Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Coquecigrues PAR JULES RENARD PARIS PAUL OLLENDORFF, DITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ 1893 Tous droits rservs. DU MME AUTEUR Les Roses, posies (_puis_). Crime de Village, nouvelles (_puis_). Sourires Pincs, proses. 3 fr. L'cornifleur, roman. 3 fr. 50 _EN PRPARATION:_ Poil de Carotte. L'Herbe. Papillote. HOMUNCULES LA TTE BRANLANTE L'ORAGE LE BON ARTILLEUR LE PLANTEUR MODLE LA CLEF LE GARDIEN DU SQUARE QU'EST-CE QUE C'EST! LA FICELLE LES TROIS AMIS LA TTE BRANLANTE _ Paul Margueritte._ I Le vieil homme s'effora de regarder ses souliers cirs, et les plis que formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laiss dans l'armoire. Il runit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet bien tir, une chiquenaude sa cravate folle, et dit tout haut: --Je crois que je suis prt recevoir nos soldats franais. Sa blanche tte tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec une sorte de joie. Il zzayait, disait: Ze crois, ze veux, comme si, cause de l'agitation de sa tte, il n'avait plus le temps de toucher aux mots que du bout de la langue, de l'extrme pointe. --Ne vas-tu pas la pche? lui dit sa femme. --Je veux tre l quand ils arriveront. --Tu seras de retour! --Oh! si je les manquais! Il ne voulait pas les manquer. cartant sans cesse les battants de la fentre qui n'tait jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la grande route le point le plus rapproch de l'horizon. Il et dit aux maisons mal alignes: --tez-vous: vous me gnez. Sa tte faisait le geste du tic tac des pendules. Elle tonnait d'abord par cette mobilit continue. Volontiers on l'aurait calme, en posant le bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, la longue, si elle n'inspirait aucune piti, elle agaait. Elle tait briser d'un coup de poing violent. Le vieil homme inoffensif souriait au rgiment attendu. Parfois il rptait sa femme: --Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prpare une soupe la crme pour vingt. Ils mangeront bien double. --Mais, rpondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots rouges. --Je te dis de leur prparer une soupe la crme pour vingt, et tu leur prteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'tain. Il avait encore eu la prvenance de disposer toutes ses lignes contre le mur. Le crin renouvel, l'hameon neuf, elles attendaient les amateurs, auxquels il n'aurait plus qu' indiquer les bons endroits. II On ne lui donna pas de soldats. Parce qu'il pchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette offense la jalousie du maire, pcheur galement passionn. dire vrai, celui-ci, d'une charit dlicate, l'avait not comme infirme. Le vieil homme erra, dsol, parmi la troupe. La timidit seule l'empchait de faire des invitations hospitalires. On suivait avec curiosit sa tte obstinment ngative. Il les aimait, ces soldats, non comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites o cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs tte--droite, tte--gauche: --C'est pas a, c'est pas a, c'est pas a. Il couta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour jusqu' sa mort, et revint la maison. Comme il passait prs de son jardin, il aperut deux soldats en train d'y laver leur linge. Ils avaient d, pour arriver jusqu'au ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre deux chalas disjoints. En outre, ils s'taient rempli les poches de pommes tombes et de pommes qui allaient tomber. -- la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-l sont gentils de venir chez moi! Il ouvrit la barrire et s'avana petits pas comme quelqu'un qui porte un bol de lait. L'un des soldats dressa la tte et dit: --Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il raconte? entends-tu, toi? --Non, dit l'autre. Ils coutrent, indcis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet, le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant doucement vers eux, pensait: --Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce ruisseau, au pied de ce grand saule g de six ans peine, des brochets comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-mme. Nous en ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge, ma femme vous lavera a! Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tte oscillante le trahissait, effarouchait, et les soldats, dj inquiets, sachant fond leur civil, comprirent: --Allez-y, mes gaillards, ne vous gnez pas, je vous pince, attendez un peu! --Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que a va se gter. --Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crev sa clture. Le colonel ne badine pas; c'est de filer. --Bon, bon, vieux! assez dodelin, tu ne nous fais pas peur, on s'en va. Brusquement, ils ramassrent leur linge mouill et se sauvrent, avec des bousculades, en maraudeurs. --As-tu le savon? dit l'un. L'autre rpondit: --Non! s'arrta un instant, prs de retourner, et, comme le vieux arrivait au ruisseau, repartit avec un: --Flte pour le savon! il n'est pas matricul! Ils se prcipitrent hors du jardin. --Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme. Le branle de sa tte s'acclra. Il tendit les bras et cela parut encore une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats. Mais de sa bouche, comme un grain s'chapperait d'un van l'allure immodre, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des lvres. L'ORAGE _ W.-G.-C. Byvanck._ Vers minuit, par la croise sans volets et par toutes ses fentes, la maison au toit de paille s'emplit et se vide d'clairs. La vieille se lve, allume la lampe ptrole, dcroche le Christ et le donne aux deux petits, afin que, couch entre eux, il les prserve. Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'dredon. La vieille allume aussi une lanterne, pour tre prte, s'il fallait courir l'curie des vaches. Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes de croix, comme si elle s'tait des toiles d'araignes du visage. Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mmoire en feu. chaque clat de tonnerre, elle pense: --Cette fois, c'est sur le chteau! --Oh! cette fois-l, par exemple, c'est sur le noyer d'en face! Quand elle ose regarder dans les tnbres, du ct du pr, un vague troupeau de boeufs immobiliss blanchoie irrgulirement aux flammes aveuglantes. Soudain un calme. Plus d'clairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait, car l-haut, juste au-dessus de la chemine, c'est sr, le grand coup se prpare. Et la vieille qui renifle dj, le dos courb, l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses draps, les petits colls, serrant pleins poings le Christ, tous attendent que a tombe! LE BON ARTILLEUR _ Alphonse Allais._ Samedi soir encore grand'mre Licoche donnait elle-mme manger aux poules. Cependant la voil morte, bien qu'elle et pour cent ans de vie, l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus tt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin. Le cortge se forme. M. le cur et les deux enfants de choeur sont en tte. Les quatre porteurs n'ont qu' se baisser pour prendre le cercueil, et derrire eux se place le petit-fils de grand'mre Licoche, l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako le reste des parents qui se rangent autour de lui, distance. Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortge attendait son signal, on s'branle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes. Les franges des chles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop longtemps serre entre deux rayons d'armoire, s'est comme accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux. Parfois les porteurs dposent doucement terre grand'mre Licoche. Non que la dfunte soit vraiment lourde. Elle vcut de peu, partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes jamais de ppie, dans un paradis rserv aux btes bon Dieu, et elle mourut dcharne. Mais elle pse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de l'arrt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur. Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent. Les vieilles gens mme de la queue n'osent pas changer leurs rflexions. l'glise, le petit-fils de grand'mre Licoche reste prs d'elle, de garde, face l'autel, sentinelle funbre, l'oeil toujours sec, le sabre au dfaut de l'paule. Mais au bord de la fosse, ds qu'avec des cordes les porteurs ont descendu la bire, il s'anime. On le voit carter les jambes, lever ses basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du cimetire. Les assistants se demandent: --Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou? Ceux qui dj allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il simule une manoeuvre cheval. Les coudes au corps, sa main libre treignant des guides imaginaires, il s'lance, charge sur place. La terre frache s'boule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd rsonne dans toutes les poitrines comme un coup de canon lointain. --Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue la bataille. L'artilleur donne du sabre gauche; il en donne droite. Tantt il charpe, tantt il pique en avant. Ensuite il excute des moulinets terribles qui font papilloter les paupires, et des moulinets suprmes, si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier. Puis il se calme. Srement il n'est plus cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troubls, des parents mus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles carquilles, le bon artilleur crie d'une voix clatante sa grand'mre Licoche: --Va, grand'mre, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!... LE PLANTEUR MODLE _ Victor Tissot._ Le combat semblait fini, quand une dernire balle, une balle perdue, se retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec une jambe de bois. D'abord il montra quelque orgueil, les premires fois qu'il entra dans l'glise du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'et pris pour un suisse de grande ville. Mais, la curiosit calme, longtemps il se lamenta, honteux et dsormais, croyait-il, bon rien. Puis il chercha avec obstination, souvent du, la manire de se rendre utile. Et maintenant voil que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans mpriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois. Il se loue la journe. On lui dsigne un carr de jardin. Ensuite on peut s'en aller, le laisser faire. Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix. En outre, elle est perce, point trop, point trop peu. L'allure rgulire, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa jambe de bois creuse un trou chaque pas. Il secoue sa poche perce. Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue. Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains derrire son dos, la tte haute, a l'air de se promener pour sa sant. LA CLEF _ Alfred Capus._ La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus avare. Mais tous deux redoutent galement les voleurs. chaque instant du jour ils s'interrogent: --As-tu la clef de l'armoire? dit l'un. --Oui, dit l'autre. Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en arrivent se dfier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle dlier, pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles? Le vieux la serre tantt dans les poches boutonnes de sa culotte tantt dans celles de son gilet moiti cousues et qu'il tte frquemment. Mais, la fin, ces cachettes toujours les mmes lui ont paru de moins en moins sres, et il vient d'en trouver une dernire dont il est content. Or la vieille lui demande selon la coutume: --As-tu la clef de l'armoire? Le vieux ne rpond pas. --Es-tu sourd? Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd. --As-tu perdu la langue? dit la vieille. Elle le regarde, inquite. Il a les lvres fermes, les joues grosses. Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout coup muet, et ses yeux expriment plutt la malice que l'effroi. --O est la clef? dit la vieille; c'est moi de garder la clef, maintenant. Le vieux continue de remuer sa tte d'un air satisfait, les joues prs de crever. Et la vieille comprend. Elle s'lance, agile, pince le nez du vieux, lui ouvre par force, au risque d'tre mordue, la bouche toute grande, y enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de l'armoire. LE GARDIEN DU SQUARE _ Maurice Barrs._ C'est, entre une caserne haute et l'chafaudage d'une maison qu'on ne finit pas de construire, un square pauvre. Si on osait en comparer la verdure quelque tapis, ce serait une carpette use et souille par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jet de mie de pain, et peut-tre qu'elle leur serait vole! Aucun industriel n'a jug commercial d'y installer une bascule automatique. Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres billent, dorment, la bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien tent leurs souliers et font prendre l'air des pieds impurs et malades qu'une mre ne reconnatrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date, qui ont envelopp du fromage. Ils y cherchent des chiens retrouver. Sorti de son kiosque, le gardien du square se promne en uniforme vert, tenant ferme la poigne de son pe afin d'viter ses crocs-en-jambe. Il dvisage ces dguenills, toujours les mmes et toujours l, qui lui font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de peinture frache. Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour dormir sur des culs de bouteille. Puisqu'il n'a que de pareils tres surveiller, ses fonctions lui semblent basses et la supriorit en ce monde une chose vaine. Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui marchent lentement, hanche contre hanche. Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrte, comme s'il voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur s'asseoir... oh! cinq minutes seulement! Mais le couple passe, laissant derrire lui une odeur fine que tous les nez respirent pour la porter tous les coeurs. Le parfum d'une femme ne donne-t-il pas l'envie de s'attabler son corps? Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation. --C'est ma dception quotidienne, se dit-il. Comment d'honntes gens proprement vtus s'arrteraient-ils au milieu de cette gueusaille? Il rentre son kiosque, et, dcourag, par les vitres, d'un oeil mchant guette (il le faut bien!) cette troupe infme et sans tage qu'il ne peut pas mettre la porte de chez lui. QU'EST-CE QUE C'EST? _ Adrien Remacle._ Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrtent. Ils ne comprennent d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent plus s'ils doivent rire ou avoir mal. Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir. Mais le petit vieux fait effort pour s'chapper. Il voudrait toucher les murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout d'un doigt mouill de salive. Ses joues rides semblent deux jaunes tablettes d'criture ancienne. Sa taille est noue depuis longtemps. Il a dans chaque blanc d'oeil une minuscule mche de fouet rouge et la couleur de ses cheveux s'est arrte au gris. Tantt, brusque, il tire le domestique et tche en vain de le faire dvier; tantt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main. Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide, en ligne droite, le milieu du trottoir. Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge use, des ppiements. Le domestique de haut style l'en dcroche avec des prcautions respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultive, svre et douce la fois: --J'en demande pardon d'avance Monsieur, mais je rapporterai que Monsieur n'a pas t raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant. LA FICELLE _ Lon Deschamps._ Son frre tant mort, grand-pre Baptiste se trouvait seul au monde. Il avait plant un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la journe, en hbt, principalement vtu d'une culotte. Il ne savait plus comment on rflchit. Il dpensait toute sa force dplacer son ventre de droite et de gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais il ne pouvait dormir, car ds qu'il ne voyait pas, il pensait son frre. La chambre lui semblait remplie de suie. Il touffait. Il dit au petit Bulot: --Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frre. ---Donnez-moi les deux sous d'avance, rpondit Bulot. Grand-pre Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on fait aux gorets ramens de la foire, se coucha son tour, et, le bout de la ficelle entre ses doigts, gota enfin quelque repos. Les plis des rideaux cessaient de grimacer. Quand il s'veillait, il coutait, rassur, le ronflement de Bulot, et, s'il n'entendait rien, tirait la ficelle. --Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot. --Bon! tu es l, disait grand-pre Baptiste, je veux seulement que tu causes. --Voil, je cause; aprs? --a me suffit, mon garon, rendors-toi, pas trop vite. Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et s'en vint voir. Le petit Bulot dormait tranquille, tourn contre le mur, et la ficelle dont il s'tait dbarrass, attache au bois du lit, ne le drangeait plus. --Sournois, tu triches, dit grand-pre Baptiste; rends les deux sous. Mais, le front brl par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied. --Je m'appelle tte de bouc si je recommence, dit-il. --Je te pardonne pour cette fois, dit grand-pre Baptiste. Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un noeud double. LES TROIS AMIS _ J.-H. Rosny._ I Le fiacre s'arrta. Les trois amis en descendirent des cannes hydrocphales, si lourdes qu'ils les portaient bras tendu, pour montrer leur force. Ils taient bruyants, fiers de vivre, vtus la mode ternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux. Le premier dit: Laissez donc, j'ai de la monnaie. Le second: J'en veux faire. Le troisime: Vous n'tes pas chez vous, ici, et au cocher: Je vous dfends de prendre! Longtemps ils cherchrent, ouvrant avec lenteur, une une, les poches de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se regardaient obliquement. II Le premier apportait pour bb un polichinelle bossu par devant, bossu par derrire, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il clatait de rire. La matresse de maison dit: Voil une folie. Le second apportait un bouledogue trapu, mchoires prominentes. Il tait en caoutchouc, cotait dix-neuf sous, et, quand on lui ttait les ctes, il pilait comme un oiseau. La matresse de maison dit: Encore une folie! Le troisime n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer, la matresse de maison s'cria: --Je parie que vous avez fait des folies! venez , vite, que je vous gronde! III Au dner, ds le potage, la matresse de maison dit: --Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur la cuisinire. Je suis dsole. Vous savez: il n'y a que a. Le premier des trois rpondit: Mtin! Le second: Je l'espre bien. Le troisime: Je voudrais bien voir que ce ne ft pas tout. Ensuite les plats dfilrent, comme il est prescrit, s'puisant calmer les faims. IV Aprs avoir mang, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois amis dirent paralllement: au dessert assorti: Soit, pour finir mon pain. aux liqueurs circulantes: Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous fait plaisir! et la bote de cigares vide: La fume ne vous incommode pas, au moins? --Mon pre tait fumeur, rpliqua d'un trait la matresse de maison. Mon frre tait fumeur. J'ai jou et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et j'adore l'odeur du tabac, bien que a empeste les rideaux. V Quand les trois amis se retrouvrent dehors, le premier fit: Ouf! Le second: Cette noce m'a cass. Et le troisime, qui parlait plusieurs langues trangres: Jamais je n'ai tant rigol. Puis, remmenant leurs cannes, ils allrent se coucher. M. ET MME BORNET LE GTEAU GT LE BOUCHON L'ORANG LE BATEAU VAPEUR LE GTEAU GT _ Alphonse Daudet._ Mme Bornet dchira, en suivant le pointill, le tlgramme et lut: Comptez pas sur nous. Indisposs. Amitis. Lafoy. --Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. _Indisposs_: beau motif! Moi qui avais tout prpar! --Ces choses-l n'arrivent qu' nous, dit M. Bornet. Mme Bornet rflchit: --J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent demain. Le gteau sera encore frais. Il servira. Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reut un second tlgramme: Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot. --C'est comme un fait exprs, dit M. Bornet. Mme Bornet, accable, les lvres blanches, ne comprenait pas cet acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de faciliter la sortie des mots blessants. --Prvenir neuf heures! quel manque d'ducation! --Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mrinos, tu vas tourner! --Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gteau est bel et bien perdu. --Nous le mangerons demain djeuner. --Si tu crois que j'achte des gteaux pour notre ordinaire. --Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement, rsignons-nous. --Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet. Dpite comme matresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de brusques coups de reins, tandis que son mari dormait lgitimement et rvait peut-tre sucreries la vanille. --Il se rjouit dj, pensait-elle. Chose promise, chose due. Au djeuner, la bonne apporta, non sans prcautions, le gteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplrent. Il s'tait affaiss. La crme avait jauni, fuyait par les fentes, et les clairs s'y noyaient peu peu. Autrefois semblable quelque chteau fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi celles, du moins, qui ne sont pas encore croules. M. Bornet garda pour lui ces remarques et Mme Bornet se mit dcouper les parts. Proccupe de les faire gales, elle disait son mari: --Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand! Son couteau disparut sous les flots de crme coulante, gratta l'assiette, agaant les dents, mais jamais elle ne parvint fixer des limites, tracer des sentiers secs, et toujours les parts dbordaient l'une sur l'autre. Exaspre, elle prit l'assiette, renversa dans celle de son mari la moiti du gteau et dit: --Tiens, bourre-toi. M. Bornet emplit une cuiller potage, souffla sur la crme tant elle lui parut froide, et n'en fit qu'une bouche. Mais sa langue embarrasse refusa de clapper. Il grimaa, puis sourit: --Je crois qu'elle a un petit got, dit-il. --Allons! bon, dit Madame. Quel homme caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc malheureuse! --Essaie, toi, dit simplement M. Bornet. --Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sre d'avance qu'elle n'a aucun got. --Essaie tout de mme. Avales-en une cuillere, rien qu'une. --Deux, si tu veux, fit Mme Bornet. En effet, elle les avala coup sur coup et dit: --Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, ce gteau? Un peu fait, peut-tre. Mais elle n'en reprit pas. Elle se dsolait, allait pleurer, quand M. Bornet eut une ide: --coute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai observ que, depuis le Jour de l'an, ses prvenances diminuent. Privons-nous. Donnons-lui le gteau. Nous avons la vie devant nous, pour nous en payer d'autres, n'est-ce pas? --Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet. Ils firent monter le concierge. Aprs les compliments d'usage: --Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette. --Vous tes trop charitables, dit le concierge, mais a va vous manquer. --Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-l. Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue. --Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous. Le concierge, les yeux sur le gteau, les narines flairantes, hsita et soudain demanda: --Y a-t-il des oeufs dans votre gteau? --Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gteau sans oeufs. --Alors, a me rembrunit. Je n'aime pas les oeufs. --Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune d'oeuf, au plus, pour lier la pte. --Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au coeur. --Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous rgaleriez. Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gteau et sua hardiment. --Possible, dit le concierge; je suis sans comptence. C'est gal, je n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien. --Mais pour votre femme. --Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les oeufs. Elle les renvoie aussi. C'est un peu cause de ce dgot-l que nous nous sommes convenu. --Pour vos charmants bbs. --Mes gosses, Madame. Justement, l'an a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher petit, n'est point encore port sur la bouche. --Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forons pas. Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave! --Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il et repouss un mendiant. Ils taient humilis. Le concierge s'aperut de leur mcontentement. Pris de scrupules dlicats, il ne voulut pas les quitter sur cette impression fcheuse, et poliment: --Vous, Monsieur, qui tes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres, un livre avec des lettres crites imprimes, pour souhaiter des ftes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voil qui me ferait plaisir et me serait utile. Je vous le rendrais. On ne lui rpondit mme pas. Il s'loigna reculons, confus, certain qu'il les avait fchs, et se promettant de faire oublier sa conduite par des amabilits de son ressort. --Imbcile! dit M. Bornet. Des gens qui crvent de faim. Dernirement, leur petit ttait une feuille de salade. --Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie d'accepter. Elle n'en revenait plus, et ses doigts fbriles jouaient sur les petits tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait une manche de son paletot. En vrit, ce gteau tait d'un placement si difficile qu'ils allaient s'en dsintresser. --Sommes-nous btes! dit enfin Madame. Elle donna un vif coup de pouce la poire lectrique. La bonne parut. --Louise, dit schement Mme Bornet, mangez a. Vous conserverez votre fromage pour demain. Louise emporta le gteau. --J'espre qu'on la comble en dessert. Elle va le dvorer, les yeux ferms. --a dpend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tte sur le billot. Cette fille se dgrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre aux oreilles. --Je sais. Depuis que nous l'avons mene au cirque, par imprudente gnrosit, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la distinction jusqu' bouder contre son ventre. --H! je me dfie, moi. Elle peut engloutir le gteau, comme elle peut n'y pas toucher. --Je voudrais voir a. Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint grinante d'indignation. --Devine o il est, notre gteau? M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation norme, oscillant. --Devine, je te le donne en cent. --Ah! je trpigne. --Dans-la-bote-aux-ordures! --Trop fort! --Sacrifiez-vous pour ces drlesses. Sortez-les de la crotte, voil votre rcompense: Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos gteaux pourris! Mais je jure Dieu que cette insolence lui a cot cher. Ddaignant la parole humaine, Mme Bornet carta ses cinq doigts de la main droite et trois doigts de la main gauche. --J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frott la mine de plomb, que tu lui as flanqu ses huit jours. --Pardine! Face face, ils s'excitaient la vengeance. Elle, ses huit doigts en pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses joues cuites, et lui s'entnbrait encore, telle une fentre au soleil, quand le store graduellement s'abaisse et dveloppe son ombre. LE BOUCHON _ Lon Daudet._ De petits gorets, rveills dans tous les coeurs, ont grogn d'aise au passage des viandes fines, des bons vins, et se sont griss de fumets. Les visages anims ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs jusqu'o ils veulent aller. Or voil que le matre de maison, M. Bornet, saisit la bouteille de champagne. Ah! ah! Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussire qu'elle a sur la tte. On le regarde. Voyons voir! Il lui enlve son capuchon d'or. On devient grave. Il coupe les fils qui la serrent au cou. Les dernires paroles lances retombent droite et gauche, molles. Il lui appuie son pouce sur la nuque. Attention! --Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes btises. Tu ne pourrais point faire a la cuisine? M. Bornet n'a mme pas un geste de mpris. Il exerce par degrs les pressions accoutumes. Il semble ptrir une figurine de glaise. Il n'accomplit rien la lgre. S'il s'aperoit que le bouchon a grandi d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au derrire de la bouteille. Parfois il l'incline, comme une arme charge, dans la direction d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitt ces dames: --N'ayez pas peur: je suis l. --C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, la fin! --Prendre un tire-bouchon pour dboucher une bouteille de champagne, rpond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue. Il observe, sournois, ses invits. Les bustes se penchent en arrire, forment ensemble, autour de la table, un large calice vas. Chaque dame apprte un cri original. Les petits doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'ventail. Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gne commune: --J'ai t soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'nerve donc! c'est plus fort que moi. --Oui, dit un docteur pourtant habitu aux enfantements pnibles, inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves. Dpchez-vous. --Patience, grands enfants, rpond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et ds qu'il aura parti, vous n'y penserez plus. Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la srnit de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que par l'influence d'un regard fixe. L'anxit atteint ses limites. On dirait que, cdant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonfls, aux bras raidis, la table garnie va sauter au plafond. --Il est gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspres. On se trouverait mal. Donne-moi cette bouteille. --Veux-tu lcher a, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon! -- mon secours! crie Mme Bornet. --Veux-tu lcher a, ou tu recevras de cette fourchette sur les phalanges. --Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excit. Parfaitement! Vous vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de suite. Et dj il l'empoigne. --Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, moins de me casser les doigts. --Est-il ttu! disent les invits qui se lvent dcids, srieux. Et la bouteille disparat jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui l'treignent. Les moins promptes s'accrochent encore des poignets. Des taches de sang circulent fleur de peau. --Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens boeuf. Je vous dfie, un contre dix. Tant pis si la bouteille clate. Gare au malheur et sauve qui peut! Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence. Dsireux d'agir, ils souhaitent un dnouement qui les soulage vite, n'importe lequel, et s'en remettent au destin. Mais tiraille en divers sens, la bouteille de champagne rsiste aux efforts qui se contrarient, s'immobilise, touffe, pousse toute seule, et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le ct, au bord du goulot, paresseusement. L'ORANG _ Aurlien Scholl._ --D'ailleurs, c'est tonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme Bornet. Les convives de choix, peu nombreux, regardrent M. Bornet. Intimement traits, ils venaient d'couter, avec frayeur, les histoires terribles changes. --Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le _Double Assassinat dans la rue Morgue_. Edgar Po l'a compose si savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais l'orang. Et le mot n'avait pas sembl forc. --Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et la premire fois, j'ai d crier au secours contre lui. --C'est exact, dit M. Bornet, elle a cri au secours, comme une sotte. --Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet? --Il n'a pourtant rien de l'orang. --Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire. Une jeune femme, timide et craignant d'tre exauce, demanda: --Oh! faites-nous-le, hein? Les hommes dsiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha la tte. --a ne se fait pas comme a! dit-il. Il faut tre en train et en costume; je m'explique: sans costume! Le mot refroidit les curiosits chaudes. Ces dames s'interdirent d'insister autrement que par des: C'est dommage!--Moi qui aurais t si heureuse! Mais elles protestrent quand l'un de ces messieurs leur dit: --Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre hommes. Cela non. Mieux valait essayer un arrangement. --Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une esquisse. tez votre paletot. --Un orang en manches de chemise! fit ddaigneusement M. Bornet. Vous vous moquez de moi, ma parole! --Tenez, nous ne sommes pas bgueules. Madame Bornet, est-ce que votre mari porte de la flanelle? --Oui, mais trs peu. --Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'tes gure aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches jusqu'au coude. Nous supplerons le reste. --Il veut qu'on le prie, dirent les hommes. M. Bornet hsitait entre la crainte de ne pas jouer son rle et celle de le mal jouer. Au bord de sa chaise, prt se lever, flatt comme l'artiste clbre auquel on demande ne serait-ce qu'un couplet, il jouissait des yeux fixs sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains tendues et frmissantes. --Soit, dit-il, puisque vous l'exigez! Il ta son paletot et l'carta soigneusement sur le dossier de sa chaise. --Je rclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma femme exagre ou se trompe peut-tre. En second lieu, je n'ai pas encore excut l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang! --Vous en avez plus de mrite, lui dit-on. Il y eut un remuement de siges. On se prpara la peur. Les dames se serrrent, coude coude, autour de la table, et les messieurs, nerveusement, sucrent leurs cigarettes, s'envelopprent de fume. --Que je quitte au moins mes manchettes empeses, dit M. Bornet. Elles me gneraient! --Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspre, dj ple. M. Bornet commena. Ce fut un dsastre. Ds le premier geste, comme une tte de chardon sous une chiquenaude, l'illusion parpille s'vanouit. Le gros homme s'puisait en contorsions vaines. Il grimaait, suait, agitait ses bras lourds, empchait son gilet de remonter, et sa montre, projete hors du gousset, sautillait d'une jambe l'autre. Quel ridicule! a, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les femmes se pinaient, choquaient leurs genoux, se cachaient derrire leurs serviettes, et l'un de ces messieurs treignit si fort la cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur. Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit schement: --Mon pauvre ami, tu n'y es pas! M. Bornet s'arrta. Telle une toupie qui reoit un coup de pied. --C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prvenue. Il fallait m'couter. --Apaise-toi, lui dit sa femme en l'pongeant. Va renouer ta cravate et te rafrachir les tempes. Humili, il passa dans le cabinet de toilette. --Pardon pour lui! dit-elle. Mais les convives soulags, parce qu'ils en taient quittes pour la peur de la peur, s'efforcrent de la consoler. --Chre madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang. M. Bornet russira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et puis cela n'a pas mal march du tout. D'autres que nous peut-tre se seraient laiss impressionner. Ils se levaient, l'entouraient, touchs de sa peine. Ces dames, certaines d'avoir chapp un grand danger, respiraient plus librement. Elles se flicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi. Tout coup l'orang parut. Il s'avana trs lentement, et l'clatante lumire de la salle manger s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tte rentre dans les paules, la mchoire infrieure disloque. Ses yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses doigts mobiles ptrissaient, tranglaient des choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes. L'assurance perdue, les convives s'taient bousculs, tasss dans un coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta leur pouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule tantt contracte, tantt largie, il exprimait sa rage d'tre exil de ses forts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non la manire des assassins expriments, mais comme un animal gauche, d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La scne sombrait dans les tnbres, la nuit noire. On n'entendait plus mme haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les visages. --Assez! chri, assez! dit Mme Bornet. Aussitt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirrent longuement la clart qui se rpandit jusqu' leur coeur, et l'un d'eux, pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements: --Bravo! bravo! tonnante facult! --C'est un gros succs, dit Mme Bornet, empourpre. Tu n'as pas commis une faute. Toutes ces dames s'exclamaient: --Moi, je suffoquais! --Moi, je me suis crue morte! --Moi, je ne dormirai pas cette nuit. --Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour. Il leur restait tous cette lchet qui calme les plus pressantes envies qu'on puisse avoir de changer de place. --Alors vous tes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci. Il reprit, modeste: --Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz propos. J'avoue la petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix. Ses chaussettes qu'il avait gardes, sans doute cause des mies de pain et des petits os que, pendant un dner, on jette invitablement par terre, retombaient sur ses chevilles. Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acqurir, il s'oubliait dans son triomphe, veng de son premier chec. Ses cheveux rares, tremps, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il reniflait et une bue de lessive ressortait double jet de ses narines. Le torse fumant, les mains colles sur son ventre pareil un sac plein, quelque temps encore il couta les compliments... avant d'aller remettre sa chemise. LE BATEAU VAPEUR _ Paul Hervieu._ Retirs la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux mnages font bon mnage. Ils aiment galement le calme, l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter. Le matin, ces dames vont au march ensemble. --J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot. --Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet. Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin avantageusement expos, l'autre sa maison situe sur une hauteur et jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que a dure! Mais c'est la fracheur, quand ils se promnent sur la Marne, que les mnages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les deux bateaux de mme forme et de couleur verte glissent bord bord. M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolonges. Parfois ils s'excitent jusqu' la premire perle de sueur, sans jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et qu'ils rament pareil. L'une des dames renifle discrtement et dit: --Il fait dlicieux! --Oui, rpond l'autre, il fait dlicieux. Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade accoutume, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit: --Par exemple! M. Bornet qui ferme la porte clef se retourne: --Quoi donc? --Mtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils ont un bateau vapeur. --Fichtre! dit M. Bornet. C'est vrai. Sur la rive, dans l'troit garage rserv aux Navot, on distingue un petit bateau vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, et les flocons de fume qui s'chappent. Dj installs, M. et Mme Navot attendent et agitent un mouchoir. --Trs drle, ma foi! dit M. Bornet pinc. --Ils veulent nous blouir, dit Mme Bornet avec dpit. --Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais achet un bateau vapeur tout seul, sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils avaient l'air chose. Parbleu, c'tait a. --Si nous n'y allions point! --Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de dlicatesse, ne leur donnons point la joie de nous surprendre. Restons indiffrents. --Bien petit, leur bateau vapeur, dit Mme Bornet. peine plus grand que l'autre. Comment le trouves-tu? --Oh! de loin, un bateau vapeur produit forcment quelque effet. D'ailleurs aujourd'hui on russit des bijoux dans le genre. Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient: --Dpchez-vous! Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hter. --C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu! --D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau vapeur, si nous voulions, en nous gnant un peu. Lentement, ils s'avancent pas raccourcis, affectent de baisser la tte, de la dtourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent mme d'admirer poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent attacher les coeurs, et Mme Bornet conclut: --Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je n'oublierai de ma vie leur procd. Et toi? Sans rpondre, M. Bornet lui prend la main. --Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous! Mme Bornet obit, le regarde, regarde du ct des Navot et dit: --Mon pauvre vieux, voil du chimrique! Ils se frottent les yeux, en cartent des effiloches de brumes et se croient aveugles. Puis ils se mettent rire, silencieusement, comme deux Indiens, paule contre paule, redevenus bons, panouis, heureux de vivre en ce monde o toujours tout s'explique: Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un tranger fume, quelque ami de Paris peut-tre, et, grave sous son chapeau haut de forme noir qui luit au soleil, il rend la fume, naturellement, par la bouche. UN ROMAN _Premire partie_: OEUF DE POULE _Deuxime partie_: LE SEAU PREMIRE PARTIE OEUF DE POULE _ A. Roguenant._ Le fils de Mme Lrin avait dit la servante: --Franoise, il y a encore une poule dans le jardin! Et Franoise avait rpondu: --J'y vais, monsieur mile. C'est toujours la mme: mais cette fois, gare! Elle levait les bras et criait: Poule! poule! toute rouge et courant par les alles. La poule tait dans le carr des petits pois, son aise sur la terre chaude creuse sous elle, inquite toutefois de ce qui pouvait arriver. Prcisment, il arriva une pierre. La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face Franoise, et secoua ses plumes grises de poussire, puis douillettement cale, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit. Aussitt Franoise agitant sa jupe avec bruit, les lvres sifflantes, doubla le carr des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue. Tout semblait termin. La rue appartient aux poules et rien de ce qui les y concerne n'importait Franoise. Mais la servante ouvrit la barrire du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colre l'entranait, peut-tre aussi le plaisir de la course. La poule comprit le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour, en donnant aux herbes, et l, un coup de bec, quand elle avait le temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'tait imprudemment loge dans un angle du mur, prs de la grange, et dj Franoise, la jupe carte, lui barrait le passage. Affole, d'un violent coup d'aile elle s'enleva de terre, se trouva perche sur un bton de l'chelle qui montait au foineau, et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, petits sauts secs, sans se presser, chelon par chelon, disparut. Franoise la suivit et l'entre du foineau s'arrta. Il tait plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serres. Un souffle charg d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de Franoise. --Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-tre des oeufs, puisque les poules y vont. Le foin, press contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, dgringolait jusqu'aux pieds de Franoise en escaliers irrguliers. La poule s'tait installe en haut, dans un nid fait comme exprs pour elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des prils, enfoncer dans des trous, risquer des enjambes, se donner bien du mal, et encore! Ce fut sans apprhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tter les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, s'arrter prudente, se consulter et recommencer l'escalade. --Attends, attends... disait Franoise, je vais t'apprendre, moi! Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre? Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie dans le foin, jusqu'aux dents. Franoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air. Elle sentit toute sa colre se dissoudre comme un fondant, et, fixe par la poule srieuse, partit d'un rire prolong. C'tait doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles tricoter. Elle fermait les yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbe, et criait encore, convulsive force de rire: --Poule, poule! Oh! la mtine! Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une cascade d'herbes sches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le front, comme si le foineau ft chang subitement en une sorte d'tang onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des claircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient rgulirement. Tout coup, le rire de Franoise fut cass net. Le fils de Mme Lrin tait agenouill prs d'elle. --Comment, c'est vous, monsieur mile, c'tait vous! Elle n'en revenait pas de le trouver l, tout contre, sans qu'elle l'et souponn, mont du foin ou tomb des tuiles par enchantement. Il souriait d'un air embarrass et mchait un ftu. Avec la fourche il continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les jambes, tout le corps. --C'est la poule, dit Franoise; je suis tombe, mais je me relve, monsieur mile. Elle fit un effort vain. --Allons, voil que je ne peux plus, maintenant! Elle recommena de rire de bon coeur, les bras tendus. --Non, j'y resterai, bien sr! M. mile jeta sa fourche en haut du foineau et prit les deux mains de Franoise. Elles taient grasses, moites. Il se raidit, le corps en arrire, les genoux arc-bouts, la souleva. Mais il dut lcher tout. On tait mal parti et Franoise retomba. -- une autre! dit-elle. M. mile reprit les deux mains. Longuement il en cartait les doigts pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela glissait trop, et il revenait aux doigts aprs un arrt la paume. --Une, deux: y tes-vous? Il y tait, l'treignait, l'touffait, l'embrassait, et la baisait avec violence, trs vite, sans un mot. Du coin o M. mile l'avait lance, la fourche se prcipita, ses trois dents aigus en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, d'un revers de main, la rejeta plus haut encore. Elle revint, mais hsitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante. Cette fois ce fut Franoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair. M. mile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfona dans le foin ses trois dents, profondment, et toute droite, se tint tranquille, comme une bte hargneuse mate. La poule dans son nid demeurait indiffrente, tout entire son oeuvre. Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de grsil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec enttement, les araignes accrochaient leurs dlicats jeux de patience. Quelques-uns se fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans dchirure. Des toiles isoles semblaient des dbris de papier dcoll par l'humidit dans une chambre inhabite. Une araigne solitaire glissait sur son filet, dfiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la toile et l'araigne et sortit, d'un trait. Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le vide et, avec un lourd dploiement d'ailes, caquetante, franchit les deux corps enlacs et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes gare, entrane par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'vanouit, envole comme un oiseau, vivante. Franoise dressa la tte. Mme Lrin appelait: --Franoise, Franoise, o tes-vous donc? --Voil! voil! Mais hbte, elle ne bougeait pas, serait reste l, quand M. mile, bien avis, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit l'oeuf et le tendit Franoise. Elle descendit rapidement l'chelle. --Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lrin, que vous tes couverte de foin? --C'est plein d'oeufs, l-haut, dit Franoise: j'en ai mme cass un. Tenez, voil l'autre. Elle crut remarquer que Mme Lrin persistait la regarder singulirement. --a doit se voir, pensa-t-elle. Mais Mme Lrin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un ton naturel: --Il faut faire attention, Franoise. Les oeufs sont rares, cette anne, bien plus rares que l'anne dernire. Ils n'ont jamais t aussi rares. DEUXIME PARTIE LE SEAU _ Eugne Bosdeveix._ Cette nuit, on a cri dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sr de la prsence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon pre et ma mre dorment encore, ainsi que Franoise, notre bonne, assez paresseuse depuis quelque temps. Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais je ne suis pas de ces personnes doues, auxquelles il suffit d'entendre un air une fois pour le retenir. Il ne rsonne dans ma mmoire que des bruits vagues lgers comme des oeufs vides. Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas. Les alles sont trop sches. De nombreux fils blancs les traversent. Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui restent semblent avoir t tendus rapidement la dernire heure. Je prends cette alle et m'interroge sur l'utilit de tous ces fils. Les araignes les scrtent-elles pour y suspendre leur linge? Du linge d'araignes! Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait esprer d'importantes dcouvertes. D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches casses. Est-ce par un animal, une chvre? Mais une chvre ble et ne crie pas. En outre, elle aurait brout les branches. Par un voleur? Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles brillent de rose. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou trois semaines, elles seront bonnes cueillir. Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne distraite qui les a brises. Elles ont t mordues comme afin de calmer une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des feuilles! A la quantit des brindilles mches je devine qu'on souffrait beaucoup et qu'on est demeur longtemps prs du poirier. Un peu plus loin _elle_ s'est appuye contre un autre arbre, haut pommier dont les petites pommes grises apaisent, en t, mes plus fortes soifs. J'ai dit _elle_ parce que l'corce a pinc entre deux cailles un long cheveu de femme, blond. Je prfrerais un cheveu noir ou chtain, et j'prouve un commencement de trouble. Au del du pommier, la trace des pas devient visible. La marche s'appesantit. Le pied reste longtemps pos sur le sable, le marque avec nettet, s'en dtache pniblement, et les empreintes se resserrent, se touchent presque. J'arrive l'extrmit de l'alle. Elle se perd dans un pais bouquet de noisetiers sous lesquels j'ai dispos, pour mes siestes, des fagots en forme de fauteuil. Fauteuil n'est pas de trop, tant ce sige me plat, tant je m'y trouve commodment aux grandes chaleurs. C'est l qu'a d se passer la chose. Les fagots sont bouleverss comme les couvertures d'un lit, aprs une nuit agite. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont t arrachs par poignes, et le sol, ray de coups de talons, humide et l, n'a pas encore bu tout le sang rpandu. J'examine les lieux de prs, en dtail, accroupi, et machinalement je relve les brins d'herbe fouls, j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'galise la terre. Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je comprends. Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop htives. Vivement intress, je dchiffre la srie des indices premire vue, reconstitue la scne, et me souviens du mois, du jour o, frappant d'un doigt mon paule, Franoise m'a dit, brusque: --Vous savez, je suis prise! Jamais elle n'a os me tutoyer. Elle n'tait point de ces paysannes qui s'enorgueillissent d'un bourgeois. Je rarrange le fauteuil, puis, m'tant loign de quelques pas je reviens en indiffrent qui se promne, par hasard, devant les noisetiers, sans penser mal, et je me persuade que l'endroit a son air naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre l, un chien vagabond s'y rouler. Je regarde le soleil lent monter, et j'carte mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les traces mouilles o a patouille et brler ce qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas mon aise du tout. Aprs, la lutte contre la souffrance termine (on dit que c'est un vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait? Il faut que je continue comprendre malgr moi. Ma lucidit m'effraie. Je n'ai qu' suivre cette alle comme, sur une carte, une ligne pointille au crayon de couleur. Je la ratisse avec soin, en tous sens, et me voil au puits. Mes jambes reculent, mais je maintiens nergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumire blessante m'entre au cerveau. Franoise n'a pas jet le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu doucement, cause de la poulie grinante, maternellement. Puis elle a perdu la tte. Elle n'a pas eu le courage de remonter le seau. Il pend l-bas, au fond. La chane oscille encore mes yeux brouills, droule tout entire, et la poulie n'a retenu que le dernier anneau plus gros que les autres. Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder, avec la peur de ramener... Je lcherais tout. Rien! Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et le petit est loin. Je noue la chane, et me penche, pouss dans le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tte enveloppe de glace. Un morceau de ciment se dtache, perce des couches vibrantes, emplit le puits de sourdes clameurs. Longtemps je prte l'oreille. Je me redresse, le front rafrachi. Je songe soulag: Franoise a tu, elle se taira. C'est trs gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, ma mre, huit jours, quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme de mnage, en attendant que Franoise se rtablisse. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gnante qu'une complice discrte. Tout de mme, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein! Tranquillis peu peu, innocent, je regarde devant moi, derrire moi. L'alle est propre, en ordre; mon me aussi. Je ne compte plus qu'une ou deux inquitudes menues. Ainsi, je devrai, moins que je ne trouve un prtexte, boire table de l'eau du puits, sans dgot. En outre, quelle attitude aurai-je en prsence de Franoise, notre premire rencontre, notre confrontation? Baissera-t-elle les yeux? Il est sept heures. Mon pre et ma mre s'veillent et Franoise, puise, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit. Je n'oublierai pas de sitt les deux heures d'motions successives qui viennent de s'couler, et j'ai un grand besoin de plein air, de recueillement. D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent fleur d'eau, sautent, gueule ouverte, sur les mouches, et se rgaleraient mme d'amorces artificielles. On pcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, prs des framboisiers o, par toutes ses gouttires, le chaume entretient une fracheur salutaire aux petits vers jaunes. J'empoigne une pioche, la soulve haut, les bras raides, l'abats, et du premier coup, je dterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dpouill, pareille aux papiers gras d'un djeuner sur l'herbe... _le dlivre!_ LES DEUX CAS DE M. SUD LA PETITE MORT DU CHNE LES CHARDONNERETS LA PETITE MORT DU CHNE _ Louis Baudry de Saunier._ --Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tir? --J'ai oubli, se rpondit M. Sud avec simplicit. Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui se posrent l-bas, dans un carr vert. --Bien! dit M. Sud; elles sont moi! Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras carts, marchait en levant haut ses courtes jambes, et s'efforait de maintenir derrire lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modre. Arriv au carr vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura quelque temps rveur. tait-ce de la luzerne? tait-ce du trfle? Parisien ttu, il ne les distinguait encore que malaisment. Comme il se relevait, il entendit les perdrix bourrir et cacaber. M. Sud avait trouv dans un livre de chasse et retenu, pour de frquentes citations, ces deux termes d'une sonorit trange. --Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oubli de tirer, dit-il. Les perdrix, l'une d'elles en tte et guide des autres, emportaient au loin leur lourde trane pendante. M. Sud les regardait avec un bon sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son brin de trfle ou de luzerne. Elles passrent la rivire, dsunies un instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, se remisrent hors de danger. --Voil qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Dcidment, les malignes refusent le combat et me narguent! Il s'imaginait cach dans le ventre d'une vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantme sortait pour les ramasser une une. Il leur cria ce mot d'esprit: --Bonsoir, la compagnie! Et, veng, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta mme pas, tout aise d'chapper des ncessits cruelles. Il se promena en pleine verdure, s'y rafrachit les cuisses, y trempa ses fesses mme, au moyen de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une fourche fine. --Vais-je rentrer bredouille? Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet papillons! D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route suivre, puis s'levaient lentes et grisollantes, sans doute en qute de miroirs. M. Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux brouills, esprait leur chute. --Il faut pourtant que je les tire! Au cul lev, c'et t hasardeux. Il prfrait s'en dsigner une et la voir s'abattre, se motter, l, entre ces deux taupinires. Il s'avancerait sur elle, le fusil l'paule, et viserait un peu en dessous, pour ne point l'abmer. Violemment tourdie, elle n'aurait plus que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette tait couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise imperceptible, fondue. Il pitinait, tournait sur place, s'garait comme quelqu'un qui vient de laisser tomber une pice d'argent. Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de ses gutres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches roses de son teint d'homme savamment nourri s'taient rejointes et n'en formaient qu'une. Il s'pongea, se sourit dans une glace minuscule, fier de soi, et assur de faire plus tard une belle conserve. --N'aurai-je pas l'occasion de dcharger mon arme? Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, tudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur. --Certes, j'ai l un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de prcision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont clat. De grosses pierres le tentaient cause de leur immobilit. Toutefois elles taient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sve, presque du sang. Il fit choix d'un chne srieux, vivace, trapu, isol au milieu d'un champ et dont l'aspect devait pouvanter, la nuit. L'corce, comme une vieille manche au coude, s'en tait et l use la rpe des garrots que les chaleurs dmangent. Tout autour du tronc, les sabots avaient battu, aplati le sol, et, pour n'tre que de chevaux paysans, n'en empchaient pas moins les herbes d'y pousser. M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantt s'cartent et passent, les uns droite, les autres gauche, tantt par rpercussion peuvent vous blesser grivement. Debout, il doutait de lui-mme et craignait le recul. plat ventre, il n'apercevait plus le chne. Il adopta donc la solide, confortable position du tireur genoux. Il paula non sans mthode, point press, grave et ple. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha sur le plan de tir. M. Sud tait agit de petites secousses, prouvait des palpitations lgres. Il transformait l'arbre en bte, en homme. Est-ce vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte dtonation peut dcider la pluie? Il patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il voulait viter l'-coup, ne lcher la dtente, celle de gauche bien entendu, comme toujours, qu'aprs une pression gradue, tendre, interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout d'une alle d'acier clatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. Au del s'tendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chne apparaissait, trouble, mouvement, remuait toutes ses feuilles inquites comme une multitude d'ailes, et gmissait, oscillait dans un doux et long effort pour s'veiller de sa torpeur mortelle. Pyrame, en arrt d'tonnement, faisait avec sa queue des signes discrets. LES CHARDONNERETS _ Lucien Priou._ M. Sud regardait les chardonnerets tantt se poser sur le peuplier, et tantt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, il en dsirait un pour le mettre sa boutonnire. Longtemps il attendit qu'ils fussent bien en tas, irrsolu ds que l'un d'eux s'cartait. Soudain, dans un accs de frocit et de bravoure, il dchargea son beau fusil, en dtournant la tte. Quand il revint lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets morts. Quelques autres, blesss peine ou tourdis, chappaient aux happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, tout fier. Ainsi, il avait tu: grce lui, l, des plumes s'taient parpilles; la terre buvait du sang; des cervelles se rpandaient, blanches comme du lait d'herbe verrues. Et si, malgr ces preuves, un incrdule doutait encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire Pyrame: --Montre ta langue! --Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud. Il s'en alla. Il prouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait hte de rentrer la maison et de retourner sa poche, tous ses amis assembls. Il entendait cette exclamation: Fameux coup! et rpondait, modeste: Vous tes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois je ferai mieux! Il se flatta la barbe comme il faisait toujours chaque contentement. Jamais elle n'avait t plus lastique. Il la soulevait haut, par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber, carter toute sa neige sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remurent. M. Sud en prit un, avec des prcautions, et l'examina pour voir comment c'tait fait. Le chardonneret avait la tte rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, casse, pendait. La mobilit de son bec et de ses yeux tait l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes, frappa M. Sud. Cette miniature d'tre ne lui faisait pas l'effet d'une pice de gibier. Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns aprs les autres, et tous le troublrent par leur effarement menu. Ses impressions tournrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il couta les fous rires des coquettes petites filles, dj femmes par le don de se moquer. --Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte! Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola, hsita un peu en l'air, tonn de se sentir libre, et partit. Cette espiglerie rjouit M. Sud: --Celui-l n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront peut-tre! Il les percha tour tour au bout de son doigt, avec des paroles encourageantes. Mais, dsormais incapables d'essor, ils retombrent au creux de la main. --Qu'en faire? se demanda M. Sud. Il ne songea pas les lever dans une cage bien amnage. Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point se trouver derrire une porte dont le verrou serait pouss, et dposa dlicatement les chardonnerets au bord de la rivire. Le courant flin les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes peine battantes, les emporta. Vraiment, ils furent noys sans avoir lutt plus que des mouches. --Vois-tu, dit M. Sud Pyrame, je prfre, dcidment, la pche la chasse. Les poissons, a n'a pas l'air de btes. Ils n'ont ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! partir de demain, nous pcherons: tu porteras le filet! Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins prcieuse, maintenant, qu'un bout de cigare teint, et, comme son pantalon en velours gris-souris tait tach de sang, il trempa dans l'eau son mouchoir et s'effora--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient toujours! HISTOIRE D'EUGNIE LE RVE LE MOINEAU LE BEAU-PRE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERME LE RVE _ Alfred Swann._ Mlle Eugnie Lrin se demande, en s'veillant: --O suis-je? Il lui faut reconstituer, dtail dtail, la chambre, faire la reconnaissance des objets familiers, se dclarer: --Voici la pendule et voil le paravent. En face: les fentres! Elle s'est donc grise? Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, o toutes ses ides sont colles comme des pattes de mouche: --Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir? Elle bille, boursoufle l'dredon, tente de se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle compte au plafond les taches de pltre, et presse ses tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du front: --Tiens, tiens, tiens! Parfois ses lvres s'avancent, en suoir, aux succulents passages du rve. --Fameux! que serait-ce, si c'tait pour de vrai? Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts et ramne ses genoux au menton. Puis elle se dtend, s'assied sur le lit, et met le premier bas, sans hte, paresseuse. Et tandis que la soie, toutes ses mailles titilles, fait ses dlices de la peau, la jeune fille penche encore la tte, s'attarde couter, entend distinctement des choses, gauche. Elle a une tourterelle dans le coeur! LE MOINEAU _ A. Collache._ On frappe aux carreaux. Ils ont pris cette nuit, et le givre les a gomtriquement fleuris. Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre. --Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugnie. Aussitt, elle se lve. Elle doit tre bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, inaccordables, et ses pieds, larges et plats, tranent sur le tapis, comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs, des mollets dgorgs, et, aux paules, des salires telles qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme. Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre la fentre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui sert un djeuner intime de miettes et de graines. --Quand on pense qu'il a pass la nuit dans la rue! Elle le flatte, l'embrasse et lui crase du pain dans de la salive. En chemise, elle grelotte fleur de peau et brle d'un feu cach. Par une fente de la croise, la bise siffle sa nudit de laide; mais la conscience du devoir accompli crot en Mlle Eugnie, s'largit, s'enfle, et, comme un ballon intrieur, la soulve et la porte, un instant suspendue, planante. --Ah! moineaux crotts, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misrablement abandonne, venez moi, en foule; j'ai de la charit pour tous vos apptits. Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait t apprivois par M. Theuriet lui-mme. Et ces petites btes ne sont pas ingrates. Il est vident que nos prires montent au ciel, roules en cigarettes sous leurs ailes chaudes. La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes. Elle divague, la chre jeune fille! Elle en est ce point de l'attendrissement o l'on s'imagine qu'on va parler en vers. Dj elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en souhaits raliss. Voil qu'elle pleure un peu! Ft! Ft! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasi se perche au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler au-dessus des toits clatants de blancheur pure, vers les froides couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, Mlle Eugnie, au creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prosprit, une crotte. LE BEAU-PRE _ Alcide Gurin._ L'unique fentre de la chambre coucher donne sur le jardin. Mlle Eugnie carte, en ventail, des plumes de paon dans un vase. Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. Andr Meltour, de Saint-tienne, la trouve son got, et rondement, bon commerant, presse les choses. En visite, ce matin mme, il se dclare M. Lrin, au soleil, prs de la petite barrire blanche. Adroitement, il a commenc par le complimenter sur l'entretien des alles, et par lui poser, avec intrt, quelques questions d'horticulture. --Qu'est-ce que c'est que a, monsieur Lrin? --Comment! votre ge, vous ne connaissez pas encore les oignons? La fentre est entr'ouverte, et Mlle Eugnie entend nettement. Tantt elle se blme d'couter, et tantt elle chasse, comme des mouches, les scrupules entts revenir. --Oui, mon cher monsieur Lrin, dit-on, Saint-tienne est une ville d'aspect sale, fumeux. Le soleil parat jaune. Les fleurs, qu'on fait venir grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux roulent du charbon dlay. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau noire dans le creux de votre main, les voil claires, limpides et pures: Est-ce comique? Il sort de Saint-tienne les rubans les plus doux l'oeil et au toucher et jamais une pidmie n'y est entre. Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantes, une femme dlicate pourrait y restaurer sa vigueur. C'est un coup droit. M. Lrin ne semble pas touch. Il songe l'eau noire claire et ne la voit pas bien. --Non, je ne la vois pas bien. --S'il vous plat? --Vous tes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau. --Les savants, rpond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En tout cas le phnomne n'est pas niable. Mlle Eugnie le notera. --Singulier! --J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, l'air charg de Saint-tienne, que de grands chimistes parisiens ont analys, par sa composition mme, est prfrable tout autre air. --Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent. --Tandis que les femmes... Monsieur Lrin, vous tes galant! mais nous sommes gens assez fins pour rpondre tout. Les femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la contradiction s'explique. M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lrin se garde de sourire. --Votre soleil est jaune? --Tout jaune, sans clat. Mlle Eugnie ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis. --Elle va donc Saint-tienne? --J'ose esprer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me suivra partout, comme le code le lui ordonne. --Vous voulez donc vous marier? demande M. Lrin. M. Meltour se dcouvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux rares: --Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis? --Oh! des fois, a repousse, dit M. Lrin. --Je suis un homme, rpond M. Meltour, je me dis la vrit moi-mme, et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille. --C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier? --Monsieur Lrin, vous vous moquez! --Ah! Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts de Mlle Eugnie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. Meltour, dsireux d'en finir, parle ferme et bref. --Eh bien, que dites-vous? --Moi, rien. C'est votre affaire. --Comment cela, cher beau-pre? --Tenez, finissons, fait M. Lrin. Vous voulez pouser ma fille, et, la connaissant mal, vous me demandez moi quelques renseignements. Je n'en ai point vous donner. Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'tes sympathique comme un homme qu'on a rencontr trois fois, c'est--dire indiffrent; je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: On m'a tromp! et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant votre bon got. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux. Le serez-vous? Qui le prdirait? Pas moi. Vous hsitez. Il vous faudrait quelques conseils, un coup d'paule. Ah! si je vous souriais, vous appelais du geste comme un petit qui apprend marcher!... Mais je reste l, incohrent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: Cher beau-pre! Je me retiens solidement de vous rpondre: Mon gendre! Monsieur, j'ai pass l'ge o l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une vingtaine d'annes, quand vous aurez fait vos preuves, je me rjouirai et vous fliciterai. D'ici l, je me montrerai froid, et, n'tait l'ennui d'aller la messe, j'assisterais sans souci votre aventure. Donnez quelques sous au cur pour qu'il fasse vite, car, la campagne, les glises manquent de confortable. Oh! Monsieur, vous tes dans une situation pnible. Je ne vous plains pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous? Il conclut: --Je veux arracher, pour notre djeuner, deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, les radis noirs? --Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs. Les plumes de paon, lgamment ordonnes, rayonnantes, baignent dans du soleil leurs aigrettes nuances et leurs yeux cercls de couleurs vives. Mlle Eugnie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales. IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERME _ Fernand Vanderem._ EUGNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre? MILE.--Chre madame, je suis dsol; j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons srieusement. Il s'agit de gros intrts. EUGNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six tages et vous ne voulez pas que j'entre! Vous tes dur. MILE.--Ma chre dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un. EUGNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un monsieur! MILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait. EUGNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme. MILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse. EUGNIE.--Je n'entends rien. MILE.--Il a touss tout l'heure. Il ne peut pas tousser constamment pour vous faire plaisir. EUGNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes! MILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut venir d'un instant l'autre, et la concierge ne fait que grimper. EUGNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait. MILE.--Si vous m'aviez crit, je vous aurais attendue dans un caf et nous aurions caus en prenant un bock. EUGNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel. MILE.--As-tu quelque chose d'important me communiquer? EUGNIE.--J'ai te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute grande. Je n'aperois que le bout de ton nez dans de l'ombre. L, bien. Tu es ras! Est-ce que tu t'es ras pour moi? Donne-moi l'trenne de ta barbe. MILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux jours. Boutt! EUGNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que a, proprement.--Qu'est-ce que tu coutes? MILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte l'tage au-dessous. On nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du reste, je ne suis presque jamais chez moi. EUGNIE.--On ne me connat pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre. MILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang te voir dans cet tat. EUGNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton monsieur s'en ira bientt? MILE.--Pas avant que tout soit rgl. Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux, il ne faut plus le lcher. EUGNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige? MILE.--Un journal, des thtres, une foule de choses. L n'est pas la question. EUGNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il? MILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu? EUGNIE.--C'est juste. Hol! hol! mon coeur, mets ta main. MILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es monte trop vite. Il se calmera quand tu seras redescendue. EUGNIE.--Je crois qu'il a remu, ton monsieur. MILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme. EUGNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit cinq minutes; tu me les accordes? MILE.--Soit. Ton mari, M. Andr Meltour, va bien? EUGNIE.--J'espre que nous n'allons point parler de mon mari. MILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous n'avons que cinq minutes. EUGNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus rien. Te rappelles-tu, toi? MILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre, avons-nous ri?), mon dpart et tes larmes; quoi encore? Je relis notre roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, la page corne du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire? EUGNIE.--Je songe ta premire caresse. MILE.--Je m'en souviens comme si c'tait hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que tout demeure ineffaable, l, dans ma tte, et ici, dans mon coeur. EUGNIE.--Comme cela a pass vite! MILE.--a n'a pas dur longtemps, mais cela a dur quelque temps et nous en avons profit. Il serait ingrat de trop se plaindre. EUGNIE.--coute, mon ami: mes jambes se drobent sous moi. Prte-moi une chaise, un pliant, un gros livre. MILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil? EUGNIE.--Tout de toi. MILE.--Abrge ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente. EUGNIE.--Tant pis pour lui. MILE.--C'est mchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitu cet gosme. Mon avenir dpend de ce monsieur. Mais que t'importe? EUGNIE.--Ne te fche pas. MILE.--Je suis pein, froiss. EUGNIE.--Je m'en vais. C'est tout de mme drle que tu me dfendes d'entrer cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mang. MILE.--La plaisanterie est facile. EUGNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser tes nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce monsieur. a me tranquilliserait. MILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empchera de te montrer mon chapeau moi ou ma canne moi? D'abord les vieux ont des parapluies. EUGNIE.--Ah! tu ruses. Tu te drobes. Alors j'entrerai. MILE.--Chre madame, vous n'entrerez pas. EUGNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets. MILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je vais tre dans la ncessit de vous fermer la porte au nez. EUGNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami! MILE.--Eh ben, quoi? EUGNIE.--Adieu. MILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bte. Nous nous aimons, aprs tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai t un peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspre. Je suis sr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous en province? EUGNIE.--Dame! ce soir. Je n'tais venue que pour toi. MILE.--Retardez votre dpart. Vous avez le temps. Il y a des monuments Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. quelle heure? quel endroit? EUGNIE.--Choisis toi-mme. MILE.--C'est a, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot. EUGNIE.--Tu m'aimes? MILE.--Mauvaise! tu es trs jolie, tu sais, ce matin. EUGNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour. MILE.--Boutt! demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi la rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur. EUGNIE.-- la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. Au revoir. MILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chre madame... ma chrie, veux-je dire! EUGNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais! MILE.--Comment, vous remontez! Voil qu'elle remonte, prsent. Oh! mais non. Gare aux doigts! Je ferme. BONNE-AMIE LA ROSE LA PRUNE LA ROSE _ Edmond de Goncourt._ Bonne-Amie entra et tendit Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un prnom la mode et qu'il crivait dans les journaux, une rose. --Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine combien elle me cote? --Les yeux de la tte, dit Marcel. Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose. --Ne l'abme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans une chambre bien chauffe. --Justement: voil un bon feu; attendons, dit Marcel. --Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie. Elle s'tait assise et, les pieds la flamme, elle ajouta: --Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention dlicate qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me semble qu' ta place je ne serais pas embarrasse. J'ai t gentille. Sois mignon. --J'ai ton affaire, dit Marcel. Sans hsiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec une rgle, se mit lire, haute voix, le chapitre fameux dont il pouvait dire: Celui-l, mon vieux, j'en rponds! Et c'tait toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. peine avait-il rpt: Suis-je bte! suis-je bte! qu'il recommenait de mendier, l'incorrigible, jusqu' rougir, un peu d'admiration de femme. Sa voix, clatante ds le lancer des phrases, bientt mollit, et, comme de coutume, au passage admirable o le mot serre l'ide si fort qu'elle touffe, il s'arrta, dfiant, craintif, et regarda: La jupe serre aux chevilles, les genoux colls, les coudes au corps, les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait vot sa taille, pliss son front, rentr ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit mme pas: J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance secondaire. Vraiment, elle n'avait oubli que de poser sur la chemine, droite et gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles sourdes. Tout entire, Bonne-Amie s'tait ferme. Et Marcel dj se dpitait; mais soudain il s'attendrit: Dans le pot bleu et ventru, la rose s'tait ouverte. Quel merveillement! L'motion oscillante, folle, Marcel reluisait de sve. Il allait encore perdre la tte, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, temps pour qu'il pt se reconqurir et se calmer: --Tiens! la rose! la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas vole. LA PRUNE _ Marcel Schwob._ Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, gonfle comme une joue d'enfant boudeur, mre, pleine d'un jus lourd, elle est continment attire vers la terre. D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, lui brle la queue tout le jour. Elle ne se dtache pas. Le vent l'attaque son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un brusque effort. La prune remue au gr du vent, docile, dorlote, dormante. Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crpitantes. Les balles fondent en rose et la prune luit, regarde, comme un gros oeil, au travers. Un merle se pose sur la branche, par petites dtentes sches s'approche de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prtes, des coups de bec en vain rectifis. chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que non. Elle dfierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux chelles des hommes. Or Bonne-Amie vient passer. Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la tte en arrire, cligne de l'oeil et ouvre ses lvres humides de gourmandise. La prune y tombe! Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paratre tonne, la bouche pleine: --Tu vois, elle a _chd_ mon _cheul_ dsir. Mais aussitt punie que coupable du pch d'orgueil, elle rejette la prune. Il y a un ver dedans. LEVRAUT CANARD SAUVAGE LE FLOTTEUR DE NASSE CANARD SAUVAGE _ Henri Mazel._ --Allez, Levraut, apportez donc! Mais ces cris, pousss d'une voix forte, taient vains. M. Mignan eut recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait hauteur d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez trs bas, au bord de l'eau, l'arrire-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer sur le canard bless. Parfois, il s'loignait de son matre l'abri d'une pousse qui l'et culbut dans la rivire. Le canard battait de l'aile, pulvrisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort chien d'arrt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glace, et, entt, se dressait sur ses pattes de derrire, violemment. M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec frnsie, allonger le cou, se coucher sur l'eau, et s'en aller doucement la drive, emport mort par le courant. Il pensa: --Cette fois, je suis sr de l'avoir! Il lana des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances. --Veux-tu apporter canard, chien de malheur! Le tutoiement ne russit pas mieux que la politesse. Cependant, le canard s'loignait parmi les glaons qui, runis en flottille, brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait tre bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau coup de fusil: son motion se prolongeait et des portions de son tre vibraient encore. Le canard, forcment, s'arrterait quelque tronc. On voit des glaons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus lger obstacle et s'chafauder les uns sur les autres. En outre, M. Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de procd. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser rien, siffler mme entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir le chien par la peau du cou et le jeter l'eau. --Une fois l'eau!... Mais Levraut s'arrtait net, l'air dsintress, prt fuir. M. Mignan se rendit compte qu'il n'y avait rien faire avec cet animal-l. Tous les deux continurent leur marche, guids par le canard, et M. Mignan prit le parti de l'accompagner jusqu' sa halte. Il faisait trs doux, et la neige commena de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut frquemment en essuyer les verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les chaliers, pniblement, en soulevant sa cuisse ou ses gutres avec la main. Quand il mettait le pied dans une ornire, ou dans le creux d'un sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grsillement agaant pour ses dents. Sur toute la rivire se rpercutait l'cho des craquements sonores. Le canard se cachait derrire une touffe de joncs, un saule, une pile de bois carre comme une table o la neige aurait mis une nappe, rapparaissait et s'vanouissait encore au plus pais des flocons, toujours loin du bord. Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure indiffrente, la queue basse, comme un chien de luxe bouche inutile. Tantt il souhaitait de le tenir l, entre ses deux genoux, et de lui donner des coups de poing sur la tte, sans compter, et sans piti pour ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en branler; tantt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui rappelait d'tonnantes histoires, o, sous l'action du froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des berlingots. Dj une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses forces. --Une perche quelconque serait peut-tre une perche de salut! Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait dsagrablement. Ils arrivrent au barrage du Gautier. --Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la ballade! Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait leve. Le canard passa dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans un remous, barbota quelques secondes en pleine cume, et, de nouveau, se remit glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait jur, et certes infernal, l'aise au milieu de la rivire s'largissant. La colre de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrta, imit par Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel tmoin, et tout de suite rsolu, repartit: --J'en crverai, dit-il, mais je ne lcherai pas. La neige, silencieuse et serre, lui mouillait le nez, les lvres, le cou, teignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient fleur de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles, lui donnait une attitude d'chassier, jusqu'au moment o, l'une des boules dsagrge, il se dsquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre semblait brusquement secouer des fleurs chantantes. --a va durer longtemps, cette histoire-l! En vrit, il crut tre la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont du pont, une sorte de jete naturelle prcdait l'arche du centre et partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre droite ou gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon pineux o il resta. --C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan. Le tenait-il rellement? Une dizaine de mtres l'en sparait. Une dernire fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un chien ce point apathique et morne. Aux signes de son matre, il s'carta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en qute d'une longue gaule, d'une gaule de dix mtres! Quelle navet! Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au bord. Ses joues tremblaient. Ses lvres se contractaient jusqu' blanchir et se serraient ne pas laisser passer le moindre sifflement. De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. vrai dire, il souffrait sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entirement inutile, car une grosse motte de neige boueuse se dtacha du soulier, vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba, s'crasa, s'mietta, et M. Mignan prouva momentanment une sensation de lgret et de bien-tre qui le surprit. Mis en train, il donna de l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention mchante et simplement pour se dbarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en bandoulire, les mains dans ses poches, les paules rondes sous la chute lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le canard, vaguement sollicit par de multiples desseins. En cet endroit, la rivire, profonde jusqu'au genou peine, courait sur des cailloux plats et blancs, et son murmure doux de glou-glou de bouteille, et l, une pierre pointue qui perait l'eau ajoutait la convulsion d'un hoquet. Dj l'accourcissement du jour commenait. --Somme toute, en allant vite... Et voil que M. Mignan, le cortge des hsitations bouscul et mis en droute par un seul coup de tte, se prcipita, courut au canard, l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau rsistante et souple comme le chanvre, tremp tordre comme son canard. Il l'avait! mais, sans mme le regarder, il le jeta terre, d'un coup de talon lui crasa le bec et la tte, et froidement, d'un autre coup, l'ventra. --Tiens, tiens, sale bte, cochonnerie! Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant son bras un grand mouvement de vire volte, il la lana toute vole, bien loin dans la rivire, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un aboiement entrecoup, vers le canard, lapant ses traces sanglantes. LE FLOTTEUR DE NASSE _ Pierre Valdagne._ Bien que M. Mignan n'et rien lanc et se ft content de faire un signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur tait solidement attach, la nasse retenue au fond par de lourdes pierres et Levraut dut nager sur place. --Laisse donc, imbcile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un flotteur de nasse. Et comme Levraut s'enttait: --Mon pauvre chien, que tu es bte! Allons, lche a tout de suite et viens ici! Levraut, dvou, comprenait l'impatience de son matre et redoublait d'efforts. --Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te seras lav. Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperut que l'affaire tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il buvait avec un grognement sourd. Opinitre, il serrait toujours le morceau de bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tte dans le vide. Ses pattes, gnes par la corde de la nasse, par les herbes, battaient l'eau, blanche d'cume. Bientt il n'en pourrait plus. La bonne bte mourrait victime du devoir. --Fichu, mon chien! pensa M. Mignan dj boulevers. Il lui adressa des prires, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide. --Et c'est ma faute! me voil propre: je noie mon chien, afin de le baigner, moi! Esprant lui faire lcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des morceaux de bois droite et gauche. Encore! soit: tout l'heure, Levraut les rapporterait, aprs, quand il aurait dpos celui-ci d'abord aux pieds de son matre. Et l'intelligent animal hurlait d'impuissance. Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait l, couche sur le flanc, mais amarre, cadenasse, sans rames, moiti pleine d'eau croupie, inutile, exasprante. Une dernire fois, M. Mignan cria: --Veux-tu lcher a, oui ou non? Levraut rpondit par une sorte de rle et roula des yeux qui implorent. Il enfonait. M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit flot, d'un pied entra dedans, et de l'autre se poussa du ct du chien. Il avait si adroitement manoeuvr qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes claques sur le museau. Ainsi corrig, Levraut enfin ouvrit la gueule d'o tomba le flotteur de nasse, et se sauva seul au bord. Cependant, la barque s'arrta, son lan mort, et tournoya, folle, au gr du courant. M. Mignan, mouill jusqu'aux genoux, perdait l'quilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait gale distance des deux rives, Levraut, sur le derrire, se schait au soleil, luisait, regardait son matre et, son tour, lui aboyait de revenir. LA VISITE _ Paul Bonnetain._ Le fermier Pajol tient me faire lui-mme les honneurs. Les sabots des btes et des hommes ont treilliss le sol de la cour et mes talons se prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de l'curie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent ses hautes paules; sa tte, qui touche aux poutres, servirait de tte de loup pour enlever les toiles d'araignes. Une lumire douce claire l'curie. Une odeur charge l'emplit, pique les narines. --J'aime ce got, dis-je. Je connais un pays o l'on sauve des malades dsesprs en les soignant dans une vacherie. Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute: --Ils boivent mme du purin. --Ne vous gnez point, me dit Pajol. Nous commenons la revue. Jusqu'au fond de l'curie, les lignes droites des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier rgl et les croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et quand l'une d'elles est couche, il la force se lever. --Pour qu'elle se soulage, dit-il. Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement mdailles de fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'tale, large et ronde, agrable voir, flairer, rjouissante. Je la contemple et la renifle, indtachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon tonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi l, une nuit, sur un lit de foin, rchauff par les haleines des vaches. Je m'y serais assoupi la cadence des fientes tombantes et rveill au petit jour, les paupires et les joues enfles. --Ah! la campagne, il n'y a que a! Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'curie, cinq petites taures sont ranges part. --On les croirait en pnitence. --Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont faut avec le taureau, dans le pr Sauvin. --Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants! Les taures, comme des matresses lasss, tournent leurs yeux stupides vers leur ventre bomb, effares de sentir se prparer l'vnement. --Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voil abmes pour la vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en veut. Il les dplace, ennuy, les gourmande et les traite de libertines. Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger l'hritier. La taure-mre, la respiration anhleuse, penche sa tte. --Elle n'est pas fire, dit Pajol. --Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je. Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Griss de parfums lourds, nous jugeons gravement les taures, selon les rgles d'une conduite spciale aux btes, et le taureau, selon les droits de l'homme. --Celle-ci est plus avance que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa bouteille. Il lui soulve la queue, palpe ses reins, --Sale bte! s'crie-t-il. Et, s'abandonnant une juste colre, il se recule, prend son lan et flanque un bon coup de pied au derrire de la taure, comme si c'tait sa propre fille. LA CAVE DE BIME _ Catulle Mends._ --Comme c'est noir! dit ma grand'mre. Mais du fond de la cave une voix lointaine lui rpondit: Ton me est encore plus noire! Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-mme s'tait arrt de casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux. --Quelle crne peur elle a eue, la grand'mre! --Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bme jusqu' la maison. Il y a une trotte. --Avez-vous vu la Cave de Bme, papa Iaudi? --Une fois. Il m'a fallu carter les orties. En plein jour elle se cache et n'est pas mchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule. --Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi! --Pourquoi fais-tu: Oh! oh! Pauline? Elle en a mang de plus grosses que toi. --a prend, ces histoires-l, quand on est petit, dit Pauline. --Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et mon ge, j'ai encore peur de bien des choses. O sont les disparus du pays? Dans la Cave de Bme, pour sr, gars, perdus! --Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement o se trouve la Cave de Bme? --Oui, l-bas, vers la rivire, dit Pauline. J'ai regard dedans, moi aussi. C'est un trou, voil tout, un puits qui n'a pas d'eau, o des grenouilles crveraient. --Tu as regard dedans, la nuit? --La nuit, je dors, dit Pauline. --Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un peu moins peur quand la lune claire. Tenez, ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'tait pas l? Les veilleurs levrent la tte du ct de la Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le dos pivotrent sur leurs chaises. Elle tait l, proche et discrte, avec sa bonne face humaine, comme venue exprs pour couter Iaudi. Sa lumire abondante, dont profitait le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait trs bien. On aurait lu de l'imprim. --J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme. Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquilliss. Ils ne lui posrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgr les progrs de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre instructif, avec ou sans habitants. Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent teiller. Les plus vieux taient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par la vivacit de ses doigts, os menus que recouvrait une peau lgre et cuite. Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les chnevottes, brises d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient lestement sur les pavs. Des gamins les ramassaient et y trouvaient encore de quoi faire des mches de fouets. --Et elle s'enfonce jusqu'o, la Cave de Bme, papa Iaudi? --Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prtend qu'elle traverse la terre, mais ce n'est pas prouv. --Enfin, qui l'a creuse? --L-dessus, j'ai mon ide moi. C'est probablement les rvolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait a. --Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dvor de gens? --Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi. --Comment qu'ils s'appelaient? --Mtine, es-tu ttue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire. --J'irais bien, dit Pauline. --Une maligne! une rude! dirent les veilleurs. --Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dpiter longtemps. --Dpiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs. Mais papa Iaudi les calma: --Ne tentez pas le bon diable! --Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambes et reviendra. --Ah! dpiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme a, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans votre cave, et je crierai: Coucou! et, si on me touche, gare! je vous promets qu'on aura une fameuse calotte. Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings l'ennemi. --Veux-tu rester! commanda papa Iaudi. --Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne mme, avec la lune. Elle partit quasi courante et la lune la suivit, rglant son allure sur la sienne. Un bruit de sabots qui s'loignent et frappent le sol dur, rsonna par tout le village. --Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observ que les orphelines taient presque toutes moiti folles. En ralit, il n'avait gure plus d'inquitude que les autres: au bas du village, Pauline remonterait vite, le derrire comme enflamm. Il distribua de nouvelles brasses de chanvre aux veilleurs. Ils causrent de choses indiffrentes, la pense souvent au bord de la Cave de Bme. Parfois ils prtaient l'oreille et croyaient entendre un galop de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencrent de baller. --Elle est longue. --Voil une heure qu'elle est partie. --Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est alle jusqu'au bout. Elle y grelotte d'pouvante, toute seule. --Mais nous ne la croirons pas. --Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire aprs. --Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi. -- cause d'elle nous serons forcs de nous coucher tard. --Moi, a m'amuserait de coucher dehors. --Et moi qui n'ai pas mon chle! --La lune nous a quitts. Je teille de mmoire. --Si nous entrions chez vous, papa Iaudi? Dans la maison o papa Iaudi, conome, n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal l'aise. Ils ressortirent. --Sommes-nous btes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit. Comment n'avait-on pas song plus tt cette explication gaie, rconfortante et si simple? --Elle nous a jou le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses draps, de lui donner une fesse d'importance, et je vous l'amne. Elle ne ramena pas Pauline. Un homme proposa de parcourir le village, en bande. --Tout l'heure! un peu de patience! D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves. --Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes. Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes hautes, elles prouvaient le besoin de se reconnatre. --Ce n'est pas possible qu'elle y soit alle! --Ah! ouath! --Et quand elle y serait alle? On esprait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard agit ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'gratignait de ses ongles et urinait frquemment, sans effort. --Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague part, hein! vieux! rpondez donc. Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux coutes, muet. Les femmes lui secouaient ses mains qui taient brlantes. --Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant. Mais les hommes la retinrent. --Pourquoi? attendez. Vous tes bien presse. Et puis, c'est notre affaire! --Voil prs de trois heures qu'elle est partie! C'est drle, tout de mme. Entendez-vous les poules remuer? --Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drle? Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre. Et les moins troubls disaient avec un reste de confiance: --Elle va revenir. Et ceux qu'envahissait l'angoisse, rptaient sur un ton sourd: --Oui, elle va revenir. Et ceux qui dj perdaient la tte, reprenaient d'une voix grandie: --Naturellement qu'elle va revenir! LA CARESSE _ Jean Richepin._ I Avril aussi s'approcha des parieurs. C'tait un soldat doux et bleu, qui n'et pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui ft. Il pensait avoir conquis la chambre par ses sourires, son air de s'intresser tout, et la docilit avec laquelle il pluchait les pommes de terre. Il ne mangeait point la gamelle, mais il y gotait quelquefois. --Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert la cantine. Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte. Nul ne lui avait encore pli ses draps en portefeuille, ou renvers, la nuit, un quart d'eau froide sur la tte. Jamais il ne se rveillait violemment sous son lit retourn d'un coup d'paule, toute la caserne s'abmant dans une catastrophe. Il se croyait sauv. Vraiment la chambre ne se composait que de braves garons, et la distinction d'Avril, dissimule, passait inaperue. Il se mla au groupe. Les parieurs s'chauffaient. --J'en porterais deux, disait un soldat. --Tu n'en soulverais pas seulement un, rpondait un autre. --J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mlinot. --Pas la moiti d'un; je t'en dfends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est lourd, un homme qui fait le mort. Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en seraient que flatts, et d'ailleurs, il aimait les tudes de moeurs. --Oui, c'est lourd, dit-il. Dj Mlinot retroussait ses manches: --Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi, Martin; mais j'en veux un second, un gros, a m'est gal, et je vous jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs raisins. Les mains s'agitrent: Moi! moi! Et Avril s'offrit comme les autres. Mlinot hsita, soupesant les plus massifs, avec des moues de connaisseur, Enfin, pour que son triomphe clatt davantage, il choisit Avril, cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait une telle assurance que Martin eut des craintes, fit Avril ses recommandations. --Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tte et ton ventre. --Sois tranquille, dit Avril. Heureux de jouer son rle en camarade pas fier, il songeait: --Voil une complaisance qui dcidment me gagnera tous les coeurs. Tandis que Mlinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongrent sur le plancher. On les lia dos dos, au moyen d'un drap et de ceinturons. Mlinot surveillait lui-mme, et les installa, Martin dessous, Avril dessus, par une attention dlicate. Les hommes de la chambre formaient cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la reprsentation. Ils se pinaient, presque mus. Mlinot se prpara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts carts, les veines gonfles pour l'effort futur, ramasser le paquet. Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prt, entra reculons, culotte tombe, et Avril sentit sur sa face le frottement long, la caresse insistante d'un derrire d'homme. Il ferma les yeux se fendre la peau du front, et la bouche se casser les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua. II Dlivr, debout, Avril, blanc, treignit une baonnette, et il ne se prcipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un. --Qui? Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots lche, cochon eussent t trop doux sa gorge sche. Il ne pouvait que rpter: --Qui? qui? Les soldats reculrent, sur la dfensive, inquiets. La rvolte d'Avril les tonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne serait-elle pas toujours drle? Malheur de malheur! --Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux. Mais les visages, toutes les fissures du rire bouches, taient comme des murs frachement repltrs. Avril planta sa baonnette dans la table. --Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai. --Si tu lui en avais enlev un morceau, dit Martin, tu le reconnatrais facilement. Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli aprs son accs de rage, pleurait d'nervement. Les soldats ne comprenaient plus. Ils s'loignrent chuchoteurs, avec des gestes inachevs. Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vtements, et dans la baignoire il noyait sa tte sous l'eau le plus longtemps possible et ne l'en sortait que pour souffler, la manire des phoques. Ensuite, les cheveux fumants, il rflchit aux stratagmes compliqus dont il devrait user pour savoir qui. Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa baonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe indispensable, ou plutt, il le ptrirait entre ses poings, lui crverait l'estomac, ainsi qu'une bote coups de talon. Mais comment le dcouvrir? Le dsir d'une vengeance originale, personnelle, le dtourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire rjouirait le rgiment, le colonel, des gnraux peut-tre! De retour la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son emportement et s'avoua imbcile. Bon enfant, il pardonnait, et il se moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, dbarbouilles frntiquement, comme racles la pierre ponce. --Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dnonce et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voil ma main. Les soldats dfiants ne rpondirent pas. Il en prit un part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena la cantine. Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se rangeaient sur la table comme de courtes dames arrtes qui coutent, il le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arriv l, l'homme poilu, gal aux btes par l'instinct, se tapa le crne, se dressa, dit: Merci, ma vieille, et s'en alla, impntrable. III Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu peu, la chambre est redevenue indiffrente. Il s'exaspre toujours. Une salive continue aux lvres, il ple force de se laver la figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu des lits. Tantt il guette ceux qui rvent tout haut. Tantt il serre une gorge en criant: --C'est toi, hein! dis que c'est toi. On lui lance des godillots. Il s'enfuit grandes enjambes et ne s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble o son imagination lui retrace obstinment un tableau si exact, que, de dgot, Avril fronce ses narines. Souvent, aprs la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de la ville. La place est dserte. peine un chien frle un banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tte dans un mouchoir parfum. Aussitt les souvenirs se mettent leur travail de fouisseurs. Le coeur malade, Avril se lve et se promne d'arbre en arbre. Les nauses le suivent. Et c'est irrparable. Certes, la vie lui rserve d'agrables surprises. Plus tard, il lira des vers de fine posie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher du bout du doigt la peau lastique des femmes, respirer des fleurs, sucer des sucreries, et peut-tre que ses yeux seront charms par des lgances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti sur sa face la caresse d'un derrire d'homme. Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses douloureuses, il commence de vomir. LE MUR _ Georges Courteline._ I Elles taient mchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se fchaient une fois par saison, rgulirement, huit jours. Longtemps elles voisinaient jusqu' paratre habiter l'une chez l'autre, et, soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitt la Morvande comptait avec prestesse les dfauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-tre, avait le travail de langue moins facile, mais elle russissait plus souvent ne pas revenir la premire. Enfin elles se souriaient. Invite, la Gagnarde entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propret des carreaux, celle du pole, celle de l'arche et des cuivres, et celle du seau d'eau si brillant qu'il donnait soif. --Comment faites-vous donc pour tre propre? Chez moi, c'est toujours sale. Elle mentait, pour voir. --Chez vous, rpondait la Morvande, on dirait que vous lchez les meubles. Ainsi, tout en gardant leur dignit, elles changeaient des flatteries. Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des Morvand. Il tait carr, fait au moule. Des branchages et des pieux le soutenaient, et on pouvait y monter par une planche pente douce, comme sur une estrade. -- tout l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde. -- tout l'heure, ma petite! rpondait la Morvande. Or, en ralit, la grosse c'tait la Gagnarde et la petite la Morvande. Donc les mots venaient bien du coeur. II Quel fut le motif de la querelle, ce jour-l, le village ne le sut jamais exactement. Les uns prtendent que la Gagnarde renversa par la cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le matre d'cole est du nombre, affirment que la Morvande lana, innocemment peut-tre, une corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine. Qu'arriva-t-il ensuite? La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui n'tait pas elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir le droit. Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent donner de la voix. La Morvande jappait. La Gagnarde grondait. La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait retomber pour les reprendre, et, le geste dsordonn, se griffait le visage. Sa seule proccupation tait de jeter des cris aigus, sans choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie. Elle retenait derrire son dos ses mains rtives dont les doigts avaient le mors aux ongles. Et sur sa petite tte rouge vivement agite, sur son cou, ses paules, elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croiss, soufflante. Un instant, l'une penche, l'autre comme enleve de terre, bec bec, trangles et toute la chair vif, elles ne purent plus que loucher! III La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle s'tendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran de scie se collait son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de gros soupirs tenant du sanglot. Philippe Morvand ne la regardait pas. C'tait un homme froid qui passait sa vie rflchir. Quand il avait mesur une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la mme longueur, il rflchissait. Mais il rflchissait surtout devant un mort dont on lui avait command le cercueil. Il prenait alors ses mesures sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures la pense qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop troit, tre oblig de ployer le cadavre. --a ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande. Philippe ne rpondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et, un oeil ferm, l'autre mi-clos, cherchait des noeuds fleur de bois. Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures. --Ce n'est plus une existence! dit la Morvande. Elle ajouta qu'il fallait en finir. Philippe, sans approuver, ne dsapprouvait pas. Il entrait en rflexion. La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paratre juste, n'insulta personne. Voil: ni l'une ni l'autre n'avaient bon caractre. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts des deux cts. Quand on ne s'entend plus, on se spare: --Qu'est-ce que tu en penses, toi? --Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons. --Mais si elle me cause? --Ne rponds pas. --Pour qu'elle me traite de dinde! --Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa fentre, la Gagnarde ragerait fort en s'veillant. On peut toujours essayer. --Tu me fais piti, dit la Morvande. --Dame! dit Philippe. Le cas l'intressait. Volontiers il et donn un autre conseil. Mais il n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait les lvres, et semblait sur le point de parler. C'tait une fausse alerte. Une autre fois il ta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un coin net de l'tabli. On aurait jur qu'il avait pris un parti. La Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi. --Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bte, j'ai une ide! Elle esprait que Philippe allait lui dire: --Laquelle? Elle dut s'animer seule: --Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu es encore plus bte que moi. Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de rvolte. Il en avait cout d'autres et connaissait les femmes, mme la sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et commanda: --Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en deux jusqu' la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse, mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher. --a cotera cher, dit Philippe. --Gagnard en paiera la moiti. C'est dans son intrt comme dans le ntre. Nous serons chacun chez nous! --Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garon. --Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord, partir d'aujourd'hui, tu vas le laisser de ct, ton Gagnard. --Il ne m'a rien fait. --Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne le sont plus! --Vous allez vous raccommoder. --coute, Philippe, ne rpte pas a. Je me fcherais pour de bon. Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec notre cochon. --Qu'est-ce que je dirai Gagnard, moi? --Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a six pouces de fesses et le derrire tout de suite. --De jambes, remarqua honntement Philippe, on dit: six pouces de jambes! --Et moi je veux dire: de fesses! Rplique voir? Elle se dressa, dj prte pour la bataille. Des copeaux vibraient ses coudes, ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche incline visa un dernier noeud raboter. --Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutt d'interrogation que de menace. --Je me tairai si je veux. --Bon, ne te tais pas. Il ne se rappelait point s'tre emport depuis l'ge de raison, et il avait eu l'ge de raison bien avant de se marier. Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle faisait toujours quand elle tait en visite chez Philippe. Le soir, leur flamme vive claire et chauffe la fois. Elle s'en alla. Quelques copeaux tombrent de son tablier, roulrent sur leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tte d'une bonne dame ge, secoue par la colre, perd ses papillotes blanches. IV Les dbats se prolongrent. Thodule Gagnard n'tait pas un mauvais homme, mais trs fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans cesse: --a dpend! --Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard? --Oh! a dpend! Et, selon lui, tout dpendait. S'il se dfiait des autres, il se montrait peu sr de lui-mme, de sorte qu'il avanait dans une discussion comme dans un fourr! Ils eurent plus de peine projeter le mur qu' le construire. Le premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait pass par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient la traner pniblement. --Faisons un mur d'un mtre et n'en parlons plus, dit Thodule. --Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe. --Va pour une autre range, dit Thodule. --Mettrons-nous du mortier? --Il me parat moi qu'on pourrait se contenter d'aligner convenablement des pierres sches. --Nos femmes les renverseront d'un coup d'paules, dit Philippe. Thodule courba la tte et, sournois: --C'est de ta femme qu'est venue l'ide. Au moins, c'est toi qui vas payer. --Mon vieux!... dit Philippe. Et de la main, il fit le geste, premirement de balayer par terre quelque chose, le mur peut-tre, ensuite de lancer au ciel une autre chose, ce qui signifiait sans doute: --Si c'est ainsi, que ma femme corche et dpiaute la tienne son aise. Thodule ne s'entta pas, la condition qu'on signerait un papier. Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mmes, par conomie. D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du got. Inutile de fignoler. De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les dsolait, c'est qu'on menaait leur amiti, car la Gagnarde, elle aussi (comme on se rencontre!) avait dit Thodule: --Tu vas me faire le plaisir de te fcher tout de suite avec son homme, hein! --C'est le malheur! dit Philippe. Ni l'un ni l'autre ne s'y rsigneraient. Tous deux du conseil municipal, ils votaient de la mme manire, et, bien qu'ingaux de taille, s'estimaient galement. Ils convinrent de feindre la froideur pour tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe de tte; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son ct, ils se rejoindraient l'auberge dans la salle du fond. Ces complications extraordinaires les divertirent, et Thodule consol cria: -- l'ouvrage! Pendant les travaux, comme si une trve et t signe, les femmes les encouragrent. Elles prsidrent au trac des plans et ds que le mur s'leva, se rendirent utiles. --Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant son mari une truelle toute garnie. La Gagnarde reprenait: --Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon. Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une l'autre qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison: --Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bte! En outre elles cdaient au besoin qu'on a, quand on s'loigne d'une personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide. Morvand et Gagnard, clins, mignots, sans force pour dire: tez-vous donc de l, femmes! ne regardaient mme plus la dpense du mortier. V Ils travaillrent trois jours. Le soir du troisime jour, tout tant termin, leur rcompense mrite, Philippe Morvand fit le signe convenu; Thodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un aprs l'autre, ils s'esquivrent. Immdiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La Morvande y appliqua une chelle poules pour faire une petite reconnaissance, et en mme temps que la sienne, de l'autre ct, la tte de la Gagnarde apparut. Gnes, elles restrent cependant, sres d'avoir droit chacune la moiti du mur. Philippe et Thodule avaient soign la partie suprieure, et les pierres tasses grands coups de marteau dans leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une ligne imaginaire pouvait diviser en deux. La Morvande eut une nouvelle ide. Elle installerait l ses pots de fleurs et dsormais, au lieu d'une figure renfrogne, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des roses. C'tait une si bonne ide qu'elle plut tout de suite la Gagnarde et qu'elles apportrent leur premier pot ensemble. --Elle est libre! pensa la Morvande, fire de se voir imiter. Silencieuses, et, pour commencer, chacune l'une des extrmits du mur, elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouill les feuilles vertes. Tout coup, l'un des pots de la Morvande s'chappa et roula vers la Gagnarde qui put l'arrter a temps. --Merci, dit la Morvande. --De rien, dit la Gagnarde. C'tait sec, mais poli. Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au mme endroit et le silence s'tait refait entre elles, quand deux hautes marguerites se rencontrrent et enfoncrent l'une dans l'autre leurs belles ttes boursoufles, dont il tomba un nuage de ptales morts au choc. Mais vite on les spara. --Non, non, dit la Gagnarde. --Si, restez, ordonna la Morvande. Elle tait la plus rcemment oblige et devait parler en ces termes autoritaires. La Gagnarde cda, pour se venger un instant aprs. --Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit rsda derrire mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir le chercher l. Je serais joliment contente si vous le trouviez crev demain. --Il est bien l. --Ouiche, vous n'y entendez rien. Et, de force, elle mit le pauvre petit rsda o elle voulut, et l'isola sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots elle tenus distance. Ce fut un signal. Elles se prtrent les places les plus avantageuses, et il sembla que tous les pots de l'une allaient passer du ct de l'autre. Cette confusion des fleurs amena celle des torts. Ds que l'une en avouait un, l'autre promptement s'en repentait. Aprs se les tre distribus, elles se les arrachrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un seul la Gagnarde que celle-ci dpouille, honteuse et comme toute nue, sentit ses yeux se mouiller. --Est-on niais, par moments! dit-elle. La Morvande rpondit, dsireuse de se dcharger un peu des torts accapars: --Nos maris sont plus imbciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils l'ont bti, leur mur. --Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le tour, par l-bas. Et bien que l-bas ft une porte de jambe, la Gagnarde indiquait l'horizon. --Comme si c'tait srieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous brouilles? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voil qui me dpasse: dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un mur, ici mme, entre vous et moi! --Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes gratter le dos, et ce mortier qui a coul partout, comme de la chandelle! Sans tre maon, elle ricanait. --Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son chelle poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai une ide. Encore une! c'tait la troisime, la suprme. VI Philippe et Thodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour oublier leur convention et marcher cte cte, au risque d'exciter leurs femmes irritables. --Je rflchis, disait Philippe. Peut-tre bien qu'elles vont nous laisser tranquilles, maintenant. --a dpend, rpondit Thodule. --De quoi? dit Philippe inquiet. --Oh! a dpend, rpta Thodule. Quel homme! il mourrait dans le doute. --Si nous nous quittions? dit-il. --Nous avons le temps, rpondit Philippe. La nuit arrive sans lune et sans toiles. Elles ne peuvent pas nous voir. Ils se heurtaient doucement des paules et jouissaient de faire durer quelques minutes de plus leur camaraderie dfendue. --Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la tourner. --Chut! dit Thodule. Et soudain, tous deux se baissrent, et, comme des chiens d'arrt qui sentent, s'avancrent petits pas, les bras carts, les doigts ouverts. --Halte! dit Thodule, une main en nageoire sur la couture de sa culotte. --Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe. --Du propre! dit Thodule. Rvaient-ils? tait-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles et vots sur la route, ils se murmurrent des exclamations diverses: --Elle est raide! --C'est plus fort que de jouer au bouchon. --Les mtines! Mais au lieu de surgir, menaants, de se prcipiter hors des tnbres, comme deux hommes solides sur deux femmes battre, ils s'assirent, alourdis de surprise. Devant eux, l, tout prs, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre feu, pouffant quand des pierres rsistaient, quand une crotte de mortier frais leur sautait au visage, parfois nez nez et toujours coeur coeur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour la vie, commenaient, fantastiques, de dmolir le mur! LE POTE LE SONNET L'ARAIGNE LE SONNET _ Lucien Descaves._ --N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un pote, un vrai pote, celui-l! Ainsi parle la matresse de maison comme elle dirait autre chose. Le pote, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la tte et ronronne: --Je ne sais rien, non, l, franchement. Oh! si je savais! Il se dfend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des artistes dignes de ce nom, attendaient et se prcipitent. Dj c'est un pianiste qu'on applaudit. Le pote imprudent a cd son tour. Il rouvre les paupires: il a l'air d'une personne effraye sans cause qui s'aperoit soudain de son erreur. Il mprise le pianiste dont il envie le succs, et la gloire lui parat une femme apptissante quoique vulgaire. --Je me dciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau. La matresse de maison se rapproche. --Alors, vous nous refusez votre concours? Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil. --Soit, Madame, mais vous verrez que a ne portera pas. --Sommes-nous des imbciles? semblent dire les invits. Et, profitant de l'hsitation, un chanteur aussitt lve une voix dramatique. Et toujours le pote au supplice laisse passer son numro. Cependant la soire se termine, trs russie, comme toutes les soires. La matresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier mme, des gens qui ne se sont jamais tant amuss. --Vous seul n'avez pas donn, dit-elle au pote. C'est mal de faire des faons entre intimes. Houe! le vilain! Et les invits, bravant sans risque le danger, approuvent en choeur: --Houe! houe! le vilain! --Vous tes trop aimables, dit le pote qui multiplie les salutations empresses. --J'espre que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame. --Certainement, rpond le pote. Puis avec la brusquerie des folles rsolutions: --Tenez, pardonnez-moi. La mmoire qui m'a manqu tout l'heure me revient: voil un sonnet. --Ah! c'est gentil, dit la matresse de maison. Hep! silence, l-bas! attendez! chut un peu! Et tandis que htivement, comme on force l'ami press de partir manger un morceau sur le pouce, le pote rcite ses vers, de beaux vers, ma foi, les invits, saisis, n'achvent pas le geste commenc. Des pardessus font bourrelet aux paules. Un bras hsite l'entre d'une manche. Deux mains qui allaient s'treindre, retombent. Une canne reste en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus qu'une moiti de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: Maman, coute! Un monsieur, pench sur la cage de l'escalier offre une cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois marches descendues, s'arrte, un pied lev, prte l'oreille et, poli, se dcouvre! L'ARAIGNE _ Madame Sverine._ Le pote est couch, plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas dj, il en mche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement habit, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraches crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaant, de faire sortir le grillon. Parfois celui-ci montre sa fine tte et rentre. Le pote se dissimule et chatouille plus vivement. Le grillon remonte, hsite, se dcide, fait un saut hors de sa demeure: il est pris. --N'aie pas peur, dit le pote, on va jouer tous deux. Il le relche, le laisse aller. Le grillon libre disparatrait sous les hautes herbes. Deux doigts le pincent temps: le voil sur le dos. Le pote tudie son abdomen brun, le jeu des pattes cires et s'merveille des dents, scies dlicates, inimitables par l'industrie humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute au creux, se relve, court au bout d'un doigt et s'y tient coi. --On s'amuse, hein! petit? dit le pote. Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rveur, vite attendri, regarde se coucher le soleil. Est-ce beau! Ses bras s'cartent d'eux-mmes et nagent vers l'horizon, o fume encore le soleil refroidi. Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau, pousse une reconnaissance hardie, explore les tnbres, qute parmi les touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places dnudes, s'arrte et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour creuser un trou. Le pote jouit finement o a le dmange. Il a les yeux pleins de lumire, et, dans son chapeau, une faible petite bte captive qu'il affranchira, tout l'heure, avec pompe. Il voudrait parler comme il sent, se rciter des vers inous, jeter un cri dont frissonnerait, d'chos en chos, la nature entire. Il peut s'mouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira. Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque chose, et surpris, les antennes droites, il coute. Il ne s'est pas tromp: En dessous, de l'autre ct du plafond, on gratte aussi. Veine! C'est l'araigne du pote qui s'veille et rpond. COQUECIGRUES DJEUNER DE SOLEIL LA PARTIE DE SILENCE LA LIMACE LES RAINETTES LE VIEUX ET LE JEUNE JEAN-JACQUES FIN DE SOIRE DJEUNER DE SOLEIL _ douard Dubus._ La neige (existe-t-il un pays o la neige est noire?) tombe et suggre des comparaisons fades. Dans la rue, un gamin ptrit une boule, la pose sur une couche unie, sans ornire ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et s'enveloppe chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que gobes, les mains suffisent d'abord la conduire par les sentiers blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les paules, toutes les forces. Souvent la boule rsiste, entte, s'corne, se fendille. Enfin elle s'immobilise. Le gamin, petit ptissier en gros, ddaigneux de fignoler son travail, n'ayant plus rien faire, disparat. Aussitt, le soleil maladif et ple, las de toujours monter sans jamais bouger de place, suce lentement, jusqu' l'heure du coucher, lche doucement l'informe gteau de neige, comme une personne patraque grignote un morceau de sucre, du bout des dents, petites reprises. LA PARTIE DE SILENCE _ Louis Dumur._ Ils ont mang la soupe et le boeuf. La mre dbarrasse la table, l'approche tout prs du pole pour le pre, et la fille y dpose la lampe. Le fils choisit dans le coffre bois une bche. Ces dames prennent leur ouvrage, le pre son journal. Les aiguilles mordillent le linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le pole ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte moiti, et le fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris. Y sont-ils? Ah! la mre oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la mche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu. Bien! chut! Et, de huit dix, lvres serres, yeux troubles, oreilles endormies dj, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence. LA LIMACE _ Charles Merki._ Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fume par le nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperoit installe sur sa lvre, et pelotonne dans quelques poils de barbe givrs, comme dans une herbe rare, une limace rouge. --Ah! sale bte, dit-elle, qu'est-ce que tu fais l? Attends, je vais t'en donner, moi! Elle lui en donne en effet. Elle s'arrte en plein trottoir, et se mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat au port d'armes. Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en tte, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle nage dans la joie. --Te voil gorge, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je te chiquenaude. Repue, onctueuse et glace, la limace que l'air vif a rendue plus rouge encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille. LES RAINETTES _ Rodolphe Darzens._ Assis sur le banc plant devant la porte ils changent leurs souvenirs sans remords et se racontent des histoires, toujours les mmes, qui ne se passent en aucun temps, en aucun lieu. Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs _r_, le plus g chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantme a son succs d'effroi. Les gamins coutent, accroupis entre les vieux et le fumier verni de lune. --tes-vous crdule de a? --On en voit tant. --Y en a-t-il, des toiles! --Si on allait se coucher? Ils restent encore. D'une pipe, rgulirement, une bluette de flamme s'chappe et s'teint vite, toute seule sur la terre contre les astres de l-haut. Un granium se penche au bord d'un pot cass, et par ses becs-de-grue goutte son odeur. Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route: --Qui donc que c'est? --C'est le garde-port qui rentre. La voiture s'loigne et la curiosit cesse avec le bruit. Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres. Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre. Les veilleurs billent, enfin se lvent. Quelle douce soire! Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait l, engourdis, blancs de rose. --Bonsoir! --Bonsoir... soir... oir... Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard. Et les rainettes mme, lasses de lutter, leurs roulades tant vaines, vont prudemment cder au silence. LE VIEUX ET LE JEUNE _ Maurice Talmeyr._ SCNE I LE JEUNE Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des charrettes ferres. Vieillard, je finirai par t'trangler. On tait naf, sincre et croyant, en ce temps-l. Il faut y retourner et y rester. J'ai plein les oreilles de tes gmissements. Est-ce parce que la mort, sre de ta peau, prlve un acompte, et te tripote, te creuse dj les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre? Sois prudent. C'est lourd, la clbrit. Quelque matin on te trouvera touff. Si j'tais toi, je me mettrais au rgime, et, craignant de devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins mcaniques. Toujours le vieux partout, toutes les bornes. Est-ce que ton image glace ne va pas bientt fondre? Tu chevrotes qu'on tait respectueux de ton temps. Mais les trains allaient moins vite. Des gens qui dvorent l'espace peuvent bien brler la politesse. Rsigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te traite en camarade), te-toi de l et donne-moi les clefs. Entends-tu? je te dis de quitter la scne, de sortir du livre, de t'en aller du journal. Il y a des annes, des annes d'horloge que tu encombres. Regarde tes pieds: c'est du propre; ton art dlay coule de tous cts. Tu n'a pas honte? Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employs de chemin de fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien suer, rclament leur retraite et tu t'obstines faire du service. Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre des Innocents. Si tu te dpches de mourir, tu viteras une fin violente. La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une ternit et je vois tant de choses que mon oeil clate. D'abord tout est refaire. Premirement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public. Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps. Aprs, je btirai un art dfinitif. Il montera jusqu'au ciel sans toucher la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants passeront gament leur vie, la pomme d'Adam en l'air le contempler. Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on are et qu'on retourne ce que tu as souill. SCNE II LE VIEUX Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au caf et s'y gtent l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre. Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise habitude d'tre incommods par l'odeur du tabac. Je les trouve grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et, comme ces grosses btes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-l changent de femme chaque nuit et s'exposent des altrations de sant. Les autres gardent toujours la mme, et alors a gne leurs mouvements. Le soir, quand je noue mon foulard serre-tte, je songe leurs groupes littraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame. Et ces groupes ont des prsidents, des vice-prsidents, des membres mme; comme c'est drle! Oh! je reconnais de bonne grce que quelques jeunes vivent l'cart. Mais ils ont tort: leur ge, on doit frquenter les coles, pour faire plaisir aux parents. En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves. J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de papier que, depuis, j'ai mchs, par distraction. On prend sa formule au dpart. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on est arriv, quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un demi-sicle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au printemps. Plat-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur ceux qui russissent trop jeunes! Tous les enfants prcoces sont morts. Ma vie se prolonge parce que je me suis dvelopp tard. Je te dis cela, pour t'encourager me laisser tranquille. Tu viens indiscrtement la maison. Tu t'y embtes m'entendre parler sans cesse de ma personne, tu abmes mes collections, et, toi parti, nous perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, compter les traces de ta tte huile. J'ai patiemment dress moi-mme mon glorieux gteau. Je n'y ajoute plus rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les chaises, mais je crains qu'on ne l'corne et je veille. Tu rdes autour. Ta turbulence m'effraie. coute une proposition que tu serais gentil d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fentre et je te ferais un signe de tte amical. Tu dirais tes petits amis: Je viens de voir le vieux. Je dirais: La jeune gnration ne m'oublie pas. Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu' ma mort lointaine des relations charmantes. On sonne, je parie que c'est toi. Misre de misre. Joseph! n'oubliez pas dans cinq minutes le coup du: Monsieur est servi! SCNE III LE VIEUX--LE JEUNE LE VIEUX.--Tu es l, et je me distrais en traant avec mon doigt une raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon coeur. LE JEUNE.--Matre, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?... JEAN-JACQUES _ Marcel Boulenger._ JACQUES.--Au moins, dors-tu bien? JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre la gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sr de ne pas me laisser chapper, et je passe une nuit tranquille. JACQUES.--As-tu, comme moi, le got des oreillers durs? je n'en trouve point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait une corce, et je m'veillerais les oreilles saignantes. JEAN.--Nous sommes de pauvres misrables qui descendons vers le singe. JACQUES.--Vers le jouet mcanique aux pattes alternantes. Notre vie, c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque matin, je m'exerce enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur le modle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne m'intresse pas. Je lve la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence. JEAN.--Russis-tu souvent? JACQUES.-- la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me contente d'un peu prs. Mais j'y arriverai, duss-je rester une journe en chemise. JEAN.--Je me lve plus calme. Mes serviettes seules me proccupent. J'en ai sept ou huit en train. Ds que l'une d'elles est mouille, je la rejette. Je ne leur tolre qu'une corne humide. La premire m'essuie le front, la seconde le nez, la troisime une joue, et ma tte n'est pas sche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service. JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux? JEAN.--Ils sont naturellement gras. JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mches. Une, entre autres, se rvolte. Je la ratisse et l'crase me l'enfoncer dans le crne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer une horreur. JEAN.--Fais-la scier. JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procd. JEAN.--Je les ronge moi-mme, avec mes propres dents. JACQUES.--L'aspect de ta lvre dconcerte. On y remarque un vague pointill noir, les restes d'une moustache incendie, la fume, l'ombre, le regret d'une moustache. JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot dans la bouche. Enfin, suppose ta mche dompte. JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche je m'arrte. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez. Je pitine jusqu' ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte. JEAN.--Dehors, n'as-tu pas frquemment l'envie d'aller d'un trottoir l'autre? On est press. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin vers ce point qui attire, clate sur le mur d'en face. JACQUES.--Je prfre viser un passant et le devancer en l'effleurant du coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras lourd, et il m'est ncessaire que toute son lectricit s'coule dans le bras d'un autre. JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste. JACQUES.--Je ne la mritais pas et je me dfie; je regarde au del, et, devant mes yeux, se matrialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme rectangulaire et deux centimtres d'paisseur. Rugueuse, d'un rouge sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile. Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine contenir dans ma bouche hermtique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce que tu as? JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relve, l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa sant. Une, deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque simplement la cadence: une, deux; une, deux... JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place. JEAN.--Talent d'intimit? Il me distrait, quand j'cris, entre deux phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte. Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court, lgre, intelligente. Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la couvrais de points nombreux comme les toiles du ciel. Pique, pique, ma bourrique: Veux-tu gager que j'en ai huit! J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plat cause de sa simplicit et de son isochronisme parfait. Une, deux; une, deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des aiguilles sur soi. Au caf, la promenade mme, mon petit doigt prend son lan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en ferait autant. Mais tu changes de visage. JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas. JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la pluie, dbordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas t? Avoue pour te soulager et me consoler. JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma femme a tent l'impossible pour me gurir. Mes enfants m'ont suppli. Un mdecin m'a dit: Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En outre, votre nez enflera. Ni les propos menaants du docteur, ni les tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont mu, et cette fois encore, j'en tiens un. JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez. JACQUES.--Tu me crois peut-tre plaindre. Tu ne me comprendras jamais. Sache au contraire que j'prouve des impressions compliques, connues des seuls initis. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les ternuements joyeux, qui sont tout bnfice! Je tire doucement, doucement. Il me semble que ce poil est plant au profond de ma chair et que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Ae! que j'ai mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une science. Ouf! Ah! le voil! JEAN.--Je ne distingue pas. JACQUES.--Approche-toi. JEAN.--Oui, j'aperois quelque chose. Mets-le devant la fentre, en plein soleil. JACQUES.--Comme ceci? JEAN.--L. Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son intgrit! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond, avec une grosseur l'une de ses extrmits. On jurerait sa tte. JACQUES.--Ce sont plutt ses racines, Jeannot. JEAN.--Reois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est superbe! FIN DE SOIRE _ Ren Maizeroy._ MONSIEUR--MADAME--LA BONNE MADAME.--Es-tu sr qu'il n'en reste plus? MONSIEUR.--Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il disparat. MADAME.--Laisse la fentre ouverte. Que l'air assainisse, purifie. Regarde: les murs suent. MONSIEUR.--Il pleut verse et vente tout renverser. Les becs de gaz sont affols. C'est un bon temps pour ceux de nos invits qui n'ont pas trouv de fiacre. MADAME.--Oui, c'est un vrai temps d'invits. Il me rjouit. Je regrette seulement de ne l'avoir pas command moi-mme. Ouvre donc la fentre toute grande. MONSIEUR.--Jamais nous n'avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu choisis ton monde! MADAME.--Bon! nous allons nous jeter la tte les gens qui viennent chez nous. Je suis prte. D'abord, o as-tu pris ton Turc? MONSIEUR.--Dans la rue. C'tait le plus drle: il ornait notre salon. Avons-nous ri, quand, au th, il a droul son turban et qu'il s'en est servi comme d'une serviette. Peut-tre aussi qu'il couche dedans. MADAME.--J'ai trembl de le voir se mettre vendre des pastilles. MONSIEUR.--Je t'assure qu'il est attach une ambassade, solidement. Continuons: n'est-ce pas toi qu'appartient ce monsieur qui sentait le cigare ventr? MADAME.--Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de cigarettes toutes faites. C'est sans doute l'associ d'un garon de caf. Il les offrait dans une bote Palmers, moins chres qu' n'importe quel bureau, disait-il. MONSIEUR.--Soit. Mais tu nous as amen ce professeur de piano qui glisse ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages. MADAME.--Et toi, cette veuve qui tte les hommes en dansant pour se chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et cette autre, dcollete jusqu' l'me, qui nous a demand s'il n'y avait pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il encore te reprocher ta femme poils? C'est scandaleux: elle cultive, soigneusement, gale distance de ses deux seins, trois poils normes. Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle sorte que cette grosse toupie, malgr sa lourdeur, arrive tourner toute la soire. MONSIEUR.--Tu es dure. Je voudrais que quelqu'un de nos invits nous coutt dans un coin. mon tour! Je note:--Un vieux monsieur, aux moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on l'affirme; c'est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq femmes par an, jamais les mmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons. Un acteur; il dclame la _Nuit d'Octobre_ comme Musset devait la dclamer dans ses beaux jours, quand il tait saoul.--Un compositeur de musique; il a invent une nouvelle mthode pour chanter: Je voudrais tre votre pantoufle!--Un danseur de son mtier; il prtend, chaque pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et, du cul de ladite, leur fait sauter la tte.--Un grand pote clibataire, il murmure aux dames: J'ai soif; et, si vous n'avez pas soif, j'ai soif pour vous. Venez donc boire. Ce grand pote pousse trop la consommation. Nous le supprimerons.--Un petit pote mari. Du courage, lui dit sa femme mre, rcite bien tes vers et je te donnerai un franc, demain, pour tes folies.--Un peintre, enfin, si sale qu'il devrait s'envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car j'espre lui faire colorier, l'oeil, le bas du placard de notre cuisine... Inutile de remarquer que, ceux-l, c'est toi, incontestablement toi, qui les as raccrochs. MADAME.--Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer convenable. MONSIEUR.--Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un monsieur un peu dcor sans lui dire: Psit! psit! venez donc chez moi, mardi soir, on s'amusera! MADAME.--Tu m'impatientes, la fin. LA BONNE, _entrant_.--Madame, il reste encore un vieux chapeau au vestiaire. MONSIEUR.--tonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! O est sa tte? Je ne comprends pas. Que nos invits se trompent de nippes, se volent, mais qu'ils s'arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce que ce vieux chapeau fait l? MADAME.--Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou mal coiff; mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas rougir, nu-tte. Marie, quelles sommes vous a-t-on donnes? LA BONNE.--Madame, le petit blond m'a emprunt quarante sous pour sa voiture. MADAME.--Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher. (_La bonne sort._) MONSIEUR.--Le petit blond, oui, le journaliste, un garon dcemment lev: il dclare qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce qu'un porte-monnaie fait gros sur la cuisse. MADAME.--La bonne ment. Je parie qu'on lui bourre les poches. C'est autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens maris qui savent ce qu'on doit une domestique. MONSIEUR.--Les gens maris pour de bon ne viendraient pas chez nous. LA BONNE, _rentrant_.--Madame, j'oubliais, les cabinets sont encore bouchs! MONSIEUR.--Encore! Les cochons! Je te dis qu'ils se retiennent dans la journe, pour nous offrir a, le soir! J'ai t oblig d'acheter une perche par conomie. chaque instant, il fallait dranger le plombier. Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient passer la nuit dans cet tat. Prenez la perche. Dbouchez. Ne manquez pas d'teindre le bec: il dvore, ce bec. (_La bonne sort._) MADAME.--Are, mon ami, je t'en supplie. MONSIEUR.--Oui, de l'air! ouvrons. Ce plafond devrait s'enlever comme un couvercle. MADAME.--Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres l'armoire! MONSIEUR.--Oui, l'armoire aussi. Je veux tout ouvrir. a empeste ici les fleurs creves. MADAME.--Qu'est-ce que j'aperois cach au fond de l'armoire? MONSIEUR.--Un morceau de Champigny que j'ai arrach ces affams, sauv pour notre djeuner de demain. MADAME.--Tu exagres. Nous ne recevons pas des moineaux. MONSIEUR.--Si nous ne recevions rien du tout. propos, pourquoi recevons-nous? MADAME.--Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernire, nos initiales paraissaient dans un journal. MONSIEUR.--Certes, on gagne gros tre connu. MADAME.--Avoue que nos soires sont suivies. MONSIEUR.--Preuve: les cabinets bouchs. Mais as-tu observ que souvent des gens perdent notre piste? MADAME.--D'autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons... Il me l'a promis... Par exemple, j'ai couru pour l'avoir. Je l'annoncerai. On fera queue... Mais je te rserve la surprise. MONSIEUR.--Dis-moi ta pche, ou la fivre me tiendra jusqu' mardi. MADAME.--Quand notre rputation se fonde, veux-tu t'enterrer vivant, mourir tout de suite? MONSIEUR.--C'est juste: allons d'abord dormir! DAPHNIS, LYCNION ET CHLO RUPTURE MNAGE RUPTURE _ Georges d'Esparbs._ DAPHNIS, LYCNION I DAPHNIS.--Je viens de faire ma dernire course la mairie. Tout est prt. Que ne peut-on s'endormir garon et se rveiller mari! LYCNION.--Moi, je suis alle chez le fleuriste. Il s'engage fournir tous les jours un bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchand! Par ces temps froids, ce n'est pas cher. DAPHNIS.--Non, s'il porte les fleurs domicile et si elles sont belles. LYCNION.--Naturellement. Ensuite, j'ai pri Myrtale de nous chercher un ventail, une bague, une bonbonnire et quelques bibelots ravissants. Elle n'avait rien en boutique. J'ai dit que nous voulions nous montrer gnreux, sans faire de folies toutefois. DAPHNIS.--videmment. Et ce sera payable?... LYCNION.-- votre gr. II LYCNION.--Vous avez vu la petite aujourd'hui? DAPHNIS.