Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. REN BAZIN DE L'ACADMIE FRANAISE NORD-SUD AMRIQUE ANGLETERRE--CORSE--SPITZBERG PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 NORD-SUD DU MME AUTEUR CALMANN-LVY, DITEURS Format grand in-18. UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise_) 1 vol. LES NOBLLET 1 -- A L'AVENTURE (croquis italiens) 1 -- MA TANTE GIRON 1 -- LA SARCELLE 1 -- SICILE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise_) 1 -- MADAME CORENTINE 1 -- LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI 1 -- TERRE D'ESPAGNE 1 -- EN PROVINCE 1 -- DE TOUTE SON AME 1 -- LA TERRE QUI MEURT 1 -- CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT 1 -- LES OBERL 1 -- DONATIENNE 1 -- PAGES CHOISIES 1 -- RCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 -- LE GUIDE DE L'EMPEREUR 1 -- CONTES DE BONNE PERRETTE 1 -- L'ISOLE 1 -- QUESTIONS LITTRAIRES ET SOCIALES 1 -- LE BL QUI LVE 1 -- MMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE 1 -- LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL, DACTYLOGRAPHE 1 -- LA BARRIRE. 1 -- DAVIDE BIROT 1 -- DITION ILLUSTRE LES OBERL, un volume in-8 jsus, aquarelles et dessins de CHARLES SPINDLER. LIBRAIRE MILE-PAUL LE DUC DE NEMOURS 1 vol. LIBRAIRIE J. DE GIGORD LA DOUCE FRANCE 1 vol. REN BAZIN DE L'ACADMIE FRANAISE NORD-SUD AMRIQUE--ANGLETERRE CORSE--SPITZBERG PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 _Il a t tir de cet ouvrage_ QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, _tous numrots_. Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays. Copyright, 1913, by CALMANN-LVY. NORD-SUD PAYSAGES D'AMRIQUE _23 avril._--Promptement, la mer a t mauvaise. Toute la nuit, le vent a pouss contre nous, droit sur l'avant, les longues barres de la houle. J'entendais comme des cloches qui appelaient. taient-ce les lames faisant sonner les tles? Je disais: Pas tout de suite, cloches de l'office dernier! Vous ne dtruirez ni nous, ni cette _France_ magnifique son premier voyage et que toutes les nations regardent. Je crois bien que chacun a pens la mort, chacun selon son ge, son ducation et l'habitude de son coeur. Non qu'il y et danger: mais nous nous sommes embarqus au lendemain du dsastre du _Titanic_, et le plus durable cho de ces pauvres appels, il est l, chez nous, qui succdons aux victimes sur la route[1]. [1] La _France_, de la Compagnie Transatlantique, quittait Le Havre le 20 avril 1912; le 14, dix heures du soir, au sud de Terre-Neuve, le _Titanic_, de la _White Star_, avait heurt un iceberg, et sombr, engloutissant 1,517 victimes. Cependant, aux flancs du bateau, ce matin, dans la poussire qui vole au-dessus des collines d'eau ventres, un arc-en-ciel nous suit. Des nuages passent et l'effacent. Il renat avec le soleil, et je regarde ce petit arc, o vivent et voyagent les couleurs des jardins, dans l'immensit bleue, d'un bleu de mtal, bleu terni par le vent. Le chef tlgraphiste frappe la porte de ma cabine. Il me tend une enveloppe que je dchire. Je retire un papier pli en carr, je l'ouvre, je lis d'abord les mots qui sont l pour moi seul, et, avant de remercier, afin de cacher peut-tre mon motion, je continue de lire, je parcours les lignes imprimes en tte de la feuille. Il y a ceci: Radiotlgramme en provenance de Paris, reu du poste extra-puissant de Poldhu (Angleterre), le 22 avril 1912, 11 heures du soir, _France_ tant 1.000 milles de ce poste. Je venais d'apprendre, par les deux mots qui suivaient, que tout allait bien dans ma maison de Paris. O merveille! Visite de la pense matresse de sa route! On l'a jete en l'air, cette pense; elle a pris son chemin, non le long d'un fil, mais comme elle a voulu, libre travers les espaces, et, comme elle passait, les antennes du bateau l'ont saisie au vol, et on me l'amne, vivante. Je vois, dans les mains de l'employ, un paquet d'enveloppes grises, pareilles. J'tudie ce travailleur d'un nouveau mtier. Il est Anglais, long, mlancolique, de visage creus, de regard planant. couteur d'ocan! Il a si bien l'habitude d'couter, l-haut, prs de la passerelle, coiff du casque et toute l'attention tourne en dedans, qu'il a l'air d'un contemplatif. Je lui demande: --Vous avez des navires en vue? --En vue, non, mais dans le voisinage: moins de cent milles, dans le nord-ouest, un pcheur qui se rend sur les bancs. Nous causons. Il avait, au del de l'horizon dsert, dans le champ d'action de son appareil, un petit vapeur terre-neuvas, et, invisibles l'un pour l'autre, les deux bateaux s'taient dit leur nom, et ils causaient. Quelques heures plus tard, je rencontre ce mme chef tlgraphiste auquel j'avais remis le texte d'une rponse. Avec sa gravit et sa dfrence coutumires, il s'approche. Je comprends qu'il a une communication d'ordre professionnel me faire. Nous nous retirons l'cart, et nous changeons ces phrases: --Monsieur, j'ai prfr, cause de la distance, ne pas expdier terre votre radiotlgramme. --Ah! tant pis! --Mais je l'ai confi un bateau qui est derrire nous. --Et qui le transmettra? --Qui l'a dj transmis. --Comment le savez-vous? --Monsieur, j'ai entendu le bateau qui relanait vos mots. * * * * * _Mercredi 24 avril._--Je suis rveill par la sirne, mais non celle des anciens qui chantait. La ntre meugle. Nous sommes dans la brume. Il fait chaud et blanc. Je cherche et ne trouve plus la douceur de respirer, la bouche ouverte au vent du matin. Car le vent, dans ces fourrures mouilles, perd sa force et son got. Je fais tout le tour du navire, par le pont couvert. Quelques passagres, tendues sur leurs fauteuils de toile, enveloppes dans des manteaux et des chles, lvent la tte, et cherchent voir si le jour a grandi. Mais le jour n'a pas grandi. Il n'est aucune heure. Une toute jeune femme, malade, nerve par ce crpuscule, et par le meuglement de la sirne, murmure: --Ce Christophe Colomb! Quel besoin avait-il d'aller dcouvrir l'Amrique? Je me penche au-dessus de la mer. Quelle redoutable puissance, cette poussire d'eau qui le ciel appartient en ce moment! Comme elle pse! Comme elle nous enserre et comme elle change toute chose! L'norme voix de la vapeur est prisonnire, elle aussi, elle ne va pas loin, on le devine, elle reste autour du bateau. Je me rappelle des brumes pareilles, sur les ctes de Norvge. Mais des voix nombreuses rpondaient notre appel. Nous tions entre les les. On apercevait tout coup, dans les dchirures que les grandes meules de brouillard ont entre elles, des profils d'les, la cime d'une fort, le sommet d'une roche plate et un chien courant dessus. Ici, nous sommes dans le dsert, ou peu prs; rien ne rpond, pas mme la petite corne, manoeuvre au pied, d'une golette de pche, partie de Perros ou de Saint-Servan. La mer,--l'troite mer visible, sur qui le brouillard s'appuie et glisse,--n'a plus de crte, ni d'aigrette d'cume; elle est d'un vert ple, et sans cesse traverse, toutes les profondeurs, par de longs rubans d'eau jauntre, qui vont plus vite que les houles, et qui sont pareilles des algues fuyant le long du navire, et pareilles des btes. Je suis le mange inquitant de ces lames-chattes, si longues, si souples. Souvent elles montrent la tte, leurs yeux s'panouissent, leurs yeux qui sont tout, elles rient et elles plongent aussitt. Je les ai vues aussi dans les nuits calmes, mais en nombre moins grand. Ce sont les mmes. L'abme en est plein. Nul ne peut dessiner la forme de ces yeux, mais leur regard va au coeur, parce qu'il est charg de vie, et cruel affreusement. Comme tout cela nous guette, nous cherche, nous menace et nous revient aprs avoir fait un tour dans les grands fonds! Ces formes enlaces montent de l'abme, clairent la mer de ce regard qui ne s'est pas tromp, et qui nous a tous vus, et elles s'enfoncent un peu au del, comme si elles se perdaient dans l'ombre blanche qui arrte tout, la lumire et le son, tout ce qui nous ferait communiquer avec le monde. Vers neuf heures, je fais une seconde ronde. Toute la mer est dpolie, et l'air aussi, le blanc jaune de la brume, d'o filtrent un peu plus de rayons non briss. Quand apercevrai-je la premire moucheture de soleil? A force de guetter, j'ai vu mon gibier d'or. 'a t d'abord la pointe d'un mt. Vous n'tiez donc pas hautes, brumes qui nous teniez en prison! Peu peu, l'or du ciel, par des chemins secrets, a gliss dans le brouillard. J'ai vu des sentiers de joie descendre dans le gris. Ah! printemps de la mer, vous aussi, vous avez votre heure. Sur les labours de l'ocan mes yeux ont retrouv le vert des jeunes bls. Et je n'ai plus peur d'apercevoir, devant l'trave, l, port sur nous, flottant, perdu, le long corps vtu de noir et la tte coiffe de blanc d'une golette bretonne. * * * * * _Jeudi 25 avril._--Voici la terre d'Amrique. Le beau bateau tout neuf a bien march. A midi et demi, en avant et tribord, une terre s'lve au-dessus des eaux limoneuses. Elle est plate et pareille un banc de sable o des enfants auraient bti des tours carres, une ici, l'autre l, toutes sans toit. C'est Long Island. Nous suivons un chenal que des dragues vapeur ne cessent de dgager, rejetant en dehors la boue de l'Hudson. Une caille, effare, rasant l'eau, file vers la terre o je suis sr, maintenant, que toute la moisson est drue et le nid des pies en chafaudage. Au loin dj, trs loin, dans la brume fine, j'aperois le dessin de la baie de New-York et les bateaux nombreux, qui viennent de toute la terre et vont toute la terre. Ils sont presque tous dans la demi-lumire, gris sur l'eau jaune; leurs fumes, toutes ensemble, allonges dans le ciel, forment un nuage pas plus gros qu'un trait de crayon. Un rayon de soleil tombe sur une voile petite, qui devient comme un phare. L'tendue magnifique est mesure par des points colors. Devant nous la cte grandit. La couleur des rives commence nous venir, traversant le brouillard; je vois le vert des pentes gazonnes, des bois dont la ramille est encore mal vtue, des villas en ligne sur les falaises. La _France_ incline enfin pour entrer dans l'Hudson; nous doublons une pointe qui nous cachait la ville, et, grande distance dans la brume, mais de face, nous voyons New-York. J'avais redout ce moment. Eh bien! non: je suis sduit; la brume nous favorise. A travers ce voile lumineux, les maisons vingt et trente tages, coupes ras au sommet, les campaniles, les clochers et les toits ordinaires de la pointe de Brooklyn semblent plus troitement souds les uns aux autres; la base est presque cache; les plans s'effacent; il reste une dentelure irrgulire, une btisse trs haute, d'une richesse inusite de mouvement, hrisse de minarets et d'aiguilles, et toute cette industrie a l'air d'une cathdrale maigre et qu'on n'aurait pas faite exprs. Le voile de brume se dchire, et ce ne sont plus que des maisons de rapport, bties sur le modle des piles de planches, auxquelles il faut laisser des jours, afin que l'air circule et que le bois ne pourrisse pas. Mais tout le charme ne s'en va pas, parce qu'il y a la couleur varie de ces faades, et leurs diverses lumires. Quelques-unes sont d'un grenat fonc, d'autres jaunes. J'observe gauche la fuse magnifique d'un toit vert d'eau. La plus haute btisse est blanche, d'un blanc de nacre avec campanile rose; elle mne le regard jusqu'aux nuages tendus sur la ville. Nous nous arrtons, que la sant monte bord. Des journalistes croisent tribord, sur un remorqueur, attendant l'autorisation d'embarquer sur la _France_. Le fort qui commande la rade a le pavillon mi-mt, en signe de deuil, car les journaux,--dj nous les lisons,--annoncent que plus de deux cents cadavres de passagers du _Titanic_ viennent d'tre retrouvs, flottant sur la mer. La sant apportait aussi les lettres. Parmi celles que je n'attendais pas, et qui m'meuvent par leur me vivante, l'une dit: Cher monsieur Ren Bazin, nous avons appris que vous tiez bord de la _France_, et cette nouvelle nous a combles de joie. Nous sommes des religieuses chasses de France par la perscution, nous aimons par devoir notre patrie d'adoption, mais nous ne pouvons oublier l'autre! Tout ce qui nous vient d'elle nous fait l'effet d'un rayon de soleil. Vous nous trouverez peut-tre indiscrtes, d'oser vous crire; cependant, si vous deviniez le plaisir que nous y trouvons, vous nous pardonneriez tout de suite. Nous n'osons pas vous demander de nous faire une petite visite, bien que nous ne soyons qu' quelques heures de New-York. Acceptez du moins nos souhaits de bienvenue en Amrique... Vos compatriotes et vos bien respectueusement dvoues in Xto. Hlas! j'ai reu plusieurs invitations de cette sorte, toutes signes de noms franais, en diverses villes des tats-Unis ou du Canada. Et je n'ai pas os compter, de peur d'tre trop triste. Que cette apparition est loin de rpondre aux descriptions qu'on m'avait faites des gratte-ciel, et mon motion de ressembler tous les rires que j'ai entendus! J'ai voulu renouveler l'exprience, et tudier, non plus de la mer, mais du milieu de ses rues, le paysage de la grande ville. Avant le coucher du soleil, j'ai ouvert la fentre de ma chambre, situe au 11e tage de l'htel Vanderbilt. Me suis-je tromp? Mais non. Je domine toutes les terrasses de l'autre ct de l'avenue, toutes les maisons qui s'lvent au del jusqu' l'East River. Et je vois une tonnante, une superbe mosaque dcorative. videmment, chacun des lments disparates dont elle est forme peut tre discut. Mais ce champ de couleurs a une beaut grande. Je suis sr que New-York est affreux sous la pluie. Mais le soleil du soir, celui des rayons plus dors et des ombres plus longues, peintre, sculpteur et grand costumier du monde, rajeunit les lignes des toitures, les artes des balustrades et des chemines, et met en magnificence tout ce qui a un clat, toute pierre et toute poussire. Les premiers plans, jusqu'au bras de mer qui coupe en deux le paysage, ont une violence de ton mridionale. Le grenat des briques et des enduits domine. Au del de l'immense berge btie que j'aperois de ma fentre, l'East River flambe d'un feu gris d'argent; elle est large, moire, couture de rides brillantes par le passage des bateaux de toute espce. Au del encore, la plaine btie s'enfonce dans d'incroyables douceurs de mauve et d'or. Deux ponts gants limitent droite et gauche ce vaste fragment de New-York qui appartient nos yeux. Et tout cela n'est pas remarquable par le dessin. Il y a peu de formes belles, mais il y a une beaut singulire de couleur, dans ces zones successives de lumire, clatantes d'abord, et peu peu attnues par les brumes du couchant. La nuit est venue. Un autre dcor succde celui du jour. Toutes les rues, des milliers de rues que je ne souponnais pas, divisent en se croisant le double espace des ombres d'avant la rivire et des ombres d'aprs. Ni la tristesse, ni avec elle la grande paix des tnbres n'ont pu s'emparer de la ville. La joie des grands feux de bois, l'tincelle, est partout. Les deux ponts mirent leurs puissantes lanternes dans les eaux, sur lesquelles mille fanaux de barques et de navires tremblent et s'avancent. A l'extrme horizon, sur la terre, dans la nuit, je dcouvre des lueurs minuscules qui sont des groupes de lampes lectriques, comme dans le ciel des toiles toutes menues. Et le nombre est si prodigieux de ces lumires, l'illumination est si puissante que le grand voile, toujours flottant sur les villes, est clair au-dessus de l'East River, clair au-dessus des quartiers qui sont au del, mais non d'une seule teinte, comme est la vapeur rouge au-dessus de notre Paris. Par endroits, en beaucoup de ces avenues, de ces rues et de ces carrefours tendus devant moi, les lampes sont bleues, ou oranges, ou d'un or trs ple, et je ne puis dire la douceur de ces lots d'une clart de jour, d'une clart matinale, dans la nappe couleur de nacre tendue entre la ville et la nuit. Mais que d'hommes doivent souffrir et mourir pour que New-York soit ainsi pare! * * * * * _Washington, 29 avril._--Un de ces hommes qui excellent tout mettre en formules, et qui se donnent bon compte une rputation d'originalit, m'avait dit: Ils gchent tout, la campagne d'abord; elle est cultive quelquefois. J'allais avoir l'occasion de juger ce jugement. Nous partions, hier, de New-York pour Washington, o la Dlgation doit tre reue par le Prsident. Le pays est d'abord marcageux. La ligne des rails passe au milieu de bois inonds, futaies abandonnes, o la gele et le vent bcheronnent seuls, cassant par la moiti des baliveaux de chne qui tendent leur perchoir mort aux aigles de passage. Beaucoup de bouleaux, signes d'un sol mdiocre, quelques htres, et des pturages sauvages, o les plantes larges feuilles, les roseaux et des buissons crpus font des les nombreuses et d'un sombre vert parmi l'herbe nouvelle. Le vent tait brutal, le vent de fin d'hiver qui secoue et droule les bourgeons. et l, des essais, non pas de culture, mais de villgiature: deux, quatre, dix villas poses dans une clairire sche, et qui ne diminuaient point l'impression de solitude, et n'veillaient pas mme dans l'esprit le dsir prompt s'chapper, prompt revenir: Si j'habitais ici! Non, pas mme un dimanche. J'tais las de regarder ces tendues sans mouvement, qui n'ont ni pass, ni avenir, semble-t-il, et qui ne sont que des dserts, et des filtres pour l'air et pour l'eau. Mais, une heure environ de New-York, voici que la terre se met onduler, d'un beau mouvement de houle atlantique, rgulier et large d'paule. Les forts s'loignent jusqu' ressembler de l'herbe au sommet des dernires collines. Partout des pentes laboures, des froments jeunes, des avoines, champs que rien ne spare l'un de l'autre, ni haie, ni barricade, et que dessinent seulement la couleur et l'humeur des pis. Au milieu, bien situes, de grandes maisons de ferme, bties en planches, peintes en clair, et, tout prs, des granges goudronnes comme une coque de navire. Autant qu'il est possible de juger, quand on passe quatre-vingts kilomtres l'heure, les paysans ou plus exactement les entrepreneurs de ces vastes cultures sont des gens entendus. Puis la fort reparat, le train traverse un pont au-dessus d'une rivire; une ville toute en usines, en fume, en tapage, enlaidit la rive droite d'un estuaire vaseux. Elle est dj oublie. Toutes les fentres du wagon reoivent une lumire plus ardente: gauche, aussi loin que les yeux peuvent voir, il y a des eaux qui emplissent l'horizon. Ce n'est pas la mer, et, si je ne le savais pas, je le devinerais aux rides du courant, aux sables qu'il entrane et aux moires panouies. Le vent non plus n'est pas marin. Il n'a pas le got du sel, ni la jeunesse de ce qui n'a pas touch la terre. Mais ces larges eaux ne ressemblent point celles d'Europe, celles du moins qui me sont familires. Elles me rappellent seulement les fleuves dbords. On ne les voit point domines par des caps, ou des collines, et les courbes des terres qui limitent leur cours, et les pointes de forts qui s'y enfoncent, n'tant point d'un sol lev au-dessus des eaux, semblent nager sur elles, et y mirer leurs arbres sans racine et sans herbe leurs pieds. Ces grands fleuves enfls de lacs sont rpandus encore sur des terres qu'ils abandonneront un jour, ils vivent leur priode d'inondation permanente. Si vite que passe le train, j'ai le temps d'prouver l'impression de solitude magnifique de celui qui s'avancerait ici, dans un canot, dans la pleine lumire. Aucun bateau visible. Ces eaux inhabites, immenses, venues travers toutes les Amriques, les terres bl et les bois, font des clairires de soleil, et les nuages au-dessus luisent. Dj la terre monotone des fermes, des bois, des herbages, a repris sa course aux deux vitres du wagon. Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses, la mesure de ces continents nouveaux, je l'ai prouve ce matin comme hier. A onze heures, la Dlgation Champlain tait runie sur le quai du Potomac. Nous avions avec nous le ministre de la Guerre, le chef de l'tat-major gnral de l'arme amricaine, l'ambassadeur de France, plusieurs autres personnages officiels. Un piquet de soldats rendait les honneurs; dix-neuf coups de canon saluaient les couleurs franaises que venait de hisser la canonnire _Dolfin_, et la musique du bord jouait la _Marseillaise_. Nous allions visiter Mount-Vernon, l'ancienne demeure de Washington. En peu de temps nous perdons de vue les quelques usines haute chemine que cette ville des avenues, des jardins et des parcs a laiss btir sur la rive du fleuve, et nous nous avanons, toutes les fumes et les maisons tant restes en arrire, au milieu de ces grands espaces d'eau qui, n'ayant pas de montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et ne refltent que du ciel. Le _Dolfin_ suit un chenal distance peu prs gale des deux rives. Celle de droite est releve en talus. Tout est bois, cette pente, l'autre bord qui est plat, les anses qui s'ouvrent et clatent tout coup, comme des bulles de lumire, et les petits caps de lagunes, trs lointains, qui n'ont point de relief, et qui portent sans se montrer, aussi avant qu'ils peuvent dans le courant, la dcoupure nette d'une ligne d'arbres. Lorsque nous nous approchons un peu plus des rives, les diffrentes et jeunes frondaisons apparaissent, et, parmi elles, des fleurs blanches. Je crois d'abord que ce sont des aubpines. J'ai vu de si beaux aubpins, Regent's park, et qui feraient, dans une futaie, des taches pareilles celles-ci. Mais non, pas pareilles, car l'aubpine est un buisson, un fouillis de bouquets d'toiles, et fleuri jusqu'en dedans: ce que j'aperois, sous les futaies, parmi les hampes jeunes, les baliveaux et les vgtations protges, c'est un arbuste dont les branches en ventail, comme celles d'un htre, portent de larges fleurs, d'un blanc soyeux, un arbre qui a ses fleurs avant ses feuilles, ce qui est une permission donne quelques-uns, pour notre joie. Je demande une Amricaine. Nous l'appelons dogwood, me dit-elle. Et je crois voir que les dogwoods se multiplient, mesure que nous avanons vers Mount-Vernon. Ils blanchissent l'ombre bleue, quand la futaie se creuse, s'enfonce dans une faille, et fait un pli comme un livre entr'ouvert. Des mains se tendent vers cette pente forestire interrompue, fuyante, et dsignent un point blanc, tout en haut. La canonnire ralentit sa marche, des fusiliers de marine, en armes, se rangent sur le pont, face la terre. Les conversations cessent. Nous allons passer devant le tombeau de Washington, qui est l-bas, entre les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet d'honneur tient son sabre lev. Tous les invits du Prsident et les marins de l'quipage sont debout et dcouverts. La musique, l'avant du bateau, joue l'hymne amricain. A peine la dernire phrase musicale a-t-elle commenc de courir sur les eaux, qu'un clairon, du milieu du bateau, derrire le piquet des fusiliers, salue son tour le hros. Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux fois, une plainte dchirante, et ces notes prolonges, d'une tristesse inattendue, m'meuvent. J'admire ce peuple o se fait passionnment, en toute occasion, l'ducation du patriotisme. Je sais qu'il a une marine redoutable, dont les quipages, autrefois trs mls d'trangers, sont aujourd'hui presque entirement amricains. Je pense que ce salut au fondateur des tats-Unis, il n'y a pas un grand ou un petit bateau passant en vue de Mount-Vernon, qui ne l'adresse sa manire, chacun ayant bord une sirne, un sifflet, un drapeau toil, ou un marin levant son bonnet. C'est une chose mouvante de voir grandir un pays. Et nous qui avons tant d'anctres, tant de hros tombs pour la patrie! Chaque colline et chaque plaine de France abrite un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont pein et mrit. Nous pourrions aller tte nue par nos chemins, et le clairon pourrait tourner dans tous les sens son pavillon. Tant d'amour qui servirait encore! Pass prcieux et gaspill! L'Amrique ne laisse pas perdre une parcelle du sien. Nous descendons dans des canots automobiles qui nous mnent terre. Les groupes s'engagent dans les alles d'un parc en pente rapide, les unes dcrivant des lacets travers les bouquets d'arbres, et la plus grande, carrossable, montant presque droit, avec sa large banquette de briques poses sur champ. J'imagine les attelages et les lourdes berlines du seigneur qui habitait l-haut. A prsent, cette avenue ne connat plus le poids des roues, moins que ce ne soit d'une charrette de feuilles mortes ou de foin; le tombeau du matre est mi-colline, chapelle rouge dans la verdure; il ne vient plus que des visiteurs, par la voie du fleuve, et la maison est jamais inhabite. La maison, longue, plate et blanche, pose la crte du plateau, regarde, par-dessus les pelouses, tout un pays, les eaux coudes du Potomac, et les forts qu'en s'cartant elles enveloppent et limitent de leur lumire. En arrire, elle a son accompagnement oblig de dpendances et de communs, son village, ainsi qu'on peut le voir, aujourd'hui encore, dans les domaines seigneuriaux d'Angleterre, cuisines, maisons du jardinier, boulangerie, et dix autres pavillons, y compris celui qui servait fumer les jambons. Devant la demeure du jardinier,--quel poste enviable!--des bordures de buis d'une authenticit certaine, des buis taills en murets, en corbeilles, en ptales de lis, des buis dont on aperoit la membrure tordue et dgarnie moiti, vestiges encore somptueux, abritent des fleurs dont un cur de village ne voudrait plus, primevres, oreilles d'ours et penses. Je n'ai pas vu le jardinier. Il n'est pas fonctionnaire. Il dpend de la Mount-Vernon ladies association, qui conserve l'admiration de l'Amrique le domaine du grand homme; et je le crois assur de ne point dplaire, s'il remplit bien son rle de retardeur de la mort et de dfenseur des bosquets. Quels beaux moments il doit connatre! Lorsque la nuit d't va commencer,--tous les visiteurs partis, et le petit pavillon d'accostage n'tant vis par aucune proue,--quelle splendeur pour lui! La ville, au loin, mijote dans la chaleur humide de l't. Les habitants riches ont tous quitt la capitale politique; les mouches feu traversent les avenues. Le jardinier de Mount-Vernon, debout au-dessus d'une contre assoupie, regarde d'en haut les bateaux qui passent, et le premier souffle de vent est pour lui, que la brise se lve du fleuve, ou de l'ocan invisible, ou des forts qui l'ont garde frache tout le jour, parmi les mousses, et capable seulement d'un vol court. _Washington, aprs une soire._--Parmi les gloires amricaines, il faut clbrer l'oeillet rose et la rose qui a nom, quitablement, american beauty. Ce sont des fleurs de grande sant, d'une richesse de ton qui ne heurte pas et ne fatigue pas; elles ont le parfum non pas subtil, mais d'une fracheur vive et durable; elles cotent cher; elles meurent profusion sur les tables et dans les salons; on m'a dit qu'elles vivaient en serre,--du moins les premires de la saison,--et si j'en prfre d'autres, je ne veux pas le savoir, mais elles ont le droit d'tre aimes. A la fin d'un de ces dners d'apparat qui ont group, chaque soir, les membres de la dlgation Champlain, j'ai pos cette question mes voisins amricains: --Ne pensez-vous pas que l'Amrique, qui a eu un bel veil littraire, avec Longfellow, Edgar Poe, Thoreau, Hawthorn, aura un jour sa grande priode de littrature et d'art? Un citoyen considrable des tats-Unis a rpondu fermement: --Non. --Parce que? --Nous ne faisons rien pour cela. Nous ne le dsirons pas. --Les Barbares ont d dire comme vous. --Pas tout fait. Ils brisaient les oeuvres d'art: nous les achetons. --Comment pouvez-vous admettre que votre patrie pourra manquer, toujours, de gnies crateurs? Vous acceptez qu'elle n'ait qu'une civilisation moindre? Toute matrielle? --Oui, surtout matrielle, nos profits nous permettant de jouir, comme d'un luxe, des arts qui n'auront pas fleuri chez nous. Nous buvons votre champagne: c'est la mme chose. J'accepte trs bien l'ide d'une Amrique tributaire de quelques nations anciennes, pour les jeux de l'esprit. --Ce que vous appelez jeu, c'est la vie mme. Je vais vous dire le rve que j'ai fait. Je suis, pour vous, plus ambitieux que vous. Ma voisine, Amricaine, coutait de ses deux yeux o il y avait une mine d'or et une fort mles, tandis que mon interlocuteur, comme un taureau qui va charger, baissant un peu sa face carre, coiffe d'une lamelle de cheveux noirs, fixait sur moi des prunelles non habitues aux nuances, et qui ne cessaient de dire: Non, non, non. --Pourquoi pas? Vous dites que l'ducation, l'exemple, la lecture des journaux, le besoin de luxe, dveloppent jusqu' la folie l'ambition de la richesse, et que toute la puissance des esprits amricains est capte par les affaires. Vous faites de l'hyperbole, tout simplement, comme les potes. Vous oubliez de quels lments votre peuple est fabriqu. C'est un alliage o il entre de tout. Il n'est pas possible que, de tant de races qui se rencontrent ici, et se fondent, quelques hommes ne naissent pas, dous du gnie qui fait les grands potes ou les grands peintres. Je suppose qu'ils naissent. Que leur faut-il pour devenir illustres? L'admiration? Ils auront celle des femmes amricaines qui ont cent fois plus de culture que leurs maris. Elles proclameront que ce livre est trs beau et que ce panneau dcoratif est une merveille. Elles y mettront la passion de la dcouverte, et la tnacit de l'amour-propre. Et les hommes ne tarderont pas les croire, et rpter: Nous avons de grands artistes, non parce qu'ils goteront le livre ou la peinture, mais par patriotisme, et parce que les Amricaines l'auront dit. Alors, le monde sera averti et somm de ne pas marchander son admiration l'Amrique pensante, versifiante, romanisante, l'Amrique dcoratrice ou musicienne. Vous lverez un palais l'art amricain; vous ferez faire, en or, la statue de vos potes vivants, et vous mettrez un droit _ad valorem_, prohibitif, sur tout exemplaire import d'Homre, de Dante, de Racine ou de Shakespeare. Vous pouvez rire de mon rve. Il est pour le bel honneur de l'Amrique. Ma voisine approuvait, et disait: --Oui, les femmes inventeront les gnies. L'homme politique riposta, rudement: --Qu'elles les fassent donc: c'est beaucoup mieux leur rle. Une grande dame, anglaise, resta droite, et dit: --Parce qu'ils commencent, ils s'imaginent que les autres finissent. La vrit est qu'ils commencent, et que les autres ne finissent pas. * * * * * Je me souvenais de ce fragment de conversation, en recevant, l'htel, et au moment o j'allais quitter Washington, la visite d'un Franais. C'tait un religieux, jeune encore, et que j'avais connu en France. Nous avions, nous retrouver, cette joie et cette peine qu'on imaginera. La joie cependant dominait. Nous ne pouvions nous faire qu'un petit nombre de questions, car le temps pressait. Les premires furent: Vous souvenez-vous? La seconde: Parlez-moi de la France. Et, en finissant, mon ami me racontait sa vie en exil. Il professe l'Universit catholique de Washington. Je demandai: --Vos tudiants ont-ils le got de la philosophie et de la thologie? --Remarquablement, me rpondit-il. J'avais t l'objet de grandes commisrations, le jour o l'on avait appris que je devais enseigner en Amrique. Les Amricains, me disait-on, ne vous suivront pas; ils ne sont pas dous pour d'autres sciences que les mcaniques et les mathmatiques. Or, cela n'est pas vrai. Vous pouvez le dire hardiment. L'esprit philosophique est rpandu en Amrique; je suis frapp du progrs rapide, de l'aptitude, de la vigueur et de la bonne volont intellectuelle que je rencontre parmi mes auditeurs. Vous ne sauriez croire, au surplus, l'admiration de l'Amricain, en gnral, pour toute intellectualit. _3 mai. Lac Champlain._--Nous avons, ces jours derniers, assist un bal donn par la Socit des Cincinnati. Les descendants de ceux qui ont combattu, dans la guerre de l'Indpendance, portaient, hommes et femmes, un bijou qui rappelle cette noblesse. A Philadelphie, on nous a montr la _maison de l'Indpendance_, la cloche, aujourd'hui fle, qui sonna la libert de l'Amrique, et, dans les salles du premier tage, les portraits des Amricains et des gentilshommes franais qui se battirent pour la mme cause. Il y a partout, ici, un respect du pass, une recherche des moindres bribes d'histoire et de tradition. Les Amricains russissent, force d'amour, faire une grande histoire avec un court pass. Et nous? Quels mauvais trsoriers de l'histoire de France nous avons eus! Dix peuples pourraient se faire des anctres avec ceux que nous avons vu calomnier, oublier, effacer. La joie est vive, lorsque des trangers clbrent quelqu'un de ces Franais d'autrefois, et nous rappellent la parent. Nous avons eu cette joie aujourd'hui, de l'aube la nuit. Depuis hier soir, nous voyagions en train spcial, afin de gagner les rives du lac Champlain. Ce matin, la premire heure, la sensation d'immobilit m'veille. J'ouvre la fentre du Pullman, et je reconnais qu'en effet nous sommes arrts, sur une voie de garage, en rase campagne. Le jour est lev, le soleil ne l'est pas, mais va paratre. J'ai devant moi, droite de la ligne du chemin de fer, des terres baissantes, herbues, sauvages la manire des ptures dlaisses; au del une maison grande, sous des ormes, et au del encore les eaux du lac, dont le luisant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards blancs qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est la saison,--dj passe chez nous,--o les merles, l'aube, se posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquent point. La dentelure des collines, au del du lac et au-dessus des brouillards, devient d'un bleu vif, et soudain le globe du soleil dpasse le bord de l'cran. Aussitt, un gros hron butor, qui regagne les bois, arrive au vol, les pattes en gouvernail et franchit le remblai. J'entends le bruit de rames de ses ailes courtes. J'entends venir un train, de l'extrme horizon, et le bruit est si menu qu'il rend prsente l'immensit du paysage o il se dilue. La paix primitive est encore ici. Je sors, je vois, sur la gauche de la ligne, des plans successifs de collines boises, dont les dernires ont un air de montagne. Ce sont les monts Adirondacks. On les appelle montagnes vertes, dans le pays, mais elles regardent le matin, et des milliards de bourgeons, tout empts, les habillent de pourpre. Chnes peut-tre, rables probablement: ce bel rable qui a deux saisons rouges. Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. Je monte dans la premire, avec Hanotaux et deux autres de nos compagnons. Nous n'avons pas un long chemin faire: une cte entre des futaies claires, un palier de peu d'tendue, un tournant gauche, une belle courbe descendante, jalonne d'arbres verts, et nous voici devant le perron d'une grande villa, au bord de l'eau. Nos htes pour la matine, Mr. et Mrs. S. H. P. Pell, s'avancent sous la vranda. L'automobile s'arrte, et, ce moment, un petit coup de canon retentit en avant. Nous regardons dans la direction d'o le coup est parti, et nous voyons l'herbe de la prairie toute constelle de drapeaux tricolores. Une seconde automobile arrive; elle est salue comme la ntre. Dans la belle maison trs claire, trs blanche, orne de portraits de famille et de gravures anciennes reprsentant les aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous sommes accueillis avec une grce intelligente, et une science du monde qui laisse transparatre un coeur attentif et vrai. Il y a des minutes o de simples particuliers et de simples actions deviennent des arguments en faveur d'un pays. Et je ne pourrai plus entendre mdire de l'esprit amricain, sans me souvenir de l'hospitalit des Amricains de Ticonderoga. Le nom est le nom indien de la forteresse qui fut confie par Louis XV au marquis de Montcalm. Les Franais disaient, disent et diront encore Carillon. A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de Montcalm n'avait que 3.570 rguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 16 sauvages sous ses ordres, c'est--dire 3.758 soldats; mais il tait retranch dans les bois, et il avait un refuge, en cas de besoin. Abercromby commandait une arme de 16.500 hommes, et il s'avanait pour vaincre cet ennemi faible et pour tablir dfinitivement la domination anglaise sur le Canada. L'heure n'tait pas venue. Une fois de plus, bien que l'ennemi ft vaillant et obstin, la France, armes ingales, fut victorieuse. En entrant dans la maison de Mr. Pell, nous nous rappelons cette date, ces chiffres, et tout leur bel honneur. Nous nous souvenons que le matin, dans cette fort o nous allons entrer tout l'heure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant une branche d'arbre, dit ses hommes, qui achevaient de garnir de pieux les retranchements: Enfants, la journe sera chaude. Nous nous rappelons que, le soir, cette mme place, la lueur longue du jour allonge par le reflet du lac, il crivait: Quelle journe pour la France! La trop petite arme du Roi vient de battre ses ennemis... Ah! quelles troupes que les ntres! Je n'en ai jamais vu de pareilles. En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre mmoire ne pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la gloire de nos armes? Mais ce qui est dlicieux, c'est que la famille trangre qui nous reoit se souvient aussi, et qu'elle comprend, et qu'elle sait encore autre chose que de l'histoire. Tandis qu'on nous sert un premier djeuner d'une ordonnance jolie et mdite,--il y avait jusqu' des fruits de Californie ou de Floride jets dans du vin aromatis,--nos htes et les parents de nos htes nous parlent de cette France qu'ils connaissent, et qu'ils aiment, de Jacques Cartier, de Roberval, de Champlain pre des sauvages, des missionnaires, de Frontenac, de Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux des adversaires. Nous apprenons que Mr. Pell a voulu acheter tout le territoire o se battirent, autour de Carillon, les Franais et les Anglais, afin qu'on ne puisse y btir d'htel, et diminuer le caractre sacr de ce paysage. N'est-ce pas un joli trait, et appartient-il, par hasard, cette civilisation matrielle dont on fait aux Amricains, tantt un reproche, tantt un si lourd compliment? Nous sortons de la villa; nous traversons la prairie, et, le terrain se relevant un peu, nous sommes devant un fortin carr, en pierre, protg par des fosss. Les propritaires l'ont restaur, mais la plus grande partie de ces moellons sont vritablement des pierres de guerre, et les poutrelles noires des chambres ont bruni la fume des pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfants perdus et presque abandonns des rgiments de France. On pense ces reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles apportes par les sauvages, au vent qui soufflait, la tempte de neige, et au quand mme qu'ils disaient tous, aprs avoir grogn. Le fort est pavois en notre honneur. Sur la faade, une plaque de bronze porte cette inscription: _Germain redoubt, constructed by captain Germain, rgiment des Gardes de la Reine, in 1758, by order of the marquis de Montcalm, in command of the fortress of Carillon_. Le long de l'ancien chemin couvert, tranche aujourd'hui, nous montons vers l'intrieur des terres. Devant nous, cinq cents mtres, de hauts glacis couronnent la colline, et cachent, jusqu' la toiture, une construction qui devait servir de logement aux officiers. J'aperois deux drapeaux claquant la pointe de deux perches immenses, et plus bas comme une corbeille de fleurs violettes,--mouvantes, car le vent est vif,--o ils auraient t plants. Mais personne ne m'explique encore ce que nous allons voir. Et Mr. Pell, qui marche prs de moi, se baissant, cueille la feuille laineuse d'une plante sauvage et me dit: Gardez-la, en souvenir. Ici mme, voil quelques annes, nous avons voulu faire une tranche. Aux premiers coups de pioche, les ouvriers ont dcouvert des corps couchs, revtus d'uniformes galonns. L'ordre a t donn aussitt de reniveler le sol et de n'y plus toucher. Je continue de gravir la colline. Il faut tourner pour trouver l'entre de la forteresse de Carillon. Une douzaine de canons, en dehors, sont encore braqus sur le lac et sur la petite montagne voisine, le mont de France, d'o tirait l'artillerie anglaise. J'entre dans la forteresse. Elle est en atours de fte. Elle attendait la France. Ah! la voici qui est venue, la France. Et elle voit, devant la faade du vieux logement de Montcalm, dix tendards de soie que le vent dplie et qui retombent, pesants, sur la hampe, carrs violets bords de blanc, panneaux bleus barrs de rouge, panneaux multicolores, tous les tendards des rgiments de France qui furent reprsents la bataille de Carillon. Les couleurs victorieuses revivent dans la lumire. Et, bien au-dessus, dominant les talus et les toits, deux grands drapeaux protgent les autres, les commandent et les expliquent: le drapeau toil de la jeune Amrique, et le drapeau de l'ancienne France, tout blanc, fleurdelis. Mes yeux se sont emplis de larmes, et je crois bien que deux larmes ont coul. Je suis sr qu'elles disaient: Vive cette Amrique-l, qui a le coeur profond! Elles disaient autre chose encore, et je me sentais vivre dans la France d'autrefois, unanime. La maison du fort est devenue un muse. Des pes, des fusils, des balles, des lettres, des cls, des bches qui se sont battues, elles aussi, en levant des retranchements, des gravures de plusieurs poques sont l, pendus aux murailles ou serrs dans des vitrines, jusqu' une vieille montre que le journal de la forteresse,--conserv galement,--disait avoir t perdue parmi les ruines. Nous nous attardons, et je vois que nos compagnons de voyage parlent moins que tout l'heure. Mais, lorsque nous faisons le tour des talus de Carillon, et que nous observons, dans la pleine clart de dix heures du matin, toute la contre que commande le vieux fort, les paroles reviennent, la joie aussi. Au del des terres descendantes, au del du lac, troit en ce point, les collines s'tagent, et le bleu des lointains s'affermit jusqu' dessiner des lignes nettes sur l'azur ple du ciel. Quelqu'un dit: --N'tes-vous pas d'avis que cela ressemble la plaine de Pau, vue de la terrasse? En effet, si j'efface de mon souvenir l'image des eaux bleues, que ne rappellent en aucune faon les eaux du lac Champlain, troubles par la fonte des neiges, et qui refusent le ciel, les deux paysages ont une parent de mouvement. L'atmosphre mme est transparente ici, et favorable aux architectures tages des lointains. Un autre de nos compagnons, qui observe plutt la forme longue du lac, et la couleur des arbres de premier plan, dit, presque au mme moment: --Je crois voir les Vosges, avec Retournemer et Longemer. Tous d'ailleurs, nous reconnaissons ici des harmonies franaises. * * * * * Quelques heures plus tard, nous sommes sur une pointe de terre, loin dj du fort de Carillon, au pied d'un phare de pierre blanche. Le phare domine un meulon de mauvaise rocaille, unique, debout parmi des lieux bas et des prairies. Quel dsert ce doit tre, et depuis l'origine du monde, cet peron que bat la vague courte du lac Champlain! Mais aujourd'hui les gens des villages amricains, ceux qui habitent dans les monts Adirondacks, ceux de l'autre ct de l'eau, mineurs, fermiers, et quelques industriels, ou des pcheurs de truites venus pour prparer la campagne prochaine, sont accourus _Crown point_. Des chevaux, au piquet, broutent dans les prairies; d'autres sont attachs aux branches d'un fragment de haie, reste peut-tre d'une plantation faite par la main d'un vieux Franais jalonneur et jaloux; des carrioles amricaines,--un petit sige sur quatre roues lgrissimes,--des chariots, vingt automobiles sont pars dans les herbes, tandis qu'autour du phare, tous les degrs du raidillon de pierre, assise sur des planches ou sur la terre, la population mlange, familire, contenant mal les enfants qui trottent comme des cailleteaux, coute, comprend ou fait semblant de comprendre les discours qui glorifient Champlain. Le mdaillon de bronze qui reprsente la France, l'oeuvre de Rodin apporte par nous, est dj pose dans sa niche, face au large. Le vent souffle. Il fait vibrer les dix cordes tendues depuis la lanterne du phare jusqu' terre, en couronne, et claquer le grand pavois, tous les drapeaux qui les ornent. Et, comme j'ai de longues distractions lorsque le discours est en anglais, j'entends ce que disent les drapeaux: --Les voyez-vous, ces hommes assis au premier rang? Ils ne sont pas d'ici. --C'est vident qu'ils ne sont pas d'ici! Vous parlez pour dire peu de chose: sont-ils tanns par le grand air? Ont-ils l'honnte laisser-aller du citoyen amricain? --Je suppose qu'ils sont de Paris? --Vous avez un moyen bien simple de le savoir, mon cher. Ne faites pas tant de bruit! coutez! Quand ils sont de Paris, ils ne manquent jamais de le dire! --... Justement, l'orateur vient de le proclamer: ils viennent de Paris. --Pas trs tendue, la France! --Pas trs redoutable! Un drapeau sur lequel il y avait de la fume noire dit: --Pas trs srieuse! Alors, le drapeau anglais, qui n'avait rien dit, claqua d'un coup si sec qu'un fouet n'aurait pas mieux fait. --Trs srieuse, mon cher. J'ai connu les Franais, une poque o vous n'tiez pas grand'chose, soit dit sans vous offenser. J'ai connu Champlain. Il avait l'air jovial. Il plaisantait volontiers. Les sauvages lui disaient: Nous aimons que tu nous parles. Tu as toujours quelque chose de joyeux dire. Mais, croyez-moi, je m'y entends: c'tait un colonial, et un rude adversaire. Je dis adversaire, parce que c'est le nom qu'on donne ses anciens ennemis quand ils sont devenus nos amis, vous comprenez? --A peu prs. Je laisse les drapeaux s'agiter. Je pense ce brave dont c'est la fte, en ce moment, sa petite ville de Brouage, endormie et ruine dans les herbes, aux rves de gloire qu'il y fit, tout jeune, semblable en cela beaucoup d'hommes de son temps, et qu'il accomplit parce qu'il avait un coeur capable de souffrir pour son amour. Or il aimait la France: il la quitta pour la mieux servir; il emporta d'elle, aux Indes Occidentales et plus tard au Canada, pauvre compagnon, une image parfaite et toute sainte. Presque seul parmi les sauvages, ayant charg sur ses fortes paules des rames, des provisions et la couverture o il se coucherait pour la nuit, prouv par le chaud, le froid, les moustiques, la longueur des exils et l'incessante trahison des hommes, il allait, sur les terres mmes o nous sommes, la dcouverte, voyant un monde nouveau se lever autour de lui, et le donnant son matre du ciel en mme temps qu'il le donnait au Roi, secrtement, chaque heure, chaque regard par quoi il prenait possession de ce monde inconnu. Car il disait: Les rois ne doivent songer tendre leur domination dans les pays infidles, que pour y faire rgner Jsus-Christ. Le commerce n'tait pas oubli. Mais quelle humanit suprieure! Elle est encore vivante, mconnue seulement. Champlain a pass ici. Je songe que ce paysage a t reflt dans ses yeux comme il l'est dans les miens. Ce paysage? Est-ce bien sr? O sont les tmoins certains? Ce n'est pas la prairie, qui est neuve. Ce ne sont ni les arbres, trop jeunes pour l'avoir pu connatre, ni les eaux qui ont chang, ni les nuages, ni les anctres mme des spectateurs rassembls sur cette grve: peine peut-on dire que le mouvement du sol chantait, comme aujourd'hui, le mme vers dans l'hymne universel. * * * * * _Huit heures du soir._--Nous avons repris notre train spcial, et long, aux dernires heures du jour, le lac Champlain. Il n'y a pas deux semaines que la dbcle des glaces a donn le signal du printemps. Dj les bouleaux, au bout de leurs branches d'acier menu, ont des pendentifs d'un vert ple. Les eaux sont devenues, vers le nord, extrmement larges. Nous cherchons, dans la campagne o la lumire s'teint, les clochers de chez nous. Les villages, prsent, sont presque entirement habits par des Canadiens migrs. Nous approchons de la frontire. Voici deux grandes fermes bties sur le dos d'une longue et large vague de terre parallle au remblai. Elles doivent voir, dans les demi-tnbres, la fume, qui est rouge en dessous, de la machine, et les panneaux de lumire entrans sur les lisses. Nous, le front appuy aux vitres, nous voyons, car la distance ne doit pas tre de trois cents mtres, des constructions nombreuses, trapues, faites en planches et qui ont l'air d'tre poses sur le sol nu; puis des champs qui attendent la charrue. Un peu de neige dort et meurt en dormant dans le creux d'un sillon. Ne trouvez-vous pas que les cltures sont plus rapproches?