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Travers Gallica - Bibliothque Nationale de France and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) CHATEAUBRIAND MMOIRES D'OUTRE-TOMBE NOUVELLE DITION Avec une Introduction, des Notes et des Appendices Par Edmond BIR TOME V PARIS LIBRAIRIE GARNIER FRRES 6, RUE DES SAINTS-PRES KRAUS REPRINT Nendeln/Liechtenstein 1975 Reprinted by permission of the original publishers KRAUS REPRINT A Division of KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED Nendeln/Liechtenstein 1975 Printed in Germany Lessingdruckerei Wiesbaden MMOIRES LIVRE XII Ambassade de Rome. -- Trois espces de matriaux. -- Journal de route. -- Lettres madame Rcamier. -- Lon XII et les cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les artistes nouveaux. -- Ancienne Socit romaine. -- Moeurs actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre M. Villemain. -- madame Rcamier. -- Explication sur le mmoire qu'on va lire. -- Lettre M. le comte de la Ferronnays. -- Mmoire. -- madame Rcamier. -- la mme. -- madame Rcamier. -- M. Thierry. -- Dpche M. le comte de la Ferronnays. -- madame Rcamier. -- la mme. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Mort de Lon XII. -- Dpche M. la comte Portalis. -- madame Rcamier. Le livre prcdent, que je viens d'crire en 1839, rejoint ce livre de mon ambassade de Rome, crit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes _Mmoires_, comme Mmoires, ont gagn au rcit de la vie de madame Rcamier: d'autres personnages ont t amens sur la scne; on a vu Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape dlivr revenu Saint-Pierre; des lettres indites de madame de Stal, de Benjamin Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conserves; des rcits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai introduit le lecteur dans un petit _canton dtourn_ de l'empire, tandis que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve maintenant conduit mon ambassade de Rome. On aura t dlass de moi par la distraction d'un sujet tranger: c'est tout profit pour le lecteur. [Note 1: Ce livre a t crit Rome en 1828 et 1829.--Il a t revu en fvrier 1845.] Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matriaux ont abond; ils sont de trois sortes: Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma vie prive raconte dans les lettres adresses madame Rcamier. Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dpches. Les troisimes sont un mlange de dtails historiques sur les papes, sur l'ancienne socit de Rome, sur les changements arrivs de sicles en sicles dans cette socit, etc. Parmi ces investigations se trouvent des penses et des descriptions, fruit de mes promenades. Tout cela a t crit dans l'espace de sept mois, temps de la dure de mon ambassade, au milieu des ftes ou des occupations srieuses[2]. Nanmoins, ma sant tait altre: je ne pouvais lever les yeux sans prouver des blouissements; pour admirer le ciel, j'tais oblig de le placer autour de moi, en montant au haut d'un palais ou d'une colline. Mais je guris la lassitude du corps par l'application de l'esprit: l'exercice de ma pense renouvelle mes forces physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre. [Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajout quelques passages d'ouvrages publis postrieurement la date de mon ambassade Rome. CH.] Au revu de tout cela, une chose m'a frapp: mon arrive dans la ville ternelle, je sens une certaine dplaisance, et je crois un moment que tout est chang; peu peu la fivre des ruines me gagne, et je finis, comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laiss froid d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet oppos son effet accoutum: on est saisi de l'amour des solitudes et du dgot de la patrie. J'avais dj prouv _ce mal_ lors de mon premier sjour, et j'ai pu dire: Agnosco veteris vestigia flamm[3]. [Note 3: _nide_, livre IV, v. 23.] Vous savez qu' la formation du ministre Martignac le seul nom de l'Italie avait fait disparatre le reste de mes rpugnances; mais je ne suis jamais sr de mes dispositions en matire de joie: je ne fus pas plus tt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de route: Lausanne, 22 septembre 1828. J'ai quitt Paris le 14 de ce mois; j'ai pass le 16 Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le chteau abandonn de Passy a chang de matre; il m'a t dit: Soyez la cigale des nuits. _Esto cicada noctium._ [Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il crivait Mme Rcamier: Je ne sais si je pourrai vous crire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le chteau qu'avait habit Mme de Beaumont pendant les annes de la Rvolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperoit sur une colline au milieu des bois, et par o il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de Beaumont n'tait dj plus, nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu son tour; le chteau a chang de matre; toute la famille de Srilly est disperse. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un pass que vous n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vtre? Arrangeons notre avenir, le mien est tout vous. Mais ne vais-je pas ds prsent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de rparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez l'absence....] Arona, 25 septembre. Arriv Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine, est venue mourir Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui l'atteignit Nice[5]. [Note 5: Mme de Duras mourut Nice au mois de janvier 1829.] _Noble Clara_, digne et constante amie, Ton souvenir ne vit plus en ces lieux; De ce tombeau l'on dtourne les yeux; Ton nom s'efface et le monde t'oublie! * * * * * Le dernier billet que j'ai reu de madame de Duras fait sentir l'amertume de cette dernire goutte de la vie qu'il nous faudra tous puiser: Nice, 14 novembre 1828 Je vous ai envoy un _asclepias carnata_: c'est un laurier grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une fleur rouge comme le camlia, qui sent excellent; mettez-le sous les fentres de la Bibliothque du Bndictin. Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la mme chose; je languis sur mon canap toute la journe, c'est--dire tout le temps o je ne suis pas en voiture ou marcher dehors; ce que je ne puis faire au del d'une demi-heure. Je rve au pass; ma vie a t si agite, si varie, que je ne puis dire que j'prouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma vie prsente est si loigne de ma vie passe, qu'il me semble que je lis des mmoires, ou que je regarde un spectacle[6]. [Note 6: Tout ce qui prcde, depuis les mots: _la mort qui l'atteignit Nice_, a t ajout aprs coup sur le _Journal de route_ de Chateaubriand. Il est bien vident qu'il ne pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un billet de Mme de Duras crit le _14 novembre 1828_; il ne pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.] Ainsi je suis rentr dans l'Italie priv de mes appuis, comme j'en sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, cette premire poque, je pouvais rparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer quelques vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine. Au village mme du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse aurore. Les rochers, dont la base s'tendait noircie mes pieds, resplendissaient de rose au haut de la montagne, frapps des rayons du soleil. Pour sortir des tnbres, il suffit de s'lever vers le ciel. Si l'Italie avait dj perdu pour moi de son clat lors de mon voyage Vrone en 1822, dans cette anne 1828 elle m'a paru encore plus dcolore; j'ai mesur les progrs du temps. Appuy sur le balcon de l'auberge Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de l'or du couchant et bords de flots d'azur. Rien n'tait doux comme ce paysage, que le chteau bordait de ses crneaux. Ce spectacle ne me portait ni plaisir ni sentiment. Les annes printanires marient ce qu'elles voient leurs esprances; un jeune homme va errant avec ce qu'il aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il en cherche; il se flatte chaque pas de trouver quelque chose; des penses de flicit le suivent: cette disposition de son me se rflchit sur les objets. Au surplus, je m'aperois moins du rapetissement de la socit actuelle lorsque je me trouve seul. Laiss la solitude dans laquelle Bonaparte a laiss le monde, j'entends peine les gnrations dbiles qui passent et vagissent au bord du dsert. Bologne, 28 septembre 1828. Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compt dix-sept bossus passant sous la fentre de mon auberge. La schlague allemande a dform la jeune Italie. J'ai vu dans son spulcre saint Charles Borrome dont je venais de toucher la crche Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre annes de mort. Il n'tait pas beau. Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son chapeau de paille des chaises o ils taient suspendus. Elle en avait conclu que nous tions dans une auberge hante des esprits ou habite par des voleurs. Je n'avais prouv aucune commotion dans mon lit: il tait pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'tait fait sentir dans l'Apennin: ce qui renverse les cits peut faire tomber les vtements d'une femme. C'est ce que j'ai dit madame de Chateaubriand; je lui ai dit aussi que j'avais travers sans accident, en Espagne, dans la Vega du Xenil, un village culbut la veille par une secousse souterraine. Ces hautes consolations n'ont pas eu le moindre succs, et nous nous sommes empresss de quitter cette caverne d'assassins. La suite de ma course m'a montr partout la fuite des hommes et l'inconstance des fortunes. Parme, j'ai trouv le portrait de la veuve de Napolon; cette fille des Csars est maintenant la femme du comte de Neipperg[7]; cette mre du fils du conqurant a donn des frres ce fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit Bourbon qui demeure Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hriter du duch de Parme[9]. [Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note 2 de la page 435.] [Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de son passage Parme en 1828, il avait dn avec elle, quelques annes auparavant, Vrone, o elle avait t voir son pre, pendant la tenue du Congrs. Nous refusmes d'abord, crit-il, une invitation de l'archiduchesse de Parme. Elle insista, et nous y allmes. Nous la trouvmes fort gaie; l'univers s'tant charg de se souvenir de Napolon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle pronona quelques mots lgers et, comme en passant, sur le roi de Rome: elle tait grosse. Sa cour avait un certain air dlabr et vieilli, except M. de Neipperg, homme de bon ton. Il n'y avait l de singulier que nous dnant auprs de Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napolon. En traversant le P, Plaisance, une seule barque, nouvellement peinte, portant une espce de pavillon imprial, frappa nos regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les tats de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosterne depuis tant de sicles. En parlant Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontr ses soldats Plaisance, mais que cette petite troupe n'tait rien ct des grandes armes impriales d'autrefois. Elle lui rpondit schement: Je ne songe plus cela! (_Congrs de Vrone_, t. 1, p. 69.)] [Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'trurie. Aux termes d'un arrangement conclu Paris en 1817, il devait hriter, la mort de Marie-Louise, du duch de Parme et Plaisance. Marie-Louise tant morte en 1847, il devint duc de Parme; mais, chass de ses tats en 1848 par une insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son fils Charles III, qui prit assassin le 27 mars 1854. Le fils an de ce dernier, Robert Ier, n en 1848, fut alors proclam duc sous la rgence de sa mre Louise-Marie-Thrse de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de Chambord; il fut renvers en 1860, et le duch fut annex au royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.] Bologne me semble moins dsert qu' l'poque de mon premier voyage. J'y ai t reu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai visit un beau cimetire: je n'oublie jamais les morts; c'est notre famille. Je n'avais jamais si bien admir les Carrache qu' la nouvelle galerie de Bologne. J'ai cru voir la sainte Ccile de Raphal pour la premire fois, tant elle tait plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel barbouill de suie. Ravenne, 1er octobre 1828. Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perches sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des arts modernes ou quelques monuments de l'antiquit. Ce canton de l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir Tite-Live, Tacite et Sutone la main. J'ai travers Imola, vch de Pie VII, et Faenza. Forli je me suis dtourn de ma route pour visiter Ravenne le tombeau de Dante. En approchant du monument, j'ai t saisi de ce frisson d'admiration que donne une grande renomme, quand le matre de cette renomme a t malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du Purgatoire: Frate, Lo mondo cieco, e tu vien ben da lui[10]. [Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.] Batrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle tait lorsqu'elle inspirait son pote le dsir _de soupirer et de mourir de pleurs_: Di sospirare, e di morir di pianto. ma pieuse chanson, dit le pre des muses modernes, va pleurant prsent! va retrouver les femmes et les jeunes filles qui tes soeurs avaient accoutum de porter la joie! Et toi, qui es fille de la tristesse, va-t-en, inconsole, demeurer avec Batrice. Et pourtant le crateur d'un nouveau monde de posie oublia Batrice quand elle eut quitt la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans son gnie, que quand il fut dtromp. Batrice lui en fait le reproche, lorsqu'elle se prpare montrer le ciel son amant: Je l'ai soutenu (Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le seuil de mon second ge et que je changeai de vie, il me quitta et se donna d'autres. Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il rpondit l'un de ses parents: Si pour retourner Florence il n'est d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je puis partout contempler les astres et le soleil. Dante dnia ses jours aux Florentins, et Ravenne leur a dni ses cendres, alors mme que Michel-Ange, gnie ressuscit du pote, se promettait de dcorer Florence le monument funbre de celui qui avait appris _come l'uom s'eterna_[11]. [Note 11: Quando nel monda ad ora adora M'insegnavate come l'uom s'eterna. (_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)] Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Mose_, l'architecte de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingnieur du _vieux bastion de Florence_, le pote _des Sonnets adresss Dante_, se joignit ses compatriotes et appuya de ces mots la requte qu'ils prsentrent Lon X: _Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santit supplico, offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco onorevole in questa citt._ Michel-Ange, dont le ciseau fut tromp dans son esprance, eut recours son crayon pour lever cet autre lui-mme un autre mausole. Il dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand pote; un navire, qui portait de Livourne Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage. Je m'en revenais tout mu et ressentant quelque chose de cette commotion mle d'une terreur divine que j'prouvai Jrusalem, lorsque mon _cicerone_ m'a propos de me conduire la maison de lord Byron. Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en prsence de Dante et de Batrice! Le malheur et les sicles manquent encore Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a t mal inspir dans sa prophtie de Dante. J'ai retrouv Constantinople Saint-Vital et Saint-Apollinaire[12]. Honorius et sa poule ne m'importaient gure; j'aime mieux Placidie et ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Thodoric reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boce. Ces Goths taient d'une race suprieure; Amalasonte, bannie dans une le du lac de Bolsne, s'effora, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de la civilisation romaine. Les Exarques apportrent Ravenne la dcadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les Carlovingiens la rendirent Rome. Elle devint sujette de son archevque, puis elle se changea de rpublique en tyrannie, finalement, aprs avoir t guelfe ou gibeline; aprs avoir fait partie des tats vnitiens, elle est retourne l'glise sous le pape Jules II, et ne vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante. [Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital, Ravenne, rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle ft btie, sous Justinien, l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne la fit copier pour l'glise d'Aix-la-Chapelle.--L'glise Saint-Apollinaire, rige sous Thodoric, au commencement du VIe sicle, offre galement le type byzantin dans tout son clat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui divisent l'glise en trois nefs furent transportes de Constantinople Ravenne.] [Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nomme Rome est une anecdote de Procope.--Quant Placidie, fille de Thodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mre de Valentinien III, ses aventures constituent bien le plus trange des romans,--le roman chez les Barbares, comme l'appelle Chateaubriand. Ne Constantinople, elle fut prise au sige de Rome par Alaric et emmene en captivit. Ataulphe, beau-frre d'Alaric, s'prit d'elle et l'pousa. Veuve d'Ataulphe, elle pousa en secondes noces Constance, un des gnraux d'Honorius, qui prit bientt le titre de Constance III. Aprs avoir t esclave, puis reine des Visigoths, elle gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore enfant. Elle a son tombeau Ravenne.] Cette ville, que Rome enfanta dans son ge avanc, eut, ds sa naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mre. tout prendre, je vivrais bien ici; j'aimerais aller la colonne des Franais, leve en mmoire de la bataille de Ravenne[14]. L se trouvrent le cardinal de Mdicis (Lon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frre de la comtesse de Chateaubriand[15]. L fut tu l'ge de vingt-quatre ans le beau Gaston de Foix: Nonobstant toute l'artillerie tire par les Espagnols, les Franois marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que Dieu cra ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre Franois et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommenoient de plus belle en criant: France et Espagne! Il ne resta de tant de guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire endossrent le froc. [Note 14: Le 11 avril 1512, les Franais, commands par Gaston de Foix, remportrent Ravenne sur les Espagnols et les troupes du pape Jules II une victoire clatante; mais Gaston y prit.] [Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand, voir au tome II, la note 1 de la page 343.] On voyait aussi dans quelque chaumire une jeune fille qui, en tournant son fuseau, embarrassait ses doigts dlicats dans du chanvre; elle n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'tait une Trivulce. Quand, travers sa porte entre-baille, elle voyait deux lames se rejoindre dans l'tendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accrotre: cette femme avait t aime d'un grand roi. Elle continuait d'aller tristement, par un chemin isol, de sa chaumire une glise abandonne et de cette glise sa chaumire. L'antique fort que je traversais tait compose de pins esseuls; ils ressemblaient des mts de galres engraves dans le sable. Le soleil tait prs de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidles la prire. Ancne, 3 et 4 octobre. Revenu Forli, je l'ai quitt de nouveau sans avoir vu sur ses remparts croulants l'endroit d'o la duchesse Catherine Sforze[16] dclara ses ennemis, prts gorger son fils unique, qu'elle pouvait encore tre mre. Pie VII, n Csne, fut moine dans l'admirable couvent de la _Madona del Monte_. [Note 16: Catherine, fille naturelle de Galas Marie Sforza, pousa en 1484 Jrme Riario, seigneur d'Imola et de Forli, tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers de son mari, qui venait d'tre assassin Forli, montra beaucoup d'esprit et d'nergie dans cette occasion, et assura ainsi son fils son hritage. Elle soutint dans Forli un sige contre Csar Borgia et fut prise sur la brche mme. Louis XII lui fit rendre la libert. Elle avait pous en secondes noces un Mdicis et mourut Florence.] Je traversai prs de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on me dit que j'avais pass le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait et que j'apercevais la terre du temps de Csar. Mon Rubicon, moi, c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord. Rimini, je n'ai rencontr ni Franoise, ni l'autre ombre sa compagne, _qui au vent semblaient si lgres_: E paion si al vento esser leggieri[17]. [Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.] Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amen Ancne sur des ponts et sur des chemins laisss par les Augustes. Dans Ancne on clbre aujourd'hui la fte du pape; j'en entends la musique l'arc triomphal de Trajan: double souverainet de la ville ternelle. Lorette, 5 et 6 octobre. Nous sommes venus coucher Lorette. Le territoire offre un _spcimen_ parfaitement conserv de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de _Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes, belles et gaies, portent une fleur leur chevelure. Le prlat-gouverneur nous a donn l'hospitalit. Du haut des clochers et du sommet de quelques minences de la ville, on a des perspectives riantes sur les campagnes, sur Ancne et sur la mer. Le soir nous avons eu une tempte. Je me plaisais voir la _valentia muralis_ et la fumeterre des chvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous les galeries double tage, leves d'aprs les dessins de Bramante. Ces pavs seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe frmiront au souffle de l'Adriatique longtemps aprs que j'aurai pass. minuit j'tais retir dans un lit de huit pieds carrs, consacr par Bonaparte; une veilleuse clairait peine la nuit de ma chambre; tout coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystrieusement un homme menant avec lui une femme voile. Je me soulve sur le coude et le regarde; il s'approche de mon lit et se hte, en se courbant jusqu' terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M. l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il dsire marier sa _ragazza_, ici prsente: malheureusement il lui manque quelque chose pour la dot. Il relve le voile de l'orpheline: elle tait ple, trs jolie et tenait les yeux baisss avec une modestie convenable. Ce pre de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiance m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point l'obligeant infortun, comme demanda le bon chevalier la mre de la jeune fille de Grenoble, si elle tait vierge; tout bouriff, je pris quelques pices d'or sur la table prs de mon lit; je les donnai, pour faire honneur au roi mon matre, la _zitella, dont les yeux n'taient pas enfls force d'avoir pleur_. Elle me baisa la main avec une reconnaissance infinie. Je ne prononai pas un mot, et, retombant sur mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint Franois dont c'tait la fte; je restai dans les tnbres moiti riant, moiti regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus. C'tait pourtant ainsi que je semais l'or, que j'tais ambassadeur, hberg en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette mme ville o le Tasse tait log dans un mauvais bouge et o, faute d'un peu d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_: Ecco fra le tempeste e i fieri venti. Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagre fortune, en montant genoux les degrs de la santa Chiesa. Aprs ma victoire de la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de dposer mon habit de noces au trsor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, moi chtif enfant des muses, d'avoir t si puissant et si heureux, l o le chantre de la Jrusalem avait t si faible et si misrable! Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes inconstantes prosprits; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi dans mon passage Namur, dans mon grenier Londres, dans mon infirmerie Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine ressemblance. Je n'ai point, comme Montaigne, laiss mon portrait en argent Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia unica_; je n'ai jamais dsir me survivre; mais pourtant une fille, et qui porterait le nom de Lonore! Spoleto. Aprs avoir quitt Lorette, pass Macerata, laiss Tolentino qui marque un pas de Bonaparte et rappelle un trait[18], j'ai gravi les derniers redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultiv comme une houblonnire. gauche taient les mers de la Grce, droite celles de l'Ibrie; je pouvais tre press du souffle des brises que j'avais respires Athnes et Grenade. Nous sommes descendus vers l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfolies, o sont suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards qui fournirent des soldats Rome aprs la bataille de Trasimne. [Note 18: Trait du 19 fvrier 1797, sign entre Bonaparte et Pie VI. Ce dernier renonait au Comtat Venaissin, abandonnait Bologne, Ferrare et les Lgations, et rachetait par des contributions considrables les autres territoires qu'occupait l'arme franaise.] Foligno possdait une Vierge de Raphal qui est aujourd'hui au Vatican. _Vene_, dans une position charmante, est la source du Clitumne. Le Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement chant[19]. [Note 19: _Plerinage de Childe-Harold_, chant IV.] Spoleto a donn le jour au pape actuel. Selon mon courrier Giorgini[20], Lon XII a plac dans cette ville les galriens pour honorer sa patrie. Spoleto osa rsister Annibal. Elle montre plusieurs ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le clotre, esclave en Barbarie, espce de Cervantes chez les peintres, mourut soixante ans passs du poison que lui donnrent les parents de Lucrce, sduite par lui, croyait-on. [Note 20: Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il tait la terreur des postillons italiens mols et paresseux par nature, comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de prcder une calche diplomatique, il portait lui-mme la dpche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de l'oiseau, et il se surpassait lui-mme ds qu'il allait annoncer un pape l'Europe impatiente; il a fallu l'invention du tlgraphe pour clipser sa renomme.] Civita Castellana. Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes; mais les penses de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il pas transport au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi, comme saint Jrme, j'ai pass, dans mon temps, le jour et la nuit pousser des cris, frapper ma poitrine jusqu'au moment o Dieu me renvoyait la paix. Je regrette de ne plus tre ce que j'ai t, _plango me non esse quod fuerim_. Aprs avoir dpass les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commenc contourner la Somma. J'avais dj suivi ce chemin dans mon premier voyage de Florence Rome par Prouse, en accompagnant une femme mourante.... la nature de la lumire et une sorte de vivacit du paysage, je me serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'tait qu'un haut aqueduc, surmont d'un pont troit, me rappelait un ouvrage de Rome auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Amricains n'en sont pas encore ces monuments qui viennent aprs la libert. J'ai mont la Somma pied, prs des boeufs de Clitumne qui tranaient madame l'ambassadrice son triomphe. Une jeune chevrire maigre, lgre et gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frre, dans ces opulentes campagnes, en me demandant la _carit_: je la lui ai faite en mmoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus. Alas! regardless of their doom, The little victims play! No sense have they of ills to come, Nor care beyond to-day. Hlas! sans souci de leur destine, foltrent les petites victimes! Elles n'ont ni prvision des maux venir, ni soin d'outre-journe[21]. [Note 21: Ce sont des vers du pote Gray, dans son Ode, sur _une vue lointaine du collge d'Eton_.] J'ai retrouv Terni et ses cascades. Une campagne plante d'oliviers m'a conduit Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus nous arrter la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller _Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau, son enceinte: l'intrieur elle tait vide: _misre humaine Dieu ramne_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la ville des Falisques. Du tombeau de Nron, je vais montrer bientt ma femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Csars. * * * * * Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes lettres madame Rcamier, entremles, comme je l'ai annonc, de pages historiques. Paralllement vous trouverez mes dpches. Ici paratront distinctement les deux hommes qui existent en moi. MADAME RCAMIER. Rome, ce 11 octobre 1828. J'ai travers cette belle contre, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ter la tristesse de tous les autres souvenirs que je rencontrais chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traverse il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'me! Terni, je m'tais arrt avec une pauvre expirante. Enfin, je suis entr dans Rome. Ses monuments, aprs ceux d'Athnes, comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mmoire des lieux, tonnante et cruelle la fois, ne m'avait pas laiss oublier une seule pierre.... Je n'ai vu personne encore, except le secrtaire d'tat, le cardinal Bernetti. Pour avoir qui parler, je suis all chercher Gurin[22], hier au coucher du soleil: il a paru charm de ma visite. Nous avons ouvert une fentre sur Rome et admir l'horizon. C'est la seule chose qui soit reste, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets ont chang; peut-tre les uns et les autres[23]. [Note 22: Pierre Gurin (1774-1833). lve de Regnault, il obtint au dbut de sa carrire, en 1797, un des trois grands prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la force du concours, l'Acadmie crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome, Gurin exposa son tableau, _Marcus Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles civils, alors que les migrs revoyaient avec transport le pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher fortement les mes. Son succs fut immense. Ses principales toiles sont: une _Offrande Esculape_, _Orphe au tombeau d'Eurydice_, _Cphale et l'Aurore_, _gisthe et Clytemnestre_, _Didon coutant les rcits d'ne_, _Napolon pardonnant aux rvolts du Caire_. On a de lui quelques admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828, Gurin tait directeur de l'Acadmie de France Rome. Il mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.] [Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres Mme Rcamier, contenues dans le prsent livre, ont toutes t plus ou moins modifies par l'auteur, qui tantt retranche et tantt ajoute son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des _Souvenirs de Mme Rcamier_, a reproduit les lettres du grand crivain dans leur intgrit, d'aprs les originaux eux-mmes.] * * * * * Les premiers moments de mon sjour Rome furent employs des visites officielles. Sa Saintet me reut en audience prive; les audiences publiques ne sont plus d'usage et cotent trop cher. Lon XII[24], prince d'une grande taille et d'un air la fois serein et triste, est vtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait trs malade et se voit dprir avec une rsignation qui tient de la joie chrtienne: il mettrait volontiers, comme Benot XIV, son cercueil sous son lit. Arriv la porte des appartements du pape, un abb me conduit par des corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Saintet. Elle ne se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle se lve, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit par la main jusqu'au sige plac droite de son indigent fauteuil. Assis, nous causons. [Note 24: Lon XII, _Annibal della Genga_, tait n en 1760 Genga, prs de Spolte. Il avait t lu pape, en 1823, la mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothque du Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de Chateaubriand. Sa _Vie_ a t crite par le chevalier Artaud de Montor, l'historien de Pie VII.] [Note 25: Bouillie de farine d'orge.] Le lundi je me rends sept heures du matin chez le secrtaire d'tat, Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est li avec la princesse Doria; il connat le sicle et n'a accept le chapeau de cardinal qu' son corps dfendant. Il a refus d'entrer dans l'glise, n'est sous-diacre qu' brevet, et se pourrait marier demain en rendant son chapeau. Il croit des rvolutions et il va jusqu' penser que, si sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la papaut. [Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Aprs avoir t successivement reprsentant de la cour de Rome Saint-Ptersbourg et lgat de Ravenne et de Bologne, il avait t fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplac le cardinal Della Somaglia la secrtairerie d'tat.] Les cardinaux sont partags en trois _factions_: La premire se compose de ceux qui cherchent marcher avec le temps et parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28] s'est rendu clbre par l'extirpation du brigandage et sa mission Ravenne aprs le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevque de Bologne, s'est concili les diverses opinions dans cette ville industrielle et littraire, difficile gouverner. [Note 27: Charles _Oppizoni_. N Milan le 15 avril 1769.--Archevque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_. Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un long piscopat, Bologne, o il mourut fort g, en 1855.] [Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nomm cardinal par Lon XII le 2 octobre 1826; lgat _a letere_ des Marches (1831).] [Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait t gouverneur de Rome.] La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rtrograder: un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi. Enfin la troisime _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrire: parmi ces vieux on trouve le cardinal Vidoni, espce de gendarme du trait de Tolentino: gros et grand, visage allum, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il a des chances la papaut, il rpond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque ubriaco!_ Il plante des arbres Ponte-Mole, o Constantin fit le monde chrtien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du Peuple pour rentrer par la porte Anglique. Du plus loin qu'il m'aperoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne suit point l'tiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul laquais dans une voiture sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant _madama Vidoni_[30]. [Note 30: Quand j'ai quitt Rome, il a achet ma calche et m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant Ponte-Mole (Note de Paris, 1836).--CH.] Mes collgues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche, homme poli; sa femme chante bien, toujours le mme air, et parle toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je ngocie auprs de lui la rsiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le ministre de Russie, prince Gagarin[33], exil dans les grandeurs passes de Rome, pour des amours vanouies: s'il fut prfr par la belle madame Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses dfauts que par ses qualits. [Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en 1823, remplac Niebuhr comme ministre de Prusse Rome, o il tait dj depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en 1838. Il devint alors charg d'affaires Berne, puis ambassadeur Londres, o il resta jusqu' la guerre de Crime (1854). Diplomate minent, _le savant baron Bunsen_ fut, en mme temps, un historien et un rudit des plus remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques de Rome chrtienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son poque_ (1847); _Hippolyte et son poque, ou vie et doctrine de l'glise romaine sous Commode et Svre_ (1851).--Dans la Prface de ses _tudes historiques_, Chateaubriand consacre son ancien collgue les lignes suivantes: Je dois la politesse et l'obligeance de M. le baron de Bunsen, ministre de S. M. le roi de Prusse, Rome, un excellent extrait des _Nibelngs_, que l'on trouvera la fin du second volume de ces _tudes_. Le savant M. de Bunsen tait l'ami du grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule encore ces ruines o j'esprais rendre la terre image pour image, mon argile en change de quelque statue exhume.] [Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut professeur d'histoire l'Universit de Berlin de 1810 1816, et professeur l'Universit de Bonn, de 1824 1831. Dans l'intervalle, de 1816 1823, il avait t ministre de Prusse Rome. Il avait commenc ds 1811 la publication de son _Histoire Romaine_, laquelle il travailla jusqu' sa mort et qui, bien qu'inacheve, l'a plac au premier rang des historiens du XIXe sicle.] [Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprim dans les ditions prcdentes. Selon M. de Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 333), le prince Gagarin, envoy de Russie, valait mieux qu'une indiscrte pigramme, car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indiffrents ou les fcheux; c'est--dire quand il ne voulait montrer ni le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amiti.] [Note 34: Parmi les beauts de Ptersbourg, dit M. Albert Vandal (_Napolon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le tsar avait particulirement remarqu madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et potique Marie Antonovna, et le culte qu'il lui rendait depuis plusieurs annes tait tendre et persistant, sans se montrer exclusif.] M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidle, parle peu, se promne seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais dmler. [Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_ (1775-1850). Il tait ministre d'Espagne Florence lors des vnements de 1808, qui dtrnrent Charles IV et Ferdinand. Il suivit ses princes en France et partagea leur exil jusqu'en 1814. Il fut alors nomm plnipotentiaire au Congrs de Vienne, et reut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle de Rome. Il a publi en 1849, Paris, d'intressants Souvenirs, sous ce titre: _Mlanges sur la vie publique et prive du marquis de Labrador, crits par lui-mme, et renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798 jusqu'au cours d'octobre 1849, et des rvlations trs importantes sur le Congrs de Vienne._] Le vieux comte Fuscaldo reprsente Naples comme l'hiver reprsente le printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il tudie avec des lunettes, non les champs de roses de Pstum, mais les noms des trangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie son palais (Farnse), admirable structure inacheve, que Michel-Ange couronna, que peignit Annibal Carrache aid d'Augustin son frre, et sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui n'a rien perdu au changement de mausole. Fuscaldo, en loques d'esprit et de corps, a, dit-on, une matresse. Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait pous mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles, qui, par consquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de Celles est rest prfet, parce qu'il l'a t[38]; caractre ml du loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mtres_ et de _dcimtres_, vous avez mis la main sur un prfet[38]. [Note 36: Fille du gnral et de la comtesse de Valence, fille elle-mme de Mme de Genlis, et de laquelle cette mchante langue de Thibault a dit: Chassant de race, Mme de Valence dpassa mme en galanterie Mme de Genlis. (_Mmoires_, III, 181).] [Note 37: M. de Celles avait t sous Napolon prfet d'Amsterdam.] [Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie aussi et des plus spirituelles, cette lettre que l'_ex-prfet_ crivait M. de Marcellus le 4 octobre 1828, au moment de l'arrive de Chateaubriand Rome:--Notre hiver va tre trs curieux. Un bateau vapeur a remont le Tibre jusqu' Ripa-Grande. Six cardinaux sont alls voir le prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en retraite, de princes cadets la demi-solde, de Russes poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagns de leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impratrice Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres pies. Ce M. de Poitiers (car il faut tre correct, il n'a jamais t archevque de Malines) est toujours si vif dans son allure, qu'il a perdu sur les bancs lgislateurs mme sa calotte d'abb de 1789. Maintenant il espre voir un conclave Rome, une ruption au haut du Vsuve, ou une rvolution au bas. M. de Chateaubriand approche: tant de clbrit mrite m'pouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collgue, je lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.] M. de Funchal, ambassadeur demi-avou du Portugal, est ragotin, agit, grimacier, vert comme un singe du Brsil, et jaune comme une orange de Lisbonne[39]: il chante pourtant sa ngresse, ce nouveau Camons. Grand amateur de musique, il tient sa solde une espce de Paganini, en attendant la restauration de son roi. [Note 39: Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M. de Marcellus (page 334), de ne pas reconnatre ces vives couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le peintre avait retranch sa propre malice pour ajouter la malice inne du modle, le portrait et t encore plus ressemblant.] Par-ci, par-l, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers petits tats, tout scandaliss du bon march que je fais de mon ambassade: leur importance boutonne, gourme, silencieuse, marche les jambes serres et pas troits: elle a l'air prte crever de secrets, qu'elle ignore. * * * * * Ambassadeur en Angleterre dans l'anne 1822, je recherchai les lieux et les hommes que j'avais jadis connus Londres en 1793; ambassadeur auprs du Saint-Sige en 1828, je me suis ht de parcourir les palais et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues Rome en 1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouv beaucoup; des personnes, peu. Le palais Lancellotti, autrefois lou au cardinal Fesch, est maintenant occup par ses vrais matres, le prince Lancellotti et la princesse Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison o demeura madame de Beaumont, la place d'Espagne, a disparu. Quant madame de Beaumont, elle est demeure dans son dernier asile, et j'ai pri avec le pape Lon XII sa tombe. Canova a pris galement cong du monde[40]. Je le visitai deux fois dans son atelier en 1803; il me reut le maillet la main. Il me montra de l'air le plus naf et le plus doux son norme statue de Bonaparte et son Hercule lanant Lycas dans les flots: il tenait vous convaincre qu'il pouvait arriver l'nergie de la forme; mais alors mme son ciseau se refusait fouiller profondment l'anatomie; la nymphe restait malgr lui dans les chairs, et l'Hb se retrouvait sous les rides de ses vieillards. J'ai rencontr sur ma route le premier sculpteur de mon temps; il est tomb de son chafaud, comme Goujon de l'chafaud du Louvre; la mort est toujours l pour continuer la Saint-Barthlemy ternelle, et nous abattre avec ses flches. [Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.] Mais qui vit encore, ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le doyen des peintres franais Rome. Deux fois il a essay de quitter ses campagnes aimes; il est all jusqu' Gnes; le coeur lui a failli et il est revenu ses foyers adoptifs. Je l'ai choy l'ambassade, ainsi que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mre. J'ai recommenc avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperois de sa vieillesse qu' la lenteur de ses pas; j'prouve une sorte d'attendrissement en contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambes sur les siennes. Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps voir couler le Tibre. [Note 41: Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le plus doux des peintres. Il avait cette simplicit soumise et cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses familiers, parce qu'elle ne l'empchait pas de penser autre chose. (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)] Les grands artistes, leur grande poque, menaient une tout autre vie que celle qu'ils mnent aujourd'hui: attachs aux votes du Vatican, aux parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnsine, ils travaillaient leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphal marchait environn de ses lves, escort des cardinaux et des princes, comme un snateur de l'ancienne Rome suivi et devanc de ses clients. Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau et lui cdait la droite la promenade, de mme que Franois Ier assistait Lonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe Rome; l'immense Buonarotti l'y reut: quatre-vingt-dix-neuf ans, Titien tenait encore d'une main ferme, Venise, son pinceau d'un sicle, vainqueur des sicles. Le grand-duc de Toscane fit dterrer secrtement Michel-Ange, mort Rome aprs avoir pos, quatre-vingt-huit ans, le fate de la coupole de Saint-Pierre. Florence, par des obsques magnifiques, expia sur les cendres de son grand peintre l'abandon o elle avait laiss la poussire de Dante, son grand pote. Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour le saluer: le prcurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes, charg des fruits de cette Hesprie ausonienne, qui s'taient dtachs sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les plus clbres de cette poque. Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des ftes; ils dfendaient les villes et les chteaux; ils levaient des glises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de grands coups d'pe, sduisaient des femmes, se rfugiaient dans les clotres, taient absous par les papes et sauvs par les princes. Dans une orgie que Benvenuto Cellini a raconte, on voit figurer les noms d'un Michel-Ange et de Jules Romain. Aujourd'hui la scne est bien change; les artistes Rome vivent pauvres et retirs. Peut-tre y a-t-il dans cette vie une posie qui vaut la premire. Une association de peintres allemands a entrepris de faire remonter la peinture au Prugin, pour lui rendre son inspiration chrtienne. Ces jeunes nophytes de saint Luc prtendent que Raphal, dans sa seconde manire, est devenu paen, et que son talent a dgnr[42]. Soit; soyons paens comme les vierges raphaliques; que notre talent dgnre et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle cole sacre n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal dessin des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui prcdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont poss carrment et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la peinture _croyait_ comme son sicle. C'est sa pense, non sa peinture, qui est religieuse; chose si vraie, que l'cole espagnole est minemment _pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grces et les mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'o vient cela? de ce que _les Espagnols sont chrtiens_. [Note 42: Chateaubriand fait ici allusion Frdric Overbeck et son cole. N Lubeck en 1769, Overbeck vint Rome en 1810. Il s'prit pour la ville ternelle d'une telle passion qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, aprs y avoir sjourn soixante ans. Converti au catholicisme en 1814, ayant pour devise et pour rgle que l'art n'existe pas pour lui-mme, mais pour les services qu'il rend la religion, il fut le fondateur d'une cole, religieuse autant qu'artistique, dont les disciples, tablis, avec le Matre, dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, prludaient chaque matin au travail par une invocation l'Esprit-Saint. Les jeunes peintres allemands, ainsi groups autour de Frdric Overbeck, sont presque tous devenus clbres. C'taient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel, Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de Cornlius. Cornlius, aprs quatorze annes passes Rome, de 1811 1824, rentra Munich, o il devint directeur de l'Acadmie royale. Ses fresques de la Glyptothque et de l'glise Saint-Louis, o l'on admire surtout son _Jugement dernier_, lui assurent une des premires places parmi les peintres les plus clbres de son temps.] Je vais voir travailler sparment les artistes: l'lve sculpteur demeure dans quelque grotte, sous les chnes verts de la villa Mdicis, o il achve son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une coquille. Le peintre habite quelque maison dlabre dans un lieu dsert; je le trouve seul, prenant travers sa fentre ouverte quelque vue de la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mre qui demande une madone la gurison de son fils[43]. Lopold Robert[44], revenu de Naples, a pass ces jours derniers par Rome, emportant avec lui les scnes enchantes de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller sur sa toile. [Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il tait Rome en 1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se dcider la quitter. Il emprunta l'Italie la plupart des sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leon du Pifferaro_; une _Contadine en prire_; les _Italiennes devant la Madone_; _Scne dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs coutant le chant d'un ptre_. En 1840, il fut nomm directeur de l'cole de France Rome.] [Note 44: Lopold _Robert_, n le 13 mars 1794 la Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchtel, mort Venise en 1835. Aprs 1830, appel donner des leons, Florence, la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme, et bientt veuve, de son cousin Napolon, second fils de l'ex-roi de Hollande, il en devint perdument amoureux. Cette passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait dj un de ses frres, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les plus importants de Lopold Robert sont: l'_Improvisateur napolitain_ (1822); le _Retour de la fte de la Madone de l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais Pontins_ (1831); le _Dpart des Pcheurs de l'Adriatique pour la pche de long cours_ (1835).] Gurin est retir, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la villa Mdicis.--Il coute, la tte sous son aile, le bruit du vent du Tibre; quand il se rveille, il dessine la plume la mort de Priam. Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manire; y russira-t-il? Le serpent qu'il enlace son cou, le costume qu'il affecte, le cigare qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entour, rappellent trop le bivouac. [Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succda, en 1829, Pierre Gurin, comme directeur de l'cole de France Rome. Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les _Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la _Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphal et de Michel-Ange au Vatican_.] Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thade Zuccari? et pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphe en dcret, la mort de Vitellius. Les parterres en friche sont hants par un animal fut que s'occupe chasser M. Quecq: c'est un renard, arrire-petit-fils de Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup. Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scnes de danses, de jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand chien couch sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les deux princes des pauvres artistes de Rome. [Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, clbre graveur romain. On a de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout 100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans doute promis _douze scnes_ Chateaubriand. On doit aussi Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_, di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).] [Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la proue des navires. Envoy de bonne heure en Italie, il se fixa en 1796 Rome, o il devait rester pendant quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit revenir dans sa patrie. Rome, il vivait princirement dans sa maison de la via Sestina, o il avait runi une riche collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres principales sont: le _Tombeau de Pie VII_ Rome; la statue questre de _Poniatowski_ Varsovie; le monument de _Gutenberg_ Mayence; les _Douze Aptres_ Notre-Dame de Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grces_; _Mercure se prparant tuer Argus_; la _Nuit portant dans ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue srie des bas-reliefs reprsentant le _Triomphe d'Alexandre Babylone_.] [Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre d'histoire, n et mort Rome. Il tait, en 1828, inspecteur gnral des muses du pape et conservateur des collections du Vatican. Pierre Gurin disait de lui: Il s'est nourri des Anciens et de Raphal, mais il ne les a pas digrs. Ses meilleures toiles sont: _Romulus et Rmus enfants_, _Horatius Cocls_, la _Mort de Virginie_, le _Dpart de Rgulus pour Carthage_.] Quelquefois ces artistes disperss se runissent, ils vont ensemble pied Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-tre un jour reconnatra-t-on quelque Michel-Ange au charbonn qu'il aura trac sur un ouvrage de Raphal. Je voudrais tre n artiste: la solitude, l'indpendance, le soleil parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me suffiraient. Ma vie a t misrablement accroche aux buissons de ma route; heureux si j'avais t l'oiseau libre qui chante et fait son nid dans ces buissons! Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu Claude Gele, dit le Lorrain. Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors mme que la scne de ses paysages est place ailleurs, le Lorrain reproduit les ciels de Rome, lors mme qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant sur la mer. [Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gele, dit le Lorrain, sont morts tous les deux Rome; le premier, le 19 novembre 1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gele fut enterr dans l'glise de la Trinit-du-Mont, et ses neveux firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus loin que Chateaubriand fit lever Nicolas Poussin, dans l'glise de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand peintre.] Que n'ai-je t le contemporain de certaines cratures privilgies pour lesquelles je me sens de l'attrait dans les sicles divers! Mais il m'et fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain ont pass au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De Brosses[50] y rencontra le prtendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803 le roi de Sardaigne abdiqu, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frre de Napolon, roi de Westphalie. Rome dchue offre un asile aux puissances tombes; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire perscute et les talents malheureux. [Note 50: Le prsident Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il visita l'Italie en 1739 et rencontra Rome le prtendant d'Angleterre, Jacques-douard, dit le _Chevalier de Saint-Georges_, fils de Jacques II et pre de _Charles-douard_, que rendra bientt si clbre son expdition de 1745 en cosse. Les _Lettres historiques et critiques crites d'Italie_, par le prsident de Brosses, ont paru pour la premire fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}. Sainte-Beuve les apprcie en ces termes, dans ses _Causeries du Lundi_ (tome VII, page 81): Ses lettres sur l'Italie ont sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course rapide et ce sjour de dix mois travers l'Italie, il y a certes des cts qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et o d'autres talents trouveront matire conqute; la campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour, Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un jour voquera le gnie attrist et nous peindra les mlancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier critique pntrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde d'Italie.] * * * * * Si j'avais peint la socit de Rome il y a un quart de sicle, de mme que j'ai peint la campagne romaine, je serais oblig de retoucher mon portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque gnration est de trente-trois annes, la vie du Christ (le Christ est le type de tout); chaque gnration, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme est plac dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les personnages sont mobiles. Rabelais tait dans cette ville en 1536 avec le cardinal du Bellay; il faisait l'office de matre d'htel de Son minence; _il tranchait et prsentait_. Rabelais, chang en frre _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de Montaigne, qui n'a presque point ou de cloches Rome et _beaucoup moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec ses chaudrons_[51]. [Note 51: Et entendismes un bruit de loing venant, frquent et tumultueux, et nous semblait l'our que fussent cloches grosses, petites et mdiocres, ensemble sonnantes comme l'on fait Paris, Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, s jours de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette sonnerie renforce. PANTAGRUEL, livre V, chapitre I: _Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit qu'entendismes._] Quarante-quatre ans aprs Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre plants, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des artichauts Rome. Les glises taient nues, sans statues de saints, sans tableaux, moins ornes et moins belles que les glises de France. Montaigne tait accoutum la _vastit sombre de nos cathdrales gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le dcrire, insensible ou indiffrent qu'il parat tre aux arts. En prsence de tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne; sa mmoire ne lui parle ni de Raphal, ni de Michel-Ange, mort il n'y avait pas encore seize ans. Au reste, les ides sur les arts, sur l'influence philosophique des gnies qui les ont agrandis ou protgs, n'taient point encore nes. Le temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on ne juge bien des uns et des autres qu' distance et au point de la perspective; trop prs on ne les voit pas, trop loin on ne les voit plus. L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: Les bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit cette heure, attachant ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration nos sicles prsens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux votes et parois des glises que les huguenots viennent d'y dmolir. Quelle ide Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du Colise? Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis J.-C.[52], avait remarqu que les Romaines ne portaient point de _loup_ ou de masque comme les Franaises; elles paraissaient en public couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture tait trop lche_ et elles ressemblaient des _femmes enceintes_. Les hommes taient habills de noir, et bien qu'ils fussent ducs, comtes et marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_. [Note 52: Montaigne avait tenu se faire citoyen romain. Il employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce titre ne ft-ce que pour l'ancien honneur et religieuse mmoire de son autorit. Il fut admis au droit de cit, par les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Snat, l'an de la fondation de Rome 2331. L'auteur des _Essais_ ne se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignit tant dsire: C'est un titre vain, disait-il; puis il ajoutait avec sa nave franchise: Tant y a que j'ai reu beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.] N'est-il pas singulier que saint Jrme remarque la dmarche des Romaines qui les fait ressembler des femmes enceintes: _solutis genibus fractus incessus_, pas briss, les genoux flchissants? Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Anglique, je vois une chtive maison assez prs du Tibre, avec une enseigne franaise enfume reprsentant un ours; c'est l que Michel, seigneur de Montaigne, dbarqua en arrivant Rome, non loin de l'hpital qui servit d'asile ce pauvre fou, homme _form l'antique et pure posie_, que Montaigne avait visit dans sa _loge_ Ferrare, qui lui avait caus encore _plus de dpit que de compassion_. Ce fut un vnement mmorable, lorsque le XVIIe sicle dputa son plus grand pote protestant et son plus srieux gnie pour visiter, en 1638, la grande Rome catholique. Adosse la croix, tenant dans ses mains les deux Testaments, ayant derrire elle les gnrations coupables sorties d'den, et devant elle les gnrations rachetes descendues du jardin des Olives, elle disait l'hrtique n d'hier: Que veux-tu ta vieille mre? Lonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqu que Lonora se retrouve dans les _Mmoires_ de madame de Motteville, aux concerts du cardinal Mazarin? [Note 53: Milton n'a consign nulle part les impressions qu'il avait reues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a gure laiss de son sjour Rome d'autre trace que des vers galants, crits en latin, il est vrai, et adresss une cantatrice nomme Lonora: _Ad Leonoram Rom canentem._] L'ordre des dates amne l'abb Arnauld[54] Rome aprs Milton. Cet abb, qui avait port les armes, raconte une anecdote curieuse par le nom d'un des personnages, en mme temps qu'elle fait revoir les moeurs des courtisanes. Le _hros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du Balafr, allant en qute de son aventure de Naples, passa par Rome en 1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrtaire de M. Deshayes, ambassadeur Constantinople, s'avisa de vouloir tre le rival du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'tait la nuit dans une chambre sans lumire) une hideuse vieille Nina. Si les ris furent grands d'un ct, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'tant dml avec peine des embrassements de sa desse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il et le diable ses trousses. [Note 54: L'abb Antoine _Arnauld_, fils an d'Arnauld d'Andilly, n en 1616, mort en 1698. Il a laiss d'agrables _Mmoires_. Il tait le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld, l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand Arnauld.] Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il clbre ces _vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme. Dans la promenade la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les personnes nommes par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils et petites-filles. Madame de Svign reoit les vers de Coulanges; elle lui rpond du chteau des Rochers dans ma pauvre Bretagne, dix lieues de Combourg: Quelle triste date auprs de la vtre, mon aimable cousin! Elle convient une solitaire comme moi, et celle de Rome celui dont l'toile est errante. Que la fortune vous a trait doucement, comme vous dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55] [Note 55: Mme de Svign crivait encore M. de Coulanges: Je fis rflexion cette vie de Rome, si bien mle de profane et de santissimo.... Je songeai cette boule o vous tiez grimp avec vos jambes de vingt ans (la boule qui surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me promnerais de jours et d'annes dans le plain-pied de nos alles, sans me trouver jamais dans cette boule. Un peu plus loin, elle dit: Ah! que j'aimerais faire un voyage Rome! Puis elle ajoute: Mais ce serait avec le visage et l'air que j'avais il y a bien des annes, et non avec celui que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout les femmes, moins d'tre ambassadrice.] Entre le premier voyage de Coulanges Rome, en 1656, et son second voyage, en 1689, il s'tait coul trente-trois ans: je n'en compte que vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage Rome, en 1803, et mon second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Svign, je l'aurais gurie du chagrin de vieillir. Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guid sur les dbris d'Athnes. [Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a t souvent rimprim.] [Note 57: Franois-Maximilien _Misson_, conseiller au parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, Londres, o il s'tait rfugi aprs la rvocation de l'dit de Nantes. Son _Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un grand succs. L'dition de 1722 est accompagne de notes d'Addison.] [Note 58: Jean _Dumont_, n vers 1650, mort Vienne en 1726, suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans presque toutes les contres de l'Europe et finit par se fixer en Autriche, o il devint historiographe de l'empereur. Il publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en Allemagne, Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).] Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous admirons taient disposs l'poque de son voyage en 1690: on voyait au Belvdre les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinos, la Cloptre, le Laocoon et le torse suppos d'Hercule. Dumont place dans le jardin du Vatican _les paons de bronze qui taient sur le tombeau de Scipion l'Africain_. Addison voyage en _scholar_[59], sa course se rsume en citations classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant Paris il avait offert ses posies M. Boileau. [Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison composa sa tragdie de _Caton_.] Le pre Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que ce moine parisien de l'ordre des Frres Prcheurs. Missionnaire aux Antilles, flibustier, habile mathmaticien, architecte et militaire, brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et ayant remis les Dieppois en possession de leur dcouverte primitive en Afrique, il avait l'esprit enclin la raillerie et le caractre la libert. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va aux processions, se mle de tout et se moque peu prs de tout. [Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il y rendit de grands services, surtout comme ingnieur. C'est lui qui fonda la ville de la Basse-Terre la Guadeloupe. Il a laiss de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).] Le frre prcheur raconte qu'on lui a donn chez les capucins, Cadix, des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint Joseph habill l'espagnole, pe au ct, chapeau sous le bras, cheveux poudrs et lunettes sur le nez. Rome, il assiste une messe: Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutils ensemble et une symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien de si beau. Je disais la mme chose pour faire croire que je m'y connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'tre du cortge de l'officiant, j'aurais quitt la crmonie qui dura au moins trois bonnes heures, qui m'en parurent bien six. Plus je descends vers le temps o j'cris, plus les usages de Rome deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui. Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la coutume venait de loin; Properce demande sa _vie_ pourquoi elle se plat orner ses cheveux: Quid juvat ornato procedere, vita, capillo? Les Gauloises, nos mres, fournissaient la chevelure des Sverine, des Pisca, des Faustine, des Sabine. Vellda dit Eudore en parlant de ses cheveux: C'est mon diadme et je l'ai gard pour toi. Une chevelure n'tait pas la plus grande conqute des Romains; mais elle en tait une des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure entire qui a rsist aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche en vain le front lgant qu'elle couronna. Les tresses parfumes, objet de l'idoltrie de la plus volage des passions, ont survcu des empires; la mort, qui brise toutes les chanes, n'a pu rompre ce rseau. Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes du peuple nattent avec une grce coquette. Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses crits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit d'une princesse Borghse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghse une autre princesse qui brillait de tout l'clat de la gloire de son frre: Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle et vcu aux jours de Raphal, il l'aurait reprsente sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur le dos des lions la Farnsine, et la mme langueur et emport le peintre et le modle. Que de fleurs ont dj pass dans ces steppes o j'ai fait errer Jrme, Augustin, Eudore et Cymodoce! [Note 61: Voir, sur ce curieux pisode, l'article de Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page 83, et la Correspondance de Voltaire et du prsident de Brosses, publie en 1836 par M. Thophile Foisset.] De Brosses reprsente les Anglais la place d'Espagne peu prs comme nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit, regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans leur taudis rougetre Londres, sans avoir jet peine un coup d'oeil sur le Colise. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour Jacques III: Des deux fils du prtendant, dit-il, l'an est g d'environ vingt ans, l'autre de quinze. J'entends dire ceux qui les connaissent fond que l'an vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chri dans son intrieur; qu'il a de la bont de coeur et un grand courage; qu'il sent vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera pas faute d'intrpidit. On m'a racont qu'ayant t men tout jeune au sige de Gate, lors de la conqute du royaume de Naples par les Espagnols, dans la traverse son chapeau vint tomber la mer. On voulut le ramasser: Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien que j'aille le chercher un jour moi-mme. De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne russira pas, et il en donne les raisons. Revenu Rome aprs ses vaillantes apertises, Charles-douard, qui portait le nom de comte d'Albany, perdit son pre; il pousa la princesse de Stolberg-Goedern, et s'tablit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrtement Londres en 1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de George III, et qu'il dit quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule: L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le moins? L'union du prtendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se spara de lui et fixa son sjour Rome: ce fut l qu'un autre voyageur, Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa vieillesse, me faisait entendre Genve qu'il avait des lettres de la premire jeunesse de la comtesse d'Albany. [Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, ne en 1753, Mons, de la famille des Stolberg, pousa en 1772 le prtendant Charles-douard, qui avait pris le titre de comte d'Albany. Ils se sparrent en 1780, et elle vcut depuis avec le pote Alfieri, qui sa beaut et son esprit avaient inspir la plus vive passion, et qu'elle pousa secrtement aprs la mort du prince, arrive en 1788. Alfieri tant mort, son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et, dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre franais Xavier Fabre. Elle mourut Florence en 1824.] [Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, n Berne le 3 septembre 1745, mort Genve le 3 fvrier 1832. Il crivait avec une gale facilit en allemand et en franais; ses principaux livres sont dans cette dernire langue. On a de lui _Voyage sur la scne des six derniers livres de l'nide_, suivi de quelques observations sur le Latium moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de l'imagination_ (1807); _tudes de l'homme, ou Recherches sur les facults de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage, Bonstetten combat les exagrations de la thorie de l'influence morale et politique des climats.] Alfieri vit Florence la femme du prtendant et il l'aima pour la vie: Douze ans aprs, dit-il, au moment o j'cris toutes ces pauvrets, cet ge dplorable o il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime tous les jours davantage, mesure que le temps dtruit le seul charme qu'elle ne doit pas elle-mme, l'clat de sa passagre beaut. Mon coeur s'lve, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire la mme chose du sien, que je soutiens et fortifie. J'ai connu madame d'Albany Florence; l'ge avait apparemment produit chez elle un effet oppos celui qu'il produit ordinairement: le temps ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de sa race sur le front qu'il a marqu: la comtesse d'Albany, d'une taille paisse, d'un visage sans expression, avait l'air commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles ressembleraient madame d'Albany l'ge o je l'ai rencontre. Je suis fch que ce coeur, _fortifi et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur Rome M. de Fontanes: Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bire: on me dit qu'il n'tait presque pas chang; sa physionomie me parut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle svrit; le cercueil tant un peu trop court, on inclina la tte du mort sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable. [Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany Florence, en 1810, a trac d'elle ce portrait: Rien ne rappelait en elle, cette poque dj un peu avance de sa vie (la veuve de Charles-douard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'tait une petite femme dont la taille, un peu affaisse sous son poids, avait perdu toute lgret et toute lgance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beaut idale; mais ses yeux avaient une lumire, ses cheveux cendrs une teinte, sa bouche un accueil, sa physionomie une intelligence et une grce d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manires sans apprt, sa familiarit rassurante, levaient tout de suite ceux qui l'approchaient son niveau. On ne savait si elle descendait au vtre ou si elle vous levait au sien, tant il y avait de naturel en sa personne. (Lamartine, _Souvenirs et Portraits_, tome 1, p. 130).] [Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parl dans une note prcdente.--Franois-Xavier _Fabre_, n Montpellier en 1766. lve de David, il obtint en 1787 le grand prix de peinture, et sjourna longtemps Rome, puis Florence, o il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en mourant, son lgataire universel. Revenu Montpellier, il enrichit le muse de cette ville--qui porte aujourd'hui le nom de _Muse Fabre_--d'une prcieuse collection de livres, de tableaux et d'objets d'art.] Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a crit dans sa jeunesse: tout ce qui tait au prsent se trouve au pass. J'aperus un moment, en 1803, Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri IX, dernier des Stuarts, g de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier en avait en vain sollicit une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a mis cent dix-neuf ans s'teindre, aprs avoir perdu le trne qu'elle n'a jamais retrouv. Trois prtendants se sont transmis dans l'exil l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que leur a-t-il manqu? la main de Dieu. [Note 66: Henri-Benot-Marie-Clment _Stuart_, _duc d'York_, second fils de Jacques III et de Marie-Clmentine Sobieski, petite-fille du librateur de Vienne, n Rome le 6 mars 1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au conclave de Venise, et contribua faire accepter comme secrtaire Consalvi, dont il avait encourag les tudes et les dbuts. la mort de son frre Charles-douard (1788), se regardant comme roi lgitime, il prit le titre d'Henri IX. Il mourut Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frre, et qui est l'oeuvre de Canova, fut pay par le roi George IV.] Au surplus, les Stuarts se consolrent la vue de Rome; ils n'taient qu'un lger accident de plus dans ces vastes dcombres, une petite colonne brise, leve au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre rconfort: elle vit tomber la vieille Europe, la fatalit attache aux Stuarts entrana avec eux dans la poussire les autres rois, parmi lesquels se trouvait Louis XVI, dont l'aeul avait refus un asile au descendant de Charles Ier, et Charles X est mort dans l'exil l'ge du cardinal d'York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre! Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome antique. J'aime lire les historiens et les potes, dit-il, mais on ne saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les portait, en se promenant sur les collines qu'ils dcrivent, en voyant couler les fleuves qu'ils ont chants. Ce n'est pas trop mal pour un astronome qui mangeait des araignes. [Note 67: Joseph-Jrme _Le Franais_ de _Lalande_ (1732-1807). Il fut reu l'Acadmie des Sciences, en 1753, l'ge de vingt-et-un ans; nomm en 1762 professeur d'astronomie au Collge de France, il remplit cette chaire pendant 46 ans avec le plus grand succs. Alors que ses nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des gots bizarres (il mangeait, dit-on, des araignes, des chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire d'tre athe. Il avait publi, en 1769, le _Voyage d'un Franais en Italie_, 8 vol. in-12.] Duclos[68], peu prs aussi dcharn que Lalande, fait cette remarque fine: Les pices de thtre des diffrents peuples sont une image assez vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des comdies italiennes, est toujours reprsent avec un grand dsir de manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comdie sont communment ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas misre. [Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de l'Acadmie franaise. Il tait compatriote de Chateaubriand, et il en a dj t parl au tome I des _Mmoires_. (Voyez la note 2 de la page 128).--Oblig de s'loigner de Paris en 1766, pour avoir blm trop vivement la condamnation de La Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu d'crire ses _Considrations sur l'Italie_, publies seulement en 1791, dix-neuf ans aprs sa mort.] L'admiration dclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour l'aridit de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la prsence de Rome; on s'aperoit par un reflet que l'loquence du style descriptif est ne sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vit_. Dupaty touche cette nouvelle cole qui bientt allait substituer le sentimental, l'obscur et le manir, au vrai, la clart et au naturel de Voltaire. Cependant, travers son jargon affect, Dupaty observe avec justesse: il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses souverains successifs. Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi qui se meurt. [Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_ (1746-1788). Avocat gnral, puis prsident mortier au parlement de Bordeaux, il publia plusieurs crits sur le droit criminel qui lui valurent une grande popularit. En littrature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en 1785_. Elles obtinrent, la veille de la Rvolution, un succs de vogue.] la villa Borghse, Dupaty voit approcher la nuit: Il ne reste qu'un rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vnus. Les potes de maintenant diraient-ils mieux? Il prend cong de Tivoli: Adieu, vallon! je suis un tranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous reverrai jamais; mais peut-tre mes enfants ou quelques-uns de mes enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que vous l'avez t leur pre. _Quelques-uns des enfants_ de l'rudit et du pote ont visit Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du jour mourir sur le front de la _Vnus genitrix_ de Dupaty[70]. [Note 70: Charles _Dupaty_, fils an du prsident (1771-1825). Il tudia la sculpture sous Lemot, alla se perfectionner en Italie et fut nomm son retour membre de l'Acadmie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions sont: la _Vnus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax poursuivi par la colre de Neptune_. Il a fait le modle de la statue questre de Louis XIII (excute par Cortot), que l'on voit sur la place Royale, Paris.--Le second fils du prsident, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le thtre. Son esprit facile et lgant lui valut de nombreux succs dans le vaudeville et l'opra-comique. Ses plus jolies pices sont: _Picaros et Digo_, _le Chapitre second_, _la Jeune Prude_, _la Leon de botanique_, _Ninon chez Mme de Svign_, _l'Intrigue aux fentres_, _le Pote et le Musicien_, _les Voitures verses_. Sous la Restauration, il publia _les Dlateurs ou trois annes du XIXe sicle_, pome satirique en trois chants, et collabora diverses feuilles librales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le _Miroir_. Le 18 fvrier 1836, il fut lu membre de l'Acadmie franaise, en remplacement de M. Lain, par 18 voix contre 2 donnes Victor Hugo. Celui-ci se consola de son chec par un joli mot: Je croyais, dit-il, qu'on allait l'Acadmie par le pont des Arts, je me trompais; on y va, ce qu'il parat, par le Pont-Neuf. Emmanuel Dupaty tait, aprs tout, un fort galant homme et un homme d'esprit. peine lu, il alla frapper la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain: Avant vous je monte l'autel; Mon ge seul peut y prtendre. Dj vous tes immortel, Et vous avez le temps d'attendre.] peine Dupaty avait quitt l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le prsident au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe? Et nanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre o celui de Dupaty s'est vanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant gnie de l'Allemagne; j'ai peu de sympathie pour le pote de la matire: je sens Schiller, j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beauts dans l'enthousiasme que Goethe prouve Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent ainsi, mais je prfre le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne le retrouve que dans cette phrase: Ma vie actuelle est comme un rve de jeunesse; nous verrons si je suis destin le goter ou reconnatre que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont t. Quand l'aigle de Napolon laissa Rome chapper de ses serres, elle retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux murs croulants des Csars; il jeta son imagination dsole sur tant de ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna un autre; ce nom te restera: il t'appela _la Niob des Nations_, prive de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, portant dans ses mains une urne vide dont la poussire est depuis longtemps disperse[71]. [Note 71: _Le Plerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance LXXIX.] Aprs ce dernier orage de posie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais pu voir Byron Genve, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Stal qui, ddaignant de vivre au del de sa jeunesse, passa rapidement au Capitole avec Corinne: noms imprissables, illustres cendres, qui se sont associs au nom et aux cendres de la ville ternelle[72]. [Note 72: J'invite lire dans la _Revue des Deux-Mondes_, 1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampre, intituls: _Portraits de Rome diffrents ges._ Ces curieux documents complteront un tableau dont on ne voit ici qu'une esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.] * * * * * Ainsi ont march les changements de moeurs et de personnages, de sicle en sicle, en Italie; mais la grande transformation a surtout t opre par notre double occupation de Rome. La Rpublique _romaine_, tablie sous l'influence du Directoire, si ridicule qu'elle ait t avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_ (mchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laiss que d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des prfectures, imagines par cette Rpublique _romaine_, que Bonaparte a emprunt l'institution de ses prfets. Nous avons port Rome le germe d'une administration qui n'existait pas; Rome, devenue le chef-lieu du dpartement du Tibre, fut suprieurement rgle. Le systme hypothcaire lui vient de nous. La suppression des couvents, la vente des biens ecclsiastiques sanctionne par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la conscration des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de bruit de ce ct-ci des Alpes, n'en fait aucun Rome: pour quelques bajocchi on obtient la permission de lire, en sret de conscience, l'ouvrage dfendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent comme des tmoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans les rpubliques de Rome et d'Athnes, les titres de _roi_, les noms des grandes familles tenant la monarchie, n'taient-ils pas respectueusement conservs? Il n'y a que les Franais qui se fchent sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les croix, dvastent les glises, en rancune du clerg de l'an de grce 1000 ou 1100. Rien de plus puril ou de plus bte que ces outrages de rminiscence; rien qui porterait davantage croire que nous ne sommes capables de quoi que ce soit de srieux, que les vrais principes de la libert nous demeureront jamais inconnus. Loin de mpriser le pass, nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard vnrable qui raconte nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il faire? Il nous instruit et nous amuse par ses rcits, ses ides, son langage, ses manires, ses habits d'autrefois; mais il est sans force, et ses mains sont dbiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce contemporain de nos pres, qui serait dj avec eux dans la tombe s'il pouvait mourir, et qui n'a d'autorit que celle de leur poussire? Les Franais, en traversant Rome, y ont laiss leurs principes: c'est ce qui arrive toujours quand la conqute est accomplie par un peuple plus avanc en civilisation que le peuple qui subit cette conqute, tmoin les Grecs en Asie sous Alexandre, tmoin les Franais en Europe sous Napolon. Bonaparte, en enlevant les fils leurs mres, en forant la noblesse italienne quitter ses palais et porter les armes, htait la transformation de l'esprit national. Quant la physionomie de la socit romaine, les jours de concert et de bal on pourrait se croire Paris. L'Altieri, la Palestrina, la Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient pas trangres dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant quelques-unes de ces femmes ont un certain air effray qui, je crois, est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours auprs d'une porte, prte s'enfuir sur le mont Marius, si on la regarde: la villa Millini[75] est elle; un roman plac dans ce casin abandonn, sous des cyprs, la vue de la mer, aurait son prix. [Note 73: La princesse Del Drago.] [Note 74: La duchesse Lante.] [Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprim dans les ditions prcdentes. C'est dans la Villa Millini, hors des murs de Rome, que le gnral Alexandre Berthier (le futur prince de Wagram et de Neuchtel) reut, le 11 fvrier 1798 (23 pluvise an VI), les avocats, les banquiers et les artistes qui devaient constituer la nouvelle Rpublique romaine.] Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de sicle en sicle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore Rome du sang romain et des traditions des matres du monde. Lorsqu'on voit des trangers entasss dans de petites maisons nouvelles la porte du Peuple, ou gts dans des palais qu'ils ont diviss en cases et percs de chemines, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, force de ronger, des trous dans les pyramides. Aujourd'hui les nobles romains, ruins par la rvolution, se renferment dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'tre admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, peine claires, le long desquelles des statues antiques blanchissent dans l'paisseur de l'ombre, comme des fantmes ou des morts exhums. Au bout de ces salles, le laquais dguenill qui vous mne vous introduit dans une espce de gynce: autour d'une table sont assises trois ou quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent la lueur d'une lampe de petits ouvrages, en changeant quelques paroles avec un pre, un frre, un mari demi couchs obscurment en retraite, sur des fauteuils dchirs. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemble retranche derrire des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un sabbat. L'espce des sigisbes est finie, quoiqu'il y ait encore des abbs porte-chles et porte-chaufferettes; par-ci, par-l, un cardinal s'tablit encore demeure chez une femme comme un canap. Le npotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme les rois ne peuvent plus avoir de matresses en titre et en honneurs. prsent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cess de remplir la vie des grandes dames romaines, quoi passent-elles leur temps dans l'intrieur de leur mnage? Il serait curieux de pntrer au fond de ces moeurs nouvelles: si je reste Rome, je m'en occuperai. * * * * * Je visitai Tivoli le 18 dcembre 1803; cette poque je disais dans une narration qui fut imprime alors: Ce lieu est propre la rflexion et la rverie; je remonte dans ma vie passe; je sens le poids du prsent; je cherche pntrer mon avenir: o serai-je, que ferai-je et que serai-je _dans vingt ans d'ici_? Vingt ans! cela me semblait un sicle; je croyais bien habiter ma tombe avant que ce sicle se ft coul. Et ce n'est pas moi qui ai pass, c'est le matre du monde et son empire qui ont fui! Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudit_. Montaigne lui-mme, qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: Nous avions loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant, boss, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres, une bonne partie strile. Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec et aussi aride que sa foi. Lalande et le prsident de Brosses sont aussi aveugles que Milton. On ne retrouve gure que dans le _Voyage sur la scne des six derniers livres de l'nide_, de M. de Bonstetten, publi Genve en 1804, un an aprs ma lettre M. de Fontanes (imprime dans le _Mercure_ vers la fin de l'anne 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude, encore sont-ils mls d'objurgations: Quel plaisir de lire Virgile sous le ciel d'ne, et pour ainsi dire en prsence des dieux d'Homre! dit M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces dserts, o l'on ne voit que la mer, des bois ruins, des champs, de grandes prairies, et pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste tendue de pays qu'une seule maison, et cette maison tait prs de moi, sur le sommet de la colline. J'y vais, elle tait sans porte; je monte un escalier, j'entre dans une espce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid.... Je fus quelque temps une fentre de cette maison abandonne. Je voyais mes pieds cette cte, au temps de Pline si riche et si magnifique, maintenant sans cultivateurs. Depuis ma description de la campagne romaine, on a pass du dnigrement l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et franais qui m'ont suivi ont marqu tous leurs pas de la Storta Rome par des extases. M. de Tournon[76], dans ses _tudes statistiques_, entre dans la voie d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: La campagne romaine, dit-il, dveloppe chaque pas plus distinctement la srieuse beaut de ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de montagnes. Sa monotone grandeur frappe et lve la pense. [Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833), prfet de Rome sous l'Empire, de 1809 1814. La Restauration fit du prfet de Rome un prfet de Bordeaux, puis de Lyon. En 1824, M. de Tournon fut nomm pair de France. Il a publi, en 1831, d'intressantes _tudes statistiques sur Rome et les tats romains_.] Je n'ai point mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une gageure, et qui s'est amus regarder Rome l'envers. Je me trouvais Genve lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est all rejoindre son herbe fauche et ses moissons abattues. [Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J. Ampre, _la Grce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M. Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphal et de Michel-Ange souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit de la fresque de Raphal reprsentant l'_Incendie du Borgo_: Le dessin n'en est pas correct, l'expression est mdiocre, le coloris froid et sans harmonie. Il dit du _Jugement dernier_ de Michel-Ange: Dos et visages, bras et jambes, se confondent; c'est un vritable _pouding de ressuscits_.] Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ tait une source mystrieuse de beauts, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par une sorte d'avarice de gnie, et comme par la crainte que le vulgaire ne la profant. Chose singulire, ce sont des yeux franais qui ont le mieux vu la lumire de l'Italie. J'ai revu ma lettre M. de Fontanes sur Rome, crite il y a vingt-cinq ans, et j'avoue que je l'ai trouve d'une telle exactitude qu'il me serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie trangre est venue cet hiver (1829) proposer le dfrichement de la campagne romaine: ah! messieurs, grce de vos cottages et de vos jardins anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches o le soc de Cincinnatus s'est bris, sur lesquelles toutes les herbes penchent au souffle des sicles, je fuirais Rome pour n'y remettre les pieds de ma vie. Allez traner ailleurs vos charrues perfectionnes; ici la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux ont ferm l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour dmolir les dbris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des chteaux d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des sarcophages de Paul-mile, comme elles ont fait des gargouilles avec le plomb des cercueils de nos pres. Le sacr Collge tient au pass; de plus il a t prouv, la grande confusion des conomistes, que la campagne romaine donnait au propritaire 5 pour 100 en pturages et qu'elle ne rapporterait que un et demi en bl. Ce n'est point par paresse, mais par un intrt positif, que le cultivateur des plaines accorde la prfrence la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un hectare dans le territoire romain est presque gal au revenu de la mme mesure dans un des meilleurs dpartements de la France: pour se convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor Nicola[78]. [Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicola_ faisait alors autorit Rome en matire conomique. Il avait paru en 1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o}, ainsi diviss: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II. _Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_; III. _Osservazioni storiche economiche_.] * * * * * Je vous ai dit que j'avais prouv d'abord de l'ennui au dbut de mon second voyage Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au soleil: j'tais encore sous l'influence de ma premire impression lorsque, le 3 novembre 1828, je rpondis M. Villemain: Votre lettre, monsieur, est venue bien propos dans ma solitude de Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est autre chose que mes annes qui m'tent les yeux pour voir comme je voyais autrefois: mon dbris n'est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promne seul prsent au milieu de tous ces dcombres des sicles, ils ne me servent plus que d'chelle pour mesurer le temps: je remonte dans le pass, je vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs accabl du _sirocco_ ou perc par la _tramontane_. Voil toute ma vie, un tombeau prs que je n'ai pas encore eu le courage de visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on les dgage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais laisses jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies: que voulez-vous qu'on fasse ici? Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu' rentrer dans ma rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'tat avec M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien demander, car vos talents vous auront bientt port plus haut. Ma retraite a contribu un peu, j'espre, la cessation d'une opposition redoutable; les liberts publiques sont acquises jamais la France. Mon sacrifice doit maintenant finir avec mon rle. Je ne demande rien que de retourner mon _Infirmerie_. Je n'ai qu' me louer de ce pays: j'y ai t reu merveille; j'ai trouv un gouvernement plein de tolrance et fort instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plat plus que l'ide de disparatre entirement de la scne du monde: il est bon de se faire prcder dans la tombe du silence que l'on y trouvera. Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renomme[79]. Si vous aviez quelques recherches faire ici, soyez assez bon pour me les indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trsors. Hlas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mrite, son esprit s'amliorait et la raison prenait chez lui la place du systme: j'espre encore un miracle. J'ai crit pour lui; on ne m'a pas mme rpondu. J'ai t plus heureux pour vous, et une lettre de M. de Martignac me fait enfin esprer que justice, bien que tardive et incomplte, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincrit que d'admiration, votre plus dvou serviteur[80]. CHATEAUBRIAND. [Note 79: Villemain prparait alors son _Histoire de Grgoire VII_, clbre avant de paratre, tombe dans l'oubli, aussitt qu'elle et paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en 1873, trois ans aprs la mort de l'auteur.] [Note 80: Grce Dieu, M. Thierry est revenu la vie et il a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide: La nymphe s'enferme avec joie Dans ce tombeau d'or et de soie Qui la drobe tous les yeux, etc. CH.] MADAME RCAMIER. Rome, samedi 8 novembre 1828. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna[81] que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait la paix que quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs guerres prcdentes. Nos journaux ont t bien misrablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grce et tomber en admiration devant des barbares qui rpandent sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe l'esclavage et la peste? Voil comme nous sommes, nous autres Franais: un peu de mcontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus gnreux. Les Turcs battus me feront peut-tre quelque piti; les Turcs vainqueurs me feraient horreur. [Note 81: Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, allguant la violation de plusieurs clauses du trait de Bucharest, conclu en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappel son ambassadeur Constantinople. L'arme russe avait pass le Danube et tait entre en Bulgarie. Le 11 octobre 1828, elle s'tait empare de Varna.] Voil mon ami M. de La Ferronnays rest au pouvoir. Je me flatte que ma dtermination de le suivre a loign les concurrents son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus qu' rentrer dans ma solitude et quitter la carrire politique. J'ai soif d'indpendance pour mes dernires annes. Les gnrations nouvelles sont leves, elles trouveront tablies les liberts publiques pour lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles ne msusent pas de mon hritage, et que j'aille mourir en paix auprs de vous. Je suis all avant-hier me promener la villa Panfili: la belle solitude! Rome, ce samedi 15 novembre. Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J'y ai rencontr tous les Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur Londres. Les Anglaises ont l'air de figurantes engages pour danser l'hiver Paris, Milan, Rome, Naples, et qui retournent Londres aprs leur engagement expir au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les moeurs uniformes que la _grande_ socit porte partout, sont des choses bien tranges: si j'avais encore la ressource de me sauver dans les dserts de Rome! [Note 82: Jean _Torlonia_, duc de _Bracciano_, le clbre banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout l'heure la mort, arrive le 24 fvrier 1829. Il avait commenc par tre brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif de Francfort, avait difi sa fortune sur les sommes dposes entre ses mains par l'lecteur de Hesse-Cassel, oblig de fuir ses tats. la mme poque, Jean Torlonia commenait la sienne avec l'argent dpos chez lui par l'agent franais Hugon de Basseville, massacr par la populace romaine le 13 janvier 1793,--argent qui fut du reste fidlement rendu, comme le fut aussi celui de l'lecteur de Hesse-Cassel. Aprs avoir t l'homme d'affaires de la France, Torlonia devint plus tard le banquier de l'aristocratie romaine et de Mme Loetitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son favori Manuel Godoy. Pie VII lui confra le titre de duc de Bracciano et le fit prince romain.] Ce qu'il y a de vraiment dplorable ici, ce qui jure avec la nature des lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys qui, se tenant enchans par les bras comme des chauves-souris par les ailes, promnent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos ftes, et s'tablissent chez vous comme l'auberge. Cette Grande-Bretagne vagabonde et dhanche, dans les solennits publiques, saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le jour elle avale la hte les tableaux et les ruines, et vient avaler, en vous faisant beaucoup d'honneur, les gteaux et les glaces de vos soires. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces htes grossiers et ne les fait pas consigner sa porte. * * * * * J'ai parl dans _le Congrs de Vrone_ de l'existence de mon _Mmoire_ sur l'Orient[83]. Quand je l'envoyai de Rome en 1828 M. le comte de La Ferronnays, alors ministre des affaires trangres, le monde n'tait pas ce qu'il est: en France, la lgitimit existait; en Russie, la Pologne n'avait pas pri; l'Espagne tait encore bourbonienne; l'Angleterre n'avait pas encore l'honneur de nous protger. Beaucoup de choses ont donc vieilli dans ce _Mmoire_: aujourd'hui, ma politique extrieure, sous plusieurs rapports, ne serait plus la mme; douze annes ont chang les relations diplomatiques, mais le fond des vrits est demeur. J'ai insr ce _Mmoire_ en entier, pour venger une fois de plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine lui adresser, malgr l'vidence des faits. La Restauration, aussitt qu'elle choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de l'indpendance et de l'honneur de la France: elle s'leva contre les traits de Vienne, elle rclama des frontires protectrices, non pour la gloriole de s'tendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa sret; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'quilibre de l'Europe, quilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle dsira d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la dsarmer au nord. Navarin, elle retrouva une marine et la libert de la Grce; la question d'Orient ne la prit point au dpourvu. [Note 83: Voir le _Congrs de Vrone_, t. I, p. 374.] J'ai gard trois opinions sur l'Orient depuis l'poque o j'crivis ce _Mmoire_: 1 Si la Turquie d'Europe doit tre dpece, nous devons avoir un lot dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos frontires et par la possession de quelque point militaire dans l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne est une absurdit. 2 Considrer la Turquie, telle qu'elle tait au rgne de Franois Ier, comme une puissance utile notre politique, c'est retrancher trois sicles de l'histoire. 3 Prtendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux vapeur et des chemins de fer, en disciplinant ses armes, en lui apprenant manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas tendre la civilisation en Orient, c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs pourront ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du sige de Vienne, quand l'Europe fut sauve par cette hroque Pologne, sur laquelle pse l'ingratitude des rois. Je dois remarquer que j'ai t le seul, avec Benjamin Constant, signaler l'imprvoyance des gouvernements chrtiens: un peuple dont l'ordre social est fond sur l'esclavage et la polygamie est un peuple qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols. En dernier rsultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie en vertu du trait d'Unkiar Sklessi, n'existe plus[84]: si la question doit se dcider immdiatement, ce dont je doute, il serait peut-tre mieux qu'un empire indpendant et son sige Constantinople et ft un tout de la Grce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant Mhmet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'gypte, dans l'intrt de la France, est mieux garde par lui qu'elle ne le serait par les Anglais. [Note 84: Le trait d'Unkiar Sklessi, entre la Russie et la Turquie, fut sign le 8 juin 1833. C'tait un trait d'alliance dfensive et offensive conclu pour huit ans. Une clause secrte fermait ventuellement les Dardanelles aux puissances europennes, tout en laissant ce dtroit ouvert, ainsi que le Bosphore, la seule Russie.] Mais je m'vertue dmontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui s'inquite de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquitera dans quelques annes? Autant vaudrait m'chauffer pour les intrts de Tyr et d'Ecbatane: ce monde pass n'est plus et ne sera plus. Aprs Alexandre, commena le pouvoir romain; aprs Csar, le christianisme changea le monde; aprs Charlemagne, la nuit fodale engendra une nouvelle socit; aprs Napolon, nant: on ne voit venir ni empire, ni religion, ni barbares. La civilisation est monte son plus haut point, mais civilisation matrielle, infconde, qui ne peut rien produire, car on ne saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive la cration des peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous conduiront seulement avec plus de rapidit l'abme. Voil les prolgomnes qui me semblaient ncessaires l'intelligence du _Mmoire_ qui suit, et qui se trouve galement aux affaires trangres. LETTRE M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS Rome, ce 30 novembre 1828. Dans votre lettre particulire du 10 de novembre, mon noble ami, vous me disiez: _Je vous adresse un court rsum de notre situation politique, et vous serez assez aimable pour me faire connatre en retour vos ides, toujours si bonnes connatre en pareille matire._ Votre amiti, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois pas du tout vous clairer en vous envoyant le mmoire ci-joint: je ne fais que vous obir. MMOIRE PREMIRE PARTIE. la distance o je suis du thtre des vnements et dans l'ignorance presque totale o je me trouve de l'tat des ngociations, je ne puis gure raisonner convenablement. Nanmoins, comme j'ai depuis longtemps un systme arrt sur la politique extrieure de la France, comme j'ai pour ainsi dire t le premier rclamer l'mancipation de la Grce, je soumets volontiers, noble comte, mes ides vos lumires. Il n'tait point encore question du trait du 6 juillet[85] lorsque je publiai ma _Note sur la Grce_. Cette _Note_ renfermait le germe du trait: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser une dpche collective au divan pour lui demander imprativement la cessation de toute hostilit entre la Porte et les Hellnes. Dans le cas d'un refus, les cinq puissances auraient dclar qu'elles reconnaissaient l'indpendance du gouvernement grec, et qu'elles recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement. [Note 85: Trait du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la France et la Russie. Les trois puissances contractantes signifiaient la Porte que si, dans le dlai d'un mois, la mdiation propose par les cabinets de Londres, de Paris et de Saint-Ptersbourg n'tait pas accepte, ceux-ci ouvriraient des ngociations commerciales avec les Grecs, s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par la force, de nouvelles collisions entre les parties belligrantes, et autoriseraient leurs reprsentants la confrence de Londres assurer la pacification de l'Orient par toutes les mesures qu'ils jugeraient ncessaires.--La _Note sur la Grce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la note 2 de la page 322.] Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais occupe comme ministre des affaires trangres donnait quelque importance mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince de Metternich se montra moins oppos l'esprit de ma _Note_ que M. Canning. Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, tait plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'tat. Il avait en gnral une certaine jalousie des succs et surtout de ceux de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son amour-propre, il se prcipitait dans de fausses dmarches, se rpandait en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'aprs la guerre d'Espagne il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrache avec tant de peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer: la raison secrte en tait qu'il n'avait pas fait lui-mme cette demande, et il ne voulait pas voir que mme dans son systme (si toutefois il en avait un), l'Angleterre, reprsente dans un congrs gnral, ne serait nullement lie par les actes de ce congrs et resterait toujours libre d'agir sparment. C'est encore ainsi que lui, M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour dfendre une charte dont il tait le premier se moquer, mais parce que l'opposition lui reprochait la prsence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait pouvoir dire au Parlement que l'arme anglaise occupait Lisbonne comme l'arme franaise occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a sign le trait du 6 juillet contre son opinion particulire, contre l'opinion de son propre pays, dfavorable la cause des Grecs. S'il accda ce trait, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire d'une rsolution gnreuse. Ce ministre, qui, aprs tout, laissera une grande renomme, crut aussi gner les mouvements de la Russie par ce trait mme; cependant il tait clair que le texte de l'acte n'enchanait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point renoncer une guerre particulire avec la Turquie. Le trait du 6 de juillet est une pice informe, broche la hte, o rien n'est prvu et qui fourmille de dispositions contradictoires. Dans ma _Note sur la Grce_, je supposais l'adhsion des cinq grandes puissances; l'Autriche et la Prusse s'tant tenues l'cart, leur neutralit les laisse libres, selon les vnements, de se dclarer pour ou contre l'une des parties belligrantes. Il ne s'agit plus de revenir sur le pass, il faut prendre les choses telles qu'elles sont. Tout ce quoi les gouvernements sont obligs, c'est tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis. Examinons donc ces faits. Nous occupons la More, les places de cette pninsule sont tombes entre nos mains[86]. Voil pour ce qui nous concerne. [Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgr ses heureuses consquences, n'avait point suffi pour dlivrer la Grce du joug ottoman. Le 17 aot 1828, douze rgiments franais, formant quatorze mille hommes et commands par le gnral Maison, appareillrent Toulon. Dix jours aprs, ils dbarquaient dans le golfe de Coron en More. Plusieurs garnisons turques occupaient encore des places et des chteaux-forts dans la pninsule. En quelques semaines, les Franais les en chassrent, l'pe la main. La More et les Cyclades furent places sous la protection commune des puissances, et le gnral Maison, lev au marchalat, retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grce, pour aider le pays se rorganiser. Charles X avait tenu la parole qu'il avait dite son ministre de la Marine, le baron Hyde de Neuville: La France, quand il s'agit d'un noble dessein, d'un grand service rendre un peuple lchement, cruellement opprim, ne prend conseil que d'elle-mme. Que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous dlivrerons la Grce. Allez, continuez avec la mme activit les armements. Je ne m'arrterai pas dans une voie d'humanit et d'honneur. Oui, je dlivrerai la Grce. Voir les _Mmoires et Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.] Varna est pris, Varna devient un avant-poste plac soixante-dix heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloques; les Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du printemps, tout s'branlera pour une campagne dcisive; en Asie le gnral Paskwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voil pour ce qui concerne la Russie. L'empereur Nicolas et-il mieux fait d'entreprendre une campagne d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilit. En marchant sur Constantinople, il aurait tranch le noeud gordien, il aurait mis fin toutes les intrigues diplomatiques; on se range du ct des succs; le moyen d'avoir des allis, c'est de vaincre. Quant la Turquie, il m'est dmontr qu'elle nous et dclar la guerre, si les Russes eussent chou devant Varna. Aura-t-elle le bon sens aujourd'hui d'entamer des ngociations avec l'Angleterre et la France pour se dbarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de prvoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les ides europennes. la fois russ comme des esclaves et orgueilleux comme des tyrans, la colre n'est jamais chez eux tempre que par la peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, parat un prince suprieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de n'aller pas mme jusqu' Andrinople. La populace de Constantinople serait mieux contenue par les triomphes que par la prsence de son matre. Admettons toutefois que le Divan consente des pourparlers sur les bases du trait du 6 juillet. La ngociation sera trs pineuse; quand il n'y aurait rgler que les limites de la Grce, c'est n'en pas finir. O ces limites seront-elles poses sur le continent? Combien d'les seront-elles rendues la libert? Samos, qui a si vaillamment dfendu son indpendance, sera-t-elle abandonne? Allons plus loin, supposons les confrences tablies: paralyseront-elles les armes de l'empereur Nicolas? Tandis que les plnipotentiaires des Turcs et des trois puissances allies ngocieront dans l'Archipel, chaque pas des troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'tat de la question. Si les Russes taient repousss, les Turcs rompraient les confrences; si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien de l'indpendance de la More! Les Hellnes n'auraient besoin ni de protecteurs ni de ngociateurs. Ainsi donc, amener le Divan s'occuper du trait du 6 de juillet, c'est reculer la difficult, et non la rsoudre. La concidence de l'mancipation de la Grce et de la signature de la paix entre les Turcs et les Russes est, mon avis, ncessaire pour faire sortir les cabinets de l'Europe de l'embarras o ils se trouvent. Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il la paix? Dans son manifeste, il dclare qu'il renonce des conqutes, mais il parle d'indemnits pour les frais de la guerre: cela est vague et peut mener loin. Le cabinet de Saint-Ptersbourg, prtendant rgulariser les traits d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1 l'indpendance complte des deux principauts; 2 la libert du commerce dans la mer Noire, tant pour la nation russe que pour les autres nations; 3 le remboursement des sommes dpenses dans la dernire campagne? D'innombrables difficults se prsentent la conclusion d'une paix sur ces bases. Si la Russie veut donner aux principauts des souverains de son choix, l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces russes, et s'opposera cette transaction politique. La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un prince indpendant de toute grande puissance, ou d'un prince install sous le protectorat de plusieurs souverains? Dans ce cas, Nicolas prfrerait des hospodars nomms par Mahmoud, car les principauts, ne cessant pas d'tre turques, demeureraient vulnrables aux armes de la Russie. La libert du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer toutes les flottes de l'Europe et de l'Amrique, branleraient la puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport la gographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit des armes trangres de traverser en tout temps la France le long des murs de Paris. Enfin, o la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de la campagne? Le prtendu trsor des sultans est une vieille fable. Les provinces conquises au del du Caucase pourraient tre, il est vrai, cdes comme hypothque de la somme demande: des deux armes russes, l'une, en Europe, me semble tre charge des intrts de l'honneur de Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intrts pcuniaires. Mais si Nicolas ne se croyait pas li par les dclarations de son manifeste, l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indiffrent le soldat moscovite s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas dj t alarme, lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan? Si la double difficult qui nat et de la mise excution du trait, et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la Russie; si cette double difficult rendait inutiles les efforts tents pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la querelle? Quel serait le rle que devrait jouer la France? C'est ce que je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_. SECONDE PARTIE. L'Autriche et l'Angleterre ont des intrts communs, elles sont naturellement allies pour leur politique extrieure, quelles que soient d'ailleurs les diffrentes formes de leurs gouvernements et les maximes opposes de leur politique intrieure. Toutes deux sont ennemies et jalouses de la Russie, toutes deux dsirent arrter les progrs de cette puissance; elles s'uniront peut-tre dans un cas extrme; mais elles sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver cette union plus formidable en apparence qu'en ralit. L'Autriche n'a rien demander l'Angleterre; celle-ci son tour n'est bonne l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or, l'Angleterre, crase sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent prter personne. Abandonne ses propres ressources, l'Autriche ne saurait, dans l'tat actuel de ses finances, mettre en mouvement de nombreuses armes, surtout tant oblige de surveiller l'Italie et de se tenir en garde sur les frontires de la Pologne et de la Prusse. La position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite Vienne qu' Constantinople. Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus acheter le chanvre et les bois sur les marchs du Nord, dtruire la flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Mditerrane, jeter quelques ingnieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pntrer dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crime, priver les troupes russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et militaires? [Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre russe dans la Mditerrane.] Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des dpenses considrables, lesquelles n'auraient ni ddommagement ni garantie), resterait toujours Nicolas son immense arme de terre. Une attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du Croissant augmenterait en Russie la popularit d'une guerre dj nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans argent, ce sont celles qui prcipitent, par la force de l'opinion, les nations les unes sur les autres. Que les papas commencent vangliser Saint-Ptersbourg, comme les ulmas mahomtisent Constantinople, ils ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succs que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus rapides et bien plus irrsistibles que celles qui gravissent du midi au nord: la pente des populations les incline s'couler vers les beaux climats. La Prusse demeurerait-elle spectatrice indiffrente de cette grande lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se dclaraient pour la Turquie? Il n'y a pas lieu de le croire. Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui craint le cabinet de Saint-Ptersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs commence vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et surtout des affections domestiques. Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont trs forts dans la famille de Prusse: le roi Frdric-Guillaume III aime tendrement sa fille, l'impratrice actuelle de Russie, et il se plat penser que son petit-fils montera sur le trne de Pierre le Grand; les princes Frdric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi trs attachs leur soeur Alexandra; le prince royal hrditaire[88] ne faisait pas de difficult de dclarer dernirement Rome qu'il tait _turcophage_. [Note 88: Il monta sur le trne en 1840 sous le titre de Frdric-Guillaume IV.] En dcomposant ainsi les intrts, on s'aperoit que la France est dans une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce grand dbat; elle peut son gr garder la neutralit ou se dclarer pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle tait jamais oblige d'en venir cette extrmit, si ses conseils n'taient pas couts, si la noblesse et la modration de sa conduite ne lui obtenaient pas la paix qu'elle dsire pour elle et pour les autres; dans la ncessit o elle se trouverait de prendre les armes, tous ses intrts la porteraient du ct de la Russie. Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhsion cette alliance? L'Angleterre prterait-elle des vaisseaux la France? La France est encore, aprs l'Angleterre, la premire puissance maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour dtruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie. L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides? L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les Franais n'ont pas besoin d'tre la solde du Parlement britannique. L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes? Les armes ne manquent point la France, encore moins les soldats. L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire insulaire ou continental? O prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du Grand Turc, la guerre la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les ctes de la mer Baltique, de la mer Noire et du dtroit de Behring? Aurions-nous une autre esprance? Penserions-nous nous attacher l'Angleterre afin qu'elle accourt notre secours si jamais nos affaires intrieures venaient se brouiller? Dieu nous garde d'une telle prvision et d'une intervention trangre dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait bon march des rois et de la libert des peuples; elle est toujours prte sacrifier sans remords monarchie ou rpublique ses intrts particuliers. Nagure encore, elle proclamait l'indpendance des colonies espagnoles, en mme temps qu'elle refusait de reconnatre celle de la Grce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgs du Mexique, et faisait arrter dans la Tamise quelques chtifs bateaux vapeur destins pour les Hellnes; elle admettait la lgitimit des droits de Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; voue tour tour au despotisme ou la dmocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports les vaisseaux des marchands de la cit. Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de l'Autriche contre la Russie, o irions-nous chercher notre ancien adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontires. Ferions-nous donc partir nos frais cent mille hommes bien quips, pour secourir Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une arme Athnes pour protger les Grecs contre les Turcs, et une arme Andrinople pour protger les Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en More, et nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun dans les affaires humaines ne russit pas. Admettons nanmoins, en dpit de toute vraisemblance, que nos efforts fussent couronns d'un plein succs dans cette triple alliance contre nature, supposons que la Prusse demeurt neutre pendant tout ce dml, ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors, nous ne fussions pas obligs de nous battre soixante lieues de Paris: eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la dlivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la gloire d'avoir sacrifi un milliard et deux cent mille hommes pour calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste et la barbarie attaches l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-tre augment ses tats du ct de la Valachie et de la Moldavie, et l'Angleterre aurait peut-tre obtenu de la Porte quelques privilges commerciaux, privilges pour nous d'un faible intrt si nous y participions, puisque nous n'avons ni le mme nombre de navires marchands que les Anglais, ni les mmes ouvrages manufacturs rpandre dans le Levant. Nous serions compltement dupes de cette triple alliance qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne l'atteindrait qu' nos dpens. Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous tre utile, ne saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche, en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, nous laisser reprendre les anciens dpartements situs sur la rive gauche du Rhin? Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours une pareille concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons ci-aprs. L'Autriche nous dteste et s'pouvante de nous, encore plus qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait mieux que cette dernire puissance s'tendt du ct de la Bulgarie que la France du ct de la Bavire. Mais l'indpendance de l'Europe serait menace si les czars faisaient de Constantinople la capitale de leur empire? Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indpendance de l'Europe: veut-on dire que, tout quilibre tant rompu, la Russie, aprs avoir fait la conqute de la Turquie europenne, s'emparerait de l'Autriche, soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la France? Et d'abord, tout empire qui s'tend sans mesure perd de sa force; presque toujours il se divise; on verrait bientt deux ou trois Russies ennemies les unes des autres. Ensuite l'quilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les derniers traits? L'Angleterre a conserv presque toutes les conqutes qu'elle a faites dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la Rvolution; en Europe elle a acquis Malte et les les ioniennes; il n'y a pas jusqu' son lectorat de Hanovre qu'elle n'ait enfl en royaume et agrandi de quelques seigneuries. L'Autriche a augment ses possessions d'un tiers de la Pologne et des rognures de la Bavire, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point t dvolue la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire redoutable de l'Angleterre et de la Prusse. La Prusse s'est agrandie du duch ou palatinat de Posen, d'un fragment de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avanc est sur notre propre territoire, dix journes de marche de notre capitale. La Russie a recouvr la Finlande et s'est tablie sur les bords de la Vistule. Et nous, qu'avons-nous gagn dans tous ces partages? Nous avons t dpouills de nos colonies; notre vieux sol mme n'a pas t respect: Landau dtach de la France, Huningue ras, laissent une brche de plus de cinquante lieues dans nos frontires; le petit tat de Sardaigne n'a pas rougi de se revtir de quelques lambeaux vols l'empire de Napolon et au royaume de Louis le Grand. Dans cette position, quel intrt avons-nous rassurer l'Autriche et l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci s'tendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en serions-nous en danger? Nous a-t-on assez mnags, pour que nous soyons si sensibles aux inquitudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche ont toujours t et seront toujours les adversaires naturels de la France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur la Russie, s'il s'agissait de nous combattre et de nous dpouiller. N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le prtendu salut de l'Europe, mise en pril par l'ambition suppose de Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque et plus rapace, couterait les propositions du cabinet de Ptersbourg: un revirement brusque de politique lui cote peu. Du consentement de la Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant la satisfaction de nous vertuer pour Mahmoud. La France est dj dans une demi-hostilit avec les Turcs; elle seule a dj dpens plusieurs millions et expos vingt mille soldats dans la cause de la Grce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en trahissant les principes du trait du 6 de juillet; la France y perdrait honneur, hommes et argent: notre expdition ne serait plus qu'une vraie cascade politique. Mais, si nous ne nous unissons pas l'Autriche et l'Angleterre, l'empereur Nicolas ira donc Constantinople? l'quilibre de l'Europe sera donc rompu? Laissons, pour le rpter encore une fois, ces frayeurs feintes ou vraies l'Angleterre et l'Autriche. Que la premire craigne de voir la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si ncessaire que la Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous rpandions le sang franais pour conserver le sceptre de l'Ocan aux destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce? Faut-il que la race lgitime mette en mouvement des armes, afin de protger la maison qui s'unit l'illgitimit et qui rserve peut-tre pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la France? Bel quilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes les puissances, comme je l'ai dj montr, ont augment leurs masses et diminu d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours de leur indpendance, si cette indpendance est menace. Elles ne se firent aucun scrupule de se joindre la Russie, pour nous dmembrer et pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc aujourd'hui que nous resserrions les liens forms entre nous et cette mme Russie pour reprendre des limites convenables et rtablir la vritable balance de l'Europe! Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la paix Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la consquence rigoureuse de ce fait? La paix a t signe les armes la main Vienne, Berlin, Paris; presque toutes les capitales de l'Europe dans ces derniers temps ont t prises: l'Autriche, la Bavire, la Prusse, l'Espagne ont-elles pri? Deux fois les Cosaques et les Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri IV a t occup militairement pendant trois annes, et nous serions tout mus de voir les Cosaques au srail, et nous aurions pour l'honneur de la barbarie cette susceptibilit que nous n'avons pas eue pour l'honneur de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la Porte soit humili, et peut-tre alors l'obligera-t-on reconnatre quelques-uns de ces droits de l'humanit qu'elle outrage. On voit maintenant o je vais, et la consquence que je m'apprte tirer de tout ce qui prcde. Voici cette consquence: Si les puissances belligrantes ne peuvent arriver un arrangement pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se mler de la querelle; si des alliances diverses sont proposes; si la France est absolument oblige de choisir entre ces alliances; si les vnements la forcent de sortir de sa neutralit, tous ses intrts doivent la dcider s'unir de prfrence la Russie; combinaison d'autant plus sre qu'il serait facile, par l'offre de certains avantages, d'y faire entrer la Prusse. Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernire a presque civilis la premire dans les classes leves de la socit; elle lui a donn sa langue et ses moeurs. Places aux deux extrmits de l'Europe, la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontires; elles n'ont point de champ de bataille o elles puissent se rencontrer; elles n'ont aucune rivalit de commerce, et les ennemis naturels de la Russie (les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'alli du cabinet de Saint-Ptersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde. J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, o nous ne trouverions que la perte de notre sang et de nos trsors. L'alliance de la Russie, au contraire, nous mettrait mme d'obtenir des tablissements dans l'Archipel et de reculer nos frontires jusqu'aux bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage Nicolas: Vos ennemis nous sollicitent; nous prfrons la paix la guerre, nous dsirons garder la neutralit. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos diffrents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller Constantinople, entrez avec les puissances chrtiennes dans un partage quitable de la Turquie europenne. Celles de ces puissances qui ne sont pas places de manire s'agrandir du ct de l'Orient recevront ailleurs des ddommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg jusqu' Cologne. Telles sont nos justes prtentions. La Russie a un intrt (votre frre Alexandre l'a dit) ce que la France soit forte. Si vous consentez cet arrangement et que les autres puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent dans votre dml avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgr nos remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mmes conditions que nous venons d'exprimer. Voil ce qu'on peut dire Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre alliance avec elles: or, c'est pourtant l que tt ou tard la France doit placer ses frontires, tant pour son honneur que pour sa sret. Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des esprances nombreuses de succs et peu de chances de revers. Il est d'abord des moyens de paralyser la Prusse, de la dterminer mme s'unir nous et la Russie; ce cas arriv, les Pays-Bas ne peuvent se dclarer ennemis. Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Franais dfendant les Alpes soulveraient toute l'Italie. Quant aux hostilits avec l'Angleterre, si elles devaient jamais commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en More ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux escadres, dispersez vos vaisseaux un un sur toutes les mers; ordonnez de couler bas toutes les prises aprs en avoir retir les quipages, multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du monde, et bientt la Grande-Bretagne, force par les banqueroutes et les cris de son commerce, sollicitera le rtablissement de la paix. Ne l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des tats-Unis, qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frgates et de onze vaisseaux? Considre sous le double rapport des intrts gnraux de la socit et de nos intrts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation, l'espce humaine ne peut que gagner la destruction de l'empire ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la Croix Constantinople que celle du Croissant. Tous les lments de la morale et de la socit politique sont au fond du christianisme, tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce parce qu'il a essay, l'aide de quelques rengats franais, de quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes fanatiques des exercices rguliers? Et depuis quand l'apprentissage machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute norme, c'est presqu'un crime d'avoir initi les Turcs dans la science de notre tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, moins qu'on ne veuille lever dessein des destructeurs de la socit. L'imprvoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de l'organisation des armes ottomanes, serait la premire porter la peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, plus forte raison seraient-ils capables de se mesurer avec les impriaux leurs voisins; Vienne cette fois n'chapperait pas au grand vizir. Le reste de l'Europe, qui croit n'avoir rien craindre de la Porte, serait-il plus en sret? Des hommes passions et courte vue veulent que la Turquie soit une puissance militaire rgulire, qu'elle entre dans le droit commun de paix et de guerre des nations civilises, le tout pour maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense ces hommes d'avoir une ide: quelles seraient les consquences de ces volonts ralises? Quand il plairait au sultan, sous un prtexte quelconque, d'attaquer un gouvernement chrtien, une flotte constantinopolitaine bien manoeuvre, augmente de la flotte du pacha d'gypte et du contingent maritime des puissances barbaresques, dclarerait les ctes de l'Espagne ou de l'Italie en tat de blocus, dbarquerait cinquante mille hommes Carthagne ou Naples. Vous ne voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner des hordes de Turcs, d'Albanais, de Ngres et d'Arabes, et avant vingt ans peut-tre le Croissant brillera sur le dme de Saint-Pierre. Appellerez-vous alors l'Europe une croisade contre des infidles arms de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard. Les intrts gnraux de la socit trouveraient donc leur compte au succs des armes de l'empereur Nicolas. Quant aux intrts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouv qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient tre singulirement favoriss par la guerre mme que cette puissance soutient aujourd'hui en Orient. RSUM, CONCLUSION ET RFLEXIONS. Je me rsume: 1 La Turquie consentt-elle traiter sur les bases du trait du 6 de juillet, rien ne serait encore dcid, la paix n'tant pas faite entre la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les dfils du Balkan changeraient chaque instant les donnes et la position des plnipotentiaires occups de l'mancipation de la Grce. 2 Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections. 3 La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche, union plus formidable en apparence qu'en ralit. 4 Il est probable que la Prusse se runirait plutt l'empereur Nicolas, gendre de Frdric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur. 5 La France aurait tout perdre et rien gagner en s'alliant avec l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie. 6 L'indpendance de l'Europe ne serait point menace par les conqutes des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du Bosphore pour imposer leur joug l'Allemagne et la France: tout empire s'affaiblit en s'tendant. Quant l'quilibre des forces, il y a longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies, elle est resserre dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre, la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies. 7 Si la France tait oblige de sortir de sa neutralit, de prendre les armes pour un parti ou pour un autre, les intrts gnraux de la civilisation, comme les intrts particuliers de notre patrie, doivent nous faire entrer de prfrence dans l'alliance russe. Par elle nous pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontires et des colonies dans l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de Saint-James et de Vienne. Tel est le rsum de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner qu'hypothtiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la Russie proposent ou ont propos au moment mme o j'cris; il y a peut-tre un renseignement, une dpche qui rduisent des gnralits inutiles les vrits exposes ici: c'est l'inconvnient des distances et de la politique conjecturale. Il reste nanmoins certain que la position de la France est forte; que le gouvernement est mme de tirer le plus grand parti des vnements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut, s'il ne se laisse intimider par personne, si, la fermet du langage, il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vnr, un hritier du trne qui accrotrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expdition de More nous fait jouer un rle plein d'honneur; nos institutions politiques sont excellentes, nos finances sont dans un tat de prosprit sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tte leve. Quel beau pays que celui qui possde le gnie, le courage, les bras et l'argent! Au surplus, je ne prtends pas avoir tout dit, tout prvu; je n'ai point la prsomption de donner mon systme comme le meilleur; je sais qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystrieux, d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les derniers et gnraux rsultats d'une rvolution, il est galement vrai qu'on se trompe dans les dtails, que les vnements particuliers se modifient souvent d'une manire inattendue, et qu'en voyant le but, on y arrive par des chemins dont on ne souponnait pas mme l'existence. Il est certain, par exemple, que les Turcs seront chasss de l'Europe; mais quand et comment? La guerre actuelle dlivrera-t-elle le monde civilis de ce flau? Les obstacles que j'ai signals la paix sont-ils insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues; non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances trangres celles qui ont occasionn la prise d'armes. Presque rien aujourd'hui ne ressemble ce qui a t: hors la religion et la morale, la plupart des vrits sont changes, sinon dans leur essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes. D'Ossat reste encore comme un ngociateur habile, Grotius comme un publiciste de gnie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne saurait appliquer nos temps les rgles de leur diplomatie, ni revenir pour le droit politique de l'Europe au trait de Westphalie. Les peuples se mlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils les sentaient jadis; ils ne sont plus affects des mmes vnements; ils ne voient plus les objets sous le mme point de vue; la raison chez eux a fait des progrs aux dpens de l'imagination; le positif l'emporte sur l'exaltation et sur les dterminations passionnes; une certaine raison rgne partout. Sur la plupart des trnes, et dans la majorit des cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de rvolutions, rassasis de guerre, et antipathiques tout esprit d'aventures: voil des motifs d'esprance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister aussi chez les nations des embarras intrieurs qui les disposeraient des mesures conciliatrices. La mort de l'impratrice douairire de Russie[89] peut dvelopper des semences de troubles qui n'taient pas parfaitement touffes. Cette princesse se mlait peu de la politique extrieure, mais elle tait un lien entre ses fils; elle a pass pour avoir exerc une grande influence sur les transactions qui ont donn la couronne l'empereur Nicolas. Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommenait craindre, ce serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol natal et de chercher sa sret dans la victoire. [Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg, impratrice mre, veuve de Paul Ier, mre de l'empereur Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle tait morte dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.] L'Angleterre, indpendamment de sa dette qui gne ses mouvements, est embarrasse dans les affaires d'Irlande: que l'mancipation des catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un vnement immense. La sant du roi George est chancelante, celle de son successeur immdiat n'est pas meilleure; si l'accident prvu arrivait bientt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-tre changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui en Angleterre; une longue rgence pourrait peut-tre venir. Dans cette position prcaire et critique, il est probable que l'Angleterre dsire sincrement la paix, et qu'elle craint de se prcipiter dans les chances d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise par des catastrophes intrieures. Enfin nous-mmes, malgr nos prosprits relles et indiscutables, bien que nous puissions nous montrer avec clat sur un champ de bataille, si nous y sommes appels, sommes-nous tout fait prts y paratre? Nos places fortes sont-elles rpares? Avons-nous le matriel ncessaire pour une nombreuse arme? Cette arme est-elle mme au complet du pied de paix? Si nous tions rveills brusquement par une dclaration de guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous nous opposer efficacement une troisime invasion? Les guerres de Napolon ont divulgu un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en quelques journes de marche Paris aprs une affaire heureuse; c'est que Paris ne se dfend pas; c'est que ce mme Paris est beaucoup trop prs de la frontire. La capitale de la France ne sera l'abri que quand nous possderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir besoin d'un temps quelconque pour nous prparer. Ajoutons tout cela que les vices et les vertus des princes, leur force et leur faiblesse morale, leur caractre, leurs passions, leurs habitudes mme, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus misrable influence dtermine quelquefois le plus grand vnement dans un sens contraire la vraisemblance des choses; un esclave peut faire signer Constantinople une paix que toute l'Europe, conjure ou genoux, n'obtiendrait pas. Que si donc quelqu'une de ces raisons places hors de la prvoyance humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de ngociations, faudrait-il les repousser si elles n'taient pas d'accord avec les principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un grand art quand on n'est pas prt. On peut savoir ce qu'il y aurait de mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vrits politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matire d'tat, a de graves inconvnients. Il serait heureux pour l'espce humaine que les Turcs fussent jets dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargs de l'expdition et l'heure du mahomtisme n'est peut-tre pas sonne: la haine doit tre claire pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit donc empcher la France d'entrer dans des ngociations, en ayant soin de les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est rdige. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires les gouverner selon les vents, en vitant les cueils. Certes, si le puissant souverain du Nord consentait rduire les conditions de la paix l'excution du trait d'Akkerman et l'mancipation de la Grce, il serait possible de faire entendre raison la Porte; mais quelle probabilit y a-t-il que la Russie se renferme dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de canon? Comment abandonnerait-elle des prtentions si hautement et si publiquement exprimes? Un seul moyen, s'il en est un, se prsenterait: proposer un congrs gnral o l'empereur Nicolas cderait ou aurait l'air de cder au voeu de l'Europe chrtienne. Un moyen de succs auprs des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une raison de dgager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec honneur. Le plus grand obstacle ce projet d'un congrs viendrait du succs inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la saison, le dfaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute autre cause, les Russes soient obligs d'abandonner le sige de Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est gure probable) retombe entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une position qui ne lui permettrait plus d'entendre aucune proposition, sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre se continuerait, et nous rentrerions dans les ventualits que cette _Note_ a dduites. Que la Russie perde son rang comme puissance militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualit, l'Europe n'aurait fait que changer de pril. Or, le danger qui nous viendrait par le cimeterre de Mahmoud serait d'une espce bien plus formidable que celui dont nous menacerait l'pe de l'empereur Nicolas. Si la fortune assied par hasard un prince remarquable sur le trne des sultans, il ne peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en et-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: qui laissera-t-il l'empire avec ses soldats fanatiques disciplins, avec ses ulmas ayant entre leurs mains, par l'initiation la tactique moderne, un nouveau moyen de conqute pour le Coran? Tandis que, pouvante enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait oblige de se garder sur des frontires o les janissaires ne lui laissaient rien craindre, une nouvelle insurrection militaire, rsultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas claterait peut-tre Ptersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait le feu au nord de l'Allemagne. Voil ce que n'aperoivent pas des hommes qui en sont rests, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux lieux communs. De petites dpches, de petites intrigues, sont les barrires que l'Autriche prtend opposer un mouvement qui menace tout. Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles notifiaient la Porte que, dans le cas o le sultan fermerait l'oreille toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au printemps, cette rsolution aurait bientt mis fin aux anxits de l'Europe. L'existence de ce _Mmoire_, ayant transpir dans le monde diplomatique, m'attira une considration que je ne rejetais pas, mais que je n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les _positifs_: ma guerre d'Espagne tait une chose _trs positive_. Le travail incessant de la rvolution gnrale qui s'opre dans la vieille socit, en amenant parmi nous la chute de la lgitimit, a drang des calculs subordonns la permanence des faits tels qu'ils existaient en 1828. Voulez-vous vous convaincre de l'norme diffrence de mrite et de gloire entre un grand crivain et un grand politique? Mes travaux de diplomate ont t sanctionns par ce qui est reconnu l'habilet suprme, c'est--dire par le _succs_. Quiconque pourtant lira jamais ce _Mmoire_ le sautera sans doute pieds joints, et j'en ferais autant la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvt dans cet crit quelque pisode la faon d'Homre ou de Virgile, le ciel m'et-il accord leur gnie, pensez-vous qu'on ft tent de sauter les amours de Didon Carthage ou les larmes de Priam dans la tente d'Achille? [Note 90: Les lecteurs, je l'espre bien, ne sauteront pas une ligne de ce Mmoire, chef-d'oeuvre de logique et de patriotisme, et, ce qui ne gte rien, chef-d'oeuvre de style. Chateaubriand n'a pas crit de pages qui lui fassent plus d'honneur.] MADAME RCAMIER. Mercredi. Rome, ce 10 dcembre 1828. Je suis all l'_Acadmie Tibrine_, dont j'ai l'honneur d'tre membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de trs beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en suis constern en vous crivant. 11 dcembre. Le grand _ricevimento_ s'est pass merveille. Madame de Chateaubriand est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute l'Europe, Rome, tait l avec Rome. Puisque je suis condamn pour quelques jours ce mtier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espce de succs, mme les plus misrables, et c'est les punir que de russir dans un genre o ils se croient eux-mmes sans gal. Samedi prochain je me transforme en chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne dner mes confrres. Une runion plus de mon got est celle qui a lieu aujourd'hui: je dne chez Gurin avec tous les artistes, et nous allons arrter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune lve plein de talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains franaises. [Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826 le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de ses meilleures oeuvres est prcisment le bas-relief qu'il composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.] Pour complter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrive. C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes genoux comme Csarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est bien change; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappel son enfance Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tt possible. Si mon _Mose_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses rayons, pour reparatre vos yeux tout brillant et tout rajeuni. [Note 92: Csarine de Houdetot, marie M. Prosper de Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle tait fille du gnral Csar-Ange de Houdetot et petite-fille de Mme de Houdetot, la clbre amie de J.-J, Rousseau.] [Note 93: La tragdie de _Mose_, depuis longtemps compose et pour laquelle Chateaubriand avait une particulire prdilection. Il esprait ce moment pouvoir la faire jouer, et dans la plupart de ses lettres Madame Rcamier, il l'entretient des dmarches faire auprs du baron Taylor, commissaire royal de la Comdie-Franaise.] Samedi, 13. Mon dner l'Acadmie s'est pass merveille. Les jeunes gens taient satisfaits: un ambassadeur dnait _chez eux_ pour la premire fois. Je leur ai annonc le monument au Poussin: c'tait comme si j'honorais dj leurs cendres. Jeudi, 18 dcembre 1828. Au lieu de perdre mon temps et le vtre vous raconter les faits et gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consigns dans le journal de Rome. Voil encore douze mois qui achvent de tomber sur ma tte. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands chemins les jours qui m'taient prts pour en faire un meilleur usage? J'ai dpens sans regarder tant que j'ai t riche; je croyais le trsor inpuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminu et combien peu de temps il me reste mettre vos pieds, il me prend un serrement de coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence aprs celle de la terre? Pauvre et humble chrtien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange; je ne sais o j'irai, mais partout o vous ne serez pas je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mand mes projets et mon avenir. Ruines, sant, perte de toute illusion, tout me dit: Va-t-en, retire-toi, finis. Je ne retrouve au bout de ma journe que vous. Vous avez dsir que je marquasse mon passage Rome, c'est fait: le tombeau du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la France_[94]. Qu'ai-je maintenant faire ici? Rien, surtout aprs avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous aimez le plus, dites-vous, _aprs moi_: le Tasse. [Note 94: Le monument lev Nicolas Poussin, _pour la gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans l'glise de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, dcor de figures, cota fort cher, et qu'il en fit seul tous les frais. Le monument ne fut compltement achev qu'en 1831. C'tait justement l'poque o Chateaubriand, renonant de nouveau tous ses titres et traitements, se retrouvait une fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau n'tait sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses besoins d'argent l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 1834. M. l'abb Pailhs, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand, possde toutes les rponses du grand crivain: elles sont touchantes de simplicit, de bonne volont, mais d'une bonne volont trop souvent impuissante. Chateaubriand s'tait mis une fois de plus dans l'embarras et la gne, _pour la gloire des arts et l'honneur de la France_.] Rome, le samedi 3 janvier 1829. Je recommence mes souhaits de bonne anne: que le ciel vous accorde sant et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai esprance, car vous vous souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Stal, vous avez la mmoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier madame Salvage[95] que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur que vous. [Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey, consul de France Civita-Vecchia, qui avait t l'un des amis de M. Rcamier. Spare de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'tant fixe en Italie, elle avait achet la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un casin o elle donnait quelquefois des ftes. C'tait, dit Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme dont la taille tait belle, mais sans grces, les manires roides, le visage dur, les traits disproportionns. Elle avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait sa personne: il tait sans charme et sans agrment. Elle avait de l'instruction, de la gnrosit, une grande facult de dvouement et la passion des clbrits. Elle s'tait prise pour Mme Rcamier d'un engouement trs vif. Un peu plus tard, elle s'attacha avec le mme entranement, avec la mme passion, la duchesse de Saint-Leu, que Mme Rcamier lui avait fait connatre. Mme Salvage accompagna la reine Hortense dans les voyages que celle-ci fit Paris aprs les affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernire maladie, et fut son excuteur testamentaire.] J'ai pass hier une heure avec le pape. Nous avons parl de tout et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme trs distingu et trs clair, et un prince plein de dignit. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'tre en relations avec un souverain pontife; cela complte ma carrire. Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lve cinq heures, et demie, je djeune sept heures; huit heures je reviens dans mon cabinet: je vous cris ou je fais quelques affaires, quand il y en a (les dtails pour les tablissements franais et pour les pauvres franais sont assez grands); midi, je vais errer deux ou trois heures parmi des ruines, ou Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais une visite oblige avant ou aprs la promenade; cinq heures, je rentre; je m'habille pour la soire; je dne six heures; sept heures et demie, je vais une soire avec madame de Chateaubriand, ou je reois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou bien je retourne encore dans la campagne, malgr les voleurs et la _malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'coute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs clairs par la lune. Les Romains sont si accoutums ma vie _mthodique_, que je leur sers compter les heures. Qu'ils se dpchent; j'aurai bientt achev le tour du cadran. Rome, jeudi 8 janvier 1829. Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passs la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'tait pourtant l le seul bon moment de ma journe. J'allais pensant vous dans ces campagnes dsertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir et le pass, car autrefois je faisais aussi les mmes promenades. Je vais une ou deux fois la semaine l'endroit o l'Anglaise s'est noye: qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvels: ils sont aussi ples et aussi tranquilles que quand ils ont pass sur cette crature pleine d'esprance, de beaut et de vie. [Note 96: Le triste vnement auquel Chateaubriand fait ici allusion s'tait pass au mois de mars 1824. Miss Bathurst, dans une promenade cheval au bois du Tibre, avec une socit brillante et nombreuse, avait t prcipite dans le fleuve par un faux pas de son cheval et y avait pri. Elle avait dix-sept ans et tait remarquablement jolie.] Me voil guind bien haut sans m'en tre aperu. Pardonnez un pauvre livre retenu et mouill dans son gte. Il faut que je vous raconte une petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait l'ambassade une foule immense: je me tenais le dos appuy contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approche de moi, m'a regard entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez: Monsieur de Chateaubriand, vous tes bien malheureux! tonn de l'apostrophe et de cette manire d'entrer en conversation, je lui ai demand ce qu'elle voulait dire. Elle m'a rpondu: Je veux dire que je vous plains. En disant cela elle a accroch le bras d'une autre Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste de la soire. Cette bizarre trangre n'tait ni jeune ni jolie: je lui sais gr pourtant de ses paroles mystrieuses. Vos journaux continuent rabcher de moi. Je ne sais quelle mouche les pique. Je devais me croire oubli autant que je le dsire. J'cris M. Thierry par le courrier. Il est Hyres, bien malade. Pas un mot de rponse de M. de la Bouillerie[97] [Note 97: Franois-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant gnral de la maison du Roi.] M. THIERRY. Rome, ce 8 janvier 1829. J'ai t bien touch, monsieur, de recevoir la nouvelle dition de vos _Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pens moi. Si ce mot tait de votre main, j'esprerais pour mon pays que vos yeux se rouvriraient aux tudes dont votre talent tire un si merveilleux parti. Je lis, ou plutt relis avec avidit cet ouvrage trop court. Je fais des cornes toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que je prpare depuis tant d'annes sur les deux premires races. Je mettrai l'abri mes ides et mes recherches derrire votre haute autorit; j'adopterai souvent votre rforme des noms; enfin j'aurai le bonheur d'tre presque toujours de votre avis, en m'cartant, bien malgr moi sans doute, du systme propos par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet ingnieux crivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi ripuaire ont une foule d'articles fonds sur la diffrence des conditions entre les Francs: Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium extra solum vendiderit, etc., etc. [Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir d'Introduction l'tude de cette histoire_, par Augustin Thierry.] Vous savez, monsieur, que je vous dsirais vivement Rome. Nous nous serions assis sur des ruines: l vous m'auriez enseign l'histoire; vieux disciple, j'aurais cout mon jeune matre avec le seul regret de n'avoir plus devant moi assez d'annes pour profiter de ses leons: Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'ge. Mais que sert d'tre sage, Quand le terme est si prs? Ces vers sont d'une ode indite faite par un homme qui n'est plus, par mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi les dbris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste, et de la brivet de ces esprances qui me semblaient si longues autrefois: _spem longam_. Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus dvou que votre serviteur. DPCHE M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS. Rome, ce 12 janvier 1829. Monsieur le comte, J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tte tte pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la conversation que j'ai eue avec sa Saintet. Il a d'abord t question de la France. Le pape a commenc par l'loge le plus sincre du roi. Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualits et de vertus. Voil le calme rtabli parmi le clerg: les vques ont fait leur soumission. --Cette soumission, ai-je rpondu, est due en partie aux lumires et la modration de Votre Saintet. --J'ai conseill, a rpliqu le pape, de faire ce qui me semblait raisonnable. Le spirituel n'tait point compromis par les ordonnances[99]; les vques auraient peut-tre mieux fait de ne pas crire leur premire lettre; mais aprs avoir dit _non possumus_, il leur tait difficile de reculer. Ils ont tch de montrer le moins de contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de leur adhsion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, trs attachs au roi et la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les hommes. [Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La premire dcidait qu' partir du 1er octobre 1828, les tablissements connus sous le nom d'coles secondaires ecclsiastiques, dirigs par des personnes appartenant a une congrgation religieuse non autorise, et existant Aire, Belley, Bordeaux, Dle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au rgime de l'Universit. l'avenir, pour demeurer ou devenir chargs, soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des maisons d'ducation qui dpendaient de l'Universit ou dans une cole secondaire ecclsiastique, les candidats devraient affirmer par crit qu'ils n'appartenaient aucune congrgation religieuse illgalement tablie en France. La seconde ordonnance limitait vingt mille le nombre des lves qui pourraient tre placs dans les sminaires; la fondation de ces tablissements tait rserve au Roi, sur la demande des vques, et d'aprs la proposition du ministre des affaires ecclsiastiques. Il tait dfendu d'y recevoir des externes, et les lves, aprs deux annes d'tudes dans la maison, seraient tenus de porter le vtement ecclsiastique; l'avenir, le diplme de bachelier s-lettres ne serait plus confr dans les sminaires qu'aux lves irrvocablement engags dans les ordres.] Tout cela, monsieur le comte, tait dit en franais trs clairement et trs bien. Aprs avoir remerci le saint-pre de la confiance qu'il me tmoignait, je lui ai parl avec considration du cardinal secrtaire d'tat: Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyag, qu'il connat les affaires gnrales de l'Europe et qu'il m'a sembl avoir la sorte de capacit que demande sa place. Il n'a crit, relativement vos deux ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommand d'crire. --Oserais-je communiquer Sa Saintet, ai-je repris, mon opinion sur la situation religieuse de la France? --Vous me ferez grand plaisir, m'a rpondu le pape. Je supprime quelques compliments que Sa Saintet a bien voulu m'adresser. Je pense donc, trs saint-pre, que le mal est venu dans l'origine d'une mprise du clerg: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles, ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laiss chapper des paroles de blme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans des discours. L'impit, qui ne savait que reprocher de saints ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est crie que le catholicisme tait incompatible avec l'tablissement des liberts publiques, qu'il y avait guerre mort entre la charte et les prtres. Par une conduite oppose, nos ecclsiastiques auraient obtenu tout ce qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en France, et un penchant visible oublier nos anciens malheurs au pied des autels; mais aussi il y a un vritable attachement aux institutions apportes par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degr de puissance auquel serait parvenu le clerg, s'il s'tait montr la fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cess de prcher cette politique dans mes crits et dans mes discours; mais les passions du moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi. Le pape m'avait cout avec la plus grande attention. --J'entre dans vos ides, m'a-t-il dit aprs un moment de silence. Jsus-Christ ne s'est point prononc sur la forme des gouvernements. _Rendez Csar ce qui appartient Csar_ veut seulement dire: obissez aux autorits tablies. La religion catholique a prospr au milieu des rpubliques comme au sein des monarchies; elle fait des progrs immenses aux tats-Unis; elle rgne seule dans les Amriques espagnoles. Ces mots sont trs remarquables, monsieur le comte, au moment mme o la cour de Rome incline fortement donner l'institution aux vques nomms par Bolivar[100]. [Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le librateur de l'Amrique espagnole. Il runit en une seule rpublique, sous le nom de Colombie, le Vnzula et la Nouvelle-Grenade (1819), proclama l'indpendance du Prou (1822), et fonda au sud de ce pays un nouvel tat qui prit le nom de Bolivie et auquel il donna une constitution (1826). Il fut diffrentes reprises prsident des tats qu'il avait affranchis.] Le pape a repris: Vous voyez quelle est l'affluence des trangers protestants Rome: leur prsence fait du bien au pays; mais elle est bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les plus tranges notions sur le pape et la papaut, sur le fanatisme du clerg, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas sjourn deux mois qu'ils sont tout changs. Ils voient que je ne suis qu'un vque comme un autre vque, que le clerg romain n'est ni ignorant ni perscuteur, et que mes sujets ne sont pas des btes de somme. Encourag par cette espce d'effusion du coeur et cherchant largir le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: Votre Saintet ne penserait-elle pas que le moment est favorable la recomposition de l'unit catholique, la rconciliation des sectes dissidentes, par de lgres concessions sur la discipline? Les prjugs contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un sicle encore ardent, l'oeuvre de la runion avait dj t tente par Leibnitz et Bossuet. --Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le moment fix par la Providence. Je conviens que les prjugs s'effacent; la division des sectes en Allemagne a amen la lassitude de ces sectes. En Saxe, o j'ai rsid trois ans, j'ai le premier fait tablir un hpital des enfants trouvs et obtenu que cet hpital serait desservi par des catholiques. Il s'leva alors un cri gnral contre moi parmi les protestants; aujourd'hui ces mmes protestants sont les premiers applaudir l'tablissement et le doter. Le nombre des catholiques augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mle beaucoup d'trangers. Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profit pour introduire la question des catholiques d'Irlande. --Si l'mancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique s'accrotra encore dans la Grande-Bretagne. --C'est vrai d'un ct, a rpliqu Sa Saintet, mais de l'autre il y a des inconvnients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien inconsidrs. O'Connell, d'ailleurs homme de mrite, n'a-t-il pas t dire dans un discours qu'il y avait un concordat propos entre le Saint-Sige et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de peine. Ainsi pour la runion des dissidents, il faut que les choses soient mres, et que Dieu achve lui-mme son ouvrage. Les papes ne peuvent qu'attendre. Ce n'tait pas l, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il m'importait de faire connatre au roi celle du saint-pre sur un sujet aussi grave, je n'tais pas appel la combattre. --Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaiet. Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me mande qu'une heure aprs avoir lu leurs articles, personne n'y pense plus dans votre pays. --C'est la pure vrit, trs saint-pre: vous voyez comme _la Gazette de France_ m'arrange (car je sais que Sa Saintet lit tous nos journaux, sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite pourtant avec une extrme bont; j'ai donc lieu de croire que _la Gazette_ ne lui fait pas un grand effet. Le pape a ri en secouant la tte. Eh bien! trs saint-pre, il en est des autres comme de Votre Saintet; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste; s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit s'attendre des discours pendant la session: l'extrme droite soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prtre, et que ses lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrme gauche dclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome. La majorit applaudira la dfrence du conseil du roi, et louera hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Saintet. [Note 101: _Le Courrier franais_, un des journaux les plus avancs de l'opposition de gauche. Il avait commenc de paratre, le 21 juin 1819, sous le simple titre de _Courrier_; le 1er fvrier 1820, il avait pris le titre de _Courrier franais_. Ses principaux rdacteurs taient Chtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.] Cette petite explication a paru charmer le saint-pre, content de trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son conseil seraient bien aises de connatre la pense du pape sur les affaires actuelles de l'Orient, j'ai rpt quelques nouvelles de journaux, n'tant point autoris communiquer au saint-sige ce que vous m'avez mand de positif dans votre dpche du 18 dcembre sur le rappel de notre expdition de More. Le pape n'a point hsit me rpondre; il m'a paru alarm de la discipline militaire imprudemment enseigne aux Turcs. Voici ses propres paroles: Si les Turcs sont dj capables de rsister la Russie, quelle sera leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les empchera, aprs quatre ou cinq annes de repos et de perfectionnement dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie? Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces ides et ces inquitudes dans la tte du souverain le plus expos ressentir le contre-coup de l'norme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi de vous avoir montr avec plus de dtails, dans ma _Note sur les affaires d'Orient_, les mmes ides et les mmes inquitudes. --Il n'y a, a ajout le pape, qu'une rsolution ferme de la part des puissances allies qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir est menac. La France et l'Angleterre sont encore temps pour tout arrter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le feu l'Europe, et il sera trop tard pour l'teindre. --Rflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se divisait, ce qu' Dieu ne plaise, cinquante mille Franais remettraient tout en question. Le pape n'a point rpondu; il m'a paru seulement que l'ide de voir les Franais en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses empitements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une confdration contre la France, des peuples qui dtestent le joug autrichien. Tel est, monsieur le comte, le rsum de ma longue conversation avec Sa Saintet. Je ne sais si l'on a jamais t mme de connatre plus fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un prince qui gouverne le monde chrtien s'exprimer avec tant de nettet sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle troit des lieux communs diplomatiques. Ici point d'intermdiaire entre le souverain pontife et moi, et il tait ais de voir que Lon XII, par son caractre de candeur, par l'entranement d'une conversation familire, ne dissimulait rien et ne cherchait point tromper. Les penchants et les voeux du pape sont videmment pour la France: lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait la faction des _zelanti_; aujourd'hui il a cherch sa force dans la modration: c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il n'est point aim de la faction cardinaliste qu'il a quitte. N'ayant trouv aucun homme de talent dans le clerg sculier, il a choisi ses principaux conseils dans le clerg rgulier; d'o il arrive que les moines sont pour lui, tandis que les prlats et les simples prtres lui font une espce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arriv Rome, avaient tous l'esprit plus ou moins infect des mensonges de notre congrgation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous, en gnral, blment la leve de boucliers de notre clerg. Il est curieux de remarquer que les jsuites ont autant d'ennemis ici qu'en France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les chefs d'ordre. Ils avaient form un plan au moyen duquel ils se seraient empars exclusivement de l'instruction publique Rome: les dominicains ont djou ce plan. Le pape n'est pas trs populaire, parce qu'il administre bien. Sa petite arme est compose de vieux soldats de Bonaparte qui ont une tenue trs militaire, et font bonne police sur les grands chemins. Si Rome matrielle a perdu sous le rapport pittoresque, elle a gagn en propret et en salubrit. Sa Saintet fait planter des arbres, arrter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte pour la populace. Lon XII est grand travailleur; il dort peu et ne mange presque point. Il ne lui est rest de sa jeunesse qu'un seul got, celui de la chasse, exercice ncessaire sa sant qui, d'ailleurs, semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste enceinte des jardins du Vatican. Les _zelanti_ ont bien de la peine lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la faiblesse et de l'inconstance dans ses affections. Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard comme eux. Ce vieillard, devenu matre, nomme son tour cardinaux des vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprme pouvoir nerv est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez longtemps le trne pour excuter les plans d'amlioration qu'il peut avoir conus. Il faudrait qu'un pape et assez de rsolution pour faire tout coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manire assurer la majorit l'lection future d'un jeune pontife. Mais les rglements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau des charges du palais, l'empire de la coutume et des moeurs, les intrts du peuple qui reoit des gratifications chaque mutation de la tiare, l'ambition individuelle des cardinaux qui veulent des rgnes courts, afin de multiplier les chances de la papaut, mille autres obstacles trop longs dduire, s'opposent au rajeunissement du Sacr Collge. La conclusion de cette dpche, monsieur le comte, est que, dans l'tat actuel des choses, le roi peut compter entirement sur la cour de Rome. En garde contre ma manire de voir et de sentir, si j'ai quelque reproche me faire dans le rcit que j'ai l'honneur de vous transmettre, c'est d'avoir plutt affaibli qu'exagr l'expression des paroles de Sa Saintet. Ma mmoire est trs sre; j'ai crit la conversation en sortant du Vatican, et mon secrtaire intime n'a fait que la copier mot mot sur ma minute. Celle-ci, trace rapidement, tait peine lisible pour moi-mme. Vous n'auriez jamais pu la dchiffrer[102]. [Note 102: Peu de temps aprs la date de cette lettre, M. de la Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa _par intrim_ aux mains de M. Portalis le portefeuille des affaires trangres. Ch.--Depuis longtemps, la sant de M. de la Ferronnays tait branle. Dj il avait demand et obtenu un cong. Il tait revenu son poste; mais, le 2 janvier 1829, tant dans le cabinet du roi, il prouva une faiblesse, la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjure reprit le dessus. Il donna sa dmission. Une ordonnance rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia l'intrim du ministre des Affaires trangres M. Portalis, garde des sceaux. M. de Rayneval, qui dj avait remplac M. de la Ferronnays pendant son cong, restait charg de la direction du ministre.] J'ai l'honneur d'tre, etc. MADAME RCAMIER. Rome, mardi 13 janvier 1829. Hier au soir je vous crivais huit heures la lettre que M. du Viviers[103] vous porte; ce matin, mon rveil, je vous cris encore par le courrier ordinaire qui part midi. Vous connaissez les pauvres dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnes depuis l'arrive des grandes dames de la Trinit-du-Mont; sans tre l'ennemi de celles-ci, je me suis rang avec madame de Ch..... du ct du faible. Depuis un mois les dames de Saint-Denis voulaient donner une fte M. l'_ambassadeur_ et madame l'_ambassadrice_: elle a eu lieu hier midi. Figurez-vous un thtre arrang dans une espce de sacristie qui avait une tribune sur l'glise; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'ge de huit ans jusqu' quatorze ans, jouant les _Machabes_. Elles s'taient fait elles-mmes leurs casques et leurs manteaux. Elles dclamaient leurs vers franais avec une verve et un accent italien le plus drle du monde; elles tapaient du pied dans les moments nergiques: il y avait une nice de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin le peintre. Elles taient jolies incroyablement dans leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle tait oblige d'arranger continuellement avec une petite main blanche de treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mres, les religieuses, madame Salvage, deux ou trois abbs et une autre vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait apporter de l'ambassade des gteaux et des glaces. On jouait du piano dans les entr'actes. Jugez des esprances et des joies qui ont d prcder cette fte dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront! Le tout a fini par _Vivat in ternum_, chant par trois religieuses dans l'glise. [Note 103: M. du Viviers tait un des attachs de l'ambassade; en mme temps que la lettre Mme Rcamier, il portait Paris le rcit de la conversation que Chateaubriand avait eue avec le pape.] Rome, le 15 janvier 1829. vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fentre; je me trouvais transport dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de Shakespeare: et j'tais Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les Alpes nous sparaient! J'ai reu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministre; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est turque enrage; Mahmoud est un grand homme qui a devanc sa nation! Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre mpriser la politique. Ici la libert et la tyrannie ont galement pri; je vois les ruines confondues de la Rpublique romaine et de l'empire de Tibre; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la mme poussire! Le capucin qui balaye en passant cette poussire avec sa robe ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanit de tant de vanits? Cependant je reviens malgr moi aux destines de ma pauvre patrie. Je lui voudrais religion, gloire et libert, sans songer mon impuissance pour la parer de cette triple couronne. Rome, jeudi 5 fvrier 1829. _Torre Vergata_ est un bien de moines situ une lieue peu prs du _tombeau de Nron_, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le plus beau et le plus dsert: l est une immense quantit de ruines fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commenc une fouille avant-hier mardi, en cessant de vous crire. J'tais accompagn d'Hyacinthe et de Visconti[104] qui dirige la fouille. Il faisait le plus beau temps du monde. Une douzaine d'hommes arms de bches et de pioches, qui dterraient des tombeaux et des dcombres de maisons et de palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous. Je faisais un seul voeu: c'tait que vous fussiez l. Je consentirais volontiers vivre avec vous sous une tente au milieu de ces dbris. [Note 104: Il ne s'agit ici ni du clbre archologue Ennius-Quirinus Visconti, qui tait mort en 1818, ni de son fils, Louis Visconti, architecte de l'empereur Napolon III, qui l'on doit l'achvement du Louvre, et qui en 1829 habitait la France, o son pre l'avait fait naturaliser ds 1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand est le chevalier Philippe-Aurlien _Visconti_ (1754-1831), frre d'Ennius-Quirinus. Il tait en 1829 commissaire du muse et des antiquits de Rome et prsident de l'Acadmie des beaux-arts. On lui doit, outre le premier volume du _Muse Chiaramonti_, un grand nombre de notices et descriptions de fresques ou de sculptures antiques.] J'ai mis moi-mme la main l'oeuvre; j'ai dcouvert des fragments de marbre: les indices sont excellents, j'espre trouver quelque chose qui me ddommagera de l'argent perdu cette loterie des morts; j'ai dj un bloc de marbre grec assez considrable pour faire le buste du Poussin. Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller m'asseoir tous les jours au milieu de ces dbris. quel sicle, quels hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-tre la poussire la plus illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-tre clairer quelque fait historique, dtruire quelque erreur, tablir quelque vrit. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous reprsentez-vous toutes les passions, tous les intrts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonns? Il y avait des matres et des esclaves, des heureux et des malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui voulaient tre ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort court; nous nous envolerons bientt. Dites-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d'tre un des membres du conseil d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprs de ces prtres qu'on jetait aux lions? Quand j'appelai Lonidas Lacdmone, il ne me rpondit pas: le bruit de mes pas _Torre Vergata_ n'aura rveill personne. Et quand je serai mon tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas mme le son de votre voix. Il faut donc que je me hte de me rapprocher de vous et de mettre fin toutes ces chimres de la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un attachement comme le vtre. Rome, ce 7 fvrier 1829. J'ai reu une longue lettre du gnral Guilleminot[105]; il me fait un rcit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les ctes de la Grce: et pourtant Guilleminot tait ambassadeur; il avait de grands vaisseaux et une arme ses ordres. Aller, aprs le dpart de nos soldats, dans un pays o il ne reste pas une maison et un champ de bl, parmi quelques hommes pars, forcs devenir brigands par la misre, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet possible[106]. [Note 105: Armand-Charles, comte _Guilleminot_ (1774-1840). Gnral de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors de la campagne de 1823 en Espagne, chef d'tat-major du duc d'Angoulme, et, en rcompense de ses services, fut cr pair de France (9 octobre 1823), et envoy par Louis XVIII comme ambassadeur Constantinople, o il resta de 1824 1831.] [Note 106: Une exploration de la More faite au point de vue de la science et des arts avait t organise par le gouvernement, et M. Charles Lenormant avait t dsign pour en faire partie. Sa femme, nice de Mme Rcamier, se disposait le rejoindre.] J'irai ce matin ma fouille: hier nous avons trouv le squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'tait rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons une grande esprance de retrouver ce matin la statue. Si les dbris d'architecture que je dcouvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour vendre les briques comme on fait ordinairement; je les laisserai debout, et ils porteront mon nom: ils sont du temps de Domitien. Nous avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des arts romains. DPCHES M. LE COMTE PORTALIS. Rome, ce lundi 9 fvrier 1829. MORT DE LON XII. Monsieur le comte, Sa Saintet a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrtaire d'tat, qui lui-mme est malade et qui dsespre des jours du pape. La perte de ce souverain pontife si clair et si modr serait dans ce moment une vraie calamit pour la chrtient et surtout pour la France. J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi d'tre prvenu de cet vnement probable, afin qu'il pt prendre d'avance les mesures qu'il jugerait ncessaires. En consquence, j'ai expdi pour Lyon un courrier cheval. Ce courrier porte une lettre que j'cris M. le prfet du Rhne, avec une dpche tlgraphique qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Saintet, un nouveau courrier vous portera jusqu' Paris tous les dtails. J'ai l'honneur, etc. Huit heures du soir. La congrgation des cardinaux dj rassemble a dfendu au cardinal secrtaire d'tat de dlivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon courrier ne pourra partir qu'aprs le dpart du courrier du Sacr Collge, en cas de mort du pape. J'ai essay d'envoyer un homme porter mes dpches la frontire de la Toscane. Les mauvais chemins et le manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forc d'attendre dans Rome, devenue une espce de prison ferme, j'espre toujours que la nouvelle, au moyen du tlgraphe, vous parviendra quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au del des Alpes. Il pourrait se faire nanmoins que le courrier envoy au nonce, et qui sera parti ncessairement avant le mien, vous donnt lui-mme, en passant Lyon, la nouvelle par le tlgraphe. Mardi, 10 fvrier, neuf heures du matin. _Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il sera suivi de M. le comte de Montebello, attach l'ambassade. Rome, ce 10 fvrier 1829. Monsieur le comte, J'ai expdi Lyon, il y a environ deux heures le courrier extraordinaire cheval qui vous transmettra la nouvelle imprvue et dplorable de la mort de Sa Saintet. Maintenant je fais partir M. le comte de Montebello[107], attach l'ambassade, pour vous porter quelques dtails ncessaires. [Note 107: Napolon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874), fils du marchal Lannes. En considration des services militaires rendus par son pre, tu glorieusement Essling, il avait t nomm pair de France le 27 janvier 1827, mais il ne prit sance qu'aprs la rvolution de Juillet. Dans l'intervalle, il avait voyag aux tats-Unis, puis avait t attach l'ambassade de France Rome. Il devint en 1836 ambassadeur de France prs la Confdration helvtique, et, en 1838, ambassadeur Naples. Ministre de la Marine, du 9 mai 1847 au 24 fvrier 1848, reprsentant du peuple l'Assemble lgislative, de 1849 1851, il fut nomm snateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions d'ambassadeur Saint-Ptersbourg, du 15 fvrier 1858 au 6 janvier 1866.