazins d'Italie, qui, devenus matres de tout le midi de la presqu'le, menaaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacit, sans courage, et toujours dispos entreprendre sur les tats d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale qui avait teint les forces de la France et des contres voisines. En effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel ct tourner leurs regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire jur de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se ft agi de se disputer les plus riches provinces. L'tat de la France, de l'Italie et de l'Espagne septentrionale, semblait tre arriv au dernier degr de l'abaissement et de la misre; mais des preuves encore plus terribles taient rserves ces malheureux pays. TROISIME PARTIE. TABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT DE LA EN SAVOIE, EN PIMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION TOTALE DE FRANCE. La dernire poque qui nous reste parcourir prsente de grandes analogies avec celle qui prcde; c'est la mme violence dans l'attaque, ce sont les mmes scnes de pillage et de cruaut; mais les premires calamits ne frappaient en gnral que les ctes de la France et les provinces frontires, au lieu que celles-ci vont s'tendre travers le Dauphin jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premires taient passagres; celles-ci partent d'un point fixe et menacent de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a t fait de grand et de patriotique en France, soit avant, soit aprs cette priode fatale! Comme on se sent humili de voir les plus vastes contres, des contres d'o sont sortis tant de braves et de hros, livres la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant gnreux ne rachetait les excs! On se trouvait aux environs de l'anne 889. La Provence et le Dauphin appartenaient Boson, qui s'tait fait donner le titre de roi d'Arles. Malheureusement Boson n'tait pas issu du sang imprial de Charlemagne; et son lvation, regarde comme une usurpation, lui attirait des attaques frquentes. De leur ct les hommes riches et puissans ne songeaient qu' profiter de la confusion gnrale pour se crer des seigneuries et des principauts. Ainsi les barbares ne devaient rencontrer aucun obstacle. Voici de quelle manire l'tablissement des Sarrazins en Provence est racont par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mmes vrifi le rcit sur les lieux[211]. [211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalse, _ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 48. La plupart des crivains italiens modernes ont plac le lieu o s'tablirent les Sarrazins, dans le comt de Nice, auprs de Ville-Franche, l'endroit o fut bti plus tard le chteau de Saint-Hospice. Voy. ce sujet une longue discussion dans le grand recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la suite des vnemens, de l'autre l'tat des lieux, nous paraissent lever toute incertitude cet gard. Voy. au reste les observations de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772. Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment, et se dirigeant vers les ctes de Provence, furent pousss par la tempte dans le golfe de Grimaud, autrement appel golfe de Saint-Trops, et dbarqurent au fond du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer s'tendait au loin une fort qui subsiste encore en partie, et qui tait tellement paisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine y pntrer. Vers le nord tait une suite de montagnes s'levant les unes au-dessus des autres, et qui, arrives une distance de quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproch de la cte, et, massacrant les habitans, se rpandirent dans les environs. Quand ils furent arrivs sur les hauteurs qui couronnent le golfe du ct du nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilit qu'un tel lieu devait leur offrir pour un tablissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contres qui n'avaient pas encore t pilles, et o il n'avait t pris aucune mesure de dfense. L'immense fort qui environnait les hauteurs et le golfe leur assurait une retraite au besoin. Les pirates firent un appel tous leurs compagnons qui parcouraient les parages voisins; ils envoyrent aussi demander du secours en Espagne et en Afrique; en mme tems ils se mirent l'ouvrage, et en peu d'annes les hauteurs furent couvertes de chteaux et de forteresses. Le principal de ces chteaux est nomm par les crivains du tems _Fraxinetum_, du nom des frnes qui probablement occupaient les environs. On croit que _Fraxinetum_ rpond au village actuel de la Garde-Frainet, qui est situ au pied de la montagne la plus avance du ct des Alpes. Il est certain que la position occupe par ce village dut paratre fort importante; car c'est le seul passage par lequel il soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperoit encore au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des portions de murs tailles dans le roc, une citerne galement taille dans le roc et quelques pans de muraille[212]. [212] Aujourd'hui il n'existe plus de frnes dans la contre; mais M. Germond, actuellement notaire Saint-Trops, et qui a fait une tude particulire des localits, pense qu'anciennement il y avait un bois de frnes au fond du golfe sur les bords de la mer; que l se trouvait un village romain appel _Fraxinetum_, et que les Sarrazins, aprs avoir ruin ce village, ayant choisi sur les hauteurs un lieu pour en faire leur chteau-fort, lui donnrent le nom de Fraxinet. A l'gard de la place qu'occupait ce chteau-fort, M. Germond croit que le lieu o d'aprs l'opinion commune nous l'avons mis n'tait qu'une espce d'avant-poste d'o l'on avait vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir peine une centaine d'hommes; que le vritable chteau-fort tait une demi-lieue plus prs de la mer, sur la montagne appele aujourd'hui _Notre Dame de Miremar_, o l'on aperoit encore des vestiges de larges fosss. Bouche fait remarquer qu'il a d exister plusieurs lieux appels _Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, mesure qu'ils levrent quelque nouveau chteau-fort, soit en Dauphin, soit en Savoie, soit en Pimont, lui donnaient le nom de leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort juste; en effet, il existe encore dans les contres que nous venons de citer plusieurs endroits ainsi dnomms. Quand les travaux furent termins, les Sarrazins commencrent faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'loigner du centre de leurs forces; mais bientt les seigneurs les associrent leurs querelles particulires. Ils aidrent abattre les hommes puissans; ensuite, se dbarrassant de ceux qui les avaient appels, ils se dclarrent les matres du pays; en peu de tems une grande partie de la Provence se trouva expose leurs ravages. Telle tait la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un crivain contemporain, on vit se vrifier en eux ces mots souvent cits: _Un d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux mille_[213]. [213] Voy. Liutprand l'endroit indiqu. On lit dans l'Alcoran, sour. VIII, vers. 66: Si vous tes vingt hommes dcids vaincre, vous vaincrez deux cents infidles, et si vous tes cent, vous en vaincrez mille. La terreur devint bientt gnrale[214]; le plat pays tant dvast, les Sarrazins s'avancrent vers la chane des Alpes. Le neuvime sicle touchait sa fin. Le royaume d'Arles tait occup par Louis, fils de Boson; mais Louis avait t appel en Italie par les ennemis de Branger, roi de la Lombardie, et avait abandonn la dfense de ses tats pour en aller conqurir d'autres. Fait prisonnier par son rival, il eut les yeux crevs, et ne fut plus en tat de s'occuper des soins de son royaume. Dans le mme tems les Normands continuaient leurs ravages au coeur de la France. Quelques annes auparavant ils avaient assig Paris, qui aurait t pris sans le dvouement d'une poigne de guerriers[215]. D'autres barbares, galement payens, les Hongrois, repousss des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie, le fer et la flamme la main, et attendaient aussi une occasion pour envahir la France. [214] Une tiquette trouve en 1279, dans le tombeau de sainte Magdeleine, Vzelay, en Bourgogne, portait que le corps de la sainte avait t transfr en ce lieu de la ville d'Aix, en Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le rgne d'Odoin. Voy. ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vrifier les Dates_ avaient plac cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730; mais l'abbaye de Vzelay ne fut fonde que vers l'an 867. Voy. le _Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'tiquette il ne peut tre question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an 897, prit le titre de roi de France. [215] Il existe au sujet de ce sige un pome latin contemporain, par Abbon, publi en latin et en franais avec des notes, par M. Taranne, Paris, 1834, in-8. Mais tel tait l'isolement o se trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le pome les Sarrazins ne sont pas nomms une seule fois. Ds l'anne 906, les Sarrazins avaient travers les gorges du Dauphin, et franchissant le Mont-Cenis, s'taient empars de l'abbaye de Novalse, sur les limites du Pimont, dans la valle de Suse. Les moines eurent peine le tems de se retirer Turin, avec les reliques des saints et les autres objets prcieux, y compris une bibliothque fort riche pour le tems, particulirement en livres classiques. Les Sarrazins, leur arrive, ne trouvant que deux moines qui taient rests pour veiller la sret du monastre, les chargrent de coups. Le couvent et le village situ dans les environs furent pills, et les glises livres aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'taient pas en tat de rsister, se rfugirent dans les montagnes, entre Suse et Brianon, l o tait le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y suivirent et turent un si grand nombre de chrtiens, que ce lieu porta le nom de _champ des martyrs_[217]. [216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalse, dans Muratori, _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'glise de l'abbaye qui furent alors dtruites, celle de saint Heldrad, ancien abb du monastre et qui vivait au commencement du neuvime sicle. L'glise clbre la fte de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint tait n aux environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en Provence, rclame l'avantage de lui avoir donn le jour. [217] Ou plutt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publi par Rivantella, sous le titre de _Ulciensis ecclesi chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p. X et suiv., et p. 151. Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrtiens ne se runissent pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers furent conduits Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs chanes, mirent le feu au couvent de Saint-Andr dans lequel ils avaient t enferms, et une grande partie de la ville fut sur le point de devenir la proie des flammes[218]. [218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv. Bientt les communications entre la France et l'Italie furent interceptes. En 911, un archevque de Narbonne, que des intrts pressans appelaient Rome, ne put se mettre en route cause des Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes; et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'tre mis mort, ou du moins on tait tax une forte ranon. Ils ne tardrent mme pas faire des excursions dans les plaines du Pimont et du Montferrat[220]. [219] Catel, _Mmoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775. [220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p. 440. Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une descente sur les ctes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et saccagrent l'abbaye de Psalmodie qui, dj dtruite une fois sous Charles-Martel, avait t rebtie[221]. [221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et _Preuves_, p. 52. L'Espagne musulmane tait depuis long-tems en proie aux factions. En 912, le trne de Cordoue chut Abd-alrahman III, qui, par ses imposantes actions, mrita le nom de Grand. Ce prince, la suite d'un rgne de cinquante ans, runit sous son pouvoir toutes les provinces musulmanes, et porta au plus haut degr la prosprit et la gloire des Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Pninsule, prit le titre de khalife et de commandeur des croyans. Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Lon, s'tant runis Kaleb, fils de Hafsoun, matre de Tolde et des bords de l'bre, et aids par les guerriers du midi de la France, rsistrent d'abord avec succs aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts taient la meilleure dfense des frontires de France de ce ct. Mais en 920, l'oncle du khalife, appel comme lui Abd-alrahman, et surnomm Almodaffer ou le Victorieux, franchit, la suite d'une grande victoire, la chane des Pyrnes, et ravagea une partie considrable de la Gascogne, jusqu'aux portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas de l'autre ct des Pyrnes, amenaient de tems en tems des incursions semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris son retour par Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222]. [222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique des Annales de Baronius, an. 920, no 6. En Provence et en Dauphin, ainsi que dans la chane des Alpes, un cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayrent, dfaut de prince qui voult prendre en main la cause des peuples, de s'opposer ce torrent dvastateur; en vain, du haut de certains lieux levs, commencrent-ils donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient sans concert, ils virent leurs efforts chouer, et la plupart moururent malheureusement. Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entirement dvasts, et les barbares s'taient montrs d'autant plus impitoyables, que les ruines qui les entouraient de toutes parts taient pour eux un nouveau gage de sret. Marseille, son tour, vit sa principale glise dtruite; Aix fut galement envahie, et les barbares, dans leur fureur, y corchrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'vque, nomm Odolricus, s'enfuit Reims o on le chargea de l'administration du diocse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaaient de perptuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un chrtien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur, faisaient cause commune avec eux et avaient part leurs rapines. [223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse, _Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201. Telle tait la terreur rpandue par les Sarrazins, que les hommes riches et puissans taient obligs de tout quitter pour mettre leur vie hors de danger. On ne se croyait l'abri qu'au haut des montagnes, au fond des forts ou dans des lieux situs une grande distance. Saint Mayeul, n de parens riches, aux environs d'Avignon, et qui possdait de grands biens Valenoles, dans le dpartement actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprs d'un de ses parens[224]. Les glises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent mort l'archevque, saint Benot, avec l'vque de la Maurienne et beaucoup d'habitans des contres voisines qui y avaient cherch un refuge[225]. Un acte ancien signale auprs d'Embrun trois tours fortifies o les Sarrazins s'taient tablis et d'o ils dominaient dans les environs[226]. Saint Libral, successeur de saint Benot, fut oblig de s'en retourner son pays, Brives-la-Gaillarde. [224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11 mai, p. 670 et 679. [225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067. [226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de Ladoucette, 2e dit., Paris, 1834, p. 262. A cette malheureuse poque, le commerce tait nul et les pays communiquaient peu entre eux. L'usage s'tait pourtant maintenu parmi les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au moins une fois dans sa vie, en plerinage Rome, pour y visiter les tombeaux des aptres. Il existait galement des relations habituelles entre les divers vques de la chrtient et le saint-sige. Mais depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les voyageurs taient exposs des accidens aussi fcheux que frquens; vainement se munissaient-ils d'armes et se runissaient-ils en caravanes; il n'est pas d'anne o les chroniques du tems ne fassent mention de quelque scne sanglante[227]. [227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180, 182, 189, 192, 194, etc. Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle, commenaient prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidit de l'clair le Dauphin et la Provence, ils mirent le Languedoc feu et sang! Les Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, taient, l'exemple de leurs anctres et des Tartares actuels, toujours cheval, et ne se battaient qu' coups de flches. Ils ne savaient ni faire des siges, ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec furie, et se dispersaient aussitt. Les auteurs contemporains nous les reprsentent comme vivant de viande crue, tanchant leur soif avec du sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme ils taient venus par les extrmits du nord de l'Europe et de l'Asie, le vulgaire crut reconnatre en eux les peuples de Gog et de Magog dont il est parl dans les prophties d'zechiel et dans l'Apocalypse, et qui doivent venir la fin du monde pour faire justice des crimes des humains. Ce qui ajoutait l'erreur, c'est qu'on approchait de l'an 1000, et que beaucoup de chrtiens, l'exemple des anciens Millenaires, croyaient que le monde tait trop corrompu pour pouvoir subsister plus long-tems. Un vque de Verdun, pour claircir ses doutes, consulta ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que Gog et Magog devaient tre seconds dans leur pouvantable mission par plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une nation isole[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en trs-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque oublier les excs commis avant eux. [228] Voy. le _Spicilge_ de d'Achery, dition in-fol., t. III, p. 369. Hugues, rgent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi dans la charte de fondation d'un monastre qu'il fit btir auprs de la ville de Vienne, dans l'anne 924: La vnrable religion des chrtiens et l'honneur de l'glise ont t privs, par l'excs de nos pchs, de leur ancien clat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite de la cruelle perscution des paens, mais encore par la cupidit de beaucoup de perfides chrtiens, nous avons jug convenable, etc.[229]. [229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689. Le Pimont et le Montferrat n'taient pas l'abri des ravages des Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalse[230] raconte qu'un de ses oncles, qui s'tait adonn la carrire militaire, ayant se rendre de la Maurienne Verceil, fut surpris par une bande de Sarrazins, dans une fort situe prs de cette ville. On en vint aux mains; plusieurs hommes furent blesss de part et d'autre; mais les Sarrazins, plus nombreux, l'emportrent. Un certain nombre de chrtiens tant tombs en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui taient en tat de payer une ranon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son domestique. L'un et l'autre furent garrotts et conduits dans la ville. Le grand-pre du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'vque, vit le domestique enchan dans la rue; comme il ne connaissait pas l'vnement qui l'avait amen l, il donna, pour le racheter, une cuirasse triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que son fils tait aussi prisonnier, il fut oblig de parcourir toute la ville, et de faire un appel la gnrosit de ses amis pour lui trouver une ranon. [230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 733. Le chroniqueur ajoute qu' cette poque les Sarrazins s'avanaient jusque sur les frontires de la Ligurie. En effet, on lit dans Liutprand, crivain contemporain, l'anne 935, que les barbares qui dj une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat, clbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appel _Sagitus_. Heureusement ils furent repousss par les habitans et taills tous en pices. Le mme auteur parle, sous la mme date, de quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pntr dans la ville de Gnes, massacrrent les hommes et emmenrent les femmes et les enfans en esclavage[231]. [231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, p. 440 et 452. Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrires du Rhin, envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comt, la Champagne, o ils assigrent Sens; ensuite, ils s'avancrent sur les bords de la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur livrrent combat auprs d'Orlans et les obligrent rebrousser chemin; mais alors les barbares se replirent vers la Suisse d'o ils dvastrent toutes les contres voisines[232]. [232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous parat que c'est la mme invasion qui est raconte fort au long dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de Vandales, t. I. Jusque-l, le Valais, contre qui, au milieu d'un climat svre, prsente un aspect riant, et qui runit les productions des pays temprs et des pays froids, avait t l'abri d'invasions si terribles. C'est dans ces rgions recules que le successeur de saint Libral au sige piscopal d'Embrun et plusieurs autres vques, avec une partie de leur clerg, avaient cherch un refuge. En 939, les Sarrazins pntrrent dans la valle et y mirent tout feu et sang. La clbre abbaye d'Agaune, sanctifie par le martyre de saint Maurice et de la lgion Thbenne, et que la munificence de Charlemagne et d'autres grands princes s'tait pl embellir, fut presque renverse de fond en comble[233]. [233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'aprs quelques auteurs, l'abbaye aurait t dj dtruite une fois par les Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans l'glise de Saint-Pierre, village situ entre Martigny et Sion, la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui parat avoir t rige vers l'an 1010, par Hugues, vque de Genve, lorsque ce prlat fit btir l'glise: Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros, Igne, fame et ferro sviret tempore longo, Vertit in hanc vallem pninam mersio falcem; Hugo prsul Genev Christi post ductus amore, Struxerat hoc templum, etc. Voy. Schiner, _Description du dpartement du Simplon_, Sion, 1812, p. 134. La Tarantaise se trouvait en proie aux mmes ravages; chaque jour les barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui se rendait de France en Italie, s'tant prsente pour franchir le passage, fut oblige de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu, plusieurs chrtiens furent tus, d'autres blesss[234]. [234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194. Toute la Suisse se vit envahie la fois par les Hongrois et les Sarrazins. Les Sarrazins, matres du Valais, s'avancrent jusqu'au centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fonde par un disciple de saint Colomban, et qui tait clbre dans toute la Suisse, fut dpouille de tous ses biens[235]. Il en fut de mme de l'glise de Coire[236]. On dit mme que les Sarrazins, se rapprochant du lac de Genve, marchrent vers le Jura. A cette poque la Suisse faisait partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mre du jeune roi Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, l'endroit o est aujourd'hui Neuchtel[237]. [235] Sprecher, _Chronicon Rheti_, Ble, 1617, p. 68, 197 et suiv. [236] L'vque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles dprdations des Sarrazins. Les traces de ces dvastations existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa par la Rhtie. Il existe un diplome dat de l'anne 956, par lequel Othon donne l'vque certains biens comme ddommagement. Voy. le recueil allemand publi Coire, sous le titre de _Collecteur_, anne 1811, p. 235. Ce mme diplome fut confirm en 965 et 972. Voy. Herrgott, _Genealogi diplomatic August gentis Habsburgic_, t. II, part. I, p. 84. [237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117, traduction franaise. A la mme poque, une guerre acharne avait lieu entre les rois des Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il prit plus de cent mille hommes[238]. Les chrtiens avaient acquis de l'ascendant; mais Abd-alrahman, qui enfin avait touff les rbellions sans cesse renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes de l'Espagne, tait devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe rapporte que ce prince, en fait de guerre sacre, avait la _main blanche de Mose_, c'est--dire la main avec laquelle, dans l'opinion des Orientaux, le lgislateur des hbreux faisait jaillir l'eau des rochers, fendait les flots de la mer, et s'tait rendu matre de la nature entire. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'tendard musulman plus loin qu'aucun de ses prdcesseurs[239]. Heureusement pour les chrtiens que sur ces entrefaites, des rvolutions tant survenues dans les provinces de l'Afrique qui rpondent l'empire actuel de Maroc, Abd-alrahman prouva le dsir d'tendre son autorit au-del des mers. Comme la mme poque il s'tait form du ct de Tunis un nouvel empire, appel Fatimide, cause de la prtention qu'avaient les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille Fatime, les provinces en tat de rvolution devinrent comme un sujet de discorde entre les deux royaumes; de manire que les forces d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvrent partages. [238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurrent dans la bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font mention que de sa mre, qui, apparemment, tait rgente du royaume et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso. En effet, il est parl dans un chroniqueur allemand, sous la date 939, d'une grande victoire remporte par la reine _Toa_ sur les Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta histori germanic_, t. I, p. 78. [239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv. En 940, Frjus, ville alors assez considrable, parce que les navires continuaient encore entrer dans son port, fut tellement maltraite par les Sarrazins, que la population entire fut oblige de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas mme de traces des proprits. Il en fut de mme de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les chrtiens placs entre la mer et les Alpes abandonnrent leurs demeures et se rfugirent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus de bornes leurs cruauts, et firent de la plus grande partie d'un pays nagure florissant une affreuse solitude. Les villes les plus importantes furent renverses, les chteaux dtruits, les glises et les couvens rduits en cendres. Le sjour de l'homme, est-il dit dans une vieille charte, tait devenu le repaire des btes froces. En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'taient tellement multiplis, qu'on ne pouvait plus voyager en sret[239a]. [239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, Marseille, l'anne 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare per svitiam paganorum, gens barbara in regno provinci irruens, circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quque loca obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et loca qu prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta sunt, et qu dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_, t. I, p. 369. D'un autre ct, voici quel tait, en 975, l'tat de l'glise de Frjus, d'aprs une charte rdige au moment o le pays fut enfin dlivr de la prsence des barbares: Civitas Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prdia, vel possessiones qu ecclesi succedere debeant; non sunt cartarum pagin, desunt regalia prcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82. Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple du roi Louis n'avait pas clair, s'tait rendu en Italie pour y disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets l'ayant enfin rappel de ce ct des Alpes, il annona l'intention de chasser entirement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord du chteau _Fraxinet_, l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'o ils dirigeaient leurs expditions dans l'intrieur des terres. Comme il fallait que ce chteau ft attaqu par mer et par terre, Hugues envoya demander une flotte l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il demandait aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les flottes sarrazines[240]. [240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, p. 462. En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Trops; en mme tems Hugues accourut avec une arme. Les Sarrazins furent attaqus avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs ouvrages du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son ct, Hugues fora l'entre du chteau, et obligea les barbares se retirer sur les hauteurs voisines[241]. C'en tait fait de la puissance des Sarrazins en France; mais tout--coup Hugues apprit que Branger, son rival la couronne d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se disposait venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant plus aux maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils occupaient, la seule condition que, s'tablissant au haut du grand Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient le passage de l'Italie son rival. C'est ce sujet que Liutprand interrompt son rcit pour adresser cette apostrophe Hugues: Voil une trange manire de dfendre tes tats! Hrode, pour n'tre pas priv d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au mme but, tu laisses chapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu ignores quelle fut la colre du seigneur contre le roi d'Isral, Achab, qui avait pargn la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit: _Puisque tu as laiss vivre un homme que j'avais condamn perdre la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_. Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard, lui adresse ces vers: Tu laisses prir les hommes les plus pieux, et tu offres un abri aux sclrats appels du nom de _Maures_. Misrable! tu ne rougis pas de prter ton ombre des gens qui rpandent le sang humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu tre consume par la foudre, ou brise en mille pices et plonge dans le chaos ternel[242]! [241] Voy. le rcit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur les divers incidens de ce sige des dtails trs-circonstancis dans l'ouvrage de Delbne, intitul _De regno Burgundi transjuran et arelatis_, Lyon, 1602, in-4, p. 58 et suiv.; et ces dtails ont t rapports par plusieurs crivains; mais Delbne ne cite aucune autorit; et ces dtails, ainsi qu'une bonne partie de son livre, paraissent tre de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de Delbne. [242] Voici les vers de Liutprand, p. 463: Mons transire Jovis, mirum Haud suetos perdere sanctos, Et servare malos, vocitant Heu! quos nomine Mauros. Sanguine qui gaudent hominum Juvat et vivere rapto. Quid loquar? ecce dei cupio Tete fulmine aduri, Conscissusque chaos cunctis Fias tempore cuncto. Ce tmoignage, comme on voit, ne pouvait pas tre plus positif. Cependant Muratori, qui a publi dans son grand recueil le rcit de Liutprand, l'avait apparemment perdu tout--fait de vue, lorsqu'il rdigea ses annales d'Italie; car, arriv l'anne 942, et oblig de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du Fraxinet, il dit qu'on ignore o les Sarrazins furent cantonns. En gnral, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des Sarrazins en Italie et en France, est dfectueux. Ds ce moment les Sarrazins montrrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils taient tablis pour toujours dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils pousrent les femmes du pays; mais ils commencrent s'adonner la culture des terres. Les princes de la contre se contentrent d'exiger d'eux un lger tribut; ils les recherchaient mme quelquefois[243]. Quant ceux qui occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur dplaisaient, et exigeaient des autres une forte ranon. Le nombre des chrtiens qu'ils turent fut si grand, dit Liutprand, que celui-l seul peut s'en faire une ide, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie[244]. [243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6. [244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II, p. 464. Le grand Saint-Bernard, appel jadis _Mont-de-Jupiter_, d'o on a fait ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et la valle d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie. Matres de cette position importante et des autres passages des Alpes, les Sarrazins se rpandirent dans les contres voisines. Les mmes ravages furent commis dans le comt de Nice, qui dpendait alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la cte de Gnes. Il parat qu'un corps sarrazin s'tait tabli dans Nice mme. Un quartier de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245]. [245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150. Enfin les barbares occuprent Grenoble avec la riche valle du Graisivaudan, et l'vque de Grenoble se retira, avec les reliques des saints et les richesses de son glise, du ct du Rhne, au prieur de Saint-Donat, quelques lieues au nord de Valence[246]. [246] Nous ignorons l'anne prcise o les Sarrazins entrrent dans Grenoble; mais ce ne doit pas tre long-tems aprs l'an 945; car un monument incontestable nous apprend que dj, en 954, il y avait long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait nagure parmi les dbris du prieur de Saint-Donat, autrement appel Jovinzieux, sur la faade d'un clocher bti par l'vque de Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est--dire 954: Per Mauros habitanda di Granopolis ista Lipsana sanctorum prsul ab orbe tollit. Nous citons cette inscription d'aprs une dissertation publie sur les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence, 1812, in-8. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la copie de l'inscription et dans l'interprtation que M. Martin en a donne. Dans tous les cas l'incertitude est leve par ce passage d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieur, et que cite M. Martin lui-mme: Quum a Mauris habitanda di Grannopolis esset, Lipsana sanctorum prsul habere cavet. Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Pimont s'taient mnag dans la contre une ou plusieurs forteresses, d'o ils dirigeaient leurs nombreuses expditions, et qui leur servaient d'asile au besoin. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalse fait mention d'un chteau de ce genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-tre est-ce _Frassineto_, lieu situ prs du P, une petite distance de Casal, et qu'on avait appel _Fraxinetum_, soit cause du voisinage de quelque bois de frne, soit l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien est-ce la forteresse appele aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalse, qui, vivant sur les lieux, a d tre bien inform. A l'poque o les Sarrazins occupaient le chteau de _Frascenedellum_, et que de l ils se rpandaient dans les environs, un homme du pays, appel Aymon, se fit admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beaut. Aymon se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la rclama et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte Rotbaldus qui, cette poque, dominait sur la Haute-Provence[247]; et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des affids, il lui fit part de son projet de se dvouer la dlivrance du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la contre. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille d'Aymon existait encore de son tems[248]. [247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 30. [248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 736. Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi l'Alsace et menaant toutes les contres voisines du mont Jura, Conrad, matre de la Bourgogne, de la Franche-Comt, de la Suisse et du Dauphin, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les Hongrois. Il crivit en ces termes aux Sarrazins: Voil les _pillards_ de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilit des terres que vous cultivez, demandent les occuper. Joignez-vous moi et exterminons-les de concert. En mme tems il fit dire ces mots aux Hongrois: Pourquoi vous en prenez-vous moi? Les Sarrazins occupent les valles les plus riches. Aidez-moi les chasser, et je vous tablirai leur place. Conrad indiqua aux barbares un lieu o ils devaient se rencontrer. Lui-mme se rendit en ce lieu avec toutes ses troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les autres, et leurs forces affaiblies, il se prcipita sur eux et en fit un horrible carnage. Ceux qui chapprent au massacre furent envoys Arles et vendus comme esclaves[249]. [249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de M. Pertz, t. II, p. 110. On ignore o cet vnement qui, au premier aspect, pourrait paratre invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la Franche-Comt, il est croire que la rencontre des deux peuples se fit dans un pays intermdiaire, tel que la Savoie. Le fait est que cette contre, appele alors Maurienne, fut long-tems occupe par les Sarrazins[250], tel point que certains crivains instruits n'ont pas craint de dire que le nom de Maurienne tait une drivation de celui des Maures, bien que le nom de Maurienne ft en usage ds le sixime sicle[251]. Peut-tre c'est l'vnement qui, quelques diffrences de noms prs, a t longuement racont dans le _Roman de Garin le Loherain_. D'aprs le roman, la Maurienne tait alors sous les lois d'un prince appel Thierry; ce prince tant vivement press par quatre rois sarrazins, eut recours l'appui du roi de France[252], qui fit un appel ses guerriers. Les Franais, parmi lesquels se distinguaient les Lorrains, se rendirent auprs de Lyon et descendirent le Rhne jusqu'auprs de l'Isre; l, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils trouvrent les Sarrazins posts dans une valle nomme _Valprofonde_ et les taillrent en pices[253]. [250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement vque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une tude spciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs dnominations qui rappellent le sjour des Sarrazins, par exemple, aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de _Freney_. On a vu que Bouche avait dj fait une observation semblable. [251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11, etc. [252] Le pote, par un singulier anachronisme, suppose que cet vnement s'est pass sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction. [253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si on en croyait Delbne, _De regno Burgundi_, p. 124, les Sarrazins seraient rests beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient demeurs matres du chteau de Cules, sur les bords du Rhne, en face de Seyssel, et auraient t chasss du pays seulement en 970, par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la vracit de Delbne est suspecte; et d'aprs l'observation de Guichenon, _Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le chteau de Cules n'a t construit que beaucoup plus tard. A cette poque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et s'avanaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, prs du lac de Constance, o ils peraient de leurs traits les moines qui sortaient pour se livrer leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un crivain du tems, les chevreuils par la lgret de leurs pas. D'ailleurs ils s'taient sans doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnatre encore les restes. Telle fut l'tendue des maux qu'ils causrent aux chrtiens, qu'on et pu, dit le mme auteur, en composer un gros livre. Enfin un doyen de l'abbaye, appel Walton, se dvouant pour le salut commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, arms de lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant qu'ils taient endormis, les tailla en pices. Quelques-uns furent faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amens l'abbaye, ayant refus de boire et de manger, moururent tous de faim[254]. [254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M. Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqu par les crivains du tems aux Sarrazins, et cette circonstance a jet quelque confusion dans son rcit; mais ici il nomme expressment les Sarrazins. Ce succs, joint une grande victoire que les Allemands remportrent sur les Hongrois, et qui rduisit dsormais ces barbares l'impuissance, promettait quelque repos la Suisse et aux rgions voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamits qui pesaient sur le Dauphin, la Provence et une partie des Alpes. D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme ils avaient la facilit de recevoir du secours par mer, le pays ne pouvait se croire l'abri de leurs dvastations. Le prince chrtien qui jouait alors le rle le plus important dans la politique de l'Europe, tait Othon, roi de Germanie, le mme qui devint plus tard empereur, et qui ses brillantes qualits ont fait donner le titre de _grand_. Othon s'tait mis en relation avec les principaux souverains de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un crivain contemporain parle avec admiration des prsens qu'Othon recevait de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux trangers la France et l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des chrtiens, rsolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoye prcdemment Othon, s'tait servi de quelques expressions injurieuses pour le christianisme, de manire que le prince se crut oblig de faire choix pour une mission laquelle il attachait tant de prix, d'un thologien et d'un homme qui ft en tat de soutenir la controverse, et qui mme essayt de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba tait un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait Jean. [255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum germanicarum_, Helmstdt, 1688, t. I, p. 658. On tait alors en 956. Les auteurs arabes et chrtiens s'accordent vanter l'clat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, l'industrie, la politesse des manires avaient fait de cette ville un objet d'admiration pour l'Europe chrtienne. Abd-alrahman tait en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les divers princes chrtiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et des pays slaves. Les monarques chrtiens, disent les auteurs arabes, tendaient la main de l'obissance au khalife, et tenaient grand honneur que le khalife voult bien donner sa main baiser leurs dputs. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque c'tait une dputation de l'empereur grec, Abd-alrahman dployait une magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur passait taient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes ainsi que les grands fonctionnaires de l'tat se plaaient prs du trne. Ensuite les imams des mosques retraaient en chaire, devant le peuple assembl, des scnes si glorieuses pour l'islamisme; et les potes, dont les crits taient alors accueillis avec transport par toutes les classes de la socit, clbraient dans leurs vers les traits les plus propres faire de l'effet sur la multitude[256]. [256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704, fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction, et la traduction franaise de la relation arabe d'Abd-allathif, par M. Sylvestre de Sacy, p. 496. L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le mme clat. Cependant elle ne fut pas dnue de toute solennit; et comme la relation qui nous en reste, et qui fut crite par un disciple mme du moine, jette une vive lumire sur l'tat respectif de la France et de l'Espagne, nous en citerons quelques fragmens. Jean partit accompagn seulement d'un autre moine, et les prsens qu'il tait, suivant l'usage, charg de prsenter au khalife, furent fournis par son abbaye. Il fit sa route pied jusqu' Vienne en Dauphin. L il s'embarqua sur le Rhne, d'o il se rendit par mer Barcelonne. A cette poque la Catalogne tait une dpendance de la France, et la ville qui donnait entre dans les tats du khalife tait Tortose. Le gouverneur musulman de Tortose, qui on avait fait connatre l'arrive de l'ambassadeur, ayant donn son agrment, le moine se remit en route. Il traversa une grande partie de la Pninsule, et, suivant l'antique hospitalit arabe, il arriva Cordoue dfray de tout. A Cordoue on le reut magnifiquement, et il fut log dans une maison situe deux milles du palais. Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions dont le moine tait charg. Voulant prvenir toute espce de discussion religieuse, qui ncessairement lui aurait t dsagrable, il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la regarder comme non avenue. Il tait, disait-il, peu convenable deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles matires; d'ailleurs, les lois du pays dfendaient qui que ce ft, mme au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces remontrances furent inutiles. L'vque de Cordoue s'tant prsent son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines condescendances des chrtiens du pays pour les musulmans, telles que de s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui dit qu'un vque qu'il avait envoy prcdemment Othon, avait t retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder neuf annes, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du roi de Germanie. [257] Voy. prcdemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans ces paroles: Quiconque profre des blasphmes contre Dieu, contre ses attributs, contre son saint prophte, contre le livre cleste, sera mis mort sans rmission ni dlai. Voy. Mouradgea d'Ohsson, dition in-8, t. VI, p. 244. Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait reues, et il fut convenu que le khalife enverrait Othon un nouveau dput, pour savoir s'il tait toujours dans les mmes intentions. Mais on eut beaucoup de peine trouver quelqu'un qui voult se charger du message. Aucun musulman n'tait dispos braver les ennuis d'un si long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion est surcharge de pratiques minutieuses, ont rpugn se rendre parmi des peuples qu'ils traitent d'infidles[258]. En gnral, les dputs sarrazins taient des chrtiens, particulirement des ecclsiastiques qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient entrer. Enfin il se prsenta un chrtien laque qui parlait le latin et l'arabe, et qui, en rcompense, fut plus tard nomm vque[259]. [258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47. [259] Ce chrtien se nommait Recemundus; d'un autre ct Remundus est le nom d'un vque espagnol avec qui l'historien Liutprand tait en rapport d'amiti, et qui il a adress son histoire. Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms indiquent un seul et mme personnage. Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, qui le prince, suivant l'usage de ces tems, avait cd une partie de ses tats en apanage, se rvoltrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour dompter les rebelles. Aussi, lorsque le dput espagnol lui exposa l'tat des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le khalife consentit donc recevoir le moine de Gorze. On convint du jour de l'audience. Le moine, pendant son sjour Cordoue, avait vcu avec la plus grande simplicit. Le khalife, voulant donner de l'clat sa rception, lui fit proposer de faire ce jour-l exception la svrit de sa rgle et de mettre de beaux habits; le moine rpondit qu'il n'en connaissait pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent, c'est--dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260]; mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien. [260] Sous Charlemagne la livre tait de douze onces, et la livre d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle, ce qui, vu la raret de l'argent cette poque et raison d'une valeur rpte neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la Gaule_, par M. Gurard, Paris, 1832, p. 172 et 181. Au jour fix, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes ranges sur deux files bordaient le passage. Ici taient des hommes pied de race slavonne, tenant une lance plante en terre; l se trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un ct taient des guerriers monts sur des mules et arms la lgre; de l'autre, des hommes caracolant cheval. L'ambassadeur vit surtout avec tonnement des Maures vtus d'une manire bizarre, et qui faisaient toutes sortes de contorsions. On tait alors dans l't; et, comme apparemment les rues n'taient point paves, ces hommes excitaient sur leurs pas une poussire incommode. C'taient probablement des derviches et des moines mahomtans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et qui figurent dans toutes les crmonies publiques. A l'arrive de l'ambassadeur devant le palais, les principaux dignitaires de l'tat vinrent sa rencontre. Le seuil du palais et l'intrieur des appartemens taient couverts de riches tapis. L'ambassadeur fut introduit dans la salle o se trouvait le khalife, et o il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince, plac sur un trne, tait accroupi la manire orientale. Ds qu'il aperut l'ambassadeur, il lui prsenta sa main baiser en dedans, ce qui tait la plus grande politesse qu'il pt lui faire; ensuite il le fit asseoir. Aprs les premiers complimens d'usage, on se mit parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'tendit beaucoup sur la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considration qu'il s'tait acquise. Nanmoins, comme il avait t instruit, par ses agens, de la position difficile o la rvolte du fils et du gendre d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empcher de tmoigner sa dsapprobation de la politique qui avait dirig le roi allemand, disant qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorit. En effet, quelques annes auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de vouloir se frayer le chemin du trne, le pre l'avait fait aussitt touffer[261]. [261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433. Enfin on en vint l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de l'tablissement des Sarrazins sur les ctes de Provence et de leurs courses dans l'intrieur des terres, ce qui ferait croire qu'on n'attachait pas en Espagne une grande importance cette colonie. Nanmoins Liutprand, crivain contemporain, affirme que cette colonie tait protge par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit positivement que l'objet de l'ambassade tait de mettre un terme aux dvastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie. Malheureusement la relation s'arrte au moment le plus intressant, au milieu mme d'une phrase, et l'on ne peut gure en esprer davantage; car le manuscrit qui la renferme est unique et parat autographe[263]. [262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462. [263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, par Mabillon, sc. V, p. 404 et suiv. Vers l'an 960, les Sarrazins furent chasss du mont Saint-Bernard. L'histoire ne nous a pas conserv les dtails de cet vnement. Il parat que les Sarrazins opposrent une vive rsistance; car c'est dans cette partie des Alpes que certains crivains postrieurs, plus occups des rcits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la fidlit historique, ont plac le thtre des guerres de Charlemagne contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il parat encore que saint Bernard de Menthone, qui bientt construisit un hospice au haut de la montagne et qui donna son nom la chane entire, ne fut pas tranger ce triomphe; car les mmes auteurs parlent du rude combat que le saint fut oblig de livrer aux dmons et aux faux dieux alors matres de la montagne[265]. [264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint Bernard de Menthone_, p. 1076. [265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol. in-8, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connatre l'occupation du grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout rapport aux divinits du paganisme. Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis long-tems tait associ son autorit, lui succda. Hakam tait un prince pacifique et ami des lettres. Sous son rgne les arts et les sciences furent cultivs avec le plus grand succs. L'industrie et l'agriculture reurent des encouragemens et enfantrent des merveilles. La frocit des premiers conqurans avait fait place la politesse; il s'tablit mme une espce de galanterie chez ces peuples, o les femmes ont toujours eu se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller la cour et dans les runions particulires par leurs grces naturelles et les ornemens de leur esprit[266]. [266] Conde, t. I, p. 482. Dans les commencemens de son rgne, Hakam, pour gagner la confiance des musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrtiens de la Galice, des Asturies et de la Catalogne; mais les chrtiens ayant tmoign le dsir de renouveler la paix, il s'empressa d'accder leur demande; et comme ensuite ses visirs et ses gnraux lui donnaient le conseil de rompre le trait, disant que les bons musulmans taient impatiens de signaler leur zle pour la religion, il s'y refusa, et rpondit par ces belles paroles de l'Alcoran: Gardez religieusement votre parole; car Dieu vous en demandera compte[267]. En ce qui concerne le comte de Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions de raser les forteresses voisines de ses tats, et de ne pas prendre parti pour les princes chrtiens avec lesquels il serait en guerre. [267] Conde, t. I, p. 464. Les Sarrazins continuaient occuper la Provence et le Dauphin, et leur aspect tait encore menaant. Souvent, dans les querelles entre les chefs chrtiens, la dcision qu'ils prenaient tait de quelque poids dans la balance. A cette poque, Othon, vainqueur des Hongrois et matre de toute l'Allemagne, cherchait tendre son autorit en Italie. Branger, roi de Lombardie, avait t oblig d'abandonner ses tats, et le prince allemand avait forc le pape de lui ceindre la couronne impriale; mais dj la politique italienne, qui, en haine du joug tranger, devait plus tard amener tant de guerres et de rvolutions, commenait se dessiner. Le fils de Branger, Adalbert, impatient de recouvrer les tats de son pre, alla, suivant quelques auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le pape Jean XII, le mme qui avait couronn Othon, se dclara pour les mcontens. [268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz, intitul _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht, 1698, in-4, t. II, p. 3 et 4. En 965, les Sarrazins furent chasss du diocse de Grenoble. On a vu que les vques de cette ville s'taient retirs Saint-Donat, du ct de Valence. Cette anne, Isarn, impatient de reprendre possession de son sige, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contre; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des terres conquises, proportion de sa bravoure et de ses services. Aprs l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de la valle du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphin, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de leur fortune cette espce de croisade. Isarn se hta de rtablir l'ordre dans son diocse qui tait dans la plus grande confusion. En vertu de son droit de conqute, il se dclara le souverain de la ville et de la valle, et ses successeurs se maintinrent dans une partie de ces privilges jusqu' la rvolution[269]. [269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la valle du Graisivaudan par les Sarrazins, tait rest jusqu'ici envelopp de doutes et de tnbres. On a vu ci-devant, p. 181, un tmoignage irrcusable de l'occupation elle-mme. D'un autre ct, il existe dans le cartulaire de l'glise de Saint-Hugues, Grenoble, une charte de la fin du onzime sicle, qui commence ainsi: Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitan ecclesi, quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus dificavit ecclesiam gratianopolitanam; et ide quia paucos invenit habitatores in prdicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata esset gratianopolitana terra; deditque prdictus episcopus illis hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prdictus episcopus et successor ejus Humbertus prdictum episcopatum sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat gente pagan. Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum sine calumni prdictorum comitum prdictus episcopus in pace per alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex su spontane voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prdicta omnia in pace, etc. Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphin_, t. II, p. 69. On trouve dans le mme ouvrage, t. II, p. 77, une deuxime charte, tire du mme cartulaire, et o il est parl des terres qui furent concdes par Isarn Rodolphe, chef de la maison des Aynard, en rcompense de sa bravoure. Quant au cartulaire de Saint-Hugues, d'o ces deux chartes ont t tires, voy. le _Bulletin_ de la Socit de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et suiv. Dans un dbat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, vque de Grenoble, et Guy, archevque de Vienne, au sujet de la possession du prieur de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu de part et d'autre que, sous Isarn, les paens, c'est--dire les Sarrazins, avaient occup Grenoble, et que pendant tout ce tems le prlat avait rsid Saint-Donat. Seulement Guy prtendait que c'tait de l'archevque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reu ce prieur comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir que la donation du prieur remontait l'an 879, poque o Boson, roi de Provence, le donna l'glise de Grenoble. Ce qui, pour les modernes, avait embrouill la question, c'est, d'une part, que tous les documens crits relatifs l'occupation de Grenoble par les Sarrazins, dsignent ces barbares par le mot vague de _paens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat tait reste inconnue jusqu' ces derniers tems. De l beaucoup de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins n'avaient pas cess d'occuper une partie plus ou moins considrable du diocse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu' l'poque dont nous parlons. Voy. la _Statistique du dpartement de la Drme_, par M. de Lacroix, 2e dit., Valence, 1835, in-4, p. 72 et 78. D'autres personnes au contraire taient persuades que les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy. l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol. in-8. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens de France_, p. 757 et suiv., a rapport les pices du dbat entre saint Hugues et Guy, archevque de Vienne, ne s'est pas dout que, sous le nom de _paens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation du diocse de Grenoble par les mahomtans. Tous ces succs annonaient que les affaires des Sarrazins allaient en dclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le dsir qui se manifestait de tous cts d'en tre tout--fait dlivr. En 968, l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annona l'intention de se dvouer une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent un nouvel attentat, pour que les peuples se dcidassent en faire eux-mmes justice. [270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum germanicarum_, t. I, p. 661. Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a dj t parl, et qui tait devenu abb de Cluny, en Bourgogne. Telle tait la rputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment le faire pape. Mayeul s'tait rendu Rome pour satisfaire sa dvotion aux glises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre. A son retour, il s'avana par le Pimont, et rsolut de rentrer dans son monastre par le mont Genvre et les valles du Dauphin. En ce moment, les Sarrazins taient tablis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la valle du Drac, en face du pont d'Orcires[271]. A l'arrive du saint au pied de la chane des Alpes, un grand nombre de plerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en prsenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserr entre la rivire et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent une grle de traits. En vain les chrtiens, presss de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; celui-ci est mme bless la main, en voulant garantir la personne d'un de ses compagnons. [271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126 et 127. Le passage d'Orcires existe encore aujourd'hui. Personne jusqu'ici ne s'tait fait une ide exacte de l'itinraire de saint Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini, qu'on a pu tudier en dtail la gographie de la France. En gnral, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bndictins, d'ailleurs si estimables, sont dfectueuses. Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart; la plupart tant de pauvres plerins, les barbares s'adressrent au saint, comme au personnage le plus important, et lui demandrent quels taient ses moyens de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que n de parens fort riches, il ne possdait rien en propre, parce qu'il avait abandonn toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; mais qu'il tait abb d'un monastre qui avait dans sa dpendance des terres et des biens considrables. L-dessus les Sarrazins, qui voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon de lui et du reste des prisonniers mille livres d'argent, ce qui faisait environ quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En mme tems le saint fut invit envoyer le moine qui l'accompagnait, Cluny, pour apporter la somme convenue. Ils fixrent un terme, pass lequel tous les prisonniers seraient mis mort. [272] Valeur intrinsque, ou environ sept cent mille francs, valeur commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des _Bollandistes_, au 11 mai. Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre commenant par ces mots: Aux seigneurs et aux frres de Cluny, Mayeul, malheureux, captif et charg de chanes; les torrens de Blial m'ont entour, et les lacets de la mort m'ont saisi[273]. A la lecture de cette lettre, toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de recueillir l'argent qui se trouvait dans le monastre; on dpouilla l'glise du couvent de ses ornemens; enfin l'on fit un appel la gnrosit des personnes pieuses du pays, et on parvint runir la somme exige. Elle fut remise aux barbares un peu avant le terme fix, et tous les prisonniers furent mis en libert. [273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5. Le saint, au moment o il tait tomb au pouvoir des Sarrazins, avait essay de les ramener une vie moins criminelle. S'armant, dit un de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'effora de percer les ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver aux Sarrazins la vrit de la religion chrtienne, et leur reprsenta que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de la mort de l'ame, ni leur tre d'aucun secours. A ces paroles, les barbares entrrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermrent au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisrent, et touchs du calme inaltrable de leur prisonnier, ils cherchrent adoucir son sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, aprs s'tre lav les mains, prpara un peu de pte sur son bouclier, et la faisant cuire, il la lui prsenta respectueusement. Un autre ayant jet par terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui, et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons tmoignrent leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les livres des prophtes. L-dessus un auteur contemporain fait remarquer avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand prophte; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu' Mahomet tait rserv d'clairer les hommes de la lumire qui doit les guider jusqu' la fin des sicles. Le mme auteur ajoute que Mahomet, dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismal, fils d'Abraham, et qu' les en croire, ce n'tait pas Isaac qui tait fils de l'pouse lgitime, mais Ismal[274]. [274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont d'Ismal, de Jsus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes, persans et turcs_, t. I et II. La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet vnement causa une sensation extraordinaire; de toutes parts les chrtiens grands et petits se levrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, un gentilhomme appel Bobon ou Beuvon, qui dj plus d'une fois avait signal son zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de l'enthousiasme gnral, et ralliant lui les paysans, les bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui voulaient prendre part la gloire de l'entreprise, il fit construire, non loin de Sisteron, un chteau situ en face d'une forteresse occupe par les Sarrazins. Son intention tait d'observer de l tous leurs mouvemens, et de profiter de la premire occasion pour les exterminer. Dans l'ardeur de son zle pieux, il avait fait voeu Dieu, s'il venait bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa vie la dfense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins essayrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne o s'levait le chteau occup par les Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage du pays _Peyro Empio_. Peu de tems aprs, le chef des Sarrazins de la forteresse ayant enlev la femme de l'homme prpos la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit Bobon de lui en faciliter l'entre. Une nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers et entra sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent rsister, furent passs au fil de l'pe; les autres, y compris le chef, demandrent le baptme[275]. [275] Beuvon a t rang au nombre des saints. Voy. sa vie dans le recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu o naquit le saint et o eurent lieu ses exploits, tait rest jusqu'ici inconnu, et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appel _Fraissinie_. Les dtails de localit qu'on vient de lire nous ont t fournis par M. de Laplane, ancien sous-prfet. M. de Laplane est de Sisteron mme, et il a fait une tude particulire de notre histoire, au moyen-ge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240. A la mme poque, les habitans de Gap se dlivrrent de la prsence des barbares. On lit dans l'ancien brviaire de cette ville, que, par suite d'un accord fait entre un chef appel Guillaume et les guerriers du pays, les Sarrazins furent attaqus dans toutes les positions qu'ils occupaient et extermins. Les guerriers se rservrent la moiti de la ville et des terres, et abandonnrent l'autre moiti l'vque et aux glises[276]. [276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44. Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder l'tre aussi. Il est bien regretter que l'histoire ne nous ait presque rien transmis sur un vnement aussi intressant. On sait seulement qu' la tte de l'entreprise tait Guillaume, comte de Provence[277], le mme peut-tre qui avait figur dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en effet, cette ville dpendait alors de la Provence[278]. [277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240. [278] La Provence elle-mme faisait partie du royaume de Bourgogne; celui qui rgnait en ce moment tait Conrad, dit _le Pacifique_, dont il a dj t parl. Guillaume se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du Bas-Dauphin et du comt de Nice, il se disposa attaquer les Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur ct les Sarrazins, qui se voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, runirent toutes leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrs. Il parat qu'un premier combat fut livr aux environs de Draguignan, dans le lieu appel Tourtour, l o il existe encore une tour qu'on dit avoir t leve en mmoire de la bataille[279]. Les Sarrazins ayant t battus, se rfugirent dans le chteau-fort. Les chrtiens se mirent leur poursuite. En vain les barbares opposrent la plus vive rsistance; les chrtiens renversrent tous les obstacles. A la fin les barbares, tant presss de toutes parts, sortirent du chteau pendant la nuit et essayrent de se sauver dans la fort voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tus ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes[280]. [279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42. [280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127. Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de la mer, s'taient rfugis en Espagne, en Sicile et sur les ctes d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothque orientale_, au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t. II, p. 82, les Sarrazins auraient t galement matres, cette poque, de l'le de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont les armes venaient de conqurir l'gypte, aurait pass une anne dans l'le avant de se rendre dans ses nouveaux tats. Le fait de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a t admis par M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le tmoignage duquel d'Herbelot et Cardonne s'taient fonds, dit seulement que Moezz, avant de partir pour l'gypte, passa un an dans le chteau de plaisance appel _Sardanya_, qui tait situ en Afrique, aux environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbne, _De regno Burgundi_, p. 146, suppose galement que les Sarrazins taient matres de la Sardaigne et mme de la Corse. Il y fait apparatre un chef appel _Musectus_ ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence dirigea une expdition, de concert avec les Gnois et les Pisans. Delbne veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet, envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent se dfendre les Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut sur la scne que plus de trente ans aprs. Il en sera question plus tard. Tous les Sarrazins qui se rendirent furent pargns. Les chrtiens laissrent galement la vie aux mahomtans qui occupaient les villages voisins. Plusieurs demandrent le baptme et se fondirent peu peu dans la population; les autres restrent serfs et attachs au service, soit des glises, soit des propritaires de terres; leur race se conserva long-tems, comme on le verra plus tard. La prise du chteau de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce chteau tait rest plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et comme c'tait le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins dans l'intrieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse, on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le butin fut distribu aux guerriers. En mme tems, comme la contre situe plusieurs lieues la ronde tait entirement dvaste, le comte Guillaume rcompensa le zle des chefs par le don de terres considrables. On cite parmi les hommes qui eurent part ces distributions, Gibelin de Grimaldi, qui tait d'origine gnoise, et qui reut les terres situes au fond du golfe de Saint-Trops, d'o le golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281]. [281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapport une charte date de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde Gibelin de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t. II, p. 171, a contest l'authenticit de cette charte; mais ses raisonnemens contre le fait en lui-mme ne nous ont point paru concluans. On cite encore un guerrier chrtien, qui devint seigneur de la ville de Castellane, dans le dpartement actuel des Basses-Alpes. Peut-tre l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de conqutes particulires faites sur les lieux mmes, par un membre de cette famille. Il faut faire galement une mention part de la dlivrance de la ville de Riez, situe dans le mme dpartement, et qui clbre tous les ans, aux ftes de la Pentecte, son affranchissement, par des combats simuls[282]. [282] Voy. Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la France_, t. III, p. 54. On pense bien que, dans ces largesses, les glises ne furent pas oublies. En effet, le clerg avait eu plus souffrir des ravages des Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les tentatives faites pour affranchir le pays, il s'tait mis la tte du mouvement. Les vques de Frjus, de Nice, etc., reurent des terres fort tendues[283]. [283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82. Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple Toulon, la foule se prsenta pour occuper les terres vacantes; on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes proprits, et chacun levait ses prtentions. Guillaume accourut d'Arles o il faisait habituellement sa rsidence, et fit la part des bourgeois, des seigneurs et des glises[284]. Peu peu les villes dtruites se relevrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems taient restes sans communications, reprirent leurs anciennes relations. [284] Il nous reste ce sujet un passage curieux d'une charte date de l'anne 993, qui a t publie par dom Martenne, _Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif une querelle qui s'tait leve entre Guillaume, vicomte de Marseille, et un seigneur appel Pons de Fos: Cum gens pagana fuisset finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse, altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis. Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce terra soluta est a vinculo pagan gentis; tradita est in manu tua donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tu potestatis est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens in suis equis perrexit. Cumque fuisset infr fines cathedr vill, coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et fontium. Le dvouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa carrire, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la voix publique lui dcerna le glorieux titre de _Pre de la patrie_. On a vu que le chteau de Fraxinet fut repris par les chrtiens, vers l'an 975. Les Sarrazins ne possdaient plus rien sur le sol franais[285]; et comme les chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne se maintenaient dans les conqutes faites depuis deux sicles, il semblait que la cause de l'vangile en France n'avait plus rien redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il semblait que la France n'avait plus craindre que quelques incursions de pirates, dont le pays ne serait tout--fait dbarrass que lorsque les barbares auraient t poursuivis jusqu'au fond de leur repaire; mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son fils, rduit l'tat d'imbcillit, la conduite des affaires se trouva remise un homme actif et vaillant, un homme qui, faisant revivre les ides des premiers conqurans et y joignant les lumires d'un sicle plus polic, menaa le christianisme, en Espagne et dans les contres voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed, et il reut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La dignit dont il tait revtu tait celle de _hageb_ ou de chambellan, et ce titre quivalait pour lui celui de _maire de palais_. Almansor, ds qu'il eut saisi le timon de l'tat, se hta de mettre ordre aux affaires des provinces d'Afrique, o la domination des princes de Cordoue avait beaucoup de peine se maintenir; il tira de ces vastes contres un grand nombre de guerriers; en mme tems il fit un appel aux hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems se plaignaient d'tre laisss dans l'inaction. Une trve existait en ce moment entre les chrtiens et les musulmans; mais Almansor, fidle l'esprit de l'Alcoran, qui dfend de sacrifier aucun de ses avantages, lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, tait impatient de faire sortir l'pe du fourreau. [285] En effet, aprs avoir conduit les Sarrazins jusqu' l'extrmit des Alpes, les chroniques contemporaines, la vrit trs-dfectueuses, les font revenir peu peu vers les ctes d'o ils taient partis. S'il tait rest quelques bandes sarrazines dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes et embrass le christianisme, ou qu'elles avaient t rduites l'tat de serfs. Nanmoins Delbne, _de regno Burgundi_, p. 169 et 187, suppose les Sarrazins encore tablis dans les Alpes, aprs l'an 980 et mme aprs l'an 1000, et il fait remporter sur eux les succs les plus merveilleux un personnage d'origine saxonne, qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Graud ou Braud, et dont nous avons dj parl; mais Delbne aurait d citer l'appui quelque tmoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Graud et t alors trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au tmoignage de Delbne. Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres contres situes dans un climat chaud, supportaient difficilement la temprature rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, l'exception de la garde particulire du khalife, les troupes ne faisaient pas de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En consquence toutes les expditions d'Almansor, l'exception d'une seule, eurent lieu pendant l't. Nanmoins, en vingt-sept ans, le nombre de ces expditions s'leva cinquante-six; et, suivant l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu et son arme ne tourna le dos. Les musulmans taient presque tous cheval; se dirigeant vers les lieux o ils n'taient pas attendus, ils massacraient les hommes en tat de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves, enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et dtruisaient tout le reste. A la suite de chacune de ces expditions, les marchs de Cordoue, de Sville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrtiens des deux sexes vendre; et ces chrtiens taient ensuite emmens en Afrique, en gypte et dans les autres pays mahomtans. Almansor regardait ses efforts contre les disciples de l'vangile comme son plus beau titre la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse o il devait tre enterr. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur la caisse la poussire dont ses habits taient encore couverts, et il esprait faire de cette poussire une couche de terre avec laquelle il serait lev tout droit au paradis[286]. [286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv. Les provinces chrtiennes de Castille, de Lon, de Navarre, d'Aragon et de Catalogne, jusqu'aux frontires de la Gascogne et du Languedoc, furent tour tour en proie aux plus horribles dvastations. Almansor porta ses armes l o jamais l'tendard musulman n'avait flott. Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrtiens d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livre aux flammes, et les vainqueurs emportrent les cloches de l'glise de Saint-Jacques, Cordoue, o elles furent suspendues dans la grande mosque pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus clatante, voulut que les captifs chrtiens portassent les cloches sur leurs paules, pendant un espace de prs de deux cents lieues; il est vrai que plus tard les chrtiens, en entrant dans Cordoue, firent reporter les cloches en Galice, sur les paules des captifs musulmans[287]. [287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol. 51. C'en tait fait des chrtiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un terme leurs querelles particulires, et s'ils n'taient secourus par leurs frres de l'autre ct des Pyrnes. Les rois de Lon et de Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrtiens abjurrent tout esprit de discorde, et firent le serment de se dvouer la cause commune. Les prtres et les moines prirent aussi les armes, et demandrent marcher la tte des combattans[288]; en mme tems on fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence et des autres provinces de France. Une arme formidable se runit sur les frontires de la Vieille-Castille; de son ct Almansor rassembla toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on tait dispos vaincre ou prir. Les deux armes se rencontrrent aux environs de Soria, prs des sources du Duero. L'action fut terrible et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne voulait cder; mais les chrtiens, bards de fer eux et leurs chevaux, se garantissaient plus facilement. La nuit tant venue, Almansor, qui avait reu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses mirs et ses gnraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque. Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui rpondit que les mirs et les gnraux taient rests parmi les morts. Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre sa dfaite, il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours. On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on l'enterra dans la caisse qu'il avait destine cet usage. Son tombeau se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289]. [288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21. [289] Almansor, tout le tems qu'il avait exerc l'autorit, avait su allier la gloire des armes, le got des lettres et des arts, et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne musulmane n'avait t plus prospre que sous sa domination. C'tait l'poque o les ides chevaleresques commenaient se dvelopper, et avec elles un sentiment exalt de l'honneur, le respect pour le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres ides qui devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse du peuple. Il nous parat nanmoins que M. Viardot, dans ses _Scnes de moeurs arabes, en Espagne, au dixime sicle_, est all trop loin en plaant chez les Maures, ds le tems d'Almansor, la chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se dvelopprent plus tard chez les chrtiens. M. Viardot aurait d donner la preuve des faits qu'il a avancs, et dont il n'est point parl dans les chroniques contemporaines. On tait alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succda dans la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent les beaux jours de l'Espagne mahomtane. La guerre civile ne tarda pas dchirer le pays; les gouvernemens se renversrent les uns les autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa plus de dcliner. Au milieu de telles circonstances, il et t facile aux chrtiens des provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs pres; mais ils taient eux-mmes diviss entre eux. Il n'y avait pas plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux tats et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent lieu entre les Sarrazins, les chrtiens furent souvent appels y prendre part. Ils se dcidaient d'aprs le plus ou moins d'avantages qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les uns avec les autres. Les vques eux-mmes figuraient dans ces tristes dbats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livr aux environs de Cordoue, celui des deux partis qui tait soutenu par les chrtiens de Castille, remporta une victoire complte. Le parti vaincu fit un appel aux chrtiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancrent leur tour au centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il prit trois vques, ainsi que le comte d'Urgel, appel Ermangaud, lequel avait auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits. La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans le cours de la guerre, lorsque quelque chrtien leur tombait dans les mains, ils se montraient sans piti. Un chroniqueur franais rapporte que, dans la dernire bataille, les Sarrazins couprent la tte d'Ermangaud, et que leur chef, aprs avoir fait couvrir le crne d'or, le porta comme trophe dans toutes ses guerres[290]. [290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148. Nous ne pousserons pas plus loin notre rcit. Les Sarrazins d'Espagne n'taient plus en tat de faire des invasions en France, et la France venait d'entrer dans une nouvelle re qui, la longue, devait lui rendre sa prosprit et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes enfans de Charlemagne avait fait place la vigueur naissante de la race de Hugues-Capet. D'un autre ct, les Normands avaient embrass le christianisme, et, fixs dans le riche pays auquel ils ont donn leur nom, ils trouvaient plus d'avantage cultiver les terres qu' les ravager. Il en avait t de mme des Hongrois tablis sur les bords du Danube. Bientt l'Europe chrtienne ne forma plus qu'une espce de vaste rpublique, o les passions humaines continurent jouer leur rle invitable; mais o il se formait peu peu un droit des gens qui devait la placer la tte de la civilisation[291]. [291] On a vu qu' partir de l'an 950, l'excs du mal avait amen une amlioration. Il est certain que le besoin de la dfense mutuelle et le sentiment de la dignit humaine avaient rendu quelque nergie aux esprits. C'est alors que commencent se rpandre dans toute la France et les contres voisines, les associations des citoyens entre eux et les franchises municipales. Alors aussi paraissent sur la scne les rpubliques d'Italie, et celles de Marseille et d'Arles. Nanmoins les ctes du midi de la France et de l'Italie continurent souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmen entre autres infortuns plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins espagnols abordrent de nuit devant la ville de Narbonne, esprant, dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de quelques devins. Ils essayrent de forcer l'entre de la cit; mais les habitans, guids par le clerg, firent une communion gnrale; et tombant sur les barbares, les taillrent en pices. Tous ceux qui ne furent pas tus, restrent leurs prisonniers, et furent vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui taient d'une grandeur colossale, furent envoys l'abbaye de Saint-Martial, Limoges. L'abb en retint deux qui furent employs au service de l'abbaye, et distribua les autres divers personnages trangers qui se trouvaient alors Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces prisonniers n'tait pas sarrazin, c'est--dire arabe, et qu'en parlant ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'le de Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant souffrir des ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares; une partie de ses moines furent emmens en Espagne. Isarn, abb de Saint-Victor, Marseille, se rendit dans la Pninsule pour les dlivrer[293]. [292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153. [293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, tait l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour tour vainqueurs et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti de se confier la mer et d'aller tenter la fortune sur les ctes chrtiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent principalement un homme appel Modjahed, qui s'tait empar de Denia et des les Balares, et qui, sous le nom altr de _Muget_ ou _Musectus_, devint la terreur des les de Corse et de Sardaigne, des ctes de Pise et de Gnes. Telles taient les richesses enleves par les soldats de Modjahed, qu' l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates ayant t dfaits, les guerriers chrtiens, pour sanctifier en quelque sorte leur victoire, envoyrent une partie du butin l'abbaye de Cluny[294]. [294] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 590, 591 et 595, et le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne ce personnage est rapport inexactement par M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine en concilier certains dtails, avec ce qui est racont par les crivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno, Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv. Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au grand dveloppement de la marine franaise, et ne devaient tout--fait cesser qu' la glorieuse conqute d'Alger. Les ctes de Provence et de Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'o ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intrieur des terres. La ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, tait reste ensevelie sous ses ruines; mais le port tait si souvent visit par les barbares, qu'il avait reu le nom de _Port Sarrazin_. Cet tat de choses cessa vers l'an 1040, poque o l'vque Arnaud fit reconstruire la ville, et donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit de nouveau pour ne plus se relever, les mmes circonstances durent se renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprs de laquelle sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les environs de Hyres, etc.[295]. [295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens diocses de Bas-Languedoc, expliqus dans leur histoire et leur architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836, in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de ce bel ouvrage, a trouv dans les archives du Martigues la mention du sjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parl, ajoute M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'gard de Hyres, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le dpartement du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio. Cet ouvrage, accompagn de lithographies et qui n'est pas encore achev, est destin faire, pour le dpartement du Var, ce que les belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc. Cependant, partir du milieu du onzime sicle, les incursions des Sarrazins commencrent tre moins frquentes. En 961, l'le de Crte tait retombe au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins furent chasss de l'Italie mridionale par une poigne de guerriers normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrtiens de Sicile firent mme des descentes sur les ctes d'Afrique, et y virent long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrtiens du nord de l'Espagne, malgr leurs cruelles discordes, envahirent successivement les villes de Tolde, Cordoue, Sville, etc.; de l'autre, les innombrables armes des croiss obligrent les musulmans d'Asie et d'Afrique se tenir sur leur propre territoire. A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et dans la partie sud-ouest de l'Europe. Dj en 960, l'crivain arabe, Ibn-Haucal, reprsentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou et lger. Ibn-Sayd, crivain du douzime sicle, fait ces musulmans les mmes reproches, et s'tonne que les chrtiens ne les eussent pas encore entirement chasss de la Pninsule[296]. On se fera une ide exacte de la disposition d'esprit o taient les musulmans, et de l'opinion qui leur tait reste des peuples chrtiens avec lesquels ils avaient t si long-tems en guerre, par les deux faits suivans: Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conqurant de l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un homme qui s'tait illustr par des exploits si merveilleux, et qu'il l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrs sur son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux taient le nombre et la vigueur, le courage et la fermet[297]. Il n'est pas possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, suppos qu'il se soit avanc jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors matres du pays. Nanmoins ces mots nous offrent l'expression fidle de la manire de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne, soit avec les Franais, que l'enthousiasme religieux et l'amour de la gloire entranrent plus tard de l'autre ct des Pyrnes, pour y faire refleurir les lois de l'vangile. [296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto. [297] Voy. le _Trait de la guerre faire aux infidles_, volume arabe imprim au Caire, p. 232. Conde, citant ce mme passage, fait dire de plus Moussa, sans doute d'aprs quelque autre auteur arabe, que les Francs une fois en droute taient faibles et timides. Le second fait qui conduit la mme conclusion, c'est la description que font les auteurs arabes d'une statue rige dans la ville de Narbonne, le bras lev, avec cette inscription: O enfans d'Ismal, n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez extermins[298]. [298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37; et Maccary, no 704, fol. 73, recto. D'aprs quelques auteurs musulmans, les Franais tant exclus d'avance du paradis, Dieu a voulu les ddommager en ce monde par le don de pays riches et fertiles, o le figuier, le chtaignier, le pistachier talent leurs fruits savoureux[299]. [299] Maccary, no 704, fol. 45 recto. QUATRIME PARTIE. CARACTRE GNRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSQUENCES QUI EN FURENT LA SUITE. Ici nous considrerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur ensemble, et nous ferons connatre un certain ordre de faits dont nous n'avions pas encore eu occasion de parler. Et d'abord nous parlerons des diffrens peuples qui prirent part ces sanglantes invasions. L'impulsion premire ayant t donne par les Arabes, et toutes les expditions un peu considrables se faisant au nom de chefs appartenant cette nation, le nom arabe a naturellement domin. Ce sont les Arabes que les crivains chrtiens contemporains ont voulu dsigner par le nom de _Sarrazins_. Le mot _sarrazin_ ayant toujours t inconnu aux Arabes eux-mmes, quelle est l'origine de cette dnomination? Le mot _sarrazin_ driv du latin _saracenus_, lequel son tour provenait du grec _sarakenos_, se montre pour la premire fois dans les crivains des premiers sicles de notre re[300]. Il sert dsigner les Arabes Bdouins, qui occupaient l'Arabie Ptre et les contres situes entre l'Euphrate et le Tigre, et qui, placs entre la Syrie et la Perse, entre les Romains et les Parthes, s'attachaient tantt un parti, tantt un autre, et faisaient souvent pencher la victoire. On a crit un grand nombre d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se prsente d'une manire tout--fait plausible; celle qui a runi le plus de suffrages fait driver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En effet, les Arabes nomades de la Msopotamie et de l'Arabie Ptre bornaient l'orient l'empire romain. Un crivain grec, qui pntra en Arabie dans le sixime sicle de notre re, parlant des divers peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les Homrites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301]. Quant l'opinion des chrtiens du moyen-ge qui, d'aprs l'autorit de saint Jrme[302], faisaient driver le mot _sarrazin_ de Sara, pouse d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrter. Les Arabes n'ont jamais rien eu de commun avec Sara, mre d'Isaac. [300] Voy. la Notice publie par M. le marquis de Fortia d'Urban, la suite du mmoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de Mohammed_, Paris, 1810. [301] Comparez Pococke, _Specimen histori Arabum_, p. 33 et suiv., et Casiri, _Bibliothque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et 19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_. Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre re que ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre ct, Ptolme, dans sa _Gographie_, cite un peuple appel _Machurbe_, comme occupant la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et les extraits placs la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline le naturaliste, liv. V, no 2. S'il tait vrai qu' la mme poque, ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes se fussent retires dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on pas voir dans le mot _machurbe_ l'quivalent du mot arabe actuel _magharib_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_, et tant encore employ dans ce sens par les Arabes de tous les pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi dsigner les Arabes demeurs fidles leur premire patrie? mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les Homrites? Notre savant confrre, M. Letronne, nous a fait observer que d'aprs le tmoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie de l'gypte situe entre le Nil et la mer Rouge tait ds avant notre re, comme elle l'est encore de nos jours, habite par des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc galement possible que la dnomination d'_orientaux_ et servi distinguer les nomades rests dans la presqu'le, de ceux qui avaient travers la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'gypte est occupe par les Arabes, la contre situe l'orient du Delta est nomme _scharky_ ou orientale, et la partie comprise dans le Delta, _gharby_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, ds avant leur dpart des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe, s'taient diviss en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficult qui rsulte du passage de Nonnosus existe toujours. [302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinit de Ducange, au mot _saraceni_. Les Arabes sont encore nomms par les crivains chrtiens du moyen-ge _Ismalites_, c'est--dire fils d'Ismal. C'est une descendance que les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus, notamment celle laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par tous leurs auteurs et ne parat pas susceptible de doute. Seulement, comme on l'a dj remarqu, les Arabes n'avouent pas qu'Ismal ft fils d'une esclave, et qu'Isaac et la moindre supriorit sur lui. D'abord, dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de diffrence entre le fils d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le pre est libre, il suffit que le pre reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit aussi. D'ailleurs, les mahomtans mettent sur le compte d'Ismal tout ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac. Par une suite de la mme ide, les auteurs chrtiens du moyen-ge donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est--dire de descendans d'Agar. Dans leur pense ce titre a quelque chose d'humiliant, par suite de l'tat d'infriorit o les chrtiens placent les personnes rduites l'esclavage. Il n'est pas ncessaire d'ajouter que cette dnomination est inconnue aux Arabes eux-mmes. Aprs les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux expditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples d'Afrique, vulgairement appels Berbers. On entend par Berbers les nations indignes du mont Atlas et des contres voisines, depuis les oasis de l'gypte jusqu' l'ocan Atlantique, depuis la mer Mditerrane jusqu'aux pays des Ngres. On les distingue leur teint olivtre, leur nez droit, leurs lvres minces, leur visage arrondi. On croit que ces peuples prcdrent en Afrique l'tablissement des Tyriens Carthage, et mme l'migration de certaines peuplades du pays de Chanaan, du tems de Josu et de David. Jamais ces peuples ne furent entirement asservis; l'abri de leurs montagnes, ils ont conserv leur nationalit et leurs usages. Les Grecs et les Romains les dsignrent par le nom gnral de _Barbares_, d'o probablement s'est form le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent eux-mmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui parat rpondre aux _mazyces_ des Grecs et des Romains[304]. Ni l'une ni l'autre de ces dnominations n'a t connue des auteurs chrtiens du moyen-ge. Les Berbers et les Africains en gnral, y compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale, sont confondus sous la dsignation gnrale de _Mauri_ ou Maures, _Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basans[305], etc. [303] _Mmoire gographique sur la partie orientale de la Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84. [304] _Nouveaux Mmoires de l'Acadmie des inscriptions_, t. XII. Mmoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv. [305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des rengats et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec. Ces derniers sont appels par les crivains arabes _Roumy_, par altration du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes hritiers des conqutes des Scipion et des Paul-Emile. Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France, il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu' la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrime et cinquime sicles de notre re, les Slaves qui habitaient primitivement les contres situes au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancrent peu peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occuprent, sous les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de Bohmes, les contres appeles plus tard la Pologne, la Bohme, la Servie, la Dalmatie et mme une partie de la Grce. Les Slaves, mesure qu'ils s'avancrent, eurent combattre les peuples dont ils voulaient soumettre le territoire, particulirement les Saxons, les Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvrent en tat d'hostilit avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de Charlemagne, dont les domaines taient continuellement menacs par ces hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessrent que lorsque les peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrass le christianisme. Or, il a de tout tems t admis dans le droit public des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil btail. Tacite raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande actuelle taient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces prisonniers se rpandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette coutume inhumaine s'tablit en France et dans les contres voisines. Le commerce d'esclaves y tait devenu un genre d'industrie autoris, et il ne cessa qu'aprs que les Germains, les Slaves et les autres barbares du nord eurent pris place dans la grande famille chrtienne[307]. [306] _Vie d'Agricola_, ch. 28. [307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la gographie d'Ibn-Haucal, man. arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704, fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris, 1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction, p. LXXIX et LXXX. Ce commerce prit surtout de l'extension aprs que la Syrie, l'gypte, l'Afrique et l'Espagne furent tombes au pouvoir des Sarrazins. L'on sait que, de tout tems, l'esclavage a subsist chez les Arabes, et que, parmi ce peuple, les travaux les plus pnibles, particulirement les travaux mcaniques et ceux de l'agriculture, sont mis la charge d'hommes privs de leur libert. A la vrit, d'aprs la lgislation musulmane, l'esclavage ne laisse aprs lui aucune marque d'infriorit, et l'esclave qui fait preuve de capacit ou que la fortune favorise parvient aux mmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se propagea de trs-bonne heure. Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur les ctes d'Allemagne, l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres rivires. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308], ainsi que sur les ctes de la mer Noire, o, jusqu' ces derniers tems, les peuples de la Circassie et de la Gorgie ont t dans l'usage de donner leurs enfans en change des objets qui leur manquaient. Un march pour ces derniers existait Constantinople. Enfin il arrivait un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des guerres entre les Franais et les nations du nord, soit qu'ils eussent t achets par des spculateurs. [308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les ctes de la mer Adriatique, voy. Constantin Porphyrogente, _De administratione imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv., et p. 131. Bientt mme les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie inn chez les peuples du midi, commencrent mutiler une partie des esclaves en bas-ge, afin de les rendre propres certains emplois dans les srails et les harems des princes et des hommes riches. Cet usage ne tarda pas donner naissance en France un nouveau genre d'industrie. Au dixime sicle, il s'tait form Verdun en Lorraine une espce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans qui survivaient cette cruelle opration taient envoys en Espagne, o les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques tait devenu si commun, qu'on faisait prsent d'un tre ainsi dgrad, comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un crivain arabe rapporte qu'en 966, les seigneurs franais de la Catalogne, voulant se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres prsens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310]. [309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man. arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mmoires de l'Acadmie des inscriptions_, t. XXXVII, p. 485. [310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres prsens consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux d'tain et des armes. Les auteurs arabes attribuent tous les esclaves germains et slavons une origine slave, et les appellent du nom gnral de _saclabi_, terme d'o est probablement driv notre mot _esclave_[311]. Une grande partie de la garde des mirs et des khalifes de Cordoue se composait de saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mls aux Sarrazins de Sicile, notamment Palerme, o un quartier particulier portait leur nom. On en remarquait galement en Afrique, en Syrie[312]; et dans toutes ces contres, les saclabis taient quelquefois investis des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer les nombreux passages des chroniques arabes, o il est fait mention des saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles. [311] Charmoy, _Mmoire sur la relation de Massoudi_, dans le t. II, des _Mm. de l'Acadmie de Saint-Ptersbourg_, 1835, p. 370 et suiv. [312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothque royale, p. 57 et 62. Charmoy, Mmoire dj cit. Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le dire, beaucoup d'hommes ns au sein du christianisme, en Italie et en France. Les juifs, spculant sur la misre des peuples, se faisaient vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer; l, des navires grecs et vnitiens venaient les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux trafic, proscrit par l'autorit ecclsiastique et l'autorit civile, se faisait jusque dans la capitale du monde chrtien. En 750, le pape Zacharie fut oblig de racheter des mains des Vnitiens un grand nombre d'enfans des deux sexes, qui allaient tre emmens de Rome[313]. Le successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes, Civitta-Vecchia, plusieurs btimens grecs qui taient venus dans ce port pour le mme genre de commerce[314]. [313] Anastase le bibliothcaire, dans le grand recueil de Muratori, t. III, part. I, p. 164. [314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce avait encore lieu, quoique secrtement, au treizime sicle. Voy. l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e dit., t. III, p. 610 et 613. Aux chrtiens achets comme esclaves, qui taient admis dans les bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout ge et de toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse aux hommes tait chez les Sarrazins un des grands objets de leurs invasions; la suite de chaque expdition, les marchs des principales villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrtiens vendre. Les captifs surpris en bas-ge et spars de leurs parens taient levs dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient de la rsistance, le magistrat avait le droit de les contraindre. Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux chrtiens qui taient enlevs l'tat adulte, on ne les forait pas toujours embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: Ne faites pas violence aux hommes, cause de leur foi. Mais plusieurs ne laissaient pas de prendre du service dans les bandes sarrazines. Il faut galement joindre ces indignes chrtiens quelques habitans des pays mmes qui taient victimes de ces courses dvastatrices. Lorsque les Arabes et les Berbers entrrent en Espagne, ils furent aids par beaucoup de chrtiens du pays, et par les juifs alors trs-nombreux dans la Pninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidlit. Dans leurs invasions en France et au sein des contres voisines, ils eurent galement pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie, qui sont toujours prts profiter des malheurs publics pour s'lever. On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages notables prirent aux succs des Sarrazins. Si les grands taient aussi peu dlicats, quels devaient tre les petits? On ne peut douter que, dans les invasions et l'tablissement des Sarrazins en Dauphin, en Pimont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne ft d'intelligence avec eux et n'et part leurs rapines. Les crivains contemporains ne le disent pas expressment; ils se contentent de se plaindre de la cupidit et de la perfidie de certains chrtiens, de leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilit que les barbares eurent envahir ces pres contres et s'y maintenir? comment leurs bandes places de si grandes distances les unes des autres, une poque surtout o les communications taient si difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs, bien que parlant une langue part et professant des croyances toutes diffrentes, avaient fini par se mler avec le reste de la population. L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye de Novalse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des Sarrazins. Un combat est livr aux environs de Verceil; les Sarrazins sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs prisonniers; les prisonniers sont exposs dans les rues; chaque passant est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems, les parens et les amis de ces infortuns vont chez l'vque, chez les notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une ville pour y vendre ses marchandises. [315] Page 170. Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contres. On lit dans une vie de saint Thodard, archevque de Narbonne[316], que, lors de la premire entre des Sarrazins dans le Languedoc, les juifs se dclarrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette trahison, ordonna que chaque anne, aux trois principales ftes, un juif de Toulouse serait soufflet publiquement devant la porte de la cathdrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il n'en est pas de mme de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme on l'a vu, ne sont jamais entrs dans Toulouse; peut-tre l'auteur a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par les Normands, en 850, occupation laquelle il serait possible que les juifs eussent contribu, comme ils avaient contribu, quelques annes auparavant, l'entre des mmes barbares dans la ville de Bordeaux. [316] Saint Thodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a t crite beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai. [317] Il fut plus tard commu en une somme d'argent, que les juifs payaient chaque anne diverses glises de Toulouse. Si des races nous passons au langage et la religion des envahisseurs, nous y remarquerons la mme diversit. Une partie seulement parlait la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe. [318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention d'un corps de troupes berbres, qui parlaient le berber. Il n'y avait galement qu'une partie des agresseurs qui professassent la religion musulmane; les autres taient juifs, payens et mme chrtiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le Velay, tait probablement idoltre[319]. Nous avons peu de dtails au sujet du culte pratiqu par les Berbers, qui prirent tant de part aux conqutes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On sait seulement que plusieurs de leurs tribus taient chrtiennes et juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou taient adonnes au culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades de l'Atlas, remonte une haute antiquit. Des mdailles du roi de Numidie, Bocchus, prsentent les mmes emblmes que certains monumens de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle cette occasion le tmoignage de Salluste qui, d'aprs des livres puniques, affirme qu' une poque extrmement recule, une troupe d'aventuriers compose en grande partie de Mdes et de Perses, vint s'tablir en Afrique[321]. Les crivains arabes accusent aussi les tribus berbres qui n'avaient pas encore embrass l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabens_, mot qui s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idoltrie proprement dite n'tait pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas. Un crivain latin du sixime sicle de notre re, nous fournit des dtails prcieux sur les pratiques religieuses mises en usage en Afrique, antrieurement la conqute arabe[323]. C'est ce qui fait que les crivains arabes comprennent les tribus berbres qui n'taient pas encore soumises l'Alcoran, sous la dnomination gnrale de _Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord, notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems aprs la conqute de l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbres embrassrent en masse l'islamisme[324]. [319] Ci-devant, p. 28. [320] Mionnet, _Description de mdailles antiques_, t. VI, p. 597. [321] Voy. les _Nouveaux Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_, t. XII, p. 181 et suiv., mmoire de M. Saint-Martin. [322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publi dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Lon l'Africain. [323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, dition de Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4. Consultez l'index aux mots _gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les pratiques paennes qui se maintinrent en Afrique, aprs la conqute musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t. XII, p. 639. [324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de _Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_, Lisbonne, 1828, p. 19. Les auteurs chrtiens du moyen-ge enveloppent toutes les classes des envahisseurs sous l'pithte vague de _payens_. Ce n'est pas que les chrtiens instruits ne sussent ds lors, que rien n'est plus loign du polythisme et de l'idoltrie que l'islamisme; en effet, les musulmans n'admettent qu'un seul Dieu crateur du ciel et de la terre, et, dans leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, l'exemple des juifs, toute reprsentation d'tre anim; mais il n'en tait pas de mme d'une partie des peuples qui s'taient joints aux conqurans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dgnr dans une espce d'idoltrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-ge les pithtes d'_idoltres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux peuples qui ne professaient pas le christianisme. On lit dans la prtendue chronique de l'archevque Turpin[325], qu'en Espagne, sur les bords de la mer, s'levait au haut d'une immense colonne une statue en bronze, fabrique par Mahomet lui-mme, et laquelle les musulmans rendaient hommage. Philomne, dans son histoire romanesque de la conqute du Languedoc par Charlemagne[326], fait mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de Narbonne, l'poque o ils occupaient encore cette ville, avaient rige dans une espce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus ferme soutien de leur autorit. D'un autre ct, il est parl dans le _jeu de Saint-Nicolas_, espce de pice de thtre qui eut beaucoup de cours dans le moyen-ge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont les hommages s'adressaient une idole appele _Tervagant_, et qui recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait obtenu quelque grce signale. Enfin, d'aprs un pome franais relatif aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix d'une grotte pour servir de temple leurs dieux; dans la grotte taient des statues en or, tenant un sceptre la main, et portant une couronne sur la tte. C'est l que les Sarrazins se rassemblaient, quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328]. [325] Edition de M. Ciampi, p. 10. [326] Edition de M. Ciampi, p. 78. [327] Legrand d'Aussy avait donn un extrait de cette pice dans le t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pice entire a t publie par M. Monmerqu, dans le recueil des publications de la Socit des bibliophiles franais, volume de 1834. [328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46 et 104. Le nom de Tervagant, chang quelquefois en Termagant, et les noms d'Apolin et d'autres tres chimriques reviennent fort souvent dans nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne littrature[329]; or, ces noms en gnral paraissent s'appliquer de prtendues divinits musulmanes. Telle tait la prvention de nos pres cet gard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint, qui suivant l'usage est reprsente ayant la mitre sur la tte, est appele un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reu le nom gnrique de _mahomerie_. trange effet des destines humaines! Ce n'est pas l l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque faisant, vers l'an 1025, la conqute des plus riches contres idoltres de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la porte de la principale mosque de sa capitale, afin que tous ceux qui entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux pieds et en crachant dessus[330]. [329] _Roman de la Violette_, publi par M. Francisque Michel, p. 73 et 332. [330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t. IV de la _Bibliothque des croisades_). Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pres? quelques auteurs ont pens que les Normands et les autres peuples payens du nord ayant t au moyen-ge compris sous la dnomination gnrale de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme les Berbers partageaient en quelque sorte les grossires pratiques des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher l'origine de ces noms en Afrique? [331] Voy. l'dition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de _Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un volume d'introduction, intitul _Essay on the romantic narrative poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8, p. 126. Au reste, dans les ouvrages que nous avons cits, le prtendu respect des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de mtal est toujours subordonn aux avantages immdiats qu'ils en attendaient; la moindre disgrce, ils se prcipitaient contre les idoles, les couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pices. En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conqurans ont d dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mmes, embrassrent l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons des Arabes et des crivains mahomtans. Une grande diversit devait galement exister dans les motifs qui faisaient agir les conqurans. Chez plusieurs, c'taient la soif des richesses, le got des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez d'autres, on remarquait le dsir de propager la religion musulmane, et l'esprance d'obtenir les faveurs attaches une oeuvre si mritoire. Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: Grands et petits, marchez la guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses la dfense de la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332]. Il a dit de plus: Celui dont les pieds se couvrent de poussire pour la cause de Dieu, Dieu le prservera du feu de l'enfer. [332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41. Les musulmans en tat de porter les armes, se croyaient obligs de se dvouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'taient pas, espraient acqurir les mmes mrites par le sacrifice de leurs biens. Mahomet s'exprime ainsi: Annoncez ceux qui entassent l'or et l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333]. [333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34. Tout musulman qui mourait les armes la main tait cens aller au paradis. On lit dans l'Alcoran: Ne dis pas que ceux qui ont t tus pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reoivent leur nourriture des mains du Tout-Puissant[334]. Les mahomtans donnent ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est--dire de tmoin, par un sentiment tout--fait analogue celui qui a fait appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du christianisme. [334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149. Un mahomtan mort les armes la main n'avait pas besoin, comme le reste des fidles, d'tre lav ni couvert d'un linceul. Le sang dont il tait couvert l'avait purifi de toute souillure; l'habit dans lequel il tait mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: Inhumez les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement, auront l'odeur du musc. La loi voulait qu'avant de commencer les hostilits, le chef ft une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur propost d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation devait tre conue en termes modrs, conformment ces paroles de Mahomet: Invite-les la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec prudence, avec des exhortations douces et persuasives. Il est probable que cette sommation se fit la premire entre des musulmans sur le sol franais; mais, comme les habitans ne s'empressrent pas de se soumettre au joug, les conqurans eurent recours l'pe[336]. [335] Cette alternative, s'en tenir l'esprit de l'_Alcoran_, aurait d n'tre accorde qu'aux chrtiens, aux juifs et aux gubres, c'est--dire aux peuples qui admettent une religion rvle, et que les musulmans appellent en consquence _peuples du livre_. Pour les idoltres, ils n'auraient d recevoir d'autre alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a t mise excution dans toute sa rigueur que dans la presqu'le de l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers tait reste idoltre. La mme politique a t suivie dans l'Inde l'gard des Gentils. [336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, propos des guerres des chrtiens et des Sarrazins, font souvent mention de dfis faits de _chevalier chevalier_, et d'invitations embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en gnral ces dfis n'eurent lieu qu'aprs l'tablissement de la chevalerie en Europe, et qu'ils taient une suite de l'opinion qui ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans dfense. On dpeint ainsi le costume et les armes des premiers conqurans: une pe au ct; une massue appuye sur le cheval; la main une lance, laquelle tait attach un drapeau; un arc suspendu l'paule et un turban sur la tte. Mais ce costume changea avec le tems, et les musulmans cherchrent imiter les chrtiens; abandonnant l'usage de l'arc et de la massue, ils adoptrent le bouclier, la cuirasse et la longue lance propre percer. Ils recherchaient aussi les pes de Bordeaux, alors trs-fameuses[337], et leurs guerriers, renonant au turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que les seigneurs franais de la Catalogne donnrent au khalife de Cordoue, taient dix cuirasses slavonnes et deux cents pes franaises. Le mme khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier ministre, qui du reste tait d'origine slavonne, lui fit prsent de cent guerriers franais, cheval, arms de l'pe, de la lance, de la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'carlate, les selles et les drapeaux taient faits l'imitation de ce qui se pratiquait dans l'Europe chrtienne[339]. Il est croire pourtant qu'en gnral, l'quipement des guerriers sarrazins conserva toujours quelque chose de la lgret qui les distinguait, lors de leurs premires invasions. [337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto. [338] Maccary, no 704, fol. 94 verso. [339] Maccary, no 704, fol. 60. Nous avons dit que parmi les conqurans, plusieurs taient excits par l'appt du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins n'eurent pas d'autre moyen de se ddommager de leurs dpenses et de leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolment tait matre de tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu dsign par les chefs; le butin tait mis en commun, et, quand l'expdition tait termine, on procdait au partage. Le butin se composait des mtaux prcieux, monnays ou non monnays, des toffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux et des captifs de tout sexe et de tout ge. Les captifs formaient toujours la meilleure partie du butin, par la facilit qu'on avait, soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les estimait d'aprs leur ge, leur sexe, leurs forces physiques et la forme de leurs traits. Le chef commenait par prlever, pour le souverain, le cinquime de tout le butin, appel le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce cinquime comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout le reste tait distribu aux soldats, de manire que le cavalier et le double du fantassin[341]. [340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42. [341] Reland, _Dissertationes miscellane_, t. III, p. 49; Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et Conde, _Historia_, t. I, p. 461. Aussitt le partage fini, il s'tablissait une espce de march, o ceux qui n'taient pas contens de leur lot le vendaient ou l'changeaient. A la suite des armes se trouvaient des marchands et des spculateurs, et les objets vendus taient ensuite rpandus dans toutes les provinces de l'empire. C'est ici le lieu de parler, avec quelques dtails, des chrtiens franais des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre. Ds qu'un chrtien tait pris, on lui attachait les mains derrire le dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe qui signifie garrott, peu prs comme les Romains nommaient leurs captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les mains duquel le chrtien tait tomb, devenait son matre; il pouvait l'employer son service, le vendre, le battre ou mme le tuer. Le chrtien devenu esclave tait alors appel _mamlouk_[343], c'est dire _possd_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus lui-mme; on le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facults taient fort restreintes; car il ne pouvait possder, et tout ce qu'il gagnait devenait la proprit de son matre. On le transmettait par hritage, de la mme manire qu'un champ ou une maison, et ses enfans taient destins au mme sort que lui. [342] [343] . C'est le mot qu'on prononce ordinairement _mamelouk_, et qui a servi dsigner les esclaves-rois de l'gypte, au moyen-ge. [344] Quelquefois le matre, s'il tait zl pour l'islamisme, sollicitait son esclave de se faire musulman. Si le chrtien y consentait, il tait ordinairement mis en libert; si non, il avait l'espoir d'tre rachet par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: Le fidle qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-mme des peines de cette vie et des tourmens du feu ternel. Le nouveau musulman, bien qu'affranchi, ne laissait pas d'tre oblig certains devoirs envers celui qui lui avait rendu la libert; mais il tait admis dans le sein de la socit, et pouvait prtendre aux mmes avantages que les hommes les plus favoriss. Le titre par lequel il tait distingu, tait commun son ancien matre et lui; c'est celui de _maula_[345], mot arabe qui signifie _tre sous la protection de quelqu'un_, et qui exprimait d'une manire touchante les devoirs rciproques imposs au patron et l'affranchi[346]. [345] [346] Quelquefois l'esclave tait seulement _habilit_, c'est--dire rendu apte possder. Alors il pouvait se livrer la profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait tait sa proprit, la charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent son matre, suppos que celui-ci y et mis cette condition. Si le chrtien rsistait aux sollicitations, aux menaces et mme quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux pieds, et le matre l'occupait la culture de ses terres, quelque travail mcanique, en un mot, tout ouvrage qui pouvait lui rapporter du profit. On a vu, au reste, que les captifs chrtiens devenus musulmans ou demeurs fidles aux lois de l'vangile, taient trs-recherchs pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expditions sarrazines. Il s'en trouvait dans les armes, dans la garde particulire des mirs et des khalifes de Cordoue, et la suite des seigneurs. Nous avons dj parl du hageb de Cordoue, qui le khalife Hakam II fit prsent de cent mamelouks franais arms de pied en cap. Il a t galement fait mention de captifs chrtiens, rendus eunuques ou conservs intacts, employs dans le palais des rois et dans celui des grands. Les esclaves rests fidles aux lois du christianisme ne perdaient pas tout espoir de recouvrer leur libert. Les princes et les riches, parmi les mahomtans, quand il leur arrivait quelque vnement heureux, ne connaissaient pas de meilleure manire de tmoigner leur reconnaissance Dieu, que de mettre leurs esclaves en libert. Le fameux Almansor, en l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remport de grands succs en Afrique, fit briser, en actions de grces, les fers de dix-huit cents chrtiens des deux sexes[347]. [347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569. Les chrtiens devaient exciter encore plus d'intrt dans leur propre patrie, auprs de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter un pre, un frre ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la ngociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit de charit, qui caractrise le christianisme, donna naissance ces touchantes confrries qui ont subsist jusqu' la rvolution, et qui se vouaient la rdemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer toutes ses commodits pour aller dans des pays barbares, au secours de frres malheureux, au risque de partager leur sort, tait regard comme le comble de l'hrosme, et l'tait en effet. L'histoire a conserv le souvenir du dvouement d'Isarn, abb de Saint-Victor Marseille, qui, en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrtiens enlevs par des pirates, sur les ctes de Provence. Isarn tait alors affaibli par une longue maladie; il eut vaincre les instances de ses moines, qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues du voyage; Isarn eut beaucoup de peine parvenir dans les lieux o les captifs avaient t dposs; enfin, quand les chrtiens eurent recouvr leur libert, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner dans leur patrie, d'autres pirates se prsentrent, qui les enlevrent. L-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent les obstacles qu'eut surmonter Isarn, qu' peine de retour avec les captifs Marseille, il succomba ses fatigues[348]. [348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On montre encore le tombeau d'Isarn, Marseille. Voy. Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv. Les femmes surtout taient plaindre, dans ces dplacemens forcs de populations. Faibles et voues, par la nature de leur sexe, une vie retire, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois elles taient employes dans les harems et les srails, auprs des pouses de leur matre, en qualit de femmes de chambre. Celles qui se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la danse, la musique, la broderie, taient achetes par des femmes qui leur faisaient donner une ducation soigne, et les revendaient haut prix. C'tait le don le plus prcieux qu'on pt faire aux khalifes et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre, partageaient quelquefois le lit de leur matre. Qui sait si Lampgie, fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'prouva pas la mme destine? En gnral, les captives jeunes se trouvaient la merci de l'homme qui les possdait, et finissaient par tre associes son sort. Nous avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte de la condition dans laquelle est ne la femme. On sait d'ailleurs que cette loi, qui a t faite pour des climats ardens, permet aux hommes, non seulement d'avoir quatre pouses, mais de cohabiter avec toutes les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les musulmans, un homme pouse quatre femmes la fois; ces quatre pouses seraient un grand embarras, mme dans un pays o la femme est cense occuper un rang infrieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'pouse et de servante. Si le matre admettait son esclave au rang d'pouse, elle devenait par cela mme libre, et les enfans l'taient aussi. La mre et les enfans participaient aux mmes avantages que les personnes nes dans le rang le plus illustre. Si le matre, tout en ne contractant pas de lien avec son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans taient censs ns libres; de plus, la mre tait affranchie par le fait mme; mais elle restait sous le pouvoir du matre; seulement, sa mort elle recevait de droit la libert; en attendant, on ne la traitait plus en esclave; elle tait appele _ommveled_ ou mre d'enfant. Les khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur srail, de ces _mres d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid, l'exception d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le matre avait de son esclave n'taient pas reconnus par lui, ils taient censs btards; eux et leur mre restaient dans la servitude. Alors, ils taient traits peu prs comme un vil btail. Pour donner une ide des tranges destines rserves aux chrtiens des deux sexes, qui furent emmens de France, nous nous bornerons citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appel Raymond, vers la fin du dixime sicle, s'tait mis en mer pour aller visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur les ctes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Rduit l'esclavage, son matre l'occupa la culture de ses terres. Alors Raymond, qui n'tait pas habitu ce genre de travail, avoua qu'il avait t lev pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre des guerriers du pays, et il ne tarda pas se signaler. Il prit part aux diffrentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique, tant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec le mme zle aux intrts de ses nouveaux matres; enfin la fortune des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait prsent, avec beaucoup d'autres chrtiens, la bataille qui fut livre en 1009, aux environs de Cordoue; c'est l, qu'aprs quinze annes de courses et d'aventures, il fut repris et mis en libert par Sanche, comte de Castille[349]. Quelque tems auparavant, une captive chrtienne, prise fort jeune, avait t forme aux arts de la danse, du chant et de la musique. Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Mdine et d'autres villes d'orient; son retour, le roi de Cordoue l'avait attache sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin, pour complter le tableau, quelques chrtiens, employs la mme poque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la palme du martyre. [349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et ci-devant, p. 217. [350] Maccary, no 705, fol. 35. Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Franais se rapprochait beaucoup de celui qu'avaient subir les captifs chrtiens. On a vu que l'esclavage tait admis, en France, l'gard des captifs germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'tre aussi pour les captifs sarrazins. La principale diffrence entre les captifs franais au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au pouvoir des Franais, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne de dmarcation entre les hommes ns esclaves ou traits comme tels, et les personnes de condition libre. La loi mettait mme alors une grande diffrence entre les simples bourgeois et les gentilshommes. Parmi les captifs sarrazins, plusieurs taient rachets, soit par leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahomtans. En effet, tandis qu'il s'tait form, en France, des tablissemens pour la rdemption des captifs, des tablissemens analogues avaient pris naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant Mahomet ce qu'il devait faire pour mriter le ciel, le prophte rpondit: Dlivrez vos frres des chanes de l'esclavage. Un auteur arabe nous apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'mir de Cordoue, Hescham, les armes musulmanes furent une anne si heureuses, qu'on ne trouva pas employer l'argent lgu pour cet effet[351]. [351] Comparez Roderic Ximens, p. 18, et Novayry, man. arab. de la Bibliothque royale, no 645, fol. 95 et 96. Les captifs musulmans destins tre vendus taient amens Arles, Marseille, Narbonne, o se rendaient des agens de leur nation. Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes qu'ils faisaient sur nos ctes, pour rclamer les captifs qui s'y trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrtiens qui voulaient se rendre les chefs favorables les leur envoyaient en prsent. [352] Voy. ci-devant, p. 152. A l'gard des musulmans qui n'avaient pas de ranon offrir, ils taient, l'exemple des juifs et des payens, rduits l'tat d'esclavage. Les esclaves attachs au service d'un matre, et les serfs rangs parmi les dpendances des fermes et des terres, formaient dans l'Europe chrtienne une grande partie de la population des villes et des campagnes; ils ne pouvaient ni possder ni tester, et constituaient une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou mme les mettre la torture. La plupart des serfs taient chargs de chanes, afin qu'ils ne pussent s'chapper. Heureusement, l'intrt, dfaut de la charit, vint au secours de l'humanit souffrante. Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils taient maltraits, prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre eux, s'efforaient de se les enlever rciproquement, les matres furent obligs d'user de quelques mnagemens. Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes chrtiennes, mme rduites l'tat de servage; celles qui avaient la faiblesse de cder taient prives de la spulture ecclsiastique. Pendant long-tems, il ne fut pas mme permis aux serfs de la mme religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la permission du matre, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui naissaient de cette union taient, ainsi que les parens, la proprit du matre. L'esclavage parat avoir fini en Europe ds le douzime sicle; mais il continua dans quelques contres pour les peuples non chrtiens, notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs faits du douzime sicle et des sicles suivans[353]. [353] On trouvera plusieurs tmoignages irrcusables ce sujet dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M. Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment. Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Nanmoins il diminua mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit de l'vangile, qui a proclam tous les hommes frres, reut son dveloppement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions, notamment quand il leur survenait un vnement heureux, un devoir de mettre leurs serfs en libert. D'un autre ct, l'usage s'tablit de considrer comme libre tout serf qui demandait le baptme. Les serfs finirent par se fondre dans le reste de la population. Ordinairement les serfs sarrazins taient attachs aux fermes appartenant, soit des particuliers, soit des glises et des monastres. D'autres fois ils taient attachs la personne du matre, et l'accompagnaient partout o il allait. On a vu qu'une partie des captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent cds des glises ou distribus des particuliers. Il avait d en tre de mme des Sarrazins de Provence, qui survcurent au dsastre de leur nation, en 975, et en gnral de tous les dtachemens sarrazins qui, dans le cours de leurs expditions en France, avaient t spars du corps de l'arme. Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute aliment, soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les guerres des Franais contre les Maures d'Espagne et contre les autres peuples musulmans tablis sur les bords de la mer Mditerrane, soit enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevque de Narbonne en 1149, lgua des Sarrazins de ses domaines l'vque de Bziers[355]. Vers l'an 1250, Romo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence, ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui taient dans ses terres[356]. Deux cents ans aprs, il est fait mention de trois serfs maures achets par le roi Ren[357]. [354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus dj cit. [355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39. [356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257. [357] Fauris de Saint-Vincens, _Mmoires sur la Provence_, Aix, Ponties, 1817, p. 63. Voici quelques traits qui achveront de faire connatre le sort rserv aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Franais, et qui n'taient pas rachets par leurs frres. Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'vque de Bziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe, ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la couleur et pour la forme[358]. [358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657. Le commerce entre Sarrazins d'un sexe diffrent, qui avait lieu dans certaines localits, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un statut de l'ordre de Cteaux, en 1195, dfendit aux maisons de l'ordre de runir dans la mme habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y avait mme des tablissemens religieux o il tait dfendu de recevoir des serfs sarrazins[359]. [359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246. On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par l mme libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les serfs de recevoir le baptme, cachait une ruse, et que devenus libres, ils retournaient leurs garemens, les matres eurent la facult de les prouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrtiens inhumains, pour n'tre pas frustrs d'un vil avantage, gner leurs serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour tre admis au sein du christianisme[361]; on les vit mme, aprs que leurs serfs taient baptiss, les retenir malgr les lois sous le joug et user des plus cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clment IV, adresse, en 1266, Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le souverain pontife s'lve contre un abb du monastre de Saint-Benoist de Mirande, lequel avait fait mettre la torture un riche Sarrazin converti, sous prtexte que sa conversion n'tait pas sincre, et qui s'tait empar des biens de cet infortun, au dtriment de ses enfans[362]. [360] _Ibid._, t. IV, p. 290. [361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250. [362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360. On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des Sarrazins propritaires. La plupart, l'exemple des juifs, s'occupaient de finances et prtaient intrt; plus d'une fois, lorsque la fureur populaire clata contre les juifs usuriers, les Sarrazins furent envelopps dans leurs dsastres[363]. [363] _Ibid._, t. IV, p. 904. Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la mme nation, ne pouvaient pouser des femmes chrtiennes, ni les donner comme nourrices leurs enfans. Eux et toute chrtienne qui aurait cohabit avec eux, taient privs de la spulture ecclsiastique. Ils payaient la dme de leurs biens comme les chrtiens; de plus, ils taient obligs d'observer les ftes chrtiennes, et ne pouvaient ces jours-l se livrer aucun ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette classe infortune. [364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736. Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassrent le christianisme. C'tait une suite naturelle de l'tat de choses qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de Franais qui se firent musulmans. Les premires invasions des Sarrazins en France, et l'abominable commerce d'enfans chrtiens des deux sexes qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, l'extrme facilit avec laquelle les musulmans ont de tout tems accueilli les chrtiens qui se prsentaient, jointe aux avantages que les rengats et les aventuriers ont toujours rencontrs chez eux, multiplia ncessairement les apostasies. Passons maintenant la manire dont les Sarrazins, en s'tablissant en France, traitrent les peuples vaincus, et la politique qui les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les impts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses main arme que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnes de violences et d'excs de tout genre. Nous excluons non seulement les premires invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long sjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphin, en Pimont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu, ce sjour, si on excepte quelques positions fortifies, fut toujours prcaire. Dans aucune de ces contres, les Sarrazins n'occuprent le pays tout entier. Tandis que certaines bandes taient matresses des passages des montagnes et des rivires, et se bornaient ranonner les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les valles fertiles, et consentaient mme quelquefois payer un tribut au prince du pays. Quant la partie de la Provence qui tait situe aux environs de leur chteau-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conurent pas d'autre politique que d'y tout dtruire et de s'entourer de ruines. On ne peut mieux comparer les bandes sarrazines, cette poque, qu'aux troupes de brigands qui, dans les dernires annes, ont dsol une partie des tats du pape et du roi de Naples. Les observations que nous avons faire s'appliquent uniquement la forme de gouvernement que les Sarrazins tablirent en Languedoc, lorsqu'ils se trouvrent matres paisibles de cette province, entre les annes 724 et 758, sous le rgne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref. Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculs; mais on a vu qu' la suite des guerres intestines qui ne tardrent pas s'lever parmi les vainqueurs, c'est--dire partir de l'anne 737, les chrtiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien crdit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et leurs lois nationales[365]. D'un autre ct, Isidore de Beja, crivain contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer chacun des peuples qui taient soumis son autorit leur lgislation particulire. Enfin, il nous reste une ordonnance rendue la mme poque par un gouverneur sarrazin de Combre, et qui montre que les chrtiens du Portugal taient assujtis une administration analogue. Voici ce que porte cette ordonnance: Les chrtiens de Combre auront leur comte particulier, qui les rgira d'une bonne manire, et comme les chrtiens ont coutume d'tre rgis. Ce sera au comte de rgler leurs diffrends; seulement il ne pourra condamner personne mort sans l'ordre du magistrat musulman. Il sera oblig de conduire le prvenu devant le magistrat; on donnera lecture du texte de la loi chrtienne, et si le magistrat y consent, on mettra le prvenu mort. Les petites villes auront aussi leur juge particulier, qui les gouvernera quitablement, et tchera de prvenir les altercations. Si un chrtien offense un musulman, le magistrat lui appliquera la loi musulmane; si un chrtien porte atteinte l'honneur d'une musulmane non marie, il embrassera l'islamisme, et pousera la musulmane; sinon il sera mis mort. Si la musulmane tait marie, son sducteur sera tu sans rmission[366]. [365] Seulement le comte tait priv de toute juridiction militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays chrtiens subjugus par les musulmans, n'tait que la rptition de ce qui avait t mis en pratique lors de la chute de l'empire romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les provinces romaines, les peuples conquis conservrent leurs comtes et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis par d'autres barbares, ils rclamrent les mmes privilges. Voy. M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris, 1835, t. I. [366] L'ordonnance de Combre tait conserve jadis dans l'abbaye de Lorban, et a t publie d'abord dans la _Monarchia Lusytana_, Lisbonne, 1609, in-4, part. II, p. 283, 287, etc. Comme cette ordonnance est de plus fort intressante sous le rapport philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de _Posies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en l'accompagnant d'observations trs-curieuses. Ces divers tmoignages nous montrent quel fut le systme d'administration adopt par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce systme tait peu prs le mme partout. Si de l'administration politique nous passons l'administration religieuse, nous manquons galement de renseignemens positifs; mais, l'aide d'inductions tires de ce que les mahomtans pratiqurent ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonne. La masse de la population Narbonne et dans les villes voisines resta chrtienne; et cette masse tait nombreuse, puisqu'elle suffit plus tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc respect la religion du pays, et ils avaient laiss aux habitans des chapelles et des glises pour exercer leur culte; il tait de plus rest des ecclsiastiques pour desservir ces glises. Mais l, ce nous semble, se bornrent les concessions; et ce serait une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les autres villes frontires, comme ils le faisaient l'gard de Cordoue et des autres contres situes au centre de l'empire. A Cordoue, les Sarrazins s'taient borns s'emparer des glises principales, et dpouiller les autres de leurs biens; ces dernires taient restes au pouvoir des chrtiens, et ceux-ci avaient conserv leurs vques, ou du moins des prposs ecclsiastiques d'un ordre suprieur. Ils avaient mme conserv des monastres de l'un et de l'autre sexe; en un mot, les Sarrazins leur avaient laiss l'usage des cloches, faveur qu'ils n'avaient accorde aux chrtiens ni en Afrique ni en Asie[367]. [367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage crit vers l'an 852, dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrtiens du mont Liban sont maintenant les seuls qui jouissent de la mme faveur. Rien de semblable ne se voit ni Narbonne, ni dans les villes voisines. On n'y aperoit ni vques, ni couvens. Il est vrai que le dsordre qui se manifeste cette poque dans la plupart des glises du midi de la France n'tait pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnat saint Boniface, archevque de Mayence, dans une lettre qu'il crivit en 742, au pape Zacharie[368]; et c'tait une suite des bouleversemens occasions par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce dsordre ne s'tait pas jusque-l fait remarquer dans les provinces septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrive mme des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu' mesure que les Sarrazins vacuent le pays[369]. [368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94. [369] A Jaca, en Aragon, l'arrive des Sarrazins, vers l'an 712, l'vque se retira sur les sommets des Pyrnes; et la ville ne recouvra son vque que plus de trois cents ans aprs, en 1096, quand les Sarrazins vacurent le pays. Voy. le _Teatro historico de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4, t. V, p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376. On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Dbonnaire[370], qu'en 802, lorsque les Franais enlevrent Barcelone aux Sarrazins, Louis, avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'glise de Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conqute si importante. Comme l'glise de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathdrale, le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrtiens de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conserv leur principale glise, et par consquent leur vque et leur haut clerg. Mais, dans le passage correspondant du pome d'Ermoldus Nigellus, dj cit, et qui n'a t publi que long-tems aprs de Marca, il est dit que Louis, avant de se rendre l'glise, la fit purifier; par consquent, dans l'intervalle, l'glise de Sainte-Croix avait t convertie en mosque. En effet, pour nous servir de l'expression du pote, la cathdrale de la capitale de la Catalogne avait t voue au culte du dmon[371]. [370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI, p. 92. [371] Voici le 533e vers du pome d'Ermoldus Nigellus: Mundavitque locos, ubi dmonis alma colebant. Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23. Nous pensons que les musulmans mirent leur politique carter des villes frontires les vques et le haut clerg, et restreindre, le plus qu'ils purent, les relations des chrtiens de leurs domaines avec ceux des autres contres. Ce qui le prouve, c'est l'importance que Charlemagne, mesure que son pouvoir s'tendit, mit favoriser ces relations, et s'en charger lui-mme. On peut, du reste, certaines restrictions prs, juger des rapports religieux qui durent se former entre les chrtiens de France et les Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne. Le nombre des glises laisses aux chrtiens avait t dtermin au moment de la conqute, et il leur tait dfendu d'en construire de nouvelles. Mahomet a dit: Ne laissez pas lever, par les infidles, des synagogues, des glises et des temples nouveaux; mais qu'il leur soit libre de rparer les anciens difices, et mme de les rebtir, pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372]. [372] Quelques docteurs exigent mme qu'en rebtissant l'glise, on emploie la mme terre, les mmes pierres, en un mot les mmes matriaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 109 et 112. Les chrtiens ne pouvaient faire de procession en public, et les offices sacrs devaient se clbrer les portes fermes. Si un chrtien voulait se faire musulman, il tait dfendu aux autres chrtiens d'y mettre obstacle[373]. [373] L'ordonnance relative aux chrtiens de Combre nous apprend de plus qu'en Portugal, chaque glise payait au fisc vingt-cinq pices d'argent, les monastres cinquante, et les cathdrales cent. Nous avons dit que les chrtiens de Cordoue et des autres villes de l'Andalousie taient en gnral traits avec douceur, et que, de leur ct, les chrtiens avaient pour les musulmans certaines dfrences: par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair de porc[374]. Nanmoins, s'en tenir au tmoignage d'un chrtien de Cordoue, qui, la vrit, crivait au moment de la perscution de l'anne 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et les chrtiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extrieures du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: Aucun de nous n'ose manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacr oblige les ecclsiastiques paratre en public, sitt que les mahomtans voient en eux les marques de leur ordre, ils clatent en propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des railleries, ils les poursuivent coups de pierres. S'ils entendent le bruit de la cloche, ils se rpandent en maldictions contre la religion chrtienne[375]. Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru tre souills, si un chrtien les et approchs. [374] Voy. ci-devant, p. 190. [375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil dj cit. De leur ct, les chrtiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut lui-mme victime de la perscution de 850[376], quand ils entendaient les crieurs musulmans appeler du haut des mosques les fidles la prire, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se htaient de faire le signe de la croix. [376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitul _Hispania illustrata_, par Andr Schott, Francfort, 1608, t. IV, p. 313. A l'gard des impts tablis par les Sarrazins, on a vu que le gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit de l'ordre dans les finances, et qu'il tendit successivement les mmes mesures l'Espagne et au Languedoc. Jusque-l, la plus grande confusion s'tait fait remarquer dans l'assiette des impts et la solde des troupes[377]. [377] Voy. ci-devant, p. 16. Alsamah commena par distribuer aux guerriers et aux familles musulmanes pauvres une partie des terres enleves aux chrtiens, terres dont quelques hommes puissans s'taient arrogs les revenus. Le reste fut laiss au fisc, et les revenus en furent dposs dans le trsor public. Les biens distribus aux vainqueurs furent taxs au dixime du produit; ceux qui furent laisss aux chrtiens payrent le cinquime, c'est--dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les chrtiens, il fut dcid que ceux qui se soumettraient volontairement seraient traits comme les musulmans eux-mmes; mais cette faveur ne fut pas maintenue. [378] L'ordonnance relative aux chrtiens de Combre porte aussi qu'en Portugal les chrtiens payaient le double des musulmans. Indpendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait tre fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les chrtiens avaient acquitter une espce de capitation ou d'imposition personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette imposition n'atteignait que les chrtiens mles parvenus l'ge adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizy_, ou compensation, et tait regarde par les musulmans comme un ddommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrtiens, en leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrtien qui embrassait l'islamisme tait par cela mme affranchi de cette charge[379]. [379] Pour les dtails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya, man. arab. de la Bibliothque royale, no 706, fol. 59; et Conde, _Historia_, t. I, premires conqutes des Sarrazins en Espagne. Au reste le rcit des crivains arabes, au sujet des impts, est trs-incomplet. Enfin, les chrtiens payaient un droit pour les marchandises et les biens meubles. Ce droit, qui tait pour les musulmans de deux et demi pour cent, a vari pour les chrtiens suivant les tems et les lieux. Il tait, cette poque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce droit tait appel ordinairement _zekat_, c'est--dire purification, et tait cens rendre licite l'usage des biens eux-mmes. En effet, les musulmans, tmoins chaque jour des excs du despotisme, sont persuads que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ pay par les musulmans est regard comme un sacrifice volontaire, et doit tre abandonn aux pauvres. Quant celui qui tait acquitt par les chrtiens, il tait employ en partie secourir les pauvres et racheter les captifs[380]. [380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I, p. 270 et 611. On sera peut-tre curieux de savoir de quelle manire les auteurs arabes dsignent les peuples chrtiens avec lesquels leur nation a t si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amiti. Les chrtiens soumis la domination musulmane sont appels _moahid_[381], ou confdrs, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protgs. En effet, du moment que les chrtiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et qu'ils se soumettaient payer tribut, il y avait obligation rciproque entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de protger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrtiens, surtout ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorit, les titres de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou appartenant une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou polythistes; en effet, les musulmans sont persuads que les chrtiens, en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux diffrens[386]. [381] [382] [383] [384] [385] [386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontr dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqu aux chrtiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien que quelques auteurs chrtiens aient cherch l'origine de cette dnomination dans la langue arabe. A l'gard du mot par lequel les Espagnols dsignaient les musulmans qui, mesure que la cause de l'vangile fit des progrs, consentirent vivre sous la domination chrtienne, mot qui s'crit _mudejare_, on trouve dans les crivains ottomans un terme qui en parat tre l'quivalent; c'est celui de . Ce mot n'est pas expliqu dans les dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol, dit. de 1573, t. I, p. 154. Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage diffrent, quel moyen avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de got pour les langues trangres. De leur ct, les chrtiens, dans ces tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient gure songer apprendre la langue arabe. L'histoire ne cite, cet gard, qu'un abb du monastre de Saint-Gall, appel Hartmote, lequel en 880 joignit l'tude de l'arabe celle du grec et de l'hbreu[387]. Ce ne fut que plus tard, au tems des croisades, que les lumires ayant fait des progrs, nos pres commencrent s'occuper de la langue et des croyances d'un peuple, qui avait si long-tems t matre d'une partie de leur territoire. Pour cette tude, on se rendait de prfrence en Espagne, o le latin et l'arabe taient galement cultivs, et o l'on tait sr de trouver tous les secours ncessaires. Ce fut Tolde, qu'en 1142, Pierre le vnrable, abb de Cluny, fit faire la premire traduction latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est l qu'il entreprit une rfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup d'autres ouvrages du mme genre[388]. [387] _Histoire littraire de la France_, t. V, p. 611. [388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_, publis par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre, 1831, prface. Mais on ne saurait douter que, ds le principe, il n'y et en France un grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les premiers conqurans, mesure qu'un pays tait subjugu, choisissaient un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages revirent ncessairement leur patrie. Il en fut de mme des captifs et des esclaves chrtiens qui avaient recouvr leur libert; enfin, il y avait les serfs sarrazins dissmins sur tout notre territoire. [389] Voy. ci-devant, p. 10. Nous ferons encore mention des plerins et des marchands qui, mme l'poque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en gypte, en Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route travers la France et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces plerins et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus curieux sur la politique et les ressources des princes mahomtans, cette poque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet, combien il et t important de savoir ce qui se disait Damas, de la marche des armes musulmanes en occident, des effets que l'on attendait de conqutes si merveilleuses. Malheureusement, les plerins et les marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, son arrive en Syrie, avait d'abord t arrt comme espion; il fit voir que son unique objet tait la visite des lieux sanctifis par les mystres de notre religion, et on le mit en libert. Il parcourut donc la Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a t crite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que nous aurions tant d'intrt savoir. A cette poque, la disposition des esprits devait empcher les personnes pieuses d'apporter une attention convenable ces malheureux vnemens. On tait persuad que ces horribles invasions taient un effet du courroux cleste, excit par les pchs des hommes. Or, la pit dirige d'une certaine manire tient en quelque chose l'esprit de fatalisme. Les personnes proccupes de cette ide ngligeaient les moyens humains, et se rsignaient un sort qu'elles auraient peut-tre vit sans cela[390]. Quelle diffrence entre cet abattement et l'entranement qui plus tard amena le mouvement des croisades! [390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62. On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dvastatrices, s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garons devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient perptuer la race des envahisseurs. Cette manire d'entretenir leurs forces, indpendamment des secours qu'ils recevaient continuellement d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en peut juger par ce qui eut lieu lors de leur tablissement dans l'le de Crte. Nous avons dit, qu' la suite d'une rbellion des faubourgs de Cordoue, quinze mille habitans furent obligs de s'expatrier, et qu'aprs avoir fait une descente sur les ctes d'gypte, ils se dirigrent, avec d'autres aventuriers, vers l'le de Crte. Le chef de l'expdition, charm de la beaut du climat et de la fertilit du sol, rsolut d'y former une colonie, et mit le feu sa flotte. A la vue des flammes, ses compagnons tonns demandrent comment ils pourraient dsormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. L-dessus, le chef leur dit: Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira des femmes; c'est vous vous procurer des enfans[391]. [391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cits. Les Sarrazins, leur premire entre en France, ne pensaient rien moins qu' subjuguer cette belle contre, et la soumettre, ainsi que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de la vengeance et le got des aventures. L'tablissement des Sarrazins en Provence, la fin du neuvime sicle, et leurs incursions dans les montagnes des Alpes, furent un vnement purement fortuit. Au tmoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manire dont les mahomtans subjugurent l'le de Sicile. Deux annes s'taient coules depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce grand prince tait encore un objet de terreur pour les barbares. Le gouverneur grec de l'le de Sicile, s'tant rvolt contre l'empereur de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis qu'on envoyt du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne ft aucun tablissement dans l'le, et qu'on se bornt enlever les richesses faciles emporter. Tous taient persuads que l'le, tant si rapproche du continent italien, serait secourue, soit par les Grecs, soit par les Franais, et que jamais un peuple qui parlait une langue et professait des croyances diffrentes ne parviendrait s'y fixer d'une manire solide. Quelle est, demanda quelqu'un, la distance qui spare l'le du continent? On lui dit qu'une mme personne pouvait aller deux ou trois fois en un jour, de l'le sur le continent et du continent dans l'le. Et quelle est, reprit le premier, la distance de la Sicile l'Afrique? On lui dit qu'il y avait pour un jour et une nuit de navigation. En ce cas, rpliqua l'autre, fuss-je un oiseau, je ne me hasarderais pas prendre ma demeure dans cette le[392]. En effet, ce ne fut qu'aprs coup, que les Sarrazins d'Afrique songrent occuper la Sicile; et ce qui les y dcida, ce ne fut pas seulement la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui dsolait l'le. On en peut dire autant de leur tablissement dans l'Italie mridionale. Ce furent les princes du pays, diviss entre eux, qui les y appelrent et les y maintinrent. [392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario Gregorio, relatif la Sicile, et intitul _Rerum arabicarum_, etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3. Telles sont les considrations qui nous ont paru propres jeter du jour sur le caractre gnral des invasions des Sarrazins en France, et sur les circonstances qui les accompagnrent; elles se plaaient d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront claircir les questions qui nous restent examiner. Et d'abord, quel vestige trouve-t-on du sjour des Sarrazins dans le royaume et dans les contres voisines? Nous croyons que les premires invasions des Sarrazins, si on fait abstraction des dvastations qui en furent la suite immdiate, ne laissrent qu'une trace assez lgre. Ce n'est pas que l'esprit religieux et aveugl les habitans du midi de la France, au point de leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui, l'exemple des Romains, se croyaient destins la conqute du monde. L'espce d'loignement des hommes du midi de la France pour les hommes du nord d'une part, et de l'autre le dsordre qui existait dans toutes les classes de la socit, avaient teint presque tout patriotisme. Le peu de traces que les Sarrazins laissrent d'abord de leur sjour nous semble tenir une autre cause. C'est que sortant peine de leur dsert, ils taient encore trangers toute ide de civilisation, et qu'ils ne purent par eux-mmes rien difier de grand. En effet, Narbonne, o ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui tait devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de monument lev par eux. Apparemment ils se bornrent augmenter les fortifications de la ville, et en faire une place imprenable. Dans une cit o l'on rencontre chaque pas des dbris de la domination romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription qu'on puisse rattacher d'une manire certaine aux Sarrazins, et il ne parat pas qu'aucun crivain en ait jamais mentionn. On a parl d'un difice qui sert aujourd'hui d'glise au village de Plans, dans la Cerdagne franaise, aux environs de Mont-Louis; et on a dit que cet difice avait t lev par les Sarrazins, l'poque o, antrieurement Charlemagne, les mahomtans taient matres de cette partie des Pyrnes; on a ajout qu'il leur servait de mosque; mais cet difice, encore parfaitement conserv, n'a rien qui ressemble une mosque: c'est un triangle quilatral, ayant chacune de ses faces un cercle dont la circonfrence va passer par le centre d'un quatrime cercle qui forme la coupole suprieure. Ce ne peut pas non plus tre, comme on l'a dit[393], le mausole de Munuza, chef sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems la tte du gouvernement des Pyrnes[394]. L'difice n'a nullement la forme d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait lev ce tombeau? ce ne seraient pas les chrtiens, qui avaient reprocher Munuza d'avoir fait brler vif un de leurs vques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui regardaient Munuza comme un tratre, et qui machinrent sa mort. Cet difice est d'une construction postrieure l'occupation du pays par les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas d'en fixer la date prcise; mais tout porte croire qu'il fut lev par les chrtiens, postrieurement au dixime sicle[395]. [393] _Mmoires de la Socit des antiquaires_, t. X, p. 213. [394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv. La seule chose qui nous reste des premires invasions des Sarrazins, ce sont des mdailles arabes, ayant primitivement servi de monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour l'histoire[395]. [395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examin le monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces matires. Lorsqu' la fin du neuvime sicle, les Sarrazins s'tablirent en Provence et se rpandirent de l en Dauphin, en Savoie et en Suisse, ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrs dans les sciences et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne peut nier que les mahomtans de l'Espagne, de la Sicile et mme de l'Afrique, ne fussent alors plus avancs que les chrtiens de France et des contres voisines, en proie l'anarchie et tous les malheurs qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne. Qui n'a entendu parler de la magnifique mosque de Cordoue, servant aujourd'hui de cathdrale, et qui fut leve dans la dernire moiti du huitime sicle? Qui ne connat les ponts, les canaux d'irrigation et les monumens de tout genre, qui furent rigs en Espagne, partir de cette poque? Ce n'tait pas seulement dans les arts proprement dits que se montrait la supriorit des Sarrazins; elle se manifestait aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de vritable civilisation. Les Sarrazins possdaient dans la langue arabe des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de Dioscoride, de Ptoleme; ils avaient mme ajout aux dcouvertes des savans de l'antiquit. Leur supriorit tait avoue par les chrtiens eux-mmes. L'histoire a conserv le souvenir de Sanche, prince de Lon, qui, vers l'an 960, tant attaqu d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au khalife Abd-alrahman III, et se rendit Cordoue, pour y consulter les mdecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir de ces mdecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste de sa vie, il se montra reconnaissant du gnreux accueil qu'il avait reu[396]. Vers la mme poque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour s'y former l'tude des sciences physiques et mathmatiques; et ses progrs furent tels, qu' son retour, le vulgaire le prit pour un sorcier. [396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 96. Mais un trs-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait dans l'ignorance. De quel secours pouvaient tre pour nos pres les bandes sarrazines qui, le fer et la flamme la main, dvastaient nos plus belles provinces? On l'a dj vu: ces bandes se composaient d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour unique objet de s'enrichir de butin. La vritable influence exerce par la civilisation arabe ne commena que plus tard, c'est--dire partir seulement du douzime sicle, la suite des guerres des croisades, lorsque la religion chrtienne et la religion musulmane, l'Orient et l'Occident, tant pour ainsi dire en prsence, les peuples de France, d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur lthargie, et manifestrent le dsir de prendre part aux avantages de la civilisation sarrazine. La connaissance du grec tant alors perdue en Occident, et les traits grecs se trouvant traduits en arabe, des chrtiens de France et des contres voisines se rendirent en Espagne, pour transporter en latin les versions arabes. C'est d'aprs ces traductions que, jusqu'au quinzime sicle, on tudia dans nos universits la plupart des crits lgus par l'antiquit grecque. Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent plus ou moins directement la seconde occupation de notre territoire par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu tre d'abord, doivent l'tre moins, aujourd'hui que les monumens qui devaient les perptuer ont ncessairement t altrs par le tems. Il est regretter que le chteau lev par les Sarrazins, au fond du golfe de Saint-Trops, ait t dtruit. Les travaux excuts dans le roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute ide de la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperoit d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes crits que les Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes eux-mmes surent employer en Espagne et ailleurs. On a cit quelques chteaux forts, construits sur les lieux levs, et on les a attribus aux envahisseurs; on a galement rapport ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la France et de l'Italie, particulirement sur les ctes, couronnent les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les bandes sarrazines, soit l'aide de feux allums pendant la nuit, soit de toute autre manire, se faisaient part des nouvelles qui les intressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation, levs dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion qui a t mise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement; mais en gnral, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours bties prs des ctes aux chrtiens, qui taient sans cesse menacs par les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se dfendre, taient par l instruits de leur approche et avaient le tems de pourvoir leur sret. [397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le dpartement du Var_, par M. Alphonse Denys. Voy. galement ci-devant, p. 56. [398] Isidore de Beja fait un rcit analogue au sujet du prdcesseur d'Ocba, Alsamah. Voy. la p. 16. Nous ne nous arrterons pas divers objets conservs jadis prcieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux Sarrazins. Ces objets consistaient en toffes de soie, en coffrets d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie de ces objets existe encore dans les trsors des glises ou dans les cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute ide qu'on avait de l'habilet des artistes sarrazins; mais il ne prouve pas que pour le moment nos pres cherchassent les imiter[399]. D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postrieurs au huitime sicle[400]. [399] Nos pres faisaient alors usage de certaines toffes appeles du nom de _sarrazines_, cause du pays d'o elles venaient. Voy. Ducange, _Glossaire de la basse latinit_, aux mots _saracenicum_ et _saracenum_. [400] Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fte-Dieu. Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet, et appartenant M. Jallabert, amateur zl de Narbonne, porte que ces deux timbales taient un reste du sjour des Sarrazins dans cette ville; mais les lgendes marques sur les timbales annoncent qu'elles ont t fabriques en Egypte ou en Syrie, sous la domination des sultans mamelouks; elles sont par consquent du treizime sicle au plus tt. Le second sjour des Sarrazins n'a pas d tre sans influence sur l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphin aucune trace de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes amis de l'humanit, qui cherchaient faire jouir leur nouvelle patrie des avantages de l'ancienne. On dit que le bl noir, autrement appel bl-sarrazin, qui forme aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes, est originaire de la Perse; que de l il passa en gypte, et qu'aprs avoir parcouru, avec les conqurans arabes, tout le littoral de l'Afrique, il pntra avec eux en Espagne et de l en France. Chacun sait que cette plante prcieuse peut servir la fois d'engrais et de fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en bouillie. On attribue aux Sarrazins tablis en Provence l'art d'exploiter le chne-lige, trs-abondant dans la fort qui a retenu d'eux le nom de _fort des Maures_; cet arbre tait depuis long-tems cultiv en Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales richesses des environs du Fraxinet[401]. [401] Le centre de cette industrie est dans le village mme de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. IV, p. 18. Les Sarrazins donnrent peut-tre une nouvelle activit l'art d'extraire du pin maritime, de tout tems trs-commun en Provence, notamment dans la fort des Maures, la rsine rduite l'tat de goudron, et servant calfater les navires. Le nom de _quitran_, que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de Saint-Trops, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402]. [402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est tort que l'auteur de la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. IV, p. 18, semble croire que l'exploitation du pin tait inconnue avant le moyen-ge. On a, dans un autre genre, attribu aux Sarrazins le renouvellement de la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue. Il parat qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or, les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient emmener des chevaux, afin qu'arrivs leur destination, les hommes de l'quipage pussent faire des courses dans l'intrieur des terres. Une lettre du pape Lon III Charlemagne fait mention d'une escadre sarrazine qui tait descendue dans une le voisine de la cte de Naples, ayant bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai que le pape ajoute que l'escadre tant oblige de remettre la voile sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahomtans est ainsi conu: Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni rien de ce qui pourrait tourner la dfense de l'ennemi[405]. [403] _Caballi maurisci._ [404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, l'an 813, no 20 et suiv. [405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 60. Nous penchons croire que c'est plus tard qu'eut lieu le renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est--dire l'poque o ce pays et la Catalogne appartenant au mme prince, il tait facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre. Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est dsigne par les habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le mme que l'espagnol _yegua_, appliqu la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans une charte de l'an 1184, c'est--dire de l'poque dont nous parlons, de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la Camargue[406]. [406] Voy. la _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. IV, p. 24. L'auteur du reste met une opinion un peu diffrente de celle que nous exprimons ici. On peut galement faire remonter le renouvellement de la race des chevaux du pays des Landes l'poque o les guerriers de la Gascogne allant presque toutes les annes au-del des Pyrnes, pour seconder les chrtiens leurs frres dans leurs efforts contre les Maures, avaient la facilit de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur patrie. La Provence offre encore l'attention des curieux divers usages particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du sjour des Sarrazins. Ce sont certaines danses qui s'excutent le soir et dans la nuit; ces danses varient suivant les localits; mais elles s'accordent en ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, prsentant alternativement une orange chacune d'elles; ou bien ce sont des hommes et des femmes placs sur deux files, et qui dansent en se croisant. La personne place la tte de chaque file fait des gestes qui sont successivement imits par les autres. Il existe encore une espce de danse guerrire, dans laquelle deux hommes brandissent chacun une pe, et s'agitent de manire figurer des guerriers qui veulent enlever une bergre, ou qui essaient de la dfendre contre son ravisseur[407]. [407] _Statistique du dpartement des Bouches-du-Rhne_, t. III, p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les dpartemens du midi de la France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197. Ou ces danses n'ont pas t introduites par les Sarrazins, ou bien elles ont perdu leur caractre primitif. En Orient et dans les contres du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de se mler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et les ftes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes exclues du sein de la socit. Quant la danse guerrire, c'est un reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses taient fort recherches[408]. [408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. fran., t. III, p. 60 et 182, a donn des dtails fort intressans sur les danses en usage parmi les Bdouins. C'est ici le lieu d'examiner si, la suite des invasions des Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On a cit plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques dtachemens sarrazins furent coups du gros de l'arme et obligs de mettre bas les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppler son silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient prcds, les Normands et les Hongrois ne se montrrent-ils pas aussi acharns qu'eux? On peut galement citer les peuples de race germaine, notamment les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'aprs le tmoignage de l'histoire, furent transplantes par Charlemagne dans diffrentes provinces de l'empire. Pour distinguer ces diffrentes races, il faudrait que leurs descendans eussent conserv quelques restes de leur langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, o toutes les provinces se tiennent, et o tout tend la longue prendre une physionomie uniforme, comment ces diffrences se seraient-elles maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et plusieurs croyances particulires. Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population dont on puisse, d'une manire certaine, faire remonter l'origine aux bandes sarrazines. On a cit une peuplade qui habite les bords de la Sane, entre Mcon et Lyon, particulirement celle qui est tablie sur la rive gauche, et on a prtendu que cette peuplade provient d'un dtachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de l'arme, regagner les Pyrnes. On a fait mention de quelques usages particuliers cette peuplade; on a mme relev quelques expressions qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont t signales drivent du latin ou du vieux franais, ou ont une origine absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohmiens ou toute autre race trangre[410]. [409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mmoires de la Socit des antiquaires_, p. 1 et suiv. [410] Sur les Bohmiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer, _Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv. Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais colonie de Sarrazins n'exista l o l'on place celle-ci. Dans la premire moiti du dixime sicle, l'poque o les Sarrazins, les Normands et les Hongrois, s'taient, pour ainsi dire, donn rendez-vous dans notre infortune patrie, et que chacun de leur ct, ils entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de Tournus et de Mcon, par un privilge particulier, furent l'abri de ces pouvantables dvastations; et que c'est l que les vques et les moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques des saints, et les trsors des glises[411]. Si une colonie sarrazine s'tait trouve dans le pays, comme l'loignement qu'on a cru remarquer entre la population actuelle et les populations voisines aurait t alors encore plus sensible, est-ce l que les chrtiens presss de toute part auraient cherch un refuge? [411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. IX, p. 7, 565, 669, etc. Nous rejetons galement l'opinion de ceux qui ont rattach aux invasions sarrazines la classe d'hommes tablis dans le Bigorre et dans les contres voisines des Pyrnes, et qu'on appelle _Cagots_. Les Cagots, qui ont subsist jusqu' ces derniers tems, formaient une classe part, et passaient pour tre en proie des maladies contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils taient un reste des Sarrazins, et il faisait driver leur nom de _caas-goths_, ou chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appels dans le pays du nom de _Christaas_, ou de chrtiens; ce qui a donn lieu un savant de nos jours de penser que c'taient des chrtiens primitifs, qui n'taient jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini par se trouver isols[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots ce grand nombre de peuplades parses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs, sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413]. [412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insre dans les _Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv. [413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p. 495, et les _Mmoires de la Socit des antiquaires_, t. X, p. 217. Ce que nous avons dit de la prtendue colonie sarrazine des bords de la Sane, et des Cagots, s'applique galement une certaine peuplade tablie sur les bords de la Loire, dans la presqu'le nomme le Vron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodr, t. I, p. 45 et suiv. Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV, migrrent en France, particulirement dans les provinces mridionales du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus tolrer dans ses tats des hommes qui taient en opposition avec la religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus d'un million, furent obligs de renoncer leur patrie. Cent cinquante mille d'entre eux franchirent les Pyrnes et entrrent en France. Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume. Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire ottoman; ceux qui restrent en France embrassrent le christianisme et se fondirent dans la masse de la population[414]. [414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t. II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le rgne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv. La littrature arabe n'a-t-elle exerc aucune influence sur la littrature des peuples du midi de l'Europe? On a attribu aux nomades de l'Arabie le premier emploi de la rime, des posies amoureuses et des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du sjour des Sarrazins en France, que commencrent se former la langue d'oc et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les livres, et la langue germanique tait tombe en dsutude. L'influence arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce furent les pays o les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de plus, parce que la littrature des troubadours parat avoir prcd les autres littratures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne dut devenir vraiment sensible qu'aprs l'entire expulsion des Arabes du sol franais. Les monumens de la littrature romane qui nous sont parvenus, sont tous postrieurs la premire moiti du dixime sicle; et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le dveloppement d'une civilisation qui tendait se communiquer toute la socit chrtienne de cette poque[415]. [415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations M. de Sismondi, _Histoire de la littrature des peuples du midi de l'Europe_. A l'gard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se sont introduits dans la langue franaise, par exemple l'expression _salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut toi_, et laquelle l'interlocuteur rpond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces mots ont pu s'introduire en France postrieurement aux invasions des Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cess avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations n'ont fait que s'accrotre, et leurs effets ont d tre d'autant plus puissans, qu'en gnral, la diffrence des anciennes, elles reposaient sur des rapports de commerce et d'amiti. Un effet de la domination passagre des Sarrazins que l'on ne saurait mconnatre, c'est la cration d'une foule de seigneuries et de fortunes dont il existe encore des dbris. Les Sarrazins s'taient mis en possession de valles fertiles et riches; d'autres contres, par suite d'une politique barbare, avaient t entirement dvastes; il tait naturel que les personnes qui avaient aid l'expulsion des barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans les diocses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est ce qui avait dj t mis en usage dans les provinces septentrionales de l'Espagne. [416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains crivains qui, voulant flatter la vanit de quelques anciennes familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore tort que d'autres crivains, attribuant ce genre de conqutes une influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattach l'tablissement des franchises municipales et de l'esprit de libert qui se firent remarquer dans le midi de la France plutt qu'ailleurs. Ces franchises taient un reste de la domination romaine, et se sont toujours conserves d'une manire plus ou moins intacte dans la Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8. Cette manire d'arriver l'opulence paraissait tellement naturelle, que les princes et les grands s'en taient fait comme une branche de revenu, et qu'on spculait sur une expdition tente contre les infidles, comme maintenant on spculerait sur l'armement d'un navire. En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don un monastre de ses tats de la dme de toutes les prises qu'il fera sur les mcrans[417]. En 1074, le pape Grgoire VII crit aux grands d'Espagne pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait enlever aux Sarrazins, condition qu'Ebles dclarerait les tenir du saint-sige, et qu'il lui paierait un tribut annuel[418]. [417] Bibliothque royale, grand recueil des chartes, cartulaire majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso. [418] _Art de vrifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273. En somme, il semble que l'influence exerce directement par les Sarrazins ne fut pas aussi considrable qu'on serait tent de le croire d'abord. Les dgts mmes qu'ils commirent, quelque affreux qu'ils fussent, s'affaiblirent en prsence de ceux des Normands et des Hongrois; ils furent mme infrieurs ceux des Normands, puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un thtre plus vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce n'est pas le souvenir des maux causs par les Sarrazins qui resta grav le plus profondment dans les esprits; pendant long-tems on songea de prfrence aux lumires, aux exploits et la puissance des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms de _paen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des restes imposans de la domination romaine. Un pome manuscrit fait de ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a t de mme des anciens murs romains de Vienne en Dauphin[420]. Encore aujourd'hui, dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient coutume de recouvrir la toiture de leurs difices, le peuple, dans les pays mmes o les mahomtans n'ont peut-tre jamais mis les pieds, ne manque pas de donner ces dbris le nom de _tuile sarrazine_. [419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publi par M. Paulin Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199. [420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e partie, 1833, in-8, p. 148 et suiv. Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus que dans les livres. D'o vient que le souvenir des Sarrasins est rest prsent tous les esprits? Les Sarrazins se montrrent en France avant les Normands et les Hongrois, et leur sjour se prolongea aprs les incursions des uns et des autres. Les premires invasions des Sarrazins sont empreintes d'un tel caractre de grandeur, qu'on ne peut en lire le rcit sans motion. Les Sarrazins, la diffrence des Normands et des Hongrois, marchrent long-tems la tte de la civilisation; de plus, lorsqu'ils eurent cess d'occuper notre territoire, ils continuaient tre un sujet d'pouvante pour nos ctes; enfin, les guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique et en Asie, durent ajouter leur nom un nouvel clat. Mais toutes ces raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mmoire des hommes. La cause, la vritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence qu'exercrent au moyen-ge les romans de chevalerie, influence qui s'est maintenue plus ou moins jusqu' nos jours. Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oublis, nous avons de la peine nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent. Mais au moyen-ge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la noblesse et mme du peuple. C'est l que les guerriers et les hommes qui se piquaient d'lvation dans les sentimens, allaient chercher des leons de valeur et de gnrosit; c'est l que les personnes de l'un et de l'autre sexe se formaient la galanterie, qualit qui tenait alors une place trs-importante dans les moeurs publiques. En gnral, les monumens de l'antiquit classique taient perdus de vue; on ddaignait mme les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la voie de la vrit. Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue, furent crits dans les onzime, douzime et treizime sicles. La plupart taient en vers, et n'taient pas seulement lus des personnes de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nomms _jongleurs_, allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les rcitaient en prsence du peuple assembl. Il n'y avait presque pas de fte dans les chteaux et dans les villages, o quelque morceau de ce genre ne ft expos l'admiration populaire. Ce sont ces mmes rcits qui, plus tard, reproduits par la plume des potes italiens, surtout de l'Arioste, ont continu, sous une nouvelle forme, circuler dans toutes les bouches. On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie, furent principalement diriges contre les Frisons, les Bavarois, les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse menaaient de forcer les barrires de l'empire. Mais, l'poque o les romans de chevalerie furent composs, il n'existait plus d'empire franais; la France tait peu prs rduite ses limites actuelles; et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les mcrans, soit sur les bords de l'bre, du Tage, ou du Guadalquivir, soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs de romans de chevalerie crivaient surtout pour les gens de guerre et pour les personnes qui aimaient figurer dans les tournois et les exercices militaires, ils se crurent obligs de mettre en scne les ides et les moeurs de leur tems. Ds lors, les noms de Roland et des hros qui, depuis Charlemagne, taient pour ainsi dire en possession d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espce de thme, auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes des guerriers de l'poque. Les potes avaient mme fini par comprendre, sous la dnomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du Nord, qui avaient t successivement en lutte avec la France[421]. [421] Quelques-unes de ces ides se trouvaient dj dans les articles que M. Fauriel insra, en 1832, dans la _Revue des Deux-Mondes_, relativement aux popes provenales. Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et des braves de l'ge hroque de notre histoire avaient eu lieu contre les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions o ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de la France et de l'Italie fut cense avoir eu son mir et son prince sarrazin, ne ft-ce que pour mnager aux preux de la chrtient le mrite de les dpossder[422]. On fit mme intervenir les Sarrazins dans les combats et les tournois des chrtiens, en un mot, dans tous les lieux de la terre o il y avait quelque laurier cueillir. Il y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrtiens, qui naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractre de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modles de noblesse et de gnrosit[423]; enfin on ne reconnut de suprieur leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland. [422] Voy. le _roman de Philomne_, dj cit. [423] Dans le roman de _Partenopeus de Blois_, le hros chrtien du pome est pris d'une manire tratreuse par quelques Sarrazins. Aussitt le chef de l'arme sarrazine vient se remettre entre les mains du roi de France, et dclare qu'il est prt subir le traitement que le roi voudra lui infliger en reprsailles. Le mme trait est racont d'un autre roi sarrazin. Voy. le _Journal des Savans_, dcembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard. Ici encore on retrouve la preuve de la supriorit morale des Maures d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an 890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi les chrtiens d'homme assez clair pour lever dignement son fils et hritier prsomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui servir de prcepteurs. Une ide analogue se retrouve peut-tre dans un roman de chevalerie relatif Charlemagne, o il est dit que Charles, encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement lieu de croire nos pres que ce prince, l'aide des lumires qui distinguaient alors les mahomtans, s'tait mis en tat de renouveler la face de l'occident[424]. [424] Voy. le _Roman des enfances de Charlemagne_, par Girard d'Amiens, manusc. franais de la Biblioth. roy., no 7188, fol. 30, verso. Ce n'est gure que depuis quelques sicles qu'on est revenu l'tude des documens originaux de l'histoire nationale; et c'est seulement depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie. On est tonn de voir l'illustre Mabillon hsiter sur la fausset de certains pisodes du pome de _Guillaume-au-Court-Nez_, et ranger dans le domaine de l'histoire la prtendue occupation du midi de la France par les Sarrazins, sous Charlemagne[425]. [425] _Annales Benedictini_, t. II, p. 369. Assurment, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor revenaient au monde, ils seraient bien tonns de voir le changement qui s'est opr en Europe dans la position respective des chrtiens et des musulmans. Mais cette premire impression efface, ils seraient agrablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont accorde leurs exploits; et leur ame, habitue aux grandes choses, rendrait hommage un sentiment de courtoisie qui ennoblit les moeurs barbares de nos pres, et qui semble disparatre chaque jour. FIN. ADDITIONS ET CORRECTIONS. Page 3. La note deuxime doit tre ainsi conue: Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de rgence d'Alger_, par une commission de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv. _Ibid._ Lisez ainsi la note 3: Voy. les tmoignages mentionns par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait dj cit, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-mme ne partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de l'_Encyclopdie Pittoresque_, par M. d'Avezac. Page 21. Le premier alina doit commencer ainsi: Des documens qui remontent une assez haute antiquit, font mention de la destruction du monastre de Saint-Bausile, prs de Nmes, etc. Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89. Page 176. A la fin du dernier alina, ajoutez en note: On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, Marseille, l'anne 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare per svitiam paganorum, gens barbara in regno provinci irruens, circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quque loca obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et loca qu prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta sunt, et qu dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_, t. I, p. 369. D'un autre ct, voici quel tait, en 975, l'tat de l'glise de Frjus, d'aprs une charte rdige au moment o le pays fut enfin dlivr de la prsence des barbares: Civitas Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prdia, vel possessiones qu ecclesi succedere debeant; non sunt cartarum pagin, desunt regalia prcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82. Page 230, note. A propos de l'origine du mot _sarrazin_, ajoutez ces mots: Notre savant confrre, M. Letronne, nous a fait observer que d'aprs le tmoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie de l'gypte situe entre le Nil et la mer Rouge tait ds avant notre re, comme elle l'est encore de nos jours, habite par des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc galement possible que la dnomination d'_orientaux_ et servi distinguer les nomades rests dans la presqu'le, de ceux qui avaient travers la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'gypte est occupe par les Arabes, la contre situe l'orient du Delta est nomme _scharky_ ou orientale, et la partie comprise dans le Delta, _gharby_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, ds avant leur dpart des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe, s'taient diviss en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficult qui rsulte du passage de Nonnosus existe toujours. TABLE DES MATIRES. Pag. Ddicace v Introduction ix PREMIRE PARTIE. Premires invasions des Sarrazins en France, jusqu' leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc, en 759 1 DEUXIME PARTIE. Invasions des Sarrazins en France, depuis leur expulsion de Narbonne jusqu' leur tablissement en Provence, en 889 85 TROISIME PARTIE. tablissement des Sarrazins en Provence, et incursions qu'ils font de l en Savoie, en Pimont et dans la Suisse, jusqu' leur expulsion totale de France 157 QUATRIME PARTIE. Caractre gnral des invasions sarrazines, et consquences qui en furent la suite 229 Des peuples qui prirent part ces invasions: les Arabes 229 --les Berbers 232 --les Germains, les Slaves, etc. 233 Commerce des esclaves 235 Les juifs prirent-ils part ces invasions? 241 Langages et religions des envahisseurs 242 Motifs qui faisaient agir les conqurans 249 Costume des conqurans 251 Partage du butin 253 Sort des chrtiens qui tombaient entre les mains des Sarrazins 254 Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des chrtiens 262 Servage et esclavage en France 265 Systme d'administration tabli par les Sarrazins 270 Impts 279 Manire dont s'opraient les invasions sarrazines 286 Traces qui restent de ces invasions 289 Progrs dans l'agriculture 296 Races des chevaux 298 Danses 300 Colonies sarrazines en France 301 Influence des Arabes sur la littrature franaise 306 L'influence des invasions sarrazines en gnral exagre 309 Cette exagration est l'ouvrage des romans de chevalerie 311 Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans 313 Additions et corrections 319 Note de transcription dtaille: Cette version lectronique comporte les corrections suivantes: p. xxix, Narbonam et Carcassonam corrig en Carcassonam et Narbonam (note no 14), p. 8 et 61, Ppin harmonis en Pepin, p. 12, Bj corrig en Beja (vque de Beja), p. 14, Beziers corrig en Bziers, p. 18, Paul, diacre, corrig en Paul Diacre, (note no 42), p. 30, Acheri corrig en Achery (Spicilge de d'Achery, note no 57), p. 40, Ausonne corrig en Ausone (ces vers d'Ausone, note no 66), p. 39, Bouches-du-Rhnes corrig en Bouches-du-Rhne, p. 71, il corrig en ils (qu'ils accablrent), p. 74, Voyage corrig en Voyages (Voyages en Arabie, note no 111), p. 79, Refugi corrig en Rfugi (Rfugi en Afrique), p. 94, ajout d'un d manquant dans C'est sans doute de l, p. 94, christiana harmonis en Christiana (Gallia Christiana, note no 129), p. 101, secourera corrig en secourra (Dieu vous secourra), p. 128, rebellion corrig en rbellion (Quand la rbellion), p. 133, ajout de dom dans Recueil de dom Bouquet (Note no 184), p. 164, fut corrig en furent (la France et l'Italie furent), p. 173, mersio corrig en messio (pninam messio falcem), p. 175, rebellions corrig en rbellions (les rbellions sans cesse renaissantes), p. 210, Voyages corrig en Voyage (Voyage dans les dpartemens du midi de la France, note no 282), p. 220, japer corrig en japper (ils semblaient japper), p. 230, OElsner corrig en Oelsner (mmoire de M. Oelsner), p. 279, arrog corrig en arrogs (s'taient arrogs les revenus), p. 300, tauraux corrig en taureaux (deux taureaux catalans). Les erreurs videntes de ponctuation ont t corriges silencieusement; certains point manquants, comme dans ibid. ou t. ont t ajouts. l'exception des corrections mentionnes ci-dessus, l'orthographe, la ponctuation et l'accentuation n'ont pas t harmonises, comme dans par exemple: Guillaume... au court-nez / au-court-nez / au court nez Spicilge / Spicilge Aaron-Alraschid / Aaron-alraschid Plusieurs notes contenaient quelques mots crits en arabe. Ceux-ci n'ont pas fait l'objet d'une transliterration en caractres latins puisque cela est dj fait lors du renvoi la note; ils ont t remplac par . Les additions et corrections mentionnes la fin du livre ont t intgres l'ouvrage. End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by Joseph Toussaint Reinaud License: Share Alike