--Oui, besoin d'intimit: la famille et les champs sont comme chez nous, serrs autour des chefs. Voyez cette palissade qui clt la jachre?--Et la ligne de poteaux autour du pr!--Et la haie! Oui, une haie! une clture vivante! Ah! monsieur, qu'elle fleurisse seulement, et je me croirai cinquante lieues de Paris!--Regardez l'homme, prsent! Il rentrait le dernier, lent, balanc sur ses jambes, un peu courb en avant et les bras dpassant la ligne du corps, comme s'il tenait la charrue. Mais je voyais bien qu'il causait avec sa terre, en marchant, et qu'il avait si profond dans l'esprit l'esprance et le souci du printemps, que le passage du train n'interrompait pas le songe. Il revenait. Il tait une ombre dont la forme s'est promptement fondue avec les mottes et couche dans l'universelle tnbre, et il n'y eut plus, pour nous dj bien loin, qu'une fentre claire, un point lumineux, dominateur et doux sur la courbe invisible, et vers lequel le fermier s'avanait. La nuit est venue. Le sommeil commence nous prendre. Tout coup je sursaute. Le train s'arrte. Nous sommes envelopps d'une foule qui crie. Le ngre se prcipite pour empcher ces voyageurs d'envahir les wagons. Le bruit augmente. Hanotaux parat l'extrmit de la voiture, et appelle haute voix: Monsieur de Rochambeau? Gnral Lebon? Barthou? Lamy? Ren Bazin? Blriot?... et tous les autres noms successivement. Il nous presse: Dpchez-vous! On veut vous voir! Le train ne s'arrte que cinq minutes! Nous accourons. L'un aprs l'autre, nous apparaissons sur les marches du petit escalier du Pullman: mille, deux mille personnes peut-tre se pressent sur le quai de la gare; hommes, femmes, enfants, tous nous tendent les mains; tous essayent d'approcher; tous crient: Vive la France! Vivent les Franais! Parlez-nous! Parlez-nous! Vive la France! Je ne sais plus ce que j'ai dit. J'ai cri: Vive le Canada! Je crois que j'ai promis de revenir! Dj! Les visages taient de ceux que j'ai toujours connus. Les yeux brillaient d'une amiti sans tonnement, qui est celle de la race. Quand j'ai demand: --O sommes-nous? --Saint-Jean! Et vive la France! m'ont-ils rpondu. ... Le train s'est remis en marche. Les lumires de la gare de Saint-Jean sont menues comme un grain de poudre qui flamberait dans la nuit. Nous serons bientt Montral. * * * * * _Dimanche 5 mai. Montral._--Hier soir, les Montraliens nous ont reus d'une faon magnifique, dans la grande salle de l'htel Windsor. Et, quand mon tour a t venu, la fin du dner, de saluer le Canada, je n'ai eu qu' raconter mon motion de l'aprs-midi et de la nuit d'avant-hier. La courtoisie traditionnelle et si haute de l'Angleterre ne sera pas surprise si, venant pour la premire fois dans ce pays, et y rencontrant de lointains et chers parents, c'est eux que j'adresse mon salut. Canadiens-Franais, j'ai devin plus d'un signe, et longtemps d'avance, hier, que nous approchions de votre pays. Ds le sud du lac Champlain, j'ai commenc d'observer que les labours taient bien soigns. Les mottes s'alignaient droit, sans faire un coude, tout le long des gurets. A peine la neige avait fondu, que dj de grands amis de la terre, de fins laboureurs ouvraient les sillons pour la semence. Et j'ai pens: c'est comme chez nous; quand les hargnes de mars sont passes, la charrue mord les jachres. Un peu plus loin, j'ai vu des haies, des palissades plus multiplies qu'en pays de New-York. L'espace tait immense, mais il tait clos. Et j'ai pens: ce sont bien sr nos gens, qui aiment tre chez eux! En mme temps, le caractre des paysages, par la culture qui fait une physionomie plus souple et plus vivante au sol, le caractre des paysages changeait. Quelques-uns de nous disaient: N'est-ce pas notre plaine? N'est-ce pas nos montagnes? N'est-ce pas notre claire lumire? Dans un chemin, j'ai vu beaucoup d'enfants. Et j'ai dit: nombreux, mutins, bien allants, ce sont leurs fils! J'ai aperu, envelopp d'ormeaux, un clocher fin, tout blanc, d'o partait l'Angelus du soir, et j'ai dit: puisque mon Dieu est l prsent, les Canadiens sont tout autour! Et, en effet, ds que le train se fut arrt, nous vmes une grande foule qui nous attendait, et des visages heureux et tout fait de la parent. On se reconnaissait. On se disait: Ah! les braves gens! Les gens de chez nous! Le bruit des acclamations renaissait comme la houle. Alors, chacun de nous a senti les larmes lui monter aux yeux, celles qui sont toutes nobles, celles qui effacent peut-tre les fautes du pass. Et j'ai rsolu de saluer, ce soir, les Canadiens-Franais, qui ont fait pleurer les Franais de France. Aujourd'hui dimanche, nous allons voir le parc de Montral. Il est au milieu et au-dessus de la ville, montagne boise d'assez bonne hauteur. Les premires pentes sont couvertes de belles villas et de jardins, puis les routes montent en lacet parmi des futaies. Nos chevaux tirent plein collier. Nous rencontrons des groupes de cavaliers qui sont, certainement, des Anglo-Canadiens, car cette ville est mixte, partage ingalement entre des races diffrentes. J'ai mme travers plusieurs fois un quartier o abondent les enseignes et les affiches en hbreu. Il y a peu de monde au parc ce matin, et, par moments, lorsque les rables, les chnes, les htres, forment muraille et font l'ogive, ou qu'une avenue transversale ouvre sur un petit plateau gazonn, mouill et tournant, on se croirait loin d'une ville. Cependant, la ville nous enveloppe. Un caillou bien lanc retomberait sur une maison. Nous arrivons sur une vaste terrasse sable, mnage au sommet du parc, et protge par une balustrade. De l, le jour tant limpide, et le paysage trs plat, on a une vue gographique, tendue et prcise. En bas, une belle profondeur, apparat trs net et presque sans relief le dessin de la ville, avec les rues, les avenues, les places, quelques clochers, quelques tours, et, la priphrie, des chemines d'usines. Elle s'inflchit l'ouest et l'est; elle fera bientt, nous disent nos amis Canadiens, le tour de la montagne, et elle sera une cit immense comparable aux plus grandes des tats-Unis, domine par une gerbe de futaies. Dj son tendue et sa puissance me surprennent. Elle occupe tout l'espace entre la montagne et le Saint-Laurent, qu'on voit venir des brumes de l'extrme ouest et se perdre dans les brumes de l'est. Elle a ses manufactures au bord du fleuve, et un voile de fume, qui parat mince parce que tout est grand ici, flotte sur les eaux jaunes. Au del du fleuve, s'tend une plaine et, si je ne savais o je suis, je dirais le royaume des plaines. Il n'a point de limite discernable. Les plus voisines de ces tendues sont cette distance o dj les couleurs des choses se fondent et renaissent en harmonie. A l'heure o nous sommes, le ton commun est un roux ardent, qui se mlange peu peu de violet, et se perd dans cette pourpre qui unit le bas du ciel la ligne invisible de l'horizon. Des montagnes pareilles celle qui nous sert d'observatoire, des Laurentides isoles, se lvent au sud-est; elles ont la forme des meules de paille, les premires presque nettes, les autres, deux, trois, je ne saurais donner un nombre, si transparentes et d'un contour si lger qu'elles semblent des nuages pour un moment poss. * * * * * _Les campagnes autour de Montral._--Je n'ai pas entrepris de raconter le voyage de la dlgation Champlain, ni de nommer tous ceux que je me flicite d'avoir connus ou retrouvs, ni de dcrire les rceptions qui nous furent faites, tienne Lamy et moi, aprs le dpart de la dlgation, par les principales oeuvres de charit ou d'enseignement chrtien de Montral. Je recevrai, bien sr, Qubec, dans les grandes salles des maisons d'ducation, ce mme accueil, dlicieux et ancien, compos d'amiti, de menuet et d'ternit. Que de fois, en France, j'ai t mu par ces visages mmes, cette politesse, cette rvrence, cette grandeur et cette jeunesse! Je n'cris pas un livre, mais des notes o le paysage a la plus grande part. Et je dirai quelque chose des campagnes, parce que je les ai vues mieux que tout le reste. Je suis invit djeuner chez un riche cultivateur du village de Saint-Laurent, frre d'un chanoine de la cathdrale. Et comme le chanoine fait partie de cette sorte de famille ecclsiastique, vicaires gnraux, secrtaires, conomes, que prside l'archevque, mon trs honor et cher ami monseigneur Bruchsi, c'est de l'archevch que nous partons. Il est de bonne heure. L'automobile qui est venue nous chercher appartient un cultivateur, frre aussi du chanoine et de mon hte prochain. Nous passons au pied de la montagne-parc, dans ce joli faubourg d'Outremont o sont bties des villas, parmi des verdures caduques, en ce moment jeunes et fines. La route ne vaut pas les routes de France; elle est seulement suffisante; mais nous n'avons pas fait trois milles hors de la ville, que nous nous trouvons en prsence de l'obstacle le plus inattendu: une maison en voyage. Oui, une maison en bois, comme elles sont presque toutes la campagne, de notable largeur, et compose d'un rez-de-chausse, d'un premier tage et de deux mansardes. Elle a d se mettre en marche l'aurore. Elle est solidement assise sur des rouleaux; les rouleaux peuvent tourner sur des madriers qu'on a disposs sur le chemin, l'un droite, l'autre gauche, comme des rails, et l'norme promeneuse est tire par une chane, qui s'enroule autour d'un treuil, en avant. Quant au treuil, il a t plant,--pouvait-il l'tre mieux?--droit au milieu de la couche de macadam, et un brave cheval, tranquillement, tourne autour du pivot. Notre chauffeur n'hsite pas; il donne un coup de volant droite, fait sauter l'automobile sur la banquette d'herbe, coule dans un caniveau, remonte, salue le cheval rsign qui hale la maison, puis il reprend la route et file bonne allure. La campagne est de sol lger, propre la culture marachre. Je n'aperois pas une terre en friche, pas un buisson inutile. Mes compagnons me donnent quelques dtails sur Saint-Laurent, dont nous approchons. --Cinq cents feux, dont cent cinquante abonns au tlphone. --A quoi sert le tlphone, dans les fermes? --Pour les affaires, donc! Et en hiver, quand on ne peut pas sortir, on fait un bout de causette par le fil. Ce qu'on s'amuse, l'hiver! Cette note, cette allusion au plaisir de l'hiver, voil dix fois que je l'entends, depuis le peu de jours que je vis au Canada. J'apprends aussi que la spculation sur les terrains, qui dtruit tout l'ordre des valeurs en abaissant le travail, se porte particulirement sur cette rgion o nous sommes. Un nouveau chemin de fer, le Grand Nord, va la traverser. Les compagnies amricaines n'acquirent pas seulement, comme les ntres, la largeur d'un trait de plume sur le plan cadastral: elles achtent des domaines considrables, qu'elles revendront s'il leur plat. Presque toutes les fermes de la paroisse de Saint-Laurent ont t cdes ainsi, depuis quelques mois, soit au Grand Nord, soit des compagnies financires. Tout autour de Montral, d'ailleurs, ce sont des centaines de familles qui se trouvent volontairement appauvries de leur maison et de leur terre, et charges d'or. Des fermes de 50.000 francs viennent d'tre payes 200.000 francs, d'autres 500.000. La tradition rurale est branle et la vocation des jeunes en grand pril. Je regarde les gurets sablonneux o demain seront bties des usines. L'automobile s'engage dans un chemin transversal et mdiocre, et s'arrte devant une trs jolie maison, construite en bois verni, et prcde d'un petit pr clos. Tout le long de la clture blanche, des drapeaux aux couleurs franaises, d'autres aux couleurs pontificales ont t plants, et, et l, des banderoles portent crit, en lettres d'or, le mot Bionvenue. La faade du cottage, les colonnes de la vranda qui tourne, selon la mode canadienne, autour du rez-de-chausse surlev, sont dcores de drapeaux aussi et de guirlandes. Toute la famille est l groupe, le pre et la mre, des frres et des soeurs, des fils et des filles. On me reoit comme un parent qu aurait longtemps oubli de venir en Amrique, et que l'on fte, afin qu'il se souvienne et qu'il regrette sa ngligence. Quelqu'un m'a dit hier, Montral, dans la rue: Vous allez dner chez monsieur Adlard Cousineau?--Oui.--C'est un homme qui vaut un gros chiffre. Il avait prcis. Mais ce n'est pas notre manire de compter. La richesse est ici vidente: il suffit, pour n'en pas douter, de pntrer dans le salon o l'on me fait asseoir, puis dans la salle manger orne de fleurs. Mais, en voyant mon hte robuste, aux yeux clairs, au visage hl, je pense beaucoup moins sa fortune qu' ce qu'il vaut moralement, son air d'honnte homme, de brave homme, et encore de pionnier qui a lutt. Il prside la table, autour de laquelle ont pris place des frres, des beaux-frres, des fils, des neveux; les jeunes femmes et les jeunes filles servent les plats innombrables, changent les assiettes, et ne cessent d'aller et de venir entre la salle et la cuisine; mais non pas toutes, car, dans le salon voisin, pendant le repas, une voix frache chante des chansons et des romances. Les souvenirs me reviennent en foule, surtout ceux des mtairies de la Vende, o les femmes, qui sont reines et reines incroyablement, d'aprs l'usage ancien mangent aprs les hommes. Nous causons aisment, et sans chercher les mots, cause des fraternits qui nous lient, et du got de la terre que nous avons commun. Puis je vais visiter la ferme voisine, la maison de Jasmin, qu'on m'a dit tre du vrai type franais, et pareille aux anciennes. Elle date de 1808. C'est, en effet, en plus grand, un logement de fermiers franais. Hlas, le domaine a t vendu. Il va falloir quitter le sol dfrich par les aeux, voir dtruire les plantations qui promettent et celles qui sont en plein remerciement. Le pre me montre ses groseilliers et ses pommiers. La mre,--elle a eu dix-sept enfants,--me prsente deux jeunes gars lancs, l'oeil timide et brillant, et me dit, avec fiert: En voici deux, monsieur, qui seront cultivateurs, comme nous. Ils ne veulent rien autre chose. N'est-ce pas? Et les enfants confirment de la tte, gravement, la parole maternelle. Nous remontons en voiture. L'automobile achve de traverser la grande le sur laquelle est bti Montral. Je retrouve un de ces paysages fluviaux qui sont vraiment une des caractristiques de la nature amricaine: eaux dbordantes, les et rives boises, terres peine mergentes, solitude des forts primitives, noyes dans les fleuves gants. Nous entrons alors dans la paroisse de Saint-Eustache. Les cultures reparaissent, puis les bois. Nous avons pris une belle route qui coupe un bois non exploit. Et je ne veux pas dire que des bcherons n'y sont jamais venus couper un tronc d'arbre, mais la main de l'homme, la main ravageuse n'a pas travaill avec mthode. Les essences les plus diverses sont mles, et j'admire le vert tout jeune des pinettes, et ces thuyas chevels, qu'on appelle cdres au Canada, et dont le bois n'est jamais attaqu par la vermine. Le regard est vite arrt; il ne fouille pas les profondeurs; mais il y a des clairires, aux deux bords de la route, et j'aperois, au milieu des arbres qui font le rond, des fleurs d'une blancheur vive, que je ne connais pas. C'est le lis des bois, me dit un de mes compagnons. Je descends, et, marchant sur la trs paisse mousse, toute gonfle d'eau, j'approche du massif sauvage. Non, je n'ai jamais vu ces trois ptales charnus, pointus, d'un blanc parfait, ouverts l'extrmit d'une tige fine et haute d'un pied. Je cueille une gerbe de ces premires annonciatrices du printemps canadien. Nous repartons. Les terres de labour nous rendent l'horizon. Un peu de temps, nous suivons un vallon encaiss, fait en corbeille longue, et plein d'arbres qui ne dpassent les bords que du sommet de leurs frondaisons, et, quand nous sortons de l, nous sommes devant une ferme de belle apparence, qui a ses tables droite et, gauche, ses hangars. --Je vous prsente monsieur Philias Barbe. Je vois venir moi un homme encore jeune, maigre, roux de cheveux, qui me tend la main. Une chose m'tonne. Il ignorait, il y a une minute, qu'il dt recevoir une visite; nous sommes la fin de la semaine: et cependant il est ras avec soin, il porte une chemise blanche et un complet de drap noir avec lequel il pourrait faire son tour de ville. Je ne tarde pas avoir l'explication. Nous montons l'escalier qui conduit la salle de rception, bien orne ici, de tapis, de fauteuils, de rideaux et de gravures. On m'a racont, en chemin, que M. Philias Barbe, qui possde, par hritage, un domaine de deux cents arpents, en a achet un second, de mme tendue, dans le voisinage immdiat, pour tablir son fils an. Il est propritaire, il est riche, la plupart des agriculteurs canadiens le sont, du moins ceux qui possdent la vieille terre patrimoniale: mais cela ne m'explique pas la barbe frache, un samedi quatre heures, alors qu'il est de tradition lointaine, dans nos campagnes, de passer chez le barbier le dimanche matin, avant la grand'messe. Au moment o nous entrons dans le salon de la ferme,--aucun autre mot n'est exact,--deux grandes jeunes filles travaillent des ouvrages de couture. L'une est en corsage blanc, l'autre en corsage rose. Je demande en riant si les fermires canadiennes s'habillent ainsi pour faire le mnage. --Non, bien sr, rpond l'ane; mais, le samedi aprs-midi, c'est l'habitude que les pres, les mres et les jeunes filles fassent un brin de toilette. --Et qui achve l'ouvrage? --Les garons: vous n'avez qu' voir mes frres. En effet, un jeune homme entre, dcid et de mine intelligente, comme le pre. Il est en habits de travail. La mre a dix enfants, cinq filles et cinq fils. Deux des filles sont religieuses. Les fils font valoir le domaine, et il n'y a pas besoin de valets de ferme, non! bien que l'ouvrage ne chme pas. Il faut des spcialistes chez matre Philias Barbe. Tout le lait des vaches doit tre expdi la beurrerie. Et, pas de retards!... Beau temps ou mauvais temps, on est toujours press. La grande culture, elle seule, occuperait bien six hommes qui n'auraient qu'une demi-bonne humeur au travail; mais le pre a entrepris de cultiver les fraises, les tomates, et autres bricoles, et tout doit arriver frais au march de Montral, plus de sept lieues d'ici! Nous allons, entre hommes, visiter les terres. Elles sont jolies, plaisantes l'oeil, et fines de grain. Ce n'est plus tout fait la plaine, mais une lente monte, qui fait voir toute la moisson au soleil, ds l'aurore, et au matre galement. La meilleure partie est laboure. Mais au sommet de la vague, loin de nous, et dans le bleu dj des brumes d'horizon, il y a des bois. --A qui sont-ils? --Ils sont moi. Mais ceux de droite sont l'an. J'ai pris cong de toute la famille range devant le perron de la ferme. La mre m'a offert un verre de chartreuse, qu'elle avait faite avec des herbes puissantes. Et je suis parti, regardant derrire moi, tant que j'ai pu apercevoir la maison et les gens. * * * * * J'ai parcouru, un autre jour, le chemin de Montral Saint-Anne de Bellevue, qui ctoie le Saint-Laurent et les rapides de Lachine, et j'ai visit la ferme modle du Bois de la Roche. tables, curies, bergeries, porcheries, poulailler, o vivent des btes de races choisies, j'ai visit toutes les dpendances de ce beau domaine qu'exploitent un rgisseur et quatorze engags. Mais je ne saurais pas juger l'agriculture de luxe. Je m'en tiens aux fermes conquises sur l'antique fort, et transmises de pre en fils, dans la mme famille, presque toujours d'origine franaise et toujours cultivant elle-mme. Plusieurs tudes gnalogiques ont t faites, sur les familles rurales de telle ou telle paroisse. On y relve des noms qui nous sont familiers, parmi lesquels beaucoup de sobriquets, de seigneuries, comme on disait jadis. Il semble qu'on revoie, rien qu' les prononcer, les anciens soldats des rgiments de France, qui se firent laboureurs quand le Canada passa sous la domination anglaise. Je relve par exemple, dans le dictionnaire des familles de Charlesbourg, par le cur Gosselin, des Amiot, Larose, Brindamour, Aubry, Beaulieu, Bergevin-Langevin, Blondain, Bresse, Ladouceur, Latulippe, Lavigueur, Roy, Vandal, Malouin, Papillon, Provenal, Robitaille, Sansfaon. Mais le document le plus intressant est ce _Livre d'or de la noblesse rurale canadienne-franaise_, qui fut publi l'occasion des grandes ftes du troisime centenaire de Qubec, en 1908. Un _Comit des anciennes familles_ fut charg de rechercher, dans la province, quels taient les cultivateurs qui pouvaient justifier de plus de deux cents ans de prsence familiale sur la mme terre. A chacun de ceux-ci, une croix de vermeil tait promise, et un diplme. Or, il y eut deux cent soixante-treize de ces nobles, et, assurment, le recensement ne put tre complet. Qui taient-ils, les chefs de la ligne? Aprs le trait de Paris, du 10 fvrier 1763, il fut accord aux Franais un dlai de dix-huit mois pour vendre leurs biens et retourner en France. Un grand nombre en profitrent. Les historiens nous disent qu'il resta cinq cents soldats, quelques rares employs et artisans, et des laboureurs attachs au sol et qui ne le quittrent point. La plupart des prtres, attachs aux mes comme les paysans la terre, ne songrent pas mme laisser les paroisses commenantes. Et ce fut le dbut d'un empire. * * * * * _Qubec._--De la terrasse de Qubec, o des habitus se promnent, dans le vent du matin, j'aperois le plus beau carrefour d'eau qui soit au monde. Quatre rgions de plateaux, d'une hauteur peu prs gale et s'opposant deux deux, s'avancent dans le fleuve: celle de Qubec, leve de plus de cent mtres au-dessus des eaux, la cte de Beauport gauche, la pointe de Lvis droite, en face l'le d'Orlans. Je ne vois limpidement, avec tout l'amusement des reliefs et des couleurs, que la basse ville tendue au-dessous de moi. Les autres terres sont distantes. Le paysage est immense. L'oeil ne s'intresse plus aux formes secondaires, mais aux longues lignes droites de ces terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le courant. Les pointes sont brunes, les sommets d'un vert pli par le lointain. Entre eux, il y a la lumire des eaux, qui est jaune aujourd'hui, et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue trs bleue, et glauque, et violette, et quelquefois encore, au soleil descendant, toute tavele d'or et de rouge, comme une fort d'rables transparente. Cette lumire, au moment o je passe, n'a qu'une beaut mdiocre. D'o vient donc mon motion? Pourquoi mes lvres, malgr moi, s'ouvrent-elles pour dire: Que c'est beau! que c'est beau! Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une telle joie, sur ces tendues qui btissent, autour du Saint-Laurent, un dessin gomtrique? Vers le nord et vers l'est, toute la cte de Beauport est domine par la chane des Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles ont des mouvements d'une souplesse parfaite; elles font, au bas du ciel, une suite de dentelures lgres, dont la dernire, et d'un si grand dessin, celle du cap Tourmente, se perd, d'infinies distances, du ct o est la mer. Longtemps je les ai regardes, et j'ai regard l'le d'Orlans, et la pointe de Lvis. Et je devine que la beaut du paysage de Qubec est d'abord d'ordre architectural, conforme un instinct mystrieux de l'esprit, et qu'elle procde de cette ordonnance o se mlent les lignes droites des caps et les lignes courbes des Laurentides. Rien, en France, n'est plus franais que ce Qubec du Canada. Les gens et les maisons sont de chez nous. On ne voit pas de gratte-ciel. Les gamins, rencontrs dans la rue, flnent, jouent, rient, se disputent, s'envolent comme les ntres. Lorsque, le soir, je rentre chez sir Adolphe Routhier, et que nous causons de toutes choses franaises, librement, il me semble que je suis en dplacement, aux environs de Paris, chez un confrre de l'Institut, qui a une belle maison et une famille fine. * * * * * _Les campagnes. Saint-Joachim._--Je vais voir, sur la rive gauche du Saint-Laurent, des terres qui appartiennent, ou ont appartenu au sminaire de Qubec, en vertu du testament de monseigneur de Montmorency-Laval (1680). Mon compagnon de route, le savant abb Gosselin, me cite, de mmoire, les dates o quelques-unes des familles de Saint-Joachim s'tablirent au bord du fleuve et dfrichrent le sol que les descendants n'ont pas quitt. Il y a l, me dit-il, un Josef Bolduc, dont la noblesse remonte sept gnrations, jusqu' Louis Bolduc, procureur du Roi, de Saint-Benot, vch de Paris, et qui vint ici, dans le comt de Montmorency, en 1697. Il y a un Fruce Gagnon qui descend d'un Pierre Gagnon, de Tourouvre en Perche, venu Saint-Joachim en 1674. Les Fillion descendent d'un Michel Fillion, notaire royal, de Saint-Germain-l'Auxerrois, mais ils ne sont habitants que depuis 1706. Les Fortin ont commenc d'ensemencer la Grande Ferme en 1760, et les Guilbaut de cultiver La Fripone en 1757. Vous verrez combien sont prospres les familles, celles-l ou d'autres, que nous visiterons. Le train s'arrte la station de Saint-Joachim. Nous montons dans une petite voiture quatre roues, et traversons le village, puis un grand bout de plaine, o chaque champ est soigneusement clos, o, et l, bordant les chemins, se lve une double ligne d'ormeaux. Les terres plates o nous voyageons, terres d'alluvions sans nul doute, s'tendent jusqu'au pied de la belle montagne qui porte le nom de Cap Tourmente. Quelle joie ce serait de vivre une semaine de chasse et de pche dans ces Laurentides! Je n'ai pas vu encore d'aussi belles futaies d'rables. Elles n'ont pas leurs feuilles, mais leurs ramilles, et sans doute aussi les bourgeons entr'ouverts, font de grandes tentures, ocelles et moires, aux flancs de la montagne. Nous devons tre une lieue au moins, peut-tre une lieue normande, de cette fort attirante. N'y pensons plus. Le chemin ne nous y mne pas. Il va paralllement au fleuve, et voici, devant nous, une longue habitation en bois, avec la vranda coutumire. Le fermier,--par exception, le mot peut s'employer ici,--nous reoit l'entre. Il est jeune, solide, haut en couleur, et il porte les moustaches, et ces demi-favoris que j'ai souvent vus en Normandie. La fermire, accorte, claire, pas trs parlante mais parlant bien, a prpar le djeuner. Elle a jet, sur sa robe grise, un tablier broderies rouges, et, quand nous entrons, elle appelle, pour nous faire honneur, sa dernire ou avant-dernire: --Allons, viens dire bonjour, Marie-Olivine! Les tables sont presque vides, car le temps est arriv o les bestiaux vont dans les ptures. Elles renferment d'ordinaire cent btes cornes, et je pourrais visiter la laiterie modle. Mais, plus que la laiterie et que le djeuner, le paysage m'attire. Nous avons dpass l'le d'Orlans dont j'aperois l'extrmit boise. D'autres les, mais bien plus petites, tiennent le milieu de ce fleuve de douze kilomtres de largeur en cet endroit, et paraissent disposes en ligne, comme des navires en manoeuvre: le aux Ruaux, la grosse le, le Sainte-Marguerite, le aux Grues, le aux Canots, le aux Oies. L'eau est basse, et la berge dcouverte. Devant moi, sur les vasires, ces choses immobiles, d'une clatante blancheur, que sont-elles? Elles couvrent de grands espaces. Je sais que ce n'est pas une prairie de fleurs de nnuphars: il y aurait des feuilles. Des cailloux? ils seraient rouls et ramens sur les rives. Tout coup, le vent souffle vers nous et m'apporte le cri des oies sauvages. Elles s'agitent. Quelques-unes tendent leurs ailes. En mme temps, de l'extrme horizon au-dessus du fleuve, du fond de l'azur brumeux, d'autres oies sauvages, en troupes immenses et formes en arc, mergent, arrivent dans la lumire, l'tincelle au poitrail, tournent un peu, s'abattent, et le bruit de leurs ailes passe comme une trombe. Les vasires sont entirement blanches. Je les ai revues, une heure plus tard, du sommet du Petit Cap. C'est le nom d'une colline toute voisine du Saint-Laurent, et qui porte, parmi les bois, la vieille et vaste maison de campagne,--bien franaise aussi,--du sminaire de Qubec. Un sentier suit la crte de la falaise, et la splendeur des eaux, le vent tide, le cri des oies sauvages, le ronflement d'un canot ptrole qui parat menu comme un scarabe, nous viennent travers la futaie. Arbres verts, chnes, rables, frnes, tout pousse bien sur la butte. La saison du sucre d'rable est peine termine. La sve sucre coule encore le long des troncs qui sont percs de deux ou trois trous d'un demi-pouce de diamtre. Je demande mon guide combien produit un rable de taille moyenne. --Cinquante ou soixante litres d'eau, me dit-il, qui donnent une livre de sucre. Pendant que nous traversons de nouveau la plaine, il me raconte des traits de moeurs rurales. Je sens bien, au ton de la voix, que ce prtre a le respect et l'amour de la profession de laboureur. Il me dit encore: --Mon pre avait fait ses humanits jusqu' la rhtorique. A ce moment, il se mit cultiver la terre. Et il avait coutume de nous rpter: Je n'ai jamais eu de regrets. Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps nous gagnons la partie de la paroisse o commencent les premires pentes du cap Tourmente, et les forts merveilleuses ne sont plus trs loin. Les cimes des rablires ont une grce qui retient. Il me semble que le sol est plus pauvre. Mais les cultures sont toujours bien encloses. Des fosss bords de saules suivent le pli des ptures. Nous entrons un moment chez M. Thomassin, qui est propritaire de Valmont, vieil homme, tout droit encore, qui ressemble un retrait de la marine. --Venez au moins dans la grand'chambre? me dit-il. Et nous allons dans la grand'chambre. La mre de famille arrive: des cheveux trs blancs, des yeux trs bleus, un visage doux; puis un gars de dix-neuf ans, gant magnifique et rieur, le torse serr dans un tricot de laine; puis une des filles, qui porte,--ce doit tre la mode dans le comt de Montmorency,--un joli tablier brod. La maison, dont nous visitons une partie, est double. Elle a trois belles pices en avant, du cot oppos la montagne. Dans la troisime, o est le pole, il y a des provisions, la table manger et des vaisselles. --Voulez-vous goter la tire? La tire, c'est le sucre d'rable l'tat filant, une pte brune dans le plat, dore par transparence, o l'on pique la pointe d'un couteau. Je gote la tire, et la dclare dlicieuse, ce qui me vaut une demi-naturalisation canadienne. On cause de l'hiver, des terres qui sont encore bien froides pour le labour, et aussi de la race. En prenant cong de M. Thomassin, je ne puis me tenir d'observer tout haut, voyant l'homme au grand jour, la porte de son royaume: --Avez-vous l'air d'un de nos marins! --Eh! monsieur, riposte-t-il, a se peut bien: on est venu du comt d'Avranches! Le cheval se remet trotter, et nous conduit chez les Braun, qui ne sont pas plus prvenus de notre visite que ne l'taient les Thomassin. La mre a eu dix-sept enfants; elle en a quatorze vivants. Sept ou huit jouent autour de nous dans la premire pice, et le plus petit dort dans un berceau d'osier, pos terre. Vraiment, il y a une distinction et une dignit singulires chez la mre canadienne. Celle qui nous reoit a srement pass plusieurs annes de son enfance dans un couvent, comme presque toutes les fermires qui prennent l un degr de culture et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a un visage ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitt. Plus jeune, elle a d ressembler un modle du Prugin. L'un aprs l'autre, elle me prsente les grandes filles qui l'aident dans le mnage, les petits qui jouent autour de la table, puis, regardant le dernier, qui dort, elle me dit: --Je suis bien contente: je n'ai pas eu d'enfant cette anne. C'est dur, voyez-vous, d'tre toujours penche sur le berbers et rveille la nuit! A prsent, on attend la rcompense. De quelle rcompense voulait-elle parler? De l'ternelle? De l'appui que prtent aux parents les enfants devenus grands? Les deux penses taient srement dans son esprit. Que cela est admirable, divin et humain! A peine a-t-elle achev, que le dernier-n se met s'agiter dans le berceau. Elle fait un signe, du doigt. Et, aussitt, une petite de six ans qui tait l, jouant aux ds sur la table, mais attentive, et les yeux vers nous au moindre mouvement, saute terre, court au berceau, s'assied sur un des bords d'osier, appuie sur l'autre sa main droite, et, prenant de l'lan, se balance en mesure, et rendort le nourrisson. Le pre est d'origine cossaise. De la ferme des Coteaux Saint-Joachim la distance est longue dj. Je sais que, mme dans le plus rude de l'hiver, quand il fait quinze ou vingt degrs de froid, les habitants ne manquent pas la messe du dimanche. C'est du brave monde, comme l'a dit l'un d'eux. Plusieurs font deux ou trois lieues pour se rendre au village. Mais les enfants, comment vont-ils l'cole? Ceux des Coteaux? Le pre rpond: --N'y a-t-il pas les traneaux chiens? Le mien est grand: ils se fourrent cinq dedans, et youp! youp! Je vois en esprit, sur la neige frache encore, le chien qui tourne brusquement, et les coliers qui roulent, poudrs comme des moineaux. Le soleil baisse. Il faut repartir. Un jeune homme, la barrire du premier champ, nous regarde, debout prs d'une paire de boeufs de labour. Il reconnat en nous la nation. --Voyez, dit-il, nos boeufs sont enjugus la franaise! En effet, tandis que, bien souvent, les boeufs ont un harnachement, collier ou bricole, ici, je retrouve le joug en bois d'rable et la courroie de cuir qui le lie aux quatre cornes. * * * * * _Les campagnes. Montmagny._--Nous sommes quatre qui partons pour Montmagny, deux Franais et deux Canadiens-Franais: tienne Lamy, un snateur, un mdecin et moi. Le village tant situ sur la rive droite, il faut d'abord traverser le Saint-Laurent, de Qubec Lvis. Puis nous prenons un train, qui longe la cte. Les paroisses ont des noms qui, pour nous, sont plaisants: Saint-Vallier, Berthier, Saint-Franois. Un lac, le lac de Beaumont, fait une longue clairire dans une fort pauvre, lande plutt, o abonde la myrtille. Puis la terre ameublie succde aux tendues sauvages. Nous voyons nettement, car alors les arbres sont rares, les lignes successives d'habitations rurales et le dessin des proprits. Celles-ci ont toutes la mme largeur de cinq cents mtres, et la mme longueur d'un kilomtre. A l'poque lointaine des concessions de terrains, les arpenteurs ont commenc mesurer et borner les lots en partant du fleuve et remontant vers l'intrieur. Les colons de la premire ligne ont bti leurs maisons la limite extrme de leur domaine, c'est--dire exactement un kilomtre du Saint-Laurent. Mais les concessionnaires de la seconde ligne ont pu btir, de mme, la ferme et les dpendances au commencement de leur concession, de l'autre ct du chemin. On cherchait se rassembler, se porter secours en cas d'incursion des sauvages, ou d'accident, ou de grand travail; de telle sorte que les campagnes sont sillonnes de rues parallles, o les maisons, il est vrai, sont bties de longs intervalles, et que l'on vous dira, si vous demandez l'adresse d'un cultivateur: Il habite dans le deuxime rang, ou dans le quatrime. Je crois que Joseph Nicole habite dans le deuxime. Des automobiles nous attendaient la gare. Ce Montmagny est le chef-lieu judiciaire de trois comts, gros bourg ou petite ville, dont les maisons de bois sont bien peintes et qui a ses jardins, ses trottoirs et ses clubs politiques. Je remarque le got des gens du pays pour la brave pote tant aime de nos pres, et qui a encore bien des fidles. Ce granium-lierre, ce bgonia, ce fuchsia, ce dahlia tuyaut, modle 1850, ont pniblement pouss leurs premires feuilles dans la cuisine, peut-tre dans la grande salle, o les cavaliers viennent voir la blonde, et aujourd'hui, ils s'panouissent sur l'appui de la fentre. Les fermes en ont aussi, de ces belles potes, et, quand nous entrons chez M. Joseph Nicole, la premire couleur vive que j'aperois, c'est un granium-lierre, en espalier, qui fait son petit vitrail, vert et rose, devant une fentre. A la demande du pre, une jeune fille d'une trentaine d'annes, vive d'esprit et bien disante, va chercher le registre sur lequel sont notes l'histoire et la gnalogie de la famille. Je copie ces premires lignes, concernant l'anctre, le premier de la race: Voyageur, originaire de France, arriv en Canada, acheta de Basile Fournier et de Franoise Robin, son pouse, un certain terrain au sud de la rivire du Sud, provenance de la seigneurie de Saint-Luc, qui fut cde, par le roi rgnant Louis XIV, M. de Montmagny, premier seigneur, le 5 mai 1646. Le souci, l'orgueil mme de la tradition sont vidents. Mais le got d'un progrs sage ne me parat pas manquer l'habitant canadien. Je crois que le laboureur de vieille race demande la nouveaut d'avoir fait ses preuves, mais sa dfiance premire n'est pas de l'enttement. L'un d'eux, ces jours derniers, m'a dit: Toute machine nouvelle, qui fait du travail rapide, et qui n'a pas cass aux mains des premiers acheteurs, je l'achte. Aujourd'hui, je visite les tables de M. Nicole, avec le fils an, qui vient d'acqurir le domaine voisin. Le plafond est bas, sans doute pour que les btes aient plus chaud pendant le long hiver. J'en fais la remarque. --Les nouvelles tables, chez moi, dit l'an, seront bties un brin plus haut, mais les socits d'agriculture ne conseillent pas d'lever beaucoup plus la charpente. Il s'est inform; il connat les mthodes et les plans recommands. Les vaches mchonnent un reste de foin dans le rtelier, et, juste au-dessus de leurs cornes, il y a, pendues au mur, des botes trois compartiments, et, dans les botes, une ou deux poules qui pondent. --Bah! dit encore l'an, qui me voit sourire et qui retrouve un mot de la marine, bah! c'est le poulailler des anciens: prsent, a se gre autrement. Et je ne dirai plus qu'une des visites que j'ai faites mes amis de la campagne: ma visite Fortunat Blanger. Il habite le troisime rang, par consquent trois kilomtres du fleuve, et tout au bord de la rivire du Sud. Pas plus que Nicole il n'a t prvenu. Nous le voyons au dpit qu'il ne dissimule pas, lorsque les premires politesses ont t changes. Il dit au snateur, il dit au mdecin: --Ce que a me fche! Si seulement vous m'aviez crit! La maison a six pices au rez-de-chausse et autant au premier tage. Un calorifre la chauffe entirement. Malgr les protestations de la mnagre, une maman de onze enfants,--mince et de visage dlicat,--qui assure que tout n'est pas en ordre, on nous ouvre les portes des chambres et des dortoirs de l-haut. Les lits sont faits, les courte pointes tires, et le plancher est net. Je remarque deux penderies, fort bien garnies; des armoires o sont entasss des cartons chapeaux aussi larges que ceux de Paris; des tuyaux qui amnent l'eau de la rivire l'tage. En bas, le mari me montre les deux pices de rception, tout fait lgantes, et la chambre nuptiale, devenue chambre d'apparat. Les oreillers et les draps du lit sont brods; une belle commode, des chaises lgres, un miroir, le bnitier, des chromolithographies ont encore leur air de jeunesse et d'talage. Nous revenons dans la salle manger, o le couvert tait mis quand nous sommes entrs. --Vous prendrez bien une bouche avec nous? Je reconnais les mots, l'accent, la politesse de la France rurale non diminue. Et tout de suite l'hte ajoute, en hochant la tte, et regardant avec tristesse les deux Franais: --Vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Nous avons l'oeil sur la France, toujours. Il est jeune; il a le type conventionnel du Gaulois, et la physionomie sans repos d'un homme des villes. Tandis que nous gotons au pt en crote, dor et dlicieux, que la mnagre avait prpar pour le dner de midi, M. Fortunat Blanger reprend: --Je n'ai pas toujours t tel que vous me voyez. Il a fallu travailler, et mme voyager... --Oui, interrompt sa femme: pensez qu'il a fait deux sjours au Yukon, de dix-huit mois chacun, l'un avant son mariage, et l'autre aprs! --Comme mineur? --Prospecteur et mineur, rpond le Canadien. Il fallait dgrever le bien de mon pre. J'y suis arriv, et j'ai mme gagn plus. Lamy l'interroge sur la vie dans l'extrme-Nord. Nous coutons. La causerie dure trop peu mon gr. Nous quittons la ferme et retournons au village, chez le docteur Paradis. Nous tions l depuis une heure peut-tre, quand on sonne la porte. Le docteur va ouvrir, et revient tenant une lettre la main. --Il n'a pas voulu entrer! J'ai insist: rien faire! --De qui parlez-vous? --De Blanger: ds que nous l'avons eu quitt, ce matin,--vous vous souvenez que notre arrive l'improviste l'avait chagrin,--il s'est mis crire. Voici la lettre. Cette lettre tait adresse tienne Lamy, qui me l'a donne. Je la transcris fidlement: Rivire-du-Loup, Montmagny, mai 1912. Cher monsieur, Pardon de venir vous relancer, mais, si je comprends bien votre visite, vous venez tudier l'me franaise en Amrique, et je crains bien que, pendant votre courte visite sous mon toit, je n'aie pas eu le temps de vous la montrer dans sa vivacit. Pour bien la comprendre, il vous faudrait entendre nos enfants, quand ils sont tous runis, drouler leur rpertoire de vieilles chansons de France et nous questionner sur votre beau pays. Vos malheurs, vos succs, vos gloires, trouvent un cho dans nos coeurs, et cet attachement profond la vieille mre patrie ne nous empche pas d'tre de loyaux et fidles sujets britanniques. Expliquez cela si vous le pouvez. Merci vous et vos compagnons de voyage pour l'honneur que vous m'avez fait de visiter mon humble toit. Je comprends que c'est le paysan canadien-franais que vous avez honor en ma personne, et je vous remercie au nom de tous. Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dvou. F. BLANGER. * * * * * Si on me demandait, maintenant, quelle est mon opinion sur les Canadiens-Franais en gnral, je me rcuserais, n'ayant pas eu le temps d'tudier chacun des groupes humains dont le peuple est compos. Mais si on limitait la question la population rurale, d'origine franaise, de la province de Qubec, je n'hsiterais plus. D'autres ont clbr et prfr l'audace du colon amricain, ou la mthode de l'cossais, ou la patience de l'Allemand. Mais, si l'on juge la fois les trois lments qui font l'homme de labour, la famille, l'me, le got du mtier, le Canadien-Franais n'a pas de rival. On pourrait lui en trouver pour le mtier: il n'en a pas pour l'me. On la sent enveloppe, menace, attaque dj par plusieurs ennemis, la richesse, l'alcool, la politique, la mortelle Rvolution. Mais, si elle rsiste, quelle grande nation, bientt, elle animera! VISITES EN ANGLETERRE I DANS LE NORFOLK Les circonstances m'ont amen, visiter plusieurs comts d'Angleterre loigns l'un de l'autre. Partout j'ai trouv, chez les Anglais qui m'ont reu, cet accueil franc, sans affectation d'aucune sorte, et qui s'offre sans s'imposer, dont parle, dans un livre de voyages, le prince Louis d'Orlans et Bragance; et j'ai reconnu que le voyageur princier usait d'un autre mot juste, quand il notait leur discrtion affine par une longue pratique de l'hospitalit. Je tcherai d'imiter cette discrtion. Je publierai quelques impressions, incompltes volontairement, sans prciser les lieux, choisissant parmi mes souvenirs ceux qui ne rappellent pas trop les lectures que j'ai pu faire. * * * * * Ma premire visite est pour le Norfolk. L'habitation o je suis attendu est situe au nord-est de Londres, plus de deux heures d'express. Le train traverse d'abord des campagnes plates, devenues comme un parc en raison de ces deux phnomnes: respect des arbres et abandon de la culture des crales. Aprs une heure de route, la terre remue enfin; les rivires ont un cours prcipit entre des bordures de prs d'une pente gale et d'un vert sans une tache, sans feuilles tombes, sans fleurs tardives; des bois aux frondaisons pleines, rondes en haut et rondes en touchant l'herbe, tournent avec les collines, et bleuissent avec elles, bien plus vite que chez nous, ds qu'ils s'loignent un peu; j'aperois, se levant des futaies, des tours et toute la crte dentele d'un chteau couleur de ciment. La pluie qui a tomb huit jours durant, la pluie impriale de Grande-Bretagne et d'Irlande, a tout lav, liss, verni. Le soleil se montre, derrire un voile. Et il semble que les voyageurs passent l'inspection d'un dcor de thtre tout frais: Attention! Ces messieurs arrivent! Quatre petites filles en rose et blanc sur une barrire; un chariot ici, avec deux chevaux rebondis; un troupeau de dindons l-bas; clairage gauche; effet de brume au jour tombant; ne bougeons plus, ces messieurs regardent! Un peu plus loin, le pays redevient plat, des canaux coupent les tendues vertes, les bateaux s'aventurent dans les prs, on pense une Hollande boise et sans tulipe. La nuit commence, quand je descends du train. Je traverse une petite ville de bains de mer, assise entre deux collines. La maison de sir H... n'est pas loin. Je suis reu comme si je revenais. J'entre cependant pour la premire fois: mais je connais le fils an du baronnet. Tout le monde,--mes htes et les invits,--parle franais, parce que je ne sais que trois mots d'anglais. Je suis dans une famille ancienne, influente, religieuse et passionne pour la chasse. Lady H... a pass plusieurs hivers au bord de la Mditerrane, Nice, Cannes. Elle a gard de la France un souvenir pareil celui que nous emportons d'Italie: branches d'olivier, ciel bleu, femmes jetant des bouquets de graniums dans la voiture d'une grande dame, toiles claires, parfum chaud des montagnes. Il s'y mle, et cela est mieux et touchant, des noms, des visages, des mots de pauvres gens qu'on allait voir et secourir. Elle a d tre fort belle. Elle a grand air, un esprit prompt, dcid, qui se recueille quand il s'meut; elle a le got des fleurs, dont il y a, dans les salons et dans les chambres, des gerbes admirables et faites avec un got juste. * * * * * Le matre d'htel, en mon honneur, a orn la table de rubans tricolores. Tous les convives sourient. J'entends murmurer: L'entente cordiale! Et les deux mots sont exacts, srement, entre les quatre murs de la salle manger. Mon hte me demande: --J'espre que vous tes conservateur? --Oui. --Very well! Aprs le dner, quand nous passons au fumoir, il allume un cigare, il entame, avec un de ses invits, une discussion vhmente et grave sur le libre change, et je vois du coin de l'oeil, sous le feu des lumires, remuer et puis devenir tale sa barbe blonde et blanche. Mon jeune ami, qui se mlerait volontiers la conversation, car il a le got trs vif des choses politiques, pense que l'examen du livre des chasses m'intressera davantage. Il va prendre dans la bibliothque un volume reli, dor sur tranche, o, depuis soixante-quinze ans, chaque tableau de battue a t inscrit: faisans, perdreaux, canards sauvages, livres. Je relve beaucoup de belles journes, une, toute rcente, de 300 perdreaux, une autre de 865 faisans. On a chass dans l'aprs-midi, sans grand succs, cause du vent. Et pendant qu'au dehors la pluie bat les fentres, la pluie dont les rafales sont pleines de bruits de mer, j'interroge plusieurs chasseurs sur ce grand excitement favori. Ils connaissent bien le sujet. La loi qui rgit la chasse en Angleterre, me disent-ils, date d'un peu plus de trente ans, c'est une loi radicale. On s'tait plaint du dommage caus par les lapins: elle en a profit, pour attribuer le droit de chasse au fermier. --Qui le cde au propritaire? --Pas compltement. Il peut renoncer chasser le gibier, les faisans, les cailles, les perdreaux, mais non dtruire les lapins et les livres, considrs comme animaux nuisibles. Le droit au lapin et au livre est inalinable. Et de plus, il peut s'exercer toute la semaine, mme le dimanche. --Mais vous aussi, vous pouvez chasser le dimanche? Vous ne le faites pas, je le sais, mais c'est de votre plein gr. --Il y aurait un moyen fort simple de vous dtromper. C'est demain dimanche. Supposons que vous preniez un fusil et que vous alliez devant vous, sur nos terres, avec un de nos gardes... --Eh bien? --Vous seriez pris, ou dnonc au juge. Et le juge vous condamnerait autant de guines, autant de fois vingt-six francs d'amende, que vous auriez abattu de pices de gibier. Mais, sur votre chemin, la lisire d'un champ de betteraves, vous auriez pu croiser un de nos fermiers, revenant tranquillement la maison, avec une couple de livres dans sa gibecire. --C'est un rgime qui a d singulirement diminuer le nombre des lapins et des livres, en dehors des parcs? --Assurment. Quant aux lapins... --Vous ne les chassez gure, oui, peut-tre mme n'en mangez-vous jamais? On me l'a affirm. Quelqu'un me rpond, d'un ton srieux: --Ils sont trs apprcis dans la classe industrielle. * * * * * Le lendemain, le soleil a paru ds le matin. Je le vois de ma fentre. Il met en joie les grives et les merles, que personne ne dtruit en Angleterre, et qui courent sur les gazons ras, par douzaines, essayant un commencement de chanson, sans ardeur, en sourdine, comme il convient au milieu d'octobre. Il ne reste plus trace de la pluie d'hier, si ce n'est dans le ciel, tout frais lav, qui n'est pas sec, qui ne le sera jamais. Sans que j'aie eu besoin de le demander, lady H... a donn l'ordre d'atteler, pour me conduire la chapelle catholique, distante de quatre kilomtres et situe l'entre de la petite ville. J'entends la messe, en compagnie de quarante-quatre fidles, de conditions trs diverses et dont plusieurs doivent venir de fort loin. Pendant ce temps, les propritaires du domaine et leurs htes sont alls au temple. Les chemins sont pleins de gens qui passent, mais qui se taisent ou qui parlent bas. Les automobiles et les cloches rompent seules le silence de cette matine dominicale. Il y a du jene dans le dimanche de nos voisins. Mais j'ai toujours trouv que c'tait l un sot thme de moquerie, et que cette rigueur, ne ft-elle qu'apparente, ne va pas sans grandeur. Une heure sonne. Djeuner froid, selon la tradition, les domestiques ayant cong. L'aprs-midi se passe en causeries, flneries, promenades: nous visitons les jardins, qui sont aims, et que l'automne n'a pas encore touchs; la ferme la plus proche, o sir H..., agronome entendu, me prsente un troupeau de vaches de l'espce dite Tte Rouge, et qui est de robe rouge galement, et qui n'a pas de cornes, mais qui porte, la place, au sommet du front, un superbe toupet fris, la Louis-Philippe; puis nous descendons vers les bois. Ils sont trs beaux, d'essences mles, chnes, pins, htres, bouleaux, plants dans un sol ravin, qui tantt plonge et maintient dans l'ombre bleue la colonnade des troncs d'arbres, et tantt les rige dans la lumire du couchant, neige pourpre qui descend tout le long des corces et sculpte les racines. Ils enveloppent un tang, d'o montent, notre approche, des bandes de canards demi sauvages. Mes compagnons de promenade, jeunes ou vieux, ont tous le sentiment de cette beaut des bois, un enthousiasme qui ne s'exprime pas par des mots, mais que trahissent les yeux, la marche plus ardente, coupe d'arrts que personne n'a dicts, les silences, le geste d'une main qui se lve, et qui montre la gloire d'une grappe de feuilles mourantes. Je dis une jeune fille, qui marche ct de moi: --Vous tes des romantiques. --Je croyais, me rpond-elle en riant, que, pour des Franais, nous tions seulement sportives. * * * * * Le soir, quand nous nous sommes retrouvs dans le salon, elle est venue moi, un gros livre la main. --Il y a tout dans la Bible, monsieur. Voici un texte o l'on jurerait que le prophte Nahum prdit les automobiles... C'est sir H... qui l'a dcouvert l'autre jour. Regardez! Et je lis, au bout de son ongle rose: Les chars courront rageusement dans les rues; ils se heurteront l'un contre l'autre dans les avenues; ils ressembleront des torches; ils voleront comme des clairs. --C'est mme l'accident qui est prdit, mademoiselle. Mon voisin, qui a entendu le mot d'automobile, se penche. --A propos, dit-il, vous connaissez M. Z...?--Et il me nomme un jeune Anglais, que je connais en effet, et qui habite un comt assez loign de celui o nous sommes.--Il lui est arriv une aventure amusante. Vous savez que, chaque anne, le Roi, sur la liste des principaux propritaires des comts, pointe les shriffs. Il en pointe un par comt, et il y a obligation d'accepter cet honneur assez onreux. On ne peut le dcliner qu'en payant quelques centaines de livres sterling. --Et notre ami M. Z... a t point, pour cette anne-ci? --Prcisment. Il n'a eu garde de se soustraire l'ordre du Roi. Il devra donc, en cette qualit, recevoir les membres de la famille royale qui traverseraient le comt. Mais le plus clair de l'office de shriff, vous ne l'ignorez pas, c'est d'aller chercher la gare, quatre fois par an, le juge qui tient les assises, et de le reconduire dans le mme appareil. Or, les usages sont antiques et sacrs: grand carrosse de gala; deux hommes sur le sige; deux valets de pied, toutes perruques dehors, debout l'arrire; le juge, en costume, assis sur les coussins du fond, et le shriff lui faisant face. M. Z... se dit qu'on pourrait peut-tre rajeunir le crmonial. Il s'en ouvrit au juge. J'ai une 40 chevaux, dit-il, toute neuve et des plus confortables. Je la mets la disposition de Votre Seigneurie, que j'irai prendre en automobile, si elle le permet, au lieu d'user de ce lourd carrosse. Quelle proposition! Quelle rvolution! Le juge n'a pas mme hsit une seconde: Monsieur, a-t-il rpondu, quand le Roi entre dans une ville d'Angleterre, c'est dans un carrosse de gala. Je suis le reprsentant du Roi pour la justice. J'entrerai en carrosse, suivant l'usage, et non autrement. II DANS L'OUEST Les htres sont peut-tre les plus beaux arbres qui soient. Ils ont le tronc vigoureux et les mains fines. Et quel vtement d'automne! Quel manteau de cour tranant sur l'herbe; quelle vie, au moindre souffle, dans tous ces larges plis, brods d'or vert, d'or jaune, d'or rouge, qui tombent autour d'eux! Avec les ormes, ils forment la grande beaut de la campagne anglaise. Les ormes ont plus de colonnes apparentes, plus de jour entre les feuilles, plus de caprices dans le mouvement, plus de branches qui font panache, ou simplement perchoir: mais les htres sont incomparables pour l'ampleur des assises et la magnificence des palmes tales. Leur beaut est aime; ils ont la vieillesse assure, comme les bons serviteurs, dans ces domaines inalins. --Venez voir ceux-ci, me dit la comtesse W., ils n'ont que deux cents ans, mais ils vivent tout prs de nous. Et comme ils commencent bien! Ces jeunes arbres, pleins de promesses, auraient pu l'un et l'autre abriter une compagnie de grenadiers sous la tente de leurs feuilles. Il pleut, nous sommes dans l'ouest et en automne. Les choux trouvent la pluie dlicieuse; les hommes n'ont pas l'air de la trouver gnante. Nous revenons d'une course en automobile; nous avons visit le collge de Downside, bti en pleine campagne par les Bndictins anglais: et, naturellement, nous sommes arrivs pendant une rcration. Il faut connatre le rglement, pour tomber sur une tude! Eh bien! cinquante collgiens galopaient dans l'herbe trempe, tte nue pour la plupart, sous une averse qui et fait ouvrir son parapluie un berger des Landes; ils traversaient un taillis, et se ruaient, en deux pelotons, sur les pentes d'une seconde prairie. Le jeune moine qui nous guidait dans notre visite avait l'air d'envier les coureurs. Sa souple vigueur, chaque mouvement, affirmait l'habitude encore rcente du golf et du cricket, et je suis bien sr que si je lui avais dit: Quel beau temps pour le rallye-paper! il aurait rpondu: Oh! yes! Ici, de mme: tout ce qui est dehors reste dehors; la pluie peut tomber s'il lui plat, on la connat; on la supporte; elle vient de la mer amie et collaboratrice. * * * * * Nous rentrons cependant. La maison, qui est vaste, est pleine de tableaux, d'aquarelles, de gravures accroches aux murailles. Les corridors sont des muses, et, jusque dans le quartier de la _nursery_, cent oeuvres d'art racontent l'histoire d'Angleterre ou l'histoire de France, cette petite gravure colorie par exemple, qui porte en marge ces lignes manuscrites: Vue de la Bastille, prise du second pont-levis, au moment du sige et de la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, 4 heures aprs-midi. On croyait que l'inscription tait de la main de Horace Walpole. Je suis presque sre du contraire, dit une jeune femme qui la comtesse W. fait visiter le chteau; c'est un de ses amis de France qui a envoy Horace Walpole la gravure et la lgende. Elle a le droit de juger: elle a publi, en seize volumes, et annot les lettres du clbre homme d'tat. Mais elle est si simple et si fine, qu'il faut une surprise comme celle-ci, pour qu'elle laisse deviner son rudition. Horace Walpole rgne, d'ailleurs, dans cette maison. Ses mmoires,--deux textes de sa main,--superbement relis, occupent la place d'honneur dans la bibliothque. Son portrait, par Richardson, nous le montre dans sa jeunesse en habit bleu et justaucorps rouge, le visage lev, spirituel en diable, avec cette nuance de fatuit qui deviendra bientt mpris. Expression rare dans les portraits d'hommes de l'cole anglaise. Ici mme, il y a dix autres toiles reprsentant de jeunes seigneurs du mme temps: et qu'ils soient diplomates, marins, futurs ministres ou simplement chasseurs de renards, tous les modles ont ce petit pli de rudesse entre les sourcils, cet air de volont, de bourrasque facile et imminente, qui est une manire anglaise, et une jolie manire, en somme, de regarder la vie. --Voici deux tabatires qui lui ont appartenu, dit lady W. en s'approchant d'une vitrine. Celle-ci,--et elle me tend une tabatire en or cisel, enrichie de rubis et de perles, d'un admirable travail,--lui a t donne par le grand Frdric; voyez la miniature... --Et cette autre, rplique Mrs. T., lui fut envoye de France, par son amie madame du Deffand. Madame du Deffand avait fait peindre sur le couvercle, le portrait,--ne trouvez-vous pas qu'on ne l'a pas flatte, cependant?--de la belle marquise de Svign, et elle avait enferm dans la bote une lettre... Attendez, je crois que je vais pouvoir vous la faire lire... Mrs. T. s'en va fouiller dans la bibliothque, et revient, aprs une minute, avec le texte de la lettre, date des Champs-lyses, et qui n'est pas tout fait de la belle marquise, on le devine la deuxime ligne. Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme pour mes lettres, votre vnration pour les lieux que j'ai habits. J'ai appris le culte que vous m'y avez rendu, j'en suis si pntre que j'ai sollicit et obtenu de mes souverains la permission de vous venir trouver, pour ne vous quitter jamais... J'ai pris la plus petite figure qu'il m'a t possible, pour n'tre jamais spare de vous. Je veux vous accompagner partout, sur terre et sur mer, la ville, aux champs, mais, ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessamment en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris, et de choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain. * * * * * La maison aime les livres. Dans le fumoir, o je retrouve bientt la famille de lord W. et ses htes, j'aperois, sur une table, les trois volumes, qui viennent d'arriver, des lettres de la reine Victoria. A ct, trois ou quatre volumes, format in-quarto, pais, margs abondamment, portent aussi le nom de la reine: _The Victoria history of the counties of England._ --Cette histoire des comts anglais, m'explique M. T., a t entreprise, il y a, je crois, une dizaine d'annes, par l'diteur Archibald Constable. Ce sera une oeuvre immense, puisque l'tude de chaque comt exige plusieurs volumes. Tout s'y trouvera: gographie, gologie, histoire, botanique, archologie, littrature... --Que j'aimerais qu'on ft une oeuvre pareille pour la France! Dnombrer ses gloires, puis les enseigner! Les travailleurs ne nous manqueraient pas: ce sera l'oeuvre des temps de paix, un peu plus tard. --Chez nous, le moment est favorable. Un grand nombre d'hommes comptents collaborent cette histoire, et mme plusieurs femmes. Nous avons,--le saviez-vous?--plusieurs centaines de jeunes filles qui tudient prsent, Oxford et Cambridge. En sortant de l quelques-unes crivent, comme celles dont je viens de parler; d'autres deviennent institutrices, secrtaires... Les femmes commencent chasser les hommes de beaucoup d'emplois en Angleterre. Elles sont innombrables dans les administrations, dans les postes, par exemple. Et les hommes se plaignent: c'est l'envers du fminisme. * * * * * La conversation prend cette allure demi-politique, demi-sociale, qui est, comme le galop de chasse, familire nos voisins et voisines d'outre-Manche. Lady W. raconte qu'elle veut tablir une _nurse_ garde-malade, dans le village, et qu'elle rencontre des difficults qui ne sont pas spciales au pays anglais, mais qui peut-tre y sont plus malaises vaincre. --Il nous faut, dit-elle pour le traitement de la _nurse_, cinquante-sept livres sterling, plus une bicyclette et le grand manteau bleu. J'ai demand aux ouvriers leur cotisation; ils m'ont rpondu: A quoi bon, maintenant? Nous la paierons quand nous serons malades! Oui, ils paieront alors une guine par semaine, puisque c'est le prix que demande une garde-malade, ou plutt ils ne pourront pas la faire venir... C'est le comble de l'imprvoyance! --Lady W. russira quand mme, rpond quelqu'un. Elle a tout l'essentiel pour gagner sa cause, qui est d'aimer le monde o l'on vit. Je vous apprendrai, monsieur, qu'elle a, par exemple, l'habitude d'inviter, la Nol, les filles de ses fermiers prendre le th avec elle; un autre jour, ce sont les fermires qu'elle invite; un autre jour, elle donne un bal ses domestiques... --Un bal! Lady W. rpond: --Mais oui, dans la grande salle manger. Les invitations sont faites par le matre d'htel, qui crit aux domestiques du voisinage: Avec la permission de madame, je vous prie de bien vouloir....., etc. Je danse avec lui le premier quadrille, et nous avons pour vis--vis lord W. avec la femme de charge. Il y a un orchestre; il y a un buffet, et cela commence neuf heures du soir, et cela finit six heures du matin. --Et le service? --N'a jamais t aussi ponctuel que le lendemain. La question des domestiques est une des plus srieuses qui aient toujours t, l'une des plus inquitantes en plusieurs pays, aujourd'hui. Tout le monde en peut parler, et, chacun disant son mot, j'apprends beaucoup de choses, dont je puis dire quelques-unes, sur ce nombreux personnel de serviteurs qu'exige la vie de chteau en Angleterre. Ils sont strictement hirarchiss. Il y a des rgles, des prsances, des castes fermes. On se rencontre; on ne se voit pas: c'est le pastiche d'un autre monde. L'ordre des domestiques suprieurs se compose: du matre d'htel, de la cuisinire ou du chef, des valets de chambre et des femmes de chambre attachs la personne du matre ou de la matresse de la maison, ou de l'un des enfants. Les autres sont domestiques infrieurs, par exemple le cocher, mme le premier cocher (bien que les palefreniers l'appellent _sir_), les valets de pied, les _housemaids_ qui cirent les parquets, les lingres, blanchisseuses, boulangres, femmes de la laiterie... Le soir, au moment du dner, qui est l'heure solennelle pour les domestiques comme pour les matres, on a fait un peu de toilette, ces demoiselles ont mis un corsage clair, un ruban, une broche, et l'on entre avec ordre dans la salle manger commune, qui est distincte de la cuisine. Le matre d'htel prside, ayant en face de lui la cuisinire. Mais c'est un repas muet. Il est assez court, parce que, ds que les plats de viande ont t servis, les domestiques suprieurs se lvent, et vont manger le pudding dans le petit salon de la femme de charge. Les _housemaids_ se lvent aussi, emportent leur verre et leur couteau, et se retirent dans la chambre de l'une d'elles. Les domestiques se trouvent alors diviss en trois groupes, et le silence n'a plus sa raison d'tre. --Chez le vieux duc de X., qui est mort rcemment, dit quelqu'un, il y avait une tradition qui a dur juste cent ans. Chaque soir, dans le salon de la femme de charge, on dbouchait une bouteille de porto. Le matre d'htel emplissait les verres, et, levant le sien, prononait: A la sant de monsieur le duc! Quelques instants aprs, le premier valet de chambre, ayant de nouveau rempli les verres, disait: A la sant de monsieur le marquis! Le duc actuel a trouv que tout l'effet des toasts, aprs cent ans, devait s'tre produit, et il a supprim le porto. --Oui, reprend une jeune fille, la sparation est trs nette. J'en ai eu la preuve. Pendant une absence de ma mre, une de nos lingres est venue me trouver, et m'a prie de la faire admettre la table des domestiques suprieurs. Elle invoquait son anciennet dans la maison, et son got pour le pudding. C'taient des raisons. J'ai promis d'en rfrer, et je suis alle trouver la cuisinire. Elle m'a coute, puis elle m'a rpondu: Mademoiselle sait que nous l'aimons tous: elle est bonne pour nous, elle est pleine d'attentions, et nous ferions tout pour elle: mais elle nous demande une chose impossible. Plutt que d'accepter parmi nous cette fille, nous quitterions tous la maison! * * * * * Le lendemain, j'ai visit la petite ville de Wells. Maisons du treizime et du quinzime sicles; cathdrale qui n'a de laid qu'un contrefort intrieur, mais qui est belle en tout autre point; jardins mlancoliques d'un vch envelopp de ruines; salle capitulaire dont les colonnes s'panouissent en nervures innombrables, comme les fts des palmiers; chanoines rudits; bibliothque o l'on peut feuilleter l'_Aristote_ d'rasme, imprim par le grand Alde... Cette journe encore fut exquise. La pluie ne tombait plus. Les paysans, dans les gurets nouveaux, faisaient flamber les mauvaises herbes; la fume, pousse par le vent, se couchait sur le sol, et des nuages gris, l-haut, des nuages chevels, tordus, nous et dnous souplement, coulaient sur l'azur ple, comme si, dans le ciel, 'avait t aussi l'heure des semailles et des brlis. III UNE GRANDE DEMEURE Me voici dans une des plus belles et des plus clbres demeures de l'Angleterre. Elle fut acheve sous Jacques II, l'une des grandes poques d'architecture. On l'aperoit de loin, toute blanche, dans la verdure d'un parc trs vieux, et sa longue faade est enveloppe d'arbres lourds. Elle domine une petite ville. Elle ralise le rve des hommes qui se souvenaient encore des forteresses, et qui demandaient du confortable. Ses murs crnels cachent le toit; des demi-tours pans coups, de larges fentres, nombreuses, rompent la monotonie de cette nappe de pierre leve mi-coteau. Deux ailes, en arrire, prolongent le chteau et forment la cour d'honneur. J'arrive la nuit. Dans l'encadrement de l'avenue montante, entre les houles sombres des feuillages et les nuages qui glissent au-dessus, le chteau, illumin, prend un air de joaillerie. Aux reflets bleus, je reconnais l'lectricit. La voiture s'arrte devant un perron bas. J'entre dans un vestibule, et, de l, dans une galerie qui a toute la longueur du chteau, et qu'clairent vingt chevaliers bards de fer, rangs le long des murailles, et dont chacun porte une lanterne. * * * * * Oui, cette demeure est singulirement intressante. Comme d'autres, elle a son trsor de souvenirs, ses tableaux de matres, ses tapisseries, ses livres; on y peut voir, au fond de la chapelle, le fauteuil de la reine Anne; dans un des salons, le berceau de la reine lisabeth, tout semblable aux barcelonnettes de bois des fermes bretonnes. Mais elle abrite aussi de l'histoire contemporaine: l'une des familles les plus mles aux affaires, les mieux doues, les plus unies de l'aristocratie anglaise. Lord S..., mort en 1903, avait t trois fois premier ministre de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ses fils continuent de servir, comme on disait en France, autrefois, et ne se contentent pas du reflet de la gloire paternelle. L'an sige naturellement la Chambre des lords; il a fait la guerre au Transvaal; tout l'heure, en causant avec lui dans la bibliothque, en le voyant feuilleter des livres et des albums, j'ai eu le sentiment qu'il avait le got de toutes les choses de l'esprit, et qu'il les jugeait mieux qu'en homme du monde. Un autre fils est membre de la Chambre des communes; un autre l'a t et le sera de nouveau, quelque jour: tous les deux, me dit-on, sont orateurs. Un autre, je crois, est soldat, et gouverne une colonie d'Afrique. Un autre est cur de la petite ville tasse au pied du chteau. Il revient d'un voyage de plusieurs mois au Japon et en Chine. Je me rjouis de l'interroger, ce soir. La maison, si vaste qu'elle soit, me semble pleine, tant les invits sont nombreux. Est-ce un simple hasard? Ai-je eu la chance d'tre accueilli par des familles o les habitudes de pit se sont conserves plus fidlement qu'ailleurs? Il est probable. Dans le Norfolk, sir H..., rcitait, chaque matin, la prire dans la chapelle, devant ses enfants, ses htes anglicans et ses domestiques assembls. Quelques jours plus tard, fort loin de l dans un comt de l'Ouest, ayant ouvert, par mgarde, la porte de la salle manger quelques minutes avant le breakfast, je trouvai quatre personnes, de familles diffrentes, faisant la prire en commun. Ici, au moment o j'entre dans la chambre qui m'est destine, je remarque une petite pancarte fixe au mur. Elle indique les heures des repas,--neuf heures trente, une heure trente, cinq heures, huit heures quinze,--puis les heures de la prire quotidienne et celles des offices du dimanche, la chapelle... Les chambres portent un nom d'arbre ou un nom de personnage politique. Il y a le chne, l'rable, le pin; il y a aussi la chambre de la Reine, ainsi dsigne parce que la reine Victoria y a couch, la chambre de Cromwell, de Wellington, de Beaconsfield. * * * * * Le crmonial du dner,--je ne trouve pas d'expression plus juste,--est le mme partout, mais plus frappant dans une maison pleine, comme le sont les mouvements d'ensemble. A huit heures quinze, tout le monde est runi dans un des salons, l'extrmit de la galerie. Aucun retardataire. On descend. Le dner est servi dans une salle qui a deux tages de hauteur, et qui me rappelle des salles toutes pareilles de palais italiens, o il y avait une tribune pour les violons et les harpes. J'ai l'impression agrable, et que j'prouve rarement, d'un luxe vrai, autoris par la naissance, exig par le rang et par le rle, d'un luxe qui a l'habitude de servir et dont on a l'habitude. La vanit humaine, un certain degr de richesse et de noblesse, n'est plus l. Elle est ailleurs, naturellement, puisque nous ne saurions nous passer d'elle. Mais l'excs de nous-mmes, quand il n'est pas fond sur l'argent, a du moins cet avantage d'tre amusant quelquefois. Une de mes voisines parle d'une nouvelle oeuvre d'assistance de Londres. Elle s'y intresse, elle fait preuve d'intelligence dans la manire dont elle la dcrit; elle est organisatrice assurment, et probablement trs bonne. Mais j'ai le malheur de glisser une phrase, d'une banalit dplorable, je le reconnais, sur la misre des grandes villes. Aussitt j'observe un mouvement d'impatience, et je suis puni d'avoir cru qu'il y a des pauvres Londres, comme Paris. Non, monsieur; tout cela est fort exagr. Dans nos villes industrielles, le travail ne manque pas. Et ceux qui travaillent gagnent bien, et sont contents. Aux murs de la salle, plusieurs drapeaux sont pendus. J'ai vu tout de suite, en entrant, que quatre taient franais. Ce sont des drapeaux carrs, de petite taille. De la place o je suis, je puis lire sur l'un d'eux, en lettres brodes dont l'or est tout terni: L'Empereur Napolon au dpartement de la Haute-Loire; et sur un autre: L'Empereur Napolon au dpartement de la Haute-Vienne. Quand je m'informe, on me rpond qu'ils ont t donns par Wellington. Je regarde longtemps ces aigles, prisonnires en Angleterre. Elles n'ont pas t conquises sur le champ de bataille, mais enleves simplement, dans le pillage d'une prfecture. Je pense au jour o elles frmirent dans la main de l'Empereur, au jour o il les remit au reprsentant de la Haute-Loire, au reprsentant de la Haute-Vienne, pour de futures gardes nationales... Le dner dure peu de temps. Aprs avoir fum une cigarette, une seule, les hommes retrouvent au salon la matresse de la maison et leurs voisines de table, qui ont quitt la salle manger les premires, selon l'usage. Et l'on cause jusqu' onze heures. Autour de nous, le long des murs, il y a tout un pass, toute une galerie de portraits d'poques diffrentes. Parmi ces portraits, un grand tableau reprsente l'empereur d'Allemagne, en uniforme d'amiral, sur le pont d'un navire. C'est un souvenir: Guillaume II a pass ici plusieurs jours, avec l'Impratrice, en 1891. * * * * * Conversation presque toujours instructive et vivante, parce qu'elle est domine par la politique, et conduite par des hommes d'action. Nous sommes la fin d'une crise assez grave, qui met aux prises les ouvriers de chemins de fer avec l'autorit patronale et, l'on peut dire, avec l'autorit sociale. Un directeur d'une des grandes Compagnies anglaises, trs entour, trs calme, n'a cess de rpondre obligeamment, plus de vingt personnes qui ont d lui faire les mmes questions. Je note quelques mots qui m'ont t dits, dans un groupe ou dans l'autre, toujours en franais et souvent avec un tour heureux. _Un membre du Parlement._--Sans doute, monsieur, nous sommes menacs, nous aussi, et les mmes lments rvolutionnaires essaient de nous entamer. Mais, en Angleterre, ils auront moins de puissance que chez vous.--Je le souhaite, sans y croire.--Pardon, tout se fait lentement, ici, mme le mal, et nous rflchissons en agissant, ce qui permet de ne pas aller jusqu'au bout. Les lecteurs, avec leur bon sens et leur esprit pratique, comprendront que les promesses, comme les parfums, peuvent griser, mais ne nourrissent pas. _Un autre._--Nous sommes des illogiques. Que de sottises cela empche! _Un troisime._--Je reconnais, cependant, qu'il y a une chose inquitante. Il faut songer que notre constitution anglaise, notre politique, nos moeurs publiques, tout, en Angleterre, a t fait en vue de deux partis. S'il s'en forme un troisime, qu'adviendra-t-il? _Lady K._--Oui, assurment, j'ai beaucoup connu le pre de lord S..., le chef de cette belle famille qui nous entoure. Je ne suis plus toute jeune. C'tait un homme sarcastique. Sa bont, trs relle, vivait sous l'pine. Il ne donnait jamais un conseil, et ses enfants ne parvenaient pas toujours deviner son avis. Dsabus des hommes, dsabus des mots. Il disait: L'exemple seul des parents sert quelque chose. _Quelqu'un du Foreign Office._--Monsieur, nos sentiments profonds sont taciturnes. _Miss Vera N._--Demain, vous verrez le parc. Il est trs beau. Je vous raconterai un mot curieux,--parmi tant d'autres jamais ignors,--qui y a t dit. Voulez-vous? Seulement, vous me direz ce que vous en pensez? --Volontiers. --Eh bien! lorsque l'empereur d'Allemagne vint ici, il voulut faire une promenade cheval, dans le parc. Quatre chevaux furent sells. L'Empereur allait devant, accompagn par lord S. Deux aides de camp suivaient. A une petite distance du chteau, la jument que montait lord S. prit peur, et partit toute allure; le cheval de l'Empereur fit de mme. Y eut-il quelques secondes de danger? Je ne sais. Mais aussitt, d'un mme lan, les deux aides de camp se prcipitrent et encadrrent leur souverain, galopant botte botte, prts lui porter secours. Puis, les chevaux se calmrent; la course cessa; on reprit la promenade. Alors, un des officiers, passant, pour se remettre la suite, prs de lord S., lui dit: Votre jument, monsieur, mriterait d'tre fusille!... Que pensez-vous du mot? --Il est rude, mais superbe! --Vraiment? Un Franais l'aurait dit? Un Franais d'autrefois? --Avec des nuances, mademoiselle; ils en trouvaient mme au galop. Mais le sentiment et t le mme. * * * * * A onze heures, la rception est finie: la soire ne l'est pas. On se retire. Les salons entrent dans l'ombre. Mais bientt, par les escaliers, par les couloirs, les hommes, vitant de faire trop de bruit, se dirigent vers le fumoir, o sont disposes les bouteilles de whisky et de soda, les botes de cigares, les cigarettes. Ils se sont mis l'aise. Ils ont enlev leur habit et souvent leurs souliers vernis, pour endosser le veston ou la robe de chambre, et chausser les pantoufles. Et la deuxime soire commence, illimite, dans la fume bleue. IV LE VILLAGE UN PARC DANS LE YORKSHIRE J'entends bien les mots que j'ai si souvent lus; que les Franais ne manquent pas de rpter, comme la plus neuve de leurs impressions, aprs quarante-huit heures passes Londres; que les Anglais m'ont dits galement, plus d'une fois: Nous sommes si diffrents! Nous avons, en France, et ils ont, en Angleterre, toute une littrature qui expose cette vrit, la dbite en morceaux, la commente et l'illustre. Elle est intressante, elle est amusante, mais combien exclusive et oublieuse! Entre les Anglais et nous, je veux bien admettre un millier de diffrences, un million si on y tient, mais, vivre parmi eux, dans le home, on s'aperoit que la littrature insiste trop, ici encore, comme elle le fait toujours sur les sujets faciles, et qu'il reste quelque chose de commun entre des hommes si diffrents. Il reste l'humanit, tout simplement, l'essentiel, le meilleur de la sensibilit, et tant d'ides qui donnent un air de famille au monde civilis. Je me dis, avec une conviction grandissante: quel choix d'amis un Franais qui aurait le temps pourrait faire en Angleterre! Quels amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes, intimids par leur propre coeur, jusqu' prendre le ton de l'humour, pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur politesse, juges quitables de la noblesse d'un acte et du bon droit d'un homme, except quand l'intrt du pays ou seulement son orgueil est en jeu! Lord H... chez lequel je vais passer quelques jours, avant de regagner la France, est prcisment l'un des hommes qui reprsentent le temprament anglais, comment dirai-je? son maximum d'acclimatation. Il connat les sauvages de la Terre de Feu, mais aussi Paris, la France et les Franais; il a l'esprit vif et curieux et, chose infiniment rare, le sentiment que l'Angleterre n'est pas l'unique fruit de civilisation, le melon pouss sur le fumier de cent races qu'il domine et qui l'aident mrir, mais qu'il y a d'autres peuples, trs bien dous, et des qualits de race, fort rpandues chez les voisins et qui ne font pas partie du patrimoine anglais. Il est artiste, spirituel et, avec les mains les plus fines du monde, tout le contraire d'un faible. Tout l'heure, il m'a dit: Je ne comprends pas votre Louis-Philippe, quittant les Tuileries sans se dfendre contre l'meute. Il fallait tirer. Quels malheurs la force pargne! * * * * * Le domaine de lord H... est fort loign de Londres, situ dans le nord de l'Angleterre, dans cette partie o les usines, les mines, les villages ouvriers, les villes de grande industrie emplissent les valles. Et certes, du chteau o nous causons depuis ce matin, on n'aperoit aucune chemine de fabrique; la prairie qui descend, devant les fentres, parat bien tre du plus beau vert, le plus uniforme, le moins souill, le plus vibrant; les deux futaies qui l'encadrent et s'ouvrent avec elle ont le mme ton que les ntres la fin de l'automne. Cependant, tout l'heure, quand j'ai mis le pied dehors et suivi l'alle qui mne au jardin, j'ai trouv bien sombres les feuilles des rosiers, je me suis pench: elles avaient un peu de poudre noire sur toutes leurs artes, de la neige des quatre saisons. Mon hte sort du chteau et m'appelle: --Ah! vous regardez mes rosiers! Je les fais venir de France; ils poussent bien d'abord, mais cette terrible fume les tue, leur troisime ou quatrime fleur. Venez avec moi; allons voir le village! Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais non, je suis vite dtromp. A cent pas du chteau, lord H... m'introduit dans un atelier o travaille un vieil homme, rubicond avec des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pice, surveille le pot o bout la colle forte. --Mon chef bniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison depuis quarante ans. A quelques pas de l, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres, puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le marchal ferrant; des ouvriers, ct, battent des gerbes d'avoine; un des gardes-chasse passe et va vers les prs bas. A chacun de ces hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe: bonnes ttes carres, peu de mots, un salut sommaire, la casquette quitte peine le crne, mais le sourire est parfait, amical, de tout l'tre la fois; les mains vont d'elles-mmes celles du matre: il y a des sicles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins lgants selon le grade des employs, forment, autour de nous, un village o manquent cependant l'picier marchand de grains et de faence, le buraliste, le boulanger reconnaissable aux trois miches d'or qui hachent le bas de sa fentre. Le temple, une glise gothique, noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marques du mme nom, du mme casque empanach, des mmes armes, lve sa tour au milieu d'une des futaies voisines. --A prsent, me dit lord H..., je vais vous prsenter notre fermire. Je vous prviens que c'est une dame fort importante. * * * * * Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi soign que ceux des _boarding houses_ de la cte anglaise, gazons bien tondus, fusains coups en brosse et faisant clture, corbeilles o achvent de plir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des dahlias simples et des bgonias de la petite espce rose. La jeune fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait la machine, quand nous entrons, et elle se lve, appelle sa mre, forte matrone minaudire, coiffe en cheveux, et nous avons deux rvrences. --Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous demander une rparation laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse la fentre de la salle manger, donnez-nous une belle fentre jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc! Il faut vraiment tre atteint de la fivre mgalique--_febris pejor, frequentissima_--qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un home plus confortable que celui de cette fermire. Un notaire de petite ville l'et achet tout meubl; un officier d'administration en et rv trente ans, et joui peut-tre en fin de saison... Tout ce qui sert d'idal des cantons entiers se trouve ici au grand complet: salle manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du dernier modle, laiterie, tout un tage de chambres au-dessus, des tentures d'toffe dans les appartements de rception, des bibelots partout, des lanternes japonaises, des meubles de chne cir, plus de cinquante photographies encadres, un piano, des tapis, un parquet, en un mot les tmoins obligs du bonheur. En traversant l'office, j'aperois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix grises et un jeune ramier. Lord H... a d faire semblant de ne pas les voir. Il m'invite visiter son habitation de la cave au grenier, et nous employons la dernire heure de la matine parcourir les dpendances, inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de mnage, et la brasserie d'o sort la bire commune. Avant de rentrer au salon, il va s'informer de la sant d'une vieille femme,--la nourrice des enfants,--qui a ses appartements, pour toujours, sous le toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai racont quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont invites djeuner, disent chacun un mot joli. La premire dit: --Le temps des trs grandes habitations est peut-tre pass; elles supposent une fodalit accepte. La seconde, qui est toute jeune, rpond: --Je crois que les pays o subsiste quelque chose de fodal sont les plus heureux: les gens d'un mme domaine y forment une grande famille. * * * * * Cet aprs-midi, excursion en automobile et visite au chteau de Wentworth Woodhouse. Les chemins sont mauvais, dfoncs par les charrettes qui transportent la houille, et la campagne manque de joie; un vieux terrien dirait qu'elle manque de coeur; elle a l'air dbile et las. Mais, ds que les barrires qui dfendent l'accs du parc ont t franchies, royaume enchant! Les jardins de lgende sont ainsi: ils se reposent; les sicles passent ct d'eux; le monde est mauvais tout autour; la beaut de leurs ombres y sert d'explication la douceur des btes. Voici des prairies vallonnes, perte de vue, devant moi; elles s'en vont comme un grand fleuve vert clair et houleux, et, droite, elles creusent des baies lumineuses dans la fort toute noire, dont on ne voit pas non plus la fin. Sur la prairie, prs de la fort, il y a le chteau, qui parat grand comme l'Escurial,--il doit l'tre moins, mais la brume grossit!--Et partout, travers les tendues, des troupeaux d'animaux rares s'avancent petits pas, broutant l'herbe et flairant le vent, des cerfs avec leurs biches, des daims, des antilopes, des boeufs bosse, tout blancs, dont les grands-parents sont venus de l'Inde, des boeufs d'cosse poil jaune et tranant terre comme une frange. Je songe aux mnageries que Breughel assemblait dans ses paradis terrestres, ses longues avenues sous les arbres, ses longues valles fraches, au bout desquelles, dans les lointains des bois, il y avait toujours plus de bleu que dans le ciel mme. Le lord qui fit dessiner ce parc avait le got des espaces et celui des collines drapes, et celui des chnes isols dont la lumire fait le tour. Hlas! s'il revenait, que de chnes il pleurerait! Tous les vieux chnes meurent, beaucoup de jeunes sont malades, noircis par la fume, empoisonns par elle et touffs. Nous sommes ici dans le domaine qui appartint au comte de Strafford, le ministre de Charles Ier. Il parat que les archives sont pleines de pices curieuses. La galerie de tableaux n'est pas moins riche. On y peut voir vingt-huit tableaux de Van Dyck, dont l'un au moins est un grand chef-d'oeuvre, le portrait, peint dans le chteau mme, de lord Strafford et de son secrtaire, celui-ci tout jeune, vif, spirituel, habill de rouge, la plume leve, l'oreille tendue, amus par les secrets d'tat qu'il vient de coucher par crit, l'autre, le matre, vtu de sombre, inquiet de la manire dont il va continuer sa dpche, assez jeune encore de cheveux et de visage, mais sans jeunesse de regard. C'est le secrtaire qui fait envie, mais on se dit que l'Angleterre avait un bien solide ministre. Quand nous passons dans la vaste salle de rception carre, dalle de marbre, laquelle aboutit, au premier tage, l'escalier d'honneur, un de mes compagnons me raconte une des traditions de Wentworth Woodhouse. --Cette salle, me dit-il, a connu, pendant trois cents ans, un mois de ftes, chaque anne. Jusqu' la mort du grand-pre du possesseur actuel, survenue il y a six ans, la coutume s'est maintenue, de pre en fils, de tenir table ouverte tous les mardis de novembre. Dans les temps anciens, dans les ges fodaux,--si rudes, mais par tant de cts fraternels,--venait qui voulait djeuner chez le lord: ses voisins et ses paysans, les travailleurs des mines de charbon, les voyageurs et pauvres qui ambulaient dans le domaine; puis, le nombre des passants, avec le progrs, devenant excessif, on changea la mthode, et tout le monde encore put venir, mais la condition de prvenir et d'crire: Je viendrai djeuner au chteau, tel mardi. J'ai vu des djeuners de quatre-vingts et cent couverts. Aujourd'hui, la tradition est brise. Tant d'autres semblables ont disparu plus tt! Saviez-vous, par exemple, que jusqu'en 1848, tous les membres de la Chambre des communes ou de la Chambre des lords avaient le droit, s'il leur plaisait, d'aller dner chez l'archevque de Canterbury? Ils n'avaient que deux obligations remplir: prvenir leur hte et arriver au palais de Sa Grce en costume de pair ou de dput. * * * * * Le soir est dj tomb. Que le soleil brille peu de temps, dans ce pays o la brume, de tous les points de l'horizon plat, monte en murailles qui se rapprochent et font la vote! Il n'est pas plus de trois heures, et dj tout le relief des terres a cd, l'clat de l'herbe est mort; on ne sait plus d'o vient la lumire; la peur de la nuit rassemble les btes des troupeaux et des hardes, et les groupe en taches rousses sur les prairies toutes blanches. Les mles tournent autour, et meuglent ou brament, et j'entends venir leur voix des profondeurs de l'ombre o la fort s'efface. Tandis que l'automobile suit, petite allure, une avenue tournante, un grand dix-cors trotte un peu en arrire, sur la pente, et ses biches le suivent, tendant le cou, et par-dessus les dos bruns et mouvants, le grand chteau n'est dj plus, dans le brouillard, qu'un peu de brouillard plus ple, o trois points d'or viennent de s'allumer. V CHASSE AU RENARD Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire. Matine frache de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans relief. La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y croire. Vous verrez, dit-il, c'est une belle journe qui se prpare. Oh! le petit renard n'a qu' se bien tenir!... Mais je vous fais mes excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout l'heure les futaies de Bramham. En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et, aprs en avoir offert lady H... et une jeune femme dont la tte rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout bouriffe d'un amas de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une tablette aussi Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit prsenter mon hte. L'auto file toute allure, sur la route dserte, sous la pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles. Vers neuf heures, les terres commencent monter; derrire le rideau de la pluie, lam d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore, une bande violette, rgulire, se lve au-dessus de l'horizon, gauche. Elle commence un mille de nous peut-tre, mais, mesure que nous courons, elle se prolonge, elle se droule, elle nat de toutes les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et qui la montrent. C'est le parc de Bramham. John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrire garde par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous montons travers un massif d'arbres, et, au moment o la voiture atteint le sommet de la cte, le soleil parat. Si ple que soit la lumire, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous, un parc des contes de fes: des prairies illumines, qui ondulent, des groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des lointains de futaies bleues, des perons plus proches qui entament l'herbe et le soleil, des criques, des entres sous bois, et l, partout, des nappes de fougres, d'un model souple, ardentes sur les lisires, et qu'on suit sous les branches, et qui reoivent l'ombre sans cesser d'tre claires. On arrte l'auto. Lord H... se lve, sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe de bienvenue. --Ah! la voici! * * * * * Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du chteau invisible, d'une clairire de fort, du tournant d'un massif, de je ne sais o, une femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme on devine son ge et la moiti de son me! Elle est jeune, j'en suis sr, elle a une jolie taille, elle monte ravir, elle aime la chasse, le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure, elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un ruisseau, tourne un groupe de htres, fond sur nous comme si elle chargeait en bataille, s'arrte trois pas de l'auto, rpond au sourire de lord H., et dit: --Bonjour, pre! Le cheval est crott jusqu' moiti du ventre, le vtement de chasse, en gros drap, a fait plus d'une campagne, mais la chasseresse est jeune. En quelques minutes, nous sommes devant les ruines d'un vaste chteau, incendi en 1825. Une aile a t sauve et les chtelains d'aujourd'hui l'habitent. Mais tous les murs avaient tenu bon; ils sont encore debout, noircis, percs de deux tages de fentres qui sont belles de lignes, mais si tristes depuis que le regard de la maison n'est plus en elles, et l'on me dit que peu peu, chaque anne, on rebtit quelques-unes des salles de rception et des chambres d'autrefois. Les communs n'ont pas souffert. Ils sont faits la taille et pour l'usage d'un rendez-vous de chasse o toute la _gentry_, de vingt lieues la ronde, peut tomber l'improviste, avec son train de serviteurs et de voitures. Dans la cour, deux chevaux nous attendent. L'un est pour lord H., l'autre est pour moi, et nous partons tout de suite, accompagnant Mrs. L. F., qui n'a pas mis pied terre. Le bois n'est pas loin. Par un chemin forestier, tantt rembourr de brande, tantt glissant et fondant comme une glace mi-pistache et mi-chocolat, troit d'ailleurs et souvent entam par les touffes de rhododendrons, nous arrivons au carrefour. Je ne m'attendais pas voir un pareil peloton de chasseurs. Ils sont l plus de quarante, en jaquette et chapeau rond, monts sur des chevaux de tout poil, de toute taille, bien nourris comme leurs matres. Je songe: Tout l'heure, s'il y a un dbucher en plaine, le train sera svre. Parmi les hommes, quatre femmes dont deux ne sont plus jeunes, et dont pas une n'a un costume neuf ou un galon. Elles viennent pour la chasse, comme sont venus tous ces gentlemen, quelques-uns sans doute invits, la plupart simples voisins, propritaires, fermiers, gens de libert les uns et les autres, qui ont un cheval, l'envie de galoper pendant trois ou quatre heures, et qui n'ont qu'un salut faire pour tre admis dans le cortge seigneurial du renard. Je suis prsent au matre d'quipage,--qui monte un pur sang noir, admirable,--et il me prie, lui aussi, d'excuser l'absence d'habits rouges: Avant le premier novembre, vous comprenez... --Parfaitement. * * * * * Il m'explique qu'il a une meute de cent chiens de renard, diviss, je dirais en France en deux choeurs, et qu'on chasse, Bramham, quatre fois par semaine. D'un geste, il montre un carr de futaie, chnes mls de sapins. --Vous entendez? Ils cherchent une voie; les piqueurs les appuient: Go in! Go in! Tout l'heure, ds qu'un renard sera lev, les hommes crieront: Forward! J'entendais, en effet, le Go in! tranquille des piqueurs. De grosses gouttes tombaient des arbres, avec tapage, sur les capes de feutres et les plerines de caoutchouc. La respiration des hommes et des btes emplissait de fume jaune les quatre sentiers qui se croisaient, et, au travers, je voyais passer, sous les branches, l'ombre muette et rapide des chiens de meute. --L'un des obstacles que nous rencontrons ici, pour la chasse au renard, reprit M. L. F., c'est le rhododendron. Ces diables d'arbustes sont si fournis, regardez-les, ici, l, et plus loin encore, que si le renard se fourre sous leurs racines, trs souvent on ne peut l'en dloger. A ce moment, un cri suraigu, prolong, quelque chose comme un son de clarinette perdue. C'est le _Forward_. Aucun aboiement des chiens; aucun appel de corne. --Il a vu le renard! me dit le matre d'quipage, qui met son cheval au trot. Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu. Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientt tous. Piqueurs et chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux s'brouent; ils trbuchent sur des branches mortes que la mousse cachait; un faisan part, blouissant, puis une bcasse; les chasseurs tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie, nous arrivons en paquet la barrire ouverte, comme des grains de plomb la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie immense, les quarante chevaux se lancent fond de train. Derrire le grand pur sang noir, qui mne la course, ils filent en ligne droite, ils cherchent dpasser le voisin, ils l'claboussent, ils vont le mordre, ils font honneur l'avoine du Royaume-Uni, la belle piste verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou moins enivrs par la vitesse, mais tous attentifs serrer les genoux. Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse la dbandade un boqueteau, et la course effrne reprend, et de lui-mme l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontr une superbe palissade, haute et vieille, et se sont hts de la sauter,--je crois mme qu'ils l'ont crte,--mais le cheval noir du matre d'quipage, avec un -propos dont je l'ai remerci tout bas, a dcouvert une brche. Et la seconde prairie coule sur nos triers, les bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frlent et entrent dans le pass. O sont les chiens? O est la chasse? Nous traversons un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on se met au pas. Nous voici dans une pice de terre montante, et j'aperois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours muets; j'admire l'extraordinaire rapidit de leur qute; je me souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnes des chiens qui chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps. Cinq minutes au plus, aprs le dfaut, mon voisin, un Anglais massif, se penche, et me dit cette phrase arienne: --Les voies du renard sont lgres! * * * * * Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas coule qu'un second _Forward!_ aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard a quitt son gte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, la fin de l'aprs-midi, un train qui me ramnera Londres. Lord H... m'avertit qu'il faut se hter, et, pour me consoler: --Je vous mnage une surprise, me dit-il. O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'tais jeune! En ce temps-l, elle tait toute-puissante. Elle le fut encore une fois, peut-tre pas la dernire, et j'eus raison d'y croire. Revenus au chteau, nous traversons le rez-de-chausse incendi, et, par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette pelouse allonge, qui se termine en ventail au pied d'une terrasse demi-circulaire plante d'arbres! On jurerait... --C'est curieux, dis-je mon guide, de retrouver ici, dans le Yorkshire, les architectures de Versailles. Il sourit, et m'emmne droite. Des charmilles, des portiques d'arbres taills, trs larges, montent doucement; nous les suivons pendant plusieurs centaines de mtres, et j'arrive au carrefour de sept ou huit charmilles pareilles qui s'enfoncent dans la fort. Belles routes d'or, si bien pares par l'automne, si calmes dans le soir tombant! Nous prenons l'une, puis l'autre, et nous allons o elles veulent nous conduire, au sommet d'un tertre envelopp de futaies anciennes, et d'o descend un escalier dont le pareil n'a t vu qu'en songe. Il n'est ni trop rapide, ni trop lent; il descend d'abord tout droit, entre les chnes, les ormes, les frnes qui penchent de chaque ct de leurs branches et ne peuvent les runir, tant il est vaste, puis il coude droite, et on le devine encore dans les pentes du vallon o la brume bleue habite; et chacune de ces marches est un tang, un miroir d'eau encadr de marbre, une chose claire dans la fort et taille comme un diamant. Je demande: --Qui a fait toutes ces merveilles, les chelons de lumire, les charmilles, les pelouses, les avenues? --Le gnie de la France, me rpond lord H. La tradition affirme que Lentre a dessin le parc. Le soleil se couchait. Les miroirs d'eau taient rays de pourpre. Je restai l cinq minutes, et je ne regrettais plus la chasse. PROMENADES EN CORSE I D'AJACCIO A LA FORT DE VIZZAVONA Mer belle Sici, agite aux Sanguinaires. Qui n'a pas lu cette ligne-l dans les bulletins mtorologiques? Elle y revient comme un refrain. Moi, j'en rve depuis ma petite jeunesse. Agite aux Sanguinaires! J'ai si souvent dsir voir ces les au nom clatant et les vagues tout autour, souleves en pointes, ardentes, agiles, flambantes sous le soleil et sous le reflet des roches, que j'ai dit au commandant du _Corte_, en quittant Marseille: Commandant, je vous en prie, faites-moi rveiller quand nous passerons en vue des Sanguinaires?--Mais, monsieur, il sera deux heures et demie du matin, et le temps est brouill. Nous entrerons dans le golfe comme dans un four!--Faites-moi prvenir quand mme; il y aura peut-tre un peu de lune; on ne sait jamais! A deux heures et demie, envelopp dans mon manteau, j'tais sur le pont. Hlas! des moutons gris couvraient tout le ciel, bien peu de lumire passait entre eux, et sur la mer presque sans vie, terne et muette comme du feutre, j'aperus bbord, en regardant bien, trois pyramides, trois meringues noires, dont la premire portait un phare. C'taient les Sanguinaires. Je n'ai donc vu que leur ombre, et le rve m'est rest. Au lever du jour, nous tions, depuis longtemps dj, devant Ajaccio. Une voix d'enfant s'leva du quai, et vint moi travers le hublot. Elle disait: _La mattinata bella_. Je remontai sur le pont. C'tait vrai. La clart tait vive, et vif aussi le vent; les derniers passagers quittaient le bord et suivaient leurs bagages; j'avais devant moi, au del du quai, une promenade plante d'arbres aux feuilles grles, puis une range de faades larges, hautes, sans ornement, mais peintes de couleurs claires. Il y en avait deux ou trois roses, une mauve, une verte, une grise et plusieurs de cette teinte jaune, paille d'avoine, d'orge ou de froment, que les maons de la Riviera nomment _terra d'ombra_. D'autres maisons, en arrire, commenaient s'lever sur les pentes, devenaient de plus en plus petites dans des jardins plus grands, et finissaient par n'tre plus, mi-montagne, que des points de lumire dans des bois. J'avais oubli les Sanguinaires, mais toute l'Italie tait venue l'appel; je revoyais des matins pareils celui-ci; des ports fameux et des marines inconnues au pied des monts, comme des fruits tombs et clatants, des plages o la mer est bleue d'abord et violette dans les ombres; des bouquets de palmes au-dessus d'un toit; des courbes lointaines de golfes qui semblent peintes sur de la nacre; des campagnes o le vert clair ne domine jamais; et chacune de ces images en passant, demandait: --Me reconnais-tu? Moi, je ne voulais pas avouer; je cherchais me souvenir de mon histoire, je rptais tout bas: La Corse, le franaise, conquise et runie une premire fois la couronne royale sous Henri II; cde dfinitivement par Gnes en 1768. * * * * * Descendu terre, je traverse une avenue de palmiers-dattiers qui portent des dattes mres. Malgr l'heure matinale, il y a des Ajacciens dans la rue. Deux femmes descendent, vtues de sombre, portant sur la tte, en quilibre, des paniers ronds pleins de murnes, de dorades et de congres; elles marchent bien, le buste immobile. Une toute jeune les suit, avec un chevreau dans les bras; elle est jolie, elle a, comme son chevreau, des yeux qui vont glissant jusqu'au coin des paupires longues; des enfants jouent sur le trottoir, dj sales magnifiquement; deux hommes s'avancent en sens contraire, sur la chausse, ils s'abordent, j'entends l'clat contenu de leur voix de basse-taille, j'imagine qu'ils vont se sparer et aller chacun ses affaires: non, ils montent ensemble vers la place du Diamant, choisissent un banc, tournent le dos la mer parce que le vent souffle du large, et s'installent avec soin, avec habitude, pour commencer ne rien faire. Ils doivent parler de questions municipales. La svrit ne leur fait pas dfaut, ni la passion cache, ni le sourire bref quand ils voient passer un autre homme. Et les souvenirs d'Italie continuent m'interroger. --Les reconnais-tu, ces deux-l qui palabrent? Ils sont de Naples, ils sont de Florence, et de la rivire de Gnes... J'ai rpondu: --Ils sont de partout! Je les ai rencontrs Bergen. Laissez-moi en paix! Quelle fracheur sortait de la mer et baignait toute l'le! Il y a de ces matins, entre le printemps et l't, o l'air porte celui qui marche, comme l'eau porte un nageur. Par les chemins, j'arrivai vite en haut de la ville, et je continuai de monter, travers les jardins, sans vouloir cder la tentation de me retourner. Je cherchais la bonne place, la pointe de roche d'o l'on voit tout. Et la route, en attendant, m'amusait, avec ses sous-bois d'olivettes bien mouchets de soleil, sa poussire de haute lisse crase par les roues, ses bouts de haies de figuiers de Barbarie, ses alos, levant en plein ciel la tige sche de l'ancienne fleur, que les hirondelles, bien sr, prenaient pour un poteau tlgraphique, car elles se posaient dessus. Dans cette campagne silencieuse, vivante seulement par l'me du vent et l'odeur de ses bois, je dcouvris enfin une terrasse abandonne, envahie par les herbes, au milieu de laquelle s'levaient des degrs de pierre et un petit temple grec soutenu par quatre colonnes. Des cyprs flanquaient le tombeau. Toute la posie du golfe appartiendra aux promeneurs qui viendront l. J'eus, en me retournant, l'motion rare, imptueuse, dominatrice, des grands paysages du monde. Que ceux qui l'ont prouve une fois essayent de btir en eux-mmes, avec les pauvres mots que voici, le dcor merveilleux dont les plans sont si nets et si bien accords: des cyprs noirs, un immense peron de montagne qui descend, couvert d'oliviers ronds, la ville d'Ajaccio, formant la pointe, aigu et blanche, la mer au del trs luisante cause du matin et de la brise, et, au del encore, enveloppant le golfe triple et quadruple rang, les montagnes de la Corse, violettes au bord de l'eau, mauves et neigeuses au bord du ciel. Pour la troisime fois, le souvenir des ctes voisines me revint en mmoire, et je dis: --C'est aussi beau que la Sicile! * * * * * En descendant, je visite la casa _Bonaparte_, car le grand Empereur, comme le dit un ancien livre, est toujours la principale curiosit de la ville. Les Ajacciens lui restent fidles. C'est une noblesse dans tous les temps. Ils ont un quai, une rue, un cours Napolon, et mme une grotte Napolon, sans prjudice d'une avenue du Premier-Consul, et, dans le voisinage, comme cela se doit, une rue du Roi-de-Rome, un boulevard du Roi-Jrme, une rue Fesch, un boulevard Ornano. Toute la ville est ainsi marque au chiffre imprial. La casa ne m'a sembl qu'un nom de plus dans la liste. Elle n'a pas de relique vraiment mouvante. Bonaparte a quitt trop tt, trop longtemps avant la gloire, cette demeure de petit noble, ouverte sur une ruelle et serre de prs par des logements sordides, des couloirs extrieurs, des balcons o sche, depuis des sicles, l'interminable lessive des mamans pauvres. La concierge, qui me prcde et qui dsigne brivement les appartements que nous traversons, la chambre o est n Napolon, le petit salon, _le salon de soire_, m'amne enfin devant la table sur laquelle est plac le registre des visiteurs. C'est le recueil habituel, la rue qui passe, qui signe, qui plaisante ou qui pense, hlas! On trouverait cependant, je crois, quelques signatures loquentes. J'aperois celle d'douard VII, de la reine d'Angleterre, de la princesse Maud, 26 avril, 1905; je relve des mots drles d'anciens soldats: A la gloire du grand soldat, un du 4e zouaves, Deligny, dit Lebret; Vive l'immortel Napolon, qui modifia son gr la carte de l'Europe; Au grand homme qui a conquis toute l'Europe, je souhaite qu'il revienne encore! Je note aussi beaucoup de noms allemands sur ce cahier de papier. J'interroge mon ami V..., qui sait toute la Corse. --Ne vous tonnez pas, me dit-il. Nous voyons ici plus d'Anglais et plus d'Allemands que de Franais continentaux. J'ai visit avec plus d'motion le muse napolonien. Il est install au premier tage de l'Htel de Ville. Tableaux, sculptures, mdailles, presque tout a t lgu par le cardinal Fesch. Et, si la valeur d'art est trs ingale, on n'entend pas toutes ces choses parler de l'Empereur, plus ou moins bien, sans que l'esprit rponde, et le coeur quelquefois. Je m'arrte longuement devant le portrait de Charles Bonaparte, peint par Girodet, d'aprs les indications de l'Empereur;--quelles videntes prcautions pour que l'image du pre ft digne du fils: quelle belle prestance, quel costume seigneurial attentivement choisi, souliers boucles, bas blancs, culotte et habit de velours cramoisi brod d'or, gilet de soie jaune et perruque!--devant le buste en marbre du Roi de Rome, le mme que Napolon avait Sainte-Hlne; devant le _Dpart de Murat_. Dans ce tableau, dit le catalogue, Murat, debout, en uniforme, entour des membres de sa famille, s'apprte rejoindre un corps de cavalerie que l'on voit dfiler dans le fond. Caroline le serre dans ses bras. Bien d'autres pices du muse sont curieuses, et, par exemple, ce feuillet de registre sur lequel est inscrit l'acte de baptme de Napolon. L'acte est dat du 21 juillet 1771,--l'enfant tait n deux ans plus tt,--il porte la signature du pre, qui signe Carlo _Buonaparte_, mais le nom est dj orthographi, dans le texte et en marge: Bonaparte. * * * * * Comme l'aprs-midi est belle, je loue une voiture pour aller La Punta, c'est--dire au sommet de la montagne qui domine Ajaccio, promenade classique, et dlicieuse aujourd'hui. La route doit perdre de son charme en t; mais le vent du nord n'a pas cess de souffler, les dernires pluies ne sont pas loin: elle est rvlatrice de la beaut du printemps corse. Regardez toujours les cultures marachres, les jardins, les vergers qui enveloppent les villes. C'est un principe du voyage. Vous connatrez ce que produit la terre d'une rgion quand l'eau ne manque pas. Autour d'Ajaccio, les bosquets d'orangers et de citronniers disent assez qu'avec un peu d'industrie on ferait vite, de cette valle qui tourne et qui monte lentement, une nouvelle Conque d'Or. Les agrumes y vivent en pleine sant, feuillus, luisants, et de ce vert nourri qui est celui des marbres antiques. Les oranges mres tombent terre, par douzaines, comme les pommes sous les pommiers de Bretagne. Il n'y a gure de groupes d'arbres qui ressemblent plus un monument sculpt que les bosquets d'orangers. L'hiver ne change pas leurs formes, ni le vent; ils font partie du relief, dans le paysage. Mes chevaux se mettent au pas; la monte devient raide, et maintenant le maquis borde la route, non pas un vieux maquis, un jeune, bien poussant, bien fleuri, au plus beau mois. Je descends pour le mieux voir, le toucher, le respirer, pour en donner la recette. De quoi est-ce fait, le maquis? Celui o je baigne jusqu'aux paules, en suivant les sentiers tracs par les chvres, abonde en arbousiers, en lentisques, en myrtes, en bruyres blanches. C'est le fond de ce bois pais, moutonneux, persistant comme la mousse et comme elle arrondi. Mais il s'en faut que la bruyre soit seule, parmi les feuilles, lever ses palmes grises; il y a un monde de fleurs: des buissons de cistes couverts d'glantines blanches coeur d'or; des phyllerea, plante dont les fleurs sont menues et presses comme des oeufs de poisson; des lavandes grosse fleur bleue; des gerbes d'asphodles; un gent pineux, et tant d'autres fleurs plus humbles, qui toilent l'ombre chaude! Plus haut encore, la montagne se couvre d'olivettes, puis le maquis reprend ml de prairies sauvages, jusqu'au sommet. Un peu au-dessous de ce sommet, six cent cinquante mtres en l'air, sur une terrasse abrite contre le vent d'ouest, s'lve le chteau de la Punta, proprit des Pozzo di Borgo. Il a t bti en grande partie et orn avec des pierres apportes de Paris et provenant des Tuileries incendies. La construction est donc rcente. Je crois qu'elle n'a t acheve qu'en 1894. Et cependant ce chteau, ce parc, ces pelouses, ces arbres ont la mlancolie des dcors arrangs pour les hommes et o les hommes ne vivent pas. Personne n'habite la Punta. Le domaine est ouvert ceux qui frappent. Sur la terrasse achve de se rouiller un projecteur lectrique, qui a d fouiller et illuminer, pendant les nuits des premires annes, tous les points de ce paysage grandiose. On l'avait habilement plac. Au nord, j'aperois, par-dessus les croupes boises, le golfe de Sagone, nappe d'argent clair, que barre orgueilleusement une roche rouge comme du sang. A l'est s'tend la terre de Corse, toute souleve, toute en collines et en montagnes jusqu'o les yeux peuvent voir; je la regarde avec amour, je lui demande qui elle est, et de toutes parts, comme une rponse, monte des profondeurs et m'arrive des sommets le sentiment de l'inhabit et de l'inculte, d'un pays livr aux herbes et aux troupeaux qui les broutent, d'une contre sans tourniquets, sans fanfares, sans affiches, pauvre, sauvage, exquise respirer. Ajaccio est l-bas, au sud, dans l'abme o rit la mer lumineuse. Je le regarde aussi longuement. Je vois la ville toute petite et toute blanche, ses jetes comme des doigts blancs, mais son golfe reste grand dans l'enveloppe agrandie des montagnes. Je vois cela,-- merveille des cadres!--entre les branches d'un pin noir et les aigrettes d'or d'un bois de mimosas qui a fleuri pour nous. Et c'est l le souvenir puissant que j'emporte, la joie qui ne s'teindra plus dans ma mmoire. J'emporte aussi un souvenir douloureux, et que je sais bien que je n'oublierai pas. C'est l'image du _Napolon en 1815_, tel que l'a peint Louis David. Le tableau est pendu dans le grand salon de la Punta, en face de l'entre. On vient de voir le berceau, en bas, la Casa Bonaparte, et on rencontre l, dix-huit cents pieds au-dessus, l'Empereur en manteau gris, debout au milieu d'un camp, et qui regarde venir le malheur, l'Empereur vieilli, bouffi, blafard, l'Empereur hallali courant. J'en ai rv tout le long du chemin. * * * * * Quand je rentre Ajaccio, je trouve beaucoup de monde dans la cathdrale. Nous sommes au mercredi saint. L'office du soir va finir. Lorsque le dernier cierge est teint, les chanoines ferment bruyamment les livres liturgiques, font un peu de tapage, que je n'attendais pas de ces discrets et prudents messires. Des enfants, prs du portail, leur rpondent avec plus d'entrain, frappant les dalles du pied, ou faisant claquer leurs mains sur les colonnes de marbre. Et le bruit grossirait, si le sacristain n'apparaissait pour mettre en fuite cette troupe de gamins et de gamines en haillons. Mon ami V... m'explique la chose. --L'usage est bien affaibli Ajaccio, me dit-il; ailleurs, vous le trouverez trs vivant. Le peuple, aux Tnbres du mercredi, du jeudi et du vendredi saints, fait tout ce bruit pour rappeler le tumulte qui s'leva sur le Calvaire et dans Jrusalem, la mort du Christ. Si vous tiez en ce moment Bastia, vous entendriez un fameux bruit de traquets et de crcelles. Dans certains villages de l'intrieur, on frappe le sol de l'glise coups de bton ou de feuilles d'alos. Nous appelions cela, dans ma jeunesse, battre Judas, _batta a Juda_. Et, tenez, puisque vous partez demain pour Vizzavona, je serais bien tonn si vous n'entendiez pas, le long de la route, le son des gros coquillages marins dans lesquels les enfants soufflent en l'honneur de la Passion du Christ. Il disait vrai. A toutes les stations du chemin de fer, dans l'aprs-midi du jeudi saint, j'ai entendu les conques marines, auprs du golfe que la voie contourne, et parmi les chtaigniers de Bocognano, et, quand nous arrivmes mille mtres au-dessus de la mer, dans les forts de pins de Vizzavona. II LA FORT.--UNE PROCESSION A CORTE Les Corses qui ont des vacances les passent volontiers Vizzavona. Un grand htel se dresse en face de la toute petite gare; le paysage est fait d'un ravin bois qui descend en tournant et qui s'ouvre, et des nuages qui viennent par la troue du col, tordus, tout blancs au-dessus des pins noirs, et ttant la montagne avec leurs bords de ouate. On n'aperoit aucun village; l'espace dcouvert est si troit qu'une compagnie d'alpins n'y manoeuvrerait pas l'aise. La fort rgne, et les sentiers s'y perdent tout de suite. Je prends l'un d'eux, et, moins de cent pas, je dcouvre la chapelle la plus rustique que j'aie jamais vue, toute construite avec des branches et des planches de bois brut, sans porte et mme sans cloison qui la ferme en avant: une bote mise debout. On y clbre la messe en t. J'imagine les assistants agenouills sur la mousse, appuys au tronc des arbres, les ombrelles ouvertes, une clochette minuscule qui sonne, et le vent qui tient l'orgue tout le temps. Le sentier monte. J'arrive la maison forestire, trs joliment campe, dans la boucle d'une de ces belles routes de montagnes, o ceux qui passent, mme pour le travail, ont l'air de figurants. Nous sommes au coeur de la fort, domins, de tous les cts, par des cnes ou des rampes de peu d'lvation, sans une clairire et sans un pr. Les promenades sont incroyablement faciles. Jusqu'au soir, je parcours la fort, et je la parcours encore le lendemain matin. Elle n'tonne pas; elle est frache; elle est silencieuse; elle est faite pour les vacances. Par moments, au creux des valles, au bord des torrents, et, pour tout dire, partout o l'horizon est court, je me croirais dans les Vosges. Des bois de pins Laricio succdent des perchis de htres. Et la saison n'est pas assez avance, cette altitude surtout, pour que les htres aient leurs feuilles, mais ils balancent dj les bourgeons gonfls, vernis, qui collent aux doigts; les cimes, vues par masse et en travers, ont des reflets purpurins, et sous le couvert des grands arbres, des millions de petits htres, qui ont gard la feuille d'automne, toute blonde, font la nappe de fougre. La couleur ne meurt pas dans les forts. Quand elle tombe des branches, elle laisse dcouvert, elle exalte en mourant la magnificence des colonnades de fts qui montent ou qui descendent. J'ai vu, dans cette fort de Vizzavona, des troncs de jeunes arbres transparents au soleil et veins comme des agates. J'ai vu des ruines aussi. Au tournant d'un lacet: --Regardez, me dit mon ami V..., le feu a pass par ici en aot 1906. Incendie volontaire, bien entendu... Ah! c'est l le crime qui ruine la Corse, le crime toujours impuni, et autrement redoutable que la vendetta... Vous nous faites rire, vous autres continentaux, avec vos Matteo Falcone et vos Bellacoscia... --N'en auriez-vous plus dans le maquis? --Plus du tout. Nous serons obligs d'en mettre, pour en montrer aux ministres en voyage. Mais l'incendiaire, c'est autre chose. Regardez: voil son oeuvre! Toute la pente, au-dessous de moi et en avant, a t ravage. Sur plus de cinq cents mtres de profondeur, elle est hrisse de ceps d'arbousiers morts, d'un gris blanc, d'un gris de vieil ossement, et entre lesquels se lve, et l, le tronc pourri et rompu d'un htre, ou bien un pin branch, qui n'a plus de vivant qu'un plumet d'aiguilles. On dirait que des milliers de daims et de rennes ont t tus l, et que les massacres sont rests sur le sol, blanchis par le soleil et par la pluie. A la frontire du feu, les branches mortes, portes par des troncs vivants, font un bourrelet blond. Et ce cimetire d'arbres s'tend sur plus d'un kilomtre de longueur, jusqu' cette barre de roches qui a rompu le fleuve de vent et de feu. --Un peu au del, me dit mon ami, vous trouverez d'autres coupes galement dtruites. Dans celles-l, l'incendie avait t allum quinze jours plus tt. --Et jamais l'incendiaire n'est pris? --La preuve est si difficile faire? Et puis... V... se mit rire, et il me raconta, avec l'ironie ardente qui est la sienne, avec sa voix chaude, dont le rire mme n'est qu'un clat de passion, une histoire qui commenait ainsi: Aux environs de Sartne, o j'habitais alors, le brigadier de gendarmerie tait gros comme une tonne, mais il commandait quatre gendarmes plus maigres que des chats sauvages... En causant, ou plutt l'un contant une des mille histoires de la fort corse, et l'autre l'coutant, nous arrivmes au sommet d'un grand peron aride qui se dtachait de la montagne et commandait deux valles. Mon ami m'indiqua du doigt, au-dessous du promontoire, quelques villas qui sont l'amorce, parat-il, d'une station d't. Mais je regardais autre chose: le couloir montagneux qui s'allongeait droite et gauche, et au bout duquel, de chaque ct, s'panouissait un paysage trs lointain. J'tais plac comme au milieu du tube d'une lorgnette pointe sur des sommets distants de bien des lieues. Le sol le plus proche de nous tait dj d'un bel intrt, par son relief pierreux et tourment, par l'absence peu prs complte, mme au fond de la valle, de parties planes et herbeuses, par sa vgtation broussailleuse, crpele, aromatique et tenace, dont je sentais monter jusqu' moi le souffle tide. Mais les montagnes d'horizon surtout me retenaient sur leurs pentes. Elles me rappelaient celles que j'avais vues du haut de la Punta; elles taient plus claires et je comprenais mieux ce qu'il y avait en elles de nouveau pour moi. Le velout des lointains tait doux et profond; l'air limpide laissait venir tous les reflets, mme les petits; aucune culture apprciable ne rompait l'harmonie des surfaces invioles: mais le secret de cette beaut de lumire devait tre surtout dans la pleur des branches et des feuilles du maquis, des oliviers, des bruyres, des cistes qui, travers d'immenses espaces, transparaissaient dans le bleu de la brume, et la tissaient de rayons d'argent. C'est l, je crois, une des merveilles du paysage corse, et les saisons n'y changent rien. * * * * * Je ne dcrirai donc pas la descente de Vizzavona vers le plateau de Corte, bien qu'il y ait, d'un ct ou de l'autre du chemin de fer, des chappes de vue de tout point admirables, comme Vivario et Vecchio. J'avais quitt la fort dans l'aprs-midi du vendredi saint, d'aprs le conseil de mon ami, qui me parlait ainsi: --Ne vous attardez pas dans les futaies; ne faites pas trop votre cour aux maquis: vous les retrouverez. Il faut que nous soyons avant la nuit Corte. Car la petite ville a, chaque anne, deux processions fameuses, l'une le jeudi saint, qui porte le nom de bigorneau, _granitola_, cause de l'itinraire du cortge qui tourne sur lui-mme, et la seconde le soir du vendredi saint. Celle-ci, le _mortorio_, la crmonie de la mort, commence vers sept heures et demie du soir. Et, justement, nous assisterons la sortie du grand Christ au tombeau, qui n'est port travers les rues que tous les cinq ou six ans. Nous tions Corte bien avant la tombe du jour. Imaginez une plaine oblongue, par hasard assez bien cultive, enveloppe