--Alors qu'il tait Rome secrtaire de l'ambassade, il demanda un jour Chateaubriand, en prsence de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine, la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait loigne du royaume. Allez, monsieur, allez, lui dit l'ambassadeur; Dieu ne plaise que je vous en empche. Portez-lui mes hommages. La libert n'a plus rien craindre de la gloire.--Lorsque le jeune attach fut sorti, Chateaubriand dit M. de Marcellus: L'un des grands griefs qui m'a fait loigner de Rome quand j'y tais premier secrtaire de l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de Sardaigne retir du trne, visite, disait-on, qui sentait le royaliste et l'migr. Aujourd'hui, ambassadeur Rome mon tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces contrastes.] Le pape est mort de cette affection hmorrodale laquelle il tait sujet. Le sang, s'tant port sur la vessie, occasionna une rtention qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Saintet a t blesse dans l'opration. Quoi qu'il en soit, aprs quatre jours de souffrances, Lon XII a expir ce matin neuf heures comme j'arrivais au Vatican, o un agent de l'ambassade avait pass la nuit. La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de poste avant la mort du pape. Hier je me rendis chez le cardinal secrtaire d'tat, encore trs souffrant d'un violent accs de goutte; j'eus avec lui un assez long entretien sur les suites du malheur dont nous tions menacs. Je dplorai la perte d'un prince dont les sentiments modrs et la connaissance des affaires de l'Europe taient si utiles au repos de la chrtient. C'est, me rpondit le secrtaire d'tat, non-seulement un grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'tat romain que vous ne l'imaginez. Le mcontentement et la misre sont grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir suivre un autre systme que celui de Lon XII, ils verront comment ils s'en tireront. Quant moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape, et je n'aurai rien me reprocher. Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cess ses fonctions de secrtaire d'tat: il m'a tenu le langage de la veille. Je lui ai demand le rencontrer avant qu'il s'enfermt dans le conclave. Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife qui pourrait tre le continuateur du systme de modration de Lon XII. J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je recueillerai. Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti vont rjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet vnement malheureux une punition du ciel. Il est ais dj de lire cette pense sur quelques visages franais Rome. [Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin 1828.] Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa confiance: les prjugs que l'on avait pris soin de faire natre contre moi dans son esprit, avant mon arrive, s'taient dissips, et il me faisait l'honneur de tmoigner hautement et publiquement, en toute occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter. Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans l'explication de quelques faits. J'tais ministre des affaires trangres l'poque de la mort de Pie VII. Vous trouverez dans les cartons du ministre, si vous jugez propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le duc de Laval. L'usage est, la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur extraordinaire, ou d'accrditer l'ambassadeur rsidant par de nouvelles lettres auprs du Sacr Collge. C'est ce dernier parti que je proposai de suivre feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de meilleur pour son service. Quatre cardinaux franais vinrent Rome pour l'lection de Lon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est certainement un nombre de voix qui n'est pas ddaigner dans le conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de Montebello, charg de vous remettre cette dpche, restera votre disposition. J'ai l'honneur, etc., etc. MADAME RCAMIER. Rome, 10 fvrier 1829, onze heures du soir. Je voulais vous crire une longue lettre, mais la dpche que j'ai t oblig d'crire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours m'ont puis. Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voil maintenant charg d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera le rsultat, et quelle influence elle aura sur ma destine. Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera toujours libre pour Pques. Je vous parlerai bientt fond de tout cela. Imaginez-vous qu'on a trouv ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il ft malade, crivant son pitaphe. On a voulu le dtourner de ces tristes ides: Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours. Jeudi. Rome, 12 fvrier 1829. Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi dclar. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de peine; je ne pense point lui. Je lui souhaite toutes les prosprits possibles; mais pourtant, s'il tait vrai qu'il voult la guerre, il me trouverait. On me semble draisonner sur tout, et sur l'_immortel Mahmoud_, et sur l'vacuation de la More. Dans les chances les plus probables, cette vacuation remettra la Grce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on manque de tte et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mne avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours prts dnigrer nos amis et lever nos ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre langage, sur l'_accord des liberts publiques et de la royaut_[109], et qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la couronne taient les plus chauds partisans de la censure! Au surplus, je vais voir l'lection du chef de la chrtient; ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma vie[110]; il clora ma carrire. [Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le discours du trne contenait en effet cette phrase: L'exprience a dissip le prestige des thories insenses; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases son bonheur repose, et ceux mme qui le chercheraient ailleurs que dans _l'union sincre de l'autorit royale et des liberts_ que la Charte a consacres seraient hautement dsavous par elle.] [Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.] Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires commencent. Je vais tre oblig d'crire d'un ct au gouvernement tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position nouvelle; il faut complimenter le Sacr Collge, assister aux funrailles du saint-pre, auquel je m'tais attach parce qu'on l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouv un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donn un dmenti formel mes calomniateurs _chrtiens_. Puis vont me tomber sur la tte les cardinaux de France. J'ai crit pour faire des reprsentations au moins sur l'archevque de Toulouse[111]. [Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a dj t parl au tome II des _Mmoires_. (Voy. la note 1 de la page 336.) En 1829, l'archevque de Toulouse tait en assez mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits sminaires, il avait protest avec clat, terminant par ces paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclsiastiques, monseigneur Feutrier: Monseigneur, la devise de ma famille qui lui a t donne par Calixte II, en 1120, est celle-ci: _Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience. J'ai l'honneur d'tre, avec la respectueuse considration due au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevque de Toulouse. la suite de cette lettre, le roi fit notifier au prlat dfense de paratre la cour.] Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'excute; la fouille russit; j'ai trouv trois belles ttes, un torse de femme drap, une inscription funbre d'un frre pour une jeune soeur, ce qui m'a attendri. propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la sienne la veille du jour o il est tomb malade, prdisant qu'il allait bientt mourir; il a laiss un crit o il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup aim qui aient de pareilles vertus. LIVRE XIII[112] [Note 112: Ce livre a t compos Rome (fvrier-mai 1829) et Paris (aot-septembre 1830).] Suite de l'ambassade de Rome. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dpches M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Le marquis Capponi. -- madame Rcamier. -- M. le duc de Blacas. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Lettre Monseigneur le cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Fte de la villa Mdicis pour la grande duchesse Hlne. -- Mes relations avec la famille Bonaparte. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Pie VII. -- M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Prsomption. -- Les Franais Rome. -- Promenades. -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- madame Rcamier. -- Retour de Rome Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Dpart pour Rome. -- Les Pyrnes. -- Aventures. -- Ministre Polignac. -- Ma consternation. -- Je reviens Paris. -- Entrevue avec M. de Polignac. -- Je donne ma dmission de mon ambassade de Rome. Rome, ce 17 fvrier 1829. Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits. Au dcs du souverain pontife le gouvernement des tats romains tombe aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prtre et vque, et au cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs aillent complimenter, dans un discours, la congrgation des cardinaux runis avant l'ouverture du conclave Saint-Pierre. Le corps de Sa Saintet, expos d'abord dans la chapelle Sixtine, fut port vendredi dernier, 13 fvrier, dans la chapelle du Saint-Sacrement Saint-Pierre; il y est rest jusqu'au dimanche 15. Alors il a t plac dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci ont t descendues dans l'glise souterraine. MADAME RCAMIER. Rome, 17 fvrier 1829. J'ai vu Lon XII expos, le visage dcouvert, sur un chtif lit de parade, au milieu des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange[113]; j'ai assist la premire crmonie funbre dans l'glise de Saint-Pierre. Quelques vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurrent de leurs doigts tremblants que le cercueil du pape tait bien clou. la lumire des flambeaux, mle la clart de la lune, le cercueil fut enfin enlev par une poulie et suspendu dans les ombres pour tre dpos dans le sarcophage de Pie VII[114]. [Note 113: Voir, l'_Appendice_, le n 1: _La Mort de Lon XII._] [Note 114: Voici le vrai texte de cette lettre du 17 fvrier, que Chateaubriand a ici quelque peu modifi: J'ai assist la premire crmonie funbre pour le pape dans l'glise de Saint-Pierre. C'tait un trange mlange d'indcence et de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mlange de la lumire des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlev par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le dposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place celles de Lon XII: Vous figurez-vous tout cela, et les ides que cette scne faisait natre?] On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est tout gris et fort doux comme son ancien matre. DPCHE M. LE COMTE PORTALIS. Rome, ce 17 fvrier 1829 Monsieur le comte, J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma premire lettre porte Lyon avec la dpche tlgraphique, et dans ma dpche n 15, les difficults que j'ai rencontres pour l'expdition de mes deux courriers du 10 de ce mois. Ces gens-ci en sont encore l'histoire des Guelfes et des Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tt ou une heure plus tard, pouvait faire entrer une arme impriale en Italie. Les obsques du saint-pre seront termines dimanche 22, et le conclave ouvrira lundi soir 23, aprs avoir assist le matin la messe du Saint-Esprit: on meuble dj les cellules du palais Quirinal. Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour d'Autriche, des dsirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M. le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui. On peut voir le n 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a aussi dans les cartons du ministre quelques notes venues par une autre voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de femmes, les menes des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est pas non plus de l'intrt gnral de la socit qu'ils sortent, mais de l'intrt particulier des individus et des familles qui cherchent dans l'lection du chef de l'glise des places et de l'argent. Il y aurait des choses immenses faire aujourd'hui par le Saint-Sige: la runion des sectes dissidentes, le raffermissement de la socit europenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du sicle, et qui se placerait la tte des gnrations claires, pourrait rajeunir la papaut; mais ces ides ne peuvent point pntrer dans les vieilles ttes du Sacr Collge; les cardinaux arrivs au bout de la vie se transmettent une royaut lective qui expire bientt avec eux: assis sur les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'tre frapps que de la puissance de la mort. Ces cardinaux avaient lu le cardinal Della Genga (Lon XII) aprs l'exclusion donne au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il allait mourir; Della Genga s'tant avis de vivre, ils l'ont dtest cordialement pour cette tromperie. Lon XII choisissait dans les couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape dfunt, en avanant les moines, voulait de la rgularit dans les monastres, de sorte qu'on ne lui savait aucun gr du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrtait, les gens du peuple qu'on forait de boire debout dans la rue afin d'viter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux dans la perception des impts, des abus commis par quelques familiers du saint-pre, la mort mme de ce pape arrivant une poque qui fait perdre aux thtres et aux marchands de Rome le bnfice des folies du carnaval, ont fait anathmatiser la mmoire d'un prince digne des plus vifs regrets: Civita-Vecchia on a voulu brler la maison de deux hommes que l'on pensait avoir t honors de sa faveur. Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulirement dsigns: le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal Giustiniani[118]. [Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entr trs jeune chez les Camaldules de Murano, prs de Venise, il devint successivement abb de ce monastre, procureur, vicaire gnral de la Congrgation. Lon XII le nomma visiteur apostolique des universits, cardinal (1825) et prfet de la congrgation de la Propagande. Il fut lu pape, aprs la mort de Pie VIII, le 2 fvrier 1831, et prit le nom de _Grgoire XVI_.] [Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidle ministre de Pie VII, voyez, au tome III des _Mmoires_, la note 2 de la page 230.] [Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, n Naples le 18 dcembre 1758, mort Rome le 7 novembre 1839. Il avait t cr cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.] [Note 118: Jacques _Giustiniani_, n Rome le 29 dcembre 1769, mort Rome le 24 fvrier 1843. Il avait t nomm cardinal par Lon XII le 2 octobre 1826.] Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repouss, dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme tranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstin et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui, consult par Lon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pt autoriser la rclamation de nos vques; c'est encore lui qui a rdig le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a t d'avis de donner l'institution canonique aux vques des rpubliques espagnoles: tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modr. Je tiens ces dtails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des conversations que je vous ai annonces dans ma dpche n 15. Il importe au corps diplomatique, et surtout l'ambassadeur de France, que le secrtaire d'tat Rome soit un homme de relations faciles et habitu aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous avec les _zelanti_ et les congrganistes; nous devons dsirer qu'il soit repris par le pape futur. Je lui ai demand avec lequel des quatre cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a rpondu: Avec Capellari. Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manire fidle dans l'annexe du n 5 de la correspondance dj cite; mais le cardinal Pacca est trs affaibli par l'ge, et la mmoire, comme celle du cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement lui manquer. [Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, n Plaisance le 29 juillet 1744. Il tait cardinal depuis le 1er juin 1795 et avait assist au conclave de Venise (dcembre 1799--janvier, fvrier, mars 1800). Sous l'Empire, exil en France en mme temps que Pie VII, il se montra l'un des plus nergiques parmi les cardinaux qui refusrent d'assister au mariage de Napolon, ce qui lui valut d'tre intern Mzires, puis Charleville. Rentr Rome en 1814, il fut vque de Frascati, vice-chancelier de la sainte glise en septembre 1818, prfet du crmonial et doyen du Sacr-Collge. Le 21 mai 1820, il fut transfr aux siges d'Ostie et Velletri. Secrtaire d'tat de Lon XII, il prsida le conclave d'o sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, l'ge de 86 ans. De son vivant, il avait secrtement donn 10 000 cus d'or pour les Missions, et sa mort il laissa tous ses biens la Propagande.] Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rang au nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modration; il repousse les jsuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est rejet par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120], l'excuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal est lgat Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas Rome. [Note 120: N Rome le 13 septembre 1750, cr cardinal par Pie VII le 23 fvrier 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit ans passs, lorsqu'il fut nomm par Pie VIII cardinal secrtaire d'tat et bibliothcaire; le pape le nomma en outre secrtaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani est mort Pesaro le 3 dcembre 1834, dans sa 85e anne.] Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine; il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre ct, il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins de cette indigence. [Note 121: Charles _Odescalchi_, n Rome le 5 mars 1786, mort Modne le 17 aot 1841. Il avait t cr cardinal par Pie VII le 10 mars 1823.] Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il m'a causs aprs la dlivrance du roi Ferdinand. Dans l'vch d'Imola, que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas t plus modr; il a fait revivre les rglements de saint Louis contre les blasphmateurs: ce n'est pas le pape de notre poque. Au surplus, c'est un homme assez savant, hbrasant, hellniste, mathmaticien, mais plus propre aux travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas pouss par l'Autriche. Aprs tout, la prvoyance humaine est souvent trompe; souvent un homme change en arrivant au pouvoir; le _zelante_ cardinal Della Genga a t le pape conciliant Lon XII. Peut-tre surgira-t-il, au milieu des quatre comptiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le cardinal Castiglioni[122], le cardinal Benvenuti, le cardinal Galleffi[123], le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au vieux et vnrable doyen du Sacr Collge, La Somaglia, malgr sa demi-enfance ou plutt cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le dernier a mme quelque espoir, parce qu'tant vque et prince d'Ostie, son exaltation amnerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places libres. [Note 122: Franois-Xavier _Castiglioni_ (1761-1830). Il tait, en fvrier 1829, vque de Frascati. C'est lui que le Conclave lira pape le 31 mars 1829. Il prit son avnement le nom de Pie VIII et rgna vingt mois seulement. Il mourut le 30 novembre 1830.] [Note 123: Pierre-Franois _Galleffi_, n Csne le 27 octobre 1770, mort Rome le 18 juin 1837. Il tait cardinal depuis le 12 juillet 1803.] On suppose que le conclave sera trs long ou trs court: il n'y aura pas de combat de systme, comme l'poque du dcs de Pie VII: les _conclavistes_ et les _anticonclavistes_ ont totalement disparu: ce qui peut rendre l'lection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura des luttes personnelles entre les prtendants qui runissent un certain nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave, plus une, pour donner l'_exclusive_ qu'il ne faut pas confondre avec le droit d'_exclusion_[124], le ballottage entre les candidats se pourra prolonger. [Note 124: Aucune disposition canonique n'attribue aux puissances le droit d'intervenir dans les oprations d'un conclave; mais, en fait, la France, l'Espagne et l'Autriche ont exerc jusqu' ces derniers temps ce qu'on appelait l'_exclusion_; c'est--dire que chacune d'elles a pu dsigner au conclave un cardinal dont l'lection lui aurait dplu. Sans pour cela leur reconnatre un droit quelconque, le Sacr-Collge tient compte de ces indications, estimant que ce serait prparer des difficults au Saint-Sige que d'lire un pape malgr l'hostilit dclare d'une grande puissance catholique.--L'exclusive, trs diffrente en effet de l'_exclusion_, appartient aux membres mmes du congrs; elle rsulte des voix qui se refusent donner au candidat du plus grand nombre la majorit exige pour la validit de l'lection.] La France veut-elle exercer le droit d'_exclusion_ qu'elle partage avec l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exerc dans le prcdent conclave contre Severoli, par l'intermdiaire du cardinal Albani. Contre qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait lui, ou contre le cardinal Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'tre frapp de ce _veto_, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave l'indpendance de l'lection? quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse arm du secret de son gouvernement et comme prt frapper l'lection du conclave, si elle dplaisait Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il un choix de prdilection? Est-ce tel ou tel cardinal qu'il veut prter son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est--dire les cardinaux espagnols, napolitains et mme pimontais, voulaient runir leurs voix celles des cardinaux franais, si l'on pouvait former un parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces runions sont des chimres et nous avons dans les cardinaux des diverses cours des ennemis plutt que des amis. On assure que le primat de Hongrie et l'archevque de Milan viendront au conclave. L'ambassadeur d'Autriche Rome, le comte Lutzow, tient de trs bons propos sur le caractre de conciliation que doit avoir le pape futur. Attendons les instructions de Vienne. Au surplus, je suis persuad que tous les ambassadeurs de la terre ne font rien aujourd'hui l'lection du souverain pontife et que nous sommes tous d'une parfaite inutilit Rome. Je ne vois au reste aucun intrt pressant acclrer ou retarder (ce qui n'est d'ailleurs au pouvoir personne) les oprations du conclave. Que les cardinaux trangers l'Italie assistent ou n'assistent pas ce conclave, cela est du plus mince intrt pour le rsultat de l'lection. Si l'on avait des millions distribuer, il serait encore possible de faire un pape: je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas l'usage de la France. Dans mes instructions confidentielles M. le duc de Laval (13 septembre 1823) je lui disais: Nous demandons que l'on mette sur le trne pontifical un prlat distingu par sa pit et ses vertus. Nous dsirons seulement qu'il soit assez clair et d'un esprit assez conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des difficults inextricables, aussi fcheuses pour l'glise que pour le trne.... Nous voulons un membre du parti italien _zelante_ modr, capable d'tre agr par tous les partis. Tout ce que nous leur demandons dans notre intrt, c'est de ne pas chercher profiter des divisions qui peuvent se former dans notre clerg pour troubler nos affaires ecclsiastiques. Dans une autre lettre confidentielle, crite propos de la maladie du nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore M le duc de Laval: Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indpendant des autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modrs et qu'il soit ami de la France. Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre? Cette dpche renferme tout. Je n'aurai plus qu' instruire le roi succinctement des oprations du conclave et des incidents qui pourraient survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la variation des suffrages. Les cardinaux favorables aux jsuites sont: Giustiniani, Odescalchi, Pedicini[125], et Bertazzoli[126]. [Note 125: Charles-Marie _Pedicini_, n Bnvent le 2 novembre 1760, mort Rome le 19 novembre 1843. Cardinal depuis le 10 mars 1823.] [Note 126: Franois _Bertazzoli_, n Lugo le 1er mai 1754, mort Rome le 7 avril 1830. Cr cardinal, comme Pedicini, le 10 mars 1823.] Les cardinaux opposs aux jsuites par diverses causes et diverses circonstances sont: Zurla[127], De Gregorio, Bernetti, Capellari, Micara[128]. [Note 127: Placide _Zurla_, n Legnago le 2 avril 1769, mort Palerme le 29 octobre 1834, cr cardinal le 10 mars 1823.] [Note 128: Louis _Micara_, n Frascati le 12 octobre 1775, mort Rome le 24 mai 1847. Nomm cardinal par Lon XII le 20 dcembre 1824.] On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas, trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'lection. Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et cach, que je souponne lger sous l'apparence de la gravit, est fort embarrass de son rle. Les instructions de sa cour n'ont rien prvu; il en crit dans ce sens au charg d'affaires de Sa Majest Catholique Lucques. J'ai l'honneur, etc. _P. S._ Le cardinal Benvenuti a, dit-on, dj douze voix d'assures. Ce choix, s'il russissait, serait trs bon. Benvenuti connat l'Europe, et a montr de la capacit et de la modration dans divers emplois. * * * * * Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de cette grande loi d'lection, qui compte dj plus de dix-huit cents ans de dure. D'o viennent les papes? Comment de sicle en sicle ont-ils t lus? Au moment o la libert, l'galit et la rpublique achevaient d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait Bethlem le tribun universel des peuples, le grand reprsentant sur la terre de l'galit, de la libert et de la rpublique, le Christ, qui, aprs avoir plant la croix pour servir de limite deux mondes, aprs s'tre fait attacher cette croix, y tre mort, symbole, victime et rdempteur des souffrances humaines, transmit son pouvoir son premier aptre. Depuis Adam jusqu' Jsus-Christ, c'est la socit avec des esclaves, avec l'ingalit des hommes entre eux; depuis Jsus-Christ jusqu' nous, c'est la socit avec l'galit des hommes entre eux, l'galit sociale de l'homme et de la femme, c'est la socit sans esclaves, ou du moins sans le principe de l'esclavage. L'histoire de la socit moderne commence au pied et de ce ct-ci de la croix. Pierre, vque de Rome, initia la papaut: tribuns-dictateurs successivement lus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur puissance temporelle de l'ordre dmocratique, de cette nouvelle socit de frres qu'tait venu fonder Jsus de Nazareth, ouvrier, fabricant de jougs et de charrues, n d'une femme selon la chair, et pourtant Dieu et fils de Dieu, comme ses oeuvres le prouvent. Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils taient, la force de dtrner les rois avec une parole et une ide: ils n'avaient pour soldat qu'un plbien, la tte couverte d'un froc et la main arme d'une croix. La papaut, marchant la tte de la civilisation, s'avana vers le but de la socit. Les hommes chrtiens, dans toutes les rgions du globe, obirent un prtre dont le nom leur tait peine connu, parce que ce prtre tait la personnification d'une vrit fondamentale; il reprsentait en Europe l'indpendance politique dtruite presque partout; il fut dans le monde gothique le dfenseur des franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrla dans ses milices sous l'habit d'un frre mendiant. La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes sociaux au moyen ge, le pouvoir et la libert. Les papes, favorisant les Guelfes, se dclaraient pour les gouvernements des peuples: les empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles: c'taient prcisment le rle qu'avaient jou les Athniens et les Spartiates dans la Grce. Aussi, lorsque les papes se rangrent du ct des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir, parce qu'ils se dtachrent de leur principe naturel; et, par une raison oppose, et cependant analogue, les moines ont vu dcrotre leur autorit, lorsque la libert politique est revenue directement aux peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'tre remplacs par les moines, leurs reprsentants. Ces trnes dclars vacants et livrs au premier occupant dans le moyen ge; ces empereurs qui venaient genoux implorer le pardon d'un pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entire prive de culte par un mot magique; ces souverains frapps d'anathme, abandonns non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de leurs proches; ces princes vits comme des lpreux, spars de la race mortelle, en attendant leur retranchement de l'ternelle race; les aliments dont ils avaient got, les objets qu'ils avaient touchs passs travers les flammes ainsi que choses souilles: tout cela n'tait que les effets nergiques de la souverainet populaire dlgue la religion et par elle exerce. La plus vieille loi d'lection du monde est la loi en vertu de laquelle le pouvoir pontifical a t transmis de saint Pierre au prtre qui porte aujourd'hui la tiare: de ce prtre vous remontez de pape en pape jusqu' des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chane pontificale se trouve un Dieu. Les vques taient lus par l'Assemble gnrale des fidles; ds le temps de Tertullien, l'vque de Rome est nomm l'vque des vques. Le clerg, faisant partie du peuple, concourait l'lection. Comme les passions se retrouvent partout, comme elles dtriorent les plus belles institutions et les plus vertueux caractres, mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta davantage, et des rivalits humaines produisirent de grands dsordres. Rome paenne, de pareils troubles avaient clat pour l'lection des tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jet dans le Tibre, l'autre poignard par un esclave dans un bois consacr aux Furies. La nomination du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent trente-sept personnes succombrent dans la basilique Sicinienne, aujourd'hui Sainte-Marie-Majeure. On voit saint Grgoire lu pape par le _clerg_, le _snat_ et le _peuple romain_. Tout chrtien pouvait parvenir la tiare: Lon IV fut promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour dfendre Rome contre les Sarrasins, et son ordination diffre jusqu' ce qu'il et donn des preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres vques: Simplicius monta au sige de Bourges, tout laque qu'il tait. Mme aujourd'hui (ce qu'en gnral on ignore) le choix du conclave pourrait tomber sur un laque, ft-il mari: sa femme entrerait en religion, et lui recevrait, avec la papaut, tous les ordres. Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la libert de l'lection papale populaire; ils l'usurprent quelquefois, et ils exigrent souvent que cette lection ft au moins confirme par eux: un capitulaire de Louis le Dbonnaire rend l'lection des vques sa libert primitive, qui s'accomplit selon un trait du mme temps par le _consentement unanime du clerg et du peuple_. Ces dangers d'une lection proclame par les masses populaires ou dicte par les empereurs obligrent faire des changements la loi. Il existait Rome des prtres et des diacres appels _cardinaux_, soit que leur nom vint de ce qu'ils servaient aux _cornes_ ou coins de l'autel, _ad cornua altaris_, soit que le mot _cardinal_ drivt du latin _cardo_, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu Rome en 1059, fit dcider que les cardinaux seuls liraient les papes et que le clerg et le peuple ratifieraient l'lection. Cent vingt ans aprs, le concile de Latran[129] enleva la ratification au clerg et au peuple, et rendit l'lection valide une majorit des deux tiers des voix dans l'assemble des cardinaux. [Note 129: Le troisime concile de Latran sous Alexandre III, en 1179.] Mais ce canon du concile ne fixant ni la dure ni la forme de ce collge lectoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les lecteurs, et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de faire cesser cette discorde. En 1268, aprs la mort de Clment IV, les cardinaux runis Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Sige resta vacant pendant deux annes. Le podestat et le peuple de la ville furent obligs d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et mme, dit-on, de dcouvrir ce palais pour forcer les lecteurs en venir un choix. Grgoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remdier l'avenir un tel abus, tablit alors le conclave, CUM CLAVE, _sous clef_ ou _avec une clef_; il rgla les dispositions intrieures de ce conclave peu prs de la manire qu'elles existent aujourd'hui: cellules spares, chambre commune pour le scrutin, fentres extrieures mures, l'une desquelles on vient proclamer l'lection, en dmolissant les pltres dont elle est close, etc. Le concile tenu Lyon en 1274 confirme et amliore ces dispositions. Un article de ce rglement est pourtant tomb en dsutude: il y tait dit que, si aprs trois jours de clture le choix du pape n'tait pas fait, pendant cinq jours aprs ces trois jours les cardinaux n'auront plus qu'un seul plat leur repas, et qu'ensuite ils n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu' l'lection du souverain pontife. Aujourd'hui la dure d'un conclave n'est plus limite et les cardinaux ne sont plus punis par la dite, comme des enfants mis en pnitence. Leur dner, plac dans des corbeilles portes sur des brancards, leur arrive du dehors, accompagn de laquais en livre; un dapifre suit le convoi l'pe au ct et tran par des chevaux caparaonns, dans le carrosse armori du cardinal reclus. Arrivs au tour du conclave, les poulets sont ventrs, les pts sonds, les oranges mises en quartiers, les bouchons des bouteilles dpecs, dans la crainte que quelque pape ne s'y trouve cach. Ces anciennes coutumes, les unes puriles, les autres ridicules, ont des inconvnients. Le dner est-il somptueux? le pauvre qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dner est-il chtif? par une autre infirmit de la nature, l'indigent s'en moque et mprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage, qui n'est plus dans les moeurs actuelles; le christianisme est remont vers sa source; il est revenu au temps de la Cne et des Agapes, et le Christ doit seul aujourd'hui prsider ces festins. Les intrigues des conclaves sont clbres; quelques-unes eurent des suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, diffrents papes et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de Rome. Ce schisme parut prt s'teindre, lorsque Pierre de Lune[130] le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave Avignon. Alexandre VI acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui prostiturent la tiare, laissant aprs lui les souvenirs de Lucrce. Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses bquilles, et quand il fut pape son gnie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu dans une villa de Rome un portrait de la soeur de Sixte-Quint, femme du peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plbien, se plut faire peindre. Les premires armes de notre maison, disait-il cette soeur, sont des lambeaux (_lambels_). [Note 130: L'antipape Benot XIII, lu par les cardinaux rsidant Avignon, aprs la mort de l'antipape Clment VII.] C'tait encore le temps o quelques souverains dictaient des ordres au Sacr Collge. Philippe II faisait entrer au conclave des billets portant: _Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo tenga._ Aprs cette poque, les intrigues des conclaves ne sont plus gure que des agitations sans rsultats gnraux. Du Perron et d'Ossat obtinrent nanmoins la rconciliation d'Henri IV avec le Saint-Sige, ce qui fut un grand vnement. Les _Ambassades_ de Du Perron sont fort infrieures aux _Lettres_ de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait t au moment de prvenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran, avant sa sparation de l'glise, qu'il se soumettrait au jugement du Saint-Sige, il arriva Rome au moment o la condamnation d'Henri VIII allait tre prononce. Il obtint un dlai pour envoyer un homme de confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardrent la rponse. Les partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours aprs. Le retard d'un courrier a rendu l'Angleterre protestante, et chang la face politique de l'Europe. Les destines du monde ne tiennent pas des causes plus puissantes: une coupe trop large, vide Babylone, fit disparatre Alexandre. Vient ensuite Rome, du temps d'Olimpia[131], le cardinal de Retz, qui, dans le conclave, aprs la mort d'Innocent X, s'enrla dans l'_escadron volant_, nom que l'on donnait dix cardinaux indpendants; ils portaient avec eux _Sacchetti_, qui n'tait _bon qu' peindre_, pour faire passer Alexandre VII, _savio col silenzio_, et qui, pape, se trouva n'tre pas grand'chose. [Note 131: Donna _Olimpia Pamfili_, ne _Maldachini_ (1594-1656). Elle tait la belle-soeur du cardinal J.-B. Pamfili qui, la mort d'Urbain VIII (1644), fut lu pape sous le nom d'Innocent X. Sous le pontificat de ce dernier, Olimpia exera une grande influence et amassa d'immenses richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653), lui ordonna de se rendre Orvieto, pour y attendre le rsultat d'une enqute sur les origines de sa fortune; mais, avant la fin de cette enqute, elle prit de la peste, en 1656.] Le prsident de Brosses raconte la mort de Clment XII dont il fut tmoin, et vit l'lection de Benot XIV,--comme j'ai vu Lon XII le pontife, mort sur son lit abandonn: le cardinal camerlingue avait frapp deux ou trois fois Clment XII au front, selon l'usage, avec un petit marteau, en l'appelant par son nom _Lorenzo Corsini_: Il ne rpondit point, dit de Brosses, et il ajoute: _Voil ce qui fait que votre fille est muette._ Et voil comme en ce temps-l on traitait les choses les plus graves: un pape mort que l'on frappe la tte comme la porte de l'entendement, en appelant l'homme dcd et muet par son nom, pouvait, ce me semble inspirer, un tmoin autre chose qu'une raillerie, ft-elle emprunte de Molire. Qu'aurait dit le lger magistrat de Dijon si Clment XII lui et rpondu des profondeurs de l'ternit: Que me veux-tu? Le prsident de Brosses envoie son ami l'abb Courtois une liste des cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur: Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans got, pauvre moine. Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu paisse, l'esprit comme la figure. Ottoboni, sans moeurs, sans crdit, dbauch, ruin, amateur des arts. Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, mpris, sans moeurs, sans dcence, sans considration, sans jugement: selon lui, un cardinal est un ... habill de rouge. Le reste de la liste est l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit. Une bouffonnerie singulire eut lieu: de Brosses alla dner avec des Anglais la porte Saint-Pancrace; on simula l'lection d'un pape: sir Ashewd ta sa perruque et reprsenta le cardinal doyen; on chanta des _oremus_, et le cardinal Alberoni fut lu au scrutin de cette orgie. Les soldats protestants de l'arme du conntable de Bourbon nommrent pape, dans l'glise de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais, qui sont tout la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le culte catholique qui leur a permis d'lever un prche en dehors de la porte du Peuple. Le gouvernement et les moeurs ne souffriraient plus de pareils scandales. Aussitt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la premire chose qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, gratter durant l'obscurit les murs frachement maonns, jusqu' ce qu'ils aient fait un petit trou pour prendre par l, durant la nuit, des ficelles au moyen desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, aprs avoir parl des misres du conclave dont il fit partie, termine son rcit par ces belles paroles: On y vcut (dans le conclave) toujours ensemble avec le mme respect et la mme civilit que l'on observe dans les cabinets des rois; avec la mme politesse qu'on avait dans la cour de Henri III; avec la mme familiarit que l'on voit dans les collges; avec la mme modestie qui se remarque dans les noviciats, et avec la mme charit, au moins en apparence, qui pourrait tre entre des frres parfaitement unis. [Illustration: La Jeune Chevrire.] Je suis frapp, en achevant l'pitome d'une immense histoire, de la manire grave dont elle commence et de la manire presque burlesque dont elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scne qui, se rtrcissant par degrs au fur et mesure que la religion catholique s'loigne de sa source, se termine la petitesse du fils d'Adam. On ne retrouve plus gure la hauteur primitive de la croix qu'au dcs du souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre est dlaiss sur sa couche, montre que l'homme tait compt pour rien dans le chef du monde vanglique. Comme prince temporel, on rend des honneurs au pape expir; comme homme, son corps abandonn est jet la porte de l'glise, o jadis le pcheur faisait pnitence. DPCHES M. LE COMTE PORTALIS. Rome, 17 fvrier 1829. Monsieur le comte, J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire Rome ou s'il lui conviendra de m'accrditer auprs du Sacr Collge. Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que j'allouai M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'levait, autant que je m'en puis souvenir, de 40 50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M. le comte d'Appony, reut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs pour les premiers besoins, un supplment de 7,200 francs par mois son traitement ordinaire pendant la dure du conclave, et pour frais de cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le comte, la prtention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux, ni voitures, ni livres pour blouir la populace de Rome; le roi de France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misre. J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures ordinaires. Reste seulement savoir si Sa Majest ne pensera pas que, pendant la dure du conclave, je serai oblig une reprsentation laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien, je soumets simplement une question votre jugement et la dcision royale. J'ai l'honneur, etc. Rome, ce 19 fvrier 1829. Monsieur le comte, J'ai eu l'honneur d'tre prsent hier au Sacr Collge et de prononcer le petit discours[132] dont je vous ai d'avance envoy copie dans ma dpche n 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier extraordinaire. J'ai t cout avec des marques de satisfaction du meilleur augure, et le cardinal doyen, le vnrable Della Somaglia, m'a rpondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la France. [Note 132: Voir le texte de ce discours l'_Appendice_ n II: _Le Conclave de 1829_.] Vous ayant tout mand dans ma dernire dpche, je n'ai absolument rien de nouveau vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi[133] est arriv hier de Bnvent; on attend aujourd'hui les cardinaux Albani, Macchi[134] et Oppizzoni. [Note 133: Jean-Baptiste _Bussi_, cr cardinal par Lon XII en 1824.] [Note 134: Vincent _Macchi_, n Capo di Monte en 1770, mort Rome en 1860.--Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant d'tre cardinal, Mgr Macchi avait t nonce en Suisse, puis Paris (1819). Il portait alors le titre d'archevque de Nisibe.] Les membres du Sacr Collge s'enfermeront au palais Quirinal lundi soir, 23 de ce mois. Dix jours s'couleront ensuite pour attendre les cardinaux trangers, aprs quoi les oprations srieuses du conclave commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait tre lu dans la premire semaine de carme. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous m'avez expdi un courrier aprs l'arrive de M. de Montebello Paris. Il est urgent que je reoive ou l'annonce d'un ambassadeur extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de crance avec les instructions du gouvernement. Mes cinq cardinaux franais viendront-ils? Politiquement parlant, leur prsence est ici fort peu ncessaire. J'ai crit monseigneur le cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas o il se dterminerait venir. J'ai l'honneur, etc. _P. S._ Je joins ici la copie d'une lettre que m'a crite M. le comte de Funchal. Je n'ai point rpondu par crit cet ambassadeur, je suis seulement all causer avec lui. MADAME RCAMIER. Rome, lundi 23 fvrier 1829. Hier ont fini les obsques du pape. La pyramide de _papier_ et les quatre candlabres taient assez beaux, parce qu'ils taient d'une proportion immense et atteignaient la corniche de l'glise. Le dernier _Dies ir_ tait admirable. Il est compos par un homme inconnu qui appartient la chapelle du pape, et qui me semble avoir un gnie d'une tout autre espce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse la joie; nous chantons le _Veni Creator_ pour l'ouverture du conclave; puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brls, si la fume sort d'un certain pole: le jour o il n'y aura pas de fume, le pape sera nomm, et j'irai vous retrouver; voil tout le fond de mon affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la France! Quelle dplorable expdition que cette expdition de More! commence-t-on le sentir? Le gnral Guilleminot m'a crit une lettre ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'crire ainsi que parce qu'il me prsumait ministre. 25 fvrier. La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir aprs deux jours de maladie: je l'ai vu tout peintur sur son lit funbre, l'pe au ct. Il prtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des tableaux renferms ple-mle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas l le magasin o l'Avare serrait _un luth de Bologne garni de toutes ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lzard de trois pieds, et le lit de quatre pieds bandes de point de Hongrie_. On ne voit que des dfunts que l'on promne habills dans les rues; il en passe un rgulirement sous mes fentres quand nous nous mettons table pour dner. Au surplus, tout annonce la sparation du printemps; on commence se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'anne prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre socit. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des ruines: les Romains sont comme les dbris de leur ville: le monde passe leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles, dans les diverses contres de l'Europe, ces jeunes _Misses_ retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramene en Italie, qui se souviendra de l'avoir vue dans les palais dont les matres ne seront plus? Saint-Pierre et le Colise, voil tout ce qu'elle-mme reconnatrait. DPCHE M. LE COMTE PORTALIS. Rome, ce 3 mars 1829. Monsieur le comte, Mon premier courrier tant arriv Lyon le 14 du mois dernier neuf heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le tlgraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je suis encore sans instructions et sans rponse officielle. Les journaux ont annonc le dpart de deux ou trois cardinaux. J'avais crit Paris M. le cardinal de Latil[135], pour mettre sa disposition le palais de l'ambassade; je viens de lui crire encore divers points de sa route, pour lui renouveler mes offres. [Note 135: Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de _Latil_ (1761-1839). Il tait en 1789 grand vicaire de l'vque de Vence; ayant refus de prter serment la constitution civile du clerg, il migra en 1790, revint en France l'anne suivante, fut enferm Montfort-l'Amaury, parvint s'chapper et migra de nouveau. Devenu en 1798 l'aumnier du comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec lui en 1814. Il fut nomm vque _in partibus_ d'Amycle en 1815, vque de Chartres en 1817 et pair de France en 1822. la mort de Louis XVIII, le nouveau roi se souvint de son ancien aumnier; il le cra comte et l'appela l'archevch de Reims, M. de Latil sacra Charles X et reut du pape Lon XII (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le titre de duc. la rvolution de Juillet, il s'enfuit en Angleterre, puis revint en France, o il reprit son sige archipiscopal, sans siger toutefois la Chambre des pairs, n'ayant pas voulu prter serment au nouveau gouvernement.] Je suis fch d'tre oblig de vous dire, monsieur le comte, que je remarque ici de petites intrigues pour loigner nos cardinaux[136] de l'ambassade, pour les loger l o ils pourraient tre placs plus la porte des influences que l'on espre exercer sur eux. [Note 136: Les cardinaux franais taient au nombre de cinq: MM. de Latil, archevque de Reims; de Clermont-Tonnerre, archevque de Toulouse; de la Fare, archevque de Sens; de Croy, archevque de Rouen; d'Isoard, archevque d'Auch.] En ce qui me concerne, cela m'est fort indiffrent. Je rendrai MM. les cardinaux tous les services qui dpendront de moi. S'ils m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connatre, je leur dirai ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux vues du gouvernement de Sa Majest, si l'on s'apercevait qu'ils ne marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu' donner leurs voix dans le conclave quelque homme exagr, s'ils taient mme diviss entre eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi que je donnasse l'instant ma dmission que d'offrir ce spectacle public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport leur clerg, une conduite qui ne laisse rien l'intrigue. Tout prtre, tout cardinal ou vque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et pour correspondant Rome que l'ambassadeur mme de sa cour; celui-ci a le droit d'carter l'instant de Rome tout ecclsiastique de sa nation qui lui ferait obstacle. J'espre, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM. les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que je ne tarderai pas recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux qui sera charg d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles ttes cette exclusion doit frapper. Il est bien ncessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont annonc le rveil d'un parti. Ce parti, qui a donn de vingt vingt et une voix aux cardinaux della Marmora[137] et Pedicini, forme ce qu'on appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrays veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modr la fois. Quoique Autrichien, c'est--dire Milanais, il a tenu tte l'Autriche Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des cardinaux franais pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre candidat, dcider l'lection. tort ou raison, on croit ces cardinaux ennemis du systme actuel du gouvernement du roi, et la faction de Sardaigne compte sur eux. [Note 137: Teresio _Ferrero della Marmora_, n Turin le 15 octobre 1757, mort le 30 dcembre 1831. Cr cardinal le 27 septembre 1824.] J'ai l'honneur, etc[138]. [Note 138: De la mme plume avec laquelle il venait d'crire cette dpche son ministre, Chateaubriand, ce mme jour 3 mars, crivait son ami M. de Marcellus, ministre plnipotentiaire Lucques, cette autre lettre, qui n'est pas prcisment en style de chancellerie: M. de Marcellus, Lucques. Rome, 3 mars 1829. Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et varis. De la pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterr l'pe au ct, en habit noir et chapeau bord. Voil tout. Ce soir, chez moi, on chante neuf heures, on soupe dix, puis minuit on jene pour les cendres de demain; avec un peu de pntration, vous devinerez que je vous cris le mardi-gras. Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier dans le rle de Werther: Mon ami, sais-tu ce que c'est que la vie? C'est un bois o l'on s'embarrasse les jambes. Encore si les miennes allaient la chasse comme les vtres! Bonjour, voil qui est bien peu srieux pour un ambassadeur auprs d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le rire me prend par hasard, je le laisse aller. CHATEAUBRIAND.] MADAME RCAMIER. Rome, le 3 mars 1829. Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas de vous avoir crit rien de si bien ce propos. Je suis, comme vous le pensez, fortement occup: laiss sans direction et sans instructions, je suis oblig de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous promettre un pape modr et clair. Dieu veuille seulement qu'il soit fait l'expiration de l'_intrim_ du ministre de M. Portalis. 4 mars. Hier, mercredi des Cendres, j'tais genoux seul dans cette glise de _Santa Croce_, appuye sur les murailles de Rome, prs de la porte de Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans l'intrieur de cette solitude: j'aurais voulu tre aussi sous un froc, chantant parmi ces dbris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanits de la terre! Je ne vous parle pas de ma sant, parce que cela est extrmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me dit que M. de la Ferronnays se gurit; il fait des courses cheval, et sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'_intrim_: que de questions cela trancherait, pour moi! DPCHE M. LE COMTE PORTALIS. Dimanche[139], ce 15 mars 1829. [Note 139: Les prcdentes ditions portent tort: _Jeudi_, ce 15 mars;--ce qui est en contradiction avec le calendrier, et aussi avec les deux dates donnes par Chateaubriand quelques lignes plus loin, et qui, celles-l, sont exactes: _jeudi soir 12_, et _vendredi soir 13_.] Monsieur le comte, J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrive successive de MM. les cardinaux franais. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare[140] et de Croy[141], m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier est entr au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard[142], les deux autres s'y sont renferms vendredi soir, 13. [Note 140: Anne-Louis-Henri duc de _la Fare_ (1752-1829), petit-neveu du cardinal de Bernis. Il tait depuis deux ans vque de Nancy, lorsqu'il fut lu, par le bailliage de cette ville, dput de son ordre aux tats-Gnraux. Ce fut lui qui, le 4 mai 1789, l'issue de la messe qui eut lieu dans l'glise Saint-Louis, Versailles, pour l'ouverture des tats, pronona le discours d'usage. Son attitude hostile aux ides de la Rvolution l'obligea bientt quitter la France; il se rfugia d'abord Trves, puis en Autriche, devint l'un des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec lui, en 1814. En 1816, il fut adjoint l'archevque de Reims, M. de Talleyrand-Prigord, pour l'administration des affaires ecclsiastiques. Archevque de Sens en 1817, il reut en 1822 le titre de pair de France, et en 1823 la dignit de cardinal. Il assista aux deux conclaves o furent lus Lon XII et Pie VIII et mourut Paris le 10 dcembre 1829.] [Note 141: Gustave-Maximilien-Juste, prince de _Croy_ (1773-1844). Il tait en 1789 chanoine du grand chapitre de Strasbourg. La Rvolution le fora de se rfugier Vienne, o il sjourna jusqu'en 1817, poque laquelle il fut nomm vque de Strasbourg. la mort du cardinal de Prigord (1821), il devint grand-aumnier de France. Revtu de la pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transfr de l'vch de Strasbourg l'archevch de Rouen. Aprs la rvolution de 1830, le prince de Croy resta fidle ses opinions lgitimistes; il fut cependant oblig d'assister, en 1840, au baptme du comte de Paris, mais se retira aussitt aprs la crmonie.] [Note 142: Joachim-Jean-Xavier, duc d'_Isoard_ (1766-1839). Il fit ses tudes au sminaire d'Aix, o il se lia intimement avec le futur cardinal Fesch; lorsqu'clata la Rvolution, il n'avait reu encore que les ordres mineurs. En 1794, il se rendit Vrone, auprs du comte de Provence; puis, il revint en France, prit part plusieurs complots royalistes, et dut retourner en Italie aprs le 18 fructidor. La protection de l'abb Fesch lui permit de rentrer en France sous le Consulat, et bientt de remplir auprs de son ancien condisciple, devenu archevque de Lyon, cardinal et ambassadeur Rome, les fonctions de secrtaire particulier (1803). La mme anne, il fut nomm auditeur de Rote. Il ne fut ordonn prtre qu'en 1825, Rome. Lon XII le cra peu aprs (25 juin 1827) cardinal au titre de Saint-Pierre-s-liens, qu'il changea plus tard contre celui de la Trinit-du-Mont. son retour en France, Mgr d'Isoard fut pourvu de l'archevch d'Auch et appel la pairie avec le titre de duc (24 janvier 1829). la rvolution de Juillet, sa nomination la Chambre haute fut annule par la nouvelle Charte: il se consacra alors uniquement son diocse. La mort de son ami le cardinal Fesch ayant dtermin une vacance dans le corps des cardinaux franais, Mgr d'Isoard fut appel lui succder (14 juin 1839), mais il mourut presque subitement quelques mois aprs, le 7 octobre, pendant qu'il attendait Paris ses bulles d'institution.] Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqu des notes importantes sur la minorit et la majorit du conclave, sur les sentiments dont les diffrents partis sont anims. Nous sommes convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai dj parl, savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla, Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et Cristaldi[143]. [Note 143: Blisaire _Cristaldi_, n Rome le 11 juillet 1764, mort Rome le 25 fvrier 1831. Nomm cardinal le 2 octobre 1826.] J'espre que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien me reprocher si des passions ou des intrts venaient tromper mes esprances. J'ai dcouvert, monsieur le comte, de mprisables et dangereuses intrigues entretenues de Paris Rome par le canal de M. le nonce Lambruschini[144]. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en plein conclave la copie de prtendues instructions secrtes divises en plusieurs articles et donnes (assurait-on impudemment) M. le cardinal de Latil. La majorit du conclave s'est prononce fortement contre de pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on crivt au nonce de rompre toute espce de relations avec ces hommes de discorde qui, en troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique odieuse tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces rvlations authentiques, et je vous l'enverrai aprs la nomination du pape: cela vaudra mieux que toutes les dpches du monde. Le roi apprendra connatre ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra s'appuyer sur des faits propres le diriger dans sa marche. [Note 144: Mgr Lambruschini, archevque de Gnes, nonce du Saint-Sige Paris.] Votre dpche n 14 me donna avis des empitements que le nonce de Sa Saintet a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Lon XII. La mme chose tait dj arrive, lorsque j'tais ministre des affaires trangres, la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens de se dfendre contre ces attaques publiques; il est bien plus difficile d'chapper aux trames ourdies dans l'ombre. Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes raisonnables: le seul abb Coudrin[145], dont vous m'avez parl, est un de ces esprits compactes et rtrcis dans lesquels rien ne peut entrer, un de ces hommes qui se sont tromps de profession. Vous n'ignorez pas qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a mme des bulles d'institution: cela ne s'accorde gure avec nos lois civiles et nos institutions politiques. [Note 145: L'abb _Coudrin_ avait accompagn Rome comme conclaviste le cardinal-archevque de Rouen, le prince de Croy, dont il tait, depuis 1826, le premier vicaire gnral. Chateaubriand, qui n'a fait que l'entrevoir, s'est tromp dans le jugement qu'il a port sur lui. Bien loin d'tre un esprit rtrci, l'abb Coudrin possdait les hautes et rares qualits qui font les chefs d'ordres. Son intelligence galait sa vertu. l'poque o la Rvolution venait d'anantir les anciens ordres religieux, il lui a t donn de fonder une Congrgation, que Chateaubriand sans nul doute a mal connue et qui est aujourd'hui rpandue dans le monde entier, la Congrgation des Sacrs-Coeurs de Jsus et de Marie et de l'Association perptuelle du Trs Saint Sacrement de l'Autel (dite de Picpus). L'abb Pierre Coudrin (en religion le P. Marie-Joseph) tait n le 1er mars 1768; il est mort le 27 mars 1837. Voir la _Vie du T. R. P. Marie-Joseph Coudrin_, par un Pre de la Congrgation des Sacrs-Coeurs de Jsus et de Marie.] Il se pourrait faire que le pape ft lu la fin de cette semaine. Mais si les cardinaux franais manquent le premier effet de leur prsence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De nouvelles combinaisons amneraient peut-tre une nomination inattendue: on s'arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel que Dandini[146]. [Note 146: Hercule Dandini, n Rome le 25 juillet 1759, mort le 22 juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.] Je me suis jadis, monsieur le comte, trouv dans des circonstances difficiles, soit comme ambassadeur Londres, soit comme ministre pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs, soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donn autant d'inquitude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renferm dans une prison dont les abords sont strictement gards. Je n'ai ni argent donner, ni places promettre; les passions caduques d'une cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai combattre la btise dans les uns, l'ignorance du sicle dans les autres; le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicit dans ceux-l; dans presque tous l'ambition, les intrts, les haines politiques, et je suis spar par des murs et par des mystres de l'assemble o fermentent tant d'lments de division. chaque instant la scne varie; tous les quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de nouvelles perplexits. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire valoir, que je vous entretiens de ces difficults, mais pour me servir d'excuse dans le cas o l'lection produirait un pape contraire ce qu'elle semble promettre et la nature de nos voeux. la mort de Pie VII, les questions religieuses n'avaient point encore agit l'opinion: ces questions sont venues aujourd'hui se mler la politique, et jamais l'lection du chef de l'glise ne pouvait tomber plus mal propos. J'ai l'honneur, etc. MADAME RCAMIER. Rome, 17 mars 1829. Le roi de Bavire[147] est venu me voir en _frac_. Nous avons parl de vous. Ce souverain _grec_, en portant une couronne, semble savoir ce qu'il a sur la tte, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au pass. Il dne chez moi jeudi et ne veut personne. [Note 147: _Louis Ier_ (Charles-Auguste), roi de Bavire, n Strasbourg en 1786. Mont sur le trne le 12 octobre 1825, il se montra un ardent _philhellne_, ce dont Chateaubriand lui savait trs grand gr. Un voyage qu'il fit en Italie, de 1804 1805, lui inspira pour les arts une passion qui ne le quitta plus; il attira dans sa capitale les plus grands artistes de l'Allemagne et il ne ngligea rien pour faire de Munich l'Athnes moderne. Malheureusement, il y introduisit un jour Aspasie sous les traits de Lola Monts, une danseuse dont il fit une comtesse de Lansfeld et qui devint un moment la souveraine absolue de la Bavire. Louis Ier, oblig de quitter ses tats, au mois de fvrier 1848, abdiqua, le 20 mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. Il vcut depuis dans la retraite et mourut Nice le 29 fvrier 1868.] Au reste, nous voil au milieu de grands vnements: un pape faire; que sera-t-il? L'mancipation des catholiques passera-t-elle? Une nouvelle campagne en Orient; de quel ct sera la victoire? Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il une tte capable d'apercevoir tout ce qui se trouve l-dedans pour la France et d'en profiter selon les vnements? Je suis persuad qu'on n'y pense seulement pas Paris, et qu'entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquitudes ministrielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du tout. Il n'y a que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder autour de moi. Hier, je suis all me promener par une espce de tempte sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arriv l'ancien pav romain, si bien conserv qu'on croirait qu'il a t pos nouvellement. Horace avait pourtant foul les pierres que je foulais: o est Horace? * * * * * Le marquis Capponi[148], arrivant de Florence, m'apporta des lettres de recommandation de ses amies de Paris. Je rpondis l'une de ces lettres le 21 mars 1829: J'ai reu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien, mais je suis tout vos ordres. Je n'en tais pas savoir ce que c'tait que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau; il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point rpondu votre premire lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la barbarie _discipline_, pour ces esclaves _btonns_ en soldats[149]. Que les femmes soient transportes d'admiration pour les hommes qui en pousent la fois des centaines, qu'elles prennent cela pour le progrs des lumires et de la civilisation, je le conois; mais moi je tiens mes pauvres Grecs; je veux leur libert comme celle de la France; je veux aussi des frontires qui couvrent Paris, qui assurent notre indpendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son srail; j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se serait bien gard de lui mettre une robe de chambre turque. [Note 148: Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis _Capponi_, n Florence le 14 septembre 1792. lev par le clbre antiquaire l'abb Zannoni, il apprit un grand nombre de langues et voyagea en Italie, en France, en Angleterre et en Allemagne. Il a jou en Toscane un rle politique important, particulirement de 1847 1849. Bien qu'il ft devenu presque aveugle ds 1839, il se voua avec passion aux tudes historiques et fut le principal rdacteur des _Archives historiques_ publies Florence par Vieusseux. Le plus remarquable de ses ouvrages, _Storia della Republica di Firenze_, a paru en 1875. Le marquis Gino Capponi est mort le 3 fvrier 1876.] [Note 149: Chateaubriand ne nous a pas donn le nom de la correspondante laquelle tait adresse cette lettre du 21 mars. C'est videmment la dame dont il a parl plus haut, dans sa lettre Mme Rcamier, du 15 janvier 1829, et dont il disait: J'ai reu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministre; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est turque enrage; Mahmoud est un grand homme qui a devanc sa nation!] MADAME RCAMIER. Rome, le 21 mars 1829 Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis all hier, entre deux scrutins et en attendant un pape, Saint-Onufre: ce sont bien deux _orangers_ qui sont dans le _clotre_, et point un chne _vert_. Je suis tout fier de cette fidlit de ma mmoire. J'ai couru, presque les yeux ferms, la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime mieux que le grand tombeau qu'on va lui lever. Quelle charmante solitude! quelle admirable vue! quel bonheur de reposer l entre les fresques du Dominiquin et celles de Lonard de Vinci! Je voudrais y tre, je n'ai jamais t plus tent. Vous a-t-on laisse entrer dans l'intrieur du couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tte ravissante, quoique moiti efface, d'une madone de Lonard de Vinci? Avez-vous vu dans la bibliothque le masque du Tasse, sa couronne de laurier fltrie, un miroir dont il se servait, son critoire, sa plume et la lettre crite de sa main, colle sur une planche qui pend au bas de son buste? Dans cette lettre d'une petite criture rature, mais facile lire, il parle d'_amiti_ et du _vent de la fortune_; celui-l n'avait gure souffl pour lui et l'amiti lui avait souvent manqu. Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le choix a t retard, si des obstacles se sont levs de toutes parts, ce n'est pas ma faute: il aurait fallu m'couter un peu davantage et ne pas agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait dcider. Au reste, prsent, il me semble que tout le monde veut tre en paix avec moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-mme vient de m'crire qu'il rclame mes anciennes bonts pour lui, et aprs tout cela il descend chez moi rsolu voter pour le pape le plus modr. Vous avez lu mon second discours[150]. Remerciez M. Kratry qui[151] a parl si obligeamment du premier; j'espre qu'il sera encore plus content de l'autre. Nous tcherons tous les deux de rendre la _libert_ chrtienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la rponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez lou _en plein conclave_? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gterie. [Note 150: Ce second discours fut prononc par Chateaubriand en plein conclave. On en trouvera le texte l'_Appendice_ n II: _le Conclave de 1829_.] [Note 151: Auguste-Hilarion, comte de _Kratry_ (1769-1859). Dput du Finistre, rdacteur du _Courrier franais_, il avait, la tribune et dans la Presse, vivement combattu M. de Villle, ce qui l'avait rapproch de Chateaubriand. Dput de 1818 1824, puis de 1827 1837, M. de Kratry fut nomm pair de France le 3 octobre 1837. lu en 1849 la Lgislative, et appel, comme doyen d'ge, prsider la premire sance, il profita de cette circonstance pour laisser clater son hostilit contre les institutions rpublicaines. Il vota constamment avec la droite monarchique et rentra dans la vie prive au 2 dcembre 1851. Ce vieux parlementaire avait publi de nombreux crits de philosophie spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un au moins, le _Dernier des Beaumanoir_ (1824), avait eu un assez vif succs.] 24 mars 1829. Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais je suis dans un moment de dcouragement, et je ne veux pas croire un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'tre libre et de vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une ide fixe et qui croient que le monde n'est occup que de cette ide. Et pourtant, Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape et de mes tribulations? La lgret franaise, les intrts du moment, les discussions des Chambres, les ambitions mues, ont bien autre chose faire. Lorsque le duc de Laval m'crivait aussi ses soucis sur son conclave, tout proccup de la guerre d'Espagne que j'tais, je disais en recevant ses dpches: _Eh! bon Dieu, il s'agit bien de cela!_ M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion. Il est vrai de dire cependant que les choses cette poque n'taient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les ides religieuses n'taient pas mles aux ides politiques comme elles le sont dans toute l'Europe; la querelle n'tait pas l; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme cette heure, troubler ou calmer les tats. Depuis la lettre qui m'annonait la prolongation du cong de M. de La Ferronnays et son dpart pour Rome, je n'ai rien appris: je crois pourtant cette nouvelle vraie. M. Thierry m'a crit d'Hyres une lettre touchante; il dit qu'il se meurt, et pourtant il veut une place l'Acadmie des inscriptions et me demande d'crire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez croire combien le _tableau des Bergers d'Arcadie_ tait fait pour un bas-relief et convient la sculpture[152]. [Note 152: Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le tombeau du Poussin, d'aprs le tableau des _Bergers d'Arcadie_, un bas-relief, dont Chateaubriand tait, bon droit, extrmement satisfait.] 28 mars. M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre aujourd'hui au conclave; c'est le sicle des merveilles. J'ai auprs de moi le fils du marchal Lannes et le petit-fils du chancelier[153]: _messieurs du Constitutionnel_ dnent ma table auprs de _messieurs de la Quotidienne_. Voil l'avantage d'tre sincre; je laisse chacun penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la mme libert; je tche seulement que mon opinion ait la majorit, parce que je la trouve, comme de raison, meilleure que les autres. C'est cette sincrit que j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes se rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut les saisir sous mon toit. [Note 153: Le troisime secrtaire de l'ambassade, le vicomte de Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, marchal de camp et dput de la Loire-Infrieure, tait, par sa mre, petit-fils du chancelier Dambray. Les deux premiers secrtaires taient MM. Bellocq et Desmousseaux de Givr, dont il sera parl tout l'heure.--Les attachs l'ambassade taient MM. de Montebello, du Viviers, de Mesnard, d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidle secrtaire de Chateaubriand.] M. LE DUC DE BLACAS[154]. [Note 154: Le duc de Blacas tait alors ambassadeur Naples.] Rome, 24 mars 1829. Je suis bien fch, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu vous causer quelque inquitude. Je n'ai point du tout me plaindre d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo[155]), qui ne m'a dit que des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, disons-nous autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur de me parler, le gouvernement franais n'a dsign particulirement personne; il s'en est entirement rapport ce que je lui ai mand. Sept ou huit cardinaux modrs et pacifiques, qui semblent attirer galement les voeux de toutes les cours, sont les candidats entre lesquels nous dsirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons pas la prtention d'imposer un choix la majorit du conclave, nous repoussons de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre cardinaux fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorit. [Note 155: Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples Rome.] Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer cette lettre; je la mets donc tout simplement la poste, parce qu'elle ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut. J'ai l'honneur, etc. MADAME RCAMIER. Rome, le 31 mars 1829. M. de Montebello est arriv et m'a apport votre lettre avec une lettre de M. Bertin et de M. Villemain. Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides; j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussire soit oblige de chasser celle de ces vieux morts que le vent a dj emporte. Les spulcres dpeupls offrent le spectacle d'une rsurrection et pourtant ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le nant qui a rendu ces tombes dsertes. Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis mont avant-hier la boule de Saint-Pierre pendant une tempte. Vous ne sauriez vous figurer ce que c'tait que le bruit du vent au milieu du ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple des chrtiens, qui crase la vieille Rome. 31 mars, au soir. Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est Castiglioni, le cardinal mme que je portais la papaut en 1823, lorsque j'tais ministre, celui qui m'a rpondu dernirement au conclave en me donnant _force louanges_. Castiglioni est modr et dvou la France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se sparer, a ordonn d'crire au nonce Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la satisfaction que le Sacr Collge a prouve de ma conduite. J'ai dj expdi cette nouvelle Paris par le tlgraphe. Le prfet du Rhne est l'intermdiaire de cette correspondance arienne, et ce prfet est M. de Brosses, fils de ce comte de Brosses, le lger voyageur Rome, souvent cit dans les notes que je rassemble en vous crivant[156]. Le courrier qui vous porte cette lettre porte ma dpche M. Portalis. [Note 156: Le tlgraphe arien n'allait encore que jusqu' Lyon, et M. de Brosses, prfet du Rhne, en tenait la clef. C'tait, comme son pre, un homme d'infiniment d'esprit.] Je n'ai plus deux jours de suite de bonne sant; cela me fait enrager, car je n'ai coeur rien au milieu de mes souffrances. J'attends pourtant avec quelque impatience ce qui rsultera Paris de la nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je deviendrai. Le plus sr, c'est le cong demand. J'ai vu par les journaux la grande querelle du _Constitutionnel_ sur mon discours; il accuse le _Messager_ de ne l'avoir pas imprim, et nous avons Rome des _Messagers_ du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le discours. N'est-ce pas singulier? Il parat clair qu'il y a eu _deux_ ditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense au mcompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura t trs mcontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les loges que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape? Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misres? Quand ne m'occuperai-je plus que d'achever les mmoires de ma vie et ma vie aussi, comme dernire page de mes _Mmoires_? J'en ai bien besoin; je suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma tte; je m'amuse l'appeler un _rhumatisme_, mais on ne gurit pas de celui-l. Un seul mot me soutient quand je le rpte: bientt. 3 avril. J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'tant trs bien conduit dans le conclave, et ayant vot avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas et je l'ai invit dner. Il a refus par un billet plein de mesure[157]. [Note 157: Chateaubriand rpondit en ces termes au cardinal Fesch: J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, rpondre plutt au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'crire. Il augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Esprons que le temps viendra o tous les obstacles seront levs. Grce la magnanimit de son roi, la France est assez forte dsormais pour braver des souvenirs: la libert doit vivre en paix avec la gloire. Je prie Votre minence de croire mon dvouement et d'agrer l'assurance de ma haute considration.] DPCHE M. LE COMTE PORTALIS. Rome, ce 2 avril 1829. Monsieur le comte, Le cardinal Albani a t nomm secrtaire d'tat, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le mander dans ma premire lettre porte Lyon par le courrier cheval expdi le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne plat ni la faction sarde, ni la majorit du Sacr Collge, ni mme l'Autriche, parce qu'il est violent, antijsuite, rude dans son abord, et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani se trouve ml dans toutes sortes d'entreprises et de spculations. J'allai hier lui faire ma premire visite; aussitt qu'il m'aperut, il s'cria: Je suis un cochon! (Il tait en effet fort sale.) Vous verrez que je ne suis pas un ennemi. Je vous rapporte, monsieur le comte, ses propres paroles. Je lui rpondis que j'tais bien loin de le regarder comme un ennemi. vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et non pas du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vcu en France? (Il parle franais comme un Franais.) Vous serez content et votre matre aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons Saint-Pierre. Il tait huit heures du matin; j'avais dj vu Sa Saintet et tout Rome courait la crmonie de l'adoration. Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractre et franc par humeur; sa violence djoue sa ruse; on peut en tirer parti en flattant son orgueil et satisfaisant son avarice. Pie VIII est trs savant, surtout en matire de thologie; il parle franais, mais avec moins de facilit et de grce que Lon XII. Il est attaqu sur le ct droit d'une demi-paralysie et sujet des mouvements convulsifs: la suprme puissance le gurira. Il sera couronn dimanche prochain, jour de la Passion, 5 avril. Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me retenait Rome est termine, je vous serai infiniment oblig de m'obtenir de la bienveillance de Sa Majest un cong de quelques mois. Je ne m'en servirai qu'aprs avoir remis au pape la lettre par laquelle le roi rpondra celle que Pie VIII lui a crite ou va lui crire pour lui annoncer son lvation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi de solliciter de nouveau en faveur de mes deux secrtaires de lgation, M. Bellocq et M. de Givr[158], les grces que je vous ai demandes pour eux. [Note 158: M. Bellocq tait premier secrtaire de l'ambassade. Le second secrtaire, M. Desmousseaux de Givr, n le 1er janvier 1794, tait entr de bonne heure dans la carrire diplomatique. Il avait t attach l'ambassade de Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'anne suivante, il avait t envoy Rome. Il donna sa dmission l'avnement du ministre Polignac et rentra, aprs 1830, dans la diplomatie. Dput d'Eure-et-Loir de 1837 1848, il dfendit, non sans talent, la politique conservatrice et fut l'un des principaux soutiens du ministre de M. Guizot, jusqu'au jour o, se sparant de son chef, dans un discours prononc le 27 avril 1847, il montra les ministres rpondant sur toutes les questions: Rien, rien, rien! Aussitt rpercuts, grossis par les journaux opposants, ces mots: _Rien, rien, rien!_ eurent un retentissement norme, et ils ne laissrent pas d'tre pour quelque chose dans la rvolution du 24 fvrier. Aprs avoir sig l'Assemble lgislative de 1849 1851, M. Desmousseaux de Givr rentra dans la vie prive.] Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il s'tait acquis, mme dans la majorit, m'avaient fait craindre quelque coup imprvu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au charg d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrive de M. le cardinal de Clermont-Tonnerre pour le charger tout vnement de la lettre ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilit. Heureusement il n'a point t dans le cas de faire usage de cette lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer. J'ai l'honneur, etc., etc. SON MINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE. Rome, ce 28 mars 1829. Monseigneur, Ne pouvant plus communiquer avec vos collgues MM. les cardinaux franais renferms au palais de Monte-Cavallo; tant oblig de tout prvoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intrt de notre pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les conclaves, je me vois regret dans la fcheuse ncessit de confier Votre minence une exclusion ventuelle. Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en est pas moins un homme de capacit sur lequel, dans une lutte prolonge, on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal charg au conclave des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son discours, l'a dj dsign officiellement en cette qualit. Or, il est impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal appartenant ouvertement une couronne, pas plus la couronne de France qu' toute autre. En consquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majest Trs Chrtienne, et prenant sur moi seul toute la responsabilit, de donner l'exclusion M le cardinal Albani, si d'un ct par une rencontre fortuite, et de l'autre par une combinaison secrte, il venait obtenir la majorit des suffrages. Je suis, etc., etc. Cette lettre d'exclusion, confie un cardinal par un ambassadeur qui n'y est pas autoris formellement, est une tmrit en diplomatie: il y a l de quoi faire frmir tous les hommes d'tat domicile, tous les chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux affaires trangres; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point de ne pas mme songer au cas ventuel d'exclusion, force m'tait d'y songer pour lui. Supposez qu'Albani et t nomm pape par aventure, que serais-je devenu? J'aurais t jamais perdu comme homme politique. Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme politique, mais pour la gnration future des crivains qui on ferait du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dpens de leur carrire, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma prvoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui parat une normit, mesur la courte chelle des vieilles ides diplomatiques, n'tait au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la socit. Cette audace me venait, d'un ct, de mon insensibilit pour toute disgrce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de la nomination d'un pape, des rivalits des couronnes et des intrigues de l'intrieur d'un conclave. DPCHE M. LE COMTE PORTALIS. _Confidentielle._ Rome, ce 2 avril 1829. Monsieur le comte, J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que je vous ai annoncs. Ce n'est rien moins que le journal officiel et secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien; j'en ai fait disparatre seulement tout ce qui pouvait indiquer avec trop de prcision les sources o j'ai puis. S'il transpirait la moindre chose de ces rvlations, dont il n'y a peut-tre pas un autre exemple, il en coterait la fortune, la libert et la vie peut-tre plusieurs personnes. Cela serait d'autant plus dplorable que ces rvlations ne sont point dues l'intrt et la corruption, mais la confiance dans l'honneur franais. Cette pice, monsieur le comte, doit donc demeurer jamais secrte, aprs avoir t lue dans le conseil du roi: car, malgr les prcautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs. J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre o sont nots jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses dcisions, ses gestes et ses faits; quel trsor historique si l'on pouvait y fouiller en remontant vers les premiers sicles de la papaut! Il m'a t entr'ouvert un moment pour l'poque actuelle. Le roi verra, par les documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, l'intrieur d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui seront connus, et les ministres de Sa Majest ne marcheront pas dans l'ombre. Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre rflexion, il ne me reste plus qu' vous offrir la nouvelle assurance de la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc. L'original italien du document prcieux annonc dans cette dpche confidentielle a t brl Rome sous mes yeux; je n'ai point gard copie de la traduction de ce document que j'ai envoye aux affaires trangres; j'ai seulement une copie du _commentaire_ ou des _remarques_ jointes par moi cette traduction[159]. Mais la mme discrtion qui m'a fait recommander au ministre de garder la pice jamais secrte m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit l'obscurit dont ces remarques sont enveloppes, par l'absence du document auquel elles se rapportent, cette obscurit serait encore de la lumire Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville ternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils allassent frapper quelque arrire-neveu des auteurs de la mystrieuse confidence. Je me contenterai donc de donner un _aperu gnral_ du contenu du _commentaire_, en insistant sur quelques passages qui ont un rapport direct avec les affaires de France. [Note 159: Voir l'_Appendice_ n III: _le Journal du Conclave_.] On voit premirement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou combien elle tait elle-mme trompe; car, pendant qu'elle me faisait dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se runissaient la minorit ou la faction dite de Sardaigne. La minorit des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux franais influerait sur la _forme de notre gouvernement_. Comment cela? Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargs et par leurs votes en faveur d'un pape exalt. Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient faire croire que Charles X et son gouvernement n'taient pas d'accord. Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a faire au conclave une dclaration _purement_ de conscience; il est renvoy devant quatre cardinaux-vques: les actes de cette confession secrte demeurent la garde du grand pnitencier. Les autres cardinaux franais ignorent la matire de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain la dcouvrir: le fait est important et curieux. La minorit est compose de seize voix compactes. Les cardinaux de cette minorit s'appellent les _Pres de la Croix_; ils mettent sur leur porte une croix de Saint-Andr pour annoncer que, dtermins dans leur choix, ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorit du conclave montre des sentiments raisonnables et la ferme rsolution de ne se mler en rien de la politique trangre. Le procs-verbal dress par le notaire du conclave est digne d'tre remarqu: Pie VIII, y est-il dit la conclusion, s'est dtermin nommer le cardinal Albani secrtaire d'tat, afin de satisfaire aussi le cabinet de Vienne. Le souverain pontife partage les lots entre les deux couronnes; il se dclare le pape de la France et donne l'Autriche la secrtairerie d'tat. MADAME RCAMIER. Rome, mercredi 8 avril 1829 J'ai donn aujourd'hui mme dner tout le conclave. Demain je reois la grande-duchesse Hlne. Le mardi de Pques, j'ai un bal pour la clture de la session; et puis je me prpare aller vous voir; jugez de mon anxit: au moment o je vous cris, je n'ai point encore de nouvelles de mon courrier cheval annonant la mort du pape, et pourtant le pape est dj couronn; Lon XII est oubli; j'ai repris les affaires avec le nouveau secrtaire d'tat Albani; tout marche comme s'il n'tait rien arriv, et j'ignore si vous savez mme Paris qu'il y a un nouveau pontife! Que cette crmonie de la bndiction papale est belle! La Sabine l'horizon, puis la campagne dserte de Rome, puis Rome elle-mme, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui bnisse ses sujets. J'en tais l de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gnes m'apporte une dpche tlgraphique de Paris Toulon, laquelle dpche, qui rpond celle que j'avais fait passer, m'apprend que le 4 avril, onze heures du matin, on a reu Paris ma dpche tlgraphique de Rome Toulon, dpche qui annonait la nomination du cardinal Castiglioni, et que le roi est fort content. La rapidit de ces communications est prodigieuse; mon courrier est parti le 31 mars, huit heures du soir, et le 8 avril, huit heures du soir, j'ai reu la rponse de Paris[160]. [Note 160: En mme temps que cette lettre, Chateaubriand envoyait Mme Rcamier le billet suivant destin au jeune Canaris: Rome, 9 avril 1829. Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une rponse. Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes recommandations: Aimez bien Mme Rcamier. N'oubliez jamais que vous tes n en Grce; que ma patrie devenue libre a vers son sang pour la libert de la vtre, soyez surtout bon chrtien, c'est--dire honnte homme, et soumis la volont de Dieu. Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom sur la liste de ces anciens fameux Grecs, o l'a dj plac votre illustre pre. Je vous embrasse. CHATEAUBRIAND.] 11 avril 1829. Nous voil au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pques, dans quinze jours mon cong et puis vous voir! Tout disparat dans cette esprance; je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni la politique. Demain nous commenons la semaine sainte. Je penserai tout ce que vous m'avez dit. Que n'tes-vous ici pour entendre avec moi les beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les dserts de la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'anne: je suis du nombre. Mercredi saint, 15 avril. Je sors de la chapelle Sixtine, aprs avoir assist tnbres et entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parl de cette crmonie et j'en tais cause de cela cent fois plus touch. Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour tour teints, laissaient chapper de leur lumire touffe une lgre fume blanche, image assez naturelle de la vie que l'criture compare _une petite vapeur_[161]. Les cardinaux taient genoux, le nouveau pape prostern au mme autel o quelques jours avant j'avais vu son prdcesseur; l'admirable prire de pnitence et de misricorde, qui avait succd aux Lamentations du prophte, s'levait par intervalles dans le silence et la nuit. On se sentait accabl sous le grand mystre d'un Dieu mourant pour effacer les crimes des hommes. La catholique hritire sur ses sept collines tait l avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes puissants, de ces cardinaux qui disputaient la prsance aux monarques, un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des princes de l'glise sans clat, annonaient la fin d'une puissance qui civilisa le monde moderne. Les chefs-d'oeuvre des arts disparaissaient avec elle, s'effaaient sur les murs et sur les votes du Vatican, palais demi abandonn. De curieux trangers, spars de l'unit de l'glise, assistaient en passant la crmonie et remplaaient la communaut des fidles. Une double tristesse s'emparait du coeur. Rome chrtienne, en commmorant l'agonie de Jsus-Christ, avait l'air de clbrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jrusalem les paroles que Jrmie adressait l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, mpriser tout et mourir. [Note 161: _Umbr enim transitus est tempus nostrum._ (_Livre de la Sagesse._)] DPCHES M. LE COMTE PORTALIS. Rome, ce 16 avril 1829. Monsieur le comte, Les choses se dveloppent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain pontife sont parfaitement d'accord avec le systme pacificateur suivi par Lon XII: Pie VIII va mme plus loin que son prdcesseur; il s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de prononcer le mot et de conseiller aux Franais de suivre l'esprit. Le nonce, ayant encore crit sur nos affaires, a reu schement l'ordre de se mler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et M. le comte de Celles mettra fin sa mission le mois prochain. Le cardinal Albani, dans une position difficile, est oblig de l'expier: les protestations qu'il me fait de son dvouement la France blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous les rapports religieux, nous n'avons rien craindre du cardinal Albani; fort peu religieux lui-mme, il ne sera pouss nous troubler ni par son propre fanatisme, ni par l'opinion modre de son souverain. Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police et une correspondance chiffre que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie: laisser occuper les lgations, ou mettre garnison autrichienne Ancne sous un prtexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et dclarer la guerre la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817; on ne satisfait pas impunment sous nos yeux une ambition avide et injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modne, auquel il prtend laisser son norme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot contre l'hritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout cela aurait t dangereux l'poque o des gouvernements secrets et absolus faisaient marcher obscurment des soldats derrire une obscure dpche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la libert de la presse et de la parole, avec le tlgraphe et la rapidit de toutes les communications, avec la connaissance des affaires rpandue dans les diverses classes de la socit, on est l'abri des tours de gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut pas se dissimuler qu'un _charg d'affaires d'Autriche_, secrtaire d'tat Rome, a des inconvnients; il y a mme certaines notes (par exemple celles qui seraient relatives la puissance impriale en Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani. Personne n'a encore pu pntrer le secret d'une nomination qui dplat tout le monde, mme au cabinet de Vienne. Cela tient-il des intrts trangers la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce moment au saint-pre de lui avancer 200,000 piastres dont le gouvernement de Rome a besoin; d'autres prtendent que cette somme serait prte par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait samedi dernier que Sa Saintet, ne voulant pas reprendre le cardinal Bernetti et dsirant nanmoins lui donner une grande place, n'avait trouv d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la lgation de Bologne. De misrables embarras deviennent souvent les motifs des plus importantes rsolutions. Si la version du cardinal Macchi est la vritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la _satisfaction_ des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une raison apparente, l'aide de laquelle il chercherait masquer ses propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point la dure du ministre d'Albani. Aussitt qu'il entrera en relation avec les ambassadeurs, les difficults natront de toutes parts. Quant la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec prcaution ce qu'on vous en mandera de Rome ou d'ailleurs. Il est malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tomb au dernier degr du mpris. La manire dont la cour vit au milieu de ses gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantmes de la peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des gibets, contribue de plus en plus dans ce pays avilir la royaut. Mais on prend pour des _conspirations_ ce qui n'est que le malaise de tous, le produit du sicle, la lutte de l'ancienne socit avec la nouvelle, le combat de la dcrpitude des vieilles institutions contre l'nergie des jeunes gnrations; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui est ce qui pourrait tre. Ne nous le dissimulons pas: le grand spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle qui frappe les yeux des nations restes ou retombes sous le joug, excite des regrets ou nourrit des esprances. Le mlange des gouvernements reprsentatifs et des monarchies absolues ne saurait durer; il faut que les unes ou les autres prissent, que la politique reprenne un gal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La douane d'une frontire ne peut dsormais sparer la libert de l'esclavage; un homme ne peut plus tre pendu de ce ct-ci d'un ruisseau pour des principes rputs sacrs de l'autre ct de ce mme ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce sens, qu'il y a _conspiration_ en Italie; c'est dans ce sens encore que l'Italie est _franaise_. Le jour o elle entrera en jouissance des droits que son intelligence aperoit et que la marche progressive du temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne sont point quelques pauvres diables de _carbonari_, excits par des manoeuvres de police et pendus sans misricorde, qui soulveront ce pays. On donne aux gouvernements les ides les plus fausses du vritable tat des choses; on les empche de faire ce qu'ils devraient faire pour leur sret, en leur montrant toujours comme les conspirations particulires d'une poigne de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause permanente et gnrale. Telle est, monsieur le comte, la position relle de l'Italie: chacun de ses tats, outre le travail commun des esprits, est tourment de quelque maladie locale: le Pimont est livr une faction fanatique; le Milanais est dvor par les Autrichiens; les domaines du saint-pre sont ruins par la mauvaise administration des finances; l'impt s'lve prs de cinquante millions et ne laisse pas au propritaire un pour cent de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande est gnrale; le prince de Modne a tabli dans son duch (lieu de franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises prohibes, lesquelles il fait entrer la nuit dans la lgation de Bologne[162]. [Note 162: Le duc de Modne se dfendait de cette accusation. Voir, dans _Chateaubriand et son temps_, p. 363, les explications que donne ce sujet M. de Marcellus.] Je vous ai dj, monsieur le comte, parl de Naples, o la faiblesse du gouvernement n'est sauve que par la lchet des populations. C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l'agonie de l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre cette vertu dans la patrie de Marius et de Csar. Les habitudes d'une vie oisive et le charme du climat contribuent encore ter aux Italiens du midi le dsir de s'agiter pour tre mieux. Les antipathies nes des divisions territoriales ajoutent aux difficults d'un mouvement intrieur; mais si quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en de des Alpes accordait une charte ses sujets, une rvolution aurait lieu, parce que tout est mr pour cette rvolution. Plus heureux que nous et instruits par notre exprience, les peuples conomiseraient les crimes et les malheurs dont nous avons t prodigues. Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientt le cong que je vous ai demand: peut-tre en ferai-je usage. Au moment donc de quitter l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperus gnraux, pour fixer les ides du conseil du roi et afin de le tenir en garde contre les rapports des esprits borns ou des passions aveugles. J'ai l'honneur, etc., etc. M. LE COMTE PORTALIS. Rome, ce 16 avril 1829. Monsieur le comte, MM. les cardinaux franais sont fort empresss de connatre quelle somme leur sera accorde pour leurs dpenses et leur sjour Rome: ils m'ont pri plusieurs fois de vous crire ce sujet; je vous serai donc infiniment oblig de m'instruire le plus tt possible de la dcision du roi. Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez suppos qu'aucun cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est tabli avec sa suite, compose de deux conclavistes, d'un secrtaire ecclsiastique, d'un secrtaire laque, d'un valet de chambre, de deux domestiques et d'un cuisinier franais, enfin d'un matre de chambre romain, d'un matre de crmonies, de trois valets de pied, d'un cocher, et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est oblig d'avoir ici. M. l'archevque de Toulouse, qui ne peut marcher[163], ne dne point ma table; il faut deux ou trois services diffrentes heures, des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon respectable hte ne payera certainement pas sa dpense ici: il partira, et les mmoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc., mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et du tailleur qui a _confectionn_ les manteaux, les soutanes, les rabats, l'ajustement complet du cardinal et de ses abbs. [Note 163: Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 358), parti de Toulouse trop tard pour arriver l'ouverture du conclave, vint me voir Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour se rendre Rome par la voie la plus courte, en vitant Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui longeait le lac de _Biguglia_; il la prit sans hsiter. Tout alla bien jusqu'au passage de l'Arno; mais l, en mettant pied terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet accident le retint plusieurs jours Sienne et ne lui permit d'entrer au conclave que le dernier des cardinaux franais.] Si vous joignez cela, monsieur le comte, mes dpenses extraordinaires pour frais de reprsentation avant, pendant et aprs le conclave, dpenses augmentes par la prsence de la grande-duchesse Hlne[164], du prince Paul de Wurtemberg[165] et du roi de Bavire, vous trouverez sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accords seront de beaucoup dpasss. La premire anne de l'tablissement d'un ambassadeur est ruineuse, les secours accords pour cet tablissement tant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de sjour pour qu'un agent diplomatique ait trouv le moyen d'acquitter les dettes qu'il a contractes d'abord et de mettre ses dpenses au niveau de ses recettes. Je connais toute la pnurie du budget des affaires trangres; si j'avais par moi-mme quelque fortune, je ne vous importunerais pas: rien ne m'est plus dsagrable, je vous assure, que ces dtails d'argent dans lesquels une rigoureuse ncessit me force d'entrer, bien malgr moi. [Note 164: _Hlne-Paulouwna_ (Frdrique-Charlotte-Marie) tait la fille du prince Paul de Wurtemberg. Ne le 9 janvier 1807, elle avait pous, le 19 fvrier 1824, le grand-duc Michel Paulowitch, frre du tzar Alexandre et du grand-duc Nicolas, qui allait devenir, l'anne suivante, empereur de Russie.] [Note 165: _Paul_-Charles-Frdric-Auguste, frre du roi de Wurtemberg. N le 19 janvier 1785, il avait pous, le 28 septembre 1805, Catherine-Charlotte-Georgine-Frdrique-Louise-Sophie-Thrse, fille du duc de Saxe-Hildburhausen.] Agrez, monsieur le comte, etc. J'avais donn des bals et des soires Londres et Paris, et, bien qu'enfant d'un autre dsert, je n'avais pas trop mal travers ces nouvelles solitudes; mais je ne m'tais pas dout de ce que pouvaient tre des ftes Rome: elles ont quelque chose de la posie antique qui place la mort ct des plaisirs. la villa Mdicis, dont les jardins sont dj une parure et o j'ai reu la grande-duchesse Hlne, l'encadrement du tableau est magnifique: d'un ct, la villa Borghse avec la maison de Raphal; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entire comme un vieux nid d'aigle abandonn. Au milieu des bosquets se pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornlie, les beauts venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hlne semblait leur reine. Bore, tout coup descendu de la montagne, a dchir la tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a balay sur cette rive. L'ambassade tait consterne; je sentais je ne sais quelle gaiet ironique voir un souffle du ciel emporter mon or d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a t promptement rpar. Au lieu de djeuner sur la terrasse, on a djeun dans l'lgant palais: l'harmonie des cors et des hautbois, disperse par le vent, avait quelque chose du murmure de mes forts amricaines. Les groupes qui se jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourments battaient leurs visages et leurs cheveux, le _sartarello_ qui continuait dans la bourrasque, l'improvisatrice qui dclamait aux nuages, le ballon qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout cela donnait un caractre nouveau ces jeux o semblaient se mler les temptes accoutumes de ma vie[166]. [Note 166: La fte donne par Chateaubriand la Villa Mdicis, en l'honneur de la princesse Hlne, eut lieu le 29 avril 1829. Un journal de Rome, le _Notizie del Giorno_, en publia un compte rendu enthousiaste, que le _Moniteur_ de Paris reproduisit dans son numro du 15 mai.] Quel prestige pour tout homme qui n'et pas compt son monceau d'annes, et qui et demand des illusions au monde et l'orage! J'ai bien de la peine me souvenir de mon automne, quand, dans mes soires, je vois passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. quel dsennui vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont dj aim, les autres ce qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans ces spulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui serrent de bassins des fontaines suspendues des portiques; elles iront augmenter tant de poussires lgres et charmantes. Ces flots de beauts, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la musique de Rossini, qui se rpte et s'affaiblit d'orchestre en orchestre. Cette mlodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais dans les savanes des Florides, le gmissement que j'ai ou dans le temple d'rechte Athnes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons qui me beraient sur l'Ocan? Ma sylphide serait-elle cache sous la forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est reste unie au saule des prairies o je causais avec elle de l'autre ct de la futaie de Combourg. Je suis bien tranger ces bats de la socit attache mes pas vers la fin de ma course; et pourtant il y a dans cette ferie une sorte d'enivrement qui me monte la tte: je ne m'en dbarrasse qu'en allant rafrachir mon front la place solitaire de Saint-Pierre ou au Colise dsert. Alors les petits spectacles de la terre s'abment, et je ne trouve d'gal au brusque, changement de la scne que les anciennes tristesses de mes premiers jours. * * * * * Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies qu'on lui jette sans cesse la tte. La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la famille impriale; elle n'a fait qu'obir la dure ncessit impose par la force des armes; ce sont les allis qui ont provoqu ce bannissement: des conventions diplomatiques, des traits formels prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils doivent habiter, ne permettent pas un ministre ou un ambassadeur des cinq puissances de dlivrer _seul_ un passeport aux parents de Napolon; le visa des _quatre_ autres ministres ou ambassadeurs des _quatre_ autres puissances contractantes est exig. Tant ce sang de Napolon pouvantait les allis, lors mme qu'il ne coulait pas dans ses propres veines! Grce Dieu, je ne me suis jamais soumis ces mesures. En 1823, j'ai dlivr, sans consulter personne, en dpit des traits et sous ma propre responsabilit comme ministre des affaires trangres, un passeport madame la comtesse de Survilliers[167], alors Bruxelles, pour venir Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai demand le rappel de ces lois de perscution; vingt fois j'ai dit Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la statue de Napolon replace au haut de la colonne de la place Vendme. J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que j'ai pu la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai compris largement la monarchie lgitime: la libert peut regarder la gloire en face. Ambassadeur Rome, j'ai autoris mes secrtaires et mes attachs paratre au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai renvers la sparation leve entre des Franais qui ont galement connu l'adversit. J'ai crit M. le cardinal Fesch pour l'inviter se joindre aux cardinaux qui devaient se runir chez moi; je lui ai tmoign ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir prendre; je lui ai rappel le temps o j'avais fait partie de sa mission auprs du Saint-Sige; et j'ai pri mon ancien ambassadeur d'honorer de sa prsence le banquet de son ancien secrtaire d'ambassade. J'en ai reu cette rponse pleine de dignit, de discrtion et de prvoyance: [Note 167: Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de comte de Survilliers, comme son frre Louis avait pris le nom de comte de Saint-Leu, et son frre Jrme celui de comte de Montfort.] Du palais Falconieri, 4 avril 1829. Le cardinal Fesch est bien sensible l'invitation obligeante de M. de Chateaubriand, mais sa position son retour Rome lui conseilla d'abandonner le monde et de mener une vie tout fait spare de toute socit trangre sa famille. Les circonstances qui se succdrent lui prouvrent qu'un tel parti tait indispensable sa tranquillit; et les douceurs du moment ne le garantissant point des dsagrments de l'avenir, il est oblig de ne point changer de manire de vivre. Le cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'tre convaincu que rien n'gale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine qu'il ne se rendra pas chez Son Excellence aussi frquemment qu'il l'aurait dsir. Le trs humble, etc. Cardinal FESCH. La phrase de ce billet: _Les douceurs du moment ne le garantissant pas des dsagrments de l'avenir_, fait allusion la menace de M. de Blacas, qui avait donn l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en bas de ses escaliers, s'il se prsentait l'ambassade de France: M. de Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours t si grand seigneur. Moi qui pour tre, autant que je puis, ce que je dois tre dans le prsent, me rappelle sans cesse mon pass, j'ai agi d'une autre sorte avec M. l'archevque de Lyon: les petites msintelligences qui existrent entre lui et moi Rome m'obligent des convenances d'autant plus respectueuses que je suis mon tour dans le parti triomphant, et lui dans le parti abattu. De son ct, le prince Jrme m'a fait l'honneur de rclamer mon intervention, en m'envoyant copie d'une requte qu'il adresse au cardinal secrtaire d'tat; il me dit dans sa lettre: L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses consquences, pour que cette gnreuse France qui l'a vu natre (le prince Jrme), cette France qui possde toutes ses affections, et qu'il a servie vingt ans, veuille aggraver sa situation en permettant chaque gouvernement d'abuser de la dlicatesse de sa position. Le prince Jrme de Montfort, confiant dans la loyaut du gouvernement franais et dans le caractre de son noble reprsentant, n'hsite pas penser que justice lui soit rendue. Il saisit cette occasion, etc. JRME. J'ai adress, en consquence de cette requte, une note confidentielle au secrtaire d'tat, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces mots: Les motifs dduits par le prince Jrme de Montfort ayant paru au soussign fonds en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention de ses bons offices au rclamant, persuad que le gouvernement franais verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur des lois politiques. Le soussign mettrait un prix tout particulier obtenir, dans cette circonstance, le puissant intrt de S. E. le cardinal secrtaire d'tat. CHATEAUBRIAND. J'ai rpondu en mme temps au prince Jrme ce qui suit: Rome, 9 mai 1829. L'ambassadeur de France prs le Saint-Sige a reu copie de la note que le prince Jrme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui tmoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprs du secrtaire d'tat de Sa Saintet, les justes rclamations de Son Altesse. Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi t banni de sa patrie, serait trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Franais qui se trouvent encore placs sous le coup d'une loi politique. Le frre exil de Napolon, s'adressant un migr jadis ray de la liste des proscrits par Napolon lui-mme, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir pour tmoins les ruines de Rome. Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc. DPCHE M. LE COMTE PORTALIS. Rome, 4 mai 1829. J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous accusant rception de votre dpche n 25, que le pape m'avait reu en audience particulire le 29 avril midi. Sa Saintet m'a paru jouir d'une trs bonne sant. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gard peu prs cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de crance. En quittant le cabinet de Sa Saintet au Vatican, je suis descendu chez le secrtaire d'tat, et, abordant franchement la question avec lui, je lui ai dit: Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous tes _Autrichien_, _vous dtestez la France_, vous voulez lui jouer de mauvais tours: que dois-je croire de tout cela? Il a hauss les paules et m'a rpondu: Vos journaux me font rire; je ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'tes pas convaincu; mais mettez-moi l'preuve et vous verrez si je n'aime pas la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre roi! Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincre. Il est d'une indiffrence profonde en matire religieuse; il n'est pas prtre; il a mme song quitter la pourpre et se marier; il n'aime pas les jsuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux, gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrmement peu favorable la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie. J'ai l'honneur, etc. 10 mai 1829. Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accrot de la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes amis; des alles mnent la Paneterie; pauvre laiterie, volire ou mnagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte quirinale, on aperoit dans une rue troite des femmes qui travaillent aux diffrents tages de leurs fentres: les unes brodent, les autres peignent dans le silence de ce quartier retir. Les cellules des cardinaux du dernier conclave ne m'intressent pas du tout. Lorsqu'on btissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'oeuvre Raphal, qu'en mme temps les rois venaient baiser la mule du pontife, il y avait quelque chose digne d'attention dans la papaut temporelle. Je verrais volontiers la loge d'un Grgoire VII, d'un Sixte-Quint, comme je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs, dlaisss d'une obscure compagnie de septuagnaires, ne me reprsentent que ces _columbaria_ de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur poussire et d'o s'est envole une famille de morts. Je passe donc rapidement ces cellules dj moiti abattues pour me promener dans les salles du palais: l, tout me parle d'un vnement[168] dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu' Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII. [Note 168: L'enlvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.] Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les souvenirs de Pie VII, dont j'ai racont l'histoire en parlant de madame de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs esquisss sous la vote de mon monument. Ma fidlit la mmoire de mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent: rien ne descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu vit autour de moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous dtruit pas; elle nous rend seulement invisibles. M. LE COMTE PORTALIS. Rome, le 7 mai 1829. Monsieur le comte, Je reois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dpche n 25. Cette dpche dure, rdige par quelque commis mal lev des affaires trangres, n'tait pas de celles que je devais attendre aprs les services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave, et surtout on aurait d un peu se souvenir de la personne qui on l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu de si rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui; d'inutiles commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination faite dans le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prvoir ni prvenir; nomination sur laquelle je n'ai cess d'envoyer des claircissements. Dans ma dpche n 34, qui sans doute vous est parvenue prsent, je vous offre encore un moyen trs simple de vous dbarrasser de ce cardinal, s'il fait si grand'peur la France, et ce moyen sera dj moiti excut lorsque vous recevrez cette lettre: demain je prends cong de Sa Saintet; je remets l'ambassade M. Bellocq, comme charg d'affaires, d'aprs les instructions de votre dpche n 24, et je pars pour Paris. J'ai l'honneur, etc. Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec M. Portalis. MADAME RCAMIER. 14 mai 1829. Mon dpart est fix au 16. Des lettres de Vienne arrives ce matin annoncent que M. de Laval a refus le ministre des affaires trangres; est-ce vrai? S'il tient ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le sait. J'espre que le tout sera dcid avant mon arrive Paris. Il me semble que nous sommes tombs en paralysie et que nous n'avons plus que la langue de libre. Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis dispos ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministre, il n'y avait pas assez d'loges et de flatteries pour moi dans les dpches; le jour o la place a t prise, ou cense prise, on m'annonce schement la nomination de M. de Laval dans la dpche la plus rude et la plus bte la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste l'autre, il fallait un peu songer qui on s'adressait, et M. Portalis en aura t averti par un mot de rponse que je lui ai envoy ces jours derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, comme Carnot signait de confiance des centaines d'excutions mort. * * * * * L'ami du grand L'Hpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du XVIe sicle, laquelle bravait l'honntet, compare les Franais des guenons qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant qu'elles ne soient parvenues la plus haute branche, pour y montrer ce qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est pass en France depuis 1789 jusqu' nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par exposer sans honte ses infirmits aux passants. Voil qu'au bout de mes dpches je suis saisi du dsir de me vanter: les grands hommes qui pullulent cette heure dmontrent qu'il y a duperie ne pas proclamer soi-mme son immortalit. Avez-vous lu dans les archives des affaires trangres les correspondances diplomatiques relatives aux vnements les plus importants l'poque de ces correspondances?--Non. Du moins vous avez lu les correspondances imprimes; vous connaissez les ngociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du prsident Jeannin, les Mmoires d'tat de Villeroy, les conomies royales de Sully; vous avez lu les Mmoires du cardinal de Richelieu, nombre de lettres de Mazarin, les pices et les documents relatifs au trait de Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les dpches de Barillon sur les affaires d'Angleterre; les ngociations pour la succession d'Espagne ne vous sont pas trangres; le nom de madame des Ursins ne vous a pas chapp; le pacte de famille de M. de Choiseul est tomb sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximens, Olivars et Pombal, Hugues Grotius sur la libert des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern, les ngociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius, second fils de Hugues; enfin la collection des traits diplomatiques a peut-tre attir vos regards?--Non. Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles lucubrations? Eh bien! lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le succs vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre mon classement d'homme d'tat; prenez mes dpches de Prusse, d'Angleterre et de Rome, placez-les auprs des autres dpches que je vous indique: la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont le plus ennuy; dites si mon travail et celui de mes prdcesseurs n'est pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du _positif_ n'est pas aussi manifeste de mon ct que du ct des ministres passs et des dfunts ambassadeurs? D'abord vous remarquerez que j'ai l'oeil tout; que je m'occupe de Reschid-Pacha[169] et de M. de Blacas; que je dfends contre tout venant mes privilges et mes droits d'ambassadeur Rome; que je suis cauteleux, faux (minente qualit!), fin jusque-l que M. de Funchal, dans une position quivoque, m'ayant crit, je ne lui rponds point; mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne puisse montrer une ligne de moi et nanmoins qu'il soit satisfait. Pas un mot imprudent reprendre dans mes conversations avec les cardinaux Bernetti et Albani, les deux secrtaires d'tat; rien ne m'chappe; je descends aux plus petits dtails; je rtablis la comptabilit dans les affaires des Franais Rome, d'une manire telle qu'elle subsiste encore sur les bases que je lui ai donnes. D'un regard d'aigle, j'aperois que le trait de la Trinit du Mont, entre le Saint-Sige et les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux parties n'avait eu le droit de le faire. De l, montant plus haut et arrivant la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion un cardinal, parce qu'un ministre des affaires trangres me laissait sans instructions et m'exposait voir nommer pour pape une crature de l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste nominative des scrutins. Je ne nglige point la famille de Bonaparte; je ne dsespre pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch donner sa dmission d'archevque de Lyon. Si un _carbonaro_ remue, je le sais, et je juge du plus ou du moins de vrit de la conspiration; si un abb intrigue, je le sais, et je djoue les plans que l'on avait forms pour loigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je dcouvre qu'un secret important a t dpos par le cardinal Latil dans le sein du grand pnitencier. tes-vous content? Est-ce l un homme qui sait son mtier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette besogne diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en cott une ide, de mme qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait des chausses en gardant ses moutons: mes moutons moi taient mes songes. [Note 169: Mustapha _Reschid-Pacha_ (1779-1857), l'homme d'tat le plus remarquable qu'ait eu la Turquie au XIXe sicle. Lors de l'ambassade de Chateaubriand Rome, il tait ministre des Affaires trangres sous Mahmoud II. Il devint grand vizir sous Abdul-Medjid, et opra d'importantes rformes.] Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres officielles aux lettres officielles de mes prdcesseurs, on s'apercevra que, dans les miennes, les affaires gnrales sont traites autant que les affaires prives; que je suis entran par le caractre des ides de mon sicle dans une rgion plus leve de l'esprit humain. Cela se peut observer surtout dans la dpche o je parle M. Portalis de l'tat de l'Italie, o je montre la mprise des cabinets qui regardent comme des conspirations particulires ce qui n'est que le dveloppement de la civilisation. Le _Mmoire sur la guerre de l'Orient_ expose aussi des vrits d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai caus avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai obligs de parler avec moi de religion, de libert, des destines futures du monde. Mon discours prononc au guichet du conclave a le mme caractre. C'est des vieillards que j'ai os dire d'avancer, et de replacer la religion la tte de la marche de la socit. Lecteurs, attendez que j'aie termin mes vanteries pour arriver ensuite au but, la manire du philosophe Platon faisant sa randonne autour de son ide. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'ge m'allonge le chemin[170]. Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs crivains de nos jours ont la manie de ddaigner leur talent littraire pour suivre leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. Grce Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la politique, par la raison mme que j'ai t heureux ce lansquenet. Pour tre un homme suprieur en affaires, il n'est pas question d'acqurir des qualits, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontment l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur l'obstacle qui s'oppose en moi ma russite complte. Cet obstacle ne vient pas de la muse; il nat de mon indiffrence de tout. Avec ce dfaut, il est impossible d'arriver rien d'achev dans la vie pratique. [Note 170: Quand Sidrac, qui l'ge allonge le chemin, Arrive dans la chambre, un bton la main.... (BOILEAU, _le Lutrin_, chant I.)] L'indiffrence, j'en conviens, est une qualit des hommes d'tat, mais des hommes d'tat sans conscience. Il faut savoir regarder d'un oeil sec tout vnement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au nant, l'gard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu'au milieu des rvolutions on sache trouver sa fortune particulire. Car ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est oblig de rapporter quelque chose; il doit financer raison d'un trne, d'un cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqu par les Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en cette numismatique[171]. Malheureusement mon insouciance est double; je ne sais pas plus chauff pour ma personne que pour le fait. Le mpris du monde venait saint Paul ermite de sa foi religieuse; le ddain de la socit me vient de mon incrdulit politique. Cette incrdulit me porterait haut dans une sphre d'action, si, plus soigneux de mon sot individu, je savais en mme temps l'humilier et le vtir. J'ai beau faire, je reste un bent d'honnte homme, navement hbt et tout nu, ne sachant ni ramper, ni prendre. [Note 171: Thodore _Mionnet_ (1770-1842). Conservateur adjoint la Bibliothque nationale et membre de l'Acadmie des inscriptions, il consacra trente ans de sa vie son grand ouvrage, la _Description des mdailles grecques et romaines, avec leur degr de raret et leur estimation_ (1806-1837, 15 vol. in-8{o}).] D'Andilly[172], parlant de lui, semble avoir peint un ct de mon caractre: Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en avais trop, ne pouvant souffrir cette dpendance qui resserre dans des bornes si troites les effets de l'inclination que Dieu m'a donne pour des choses grandes, glorieuses l'tat et qui peuvent procurer la flicit des peuples, sans qu'il m'ait t possible d'envisager en tout cela mes intrts particuliers. Je n'tais propre que pour un roi qui aurait rgn par lui-mme et qui n'aurait eu d'autre dsir que de rendre sa gloire immortelle. Dans ce cas, je n'tais pas propre aux rois du jour. [Note 172: Robert _Arnauld_, dit _d'Andilly_, (1589-1674), fils d'Antoine Arnauld, le clbre avocat, et frre du _grand Arnauld_. Son fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut l'un des ministres de Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laiss des _Mmoires sur sa vie_, publis en 1734, ainsi qu'un _Journal_, qui n'a paru qu'en 1857.] Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets dtours de mes mrites, que je vous ai fait sentir tout ce qu'il y a de rare dans mes dpches, comme un de mes confrres de l'Institut qui chante incessamment sa renomme et qui enseigne aux hommes l'admirer, maintenant je vous dirai o j'en veux venir par mes vanteries: en montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux dfendre les gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de bureaux. Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes dont le plus petit les surpasse de toute la tte; quand on sait tant de choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire des neries. Vous parlez de _faits_, reconnaissez donc les _faits_: la plupart des grands crivains de l'antiquit, du moyen ge, de l'Angleterre moderne, ont t de grands hommes d'tat, quand ils ont daign descendre jusqu'aux affaires. Je ne voulus pas leur donner entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et leurs dpches me paraissaient et taient certainement pour moi moins importantes que mes tragdies ou mme celles des autres: mais il est impossible de ramener cette espce de gens-l: ils ne peuvent et ne doivent pas se convertir. Qui fut jamais plus littraire en France que L'Hpital, survivancier d'Horace[173], que d'Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu, cette forte tte, lequel, non content de dicter des _traits de controverse_, de rdiger des _mmoires_ et des _histoires_, inventait incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et Boisrobert, accouchait, la sueur de son front, de l'Acadmie et de _la Grande Pastorale_? Est-ce parce qu'il tait mchant crivain qu'il fut grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de l'Empyre[174] ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-l que la mise en scne de sa _tragi-comdie_ de _Mirame_ lui cota deux cent mille cus! Si dans un personnage la fois politique et littraire la mdiocrit du pote fait la supriorit de l'homme d'tat, il faudrait en conclure que la faiblesse de l'homme d'tat rsulterait de la force du pote: cependant le gnie des lettres a-t-il dtruit le gnie politique de Solon, lgiaque gal Simonide, de Pricls drobant aux Muses l'loquence avec laquelle il subjuguait les Athniens; de Thucydide et de Dmosthne, qui portrent si haut la gloire de l'crivain et de l'orateur, tout en consacrant leurs jours la guerre et la place publique? A-t-il dtruit le gnie de Xnophon, qui oprait la retraite des dix-mille, tout en rvant la _Cyropdie_; des deux Scipions, l'un l'ami de Llius, l'autre associ la renomme de Trence: de Cicron, roi des lettres comme il tait pre de la patrie; de Csar enfin, auteur d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de littrature, de Csar, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragdie, de Dmosthne dans l'loquence, et dont les _Commentaires_ sont le dsespoir des historiens? [Note 173: Le chancelier de L'Hpital excellait dans la posie intime. Ses vers, dit Villemain, expriment des penses si nobles qu'on ne peut les lire sans attendrissement.... C'est une me antique qui s'exprime dans l'ancienne langue des Romains. Ses amis Pibrac, de Thou, Scvole de Sainte-Marthe se runirent pour faire une dition de ses _Posies intimes_, qui fut publie par Michel Hurault de L'Hpital (Paris, 1585, in fol.)] [Note 174: C'est le nom que prend Damis, dans _la Mtromanie_, de Piron (acte I, scne VIII): MONDOR Votre nom maintenant, c'est donc? DAMIS De l'Empyre; Et j'en oserais bien garantir la dure.] Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littraire, bien videmment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre facult, sera toujours dans ce pays un obstacle au succs politique: quoi bon en effet une haute intelligence? cela ne sert quoi que ce soit. Les sots de France, espce particulire et toute nationale, n'accordent rien aux Grotius, aux Frdric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de France. Jamais notre vanit ne reconnatra un homme, mme de gnie, des aptitudes, et la facult de faire aussi bien qu'un esprit commun des choses communes. Si vous dpassez d'une ligne les conceptions vulgaires, mille imbciles s'crient: Vous vous perdez dans les nues, ravis qu'ils se sentent d'habiter en bas, o ils s'enttent penser. Ces pauvres envieux, en raison de leur secrte misre, se rebiffent contre le mrite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine leurs vers. Mais, superbes sires, quoi faut-il vous renvoyer? l'oubli: il vous attend vingt pas de votre logis, tandis que vingt vers de ces potes les porteront la dernire postrit. La premire invasion des Franais, Rome, sous le Directoire, fut infme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, une fois accomplie, l'ordre rgna. La Rpublique demanda Rome, pour un armistice, vingt-deux millions, l'occupation de la citadelle d'Ancne, cent tableaux et statues, cent manuscrits au choix des commissaires franais. On voulait surtout avoir le buste de _Brutus_ et celui de _Marc-Aurle_: tant de gens en France s'appelaient alors _Brutus_! il tait tout simple qu'ils dsirassent possder la pieuse image de leur pre putatif; mais Marc-Aurle, de qui tait-il parent? Attila, pour s'loigner de Rome, ne demanda qu'un certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle s'est un moment rachete avec des tableaux. De grands artistes, souvent ngligs et malheureux, ont laiss leurs chefs-d'oeuvre pour servir de ranon aux ingrates cits qui les avaient mconnus. Les Franais de l'Empire eurent rparer les ravages qu'avaient faits Rome les Franais de la Rpublique; ils devaient aussi une expiation ce sac de Rome accompli par une arme que conduisait un prince franais[175]: c'tait Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu crotre et dont il a dcrit la bouleversement[176]. Le plan que suivit l'administration franaise pour le dblaiement du Forum fut celui que Raphal avait propos Lon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple de Jupiter tonnant; elle mit nu le portique du temple de la Concorde; elle dcouvrit le pav de la voie sacre; elle fit disparatre les constructions nouvelles dont le temple de la Paix tait encombr; elle enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colise, vida l'intrieur de l'arne, et fit reparatre sept ou huit salles des bains de Titus. [Note 175: Le conntable de Bourbon, en 1527.] [Note 176: Jacques Buonaparte--le premier Bonaparte dont il soit fait mention dans l'histoire--a laiss un rcit du _sac de Rome en 1527_, dont il avait t tmoin oculaire. Ce document a t traduit en franais par Napolon-Louis Bonaparte, frre an de Napolon III.] Ailleurs, le Forum de Trajan fut explor; on rpara le Panthon, les Thermes de Diocltien, le temple de la Pudicit patricienne. Des fonds furent assigns pour entretenir, hors de Rome, les murs de Falries et le tombeau de Cecilia Metella. Les travaux d'entretien pour les difices modernes furent galement suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa toiture; Sainte-Agns, San-Martino-ai-Monti, furent dfendus contre le temps. On refit une partie des combles et des pavs de Saint-Pierre; des paratonnerres mirent l'abri de la foudre le dme de Michel-Ange. On marqua l'emplacement de deux cimetires l'est et l'ouest de la ville, et celui de l'est, prs du couvent de Saint-Laurent, fut termin. Le Quirinal revtit son indigence extrieure du luxe des porphyres et des marbres romains: dsign pour le palais imprial, Bonaparte, avant de l'habiter, voulut y faire disparatre les traces de l'enlvement du pontife, captif Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de la ville situe entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le triomphateur montt par une immense avenue sa demeure csarienne: les vnements firent vanouir ces songes gigantesques en dtruisant d'normes ralits. Dans les projets arrts tait celui de construire une suite de quais depuis _Ripetta_ jusqu' _Ripa grande_: ces quais auraient t plants; les quatre flots de maisons entre le chteau Saint-Ange et la place Rusticucci taient achets en partie et auraient t dmolis. Une large alle et t ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on et aperue du pied du chteau Saint-Ange. Les Franais font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand carr qu'ils avaient plant de palmiers et environn de cafs, lesquels portaient des noms emprunts aux cafs de Paris: Rome, mes compatriotes ont cr le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle tait une femme encore de quelque jeunesse: ses cheveux blonds, au galbe mal bauch de sa taille, l'inlgance de sa beaut, je l'ai prise pour une grasse et blanche trangre de la Westphalie; c'tait madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le pote tait las lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la Muse, se placer dans l'lyse en augmentant les divinits de la tombe. La partie occidentale de la place du Peuple devait tre plante dans l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on et aperu, de l'extrmit du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au del des quais du Tibre, c'est--dire Rome antique et Rome moderne. Enfin, un bois, cration des Franais, s'lve aujourd'hui l'orient du Colise; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait grandi, il a l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute ruine. Pline le jeune crivait Maxime: On vous envoie dans la Grce, o la politesse, les lettres, l'agriculture mme, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs fondateurs, la prsence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de cette nation, et la vieillesse, sacre dans les villes comme elle est vnrable dans les hommes; faites honneur leurs antiquits, leurs exploits fameux, leurs fables mme. N'entreprenez rien sur la dignit, sur la libert, ni mme sur la vanit de personne. Ayez continuellement devant les yeux que nous avons puis notre droit dans ce pays; que nous n'avons pas impos des lois ce peuple aprs l'avoir vaincu, mais qu'il nous a donn les siennes aprs l'en avoir pri. C'est Athnes, c'est Lacdmone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanit, de la cruaut, de la barbarie, leur ter l'ombre et le nom de libert qui leur restent. Lorsque Pline crivait ces nobles et touchantes paroles Maxime, savait-il qu'il rdigeait des instructions pour des peuples alors barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome? * * * * * Je vais bientt quitter Rome, et j'espre y revenir. Je l'aime de nouveau passionnment, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un panorama au Capitole, o le ministre de Prusse me cdera le petit palais Caffarelli[177]; Saint-Onuphre je me suis mnag une autre retraite. En attendant mon dpart et mon retour, je ne cesse d'errer dans la campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je ne connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et des collines environnantes, je dcouvre l'horizon de la mer vers Ostie; je me repose sous les lgers et croulants portiques de la villa Madama. Dans ces architectures changes en fermes je ne trouve souvent qu'une jeune fille sauvage, effarouche et grimpante comme ses chvres. Quand je sors par la _Porta Pia_, je vais au pont _Lamentano_ sur le Teverone; j'admire, en passant Sainte-Agns, une tte de Christ par Michel-Ange, qui garde le couvent presque abandonn. Les chefs-d'oeuvre des grands matres ainsi sems dans le dsert remplissent l'me d'une mlancolie profonde. Je me dsole qu'on ait runi les tableaux de Rome dans un muse; j'aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la chute de l'_Aqua Paola_, au travers de la rue solitaire _delle Fornaci_, chercher _la Transfiguration_ dans le monastre des Rcollets de Saint-Pierre _in Montorio_. Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur le matre-autel de l'glise, l'ornement des funrailles de Raphal, on a le coeur saisi et attrist. [Note 177: Le 29 avril 1829, Chateaubriand crivait, de Rome, M. de Marcellus: Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour Vrone. Aujourd'hui, la veille de partir pour la France, je regrette Rome. J'ai le cong que j'avais demand, et me sens peu dispos m'en servir. Si Mme de Chateaubriand veut aller Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon t. Je traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez nous? Le tumulte des antichambres, peut-tre des rues; des luttes de vanit. Aprs mon conclave et son tapage, j'ai repris got aux ruines et la solitude. CHATEAUBRIAND.] Au del du pont _Lamentano_, des pturages jaunis s'tendent gauche jusqu'au Tibre; la rivire qui baignait les jardins d'Horace y coule inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pav de l'ancienne voie Tiburtine. J'y ai vu cette anne arriver la premire hirondelle. J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le rsda ond et l'anmone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine et du sol. Par la route d'Ostie, je me rends Saint-Paul, dernirement la proie d'un incendie; je me repose sur quelque porphyre calcin, et je regarde les ouvriers qui rebtissent en silence une nouvelle glise; on m'en avait montr quelque colonne dj bauche la descente du Simplon: toute l'histoire du christianisme dans l'Occident commence _Saint-Paul-hors-des-Murs_. En France, lorsque nous levons quelque bicoque, nous faisons un tapage effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans ce moment mme refaire la partie tombe du Colise; une demi-douzaine de goujats sans chafaudage redressent le colosse sur les paules duquel mourut une nation change en ouvriers esclaves. Prs de Vrone, je me suis souvent arrt pour regarder un cur qui construisait seul un norme clocher; sous lui le fermier de la cure tait le maon. J'achve souvent le tour des murs de Rome pied; en parcourant ce chemin de ronde, je lis l'histoire de la reine de l'univers paen et chrtien crite dans les constructions, les architectures et les ges divers de ces murs. Je vais encore la dcouverte de quelque villa dlabre en dedans des murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec son oblisque, Sainte-Croix-de-Jrusalem avec ses fleurs; j'y entends chanter; je prie: j'aime prier genoux; mon coeur est ainsi plus prs de la poussire et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe. Mes fouilles ne sont qu'une varit des mmes plaisirs. Du plateau de quelque colline on aperoit le dme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au propritaire du lieu o sont enfouis des trsors? La valeur de l'herbe dtruite par la fouille. Peut-tre rendrai-je mon argile la terre en change de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une image de l'homme contre une image de l'homme. On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses faubourgs mles d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos plants d'arbres et de vignes, de clotres o s'lvent des palmiers et des cyprs, les uns ressemblant des femmes de l'Orient, les autres des religieuses en deuil. On voit sortir de ces dbris de grandes Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de l'eau aux cascades verses par les aqueducs des empereurs et des papes. Pour apercevoir les moeurs dans leur navet, je fais semblant de chercher un appartement louer; je frappe la porte d'une maison retire; on me rpond: _Favorisca._ J'entre: je trouve, dans des chambres nues, ou un ouvrier exerant son mtier, ou une _zitella_ fire, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant errer l'aventure sans se lever. Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je m'gare dans les muses de ce Vatican aux onze mille chambres et aux dix-huit mille fentres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de chefs-d'oeuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle sont incrustes des pitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort semble ne Rome. Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que les dcds, quand ils se sentent trop chauffs dans leur couche de marbre, se glissent dans une autre reste vide, comme on transporte un malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes passer durant la nuit de cercueil en cercueil. La premire fois que j'ai vu Rome, c'tait la fin de juin: la saison des chaleurs augmente le dlaisser de la cit; l'tranger fuit, les habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colise, o pendent des herbes immobiles, o rien ne remue que les lzards. La terre est nue; le ciel sans nuages parat encore plus dsert que la terre. Mais bientt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et les toiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome ressuscite; cette vie recommence en silence dans les tnbres, autour des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui redescendent l'rbe aux approches du jour. Hier j'ai vagu au clair de lune dans la campagne entre la porte Anglique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un troit vallon balustr de cannes. Je n'ai retrouv que l cette tristesse mlodieuse dont parlent les potes anciens, propos de l'oiseau du printemps. Le long sifflement que chacun connat, et qui prcde les brillantes batteries du musicien ail, n'tait pas perant comme celui de nos rossignols; il avait quelque chose de voil comme le sifflement du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes taient baisses d'un demi-ton; sa romance refrain tait transpose du majeur au mineur; il chantait demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le sommeil des morts et non de les rveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie d'Horace, la Dlie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient pass; il n'y restait que la Philomle de Virgile. Cet hymne d'amour tait puissant dans ce lieu et cette heure; il donnait je ne sais quelle passion d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le dsir de renatre par l'entremise de la beaut; c'tait ce dsir que faisait sentir un jeune homme une jeune fille grecque en lui disant: S'il ne me restait que le fil de mon collier de perles, je le partagerais avec toi. Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrang pour avoir Saint-Onuphre un rduit joignant la chambre o le Tasse expira. Aux moments perdus de mon ambassade, la fentre de ma cellule, je continuerai mes _Mmoires_. Dans un des plus beaux sites de la terre, parmi les orangers et les chnes verts, Rome entire sous mes yeux, chaque matin, en me mettant l'ouvrage, entre le lit de mort et la tombe du pote, j'invoquerai le gnie de la gloire et du malheur. Dans les premiers jours de mon arrive Rome, lorsque j'errais ainsi l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colise une pension de jeunes garons. Un matre chapeau rabattu, robe tranante et dchire, ressemblant un pauvre frre de la Doctrine chrtienne, les conduisait. Passant prs de lui, je le regarde, je lui trouve un faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en croire mes yeux. Il me regarde son tour, et, sans montrer aucune surprise, il me dit: Mon oncle! Je me prcipite tout mu et je le serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrte derrire lui son troupeau obissant et silencieux. Christian tait la fois ple et noirci, min par la fivre et brl par le soleil. Il m'apprit qu'il tait charg de la prfecture des tudes au collge des Jsuites, alors en vacances Tivoli. Il avait presque oubli sa langue, il s'nonait difficilement en franais, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frre devenu tranger, vtu d'une souquenille noire, poudreuse, matre d'cole Rome, et couvrant d'un feutre de cnobite son noble front qui portait si bien le casque[178]. [Note 178: Voir, au tome I, l'Appendice n III sur _Christian de Chateaubriand_.] J'avais vu natre Christian; quelques jours avant mon migration, j'assistai son baptme. Son pre, son grand-pre le prsident de Rosambo, et son bisaeul M. de Malesherbes, taient prsents. Celui-ci le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'glise Saint-Laurent tait dserte et dj demi dvaste. La nourrice et moi nous reprmes l'enfant des mains du cur. Io piangendo ti presi, e in breve cesta Fuor ti portai. (TASSO.) Le nouveau-n fut report sa mre, plac sur son lit, o cette mre et sa grand'mre, madame de Rosambo, le reurent avec des pleurs de joie. Deux ans aprs, le pre, le grand-pre, le bisaeul, la mre et la grand'mre avaient pri sur l'chafaud, et moi, tmoin du baptme, j'errais exil. Tels taient les souvenirs que l'apparition subite de mon neveu fit revivre dans ma mmoire au milieu des ruines de Rome. Christian a dj pass orphelin la moiti de sa vie; il a vou l'autre moiti aux autels: foyers toujours ouverts du pre commun des hommes. Christian avait pour Louis, son digne frre, une amiti ardente et jalouse: lorsque Louis se fut mari, Christian partit pour l'Italie; il y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Rcamier: comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un clotre, moi dans un palais. Il entra en religion pour rendre son frre une fortune qu'il ne croyait pas possder lgitimement par les nouvelles lois: ainsi Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, Louis. Aprs notre rencontre inattendue au pied du Colise, Christian, accompagn d'un frre jsuite, me vint voir l'ambassade: il avait le maintien triste et l'air srieux; jadis il riait toujours. Je lui demandai s'il tait heureux; il me rpondit: J'ai souffert longtemps; maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien. Christian a hrit du caractre de fer de son aeul paternel, M. de Chateaubriand mon pre, et des vertus morales de son bisaeul maternel, M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renferms, bien qu'il les montre, sans gard aux prjugs de la foule, quand il s'agit de ses devoirs: dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait la sainte Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance taient l'admiration de ses camarades. On a dcouvert, depuis qu'il a renonc au service, qu'il secourait secrtement un nombre considrable d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour, en France, je m'enqurais de Christian s'il se marierait: Si je me mariais, rpondit-il, j'pouserais une de mes petites parentes, la plus pauvre. Christian passe les nuits prier; il se livre des austrits dont ses suprieurs sont effrays: une plaie qui s'tait forme l'une de ses jambes lui tait venue de sa persvrance se tenir genoux des heures entires; jamais l'innocence ne s'est livre tant de repentir. Christian n'est point un homme de ce sicle: il me rappelle ces ducs et ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, aprs avoir combattu contre les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites dserts de Gellone ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint: je l'invoquerais volontiers. Je suis persuad que ses bonnes oeuvres, unies celles de ma mre et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grce auprs du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au clotre; mais, mon heure tant venue, c'est la Portioncule, sous la protection de mon patron, appel _Franois_ parce qu'il parlait franais, que j'irais demander une solitude. Je veux traner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde qu'il y et deux ttes dans mon froc. Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise pousa une femme qui, comme la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme, veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui obscure et mprise: en vain elle tait monte avec le Christ sur la Croix. Quels sont les amants que te dsignent ici mes paroles mystrieuses? FRANOIS et la PAUVRET: _Francesco e Povert._ (_Paradiso_, cant. xi.) MADAME RCAMIER. Rome, 16 mai 1829. Cette lettre partira de Rome quelques heures aprs moi, et arrivera quelques heures avant moi Paris. Elle va clore cette correspondance qui n'a pas manqu un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. J'prouve un mlange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez dplu Rome; maintenant j'ai repris ces nobles ruines, cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intrt et de souvenir. Peut-tre aussi le succs inespr que j'ai obtenu ici m'a attach: je suis arriv au milieu de toutes les prventions suscites contre moi, et j'ai tout vaincu; on parat me regretter. Que vais-je retrouver en France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de la draison, des ambitions, des combats de place et de vanit. Le systme politique que j'ai adopt est tel que personne n'en voudrait peut-tre, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas mme de l'excuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire la France, comme j'ai contribu lui obtenir une grande libert; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: Soyez le matre, disposez de tout au pril de votre tte? Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'aprs avoir essuy les refus de toutes les mdiocrits de la France, et qu'on croirait me faire une grande grce en me relguant dans un coin obscur. Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est Rome que je voudrais mourir. En change d'une petite vie, j'aurais du moins une grande spulture jusqu'au jour o j'irai remplir mon cnotaphe dans le sable qui m'a vu natre. Adieu; j'ai dj fait plusieurs lieues vers vous. * * * * * J'eus un grand plaisir revoir mes amis[179]: je ne rvais qu'au bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours Rome. J'crivis pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour les prairies d'vandre. Je disais dj adieu dans ma pense ma patrie avec une joie qui mritait d'tre punie. Lorsqu'on a voyag dans sa jeunesse et qu'on a pass beaucoup d'annes hors de son pays, on s'est accoutum placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grce, il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les promontoires taient des htelleries o mon lit tait prpar. [Note 179: Chateaubriand rentra Paris le 28 mai 1829.--Les pages qui vont suivre, jusqu' la fin du Livre XIII, ont t crites Paris, rue d'Enfer, en aot et septembre 1830.] J'allai faire ma cour au roi Saint-Cloud: il me demanda quand je retournais Rome. Il tait persuad que j'avais un bon coeur et une mauvaise tte. Le fait est que j'tais prcisment l'inverse de ce que Charles X pensait de moi: j'avais trs froide et trs bonne tte, et le coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain. Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition l'gard de son ministre: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou plutt, lorsque les rdacteurs de ces feuilles allaient lui demander s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'criait: Non, non, continuez. Quand M. de Martignac avait parl: Eh bien, disait Charles X, avez-vous entendu la Pasta? Les opinions librales de M. Hyde de Neuville lui taient antipathiques; il trouvait plus de complaisance dans M. Portalis le fdr, qui portait sa cupidit sur son visage: c'est M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis Passy, je m'aperus de ce que j'avais en partie devin: le garde des sceaux, en faisant semblant de tenir _par intrim_ le ministre des affaires trangres, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut pourvu, tout vnement, de la place de prsident de la Cour de cassation. Le roi, quand il s'tait agi de disposer des affaires trangres, avait prononc: Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas mon ministre; mais pas prsent. Le prince de Laval avait refus; M. de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer un travail suivi. Dans l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M. Portalis ne faisait rien pour dterminer le roi. Plein de mes dlices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardt l'_intrim_ l'abri duquel ma position politique restait la mme. Il ne me vint pas un seul instant dans l'ide que M. de Polignac pourrait tre investi du pouvoir: son esprit born, fixe et ardent, son nom fatal et impopulaire, son enttement, ses opinions religieuses exaltes jusqu'au fanatisme, me paraissaient des causes d'une ternelle exclusion. Il avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en tait largement rcompens par l'amiti de son matre et par la haute ambassade de Londres que je lui avais donne sous mon ministre, malgr l'opposition de M. de Villle. De tous les ministres en place que je trouvai Paris, except l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en eux une capacit implacable qui me laissait de l'inquitude sur la dure de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agrable, avait une voix douce et puise comme celle d'un homme qui les femmes ont donn quelque chose de leur sduction et de leur faiblesse! Pythagore se souvenait d'avoir t une courtisane charmante nomme Alce[180]. L'ancien secrtaire d'ambassade de l'abb Siys avait aussi une suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823, envoy en Espagne dans une position leve et indpendante[181], mais il aurait voulu tre ambassadeur. Il tait choqu de n'avoir pas reu un emploi qu'il croyait d son mrite. [Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p. 59) trace ainsi le portrait de Martignac: Il captivait plutt qu'il ne matrisait l'attention. Avec quel art il mnageait la susceptibilit vaniteuse de nos chambres franaises! avec quelle ingnieuse flexibilit il pntrait dans tous les dtours d'une question! quelle fluidit de diction! quel charme! quelle convenance! quel -propos! L'exposition des faits avait dans sa bouche une nettet admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec une fidlit et un bonheur d'expression qui faisaient natre sur leurs lvres le sourire de l'amour-propre satisfait. Pendant que son regard anim parcourait l'assemble, _il modulait sur tous les tons sa voix de sirne, et son loquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _ tant de sductions_, si, la puissance gracieuse de sa parole, il et joint les formes vives de l'apostrophe et la prcision rigoureuse des dductions logiques, c'et t le premier de nos orateurs, c'et t la perfection mme.--Un des membres les plus ardent de l'extrme gauche, M. Dupont de l'Eure cdant un jour son admiration sympathique pour l'loquence de M. de Martignac, lui avait cri de sa place: Tais-toi, Sirne. Ce mot rsumait l'impression que ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de l'Intrieur prenait la parole.] [Note 181: Avant l'entre en campagne et le dpart du duc d'Angoulme, il avait fallu rdiger les instructions qu'il devait suivre et lui former un conseil politique. M. de Martignac avait t choisi pour tre le chef de ce conseil et avait reu, cette occasion, le titre de commissaire civil prs l'arme d'Espagne.] Mon got ou mes dplaisances importaient peu. La Chambre commit une faute en renversant un ministre qu'elle aurait d conserver tout prix[182]. Ce ministre modr servait de garde-fou des abmes; il tait ais de le jeter bas, car il ne tenait rien et le roi lui tait ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane ces hommes, pour leur donner une majorit l'aide de laquelle ils se fussent maintenus et auraient fait place un jour, sans accident, un ministre fort. En France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a l'apparence du pouvoir, jusqu' ce qu'on le possde. Au surplus, M. de Martignac a dmenti noblement ses faiblesses en dpensant avec courage le reste de sa vie dans la dfense de M. de Polignac[183]. Les pieds me brlaient Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pens du ciel de la Bretagne, ma _matrie_, pour parler grec? Mais l, du moins, il y a des vents de mer ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti posuere_[185]. Mes ordres taient donns pour excuter dans mon jardin et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements ncessaires, afin qu' ma mort le legs que je voulais faire de cette maison l'Infirmerie de madame de Chateaubriand ft plus profitable. Je destinais cette proprit la retraite de quelques artistes et de quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil ple, et je lui disais: Je vais bientt te retrouver avec un meilleur visage, et nous ne nous quitterons plus. [Note 182: Le 9 fvrier 1829, M. de Martignac prsenta deux projets de loi destins rorganiser l'administration municipale et dpartementale. La loi dpartementale fut discute la premire. Dans la sance du 8 avril, malgr les efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de Cuvier, la Chambre des dputs adopta un amendement qui supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance royale, en date du mme jour, retira les deux projets. Le ministre Martignac avait vcu. Il tint cependant a faire voter le budget et rester son poste jusqu' la fin de la session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 aot, il faisait place au ministre Polignac.] [Note 183: La dfense spontane, gnreuse, dsintresse de M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore beaucoup le caractre inoffensif et noble de M. de Martignac. Les mditations de son plaidoyer et les motions si dramatiques de ce procs, achevrent de ruiner sa sant chancelante. (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p. 59.)] [Note 184: _Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit Fluctibus_, (Ovide, _Mtamorphoses_, livre XI.)] [Note 185: _Quum venti posuere, omnisque repende resedit flatus...._ (_nide_, livre VII, v. 27.)] Ayant pris cong du roi et esprant le dbarrasser pour toujours de moi, je montai en calche. J'allais d'abord aux Pyrnes prendre les eaux de Cauterets; l, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me rendre Nice, o je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions ensemble la corniche, nous arrivions la ville ternelle que nous traversions sans nous arrter, et, aprs deux mois de sjour Naples, au berceau du Tasse, nous revenions sa tombe Rome. Ce moment est le seul de ma vie o j'aie t compltement heureux, o je ne dsirais plus rien, o mon existence tait remplie, o je n'apercevais jusqu' ma dernire heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y entrais pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186]. [Note 186: _Vix primos inopina quies laxaverat artus._ (_nide_, livre V, t. 857.)] Tout mon voyage jusqu'aux Pyrnes fut une suite de rves: je m'arrtais quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen ge que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes bocagres que l'auteur de _Valentine_ nomme des tranes[187], et qui me rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait t tu Chalus, au pied de cette tour: _Enfant musulman, paix l! voici le roi Richard!_ Limoges, j'tai mon chapeau par respect pour Molire; Prigueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faence ne chantaient plus de diffrentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai l mon vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des pages de ma vie. Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans tre oblig de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans sa poussire avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait l'homme_. [Note 187: George Sand n'a peut-tre pas de plus belles pages descriptives que sa peinture des chemins creux et ombrags du Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand, publi en 1832, deux mois peine aprs _Indiana_, est rest l'un de ses chefs-d'oeuvre.] Auch, j'admirai les stalles sculptes sur des cartons venus de Rome la belle poque des arts. D'Ossat, mon devancier la cour du saint-pre, tait n prs d'Auch[188]. Le soleil ressemblait dj celui de l'Italie. Tarbes, j'aurais voulu hberger l'htel de l'_toile_, o Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon, vaillant homme et sage et beau chevalier, et o il trouva de bon foin, de bonnes avoines et de belles rivires. [Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et d'Henri IV Rome, tait n la Roque-en-Magnoac, dans le diocse d'Auch, le 23 aot 1536. Il mourut le 13 mars 1604. C'est lui qui obtint du Saint Sige l'absolution d'Henri IV et fit accepter l'dit de Nantes.] Au lever des Pyrnes sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de vingt-trois annes sortirent des souvenirs embellis dans les lointains du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de l'autre ct de leur chane, je dcouvris le sommet de ces mmes montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est dans un de ces chteaux des Pyrnes qu'habitait Urgande la Dconnue. Le pass ressemble un muse d'antiques; on y visite les heures coules; chacun peut y reconnatre les siennes. Un jour, me promenant dans une glise dserte, j'entendis des pas se tranant sur les dalles, comme ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperus personne; c'tait moi qui m'tais rvl moi. Plus j'tais heureux Cauterets, plus la mlancolie de ce qui tait fini me plaisait. La valle troite et resserre est anime d'un gave; au del de la ville et des fontaines minrales, elle se divise en deux dfils, dont l'un, clbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais tous mes efforts pour tre triste et je ne le pouvais. Je composai quelques strophes sur les Pyrnes; je disais: [Illustration: 30 Juillet 1830.] J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athnes, D'Ascalon et du Nil les mouvantes arnes, Carthage abandonne et son port blanchissant: Le vent lger du soir arrondissait ma voile, Et de Vnus l'toile Mlait sa perle humide l'or pur du couchant. Assis au pied du mt de mon vaisseau rapide, Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide O choquent leurs tridents deux Neptune irrits. De l'antique Hesprie abordant le rivage, Du noble Abencerage Le mystre m'ouvrit les palais enchants. Comme une jeune abeille aux roses engage, Ma Muse revenait de son butin charge, Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs: Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance, Je contais sa lance L'orgueil de mes dangers, tents pour des plaisirs. De l'ge dlaiss quand survient la disgrce, Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace, Nous font dire du temps en mesurant le cours: Alors j'avais un frre, une mre, une amie; Flicit ravie! Combien me reste-t-il de parents et de jours? Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drap lugubrement mon tambour pour battre le rappel des rves de mes nuits passes; mais toujours, parmi ces rappels, se mlaient quelques songes du moment dont la mine heureuse djouait l'air constern de leurs vieux confrres. Voil qu'en potisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave; elle se leva et vint droit moi: elle savait, par la rumeur du hameau, que j'tais Cauterets. Il se trouva que l'inconnue tait une Occitanienne, qui m'crivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue: la mystrieuse anonyme se dvoila: _patuit Dea_. J'allais rendre ma visite respectueuse la naade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je fus oblig de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai t si honteux: inspirer une sorte d'attachement mon ge me semblait une vritable drision; plus je pouvais tre flatt de cette bizarrerie, plus j'en tais humili, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers cach de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'tais loin de me dire ce que disait Montaigne: L'amour me rendroit la vigilance, la sobrit, la grce, le soin de ma personne.... Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais notre ge, vois-tu, l'amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose faire: c'est de nous mettre franchement de ct. Au lieu donc de me remettre aux _estudes sains et sages_ par o _je pusse me rendre plus aim_, j'ai laiss s'effacer l'impression fugitive de ma Clmence Isaure; la brise de la montagne a bientt emport ce caprice d'une fleur; la spirituelle, dtermine et charmante trangre de seize ans m'a su gr de m'tre rendu justice: elle est marie[189]. [Note 189: Voir l'_Appendice_ n IV: _Dans les Pyrnes._] * * * * * Des bruits de changement de ministres taient parvenus dans nos sapinires. Les gens bien instruits allaient jusqu' parler du prince de Polignac; mais j'tais d'une incrdulit complte. Enfin, les journaux arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frapps de l'ordonnance officielle qui confirme les bruits rpandus[190]. J'avais bien prouv des changements de fortune depuis que j'tais au monde, mais je n'tais jamais tomb d'une pareille hauteur. Ma destine avait encore une fois souffl sur mes chimres; ce souffle du sort n'effaait pas seulement mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux; j'eus un moment de dsespoir, car mon parti fut pris l'instant, je sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma dmission. Des personnes mme que je connaissais peine se crurent obliges de me prescrire la retraite. [Note 190: Le _Moniteur_ du 9 aot 1829 annona la formation du nouveau ministre. Il tait ainsi compos: le prince de Polignac aux Affaires trangres; M. de la Bourdonnaye l'Intrieur; M. Courvoisier la Justice; M. de Chabrol aux Finances; le gnral de Bourmont la Guerre; l'amiral de Rigny la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclsiastiques et l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du baron Louis, tait connu pour ses ides librales. Nomm ministre sans avoir t consult, il arriva le 15 Paris et refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplac par la baron d'Haussez, prfet de Bordeaux.] Je fus choqu de cet officieux intrt pour ma bonne renomme. Grce Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnt des conseils d'honneur; ma vie a t une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais t commands par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes me sont des ruines, car je ne possde que des dettes, dettes que je contracte dans des places o je ne demeure pas assez de temps pour les payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis rduit travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers obligeants, qui me prchaient l'honneur et la libert par la poste, et qui me les prchrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai Paris, donnrent leur dmission de conseillers d'tat; mais les uns taient riches, les autres ne se dmirent pas des places secondaires qu'ils possdaient et qui leur laissrent les moyens d'exister. Ils firent comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et qui en conservent d'autres tout aussi difficiles croire. Rien de complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincrit: on quittait douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain quotidien qu'on avait prudemment gard. Avec ma personne, pas tant de faons; on tait rempli pour moi d'abngation, on ne pouvait jamais assez se dpouiller de tout ce que je possdais: Allons, Georges Dandin, le coeur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; habit bas! Jetez par la fentre deux cent mille livres de rente, une place selon vos gots, une haute et magnifique place, l'empire des arts Rome, le bonheur d'avoir enfin reu la rcompense de vos luttes longues et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. ce prix, vous aurez notre estime. De mme que nous nous sommes dpouills d'une casaque sous laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de mme vous quitterez votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a galit parfaite, parit d'autel et d'holocauste. Et, chose trange! dans cette ardeur gnreuse me pousser dehors, les hommes qui me signifiaient leur volont n'taient ni mes amis rels, ni les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m'immoler sur-le-champ au libralisme, la doctrine qui m'avait continuellement attaqu; je devais courir le risque d'branler le trne lgitime, pour mriter l'loge de quelques poltrons d'ennemis, qui n'avaient pas le courage entier de mourir de faim. J'allais me trouver noy dans une longue ambassade; les ftes que j'avais donnes m'avaient ruin, je n'avais pas pay les frais de mon premier tablissement. Mais ce qui me navrait le coeur, c'tait la perte de ce que je m'tais promis de bonheur pour le reste de ma vie. Je n'ai point me reprocher d'avoir octroy personne ces conseils catoniens qui appauvrissent celui qui les reoit et non celui qui les donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles l'homme qui n'en a point le sentiment intrieur. Ds le premier moment, je l'ai dit, ma rsolution fut arrte; elle ne me cota pas prendre, mais elle fut douloureuse excuter. Lorsqu' Lourdes, au lieu de tourner au midi et de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau[191], mes yeux se remplirent de larmes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe si je n'en ai pas moins accept et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? Je ne revins pas vite, afin de laisser les jours s'couler. Je dpelotonnai lentement le fil de cette route que j'avais remonte avec tant d'allgresse, il y avait peine quelques semaines. [Note 191: On lit dans le _Moniteur_ du 27 aot 1829: On crit de Pau le 20 aot:--M. le vicomte de Chateaubriand est arriv hier Pau. L'illustre auteur du _Gnie du Christianisme_ a visit une partie de la ville et longtemps contempl le chteau de Henri IV. Vers neuf heures, une srnade a t donne au noble pair par les musiciens de la ville. Une foule considrable couvrait la cour de l'htel de France et les alles attenantes de la place Royale. Un grand nombre de citoyens ont t admis dans les appartements du noble vicomte. Parmi las morceaux qui ont t excuts dans cette srnade improvise, on a surtout remarqu la dlicieuse romance du _Dernier des Abencerages: Combien j'ai douce souvenance!_ M. de Chateaubriand s'est rendu l'empressement dont il tait l'objet, et s'est montr l'une des fentres. Des acclamations l'ont aussitt accueilli et il y a rpondu par ces paroles: Messieurs, je suis extrmement sensible l'honneur que vous voulez bien me faire; je ne reconnais le mriter que par mon amour pour mon pays. Il tait tout naturel que la ville qui a vu natre Henri IV ait bien voulu se souvenir de mon dvouement aux descendants de cet illustre roi. De nouvelles acclamations se sont fait entendre et la foule s'est ensuite paisiblement disperse.--M. de Chateaubriand est parti ce matin neuf heures pour Paris. (_Mmorial des Pyrnes._)] Le prince de Polignac craignait ma dmission. Il sentait qu'en me retirant je lui enlverais aux Chambres des votes royalistes, et que je mettrais son ministre en question. On lui suggra la pense de m'envoyer une estafette aux Pyrnes avec ordre du roi de me rendre immdiatement Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui venaient marier leur fille en Espagne[192]. J'aurais t fort embarrass si j'avais reu cet ordre. Peut-tre me serais-je cru oblig d'y obir, quitte donner ma dmission, aprs l'avoir rempli. Mais une fois Rome, que serait-il arriv? Je me serais peut-tre attard; les fatales journes m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-tre aussi l'indcision o j'aurais pu rester aurait-elle donn la majorit parlementaire M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix. L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, rsultat de cette adresse, n'auraient peut-tre pas paru ncessaires leurs funestes auteurs: _Diis aliter visum._ [Note 192: _Marie-Christine de Bourbon_ (1805-1878). Elle tait la seconde fille des onze enfants de Franois Ier, roi des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, Marie-Isabelle, infante d'Espagne. Elle pousa, le 11 dcembre 1829, le roi Ferdinand VII, dj trois fois veuf, et elle eut sur lui assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, la pragmatique _Siete partidas_ qui supprimait la loi salique et dpossdait de ses droits au trne don Carlos, frre du roi.] * * * * * Je trouvai Paris madame de Chateaubriand toute rsigne. Elle avait, la tte tourne d'tre ambassadrice Rome, et certes une femme l'aurait moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais hsit d'approuver ce qu'elle pensait propre mettre de la consistance dans ma vie et rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle a plus de mrite qu'une autre. Elle aime la reprsentation, les titres et la fortune; elle dteste la pauvret et le mnage chtif; elle mprise ces susceptibilits, ces excs de fidlit et d'immolation, qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gr; elle n'aurait jamais cri vive le Roi _quand mme_, mais, quand il s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes disgrces, en les maudissant. Il me fallait toujours jener, veiller, prier pour le salut de ceux qui se gardaient bien de se vtir du cilice dont ils s'empressaient de m'affubler. J'tais l'ne saint, l'ne charg des arides reliques de la libert; reliques qu'ils adoraient en grande dvotion pourvu qu'ils n'eussent pas la peine de les porter. Le lendemain de mon retour Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je lui avais crit cette lettre en arrivant: Paris, ce 28 aot 1829. Prince, J'ai cru qu'il tait plus digne de notre ancienne amiti, plus convenable la haute mission dont j'tais honor, et avant tout plus respectueux envers le roi, de venir dposer moi-mme ma dmission ses pieds, que de vous la transmettre prcipitamment par la poste. Je vous demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majest de vouloir bien m'accorder une audience, et d'couter les raisons qui m'obligent renoncer l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en cote, au moment o vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrire diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir. Agrez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai vous et de la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, prince, Votre trs-humble et trs-obissant serviteur, CHATEAUBRIAND. En rponse cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des affaires trangres: Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments M. le vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministre demain dimanche, neuf heures prcises, si cela lui est possible. Samedi, 4 heures. J'y rpliquai sur-le-champ par cet autre billet: Paris, ce 29 aot 1829, au soir. J'ai reu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite passer demain 30, neuf heures prcises, au ministre, si cela m'est possible. Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais pri de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel me communiquer sur la dmission que je dsire mettre aux pieds de Sa Majest. Mille compliments empresss, CHATEAUBRIAND. Alors M. de Polignac m'crivit ces mots de sa propre main: J'ai reu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charm de vous voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir. Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincre attachement. LE PRINCE DE POLIGNAC. Ce billet me parut de mauvais augure; sa rserve diplomatique me fit craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me serra la main avec une effusion de coeur que j'aurais voulu croire sincre, et puis, me jetant un bras sur l'paule, nous commenmes nous promener lentement d'un bout l'autre du cabinet. Il me dit qu'il n'acceptait point ma dmission; que le roi ne l'acceptait pas; qu'il fallait que je retournasse Rome. Toutes les fois qu'il rptait cette dernire phrase, il me crevait le coeur: Pourquoi, me disait-il, ne voulez-vous pas tre dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai Rome tout ce que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que moi, j'couterai vos conseils. Votre retraite peut faire natre de nouvelles divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi sera fort irrit si vous persistez vouloir vous retirer. Je vous en supplie, cher vicomte, ne faites par cette sottise. Je rpondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la pleine conviction de ma raison; que son ministre tait trs impopulaire; que ces prventions pouvaient tre injustes, mais qu'enfin elles existaient; que la France entire tait persuade qu'il attaquerait les liberts publiques, et que moi, dfenseur de ces liberts, il m'tait impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient pour en tre les ennemis. J'tais assez embarrass dans cette rplique, car, au fond, je n'avais rien objecter d'immdiat aux nouveaux ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils taient en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant que moi; mais il l'aimait sa manire, il l'aimait de trop prs. Malheureusement, la tendresse que l'on montre une fille que l'on a dshonore lui sert peu. La conversation se prolongea sur le mme texte prs d'une heure. M. de Polignac finit par me dire que, si je consentais reprendre ma dmission, le roi me verrait avec plaisir et couterait ce que je voudrais lui dire contre son ministre; mais que si je persistais vouloir donner ma dmission, Sa Majest pensait qu'il lui tait inutile de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait tre qu'une chose dsagrable. Je rpliquai: Regardez donc, prince, ma dmission comme donne. Je ne me suis jamais rtract de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi de voir son fidle sujet, je n'insiste plus. Aprs ces mots, je me retirai. Je priai le prince de rendre M. le duc de Laval l'ambassade de Rome, s'il la dsirait encore, et je lui recommandai ma lgation. Je repris ensuite pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon Infirmerie, pauvre bless que j'tais. M. de Polignac me parut, lorsque je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un muet minemment propre trangler un empire. Ma dmission d'ambassadeur Rome tant donne, j'crivis au souverain pontife: Trs-saint-pre, Ministre des affaires trangres en France en 1823, j'eus le bonheur d'tre l'interprte des sentiments du feu roi Louis XVIII pour l'exaltation dsire de Votre Saintet la chaire de Saint-Pierre. Ambassadeur de Sa Majest Charles X prs la cour de Rome, j'ai eu le bonheur plus grand encore de voir Votre Batitude leve au souverain pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront la gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur de remplir auprs d'elle, je viens lui tmoigner les vifs regrets dont je ne cesserai d'tre pntr. Il ne me reste, trs-saint-pre, qu' mettre vos pieds sacrs ma sincre reconnaissance pour vos bonts, et vous demander votre bndiction apostolique. Je suis, avec la plus grande vnration et le plus profond respect, De Votre Saintet Le trs-humble et trs-obissant serviteur, CHATEAUBRIAND. J'achevai pendant plusieurs jours de me dchirer les entrailles dans mon Utique; j'crivis des lettres pour dmolir l'difice que j'avais lev avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits dtails, les actions domestiques et familires qui touchent, dans la mort d'un songe les petites ralits qui le dtruisent sont plus poignantes. Un exil ternel sur les ruines de Rome avait t ma chimre. Ainsi que Dante, je m'tais arrang pour ne plus rentrer dans ma patrie. Ces lucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces _Mmoires_, l'intrt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la branche o il se rfugie; il quitte la vie pour la mort. Entran par le courant, il n'a fait que changer de fleuve. LIVRE XIV[193] [Note 193: Ce livre a t crit Paris en aot et septembre 1830.] Flagorneries des journaux. -- Les premiers collgues de M. de Polignac. -- Expdition d'Alger. -- Ouverture de la session de 1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. -- Je reviens Paris. -- Rflexions pendant ma route. -- Lettre madame Rcamier. -- Rvolution de juillet. -- M. Baude, M. de Choiseul, M. de Smonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. Thiers. -- J'cris au roi Saint-Cloud. Sa rponse verbale. -- Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires, rue d'Enfer. -- Chambre des Dputs. -- M. de Mortemart. -- Course dans Paris. -- Le gnral Dubourg. -- Crmonie funbre. -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent la Chambre des Pairs. -- Runion des pairs. Quand les hirondelles approchent du moment de leur dpart, il y en a une qui s'envole la premire pour annoncer le passage prochain des autres: j'tais la premire aile qui devanait le dernier vol de la lgitimit. Les loges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en m'assurant que j'tais au moment de devenir premier ministre; que ce coup de partie jou si franchement dcidait de mon avenir: ils me supposaient de l'ambition dont je n'avais pas mme le germe. Je ne comprends pas qu'un homme qui a vcu seulement huit jours avec moi ne se soit pas aperu de mon manque total de cette passion, au reste fort lgitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrire politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'tais tant passionn pour l'ambassade de Rome, c'est prcisment parce qu'elle ne menait rien, et qu'elle tait une retraite dans une impasse. Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir dj pouss trop loin l'opposition; j'en allais forcment devenir le lien, le centre et le point de mire: j'en tais effray, et cette frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu. Quoi qu'il en soit, on brlait force encens devant l'idole de bois descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante illustration de la France, m'crivait au sujet de sa candidature l'Acadmie[194], et terminait ainsi sa lettre: [Note 194: Lamartine, qui s'tait dj prsent une premire fois en 1824, au lendemain des _Nouvelles Mditations_, et qui s'tait vu alors prfrer l'honnte M. Droz, se prsentait de nouveau pour remplacer le comte Daru. L'lection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de Lamartine taient le gnral Philippe de Sgur, l'historien de _Napolon et la Grande-Arme pendant l'anne 1812_; M. Azas, auteur des _Compensations dans les destines humaines_, et M. David, ancien consul gnral Smyrne, auteur de l'_Alexandride_. Lamartine fut lu au premier tour de scrutin, par 19 voix contre 14 donnes M. de Sgur.] M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit qu'il vous avait laiss occupant vos nobles loisirs lever un monument la France. Chacune de vos disgrces volontaires et courageuses apportera ainsi son tribut d'estime votre nom, et de gloire votre pays. Cette noble lettre de l'auteur des _Mditations potiques_ fut suivie de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'crivait son tour: [Note 195: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le Jeune_ (1766-1855), membre de l'Acadmie franaise, auteur d'un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le meilleur est son _Histoire de la Rvolution franaise_ (1821-1826, 8 vol. in-8{o}). Il a laiss, sous ce titre: _Dix annes d'preuves pendant la Rvolution_ (1842, 1 vol. in-8{o}), de trs intressants Mmoires qui mriteraient d'tre rimprims.] Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des sacrifices, vous qui les belles actions ne cotent pas plus que les beaux ouvrages! Votre dmission et la formation du nouveau ministre m'avaient paru d'avance deux vnements lis. Vous nous avez familiariss aux actes de dvouement, comme Bonaparte nous familiarisait avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne comptez pas beaucoup d'imitateurs. Deux hommes fort lettrs et crivains d'un grand mrite, M. Abel Rmusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la faiblesse de s'lever contre moi; ils taient attachs M. le baron de Damas. Je conois qu'on soit un peu irrit contre ces gens qui mprisent les places; ce sont l de ces insolences qu'on ne doit pas tolrer. [Note 196: Jean-Pierre-Abel _Rmusat_ (1788-1832). Membre de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collge de France, rdacteur du _Journal des Savants_, conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothque royale, l'un des fondateurs de la Socit asiatique, dont il fut prsident en 1829, il a publi sur les langues et les littratures de l'Orient de nombreuses et savantes tudes, o il a su allier l'rudition la plus sre un rare talent d'crivain. Ces travaux le placrent au premier rang des orientalistes. Il ne laissait pas, d'ailleurs, de s'occuper aussi des choses d'Occident et de prendre une part active la politique. Par ses opinions, il appartenait l'extrme droite.] [Note 197: Antoine-Jean _Saint-Martin_ (1791-1832) fut, comme Abel Rmusat, son confrre l'Acadmie des inscriptions, un de nos plus savants orientalistes. Sa _Notice sur l'gypte sous les Pharaons_ (1811), et celle _sur le Zodiaque de Denderah_ (1822), ses _Fragments d'une histoire des Arsacides_ (1830) et surtout ses _Mmoires historiques et gographiques sur l'Armnie_ (1818) sont des travaux de premier ordre. Son ardeur monarchique galait celle de Rmusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, _l'Universel_, feuille ultra-royaliste.] M. Guizot lui-mme daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: Monsieur, _c'est bien diffrent aujourd'hui_! Dans cette anne 1829, M. Guizot eut besoin de moi pour son lection; j'crivis aux lecteurs de Lisieux, il fut nomm[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet: [Note 198: Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste Vauquelin fit vaquer un sige dans la Chambre des dputs, o il reprsentait les arrondissements de Lisieux et de Pont-l'vque, qui formaient le quatrime arrondissement lectoral du dpartement du Calvados. La candidature fut offerte M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il tait lu une forte majorit. Au mme moment, M. Berryer, que jusque-l son ge avait tenu, comme M. Guizot, loign de la Chambre des dputs, y tait lu par le dpartement de la Haute-Loire, o un sige se trouvait aussi vacant.] Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi reconnaissant que s'il s'agissait de moi-mme, car il n'est aucun vnement auquel je sois plus identifi et qui m'inspire un plus vif intrt. Les journes de juillet ayant trouv M. Guizot dput, il en est rsult que je suis devenu en partie la cause de son lvation politique: la prire de l'humble est quelquefois coute du ciel. * * * * * Les premiers collgues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201]. Le 17 juin 1815, tant Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes crottes, qui montait chez Sa Majest. sa physionomie spirituelle, son nez fin, ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le gnral Bourmont; il avait dsert l'arme de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un officier de mrite, habile se tirer des pas difficiles; mais un de ces hommes qui, mis en premire ligne, voient les obstacles et ne les peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour tre conduits, non pour conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom. [Note 199: Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de _Bourmont_ (1773-1846). Aprs avoir command, de 1794 1799, les Chouans du Maine et de l'Anjou, il dposa les armes le 4 fvrier 1800. Arrt la suite de l'explosion de la _machine infernale_ (21 dcembre 1800) et enferm dans la citadelle de Besanon, il russit s'vader, la fin de 1804, et gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'arme du gnral Junot, qui avait envahi le Portugal, se trouva rduite une situation dsespre, Bourmont offrit ses services au gnral, qui les accepta, et il fit la bataille de Vimeiro des prodiges de valeur. Rentr en France, il fut envoy par Napolon l'arme d'Italie, et fut attach l'tat-major du prince Eugne. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de France, il se distingua par ses talents non moins que par son courage; il se signala notamment la dfense du pont de Nogent-sur-Seine (fvrier 1814) et y gagna le grade de gnral de division. Pendant les Cent-Jours, il se pronona par crit contre l'_Acte additionnel_ et attendit sa rvocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'arme franaise franchit la frontire de Belgique, il tait la tte d'une des divisions du 4e corps, command par le gnral Grard. Le 14 juin 1815, il annona au gnral Hulot, le plus ancien de ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain; il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux troupes, lui indiqua l'emplacement de tous les postes, runit la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin, il faisait remettre au gnral Grard une lettre o il lui disait: On ne me verra pas dans les rangs des trangers; ils n'auront de moi aucun renseignement capable de nuire l'arme franaise, compose d'hommes que j'aime et auxquels je ne cesserai de prendre un vif intrt. Cet engagement fut tenu, et il rsulte des vnements mmes qui signalrent le dbut de la campagne, que Bourmont et les officiers qui l'accompagnaient gardrent un silence absolu sur tout ce qui concernait l'arme franaise. Bourmont n'a donc pas trahi, mais il a commis un acte que l'impartiale histoire doit svrement condamner. Puisqu'il avait repris du service dans l'arme impriale, il ne la devait point quitter la veille des hostilits. Cette faute, si grave soit-elle, il l'a noblement rachete, et par sa glorieuse expdition d'Alger, et par le dsintressement dont il a fait preuve au lendemain de sa victoire. Au mois d'aot 1830, son successeur au Ministre de la Guerre, le gnral Grard, lui crivit que d'heureuses circonstances l'ayant spar de ses collgues, il n'avait pas redouter leur sort; que la France lui savait gr de ses succs, et que le Gouvernement saurait le rcompenser de ses services. Si touch qu'il pt tre de ce tmoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le marchal de Bourmont renona sans hsiter sa fortune politique et sa fortune militaire; il sacrifia sans compter ses titres, ses honneurs, ses traitements, la dignit de pair de France et jusqu' son bton de marchal.] [Note 200: Jean-Joseph-Antoine de _Courvoisier_ (1775-1835). Il avait migr et servi l'arme de Cond. Dput de 1816 1824, il se fit remarquer par la modration de ses ides, ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (_Livre des Orateurs_, II, 6): Courvoisier, le plus dispos et le plus intarissable des parleurs, si Thiers n'et pas exist. Il tait depuis 1818 procureur gnral prs la cour de Lyon.] [Note 201: Guillaume-Isidore Baron, comte de _Montbel_ (1787-1861). Ami particulier de M. de Villle, qu'il avait remplac comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la Chambre des dputs que depuis les lections de novembre 1827. Aprs les journes de Juillet, il put chapper aux poursuites et gagner l'Autriche. Condamn comme contumace la prison perptuelle, et amnisti, ainsi que ses collgues, par le ministre Mol (29 novembre 1836), il revint en France et se tint l'cart des affaires publiques. Il mourut Frohsdorff en visite auprs du comte de Chambord, le 3 fvrier 1861. On lui doit une _Vie du duc de Reichstadt_ (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X (1836).] Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais coucheur qui fut oncques: il vous lche des ruades, sitt que vous approchez de lui; il attaque les orateurs la Chambre, comme ses voisins la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un procs pour un foss. Le matin mme du jour o je fus nomm ministre des affaires trangres, il vint me dclarer qu'il rompait avec moi: j'tais ministre. Je ris et je laissai aller ma mgre masculine, qui, riant elle-mme, avait l'air d'une chauve-souris contrarie[202]. [Note 202: M. de Polignac ayant t nomm prsident du Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa dmission de ministre de l'Intrieur. Un de ses amis lui demanda quel avait t le motif de sa retraite. On voulait me faire jouer ma tte, rpondit-il, j'ai dsir tenir les cartes. (Papiers politiques de M. de Villle.)] M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaa M. de La Bourdonnaye l'intrieur quand celui-ci se fut retir, et M. de Guernon-Ranville[203] suppla M. de Montbel l'instruction publique. [Note 203: Martial-Cme-Annibal-Perptue-Magloire, comte de _Guernon-Ranville_ (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux vlites de la garde impriale; rform pour cause de myopie, il se ft inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint prsident du tribunal civil de Bayeux. Avocat gnral Colmar en 1821, procureur-gnral Limoges en 1822, Grenoble en 1826, il fut appel en 1829 remplacer au parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui venait d'tre nomm garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut nomm dput de Maine-et-Loire. Il venait d'tre rlu le 19 juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrt Tours le 25 aot, il fut condamn par la Cour des pairs la prison perptuelle et enferm Ham, o il resta jusqu' l'amnistie de 1836. Il se retira alors au chteau de Ranville (Calvados), o il est mort le 30 novembre 1866.] Des deux cts on se prparait la guerre: le parti du ministre faisait paratre des brochures ironiques contre le _Reprsentatif_; l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impt en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique pour rsister au pouvoir, appele l'_Association bretonne_[204]: mes compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernires rvolutions; il y a dans les ttes bretonnes quelque chose des vents qui tourmentent les rivages de notre pninsule. [Note 204: Le _Journal du Commerce_, dans son numro du 11 septembre 1829, publia, sous ce titre: _Association bretonne_, le Prospectus d'une Socit dont les membres s'engageaient ne plus payer l'impt dans le cas o les formes constitutionnelles viendraient tre violes. Le _Courrier franais_ reproduisit l'article du _Journal du Commerce_. Les grants des deux journaux furent condamns, en premire instance, le 27 novembre 1829, un mois de prison et 500 francs d'amende. Ce jugement fut confirm par la Cour royale de Paris le 11 mars 1830.] Un journal, compos dans le but avou de renverser l'ancienne dynastie[205], vint chauffer les esprits. Le jeune et beau libraire Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois l'envie de rendre sa mort utile son parti par quelque coup d'clat; il tait charg du matriel de la feuille rpublicaine: MM. Thiers, Mignet et Carrel en taient les rdacteurs. Le patron du _National_, M. le prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou la caisse; il souillait seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reus cette occasion le billet suivant de M. Thiers: [Note 205: _Le National_, dont le premier numro parut le 3 janvier 1830. Il fut fond par MM. Thiers, Mignet et Armand Carrel. Chacun d'eux devait prendre la direction pour une anne. M. Thiers commena.] [Note 206: Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de mois aprs la fondation du _National_. Armand Carrel publia, cette occasion, dans la _Revue de Paris_ de juin 1830, sous ce titre: _Une mort volontaire_, un trs bel article, dont j'extrais ces quelques lignes: Quand on a bien connu ce faible et excellent jeune homme, on se le figure hsitant jusqu' la dernire minute, demandant grce encore sa destine, mme aprs avoir crit quinze fois qu'il s'est condamn, et qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleur amrement et longtemps sur le bord de ce lit o il s'est frapp. Peut-tre il s'est agenouill pour prier Dieu, car il y croyait; il disait que la cration aurait t une absurdit sans la vie future. Ses mains auront charg les armes sans qu'il leur commandt presque, et, pendant ce temps, il appelait ses amis, sa mre, quelque objet d'affection plus cher encore, au secours de son me dfaillante. Il tait l, s'asseyant, se levant avec anxit, prtant l'oreille au moindre bruit qui et pu suspendre sa rsolution ou la prcipiter. Une fentre lgrement entr'ouverte prs de son lit a montr qu'aprs avoir teint sa lumire et s'tre plong dans l'obscurit, il avait fait effort pour apercevoir un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus clairer que son cadavre.... Enfin, il a senti qu'il tait seul, bien seul, abandonn de tout sur la terre; qu'il n'y avait plus autour de lui que les fantmes crs par ses derniers souvenirs. Il a cherch un reste de force et d'attention pour ne pas se manquer, et sa main a t sre....] Monsieur, Ne sachant si le service d'un journal qui dbute sera exactement fait, je vous adresse le premier numro du _National_. Tous mes collaborateurs s'unissent moi pour vous prier de vouloir bien vous considrer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bnvole. Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai russi exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassur et certain de me trouver dans une bonne voie. Recevez, monsieur, mes hommages A. THIERS. Je reviendrai sur les rdacteurs du _National_; je dirai comment je les ai connus; mais ds prsent je dois mettre part M. Carrel: suprieur MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicit de se regarder, l'poque o je me liai avec lui, comme venant aprs les crivains qu'il devanait: il soutenait avec son pe les opinions que ces gens de plume dgainaient. * * * * * Pendant qu'on se disposait au combat, les prparatifs de l'expdition d'Alger s'achevaient. Le gnral Bourmont, ministre de la guerre, s'tait fait nommer chef de cette expdition: voulut-il se soustraire la responsabilit du coup d'tat qu'il sentait venir? Cela serait assez probable, d'aprs ses antcdents et sa finesse; mais ce fut un malheur pour Charles X. Si le gnral s'tait trouv Paris lors de la catastrophe, le portefeuille vacant du ministre de la guerre ne serait pas tomb aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le cas o il y et consenti, M. de Bourmont et sans doute rassembl Paris toute la garde royale; il aurait prpar l'argent et les vivres ncessaires pour que le soldat ne manqut de rien. Notre marine, ressuscite au combat de Navarin, sortit de ces ports de France, nagure si abandonns. La rade tait couverte de navires qui saluaient la terre en s'loignant. Des bateaux vapeur, nouvelle dcouverte du gnie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres d'une division l'autre, comme des sirnes ou comme les aides de camp de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, o toutes les populations de la ville et des montagnes taient descendues: lui, qui, aprs avoir arrach son parent le roi d'Espagne aux mains des rvolutions, voyait se lever le jour par qui la chrtient devait tre dlivre, aurait-il pu se croire si prs de sa nuit[207]? [Note 207: C'est le 5 mai 1830, Toulon, que le duc d'Angoulme passa la revue de la flotte prte mettre la voile. Elle s'levait 675 btiments de guerre et du commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24 frgates et 70 navires de guerre de moindre force. Le spectacle que prsentait la rade tait magnifique. Les navires de guerre et les btiments de transport, entre lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le centre du tableau dont le cadre tait form par les collines que couvrait une innombrable population. Tous les navires taient pavoiss; les quipages, monts dans les vergues et dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le Roi! Journe de soleil et de fte la veille des jours de deuil, dernier rayon l'heure o les ombres du soir vont envahir le ciel, dernier sourire de la fortune cette Maison de Bourbon qui avait trouv la France puise, appauvrie, crase sous le poids d'innarrables dsastres, et qui allait la laisser libre, prospre et forte, avec des finances admirables et une flotte superbe;--qui l'avait trouve vaincue, humilie, foule aux pieds par quatre cent mille envahisseurs, et qui allait lui lguer la plus pure et la plus belle de toutes les conqutes, accomplie sous les yeux et malgr les menaces de l'Angleterre frmissante.] Ils n'taient plus ces temps o Catherine de Mdicis sollicitait du Turc l'investiture de la principaut d'Alger pour Henri III, non encore roi de Pologne! Alger allait devenir notre fille et notre conqute, sans la permission de personne, sans que l'Angleterre ost nous empcher de prendre ce _chteau de l'Empereur_, qui rappelait Charles-Quint et le changement de sa fortune. C'tait une grande joie et un grand bonheur pour les spectateurs franais assembls de saluer, du salut de Bossuet, les gnreux vaisseaux prts rompre de leur proue la chane des esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il annonait le succs de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race: Tu cderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dpouilles de la chrtient. Tu disais en ton coeur avare: Je tiens la mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La lgret de tes vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqu dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, o il partage son butin ses petits. Tu rends dj tes esclaves. Louis a bris les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont ns pour tre libres sous son glorieux empire. Les pilotes tonns s'crient par avance: _Qui est semblable Tyr? Et toutefois elle s'est tue dans le milieu de la mer._[208] [Note 208: Oraison funbre de la reine Marie-Thrse, prononce le 1er septembre 1683.] Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'croulement du trne? Les nations marchent leurs destines; l'instar de certaines ombres du Dante, il leur est impossible de s'arrter, mme dans le bonheur. Ces vaisseaux, qui apportaient la libert aux mers de la Numidie, emportaient la lgitimit; cette flotte sous pavillon blanc, c'tait la monarchie qui appareillait, s'loignant des ports o s'embarqua saint Louis, lorsque la mort l'appelait Carthage. Esclaves dlivrs des bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus votre pays ont perdu leur patrie; ceux qui vous ont arrachs l'exil ternel sont exils. Le matre de cette vaste flotte a travers la mer sur une barque en fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornlie disait Pompe: C'est bien une oeuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te vois maintenant rduit une seule pauvre petite nave, l o tu voulois cingler avec cinq cents voiles. Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209], frre de mon beau-frre, ne recevait-il pas son bord une femme charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de Champollion[210]? Qu'est-il rsult de ce vol excut en Afrique tire d'aile? coutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: Deux mois ne s'taient pas couls depuis que nous avions vu ce mme pavillon flotter en face de ces mmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante mille hommes taient alors impatients de l'aller dployer sur le champ de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, quelques blesss se tranant pniblement sur le pont de notre frgate, taient son unique cortge.... Au moment o la garde prit les armes pour saluer comme de coutume le pavillon son ascension ou sa chute, toute conversation cessa sur le pont. Je me dcouvris avec autant de respect que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-mme. Je m'agenouillai au fond du coeur devant la majest des grandes infortunes dont je contemplais tristement le symbole.[212] [Note 209: M. du Plessix, frre du contre-amiral du Plessix de Parscau, beau-frre de Chateaubriand.] [Note 210: Charles Lenormant, aprs avoir accompagn Champollion en gypte et aprs avoir fait partie de l'expdition scientifique en More, tait la veille de revenir en France.] [Note 211: Auguste-Thodore-Hilaire, baron _Barchou de Penhoen_, n Morlaix (Finistre) le 28 avril 1801. Il prit part l'expdition d'Alger comme capitaine d'tat-major. Aprs la rvolution de 1830, il donna sa dmission pour ne pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s'adonna aux lettres ainsi qu' la philosophie. Ses principaux ouvrages sont une _Histoire de la philosophie allemande_ et une _Histoire de la domination anglaise dans les Indes_ (6 volumes in-8{o}). Il tait membre de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres. En 1849, les lecteurs du Finistre l'envoyrent l'Assemble lgislative, o il sigea parmi les royalistes. Aprs le 2 dcembre 1851, il rentra dans la vie prive, il mourut Saint-Germain-en-Laye le 28 juillet 1855. Il avait t, au collge de Vendme, le condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans _Louis Lambert_. Dans la _Comdie humaine_, _Gobseck_ lui est ddi.] [Note 212: _Mmoires d'un officier d'tat-major_, par le baron Barchou de Penhoen; p. 427. CH.] * * * * * La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trne faisait dire au roi: Si de coupables manoeuvres suscitent mon gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prvoir, je trouverai la force de les surmonter. Charles X pronona ces mots du ton d'un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en colre, s'anime au son de sa voix: plus les paroles taient fortes, plus la faiblesse des rsolutions apparaissait derrire[213]. [Note 213: Charles X avait annonc, dans son discours, l'expdition d'Alger, dclarant que l'insulte faite au pavillon franais par une puissance barbaresque ne resterait pas longtemps impunie et qu'une rparation clatante allait satisfaire l'honneur de la France. Le soir, quelques amis, parmi lesquels M. Villemain, taient runis dans le salon de Chateaubriand: Voil, leur dit-il, de ces choses qui appartiennent la tradition de l'ancienne France, l'hrdit de Saint Louis et de Louis XIV; voil ce que fait la royaut lgitime. Dans sa crise actuelle, avec ses misrables instruments, malgr ses peurs exagres, je le veux, elle conoit une entreprise gnreuse et chrtienne, ce que je conseillais ds 1816, ce qu'elle aurait fait plus tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder. Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroy par nos galiotes bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous rendant des captifs chrtiens, peut tomber dans nos mains, cet t. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'tonne de la valeur franaise. Seulement, cela me ravit sans me rassurer. Qui connat les abmes de la Providence? Elle peut du mme coup abattre le vainqueur ct du vaincu, agrandir un royaume et renverser une dynastie. Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie, ses crits, son influence littraire et politique sur son temps_, p. 447.] L'adresse en rponse fut rdige par MM. tienne et Guizot. Elle disait: Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la dlibration des intrts publics. Cette intervention fait du concours permanent des vues de votre gouvernement avec les voeux du peuple la condition indispensable de la marche rgulire des affaires publiques. Sire, notre loyaut, notre dvouement, nous condamnent vous dire que ce CONCOURS N'EXISTE PAS. L'adresse fut vote la majorit de deux cent vingt et une vois contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214] faisait disparatre la phrase sur le _refus du concours_. Cet amendement n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient pu prvoir le rsultat de leur vote, l'adresse et t rejete une immense majorit. Pourquoi la Providence ne lve-t-elle pas quelquefois un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un pressentiment certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils s'aventurent dans des prdictions qui s'accomplissent, on ne les croit pas. Dieu n'carte point la nue du fond de laquelle il agit; quand il permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins tendus dans un plan gnral, drouls dans un profond horizon hors de la porte de notre vue et de l'atteinte de nos gnrations rapides. [Note 214: Cet amendement tait ainsi conu: Cependant notre honneur, notre conscience, la fidlit que nous vous avons jure et que nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de faire connatre Votre Majest qu'au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquitudes se sont manifestes la suite des changements survenus depuis la dernire session. C'est la haute sagesse de Votre Majest qu'il appartient de les apprcier et d'y apporter le remde qu'elle croira convenable. Les prrogatives de la couronne placent dans ses mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie constitutionnelle aussi ncessaire la force du trne qu'au bonheur de la France. M. Guizot et M. Berryer firent tous deux leur dbut sur cet amendement, qu'avaient inspir les amis de M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant au roi un langage trop faible; Berryer, comme attaquant les droits de la couronne.--Le comte de _Lorgeril_ (1778-1843) tait entr la Chambre en 1828, comme dput d'Ille et Vilaine, en remplacement de M. de Corbire, nomm paix de France. Il ne fut pas rlu aux lections de juin-juillet 1890.] Le roi, en rponse l'adresse, dclara que sa rsolution tait immuable, c'est--dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La dissolution de la Chambre fut rsolue: MM. de Peyronnet et de Chantelauze remplacrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se retirrent; M. Capelle fut nomm ministre du commerce[215]. On avait autour de soi vingt hommes capables d'tre ministres; on pouvait faire revenir M. de Villle; on pouvait prendre M. Casimir Prier et le gnral Sbastiani. J'avais dj propos ceux-ci au roi, lorsque, aprs la chute de M. de Villle, l'abb Frayssinous fut charg de m'offrir le ministre de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullit, on chercha, comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le mettre sa tte. On avait dterr M. Guernon de Ranville, qui pourtant se trouva le plus courageux de la bande ignore[216], et le Dauphin avait suppli M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217]. [Note 215: Le 19 mai, parut au _Moniteur_ une ordonnance royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M. Courvoisier, M. de Chantelauze, premier prsident de la Cour royale de Grenoble. M. de Montbel remplaait M. de Chabrol aux Finances, abandonnant le portefeuille de l'Intrieur, qui tait confi M. de Peyronnet. La direction gnrale des ponts et chausses, dtache du dpartement de l'Intrieur, formait un nouveau ministre, celui des Travaux publics, la tte duquel on plaait M. le baron _Capelle_, alors prfet de Versailles.--Guillaume-Antoine-Benot, baron _Capelle_ (1775-1843) avait t, sous l'Empire, prfet du dpartement de la Mditerrane (chef-lieu Livourne) puis prfet du Lman (chef-lieu Genve). La Restauration l'avait fait conseiller d'tat, prfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des pairs, le 21 dcembre 1830, le condamna par contumace la prison perptuelle comme signataire des _Ordonnances_ du 25 juillet.] [Note 216: M. de Guernon-Ranville, s'il tait un homme de coeur, tait aussi un homme de talent. En 1814, il avait quitt le barreau de Caen, o il avait brillamment dbut, et, aprs un vote nergique contre l'Acte additionnel, il s'tait rendu Gand auprs du roi Louis XVIII, la tte d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il tait all Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui prparait un dbarquement, sur les ctes de Normandie. Comme avocat d'abord, puis comme procureur gnral, il avait fait preuve de remarquables qualits oratoires. Il a laiss sur son ministre de huit mois un intressant Journal, publi en 1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: _Journal d'un ministre._] [Note 217: Lorsque M. de Chantelauze fut appel au ministre, il annona sa nomination son frre par la lettre suivante: Paris, 18 mai 1830. Ma prsence Paris doit, mon cher ami, te causer quelque surprise. Tu en prouveras davantage demain, la lecture du _Moniteur_, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux. Je le regarde comme l'vnement le plus malheureux de ma vie, et il n'est rien que je n'aie fait pour y chapper. Voil bientt un an que je rsiste; nomm ministre le 17 avril dernier, j'ai t assez heureux pour faire agrer mon refus, pendant mon dernier sjour ici; j'ai galement fait chouer de semblables tentatives Grenoble; c'est le 30 avril que j'ai reu les ordres du roi. M. le Dauphin, son passage, m'a vivement press; j'ai t ferme dans mon refus, et je croyais bien la chose finie mon avantage, mais, le 12 de ce mois, une dpche tlgraphique m'a prescrit de me rendre Paris. Arriv depuis trois jours, je n'ai pas perdu un instant pour empcher un choix aussi peu convenable qu'utile. Mes excuses n'ont pas t gotes, et je cde des ordres qui ne permettent que l'obissance. Ainsi, regarde-moi comme une victime immoler et plains-moi.] L'ordonnance de dissolution convoqua les collges d'arrondissement pour le 23 juin 1830, et les collges de dpartement pour le 3 de juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrt de mort de la branche ane. [Note 218: La Chambre des dputs fut dissoute le 16 mai. Les dpartements qui n'avaient qu'un collge lectoral taient appels voter le 23 juin; dans les autres dpartements, les collges d'arrondissement devaient se runir le 3 juillet, et les collges de dpartement le 20 juillet. L'ouverture de la nouvelle Chambre tait fixe au 3 aot.] Les partis, fort anims, poussaient tout l'extrme: les ultra-royalistes parlaient de donner la dictature la couronne; les rpublicains songeaient une Rpublique avec un Directoire ou sous une Convention. _La Tribune_[219], journal de ce parti, parut, et dpassa _le National_. La grande majorit du pays voulait encore la royaut lgitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences de cour; toutes les ambitions taient veilles, et chacun esprait devenir ministre: les orages font clore les insectes. [Note 219: La _Tribune des dpartements_, fonde par Auguste et Victorin Fabre. Cette feuille devint, aprs 1830, l'organe le plus violent de l'opposition rpublicaine.] Ceux qui voulaient forcer Charles X devenir monarque constitutionnel pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes la lgitimit; ils avaient oubli la faiblesse de l'_homme_; la _royaut_ pouvait tre presse, le _roi_ ne le pouvait pas: l'individu nous a perdus, non l'institution. * * * * * Les dputs de la nouvelle Chambre taient arrivs Paris: sur les deux cent vingt et un, deux cent deux avaient t rlus; l'opposition comptait deux cent soixante-dix voix; le ministre cent quarante-cinq: la partie de la couronne tait donc perdue. Le rsultat naturel tait la retraite du ministre: Charles X s'obstina tout braver, et le coup d'tat fut rsolu. Je partis pour Dieppe le 26 juillet, quatre heures du matin, le jour mme o parurent les ordonnances. J'tais assez gai, tout charm d'aller revoir la mer, et j'tais suivi, quelques heures de distance, par un effroyable orage. Je soupai et je couchai Rouen sans rien apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m'agenouiller devant la belle Vierge du muse, en mmoire de Raphal et de Rome. J'arrivai le lendemain, 27, Dieppe, vers midi. Je descendis dans l'htel o M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrtaire de lgation, m'avait arrt un logement. Je m'habillai et j'allai chercher madame Rcamier. Elle occupait un appartement dont les fentres s'ouvraient sur la grve. J'y passai quelques heures causer et regarder les flots. Voici tout coup venir Hyacinthe; il m'apporte une lettre que M. de Boissy avait reue, et qui annonait les ordonnances avec de grands loges. Un moment aprs, entre mon ancien ami Ballanche; il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J'ouvris le _Moniteur_ et je lus, sans en croire mes yeux, les pices officielles. Encore un gouvernement qui, de propos dlibr, se jetait du haut des tours de Notre-Dame! Je dis Hyacinthe de demander des chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept heures du soir, laissant mes amis dans l'anxit. On avait bien, depuis un mois, murmur quelque chose d'un coup d'tat, mais personne n'avait fait attention ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vcu des illusions du trne: il se forme autour des princes une espce de mirage qui les abuse en dplaant l'objet et en leur faisant voir dans le ciel des paysages chimriques. [Note 220: Hilaire-tienne-Octave _Rouill_, marquis de _Boissy_ (1798-1866). Pair de France de 1839 1848, il fut pendant dix ans _l'enfant terrible_ de la Chambre haute, harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles interruptions et de ses saillies irrvrencieuses. De 1848 1853, il se vit condamn au supplice du silence. Le 4 mars 1853, il revint au Luxembourg comme snateur et y fit preuve d'une honorable indpendance. Il a laisse des _Mmoires_, qui ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le marquis de Boissy, en 1851, cinquante-trois ans, avait pous la clbre marquise Guiccioli, elle-mme presque quinquagnaire, et _veuve_ de lord Byron depuis plus d'un quart de sicle.--En 1830, date laquelle a t crite cette page des _Mmoires_, M. de Boissy n'tait encore que le _comte_ de Boissy, et c'est avec raison que Chateaubriand lui donne ce titre; il ne devait prendre celui de _marquis_ qu' la mort de son pre (28 juin 1840).] J'emportai le _Moniteur_. Aussitt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolgomnes me frappait de deux manires: les observations sur les inconvnients de la presse taient justes; mais, en mme temps, l'auteur de ces observations[221] montrait une ignorance complte de l'tat de la socit actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, quelque opinion qu'ils aient appartenu, ont t harcels par les journaux; sans doute la presse tend subjuguer la souverainet, forcer la royaut et les Chambres lui obir; sans doute, dans les derniers jours de la Restauration, la presse, n'coutant que sa passion, a, sans gard aux intrts et l'honneur de la France, attaqu l'expdition d'Alger, dvelopp les causes, les moyens, les prparatifs, les chances d'un non-succs; elle a divulgu les secrets de l'armement, instruit l'ennemi de l'tat de nos forces, compt nos troupes et nos vaisseaux, indiqu jusqu'au point de dbarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on et rvl ainsi d'avance le mystre de leurs ngociations, ou marqu les tapes de leurs armes? [Note 221: Le Rapport au roi avait t rdig par M. de Chantelauze.] Tout cela est vrai et odieux; mais le remde? La presse est un lment jadis ignor, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde; c'est la parole l'tat de foudre; c'est l'lectricit sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prtendrez la comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous rsoudre vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine vapeur. Il faut apprendre vous en servir, en la dpouillant de son danger, soit qu'elle s'affaiblisse peu peu par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez graduellement vos moeurs et vos lois aux principes qui rgiront dsormais l'humanit. Une preuve de l'impuissance de la presse dans certains cas se tire du reproche mme que vous lui faites l'gard de l'expdition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgr la libert de la presse, de mme que j'ai fait faire la guerre d'Espagne, en 1823, sous le feu le plus ardent de cette libert. Mais ce qui n'est pas tolrable dans le rapport des ministres, c'est cette prtention effronte, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PREXISTANT AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut son gr changer l'ordre du gouvernement tabli? Et toutefois les signataires du rapport sont si persuads de ce qu'ils disent, qu' peine citent-ils l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps annonc que l'on _confisquerait la charte_; ils le rappellent, mais seulement pour mmoire, et comme une superftation de droit dont ils n'avaient pas besoin. [Note 222: L'article 14 de la Charte tait ainsi conu: Le Roi est le chef suprme de l'tat, commande les forces de terre et de mer, dclare la guerre, fait les traits de paix, d'alliance et de commerce, nomme tous les emplois d'administration publique, et fait les rglements et _ordonnances ncessaires pour l'excution des lois et la sret de l'tat_.] La premire ordonnance tablit la suppression de la libert de la presse dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'tait labor depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police. La seconde ordonnance refait la loi d'lection. Ainsi, les deux premires liberts, la libert de la presse et la libert lectorale, taient radicalement extirpes: elles l'taient, non par un acte inique et cependant lgal, man d'une puissance lgislative corrompue, mais par des _ordonnances_, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui ne manquaient pas de bon sens se prcipitaient, avec une lgret sans exemple, eux, leur matre, la monarchie, la France et l'Europe, dans un gouffre. J'ignorais ce qui se passait Paris. Je dsirais qu'une rsistance, sans renverser le trne, et oblig la couronne renvoyer les ministres et retirer les ordonnances. Dans le cas o celles-ci eussent triomph, j'tais rsolu ne pas m'y soumettre, crire, parler contre ces mesures inconstitutionnelles. Si les membres du corps diplomatique n'influrent pas directement sur les ordonnances, ils les favorisrent de leurs voeux; l'Europe absolue avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances arriva Berlin et Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on crut au succs, M. Ancillon s'cria que l'Europe tait sauve, et M. de Metternich tmoigna une joie indicible. Bientt, ayant appris la vrit, ce dernier fut aussi constern qu'il avait t ravi: il dclara qu'il s'tait tromp, que l'opinion tait dcidment librale, et il s'accoutumait dj l'ide d'une constitution autrichienne. Les nominations de conseillers d'tat qui suivent les ordonnances de juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rdaction, prter aide aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposs au systme reprsentatif. Est-ce dans le cabinet mme du roi, sous les yeux du monarque, qu'ont t libells ces documents funestes? est-ce dans le cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une runion de ministres seuls, ou assists de quelques bonnes ttes anticonstitutionnelles? est-ce _sous les plombs_, dans quelque sance secrte des _Dix_, qu'ont t minuts ces arrts de juillet, en vertu desquels la monarchie lgitime a t condamne tre trangle sur le _Pont des Soupirs_? L'ide tait-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous rvlera peut-tre jamais. Arriv Gisors, j'appris le soulvement de Paris, et j'entendis des propos alarmants; ils prouvaient quel point la charte avait t prise au srieux par les populations de la France. Pontoise, on avait des nouvelles plus rcentes encore, mais confuses et contradictoires. Herblay, point de chevaux la poste. J'attendis prs d'une heure. On me conseilla d'viter Saint-Denis, parce que je trouverais des barricades. Courbevoie, le postillon avait dj quitt sa veste boutons fleurdeliss. On avait tir le matin sur une calche qu'il conduisait Paris par l'avenue des Champs-lyses. En consquence, il me dit qu'il ne me mnerait pas par cette avenue, et qu'il irait chercher, droite de la barrire de l'toile, la barrire du Trocadro. De cette barrire on dcouvre Paris. J'aperus le drapeau tricolore flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une meute, mais d'une rvolution. J'eus le pressentiment que mon rle allait changer: qu'tant accouru pour dfendre les liberts publiques, je serais oblig de dfendre la royaut. Il s'levait et l des nuages de fume blanche parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des feux de mousqueterie mls au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau dsert destin par Napolon l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une ruine apporte une autre ruine. Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Ina, et je remontai l'avenue pave qui longe le Champ de Mars. Tout tait solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie plac devant la grille de l'cole militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oublis l. Nous prmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse. Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard d'Enfer tait barr par des ormeaux abattus. Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir: je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand tait la fois bien aise et alarme de mon retour. [Note 223: Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, n 84.] Le jeudi matin, 29 juillet, j'crivis madame Rcamier, Dieppe, cette lettre prolonge par des _post-scriptum_: Jeudi matin, 29 juillet 1830. Je vous cris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers ne partent plus. Je suis entr dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les coups de fusil; il parat qu'on s'organise, et que la rsistance continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappeles. Voil le rsultat immdiat (sans parler du rsultat dfinitif) du parjure dont les ministres ont donn le tort, du moins apparent, la couronne! La garde nationale, l'cole polytechnique, tout s'en est ml. Je n'ai encore vu personne. Vous jugez dans quel tat j'ai trouv madame de Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 aot et le 2 septembre, sont restes sous l'impression de la terreur. Un rgiment, le 5e de ligne, a dj pass du ct de la charte. Certainement M. de Polignac est bien coupable; son incapacit est une mauvaise excuse; l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour Saint-Cloud, et prte partir. Je ne vous parle pas de moi; ma position est pnible, mais claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir lgitime que la libert. Je n'ai donc rien dire et faire; attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces; on parle dj de l'insurrection de Rouen. D'un autre ct, la congrgation armera les chouans et la Vende. quoi tiennent les empires! Une ordonnance et six ministres sans gnie ou sans vertu suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le pays le plus troubl et le plus malheureux. Midi. Le feu recommence. Il parat qu'on attaque le Louvre, o les troupes du roi se sont retranches. Le faubourg que j'habite commence s'insurger. On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le gnral Grard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette. Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris tant dclar en tat de sige. C'est le marchal Marmont qui commande pour le roi. On le dit tu, mais je ne le crois pas. Tchez de ne pas trop vous inquiter. Dieu vous protge! Nous nous retrouverons! Vendredi. Cette lettre tait crite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la victoire populaire est complte: le roi cde sur tous les points; mais j'ai peur qu'on aille maintenant bien au del des concessions de la couronne. J'ai crit ce matin Sa Majest. Au surplus, j'ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plat. Nous en causerons quand vous serez arrive. Je vais moi-mme mettre cette lettre la poste et parcourir Paris. RVOLUTION DE JUILLET. JOURNE DU 26. Les ordonnances, dates du 25 juillet, furent insres dans le _Moniteur_ du 26. Le secret en avait t si profondment gard, que ni le marchal duc de Raguse, major gnral de la garde, de service, ni M. Mangin[224], prfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le prfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par _le Moniteur_, de mme que le sous-secrtaire d'tat de la guerre[226]; et nanmoins c'taient ces divers chefs qui disposaient des diffrentes forces armes. Le prince de Polignac, charg par intrim du portefeuille de M. de Bourmont, tait si loin de s'occuper de cette minime affaire des ordonnances, qu'il passa la journe du 26 prsider une adjudication au ministre de la guerre. [Note 224: Jean-Henri-Claude _Mangin_ (1786-1835). Comme procureur gnral Poitiers, il avait dirig les poursuites contre le gnral Berton et ses complices (1822). Il avait t nomm conseiller la Cour de cassation en 1827, et prfet de police en 1829. Magistrat minent, orateur et crivain, il a laiss des ouvrages de jurisprudence qui font encore aujourd'hui autorit en la matire: _Trait de l'action publique et de l'action civile_;--_Trait des procs-verbaux_;--_Trait de l'instruction publique._] [Note 225: Le comte de Chabrol-Volvic. Il tait prfet de la Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait t ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu'au 19 mai 1830, tait son frre.] [Note 226: Le vicomte de Champagny.--Lors du procs des ministres (audience du 16 dcembre 1830), il fit la dclaration suivante: J'ai eu connaissance des ordonnances du 25 juillet par le _Moniteur_ du 26; rien n'avait pu me faire prvoir un vnement aussi grave. Aucun ordre n'avait t donn au ministre de la guerre. Aucun mouvement extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai mme qu'au moment o les ordonnances parurent, il y avait autour de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux rgiments, dont l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie, avaient t envoys en Normandie pour faciliter la recherche des incendiaires.] Le roi partit pour la chasse le 26, avant que _le Moniteur_ ft arriv Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu' minuit. Enfin le duc de Raguse reut ce billet de M. de Polignac: Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi, dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jug ncessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majest compte sur votre zle pour assurer l'ordre et la tranquillit dans toute l'tendue de votre commandement. Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte d'hallucination, rsultat des conseils d'une misrable coterie que l'on ne trouva plus au moment du danger. Les rdacteurs des journaux, aprs avoir consult MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mrilhou, se rsolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire saisir et de plaider l'illgalit des ordonnances. Ils se runirent au bureau du _National_: M. Thiers rdigea une protestation qui fut signe de quarante-quatre rdacteurs[227], et qui parut, le 27 au matin, dans _le National_ et _le Temps_. [Note 227: La protestation des journalistes fut rdige par MM. Thiers, Chtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires taient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs noms: Gauja, grant du _National_; Thiers, Mignet, Chambolle, Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rdacteurs du _National_;--Chtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de Jussieu, J.-F. Dupont, rdacteurs, et V. de Lapelouse, grant du _Courrier franais_;--Guizard, Dejean, Charles de Rmusat, rdacteurs, et Pierre Leroux, grant du _Globe_;--Anne, Cauchois-Lemaire et variste Dumoulin, rdacteurs du _Constitutionnel_;--Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A. Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rdacteurs, et Coste, grant du _Temps_;--Victor Bohain, Nestor Roqueplan, rdacteurs du _Figaro_;--Auguste Fabre et Ader, rdacteurs de la _Tribune des dpartements_;--Plagnol, Levasseur et Fazy, rdacteurs de la _Rvolution_;--F. Larreguy, rdacteur, et Bert, grant du _Journal du Commerce_;--Lon Pillet, grant du _Journal de Paris_;--Vaillant, grant du _Sylphe_;--Sarrans jeune, grant du _Courrier des lecteurs_.] la chute du jour quelques dputs se runirent chez M. de Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir Prier. L parut, pour la premire fois, un des trois pouvoirs qui allaient occuper la scne: la monarchie tait la Chambre des dputs, l'usurpation au Palais-Royal, la Rpublique l'Htel de Ville. Dans la soire, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des pierres la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi Saint-Cloud, son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des nouvelles de Paris: La rente est tombe.--De combien? dit le Dauphin.--De trois francs, rpondit le marchal.--Elle remontera, rpartit le Dauphin; et chacun s'en alla. [Note 228: Au nombre de quatorze. C'taient MM. Bavoux, Brard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Prier, Persil, de Schonen, Vassal et Villemain.] JOURNE DU 27 JUILLET. La journe du 27 commena mal. Le roi investit du commandement de Paris le duc de Raguse: c'tait s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le marchal se vint installer une heure l'tat-major de la garde, place du Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du _National_; M. Carrel rsista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la valle de Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM. Bquet[230], dont l'un a travaill au _National_, et l'autre au _Journal des Dbats_. [Note 229: M. Thiers, qui avait si bien parl la veille des _ttes_ engager, croyant la sienne menace, alla chercher une prudente retraite dans la valle de Montmorency, chez Mme de Courchamp, la soeur d'tienne Bquet. _Notes indites sur M. Thiers_, par Joseph d'Aray (le Dr Bonnet de Malherbe), p. 52.] [Note 230: Des deux frres _Bquet_, le seul qui ait laiss un nom tait le rdacteur des _Dbats_, tienne Bquet (1800-1838). C'est lui qui avait crit, au mois d'aot 1829, l'avnement du ministre Polignac, le fameux article se terminant par ces mots: Malheureuse France! malheureux roi! Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu'il rdigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la lettre _R_. Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans offenser personne. En 1829, presque en mme temps que son clbre article des _Dbats_, il avait publi dans la _Revue de Paris_ une nouvelle, _Marie ou le Mouchoir bleu_, qui avait eu un succs prodigieux.] Au _Temps_, la chose prit un caractre plus srieux: le vritable hros des journalistes est incontestablement M. Coste. En 1823, M. Coste dirigeait _les Tablettes historiques_[231]: accus par ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et reut un coup d'pe. M. Coste[232] me fut prsent au ministre des affaires trangres; en causant avec lui de la libert de la presse, je lui dis: Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette libert; mais comment voulez-vous que je la dfende auprs de Louis XVIII, quand vous attaquez tous les jours la royaut et la religion! Je vous supplie, dans votre intrt et pour me laisser ma force entire, de ne plus saper des remparts aux trois quarts dmolis, et qu'en vrit un homme de courage devrait rougir d'attaquer. Faisons un march: ne vous en prenez plus quelques vieillards faibles que le trne et le sanctuaire protgent peine; je vous livre en change ma personne. Attaquez-moi soir et matin; dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai; je vous saurai gr de votre attaque lgitime et constitutionnelle contre le ministre, en mettant l'cart le roi. [Note 231: Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste en 1823 tait celui-ci: _Tablettes universelles_, ou _Rpertoire de documents historiques, politiques, scientifiques et littraires, avec une Bibliographie raisonne_. Le bulletin politique tait fait par M. Thiers, qui signait ***. Les autres rdacteurs taient MM. Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe, Charles de Rmusat, Thodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois de janvier 1824, M. Coste, obr par les frais de son journal, cras par les amendes, et d'ailleurs rcemment condamn un an de prison, vendit les _Tablettes_ M. Sosthne de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres fonds, sa campagne d'amortissement des journaux. Un des rdacteurs, M. Rabbe, adressa M. Coste une lettre fort dure, qui fut insre dans le _Courrier franais_ et amena un duel entre les deux crivains.] [Note 232: Jacques _Coste_ (1798-1859). S'il avait vendu son journal, les _Tablettes universelles_, M. Coste n'en restait pas moins l'adversaire rsolu et dclar du gouvernement de la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda _le Temps_, journal des progrs politiques, scientifiques, littraires et industriels, qui ne contribua pas moins que le _National_ prparer la rvolution de 1830. Ce journal subsista jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a t repris, le 1er mars 1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer. Le _Temps_ de M. Durrieu ne vcut que dix mois, mais celui de M. Nefftzer aura bientt atteint la quarantaine.] M. Coste m'a conserv de cette entrevue un souvenir d'estime. Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du _Temps_ entre M. Baude et un commissaire de police[233]. [Note 233: Lorsque le commissaire de police se prsenta aux bureaux du _Temps_, dans la rue de Richelieu, pleine ce moment d'une foule curieuse et inquite, M. Baude refusa d'ouvrir les portes de l'imprimerie. Un serrurier, est requis; M. Baude lui lit haute voix l'article 384 du Code pnal, qui punit des travaux forcs le vol par effraction. L'ouvrier intimid se retire. Le commissaire menace alors M. Baude de le faire arrter; celui-ci rouvre son Code et lit l'article 341, qui punit des travaux forcs l'arrestation arbitraire. un second serrurier, requis pour remplacer le premier, il relit l'article 384, et, cette fois encore, l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps; il fallut recourir au serrurier charg de river les fers des forats.] Le procureur du roi de Paris[234] dcerna quarante-quatre mandats d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes. [Note 234: M. Billot.] Vers deux heures, la fraction monarchique de la rvolution se runit chez M. Prier[235], comme on en tait convenu la veille: on ne conclut rien. Les dputs s'ajournrent au lendemain, 28, chez M. Audry de Puyravault. M. Casimir Prier, homme d'ordre et de richesse, ne voulait pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de nourrir encore l'espoir d'un arrangement avec la royaut lgitime; il dit vivement M. de Schonen: Vous nous perdez en sortant de la lgalit; vous nous faites quitter une position superbe. Cet esprit de lgalit tait partout; il se montra dans deux runions opposes, l'une chez M. Cadet-Gassicourt, l'autre chez le gnral Gourgaud. M. Prier appartenait cette classe bourgeoise qui s'tait faite hritire du peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixit dans les ides; il se jeta bravement en travers du torrent rvolutionnaire pour le barrer; mais sa sant proccupait trop sa vie, et il soignait trop sa fortune. Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui regarde toujours sa langue dans une glace? [Note 235: Rue Neuve-du-Luxembourg, n 27.] La foule augmentant et commenant paratre en armes, l'officier de la gendarmerie vint avertir le marchal de Raguse qu'il n'avait pas assez de monde et qu'il craignait d'tre forc: alors le marchal fit ses dispositions militaires. Le 27, il tait dj quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reut dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris, appuye de quelques dtachements de la garde, essaya de rtablir la circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honor. Un de ces dtachements fut assailli, dans la rue du _Duc-de-Bordeaux_[236], d'une grle de pierres. Le chef de ce dtachement vitait de tirer, lorsqu'un coup parti de l'_Htel Royal_, rue des Pyramides, dcida la question: il se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet htel, s'tait arm de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde travers sa fentre. Les soldats rpondirent par une dcharge sur la maison, et M. Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent l'abri dans leur le, vont porter les rvolutions chez les autres; vous les trouvez mls dans les quatre parties du monde des querelles qui ne les regardent pas: pour vendre une pice de calicot, peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamits. Quel droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats franais? tait-ce la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait viole? Si quelque chose pouvait fltrir les combats de juillet, ce serait d'avoir t engags par la balle d'un Anglais[237]. [Note 236: La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du _Vingt-neuf Juillet_, en vertu d'une dcision ministrielle du 19 aot 1830. Elle est situe entre la rue de Rivoli (n 208) et la rue Saint-Honor (n 213), tout prs de l'glise Saint-Roch.] [Note 237: Alfred Nettement (_Histoire de la Restauration_, t. VIII, p. 608) raconte cet incident d'une faon un peu diffrente: Il tait alors six heures du soir. La garde royale vint apporter un secours ncessaire la gendarmerie et la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des coups de feu rpondirent la grle de pierres qui tombaient sur la troupe; ils taient tirs par un dtachement du 5e rgiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honor par la rue de Rivoli. Cette dcharge cota la vie un jeune tudiant anglais nomm Folks, qui tait all se rfugier l'_Htel Royal_, situ l'angle de la rue des Pyramides. Il avait eu l'imprudence de se mettre la fentre pour suivre les progrs du mouvement insurrectionnel: une des premires balles l'atteignit.] Ces premiers combats, qui dans la journe du 27 n'avaient gure commenc que vers les cinq heures du soir, cessrent avec le jour. Les armuriers cdrent leurs armes la foule, les rverbres furent briss ou restrent sans tre allums; le drapeau tricolore se hissa dans les tnbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des corps de garde, la prise de l'arsenal et des poudrires, le dsarmement des fusiliers sdentaires, tout cela s'opra sans opposition au lever du jour le 28, et tout tait fini huit heures. Le parti dmocratique et proltaire de la rvolution, en blouse ou demi-nu, tait sous les armes; il ne mnageait pas sa misre et ses lambeaux. Le peuple, reprsent par des lecteurs qu'il s'tait choisis dans divers attroupements, tait parvenu faire convoquer une assemble chez M. Cadet-Gassicourt. Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, cach hors de Paris, ne savait s'il irait Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le parti bourgeois ou de la monarchie, les dputs, dlibrait et rpugnait se laisser entraner au mouvement. M. de Polignac se rendit Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en tat de sige. JOURNE MILITAIRE DU 28 JUILLET. Les groupes s'taient reforms le 28 plus nombreux; au cri de: _Vive la charte!_ qui se faisait encore entendre se mlait dj le cri de _Vive la libert!_ _ bas les Bourbons!_ On criait aussi: _Vive l'empereur!_ _vive le prince Noir!_ mystrieux prince des tnbres qui apparat l'imagination populaire dans toutes les rvolutions. Les souvenirs et les passions taient descendus; on abattait et l'on brlait les armes de France; on les attachait la corde des lanternes casses; on arrachait les plaques fleurdelises des conducteurs de diligences et des facteurs de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la cour leurs cussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles napoloniennes peintes l'huile de lis bourboniens dtremps la colle n'eurent besoin que d'une ponge pour nettoyer leur loyaut: avec un peu d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires. Le marchal de Raguse crivit au roi qu'il tait urgent de prendre des moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un envoy du prfet de police tait venu demander au marchal s'il tait vrai que Paris ft dclar en tat de sige: le marchal, qui n'en savait rien, parut tonn; il courut chez le prsident du conseil; il y trouva les ministres assembls[238], et M. de Polignac lui remit l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foul le monde aux pieds avait mis des villes et des provinces en tat de sige, Charles X avait cru pouvoir l'imiter. Les ministres dclarrent au marchal qu'ils allaient venir s'tablir l'tat-major de la garde. [Note 238: Le prsident du Conseil occupait l'htel du ministre des Affaires trangres, alors situ l'angle de la rue des Capucines et des boulevards.] Aucun ordre n'tant arriv de Saint-Cloud, neuf heures du matin, le 28, lorsqu'il n'tait plus temps de tout garder, mais de tout reprendre, le marchal fit sortir des casernes les troupes qui s'taient dj en partie montres la veille. On n'avait pris aucune prcaution pour faire arriver des vivres au Carrousel, quartier gnral. La manutention, qu'on avait oubli de faire suffisamment garder, fut enleve. M. le duc de Raguse, homme d'esprit et de mrite, brave soldat, savant, mais malheureux gnral, prouva pour la millime fois qu'un gnie militaire est insuffisant aux troubles civils: le premier officier de police et mieux su ce qu'il y avait faire que le marchal. Peut-tre aussi son intelligence fut-elle paralyse par ses souvenirs; il resta comme touff sous le poids de la fatalit de son nom. Le marchal qui n'avait qu'une poigne d'hommes, conut un plan pour l'excution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des colonnes taient dsignes pour de grandes distances, tandis qu'une autre s'emparerait de l'Htel de Ville. Les troupes, aprs avoir achev leur mouvement pour faire rgner l'ordre de toutes parts, devaient converger la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier gnral: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient. Un bataillon de Suisses, pivotant sur le march des Innocents, tait charg d'entretenir la communication entre les forces du centre et celles qui circulaient la circonfrence. Les soldats de la caserne Popincourt s'apprtaient par diffrents rameaux descendre sur les points o ils pouvaient tre appels. Le gnral Latour-Maubourg[239] tait log aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engage, il proposa de recevoir les rgiments dans l'difice de Louis XIV; il assurait qu'il les pouvait nourrir, et dfiait les Parisiens de le forcer. Il n'avait pas impunment laiss ses membres sur les champs de bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait parole. Mais qu'importaient l'exprience et le courage d'un vtran mutil? On n'couta point ses conseils. [Note 239: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de _Latour-Maubourg_, (1768-1850). Il avait servi avec clat sous l'Empire. la bataille de la Moskowa, commandant une des divisions de la rserve de cavalerie, il prit part la clbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut bless au moment o ses cuirassiers y pntraient. Leipsick, il eut la cuisse emporte par un boulet de canon. son valet de chambre, qui tait accouru et se livrait au dsespoir: Qu'as-tu donc pleurer? dit Latour-Maubourg, tu n'auras plus qu'une botte cirer. Pair de France (4 juin 1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 dcembre 1821), il tait devenu gouverneur des Invalides en 1822, aprs la mort du marchal de Coigny. Aprs les journes de Juillet, il donna sa dmission de pair, se retira Melun, puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu'en 1848.] [Illustration: Un Salon.] Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la premire colonne de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu' la Bastille. Ds les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241] fut attaqu; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque. mesure qu'on avanait, les postes de communication laisss sur la route, trop faibles et trop loigns les uns des autres, taient coups par le peuple et spars les uns des autres par des abatis d'arbres et des barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le thtre des exploits futurs de Fieschi, rencontra, la place de la Bastille, des groupes nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita se disperser, en leur distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer des maisons environnantes. Il fut oblig de renoncer rejoindre l'Htel de Ville par la rue Saint-Antoine, et, aprs avoir travers le pont d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud. Turenne devant la Bastille non encore dmolie avait t plus heureux pour la mre de Louis XIV enfant. [Note 240: Alfred-Armand-Robert, comte de _Saint-Chamans_ (1781-1848). Engag comme cavalier au 9e rgiment de dragons, le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, marchal de camp et colonel du rgiment des dragons de la garde royale le 8 septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822, commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de la garde royale en Espagne le 3 dcembre 1823, admis au traitement de rforme par dcret du 17 septembre 1830. Ses _Mmoires_ ont t publis en 1896.] [Note 241: Alexandre _Sala_, officier au 6e rgiment d'infanterie de la garde. Il a publi sous ce titre: _Dix jours de 1830_, une relation des vnements auxquels il avait assist. En 1832, il tait avec la duchesse de Berry sur le _Carlo-Alberto_; traduit de ce chef devant la Cour d'assises de Montbrison, il fut acquitt. En 1848, il fonda, avec Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'_Opinion publique_, dont il fut, jusqu' la suppression de cette feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rdacteurs.] [Note 242: On lit dans les _Mmoires du gnral de Saint-Chamans_: J'occupai la grande rue du faubourg Saint-Antoine dans toute sa longueur.... Notre attitude tait paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et enfants, sortirent en foule des maisons et se mlrent dans nos rangs; j'tais cheval au milieu d'eux, et je parlais avec action plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter rester tranquille et reprendre ses occupations ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit avec vivacit et en gesticulant qu'il tait impossible de rester tranquille lorsqu'on tait sans argent pour acheter du pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la veille, tous les ateliers taient ferms. Je lui donnai une pice de cinq francs, et elle se mit aussitt crier tue-tte: _Vive le Roi! Vive le Roi!_ Ce cri fut vivement rpt par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le mme succs tout ce que j'avais d'argent sur moi; pices d'or et monnaie de billon furent bien reues et produisirent chez eux le mme enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien dire que c'tait le Roi qui nous avait ordonn de secourir les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trsor fut bientt puis, et ne trouvant plus de rponse faire ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux chaque instant), je m'aperus que les cris de: _Vive le Roi!_ s'puisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient les mains vides clataient mme en murmures, et maugraient tout comme si, aprs la rception qu'ils m'avaient faite, je leur devais une gratification. Je le rpte, si j'avais eu un fourgon de pices de cinq francs leur distribuer, je me serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mmes gens qui, le matin, avaient aid construire les barricades aux cris de: _Vive la Charte!_ le soir les auraient dmolies avec joie, aux cris de: _Vive le Roi!_ sans que j'eusse eu besoin de tirer un coup de fusil, et je les aurais amens ensuite sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations royalistes le palais de nos rois. (_Mmoires_, p. 496.)] La colonne charge d'occuper l'Htel de Ville[243] suivit les quais des Tuileries, du Louvre et de l'cole, passa la moiti du Pont-Neuf, prit le quai de l'Horloge, le March-aux-Fleurs, et se porta la place de Grve par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e lger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le March-aux-Fleurs. [Note 243: Cette colonne, place sous les ordres du gnral Talon, tait compose d'un bataillon du 3e rgiment de la garde, renforc de 150 lanciers, d'un bataillon suisse et de deux pices de canon.] On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple, tambour en tte, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait l'artillerie royale fit observer la masse populaire qu'elle s'exposait inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait foudroye sans aucune chance de succs. La plbe s'obstina; l'artillerie fit feu. Les soldats inondrent les quais et la place de Grve, o dbouchrent par le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient t obligs de forcer des rassemblements d'tudiants du faubourg Saint-Jacques. L'Htel de Ville fut occup. Une barricade s'levait l'entre de la rue du Mouton: une brigade de Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade resta finalement la garde. Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit instantanment, sans arrire-pense: l'tourderie franaise, moqueuse, insouciante, intrpide, tait monte au cerveau de tous; la gloire a, pour notre nation, la lgret du vin de Champagne. Les femmes, aux croises, encourageaient les hommes dans la rue; des billets promettaient le bton de marchal au premier colonel qui passerait au peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'taient des scnes tragiques et bouffonnes, des spectacles de trteaux et de triomphe: on entendait des clats de rire et des jurements au milieu des coups de fusil, du sourd mugissement de la foule, travers des masses de fume. Pieds nus, bonnet de police en tte, des charretiers improviss conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de blesss parmi les combattants qui se sparaient. Dans les quartiers riches rgnait un autre esprit. Les gardes nationaux, ayant repris les uniformes dont on les avait dpouills, se rassemblaient en grand nombre la mairie du 1er arrondissement pour maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le peuple, parce qu'elle tait expose au feu des ennemis invisibles qui taient dans les maisons. D'autres nommeront les vaillants des salons qui, reconnaissant des officiers de la garde, s'amusaient les abattre, en sret qu'ils taient derrire un volet ou une chemine. Dans la rue, l'animosit de l'homme de peine ou du soldat n'allait pas au del du coup port: bless, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, aprs une dfense hroque, durent la vie la gnrosit des vainqueurs. Un capitaine de la garde, Kaumann, reoit un coup de barre de fer sur la tte: tourdi et les yeux sanglants, il relve avec son pe les baonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l'ouvrier. La garde tait remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure extraordinaire, qui avait reu du prince Eugne la croix de la Lgion d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, bless mortellement la porte Saint-Martin, avait t aux guerres de l'Empire, en Hollande, en Espagne, la grande arme et dans la garde impriale. la bataille de Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le gnral autrichien Merfeld. Port par ses soldats l'hpital du Gros-Caillou, il ne voulut tre pans que le dernier des blesss de juillet. Le docteur Larrey, qui l'avait rencontr sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse; il tait trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui avaient vu tant de boulets passer sur leur tte, s'ils ne succombrent pas sous la balle de quelques-uns de ces forats librs que la justice a retrouvs depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs! Ces galriens n'ont pu polluer le triomphe national rpublicain; ils n'ont t nuisibles qu' la royaut de Louis-Philippe. Ainsi s'abmrent obscurment dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux, chapps au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig: nous massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirs sous Napolon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme avait disparu Sainte-Hlne. Au tomber de la nuit, un sous-officier dguis vint apporter l'ordre aux troupes de l'Htel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite tait rendue hasardeuse cause des blesss que l'on ne voulait pas abandonner, et de l'artillerie difficile passer travers les barricades. Elle s'opra cependant sans accident. Lorsque les troupes revinrent des diffrents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et le dauphin arrivs de leur ct comme elles: cherchant en vain des yeux le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le langage nergique des camps. Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Htel de Ville ait t pris par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand la garde y entra, elle n'prouva aucune rsistance, car il n'y avait personne, le prfet mme tait parti. Ces vantances affaiblissent et font mettre en doute les vrais prils. La garde fut mal engage dans des rues tortueuses; la ligne, par son espce de neutralit d'abord, et ensuite par sa dfection, acheva le mal que des dispositions belles en thorie, mais peu excutables en pratique, avaient commenc. Le 50e de ligne tait arriv pendant le combat l'Htel de Ville; harass de fatigue, on se hta de le retirer dans l'enceinte de l'htel, et il prta des camarades puiss ses entires et inutiles cartouches. Le bataillon suisse rest au march des Innocents fut dgag par un autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de l'cole, et stationnrent dans le Louvre. Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au gnie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V jusqu' nos jours. Le peuple voyant ces forces disposes par les rues, dit L'Estoile, commena s'esmouvoir, et se firent les _barricades_ en la manire que tous savent: plusieurs Suisses furent tus, qui furent enterrs en une fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les rues, c'estoit qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant son grand chapeau, leur dict: _Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est trop; criez vive le roi!_ Pourquoi nos dernires barricades, dont le rsultat a t puissant, gagnent-elles si peu tre racontes, tandis que les barricades de 1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intressantes lire? Cela tient la diffrence des sicles et des personnages: le XVIe sicle menait tout devant lui; le XIXe a laiss tout derrire: M. de Puyravault n'est pas encore le Balafr. JOURNE CIVILE DU 28 JUILLET. Durant qu'on livrait ces combats, la rvolution civile et politique suivait paralllement la rvolution militaire. Les soldats dtenus l'Abbaye furent mis en libert; les prisonniers pour dettes, Sainte-Plagie, s'chapprent, et les condamns pour fautes politiques furent largis: une rvolution est un jubil; elle absout de tous les crimes, en en permettant de plus grands. Les ministres tinrent conseil l'tat-major: ils rsolurent de faire arrter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Grard, Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le marchal en donna l'ordre; mais, quand plus tard ils furent dputs vers lui, il ne crut pas de son honneur de mettre son ordre excution. Une runion du parti monarchique, compose de pairs et de dputs, avait eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres ides, s'y rendirent. Ce fut l que le parti de l'usurpation pronona le nom du duc d'Orlans pour la premire fois[244]. M. Thiers et M. Mignet, allrent chez le gnral Sbastiani lui parler du prince. Le gnral rpondit d'une manire vasive; le duc d'Orlans, assura-t-il, ne l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autoris rien. [Note 244: Au sujet de ce passage des _Mmoires d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de ses _Souvenirs_, page 287: L'auteur de cette assertion a t mal inform; la runion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne s'y trouvrent pas. Il n'y fut question de M. le duc d'Orlans ni directement ni indirectement.--Voici du reste les dtails que donne le duc de Broglie sur la runion qui eut lieu chez M. Guizot dans la matine du 28: En allant vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la Ville-l'vque, je ne remarquai aucun symptme d'agitation. Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occup mettre au net le projet de protestation dont il avait t charg la veille (dans la runion tenue chez M. Casimir Prier); ct, dans le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres M. de Rmusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous vmes entrer au bout d'un quart d'heure un rdacteur du _National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--Tout est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le gouvernement est matre du terrain; mais, patience, il n'est pas au bout!] Vers midi, toujours dans la journe du 28, la runion gnrale des dputs eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette, chef du parti rpublicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef du parti orlaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit au Palais-Royal, o il ne trouva personne; il envoya Neuilly: le roi en herbe n'y tait pas. [Note 245: Rue du faubourg Poissonnire, n 40.] Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre les ordonnances. Cette protestation, plus que modre, laissait entires les grandes questions. M. Casimir Prier fut d'avis de dpcher vers le duc de Raguse; tandis que les cinq dputs choisis se prparaient partir, M. Arago[246] tait chez le marchal: il s'tait dcid, sur un billet de madame de Boigne, devancer les commissaires. Il reprsenta au marchal la ncessit de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de l'hsitation des troupes, dclara que si elles passaient au peuple, on tirerait sur elles comme sur les insurgs. Le gnral de Tromelin[247] tmoin de ces conversations, s'emporta contre le gnral d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la dputation. M. Laffitte porta la parole: Nous venons, dit-il vous demander d'arrter l'effusion du sang. Si le combat se prolongeait, il entranerait non-seulement les plus cruelles calamits, mais une vritable rvolution. Le marchal se renferma dans une question d'honneur militaire, prtendant que le peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta nanmoins ce post-scriptum une lettre qu'il crivit au roi: Je pense qu'il est urgent que Votre Majest profite sans retard des ouvertures qui lui sont faites. [Note 246: Dominique-Franois-Jean _Arago_ (1786-1853), le clbre astronome. Dput de 1831 1848, membre du Gouvernement provisoire de 1848, reprsentant du peuple aux Assembles constituante et lgislative de 1848-49.--Lorsqu'clata la Rvolution de Juillet, il tait directeur de l'Observatoire.] [Note 247: Jacques-Jean-Marie-Franois _Boudin_, comte de _Tromelin_ (1771-1842). Il servit l'arme des princes en 1792 et prit part l'expdition de Quiberon. Attach ensuite l'arme royale de Normandie, il fut pris Caen (1798), s'vada et passa en Orient, et fit, dans l'arme turque, les campagnes de Syrie et d'gypte. Rentr en France en 1802, incarcr l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme capitaine, dans le 112e rgiment de ligne. Gnral de brigade aprs la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de grands succs Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut nomm lieutenant-gnral. Pendant les journes de Juillet, il seconda activement M. de Smonville dans les dmarches qui amenrent le retrait des ordonnances et le ministre de M. de Mortemart. Son rle, dans ces nfastes journes, fut aussi courageux qu'honorable; sa vie mme fut un instant menace, et il fallut que le gnral La Fayette le couvrt de sa personne l'Htel-de-Ville.] [Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte _d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite arme du duc d'Angoulme. De 1815 1823, dput de la Corrze, il sigea au ct droit et parut plusieurs fois la tribune. Louis XVIII le fit pair de France le 23 dcembre 1823. Aprs 1830, il prta le serment de fidlit Louis-Philippe et conserva la dignit de pair jusqu' sa mort.] L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans le cabinet du roi Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit: Je lirai cette lettre. Le colonel se retira et attendit les ordres; voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez le roi les demander. Le duc rpondit que, d'aprs l'tiquette, il lui tait impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappel par le roi, M. Komierowski fut charg d'enjoindre au marchal de _tenir bon_. Le gnral Vincent accourut de son ct Saint-Cloud; ayant forc la porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout tait perdu: Mon cher, rpondit Charles X, vous tes un bon gnral, mais vous n'entendez rien cela. JOURNE MILITAIRE DU 29 JUILLET. Le 29 vit paratre de nouveaux combattants: les lves de l'cole polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M. Charras[249], forcrent la consigne et envoyrent quatre d'entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnire et Tourneux, offrir leurs services MM. Laffitte, Prier et La Fayette. Ces jeunes gens, distingus par leurs tudes, s'taient dj fait connatre aux allis, lorsque ceux-ci se prsentrent devant Paris en 1814; dans les trois jours, ils devinrent les chefs du peuple, qui les mit sa tte avec une parfaite simplicit. Les uns se rendirent sur la place de l'Odon, les autres au Palais-Royal et aux Tuileries. [Note 249: Jean-Baptiste-Adolphe _Charras_ (1810-1865). Il avait t expuls de l'cole polytechnique trois mois avant les journes de Juillet pour avoir, dans un banquet d'tudiants, port un toast La Fayette et chant la _Marseillaise_. Il n'tait encore que chef de bataillon, malgr l'clat de ses services en Afrique, lorsqu'clata la Rvolution de Fvrier, qui le fit lieutenant-colonel, puis sous-secrtaire d'tat au Ministre de la Guerre. Reprsentant du peuple de 1848 1851, il fut arrt au coup d'tat et conduit Bruxelles. Il mourut Ble le 23 janvier 1865. On lui doit une _Histoire de la campagne de 1815_ (Bruxelles, 1863). Il avait galement prpar les matriaux d'une _Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne_.] L'ordre du jour publi le 29 au matin offensa la garde: il annonait que le roi, voulant tmoigner sa satisfaction ses braves serviteurs, leur accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat franais ressentit: c'tait le mesurer la taille de ces Anglais qui ne marchent pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touch leur solde. Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dpava les rues de vingt pas en vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille barricades leves dans Paris. Le Palais-Bourbon tait gard par la ligne, le Louvre par deux bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendme et la rue Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il tait arriv de Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, peu prs douze cents hommes d'infanterie. La position militaire tait meilleure: les troupes se trouvaient plus concentres, et il fallait traverser de grands espaces vides pour arriver jusqu' elles. Le gnral Exelmans[250], qui jugea bien ces dispositions, vint onze heures mettre sa valeur et son exprience la disposition du marchal de Raguse, tandis que de son ct le gnral Pajol[251] se prsentait aux dputs pour prendre le commandement de la garde nationale. [Note 250: Isidore, comte _Exelmans_ (1775-1802), l'un des plus brillants gnraux de cavalerie du premier Empire, pair de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Lgion d'honneur en 1849, marchal de France en 1851.] [Note 251: Pierre-Claude, comte _Pajol_ (1772-1844). Il servit avec clat sous l'Empire; Napolon le cra baron en 1809, gnral de division en 1812, et grand officier de la Lgion d'honneur le 19 fvrier 1814. Ce jour-l, l'Empereur lui dit en l'embrassant: Si tous les gnraux m'avaient servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France. Louis XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une division de cavalerie Orlans. Au retour de l'le d'Elbe, il amena ses troupes Napolon, qui le nomma pair de France le 2 juin 1815. Mis la retraite le 3 juin 1816, le comte Pajol voyagea, revint Paris le 29 juillet 1830, la nouvelle des Ordonnances, prit la direction de l'insurrection, et, le 2 aot, se mit la tte de la troupe d'insurgs qui marcha sur Rambouillet. La Rvolution ne se montra point ingrate: le comte Pajol fut fait grand-cordon de la Lgion d'honneur le 31 aot 1830, commandant de la 1re division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10 novembre 1831.] Les ministres eurent l'ide de convoquer la cour royale aux Tuileries, tant ils vivaient hors du moment o ils se trouvaient! Le marchal pressait le prsident du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M. Bertier[252], fils de la premire victime sacrifie en 1789. Celui-ci, ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit la vengeance, jetes la tombe dans nos premiers troubles, et voques par nos derniers malheurs. Ces malheurs n'taient plus des nouveauts; depuis 1793, Paris tait accoutum voir passer les vnements et les rois. [Note 252: Albert-Anne-Jules _Bertier de Sauvigny_, lieutenant au 14e rgiment d'infanterie. Il devait tre, peu de temps aprs la Rvolution de Juillet, le hros d'une trange aventure. Le 17 fvrier 1832, le roi Louis-Philippe, la reine et Mlle Adlade, accompagns du gnral Dumas, aide de camp du roi, sortaient pied des Tuileries par la grille du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le Carrousel, qu'ils traversrent obliquement pour se rendre au Palais-Royal par la rue de Rohan. Au mme moment, un cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres, traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet du Pont-Royal. Subitement, le matre de la voiture, vtu d'un manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du ct de la rue de Chartres et de l'htel Longueville, auprs duquel le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si prs de lui qu'il fut forc de se jeter vivement de ct. Quelques instants aprs, le roi et ses compagnons, arrivs l'angle de l'htel de Nantes, virent revenir eux le mme cabriolet, qui tait entr un instant avant dans la rue de Chartres, et qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le mur et mme les atteindre; mais le cheval, ramen trop brusquement dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut immdiatement relev et continua rapidement sa course du ct du Pont-Royal. Aprs trois jours de recherches, la police dcouvrait que l'homme au manteau bleu tait M. Bertier de Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises de la Seine; il n'tait accus de rien moins que d'avoir commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant volontairement, deux reprises diffrentes, et dans une intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi; crime prvu par l'article 86 du Code pnal. L'article 86 punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat gnral, M. Partarieu-Lafosse rclama l'application de cet article; il dclara seulement, dans sa rplique, qu'aprs la condamnation interviendrait certainement une commutation de peine. Aprs une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut acquitt, aux applaudissements de l'auditoire.] Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce la dfection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple. Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur quelques points et ne fut pas excute sur d'autres. Le marchal avait envoy chercher un des deux bataillons suisses stationns dans le Louvre. On lui dpcha celui des deux bataillons qui garnissait la colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade dserte, se rapprochrent des murs et entrrent par les fausses portes qui conduisent du jardin de l'Infante dans l'intrieur; ils gagnrent les croises et firent feu sur le bataillon arrt dans la cour. Sous la terreur du souvenir du 10 aot, les Suisses se rurent du palais et se jetrent dans leur troisime bataillon plac en prsence des postes parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes tait observe. Le peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Muse, commena de tirer du milieu des chefs-d'oeuvre sur les lanciers aligns au Carrousel. Les postes parisiens, entrans par cet exemple, rompirent la suspension d'armes. Prcipits sous l'Arc de Triomphe, les Suisses poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et dbouchent ple-mle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frapp mort dans cette chauffoure[253]: son nom est inscrit au coin du caf o il est tomb; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui aux Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tus ou blesss: ce peu de morts s'est chang en une effroyable boucherie. [Note 253: Jean-George _Farcy_ (1800-1830). Ancien lve de l'cole normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait traduit le troisime volume des _lments de la Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart (1825). Le 29 juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du ct du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui tait l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honor. Farcy, qui dbouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier tomba l'un des premiers, atteint du haut en bas d'une balle dans la poitrine.