--Oui, cinq minutes seulement. Sa mre a fix la date. Nous nous marierons dans trois mois, le 18 mai. LYCNION.--Trois mois, c'est long. DAPHNIS.--C'est trop long. Aussi, n'est-ce pas, nous ne sommes plus obligs de nous quitter tout de suite. Nous avons le temps. LYCNION.--C'est cela. Vous voulez que vos amours se touchent, et qu'il n'y ait qu' enjamber pour passer d'une femme l'autre. Mon pauvre ami, il vous faudra pendant ces trois mois priver la petite bte. III LYCNION.--Dites-lui bien que le bleu sied aux blondes. J'ai l une gravure de toilette exquise que je vous prterai. A-t-elle du got? DAPHNIS.--On n'a pas de got son ge. LYCNION.--Elle m'intresse, moi, cette petite. Je voudrais faire son ducation, et je la dfendrais contre vous-mme. Voyons, aime-t-elle les jolies choses? DAPHNIS.--Oui, quand elles sont bien chres. IV DAPHNIS.--Assisterez-vous mon mariage? LYCNION.--Suis-je invite? DAPHNIS.--Certainement. LYCNION.--J'irai. DAPHNIS.--Vous n'avez pas peur de trop souffrir? LYCNION.--Rien ne gronde dans mon coeur. Quand je me suis donne vous, ne savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? Mais le dcrochage a t pnible. Nous n'en finissions plus. Nos deux mes tenaient bien. DAPHNIS.--C'est vrai. L'affaire a un peu tran en longueur. LYCNION.--Si je ne me sentais pas tout fait dtache de vous, je couperais l'instant, sans piti, les dernires ficelles. DAPHNIS.--Et plus tard, aprs le mariage, viendrez-vous nous voir? Je vous prsenterais comme une amie, une parente mme. LYCNION.--Ou une institutrice pour les enfants natre. Plus tard, je les garderais; vous pourriez voyager. DAPHNIS.--Je me dispense de plaisanter. Chez moi, vous serez chez vous. Votre couvert sera toujours mis. LYCNION.--Et ma place dans votre lit toujours bassine. DAPHNIS.--Pauvre amie, tu souffres! LYCNION.--Pas du tout. Mais vous m'agacez avec votre systme de compensations. V DAPHNIS.--Ne parlons donc point du prsent, parlons du pass--qui a pass si vite. LYCNION.--Comme vous tes nature! Une belle fille, et l'aisance vous attendent. Vous voil cas. Vous croyez me devoir, en dommages et intrts, quelque piti. Il vous plairait d'tre sentimental un quart d'heure au moins. Vous vous dites: Puisqu'on me prpare un bon dner, je vais regarder mlancoliquement ce coucher de soleil. DAPHNIS.--Alors, parlons de votre avenir. Que ferez-vous? LYCNION.--Je veux tre srieuse,... DAPHNIS.--Vous l'tes dj, et du bout des doigts vous tambourinez sur vos tempes comme un caissier qui trouve une erreur. LYCNION.--Pratique. Ma sant ne me permettrait plus l'amour pour l'amour. Je chasserai au mari. DAPHNIS.--Si la bte passe prs de moi, je vous prviendrai. LYCNION.--Riez. Ds demain matin, je commencerai mes courses. DAPHNIS.-- quelle heure? LYCNION.--De bonne heure. Je me lve trs bien, quand personne ne me retient au lit. DAPHNIS.--Sincrement, je vous enverrai des adresses. VI DAPHNIS.--C'est l'instant de nous numrer nos qualits. Je commence: vous ferez une excellente pouse. LYCNION.--Vous serez un bon mari, et si j'avais t plus jeune, je ne vous aurais pas cd une autre. DAPHNIS.--Restons-en l. VII LYCNION.--Dites-moi: la petite est-elle propre? DAPHNIS.--Comme les fauteuils de sa mre un jour de rception. LYCNION.--Veillez ce qu'elle fasse rgulirement sa toilette intime: c'est trs important. VIII DAPHNIS.--Avouez que, la premire, vous avez song notre sparation. Moi, je me trouvais trs bien. LYCNION.--Encore! DAPHNIS.--Oui, je vous ai aime de toute ma force, et je crois qu'en ce moment mme vous tes ma vraie femme. LYCNION.--Du calme, mon ami, vous allez dire des btises, et comme je ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim. DAPHNIS.--Tes lvres? LYCNION.--Pas mme mon front. DAPHNIS.--Ta bouche, tout de suite... LYCNION.--Faut-il sonner? DAPHNIS.--Comme au thtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de mnage est partie. IX LYCNION.--Oh! nous resterons amis, de loin. DAPHNIS.--Amis de faence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal de vous. LYCNION.--Vous tes trop bon. Si, de mon ct, il m'arrive de vous noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me rendez-vous mon portrait? DAPHNIS.--Je le garde. LYCNION.--Il vaudrait mieux me le laisser ou le dchirer que de le jeter au fond d'une malle. DAPHNIS.--Je tiens le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice qui tait trs bien dans une pice que j'ai vue. LYCNION.--Et mes lettres? DAPHNIS.--Vos lettres froides de cliente fournisseur, je les garde aussi. Elles me dfendront si on me souponne. X DAPHNIS.--Je me vois descendant les marches de l'glise avec la petite en blanc. Et je pense--faut-il vous le dire?--je pense des histoires de vitriol. LYCNION.--Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos ides au plus tt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la dfensive, le coude lev en parapluie. Ce sera drle divertir un saint dans sa niche. Vous mriteriez...--mais je craindrais de tacher ma robe. LYCNION.--Je m'en vais. DAPHNIS.--Oui, je sais, vous vous en allez--tout l'heure. XI DAPHNIS.--Quel beau livre on pourrait crire sur nos amours. Il n'y aurait qu' rciter. LYCNION.--Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous toute la neige. DAPHNIS.--Je crois que a se vendrait. XII DAPHNIS.--Dites-moi: nos petites affaires sont bien rgles. Vous ne me devez rien. Je ne vous dois rien. LYCNION.--Oh! mon ami. DAPHNIS.--Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse, et je tiens ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous dois-je quelque chose? LYCNION.--Voulez-vous une quittance? DAPHNIS.--Ma chre, vous tes amre comme une orange dont il ne reste plus que l'corce. LYCNION.--Vous seriez bien aimable de vous en aller. DAPHNIS.--J'ai toute ma soire moi. LYCNION.--Je ne vous la demande pas. DAPHNIS.--Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vtre, y compris la nuit, bien entendu. LYCNION.--La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas. DAPHNIS.--Je vous assure que cela me ferait plaisir. LYCNION.--Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernire fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous donnerions une poigne de main et l'honneur serait satisfait. Vous tes malpropre. DAPHNIS.--Madame! LYCNION.--Voil que vous faites ces petits prparatifs de faux dpart qui consistent prendre son chapeau et le poser successivement sur toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer. XIII DAPHNIS.--Nous sommes arrivs. LYCNION.--Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous continuerez vers des pays neufs. DAPHNIS.--Je voudrais, sans tre banal, vous dire quelque chose de trs tendre. LYCNION.--Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez. DAPHNIS.--Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la gorge. LYCNION.--Ne vous faites pas de mal. Dsenlaons-nous sans douleur. Allez, et aimez bien la petite. DAPHNIS.--Ah! je l'aimerai--plus tard. LYCNION.--C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air votre coeur. DAPHNIS.--Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment. Je m'en vais, doucement, l'anglaise. Ne vous drangez pas, il fait encore clair dans l'escalier. LYCNION.--Quel vide, tout de mme, et que de choses vous emportez! DAPHNIS.--Oui, mais il vous reste le beau rle. MNAGE _ Gustave Geffroy._ DAPHNIS.--CHLO I CHLO.--Tu ne sors pas assez. Si tu veux, ce soir, aprs dner, nous ferons un tour. DAPHNIS.--Par les alles o tombent les marrons, nous irons entendre les grenouilles de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi que tu poseras un ver luisant dans tes cheveux, promets-le-moi. CHLO.--Nous regarderons aussi quelques toiles. C'est cette poque qu'il en file le plus. DAPHNIS.--Elles fondent de chaleur et se dcrochent. Tu aimes donc les toiles? CHLO.--J'aime tout ce que tu aimes. DAPHNIS.--C'est commode. On n'a pas besoin de faire deux cuisines. II CHLO.--Je sais qu'un garon doit faire la noce, et je ne suis pas jalouse de tes anciennes matresses. DAPHNIS.--Tu me permettras de t'en parler quelquefois. Pourquoi n'en es-tu pas jalouse? Ton ddain me froisse. Je les ai aimes, ces femmes. Elles ont compt dans ma vie. Plusieurs taient fort bien. CHLO.--Je veux dire qu'un jeune homme doit jeter sa gourme. DAPHNIS.--Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas d'humeur et s'ponge rgulirement la tte. CHLO.--Mais lequel des deux instruirait l'autre? DAPHNIS.--Souviens-toi d've: ils achteraient un serpent. CHLO.--Un mari vierge est ridicule, le nies-tu? DAPHNIS.--Ridicule, la propret du coeur! O prenez-vous ce got des hommes impurs? CHLO.--Ils sont prouvs. DAPHNIS.--Ils n'ont que servi. Vous voulez tre notre unique amour, et peu vous importe que nous ayons connu d'autres femmes avant vous. CHLO.--Tu oses me comparer... DAPHNIS.--Il lui dplaisait, elle aussi, d'tre compare. CHLO.--Qui a, _Elle_? je veux savoir tout de suite. DAPHNIS.--Celle qui m'a le plus adouci mes devoirs de noceur. III CHLO.--Je suis la plus heureuse des femmes. Et toi? DAPHNIS.--N'insultons pas au malheur des autres. CHLO.--Tu te plains sans cesse. DAPHNIS.--Je me plains comme j'entends. C'est chez moi un sens et je m'applique dcouvrir sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge du terre terre. CHLO.--Va! prore en mauvais style quatre pingles! La vrit, c'est que ma robe ne cote que dix-neuf francs, et je l'ai russie moi-mme, seule! Es-tu content? DAPHNIS.--Vingt sous de plus, elle t'allait presque. CHLO.--Faites donc des frais! DAPHNIS.--Contre remboursement. CHLO.--Quel plaisir prouves-tu me dire des choses dures? DAPHNIS.--Il ne faut pas croire que cela m'amuse toujours. CHLO.--Tu ne les penses pas, au moins? DAPHNIS.--Non; ce sont elles qui me passent par la tte! CHLO.--Ta littrature te fait mal. DAPHNIS.--Oui, oui: culte de l'art! religion du beau! c'est a! Il n'y a pas de Christ sans pines. IV CHLO.--Tu te rappelles comme nous nous sommes rouls sur l'herbe! DAPHNIS.--Mais nous avons peu roul sur l'or. CHLO.--Bah! quand nous serons trs riches!... DAPHNIS.--Nous serons donc trs riches? CHLO.--Mon Daphnis, ds que tu auras gagn beaucoup d'argent, nous serons trs riches. Oh! je ne tiens pas l'argent. DAPHNIS.--Avec un chiffre de combien assur? Je me disais, jeune mari: Voil une femme courageuse que la misre n'effraiera pas et qui vivra avec moi sous une cabane de cantonnier! et je ne demandais au Seigneur que de nous donner notre pain quotidien, du pain de mnage si c'tait possible, jusqu'au jour de ma mort o tu ferais la grande collecte dfinitive. CHLO.--Tu m'honorais. Mais si cette bonne opinion de moi t'encourage la paresse, je prfre tout de mme que tu arrives. V CHLO.--Quand tu es l, devant ton bureau, et que tu n'cris pas, qu'est-ce que tu fais? Assurment, penser, c'est travailler. Il est des paresses fcondes. Remarque comme je retiens aisment tes phrases. Mais (suis-je sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intrt, un porte-plume la main. DAPHNIS.--Il fallait le dire! Tranquillise-toi. Dsormais j'aurai un manche de pioche. VI CHLO.--Tu seras clbre. DAPHNIS.--Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas. CHLO.--Tu seras clbre, j'en suis sr, quand tu seras vieux, ou ce que disent les journaux ne signifierait rien. DAPHNIS.--En ce temps-l, je n'crirai plus que des prfaces pour les jeunes. CHLO.--Il faudra tre bon pour eux, les recevoir tous. DAPHNIS.--Par fournes. CHLO.--J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les poussant d'une tape amicale: Entrez, le matre est l! VII DAPHNIS.--Je mets des heures crire une ligne. Est-ce que je travaille trop ou pas assez? je ne sais plus. CHLO.--Est-il ncessaire que tu remplisses de si gros livres? DAPHNIS.--Les diteurs te diront qu'il ne faut pas voler le public. CHLO.--Du courage! je serai ta compagne fidle. DAPHNIS.--Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la dlicatesse. Chauffe tes parfums distance. Verse doucement la louange, comme si tu prparais une absinthe, et ne t'arrte jamais, sous aucun prtexte, d'admirer toujours ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici! VIII CHLO.--Alexandre Dumas pre avait-il du talent? Je te demande cela parce qu'il m'amuse, tu sais! DAPHNIS.--Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu n'apprcies pas la littrature moderne? CHLO.--Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres prfrs. Des fois, bon Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de rptitions, mais tes crivains voient trop noir. DAPHNIS.--L'optique progresse. Son ducation faite, l'oeil regarde au fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, dposent. CHLO.--Dommage! Je lis pour mon plaisir. DAPHNIS.--Achve le vers: et non pour mon supplice! CHLO.--Car, moi, je suis gaie, gaie! DAPHNIS.--Marions-nous encore. CHLO.--Et je sens que jamais je ne m'habituerai la tristesse. DAPHNIS.--C'est qu'alors tu mourras jeune, bientt. IX CHLO.--Tu ne m'as pas dit tes ides en politique. Tu ne votes mme pas. Es-tu inscrit? je parierais que non. DAPHNIS.--Et pourtant, un gouvernement c'est de l'air qu'on respire! Conseille-moi. CHLO.--Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: Ton mari est-il rpublicain? je suis confuse et je rponds tantt oui, tantt non, au hasard. Droutes, elles finissent par ne plus savoir quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu voudras, pour nous fixer. X CHLO.--J'entre volontiers dans une glise, me rafrachir. Mais, je l'avoue, je ne prierais, mon aise, sans choisir mes mots, que devant la belle nature. DAPHNIS.--Et sur une hauteur, afin d'lever plus vite ton coeur dirigeable vers Dieu polyglotte. CHLO.--Tu vois, tu te moques quand je fais la bte, et tu te moques quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur? DAPHNIS.--Nous irons tous deux la messe demain. XI CHLO.--Veux-tu me faire un plaisir pour ma fte? Rends-moi le droit que je t'ai donn d'assister mes toilettes. DAPHNIS.--Tu te ngligerais. CHLO.--C'est si gnant! pouah! DAPHNIS.--Qu'est-ce que tu as de sale? CHLO.--Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir. DAPHNIS.--Ce sont celles-l que je veux voir. Ds qu'on aime moins, on se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau frache. Je te sens mienne si, quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangs, en place, une bouche neuve comme l'intrieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave les pieds tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre convention. CHLO.--Non: nous nous prviendrons mutuellement (car on ne se connat pas soi-mme) qu'une visite au dentiste parat ncessaire. DAPHNIS.--C'est d'une importance immesurable. Une dent gte gte tout. CHLO.--Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dnombrera les tres anantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il y avait crime! DAPHNIS.--Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne te presse pas. N'anantis pas trop vite. a jette un froid. CHLO.--Un mot, pendant que j'y pense, relatif notre convention. Tu ne te fcheras pas, mon Daphnis: il m'a sembl, ce matin, que ton haleine... XII CHLO.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journe. DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de libert. CHLO.--C'est juste! Nous avons d renoncer au thtre, au monde, et hier encore nous refusions une invitation dner. DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de leur en vouloir. CHLO.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas. DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts. CHLO.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que ferions-nous de notre libert? Le caf-concert ne donne pas le bonheur, et ma vie aura t belle, si je meurs la premire des quatre. DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir mourir ceux qu'on chrit. Certainement. CHLO.--Sois franc: te remarierais-tu? DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants, et pour moi, plus tard, une matresse quelconque que je verrais de temps en temps. Un homme n'est jamais embarrass. CHLO.--Tu es franc. Si ta matresse venait ici, terais-tu mon portrait? DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le respect du pass. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une armoire: tes chemises fines, ta dernire robe, ton boa, et ta fille devenue grande n'y toucherait que tout mue. Il est inutile que tu emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers o j'appris marcher, je m'attendrirais. O est-elle? CHLO.--Tu plaisantes; changeons de conversation. DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plat. Tu m'y provoques sans cesse. Je me blmerais de te contrarier. Tu m'interroges, je rponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'gayer le sujet. CHLO.--Oh! je voudrais tant savoir... DAPHNIS.--Quoi? La solution du problme de la destine? CHLO.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus l. coute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquites-tu point? Je jure de ne pas me remarier. DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gner. Assez jeune, encore belle, au bout de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garon enchant de t'accueillir, toi et ta famille. CHLO.--Sans doute, mais si je tombe mal? DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours. CHLO.--Il dsirera d'autres enfants, ce monsieur. DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_ sa place. CHLO.--Et les ntres seront malheureux. DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur, quel mrite auras-tu? CHLO.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent. DAPHNIS.-- ton gr. Je m'y habitue. CHLO.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort comme les autres et ton tour viendra. DAPHNIS.--Je le cderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon numro par terre et l'craserai du pied. CHLO.--Grand bte! Rflexion faite, toi parti, je me consacrerai mes enfants; je les lverai moi-mme, je leur apprendrai lire. DAPHNIS.--Toute leur vie? CHLO.--Non, hlas! mais je m'engage leur suffire quelques annes. Rien ne leur manquera. Ta prsence ne sera pas indispensable. DAPHNIS.--Si j'allais me promener! CHLO.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je me charge de commencer leur ducation. Puis, je devrai les mettre au lyce, songer leur avenir, leur donner le got d'une profession, les pousser dans le monde. Je perdrai la tte. DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme poigne se montre, le brave garon d'abord ddaign. CHLO.--Il faudra marier ma fille. M'y rsoudrai-je, mon Dieu? DAPHNIS.--Un second homme poigne sera ncessaire. CHLO.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mre n'est pas un pre. J'exagrais tout l'heure. Je ne puis que les dbarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller coquettement, arrondir leurs joues, leur crer une sant forte. Une gouvernante bien paye me remplacerait. DAPHNIS.--Je tcherai de la choisir bonne. CHLO.--Je hais, sans la connatre, cette femme qui me volera mes enfants. DAPHNIS.--As-tu remarqu? Dj, l'an se dtourne de toi pour venir moi. Tu le couvais, hier; il s'chappe aujourd'hui, et maintenant il veut tout faire comme papa. CHLO.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oubli dans quinze jours. DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment drange, reprendrait peu peu son train quotidien. Dcidment, tu as raison: il vaut mieux que tu meures la premire. XIII CHLO.--T'aurais-je pous, si tu avais t impropre au service militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein? DAPHNIS.--Entte! Il y a vingt ans qu'on te dit que si. CHLO.--Accepte-t-on des ambulancires? je te suivrai au bout du monde. DAPHNIS.--Quel chapeau mettras-tu? CHLO.--Je suis srieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais plus. DAPHNIS.--Ne t'y fie pas. CHLO.--Oh! je t'attendrai. DAPHNIS.--Avec qui? CHLO.--Je te dfends de me parler ainsi, mme en riant. DAPHNIS.--Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la peine, pour t'aider, parce que tu as priodiquement envie de pleurer? Ou suis-je homme t'en vouloir, simplement parce que je t'aime? XIV DAPHNIS.--Il est sain, ma Chlo, de brler d'un coup, de temps en temps, tous les torchons du mnage. On me l'a bien recommand! CHLO.--Qui a encore? _On!_ DAPHNIS.--La mme. CHLO.--Je te pardonne tes taquineries. Mais coute, si je m'aperois de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous, ir-r-vo-ca-ble-ment. DAPHNIS.--On lit a. Je vois l'adverbe crit la porte de ton coeur, en lettres de gaz. CHLO.--Regardez-le serrer ses lvres plates de lzard! Houe! le peut! que tu m'agaces! la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux? ne rouge! DAPHNIS.--Je voudrais tre tantt le premier homme de lettres de France, et tantt le dernier homme des bois. TABLE HOMONCULES La Tte branlante 3 L'Orage 11 Le Bon Artilleur 13 Le Planteur modle 17 La Clef 19 Le Gardien du square 23 Qu'est-ce que c'est! 27 La Ficelle 29 Les Trois amis 33 M. ET MME BORNET Le Gteau gt 39 Le Bouchon 49 L'Orang 55 Le Bateau vapeur 65 UN ROMAN _1re partie_: OEuf de poule 73 _2e partie_: Le Seau 83 LES DEUX CAS DE M. SUD La Petite mort du chne 95 Les Chardonnerets 103 HISTOIRE D'EUGNIE Le Rve 111 Le Moineau 113 Le Beau-pre 117 Il faut qu'une porte soit ferme 125 BONNE AMIE La Rose 137 La Prune 141 LEVRAUT Canard sauvage 147 Le Flotteur de nasse 157 LA VISITE 161 LA CAVE DE BME 167 LA CARESSE 179 LE MUR 191 LE POTE Le Sonnet 215 L'Araigne 219 COQUECIGRUES Djeuner de Soleil 225 La Partie de Silence 227 La Limace 226 Les Rainettes 231 Le Vieux et le Jeune 235 Jean-Jacques 243 Fin de Soire 251 DAPHNIS, LYCNION ET CHLO Rupture 261 Mnage 275 Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pres.--23332 End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard License: Share Alike