de montagnes. Corte appartient cette espce de villes que j'appellerais volontiers: villes coniques citadelle. Aux deux tiers de la plaine, l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois cts, pic du quatrime, qui est celui qu'on dcouvre en venant d'Ajaccio. De vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une caserne o loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crte. Immdiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du XVIIe sicles, quelques-unes encore nobles, toutes misrables, noires de poussire et de crasse, spares par des ruelles ou par des escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas nettoyer, et o coulent, stagnent, pourrissent, s'vaporent ou pntrent dans le sous-sol dj satur, tous les liquides et tous les dchets que vous voudrez. L on vend des chevreaux de lait, dpouills et fendus comme des lapins; l s'talent, au devant des boutiques noires, les lgumes de la plaine; l grouillent les enfants, picore la volaille, errent des petits cochons en libert, montent des nes ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chausse. Le plus bel endroit et le seul palier de ce pignon de la ville, c'est, presque au sommet, une petite place rectangulaire, borde d'un ct par la faade de l'glise, des trois autres par des maisons assez hautes, d'un seul ton de poussire cuite au soleil, forum o fut parle, discute, acclame, combattue, toute l'histoire de la cit, et d'o pendent quatre ruelles accroches aux quatre angles. Quel cadre quand la procession, tout l'heure, l'emplira de couleurs en mouvement! Je guette la sortie des fidles qui montent, de plus en plus nombreux, et qui entrent dans l'glise. Le jour dcrot. En me promenant au pied des murailles de la citadelle, je vois presque toute la ville, les maisons nouvelles soudes aux anciennes et couvrant le bas de la colline, des vergers, quelques fabriques, la campagne que l'ombre gagne. Et, en mme temps, des lumires s'allument partout; le dessin compliqu des rues flambe dans la nuit commenante; chaque tage de chaque maison a son cordon de lampions, ses transparents, ses flambeaux aligns sur les balcons, et les plus pauvres logis, ceux qui m'enveloppent, ne sont pas les derniers se prparer; les fentres s'ouvrent, une main de femme dpose sur l'appui une lampe ptrole ou une veilleuse, et la petite flamme brille avec les autres, et tremble au vent, et dit: _Credo_. * * * * * A sept heures et demie, la place de l'glise, vue de haut, donne l'impression d'une chemine assez obscure, o s'agiteraient, sans s'lever, des gerbes d'tincelles. J'y cours. Elle est dbordante de foule. Toutes les Cortisiennes sont l, les vieilles et les jeunes; chacun porte une bougie et cherche l'allumer la bougie d'un voisin, au cierge d'un figurant; de proche en proche, les petites flammes se multiplient; on rit; on s'interpelle; je vois chaque moment surgir de la pnombre et vivre en clart un visage nouveau, deux mains qui se tendent, un buste qui se redresse, un groupe. J'admire la grce et la souplesse de mouvements de beaucoup de ces jeunes filles et jeunes femmes qui sont souvent vtues de noir et dont les chles tombent bien. Je me rappelle des promenades dans Venise. Je le dis un vieux brave homme de Corte, qui me rpond: Ici, les femmes sont fines. Il a raison. Voici qu'elles se taisent, par degrs. La procession sort de l'glise et coupe la place en diagonale; les enfants ouvrent la marche, accompagns de trois pnitents blancs qui ont de grands btons la main et qui font la police; ils chantent en langue corse: _Piange, peccatore, la morte del Redentore_; puis viennent les femmes, sur deux rangs, la bougie au poing; elles sortent, descendent, disparaissent en chantant, et d'autres les remplacent et passent leur tour; on dirait que l'glise, la place, les ruelles voisines, sont un cheveau humain, qui se dvide inpuisablement; enfin s'avancent les hommes, les pnitents blancs, visage dcouvert, souvent jeunes, la fois trs simples et trs crnes, ce qui est charmant. Six d'entre eux portent, sur leurs paules, le Christ au tombeau, une statue du Christ, en carton gris, grandeur nature, trs raliste, trs mouvante et qui est conserve Corte depuis le XVe sicle. Le Christ est couch dans un cercueil de bois; ses pieds et de chaque ct de sa tte on a mis, par pit, un ornement qui doit tre d'ancien usage, quatre pots o verdoie un semis de gazon; des bougies sont fixes sur le bord du tombeau, afin que toute la ville puisse voir le visage douloureux, les yeux ferms, les bras entr'ouverts jusque dans la mort. Tout de suite aprs le Crucifi s'avance l'_Addolorata_, statuette de demi-grandeur, vtue comme une Cortisienne, et qui tient la main gauche un mouchoir de batiste. Le clerg ferme la marche, et la procession descend par les ruelles, traverse la ville illumine, respectueuse quand passe le cortge, et de nouveau bruyante ds qu'il a pass. Une heure plus tard, je remontai, avec la procession, jusqu' la petite place, tout en haut, et je fus tmoin d'un spectacle qui n'tait pas nouveau, assurment, pour les vieilles pierres des maisons et de l'glise, mais qui renouait des coutumes depuis longtemps brises. La foule tait l, plus presse encore qu'au dpart; les ttes se touchaient; tous les balcons et toutes les fentres des faades avaient leur grappe de curieux; il faisait noir sur la place, chacun ayant souffl sa bougie, et seul, le grand Christ au tombeau, pos sur des trteaux devant la porte de l'glise, gardait son aurole et clairait une partie du peuple. Alors, au premier tage d'une maison, gauche, au-dessus d'un caf, un prtre s'est montr dans l'encadrement d'une fentre. Il a fait un signe, et toute la foule s'est tourne vers lui. Il a parl dix minutes, dans le grand silence; il a remerci, et un long applaudissement, nergique, lui a rpondu: comme au temps o Paoli, peut-tre cette mme fentre, haranguait ses compatriotes. * * * * * Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire. Chacun travaillait, flnait, fumait, dormait son habitude. Quelques hommes, un balai sur l'paule, et chargs sans doute d'un balai public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussire qu'aprs en avoir dlibr. Des jeunes filles se promenaient, deux ou trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux, trs salues, voulant l'tre, mais vitant parfois de poser leur regard, cause du feu noir dont il brille. Tout coup, les cloches se sont mises sonner. Et aussitt cent ptards ont clat autour de moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont allum des fuses, des chandelles romaines, des soleils tournants et toutes sortes de pices d'artifices dans la lumire du plein jour. Tout Corte a crpit pendant une heure. Les belles jeunes filles ont abord une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le jardin clair et peupl. Elles n'ont pas dit: Bonjour, comme elles font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont dit: _Buone feste!_ III BASTIA.--LE CAP CORSE Il est difficile, quand on a seulement travers une ville, de dire d'elle autre chose que ceci: elle est blanche; elle est grise; elle est btie sur une colline ou tale en plaine; elle bruit ou elle dort. Ds qu'elle a un pass, une ville est pleine de mystre; elle a ses monuments non classs, quelquefois les plus mouvants; ses jours de beaut calme, ses heures de travesti; ses moeurs, son humeur et son ambition, qui n'est souvent qu'une jalousie. Je n'en sais pas tant sur Bastia. Mais j'ai vu qu'elle est capitale vidente et consciente, d'esprit vif et agit, industrieuse et peu aide, habite par une population fort mle, qui cherche des chefs d'entreprise, des hommes d'initiative, des inventeurs de richesse, et qui trouve surtout des fonctionnaires et des politiciens. Bastia voit la cte italienne ou la devine. Elle est quatre heures de Livourne. Elle parle avec complaisance de cette voisine qui paie bien, avec laquelle le commerce est actif et pourrait tre considrable. J'ai assist au dpart d'un lougre qui s'en allait caboter avec Caprara, Elbe, Monte-Cristo, les belles les renfles et bleues sur la mer, qui sont en ligne devant Bastia. J'ai entendu dire un importateur de grains: Je vais souvent Florence: nous y sommes un peu chez nous. Et en entrant, prs du vieux port, dans l'oratoire de la Conception, j'ai cru retrouver une glise de Rome dcore pour la fte du saint. C'taient les mmes sculptures opulentes, noircies par le temps et par la fume des cierges, et les mmes pentes de damas rouge tendues sur les pilastres. Ds qu'on met le pied sur la terre de Corse, cette comparaison vient l'esprit, et je l'ai note dj; elle vous suit et vous poursuit: mais Bastia elle se prcise, et l'Italie laquelle on pense, c'est l'Italie fine, trafiquante et artiste. --N'exprimez pas cette opinion devant des gens de la campagne, me dit mon ami N..., vous pourriez le regretter. Appeler Italien un paysan corse, c'est l'offenser, et si vous avez le malheur de l'appeler Lucquois, vous le provoquez. Gardez-vous! Bien des violences n'ont pas eu d'autre cause. * * * * * Le soir mme, j'avais la preuve que mon ami ne se trompait pas. C'tait le soir de Pques. Malgr le libeccio qui soufflait en tempte et qui rendait la route deux fois rude pour nos chevaux, nous montions vers le col de Teghime. Les collines se succdaient, de plus en plus hautes, ranges d'perons superbes, tous orients du ct de la mer. Ils portaient sur leurs flancs des terrasses plantes de vignes et soutenues par des murs, d'autres plantes d'orangers, d'autres d'amandiers ou d'oliviers, et l'paisseur de la verdure croissait au bas des pentes. Nous regardions ce paysage dont les dtails se multipliaient mesure que nous montions, mais qui restait le mme et magnifique: la mer notre gauche, toute fouaille et charrue par la bourrasque; une bande de terre inculte; l'tang de Biguglia immobile et terne comme du mercure oxyd; plus prs de nous, la plaine, et, au del, les montagnes qui se levaient. Et prcisment mi-montagne, en face de nous, deux ou trois kilomtres, j'aperus une flamme. Elle s'teignit; une spirale de fume tourna au-dessus du maquis et prit le vent; une tache cendre apparut dans le vert, puis un point rouge qui grossit, puis des flammes, des flammes, des flammes qui galoprent. --Encore un incendie! fit mon ami N... --Vous en parlez philosophiquement, lui dis-je. Moi, je suis furieux. Vos bergers sont des misrables. Pour faire brouter quelques chvres, ils ruinent la Corse! Mon ami ne rpondit pas. Il avisa un homme qui descendait, pouss par le libeccio, l'arrta, lui montra du doigt les lignes de feu coupes de bandes de fume. --Ils ont choisi leur temps: un soir de Pques, un jour de vent. Qui est-ce qui a fait cela? Est-ce un Corse? L'homme leva les paules. --Mais non, dit-il, vous le savez bien: ce sont tous des Lucquois, des Gnois, des gens de rien. Et il passa. * * * * * Le lendemain, je partais pour faire le tour du cap Corse. L'excursion se fait en trois jours. Grce de puissants appuis,--car je ne puis croire au simple hasard,--j'ai eu deux chevaux qui baissaient la tte et relevaient un pied ds qu'ils en avaient le loisir, mais qui trottaient aux ctes et aux descentes, et possdaient fond, presque aussi bien qu'un bipde politique, l'art du tournant discret; j'ai eu un de ces landaus mditerranens, chargs d'un sac d'orge l'avant, d'une provision de foin comprim l'arrire, et qui veulent bien porter encore des voyageurs en surcrot; j'ai eu un cocher silencieux, buveur d'eau, habile remplacer, dans le harnais, une pice de cuir par une ficelle, et qui m'a remerci du pourboire. O Corse, tu es encore jeune, et je t'aime pour cette jeunesse! Trois jours de voyage, et trois paysages bien diffrents: la cte orientale, le nez du cap, la cte de l'ouest. Que de fois j'avais contempl, sur les cartes, la figure de cette Corse, un ovale qui a une pointe en haut, trs longue! Mes cartes ne valaient rien sans doute; le graveur avait cess trop tt de tracer ce point d'pine qui signifie: montagne; je m'imaginais que le bec de l'le tait assez plat, qu'il ressemblait l'pe de ce gros poisson qu'on nomme scie. Erreur complte! Le cap est une chane de montagnes, sans brisure, qui barre la mer sur une soixantaine de kilomtres. Mais la ligne des sommets demeure constamment loigne de la rive orientale. De ce ct, l'inclinaison des terres est faible, les artes rocheuses sont peu leves, les plages nombreuses; les petites valles troites se succdent, dsertes et incultes le plus souvent, avec un torrent au milieu, qui fait du bruit, des arbousiers penchs dessus, et une crique l'embouchure, o les romarins fleurissent dans la pierraille, et pendent sur la mer en paquets de laine violette. La route suit le rivage. De loin en loin, un groupe de maisons de pcheurs, une auberge, une chapelle, un bureau de poste; c'est le port de quelque gros village cach dans la montagne: Lavasina; Erbalunga, btie sur une presqu'le, les vieilles faades plongeant dans l'eau; Santa-Severa, qui est la marine de Luri, et dont les murs sont peints en bleu, en jaune, en rose sous la braise des tuiles; Macina, marine de Rogliano. Si vous allez jamais en Corse, si vous projetez surtout d'y passer une saison, retenez ce nom de Rogliano. Je l'cris regret, parce que les beaux sites ne gagnent pas, d'habitude, tre connus; mais la vrit est plus forte. Elle m'oblige dire que je n'ai pas vu, en Corse, de nid mieux fait pour le repos, de lieu de vacances plus souhaitable que ce Rogliano, trois villages btis sur trois perons de montagne, au-dessus d'une conque verte, immense, toute en fort et qui s'ouvre au loin sur la mer. Comment le maquis de Rogliano a-t-il chapp aux gardeurs de chvres? je l'ignore, mais il est admirable, intact, pais, et le parfum de ses corces et de ses fleurs souffle autour des maisons, qui sont blanches, et souvent belles. On a l'impression, en traversant les rues, en voyant les enfants qui jouent et les femmes qui lavent sous les grands oliviers, que la population est accueillante, riche et d'esprit vif. --Ne vous tonnez pas, me dit quelqu'un. Les Capcorsiens sont des marins, des colonisateurs, des hommes qui courent le monde. Dans tous les villages vous remarquerez, comme ici, des maisons bien construites, des villas entoures de jardins et de vergers, et aussi des tombeaux levs grands frais au bord des routes. Si vous demandez: A qui appartient ce domaine-ci? Et celui-l? on vous rpondra: A Un Tel, un Amricain. Entendez par l un Corse qui a fait fortune dans l'Amrique du Sud, et qui est revenu ensuite se fixer au pays natal. Nos compatriotes sont extrmement nombreux au Vnzula, o l'on trouve des villes, comme Carupano, uniquement habites par des Corses, planteurs et marchands de caf. Vous n'ignorez pas non plus que trente mille Corses vivent Marseille. Je gagerais qu'une moiti d'entre eux est originaire du Cap. L'enchantement de Rogliano dure jusqu'au point o nous franchissons les bords de l'immense coupe verte. Aussitt aprs, tout change, les lignes, les couleurs, la temprature, l'odeur du vent. Nous sommes en plein nord. La mer est souveraine. Elle a dracin, dessch, anmi le maquis; ailleurs elle l'empche de natre; elle envoie son terrible mistral, le _marino_, fouiller les roches et les forer; les pierres sont uses, l'herbe manque sur de larges espaces o il suffirait d'un cran pour qu'elle pousst drue. Plusieurs de front, d'un mme mouvement, des promontoires s'abaissent vers la mer, et terminent l'le de Corse. Au del, spar par un dtroit toujours agit, il n'y a plus qu'un lot, qui porte le phare et qui se nomme la Giraglia. Le retour par la cte de l'ouest est la plus belle partie de l'excursion. Nous avons travers, pour venir, les petits ports de la cte orientale. Maintenant nous suivons une route de corniche, tournante, audacieusement taille dans le flanc des montagnes, une hauteur qui varie entre cent et trois cent soixante mtres au-dessus de la mer. L'ampleur de l'horizon, l'clat du moindre flot et de la moindre pierre des golfes qu'on domine, la trs belle lumire qui court sous les branches et la trs belle herbe qu'elle rencontre, le merveilleux village de Nonza, bti sur une pyramide presque dtache de la cte, les bois, les cultures, cent raisons de cette sorte me font regretter non pas que Concarneau ait une colonie de peintres, mais que la Corse n'en ait pas une. Oui, les cultures, malgr la pente terrible, malgr le soleil, au milieu de ces masses de roches: les habitants ont fait des prodiges; partout o il a t possible d'tablir, de suspendre des jardins aux flancs des falaises, ils ont taill le rocher ou largi les minces plates-formes naturelles, creus des escaliers qui vont d'tage en tage, apport de la terre, contenu le prcieux humus l'aide de petits murs, et enfin, dans ces cuves surchauffes, ils ont plant des cdratiers. La plupart des gros cdrats qui nous viennent par Marseille ont mri sur le territoire fortement inclin de Morsiglia, de Pino ou de Nonza. * * * * * Dans un de ces villages, o je passe la nuit, un jeune homme, la porte de l'auberge, chantonne un air triste. Je lui demande de chanter tout haut pour moi. C'est, me dit-il en riant, la complainte de Tramoni, le clbre bandit Sartenais. Mais je puis dire, si vous le prfrez, la _Berceuse_, qui est aussi de Sartne, ou la _Pipe_, que m'a apprise Napolo.--Non, je prfre le bandit. Il se met chanter, d'une voix qui n'est pas sauvage, et je note, pour les traduire, les derniers couplets: Je suis Tramoni, bandit pour mon malheur;... les gendarmes et mes ennemis sont conjurs pour me perdre, et chaque jour, pour moi, la tombe est ouverte. O mre chrie, pleure ton fils abandonn et seul en ce monde; ils lui ont interdit Sartne, et la valle d'Ortolu, quand je l'aperois de loin, me semble un monde nouveau. Je porte cent cartouches dans ma giberne, prt faire feu, moins que le coeur ne me dfaille; quant me constituer prisonnier, jamais je ne le ferai; celui qui doit me tuer devra tirer couvert. Si son abri n'est pas parfaitement sr, si j'ai devant moi une figure d'homme, je veux lui rendre son coup de feu; n'est-ce pas la loi de nature? La mire de mon fusil, je la distingue bien, mme par la nuit noire. Ce Napolo, qui chante, avec un succs non puis, la chanson qu'il a compose sur la Pipe, est un des trois chanteurs ambulants les plus connus de la Corse. Il est jeune encore; on lui donne un sou pour sa peine; il voyage seul; ses deux mules, Stra et Magiotti, font souvent route ensemble, et s'accompagnent avec la guitare. Je ne crois pas que cette posie populaire soit bien riche. Les _voceri_ ne sont pas compltement tombs en dsutude, et, dans les cantons reculs, surtout dans le sud, vers Sartne et Bonifacio, on peut entendre encore ces improvisations cries par des pleureuses professionnelles. Mais, si vous errez dans les villages, si vous savez revenir, c'est--dire si vous laissez aux bonnes chances le temps de natre, vous entendrez des paysans chanter en parties dans un caf ou dans une grange. C'est une merveille. * * * * * J'ai entendu, dans une rue de Saint-Florent, un de ces concerts improviss, ces voix contenues, chaudes, justes, qui reprennent une mlope qu'invente le chef de choeur. Je vous souhaite la mme fortune. Et d'ailleurs, mme sans musique, Saint-Florent, par o se termine l'excursion du Cap, vaut mieux qu'un court passage. J'en dirai peu de choses, pour ne pas me rpter. La petite ville est btie au fond d'un golfe, la pointe de l'angle droit que forme le Cap avec les terres montueuses de l'le qui s'largit, entre le chef et l'paule. Sa plage reflte toute une file de vieilles maisons, qui vont dans la mer aussi loin qu'on peut y btir, douanes anciennes, j'imagine, logis de capitaines ou d'armateurs qui voulaient tre les premiers saluer les tartanes de Gnes ou de Marseille entrant toutes voiles, pousses par le vent du nord. Les rues ont de l'imprvu, des dtroits, des clairires, des ombres dcoupes, un air de famille noble, un peu gne maintenant, mais qui se souvient. Je les ai visites avec un homme intelligent, observateur, ancien maire du pays, qu'il connat en administrateur, et qu'il aime en artiste. Il m'a cont l'histoire de sa ville, et le projet du grand Empereur qui voulut, un moment, tablir l un port de guerre. M'ayant parl du rve, il me montra le port de la ralit, un lac envelopp de prairies, de platanes, de tamaris, et que frquentent des bandes de canards. Il me mena, six cents mtres de la mer, sur la colline o s'levait la cit primitive, dont il reste la cathdrale et quelques pans de murailles incrusts dans les faades de granges ou de porcheries. Et je vis, en mme temps, la campagne montante, les bls, les prairies, les jachres toutes blanches d'asphodles et les bois d'oliviers tags en demi-cercle, par o j'allais gagner le dfil de Lancone et retrouver Bastia. IV LA CORSE EN AUTOMNE DE BASTIA A CALACUCCIA. LA FORT D'ATONE J'ai voulu voir ce que j'ignorais encore de cette Corse haute et sauvage. Revenant de Rome, dans les derniers jours d'octobre, je m'arrtais Livourne, et m'embarquais vers minuit. La distance est courte, de Livourne Bastia. Certains bateaux la franchissent en quatre heures. Le ntre mit un peu plus de temps. Au petit jour, nous tions devant la ville, qui est blanche et jaune d'habitude, et chaude aux yeux. Mais elle n'avait pas ses couleurs de joie, et les maisons de campagne, si nombreuses parmi les oliviers, sur les lacets qui montent vers le col de Taghime, disparaissaient presque dans la poussire. Je crois que toute la poussire des rues et des chemins, toute celle que le vent, au long de l't, avait dpose sur les feuilles, toute la cendre des feux de ptres volaient en tourbillons. Le libeccio soufflait furieusement. Un nuage pais, couleur d'aubergine, s'avanait en arc au-dessus des montagnes. Et la mer aussi tait violette perte de vue, sauf autour des perons de la cte, tout clatants d'cume. A deux heures de l'aprs-midi, je quittais la ville, dans l'automobile de MM. Vincent et Joseph G., une Fiat puissante et souple, btie pour ces difficiles excursions de montagnes, et conduite par un chauffeur corse. La nationalit du chauffeur n'est pas ici indiffrente. Il ne doit pas seulement avoir la main trs sre, de l'endurance, du sang-froid, le sentiment nuanc de toutes les pentes imaginables, une indiffrence parfaite devant les beauts de la route: il est ncessaire qu'il connaisse la langue et le geste du pays, et l'effroi qui prcde sur les chemins la machine roulante. * * * * * Nous voulons, avant la nuit qui vient vite en cette saison, atteindre la haute valle du Niolo. L'automobiliste a rarement l'occasion de faire de la vitesse dans l'le. Une des seules routes qui permettent les grandes allures, c'est celle que nous suivons d'abord, la route orientale, qui va de Bastia Bonifacio. Les montagnes se lvent droite. A gauche s'tendent, trs plates, des terres o les hommes ne peuvent dormir pendant cinq mois de l'anne. Elles sont fertiles, tout l'annonce, la couleur des mottes, la sant des jeunes arbres, l'herbe drue: mais l'ennemi terrible les parcourt, le moucheron porte-fivre qui sort, par milliards, de l'tang de Biguglia, des mares o s'enlise et s'endort le dernier filet d'eau des torrents. Nous passons prs d'un groupe de maisons. Il y a une chemine d'usine. C'est toujours laid. Mais ici, quelle oeuvre de mort elle travaille! Elle n'abme pas seulement le paysage o nous courons: elle dvaste une contre. Autour d'elle, dans des chantiers immenses, sur les bords de la route, et plus loin, le long de la voie ferre, des stres de bois blond sont aligns. Toute une fort est abattue au pied de cette machine. Nous rencontrons des charrettes qui descendent, charges du mme bois, que j'ai dj reconnu, sa couleur, son corce, ses fibres tordues et noues frquemment. Je me penche vers mon compagnon de voyage, l'un des propritaires de l'automobile, qui a bien voulu m'accompagner. --C'est une usine d'acide gallique, me dit-il. --tablie par des Corses? --Non, par des Allemands. Vous pourriez voir une seconde usine au bord de la mer, Folelli, et une autre Barchetta, celles-ci franaises. --Allemandes ou Franaises, quelles terribles ennemies de vos chtaigneraies! Combien d'arbres ont-elles dj rduits en bonbonnes d'acide? Elles devraient vous payer l'ombre et la beaut qu'elles dtruisent. Je les dteste. * * * * * Nous allions vite heureusement, et des images nouvelles passaient, comme autant de jours, sur l'ennui d'un moment. Nous avions quitt la mer et la plaine orientale, nous traversions les terres dans la direction du sud-ouest, en suivant le cours du Golo. Le torrent n'a pas ce qu'on peut appeler un lit: il descend un escalier; il rencontre, et l, de petits paliers o il s'tale, et vire autour des pierres en tourbillons limpides. On surprend alors son regard, qui est vert et fugace. D'o vient le vert de ses eaux? Les prs sont rares sur les bords, et les arbres ne se penchent gure au-dessus. Les forts ne drapent que des pentes loignes, ngligeables, de ces deux chanes de montagnes qui ont le torrent pour ornire et qui, mesure que nous avanons, deviennent plus escarpes, se hrissent d'aiguilles, d'perons, de blocs mal affermis dans la roche friable. Bientt, les montagnes se rapprochent, et, pendant quinze kilomtres, nous voyageons dans un des ravins les plus dsols du monde, dans le bruit, dans la poussire d'eau glace qui ne fait pas vivre un brin d'herbe, mais qui retombe en coulures de vernis sur les parois de la pierre. C'est la _Scala di Santa Regina_. A peine si nous croisons deux ou trois charrettes charges de mobilier et titubantes sur l'troite route. Les mulets de flche s'pouvantent, font volte-face et manquent de prcipiter dans le Golo le chargement et les hommes qui sont couchs au sommet, sur un matelas. Il faut trouver un port de garage, arrter le moteur, apaiser les btes qui sont moiti folles, et les voyageurs qui le sont tout fait. La tragdie ne dure pas. Ds que les deux voitures ont repris la bonne place, au milieu de la route, et qu'elles se tournent le dos, les colres tombent. On nous fait, de la main,--de cette main quelquefois si prompte,--un signe d'amiti, on nous donne une permission de continuer. Un dtour nous ramne la solitude. J'ai remarqu, pendant la halte et la pantomime, que les hommes ont des costumes de velours et qu'ils portent la barbe longue. Nous sommes au centre de l'le, nous allons arriver dans la plus haute de ses valles. Aprs quelques rudes montes, le ravin s'largit, les deux murailles de pierre s'ouvrent comme les branches d'un ventail, et se raccordent avec les montagnes qui enveloppent la plaine, une plaine longue, aux belles pentes, o le vert des prairies a reparu. Mais la couleur dominante n'est point celle de l'herbe. Le libeccio continue de souffler; le soleil se couche parmi des nuages dsordonns, espacs et fuyants; toutes les ombres sont violettes. Elles tombent des sommets; elles seront de la nuit tout l'heure; elles couvrent la valle de leur pourpre assombrie et vivante, les labours, les prs, les taillis, les maisons o nous allons entrer. Et dominant tout, en pleine lumire, ardente comme le chaton de cette bague allonge, brille la neige du mont Cinto. * * * * * Nous sommes Calacuccia, chef-lieu du Niolo. Il y a l, dans ce village si haut perch, une auberge blanche, aux murs ripolins, et qui a fait tous ses efforts pour mriter l'approbation du Touring-Club. Il est doux de finir prs du feu une journe passe dans le vent. Nous dnons dans la lueur des bches flambantes. Les truites qu'on nous sert amnent deux ou trois Niolins, qui dnent la mme table, faire une de ces classifications savoureuses que l'exprience seule peut oser, elle, plus sre que les livres. J'apprends que, pour un amateur, les truites se divisent en trois espces, selon le cru: truites d'en bas, truites d'en haut et truites de l'affluent. Je me dfierais de cette dernire, d'aprs le ton du narrateur, qui prononce affluent comme il dirait province. Mais la truite d'en haut, celle qui vit dans l'cume des premires cascades! N'allez pas croire que les fines gaules du bourg fassent venir de Saint-tienne,--rappelez-vous les gros catalogues des manufactures d'armes,--les mouches artificielles qu'il faut lancer la surface des miroirs d'eau, prs des roches creuses! Non pas! Les pcheurs font leurs mouches, et la raison m'en parat concluante. Est-ce que vous croyez, monsieur, que l-bas, dans le dpartement de la Loire, ils connaissent la couleur de la mouche du Niolo, de celle de septembre, par exemple, qui est grise? Allons donc! Le poisson est madr par ici, il lui faut sa mouche de saison; si on le trompe seulement d'une nuance ou d'une aile, il ne fera pas plus attention l'appt qu' un livre de lecture tomb dans le torrent. J'apprends aussi que Calacuccia reoit chaque anne quelques bandes de chasseurs qui vont chasser le mouflon sur les plus hautes pentes du mont Cinto. Les Anglais n'y manquent gure. L'an dernier, pour la premire fois, vers la fin d'avril, on a vu arriver une caravane d'Allemands, arms de carabines, et coiffs de ce chapeau tyrolien, vert de mousse, au bord duquel tremble une plume qui fait la roue. La causerie se prolonge. Je demande quelques dtails sur les Niolins: Sont-ils travailleurs? Que produisent ces terres penches? Ont-ils le got des longs voyages, comme les capcorsiens qui font fortune aux Amriques? On nous sert une bouteille de vin, de vin du Niolo, m'assure-t-on. Et je refuse de croire que des grappes de raisin aient mri huit cent cinquante mtres d'altitude; qu'elles aient donn, mme en Corse, une liqueur qui brunit la bouteille et la double comme d'une reliure en veau plein. Mais je gote, et je ne doute plus. Ce frontignan de Calacuccia n'est qu'une piquette colore. J'en redemande en riant, pour tre sr. Il fait penser tant de livres! * * * * * Le lendemain matin, de bonne heure, nous remontons la valle. Le temps s'est embelli. Je vois que les forts vont venir, car les fougres couvrent dj les pentes. Nous traversons une chtaigneraie. Un homme passe; il marche d'un air dgag; il a le fusil la bretelle; il ressemble une illustration de _Matteo Falcone_: mais c'est nous qui l'arrtons, sur ma demande, et avec toutes les marques de dfrence que conseille le dsert. Je ne puis pas dire que nous le faisons sourire, ni qu'il attnue pour nous l'importance de son air: mais il rpond. Je lui montre les milliers de chtaignes qui gisent au pied des arbres, bogues ouvertes, bogues fermes, une richesse. --Pourquoi ne les ramasse-t-on pas? Il lve les paules. --Que voulez-vous? ici on prfre la culture les postes du gouvernement... c'est une ide. --Mais vous n'avez pas mme cultiver: la rcolte est par terre, vous n'avez qu' la lever. --Je sais bien; les femmes pourraient la faire. Une femme, dans sa journe, peut cueillir six doubles d'olives,--je vous parle d'olives parce que je suis des pays d'en bas,--elle a droit un tiers, et cela lui fait cinq francs, peu prs. Mais on ne trouve pas toujours des cueilleuses. Elles disent: Que le propritaire donne la moiti, ou je ne travaille pas! Le propritaire dit: J'aime mieux vendre mon arbre; l'impt, les mauvaises annes, la rapine, ne me laissent pas la plus petite rente. Quand vous voyez tant de beau bois sain aux portes des usines, ne cherchez pas la cause: la voil. L'homme s'en va vers Calacuccia. Nous repartons. Je pense au marchand de marrons qui a tabli son fourneau prs de chez moi, Paris. O Joseph! fils authentique des Arvernes, et de qui la moindre parole atteste l'origine, commerant trs rus qui avez une figure de tout repos, ne m'avez-vous pas dit, et rpt, que, cette anne, le marron tait hors de prix? Et il se donne ici, Joseph, il se perd, il roule aux torrents! Associez-vous avec des collgues, frtez une tartane de Marseille, et venez en Corse, faire la rcolte que des ingrats laissent prir! * * * * * La solitude nous a repris. Sur la route qui est maintenant couverte d'aiguilles sches, l'automobile monte sans bruit. Nous entendons le vent chanter dans les pins. Les deux bords du chemin sont garnis. Ce sont des pins Laricio, de l'espce lance, peu charge de feuillage, peu barbue, toute l'essor de sa pointe, et dont le tronc peut atteindre plus de trente mtres sous branche. Dans leur ombre et dans leur soleil, dans le parfum de leur rsine, nous gravissons en lacets des pentes toujours gales. Les prcipices ont une couleur d'ocan vert, avec des reflets d'argent, qui galopent et qui plongent, quand le vent retrousse les aiguilles. Il fait froid. Nous apercevons, prs des nuages, une paule de montagne dnude, o les temptes d'hiver et les coups des orages d't n'ont laiss que des troncs d'arbres fendus. Nous l'atteignons. Nous sommes au col de Vergio, 1.450 mtres d'altitude. Nous allons voir de l'autre ct. Oh! de l'autre ct, comme c'est beau! La fort recommence, et elle descend, et elle remplit le paysage, mais elle va si loin, si loin, qu'elle apparat toute bleue, entre six gros htres, les plus haut perchs, tout dors par l'automne. Portes resplendissantes de la fort d'Atone, j'ai devin que nous entrions par vous dans un monde nouveau. La voiture coule sous les futaies. Des bouquets de htres se mlent aux laricios. L'air s'attidit. Quelque chose d'heureux sort de toute la campagne. Elle est dserte encore et ne semble plus sauvage. Nous traversons un village clair, Evisa, et je l'entends qui dit: Restez! Pourquoi si vite? Quelles heures de flnerie je vous aurais donnes sur mes pentes au midi! Nous sommes dj loin, trs bas, dans une crevasse de roches rouges. --La _Spelunca_, me dit mon compagnon. Sur ces murailles rapproches, le soleil, par endroits, glisse en tentures de pourpre. La pente diminue, le torrent s'tale, et, tout coup, la grande lumire nous est rendue, avec sa joie. Devant nous, l'embouchure boueuse et herbeuse du torrent, une ligne lointaine d'eucalyptus gants, une colline de pierre rouge, bien au milieu, coiffe d'une tour de guet, et, de chaque ct, travers les feuillages, le regard vivant de la mer. C'est le fond du golfe de Porto. Nous sommes tout prs des clbres calanques de Plana. V LE GOLFE DE PORTO--LES CALANQUES DE PIANA--CARGSE La route qui longe gauche le golfe de Porto, et qui s'lve de grandes hauteurs, sans jamais couronner la montagne, est une route de joie pour les yeux. Ce golfe toujours prsent, trs bleu, dsert et bord de roches de porphyre, c'est la premire merveille, et celle qu'on est venu voir. Elle blouit. Cal entre des couvertures et des coussins, rchauff par le soleil, louant les vertus de l'automobile qui fait l'ascension sans secousse et sans bruit, je regarde, avec une surprise qui dure, chaque dtail de ce paysage panoui, cette ceinture de pourpre vineuse au ras de la mer trs calme, les ondulations qui viennent du large, et qui sont l'unique mouvement dans l'tendue, je regarde les eucalyptus l'embouchure du torrent, loin dj derrire nous, et la colline rocheuse qui pointe au milieu, et la tour de guet, qui parat grosse comme un pois. Comme je vais regretter tout ce lointain! Et cependant, prs de nous, quelle autre magnificence! Ce n'est que le maquis: mais il couvre les deux pentes de la route, celle qui tombe jusqu'au golfe, celle qui remonte jusqu'aux sommets de la montagne. Il est d'une paisseur telle que le vent, qui le rebrousse, n'y creuse pas une caverne. Nulle part on ne devine la branche brune et tordue des arbustes. Les ttes seules luttent pour la lumire et pour l'espace, fleuries, luisantes ou sombres, l'une touchant l'autre, cimes des arbousiers, panaches des buis, des romarins ou des bruyres, que dominent des chnes verts espacs, bien ronds, bien drus dans le soleil et l'air libre. Les arbousiers surtout sont l'heure magnifique. Ils portent leur grand pavois d'octobre, leurs grappes de baies et de fleurs mles. Et sur la route, o personne n'a pass avant nous, le vent a jet, et le vent fait rouler des millions de ces clochettes ples, et de ces fruits, rouges ou jaunes, qui ressemblent des lanternes japonaises. Nous sommes bien cinq cents mtres au-dessus du golfe de Porto. L'odeur frache et puissante de la mer et des bois nous enveloppe. Le chemin va tourner et prendre le cap en travers. --Voyez la Tte-de-chien! dit mon compagnon. --O donc? --A droite, en avant, c'est l'entre des Calanques. * * * * * Une roche, nette sur le bleu du ciel, imite, en effet, de faon surprenante, une tte de chien grognon baissant l'oreille et dfendant le dfil. Nous voici dans un paysage de falaises et d'aiguilles. La route se plie et passe entre ces blocs aigus qui la dominent de haut. Ils sont faits de lamelles verticales, souleves aux temps anciens de la terre, et depuis lors crts, fors, rongs, aiguiss, taills facettes vives par le vent, par la pluie et la foudre. Ils sont couleur de vieux rayons de cire, avec de grandes coulures oranges, qui tombent droit, gales jusqu' la base. Je voudrais les voir plus rouges. J'aurais plaisir jeter ici ce beau mot de pourpre, dont peuvent les enrichir sans doute ceux qui les aperoivent du large. Non, cette pierraille audacieuse, pyramides, dolmens, oblisques, ces groins d'animaux, ces demi-tours ventres qui se lvent aux deux bords de la route, sont bruns seulement, d'une belle violence de ton, mais bruns. Nous allons pied, amuss, tonns, nous demandant si c'est l toute la richesse de ce passage clbre. Un kilomtre de chemin environ, des dtours, des niches creuses dans la roche, tout en haut, et o je cherche une statue de saint, et qui sont vides comme tant de coeurs; puis nous franchissons un contrefort dentel qui coupe en deux le paysage, et je m'approche du parapet. L'abme est magnifique. Du fond d'un gouffre, des falaises s'lvent, laissant entre elles une troite valle, comme le lit d'un torrent dessch. Elles montent pic, elles dessinent des enceintes, des bastions, des citadelles, deux chteaux forts en ruines plus grands qu'aucun de ceux qui furent btis de main d'homme, et dont la moindre pierre est d'un rouge fonc: c'est enfin la couleur dont je rvais, celle du vieux bois de cerisier. Des perons de roches boules encadrent le paysage. Quelques buissons de maquis, perdus dans ces boulis, ont l'air de touffes de mousse. Nous voyons cela de trs haut. Le vent du gouffre est ardent et ml de poussire, et l'tendue si vaste, au-dessous de nous, qu'ayant entendu les sonnailles d'un troupeau, je cherche inutilement, pendant plusieurs minutes, les chvres et le chevrier du dsert de porphyre. * * * * * Nous sortons des calanques, mais si la pierre change de couleur et de lignes, elle reste matresse du paysage nouveau, trs large, onduleux et strile. Elle affleure souvent au creux des collines, parmi les tranes d'herbes que nourrissent des sources muettes. Elle ne porte point assez de terre pour que les grands arbres vivent, et le froment qu'elle chauffe en dessous doit prir de scheresse. Elle a des tavelures blanches et brunes, comme le ventre des cailles. C'est une pauvre roche. Mais il y a, dans la cration, des arbustes, des buissons et des herbes de misre, des racines qui ne boivent que par hasard, des tiges qui vivent avec un air mourant, des fleurs, des fruits qui naissent d'un peu de poussire et de beaucoup de soleil. Ils sont l, ternis et parfums par le long t. On voit, sur la croupe, sur les flancs des collines, des figuiers de Barbarie, plants autour d'une petite vigne, des oliviers, des amandiers trapus, et des franges, et des houppes de gramines, et de maigres broussailles, qui sentent la lavande et le granium. A droite, au loin, vers l'occident, la mer est admirablement bleue, autour des perons blancs qui l'entament. Nous pourrions nous croire sur les ctes de la Grce ou de quelqu'une des les de l'Archipel. Et il est vraisemblable que cette parent des paysages fut une des raisons qui amenrent, en cette rgion de la Corse, une colonie hellne. Voici la petite ville, l-bas, au bord de la mer. Deux glises la dominent, plantes sur deux tertres affronts, peu de distance de la plage. Toutes les deux sont catholiques, mais l'une du rite latin, et l'autre du rite grec. Elles s'entendent chanter les mmes louanges, au mme Dieu, sur des tons diffrents. Elles voient officier des prtres dont les vtements ne sont point pareils, mais qui professent la mme foi et donnent l'exemple de la varit dans l'unit. La meilleure preuve, c'est que, dix minutes aprs notre arrive Cargse, nous visitons les deux glises, accompagns par le cur latin et par le cur grec. Les groupes d'hommes sont toujours nombreux, dans les petites cits mridionales, fidles l'agora et au forum. Nous interrogeons. Le don de repartie est commun parmi les Corses. Et les fragments d'histoire, peu peu, se rejoignent et font un tout. Ce Cargse a onze cents habitants, dont trois cents environ d'origine grecque et de rite grec. Une dizaine de familles comprennent encore la langue maternelle, non d'Homre ou d'Aristophane, mais de Botzaris et de M. Papadiamantopoulos. Je m'approche d'un notable,--je le juge tel sa gravit,--qui parle d'une voix mesure, dans un groupe d'amis, et dont la barbe remue au vent de la mer et des mots. --D'o tes-vous venus, anciennement? Sans s'mouvoir en apparence, ni hausser le ton: --Nous sommes Spartiates, dit-il. --Et en quelle anne quittiez-vous la Grce? --Monsieur, nos parents nous ont racont que ce fut en 1676. L'oeil seul exprimait, luisant l'angle de la paupire, la parfaite conscience qu'on tait noble et d'une race clbre avant mme la latine. Ces Grecs sont venus de Sparte ou d'ailleurs, en faisant un dtour. L'histoire va-t-elle jamais droit? Ils taient huit cents. Ils fuyaient les Turcs, dont le voisinage fut toujours rude. Sur deux navires, dont l'un s'appelait le _Saint-Sauveur_ et portait l'vque Parthnios Calcandy, ils firent le voyage que tant de leurs anctres, tant de rhteurs, de potes, de marchands et tant de statues de marbre ou de bronze avaient fait avant eux. Ils vinrent vers l'occident latin, contournrent l'Italie, et abordrent en Corse, o ils s'tablirent d'abord Paomia. Ils y vcurent peu prs heureux pendant cinquante ans, puis des querelles de race, leur refus de se rvolter contre les Gnois, les obligrent quitter Paomia pour Ajaccio. Ils se trouvaient l lorsque l'le fut cde la France et M. de Marbeuf nomm gouverneur. M. de Marbeuf s'intressa la colonie. Avec les dlgus de la nation, j'en suis convaincu, il chercha un territoire o les enfants migrs de Lacdmone connussent enfin le repos. Je l'entends leur dire: Choisissons une contre peu habite, qui vous rappellera la patrie, son sol