--Ses amis ont publi, en 1831, sous le titre de _Reliqui_, le recueil des vers et opuscules de Farcy.] Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard, par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut plant sur le pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en mmoire de la libert. Des meubles furent dchirs, des tableaux hachs de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du roi et les beaux coups excuts contre les perdrix: vieil usage des gardes-chasse de la monarchie. On plaa un cadavre sur le trne vide, dans la salle du Trne: cela serait formidable si les Franais, aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le muse d'artillerie, Saint-Thomas-d'Aquin, tait pill, et les sicles passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et avec la lance de Franois 1er. Alors le duc de Raguse quitta le quartier gnral, abandonnant cent vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se retirer, d'abord aux Champs-lyses, et ensuite jusqu' l'toile. On crut que la paix tait faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques voitures des curies et un fourgon traverser la place Louis XV: c'taient les ministres s'en allant aprs leurs oeuvres. Arriv l'toile, Marmont reut une lettre: elle lui annonait que le roi avait donn M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et que lui, marchal, servirait sous ses ordres. Une compagnie du 3e de la garde avait t oublie dans la maison d'un chapelier, rue de Rohan; aprs une longue rsistance, la maison fut emporte. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de la fentre d'un troisime tage, tomba sur un toit au-dessous, et fut transport l'hpital du Gros-Caillou: il a survcu. La caserne Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois lves de l'cole polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'tait garde que par un dpt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major Dufay, Franais d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait parmi nous; il avait t acteur dans les hauts faits de la Rpublique et de l'Empire. Somm de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma dans la caserne. Le jeune Vaneau prit. Des sapeurs-pompiers mirent le feu la porte de la caserne; la porte s'croula; aussitt, par cette bouche enflamme, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards, baonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier voisin: sa mort protgea ses recrues suisses; ils rejoignirent les diffrents corps auxquels ils appartenaient[254]. [Note 254: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome VIII. p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la caserne Babylone: Le commandant Dufay refusa de capituler devant l'meute; il plaa ses soldats aux fentres et dans la cour, et le sige de la caserne commena. Il dura plusieurs heures en amenant des pertes des deux cts; l'lve Vaneau tomba mortellement frapp. Les insurgs envoyrent un parlementaire: on ne le reut pas, et le drapeau noir fat arbor. Alors les meutiers rsolurent de recourir l'incendie, afin de forcer les Suisses se rendre devant cet ennemi qu'on appelle le feu; des bottes de paille et des fagots arross de trbenthine furent allums.... La flamme et la fume aveuglrent bientt les assigs; seconds par les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentrent d'oprer une sortie et s'lancrent travers la flamme, la baonnette en avant. Les insurgs se prcipitrent vers eux, et un combat corps corps s'engagea; les Suisses refusrent de se rendre; ils furent impitoyablement massacrs. Le brave commandant Dufay prit et son corps fut tran dans les rues par les insurgs. Quelques Suisses seulement parvinrent chapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut livre au pillage.--La lutte hroque de la caserne Babylone devait tre l'adieu des Suisses la France; comme leurs pres en 1792, ils tinrent jusqu'au bout le serment qu'ils avaient prt au Roi, et moururent pour lui.] JOURNE CIVILE DU 29 JUILLET. M. le duc de Mortemart[255] tait arriv Saint-Cloud le mercredi 28, dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine des cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. onze heures, le 29, il fit quelques tentatives auprs de Charles X, afin de l'engager rappeler les ordonnances; le roi lui dit: Je ne veux pas monter en charrette comme mon frre; je ne reculerai pas d'un pied. Quelques minutes aprs, il allait reculer d'un royaume. [Note 255: Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince de Tonnay-Charente, duc de _Mortemart_ (1787-1875). Aprs avoir servi sous l'Empire, il fut, la premire Restauration, nomm pair de France et colonel des Cent-Suisses, que son grand-pre, le duc de Brissac, avait commands en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi Gand, et, au retour, fut nomm marchal de camp et major-gnral de la Garde nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois d'avril 1828, il fut envoy comme ambassadeur Saint-Ptersbourg; revenu en France au commencement de 1830, il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la publication des Ordonnances. Aprs les journes de Juillet, il continua de siger la chambre des pairs, et, sous le second Empire, il accepta de faire partie du Snat (27 mars 1852). Il assista du reste fort peu aux sances, se tint galement l'cart de la nouvelle cour et se consacra aux oeuvres de charit.--Sur son rle pendant les journes de Juillet, voir les _Mmoires pour servir l'histoire de la Rvolution de 1830_, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas tait secrtaire du duc de Mortemart.] Les ministres taient arrivs: MM. de Smonville, d'Argout[256], Vitrolles, se trouvaient l. M. de Smonville raconte qu'il eut une longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint l'_branler dans sa rsolution qu'aprs avoir pass par son coeur en lui parlant des dangers de madame la Dauphine_. Il lui dit: Demain, midi, il n'y aura plus ni roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux. Et le roi lui rpondit: Vous me donnerez bien jusqu' une heure. Je ne crois pas un mot de tout cela. La hblerie est notre dfaut: interrogez un Franais et fiez-vous ses rcits, il aura toujours tout fait. Les ministres entrrent chez le roi aprs M. de Smonville; les ordonnances furent rapportes, le ministre dissous, M. de Mortemart nomm prsident du nouveau conseil. [Note 256: Apollinaire-Antoine-Maurice, comte _d'Argout_ (1782-1858). Il tait pair de France depuis 1819, et comme son collgue M. de Smonville, il appartenait la droite modre. De 1830 1836, il fut plusieurs fois ministre et dtint successivement les portefeuilles de la Marine, du Commerce et des Travaux publics, de l'Intrieur et des Finances. Durant ces six annes, le nez de M. d'Argout ne cessa de servir de cible aux flches de la _Caricature_ et du _Charivari_ et aux _pingles_ de _La Mode_ et du _Corsaire_. Renonant enfin aux ministres, il se rfugia dans le poste moins tourment de gouverneur de la Banque de France. Il est mort snateur du second Empire.] Dans la capitale, le parti rpublicain venait enfin de dterrer un gte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du _Temps_), en courant les rues, n'avait trouv l'Htel de Ville occup que par deux hommes, M. Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitt l'envoy d'un _gouvernement provisoire_ qui s'allait venir installer. Il fit appeler les employs de la Prfecture; il leur ordonna de se mettre au travail, comme si M. de Chabrol tait prsent. Dans les gouvernements devenus machines, les poids sont bientt remonts, chacun accourt pour se nantir des places dlaisses: qui se fit secrtaire gnral, qui chef de division, qui se donna la comptabilit, qui se nomma au personnel et distribua ce personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter leur lit afin de ne pas dsemparer, et d'tre mme de sauter sur la place qui viendrait vaquer. M. Dubourg, surnomm le gnral[257], et M. Zimmer, taient censs les chefs de la partie _militaire_ du _gouvernement provisoire_. M. Baude[258], reprsentant le _civil_ de ce gouvernement inconnu, prit des arrts et fit des proclamations. Cependant on avait vu des affiches provenant du parti rpublicain, et portant cration d'un autre gouvernement, compos de MM. de La Fayette, Grard[259] et Choiseul[260]. On ne s'explique gure l'association du dernier nom avec les deux autres; aussi M. de Choiseul a-t-il protest. Ce vieillard libral, qui, pour faire le vivant, se tenait roide comme un mort, migr et naufrag Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en rentrant en France, qu'une loge l'Opra. [Note 257: Sur le pseudo-gnral _Dubourg_, voir, au tome IV, les notes 1 et 2 de la page 55.] [Note 258: Voir, sur M. _Baude_, au tome IV, la note 1 de la page 137.] [Note 259: tienne-Maurice, comte _Grard_ (1773-1853). Aprs avoir t l'un des plus glorieux gnraux de l'Empire, il tait entr en 1822 dans la via politique. Au mois de juillet 1830, il tait dput de l'Oise. Le 11 aot 1830, il accepta le portefeuille de la Guerre, qu'il abandonna le 16 novembre suivant pour raison de sant. lev la dignit de marchal de France, le 17 aot de la mme anne, il fut appel, le 4 aot 1831, au commandement de l'arme du Nord et dirigea le sige d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre de la Guerre, avec la prsidence du Conseil, du 18 juillet au 19 octobre 1834, il fut nomm, le 4 fvrier 1836, grand chancelier de la Lgion d'honneur. Le gouvernement provisoire du 24 fvrier 1848 le destitua; le second Empire le nomma snateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois aprs, le 17 avril, et fut inhum aux Invalides.] [Note 260: Claude-Antoine-Gabriel, duc de _Choiseul-Stainville_ (1760-1838). Chevalier d'honneur de la reine Marie-Antoinette, il tait rest auprs d'elle jusqu' son incarcration au Temple, et il n'avait migr que quand sa tte avait t mise prix. Arrt Calais, la suite d'un naufrage (novembre 1795), et acquitt par le Conseil de guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas moins t retenu en prison par le Directoire, et finalement condamn mort. Le 18 brumaire le sauva. La Restauration l'appela la pairie (4 juin 1814), et plus tard au poste de gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son attitude la Chambre des pairs et sa constante opposition au ministre Villle lui avaient valu une grande popularit. Le roi Louis-Philippe le choisit pour un de ses aides de camp.] trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua les dputs runis Paris, l'Htel de Ville, pour y confrer sur les mesures prendre. Les maires devaient tre rendus leurs mairies; ils devaient aussi envoyer un de leurs adjoints l'Htel de Ville, afin d'y composer une _commission consultative_. Cet ordre du jour tait sign: _J. Baude_, pour le _gouvernement provisoire_, et colonel _Zimmer_, _par ordre du gnral Dubourg_. Cette audace de trois personnes, qui parlent au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affich par lui-mme au coin des rues, prouve la rare intelligence des Franais en rvolution: de pareils hommes sont videmment les chefs destins mener les autres peuples. Quel malheur qu'en nous dlivrant d'une pareille anarchie, Bonaparte nous et ravi la libert! Les dputs s'taient rassembls chez M. Laffitte[261]. M. de La Fayette, reprenant 1789, dclara qu'il reprenait aussi le commandement de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit l'Htel de Ville. Les dputs nommrent une _commission_ municipale compose de cinq membres, MM. Casimir Prier, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de Puyravault. M. Odilon Barrot fut lu secrtaire de cette commission, qui s'installa l'Htel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout cela sigea ple-mle auprs du gouvernement provisoire de M. Dubourg. M. Mauguin, envoy en mission vers la _commission_, resta avec elle. L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arbor sur l'Htel de Ville par l'invention de M. Dubourg. [Note 261: La rue o demeurait M. Laffitte, et qui allait bientt porter son nom, s'appelait sous la Restauration la _rue d'Artois_.] huit heures et demie du soir dbarqurent de Saint-Cloud M. de Smonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitt qu'ils avaient appris Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens ministres et la nomination de M. Mortemart la prsidence du conseil, ils taient accourus Paris. Ils se prsentrent en qualit de mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda au grand rfrendaire s'il avait des pouvoirs crits; le grand rfrendaire rpondit _qu'il n'y avait pas pens_. La ngociation des officieux commissaires finit l. Instruit la runion Laffitte de ce qui s'tait fait Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les dputs assembls chez lui l'attendraient jusqu' une heure du matin. Le noble duc n'tant pas arriv, les dputs se retirrent. M. Laffitte, rest seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orlans et des proclamations faire. Cinquante ans de rvolution en France avaient donn aux hommes de pratique la facilit de rorganiser des gouvernements, et aux hommes de thorie l'habitude de ressemeler des chartes, de prparer les machines et les bers avec lesquels s'enlvent et sur lesquels glissent ces gouvernements. * * * * * Cette journe du 29, lendemain de mon retour Paris, ne fut pas pour moi sans occupation. Mon plan tait arrt: je voulais agir, mais je ne le voulais que sur un ordre crit de la main du roi, et qui me donnt les pouvoirs ncessaires pour parler aux autorits du moment; me mler de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonn juste, tmoin l'affront essuy par MM. d'Argout, Smonville et Vitrolles. J'crivis donc Charles X Saint-Cloud. M. de Givr se chargea de porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volont. M. de Givr revint les mains vides. Il avait remis ma lettre M. le duc de Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait rpondre qu'il avait nomm M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait m'entendre avec lui. Le noble duc, o le trouver? Je le cherchai vainement le 29 au soir. Repouss de Charles X, ma pense se porta vers la Chambre des pairs; elle pouvait, en qualit de cour souveraine, voquer le procs et juger le diffrend. S'il n'y avait pas sret pour elle dans Paris, elle tait libre de se transporter quelque distance, mme auprs du roi, et de prononcer de l un grand arbitrage. Elle avait des chances de succs; il y en a toujours dans le courage. Aprs tout, en succombant, elle aurait subi une dfaite utile aux principes. Mais aurais-je trouv dans cette Chambre vingt hommes prts se dvouer? Sur ces vingt hommes, y en avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les liberts publiques? Les assembles aristocratiques rgnent glorieusement lorsqu'elles sont souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance: elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements mixtes, elles perdent leur valeur et sont misrables quand arrivent les grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empchent pas le despotisme; faibles contre le peuple, elles ne prviennent pas l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachtent leur existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell, auquel elle avait prt serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-mme? Ces prtendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la balance, et seront jets tt ou tard hors du bassin. Une aristocratie ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de garder le pouvoir quand il lui chappe: c'est de passer du Capitole au Forum, et de se placer la tte du nouveau mouvement, moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile. Pendant que j'attendais le retour de M. de Givr, je fus assez occup dfendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge affluaient par la barrire d'Enfer. Les derniers ressemblaient ces carriers de Montmartre, qui causrent de si grandes alarmes mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la Saint-Barthlemy. En passant devant la communaut des missionnaires, situe dans ma rue, ils y entrrent: une vingtaine de prtres furent obligs de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement pill, leurs lits et leurs livres brls dans la rue[262]. On n'a point parl de cette misre. Avait-on s'embarrasser de ce que la prtraille pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalit sept ou huit fugitifs; ils restrent plusieurs jours cachs sous mon toit. Je leur obtins des passe-ports par l'intermdiaire de mon voisin, M. Arago[263], et ils allrent ailleurs prcher la parole de Dieu. La fuite des saints a souvent t utile aux peuples, _utilis populis fuga sanctorum_. [Note 262: Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle ici Chateaubriand taient les prtres de la _Socit des Missions de France_, fonde par le Pre Rauzan, et qui est aujourd'hui la _Socit des Prtres de la Misricorde_ sous le titre de l'_Immacule Conception_. Le 29 juillet, leur maison fut envahie par les meutiers. Toutes les chambres sont fouilles, dit un tmoin oculaire; la caisse de l'conome est vide, la cave elle-mme est envahie.... De nouvelles bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec l'ivresse, les coups de fusil retentissent travers les corridors et les escaliers. Partout le pillage et la dsolation. Rien n'chappe l'enlvement ou la destruction. Argent, linges, objets prcieux, tout disparat; les fentres sont brises, les meubles hachs en morceaux et jets dans la cour ou dans les jardins. On sonde la baonnette une terre frachement remue, dans le jardin, et une caisse contenant tous les vases sacrs devient la proie des dvastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan parat un moment sa fentre, et cherche apaiser les esprits.... Deux balles sifflent ses oreilles, et un troisime coup, ajust par un de ces bourreaux gars, allait atteindre le digne prtre, lorsqu'un garde national parvient relever temps le canon du fusil. La balle, toutefois, effleure de si prs le dessus de la tte du saint vieillard, qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le sentiment de sa situation.... Pour complter l'oeuvre de destruction, les dvastateurs mettent le feu l'intrieur d'une chambre. L'incendie commenait, lorsque deux missionnaires, dguiss en domestiques de l'hospice des Enfants-Trouvs (situ galement rue d'Enfer), arrivent, accompagns de deux soeurs de Charit, et, se mlant la foule, ils s'crient: Malheureux, que faites-vous? Ne voyez-vous pas que le feu va se communiquer l'hospice? Voulez-vous donc brler ces pauvres petits orphelins?--On les coute; une chane est organise, et le feu est teint au dedans. Mais bientt, l'aide de la paille qu'ils ont amoncele, et sur laquelle ils entassent les dbris des meubles, les livres, les papiers, les ornements sacrs, de grands feux sont allums la fois au jardin, dans la cour et jusque dans la rue.--Les missionnaires purent chapper, en se rfugiant, les uns l'hospice des Enfants-Trouvs, les autres sous le toit de Chateaubriand. (_Vie du trs rvrend Pre Jean-Baptiste Rauzan_, par le _P. A. Delaporte_, pages 281 et suiv.)] [Note 263: La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, n 84, tait voisine de l'Observatoire, dont Franois Arago tait alors le directeur.] * * * * * La commission municipale, tablie l'Htel de Ville, nomma le baron Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude l'intrieur, M. Mrilhou[264] la justice, M. Chardel[265] aux postes, M. Marchal[266] au tlgraphe, M. Bavoux[267] la police, M. de Laborde la prfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire _volontaire_ se trouva dtruit en ralit par la promotion de M. Baude, qui s'tait cr membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent; les services publics reprirent leur cours. [Note 264: Joseph _Mrilhou_ (1788-1856).--Aprs avoir appartenu la magistrature impriale, il avait figur, sous la Restauration, au premier rang des avocats _libraux_, et avait plaid dans presque tous les procs politiques du temps. Il ne se bornait pas du reste dfendre les conspirateurs, il conspirait comme eux. Affili la Charbonnerie, il fut d'abord membre de la haute-vente et bientt de la vente suprme. C'est donc bon droit que l'avocat-gnral Marchangy, dans l'affaire des quatre sergents de la Rochelle (aot 1822), pouvait dire Mrilhou, qui plaidait pour le sergent Bories: Ici les vritables coupables ne sont pas sur les bancs des accuss, mais sur les bancs des avocats.--Nomm conseiller d'tat le 20 aot 1830, il devint, le 2 novembre suivant, lors de la formation du ministre Laffitte, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, et il en profita pour supprimer la Socit des Missions de France et pour runir au domaine de l'tat la maison du Mont-Valrien qui en tait le chef-lieu. Dput de 1831 1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'tait fait nommer, ds le 21 avril 1832, conseiller la cour de Cassation, revenant ainsi la magistrature, aprs avoir pass par le carbonarisme: Que dans un bon fauteuil il dorme son retour.] [Note 265: Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Clestin _Chardel_ (1777-1847). Il tait en 1830 juge au tribunal de la Seine et dput de Paris. Pendant les journes de juillet, il prsida un comit insurrectionnel, et, ds le 27 aot, il se fit nommer conseiller la cour de Cassation.] [Note 266: Pierre-Franois _Marchal_ (1785-1864). Il tait, depuis 1827, dput de la Meurthe. Il prit part aux journes de juillet et s'empara du tlgraphe, que le gouvernement nouveau utilisa immdiatement pour assurer son triomphe. Nomm directeur des tlgraphes par la Commission municipale, il ne resta pas longtemps ce poste; ses ides avances le firent destituer. Rlu dput de 1831 1834 et de 1837 1845, il sigea dans l'opposition. Aprs le 24 fvrier, il fit partie de l'Assemble constituante, et vota constamment avec la gauche rpublicaine. Il ne fut pas renomm la Lgislative et rentra dans la vie prive.] [Note 267: Jacques-Franois-Nicolas _Bavoux_ (1774-1848). Il tait en 1830, dput de Paris. Il ne garda la prfecture de police que deux jours; ds le 1er aot, il tait remplac par M. Girod (de l'Ain). Le 23 aot, il fut nomm conseiller-matre la Cour des Comptes. En 1819, professeur supplant la Facult de droit, il avait t traduit devant la cour d'Assises de la Seine sous la prvention d'avoir provoqu, par des discours tenus dans des lieux publics, la dsobissance aux lois. Acquitt par le jury, aprs une plaidoirie de M{e} Dupin an, il passa sans transition de l'obscurit la plus profonde la popularit la plus clatante. L'obscurit depuis longtemps est revenue: Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oubli!] Dans la runion chez M. Laffite, il avait t dcid que les dputs s'assembleraient, midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvrent runis au nombre de trente ou trente-cinq, prsids par M. Laffitte. M. Brard[268] annona qu'il avait rencontr MM. d'Argout, de Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte, croyant y trouver les dputs; qu'il avait invit ces messieurs le suivre la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accabl de fatigue, s'tait retir pour aller voir M. de Smonville. M. de Mortemart, selon M. Brard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que le roi consentait tout. [Note 268: Auguste-Simon-Louis _Brard_ (1783-1859), banquier Paris, dput de la Seine depuis 1827. Son rle pendant les journes de juillet fut des plus considrables. Il ne laissa pas du reste de tirer assez bien son pingle du jeu. Ds le mois d'aot 1830, il fut nomm directeur gnral des ponts et chausses et des mines; peu de temps aprs il devint conseiller d'tat. Un peu plus tard, le ministre Mol lui donna la recette gnrale du Cher: Ce fut sa dernire situation officielle.--M. Brard a publi, en 1834, des _Souvenirs historiques sur la Rvolution de 1830_.] [Note 269: M. Palamde de Forbin-Janson, beau-frre du duc de Mortemart.] En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu de les communiquer d'abord aux dputs, sa lassitude l'obligea de rtrograder jusqu'au Luxembourg. midi, il envoya les ordonnances M. Sauvo[270]; celui-ci rpondit qu'il ne les pouvait publier dans _le Moniteur_ sans l'autorisation de la Chambre des dputs ou de la commission municipale. [Note 270: Franois _Sauvo_ (1772-1859). Il tait attach, depuis 1795, la rdaction du _Moniteur universel_, lorsqu'il fut charg, en 1800, de la direction de ce journal, par Maret, secrtaire gnral des Consuls; il devait la conserver jusqu'en 1840.--Dans la soire du 25 juillet 1830, il avait t averti qu'il recevrait des articles fort tendus qui ne seraient termins qu'au milieu de la nuit et devraient tre insrs dans le numro du lendemain. Vers onze heures du soir, il fut mand par M. de Chantelauze, qui lui remit le rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pices Qu'en pensez-vous? lui demanda M. de Montbel qui tait prsent.--Dieu sauve le Roi et la France! rpondit le rdacteur du _Moniteur_. Et il ajouta en se retirant: Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les journes de la Rvolution et je me retire avec une profonde terreur.] M. Brard s'tant expliqu, comme je viens de le dire, la Chambre, une discussion s'leva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait pas M. de Mortemart. Le gnral Sbastiani insista pour l'affirmative; M. Mauguin dclara que si M. de Mortemart tait prsent, il demanderait qu'il ft entendu, mais que les vnements pressaient et que l'on ne pouvait pas dpendre du bon plaisir de M. de Mortemart. On nomma cinq commissaires chargs d'aller confrer avec les pairs: ces cinq commissaires furent MM. Augustin Prier[271], Sbastiani, Guizot, Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientt le comte de Sussy[273] fut introduit dans la Chambre lective. M. de Mortemart l'avait charg de prsenter les ordonnances aux dputs. S'adressant l'assemble, il lui dit: En l'absence de M. le chancelier, quelques pairs, en petit nombre, taient runis chez moi; M. le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adresse M. le gnral Grard ou M. Casimir Prier. Je vous demande la permission de vous la communiquer. Voici la lettre: Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la nuit, je cherche vainement vous rencontrer. Veuillez me dire o je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances dont je suis porteur depuis hier. [Note 271: Augustin-Charles _Prier_ (1773-1833), frre de Casimir Prier. Il tait dput de l'Isre depuis 1827 et sigeait au centre gauche. Non rlu aux lections du 5 juillet 1831, il fut nomm pair de France le 16 mai 1832.] [Note 272: Jules-Paul-Benjamin _Delessert_ (1773-1847). Grand industriel, il avait cr Passy, en 1801, une filature de coton qui rendit la France moins tributaire de l'Angleterre, et une raffinerie de sucre, o il obtint le premier sucre de betterave bien cristallis. En 1818, il importa d'Angleterre l'ide des Caisses d'pargne et popularisa en France cette institution, qu' sa mort il dota gnreusement. Il fut vingt-quatre ans dput, de 1817 1824 et de 1827 1842, et il sut toujours allier une noble indpendance un amour clair de l'ordre. Peu d'hommes politiques ont laiss une mmoire plus honore.--Il tait le frre de M. Gabriel Delessert, prfet de police de 1836 1848, qui a su, dans l'exercice de ces dlicates fonctions, forcer l'estime de ses adversaires eux-mmes.] [Note 273: Jean-Baptiste-Henry _Collin_, comte de _Sussy_ (1776-1837). Il fut matre des requtes sous l'Empire, puis, sous la Restauration, administrateur des contributions indirectes. Admis siger, le 3 janvier 1827, la Chambre des pairs, par droit hrditaire, en remplacement de son pre dcd, il prit place parmi les modrs. M. de Sussy sigea la Chambre haute jusqu' sa mort, ayant prt serment au gouvernement de Juillet.] M. le duc de Mortemart tait parti dans la nuit de Saint-Cloud; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures, _depuis hier_, selon son expression; il n'avait pu rencontrer ni le gnral Grard, ni M. Casimir Prier: M. de Mortemart tait bien malheureux! M. Brard fit l'observation suivante sur la lettre communique: Je ne puis, dit-il, m'empcher de signaler ici un manque de franchise: M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je l'ai rencontr, m'a formellement dit qu'il viendrait ici. Les cinq ordonnances furent lues. La premire rappelait les ordonnances du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 aot, la troisime nommait M. de Mortemart ministre des affaires trangres et prsident du conseil, la quatrime appelait le gnral Grard au ministre de la guerre, la cinquime M. Casimir Prier au ministre des finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand rfrendaire, il m'assura qu'il avait t oblig de rester chez M. de Smonville, parce qu'tant revenu pied de Saint-Cloud, il s'tait vu forc de faire un dtour et de pntrer dans le bois de Boulogne par une brche: sa botte ou son soulier lui avait corch le talon. Il est regretter qu'avant de produire les actes du trne, M. de Mortemart n'ait pas essay de voir les hommes influents et de les incliner la cause royale. Ces actes tombant tout coup au milieu de dputs non prvenus, personne n'osa se dclarer. On s'attira cette terrible rponse de Benjamin Constant: Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs nous dira: elle acceptera purement et simplement la rvocation des ordonnances. Quant moi, je ne me prononce pas positivement sur la question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d'en tre quitte pour dire ensuite: _Il n'y a rien de fait._ Benjamin Constant, qui ne se prononait pas _positivement sur la question de dynastie_, aurait-il termin sa phrase de la mme manire si on lui et fait entendre auparavant des paroles convenables ses talents et sa juste ambition? Je plains sincrement un homme de courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens penser que la monarchie lgitime a peut-tre t renverse parce que le ministre charg des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux dputs, et que, fatigu d'avoir fait trois lieues pied, il s'est corch le talon. L'ordonnance de nomination l'ambassade de Saint-Ptersbourg a remplac pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux matre. Ah! comment ai-je refus Louis-Philippe d'tre son ministre des affaires trangres ou de reprendre ma bien-aime ambassade de Rome? Mais, hlas! de _ma bien-aime_, qu'en euss-je fait au bord du Tibre? J'aurais toujours cru qu'elle me regardait en rougissant. * * * * * Le 30 au matin, ayant reu le billet du grand rfrendaire qui m'invitait la runion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'motion autour des barricades brches. Je comparais ce que je voyais au grand mouvement rvolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l'ordre et du silence: le changement des moeurs tait visible. Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait la main, comme un guidon de la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en regardant le roi de bronze: Tu n'aurais pas fait cette btise-l, mon vieux. Des groupes taient rassembls sur le quai de l'cole: j'aperois de loin un gnral accompagn de deux aides de camp galement cheval. Je m'avanai de ce ct. Comme je fendais la foule, mes yeux se portaient sur le gnral: ceinture tricolore par dessus son habit, chapeau de travers renvers en arrire, corne en avant. Il m'avise son tour et s'crie: Tiens, le vicomte! Et moi, surpris, je reconnais le colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait, pendant notre retour Paris, prendre les villes ouvertes au nom de Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai racont, la moiti d'un mouton pour dner dans un bouge, Arnouville[274]. C'est cet officier que les journaux avaient reprsent comme un austre soldat rpublicain moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la tyrannie impriale, et qui tait si pauvre qu'on avait t oblig de lui acheter la friperie un uniforme rp du temps de Larevellire-Lpeaux. Et moi de m'crier: Eh! c'est vous! comment.... Il me tend les bras, me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: Mon cher, me dit haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me montrant le Louvre, ils taient l-dedans douze cents: nous leur en avons flanqu des pruneaux dans le derrire! et de courir, et de courir!... Les aides de camp de M. Dubourg clatent en gros rires; et la tourbe de rire l'unisson, et le gnral de piquer sa mazette qui caracolait comme une bte reinte, suivie de deux autres Rossinantes glissant sur le pav et prtes tomber sur le nez entre les jambes de leurs cavaliers. [Note 274: Sur cet pisode d'Arnouville et sur la premire rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au tome IV, pages 55-56.] Ainsi, superbement emport, m'abandonna le Diomde de l'Htel de Ville, brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au srieux toutes les scnes de 1830, rougissaient ce rcit, parce qu'il djouait un peu leur hroque crdulit. J'tais moi-mme honteux en voyant le ct comique des rvolutions les plus graves et de quelle manire on peut se moquer de la bonne foi du peuple. M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente _Histoire de dix ans_[275], publie aprs ce que je viens d'crire ici, confirme mon rcit: Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure nergique, traversait en uniforme de gnral et suivi par un grand nombre d'hommes arms, le march des Innocents. C'tait de M. variste Dumoulin, rdacteur du _Constitutionnel_, que cet homme avait reu son uniforme, pris chez un fripier; et les paulettes qu'il portait lui avaient t donnes par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de l'Opra-Comique. Quel est ce gnral? demandait-on de toutes parts. Et quand ceux qui l'entouraient avaient rpondu: C'est le gnral Dubourg. Vive le gnral Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom n'avait jamais retenti.[276] [Note 275: Tome I, p. 244.] [Note 276: J'ai reu, le 9 janvier de cette anne 1841, une lettre de M. Dubourg; on y lit ces phrases: Combien j'ai dsir vous voir depuis notre rencontre sur le quai du Louvre! Combien de fois j'ai dsir verser dans votre sein les chagrins qui dchiraient mon me! Qu'on est malheureux d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand l'on vit une telle poque!... Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre ce que l'on faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que l'on prparait la France, j'expliquais comment le mal seul pouvait surgir d'arrangements politiques aussi frauduleux; mais personne ne me comprenait. Le 5 juillet de cette mme anne 1841, M. Dubourg m'crivait encore pour m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait en 1828 MM. de Martignac et de Caux pour les engager me faire entrer au Conseil. Je n'ai donc rien avanc sur M. Dubourg qui ne soit de la plus exacte vrit. (Paris, note de 1841). CH.] Un autre spectacle m'attendait quelques pas de l: une fosse tait creuse devant la colonnade du Louvre; un prtre, en surplis et en tole, disait des prires au bord de cette fosse: on y dposait les morts. Je me dcouvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse regardait avec respect cette crmonie, qui n'et rien t si la religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de rflexions s'offraient moi, que je restais dans une complte immobilit. Tout coup je me sens press; un cri part: Vive le dfenseur de la libert de la presse! Mes cheveux m'avaient fait reconnatre. Aussitt des jeunes gens me saisissent et me disent: O allez-vous? nous allons vous porter. Je ne savais que rpondre; je remerciais; je me dbattais; je suppliais de me laisser aller. L'heure de la runion la Chambre des pairs n'tait pas encore arrive. Les jeunes gens ne cessaient de crier: O allez-vous? o allez-vous? Je rpondis au hasard: Eh bien, au Palais-Royal! Aussitt j'y suis conduit aux cris de: Vive la charte! vive la libert de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint m'embrasser. Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un caf sous la galerie de bois. Je mourais de chaud. Je ritre mains jointes ma demande en rmission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de me lcher. Il y avait dans la foule un homme en veste manches retrousses, mains noires, figure sinistre, aux yeux ardents, tel que j'en avais tant vu au commencement de la Rvolution: il essayait continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait. Il fallut me rsoudre dire enfin que j'allais la Chambre des pairs. Nous quittmes le caf; les acclamations recommencrent. Dans la cour du Louvre, diverses espces de cris se firent entendre: on disait: Aux Tuileries! aux Tuileries! les autres: Vive le premier consul! et semblaient vouloir me faire l'hritier de Bonaparte rpublicain. Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignes de main et des embrassades. Nous traversmes le pont des Arts et nous prmes la rue de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fentres. Je souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes gens qui me poussaient par derrire passa tout coup sa tte entre mes jambes et m'enleva sur ses paules. Nouvelles acclamations; on criait aux spectateurs dans la rue et aux fentres: bas les chapeaux! vive la charte! et moi je rpliquais: Oui, messieurs, vive la charte! mais vive le roi! On ne rptait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune colre. Et voil comme la partie tait perdue! Tout pouvait encore s'arranger, mais il ne fallait prsenter au peuple que des hommes populaires: dans les rvolutions, un nom fait plus qu'une arme. Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin terre. Dans la rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma gnreuse escorte me quitta alors aprs avoir pouss de nouveaux cris de _Vive la charte! vive Chateaubriand!_ J'tais touch des sentiments de cette noble jeunesse: j'avais cri _vive le roi!_ au milieu d'elle, tout aussi en sret que si j'eusse t seul enferm dans ma maison; elle connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-mme la Chambre des pairs o elle savait que j'allais parler et rester fidle mon roi; et pourtant c'tait le 30 juillet, et nous venions de passer prs de la fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tus par les balles des soldats de Charles X! * * * * * Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui rgnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta dans la galerie sombre qui prcde les salons de M. de Smonville. Ma prsence gna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient rassembls: j'empchais les douces effusions de la peur, la tendre consternation laquelle on se livrait. Ce fut l que je vis enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d'aprs le dsir du roi, j'tais prt m'entendre avec lui. Il me rpondit, comme je l'ai dj rapport, qu'en revenant il s'tait corch le talon: il rentra dans le flot de l'assemble. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les avait fait communiquer aux dputs par M. de Sussy. M. de Broglie dclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous tions sur un volcan; que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le nom de Charles X tait seulement prononc, on nous couperait la gorge tous, et qu'on dmolirait le Luxembourg comme on avait dmoli la Bastille: C'est vrai! c'est vrai! murmuraient d'une voix sourde les prudents, en secouant la tte[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc, apparemment parce qu'il avait t valet de M. de Metternich, soutenait avec chaleur qu'on ne pouvait reconnatre les ordonnances: Pourquoi donc, lui dis-je, monsieur? Cette froide question glaa sa verve. [Note 277: En regard de la version de Chateaubriand, il convient de placer celle du duc Victor de Broglie: Je ne sais en vrit, dit-il (_Souvenirs_, III, 325), si j'ai plac quatre paroles dans une conversation btons rompus, o nous tions anims des mmes sentiments et proccups du mme but; mais ce dont je suis parfaitement sr, c'est de n'avoir jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous tions sur un volcan; que les matres ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi tait dsormais prononc, on couperait la gorge qui le prononcerait; que nous serions tous massacrs; qu'on prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789; et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait foudroy ce langage, c'est ma faute peut-tre, mais je regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.] Arrivent les cinq dputs commissaires. M. le gnral Sbastiani dbute par sa phrase accoutume: Messieurs, c'est une grosse affaire. Ensuite il fait l'loge de la haute modration de M. le duc de Mortemart; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots la louange de S. A. R. monseigneur le duc d'Orlans, et conclut l'impossibilit de s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fmes les seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu'il s'est promen dans les rues, et qu'il a vu partout des dispositions hostiles: je viens aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m'ont rapport dans la cour de ce palais; vous avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de votre sang ceux qui ont ainsi salu l'un de vos collgues? Ils ont cri: _Vive la charte!_ j'ai rpondu: _Vive le roi!_ ils n'ont tmoign aucune colre et sont venus me dposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce l des symptmes si menaants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de considrer s'il y a pril ou non, mais de garder les serments que nous avons prts ce roi dont nous tenons nos dignits, et plusieurs d'entre nous leur fortune. Sa Majest, en retirant les ordonnances et en changeant son ministre, a fait tout ce qu'elle a d; faisons notre tour ce que nous devons. Comment! dans tous le cours de notre vie, il se prsente un seul jour o nous sommes obligs de descendre sur le champ de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons la France l'exemple de l'honneur et de la loyaut; empchons-la de tomber dans des combinaisons anarchiques o sa paix, ses intrts rels et ses liberts iraient se perdre: le pril s'vanouit quand on ose le regarder. On ne me rpondit point; on se hta de lever la sance. Il y avait une impatience de parjure dans cette assemble que poussait une peur intrpide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps n'allait pas, ds demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif bien avis n'aurait pas donn une obole. LIVRE XV[278] [Note 278: Ce livre a t crit Paris en aot et septembre 1830, et revu en dcembre 1840.] Les rpublicains. -- Les orlanistes. -- M. Thiers est envoy Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand rfrendaire. La lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scne. Monsieur le Dauphin et le marchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc d'Orlans. -- Le Raincy. -- Le prince vient Paris. -- Une dputation de la Chambre lective offre M. le duc d'Orlans la lieutenance gnrale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des rpublicains. -- M. le duc d'Orlans va l'Htel de Ville. -- Les rpublicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud. -- Arrive de Madame la Dauphine Trianon. -- Corps diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3 aot. -- Lettre de Charles X M. le duc d'Orlans. -- Dpart du peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Rflexions. -- Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernire tentation politique. -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti rpublicain. -- Journe du 7 aot. -- Sance la Chambre des Pairs. -- Mon discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus rentrer. -- Mes dmissions. -- Charles X s'embarque Cherbourg. -- Ce que sera la rvolution de juillet. -- Fin de ma carrire politique. Les trois partis commenaient se dessiner et agir les uns contre les autres: les dputs qui voulaient la monarchie par la branche ane taient les plus forts lgalement; ils ralliaient eux tout ce qui tendait l'ordre; mais, moralement, ils taient les plus faibles: ils hsitaient, ils ne se prononaient pas: il devenait manifeste, par la tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation plutt que de se voir engloutis dans la Rpublique. Celle-ci fit afficher un placard qui disait: La France est libre. Elle n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en attendant qu'elle ait exprim sa volont par de nouvelles lections. Plus de royaut. Le pouvoir excutif confi un prsident temporaire. Concours mdiat ou immdiat de tous les citoyens l'lection des dputs. Libert des cultes. Ce placard rsumait les seules choses justes de l'opinion rpublicaine; une nouvelle assemble de dputs aurait dcid s'il tait bon ou mauvais de cder ce voeu, _plus de royaut_; chacun aurait plaid sa cause, et l'lection d'un gouvernement quelconque par un congrs national et eu le caractre de la lgalit. Sur une autre affiche rpublicaine du mme jour, 30 juillet, on lisait en grosses lettres: Plus de Bourbons.... Tout est l, grandeur, repos, prosprit publique, libert. Enfin, parut une adresse MM. les membres de la commission municipale composant un gouvernement provisoire; elle demandait: Qu'aucune proclamation ne ft faite pour dsigner un chef, lorsque la forme mme du gouvernement ne pouvait tre encore dtermine; que le gouvernement provisoire restt en permanence jusqu' ce que le voeu de la majorit des Franais pt tre connu; toute autre mesure tant intempestive et coupable. Cette adresse, manant des membres d'une commission nomme par un grand nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, tait signe par MM. Chevalier, prsident, Trlat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray, Cauchois-Lemaire, etc. Dans cette runion populaire, on proposait de remettre par acclamation la prsidence de la Rpublique M. de La Fayette; on s'appuyait sur les principes que la Chambre des reprsentants de 1815 avait proclams en se sparant. Divers imprimeurs refusrent de publier ces proclamations, disant que dfense leur en tait faite par M. le duc de Broglie. La Rpublique jetait par terre le trne de Charles X; elle craignait les inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractre. Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM. Thiers et Mignet, avaient tout prpar pour attirer les yeux du public sur M. le duc d'Orlans. Le 30 parurent des proclamations et des adresses, fruit de ce conciliabule: vitons la Rpublique, disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orlans n'tait pas _Capet_, mais _Valois_[279]. [Note 279: Les _Souvenirs_ du duc de Broglie sont ici d'accord avec les _Mmoires d'Outre-Tombe_. On lisait, dit M. de Broglie, affich sur la porte mme de M. Laffitte, la Bourse et dans tous les lieux publics, un placard ainsi conu: Charles X ne peut plus rentrer Paris; il a fait couler le sang du peuple; La Rpublique nous exposerait d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe; Le duc d'Orlans est un prince dvou la cause de la Rvolution; Le duc d'Orlans ne s'est jamais battu contre nous; Le duc d'Orlans tait Jemmapes; Le duc d'Orlans a port les couleurs nationales, le duc d'Orlans peut seul les porter encore. Le duc d'Orlans s'est prononc; il accepte la Charte comme nous l'avons toujours voulue et entendue. C'est du peuple franais qu'il tiendra sa couronne. Cette dernire phrase fut immdiatement modifie ainsi qu'il suit dans un second placard: Le duc d'Orlans ne se prononce pas; il attend notre voeu; proclamons ce voeu, il acceptera la Charte comme nous l'avons toujours entendue et voulue. Le duc de Broglie ajoute: D'o provenaient ces placards? _On sait aujourd'hui qu'ils taient l'oeuvre de MM. Thiers et Mignet_, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna ses soins l'impression et l'affichage. M. Laffitte tait-il dans la secret? Il y a lieu de le prsumer. (_Souvenirs du feu duc de Broglie_, tome III, p. 314.)] Et cependant M. Thiers, envoy par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y tait pas. Grands combats de paroles entre mademoiselle d'Orlans et M. Thiers: il fut convenu qu'on crirait M. le duc d'Orlans pour le dcider se rallier la rvolution. M. Thiers crivit lui-mme un mot au prince, et madame Adlade promit de devancer sa famille Paris. L'orlanisme avait fait des progrs, et, ds le soir mme de cette journe, il fut question parmi les dputs de confrer les pouvoirs de lieutenant gnral M. le duc d'Orlans. [Note 280: Ary _Scheffer_ (1785-1858). Ds 1821, il avait t choisi pour donner des leons de peinture aux jeunes princes d'Orlans, auxquels il resta toujours trs attach. La princesse Marie, en mourant, lui lgua tous ses dessins.] M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait t encore moins bien reu l'Htel de Ville qu' la Chambre des dputs. Muni d'un _rcpiss_ de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui s'cria: Vous m'avez sauv plus que la vie; vous m'avez sauv l'honneur. La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle dclarait que _les crimes de son pouvoir_ (de Charles X) _taient finis_, et que _le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait_ (au peuple) _son origine_: phrase ambigu qu'on pouvait interprter comme on voulait. MM. Laffitte et Prier ne signrent point cet acte. M. de La Fayette, alarm un peu tard de l'ide de la royaut orlaniste, envoya M. Odilon Barrot[281] la Chambre des dputs annoncer que le peuple, auteur de la rvolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un simple changement de personnes, et que le sang vers valait bien quelques liberts. Il fut question d'une proclamation des dputs afin d'inviter S. A. R. le duc d'Orlans se rendre dans la capitale: aprs quelques communications avec l'Htel de Ville, ce projet de proclamation fut ananti. On n'en tira pas moins au sort une dputation de douze membres pour aller offrir au chtelain de Neuilly cette lieutenance gnrale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation. [Note 281: Hyacinthe-Camille-Odilon _Barrot_ (1791-1873). Trs royaliste en 1815, il avait mont la garde dans les appartements du roi, dans la nuit de son dpart; mais il se jeta bientt dans l'opposition librale. Prfet de la Seine, d'aot 1830 fvrier 1831; dput de 1830 1848; reprsentant du peuple, de 1848 au 2 dcembre 1851; ministre et prsident du Conseil, du 20 dcembre 1848 au 30 octobre 1849; prsident du conseil d'tat, du 27 juillet 1872 sa mort (6 aot 1873). Ses _Mmoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru en 1875.] Dans la soire, M. le grand rfrendaire rassemble chez lui les pairs: sa lettre, soit ngligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me htai de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'alle de l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les yeux attachs sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes o elle m'tait apparue, les forts dans la cime desquelles, se drobant elle-mme en silence, elle avait l'air de me rpter la maxime d'picure: Cache ta vie. * * * * * J'ai laiss les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les bourgeois de Chaillot et de Passy les attaqurent, turent un capitaine de carabiniers, deux officiers, et blessrent une dizaine de soldats. Le Motha, capitaine de la garde, fut frapp d'une balle par un enfant qu'il s'tait plu mnager. Ce capitaine avait donn sa dmission au moment des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, la gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis opposs entre la libert et l'honneur. [Note 282: Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de Vigny a immortalis dans le dernier et admirable pisode de _Servitude et Grandeur militaires_,--_la Vie et la mort du capitaine Renaud_.] Les enfants, intrpides parce qu'ils ignorent le danger, ont jou un triste rle dans les trois journes: l'abri de leur faiblesse, ils tiraient bout portant sur les officiers qui se seraient crus dshonors en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort la disposition de la main la plus dbile. Singes laids et tiols, libertins avant d'avoir le pouvoir de l'tre, cruels et pervers, ces petits hros des trois journes se livraient des assassinats avec tout l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges imprudentes, de faire natre l'mulation du mal. Les enfants de Sparte allaient la chasse aux ilotes. Monsieur le dauphin reut les soldats la porte du village de Boulogne, dans le bois, puis il rentra Saint-Cloud. Saint-Cloud tait gard par les quatre compagnies des gardes du corps. Le bataillon des lves de Saint-Cyr tait arriv: en rivalit et en contraste avec l'cole polytechnique, il avait embrass la cause royale. Les troupes extnues, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne causaient, par leurs blessures et leur dlabrement, que de l'bahissement aux domestiques titrs, dors et repus qui mangeaient la table du roi. On ne songea point couper les lignes tlgraphiques; passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes, diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes commencrent. Les proclamations de la commune de Paris taient colportes et l. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore persuader qu'ils fussent en pril. Afin de prouver qu'ils mprisaient les gestes de quelques bourgeois mutins, et qu'il n'y avait point de rvolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans tout cela. la tombe de la nuit du 30 juillet, peu prs la mme heure o la commission des dputs partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer aux troupes que les ordonnances taient rapportes. Les soldats crirent: Vive le roi! et reprirent leur gaiet au bivouac; mais cette annonce de l'aide-major, envoy par le duc de Raguse, n'avait pas t communique au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en fureur. Le roi dit au marchal: Le Dauphin est mcontent; allez vous expliquer avec lui. Le marchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de camp du prince. Le Dauphin rentra: l'aspect du marchal, il rougit jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si singuliers, arrive son salon, et dit au marchal: Entrez! La porte se referme: un grand bruit se fait entendre; l'lvation des voix s'accrot; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le marchal sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double tratre. Rendez votre pe! rendez votre pe! et, se jetant sur lui, il lui arrache son pe. L'aide de camp du marchal, M. Delarue, se veut prcipiter entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince s'efforce de briser l'pe du marchal et se coupe les mains. Il crie: moi, gardes du corps! qu'on le saisisse! Les gardes du corps accoururent; sans un mouvement de tte du marchal, leurs baonnettes l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrts dans son appartement[283]. [Note 283: M. de Guernon-Ranville, qui tait alors Saint-Cloud, raconte ainsi, dans son _Journal_, cette dplorable scne: Le prince et le marchal taient seuls dans le salon vert de Saint-Cloud; les explications du duc de Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'cria: Est-ce que vous voulez nous trahir aussi? ces mots, le marchal porta la main son pe. Le prince vit le mouvement; il s'lana en avant, et, voulant arracher l'pe du fourreau, il se blessa lgrement la main; puis, la jetant sur le parquet, il saisit le marchal au collet, le renversa sur un canap en appelant lui les gardes qui se trouvaient dans la salle voisine. En ce moment, l'officier de service, accouru au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui ordonna de conduire le marchal aux arrts forcs dans sa chambre. Le Roi, instruit de cette scne trange, en fit quelques reproches au Dauphin, et lui demanda de se rconcilier avec Marmont. On le fit appeler immdiatement; il fit quelques excuses au prince, qui lui rpondit: J'ai eu moi-mme des torts envers vous; mais votre pe m'a tir du sang, ainsi nous sommes quittes.... Et il lui tendit la main.] Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus dplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intrt. Lorsque le fils du Balafr occit Saint-Pol, marchal de la Ligue, on reconnut dans ce coup d'pe la fiert et le sang des Guises; mais quand monsieur le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait pourfendu le marchal Marmont, qu'est-ce que cela et fait? Si le marchal et tu monsieur le dauphin, c'et t seulement un peu plus singulier. On verrait passer dans la rue Csar, descendant de Vnus, et Brutus, arrire-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut. Voil comme se dpensait Saint-Cloud la dernire heure de la monarchie; cette ple monarchie, dfigure et sanglante, ressemblait au portrait que nous fait d'Urf d'un grand personnage expirant: Il avait les yeux hves et enfoncs; la mchoire infrieure, couverte seulement d'un peu de peau, paraissait s'tre retire; la barbe hrisse, le teint jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne sortait dj plus de paroles humaines, mais des oracles. * * * * * M. le duc d'Orlans avait eu, sa vie durant, pour le trne ce penchant que toute me bien ne sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie selon les caractres: imptueux et aspirant, mou et rampant; imprudent, ouvert, dclar dans ceux-ci, circonspect, cach, honteux et bas dans ceux-l: l'un, pour s'lever, peut atteindre tous les crimes; l'autre, pour monter, peut descendre toutes les bassesses. M. le duc d'Orlans appartenait cette dernire classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours une porte ouverte l'vasion. Pendant la Restauration, il flatte la cour et encourage l'opinion librale; Neuilly est le rendez-vous des mcontentements et des mcontents. On soupire, on se serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez significative pour tre reporte en haut lieu. Un membre de l'opposition meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide; la livre est admise toutes les portes et toutes les fosses. Si, au temps de mes disgrces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin de M. le duc d'Orlans, il passe en ayant soin de saluer droite, de manire que, moi tant gauche, il me tourne l'paule. Cela sera remarqu, et fera bien. M. le duc d'Orlans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard? Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses esprances? Conut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte faire ce qu'il fit, ou laissa-t-il faire M. Laffitte? D'aprs le caractre de Louis-Philippe, on doit prsumer qu'il ne prit aucune rsolution, et que sa timidit politique, se renfermant dans sa fausset, attendit l'vnement comme l'araigne attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laiss le moment conspirer; il n'a conspir lui-mme que par ses dsirs, dont il est probable qu'il avait peur. Il y avait deux partis prendre pour M. le duc d'Orlans: le premier, et le plus honorable, tait de courir Saint-Cloud, de s'interposer entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la libert de l'autre; le second consistait se jeter dans les barricades, le drapeau tricolore au poing, et se mettre la tte du mouvement du monde. Philippe avait choisir entre l'honnte homme et le grand homme: il a prfr escamoter la couronne du roi et la libert du peuple. Un filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, drobe subtilement les objets les plus prcieux du palais brlant, sans couter les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau. La riche proie une fois saisie, il s'est trouv force chiens la cure: alors sont arrives toutes ces vieilles corruptions des rgimes prcdents, ces receleurs d'effets vols, crapauds immondes demi crass sur lesquels on a cent fois march, et qui vivent, tout aplatis qu'ils sont. Ce sont l pourtant les hommes que l'on vante et dont on exalte l'habilet! Milton pensait autrement lorsqu'il crivait ce passage d'une lettre sublime: Si Dieu versa jamais un amour ferme de la beaut morale dans le sein d'un homme, il l'a vers dans le mien. Quelque part que je rencontre un homme mprisant la fausse estime du vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa conduite, ce que la haute sagesse des ges nous a enseign de plus excellent, je m'unis cet homme par une sorte de ncessaire attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre qui puisse m'empcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui ont atteint le sommet de la dignit et de la vertu. La cour aveugle de Charles X ne sut jamais o elle en tait et qui elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orlans Saint-Cloud, et il est probable que dans le premier moment il et obi; on pouvait le faire enlever Neuilly, le jour mme des ordonnances: on ne prit ni l'un ni l'autre parti. Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy Neuilly dans la nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva trois heures du matin, et se retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte d'tre atteint par l'insurrection de Paris ou arrt par un capitaine des gardes. Il alla donc couter dans la solitude du Raincy les coups de canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'coutais sous un arbre ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient le prince ne devaient gure ressembler ceux qui m'oppressaient dans les campagnes de Gand. Je vous ai dit que, dans la matine du 30 juillet, M. Thiers ne trouva point le duc d'Orlans Neuilly; mais madame la duchesse d'Orlans envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut charg du message. Arriv au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les peines du monde dterminer Louis-Philippe revenir Neuilly pour y attendre la dputation de la Chambre des dputs. [Note 284: Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de _Montesquiou-Fezensac_ (1788-1878). Entr au service comme simple soldat en 1806, il tait en 1814 colonel et aide-de-camp de l'Empereur. En 1816, il devint aide-de-camp du duc d'Orlans, puis, en 1823, chevalier d'honneur de la duchesse. Marchal de camp en 1831, dput de la Sarthe de 1834 1841, il fut nomm pair de France le 20 juillet 1841, grand d'Espagne et marquis en 1847. Trs ami des lettres, il avait publi des _Posies_ ds 1820. Outre deux autres volumes de posies intituls _Chants divers_ (1843), outre des comdies et des drames non reprsents, il a traduit en vers les _Sonnets, Canzones et Triomphes de Ptrarque_, et compos sur _Mose_, non pas, comme Chateaubriand, une tragdie en cinq actes, mais un pome en 24 chants.] Enfin, persuad par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orlans, Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrire, il vit la calche de S. A. R. s'arrter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de Montesquiou revient en hte, implore la future majest qui courait se cacher au dsert, comme ces illustres chrtiens fuyant jadis la pesante dignit de l'piscopat: le serviteur fidle obtint une dernire et malheureuse victoire. Le soir du 30, la dputation des douze membres de la Chambre des dputs, qui devait offrir la lieutenance gnrale du royaume au prince, lui envoya un message Neuilly. Louis-Philippe reut ce message la grille du parc, le lut au flambeau et se mit l'instant en route pour Paris, accompagn de MM. de Berthois[285], Hayms et Oudart. Il portait sa boutonnire une cocarde tricolore: il allait enlever une vieille couronne au garde-meuble. [Note 285: Auguste-Marie, baron de _Berthois_ (1787-1870). Lieutenant du gnie en 1809, il avait fait toutes les campagnes de 1809 1814. Il devint sous la Restauration aide-de-camp du duc d'Orlans, qu'il ne quitta pas un instant pendant les journes de juillet, et qui le nomma colonel en 1831, commandeur de la Lgion d'honneur et plus tard marchal de camp. Alli la famille du comte Lanjuinais, dont il avait pous la fille en 1822, M. de Berthois fut envoy la Chambre des dputs, en 1832, par les lecteurs de Vitr (Ille-et-Vilaine), qui lui renouvelrent son mandat jusqu'en 1848.] * * * * * son arrive au Palais-Royal, M. le duc d'Orlans envoya complimenter M. de La Fayette. La dputation des douze dputs se prsenta au Palais-Royal. Elle demanda au prince s'il acceptait la lieutenance gnrale du royaume; rponse embarrasse: Je suis venu au milieu de vous partager vos dangers.... J'ai besoin de rflchir. Il faut que je consulte diverses personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la prsence du roi m'impose des devoirs. Ainsi rpondit Louis-Philippe. On lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: aprs s'tre retir une demi-heure, il reparut portant une proclamation en vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant gnral du royaume, proclamation finissant par cette dclaration: La charte sera dsormais une vrit. Porte la Chambre lective, la proclamation fut reue avec cet enthousiasme rvolutionnaire g de cinquante ans: on y rpondit par une autre proclamation, de la rdaction de M. Guizot. Les dputs retournrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau, et ne put s'empcher de gmir sur les dplorables circonstances qui le foraient d'tre lieutenant gnral du royaume. La Rpublique, tourdie des coups qui lui taient ports, cherchait se dfendre; mais son vritable chef, le gnral La Fayette, l'avait presque abandonne. Il se plaisait dans ce concert d'adorations qui lui arrivaient de tous cts; il humait le parfum des rvolutions; il s'enchantait de l'ide qu'il tait l'arbitre de la France, qu'il pouvait son gr, en frappant du pied, faire sortir de terre une rpublique ou une monarchie; il aimait se bercer dans cette incertitude o se plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu'un instinct les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis. Les autres chefs rpublicains s'taient perdus d'avance par divers ouvrages: l'loge de la terreur, en rappelant aux Franais 1793, les avait fait reculer. Le rtablissement de la garde nationale tuait en mme temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperut pas qu'en rvassant la Rpublique, il avait arm contre elle trois millions de gendarmes. Quoi qu'il en soit, honteux d'tre sitt pris pour dupes, les jeunes gens essayrent quelque rsistance. Ils rpliqurent par des proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc d'Orlans. On lui disait que si les dputs s'taient abaisss le supplier d'accepter la lieutenance gnrale du royaume, la Chambre des dputs, nomme sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de manifester la volont populaire. On prouvait Louis-Philippe qu'il tait fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph tait fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe tait fils de Louis, lequel tait fils de Philippe II, rgent; que Philippe II tait fils de Philippe Ier, lequel tait frre de Louis XIV: donc Louis-Philippe d'Orlans tait _Bourbon_ et _Capet_, non _Valois_. M. Laffitte n'en continuait pas moins le regarder comme tant de la race de Charles IX et de Henri III, et disait: Thiers sait cela. Plus tard, la runion Lointier[286] s'cria que la nation tait en armes pour soutenir ses droits par la force. Le comit central du douzime arrondissement dclara que le peuple n'avait point t consult sur le mode de sa Constitution; que la Chambre des dputs et la Chambre des pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, taient tombes avec lui, qu'elles ne pouvaient, en consquence, reprsenter la nation; que le douzime arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance gnrale; que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la prsidence de La Fayette, jusqu' ce qu'une Constitution et t dlibre et arrte comme base fondamentale du gouvernement. [Note 286: Elle se composait d'un certain nombre de rpublicains qui, mesure que le dnoment approchait, redoublaient d'efforts. Runis chez le restaurateur Lointier, ils y dlibraient le fusil la main. Le 30 juillet, ils envoyrent au gouvernement provisoire, sigeant l'Htel-de-Ville, une adresse qui commenait par ces mots: Le peuple hier a reconquis ses droits sacrs au prix de son sang. Le plus prcieux de ses droits est de choisir librement son gouvernement. Il faut empcher qu'aucune proclamation ne soit faite qui dsigne un chef lorsque la forme mme du gouvernement ne peut-tre dtermine. Il existe une reprsentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en permanence jusqu' ce que le voeu de la majorit des Franais ait pu tre connu, etc. La monarchie de Juillet devait trouver devant elle, au premier rang de ses ennemis, les principaux membres de la runion Lointier, Trlat, Guinard, Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, Chevalier, Hubert. Ce dernier fut charg de remettre au gnral Lafayette l'adresse vote par la runion; il la portait au bout d'une baonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848, prononcera la dissolution de l'Assemble nationale.] Le 30 au matin, il tait question de proclamer la Rpublique. Quelques hommes dtermins menaaient de poignarder la commission municipale, si elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi la Chambre des pairs? On tait furieux de son audace. L'audace de la Chambre des pairs! Certes, c'tait l, le dernier outrage et la dernire injustice qu'elle et d s'attendre prouver de l'opinion. Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal la maison de ville. On les arrta en leur disant: Vous tuerez en mme temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant. Enfin on voulait enlever le duc d'Orlans et l'embarquer Cherbourg: trange rencontre, si Charles X et Philippe se fussent retrouvs dans le mme port, sur le mme vaisseau, l'un expdi la rive trangre par les bourgeois, l'autre par les rpublicains! * * * * * Le duc d'Orlans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre par les tribuns de l'Htel de Ville, descendit dans la cour du Palais-Royal, entour de quatre-vingt-neuf dputs en casquettes, en chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est mont sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise porteur ballotte par deux Savoyards. MM. Mchin[287] et Viennet[288], couverts de sueur et de poussire, marchent entre le cheval blanc du monarque futur et la brouette du dput goutteux, se querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour moiti ivre battait la caisse la tte du cortge. Quatre huissiers servaient de licteurs. Les dputs les plus zls meuglaient: Vive le duc d'Orlans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succs; mais, mesure qu'on avanait vers l'Htel de Ville, les spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se dmenait sur son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte, en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il souriait au gnral Grard, faisait des signes d'intelligence M. Viennet et M. Mchin, mendiait la couronne en qutant le peuple avec son chapeau orn d'une aune de ruban tricolore, tendant la main quiconque voulait en passant aumner cette main. La monarchie ambulante arrive sur la place de Grve, o elle est salue des cris: Vive la Rpublique! [Note 287: Alexandre-Edme baron _Mchin_ (1772-1849). Il avait t, de l'an IX 1814, prfet des Landes, de la Ror, de l'Aisne et du Calvados, et, pendant les Cent-Jours, dput d'Ille-et-Vilaine. Envoy en 1819, la Chambre des dputs par les lecteurs de l'Aisne qui lui renouvelrent son mandat jusqu' la fin de la Restauration, il fut un des orateurs les plus mordants et les plus actifs de l'opposition _librale_. Il coopra l'tablissement du gouvernement de Juillet, qui le nomma prfet du Nord, et bientt conseiller d'tat, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1840. On a du baron Mchin une traduction en vers de _Juvnal_ (1827).] [Note 288: Jean-Pons-Guillaume _Viennet_, dput de 1820 1837, pair de France de 1839 1848, membre de l'Acadmie franaise (18 novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple, le 31 juillet 1830, la nomination du duc d'Orlans comme lieutenant gnral du royaume. Le XIXe sicle n'a pas eu de versificateur plus fcond; il a compos des _ptres_, des _Satires_, des _Fables_, des tragdies et des comdies en vers, des pomes piques, des pomes hro-comiques, etc., etc. Ultra-classique en littrature, ultra-conservateur en politique, du moins aprs 1830, M. Viennet, de 1830 1848, a servi de cible aux petits journaux, la _Mode_, au _Charivari_ et au _Corsaire_. Il ripostait d'ailleurs et c'tait souvent, entre la presse et lui, un prt rendu. Avec quelques ridicules, il tait homme d'infiniment d'esprit, et ses deux recueils de _Fables_ se lisent avec plaisir. Il a laiss des _Mmoires_, encore indits.] Quand la matire lectorale royale pntra dans l'intrieur de l'Htel de Ville, des murmures plus menaants accueillirent le postulant: quelques serviteurs zls qui criaient son nom reurent des gourmades. Il entre dans la salle du Trne; l se pressaient les blesss et les combattants des trois journes: une exclamation gnrale: _Plus de Bourbons! Vive La Fayette!_ branla les votes de la salle. Le prince en parut troubl. M. Viennet lut haute voix pour M. Laffitte la dclaration des dputs; elle fut coute dans un profond silence. Le duc d'Orlans pronona quelques mots d'adhsion. Alors M. Dubourg dit rudement Philippe: Vous venez de prendre de grands engagements. S'il vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens vous les rappeler. Et le roi futur de rpondre tout mu: Monsieur, je suis honnte homme. M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemble, se mit tout coup en tte d'abdiquer la prsidence: il donne au duc d'Orlans un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Htel de Ville, et embrasse le prince aux yeux de la foule bahie, tandis que celui-ci agitait le drapeau national. Le baiser rpublicain de La Fayette fit un roi. Singulier rsultat de toute la vie _du hros des Deux Mondes!_ Et puis, _plan! plan!_ la litire de Benjamin Constant et le cheval blanc de Louis-Philippe rentrrent moiti hus, moiti bnis, de la fabrique politique de la Grve au Palais-Marchand. Ce jour-l mme, dit encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Htel de Ville, un bateau plac au bas de la Morgue, et surmont d'un pavillon noir, recevait des cadavres qu'on descendait sur des civires. On rangeait ces cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemble le long des parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289]. [Note 289: _Histoire de dix ans_, par Louis Blanc, t. I, p. 350.] propos des tats de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet s'crie: Je vous prie de vous reprsenter quelle rponse et pu faire ce petit bonhomme matre Matthieu Delaunay et M. Boucher, cur de Saint-Benot, et quelque autre de cette toffe, qui leur et dit qu'ils dussent tre employs pour installer un roi en France leur fantaisie?... Les vrais Franais ont toujours eu en mpris cette forme d'lire les rois qui les rend matres et valets tout ensemble. * * * * * Philippe n'tait pas au bout de ses preuves; il avait encore bien des mains serrer, bien des accolades recevoir; il lui fallait encore envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des Tuileries. Un certain nombre de rpublicains s'taient runis le matin du 31 au bureau du _National_: lorsqu'ils surent qu'on avait nomm le duc d'Orlans lieutenant gnral du royaume, ils voulurent connatre les opinions de l'homme destin devenir leur roi malgr eux. Ils furent conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'taient MM. Bastide[290], Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294], Degouse[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort belles choses sur la libert: Vous n'tes pas encore roi, rpliqua Bastide, coutez la vrit; bientt vous ne manquerez pas de flatteurs. Votre pre, ajouta Cavaignac, est rgicide comme le mien; cela vous spare un peu des autres. Congratulations mutuelles sur le rgicide, nanmoins avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des choses dont il faut garder le souvenir pour ne pas les imiter. [Note 290: Jules _Bastide_ (1800-1870). Il avait arbor le premier, en juillet 1830, le drapeau tricolore au fate des Tuileries. Aprs la Rvolution de fvrier, il fut ministre des affaires trangres, du 28 fvrier au 20 dcembre 1848. Lors de sa nomination, on prta Marrast, son ancien collaborateur au _National_, ce mot qui a plusieurs fois servi depuis: Bastide est tranger aux affaires plaons-le aux affaires trangres.] [Note 291: Jacques-Lonard-Clment _Thomas_ (1809-1871). Le 15 mai 1848, il fut nomm commandant en chef de la garde nationale de la Seine; mais peu de semaines aprs, ayant, la tribune de l'Assemble nationale, appel la croix de la Lgion d'honneur un hochet de la vanit, il fut interrompu, insult, et dut donner sa dmission de commandant. Lors du coup d'tat de 1851, il tenta vainement de soulever la Gironde, qui l'avait lu reprsentant en 1848. Il fut exil, refusa l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'aprs le 4 septembre 1870. Nomm pendant le sige commandant suprieur des gardes nationales de la Seine, il adressa sa dmission au gnral Trochu le 14 fvrier 1871 et rentra dans la vie prive. Le 18 mars, ds le dbut de l'insurrection, reconnu et arrt sur la place Pigalle par plusieurs gardes nationaux, il fut conduit au comit central de Montmartre, rue des Rosiers, et fusill.] [Note 292: C'est par _Joubert_ et son ami Dugied que _la Charbonnerie_ a t introduite en France. Impliqus l'un et l'autre dans la Conspiration du 19 aot 1820, dite _Conspiration militaire du Bazar_, ils allrent offrir leurs bras la rvolution de Naples et furent alors affilis la Socit secrte qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en revint le premier, rapporta les rglements et ornements charbonniques, et se runit Bazard, Buchez, Flotard, Cariol an, Sigaud, Guinard, Corcelles fils, Sautelet et Rouen an, pour fonder, dans les derniers jours de 1820, l'association qui devait, pendant les annes qui allaient suivre, exercer une si grande et si dplorable influence. Joubert fut, en 1822, un des principaux agents du complot de Belfort. Il russit encore s'chapper et gagna l'Espagne, o il se battit contre les soldats franais. Au combat de Llers, il fut fait prisonnier. Comme il avait reu deux coups de feu la jambe, il fut conduit l'hpital de Perpignan, d'o son ami Dugied parvint, prix d'or, le faire vader. Il put gagner la Belgique, o il resta jusqu'en 1830.--Voir la Notice sur _la Charbonnerie_, par M. Trlat, dans _Paris rvolutionnaire_; 1848.] [Note 293: douard-Louis-Godefroi _Cavaignac_, frre an du gnral Eugne Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet n'eut pas d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et homme d'action, conspirateur ardent autant qu'habile, chef de la _Socit des Droits de l'homme_, il ne cessa, pendant quinze ans, de lutter pour le triomphe de la Rvolution et du communisme, avec toutes les armes et sur tous les terrains, dans la rue et dans la presse, la Cour d'Assises et la Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut la peine, en 1845, le 5 mai, comme Napolon. N'avait-il pas t le Napolon de l'meute?] [Note 294: Andr-Louis-Augustin _Marchais_ (1800-1857). Encore un conspirateur mrite. Il prit part, en 1820, la Conspiration du 19 aot, et se fit, en 1821, affilier la Charbonnerie, dont il devint l'un des chefs. Sous Louis-Philippe, il est l'un des accuss du procs d'avril 1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires de Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est arrt comme membre de la Socit secrte _la Marianne_ et condamn trois ans de prison. Rendu quelque temps aprs la libert, il quitte la France et va mourir Constantinople.] [Note 295: Marie-Anne-Joseph _Dgouse_ (1795-1862). Aprs avoir conspir sous la Restauration et concouru activement aux journes de Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe et se battit sur les barricades de fvrier 1848. Dput de la Sarthe l'Assemble constituante, il soutint le gouvernement du gnral Cavaignac. Non rlu la lgislative, il reprit ses fonctions d'ingnieur civil et s'occupa principalement du forage des puits artsiens.] [Note 296: Joseph Augustin _Guinard_ (1799-1874). Comme Degouse, il conspira contre le gouvernement de la Restauration et contre la monarchie de Juillet. Comme lui, reprsentant du peuple la Constituante, il appuya le gnral Cavaignac; comme lui encore, il ne fut pas rlu la Lgislative; mais, au lieu de rentrer sagement dans la vie prive, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les dputs de la Montagne et fut arrt au Conservatoire des Arts-et-Mtiers. Traduit devant la Haute-Cour de Versailles et condamn la dportation perptuelle, il fut dtenu successivement Doullens et Belle Isle. Il fut rendu la libert en 1854, et vcut depuis lors dans la retraite.] Des rpublicains qui n'taient pas de la runion du _National_ entrrent. M. Trlat dit Philippe: Le peuple est le matre; vos fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volont: le consultez-vous, oui ou non? M. Thiers, frappant sur l'paule de M. Thomas et interrompant ces discours dangereux: Monseigneur, n'est-ce pas que voil un beau colonel?--C'est vrai, rpond Louis-Philippe.--Qu'est-ce qu'il dit donc? s'crie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre? Et l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: C'est la tour de Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la Rpublique? Gouvernez donc avec des rpublicains! Et M. Thiers de s'crier: J'ai fait l une belle ambassade! Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit tre touff sous les embrassements de son roi. Toute la maison tait pme. Les vestes taient aux postes d'honneur, les casquettes dans les salons, les blouses table avec les princes et les princesses; dans le conseil, des chaises, point de fauteuils; la parole qui la voulait; Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras passs sur l'paule de l'un et de l'autre, s'panouissait d'galit et de bonheur. J'aurais voulu mettre plus de gravit dans la description de ces scnes qui ont produit une grande rvolution, ou, pour parler plus correctement, de ces scnes par lesquelles sera hte la transformation du monde; mais je les ai vues; des dputs qui en taient les acteurs ne pouvaient s'empcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle manire, le 31 juillet, ils taient alls forger--un roi. On faisait Henri IV, non catholique, des objections qui ne le ravalaient pas et qui se mesuraient la hauteur mme du trne: on lui remontrait que saint Louis n'avoit pas t canonis Genve, mais Rome: que si le roi n'toit catholique, il ne tiendroit pas le premier rang des rois en la chrtient; qu'il n'toit pas beau que le roi prit d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait tre sacr Reims et qu'il ne pourroit tre enterr Saint-Denis s'il n'toit catholique. Qu'objectait-on Philippe avant de le faire passer au dernier tour de scrutin? On lui objectait qu'il n'tait pas assez _patriote_. Aujourd'hui que la rvolution est consomme, on se regarde comme offens lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de dpart; on craint de diminuer la solidit de la position qu'on a prise, et quiconque ne trouve pas dans l'origine du fait commenant la gravit du fait accompli, est un dtracteur. Lorsqu'une colombe descendait pour apporter Clovis l'huile sainte, lorsque les rois chevelus taient levs sur un bouclier, lorsque saint Louis tremblait, par sa vertu prmature, en prononant son sacre le serment de n'employer son autorit que pour la gloire de Dieu et le bien de son peuple, lorsque Henri IV, aprs son entre Paris, alla se prosterner Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, sa droite, un bel enfant qui le dfendait et que l'on prit pour son ange gardien, je conois que le diadme tait sacr; l'oriflamme reposait dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique, un souverain, les cheveux coups, les mains lies derrire le dos, a abaiss sa tte sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre souverain, environn de la plbe, est all mendier des votes pour son _lection_, au bruit du mme tambour, sur une autre place publique, qui conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette royaut meurtrie et souille puisse encore imposer au monde? Quel homme, sentant un peu son coeur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce calice de honte et de dgot que Philippe a vid d'un seul trait sans vomir? La monarchie europenne aurait pu continuer sa vie, si l'on et conserv en France la monarchie mre, fille d'un saint et d'un grand homme; mais on en a dispers les semences: rien n'en renatra. * * * * * Vous venez de voir la royaut de la Grve s'avancer poudreuse et haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis; voyez maintenant la royaut de Reims se retirer, pas mesurs, au milieu de ses aumniers et de ses gardes, marchant dans toute l'exactitude de l'tiquette, n'entendant pas un mot qui ne ft un mot de respect, et rvre mme de ceux qui la dtestaient. Le soldat, qui l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, plac sur son cercueil avant d'tre reploy pour jamais, disait au vent: Saluez-moi: j'tais Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me connurent Fontenoy; j'ai fait triompher la libert sous Washington; j'ai dlivr la Grce et je flotte encore sur les murailles d'Alger! Le 31, l'aube du jour, l'heure mme o le duc d'Orlans, arriv Paris, se prparait l'acceptation de la lieutenance gnrale, les gens du service de Saint-Cloud se prsentrent au bivouac du pont de Svres, annonant qu'ils taient congdis, et que le roi tait parti trois heures et demie du matin. Les soldats s'murent, puis ils se calmrent l'apparition du Dauphin: il s'avanait cheval, comme pour les enlever par un de ces mots qui mnent les Franais la mort ou la victoire; il s'arrte au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne court et rentre au chteau. Le courage ne lui faillit pas, mais la parole. La misrable ducation de nos princes de la branche ane, depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction, de s'exprimer comme tout le monde, et de se mler au reste des hommes. Cependant, les hauteurs de Svres et les terrasses de Bellevue se couronnaient d'hommes du peuple: on changea quelques coups de fusil. Le capitaine qui commandait l'avant-garde du pont de Svres passa l'ennemi; il mena une pice de canon et une partie de ses soldats aux bandes runies sur la route du _Point du Jour_. Alors les Parisiens et la garde convinrent qu'aucune hostilit n'aurait lieu jusqu' ce que l'vacuation de Saint-Cloud et de Svres ft effectue. Le mouvement rtrograde commena; les Suisses furent envelopps par les habitants de Svres, jetrent bas leurs armes, bien que dgags presque aussitt par les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut bless. Les troupes traversrent Versailles, o la garde nationale faisait le service depuis la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une sous la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale Trianon, jadis sjour prfr de Marie-Antoinette. Trianon, M. de Polignac se spara de son matre. On a dit que madame la Dauphine tait oppose aux ordonnances: le seul moyen de bien juger les choses, c'est de les considrer dans leur essence; le plbien sera toujours d'avis de la libert, le prince inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni un mrite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-tre dsir que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que de meilleures prcautions eussent t prises pour en garantir le succs; mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la duchesse de Berry en tait ravie. Ces deux princesses crurent que la royaut, hors de page, tait enfin affranchie des entraves que le gouvernement reprsentatif attache au pied du souverain. On est tonn, dans ces vnements de juillet, de ne pas rencontrer le corps diplomatique, lui qui n'tait que trop consult de la cour et qui se mlait trop de nos affaires. Il est question deux fois des ambassadeurs trangers dans nos derniers troubles. Un homme fut arrt aux barrires, et le paquet dont il tait porteur envoy l'Htel de Ville: c'tait une dpche de M. de Loevenhielm[297] au roi de Sude. M. Baude fit remettre cette dpche la lgation sudoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart tant tombe entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut pareillement renvoye sans avoir t ouverte, ce qui fit merveille Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le dsordre chez l'tranger: sa diplomatie tait de la _police_, ses dpches, des _rapports_. Il m'aimait assez lorsque j'tais ministre, parce que je le traitais sans faon et que ma porte lui tait toujours ouverte; il entrait chez moi en bottes toute heure, crott et vtu comme un voleur, aprs avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il payait mal et qui l'appelaient _Stuart_[298]. [Note 297: Ministre plnipotentiaire de Sude prs la cour de France.--Le comte Gustave de Loevenhielm tait, depuis 1818 Paris, o il rsida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une grande fortune, il l'employait secourir les malheureux et protger les arts.] [Note 298: L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a nglig de citer la source o il a puis ces dtails biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur britannique Paris pendant son ministre. Je vais y suppler. Cette source, c'est moi-mme. C'est moi, en effet, qui osai soulever ses yeux, mais pour son dification prive, un coin du voile qui cachait ces mystres galants de la diplomatie. Sur lord Stuart, voir au tome IV, la note de la page 276.] J'avais conu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien cacher, je parlais tout haut; j'aurais montr mes dpches au premier venu, parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne fusse dtermin accomplir en dpit de tout opposant. J'ai dit cent fois sir Charles Stuart en riant, et j'tais srieux: Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relve. La France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez pas[299]. [Note 299: C'est peu prs ce que j'crivais M. Canning, en 1823. (Voyez le _Congrs de Vrone_.) Ch.] Lord Stuart vit donc nos _troubles de juillet_ dans toute cette bonne nature qui jubile de nos misres; mais les membres du corps diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins pouss Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent, ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'tat, ce ne fut ni pour le roi ni pour le peuple. [Note 300: Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir, au tome IV, la note 1 de la page 16.] Deux choses sont certaines: Premirement, la rvolution de juillet attaquait les traits de la quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette alliance; les Bourbons ne pouvaient donc tre dpossds violemment sans mettre en pril le nouveau droit politique de l'Europe. Secondement, dans une monarchie, les lgations trangres ne sont point accrdites auprs du _gouvernement_; elles le sont auprs du monarque. Le strict devoir de ces lgations tait donc de se runir Charles X et de le suivre tant qu'il serait sur le sol franais. N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur qui cette ide soit venue ait t le reprsentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait pas aux vieilles familles de souverains? M. de Loevenhielm allait entraner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di Borgo s'opposa une dmarche qu'imposaient les lettres de crance et que commandait l'honneur. [Note 301: Ministre plnipotentiaire de Prusse Paris, de 1824 1837.--Son fils, le baron Charles de Werther, fut appel, au mois d'octobre 1869, remplacer Paris le comte de Goltz, avec le double titre d'ambassadeur de la Prusse et de la Confdration de l'Allemagne du Nord; il garda ce poste jusqu' la rupture des relations diplomatiques au mois de juillet 1870.] Si le corps diplomatique se ft rendu Saint-Cloud, la position de Charles X changeait: les partisans de la lgitimit eussent acquis dans la Chambre lective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte d'une guerre possible et alarm la classe industrielle; l'ide de conserver la paix en gardant Henri V et entran dans le parti de l'enfant royal une masse considrable de populations. M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds la Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place. Il a jou au cinq pour cent sur le cadavre de la lgitimit captienne, cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon l'usage, de faire passer cette faute irrparable d'un intrt personnel pour une combinaison profonde. Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps la mme cour prennent les moeurs du pays o ils rsident: charms de vivre au milieu des honneurs, ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser passer dans leurs dpches une vrit qui pourrait amener un changement dans leur position. Autre chose est, en effet, d'tre Esterhazy, Werther, Pozzo Vienne, Berlin, Ptersbourg, ou bien LL. EE. les ambassadeurs la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo avait des rancunes contre Louis XVIII et Charles X, propos du cordon bleu et de la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait rendu aux Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si Gand il dcida la question du trne en provoquant le dpart subit de Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empchant le corps diplomatique de faire son devoir dans les journes de juillet, il a contribu faire tomber de la tte de Charles X la couronne qu'il avait aid replacer sur le front de son frre. [Note 302: Il semblerait ressortir, du contexte de cette phrase que le prince Esterhazy, au moment de la rvolution de Juillet, tait ambassadeur Paris. Ce serait une erreur. L'ambassadeur d'Autriche Paris, en 1830, tait le comte d'Appony.] Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, ns dans des sicles soumis un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec la socit nouvelle: des gouvernements publics, des communications faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont mme de traiter directement ou sans autre intermdiaires que des agents consulaires, dont il faudrait accrotre le nombre et amliorer le sort: car, cette heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrs, prtentions exorbitantes, qui se mlent de tout pour se donner une importance qui leur chappe, ne servent qu' troubler les cabinets prs desquels ils sont accrdits, et nourrir leurs matres d'illusions. Charles X eut tort, de son ct, en n'invitant pas le corps diplomatique se rendre sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rve; il marchait de surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprs de lui M. le duc d'Orlans; car, ne se croyant en danger que du ct de la rpublique, le pril d'une usurpation ne lui vint jamais en pense. * * * * * Charles X partit dans la soire pour Rambouillet avec les princesses et M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rle de M. le duc d'Orlans fit natre dans la tte du roi les premires ides d'abdication. Monsieur le dauphin, toujours l'arrire-garde, mais ne se mlant point aux soldats, leur fit distribuer Trianon ce qui restait de vins et de comestibles. huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche. L expira la fidlit du 5e lger. Au lieu de suivre le mouvement, il revint Paris: on rapporta son drapeau Charles X, qui refusa de le recevoir, comme il avait refus de recevoir celui du 50e. Les brigades taient dans la confusion, les armes mles; la cavalerie dpassait l'infanterie et faisait ses haltes part. minuit, le 31 juillet expirant, on s'arrta Trappes. Le Dauphin coucha dans une maison en arrire de ce village. Le lendemain, 1er aot, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes bivouaques Trappes. Celles-ci levrent leur camp onze heures. Quelques soldats, tant alls acheter du pain dans les hameaux, furent massacrs. Arrive Rambouillet, l'arme fut cantonne autour du chteau. Dans la nuit du 1er au 2 aot, trois rgiments de la grosse cavalerie reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le gnral Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde, avait fait sa capitulation Versailles. Le 2e de grenadiers partit aussi le 2 au matin, aprs avoir renvoy ses guidons chez le roi. Le Dauphin rencontra ces grenadiers dserteurs; ils se formrent en bataille pour rendre les honneurs au prince, et continurent leur chemin. Singulier mlange d'infidlit et de biensance! Dans cette rvolution des trois journes, personne n'avait de passion; chacun agissait selon l'ide qu'il s'tait faite de son droit ou de son devoir: le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimiti comme nulle affection ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entrant trop loin, l'autre que le devoir ne dpasst les bornes. Peut-tre n'est-il arriv qu'une fois, et peut-tre n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se soit arrt devant sa victoire, et que des soldats qui avaient dfendu un roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs tendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit le grenadier de son drapeau. [Note 303: tienne Tardif de Pommeroux, comte de _Bordesoulle_ (1771-1837). Il prit part toutes les guerres de la Rvolution et de l'Empire, se rallia en 1814 au gouvernement des Bourbons et suivit Louis XVIII Gand. En 1823, nomm gnral en chef du corps de rserve l'arme d'Espagne, il tablit le blocus de Cadix et prit une grande part la victoire du Trocadro. Au retour de cette campagne, il fut lev la pairie. Il ne refusa pas le serment au gouvernement de Louis-Philippe, et resta la Chambre haute jusqu' sa mort.] * * * * * Charles X se retirant, les rpublicains reculant, rien n'empchait la monarchie lue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnires et esclaves de Paris, chaque mouvement du tlgraphe ou chaque drapeau tricolore perch sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe! ou: Vive la Rvolution! L'ouverture de la session fixe au 3 aot, les pairs se transportrent la Chambre des dputs: je m'y rendis, car tout tait encore provisoire. L fut reprsent un autre acte de mlodrame: le trne resta vide et l'anti-roi s'assit ct. On et dit du chancelier ouvrant par procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain. Philippe parla de la funeste ncessit o il s'tait trouv d'accepter la lieutenance gnrale pour nous sauver tous, de la rvision de l'article 14 de La Charte, de la libert que lui, Philippe, portait dans son coeur et qu'il allait faire dborder sur nous, comme la paix sur l'Europe. Jongleries de discours et de constitution rptes chaque phase de notre histoire, depuis un demi-sicle. Mais l'attention devint trs vive quand le prince fit cette dclaration: Messieurs les pairs et messieurs les dputs, Aussitt que les deux Chambres seront constitues, je ferai porter votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce mme acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce galement ses droits. Cet acte a t remis entre mes mains hier, 2 aot, onze heures du soir. J'en ordonne ce matin le dpt dans les archives de la Chambre des pairs, et je le fais insrer dans la partie officielle du _Moniteur_. * * * * * Par une misrable ruse et une lche rticence, le duc d'Orlans supprime ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqu. Si, cette poque, chaque Franais et pu tre consult individuellement, il est probable que la majorit se ft prononce en faveur de Henri V; une partie des rpublicains mme l'aurait accept, en lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la lgitimit rest en France, les deux vieux rois allant finir leurs jours Rome, aucune des difficults qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux divers partis n'aurait exist[304]. L'adoption des cadets de Bourbon tait non seulement un pril, c'tait un contre-sens politique: la France nouvelle est rpublicaine; elle ne veut point de roi, du moins elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques annes, nous verrons ce que deviendront nos liberts et ce que sera cette paix dont le monde se doit rjouir. Si l'on peut juger de la conduite du nouveau personnage lu, par ce que l'on connat de son caractre, il est prsumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors. [Note 304: Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus illustres serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus tard, son tour: C'et t certainement un grand bien pour la France, a crit M. Guizot, et, de sa part, un grand acte d'intelligence, comme de vertu politique, que sa rsistance se renfermt dans les limites du droit monarchique et qu'elle ressaist ses liberts sans renverser le gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant les droits qui les balancent; et, quand on a besoin de la monarchie, il est plus sr de la maintenir que de la fonder. M. Guizot ajoute: _La royaut de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orlans pour rgent, et t la solution la plus constitutionnelle et aussi la plus politique._ (MLANGES HISTORIQUES ET POLITIQUES, par M. Guizot, prface, p. XXIII.)] Le tort rel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accept la couronne (acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque qu'une institution politique); son vritable dlit est d'avoir t tuteur infidle, d'avoir dpouill _l'enfant et l'orphelin_, dlit contre lequel l'criture n'a pas assez de maldictions: or, jamais la _justice morale_ (qu'on la nomme fatalit ou Providence, je l'appelle, moi, consquence invitable du mal) n'a manqu de punir les infractions la _loi morale_. Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et contradictoires, prira, dans un temps plus ou moins retard par des cas fortuits, par des complications d'intrts intrieurs et extrieurs, par l'apathie et la corruption des individus, par la lgret des esprits, l'indiffrence et l'effacement des caractres; mais, quelle que soit la dure du rgime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la branche d'Orlans puisse pousser de profondes racines. Charles X, apprenant les progrs de la rvolution, n'ayant rien dans son ge et dans son caractre de propre arrter ces progrs, crut parer le coup port sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe l'annona aux dputs. Ds le premier aot il avait crit un mot approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincre attachement de son cousin le duc d'Orlans, il le nommait, de son ct, lieutenant gnral du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protger jusqu' Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reus d'abord par la maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la premire fois russes, la seconde fois franais; mais il ne les avait pas demands. Voici la lettre de Charles X: Rambouillet, ce 2 aot 1830. Mon cousin, je suis trop profondment pein des maux qui affligent ou qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherch un moyen de les prvenir. J'ai donc pris la rsolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux. Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi ses droits en faveur de son neveu. Vous aurez donc, par votre qualit de lieutenant gnral du royaume, faire proclamer l'avnement de Henri V la couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour rgler les formes du gouvernement pendant la minorit du nouveau roi. Ici je me borne faire connatre ces dispositions; c'est un moyen d'viter encore bien des maux. Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me ferez connatre le plus tt possible la proclamation par laquelle mon petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V.... Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec lesquels je suis votre affectionn cousin. CHARLES. Si M. le duc d'Orlans et t capable d'motion ou de remords, cette signature: _Votre affectionn cousin_, n'aurait-elle pas d le frapper au coeur? On doutait si peu Rambouillet de l'efficacit des abdications, que l'on prparait le jeune prince son voyage: la cocarde tricolore, son gide, tait dj faonne par les mains des plus grands zlateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry, partie subitement avec son fils, se ft prsente la Chambre des dputs au moment o M. le duc d'Orlans y prononait le discours d'ouverture, il restait deux chances; chances prilleuses! mais du moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlev au ciel n'aurait pas tran de misrables jours en terre trangre. Mes conseils, mes voeux, mes cris, furent impuissants; je demandais en vain Marie-Caroline: la mre de Bayard, prt quitter le chteau paternel, ploroit, dit le loyal serviteur. La bonne gentil femme sortit par le derrire de la tour, et fit venir son fils auquel elle dit ces paroles: Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de vous tout orgueil; _soyez humble et serviable toutes gens; soyez loyal en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et Dieu le vous guerdonnera_.... Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six cus en or et un en monnoie qu'elle donna son fils. Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six cus d'or dans une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renomm des capitaines. Henri, qui n'a peut-tre pas six cus d'or, aura bien d'autres combats rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur, champion difficile terrasser. Glorifions les mres qui donnent de si tendres et de si bonnes leons leur fils! Bnie donc soyez-vous, ma mre, de qui je tiens ce qui peut avoir honor et disciplin ma vie! Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-tre la tyrannie de ma mmoire, en faisant entrer le pass dans le prsent, te celui-ci une partie de ce qu'il a de misrable. Les trois commissaires dputs vers Charles X taient MM. de Schonen, Odilon Barrot et le marchal Maison. Renvoys par les postes militaires, ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers Rambouillet. * * * * * Le bruit se rpandit, le 2 au soir, Paris que Charles X refusait de quitter Rambouillet jusqu' ce que son petit-fils et t reconnu. Une multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-lyses, criant: Rambouillet! Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon en rchappe. Des hommes riches se trouvaient mls ces groupes, mais, le moment arriv, ils laissrent partir la _canaille_, la tte de laquelle se plaa le gnral Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305] pour son chef d'tat-major. Les commissaires qui revenaient, ayant rencontr les claireurs de cette colonne, retournrent sur leurs pas et furent introduits alors Rambouillet. Le roi les questionna sur la force des insurgs, puis, s'tant retir, il fit appeler Maison, qui lui devait sa fortune et le bton de marchal[306]: Maison, je vous demande sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont racont est vrai? Le marchal rpondit: Ils ne vous ont dit que la moiti de la vrit. [Note 305: Jean-Franois _Jacqueminot_, vicomte de Ham (1787-1865). Colonel sous l'Empire, et charg, aprs Waterloo, de reconduire la brigade Wathier dans le Midi, il brisa son pe pour ne pas assister au licenciement de l'arme. Il se retira Bar-le-Duc, o il fonda une filature, dans laquelle il plaa de vieux soldats de la Rpublique et de l'Empire. Dput des Vosges au moment des journes de Juillet, il y prit une part active, et il fut nomm, aprs la retraite de La Fayette, marchal de camp et chef d'tat-major de la garde nationale parisienne. Lieutenant-gnral depuis 1837, cr vicomte par Louis-Philippe, il devint, en 1842, commandant suprieur de la garde nationale. Il l'tait encore au 24 fvrier 1848, et il vit alors cette mme garde, dont il avait en 1830 applaudi la rvolte, mconnatre ses ordres pour suivre les exemples qu'il avait lui-mme autrefois donns.] [Note 306: Voyez ci-dessus la note 1 de la page 71.] Il restait encore, le 3 aot, Rambouillet, trois mille cinq cents hommes de l'infanterie de la garde, quatre rgiments de cavalerie lgre, formant vingt escadrons, et prsentant deux mille hommes. La maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se montait treize cents hommes; en tout huit mille huit cents hommes, sept batteries atteles et composes de quarante-deux pices de canon. dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; tout le camp se met en route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la colonne funbre qu'clairait peine la lune voile. Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes, arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de Saint-Cloud. Le gnral Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forc de se mettre la tte de cette multitude[307], laquelle, aprs tout, ne s'levait pas au del de quinze mille individus, avec l'adjonction des Rouennais arrivs. La moiti de cette troupe restait sur les chemins. Quelques jeunes gens exalts, vaillants et gnreux, mls ce ramas, se seraient sacrifis; le reste se ft probablement dispers. Dans les champs de Rambouillet, en rase campagne, il et fallu aborder le feu de la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences, et t remporte. Entre la victoire du peuple Paris et la victoire du roi Rambouillet, des ngociations se seraient tablies. [Note 307: Le gnral Pajol m'a dit moi-mme, peu de temps avant sa mort, que dans sa longue carrire militaire il ne s'tait jamais cru si prs de subir une dfaite. (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 392.)] Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouv un assez rsolu pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, aprs tout, Charles X et le Dauphin n'taient plus rois! Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on Chartres? L, on et t hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux Tours, en s'appuyant sur des provinces lgitimistes. Charles X demeur en France, la majeure partie de l'arme serait demeure fidle. Les camps de Boulogne et de Lunville taient levs et marchaient son secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son rgiment, le 4e chasseurs, qui ne se dbanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet. M. de Chateaubriand fut rduit escorter sur un _pony_ le monarque jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, l'abri d'un premier coup de main, Charles X et convoqu les deux Chambres, plus de la moiti de ces Chambres aurait obi Casimir Prier, le gnral Sbastiani et cent autres avaient attendu, s'taient dbattus contre la cocarde tricolore; ils redoutaient les prils d'une rvolution populaire: que dis-je? le lieutenant gnral du royaume, mand par le roi et ne voyant pas la bataille gagne, se serait drob ses partisans et conform l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui ne fit pas son devoir, l'et fait alors en se rangeant autour du monarque. La Rpublique, installe Paris au milieu de tous les dsordres, n'aurait pas dur un mois en face d'un gouvernement rgulier constitutionnel, tabli ailleurs. Jamais on ne perdit la partie si beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche: allez donc parler de libert aux citoyens et d'honneur aux soldats aprs les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud! Viendra peut-tre le temps, quand une socit nouvelle aura pris la place de l'ordre social actuel, que la guerre paratra une monstrueuse absurdit, que le principe mme n'en sera plus compris; mais nous n'en sommes pas l. Dans les querelles armes, il y a des philanthropes qui distinguent les espces et sont prts se trouver mal au seul nom de _guerre civile_: Des compatriotes qui se tuent! des frres, des pres, des fils en face les uns des autres! Tout cela est fort triste, sans doute; cependant un peuple s'est souvent retremp et rgnr dans les discordes intestines. Il n'a jamais pri par une guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres trangres. Voyez ce qu'tait l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui. Il est dplorable d'tre oblig de ravager la proprit de son voisin, de voir ses foyers ensanglants par ce voisin; mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous dshonorez en sret de conscience les femmes et les filles, parce que _c'est ta guerre_? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes, moins rvoltantes et plus naturelles que les guerres trangres, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indpendance nationale. Les guerres civiles sont fondes au moins sur des outrages individuels, sur des aversions avoues et reconnues; ce sont des duels avec des seconds, o les adversaires savent pourquoi ils ont l'pe la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre trangre, comment est-elle justifie? Des nations s'gorgent ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut lever, qu'un ministre cherche supplanter un rival. Il est temps de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus convenables aux potes qu'aux historiens: Thucydide, Csar, Tite-Live se contentent d'un mot de douleur et passent. La guerre civile, malgr ses calamits, n'a qu'un danger rel: si les factions ont recours l'tranger ou si l'tranger, profitant des divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conqute pourrait tre le rsultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibrie, la Grce constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis appelant leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des Allemands, ceux-ci se contre-balancrent et ne drangrent point l'quilibre que les Franais arms maintenaient entre eux. Charles X eut tort d'employer les baonnettes au soutien des ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par obissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans qu'aucune haine les divist, de mme que les terroristes de thorie reproduiraient volontiers le systme de la terreur lorsqu'il n'y a plus de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre lorsque, aprs avoir cd sur tous les points, on la lui apportait. Il n'avait pas le droit, aprs avoir attach le diadme au front de son petit-fils, de dire ce nouveau Joas: Je t'ai fait monter au trne pour te traner dans l'exil, pour qu'infortun, banni, tu portes le poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre. Il ne fallait pas au mme instant donner Henri V une couronne et lui ter la France. En le faisant roi, on l'avait condamn mourir sur le sol o s'est mle la poussire de saint Louis et de Henri IV. Au surplus, aprs ce bouillonnement de mon sang, je reviens ma raison, et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de l'humanit. La cour, triomphante par les armes, et dtruit les liberts publiques; elle n'en aurait pas moins t crase un jour; mais elle et retard le dveloppement de la socit pendant quelques annes; tout ce qui avait compris la monarchie d'une manire large et t perscut par la congrgation rtablie. En dernier rsultat, les vnements ont suivi la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes ses desseins secrets: il leur donne les dfauts qui les perdent quand ils doivent tre perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualits mal appliques par une fausse intelligence s'opposent aux dcrets de sa providence. * * * * * La famille royale, en se retirant, rduisait mon rle moi-mme. Je ne songeais plus qu' ce que je serais appel dire la Chambre des pairs. crire tait impossible: si l'attaque ft venue des ennemis de la couronne; si Charles X et t renvers par une conspiration du dehors, j'aurais pris la plume; et, m'et-on laiss l'indpendance de la pense, je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des dbris du trne; mais l'attaque tait descendue de la couronne; les ministres avaient viol les deux principales liberts; ils avaient rendu la royaut parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par cela mme ils m'avaient enlev ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincrit, la candeur, la chevalerie de la monarchie lgitime? Comment aurais-je pu dire qu'elle tait la plus forte garantie de nos intrts, de nos lois et de notre indpendance? Champion de la vieille royaut, cette royaut m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis. Je fus donc tout tonn quand, rduit cette faiblesse, je me vis recherch par la nouvelle royaut. Charles X avait ddaign mes services; Philippe fit un effort pour m'attacher lui. D'abord M. Arago me parla avec lvation et vivacit de la part de madame Adlade; ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame Rcamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orlans et M. le duc d'Orlans seraient charms de me voir, si je voulais aller au Palais-Royal. On s'occupait alors de la dclaration qui devait transformer la lieutenance gnrale du royaume en royaut. Peut-tre, avant que je me prononasse, S. A. R. avait-elle jug propos d'essayer d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me regardais comme dgag par la fuite des trois rois. Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succs, je pensai que je pouvais faire entendre des vrits utiles. Je me rendis au Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit par l'entre qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la duchesse d'Orlans et madame Adlade dans leurs petits appartements. J'avais eu l'honneur de leur tre prsent autrefois. Madame la duchesse d'Orlans me fit asseoir auprs d'elle, et sur-le-champ elle me dit: Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les partis voulaient se runir, peut-tre pourrait-on encore se sauver! Que pensez-vous de tout cela? [Note 308: Durant le court intervalle du 3 au 7 aot, dit M. Villemain, j'ai vu, chez Mme Rcamier, M. de Chateaubriand sollicit par les prvenances d'un homme de grand nom et d'un esprit lettr, alors chevalier d'honneur de la duchesse d'Orlans: il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de Chateaubriand accepta. (_M. de Chateaubriand, sa vie et ses crits_, p. 493.)--Le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orlans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant sans doute ces menus dtails indignes de la majest de l'histoire, tait M. Anatole de Montesquiou, deux fois nomm par Chateaubriand, qui n'avait pas les mmes scrupules. L'auteur des _Mmoires_ avait dj eu occasion de parler de M. de Montesquiou. Voir plus haut pages 338 et 339 et la note 1 de la page 338.] --Madame, rpondis-je, rien n'est si ais: Charles X et monsieur le dauphin ont abdiqu: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc d'Orlans est lieutenant gnral du royaume: qu'il soit rgent pendant la minorit de Henri V, et tout est fini. --Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est trs agit; nous tomberons dans l'anarchie. --Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur le duc d'Orlans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre? Les deux princesses hsitrent rpondre. Madame la duchesse d'Orlans rpartit aprs un moment de silence: Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il faut que tous les honntes gens s'entendent pour nous sauver de la Rpublique. Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de si grands services, ou mme ici, si vous ne vouliez plus quitter la France! --Madame n'ignore pas mon dvouement au jeune roi et sa mre? --Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien trait! --Votre altesse Royale ne voudrait pas que je dmentisse toute ma vie. --Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nice: elle est si lgre!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc d'Orlans, il vous persuadera mieux que moi. La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un demi-quart d'heure. Il tait mal vtu et avait l'air extrmement fatigu. Je me levai, et le lieutenant gnral du royaume en m'abordant: --Madame la Duchesse d'Orlans a d vous dire combien nous sommes malheureux. Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait la campagne, sur la vie tranquille et selon ses gots qu'il passait au milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux strophes pour prendre mon tour respectueusement la parole, et pour rpter peu prs ce que j'avais dit aux princesses. --Ah! s'cria-t-il, c'est l mon dsir! Combien je serais satisfait d'tre le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous, monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait certainement ce qu'il y aurait de mieux faire. Je crains seulement que les vnements ne soient plus forts que nous.--Plus forts que nous, monseigneur? N'tes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons rejoindre Henri V; appelez auprs de vous, hors de Paris, les Chambres et l'arme. Sur le seul bruit de votre dpart, toute cette effervescence tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir clair et protecteur. Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal l'aise; je lus sur son front le dsir d'tre roi. Monsieur de Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans quel pril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les Chambres aux derniers excs, et nous n'avons rien pour nous dfendre. Cette phrase chappe M. le duc d'Orlans me fit plaisir parce qu'elle me fournissait une rplique premptoire. Je conois cet embarras, monseigneur; mais il y a un moyen sr de l'carter. Si vous ne croyez pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout l'heure, vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que soit la premire proposition qui sera faite par les dputs, dclarez que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs ncessaires (ce qui est la vrit pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut que la France soit consulte, et qu'une nouvelle assemble soit lue avec des pouvoirs _ad hoc_ pour dcider une aussi grande question. Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus populaire; le parti rpublicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s'couleront jusqu' l'arrive de la nouvelle lgislature, vous organiserez la garde nationale; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les provinces. Laissez venir alors les dputs, laissez se plaider publiquement la tribune la cause que je dfends. Cette cause, favorise en secret par vous, obtiendra l'immense majorit des suffrages. Le moment d'anarchie tant pass, vous n'aurez plus rien craindre de la violence des rpublicains. Je ne vois pas mme qu'il soit trs difficile d'attirer vous le gnral La Fayette et M. Laffitte. Quel rle pour vous, monseigneur! vous pouvez rgner quinze ans sous le nom de votre pupille; dans quinze ans, l'ge du repos sera arriv pour nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu monter au trne et de l'avoir laiss l'hritier lgitime; en mme temps, vous aurez lev cet enfant dans les lumires du sicle, et vous l'aurez rendu capable de rgner sur la France: une de vos filles pourrait un jour porter le sceptre avec lui. Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tte: Pardon, me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitt, pour m'entretenir avec vous, une dputation auprs de laquelle il faut que je retourne. Madame la duchesse d'Orlans vous aura dit combien je serais heureux de faire ce que vous pourriez dsirer; mais, croyez-le bien, c'est moi qui retiens seul une foule menaante. Si le parti royaliste n'est pas massacr, il ne doit sa vie qu' mes efforts. --Monseigneur, rpondis-je cette dclaration si inattendue et si loin du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont pass travers la Rvolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits. S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis: Eh bien? s'crirent-ils. --Eh bien, il veut tre roi. --Et madame la duchesse d'Orlans? --Elle veut tre reine. --Ils vous l'ont dit? --L'un m'a parl de bergeries, l'autre des prils qui menaaient la France et de la lgret de la _pauvre Caroline_; tous deux ont bien voulu me faire entendre que je pourrais leur tre utile, et ni l'un ni l'autre ne m'a regard en face. Madame la duchesse d'Orlans dsira me voir encore une fois[309]. M. le duc d'Orlans ne vint pas se mler cette conversation. Madame la duchesse d'Orlans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont monseigneur le duc d'Orlans se proposait de m'honorer. Elle eut la bont de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille m'avaient toujours montre, malgr mes services. Elle me dit que si je voulais rentrer au ministre des affaires trangres, S. A. Et. se ferait un grand bonheur de me rintgrer dans cette place; mais que j'aimerais peut-tre mieux retourner Rome, et qu'elle (madame la duchesse d'Orlans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrme plaisir, dans l'intrt de notre sainte religion. [Note 309: Dans ces jours si presss, dit M. Villemain, page 496, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appel prs de la duchesse d'Orlans, seule avec Mme Adlade, et il reut d'elle l'offre directe de l'ambassade de Rome, avec le voeu le plus formel de la lui voir accepter, dans l'intrt de la religion.] Madame, rpondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacit, je vois que le parti de monsieur le duc d'Orlans est pris, qu'il en a pes les consquences, qu'il a vu les annes de misres et de prils divers qu'il aura traverser; je n'ai donc plus rien dire. Je ne viens point ici pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs, que de la reconnaissance aux bonts de _madame_. Laissant donc de ct les grandes objections, les raisons puises dans les principes et les vnements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir m'entendre en ce qui me touche. Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur l'opinion. Eh bien! si cette puissance est relle, elle n'est fonde que sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment o je changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orlans aurait cru acqurir un appui, et il n'aurait son service qu'un misrable faiseur de phrases, qu'un parjure dont la voix ne serait plus coute, qu'un rengat qui chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on lui opposerait les volumes entiers qu'il a publis en faveur de la famille tombe. N'est-ce pas moi, madame, qui ai crit la brochure _De Bonaparte et des Bourbons_, les articles sur l'_arrive de Louis XVIII Compigne_, le _Rapport dans le conseil du roi Gand_, l'_Histoire de la vie et de la mort de M. le duc de Berry_? Je ne sais s'il y a une seule page de moi o le nom de mes anciens rois ne se trouve pour quelque chose, et o il ne soit environn de mes protestations d'amour et de fidlit; chose qui porte un caractre d'attachement individuel d'autant plus remarquable, que _madame_ sait que je ne crois pas aux rois. la seule pense d'une dsertion, le rouge me monte au visage; j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie _madame_ d'excuser la vivacit de mes paroles; je suis pntr de ses bonts; j'en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne voudrait pas me dshonorer: plaignez-moi, madame, plaignez-moi! J'tais rest debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle d'Orlans n'avait pas prononc un mot. Elle se leva et, en s'en allant, elle me dit: Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne vous plains pas! Je fus tonn de ce peu de mots et de l'accent avec lequel ils furent prononcs. Voil ma dernire tentation politique; j'aurais pu me croire un juste selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposs aux entreprises du diable en raison de leur saintet: _Victoria ei est magis, exacta de sanctis_: sa victoire est plus grande remporte sur des saints. Mes refus taient d'une dupe; o est le public pour les juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils vertueux de la terre, qui servent le _pays_ avant tout? Malheureusement je ne suis pas une crature du prsent, et je ne veux point capituler avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et Cicron; mais sa fragilit n'est pas une excuse: la postrit n'a pu pardonner un moment de faiblesse un grand homme pour un autre grand homme; que serait-ce que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intgrit, pour Louis-Philippe d'Orlans? Le soir mme de cette dernire conversation au Palais-Royal, je rencontrai chez madame Rcamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne m'amusai point lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il dbarquait de la campagne encore tout chaud des vnements qu'il avait lus: Ah! s'cria-t-il, que je suis aise de vous voir! voil de belle besogne! J'espre que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de Henri IV! J'en suis bien sr, vous ne me laisserez pas seul la tribune. [Note 310: Louis-Clair, comte de _Beaupoil de Sainte-Aulaire_ (1778-1854). Beau-frre de M. Decazes et dput de 1815 1829, il combattit le ministre Villle et accueillit avec faveur le ministre Martignac. la mort de son pre (19 fvrier 1829), il entra la Chambre des pairs. Absent au moment de la Rvolution de Juillet, il revint en hte Paris; aprs quelques hsitations, il adhra au gouvernement nouveau et reut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne (1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847. Auteur d'une remarquable _Histoire de la Fronde_ (1827), il fut lu, le 7 janvier 1841, membre de l'Acadmie franaise. Il a laiss sur ses diverses ambassades des _Mmoires_, encore indits; il en avait fait quelques lectures l'Acadmie, et un bon juge, M. Dsir Nisard, les a caractriss en ces termes: Le style de ces Mmoires, prcis comme le veut la langue des affaires, pes et non compass, comme doit l'tre une conversation qui sera rpte; grave et lev par moments comme l'histoire; familier et gracieux, comme les entretiens de politesse qui prcdent les discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M. de Sainte-Aulaire comme crivain. (_Rponse de M. Nisard au discours de rception de M. le duc Victor de Broglie._)] Comme mon parti tait pris, j'tais fort calme; ma rponse parut froide l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me laissa seul la tribune: vivent les gens d'esprit coeur lger et tte frivole! * * * * * Le parti rpublicain se dbattait encore sous les pieds des amis qui l'avaient trahi. Le 6 aot, une dputation de vingt membres dsigns par le comit central des douze arrondissements de Paris se prsenta la Chambre des dputs pour lui remettre une adresse que le gnral Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotrent la bnvole dputation. Il tait dit dans cette adresse: que la nation ne pouvait reconnatre comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre lective nomme durant l'existence et sous l'influence de la royaut qu'elle a renverse, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution est en opposition directe avec les principes qui lui ont mis ( elle, la nation) les armes la main; que le comit central des douze arrondissements n'accordant, comme ncessit rvolutionnaire, qu'un pouvoir de fait et trs provisoire la Chambre des dputs actuels, pour aviser toute mesure d'urgence, appelle de tous ses voeux l'lection libre et populaire de mandataires qui reprsentent rellement les besoins du peuple; que les assembles primaires seules peuvent amener ce rsultat. S'il en tait autrement, la nation frapperait de nullit tout ce qui tendrait la gner dans l'exercice de ses droits. [Note 311: Auxonne-Marie-Thodose, comte de _Thiard de Bissy_ (1772-1852). Il tait fils de Claude VIII de Thiard, comte de Bissy, lieutenant-gnral des armes du Roi, gouverneur des ville et chteau d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des Tuileries Paris, l'un des quarante de l'Acadmie franaise. Il tait neveu du comte de Thiard, commandant du roi en Bretagne en 1789, guillotin le 26 juillet 1794. (Voir au tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Thodose migra en 1791 et servit l'arme de Cond jusqu'en 1799. Sous l'Empire, aprs avoir t employ par Napolon dans ses armes et sa diplomatie, il fut disgraci en 1807 et vcut dans la retraite jusqu'en 1814. Aprs avoir t reprsentant aux Cent-Jours, il fut dput de 1820 1834 et de 1837 1848. Quoique ancien migr, quoique n au chteau des Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la monarchie de Juillet, de siger l'extrme-gauche.] [Note 312: Franois _Duris-Dufresne_ (1769-1837). C'tait, lui aussi, un ancien officier. Aprs avoir fait partie du Corps lgislatif, de l'an XII 1809, il entra, en 1827, la Chambre des dputs et vota avec le ct gauche. Il adhra la Rvolution de Juillet et l'avnement de Louis-Philippe; mais les vnements le rejetrent bientt dans l'opposition dynastique. Rlu le 5 juillet 1831, il sigea cette fois l'extrme-gauche, signa le _compte rendu_ de 1832, et fut de ceux qui se rcusrent (1833) dans l'affaire du journal _la Tribune_. En 1834, il cessa de faire partie de la Chambre.] Tout cela tait la pure raison, mais le lieutenant gnral du royaume aspirait la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hte de la lui donner. Les plbiens d'aujourd'hui voulaient une rvolution et ne savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modles, auraient jet l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux Chambres. M. de La Fayette tait rduit des dsirs impuissants: heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait tre la nourrice; il s'engourdit dans cette flicit. Le vieux gnral n'tait plus que la libert endormie, comme la Rpublique de 1793 n'tait plus qu'une tte de mort. La vrit est qu'une Chambre sans mandat et tronque n'avait aucun droit de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprs runie, forme de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement lue, qui disposa du trne de Jacques II. Il est encore certain que ce _croupion_ de la Chambre des dputs, que ces 221, imbus sous Charles X des traditions de la monarchie hrditaire, n'apportaient aucune disposition propre la monarchie lective; ils l'arrtent ds son dbut, et la forcent de rtrograder vers des principes de quasi-lgitimit. Ceux qui ont forg l'pe de la nouvelle royaut ont introduit dans sa lame une paille qui tt ou tard la fera clater. * * * * * Le 7 d'aot est un jour mmorable pour moi; c'est celui o j'ai eu le bonheur de terminer ma carrire politique comme je l'avais commence; bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en rjouir. On avait apport la Chambre des pairs la dclaration de la Chambre des dputs concernant la vacance du trne. J'allai m'asseoir ma place dans le plus haut rang des fauteuils, en face du prsident. Les pairs me semblrent la fois affairs et abattus. Si quelques-uns portaient sur leur front l'orgueil de leur prochaine infidlit, d'autres y portaient la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage d'couter. Je me disais, en regardant cette triste assemble: Quoi! ceux qui ont reu les bienfaits de Charles X dans sa prosprit vont le dserter dans son infortune! Ceux dont la mission spciale tait de dfendre le trne hrditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l'intimit du roi, le trahiront-ils? Ils veillaient sa porte Saint-Cloud; ils l'ont embrass Rambouillet; il leur a press la main dans un dernier adieu; vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette dernire treinte? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze annes de leurs protestations de dvouement, va-t-elle entendre leur parjure? C'est pour eux cependant que Charles X s'est perdu; c'est eux qui le poussaient aux ordonnances; ils trpignaient de joie lorsqu'elles parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette qui prcde la chute du tonnerre. Ces ides roulaient confusment et douloureusement dans mon esprit. La pairie tait devenue le triple rceptacle des corruptions de la vieille Monarchie, de la Rpublique et de l'Empire. Quant aux rpublicains de 1793, transforms en snateurs, quant aux gnraux de Bonaparte, je n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils dposrent l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient dposer le roi qui les avait confirms dans les biens et dans les honneurs dont les avait combls leur premier matre. Que le vent tourne, et ils dposeront l'usurpateur auquel ils se prparaient jeter la couronne. Je montai la tribune. Un silence profond se fit, les visages parurent embarrasss, chaque pair se tourna de ct sur son fauteuil, et regarda la terre. Hormis quelques pairs rsolus se retirer comme moi, personne n'osa lever les yeux la hauteur de la tribune. Je conserve mon discours parce qu'il rsume ma vie, et que c'est mon premier titre l'estime de l'avenir. Messieurs, La dclaration apporte cette Chambre est beaucoup moins complique pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion diffrente de la mienne. Un fait, dans cette dclaration, domine mes yeux tous les autres, ou plutt les dtruit. Si nous tions dans un ordre de choses rgulier, j'examinerais sans doute avec soin les changements qu'on prtend oprer dans la charte. Plusieurs de ces changements ont t par moi-mme proposs. Je m'tonne seulement qu'on ait pu entretenir cette Chambre de la mesure ractionnaire touchant les pairs de la cration de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse pour les fournes, et vous savez que j'en ai combattu mme la menace; mais nous rendre les juges de nos collgues, mais rayer du tableau des pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela ressemble trop la proscription. Veut-on dtruire la pairie? Soit: mieux vaut perdre la vie que de la demander. Je me reproche dj ce peu de mots sur un dtail qui, tout important qu'il est, disparat dans la grandeur de l'vnement. La France est sans direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher aux mts d'un navire dont le gouvernail est arrach! J'carte donc de la dclaration de la Chambre lective tout ce qui est d'un intrt secondaire, et, m'en tenant au seul fait nonc de la vacance vraie ou prtendue du trne, je marche droit au but. Une question pralable doit tre traite: si le trne est vacant, nous sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement. Avant d'offrir la couronne un individu quelconque, il est bon de savoir dans quelle espce d'ordre politique nous constituerons l'ordre social. tablirons-nous une rpublique ou une monarchie nouvelle? Une rpublique ou une monarchie nouvelle offre-t-elle la France des garanties suffisantes de dure, de force et de repos? Une rpublique aurait d'abord contre elle les souvenirs de la rpublique mme. Ces souvenirs ne sont nullement effacs. On n'a pas oubli le temps o la mort, entre la libert et l'galit, marchait appuye sur leurs bras. Quand vous seriez tombs dans une nouvelle anarchie, pourriez-vous rveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul capable d'touffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postrit pourra voir un autre Napolon. Quant vous, ne l'attendez pas. Ensuite, dans l'tat de nos moeurs et dans nos rapports avec les gouvernements qui nous environnent, la rpublique, sauf erreur, ne me parat pas excutable maintenant. La premire difficult serait d'amener les Franais un vote unanime. Quel droit la population de Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle autre ville de se constituer en rpublique? Y aurait-il une seule rpublique ou vingt ou trente rpubliques? Seraient-elles fdratives ou indpendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une rpublique unique: avec notre familiarit naturelle, croyez-vous qu'un prsident, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il puisse tre, soit un an la tte des affaires sans tre tent de se retirer? Peu dfendu par les lois et par les souvenirs, contrari, avili, insult soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et la proprit; il n'aura ni la dignit convenable pour traiter avec les cabinets trangers, ni la puissance ncessaire au maintien de l'ordre intrieur. S'il use de mesures rvolutionnaires, la Rpublique deviendra odieuse; l'Europe inquite profitera de ces divisions, les fomentera, interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engag dans des luttes effroyables. La rpublique reprsentative est sans doute l'tat futur du monde, mais son temps n'est pas encore arriv. Je passe la monarchie. * * * * * Un roi nomm par les Chambres ou lu par le peuple sera toujours, quoi qu'on fasse, une nouveaut. Or, je suppose qu'on veut la libert, surtout la libert de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple vient de remporter une si tonnante victoire. Eh bien! toute monarchie nouvelle sera force, ou plus tt ou plus tard, de billonner cette libert. Napolon lui-mme a-t-il pu l'admettre? Fille de nos malheurs et esclave de notre gloire, la libert de la presse ne vit en sret qu'avec un gouvernement dont les racines sont dj profondes. Une monarchie, btarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien redouter de l'indpendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prcher la rpublique, ceux-l un autre systme, ne craignez-vous pas d'tre bientt obligs de recourir des lois d'exception, malgr l'anathme contre la censure ajout l'article 8 de la charte? Alors, amis de la libert rgle, qu'aurez-vous gagn au changement qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la rpublique, ou dans la servitude lgale. La monarchie sera dborde et emporte par le torrent des lois dmocratiques, ou le monarque par le mouvement des factions. Dans le premier enivrement d'un succs, on se figure que tout est ais; on espre satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les intrts; on se flatte que chacun mettra de ct ses vues personnelles et ses vanits; on croit que la supriorit des lumires et la sagesse du gouvernement surmonteront des difficults sans nombre; mais, au bout de quelques mois, la pratique vient dmentir la thorie. Je ne vous prsente, messieurs, que quelques-uns des inconvnients attachs la formation d'une rpublique ou d'une monarchie nouvelle. Si l'une et l'autre ont des prils, il restait un troisime parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en et dit quelques mots. D'affreux ministres ont souill la couronne, et ils ont soutenu la violation de la loi par le meurtre; ils se sont jous des serments faits au ciel, des lois jures la terre. trangers, qui deux fois tes entrs Paris sans rsistance, sachez la vraie cause de vos succs: vous vous prsentiez au nom du pouvoir lgal. Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que les portes de la capitale du monde civilis s'ouvriraient aussi facilement devant vous? La nation franaise a grandi, depuis votre dpart, sous le rgime des lois constitutionnelles, nos enfants de quatorze ans sont des gants; nos conscrits Alger, nos coliers Paris, viennent de vous rvler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de Marengo et d'Ina; mais les fils fortifis de tout ce que la libert ajoute la gloire. Jamais dfense ne fut plus lgitime et plus hroque que celle du peuple de Paris. Il ne s'est point soulev contre la loi; tant qu'on a respect le pacte social, le peuple est demeur paisible; il a support sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait son argent et son sang en change de la charte, il a prodigu l'un et l'autre. Mais lorsqu'aprs avoir menti jusqu' la dernire heure, on a tout coup sonn la servitude; quand la conspiration de la btise et de l'hypocrisie a soudainement clat; quand une terreur de chteau organise par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la Rpublique et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est arm de son intelligence et de son courage; il s'est trouv que ces _boutiquiers_ respiraient assez facilement la fume de la poudre, et qu'il fallait plus de _quatre soldats et un caporal_ pour les rduire. Un sicle n'aurait pas autant mri les destines d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand crime a eu lieu; il a produit l'nergique explosion d'un principe: devait-on, cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en a t la suite, renverser l'ordre de choses tabli? Examinons: Charles X et son fils sont dchus ou ont abdiqu, comme il vous plaira de l'entendre; mais le trne n'est pas vacant: aprs eux venait un enfant; devait-on condamner son innocence? Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est celui de son pre? Cet orphelin, lev aux coles de la patrie dans l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les ides de son sicle, aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la dclaration sur laquelle vous aller voter; arriv sa majorit, le jeune monarque aurait renouvel le serment. Le roi prsent, le roi actuel aurait t M. le duc d'Orlans, rgent du royaume, prince qui a vcu prs du peuple, et qui sait que la monarchie ne peut tre aujourd'hui qu'une monarchie de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'et sembl un grand moyen de conciliation, et aurait peut-tre sauv la France ces agitations qui sont la consquence des violents changements d'un tat. Dire que cet enfant, spar de ses matres, n'aurait pas le temps d'oublier jusqu' leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il demeurerait infatu de certains dogmes de naissance aprs une longue ducation populaire, aprs la terrible leon qui a prcipit deux rois en deux nuits, est-ce bien raisonnable? Ce n'est ni par un dvouement sentimental, ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV jusqu' celui du jeune Henri, que je plaide une cause o tout se tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au roman, ni la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin de la royaut, et je crois la puissance des rvolutions et des faits. Je n'invoque pas mme la charte, je prends mes ides, plus haut; je les tire de la sphre philosophique de l'poque o ma vie expire: je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une ncessit de meilleur aloi que celle dont on argumente. Je sais qu'en loignant cet enfant, on veut tablir le principe de la souverainet du peuple: niaiserie de l'ancienne cole, qui prouve que, sous le rapport politique, nos vieux dmocrates n'ont pas fait plus de progrs que les vtrans de la royaut. Il n'y a de souverainet absolue nulle part; la libert ne dcoule pas du droit politique, comme on le supposait au XVIIIe sicle; elle vient du droit naturel, ce qui fait qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une monarchie peut tre libre et beaucoup plus libre qu'une rpublique; mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique. Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a dispos des trnes, il a souvent aussi dispos de sa libert; je ferai observer que le principe de l'hrdit monarchique, absurde au premier abord, a t reconnu, par l'usage, prfrable au principe de la monarchie lective. Les raisons en sont si videntes, que je n'ai pas besoin de les dvelopper. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empchera d'en choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui la faites! Il est encore une manire plus simple de trancher la question, c'est de dire: Nous ne voulons plus de la branche ane des Bourbons. Et pourquoi n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons triomph dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double conqute. Trs-bien: vous proclamez la souverainet de la force. Alors gardez soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous chappe, vous serez mal venus vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les esprits les plus clairs et les plus justes ne s'lvent pas toujours au-dessus d'un succs. Ils taient les premiers, ces esprits, invoquer le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la supriorit de leur talent, et, au moment mme o la vrit de ce qu'ils disaient est dmontre par l'abus le plus abominable de la force et par le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme qu'ils ont brise! Dangereux tronons, qui blesseront leur main sans les servir. J'ai transport le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis point all bivouaquer dans le pass sous le vieux drapeau des morts, drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bton qui le porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulve. Quand je remuerais la poussire des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un argument qu'on voult seulement couter. L'idoltrie d'un nom est abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique prfrable dans ce moment toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer l'ordre dans la libert. Inutile Cassandre, j'ai assez fatigu le trne et la patrie de mes avertissements ddaigns; il ne me reste qu' m'asseoir sur les dbris d'un naufrage que j'ai tant de fois prdit. Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissance, except celle de me dlier de mes serments de fidlit. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: aprs tout ce que j'ai fait, dit et crit pour les Bourbons, je serais le dernier des misrables, si je les reniais au moment o, pour la troisime et dernire fois, ils s'acheminent vers l'exil. Je laisse la peur ces gnreux royalistes qui n'ont jamais sacrifi une obole ou une place leur loyaut; ces champions de l'autel et du trne, qui nagure me traitaient de rengat, d'apostat et de rvolutionnaire. Pieux libellistes, le rengat vous appelle! Venez donc balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortun matre qui vous combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de coups d'tat, prdicateurs du pouvoir constituant, o tes-vous? Vous vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tte pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits projets ont fait chasser les descendants d'Henri IV coups de fourche, tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore: c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protgeront leur personne, et ne couvriront pas leur lchet. Au surplus, en m'exprimant avec franchise cette tribune, je ne crois pas du tout faire un acte d'hrosme. Nous ne sommes plus dans ces temps o une opinion cotait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se montrer dcouverte l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons craindre ni un peuple dont la raison gale le courage, ni cette gnreuse jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les facults de mon me, laquelle je souhaite, comme mon pays, honneur, gloire et libert. Loin de moi surtout la pense de jeter des semences de division dans la France, et c'est pour quoi j'ai refus mon discours l'accent des passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit tre laiss dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de trente-trois millions d'hommes, j'aurais regard comme un crime toute parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas cette conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orlans. Mais je ne vois de vacant qu'un tombeau Saint-Denis, et non un trne. Quelles que soient les destines qui attendent M. le lieutenant gnral du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma patrie. Je ne demande conserver que la libert de ma conscience et le droit d'aller mourir partout o je trouverai indpendance et repos. Je vote contre le projet de dclaration[313]. [Note 313: Cormenin n'a point donn place Chateaubriand dans son _Livre des Orateurs_, et il a eu raison, puisque aussi bien tous les discours de l'auteur du _Gnie du Christianisme_ sont des discours crits. Il n'en reste pas moins que plusieurs de ces discours sont admirables; en particulier, celui du 7 aot 1830, la Chambre des pairs, ou encore celui sur la guerre d'Espagne, prononc par Chateaubriand la Chambre des dputs le 25 fvrier 1823.] * * * * * J'avais t assez calme en commenant ce discours; mais peu peu l'motion me gagna; quand j'arrivai ce passage: _Inutile Cassandre, j'ai assez fatigu le trne et la patrie de mes avertissements ddaigns_, ma voix s'embarrassa, et je fus oblig de porter mon mouchoir mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui suit: _Pieux libellistes, le rengat vous appelle! Venez donc balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortun matre qui vous combla de ses dons et que vous avez perdu!_ Mes regards se portaient alors sur les rangs qui j'adressais ces paroles. Plusieurs pairs semblaient anantis; ils s'enfonaient dans leur fauteuil au point que je ne les voyais plus derrire leurs collgues assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement: tous les partis y taient blesss, mais tous se taisaient, parce que j'avais plac auprs des grandes vrits un grand sacrifice. Je descendis de la tribune; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon pe, mon chapeau plumet; j'en dtachai la cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du ct gauche de la redingote noire que je revtis et que je croisai sur mon coeur. Mon domestique emporta la dfroque de la pairie, et j'abandonnai, en secouant la poussire de mes pieds, ce palais des trahisons, o je ne rentrerai de ma vie. Le 10 et le 12 aot, j'achevai de me dpouiller et j'envoyai ces diverses dmissions: Paris, ce 10 aot 1830 Monsieur le prsident de la Chambre des pairs[314], [Note 314: Le prsident de la Chambre des pairs tait alors, et depuis le 4 aot, le baron Pasquier. On lit dans ses _Mmoires_, t. VI, p. 331: M. Pastoret ayant donn sa dmission de chancelier et de prsident de la Chambre des pairs, il fallut pourvoir son remplacement; le choix tait tomb sur moi. Je pourrais dire que ce n'tait pas une affaire de prfrence, tous les membres de la Chambre en tat de la prsider se trouvant ou absents ou dans des positions qui ne permettaient pas de penser eux. J'hsitai beaucoup avant d'accepter, mais la conservation de la Chambre des pairs tait pour le pays de la plus haute importance. Je la savais menace; cette considration me dcida. Je pris possession du fauteuil la sance du 4 aot....] Ne pouvant prter serment de fidlit Louis-Philippe d'Orlans comme roi des Franais, je me trouve frapp d'une incapacit lgale qui m'empche d'assister aux sances de la Chambre hrditaire. Une seule marque des bonts du roi Louis XVIII et de la munificence royale me reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut donne pour maintenir, sinon avec clat, du moins avec l'indpendance des premiers besoins, la haute dignit laquelle j'avais t appel. Il ne serait pas juste que je conservasse une faveur attache l'exercice de fonctions que je ne puis remplir. En consquence, j'ai l'honneur de rsigner entre vos mains ma pension de pair. Paris, ce 12 aot 1830 Monsieur le ministre des finances[315], [Note 315: Le baron Louis.] Il me reste des bonts de Louis XVIII et de la munificence nationale une pension de pair de douze mille francs, transforme en rentes viagres inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles seulement la premire gnration directe du titulaire. Ne pouvant prter serment monseigneur le duc d'Orlans comme roi des Franais, il ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attache des fonctions que je n'exerce plus. En consquence, je viens la rsigner entre vos mains: elle aura cess de courir pour moi le jour (10 aot) o j'ai crit M. le prsident de la Chambre des pairs qu'il m'tait impossible de prter le serment exig. J'ai l'honneur d'tre avec une haute, etc. Paris, ce 12 aot 1830. Monsieur le grand rfrendaire[316], [Note 316: C'tait toujours M. de Smonville. Chateaubriand, qui ne le pouvait souffrir, disait un jour de lui M. de Marcellus: Souple tous les rgimes, il a pass du Snat la pairie hrditaire, puis dshrite; peu lui importent les hommes, pourvu qu'il garde ses traitements. _Populus me sibilat, at mihi plaudo...._ _Chateaubriand et son temps_, p. 387.] J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai adresses, l'une M. le prsident de la Chambre des pairs, l'autre M. le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce ma pension de pair, et qu'en consquence mon fond de pouvoirs n'aura toucher de cette pension que la somme chue au 10 aot, jour o j'ai annonc que j'ai refus le serment. J'ai l'honneur d'tre avec une haute, etc. Paris, ce 12 aot 1830. Monsieur le ministre de la justice[317], [Note 317: M. Dupont de l'Eure.] J'ai l'honneur de vous envoyer ma dmission de ministre d'tat. Je suis avec une haute considration, Monsieur le ministre de la justice, Votre trs-humble et trs-obissant serviteur. Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'tais accoutum me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la fille d'Hrodiade et envie de ma tte grise. Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, paulettes, vendues un juif, et par lui fondues, m'ont rapport sept cents francs, produit net de toutes mes grandeurs. * * * * * Maintenant, qu'tait devenu Charles X? Il cheminait vers son exil, accompagn de ses gardes du corps, surveill par ses trois commissaires, traversant la France sans exciter mme la curiosit des paysans qui labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestrent; dans quelques autres, des bourgeois et des femmes donnrent des signes de piti[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit en se rendant de Fontainebleau Toulon, que la France ne s'mut pas davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit tre massacr Orgon. Dans ce pays fatigu, les plus grands vnements ne sont plus que des drames jous pour notre divertissement: ils occupent le spectateur tant que la toile est leve, et, lorsque le rideau tombe, ils ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille s'arrtaient dans de mchantes stations de rouliers pour prendre un repas sur le bout d'une table sale o des charretiers avaient dn avant lui. Henri V et sa soeur s'amusaient dans la cour avec les poulets et les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et l'on se mettait la fentre pour la voir passer. [Note 318: Dans son itinraire de Rambouillet Cherbourg, le cortge royal, en traversant le val de Vire, passa non loin de la maison de Chnedoll, l'ami de Chateaubriand. Le gnreux pote tait sur la route, entour de tous les siens, tenant la main des branches de lis qu'ils offrirent au vieux roi prt quitter, pour ne plus les revoir, les rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux de la Posie la Royaut sur le chemin de l'exil! Traduction vraiment franaise du vers de Virgile: _Manibus date lilia plenis!_] Le ciel en ce moment se plut insulter le parti vainqueur et le parti vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France _entire_ avait t indigne des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la province, envoyes au roi Charles X pour fliciter celui-ci _sur les mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie_. Le bey de Tittery, de son ct, expdiait au monarque dtrn, qui cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante: Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut, etc.... On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre fortune. On fabrique aujourd'hui les rvolutions la machine; elles sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontire de ses tats, n'est dj plus qu'un banni dans sa capitale. Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de la lassitude: il y faut reconnatre le progrs de l'ide dmocratique et de l'assimilation des rangs. une poque antrieure, la chute d'un roi de France et t un vnement norme; le temps a descendu le monarque de la hauteur o il tait plac, il l'a rapproch de nous, il a diminu l'espace qui le sparait des classes populaires. Si l'on tait peu surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme tout le monde, ce n'tait point par un esprit de haine ou de systme, c'tait tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pntr les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en doutent. Maldiction, Cherbourg, tes parages sinistres! C'est auprs de Cherbourg que le vent de la colre jeta douard III pour ravager notre pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie brisa la flotte de Tourville; c'est Cherbourg que le vent d'une prosprit menteuse repoussa Louis XVI vers son chafaud; c'est Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emport nos derniers princes[319]. Les ctes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le Conqurant, ont vu dbarquer Charles le dixime sans pennon et sans lance; il est all retrouver, Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse, appendus aux murailles du chteau des Stuarts, comme de vieilles gravures jaunies par le temps. [Note 319: Ce fut le 16 aot que Charles X s'embarqua Cherbourg. Voir, l'_Appendice_, le n V: _Le Dpart de Cherbourg._] * * * * * J'ai peint les trois journes mesure qu'elles se sont droules devant moi; une certaine couleur de contemporanit, vraie dans le moment qui s'coule, fausse aprs le moment coul, s'tend donc sur le tableau. Il n'est rvolution si prodigieuse qui, dcrite de minute en minute, ne se trouvt rduite aux plus petites proportions. Les vnements sortent du sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mres, accompagns des infirmits de la nature. Les misres et les grandeurs sont soeurs jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont vigoureuses, les misres une certaine poque meurent, les grandeurs seules vivent. Pour juger impartialement de la vrit qui doit rester, il faut donc se placer au point de vue d'o la postrit contemplera le fait accompli. Me dgageant des mesquineries de caractre et d'action dont j'avais t le tmoin, ne prenant des journes de Juillet que ce qui en demeurera, j'ai dit avec justice dans mon discours la Chambre des pairs: Ce peuple s'tant arm de son intelligence et de son courage, il s'est trouv que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les rduire. Un sicle n'aurait pas autant mri les destines d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. En effet, le peuple proprement dit a t brave et gnreux dans la journe du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tus ou blesss; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se battirent dans cette journe, et parmi lesquelles se mlrent des hommes impurs, mais qui n'ont pu les dshonorer. Les lves de l'cole polytechnique, sortis trop tard de leur cole le 28 pour prendre part aux affaires, furent mis par le peuple sa tte le 29 avec une simplicit et une navet admirables. Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se runir ses rangs le 29, quand le plus grand pril fut pass; d'autres, galement vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31. Du ct des troupes, ce fut peu prs la mme chose, il n'y eut gure que les soldats et les officiers d'engags; l'tat-major, qui avait dj dsert Bonaparte Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de Saint-Cloud, regardant de quel ct le vent poussait la fume de la poudre. On faisait queue au lever de Charles X; son coucher il ne trouva personne. La modration des classes plbiennes gala leur courage; l'ordre rsulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placs en faction la porte des jardins publics, empcher selon leur consigne d'autres ouvriers dguenills de passer, pour se faire une ide de cette puissance du devoir qui s'tait empare des hommes demeurs les matres. Ils auraient pu se payer le prix de leur sang, et se laisser tenter par leur misre. On ne vit point, comme au 10 aot 1792, les Suisses massacrs dans la fuite. Toutes les opinions furent respectes; jamais quelques exceptions prs, on n'abusa moins de la victoire. Les vainqueurs, portant les blesss de la garde travers la foule, s'criaient: Respect aux braves! Le soldat venait-il expirer, ils disaient: Paix aux morts! Les quinze annes de la Restauration, sous un rgime constitutionnel, avaient fait natre parmi nous cet esprit d'humanit, de lgalit et de justice, que vingt-cinq annes de l'esprit rvolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le droit de la force introduit dans nos moeurs semblait tre devenu le droit commun. Les consquences de la rvolution de Juillet seront mmorables. Cette rvolution a prononc un arrt contre tous les trnes; les rois ne pourront rgner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen assur pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'poque des janissaires successifs est finie. Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les vnements des trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les vnements dans l'ordre de la Providence; gnie qui voyait tout, mais sans franchir les limites poses sa raison et sa splendeur, comme le soleil qui roule entre deux bornes clatantes, et que les Orientaux appellent l'_esclave_ de Dieu. Ne cherchons pas si prs de nous le moteur d'un mouvement plac plus loin: la mdiocrit des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries inexplicables, les haines, les ambitions, la prsomption des uns, le prjug des autres, les conspirations secrtes, les ventes, les mesures bien ou mal prises, le courage ou le dfaut de courage; toutes ces choses sont les accidents, non les causes de l'vnement. Lorsqu'on dit que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils taient devenus odieux parce qu'on les supposait imposs par l'tranger la France, ce dgot superbe n'explique rien d'une manire suffisante. Le mouvement de Juillet ne tient point la politique proprement dite; il tient la rvolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchanement de cette rvolution gnrale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite force du 21 janvier 1793. Le travail de nos premires assembles dlibrantes avait t suspendu, il n'avait pas t termin. Dans le cours de vingt annes, les Franais s'taient accoutums, de mme que les Anglais sous Cromwell, tre gouverns par d'autres matres que par leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la consquence de la dcapitation de Louis XVI, comme le dtrnement de Jacques II est la consquence de l'assassinat de Charles Ier. La Rvolution parut s'teindre dans la gloire de Bonaparte et dans les liberts de Louis XVIII, mais son germe n'tait pas dtruit: dpos au fond de nos moeurs, il s'est dvelopp quand les fautes de la Restauration l'ont rchauff, et bientt il a clat. Les conseils de la Providence se dcouvrent dans le changement antimonarchique qui s'opre. Que des esprits superficiels ne voient dans la rvolution des trois jours qu'une chauffoure, c'est tout simple; mais les hommes rflchis savent qu'un pas norme a t fait: le principe de la souverainet du peuple est substitu au principe de la souverainet royale, la monarchie hrditaire change en monarchie lective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tte d'un roi; le 29 juillet a montr qu'on peut disposer d'une couronne. Or, toute vrit bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise la foule. Un changement cesse d'tre inou, extraordinaire; il ne se prsente plus comme impie l'esprit et la conscience, quand il rsulte d'une ide devenue populaire. Les Francs exercrent collectivement la souverainet, ensuite ils la dlgurent quelques chefs; puis ces chefs la confirent un seul; puis ce chef unique l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rtrograde de la royaut hrditaire la royaut lective, de la monarchie lective on glissera dans la rpublique. Telle est l'histoire de la socit; voil par quels degrs le gouvernement sort du peuple et y rentre. Ne pensons donc pas que l'oeuvre de Juillet soit une superftation d'un jour; ne nous figurons pas que la lgitimit va venir rtablir incontinent la succession par droit de primogniture; n'allons pas non plus nous persuader que juillet mourra tout coup de sa belle mort. Sans doute, la branche d'Orlans ne prendra pas racine; ce ne sera pas pour ce rsultat que tant de sang, de calamit et de gnie aura t dpens depuis un demi-sicle! Mais Juillet, s'il n'amne pas la destruction finale de la France avec l'anantissement de toutes les liberts, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la dmocratie. Ce fruit sera, peut-tre amer et sanglant; mais la monarchie est une greffe trangre qui ne prendra pas sur une tige rpublicaine. Ainsi, ne confondons pas le roi improvis avec la rvolution dont il est n par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en contradiction avec ses principes; elle ne semble pas ne viable, parce qu'elle est mulete d'un trne; mais qu'elle se trane seulement quelques annes, cette rvolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera all changera les donnes qui restent connatre. Les hommes faits meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les adolescents atteignent l'ge de raison; les gnrations nouvelles rafrachissent des gnrations corrompues; les langes tremps des plaies d'un hpital, rencontrs par un grand fleuve, ne souillent que le flot qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou reprend sa limpidit. Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchane; mais viendra le temps o, dbarrass de sa couronne, il subira ces transformations qui sont la loi des tres; alors, il vivra dans une atmosphre approprie sa nature. L'erreur du parti rpublicain, l'illusion du parti lgitimiste sont l'une et l'autre dplorables, et dpassent la dmocratie et la royaut: le premier croit que la violence est le seul moyen de succs; le second croit que le pass est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale qui rgle la socit, une lgitimit gnrale qui domine la lgitimit particulire. Cette grande loi et cette grande lgitimit sont la jouissance des droits naturels de l'homme, rgls par les devoirs; car c'est le devoir qui cre le droit, et non le droit qui cre le devoir; les passions et les vices vous relguent dans la classe des esclaves. La lgitimit gnrale n'aurait eu aucun obstacle vaincre, si elle avait gard, comme tant de mme principe, la lgitimit particulire. Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens souverains: je l'ai dj dit et je ne saurais trop le rpter, toutes les royauts mourront avec la royaut franaise. En effet, l'ide monarchique manque au moment mme o manque le monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'ide dmocratique. Mon jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien finir. * * * * * Lorsque j'crivais tout ceci sur ce que pourrait tre la rvolution de 1830 dans l'avenir, j'avais de la peine me dfendre d'un instinct qui me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour le mouvement de ma dplaisance des troubles de 1830; je me dfiais de moi-mme, et peut-tre, dans mon impartialit trop loyale, exagrai-je les provenances futures des trois journes. Or, dix annes se sont coules depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? Nous sommes maintenant au commencement de dcembre 1840, quel abaissement la France est-elle descendue! Si je pouvais goter quelque plaisir dans l'humiliation d'un gouvernement d'origine franaise, j'prouverais une sorte d'orgueil relire, dans le _Congrs de Vrone_, ma correspondance avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on vient de donner connaissance la Chambre des dputs. D'o vient la faute? est-elle du prince lu? est-elle de l'impritie de ses ministres? est-elle de la nation mme, dont le caractre et le gnie paraissent uss? Nos ides sont progressives, mais nos moeurs les soutiennent-elles? Il ne serait pas tonnant qu'un peuple g de quatorze sicles, qui a termin cette longue carrire par une explosion de miracles, ft arriv son terme. Si vous allez jusqu' la fin de ces _Mmoires_, vous verrez qu'en rendant justice tout ce qui m'a paru beau aux diverses poques de notre histoire, je pense qu'en dernier rsultat la vieille socit finit[320]. [Note 320: (Note. Paris, 3 dcembre 1840.) CH.] * * * * * Ici se termine ma _carrire politique_. Cette carrire devait aussi clore mes _Mmoires_, n'ayant plus qu' rsumer les expriences de ma course. Trois catastrophes ont marqu les trois parties prcdentes de ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrire de voyageur et de soldat; au bout de ma carrire littraire, Bonaparte a disparu; Charles X, en tombant, a ferm ma carrire politique. J'ai fix l'poque d'une rvolution dans les lettres, et de mme dans la politique j'ai formul les principes du gouvernement reprsentatif; mes correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions littraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient rien, mais il est sr qu'elles sont quipollentes. [Note 321: Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses correspondances diplomatiques sont des chefs-d'oeuvre. Un juge autoris, l'auteur de la _Politique de la Restauration en 1822 et 1823_, n'a rien exagr, lorsqu'il a crit: Runissez tout ce que nous font lire ici les _Mmoires d'Outre-tombe_, aux dpches que l'_Histoire du Congrs de Vrone_ et la _Politique de la Restauration_ ont mises sous vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la Ngociation crite. On ne rend pas encore une justice complte la direction imprime alors la France par M. de Chateaubriand, cette correspondance intime qu'il adressait, toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe; enfin son action personnelle toujours mise en avant et la place de l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice sans doute en a t trop court, ou peut-tre l'clat de ses oeuvres littraires a-t-il fait plir cette part de sa renomme; mais, en la signalant nos jeunes successeurs, qui frquentent aujourd'hui le vestibule du mtier, les archives des Affaires trangres, nous ne nous lasserons pas de leur dire que nul athlte, dans les temps modernes, n'a tenu d'une main plus ferme et port plus avant les armes du combat politique et le sceptre de la diplomatie. (M. de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 395.)] En France, la tribune de la Chambre des pairs et dans mes crits, j'exerai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villle au ministre, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon opposition, aprs s'tre fait mon ennemi. Tout cela est prouv par ce que vous avez lu. Le grand vnement de ma carrire politique est la guerre d'Espagne. Elle fut pour moi, dans cette carrire, ce qu'avait t le _Gnie du Christianisme_ dans ma carrire littraire. Ma destine me choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu rgulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva mes songes, et me transforma en conducteur des faits. la table o elle me fit jouer, elle plaa comme adversaires les deux premiers ministres du jour, le prince de Metternich et M. Canning; je gagnai contre eux la partie. Tous les esprits srieux que comptaient alors les cabinets convinrent qu'ils avaient rencontr en moi un homme d'tat[322]. Bonaparte l'avait prvu avant eux, malgr mes livres. Je pourrais donc, sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l'crivain; mais je n'attache aucun prix la renomme des affaires; c'est pour cela que je me suis permis d'en parler. [Note 322: Voyez les lettres et dpches des diverses cours, dans le _Congrs de Vrone_; consulter aussi l'_Ambassade de Rome_. CH.] Si, lors de l'entreprise pninsulaire, je n'avais pas t jet l'cart par des hommes aveugles, le cours de nos destines changeait; la France reprenait ses frontires, l'quilibre de l'Europe tait rtabli; la Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et mon travail diplomatique aurait aussi compt pour un degr dans notre histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la diffrence du rsultat. Ma carrire littraire, compltement accomplie, a produit tout ce qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dpendu que de moi. Ma carrire politique a t subitement arrte au milieu de ses succs, parce qu'elle a dpendu des autres. Nanmoins, je le reconnais, ma politique n'tait applicable qu' la Restauration. Si une transformation s'opre dans les principes, dans les socits et les hommes, ce qui tait bon hier est prim et caduc aujourd'hui. l'gard de l'Espagne, les rapports des familles royales ayant cess par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit plus de crer au del des Pyrnes des frontires impntrables; il faut accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point o elles sont arrives; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais raisonnable, dont les bnfices certains taient, il est vrai, longue chance. J'ai la conscience d'avoir servi la lgitimit comme elle devait l'tre. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins prilleuse, afin que la lgitimit, utile notre enseignement constitutionnel, ne trbucht pas dans une course prcipite. Maintenant, mes projets ne sont plus ralisables: la Russie va se tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Pninsule, dont l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres penses: je ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse, passionne, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus aux relations avec les rois. Je dirais la France: Vous avez quitt la voie battue pour le sentier des prcipices; eh bien! explorez-en les merveilles et les prils. nous, innovations, entreprises, dcouvertes! venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. O y a-t-il du nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. O faut-il porter notre courage et notre intelligence? Courons de ce ct. Mettons-nous la tte de la grande leve du genre humain; ne nous laissons pas dpasser; que le nom franais devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis au tombeau du Christ. Oui, si j'tais admis au conseil de ma patrie, je tcherais de lui tre utile dans les dangereux principes qu'elle a adopts: la retenir prsent, ce serait la condamner une mort ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les oeuvres la foi, je prparerais des soldats et des millions, je btirais des vaisseaux, comme No, en prvision du dluge, et si l'on me demandait pourquoi, je rpondrais: Parce que tel est le bon plaisir de la France. Mes dpches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien ne remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se distribue les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de demander humblement nos voisins la permission d'exister; le coeur de la France battrait libre, sans qu'aucune main ost s'appliquer sur ce coeur pour en compter les palpitations; et puisque nous cherchons de nouveaux soleils, je me prcipiterais au-devant de leur splendeur et n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore. Fasse le ciel que ces intrts industriels, dans lesquels nous devons trouver une prosprit d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils soient aussi fconds, aussi civilisateurs que ces intrts moraux d'o sortit l'ancienne socit! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient point le songe infcond de ces intelligences striles qui n'ont pas la facult de sortir du monde matriel. Bien que mon rle ait fini avec la lgitimit, tous mes voeux sont pour la France, quels que soient les pouvoirs qui son imprvoyant caprice la fasse obir. Quant moi, je ne demande plus rien; je voudrais seulement ne pas trop dpasser les ruines croules mes pieds. Mais les annes sont comme les Alpes: peine a-t-on franchi les premires, qu'on en voit d'autres s'lever. Hlas! ces plus hautes et dernires montagnes sont dshabites, arides et blanchies. QUATRIME PARTIE LES DERNIRES ANNES 1830-1841 LIVRE PREMIER[323] [Note 323: Ce livre a t crit Paris et Genve, d'octobre 1830 juin 1832.] Introduction. -- Procs des ministres. -- Saint-Germain-l'Auxerrois. -- Pillage de l'Archevch. -- Ma brochure sur _la Restauration et la Monarchie lective_. -- _tudes historiques._ -- Lettres et vers madame Rcamier. -- Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. -- Commis de M. de Lapanouze. -- Lord Byron. -- Ferney et Voltaire. -- Course inutile Paris. -- M. A. Carrel. -- M. de Branger. -- Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la branche ane des Bourbons. -- Lettre l'auteur de la _Nmsis_. -- Conspiration de la rue des Prouvaires. -- Lettre Madame la duchesse de Berry. -- Incidences. -- Pestes. -- Le cholra. -- Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. -- chantillons. -- Convoi du gnral Lamarque. -- Madame la duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vende. Infirmerie de Marie-Thrse. Paris, octobre 1830. INTRODUCTION. Au sortir du fracas des trois journes, je suis tout tonn d'ouvrir dans un calme profond la quatrime partie de cet ouvrage; il me semble que j'ai doubl le cap des temptes, et pntr dans une rgion de paix et de silence. Si j'tais mort le 7 aot de cette anne, les dernires paroles de mon discours la Chambre des pairs eussent t les dernires lignes de mon histoire; ma catastrophe, tant celle mme d'un pass de douze sicles, aurait grandi ma mmoire. Mon drame et magnifiquement fini. Mais je ne suis pas demeur sous le coup, je n'ai pas t jet terre. Pierre de L'Estoile crivait cette page de son journal le lendemain de l'assassinat de Henri IV: Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxime registre de mes passe-temps mlancholiques et de mes vaines et curieuses recherches, tant publiques que particulires, interrompues souvent depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai souffert, mesmement cette dernire, pour la mort de mon roy. Je m'estois propos de clore mes phmrides par ce registre; mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont prsentes par cette insigne mutation, que je passe un autre qui ira aussi avant qu'il plaira Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long. L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le dernier: ne devrais-je pas _clore ici le registre de mes passe-temps mlancholiques et de mes vaines et curieuses recherches_. Peut-tre; _mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont prsentes par cette insigne mutation, que je passe un autre registre_. Comme L'Estoile, je lamente les adversits de la race de saint Louis; pourtant, je suis oblig de l'avouer, il se mle ma douleur un certain contentement intrieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en dfendre; ce contentement est celui de l'esclave dgag de ses chanes. Quand je quittai la carrire de soldat et de voyageur, je sentis de la tristesse; j'prouve maintenant de la joie, forat libr que je suis des galres du monde et de la cour. Fidle mes principes et mes serments, je n'ai trahi ni la libert ni le roi, je n'emporte ni richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux de terminer une carrire qui m'tait odieuse, je rentre avec amour dans le repos. Bnie soyez-vous, ma native et chre indpendance, me de ma vie! Venez, rapportez-moi mes _Mmoires_, cet _alter ego_ dont vous tes la confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux rcits: naufrag, je continuerai de raconter mon naufrage aux pcheurs de la rive. Retourn mes instincts primitifs, je redeviens libre et voyageur; j'achve ma course comme je la commenai. Le cercle de mes jours, qui se ferme, me ramne au point du dpart. Sur la route, que j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vtran expriment, cartouche de cong dans mon shako, chevrons du temps sur le bras, havresac rempli d'annes sur le dos. Qui sait? peut-tre retrouverai-je d'tape en tape les rveries de ma jeunesse? J'appellerai beaucoup de songes mon secours, pour me dfendre contre cette horde de vrits qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des dragons se cachent dans des ruines. Il ne tiendra qu' moi de renouer les deux bouts de mon existence, de confondre des poques loignes, de mler des illusions d'ges divers, puisque le prince que je rencontrai exil en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre banni en me rendant ma dernire demeure. * * * * * Je traai rapidement, au mois d'octobre de l'anne prcdente[324], la petite introduction de cette partie de mes _Mmoires_; mais je ne pus continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il s'agissait de l'ouvrage[325] qui terminait l'dition de mes _Oeuvres compltes_. De ce travail mme j'ai t dtourn, d'abord par le procs des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois. [Note 324: Cette page et celles qui vont suivre ont t crites au mois d'avril 1831.] [Note 325: Les _tudes historiques_.] Le procs des ministres[326] et l'moi de Paris ne m'ont pas fait grand'chose: aprs le procs de Louis XVI et les insurrections rvolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection. Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant Vincennes pendant qu'on prononait leur sentence, s'acheminrent par la rue d'Enfer.... Du fond de ma retraite j'entendis le roulement de leur voiture. Que d'vnements ont pass devant ma porte! Les dfenseurs de ces hommes sont rests au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon ami le prince de Polignac m'et choisi pour son second, de quel oeil j'aurais regard ces parjures s'rigeant en juges d'un parjure! Quoi! leur aurais-je dit, c'est vous qui osez tre les juges de mon client, c'est vous qui, tout souills de vos serments, osez lui faire un crime d'avoir perdu son matre en croyant le servir; vous, les provocateurs; vous qui le poussiez rendre les ordonnances! Changez de place avec celui que vous prtendez juger: d'accus il devient accusateur. Si nous avons mrit d'tre frapps, ce n'est pas par vous; si nous sommes coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le peuple: il nous attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre tte. [Note 326: Le procs des ministres devant la Cour des pairs, commenc le mercredi 15 dcembre 1830, se termina le mardi 21 dcembre. L'arrt condamnait le prince de Polignac la prison perptuelle sur le territoire continental du royaume, le dclarait dchu de ses titres, grades et ordres, le dclarait en outre mort civilement et soumis tous les autres effets de la peine de la dportation.