pauvre et pierreux, mais o le laurier peut vivre et l'amandier aussi, son ciel lumineux, sa mer tout de suite bleue et profonde. Ce fut Cargse. L'glise grecque a de vieux bois peints, que mes guides d'un moment me montrent avec amour, en rptant: Ceci a t apport par nos anctres; un saint Jean-Chrysostome, un saint Basile, un saint Grgoire-de-Nazianze, une Vierge entoure de saint Spiridion et de saint Nicolas, un saint Jean-Baptiste qui a deux ailes comme un ange... Je ne regarde pas sans motion ces images transplantes et ces hommes qui n'ont pas tout fait cess de regretter Sparte. Le soir, nous sommes Ajaccio. Je revois la place du Diamant, et les groupes nombreux des buveurs d'air, et le golfe qui est tout transparent, comme si la nacre de ses coquillages l'clairait en dessous. Nous devons, demain matin, partir pour le sud de l'le, pour Sartne et Bonifacio. VI D'AJACCIO A SARTNE--LA POINTE DE SILEX--L'ARRIVE A BONIFACIO La route d'Ajaccio Sartne, aprs les vergers qui enveloppent la ville, est tout maquis et tout parfum. Elle n'atteint pas de grandes hauteurs. On franchit seulement, sans s'lever plus de sept ou huit cents mtres, une suite de contreforts, orients du nord-est au sud-ouest, et qui tombent dans la mer. La carte n'indique presque aucune fort. Je crois qu'il existe des villages, et que nous en avons travers un petit nombre. J'ai encore, dans la mmoire des yeux, et si nette que je la dessinerais, l'image d'une auberge borgne, au sommet d'un mamelon sans un arbre, sans un sentier apparent, et d'une jeune femme, debout sur le seuil, qui faisait de la main le geste d'un oiseau qui s'envole et qui plane: Bon voyage! Comme vous allez vite! tes-vous drle! tandis que l'homme, assis prs d'elle, son fusil pos en travers, sur les genoux, crachait terre par deux fois, pour montrer son ddain. Je me souviens que nous avons crois quelques charrettes troites, charges de chtaignes. Mon compagnon me promettait de me donner la recette du _castagnaccio_ qui est une galette, et des _fritelle_, qui sont des beignets de farine de marrons. Le paysan nous laissait passer, sans interrompre sa mditation sombre, et mettait son orgueil ne pas lever les paupires. Mais, le plus souvent, nous montions et descendions des pentes dsertes. Je vous souhaite de voir ces valles incultes, o les lignes du sol n'tant jamais rompues, ni par une maison, ni par un arbre, on connat d'un regard tout le relief de la terre. C'est une harmonie qui tonne nos yeux dshabitus. Valles infiniment prcieuses, qui ont l'air de n'tre personne. La plus belle, je crois, est celle qu'on dcouvre du haut du col de Saint-Georges. Elle est profonde, elle est si vaste que les montagnes qui font cercle autour d'elle finissent par tre bleues, mais sa couleur dominante, elle la tient du buis et de l'arbousier, feuilles qui se marient bien, feuilles d'un vert marin, qui ont un or secret que n'a jamais le laurier, et qui servent comme lui de raquette au soleil. Joie de regarder l'ample coupe o l'homme n'a rien bti, rien taill ni ruin, joie de suivre jusqu' l'horizon ces longs reflets en charpes, et pareils ceux des fourrures, et que ne vient pas briser, comme dans les forts vues de haut, le moutonnement des cimes ingales? Le maquis est un souple vtement... Ah! que font-ils? Je ne les avais pas aperus d'abord. C'est la fume qui les a trahis. Maintenant, c'est la flamme. Ils sont l, deux hommes, la lisire d'un bosquet merveilleux d'arbousiers et d'yeuses, cent mtres au-dessous de la route. L'un deux courbe les branches, les casse, les jette sur le brasier que l'autre attise avec un pieu. Dj le feu a pris. Il s'oriente. Les grandes chenilles rouges courent sur le sol, grimpent au tronc des arbustes, saisissent la tte encore verte qui flambe d'un seul coup, et qui retombe en tincelles. Ce soir, combien d'hectares de maquis seront consums? L'incendie ne va-t-il pas gagner toute la valle? Qu'importe ces bergers, s'ils dtruisent le bien communal ou celui de leur voisin? Dans trois mois, quand la cendre aura pntr la terre, les chvres trouveront des brins d'herbe frais, entre les racines calcines du maquis. * * * * * Nous arrivons Olmetto, village qui fut rput, jadis, pour ses bandits. Depuis que les bandits ont disparu, il passe simplement pour un chef-lieu o les passions politiques sont violentes, et les moeurs lectorales sans amnit. Heureusement, on ne vote pas ce matin. Des groupes d'lecteurs, debout sous les arbres, au bord de la route, mditent quelque trait du pass ou de l'histoire future. Les physionomies sont graves. Nous faisons arrter la voiture. Les yeux luisants nous regardent tous, et quelques-uns, je suppose, voudraient bien, sur nos visages, lire nos noms, notre itinraire, et savoir si la poussire de notre automobile appartient un parti. Mon ami demande, en patois, s'il n'y aurait pas, dans le village, quelque perdreau: Olmeto ne manque pas de fins chasseurs. Aussitt les yeux s'adoucissent; ils sourient, presque tous. Un bel homme, barbiche blanche releve en proue, ancien soldat du temps qu'on l'tait tout entier, fait mme deux pas vers nous, et parle. Il s'exprime bien, en habitu des cercles qui l'coutent. --Non, monsieur, des perdreaux, vous n'en trouverez pas. Et les merles noirs sont bien arrivs, mais nous ne les chassons pas encore. On les a vus dans la montagne, tout l-haut. Un beau passage, parat-il! A quoi bon courir aprs eux? Aux premiers froids, ces jolis coeurs vont descendre d'un tage, puis de deux; ils vont descendre jusque dans les olivettes, et alors!... Le vieux barbichon fit mine d'pauler. Le geste tait rapide et sr. Il mit de la gaiet dans le groupe qui s'approcha. Le moteur tournait vide: nous causmes de mme, dix bonnes minutes, et j'eus le sentiment, quand nous partmes, que nous aurions pu faire, Olmeto, un sjour enchant; trouver des compagnons pour la chasse aux merles; tre admis nous promener le soir, parmi les causeurs graves et passionns qui regardent la mer. Car la mer est toute proche. Oh! la jolie descente! Figurez-vous une pente trs raide, oriente en plein midi, et ds le matin ensoleille, une route en lacet, des oliviers qui poussent l magnifiques, et, entre leurs branches, tout en bas, la longue lumire bleue du golfe de Propriano. Plusieurs golettes sont l'ancre. Il n'y a pas une ride autour d'elles. Les feuilles font une broderie d'argent sur le ciel et sur l'eau. J'ai regret de la vitesse. Je voudrais tre cheval, m'arrter chaque tournant de la route, et me pntrer de ce sourire fugitif de la Corse sauvage. Ds qu'on a franchi la plage, le marais, la rue du petit port, toute cette joie diminue, la mer s'loigne, la terre pre et peu vtue recommence monter. Le paysage est tout fait svre quand on arrive en face de Sartne. La ville est haut perche, aux deux tiers d'une montagne, et ses maisons de granit, carres, serres les unes contre les autres, rappellent les vieilles cits italiennes qui ne vivent point encore de l'tranger. Quelques vergers coups de murs l'enveloppent en bas. Mais au-dessus d'elle, la croupe de la montagne n'a point de vgtation. Ce sont des pentes rgulires, mles de lande et de pierraille, o schent des lessives blanches, o se lvent des tombeaux en forme de chapelles. Et tout l'immense paysage n'est que de montagnes pareilles, double et triple rang, dsertes semble-t-il, pauvres certainement, et qui donnent Sartne une importance extrme, un air de ville fodale, dominatrice de campagnes peu sres, o s'enfoncent des sentiers. * * * * * J'aurais voulu sjourner l, tudier cette rgion o se sont conserves les moeurs les plus anciennes, les caractres les plus rudes et probablement les plus chevaleresques de l'le. Que reste-t-il de ces strictes coutumes qui rglaient si svrement la dure des deuils, et cartaient les proches parents du mort, presque entirement, de la socit des vivants? O sont les dernires pleureuses, et dans quelles bourgades des montagnes, l-bas, peut-on entendre le _vocero_ qui rappelle les traditions les plus lointaines de la Grce, ou la berceuse qu'improvise une mre: O ma chre petite, ma Ninnina, quand vous naqutes, nous vous portmes au baptme. Le soleil fut le parrain et la lune la marraine. Les toiles qui taient au ciel avaient mis leurs colliers d'or... Quelle est la vie, quel est le roman de ces hommes qui discutent l, sur la place Porta, devant le caf des Amis, devant la vieille btisse o le mot mairie est peint sur le fond vert d'eau, et qui ne sont, en politique, de si grands passionns, que parce qu'ils sont la passion mme, en toute chose? S'il y avait un instrument pour mesurer la passion dans la voix comme il y en a pour peser l'alcool du vin, il frmirait en ce moment et s'affolerait, car un de ces causeurs municipaux, comme s'il s'veillait d'un songe, vient de crier son fils et d'un accent tragique, avec d'admirables modulations et trmolos: Pier Angelo, cours chercher la mule, amne-la sur la place o j'ai encore des affaires traiter! Va! Va! Je pense au merveilleux intrt qu'aurait le roman, difficile composer, d'une famille de bergers dans la montagne de Sartne, et aux jolies tudes qu'un romancier pourrait crire sur la vie de chteau en Corse. Nous avons fait quelques visites, le long de la route, avant-hier, hier, aujourd'hui. Les chteaux n'taient que de grands logis, au-dessus des chtaigneraies. Ils n'avaient que de maigres jardins desschs par le vent. Mais quoi bon? Les vallons par douzaines, les lambeaux de forts, les jachres, descendaient tout au tour et formaient le domaine immense de leurs yeux. Il faut repartir. Je voudrais dj revenir. Dans une rue, je suis prsent un homme rudit et trs fin, qui aime chacune des pierres de la Corse. --Vous allez Bonifacio? me dit-il. Ville trange et trangre. Vous serez en pays gnois. Rien qu' la traverser et l'couter vivre, on sent qu'elle tait trs civilise, quand le reste de la Corse appartenait aux gardeurs de chvres et de pourceaux. L, point de vendetta, point de dispute violente, mais la prudence, l'astuce et le coup d'oeil de ct. Ils travaillent plus que nous; ils sont plus riches. Mais je les aime moins que les gueux batailleurs et sombres de ma Sartne. Monsieur, je vous souhaite de voir la lumire du matin sur les murs de Bonifacio! Nous redescendons les pentes des montagnes, et nous courons vers le sud. Mon compagnon de voyage me fait remarquer les plaques de fonte que l'administration des ponts et chausses place au carrefour des routes. J'avais bien vu, mme avant Olmeto, qu'elles taient perces comme des cumoires, si bien que les noms, les flches indicatrices, les chiffres, n'existaient plus qu' l'tat fragmentaire. Ici, elles sont rduites au minimum. La hampe est encore droite, au bord du chemin, mais elle ne porte plus qu'un petit filet de fonte, un petit triangle nu, pareil une girouette. Quelquefois le poteau seul a survcu. --Ce sont les cibles du pays. Qu'on remplace les plaques: dans un mois vous aurez l'cumoire, et dans deux le petit balai. La passion du tir est gnrale, et l'adresse est commune. --Il y parat. --Mme les femmes savent se servir d'une carabine. --A preuve, monsieur, dit le chauffeur, qui se dtourne et parle pour la premire fois depuis Bastia, que la fille du boulanger de X..., l'autre jour, a tu un coq, balle, au haut d'un mt de cocagne. Et il y avait bien cinquante mtres. * * * * * La route s'abaisse graduellement. Elle touche la mer, s'en carte, revient vers elle, et, de ce ct, nous voyons de hautes roches, fores, sculptes, dont la plus belle, qui se nomme Le Lion couronn de Roccapina, commande des criques dsertes et des ponts inutiles. L'altitude diminue encore. Nous entrons dans la pointe triangulaire de l'le, que j'appelle la pointe de silex, parce qu'elle ressemble aux pierres clates des flches primitives: mmes nervures ingales, mmes cuves peu profondes qui se succdent, mmes bords dchirs. Pas un arbre sur ce plateau inclin que dore le soleil couchant, pas une maison, pas une ruine, pas une ombre qui souligne un relief. Dans les creux, une herbe courte, et quelques touffes d'un arbuste nain, cras, couleur de poussire. Une fille califourchon sur un cheval, les talons et les mollets nus, la tte couverte d'un mouchoir rose, trotte devant nous. Au passage, nous lui demandons: Quelle distance, jusqu' la ville? Plutt que de rpondre, elle lance son cheval au galop travers le dsert de pierre. On n'aperoit pas encore Bonifacio. Mais au sud, dans la clart de la mer, cette longue dentelure mauve, c'est la Sardaigne. Je vois luire faiblement l'arte des falaises et la pente des montagnes. Le terrible dtroit n'a pas une ride. De longues tranes lilas, d'autres qui sont d'argent, et qui se dplacent et qui se mlent, disent seules que les courants font le travail command. Bientt, du sommet d'un petit renflement, nous dcouvrons, gauche, l'extrmit des terres, trois sillons, trois mottes spares par de profondes cassures, et sur lesquelles se profilent, en lumire plus ardente, des tours, des carrs de murs, et de larges rubans clairs, qui tombent comme des algues et qui doivent tre des remparts. Le soleil dcline. Nous allons toute vitesse dans le dsert. Un moment le chemin s'enfonce et tourne dans un ravin, plein d'ombre jusqu'au bord, plein d'air humide et d'oliviers gants que les temptes ne peuvent atteindre. Nous sortons des demi-tnbres; nous avanons encore un peu, et tout coup, nous sommes l'extrmit d'un fjord d'eau trs bleue. Une norme falaise, toute jaune, se lve droite, une autre gauche, plus haute encore, et sur celle-ci, qui nous cache la mer, une ville forte, drape d'anciennes murailles, et n'ayant plus, dans le soleil, que la crte de ses maisons blanches. VII LES QUATRE BEAUTS DE LA CORSE La Corse est une le laquelle on distribue des pithtes et des places. Ni les unes ni les autres ne peuvent la faire vivre. Et ce sont peut-tre les places qui lui profitent le moins, car la provende divise les hommes, elle diminue leur fiert, elle les dissmine travers le continent. Les non-pourvus, ceux qui n'ont pu tre ni douaniers, ni gendarmes, ni buralistes, ni gardiens de prison, ceux encore qui n'ont rien demand,--il y en a,--habitent quelques petites villes et beaucoup de petits villages. La campagne est peu prs inculte; la moisson ne compte pas: de quoi vivent-ils? C'est leur secret. Je les ai vus cueillir l'olive et la chtaigne; ils restent maigres; ils dpensent en politique un beau got d'aventure, en querelles locales un courage ombrageux; ils n'aiment au fond que la Corse, que la trs pauvre Corse. Je veux les louer, au moins, pour leur amour. Il n'y a pas que la vie intense: il y a les belles les. J'ai parcouru la Corse presque tout entire et en tous sens, et j'ai prouv vingt fois le sentiment que connaissent bien ceux qui ont voyag; je me suis dit: Si j'tais n ici ou l-bas, sur cette terre que je foule, comme je l'aimerais! Comme je la prfrerais ardemment! Comme je voudrais y revenir! J'y suis revenu, moi qui n'ai pas vu ses montagnes et sa mer avec des yeux d'enfant, l'heure jeune o le paysage qu'on aperoit de la porte, et celui qu'on dcouvre par la lucarne du toit, font partie de notre me, et deviennent comme un frre et comme une soeur. Et j'ai cherch, depuis, la raison de cet attrait puissant, de ce pouvoir de regret qu'elle exerce sur nous. Les guides n'expliquent pas ces choses-l. Ils numrent les curiosits de l'le, ses dfils de Santa-Regina et de l'Inseca, ses rochers sculpts, ses monuments mdiocres, et ils citent des pages admirables, qui furent crites en l'honneur des calanques de Piana, roches de porphyre battues par la mer bleue. Je crois qu'un homme de got aurait tort de ngliger leurs indications. Il y a plaisir et quelquefois un plaisir vif voir les singularits du monde. Mais la beaut de la Corse n'est pas dans ces rarets. Elle est faite d'lments plus communs, elle est presque partout prsente. Quand je rappelle moi toutes ces images qui sont dans le souvenir, obissantes, et qui accourent, les unes ayant un nom, les autres n'en ayant pas, mais toutes si joyeuses de revivre et si nettes de couleur, elles se rassemblent d'elles-mmes, par groupes, et laissent voir leur parent. La Corse est belle, d'une beaut noble et durable, par son maquis, par ses forts et principalement par celles du centre et du sud, par les deux extrmits de la Tortue, le cap Corse et la pointe de Bonifacio, et par la qualit de la lumire o toute l'le est baigne. Le maquis c'est la vgtation naturelle de la terre inculte, son vtement souple et parfum. Napolon, qu'il faut toujours citer quand on parle de la Corse, disait Sainte-Hlne: Tout y est meilleur. Il n'est pas jusqu' l'odeur du sol mme; elle m'et suffi pour le deviner, les yeux ferms; je ne l'ai retrouve nulle part. La phrase exprime une vrit, comme tant d'autres phrases de pote. Rappelez-vous le parfum des buis et des romarins coups, qui flotte autour du parvis des glises, le dimanche des Rameaux? L-bas, il emplit les valles, il se lve tout le jour, toute la nuit et toute l'anne sur les pentes des montagnes. Quand il est jeune, c'est--dire d'une sve ou de deux, le maquis ressemble la lande. Il a, comme elle, des clairires par milliers, et de l'herbe, et de l'air entre ses touffes. Le vieux maquis ne ressemble qu' lui-mme. Il est fait de deux lments et de deux tages, d'arbustes faiseurs d'ombre et de fleurs protges. La plupart des arbustes ne perdent pas leurs feuilles, et n'ont peur ni du vent, ni du chaud. Ils vivent enchevtrs, serrs, luttant pour amener chacun, la lumire, son balai, sa gerbe ou sa tte ronde. Ils se nomment: olivier sauvage, myrte, chne vert, arbousier, lentisque, bruyre, genvrier, romarin et laurier. En dessous fleurissent, selon les saisons, la jacinthe et les campanules, la sauge, le thym, le cyclamen rose, la lavande, les orchides, d'innombrables crucifres, qui mlent le got de leur miel au parfum rsineux et constant des grands vgtaux surchauffs. L encore, les chvres font quelques sentiers, en broutant la file et se battant pour passer. Mais, lorsqu'elles n'ont pas, depuis un an ou deux, travers les fourrs, ils sont d'une seule masse. Tout a des griffes dans le maquis. On peut s'y glisser en se courbant; mais s'en aller debout, la poitrine tendue, comme dans nos bois, faisant plier les branches, il n'y faut pas songer. Des montagnes entires sont vtues de maquis; il couvrirait la moiti de l'le, et les forts couvriraient l'autre, si les bergers incendiaires ne le dtruisaient, pour que, de sa cendre, il naisse un peu d'herbe. Vu de haut, et par larges nappes, il est doux pour les yeux, plus gal que le taillis, presque autant qu'une moisson d'avoine ou de seigle, et sa verdure fonce, durable et nuance, se plie jusqu' l'horizon tout caprice du sol. Sur les lisires, c'est, en tout temps, une folie de fleurs matresses de l'espace. Et quand on entre! Je suis entr plus d'une fois dans le maquis, pour surprendre son silence et sa vie. Il est dix heures du matin. La route en corniche, trs haut au-dessus de la mer, tourne, et ses cailloux sont clatants, comme l'cume que tordent en bas les courants. Le vent siffle aux pointes des pines et des roches. Il n'y a pas une maison en vue, pas un passant. Je grimpe sur la pente trs raide, et difficilement, pli en deux, je passe entre deux arbousiers, puis au milieu d'une gerbe de laurier-tin: j'vite des chnes verts, crass contre la montagne et dont les racines retiennent vingt pierres d'boulis, et quand j'ai fait une trentaine de mtres en rampant, je dcouvre une caverne verte, un tout petit pr inclin, de quoi s'tendre, au-dessus duquel les branches se rejoignent. C'est un enchantement. Une fracheur coule sous la vote du maquis; une brume fine gonfle les mousses et mouille les racines des arbustes, dont toutes les pointes sont chaudes de soleil; il ne tombe sur l'herbe que de menues toiles de jour; le silence est prodigieux; je n'entends ni la mer, ni le vent, et les hommes sont loin. Aucun repos n'est comparable celui-l. On est dans la vague d'encens que le vent n'a pas encore touche et qu'on respire le premier. Les insectes ne chantent pas. J'aperois un merle noir qui, de perchoir en perchoir, le cou tendu, coule dans l'paisseur du maquis. Je reste jusqu' ce que tout mon sang ait bu cette fracheur et ce calme. Et je pense qu'au dehors, deux mtres au-dessus de moi, c'est la lumire ardente, la vie, ce peu de bruit que le vent charrie toujours, mme dans les solitudes, une de ces matines limpides que les bergers de Corse, parfois, appellent d'un si beau nom qui et ravi Racine: _una mattinata latina_. * * * * * Quelle que soit la saison, allez voir le maquis; celui qui aura rv une heure dans le maquis aimera la Corse tout jamais: allez voir aussi la fort. Elle est plante sur un sol de montagnes sans paliers, tout en pentes longues ou brves, o les belles coupoles elles-mmes sont rares, et les artes innombrables. Presque tous les arbres de la France continentale y ont leurs cantonnements: le htre avec ses ventails si promptement dors, le chne, l'orme, le frne, le chtaignier, hlas! qu'on abat et qu'on distille: mais la Corse a, de plus, le pin Laricio, qui est presque son bien propre, un pin trs lanc, non pas engonc dans ses feuilles, comme plusieurs autres de la famille, mais ajour, dcid, couronn d'un bouquet d'aiguilles et fin chanteur dans le vent. Je ne connais pas d'ombre plus lumineuse que la sienne. Il laisse tomber ses basses branches assez jeune, et, meilleur que les hommes, il est alors tout en cime. Je vous assure que ce n'est pas du temps perdu, la visite que l'on fait aux futaies de pin Laricio. D'ordinaire, on ne parcourt gure que les forts de Vizzavona et de Cervello, entretenues comme un parc, et que l'on gagne aisment d'Ajaccio, en quelques heures de chemin de fer. Je prfre les forts plus mridionales, le massif immense et tout fait sauvage qui commence la mer orientale, prs de Solenzara, monte au col de Bavella, couvre bientt de sa mare verte toutes les valles, toutes les cimes, souvent de grandes altitudes, et se dverse en larges fleuves, sur les pentes ardentes, en vue de la Sardaigne. Ah! la belle lumire, dont les ravins sont chauds jusqu'au fond! La belle fuite de feuillages qui se fondent, qui ne sont plus que des formes larges, et qui prennent le mouvement et le reflet de la mer! Les belles escalades de roches grises par les laricios branchs, clats, mais vainqueurs, et qui plantent leur panache sur les dernires cimes! Paysages sans maisons, sans culture, sans oiseaux mme. A peine, le matin ou le soir, quelques ramiers perdus, venant de France, gagnant l'Afrique, et cherchant l'arbre trs sr, pour la halte. Cependant, en octobre, j'ai rencontr l des migrants qui avaient pass la saison chaude dans les montagnes, et qui descendaient vers la cte. La carriole ou la charrette tait charge rompre de meubles, de matelas, de sacs de provisions, de cages poules faisant pyramide au-dessus de l'essieu; en arrire la femme tait assise avec les enfants, tous les petits pieds ballants, et sur le brancard, l'avant, l'homme tenait les guides. Ils descendaient par la route troite, borde d'un ravin gauche et d'un talus droite, o nous montions l'allure souple et silencieuse d'une automobile, c'est--dire d'un monstre peu prs inconnu dans ces rgions. Et tout coup, cent mtres entre les troncs d'arbres, beaucoup moins quelquefois, nous nous apercevions les uns les autres. Alors l'homme sautait terre, courait la tte du cheval qu'il arrtait brutalement, et se prcipitait vers nous, brandissant un fusil et criant: N'avancez pas! N'avancez pas! Dj nous tions immobiles, freins. Mais en mme temps que le mari, la femme, prise de la mme terreur, avait saut de la voiture; elle empoignait deux, trois, quatre enfants, qu'elle lanait au hasard, stupfaits et hurlants, sur le talus; elle commenait mme dcharger les objets les plus prcieux; elle excitait l'homme au fusil qui levait le bras encore plus haut: Dfends-nous, Antonio! Ils vont nous craser! Marche contre eux! Dfends-nous! Heureusement le propritaire de l'automobile, Corse authentique et bien lev, parlementait; il expliquait, dans un patois adouci, que nous passerions sans toucher la roue; qu'il n'y aurait aucun dommage; que nous ne ferions mme ni bruit ni fume. Les visages, aux deux bouts de la charrette, restaient tendus et terribles. Avec lenteur nous nous remettions en marche, et, quand le cap avait t doubl, nous faisions encore une pause pour achever la palabre: Vous voyez, ces machines sont comme les gros chiens, pas mchantes du tout. Rassurez-vous... Tenez, la petite fille rit dj! Souvent, nous n'obtenions rien. D'autres fois, la figure de l'homme s'clairait d'un sourire, l'oeil noir luisait, nous changions des mots de vieille courtoisie: _Buona sera! Buon viaggio!_ L'instant d'aprs, nous tions dans le dsert, au plus haut du col, plus haut que les plus hauts arbres de la pente. A nos pieds, les valles s'approfondissaient par tages, sans une route et sans une coupure, dans la parfaite lumire; elles fuyaient, se divisaient contre l'peron d'autres montagnes boises, et se relevaient dans le bleu des lointains, sans perdre, mme un peu, la finesse de leurs lignes. * * * * * Si vous allez un jour jusqu' ces forts, continuez votre voyage vers le sud, descendez travers les pierres chaudes, les herbes jaunes, les chnes liges tondus jusqu'au sang, et ne vous lassez pas de la longueur du dsert qui vient ensuite: Bonifacio est au bout. Les villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse: celui qui a vu Ajaccio et son golfe, a vu une tache blanche dans l'un des plus beaux miroirs montagnes qu'il y ait par le monde; celui qui a vu Bastia a vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marina avec une corbeille de fruits sur la tte; celui qui a vu Sartne a vu, presque vivant, le Moyen ge italien; celui qui a vu Cargse, dans sa couronne d'oliviers et de figuiers pineux, a mis le pied sur le sol de la Grce; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille. Quand j'aurai dit que la ville est btie sur un plateau calcaire, sur une presqu'le troite, pic, parallle la cte, et que la mer, qui la contourne, forme derrire elle un port naturel, invisible du large, long et profond comme un petit fjord, je n'aurai pas expliqu l'motion qu'elle excite. Bonifacio n'a pas un arbre. Il y a de vieilles murailles, draperies ingales, qui pendent au-dessus du port, s'attachent la falaise d'orient, se relient la falaise d'occident; il y a de hautes maisons agglutines, d'o s'chappent plusieurs moulins en ruine, une tour ajoure et un clocher qui ne l'est pas. Tout cela fait une ville pittoresque et dj souhaitable. Mais la beaut lui vient d'un double voisinage, du reflet o elle vit, entre un dsert de pierre qui la prcde, l'enveloppe, la crible de rayons, et le dtroit d'entre Corse et Sardaigne, qu'elle domine et qui l'assaille aussi de sa lumire. Cette vieille cit gnoise est encore une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la terre et de la mer. Son paysage l'exalte. Du ct de la terre, vingt kilomtres de rocailles qui s'abaissent lentement vers elle, des tendues ravages par la malaria et o l'herbe, avant la fin du printemps, se dessche et prend la nuance de la roche qui la tue; de l'autre ct, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux les normes et plusieurs petites, la mer inquitante mme au calme, divise en courants dont on voit les sillages parallles, ples sur les eaux violettes. Par elle comme par le dsert pierreux, l'atmosphre de Bonifacio est sature de lumire. La tour des Templiers, les faades de bien des maisons, sont devenues, comme dans les contes de fes, couleur du soleil. Et tout au loin, les montagnes de Sardaigne s'en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume! Je les ai vues, le matin, d'un mauve infiniment lger, et j'ai vu leurs artes, le soir, clatantes comme des glaeuls rouges. Presque tout vient ainsi de la mer Bonifacio: sa couleur, sa nourriture, son peuple et sa lgende. C'est un pays o il faudrait s'arrter un peu et couter. Je suis sr que, dans la mmoire des anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle traversait le dtroit, son navire fut pris dans une tempte si terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'quipage, mme le capitaine. Dans cette extrmit, elle fit voeu, si elle tait sauve, de donner, la ville o elle aborderait, le fragment de la vraie Croix qu'elle apportait de Jrusalem. Elle aborda Bonifacio. Les Bonifaciens se rjouirent de possder une relique aussi vnrable que celle que la princesse leur donna; ils l'enchssrent dans l'or et dans l'argent, et l'honorrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager les ctes de la Corse, s'emparrent de la ville par surprise, et coururent droit au trsor de la cathdrale. Puis, quand ils se retirrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza o taient rests leurs vaisseaux, ils jetrent le bois de la vraie Croix dans la fontaine de Saint-Jean, et gardrent seulement l'or et les pierreries du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le premier habitant qui se hasarda dehors, aprs le dpart des bandits, s'en alla justement de ce ct, mont sur son ne, selon l'usage. La chaleur tait grande. Arriv prs de la fontaine, il pensa que la bte avait soif, et tira sur la bride. L'ne tourna bien, fit quelques pas, mais, au milieu de la route il s'arrta, puis se mit genoux. Le bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. C'est singulier! songea-t-il enfin, si j'allais voir? Il s'avana, pencha la tte, et aperut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitt il retourna pour avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de la forteresse, descendre les escaliers pavs, en grande hte, chacun sur le dos de son ne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean. Mais quand ils furent rendus quelque distance, les btes refusrent d'avancer, comme avait fait la premire, et, tmoignant la mme crainte, elles se mirent genoux, sur la route et dans les champs, par quoi l'on comprit que la relique tait l, et qu'elle tait bien celle que les pirates de Barbarie avaient enleve. * * * * * Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais recommencer la promenade. Ce chanon de montagne qui s'avance plus de quarante kilomtres dans la mer, ressemble assez un navire chou, qui aurait, du ct de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de l'autre ct le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale est pic et trs leve. Cela se termine au nord par un bouquet de valles divergentes, crases, tailles dans le mme bloc de rocher, terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un royaume dans la grande le. Presque tous ses villages appartiennent au soleil et au vent, et les bois n'y poussent gure, si ce n'est dans les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, traces quatre cents mtres au-dessus de la Mditerrane, et il a des marines minuscules, o les gomons s'accrochent et pendent aux murailles des maisons; il cultive les meilleurs cdrats du monde et quelques vignes qui donnent un vin brl; il devrait tre la plus pauvre partie de la Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des sicles, font le voyage de l'Amrique du sud. Ils sont marins, colons, marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et souvent ils reviennent au pays, btissent une villa prs de Rogliano, de Pino, de Morsiglia, et font lever un tombeau somptueux, pour leurs parents et pour eux-mmes, l'entre des villages. Les chapelles de marbre sont nombreuses au bord des routes. En vrit, celui qui traverserait le Cap, d'un versant l'autre, celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pcheurs et les Amricains de l-bas, connatrait de belles histoires. Il garderait, dans la mmoire de ses yeux, des images prcieuses. Je revois les valles qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par tages, de Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni sentiers, des prairies, des jachres, un sol noir d'o s'lve un peu de brume toujours, puis de trs vieux oliviers, clairsems, autour desquels, depuis des sicles, la lumire, le vent, les hommes ont voyag, troncs clats, branches aux coudes imprvus, mais verdure transparente travers laquelle on aperoit une maison, des chvres, un berger: et bientt toute la mer o il n'y a point de voiles. VOYAGE AU SPITZBERG I EN ROUTE POUR LE SPITZBERG On y va bourgeoisement, confortablement, joyeusement. Cent quatre-vingt-quatre personnes ont quitt Dunkerque, bord de l'_Ile-de-France_, sans parler des matelots, qui ne comptent pas parmi les touristes. Elles ont, chaque matin, leur croissant frais avec leur chocolat accoutum, leur caf ou leur th; elles ont leur table de bridge; elles ont, pour se reposer du jeu et des repas, le paysage qui change chaque moment, ou la conversation qui varie moins, celle du monde, celle de tous les soirs. C'est un coin de Paris en voyage. Il s'y mle quelques trangers, plusieurs savants, un explorateur. Les chasseurs sont en nombre parmi les passagers, les photographes galement. Ds le dbut du voyage, en pleine mer, avant qu'il y ait eu mme un prtexte dclanchement ou coup de fusil, leur passion clate. Un gros monsieur, qui se dit de Paris, et qui peut-tre y a pass, interpelle furieusement un gros matre d'htel, qui n'a d'autre responsabilit, dans l'affaire, que celle d'tre en vue, et de ne pas porter le smoking: --Je vous dis, garon, que je veux qu'on l'ouvre, cette chambre noire! Elle est sur le programme: elle doit tre la disposition de chacun de nous, avant mme qu'il ait l'occasion de s'en servir! --Mais, monsieur, cela dpend d'un autre que moi! --Trouvez cet autre! Les chasseurs sont encore plus ardents. J'entends parler de carabines double dtente, de fusils trois coups, de fuses pour faire sortir le renard bleu de son terrier, des moyens de parer l'attaque du morse: Une hache qu'on porte la ceinture, monsieur, et qui sert abattre les dfenses de l'animal, s'il vient s'accrocher aux embarcations. Les moins baleiniers d'entre nous racontent, d'un air du, l'pisode des bains de mer, la rencontre au large de Trouville: C'tait un simple souffleur! Et les grands chasseurs, les vrais, mis en route par ce qu'ils entendent, causent en arrire, en groupe ferm, srieux. Ce sont des gentilshommes amateurs de fauves. Ils n'paulent pas dans le rcit; ils ne crient pas; ils disent. A l'clair de leurs yeux, on devine qu'ils ont un joli got du danger. --La grosse bte manque en gypte. Ainsi, vous ne commencez trouver le lion qu'aux environs de Khartoum. Un jour que je descendais en rapide, dans un canot, j'aperois l'animal entre deux roches; je n'avais que deux ou trois secondes pour le tirer; alors... Le vent emporte la fin de la phrase. --C'est comme aux Indes, reprend l'autre; il faut tre un rajah pour chasser: le tigre est protg, prsent! Tout fait en arrire, un Parisien, d'une mentalit trs diffrente, murmure: --Moi, au Spitzberg, je m'attache l'ours blanc. J'ai promis Valentine une mre pleine, pour mettre dans nos chasses de Seine-et-Oise. Quelques jeunes femmes,--il y a une quarantaine de dames bord,--lgamment encapuchonnes, enturbannes de voiles blancs, tendues sur des chaises longues, les yeux demi ferms, le menton lev vers le large, tiennent des propos moins sauvages. L'une d'elles a ce mot charmant, qui tombe et que je recueille en passant: --Le bridge a dtruit bien des familles, o il tait agrable d'tre reu. * * * * * _10 juillet au soir._--Aprs quarante-deux heures de navigation, voici les ctes de Norvge. A l'endroit o nous commenons de les suivre, elles ressemblent tout fait certaines ctes de la Bretagne, bordes qu'elles sont de falaises peu leves, arrondies, laves par l'eau de la mer, et o s'enfonce et l une crique troite, bien dfendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle, en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large de Ploumanach. Mais le deuxime plan n'est pas le mme. Des sommets dentels, qui ne semblent pas trs hauts, qui sont trs doux dans le soir clair, barrent la vue au del des longs plateaux rocheux. Tout semble dsert. Soudainement, dans un angle rentrant de la cte et sur une bande de terre trs basse, une ville apparat. Maisons de bois peintes en rouge sang, en jaune, en vert ple, en bleu, fentres rapproches, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma comparaison s'vanouit, nous sommes loin de la France. Le soleil aussi n'est plus franais: il paresse; il a l'air de descendre en biais vers la mer, et quand il se dcide se coucher, derrire une le en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa manire, car l'le devient pareille un gros pied de cactus pineux, et, au sommet, une fleur clate, une seule, d'un rose vif, qui dure une minute, et se fane. * * * * * _11 juillet._--Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi. Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou qui s'ouvre, qui fait l'cluse ou qui fait le lac, entre des les rocheuses, hautes de deux ou trois cents mtres, peut-tre plus, striles, dsertes, mais vtues de lumire et de brume, ce qui est un beau vtement. Partout, la roche a t lime et raye par les glaces, il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton gnral. Toute la vgtation est descendue dans un cirque troit entre deux promontoires, sur un talus d'boulis au ras de l'eau. C'est une simple coule d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la vie, au pied des monts dentels o tout le reste est gris, gris bleu, gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur rpandue; ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de neige. Du ct de la grande terre, ils forment presque toujours trois ou quatre plans, et beaucoup plus quand la troue d'un fjord coupe en deux les barrires. La mer est trs bleue. L'enchantement de l't vient jusqu'au nord. De trs loin en trs loin, on dcouvre un groupe de maisons et des poteaux tlgraphiques au bord de l'eau. De quoi vivent les habitants? Presque entirement de la pche, dit Nordenskjld, et un peu du produit de la culture. Quand nous croisons un de leurs canots, trs fins l'avant et d'une courbe allonge, les hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur vitesse s'ajoutant la ntre, ils ne sont bientt plus, eux, leur voile carre, leur bateau, leur sillage, qu'un dtail sans vie et sans relief, qu'une forme dessine dans la couleur matresse d'un cran qui plit. Je suis sr que Whistler aurait dit: Harmonie en gris, mauve et vert. Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'coute le professeur Nordenskjld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland et de l'Asie borale, c'est Nordenskjld l'antarctique, qui a hivern dans les glaces du ple austral, homme jeune, Sudois de race fine, au visage blond et rgulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des sourcils, sont d'une nergie singulire. Le sourire est charmant, rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui interroge et celui qui rpond. --Monsieur Nordenskjld, votre navire a t bris par les glaces, et vous tes demeur prisonnier sur la banquise? --Oui. --Combien de temps? --Un an. --Aviez-vous sauv vos provisions? --Peu. --Alors, qu'est-ce que vous pouviez bien manger? --Phoques. --Pas rien que des phoques? C'est impossible. Vous chassiez autre chose? --Pingouins aussi. --a devait tre horrible! Sourire. --Et comment vous chauffiez-vous? Car enfin, vous n'aviez pas de bois? --Huile de phoque. --Il fallait joliment veiller, pour que la flamme ne s'teignt pas! Sans cela, la nuit ternelle, le dsespoir, la mort! --Non. --Vous aviez donc?... --Allumettes. * * * * * _12 juillet._--Je passe des heures dlicieuses sur le pont ou derrire mon hublot, qui est un cadre paysages. Il n'y a presque plus de nuit. Hier soir, le soleil s'est couch dix heures vingt, dans une mer toute calme et couleur de paille frache, comme s'il avait tendu toute la moisson du bl, pour la battre le lendemain. Et deux heures cinquante du matin, il tait dj lev, et le froment n'tait plus l. Quelle joie pour les yeux, cette Norvge d't! Voici que nous retrouvons le vert dans le fjord de Trondhjem, le vert des sapins et des bouleaux mls qui boisent toutes les pentes, celui des prs qui font parmi les bois d'amples clairires. Le fjord est large; il s'largit encore; il devient comme un lac italien, dont il a la mollesse de nuances et de contour. Une pointe nous cache Trondhjem, nous la doublons, et nous sommes dans le port. Une grande ligne de quai avec des maisons de bois, des rues qui montent en pente douce, de trs vertes collines en ventail: c'est l'ancienne capitale de la Norvge. Je laisse plusieurs de nos compagnons de route dans les magasins de souvenirs de Trondhjem, et, avec un ami, je monte travers la ville, par les rues trs propres, trs larges,-- cause du feu,--vers un clocher que j'ai aperu d'en bas sur la colline. Le clocher tait modeste: j'ai pens que c'tait celui d'une glise catholique, et qu'avec un peu de chance je trouverais le cur chez lui, et qu'avec beaucoup de chance j'arriverais me faire comprendre et causer avec lui. Nous allons jusqu' l'endroit o une rivire, pleine de bois flottants, spare la ville d'avec la banlieue. L, dans un joli site, sur la berge, est btie l'glise de Saint-Olaf. Un jardin divis en planches rgulires, et lou videmment un maracher fleuriste, enveloppe l'difice et la petite cure en bois. Je sonne, et, ne sachant pas un mot de norvgien, je demande en franais: --Monsieur le cur de Trondhjem? La servante, blonde et mre, rpond, sans accent: --Il va revenir. --Vous savez le franais? --Je suis Franaise d'Alsace. --Et monsieur le cur parle-t-il franais, lui aussi? --Il est mon frre. Ah! qu'il va tre content de vous voir! --En effet, et tous ceux qui passent ne viennent pas! dit une forte voix, derrire nous. C'est l'abb Riesterer, un solide Alsacien d'une cinquantaine d'annes, sourcils en broussaille, yeux de forestier, barbe de Pre ternel, redingote de clergyman. Il nous fait entrer, mon ami et moi, dans sa bibliothque, attenante au salon. Nous parlons de l'Alsace, des catholiques de Trondhjem, un peu de la France. Il m'apprend qu'il est le seul prtre de nationalit franaise, parmi les vingt missionnaires dissmins en Norvge, qu'il rside dans le pays depuis vingt-six ans, et qu'il rencontre beaucoup de justice et de bienveillance chez les hauts fonctionnaires de l'tat. Il dessert deux glises, cette petite glise de Saint-Olaf, prs de laquelle nous sommes, et une autre, vaste et plus ancienne, qui s'lve droite du port. Pendant qu'il parle avec mon ami ou avec moi, je remarque un numro de la _Croix_ jet sur le bureau, quelques photographies de bons visages des environs d'Altkirch, et un vrai luxe de fleurs et de plantes, ou du moins assez de fleurs pour tmoigner qu'on aime leur compagnie, leur regard familier et la joie qui en vient. C'est d'ailleurs un got rpandu. J'ai vu, Trondhjem, un march aux fleurs, o l'on vendait des lilas, nouveaut de la saison; j'ai vu un homme vnrable arroser avec mthode une pivoine en bouton, plante peut-tre unique; j'ai parcouru le cimetire, qui enveloppe la cathdrale, et o chaque tombe est fleurie de bouquets de plargonium. Ce cimetire, vallonn, dessin en jardin anglais, parat tre plus et mieux qu'un lieu de passage pour se rendre au temple. Auprs d'une multitude de croix, de colonnes, de pierres tombales, il y a un petit banc o peuvent s'asseoir deux personnes de la famille. On m'a assur qu'ils n'taient pas toujours dserts, et que, pendant la nuit de Nol, ils n'ont pas une place vide. II CHASSE A LA BALEINE _15 juillet au soir._--Nous avons pris, Tromsoe, de nouveaux pilotes pour le Spitzberg, un veilleur charg de signaler les glaces, des porteurs et chasseurs norvgiens, quatre lapons, et sept poneys qui sont hospitaliss sur l'avant du navire, dans les baraques capitonnes. Les Lapons ont un costume sensationnel. J'ai une si grande confiance l'endroit de la couleur locale que je suspecte jusqu' la nationalit de ces hommes aux jambes grles serres dans des culottes de cuir, coiffs d'une casquette haute forme orne de dcoupures carlates et jaunes, envelopps dans des peaux de rennes et ceinturs la hauteur des hanches. L'paisseur, l'exubrance, l'insolence de la houppe de laine rouge qui surmonte leur coiffure sont les indices presque certains d'un dguisement professionnel. Plusieurs de ces Lapons le sont peut-tre par ncessit, mendiants qui vendraient moins aisment des bois de rennes et des souliers poilus, s'ils portaient un costume moins voyant et plus authentique. Certains ont cependant l'oeil allong, les pommettes saillantes et la salet du vrai Lapon. Les touristes s'cartent volontiers quand, par hasard, un de ces chasseurs au lasso s'approche. Et ce n'est pas par respect qu'ils le font. S'il est permis de douter de la puret de race de ces Lapons, l'origine norvgienne des autres voyageurs rcemment embarqus est certaine. Les deux pilotes sont de rudes marins, dont le plus g ressemble tonnamment un vieux phoque tout blanc qui aurait le nez rouge. Le veilleur, dont j'aperois, sur la passerelle, la longue barbe rousse tordue par le vent, et le visage placide et hl, et les yeux de goland, est bien de pure espce scandinave. Il en est de mme de l'armateur, M. Johanny Bryde. Celui-ci, gentleman, de corps solide et d'esprit avis, habite, l'entre du fjord de Christiania, la petite ville de Sandefjord, d'o il expdie ses navires baleiniers dans l'ocan glacial, et o il monte, en ce moment, une raffinerie d'huile. Cette industrie tait monopolise, je crois, par l'Angleterre et par l'Amrique. Il parle bien franais. Nous causons, pendant que le bateau, dans le vent qui souffle, laisse en arrire, une une, les dernires pointes de la Norvge. La chasse la baleine n'est plus ce qu'elle tait autrefois, quand les Hollandais, en une seule campagne, au XVIIe sicle, pouvaient tuer comme il arriva, dix-huit cents baleines franches. Si l'on songe qu'une baleine franche vaut de trente quarante mille francs, on s'expliquera l'acharnement des chasseurs. Mais, la consquence tait fatale: la baleine franche a presque disparu. Celle qu'on chasse aujourd'hui est plus grosse et d'un prix bien moindre; elle atteint trente et mme trente cinq-mtres de longueur, et peut rapporter une somme variant entre trois et six mille francs. C'est la baleine bleue, le balnoptre, ou, comme disent les pcheurs, la baleine foncire. Ils veulent exprimer par l qu'au lieu de flotter, comme l'autre, quand elle est morte, elle coule au fond de la mer. Et la chasse au harpon lanc la main, ou au fusil, ne peut plus russir. Il faut le harpon lanc par un canon, et auquel est adapte une fuse, une sorte d'obus qui clate dans le corps de la baleine et la tue presque toujours. L'animal peut cependant n'tre que bless. Alors, il plonge; le cble qui attache le harpon au bord du bateau baleinier se droule, et le petit navire est entran une vitesse norme, qu'on value plus de vingt milles l'heure. Mais les bateaux sont bons, et le danger, ce n'est pas d'tre coul par une baleine; c'est, pour le pointeur, de tomber la mer, d'avoir les jambes saisies et coupes par le cble; c'est, pour tout l'quipage, le froid, la tempte, la fatigue extrme. --Vos hommes sont Norvgiens, naturellement? --Tous les quipages qui chassent la baleine, dans le monde entier, sont norvgiens. Quand un de mes trois vapeurs, qui oprent sur les ctes du Spitzberg, a captur une baleine, il rentre, avec sa prise la remorque, la baie de la Recherche, o j'ai une usine flottante. La baleine est dpece. Avec le lard on fait de l'huile, avec les fanons on fait des baleines de corset et d'excellent crin vgtal, avec les os ont fait de l'engrais, et, depuis quelques mois, avec la chair, on a commenc faire du saucisson. --Ce doit tre excellent! --De la chair de boeuf, monsieur; j'en ai mang sans tre prvenu... --Avec des carottes nouvelles, c'est un plat de restaurant, dit quelqu'un qui passe. M. Johanny Bryde n'entend pas la rflexion, et, pour conclure, se penchant vers moi: --Monsieur, me dit-il, je veux vous faire un cadeau. C'est une chose rare, qui ne se trouve dans aucun muse... J'attends, un peu curieux. --Je veux, ajoute l'aimable armateur, vous donner, pour votre Acadmie, une oreille de baleine. * * * * * _16 juillet._--La vie bord se modifie. L'excursion se change en voyage. Ce matin, de trs bonne heure,--on nous assure que c'est le matin, mais rien ne l'indique, car le jour ne nous quitte plus,--nous passons au cap Nord. Notre route a t allonge de trois heures pour que nous pussions apercevoir ce gros nez de roche sombre, qui n'est pas mme le plus septentrional de la Norvge. Beaucoup de passagers sont rests dans leur cabine, et ils n'ont pas eu tort. La plupart des autres jettent sur la cte un regard vite dtourn vers la haute mer. Celle-ci est trs peu engageante. Un vent d'est, froid et violent, la soulve. Le ciel est enfum de brumes en mouvement, tantt paisses, tantt transparentes. Quelquefois, une crevasse se fait dans la brume; une lame, au large, une seule, sort blouissante des tnbres, s'avance vers nous, portant en elle toute la splendeur du jour, soulve le bateau, l'illumine, le dpasse, et nous la suivons jusqu' l'horizon, travers le chaos impressionnant des houles. La mer se creuse de plus en plus; les passagres, tendues sur des chaises longues, regrettent les fjords de la Norvge, et la maison lointaine, et ce que Fogazzaro appellerait le petit monde d'autrefois. On tait bien chez soi; pourquoi a-t-on voulu partir? Quelle folie a t la ntre! Une jeune femme regarde avec effroi ce paysage o il n'y a rien d'immobile, rien d'abrit, rien qui ressemble ce qu'on a laiss, et elle dit tout bas: J'avais deux petites filles! Une autre demande: Est-ce qu'on ne pourrait pas retourner? Si on faisait voter? Moi, je voudrais retourner! Un matelot lui rpond: Mais, madame, il faut bien que vous l'appreniez, le cake-walk de la mer! Il est de Marseille, comme presque tout l'quipage. Il aime rire. Mais bien peu de voyageurs sont de Marseille en ce moment. Un des rares qui considrent avec ddain les coups de vent dans l'ocan glacial, qui osent parler des temptes passes, des typhons et des lames de huit mtres, rsume gaillardement la situation, en prononant: Il vente frais, oui, vraiment je crois qu'on peut dire qu'il vente trs frais, pas davantage. Cependant, Tartarin avait fait une valise secrte. Il avait complt l'quipement de ses rves soit Trondhjem, soit Tromsoe, et voici que, le cercle polaire tant dj loin derrire nous, la civilisation s'tant loigne avec les dernires falaises de l'Europe, la libert du dguisement n'allait plus avoir d'entraves. Parmi les fauteuils trbuchants, les explorateurs remontent des cabines sur le premier pont, et du premier pont sur le second. Ils ont, selon les tempraments et les ges, la surculotte de molleton bleu, le pantalon et le veston de cuir, le surot, le complet de feutre anglais impermabilis, la peau de bique, la peau de phoque, la peau de loup, toutes les varits de casquettes oreilles, de passe-montagne, de toques de fourrure, et j'aperois mme deux bonnets de tricot rouge vif achets Tromsoe, et qui dressent leur flamme au-dessus de deux ttes pacifiques. Quelques jeunes gens, Tromsoe galement, se sont procur des sacs de peau de rennes fabriqus par les Lapons, et, emmaillots dans le cuir tann, les bras allongs le long du corps, prennent un air de colis ou de sacs de lettres bercs par le roulis. L'heure est aux histoires tragiques. Je rencontre un matelot qui a fait, sur la _Maroussia_, l'expdition dans les mers polaires. Il me dit: --Le duc d'Orlans a tu seize ours, monsieur. Il ne manque pas un coup de fusil. Et pas peureux, vous savez! Nous autres, nous allions l'ours avec nos fusils de munition, mais loin derrire le duc, qui tait toujours en avant. Il laissait l'animal venir jusqu' quinze pas, dix pas, et quand l'ours se dressait sur ses pattes de derrire, alors seulement le duc d'Orlans ajustait, et l'ours tombait foudroy. Mais vous autres vous ne verrez pas d'ours, il faut aller trop loin, dans les glaces qui sont des lits phoques. * * * * * _17 juillet._--Le vent n'est pas tomb. La mer est toujours extrmement forte, et le tiers peine des passagers se risquent pntrer dans la salle manger. Plusieurs n'y font qu'une apparition furtive. Entre une heure et trois heures du matin, nous avons long, pendant douze kilomtres, l'le aux Ours, o il y a, en cette saison, une petite station de pcheurs de baleines. En hiver, l'le est prise par la banquise, proprit du ple, territoire de chasse pour les grands carnassiers. Les officiers de quart ont aperu une baleine et une bande de phoques. Le Norvgien longue barbe rousse, qualifi bord de capitaine des glaces, a dit flegmatiquement, au milieu d'un banc de brume que traversait l'_Ile-de-France_: Je sens des glaces qui viennent. Il ne se trompait pas. Quelques instants aprs, des glaons passaient droite et gauche du navire. Le thermomtre, plong dans la mer, marquait moins un degr. Nous tions dans un courant polaire. Un mille plus loin, le thermomtre remontait trois degrs. Le vent, plus vif que jamais, est zro. Vers une heure et demie de l'aprs-midi, tous les valides sont sur le pont. On voit la terre. Le jour est magnifique. Dans la pleine lumire, en avant, le Spitzberg se prsente nous superbement: cent kilomtres de pics neigeux, avec dix grands glaciers inclins vers l'Ocan et tombant jusqu' lui. Le ciel, au-dessus, est d'une couleur que je n'ai jamais vue, d'un azur tout voisin du blanc, si pur et si nacr, qu'entre la neige et lui, l'oeil hsite un moment. La mer est bleu de roi. Les icebergs sont nombreux: blocs de glace dtachs des falaises, la plupart petits, flottille tincelante, dont l'abordage est sans danger, quelques-uns normes, massifs, redoutables, tous creuss, sculpts, polis par la vague et portant enferm, soit au-dessus, soit au-dessous de la ligne de flottaison, le feu rglementaire, vert meraude, qui nous regarde au passage. Toute l'aprs-midi, nous naviguons au milieu d'eux. Le soir, nous apercevons un vapeur baleinier. C'est un des bateaux de M. Bryde. L'_Ile-de-France_ stoppe. Une conversation s'engage, en norvgien, d'un navire l'autre, et l'armateur apprend que la chasse a t dtestable cette anne; que, depuis quelques jours notamment, la violence de la mer a loign les baleines de la cte, et qu'il faut aller au large, vers le nord, o sont deux autres baleiniers, si l'on ne veut pas rentrer bredouille. Ordre est donn de faire route au nord. Nous suivons, en ralentissant la vitesse, le petit vapeur qui roule et tangue prodigieusement. Ce _Jupiter_ n'est pas destin transporter des touristes, videmment, mais on se demande comment ce menu fuseau de fer peut tenir dans ce dangereux ocan glacial, comment les hommes ne sont pas enlevs par la lame qui, chaque moment, couvre le pont. Le pointeur, par exemple, pour gagner le rduit primitif dispos l'avant, est oblig de traverser un espace dcouvert que l'eau envahit chaque coup de tangage. Sur le pont, des tonneaux sont amarrs, sous deux minuscules canots qui ressemblent des cuillers sans manche. Trois hommes se tiennent debout sur une sorte de passerelle, et un autre, mi-hauteur du mt, dans le nid de corbeau, fait le guet. Nous nous loignons de trois ou quatre milles des ctes qui nous abritent encore. La houle est devenue moins forte. Subitement, le vapeur baleinier change de route et part toute vitesse vers l'ouest. Tous les passagers sont debout sur le pont suprieur, sur le gaillard d'avant, sur les chelles de cordes. On crie: Une baleine! Deux jets de poudre d'eau, comme en feraient deux cartouches de dynamite, ont jailli un kilomtre de nous, et, l'endroit d'o ils s'lvent, un grand remous a fait blanchir la mer. L'_Ile-de-France_ vire de bord et prend le pied, si je puis dire. Le gibier est lanc. Il disparat, souffle de nouveau, plonge encore, reparat; il fait des crochets comme un livre, videmment trs impressionn par le grognement puissant des hlices qui le poursuivent. C'est un sport passionnant. Le baleinier devine la route de l'norme bte. Il ne s'arrte jamais. Il y a deux ou trois dfauts, facilement relevs. Au bout de nos lorgnettes, nous voyons les fumes blanches gauche du baleinier, trs gauche. Il les a vues aussi; il se prcipite, on a envie de sonner le bien-aller; il doit tre porte: il va tirer, on coute, et la baleine chappe encore. De dix heures minuit, dans une lumire merveilleusement pure, nous courons en haute mer... Puis le vapeur fait signe qu'il abandonne la poursuite. Que s'est-il pass? Nous avons su, depuis l'explication du capitaine. La baleine tait une vieille bte de chasse; elle connaissait les hommes et les canons qui lancent les harpons, et pas une fois elle ne s'tait laiss approcher. Je me rappelle que les espadas refusent de mme la bataille contre les taureaux qui ont dj t courus. tait-ce la vrit? L'Ocan a ses mystres, le baleinier a ses secrets, et, cette fois du moins, nous avons poursuivi la baleine et nous ne l'avons pas prise. III LES TERRES DU SUD _18 juillet._--Nous mouillons dans la baie de la Recherche. Des montagnes forment une dentelure norme, ingale et continue autour du fjord, comme en Norvge: mais ici les montagnes sont blanches au sommet, ou largement stries de neige, et, de loin en loin, deux d'entre elles s'cartent, pour laisser couler vers la mer un de ces grands glaciers pente faible, que termine une falaise de glace, coupe verticalement. Le temps n'a pas cess d'tre beau. Nous somms envelopps de terres inhabites, mais la baie n'est pas dserte. Je compte une dizaine de bateaux prs de la cte ouest, bateaux-usines le long desquels sont amarrs des cadavres de baleines en putrfaction, vapeurs baleiniers arrivant du large et tranant la remorque une baleine dont le ventre blanc brille comme un petit iceberg, golettes charges de barils. Au milieu du courant, un grand paquebot l'arrire duquel flotte le pavillon allemand: c'est l'_Oceana_, de Hambourg, qui a visit l'Islande, a dbarqu hier ses trois cent cinquante passagers dans l'Advent bay, et va repartir tout l'heure pour l'Europe. Le fond du fjord est admirablement compos et color. Qu'on imagine deux valles spares par une chane de pics: une valle de glace et une valle de mousse. La valle de glace est gauche; elle monte de la mer au ciel; elle est couverte de neige immacule; elle a un front de falaise de plus de mille mtres de longueur et d'une vingtaine de mtres de haut, blanc presque partout, vein et l de transparences vertes ou bleues. La valle de mousse parat sombre droite. Mais, quand l'oeil a fait un peu de chemin, depuis le bord vaseux jusqu'aux cimes o toute la neige n'a pas disparu, il voit bien que, mme ici, le printemps est nuanc. Elle verdit la pointe, cette mousse qui vient de rencontrer le soleil. Elle a des glacis tendres sur ses longues pentes dores. Nous avons hte de dbarquer, cause de l'intolrable odeur qu'exhalent les chairs putrfies et les graisses en fusion des baleines. Les mouettes, au contraire, et surtout les stercoraires, attirs par milliers, volent au-dessus de l'eau, se posent en grappes l'arrire des navires, dans le courant o passent les dchets des usines flottantes, ou mme s'abattent en nues autour d'un homme que nous apercevons, debout sur la carcasse flottante d'une baleine et creusant, coups de hache, des tranches dans cette pourriture. A peine sommes-nous descendus sur le rivage que la poudre se met parler, je trouve mme qu'elle bavarde: les ptrels de la baie de la Recherche, s'ils se racontent des histoires pendant la nuit polaire, pourront dire leurs petits qu'il y eut une cruelle journe, pendant la grande lumire de juillet. La pointe o les chaloupes nous ont laisss est vaseuse, ravine par les torrents qui tombent de tous les sommets, mouille encore par le lent dgel du sous-sol. Quelques fleurs y poussent quand mme, sur des mottes qui doivent tre invisiblement retenues et ancres par la glace. Cette vie superficielle, si prompte natre, destine mourir si vite, meut secrtement plusieurs de ceux qui ne chassent pas. Je le vois la tendresse du geste et au sourire pareil de deux jeunes femmes, qui se penchent en mme temps vers des touffes d'anmones coeur vert et de saxifrages roses, se relvent, observent chacune la misre des racines et des feuilles qui ont tant souffert, la beaut de la fleur qui est ne de l, et se taisent. Un groupe de voyageurs espagnols fait l'ascension d'un pic; d'autres sont alls chasser dans le fond de la baie; je me borne escalader une moraine et faire une promenade sur le glacier voisin, cinquante mtres au-dessus du niveau de la mer. Au retour, sur la plage, les touristes de L'_Ile-de-France_ rencontrent ceux de l'_Oceana_. C'est une rencontre muette: nous sommes des inconnus les uns pour les autres, et nous ne sommes pas des naufrags. Mais, peu de temps aprs, quand l'_Oceana_, que nous avions salue en arrivant, quitte la baie de la Recherche et prend le large, elle nous dit au revoir avec tous les trmolos de sa sirne, et, courtoisement, fait jouer la _Marseillaise_ par la fanfare du bord. Nous apercevons mme, sur le pont du navire allemand, des mouchoirs qui s'agitent et des mains qui disent au revoir. Des chasseurs, au bord de la valle de mousse, ont vu une bande d'eiders. M. de B... rapporte deux petits renards bleus. Les golands morts restent sur le rivage, on ne les relve pas. Et ils volaient si bien, pour le plaisir mme de ceux qui les ont tus! Le recensement des armes et munitions vient d'tre fait: il y a bord 78 fusils ou carabines, 77.588 cartouches et 39.000 plaques photographiques,--qui sont des munitions aussi, et non sans danger. Quels chiffres loquents! Et ce sont des chiffres avous: qui saura les vritables? Vers onze heures de la nuit, par cette lumire nocturne qui est horizontale et qui projette si bien la dentelure des cimes sur les ciels plis, nous reprenons la mer. La baie de la Recherche diminue et reste entirement claire. Aucun brouillard n'appauvrit les nuances, qu'on sent fines par elles-mmes et vues directement. Ce n'est pas le soir, c'est le jour qui veille et qui somnole un peu. Au-dessus des montagnes aigus, disposes en couronne et de tailles presque gales, des lueurs liliales emplissent d'abord le ciel, comme si l'clat de la neige montait, puis ce sont des verts trs ples, matres de tout l'horizon, puis des jaunes lavs et enfin un commencement d'azur. Quelle belle enveloppe Dieu a faite la Terre qui n'a pas d'herbe! Je ne puis en dtacher mon regard. Je sens que ce paysage s'empare de moi fortement, et que je demeurerais l s'il ne s'effaait point, et qu'il est de ceux qui vont au del de notre esprit, jusqu' ces profondeurs d'motion qui gardent nos souvenirs. _19 juillet._--L'_Ile-de-France_ a contourn la terre et le grand glacier de Nordenskjld, et nous voici mi-hauteur environ du Spitzberg, dans un long golfe clair. A notre gauche, un trou noir sur la pente de la montagne, et, de cette gueule ouverte, des tranes noires qui descendent; un groupe de sept ou huit maisons un peu plus bas: c'est une mine de charbon et un village de mineurs. A droite, une vaste terre d'alluvion, marbre de plaques de mousse, et, quelques mtres de la rive, un htel en planches et un cottage moiti construit. Le vaguemestre du bord est descendu le premier; il parlemente avec deux femmes en jupe courte et corsage clair,--les deux seules femmes sans doute qui rsident au Spitzberg.--O sommes-nous, et quel est ce commencement de colonisation? La baie s'appelle Advent bay; la mine dans la montagne appartient une compagnie anglaise; l'htel loge des mineurs, des prospecteurs et des trappeurs, et la maison en construction, btie pour le compte d'une compagnie amricaine, abrite dj un ingnieur qui doit y passer l'hiver. En effet, le drapeau toil flotte sur le toit de l'habitation. A quelque distance, j'aperois l'emplacement d'un tennis et les arceaux d'un jeu de croquet. La mine anglaise est la seule qui soit entre dans la priode d'exploitation. Vingt-trois ouvriers, presque tous norvgiens, ont travaill, l'hiver dernier, extraire une houille que les gologues disent tre d'assez bonne qualit, et qui est vendue aux baleiniers. Ce dbouch modeste suffit jusqu' prsent, car le rendement de la mine n'est encore que d'une centaine de tonnes par semaine. Quelles souffrances s'ajoutent ici la rigueur habituelle de la vie du mineur! Trois mois de nuit polaire, le froid qui atteint quarante degrs, la privation presque complte de communication avec le monde, et celle, plus rude sans doute et plus dangereuse, d'aliments frais! Les galeries souterraines ne sont pas mme un abri contre l'excessive temprature: il faut de l'air, et l'air que soufflent les machines, c'est celui du ple. Ceux de nos compagnons de voyage qui ont visit la mine ont observ que, sur de grandes tendues, le plafond et les parois taient revtus d'une couche de glace. Nous serons, d'ailleurs, abondamment renseigns. Un des employs de la compagnie est mont bord, et va nous accompagner dans notre excursion prochaine. Tout de suite il a t sympathique aux chasseurs et mme de mdiocres chasseurs. * * * * * Hansen n'a pas besoin d'imagination pour intresser les tireurs en battue que nous sommes. Il n'a qu' raconter son histoire. C'est un Norvgien blond de cheveux et de moustaches, rose de teint, avec des yeux couleur d'iceberg et d'une glace qui ne fond pas. Il y a en lui du primitif: il coute sans distraction; il prend toute parole au srieux, et il mprise le sport, parce qu'il vit dans le danger utile. Il lui faut la glace et l'aventure arctique. J'ai le spleen du Spitzberg, nous dit-il. Depuis seize ans, il n'a pas manqu d'hiverner sur un point ou un autre du Westland, pour chasser l'ours blanc et le renard bleu. Il s'embarque Tromsoe,--o habite sa femme,--avec quatre ou cinq compagnons. Un marchand de fourrures fait les avances ncessaires. Au retour, il choisit les plus belles fourrures, se rembourse de la sorte et probablement trs bien. Hansen vend les peaux qui restent et partage avec son quipe. Il a chass. Il passe l't en Norvge. Cependant, depuis un an,--exactement depuis dix mois,--il n'est pas revenu. --Avez-vous au moins des nouvelles? --Oui, dit-il tranquillement; ma femme m'a crit une fois: elle va bien. Il a un double rle, la mine: il est charg de maintenir l'ordre, et d'assurer la provision de venaison frache. Ce gibier, c'est le renne sauvage. Hansen doit en fournir un tous les quatre jours. Je suis persuad qu'il n'y manque pas souvent. C'est un tireur qui mnage sa poudre plus que les jeunes chasseurs du bord, et qui a la passion de son mtier. Il a tu trente-deux ours blancs l'hiver dernier, tu ou pig je ne sais combien de renards blancs ou bleus. Quand il raconte une de ses rencontres avec l'ours, il a tout juste le ton que prendrait un de nos gardes pour dire: A la fin de la chasse, comme monsieur n'aime pas que je laisse charg mon vieux fusil baguette, j'ai descendu un cureuil. L'motion ne l'treint pas. Il conclut en formulant ce conseil, qui suppose une exprience rare et beaucoup de drames obscurs: L'ours devient trs dangereux quand il est bless; il faut le tirer de trs prs et le tuer raide. La mine amricaine n'est pas encore exploite. Elle est situe dans la montagne, cinq kilomtres du point o nous dbarquons, et sur la rive gauche de la Sassen bay. Les forages ont donn des chantillons de charbon trs remarquables, dit-on. Les ouvriers campent autour des puits, et construisent une maison de planches pour l'hiver, qui va venir si vite, puisque, la fin de septembre, la mer gle. Des passagers demandent la femme de l'ingnieur, qui les accueille avec une joie non dissimule, si elle va retourner en Amrique: Ma belle-soeur retournera, dit-elle, moi j'hivernerai avec mon mari. Au cours de la conversation, qui se prolonge dans le cottage, autour de la table o l'on sert le th, elle dit encore: Si vous tiez venus il y a quelque temps, vous nous auriez trouvs dans un grand embarras: les ouvriers taient en grve, et c'est pour cela que la maison n'est pas acheve. * * * * * Je passe prs du terrain rserv au jeu de croquet, et je vais assez loin, avec mon fusil, dans la prairie tourbeuse et sur les contreforts des montagnes qui ferment la baie. Les oiseaux d'eau ne sont pas trs nombreux. Des bandes de bruants des neiges, blancs et bruns, volent d'une arte l'autre de ces boulis de pierres friables, qui finissent dans la plaine en ventails de mousse. La mousse est si abondante qu'elle supprime presque toutes les cascades, en cette saison du moins. L'eau glisse invisiblement entre les lamelles de ces roches feuilletes, atteint leur pied les mousses, la rgion des boues et des tourbes, et coule ainsi par imbibition, secrte et muette, jusqu' la mer. Le silence est impressionnant mais court. Mes compagnons de chasse, rpandus sur la rive et dans les ravins, tirent des ptrels, des guillemots, des mouettes. Je reviens bord par un dtour; je veux visiter ce tertre o j'avais cru reconnatre, de loin, les tombes d'un cimetire. Naufrags? me disais-je; trappeurs dont on retrouva, au printemps, le corps demi dvor par les ours! Baleiniers surpris par les glaces et morts pendant l'hivernage? Je distinguais des amas de pierres en forme de tour, des cairns surmonts de hampes avec drapeaux ou plaques de fer. Quand je fus tout prs, je lus, sur ces tiquettes durables, les noms, simplement, des bateaux allemands qui ont visit, en ces dernires annes, l'Advent bay, bateaux de touristes, qui avaient emport des souvenirs, mais qui en avaient aussi apport un: _Blucher_, Hambourg, 15 juillet 1904.--_Prinzessin-Victoria-Louise_, 29 juillet 1905.--1905, _Mltke_.--_Blucher_, Hambourg, 13 juillet 1906. Ce dernier monument tait orn encore de cette inscription: Mon champ, c'est le monde. La grve, la devise du pangermanisme inscrite sur un rocher du Spitzberg, ce sont des notes modernes. Il existe d'autres signes, qui montrent ici plutt que des commencements de civilisation, des dbuts de comptition et de rivalits. J'apprends, par exemple, que la Compagnie amricaine a choisi un territoire minier considrable, l'a dlimit, comme dans les pays de colonisation, avec du fil de fer, et l'a fait enregistrer en Amrique. Sur les rivages de la baie de la Recherche, M. Bryde, notre compagnon de voyage, a entour de mme un terrain sa convenance. Les falaises du cap Thordsen, que nous allons voir, portent une hampe avec un criteau disant: Moi, lord X... j'ai pris possession de cette terre. Les explications et affirmations nouvelles de proprit sont enfermes dans une bote fixe la mme hampe. On parle d'autres mines, d'autres ambitions... * * * * * La temprature est agrable; la baie ensoleille demeure trs svre de lignes, parce que tous les premiers plans sont dessins par la terre et la pierre et qu'il n'y a point de verdure pour adoucir les reliefs. Mais les lointains, au Spitzberg comme dans nos pays, appartiennent en toute souverainet la lumire, qui les modle et les revt pour la joie de nos yeux. Et cela explique en partie cette double impression de non-conformit et d'attirance que donnent les paysages du Spitzberg. Au moment o je remonte sur le pont de l'_Ile-de-France_, je croise la coupe la femme de l'ingnieur amricain. Elle est venue visiter le navire et elle emporte,--avec un ravissement qui paratrait puril ailleurs mais qui est mouvant dans cette rgion polaire,--un cadeau du commandant, un trsor, une merveille laquelle la pauvre femme a d rver souvent: une corbeille de fruits. IV LA CHASSE AU RENNE. LE PAYSAGE DU SPITZBERG.--LA BAIE DU ROI. Du 20 au 23 juillet, nous faisons des excursions sur les rives de cette mer vritable qui s'appelle l'Icefjord, et dont l'Advent bay n'est, sur la carte, qu'une dcoupure presque ngligeable. Deux groupes de chasseurs,--une quarantaine de tireurs, avec des vivres et des tentes,--ont t dbarqus, dans la matine du 20; le premier, sur le point de la cte de la Sassen bay le plus rapproch de notre mouillage; le second tout au fond de cette mme baie. Ils ont lu chacun un chef. Nous avons serr bien des mains, et, prudemment, nous avons vit de souhaiter bonne chance ceux qui vont courir cette aventure de la chasse au renne. Nous avons vu dcrotre, sur l'eau calme du fjord, le bac o les chevaux lapons, destins au transport des tentes, tremblaient d'tonnement, puis les barques pleines de petites meules remuantes, de fourrures coiffes d'un chapeau et que dpassait le canon d'un fusil. O chasseurs, potes ingurissables, vous tes de tous les gibiers celui qui se dfend le moins. Votre imagination vous mne. Vous riez des alouettes qui se prennent au miroir. Plusieurs d'entre vous sont venus cependant de bien loin, de plus de mille lieues, pour avoir vu en rve l'ombre d'un bois de renne se projetant sur la mousse de la valle des fleurs. O sont les fleurs? O est le renne? O est l'ombre? Vous nous le direz demain soir. Les voyageurs qui ne mritent pas le nom de veneurs, dcern par le livret de la croisire nos chercheurs de rennes, ou ceux qui se sont fait inscrire tardivement, font l'ascension de pics qui attendent un nom et de glaciers que les cartes, toutes extrmement incompltes, du Spitzberg n'ont pas relevs; ils vont l'afft des oiseaux de mer; ils collectionnent les pierres; tous les rivages sont suivis; les bords de la Sassen bay auront dsormais des commencements de pistes. Un ornithologue, un chasseur de l'espce la plus passionne, qui est rveuse et solitaire, gologue amateur et promeneur qui voit tout, me confie qu'il a ramass, avant-hier, dans une haute valle, un chantillon d'anthracite d'une qualit exceptionnelle. Je lui demande de me donner la liste des principales varits d'oiseaux qui sont rapportes bord, chaque jour ou chaque nuit, car il y a toujours une embarcation dehors et des coups de fusil, bruit menu comme celui d'une amorce, sur un point ou un autre de l'immense baie. Il crit: Grand goland arctique, blanc manteau bleu perl;--goland snateur, tout blanc, trs rare;--macareux moine, bec en cisaille, noir, blanc orange et bleut;--lagopde des neiges, pattu jusqu'aux ongles;--bruant des neiges;--stercoraire des rochers, qui n'a qu'un seul tube respiratoire au sommet du bec;--stercoraire longicaude, tte noire, longue plume la queue;--mergule nain, le plus petit des plongeurs;--guillemot trole, noir et blanc, bec de mouette, cou jaune;--guillemot arctique, inconnu en Europe, ailes courtes, miroir blanc, pattes cramoisies;--eider commun;--eider du Groenland, et des tourne-pierres, et des bcassines, et jusqu' un phalarope platyrinque, oiseau de rivage, pattes demi palmes, et qui forme, lui seul, une classe, et la remplit. * * * * * A bord de l'_Ile-de-France_, on cause, on coute de la musique, on mdite en souriant les affiches humoristiques que dessine un peintre d'esprit et de beaucoup de talent, M. Flix Fournery; on photographie tout, tout hasard; on voyage aussi. Nous visitons la station du cap Thordson, o sont des maisons de planches, des rails de chemin de fer Decauville demi ensevelis dans les hautes mousses de la falaise, et un petit tertre entour d'une palissade en ruine et surmont d'une croix de bois. Quinze hommes sont morts l, en 1872, des Sudois, surpris par l'arrive de la banquise. Un des Norvgiens qui nous accompagnent avait t charg de leur porter secours; il parvint jusqu' l'entre de l'Icefjord, mais ne put aller au del. Nous tournons, dans une baie voisine, la baie de Skans, autour d'une montagne admirable de couleur et de relief. Elle ressemble un temple hindou; elle en a les tages de colonnes, l'abondance de dtails, le caprice et l'normit, et sur les pentes de cette architecture, je ne sais quel lichen polaire a mis les tons vieil or qui conviennent et compltent. Aprs deux jours, l'heure du dner, le premier groupe de chasseurs de rennes est signal. Son chef, le colonel de Nadaillac, aprs avoir fait des prouesses d'alpiniste, a abattu un superbe renne mle, au mufle noir, aux bois rameux et encore couverts de duvet. On l'acclame. Il raconte sa chasse, et comment les deux Lapons, tout coup, se sont mis courir avec une tonnante agilit, aprs le renne bless, ont jet le lasso, l'un droite, l'autre gauche, et, maintenant ainsi l'animal, qui n'avanait plus qu' petits pas, attendaient le chasseur. Le deuxime groupe arrive dix heures. Il a t conduit, par les guides norvgiens, dans la plaine et au meilleur endroit. On a tu vingt rennes. Le pont arrire est encombr de cadavres de btes grises et brunes, dont les bois s'entremlent et font comme un buisson. Le vieux mle est pendu au-dessus, par les jarrets, la tte en bas. Le lendemain, nouvelle chasse pour les chasseurs les moins heureux. Vingt et un rennes sont encore tus. En tout, cela fait quarante-deux rennes de moins dans le Renndal. Les Norvgiens trouvent que c'est beaucoup, et je crois qu'ils n'ont pas tort. Ces troupeaux de rennes sauvages sont la rserve de viande frache des mineurs et des trappeurs. Tout le monde, peu peu, se range cet avis, et les plus ardents chasseurs prennent de fortes rsolutions pour l'avenir. * * * * * J'ai voulu tudier plus fond et dans la solitude cette nature du Spitzberg au milieu de laquelle je vis depuis plusieurs jours. Grce l'obligeance du commandant de l'_Ile-de-France_, j'ai t dbarqu cinq milles du navire, dans une anse si compltement dserte, si peu visite par les chasseurs que les bandes d'eiders, assises sur le rivage, laissent le canot s'approcher jusqu' une demi-porte de fusil, avant de prendre le vol. Je grimpe au sommet d'un cap, pointe que doublent en criant tous les golands, tous les ptrels et perroquets de mer qui remontent le vent vif, ou qui se lvent au pied de la falaise et vont au nid que protgent deux cents mtres d' pic. L'tendue que je dcouvre de l est aussi vaste que celles que je contemplais, ces jours derniers, l'Advent bay ou dans le Bell Sund, et la parent de ces paysages, de celui que je vois et de ceux dont je me souviens, est la premire chose qui me frappe. Terre sculpte tout entire au mme ge du monde, et qui n'a que deux vtements, tous deux d'emprunt et qui ne sont point sortis d'elle: la neige pendant dix mois, et puis ce court soleil d't qui prend la place des neiges fondues. Le dessin d'abord est nouveau pour nos yeux, et il est dur. J'ai au-dessous de moi un large fjord, la Sassen bay, qui s'tend l'est et l'ouest. Il est limit de toutes parts, sauf au couchant o il s'ouvre, par des montagnes de forme conique et de hauteur peu prs gale. C'est une succession de pics aigus relis par des courbes; une suite de sommets palms avec des griffes partout; le panorama du Righi avec un lac prodigieusement exhauss et qui noierait les Alpes et n'pargnerait que les cimes. L'image est encore imparfaite. Elle ne fait pas comprendre assez bien la scheresse de ligne de ces dentelures des premiers plans projetes sur le ciel, et de ces rainures profondes, rgulires, creuses par la glace dans les pentes, rapproches en faisceau au sommet des montagnes, s'cartant la base, et dont on dirait que les artes viennent d'tre aiguises. La mousse ne les revt pas, ou n'en revt qu'une trs petite partie. Les arbres sont inconnus. Le gazon ne pousse pas. L'ossature de la terre apparat comme sortant du dluge. Et cela est dur pour nos yeux, quelles que soient la beaut de la lumire et la joie qui vient d'elle. Celle-ci est grande pourtant. Au del du fjord, la barrire de montagnes est lgrement colore,--trop lgrement;-- mesure qu'elle s'loigne, droite et gauche, elle prend une teinte plus ardente, elle perd dans la couleur l'pret de son dessin, elle devient d'un rose fluide et vineux. Juste en face de moi, une seconde baie, perpendiculaire la Sassen bay, s'enfonce au nord, et ici le soleil est matre et son illusion est souveraine; tous ses rayons tombent directement, ils pntrent, ils transforment, ils font jaillir, de cette terre et de cette mer glace, des images du Midi. Les rives de Billen bay ont le bleu de l'Apennin, les glaciers du fond tincellent, et la mer qui les baigne, traverse en tous sens par des clairs d'argent, me rappelle l'enchantement de la grotte de Capri. Pourquoi donc ma joie n'est-elle pas entire? Quelle raison, secrte et sre, m'empche de rpondre cette invitation de la lumire par un cri qui veut dire: mon coeur est plein, et je te remercie, lumire faite pour moi? J'ai un regret dans ma joie. Lequel? D'abord, celui de la couleur verte, qui n'est pas seulement douce nos yeux, qui leur est ncessaire, parce qu'elle porte en elle l'ide de fcondit. Et puis, je sens trop bien que tout ce dcor n'est que mirage et apparence vaine, qu'il est inhabitable, qu'il est hostile et cruel, qu'un peu de brume suffirait lui rendre son vrai visage. Je le devine la dure silhouette des montagnes qui sont les plus proches de moi et qui mentent moins que les autres. Je le vois ds que je me retourne, car la muraille, en arrire du cap, n'est que boue durcie, roches striles, ravins o l'eau s'goutte et ne fait rien germer. Je crois que je comprends mieux, prsent, l'motion incomplte et mle de souffrance que m'a cause ce pays. Il n'a qu'un seul paysage, diversement compos mais des mmes lments, et il peut sourire, s'illuminer, nous dire: Tu vois, je ressemble ce que tu aimes, nous ne le croyons pas. Ce n'est partout que la mort, pare, pour un moment, de l'illusion de la vie. Quand je reviens bord, rapportant un grand goland arctique, que j'ai tu sur la falaise, une des passagres, une jeune femme qui a regard ngligemment les lointains pendant que je les tudiais, formule autrement que moi, mais bien joliment, ses impressions d'artiste inconscient. Elle dit languissamment, les yeux perdus dans les splendeurs fuyantes de la baie: --Tout pour un arbre avec une pie dessus! * * * * * _23 juillet._--Je vois enfin le Spitzberg d'hiver, le vrai. C'est d'une admirable horreur. Nous avons fait route au nord, voyag toute la nuit, puis toute la matine. Il est quatre heures du soir. Nous pntrons dans la baie du Roi, qui n'est presque jamais libre, et le vent soulve l'eau du golfe, et la brume court sur le soleil. Il fait froid; il fait sombre; les nuages forment toit; le navire s'avance trs lentement, cause des icebergs, et il nous semble que nous nous enfonons dans une caverne prodigieuse, dont la vote est porte par des montagnes, et qu'claire seulement une sorte de crpuscule qui tombe des glaciers. Ceux-ci remplissent tous les intervalles, tous les ravins entre les montagnes. Leurs faibles pentes d'un blanc fumeux, voiles par le brouillard, alternent sur chaque rive avec les cnes de roches brunes. Mais la bordure de glace est encore sans rupture. La dbcle incomplte a laiss, au ras de la mer et reliant les glaciers, une crote paisse, hrisse, suspendue au-dessus de l'eau et qu'on entend craquer. La puissance et l'hostilit de toutes ces choses treignent le coeur. On imagine malgr soi qu'on est abandonn l, et qu'il faut essayer de vivre, et que la nuit polaire va remplacer ces demi-tnbres, qu'elle est prte descendre, par tous les cols glacs. Toute vie a disparu, et tout espoir de secours est perdu. Il n'y a point au monde de semblable dsolation. Une seule petite lueur est reste, une beaut inutile et splendide. Tout au fond de la baie, les torrents qui tombent du glacier de la Couronne dversent une boue rouge, qui s'tale sur les eaux noires et les divise. Dans ce courant, dont la teinte exacte est saumon vif, flottent des icebergs bleus, et non pas tachets de bleu, ou vaguement nuancs, mais tout entiers d'un bleu pur, comme de belles pierres de joaillerie. Ils se suivent, ils drivent lentement sur la trane d'eau rouge qui les porte, entre des murailles sombres, sous la vote sans fissure de l'immense caverne glace. Nous voyageons pendant une heure au milieu d'eux, sans que le caractre du paysage ait vari. A la sortie seulement de la Kings bay, en haute mer, nous revoyons le soleil. Hansen raconte plusieurs de nos compagnons de la croisire qu'il a fait, dans une des criques de la Kings bay, une chasse l'ours qui a bien failli tre sa dernire chasse. On sait que l'ours polaire se nourrit de phoques, qu'il surprend l'heure o ces amphibies, comme des lapins au bord du terrier, s'battent sur les marges de la banquise. Le chasseur, se servant d'un stratagme trs connu, imitait donc le phoque. Couch plat ventre sur la glace, les jarrets lgrement ploys, il agitait en mesure, gauche et droite, ses pieds runis et battant l'air. Un ours blanc, qu'il avait aperu de loin, ne tarda pas s'mouvoir, et vint, rugissant de joie et trottant l'amble, comme de coutume. Et, la route se trouvant hrisse de blocs de neige, il se dressait tout debout, parfois, pour s'assurer que la proie tait toujours sans dfiance, puis se remettait courir. Hansen le tira trente pas. Le coup rata. Le chasseur ouvrit le fusil, changea la cartouche et tira de nouveau. Nouveau rat. L'ours n'tait pas vingt pas. Hansen s'aperut alors que le percuteur tait couvert de glace, gratta comme il put, au hasard, la culasse de l'arme, et tira l'ours pour la troisime fois, presque bout portant. L'animal, un des plus grands qui se puissent voir, mesurait deux mtres quatre-vingt-quinze du museau la queue. Il devait tre trop vieux, ajoute Hansen, pour prendre beaucoup de phoques. Je pense bien qu'il n'avait pas mang depuis huit jours. Je ne lui ai trouv que des algues dans le ventre. * * * * * Nous mettons, de nouveau, le cap au nord. La nuit est trs belle. A dix heures, un coup de sirne appelle tous les passagers sur le pont. Nous sommes tout prs de l'extrme pointe septentrionale du Spitzberg, mais le navire se dirige droit sur la cte. --O allons-nous? --Au havre de la Vierge, o est l'expdition Wellman. Cependant, nous n'apercevons aucun abri, ni aucune coupure, dans la chane brune, blanche et violette des Alpes polaires. On dirait que _l'Ile-de-France_ va se jeter la cte. Quand nous sommes tout prs, nous dcouvrons un chenal troit entre deux montagnes. Nous entrons dans son ombre, et tout le monde se tait. Il s'largit; il s'illumine; nous sommes dans un lac presque entirement clair, press par des montagnes aigus, couleur de bure et rayes de neige, barr au fond par un glacier. C'est quelque part, l-bas, que devait tre la maison d'Andre. Un gros navire blanc est l'ancre et se profile sur le glacier; un autre, plus petit et noir, s'abrite plus prs de la cte. Le petit, c'est videmment le bateau qui a amen au Spitzberg l'expdition Wellman. Mais l'autre? On dirait un navire de guerre? C'est un hollandais. On peut dj lire son nom: _Friesland_. Quelle rencontre inattendue! Que fait-il ici? A peine avons-nous mouill, nous avons la rponse. La reine Wilhelmine s'est mue de l'abandon o taient laisses, depuis de bien longues annes, les tombes des anciens baleiniers hollandais, qui avaient fond dans ces parages, au XVIIe sicle, une grande station de pche, Smerenburg. Elle a envoy au Spitzberg le croiseur _Friesland_, vaisseau cole des cadets, pour lever un monument aux vieux pionniers de la mre patrie, et rassembler leurs os disperss par la neige, les ours blancs et les hommes. Le crmonie funbre aura lieu demain. Ce sont deux Franais qui nous donnent ces dtails: M. Colardeau, chef mcanicien, et M. Hervieu, aronaute, attachs l'expdition Wellman. Ils viennent d'apparatre sur le pont; ils ont t aussitt entours, envelopps, interrogs et retenus prisonniers par les passagers de _l'Ile-de-France_. Ils ne s'en meuvent pas; ils rpondent aux questions qui partent de tous les points du cercle form autour d'eux, et mme d'en haut, car j'aperois des chasseurs de rennes dans les chelles de corde et dans les embarcations. --Oui, tout le monde est en bonne sant. Vous verrez la maison demain matin. --Dj btie? --En quarante-huit heures. L'expdition est arrive en deux escouades l'le des Danois. La premire escouade a dbarqu le 22 juin. --La baie tait libre? --A peine. Des glaces partout; un ours blanc en retard, qui, nous voyant, s'est sauv pour rejoindre la banquise; sur la cte, un avant-toit de glace qu'il a fallu briser... A prsent nous sommes couvert, chez nous: nous avons dix mille kilos de provisions. Mme aujourd'hui, nous avons mang du pain blanc,--un rgal!--il y a huit jours que nous nous en rjouissions. On travaille ferme, et tout le monde met la main l'oeuvre. Pas une chasse; pas de vacances: il faut se hter. --Et la banquise, toujours en retraite? --Nous allons le savoir, cette nuit sans doute. Un petit bateau, affrt par un grand chasseur de phoques et d'ours, est justement en excursion dans le nord. Nous l'attendons. La conversation se prolonge trs avant dans la nuit trs claire. Au moment o je regagne ma cabine, j'entends le bruit des coupes de champagne heurtes et leves en l'honneur des explorateurs. V LA VISITE _Mardi 24 juillet._--Le premier canot qui accoste la grve est, naturellement, tout plein de photographes. On dbarque sur quelques planches de sapin qui forment une espce d'appontement. Le major Hersey accueille, leur arrive dans l'le des Danois, les passagers de _l'Ile-de-France_. Il est charg de faire les observations scientifiques bord du futur dirigeable; il a t dsign par le gouvernement amricain; il est chez lui et il le prouve. Remarquant un appareil volumineux entre les bras d'un photographe: --Qu'est-ce que c'est? Un appareil pour la cinmatographie? --Oui, monsieur. --Vous ne le monterez pas. --Le Spitzberg n'est personne! --L'appontement est nous: le territoire de la mission est nous; vous n'y prendrez aucune vue panoramique. --Ah! par exemple! Le major fait mine de saisir l'appareil; le propritaire dfend son bien; des tiers s'interposent. Des mots vifs sont changs. Un moment, on peut craindre que la paix du Spitzberg ne soit trouble pour une pellicule sensible. Mais le cinmatographiste de _l'Ile-de-France_ n'est pas un homme facile tonner: il a voyag en Amrique, naufrag quelquefois, pris des instantans de batailles en Mandchourie, et suivi des chasses l'ours en Sibrie, avec l'appareil enregistreur pour toute arme dfensive. Ds qu'il a vu que son droit tait srieusement contest par un membre de l'expdition Wellman, il a couru la maison du chef. M. Wellman, comme un ministre, rpond que la question est dlicate: il y a des droits antrieurs; des conventions qui reconnaissent certains diteurs un vritable monopole photographique... Cependant, s'tant avanc sur le seuil de sa maison, et jugeant qu'une dfense absolue serait discourtoise, quand cent cinquante nouveaux visiteurs sont en route, il dcide: --Photographiez la mer et le dbarquement de vos compatriotes. Laissez de ct le territoire de la mission. Ce menu incident, qui se passait, pourrait-on dire, sous l'oeil du ple, nous ramenait en pleine civilisation. Nous descendons terre. Le territoire, qui a d porter autrefois le front d'un glacier, est un triangle de pierrailles et de cailloux, coup de quelques filets d'eau boueuse, qui borde la mer sur une assez petite tendue et dont la pointe la plus longue se relve et s'enfonce entre deux montagnes. Il est protg contre les vents les plus dangereux; il est l'abri des avalanches, ou peu prs. Un Anglais bien connu, Pike, l'habita d'abord, en haine des hommes. L'explorateur Andre s'installa dans la maison de Pike, devenue vacante. M. Wellman n'a rien trouv de mieux d'tablir son camp sur cette plage clbre, et nous visitons un chantier en pleine activit o des ouvriers norvgiens achvent de construire des hangars, o des mcaniciens montent des machines, o se dressent un peu partout, aux endroits les plus secs, des piles de planches et de poutres, des tas de caisses de fer-blanc et de longues botes d'essence minrale. Tout fait gauche, et formant l'aile extrme du camp, j'aperois une tente en toile verte; qu'est-ce que c'est? --La chambre et le salon du correspondant d'un journal berlinois, monsieur. Il passe l't avec nous. Nous sommes entours d'ouvriers ou d'ingnieurs de la mission, qui nous renseignent obligeamment, soit en franais, soit en anglais. A peu de distance, et toujours au bord de la mer, s'lve une vaste maison de planches, que prolonge un appentis. C'est la maison de Pike. Elle a eu de nombreux locataires, depuis l'original Anglais qui l'a btie: des trappeurs qui ont trouv l'abri tout fait et l'ont habit un hiver, deux hivers, et qui reviendront quelque jour, car la rgion est excellente pour la chasse; l'expdition Andre, qui avait simplement rpar l'immeuble; puis des ours blancs et des renards qui ne se gnent pas, ds que la saison devient trop rigoureuse et quand le phoque est plus difficile chasser, pour enfoncer les fentres et visiter les appartements o persiste l'odeur de l'homme, des provisions et du cuir. Aujourd'hui ce sont les ouvriers norvgiens qui occupent la maison de Pike. Dans quelques semaines sans doute, elle redeviendra la chose de tous, y compris les btes. Je continue ma promenade, et je passe au pied d'un chafaudage, quatre poutrelles relies par des traverses auxquelles sont accrochs des quartiers de viande. C'est le garde-manger, en plein vent, de l'expdition. --Vous le voyez, me dit mon guide, l'air du Spitzberg est admirablement pur. Ces morceaux de boeuf et de renne, nous les avons pendus ici il y a trente-deux jours, et rien ne s'est gt. Ils se sont un peu racornis, mais il suffit d'enlever la tranche superficielle pour retrouver la viande frache. Nous n'avons pas de microbes au ple, et pas de mouches. Regardez encore ce grand toit goudronn, en forme de carne et parallle la mer: c'est notre atelier, et tous nos instruments et outils y sont disposs en bel ordre. On travaille ferme, et la neige peut venir sans trop nous gner. A ce moment nous croisons M. Wellman. On me nomme lui. Nous changeons quelques propos de politesse banale; j'ai le temps, tout juste, de sentir se graver en moi ces premiers traits du portrait moral d'un homme, qui nous viennent avec son image. Cet Amricain d'assez haute taille, aux yeux fortement ombrags, aux joues qui ont t creuses et qui ne sont qu' demi pleines, aux moustaches tombantes, blondes et dj plies, est un nerveux, un observateur et un rserv, habitu aux hommes plutt qu'homme du monde, et qui se tient sur la brche force de volont. Il y a chez lui beaucoup d'nergie, beaucoup d'mulation, beaucoup de confiance, un peu d'imagination, un peu de lassitude aussi, mprise et dompte. Il s'loigne. Je vois disparatre, au milieu des groupes, son complet gris fonc et sa casquette noire de yachtman. Et je vais visiter sa maison d'explorateur polaire. C'est un chef-d'oeuvre norvgien, bti en sapin de Norvge, et d'aprs des plans classiques lgrement modifis. La construction est carre, pose sur des pieux, trois pieds du sol, coiffe d'un toit quatre pans gaux, et surmonte d'une lanterne vitre. On entre, par un escalier extrieur, dans un couloir qui fait tout le tour du btiment et qui sert de grenier, en mme temps que de protection pour la pice centrale. De trois cts, en effet, des caisses de farine et de lgumes secs, des botes de conserves amricaines, des jambons, sont entasss le long des cloisons, ou disposs sur des tagres. Le quatrime ct, amnag avec recherche, ripolin, agrment de faences, comprend une cuisine, avec fourneau de fonte, batterie sommaire, vaisselle luisante, et une salle de bains. Au centre, garantie contre le froid par ce matelas de couloirs, par de doubles cloisons, par un double plancher, il y a la chambre-salon. Les couchettes, semblables celles des bateaux, sont encastres dans la muraille, droite et gauche, sur trois rangs. A la tte de l'une d'elles j'aperois, attache par des pingles, la photographie d'une jeune femme; ailleurs, celle d'un enfant. VI L'CHOUEMENT DE L'ILE-DE-FRANCE OUTER-NORWAY 25 juillet. Nous avons quitt le havre de la Virgo vers cinq heures du matin. Il est huit heures. Je monte sur le pont, et je suis merveill de la beaut du jour, et de la mer, et de ses ctes sauvages. Nous sommes l'entre de la baie la plus septentrionale du Spitzberg, la Red bay, fort mal connue et rpute dangereuse. Des bancs de glace d'une grande tendue flottent entre nous et la terre, et la baie, dans la partie la plus profonde, est entirement glace. Nous ne faisons donc que dcrire une courbe peu prononce entre les deux pointes extrmes. Tout coup, huit heures dix, une forte secousse branle le navire. Les passagers ont l'impression que l'_Ile-de-France_ a rencontr un iceberg. Une seconde s'coule, et une nouvelle secousse prolonge, un ralentissement brusque puis l'arrt complet du bateau font sauter hors de leur lit les nombreux voyageurs qui sont encore couchs. Je regarde ma montre: il est huit heures dix-huit. On entend la voix du commandant qui crie: Tout le monde sur le pont! Les canots la mer! En moins d'une minute, le pont est envahi; les marins, les chauffeurs, le personnel du service affalent les embarcations; les passagers prennent ou courent chercher la ceinture de sauvetage accroche dans leur cabine, et se massent l'avant, l'arrire, ou sur le pont suprieur. C'est un moment critique, mais aucune panique ne se produit, aucun dsordre, aucun faux mouvement. Trs vite, les canots flottent autour du paquebot; trs vite aussi les passagers se rendent compte qu'il n'y a pas de danger immdiat. Nous sommes chous, sur plus de la moiti de la longueur du navire. L'avant est relev d'un mtre au-dessus de la ligne de flottaison. Je n'entends pas un cri de peur, pas une des passagres n'a de crise de larmes ou d'vanouissement. Il y a quelques notes comiques: on voit un monsieur courir sur le pont en caleon, avec un appareil photographique en sautoir. Mais il n'y a pas de lchet, pas de dfaillance, et c'est une jolie note relever. L'aumnier allait revtir ses ornements sacerdotaux, au moment de l'accident. Il rentre dans le salon et commence la messe. Un bon nombre de passagers y assistent. Le navire s'incline tribord. Aussitt aprs la messe, peine les cierges teints, les artistes improvisent un concert, et, cette musique, arrivant travers les cloisons jusqu'au pont d'un paquebot qu'on essaye de renflouer, tonne les pilotes et chasseurs norvgiens, mais rjouit Marseille, c'est--dire tout l'quipage. Je passe prs des cuisines et je saisis au vol ce mot: Continuez vos ptisseries, mes enfants. Je remonte. Dans une manoeuvre, un homme est tomb la mer; on le tire de ce bain glac; il traverse nos rangs; quelqu'un lui demande: --a doit vous avoir produit un singulier effet, mon ami? --Pas tant que de voir une jolie femme! Le mot, comme la musique, ne sonne pas pour tous, mais il sonne bien, pour quelques-uns. Toutes les bravoures sont jolies; et toutes les varits de courage sont reprsentes bord. Personne ne doute que notre situation ne soit srieuse. Le pavillon a t mis en berne; le signal de dtresse a t hiss; on essaie vainement de dgager le bateau en faisant machine en arrire; l'quipage commence jeter le lest la mer, et nous voyons tomber, par les hublots, les gros saumons de fonte, que les treuils vont chercher fond de cale, et des blocs de charbon pris sur la rserve. Si nous ne pouvons pas sortir de cette position dangereuse la mare prochaine, qui nous dlivrera? Les ctes sont absolument inhabites. La mer n'est parcourue par aucun baleinier, car les baleines ont depuis longtemps dsert la rgion. Nous nous trouvons par 796' de latitude nord. Chacun songe que la mer peut grossir et qu'elle aurait vite fait de rompre le bateau, dont la quille, peine souleve par le bercement de la mare, frissonne dj en touchant le rocher. Il faudrait prvenir, demander secours. Mais, du nord au sud du Spitzberg, pas un poste de tlgraphe; la tlgraphie sans fil n'est pas encore tablie,--du moins, on nous l'a assur,--entre la cabane de l'expdition Wellman et la ville la plus septentrionale de la Norvge, Hammerfest. Pas un port non plus o l'on aurait chance de rencontrer un remorqueur de quelque puissance. Hier, sans doute, par extraordinaire, un croiseur hollandais se trouvait la baie de la Virgo: mais il est parti pour la banquise, et un petit phoquier, qui s'y trouvait aussi, doit, cette nuit mme, faire route vers le sud. Le canot vapeur, qui pourrait seul, semble-t-il, atteindre ce havre de la Virgo, en trois ou quatre heures, et prvenir l'expdition Wellman, nous sera indispensable si nous voulons dbarquer. Nous ne sommes pas en pril imminent, puisque nous n'avons pas coul en heurtant la roche, puisque nous sommes, hlas! trop solidement tenus par elle: mais notre situation n'est pas enviable, et, d'une heure l'autre, elle peut empirer. En attendant, l'accalmie est complte: la mer, le ciel, les montagnes, les les de la cte ont une douceur mouvante, comme celle d'un mot tendre et qu'on n'attendait pas. Des oiseaux volent autour de nous; d'autres naviguent sur les glaons; les phoques nous regardent et plongent aussitt; la terre, qui fuit vers l'est, enfonce dans l'ocan trois longs caps dentels et trs distants l'un de l'autre: le plus lointain est bleu, le second d'un lilas vif, le plus proche seulement est sombre, crevass, menaant, et dit la vrit. A midi, sans une minute de retard, nous djeunons dans une salle manger fortement incline. La conversation est presque aussi anime que d'habitude; on regarde un peu plus par les hublots; j'entends un passager qui se plaint: Mais, garon, je vous ai demand des Clestins, et vous m'apportez de la Grande Grille! Vers la fin, tout coup, un homme du bord entre dans la salle manger. Il ne prend pas de prcaution oratoire, il n'attend pas que le silence soit fait, il porte la main son bret, et dit, pas trs haut: --Il y a un navire en vue! Tout le monde entend. Tout le monde se lve. La plupart des visages ont pli. On ne dit plus rien. On se prcipite sur le pont. La peur de la fausse joie treint tous ces prisonniers de la mer qui se penchent vers l'horizon. --Ce n'est pas possible! Je ne vois rien. --Ni moi. --Pardon, une petite fume. --Et il a le cap sur nous? --On le croit, mais il est loin, loin... Du ct de la haute mer, en effet, en un point de l'immense courbe, au bas d'un nuage immobile et nacr, un peu de gris tache le ciel. Toutes les jumelles, toutes les longues-vues, tous les yeux l'observent. Cette fume est pour tous l'unique objet dans l'tendue illimite. Si elle allait descendre sous l'horizon! C'est un navire, coup sr, mais il n'a pas pu voir nos signaux de dtresse. Pourquoi viendrait-il? Il vient cependant. La sirne de l'_Ile-de-France_ commence l'appeler... Il nous a aperus! Il a l'air de venir toute vitesse. Il a hiss le drapeau, qui veut dire: Signal compris. Nous ne sommes plus seuls! Il y a une pense, travers la mer, qui a entendu la ntre! Je vois des larmes dans bien des yeux. Personne ne quitte le poste d'observation. Malgr la fatigue, on veut tre sr du salut. * * * * * Quand il s'est approch, nous reconnaissons que notre sauveur n'est qu'un petit bateau baleinier, tout blanc, qui commence tourner autour de nous, pour examiner la mer et la roche sans doute, mais aussi... pour cinmatographier l'_Ile-de-France_. Et ce bateau arrive de la banquise! L'appareil enregistreur est dress l'arrire. A l'avant, des peaux de phoque et d'ours blanc, des eiders, des bois de renne avec le massacre, sont pendus des cordages ou empils sur le pont. Enfin, sur la passerelle, assis, les deux poings sur ses cuisses, se tient un homme jeune, vigoureux, dont la carrure, le large visage, la barbe fauve, la physionomie autoritaire et joviale, indiquent l'origine. C'est un Allemand du sud, un habitu de ces rgions o il passe trois mois chaque anne, l'homme qui les connat le mieux peut-tre. On l'acclame; il parlemente avec le commandant de l'_Ile-de-France_, et essaye aussitt de nous renflouer. Une amarre est jete d'un bord l'autre. Mais le petit baleinier, si persvrant que soit son effort, ne peut remuer la masse norme de notre paquebot. Les deux machines agissent de concert et nous ne bougeons pas. On russit seulement redresser le navire. Toute l'aprs-midi est dpense en tentatives vaines. Le temps reste admirablement beau. Les glaces en drive ont l'air de corbeilles blanches sur une mer toute lilas. Des milliers d'oiseaux volent, se posent, plongent, et demeurent clatants dans la lumire pure. Aprs le dner, en remontant sur le pont, nous nous apercevons que nous sommes de nouveau seuls l'entre de la Red bay. M. Lerner n'est plus l. Il a appris, du commandant de l'_Ile-de-France_, que le croiseur hollandais doit se trouver quelque part, cinquante milles l'est, dans la White bay, et se diriger de l vers la banquise. Il est immdiatement parti, il a promis une rcompense celui de ses marins qui, le premier, dcouvrirait le _Friesland_, et, toute la nuit, il va courir la mer pour nous, la mer pleine d'cueils et de glaces, qu'une petite brume nous cache en ce moment. Nous sommes donc toujours en dtresse. La nervosit grandit parmi les passagers. Beaucoup d'entre eux couchent tout habills dans leurs cabines. D'autres s'tendent sur des chaises longues ou essaient de dormir dans des fauteuils. A deux heures du matin, le 26, le navire s'incline de nouveau tribord, tout le monde se prcipite sur le pont, et l'inquitude est trop vive dsormais pour qu'il soit ais de la calmer. A quatre heures du matin, le commandant annonce que les passagers qui le dsirent vont tre dbarqus sur un point de la cte ouest et que chacun doit emporter ce qu'il a de plus prcieux. Bientt il transforme cette permission en un ordre gnral; les chaloupes et les canots se remplissent, sans dsordre et sans hte; on emporte des couvertures, une valise, un sac, des armes, et la flottille se met en marche vers l'lot appel Outer Norway. Une seule embarcation reste prs du paquebot, cause d'une panne du moteur ptrole. Nous sommes cent trente, passagers ou matelots, rpartis entre les cinq embarcations qui s'loignent du navire immobilis. Je me trouve dans la troisime. C'est un spectacle admirablement potique, mouvant et amusant, que celui de ces canots en chapelet, remorqus par une chaloupe vapeur, et tout pleins de naufrags qui ne courent point encore de danger. Le long train ondule sur l'eau luisante et berceuse. Des phoques lvent la tte et replongent aussitt, pour rpandre la nouvelle: Savez-vous o ils vont, ces bipdes? Chez nous, Outer Norway, sur la plage o plusieurs de nous sont ns. Est-ce une colonie? Il y a des dames parmi eux, et ils ont des bagages! Et les petites ttes noires, aux yeux mouills et clignants, se dressaient plus nombreuses. Aprs cinq quarts d'heure de route,--le navire est devenu tout menu derrire nous,--nous entrons dans un dtroit, entre deux les. L'eau est profonde et merveilleusement claire; on stoppe; on fait passer devant la baleinire norvgienne qui est d'un faible tirant, et nous voyons une jeune femme, blonde et grande, debout la poupe, et qui barre magistralement, avec un aviron, pour accoster la rive droite. C'est madame Nordenskjld, norvgienne leve en Islande, et fille d'un armateur de Reykjavik. Nous dbarquons; nous prenons possession de l'le, nous demandant dj combien de temps nous l'habiterons. Elle est svre: une longue plage montante, couverte de pierres plates, et qui va rejoindre un norme talus rocheux; elle a la forme de ces glaces que les petits marchands forains servent dans des coupes et dont ils enlvent un quartier. Des oiseaux, en troupes nombreuses, protestent contre l'envahissement. Des canes eiders, pouvantes, abandonnent le nid. Et il y en a partout, de ces nids de duvet gris, o elles couvaient leurs quatre oeufs bleus. Quelques jeunes gens commencent aussitt chasser. D'autres s'empressent: --Madame, il fait assez froid dans l'le dserte: voulez-vous que nous allumions du feu? Un sourire fatigu: --Mais, monsieur, il n'y a pas de bois? --Pardon, madame, pardon, des paves, tout le long de la grve, et j'ai eu soin d'apporter deux botes d'allumettes. * * * * * Quatre ou cinq feux s'allument. Le vent souffle nord-nord-ouest. En laissant le feu au sud, on peut se reposer, presque au chaud, l'abri de la fume. Personne n'a dormi depuis vingt-quatre heures. On droule des couvertures, des plaids, des peaux d'ours ou de moutons. Des mnages s'tendent et s'assoupissent, les pieds au feu, sur les meilleures roches plates. Une valise sert d'oreiller. Des clibataires, des isols, sur de moins bons cailloux, comme il convient, se groupent autour, et essaient de dormir, ou de rver, ce qui est plus ais. Une main discrte, de temps en temps, rassemble les tisons. Avec une mystrieuse facilit, sans mot d'ordre, la colonie des dbarqus s'est forme en escouades. Elle a suivi la loi des affinits lectives, comme disait Goethe. A droite, du ct de la haute mer, plusieurs passagers ont escalad une roche qui termine la plage, et ils observent l'horizon, avec des jumelles. Je les rejoins. On voit, trs loin, _l'Ile-de-France_ immobile et incline, et, sur les nuages, au nord, deux spirales de fume. Ce sont les navires qui viennent au secours. M. Lerner a donc retrouv le _Friesland!_ Mais pourra-t-on nous renflouer? Un explorateur a parcouru dj toute l'le. --Qu'avez-vous vu? --Cinquante tombes, la plupart ouvertes, l-bas, o le sol se relve. --De quelle date? --On ne sait pas. --De quel pays taient-ils? --On ne sait pas. Les heures s'coulent. Je fais le tour du camp. La privation du chocolat matutinal commence se faire sentir. Ostensiblement ou en cachette, selon l'humeur, des hommes et des femmes aux yeux cerns mordent des crotes de pain ou un biscuit qui gisait, ddaign, au fond d'un sac. Nous n'avons pas de vivres; on a promis seulement que la chaloupe apporterait le djeuner, vers midi. Je passe prs du bivouac de joyeux compagnons belges, qui ont plant parmi les pierres le drapeau de leur pays natal. L'un d'eux me fait signe d'approcher encore, et, confidentiellement: --Monsieur, me dit-il, j'ai de l'amiti pour vous. --J'en suis touch. --Monsieur, vous n'avez pas de provisions? --Ma foi, non. --Moi, j'ai pass par les cuisines, avant de dbarquer. Acceptez une tablette de chocolat... et... cette brioche. Je remercie la Belgique, et j'aperois, au-dessus des charbons ardents, le premier canard tu ce matin et dj plum, embroch, qui cuit. Je dois la vrit d'ajouter que l'aspect du rti est fuligineux et peu apptissant. Quelqu'un m'appelle encore et s'loigne avec moi: --Monsieur, si nous sommes renflous, peut-tre le commandant aura-t-il besoin d'argent comptant? --C'est possible, je l'ignore. --Voulez-vous lui faire dire que j'ai des lettres de crdit sur... Le Parisien qui me fait cette confidence a un sourire amus. --... Sur les banques les plus voisines. Et il me nomme les villes, en me montrant trois lettres reprsentant une fort belle somme. L'offre s'est trouve inutile. Elle aurait pu servir. * * * * * A midi, le commandant, fidle sa promesse, envoie la chaloupe avec un djeuner froid, copieux. Il n'y avait pas de verres pour boire, mais chaque groupe de dix reoit deux pots confitures vides, dont l'un est rserv aux dames, et l'autre attribu aux hommes. Une gaiet assez vive et gnrale rgne dans Outer Norway pendant le repas et les premires heures qui suivent. On va puiser du caf dans une des deux grandes marmites disposes au-dessus d'un feu, en haut de la plage. On photographie tout. Je dcouvre mme quatre joueurs de bridge dans un coin abrit. Puis le froid s'avive, mesure que le soleil descend. Ce bon moral n'est pas sans mrite: il n'est pas non plus sans raison. Nous sommes peu prs srs d'tre sauvs. Les heures ont pass; avec des jumelles, on voit maintenant les deux navires sauveteurs prs du ntre. Ils doivent travailler au renflouement de l'_Ile-de-France_, mais nous ne pouvons suivre la manoeuvre. Tout a l'air immobile. Un peu de brume coule du large et nous enveloppe. Rien n'indique que nous devions tre dlivrs avant la nuit, avant demain peut-tre. Alors, petit petit, les chous du Spitzberg, butant contre les pierres, portant ou tranant des couvertures, vont chercher au bout de la plage, le long du rocher observatoire, une protection contre le vent. Des phrases se croisent dans l'air: Par ici, madame, j'ai un joli premier tage vous offrir.--Moi, un rez-de-chausse, avec trois nids d'eider, tout un dredon.--Venez, Georgette, prenez mon bras. On commenait s'installer. Il faisait tout fait froid, quand une vigie cria, vers six heures du soir: --Les voil! Les chaloupes reviennent! --Toutes? --Toutes! Nous sommes renflous! Ce fut une demi-heure charmante. Malgr la fatigue, les visages taient panouis. On riait. Une voix trs douce, quelques pas de moi, murmurait, comme une conclusion de l'aventure: --C'est grand'mre qui va tre contente! Quand elle saura tout, en aura-t-elle une peur, et une joie!... Savez-vous, Maxime: j'en profiterai pour lui demander un petit cadeau. * * * * * Nous voici revenus bord de l'_Ile-de-France_, qui flotte, qui fume, qui peut repartir. On assure que la coque n'a pas de blessure grave. Esprons. Nous contemplons avec gratitude le gros voisin, le navire sauveur. Les tmoins ont trouv tout fait admirables le sang-froid et l'habilet de manoeuvre des officiers et de l'quipage du _Friesland_. Il y a eu un moment tragique, le dernier. Quand le paquebot, allg non seulement d'une partie de son lest, mais de l'eau de ses chaudires, inerte, par consquent, a enfin obi au puissant effort des machines du navire de guerre et gliss sur le rocher, il s'est avanc sur le croiseur, sans pouvoir s'arrter. Le _Friesland_, de son ct, ne pouvait viter le choc. Il avait d, pour tre plus fort, mouiller une ancre et hler dessus. On vit alors, au commandement, les cadets du _Friesland_ accourir avec des madriers, les disposer en palissade pour protger le bordage, et tous en ligne, impassibles, attendre la collision qui pouvait les broyer. L'motion fut telle, en cette minute, que pas un mot ne fut dit. Le choc, prvu et amorti, ne brisa qu'un mt de pavillon, une embarcation et quelques mtres de chanes. L'_Ile-de France_, aprs trente-quatre heures, tait renfloue. Elle flottait librement. Les vivats clatrent. Ils recommencent quand les embarcations, vers sept heures du soir, ramnent les passagers. J'ai peine le temps de m'habiller, pour assister au dner offert, bord de l'_Ile-de France_, M. J.-B. Snethlage, commandant, M. A.-M. Bron, capitaine du _Friesland_, et M. Lerner. Le souvenir vivant du pril, la gratitude unanime et vive de notre ct, et, de l'autre, la joie du service rendu, relvent singulirement le ton des propos changs entre sauveteurs et rescaps. Pour une fois, aucun mot de remerciement et de sympathie n'est menteur. Ce n'est pas tout, et tout l'extraordinaire de ce drame n'est pas fini. Par la plus claire soire, quand les officiers du _Friesland_ et M. Lerner,--un sportsman qui aime, entre deux chasses au phoque, complter la carte du Spitzberg,--reparaissent sur le pont de l'_Ile-de-France_, ils aperoivent, bbord, le _Frithjof_. Ce petit navire, qui devait partir pour le sud du Spitzberg, a t retenu par M. Wellman, inquiet de la longue absence de M. Lerner, et envoy la dcouverte, du ct de la banquise. Et ce fait invraisemblable s'est produit: le 26 juillet 1906, dix heures du soir, tout prs du quatre-vingtime degr de latitude nord, dans la mer la plus dserte du monde, quatre navires ont t runis dans un demi-mille carr. VII RETOUR DU SPITZBERG --Voulez-vous la recette, pour faire un Spitzberg ressemblant? --Oui. --Trs simple. Vous prenez du chocolat en poudre,--une bonne quantit,--vous le disposez en cnes bien aigus et relis par la base, dont vous avez soin d'inciser assez fortement les pentes, avec le manche d'une cuiller. Battez alors des blancs d'oeufs en neige, et versez dans les creux: vous avez le Spitzberg. Cette boutade, celui qui l'a dite ne s'en souvient dj plus. Quatre jours ont pass. Nous sommes loin des terres inhabites, loin de l'Ocan glacial aux fortes lames courtes, et le vert a reparu, le vert d'une tige d'orge et d'un brin de gazon o il y a la vie. Avec quelle joie nos yeux l'ont bue, cette premire tache d'herbe, large comme une aire battre, au sommet d'un cueil dont l'assise tait noire! Elle avait triomph. Elle tait l'annonciatrice. Elle rendait silencieux tous ceux qui la voyaient. Des sourires allaient elle, comme une fleur prcoce qui ouvre une saison. La premire cabane prit un air d'idylle. Tromsoe, ville des fourrures, nous parut un grand port, et parmi ses bouleaux cagneux plants dans la pierraille, nous nous baissions, pour passer sous des branches. Tout cela est loin. Cette nuit, nous avons retrouv l'ombre, pour quelques heures; le soleil est descendu au dessous de l'horizon; plusieurs s'en sont rjouis, ayant dormi plus facilement; moi pas: j'aimais cette lumire continue, mais non gale, qui ne nous a pas quitts pendant quatorze fois vingt-quatre heures. Quand je m'veillais, dans la couchette du bateau, et que j'ouvrais mon hublot, j'avais l'image et presque la sensation de ce qui est vraiment, d'une Intelligence qui veille sans dfaillance. Nous sommes sortis de ce monde polaire. Depuis notre dpart de Tromsoe, nous avons fait beaucoup de chemin vers le sud, et il me semble que nous naviguons assez loin du continent norvgien, la limite de la poussire d'les qui suit, en charpe souple, le mouvement de la cte. S'il y avait des navires dans le ciel d't, au bord de la voie lacte, les passagers auraient comme nous, et toujours tribord, de soudaines chappes sur l'espace dsert et bleu. Je ne me trompe pas. Ce soir, 31 juillet, on nous annonce que nous allons toucher Henningsvoer, la pointe sud-ouest d'une des plus loignes parmi les Lofoten. Nous nous engageons dans un dtroit. Les terres montagneuses se pressent autour de nous, comme d'autres, si souvent, l'ont fait pendant la traverse, puis elles s'abaissent, et nous dcouvrons, droit en face, des cueils plats, nombreux, formant grappe la surface de la mer, et qui ressemblent, de loin, ces roches gomoneuses qui s'tendent au pied des falaises de France, et o les enfants pchent des crevettes naines. Mais ici, la falaise est le promontoire d'OEst-Vagoe, qui monte droite, huit cents mtres de hauteur, et dont l'ombre, le matin, doit tre lourde sur les premiers lots. Ce soir, tout est lumire, transparence, enchantement. Bien qu'il soit plus de sept heures, le soleil, trs lev encore au-dessus de l'horizon, couvre tout l'archipel et les pentes des montagnes d'une dorure de fruit mr ou de moisson. Nous approchons; le relief des cueils se dessine; des maisons apparaissent, peintes en rouge, en blanc, en jaune, en bleu; puis des ponts qui relient les lots; puis d'autres maisons que cachait une pointe: toute une ville, avec son glise, ses postes de tlgraphe, ses entrepts aux pignons munis de grues, ses petits chalands aux formes de gondole, ses canaux tortueux, ramifis, bords de pieux pourris que bat la mer vivante. Venise trs pauvre et toute pcheuse. Le moindre bout de rcif inhabitable, des dos de roches rondes, des espaces rservs entre les maisons, au bord de l'eau, sont couverts de charpentes, o pendent, par milliers, des moitis de morues qui schent. Jamais, sans doute, un navire d'aussi fort tonnage que le ntre n'est venu Henningsvoer. Par-dessus le chenal, extrmement troit, qui permet d'arriver devant la ville, on avait tabli un fil tlphonique soixante pieds peut-tre en l'air. Mais la mture de l'_Ile-de-France_ est plus haute encore, et le fil, heurt par elle en son milieu, tendu, criant comme une corde de violon, se rompt tout coup et tombe le long de la coque. Lorsque nous dbarquons, nous constatons que tous les entrepts et beaucoup de maisons sont ferms. Nous ne rencontrons que des femmes et des enfants, autour des schoirs et le long de l'unique ruelle taille dans le rocher. O sont les hommes? A la pche. Henningsvoer est une htellerie et un rendez-vous. Village pendant neuf mois, elle est une ville pendant trois. Le mois de mars amne dans les Lofoten d'immenses bancs de morues. Alors quinze mille pcheurs, de tous les points de la Norvge, se prcipitent vers les roches plates, la pointe d'OEst-Vagoe; les maisons rouges, les maisons bleues s'emplissent jusqu'au toit; les cabarets regorgent de clients,--qui ne boivent plus d'absinthe ou d'eau-de-vie, parat-il,--et, dans la brume des soirs interminables, l'odeur des pipes et du sang frais de morue dnonce au loin, sur la mer, la rsurrection d'Henningsvoer. Je passe une heure couch sur un bloc de roche grise, regarder l'archipel minuscule, et la ville disperse, proprette et close, et la lueur des eaux sous les rayons trs penchs du soleil,--car il est prs de dix heures du soir. Au-dessous de mon observatoire, s'tend la seule prairie de l'lot, o trois vaches paissent une herbe trs courte et d'un vert clatant. La mer et la montagne inhabite pressent et menacent de toutes parts, et font un cadre tragique toutes ces maisons peintes en clair et poses sur l'cueil misrable. Comment des peintres ne viennent-ils pas ici? Une petite fille, douze ans peut-tre, aux cheveux d'un blond d'avoine, aux yeux gris, et qui a ce calme et cette clart nivenne du visage, si frquents chez les Scandinaves, est interroge par un de mes compagnons: Veux-tu venir en France, petite?--Oui.--Pour y rester?--Non.--Tu serais mieux loge qu' Henningsvoer, Paris, mieux nourrie, et tu verrais de belles choses?--Je veux bien voir Paris, mais je reviendrai en Norvge: il n'y a pas d'aussi beau pays. Je modifierai un peu sa rponse pour me l'approprier, je dirai: Il n'y a pas de plus beaux paysages ctiers, plus grands, ni plus varis, et la lumire chaude n'est pas l'gale, en richesse, de la lumire froide. * * * * * _2 aot._--En quittant Henningsvoer, j'avais aperu, avant-hier, l'extrme horizon, l'ennemi redoutable, la brume. Sur toute la longueur d'une chane de montagnes, elle n'avait encore trouv qu'une issue, un col troit et trs lev, et elle coulait par l vers la mer o nous tions ancrs. Elle formait une nappe moutonneuse dont l'extrme bord, mobile et nerveux comme l'antenne d'une bte, ttait l'herbe et la roche de la haute valle, et sursautait, et reprenait contact avec la terre un peu plus bas. Quelle rapidit le vent lui a-t-il donne, le vent que nous n'avons pas senti, mais qui l'a refoule? Elle nous a rattraps. Depuis hier, nous sommes immobiles, bloqus par elle, spars de tout, rduits ne plus voir que notre propre navire et les mines dconfites des passagers, qui n'ont pas la patience des marins. Combien de temps cela dure-t-il?--Quelquefois trois jours et plus. Il n'y a encore que vingt-trois heures que la sirne crie aux autres aventuriers de la mer et des les: Attention; tchez de nous dcouvrir temps; ne nous heurtons pas! C'est bien toujours la nappe blanche qui passe, avec ses noyaux de vapeurs arrondis comme des bulles et spars par des clairs; elle plane, prsent, elle est accroche au passage par toutes les pointes qui la retiennent et la retardent. Et les les, les lots, les roches sont innombrables autour de nous. Tout l'heure, dans une maille clate du nuage, j'ai vu le danger, partout: des courbes brunes, qu'un souffle de fume ple a aussitt recouvertes, une balise, une silhouette incomplte et sans base, qui a sombr subitement. Le soleil n'est nulle part et il est partout. Il a l'air de se lever l o l'ombre diminue. Nous sommes tromps chaque instant par ses rayons emprisonns dans la brume, et qui tombent quand elle s'entr'ouvre, comme tomberait le pollen d'une fleur blanche et confuse. On s'ennuie. A cinq heures du soir, au-dessus des mts, on devine du bleu travers un voile. Nous partons, nous faisons un kilomtre, toute petite vitesse, et la brume se referme, au-dessus de nous, en avant, en arrire, et il faut continuer d'avancer, parce que, dsormais, les fonds sont de plusieurs centaines de mtres, et qu'on ne peut plus jeter l'ancre. Je me suis tabli sur le gaillard d'avant, et je guette, moi aussi, comme le vieux pilote visage de phoque qui se tient sur la passerelle. J'admire cet homme, qui n'a, pour conduire le navire, en ce moment difficile, que ses souvenirs de vieux marin et ses yeux, qui se font tout petits, entre ses cils tout blancs. D'un geste de la main, qu'il tient tendue en arrire, il indique au timonier: bbord, tribord. Il n'y a qu'une chose qu'il ne voie pas: c'est la double ride que fait la proue de l'_Ile-de-France_, et qui va s'largissant, pli frissonnant, d'un mauve tendre, sur l'eau nacre par la brume. Une sirne rpond la ntre; un caboteur tout noir sort tout coup du brouillard et se range dans notre sillage; un gros vapeur allemand glisse bbord et nous dpasse; nous le dpassons notre tour; quelquefois, des nuances, un souffle, on sent qu'il y a des terres toutes proches et on ne les voit pas; plus loin, dans la nuit qui tombe, on entend l'aboiement d'un chien; plus loin encore, on aperoit, une seconde, sur deux grosses pierres, deux hommes debout qui regardent passer le grand fantme que nous devons tre; puis ce sont des bouts de grves dans une claircie, une maison, un arbre, un commencement de lumire et de paysage qui s'teint. Pendant six heures, le vieux pilote immobile cherche et trouve son chemin, dans le nuage tout plein d'cueils. J'ai le regret des terres qui ont fui, et que je ne connatrai pas. Je songe un autre voyage, qui se fait dans la brume aussi, parmi tant de choses qu'elle nous cache et tant d'mes voisines et ignores. A minuit, tout est fini: un dernier bas-fond arrondit sa plage en dos de baleine; un feu de phare s'allume au ras de l'eau, port par quatre pieux comme une chapelle votive; la dangereuse guenille blanche est reste en arrire, et nous allons vers le large. FIN TABLE PAYSAGES D'AMRIQUE 1 VISITES EN ANGLETERRE: I.--Dans le Norfolk 87 II.--Dans l'Ouest 99 III.--Une grande demeure 112 IV.--Le village. Un parc dans le Yorkshire 123 V.--Chasse au renard 136 PROMENADES EN CORSE: I.--D'Ajaccio la fort de Vizzavona 149 II.--La fort. Une procession Corte 165 III.--Bastia. Le Cap Corse 179 IV.--La Corse en automne. De Bastia Calacuccia. La fort d'Atone 193 V.--Le golfe de Porto. Les calanques de Piana. Cargse 207 VI.--D'Ajaccio Sartne. La pointe de silex. L'arrive Bonifacio 217 VII.--Les quatre beauts de la Corse 230 VOYAGE AU SPITZBERG: I.--En route pour le Spitzberg 249 II.--Chasse la baleine 262 III.--Les terres du Sud 276 IV.--La chasse au renne. Le paysage du Spitzberg. La baie du roi 291 V.--La visite 308 VI.--L'chouement de l'_Ile-de-France_. Outer-Norway 315 VII.--Retour du Spitzberg 335 E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2753-1-13. DERNIRES PUBLICATIONS Format in-18 3 fr. 50 le volume Vol. ADELPHE ADERER Amours de Paris 1 BARON DE BATZ Vers l'chafaud 1 REN BAZIN Davide Birot 1 E.-F. BENSON Rose d'Automne 1 HENRY BIDOU Marie de Sainte-Heureuse 1 REN BOYLESVE Madeleine Jeune Femme 1 LOUISE COMPAIN La Vie tragique de Genevive 1 LOUIS DELZONS Le Matre des Foules 1 MARC ELDER Marthe Rouchard, fille du peuple 1 ANATOLE FRANCE Les Dieux ont soif 1 LON FRAPI La Mre Croquemitaine 1 J. GALZY L'Ensevelie 1 GYP Fracheur 1 JULES LEMAITRE Chateaubriand 1 LOUIS LTANG L'Or dispose 1 RAYMONDE LORDEREAU Vaincue 1 PIERRE LOTI Un Plerin d'Angkor 1 JEANNE MARAIS Nicole, courtisane 1 PIERRE MILLE Louise et Barnavaux 1 MILE NOLLY Gens de Guerre au Maroc 1 J. NORMAND Regardons la Vie 1 RICHARD O'MONROY Pour tre du Club 1 GASTON RAGEOT A l'Afft 1 CLAUDE SILVE La Cit des Lampes 1 MARCELLE TINAYRE Madeleine au Miroir 1 FRANZ TOUSSAINT Gina Laura 1 ROBERT DE TRAZ Les Dsirs du Coeur 1 JEAN-LOUIS VAUDOYER La Matresse et l'Amie 1 End of the Project Gutenberg EBook of Nord-Sud, by Ren Bazin License: Share Alike