--MM. de Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville taient condamns la prison perptuelle.] Aprs le procs des ministres est venu le scandale de Saint-Germain-l'Auxerrois[327]. Les royalistes, pleins d'excellentes qualits, mais quelquefois btes et souvent taquins, ne calculant jamais la porte de leurs dmarches, croyant toujours qu'ils rtabliraient la lgitimit en affectant de porter une couleur leur cravate ou une fleur leur boutonnire, ont amen des scnes dplorables. Il tait vident que le parti rvolutionnaire profiterait du service l'occasion de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les lgitimistes n'taient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement n'tait pas assez tabli pour maintenir l'ordre; aussi l'glise a-t-elle t pille. Un apothicaire voltairien et progressif[328] a triomph intrpidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix dj abattue par d'autres Barbares vers la fin du IXe sicle. [Note 327: Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage de l'Archevch eurent lieu les 14 et 15 fvrier 1831.--Voir, l'_Appendice_, le n VI: _le Sac de Saint-Germain l'Auxerrois_.] [Note 328: M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand aura tout l'heure occasion de revenir et qu'il s'est charg de rendre immortel, l'gal de son prdcesseur, _Monsieur Purgon_.] Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique claire, sont arrives la dvastation de l'archevch, la profanation des choses saintes et les processions renouveles de celles de Lyon. Il y manquait le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles, masques et diverses joies du carnaval. Le cortge burlesquement sacrilge marchait d'un ct de la Seine, tandis que, de l'autre, dfilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours. La rivire sparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de talent tait l comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les chasubles et les livres sur la Seine: Quel dommage qu'on n'y ait pas jet l'archevque! Mot profond, car, en effet, un archevque qu'on noie doit tre une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas la libert et aux lumires! Nous, vieux tmoins des vieux faits, nous sommes obligs de vous dire que vous n'apercevez l que de ples et misrables copies. Vous avez encore l'instinct rvolutionnaire, mais vous n'en avez plus l'nergie; vous ne pouvez tre criminels qu'en imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au coeur et la force au bras; vous verriez encore massacrer, mais vous ne mettriez plus la main la besogne. Si vous voulez que la rvolution de juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n'en soit pas la hros rel, et _Mayeux_, le personnage idal[329]! [Note 329: Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an de grce 1831, avaient fait du bossu _Mayeux_ le type grotesque de notre versatilit politique, et ils avaient mis sur son dos toutes les bvues, tous les ridicules du bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur plaisait de le voir. D'aprs eux, n le 14 juillet 1789, Paris, pendant que son pre tait occup la prise de la Bastille, il s'tait successivement appel _Messidor-Napolon-Louis-Charles-Philippe_ Mayeux, selon les noms des divers rgimes qu'il avait, tour tour, pouss ou rpudis. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler de lui, mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout son jour. Peu de temps auparavant, il avait reu un outrage, que la lithographie avait rendu public et dont il s'tait promis de tirer vengeance. Un grenadier cheval de la garde royale, haut mont sur ses bottes l'cuyre, ne l'avait pas aperu derrire une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il s'tait cri: Prenez donc garde, militaire, il y a un homme devant vous. Aussi, ds le 27 juillet, Mayeux tait descendu des premiers dans la rue; sur sept gendarmes tus ce jour-l, il en avait lui seul abattu quarante. Sa gloire depuis ce moment ne connut plus de bornes, et ses succs ne se comptrent plus. C'est cette poque qu'il faut placer toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort indiscrtement rvles. Ce fut l son bon temps, ce qu'il se plaisait lui-mme, car il savait un peu d'histoire, nommer sa Rgence. Mais sa vritable occupation tait la politique, l'entreprise volontaire et gratuite de l'opinion publique. Pendant un an, Paris ne vit, se parla, ne pensa, ne jura surtout, que par Mayeux. Mayeux tait partout la fois, avec l'meute et contre elle, ici avec un chapeau verni, l avec un bonnet poil, tour tour rpublicain, bonapartiste, juste-milieu. Il ne lui manquait, avec cela, que d'tre carliste; mais il n'en voulait point entendre parler, fidle son ressentiment contre le grenadier cheval de la garde royale. Mayeux tait garde national; c'est ce qui l'a tu. Un jour, il fut, tout d'une voix, ray des contrles comme coupable de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait de douleur et de honte, quelques semaines aprs, le 23 dcembre 1831. Telle est du moins la date que nous donne M. Bazin dans son trs spirituel chapitre sur _Mayeux_, un vrai bijou, et qui seul suffirait sauver de l'oubli les deux piquants volumes publis en 1833, sons ce titre: _L'poque sans nom_, par le futur historien de Louis XIII et du cardinal Mazarin.] [Illustration: Mr de Chateaubriand.] Paris, fin de mars 1831 J'tais loin de compte lorsqu'en sortant des journes de Juillet je croyais entrer dans une rgion de paix. La chute des trois souverains m'avait oblig de m'expliquer la Chambre des pairs. La proscription de ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une rvolution qui consacrait des principes que j'avais dfendus et propags. Force m'a t de prendre la parole pour les vrits gnrales et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite brochure qui se perdra (_De la Restauration et de la Monarchie lective_)[330] continuera la chane de mon rcit et celle de l'histoire de mon temps: [Note 330: La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars 1831.] Dpouill du prsent, n'ayant qu'un avenir incertain au del de ma tombe, il m'importe que ma mmoire ne soit pas greve de mon silence. Je ne dois pas me taire sur une Restauration laquelle j'ai pris tant de part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes yeux. Au moyen ge, dans les temps de calamits, on prenait un religieux, on l'enfermait dans une tour o il jenait au pain et l'eau pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal ce moine du XIIe sicle: travers la lucarne de ma gele expiatoire, j'ai prch mon dernier sermon aux passants. Voici l'pitome de ce sermon; je l'ai prdit dans mon dernier discours la tribune de la pairie: La monarchie de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire, elle sera dvore par la libert; si elle attaque cette libert, elle prira. Il ferait beau nous voir, aprs avoir chass trois rois avec des barricades pour la libert de la presse, lever de nouvelles barricades contre cette libert! Et pourtant, que faire? L'action redouble des tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les crivains? Un gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des lisires. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson, qui a suc le sang dans les bras de la victoire tant de bivouacs, ne brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche profondment enracine dans le pass qui pt tre battue impunment des vents de la libert de la presse....................................... ....................................................................... entendre les dclamations de cette heure, il semble que les exils d'dimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au prsent que le pass: c'est peu de chose! Comme si les sicles ne se servaient pas de base les uns aux autres, et que le dernier arriv se pt tenir en l'air! Notre vanit aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, hritire de mille annes, a laiss par sa retraite un vide immense: on le sent partout. Ces individus, si chtifs nos yeux, ont branl l'Europe dans leur chute. Pour peu que les vnements produisent leurs effets naturels, et qu'ils amnent leurs rigoureuses consquences, Charles X, en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques, grands vassaux du pass sous la suzerainet des Capets.................. ........................................................................ Nous marchons une rvolution gnrale. Si la transformation qui s'opre suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison populaire continue son dveloppement progressif, si l'ducation des classes intermdiaires ne souffre point d'interruption, les nations se nivelleront dans une gale libert; si cette transformation est arrte, les nations se nivelleront dans un gal despotisme. Ce despotisme durera peu, cause de l'ge avanc des lumires, mais il sera rude, et une longue dissolution sociale le suivra. Proccup que je suis de ces ides, on voit pourquoi j'ai d demeurer fidle, comme individu, ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des liberts publiques, la voie la moins prilleuse par laquelle on pouvait arriver au complment de ces liberts. Ce n'est pas que j'aie la prtention d'tre un larmoyant prdicant de politique sentimentale, un rabcheur de panache blanc et de lieux communs la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui spare la tour du Temple du chteau d'dimbourg, je trouverais sans doute autant de calamits entasses qu'il y a de sicles accumuls sur une noble race. Une femme de douleur a surtout t charge du fardeau le plus lourd comme la plus forte; il n'y a coeur qui ne se brise son souvenir: ses souffrances sont montes si haut, qu'elles sont devenues une des grandeurs de la rvolution. Mais, enfin, on n'est pas oblig d'tre roi. La Providence envoie les afflictions particulires qui elle veut, toujours brves, parce que la vie est courte; et ces afflictions ne sont point comptes dans les destines gnrales des peuples.............................................................. ..................................................................... Mais que la proposition qui bannit jamais la famille dchue du territoire franais soit un corollaire de la dchance de cette famille, ce corollaire n'amne pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain ma place dans les diverses catgories de personnes qui se sont rattaches l'ordre de choses actuel......................... .............................................................. Il y a des hommes qui, aprs avoir prt serment la Rpublique une et indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, l'Empire en une seule, la premire Restauration, l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, la seconde Restauration, ont encore quelque chose prter Louis-Philippe: je ne suis pas si riche. Il y a des hommes qui ont jet leur parole sur la place de Grve, en juillet, comme ces chevriers romains qui jouent _pair ou non_ parmi des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne rduit pas la politique des intrts privs: je suis un niais et un sot. Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se voyaient gorgs, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et tous les propritaires, s'ils n'avaient tremblot leur serment: ceci est un effet physique que je n'ai pas encore prouv; j'attendrai l'infirmit et, si elle m'arrive, j'aviserai. Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis leurs pensions par des liens sacrs et indissolubles, quelle que soit la main dont elles tombent: une pension est leurs yeux un sacrement; elle imprime un caractre comme la prtrise et le mariage; toute tte pensionne ne peut cesser de l'tre: les pensions tant demeures la charge du Trsor, ils sont rests la charge du mme Trsor; moi, j'ai l'habitude du divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur qu'elle ne me quitte. Il y a de hauts barons du trne et de l'autel qui n'ont point trahi les ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employs pour mettre excution ces ordonnances a chauff leur bile; indigns qu'on ait failli au despotisme, ils ont t chercher une autre antichambre: il m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure. Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour tre parjures, qui, cdant la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entran sa perte par leurs conseils, et ensuite mis mort par leur serment; mais si jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de lgitimit: moi, j'ai toujours t dvot la mort, et je suis le convoi de la vieille monarchie comme le chien du pauvre. Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des dispenses d'honneur et des permissions d'infidlit: je n'en ai point. J'tais l'homme de la Restauration _possible_, de la Restauration avec toutes les sortes de liberts. Cette Restauration m'a pris pour un ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher quelques annes qui me restent une fortune nouvelle, comme ces bas de robes que les femmes tranent de cours en cours et sur lesquels tout le monde peut marcher? la tte des jeunes gnrations, je serais suspect; derrire elles, ce n'est pas ma place. Je sens trs bien qu'aucune de mes facults n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon sicle; je pntre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalit a prononc; finir sa vie propos est une condition ncessaire de l'homme public[331]. [Note 331: Voir, l'_Appendice_, le n VII: _Chateaubriand et le Journal du marchal de Castellane._] * * * * * Enfin, les _tudes historiques_[332] viennent de paratre; j'en reporte ici l'_Avant-propos_: c'est une vritable page de mes _Mmoires_, il contient mon histoire au moment mme o j'cris: [Note 332: _tudes et discours historiques sur la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrs du Christianisme, et l'invasion des Barbares; suivis d'une Analyse raisonne de l'histoire de France._ 4 vol. in-8{o}. Les _tudes historiques_ parurent le 4 avril 1831.] AVANT-PROPOS. Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu' cette poque (_la chute de l'Empire romain_)............. il y avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du pass au milieu des ruines du prsent, qui crivaient les annales des anciennes rvolutions au bruit des rvolutions nouvelles; eux et moi prenant pour table, dans l'difice croulant, la pierre tombe nos pieds, en attendant celle qui devait craser nos ttes. (_tudes historiques_, tome V bis, page 175.) Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste vivre, recommencer les dix-huit mois qui viennent de s'couler. On n'aura jamais une ide de la violence que je me suis faite; j'ai t forc d'abstraire mon esprit dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de moi, pour me livrer purilement la composition d'un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes, lorsqu'on a bien de la peine lire le feuilleton d'une gazette? J'crivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait ma porte; en vain je lui criais: Attendez, je vais vous; elle passait au bruit du canon, en emportant trois gnrations de rois. Et que le temps concorde heureusement avec la nature mme de ces _tudes!_ on abat la croix, on poursuit les prtres; et il est question de croix et de prtres toutes les pages de mon rcit; on bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit sicles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a cot le plus de recherches, de soins et d'annes, celui o j'ai peut-tre remu le plus d'ides et de faits, parait lorsqu'il ne peut trouver de lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, o il va s'enfoncer sous l'amas de dcombres qui le suivront. Quand une socit se compose et se dcompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous, quand on n'est pas sr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Nron, de Constantin, de Julien, des Aptres, des Martyrs, des Pres de l'glise, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engags dans le naufrage du monde moderne! N'est-ce pas une sorte de radotage, une espce de faiblesse d'esprit, que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce radotage ne tient pas mon cerveau, il vient des antcdents de ma mchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux liberts de mon pays, je n'aurais pas t oblig de contracter des engagements qui s'achvent de remplir dans des circonstances doublement dplorables pour moi. Aucun auteur n'a t mis une pareille preuve; grce Dieu, elle est son terme: je n'ai plus qu' m'asseoir sur des ruines et mpriser cette vie que je ddaignais dans ma jeunesse. Aprs ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement chappes, une pense me vient consoler; j'ai commenc ma carrire littraire par un ouvrage o j'envisageais le christianisme sous les rapports potiques et moraux; je la finis par un ouvrage o je considre la mme religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j'ai commenc ma carrire politique sous la Restauration, je la finis avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrte satisfaction que je me trouve ainsi consquent avec moi-mme. Paris, mai 1831. La rsolution que je conus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a point t abandonne par moi. Je me suis occup des moyens de vivre en terre trangre, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acqureur de mes oeuvres m'a fait peu prs banqueroute, et mes dettes m'empchent de trouver quelqu'un qui veuille me prter. Quoi qu'il en soit, je vais me rendre Genve[333] avec la somme qui m'est survenue de la vente de ma dernire brochure (_De la Restauration et de la Monarchie lective_). Je laisse ma procuration pour vendre la maison o j'cris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces incertitudes et ces mouvements, jusqu' ce que je sois tabli quelque part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes _Mmoires_ l'endroit o je les ai interrompus[334]. Je continuerai donc d'crire les choses du moment actuel de ma vie; je ferai connatre ces choses par les lettres qu'il m'arrivera d'crire sur les chemins ou pendant mes divers sjours; je lierai les faits intermdiaires par un _journal_ qui remplira les temps laisss entre les dates de ces lettres. [Note 333: Le dpart de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu le 16 mai 1831; il arriva Genve le 23 mai.] [Note 334: Ceci se rapporte ma carrire littraire et ma carrire politique laisses en arrire, lacunes qui sont maintenant combles par ce que je viens d'crire dans ces dernires annes, 1838 et 1839. (Paris, note de 1839.) CH.] MADAME RCAMIER[335]. [Note 335: Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgr moi, mes lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il prtend avoir remarqu que j'tais souvent attaqu par des personnes qui m'avaient crit des admirations sans fin et qui s'taient adresses moi pour des demandes de service. Quand cela arrive, il fouille dans des liasses lui seul connues, et, comparant l'article injurieux avec l'ptre louangeuse, il me dit: Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait! Je ne trouve pas cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la moindre importance l'opinion des hommes; je les prends pour ce qu'ils sont et je les estime pour ce qu'ils valent. Jamais je ne leur opposerai pour mon compte ce qu'ils ont dit publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret; mais cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes lettres Madame Rcamier; elle a eu la bont de me les prter. (Note de Paris, 1836.) CH.] Lyon, mercredi 18 mai 1831. Me voil trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste: temps admirable, nature toute pare, rossignol chantant, nuit toile; et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne o vous tes, moins que vous ne veniez mon secours.[336] [Note 336: Cette lettre Madame Rcamier et celles qui vont suivre sont exactement conformes aux originaux. Les lettres, dit Mme Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son sjour en Suisse, crivit Madame Rcamier, ont t imprimes dans les _Mmoires d'Outre-tombe_. Nous les avons collationnes sur les originaux, et, cette fois, nous les trouvons reproduites avec une fidlit scrupuleuse. _Souvenirs et Correspondance tirs des papiers de Madame Rcamier_, t. II, p. 396.] MADAME RCAMIER. Lyon, vendredi 20 mai. J'ai pass hier le jour errer au bord du Rhne; je regardais la ville o vous tes ne, la colline o s'levait le couvent o vous aviez t choisie comme la plus belle: esprance que vous n'avez point dmentie; et vous n'tes point ici, et des annes se sont coules, et vous avez t jadis exile dans votre berceau, et madame de Stal n'est plus, et je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a apparu: je vous envoie son billet cause de l'inattendu et de la surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de l la rue _Feydeau_ et _Maison vendre_: comme les rles changent sur la terre[337]! [Note 337: Ce personnage singulier tait le clbre chanteur _Elleviou_ (1772-1842), qui avait jadis fait merveille, sous le Consulat et l'Empire, au Thtre Feydeau. Il s'tait, ds 1813, retir aux environs de Lyon, o il se livrait l'agriculture. Il tait breton comme Chateaubriand, tant n Rennes, o son pre tait chirurgien.--Une des pices o il avait eu le plus de succs tait _Maison vendre_, opra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et de Dalayrac pour la musique. la seconde reprsentation de cette pice, Alexandre Duval (encore un breton) avait runi dans sa loge quelques amis, parmi lesquels le peintre Carle Vernet, aussi clbre par ses calembours que par ses tableaux. On arrivait la fin de la pice, et Vernet ne s'tait pas encore drid, Qu'avez-vous donc, lui dit l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine? Et Carle Vernet de rpondre d'un ton bourru: Eh bien! oui, je suis furieux. Vous m'annoncez une _Maison vendre_ et je ne vois qu'une _pice louer_.] Hyacinthe m'a mand les regrets et les articles de journaux; je ne vaux pas tout cela. Vous savez que je le crois sincrement vingt-trois heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrime est consacre la vanit, mais elle ne tient gure et passe vite. Je n'ai voulu voir personne ici; M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forc ma porte. Billet inclus dans cette lettre. Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprs de vous qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable caractre, dsirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous prsenter l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'htel, ce compatriote, s'appelle _Elleviou_. MADAME RCAMIER. Lyon, dimanche 22 mai. Nous partons demain pour Genve o je trouverai d'autres souvenirs de vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai pass la frontire? Oui, si vous le voulez, c'est--dire si vous y restez. Je ne souhaite pas les vnements qui pourraient m'offrir une autre chance de retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de mes esprances. Je vous crirai mardi, 24, de Genve. Quand reverrai-je votre petite criture, soeur cadette de la mienne[338]? [Note 338: L'criture de Madame Rcamier n'avait pas de peine tre plus petite que celle de Chateaubriand, lequel crivait en caractres d'un demi-pouce de haut, et comme s'il n'y avait que des majuscules dans l'alphabet.] Genve, mardi 24 mai. Arrivs hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je compte vous crire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces annes obscures dans lesquelles j'entre le coeur si serr. MADAME RCAMIER. 9 juin 1831. Vous savez qu'il s'est tabli une secte _rforme_ au milieu des protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle glise est venu me voir et m'a crit deux lettres dignes des premiers aptres. Il veut me convertir sa foi, et je veux en faire un _papiste_. Nous joutons comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternit chrtienne et sans nous brler. Je ne dsespre pas de son salut; il est tout branl de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas quel point d'exaltation il est mont, et sa candeur est admirable. Si vous m'arrivez, accompagn de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des merveilles. Dans un des journaux de Genve on annonce un ouvrage de controverse protestante. On engage les auteurs _se tenir fermes_ parce que l'_auteur du =Gnie du Christianisme= est l tout prs_. Il y a quelque chose de consolant trouver une petite peuplade libre, administre par les hommes les plus distingus et chez laquelle les ides religieuses sont la base de la libert et la premire occupation de la vie. J'ai djeun chez M. de Constant[339] auprs de madame Necker[340], sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction; nous n'avons parl que de vous. J'avais reu votre lettre, et j'ai dit M. de Sismondi ce que vous crivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je prends de vos leons. [Note 339: Cousin de Benjamin Constant.] [Note 340: Albertine-Adrienne _Necker de Saussure_ (1766-1841), fille du clbre naturaliste H.-B. de Saussure et cousine de Madame de Stal. Elle a publi en 1820 une _Notice sur le caractre et les crits de Mme de Stal_. Son principal ouvrage, l'_ducation progressive, ou tude du cours de la vie_ (3 vol. in-8{o}) a t couronn en 1839 par l'Acadmie franaise.] Enfin, voici des vers. Vous tes mon _toile_ et je vous attends pour aller cette le enchante. Delphine marie[341]: Muses! Je vous ai dit dans ma dernire lettre pourquoi je ne pouvais crire ni sur la pairie, ni sur la guerre: j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prcherais l'honneur qui n'en a plus. [Note 341: Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait d'pouser mile de Girardin.] Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommand M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernires strophes et le mot de l'nigme est au bas. LE NAUFRAG. Rebut de l'aquilon, chou sur le sable, Vieux vaisseau fracass dont finissait le sort. Et que, dur charpentier, la mort impitoyable Allait dpecer dans le port! Sous les ponts dserts un seul gardien habite; Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant, Impatient d'cueils, de tourmente subite, Siffler pour ameuter le vent. Tantt sur ton beaupr, cavalier intrpide, Il riait quand, plongeant la tte dans les flots, Tu bondissais; tantt du haut du mt rapide, Il criait: Terre! aux matelots. Maintenant retir dans la carne use, Teint hl, front chenu, main goudronne, yeux pers, Sablier presque vide et boussole brise Annoncent l'ermite des mers. Vous pensiez dfaillir amarrs la rive, Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux; L'ouragan vous saisit et vous trane en drive, Hurlant sur les flots noirs et bleus. Ds le premier rcif votre course borne S'arrtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront; Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre corne Glisse et laboure en vain le fond. Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-mme: Je suis sauv! mes jours aux mers sont arrachs: Un astre m'a montr sa lumire que j'aime, Quand les autres se sont cachs. Cette toile du soir qui dissipe l'orage, Et qui porte si bien le nom de la beaut, Sur l'abme calm conduira mon naufrage quelque rivage enchant. Jusqu' mon dernier port, douce et charmante toile, Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau; Et quand tu cesseras de luire pour ma voile, Tu brilleras sur mon tombeau. MADAME RCAMIER. Genve, 18 juin 1831. Vous avez reu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne m'crit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de dpches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de bassesse qui disparaissent avec la fortune. Aprs vos petites lettres je verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez mon excutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix vous servira voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps admirable: j'aperois, en vous crivant, le mont Blanc dans sa splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je n'ai que trois pas pour arriver Rome o nous irons, car tout s'arrangera en France. Il ne manquait plus notre glorieuse patrie, pour avoir pass par toutes les misres, que d'avoir un gouvernement de couards; elle l'a, et la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littrature et la dbauche, selon le caractre particulier des individus. Reste le chapitre des accidents; mais quand on trane, comme je le fais, sur le chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage. Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau tait un peu moins profonde, je m'y plairais peut-tre mieux. Aux Pquis, prs Genve. JOURNAL DU 12 JUILLET au 1er SEPTEMBRE 1831. Je suis tabli aux Pquis[342] avec madame de Chateaubriand[343]; j'ai fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genve: au-dessus de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dpens 1,500,000 francs la faire btir et planter leurs jardins. Quand je passe pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux et dans moi, a plac Genve des tmoins de la Restauration. Que je suis bte! que je suis bte! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme et de la misre avec moi: voyez o sont parvenus ses commis pour avoir favoris la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de combattre, et en vertu de laquelle je fus chass. Voil ces messieurs; ils arrivent dans un lgant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis oblig de me jeter dans un foss pour que la roue n'emporte pas un pan de ma vieille redingote. J'ai pourtant t pair de France, ministre, ambassadeur, et j'ai dans une bote de carton tous les premiers ordres de la chrtient, y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les commis du sieur Csar de Lapanouze[344], millionnaires, voulaient m'acheter ma bote de rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir. [Note 342: Nom d'un quartier de Genve. Les Pquis s'tendent sur la rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc peu prs la route de Lausanne.] [Note 343: Voir, l'_Appendice_, le n VIII: _Lettres de Genve_.] [Note 344: Alexandre-Csar, comte de _Lapanouze_ (1764-1836). Capitaine de vaisseau l'poque de la Rvolution, il donna sa dmission et se vit compltement ruin. Il fonda Paris, sous la seconde Restauration, une maison de banque qui devint bientt l'une des plus importantes de la capitale. Dput de la Seine de 1823 1827, il soutint le ministre Villle et prit part toutes les discussions financires et conomiques. Nomm pair de France, le 5 novembre 1827, il se retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), aprs les vnements de Juillet, la Charte de 1830 ayant annul les nominations la pairie faites par Charles X.] Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore nobles genevois, c'est--dire qu'ils ne sont pas encore la seconde gnration, que leur mre habite encore le bas de la ville et n'est pas monte dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de Genve; mais, Dieu aidant, noblesse viendra aprs argent. Ce fut en 1805 que je vis Genve pour la premire fois. Si deux mille ans s'taient couls entre les deux poques de mes deux voyages, seraient-elles plus spares l'une de l'autre qu'elles ne le sont? Genve appartenait la France; Bonaparte brillait dans toute sa gloire, madame de Stal dans toute la sienne; il n'tait pas plus question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais exist. Et Bonaparte, et madame de Stal, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je suis encore l! M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent leur cabane de _Souterre_ au bord du Rhne; ils sont domins par une autre maison de campagne jadis M. de Constant: il l'a vendue la princesse Belgiojoso[345], exile milanaise que j'ai vue passer comme une ple fleur travers la fte que je donnai Rome la grande-duchesse Hlne. [Note 345: Christine _Trivulzio_, princesse de _Belgiojoso_ (1808-1871). Elle se fixa de bonne heure Paris, o elle se fit remarquer par sa beaut, son esprit, l'indpendance de ses opinions, et aussi l'indpendance de sa vie. Elle devint l'amie de plusieurs crivains clbres, particulirement d'Alfred de Musset et de M. Mignet. En 1848, elle se jeta avec ardeur dans le mouvement rvolutionnaire, courut Milan qui venait de s'insurger, et leva ses frais un bataillon de volontaires. Doue d'un vritable talent d'crivain, elle a publi de nombreux ouvrages: _Asie Mineure et Syrie; Emina, rcits turco-asiatiques; Scnes de la vie turque; Histoire de la maison de Savoie_, etc. S'il faut en croire Balzac (_Revue parisienne_, p. 333), Stendhal, dans _la Charmeuse de Parme_, aurait trac, d'aprs la princesse de Belgiojoso, le portrait de son hrone, la duchesse de San-Severino.] Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que faisait lord Byron, dont on aperoit la demeure sur la rive savoyarde du lac. Le noble pair attendait qu'une tempte s'levt pour naviguer; du bord de sa balancelle, il se jetait la nage et allait au milieu du vent aborder aux prisons fodales de Bonivard: c'tait toujours l'acteur et le pote. Je ne suis pas si original; j'aime aussi les orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas confidence aux bateliers. J'ai dcouvert derrire Ferney une troite valle o coule un filet d'eau de sept huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine de quelques saules, se cache et l sous des plaques de cresson et fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien! l'eau est l; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a peut-tre pas: les jours de Voltaire se sont couls; seulement sa renomme fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite terre, comme ce ruisselet se fait entendre une douzaine de pas de ses bords. On diffre les uns des autres: je suis charm de cette rigole dserte; la vue des Alpes, une palmette de fougre que je cueille me ravit; le susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me fait rver. Ce sont l d'intimes misres, inconnues du beau gnie qui, prs d'ici, dguis en Orosmane, jouait ses tragdies, crivait aux princes de la terre et forait l'Europe venir l'admirer dans le hameau de Ferney. Mais n'tait-ce pas l aussi des misres? La transition du monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime mieux ma fourmi. Une chose m'tonne toujours quand je pense Voltaire: avec un esprit suprieur, raisonnable, clair, il est rest compltement tranger au christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que l'tablissement de l'vangile, ne considrer que le rapport humain, est la plus grande rvolution qui se soit opre sur la terre. Il est vrai de dire qu'au sicle de Voltaire cette ide n'tait venue dans la tte de personne. Les thologiens dfendaient le christianisme comme un fait accompli, comme une vrit fonde sur des lois manes de l'autorit spirituelle et temporelle; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des prtres et des rois: on n'allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas que si l'on et pu prsenter tout coup Voltaire l'autre ct de la question, son intelligence lucide et prompte n'en et t frappe: on rougit de la manire mesquine et borne dont il traitait un sujet qui n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction de la morale, un principe nouveau de socit, un autre droit des gens, un autre ordre d'ides, le changement total de l'humanit. Malheureusement, le grand crivain qui se perd en rpandant des ides funestes entrane beaucoup d'esprits d'une moindre tendue dans sa chute: il ressemble ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau desquels on immolait des esclaves. L, Ferney, o il n'entre plus personne, ce Ferney autour duquel je viens rder seul, que de personnages clbres sont accourus! Ils dorment, rassembls pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur temple hypoge: le souffle d'un sicle s'affaiblit par degrs et s'teint dans le silence ternel, mesure que l'on commence entendre la respiration d'un autre sicle. Aux Pquis, prs Genve, 15 septembre 1831. Oh! argent que j'ai tant mpris et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forc d'avouer pourtant ton mrite: source de la libert, tu arranges mille choses dans notre existence, o tout est difficile sans toi. Except la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on est beau, jeune, ador; on a considration, honneurs, qualits, vertus. Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela: qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge? Quand on n'a point d'argent, on est dans la dpendance de toutes choses et de tout le monde. Deux cratures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son ct; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent l en face l'une de l'autre se bouder, se maugrer, s'aigrir l'humeur, s'avaler la langue d'ennui, se manger l'me et le blanc des yeux, se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs gots, de leurs penchants, de leurs faons naturelles de vivre: la misre les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompe. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un autre soleil, et, avec une me fire, on porte incessamment des chanes. Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la chrtient, qui dcidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon aprs avoir vendu de vieux chapeaux, qui tes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous tes! ah! si vous vouliez changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez drob des fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde! J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques; comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils me nourrissent. Mais cette ide qui devrait leur venir ne leur vient pas, et moi elle vient encore moins. Plutt que de m'asseoir aux banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la dite que je fis autrefois Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux temps des greniers est pass, non que je m'y trouvasse fort bien, mais j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de ma renomme; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine d'un inconnu qui n'a point dn. Mon cousin de la Botardaye n'est plus l pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus l pour nous donner dner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est plus l, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trsor, qui vous amne pour matresse sa soeur cadette l'Esprance; celle-ci aussi trompeuse que son ane, mais revenant encore quand l'autre a fui pour toujours. J'avais oubli les dtresses de ma premire migration et je m'tais figur qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en paix l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rties qu' ceux qui moissonnent le champ, non ceux qui l'ont sem: s'il ne s'agissait que de moi, dans un hpital je me trouverais merveille; mais madame de Chateaubriand? Je n'ai donc pas t plutt fix qu'en jetant les yeux sur l'avenir, l'inquitude m'a pris. On m'crivait de Paris qu'on ne trouvait vendre ma maison, rue d'Enfer, qu' des prix qui ne suffiraient pas pour purger les hypothques dont cet ermitage est grev; que cependant quelque chose pourrait s'arranger si j'tais l. D'aprs ce mot, j'ai fait Paris une course inutile, car je n'ai trouv ni bonne volont, ni acqureur; mais j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La veille de mon retour ici, j'ai dn au _Caf de Paris_ avec MM. Arago, Pouqueville, Carrel et Branger, tous plus ou moins mcontents et dus par la _meilleure des rpubliques_. Aux Pquis, prs de Genve, 26 septembre 1831. Mes _tudes historiques_ me mirent en rapport avec M. Carrel, comme elles m'ont fait connatre MM. Thiers et Mignet. J'avais copi, dans la prface de ces tudes, un assez long passage de la _Guerre de Catalogne_[346], par M. Carrel, et surtout ce paragraphe: Les choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entranent point avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous les caractres avec une gale facilit; elles ne prennent pas mme soin de tous les intrts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque chose aux protestations qui s'lvent en faveur du pass. Quand une poque est finie, le moule est bris, et il suffit la Providence qu'il ne se puisse refaire; mais des dbris rests terre, il en est quelquefois de beaux contempler. [Note 346: Armand Carrel avait publi dans la _Revue franaise_, (mars et mai 1828) de remarquables articles sur l'Espagne et la guerre de 1823, o taient racontes, non sans loquence, la campagne de Mina en Catalogne et les aventures de la Lgion librale trangre.] la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-mme ce rsum: L'homme qui a pu crire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi la Providence, qui respectent la religion du pass, et qui ont aussi les yeux attachs sur des dbris. M. Carrel vint me remercier. Il tait la fois le courage et le talent du _National_, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M. Carrel appartient une famille de Rouen pieuse et royaliste: la lgitimit aveugle, et qui rarement distinguait le mrite, mconnut M. Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se rfugia dans des opinions dangereuses, o l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on s'impose: il lui est arriv ce qui arrive tous les caractres aptes aux grands mouvements. Quand des circonstances imprvues les obligent se renfermer dans un cercle troit, ils consument des facults surabondantes en efforts qui dpassent les opinions et les vnements du jour. Avant les rvolutions, des hommes suprieurs meurent inconnus: leur public n'est pas encore venu; aprs les rvolutions, des hommes suprieurs meurent dlaisss: leur public s'est retir. M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses ides, rien de plus romanesque que sa vie. Volontaire rpublicain en Espagne en 1823, pris sur le champ de bataille, condamn mort par les autorits franaises, chapp mille dangers, l'amour se trouve ml aux troubles de son existence prive. Il lui faut protger une passion qui soutient sa vie[347]; et cet homme de coeur, toujours prt au grand jour se jeter sur la pointe d'une pe, met devant lui des guichets et les ombres de la nuit; il se promne dans les campagnes silencieuses avec une femme aime, cette premire aube o la diane l'appelait l'attaque des tentes de l'ennemi. [Note 347: Cette passion, laquelle fait ici allusion Chateaubriand changea peut-tre le cours de la vie de Carrel. Au lendemain de la rvolution de Juillet, le 29 aot 1830, il fut nomm prfet du Cantal. Il refusa, non qu'il ft rpublicain cette date, mais parce que sa liaison avec une femme marie, dont il ne se voulait pas sparer, lui rendait impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.] Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre clbre chansonnier. Vous trouverez mon rcit trop court, lecteur, mais j'ai droit votre indulgence: son nom et ses chansons doivent tre gravs dans votre mmoire. * * * * * M. de Branger n'est pas oblig, comme M. Carrel, de cacher ses amours. Aprs avoir chant la libert et les vertus populaires en bravant la gele des rois, il met ses amours dans un couplet, et voil _Lisette_ immortelle. Prs de la barrire des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, moiti btie, demi pave, dans une petite maison retire derrire un petit jardin et calcule sur la modicit des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre chansonnier. Une tte chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le pote. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure plbienne, aprs avoir regard tant de faces royales; je compare ces types si diffrents: sur les fronts monarchiques on voit quelque chose d'une nature leve, mais fltrie, impuissante, efface; sur les fronts dmocratiques parat une nature physique commune, mais on reconnat une nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu la couronne; le front populaire l'attend. Je priais un jour Branger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi familier que sa renomme), je le priais de me montrer quelques-uns de ses ouvrages inconnus: Savez-vous, me dit-il, que j'ai commenc par tre votre disciple? j'tais fou du _Gnie du Christianisme_ et j'ai fait des idylles chrtiennes: ce sont des scnes de cur de campagne, des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons. M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les _Martyrs_ lui avait donn l'ide d'une nouvelle manire d'crire l'histoire: rien ne m'a plus flatt que de trouver mon souvenir plac au commencement du talent de l'historien Thierry et du pote Branger. Notre chansonnier a les diverses qualits que Voltaire exige pour la chanson: Pour bien russir ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant de posies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l'harmonie dans la tte, ne point trop s'abaisser, et savoir n'tre pas trop long. Branger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne point l'lgie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaiet: c'est une figure srieuse qui sourit, c'est la philosophie qui prie. Mon amiti pour Branger m'a valu bien des tonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu, m'crivait du fond de sa tourelle: Rjouissez-vous, monsieur, d'tre lou par celui qui a soufflet votre roi et votre Dieu. Trs bien, mon brave gentilhomme! vous tes pote aussi. la fin d'un dner au _Caf de Paris_, dner que je donnais MM. Branger et Armand Carrel avant mon dpart pour la Suisse, M. Branger nous chanta l'admirable chanson imprime: Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins? On y remarquait cette strophe sur les Bourbons: Et tu voudrais t'attacher leur chute! Connais donc mieux leur folle vanit: Au rang des maux qu'au ciel mme elle impute, Leur coeur ingrat met ta fidlit. cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je rpondis de la Suisse par une lettre qu'on voit imprime en tte de ma brochure sur la proposition Briqueville[348]. Je lui disais: Du lieu o je vous cris, monsieur, j'aperois la maison de campagne qu'habita lord Byron et les toits du chteau de madame de Stal. O est le barde de _Childe-Harold_? o est l'auteur de _Corinne_? Ma trop longue vie ressemble ces voies romaines bordes de monuments funbres[349]. [Note 348: Armand-Franois-Bon-Claude, comte de _Briqueville_ (1785-1844). N Bretteville (Manche), il descendait d'une famille de vieille noblesse normande. Son pre, l'un des lieutenants de Frott, avait t fusill par les rpublicains, le 29 mai 1796, dans des circonstances particulirement tragiques. Madame de Briqueville, qui avait t, avec Madame de Lomnie, sa cousine, la premire femme du grand monde, profiter des lois sur le divorce, fit donner son fils une ducation rpublicaine. Il servit avec distinction sous l'Empire. Aux Cent-Jours, colonel du 20e dragons, il eut une grande part la victoire de Ligny. Aprs Waterloo, comme il revenait Paris, il rencontra prs de Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il fondit sur elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-mme la tte fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlev. Il prit alors sa retraite, fut ml plusieurs complots bonapartistes des premires annes de la Restauration, et en 1827, fut lu dput de Valognes. Rlu le 23 juin 1830, il applaudit la rvolution de Juillet, et dposa, dans la sance du 14 septembre 1831, une proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la duchesse de Berry fut arrte, il s'empressa de demander, au nom de l'galit devant la loi, sa mise en jugement. Jusqu' la fin, le comte de Briqueville resta fidle sa haine contre les Bourbons.] [Note 349: La lettre de Chateaubriand _M. de Branger_, publie en tte de la brochure sur la proposition Briqueville, est en date du 24 septembre 1831.] Je retournai Genve; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur le bannissement des Bourbons, proposition prise en considration dans la sance des dputs du 17 septembre de cette anne 1831: les uns attachent leur vie au succs, les autres au malheur. Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831. De retour Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du mme mois[350]; elle a pour titre: _De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier crit: De la Restauration et de la Monarchie lective._ [Note 350: La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre 1831.] Quand ces mmoires posthumes paratront, la polmique quotidienne, les vnements pour lesquels on se passionne l'heure actuelle de ma vie, les adversaires que je combats, mme l'acte du bannissement de Charles X et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est l l'inconvnient de tout journal: on y trouve des discussions animes sur des sujets devenus indiffrents; le lecteur voit passer comme des ombres une foule de personnages dont il ne retient pas mme le nom: figurants muets qui remplissent le fond de la scne. Toutefois c'est dans ces parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les faits de l'histoire de l'homme et des hommes. Je mis d'abord au commencement de la brochure le dcret propos successivement par MM. Baude et Briqueville. Aprs avoir examin les cinq partis que l'on avait prendre aprs la rvolution de Juillet, je dis: La pire des priodes que nous ayons parcourues semble tre celle o nous sommes, parce que l'anarchie rgne dans la raison, la morale et l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des individus: un homme paralytique reste quelquefois tendu sur sa couche plusieurs annes avant de disparatre; une nation infirme demeure longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait la royaut nouvelle, c'tait de l'lan, de la jeunesse, de l'intrpidit, tourner le dos au pass, marcher avec la France la rencontre de l'avenir. De cela elle n'a cure; elle s'est prsente amaigrie, dbiffe par les docteurs qui la mdicamentaient. Elle est arrive piteuse, les mains vides, n'ayant rien donner, tout recevoir, se faisant pauvrette, demandant grce chacun, et cependant hargneuse, dclamant contre la lgitimit et singeant la lgitimit, contre le rpublicanisme et tremblant devant lui. Ce _systme_ pansu ne voit d'ennemis que dans deux oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est compos une phalange des vtrans rengagistes: s'ils portaient autant de chevrons qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariole que la livre des Montmorency. Je doute que la libert se plaise longtemps ce pot-au-feu d'une monarchie domestique. Les Francs l'avaient place, cette libert, dans un camp; elle a conserv chez leurs descendants le got et l'amour de son premier berceau; comme l'ancienne royaut, elle veut tre leve sur le pavois et ses dputs sont soldats. De cette argumentation je passe au dtail du systme suivi dans nos relations extrieures. La faute immense du congrs de Vienne est d'avoir mis un pays militaire comme la France dans un tat forc d'hostilit avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les trangers ont acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions reprendre en Juillet. Grande leon! preuve frappante de la vanit de la gloire militaire et des oeuvres des conqurants! Si l'on faisait une liste des princes qui ont augment les possessions de la France, Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place remarquable! Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive Louis-Philippe: Louis-Philippe est roi, dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont il tait l'hritier immdiat, de ce pupille que Charles X avait remis entre les mains du lieutenant gnral du royaume, comme un tuteur expriment, un dpositaire fidle, un protecteur gnreux. Dans ce chteau des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouv le prince? un trne vide que lui prsente un spectre dcapit portant dans sa main sanglante la tte d'un autre spectre.... Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de porter le dernier coup la famille proscrite? Si elle tait pousse ces bords par la tempte; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les annes requises l'chafaud, eh bien! vous, les matres, accordez-lui dispense d'ge pour mourir. Aprs avoir parl au gouvernement de la France, je me retourne vers Holy-Rood et j'ajoute: Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse libert d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont rentrs dans la douleur comme dans le sein de leur mre: le malheur, sduction dont j'ai peine me dfendre, me semble avoir toujours raison; je crains de blesser son autorit sainte et la majest qu'il ajoute des grandeurs insultes, qui dsormais n'ont plus que moi pour flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de faire entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait prparer une esprance ma patrie. L'ducation d'un prince doit tre en rapport avec la forme du gouvernement et les moeurs de son pays. Or, il n'y a en France ni chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes bards de fer, prts marcher la suite du drapeau blanc. Il y a un peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, chang par les sicles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques moeurs de nos pres. Qu'on dplore ou qu'on glorifie les transformations sociales advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir action sur cet esprit. Tout est dans la main de Dieu, except le pass qui, une fois tomb de cette main puissante, n'y rentre plus. Arrivera sans doute le moment o l'orphelin sortira de ce chteau des Stuarts, asile de mauvais augure qui semble tendre l'ombre de la fatalit sur sa jeunesse: le dernier-n du Barnais doit se mler aux enfants de son ge, aller aux coles publiques, apprendre tout ce que l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus clair de son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'poque; qu'il joigne aux vertus d'un chrtien du sicle de saint Louis les lumires d'un chrtien de notre sicle. Que des voyages l'instruisent des moeurs et des lois; qu'il ait travers les mers, compar les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves; que simple soldat, s'il en trouve l'occasion l'tranger, il s'expose aux prils de la guerre, car on n'est point apte rgner sur des Franais sans avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le nourrir dans les ides du droit invincible; loin de le flatter de remonter au rang de ses pres, prparez-le n'y remonter jamais; levez-le pour tre homme, non pour tre roi: l sont ses meilleures chances. C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat de ma tendre et pieuse fidlit une majest des ges que les hommes ne lui peuvent ravir. Mille ans nous sa jeune tte le pareront toujours d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la condition prive il porte bien ce diadme de jours, de souvenirs et de gloire, si sa main soulve sans effort ce sceptre du temps que lui ont lgu ses aeux, quel empire pourrait-il regretter? * * * * * M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition, imprima quelques rflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce billet: Monsieur, J'ai cd au besoin, au devoir de publier les rflexions qu'ont fait natre dans mon esprit vos pages loquentes sur ma proposition. J'obis un sentiment non moins vrai en dplorant de me trouver en opposition avec vous, monsieur, qui, la puissance du gnie, joignez tant de titres la considration publique. Le pays est en danger, et ds lors je ne puis plus croire une dissension srieuse entre nous: cette France nous invite nous runir pour la sauver; aidez-la de votre gnie; nous manoeuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce terrain, monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous entendre? Vous serez le Tyrte d'un peuple dont nous sommes les soldats, et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de vos adhrents politiques, comme je suis dj le plus sincre de vos admirateurs. Votre trs-humble et obissant serviteur, Le comte Armand de BRIQUEVILLE. Paris, 15 novembre 1831. Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde lance mort-ne. Paris, ce 15 novembre 1831. Monsieur. Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot, qui va votre nom, votre courage, votre amour de la France. Comme vous, je dteste le joug tranger: s'il s'agissait de dfendre mon pays, je ne demanderais pas porter la lyre du pote, mais l'pe du vtran dans les rangs de vos soldats. Je n'ai point encore lu, monsieur, vos rflexions; mais si l'tat de la politique vous conduisait retirer la proposition qui m'a si trangement afflig, avec quel bonheur je me rencontrerais prs de vous, sans obstacle, sur le terrain de la libert, de l'honneur, de la gloire de notre patrie! J'ai l'honneur d'tre, monsieur, avec la considration la plus distingue, votre trs-humble et trs-obissant serviteur, CHATEAUBRIAND. Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thrse, dcembre 1831. Un pote, mlant les proscriptions des Muses celles des lois, dans une improvisation nergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers taient d'un crivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorit qui ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un autre ennemi[351]. [Note 351: M. Barthlemy a pass depuis au juste-milieu, non sans force imprcations de beaucoup de gens qui se sont rallis seulement un peu plus tard. (Note de Paris, 1837.) CH.] On ne comprendrait pas ma rponse si on ne lisait le libell du pote[352]; je vous invite donc jeter les yeux sur ces vers; ils sont trs beaux et on les trouve partout. Ma rponse n'a pas t rendue publique: elle parat pour la premire fois dans ces _Mmoires_. Misrables dbats o aboutissent les rvolutions! Voil quelle lutte nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes la main, traitaient les grandes questions de gloire et de libert en agitant l'univers! Des pygmes font entendre aujourd'hui leur petit cri parmi les tombeaux des gants ensevelis sous les monts qu'ils ont renverss sur eux. [Note 352: Les vers de Barthlemy parurent le 6 novembre 1831. Ils forment la XXXIe livraison de la _Nmsis_. Pendant toute une anne, du 1er mars 1831 au 1er avril 1832, Barthlemy soutint cette gageure de publier chaque semaine une satire politique de plusieurs centaines de vers, tous d'une facture irrprochable et d'une richesse de rimes que Victor Hugo lui-mme ne devait pas dpasser. Rarement a-t-on mis plus beau talent au service d'opinions plus dtestables.] Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831 Monsieur, J'ai reu ce matin le dernier numro de la _Nmesis_ que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Pour me dfendre de la sduction de ces loges donns avec tant d'clat, de grce et de charme[353], j'ai besoin de me rappeler les obstacles qui s'lvent entre nous. Nous vivons dans deux mondes part; nos esprances et nos craintes ne sont pas les mmes; vous brlez ce que j'adore, et je brle ce que vous adorez. Vous avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de Juillet; mais, de mme que toute l'influence que vous supposez ma prose ne fera pas, selon vous, remonter une race tombe; de mme, selon moi, toute la puissance, de votre posie ne ravalera pas cette noble race: serions-nous ainsi placs l'un et l'autre dans deux impossibilits? [Note 353: L'auteur de _Nmsis_, en effet, n'avait pas mnag les loges au chantre des _Martyrs_: Le monde des beaux-arts, peine renaissant, Se dbattait encor dans son limon de sang; Ce chaos attendait ta parole future; Tu dis le _Fiat lux_ de la littrature..... Autour de ton soleil, roi de l'immensit, Mon obscure plante a longtemps gravit. Et plus loin venait cette apostrophe la vague de l'Archipel: Car depuis l'ge antique o, sur toutes ces mers, Homre allait semant ses hroques vers, Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie Un homme, un voyageur, plus grand de posie] Vous tes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous pipera; je suis vieux comme ce temps que je rve et qui m'chappe. Si vous veniez vous asseoir mon foyer, dites-vous obligeamment, vous reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous faire chrtien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de son harmonie, chantait _mes Martyrs et mon plerinage_, pourquoi n'achveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne m'a arrach que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais la sve est reste au coeur: j'ai encore la main assez ferme pour tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les votes du sanctuaire. Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de potes pour comprendre mes contradictions _de royaumes teints et de jeunes rpubliques_; n'auriez-vous pas aussi clbr la _libert_ et trouv quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallire; vous rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles cot la France ce que les dbauches des Danton et des Camille Desmoulins lui ont cot? Les moeurs de ces Catilina plbiens se rflchissaient jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs mtaphores la porcherie des infmes et des prostitues. Les fragilits de Louis XIV et de Louis XV ont-elles envoy les pres et les poux au gibet, aprs avoir dshonor les filles et les pouses? Les bains de sang ont-ils rendu l'impudicit d'un rvolutionnaire plus chaste que les bains de lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppe? Quand les regrattiers de Robespierre auraient dtaill au peuple de Paris le sang des baignoires de Danton, comme les esclaves de Nron vendaient aux habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que quelque vertu se ft trouve dans la lavure des obscnes bourreaux de la terreur? La rapidit et la hauteur du vol de votre muse vous ont tromp, monsieur: le soleil qui rit toutes les misres aura frapp les vtements d'une veuve; ils vous auront sembl _dors_: j'ai vu ces vtements, ils taient de deuil; ils ignoraient les ftes; l'enfant, dans les entrailles qui le portaient, n'a t berc que du bruit des larmes; s'il et _dans neuf mois dans le sein de sa mre_, comme vous le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de natre, entre la conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! _La pleur de redoutable augure_ que vous avez remarque sur le visage de Henri est le rsultat de la saigne paternelle et non la lassitude d'un bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique maldiction a t maintenue pour la fille de Henri IV: _in dolore paries filios_. Je ne connais que la desse de la Raison dont les couches, htes par des adultres, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses flancs publics des reptiles immondes qui ballaient l'instant mme avec les tricoteuses autour de l'chafaud, au son du coutelas, remontant et redescendant, refrain de la danse diabolique. Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez de rcompenser le crime et de punir le malheur par les sentences improvises de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le second l'enfer. Si, en restant attach la cause de la libert et des lumires, vous donniez asile la religion, l'humanit, l'innocence, vous verriez apparatre vos veilles une autre espce de Nmsis, digne de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux que moi sur la vertu _tout l'ocan de vos fraches ides_, continuez, avec la vengeance que vous vous tes faite, de traner aux gmonies nos turpitudes; renversez les faux monuments d'une rvolution qui n'a pas difi le temple propre son culte; labourez leurs ruines avec le soc de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre strile, afin qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande surtout, monsieur, ce gouvernement prostern qui chevrote la fiert des obissances, la victoire des dfaites, et la gloire des humiliations de la patrie. CHATEAUBRIAND[354]. [Note 354: Voir l'_Appendice_ n IX: _La NMSIS de Barthlemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac._] Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832. Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'anne 1831: au commencement de cette anne 1832, autre tracasserie. La rvolution de Paris avait laiss sur le pav de Paris une foule de Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous tats nourris par la cour, qui mouraient de faim et que de bonnes ttes monarchiques, jeunes et folles sous leurs cheveux gris, imaginrent d'enrler pour un coup de main. Dans ce formidable complot[355], il ne manquait pas de personnes graves, ples, maigres, transparentes, courbes, le visage noble, les yeux encore vifs, la tte blanchie; ce pass ressemblait l'honneur ressuscit venant essayer de rtablir, avec ses mains d'ombre, la famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des gens bquilles prtendent tayer les monarchies croulantes; mais, cette poque de la socit, la restauration d'un monument du moyen ge est impossible, parce que le gnie qui animait cette architecture est mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique. [Note 355: La _Conspiration de la rue des Prouvaires_. Dans le procs auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera parl dans la note suivante, des noms considrables retentirent, tels que ceux du marchal Victor, duc de Bellune, du duc de Rivire, du baron de Mestre, des comtes de Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de Srionne.] D'un autre ct, les hros de Juillet, qui le juste-milieu avait filout la Rpublique, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte s'gorger aprs la victoire. M. Thiers ayant prconis le systme de 1793 comme l'oeuvre de la libert, de la victoire et du gnie, de jeunes imaginations se sont allumes au feu d'un incendie dont elles ne voyaient que la rverbration lointaine; elles en sont la posie de la terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la libert. C'est mconnatre la fois le temps, l'histoire et l'humanit; c'est obliger le monde reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme pour se sauver de ces fanatiques de l'chafaud. Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mcontents, hros de Juillet conduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des conciliabules carlistes et rpublicains avaient lieu dans tous les coins de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prcher, d'un club un grenier, l'galit et la lgitimit. On m'informait de ces menes que je combattais. Les deux partis voulaient me dclarer leur chef au moment certain du triomphe: un club rpublicain me fit demander si j'accepterais la prsidence de la Rpublique; je rpondis: Oui, trs certainement; mais aprs M. de la Fayette; ce qui fut trouv modeste et convenable. Le gnral La Fayette venait quelquefois chez madame Rcamier; je me moquais un peu de _sa meilleure des rpubliques_; je lui demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'tre le vritable prsident de la France pendant la minorit du royal enfant. Il en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il tait homme de bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me disait: Ah! vous allez recommencer votre querelle. Je lui faisais convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrap que lui par son bon ami Philippe. Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes, arrive un homme dguis. Il dbarqua chez moi, perruque de chiendent sur l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient trs bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je ne pouvais m'empcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de ressource d'ailleurs) qui se croyait oblig de m'acheter pour la lgitimit. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lvres un ddain qui l'obligea de faire retraite, et il crivit mon secrtaire ce petit billet que j'ai gard: Monsieur, Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand, qui m'a reu avec sa bont habituelle; nanmoins j'ai cru m'apercevoir qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce qui aurait pu me retirer sa confiance, laquelle je tenais plus qu' toute autre chose; si on lui a fait des _cancans_, je ne crains pas de mettre ma conduite au grand jour, et je suis prt rpondre tout ce qu'on pourrait lui avoir dit; il connat trop la mchancet des intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a mme des peureux qui en font aussi; mais il faut esprer que le jour arrivera o l'on verra les gens qui sont vritablement dvous. Il m'a donc dit qu'il tait inutile de me mler de ses affaires; j'en suis dsol, car j'aime croire qu'elles auraient t arranges selon ses dsirs. Je me doute peu prs quelle est la personne qui, sur cet article, l'a fait changer; si dans le temps j'avais t moins discret, elle n'aurait pas t mme de me nuire chez votre excellent _patron_. Enfin, je ne lui en suis pas moins dvou, vous pouvez l'en assurer de nouveau en lui prsentant mes hommages respectueux. J'ose esprer qu'un jour viendra o il pourra me connatre et me juger. Agrez, je vous prie, monsieur, etc. Hyacinthe fit ce billet cette rponse que je lui dictai: Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a crit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun service. Bientt aprs, la catastrophe arriva. Connaissez-vous la rue des Prouvaires[356], rue troite, sale, populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est l que se donna le fameux souper de la troisime restauration. Les convives taient arms de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, aprs boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant minuit entre deux rangs de chefs-d'oeuvre, aller frapper le monstre usurpant au milieu d'une fte. La conception tait romantique; le XVIe sicle tait revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Mdicis de Florence et des Mdicis de Paris, aux hommes prs. [Note 356: La _conspiration de la rue des Prouvaires_ ne laissa pas d'tre assez srieuse. Les conjurs taient au nombre d'environ trois mille. L'argent ne leur manquait pas, ni le courage. Ils comptaient des complices jusque dans la domesticit du chteau; ils taient en possession de cinq clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et l'entre du Louvre leur tait promise. Un grand bal devait avoir lieu la Cour dans la nuit du 1er au 2 fvrier 1832. Les conjurs choisirent cette nuit-l pour mettre leur complot excution. Il fut convenu que les uns se runiraient par dtachements sur divers points de la capitale, pour partir de l, au signal convenu, et marcher vers le chteau, tandis que, se glissant dans l'ombre des ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pntreraient dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la salle de bal et, grce au dsordre de cette attaque imprvue, s'empareraient de la famille royale. Des _marrons_, espces de petites bombes, auraient t lancs au milieu des voitures stationnant aux portes du palais; des _chevalets_, morceaux de bois, garnis de pointes de fer, auraient t sems sous les pieds des chevaux; enfin, on se croyait en droit d'esprer que des pices d'artifice seraient disposes dans la salle de spectacle, de manire pouvoir, en mettant le feu la charpente, augmenter la confusion. Les principaux conjurs devaient se runir, onze heures du soir, en armes, chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au numro 12 de cette rue. Ils y taient rassembls, au nombre d'une centaine, lorsque tout coup la rue se remplit de gardes municipaux et de sergents de ville, qui, malgr la rsistance des chefs du complot et de leurs hommes, purent procder leur arrestation. Le procs s'ouvrit, devant la Cour d'assises de la Seine, le 5 juillet 1832. Les accuss taient au nombre de soixante-six, dont onze contumaces, et les dbats ne remplirent pas moins de dix-huit audiences. L'arrt fut rendu le 25 juillet. Six accuss furent condamns la peine de la dportation; douze cinq ans de dtention; quatre deux annes, et cinq une anne d'emprisonnement. Tous les autres taient acquitts. Parmi les condamns la dtention, se trouvait M. Pigard Sainte-Croix, royaliste ardent, dont la fille, _carliste_ comme son pre, pousera plus tard le clbre crivain socialiste P.-J. Proudhon.] Le 1er fvrier, neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un homme zl et l'individu aux lettres de change forcrent ma porte, rue d'Enfer, pour me dire que tout tait prt, que dans deux heures Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils pouvaient me dclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je consentais prendre, avec un conseil de rgence, les rnes du gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose tait prilleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et que, comme je convenais tous les partis, j'tais le seul homme de France en position de jouer un pareil rle. C'tait me serrer de prs, deux heures pour me dcider ma couronne! deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais achet au Caire en 1806! Pourtant, je n'prouvai aucun embarras et je leur dis: Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuv cette entreprise, qui me parat folle. Si j'avais m'en mler, j'aurais partag vos prils et n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos dangers. Vous savez que j'aime srieusement la libert, et il m'est vident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point de libert, qu'ils commenceraient, demeurs matres du champ de bataille, par tablir le rgne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne, ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur succs amnerait une complte anarchie, et l'tranger, profitant de nos discordes, viendrait dmembrer la France. Je ne puis donc entrer dans tout cela. J'admire votre dvouement, mais le mien n'est pas de la mme nature. Je vais me coucher; je vous conseille d'en faire autant, et j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis. Le souper eut lieu; l'hte du logis, qui ne l'avait prpar qu'avec l'autorisation de la police, savait quoi s'en tenir. Les mouchards, table, trinquaient le plus haut la sant de Henri V; les sergents de ville arrivrent, empoignrent les convives et renversrent encore une fois la coupe de la royaut lgitime. Le Renaud des aventuriers royalistes tait un savetier de la rue de Seine[357], dcor de Juillet, qui s'tait battu vaillamment dans les trois journes, et qui blessa grivement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il avait tu des soldats de la garde, pour chasser le mme Henri V et les deux vieux rois. [Note 357: Louis _Poncelet_, dit Chevalier, g de 27 ans, cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en toute cette affaire, de rares qualits d'intelligence, d'nergie et d'audace. Dans le procs, il se fit remarquer, entre tous, par la loyaut de ses rponses, habile ne pas compromettre ses complices et peu occup de ses propres prils. Il fut condamn la peine de la dportation.] J'avais reu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de Berry qui me nommait _membre d'un gouvernement secret_, qu'elle tablissait en qualit de rgente de France. Je profitai de cette occasion pour crire la princesse la lettre suivante[358]: [Note 358: J'ai repris quelques passages de la longue lettre pour les placer dans mes _Explications sur mes 12,000 francs_; et depuis, dans mon _Mmoire sur la captivit de Madame la duchesse de Berry_. CH.] Madame, C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reu le tmoignage de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose ma fidlit le devoir de redoubler de zle, en mettant toujours sous les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paratra la vrit. Je parlerai d'abord des prtendues conspirations dont le bruit sera peut-tre parvenu jusqu' Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont t fabriques ou provoques par la police. Laissant de ct le fait, et sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en elles-mmes de rprhensible, je me contenterai de remarquer que notre caractre national est la fois trop lger et trop franc pour russir de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante annes, ces sortes d'entreprises coupables ont-elles constamment chou. Rien de plus ordinaire que d'entendre un Franais se vanter publiquement d'tre d'un complot; il en raconte tout le dtail, sans oublier le jour, le lieu et l'heure, quelque espion qu'il prend pour un confrre; il dit tout haut, ou plutt il crie aux passants: Nous avons quarante mille hommes bien compts, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numro tant, dans la maison qui fait le coin. Et puis ce Catilina va danser et rire. Les socits secrtes ont seules une longue porte, parce qu'elles procdent par rvolutions et non par conspirations; elles visent changer les doctrines, les ides et les moeurs, avant de changer les hommes et les choses; leurs progrs sont lents, mais les rsultats certains. La publicit de la pense dtruira l'influence des socits secrtes; c'est l'opinion publique qui maintenant oprera en France ce que les congrgations occultes accomplissent chez les peuples non encore mancips. Les dpartements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de vouloir pousser bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet esprit de fidlit qui distingua les antiques moeurs; mais cette moiti de la France ne conspirera jamais, dans le sens troit de ce mot: c'est une espce de camp au repos sous les armes. Admirable comme rserve de la lgitimit, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait jamais avec succs l'offensive. La civilisation a fait trop de progrs pour qu'il clate une de ces guerres intestines grands rsultats, ressource et flau des sicles la fois plus chrtiens et moins clairs. Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une rpublique; la vrit, du plus mauvais aloi. Cette rpublique est plastronne d'une royaut qui reoit les coups et les empche de porter sur le gouvernement mme. De plus, si la lgitimit est une force considrable, l'lection est aussi un pouvoir prpondrant, mme lorsqu'elle n'est que fictive, surtout en ce pays o l'on ne vit que de vanit: la passion franaise, l'galit, est flatte par l'lection. Le gouvernement de Louis-Philippe se livre un double excs d'arbitraire et d'obsquiosit auquel le gouvernement de Charles X n'avait jamais song. On supporte cet excs, pourquoi? Parce que le peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a cr que la rigueur lgale des institutions qui ne sont pas son ouvrage. Quarante annes de temptes ont bris les plus fortes mes: l'apathie est grande, l'gosme presque gnral; on se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Aprs une rvolution, il reste aussi des hommes gangrens qui communiquent tout leur souillure, comme aprs une bataille il reste des cadavres qui corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait tre transport aux Tuileries sans drangement, sans secousse, sans compromettre le plus lger intrt, nous serions bien prs d'une restauration; mais, pour l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances diminuent. Les rsultats des journes de Juillet n'ont tourn ni au profit du peuple, ni l'honneur de l'arme, ni l'avantage des lettres, des arts, du commerce et de l'industrie. L'tat est devenu la proie des ministriels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans son pot-au-feu, les affaires publiques dans son mnage: il est difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le _juste-milieu_; que Son Altesse Royale se figure une absence complte d'lvation d'me, de noblesse de coeur, de dignit de caractre; qu'elle se reprsente des gens gonfls de leur importance, ensorcels de leurs emplois, affols de leur argent, dcids se faire tuer pour leurs pensions: rien ne les en dtachera; c'est la vie et la mort; ils y sont maris comme les Gaulois leurs pes, les chevaliers l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de Napolon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'puiss de serments tous les rgimes, aprs en avoir vers la dernire goutte sur leur dernire place. Ces eunuques de la quasi-lgitimit dogmatisent l'indpendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en entassant les crivains dans les geles; ils entonnent des chants de triomphe en vacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre anglais, et bientt Ancne sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre les huis de Sainte-Plagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils se prlassent, tout guinds de libert et tout crotts de gloire. Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas dcourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connt mieux la route qui conduit au trne de Henri V. Vous savez ma manire de penser relativement l'ducation de mon jeune roi: mes sentiments se trouvent exprims la fin de la brochure que j'ai dpose aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me rpter. Que Henri V soit lev pour son sicle, avec et par les hommes de son sicle; ces deux mots rsument tout mon systme. Qu'il soit lev surtout pour n'tre pas roi. Il peut rgner demain, il peut ne rgner que dans dix ans, il peut ne rgner jamais: car si la lgitimit a les diverses chances de retour que je vais l'instant dduire, nanmoins l'difice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines. Vous avez l'me assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans les sources populaires; de mme que vous avez le coeur assez grand pour nourrir de justes esprances sans vous en laisser enivrer. Je dois maintenant vous prsenter cette autre partie du tableau. Votre Altesse Royale peut tout dfier, tout braver avec son ge; il lui reste plus d'annes parcourir qu'il ne s'en est coul depuis le commencement de la Rvolution. Or, que n'ont point vu ces dernires annes? Quand la Rpublique, l'Empire, la lgitimit ont pass, l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait pour arriver la misre d'hommes et de choses de ce moment que nous aurions travers et dpens tant de crimes, de malheur, de talent, de libert, de gloire! Quoi! l'Europe bouleverse, les trnes croulant les uns sur les autres, les gnrations prcipites la fosse le glaive dans le sein, le monde en travail pendant un demi-sicle, tout cela pour enfanter la quasi-lgitimit! On concevrait une grande Rpublique mergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile hriter des conqutes de la Rvolution, savoir, la libert politique, la libert et la publicit de la pense, le nivellement des rangs, l'admission tous les emplois, l'galit de tous devant la loi, l'lection et la souverainet populaire. Mais comment supposer qu'un troupeau de sordides mdiocrits, sauves du naufrage, puissent employer ces principes? quelle proportion ne les ont-elles pas dj rduits! elles les dtestent et ne soupirent qu'aprs les lois d'exception; elles voudraient prendre toutes ces liberts sous la couronne qu'elles ont forge, comme sous une trappe; puis on niaiserait batement avec des canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnomm _socit modle_. Malheur toute supriorit, tout homme de gnie ambitieux de prfrence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de renomme, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes, qui s'lverait un jour dans cet univers d'ennui! Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-lgitimit continut de vgter: ce serait que l'tat actuel de la socit ft l'tat naturel de cette socit mme l'poque o nous sommes. Si le peuple vieilli se trouvait en rapport avec son gouvernement dcrpit; si, entre le gouvernant et le gouvern, il y avait harmonie d'infirmit et de faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale, comme pour le reste des Franais. Mais, si nous ne sommes pas arrivs l'ge du radotage national, et si la Rpublique immdiate est impossible, c'est la lgitimit qui semble appele renatre. Vivez votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette pauvresse appele monarchie de Juillet. Dites vos ennemis ce que votre aeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorit de saint Louis: Point ne me chaut d'attendre. Les belles heures de la vie vous ont t donnes en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra autant de flicits que le prsent vous aura drob de jours. La premire raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les ventualits ne sont pas contre le bon droit. Aprs avoir dtaill les raisons d'esprance que je ne nourrissais gure, mais que je cherchais grossir pour consoler la princesse, je continue: Voil, madame, l'tat prcaire de la quasi-lgitimit l'intrieur; l'extrieur, sa position n'est pas plus assure. Si le gouvernement de Louis-Philippe avait senti que la rvolution de Juillet biffait les transactions antcdentes, qu'une autre constitution nationale amenait un autre droit politique et changeait les intrts sociaux; s'il avait eu, au dbut de sa carrire, jugement et courage, il aurait pu, sans brler une seule amorce, doter la France de la frontire qui lui a t enleve, tant tait vif l'assentiment des peuples, tant tait grande la stupfaction des rois. La quasi-lgitimit aurait pay sa couronne argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait retranche derrire ce boulevard. Au lieu de profiter de son lment rpublicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle s'est trane sur le ventre; elle a abandonn les nations souleves pour elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles taient; elle a teint l'enthousiasme guerrier, elle a chang en un pusillanime souhait de paix un dsir clair de rtablir l'quilibre des forces entre nous et les tats voisins, de rclamer au moins auprs de ces tats, dmesurment agrandis, les lambeaux dtachs de notre vieille patrie. Par faillance de coeur et dfaut de gnie, Louis-Philippe a reconnu des traits qui ne sont point de la nature de la rvolution, traits avec lesquels elle ne peut vivre et que les trangers ont eux-mmes viols. Le juste-milieu a laiss aux cabinets trangers le temps de se reconnatre et de former leurs armes. Et comme l'existence d'une monarchie dmocratique est incompatible avec l'existence des monarchies continentales, les hostilits, malgr les protocoles, les embarras de finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongs, les gracieuses dpches, les dmonstrations d'amiti, les hostilits, dis-je, pourraient sortir de cette incompatibilit. Si notre royaut bourgeoise est rsigne aux insultes, si les hommes rvent la paix, les choses pourront imposer la guerre. Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-lgitimit, je sais que vous ne mettrez jamais, madame, votre esprance dans l'tranger; vous aimeriez mieux que Henri V ne rgnt jamais que de le voir arriver sous le patronage d'une coalition europenne: c'est de vous-mme, c'est de votre fils que vous tirez votre esprance. De quelque manire qu'on raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri V; innocent de tout, il a pour lui l'lection des sicles et ses infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprs d'un berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passe, d'une crature misrable, mais qui a cess de souffrir; il est une pnible ralit; il attriste un ge qui ne devait connatre que la joie; il menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mrit ses rigueurs. Pour vous, madame, il y a dans vos adversits une autorit puissante. Vous, baigne du sang de votre mari, avez port dans votre sein le fils que la politique appela l'_enfant de l'Europe_ et la religion l'_enfant du miracle_. Quelle influence n'exercez-vous pas sur l'opinion, quand on vous voit garder seule, l'orphelin exil, la pesante couronne que Charles X secoua de sa tte blanchie, et au poids de laquelle se sont drobs deux autres fronts assez chargs de douleur pour qu'il leur ft permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se prsente notre souvenir avec ces grces de femme qui, assises sur le trne, semblent occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun prjug; il plaint vos peines, il admire votre courage; il garde la mmoire de vos jours de deuil; il vous sait gr de vous tre mle plus tard ses plaisirs, d'avoir partag ses gots et ses ftes; il trouve un charme la vivacit de cette Franaise trangre, venue d'un pays cher notre gloire par les journes de Fornoue, de Marignan, d'Arcole et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice ne sous ce beau ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour des arts, et qui fit d'une fille de Henri IV une fille de Franois Ier. La France, depuis la Rvolution, a souvent chang de conducteurs, et n'a point encore vu une femme au timon de l'tat. Dieu veut peut-tre que les rnes de ce peuple indomptable, chappes aux mains dvorantes de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte, inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renoues par une jeune princesse; elle saurait les rendre la fois moins fragiles et plus lgres. Rappelant enfin Madame qu'elle a bien voulu songer moi pour faire partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre: Lisbonne s'lve un magnifique monument sur lequel on lit cette pitaphe: _Ci-gt Basco Fuguera contre sa volont._ Mon mausole sera modeste, et je n'y reposerai pas malgr moi. Vous connaissez, madame, l'ordre d'ides dans lequel j'aperois la possibilit d'une restauration; les autres combinaisons seraient au-dessus de la porte de mon esprit; je confesserais mon insuffisance. C'est _ostensiblement_, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre plnipotentiaire de nuit, charg d'affaires accrdit auprs des tnbres, c'est quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprs du peuple de la _nouvelle France_, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte: _Lgation de l'ancienne France._ Il en arriverait ce qu'il plairait Dieu; mais je n'entendrais rien aux dvouements secrets; je ne sais me rendre coupable de fidlit que par le flagrant dlit. [Illustration: Madame la Duchesse de St. Leu.] Madame, sans refuser Votre Altesse Royale les services qu'elle aura le droit de me commander, je la supplie d'agrer le projet que j'ai form d'achever mes jours dans la retraite. Mes ides ne peuvent convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exils d'Holy-Rood: le malheur pass, l'antipathie naturelle contre mes principes et ma personne renatrait avec la prosprit. J'ai vu repousser les plans que j'avais prsents pour la grandeur de ma patrie, pour donner la France des frontires dans lesquelles elle pt exister l'abri des invasions, pour la soustraire la honte des traits de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de rengat quand je dfendais la religion, de rvolutionnaire, quand je m'efforais de fonder le trne sur la base des liberts publiques. Je retrouverais les mmes obstacles augments de la haine que les fidles de cour, de ville et de province, auraient conue de la leon que leur infligea ma conduite au jour de l'preuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de repos pour faire de mon attachement un fardeau la couronne, et lui imposer ma prsence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un seul moment qu'ils me donnassent droit la faveur d'une famille auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversits! Je ne vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur plus zl que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles. Je ne me crois pas un homme ncessaire, et je pense qu'il n'y a plus d'hommes ncessaires aujourd'hui: inutile au prsent, je vais aller dans la solitude m'occuper du pass. J'espre, madame, vivre encore assez pour ajouter l'histoire de la Restauration la page glorieuse que promettent la France vos futures destines. Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale le trs-humble et trs-obissant serviteur, CHATEAUBRIAND. La lettre fut oblige d'attendre un courrier sr; le temps marcha et j'ajoutai ma dpche ce post-scriptum: Paris, 12 avril 1832. Madame, Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances la politique et commence une srie d'vnements. Nous en sommes maintenant la maladie de M. Prier et au flau de Dieu. J'ai envoy M. le prfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite de saint Louis et de Henri IV a destine au soulagement des infortuns: quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'tre le fidle interprte de vos sentiments. Je n'ai reu de ma vie une mission dont je me sentisse plus honor. Je suis avec le plus profond respect, etc. Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les _cholriques_, mentionns dans ce post-scriptum, il faut parle du cholra. Dans mon voyage en Orient je n'avais point rencontr la peste, elle est venue me trouver domicile; la fortune aprs laquelle j'avais couru m'attendait assise ma porte. * * * * * l'poque de la peste d'Athnes, l'an 431 avant notre re, vingt-deux grandes pestes avaient dj ravag le monde. Les Athniens se figurrent qu'on avait empoisonn leurs puits; imagination populaire renouvele dans toutes les contagions. Thucydide nous a laiss du flau de l'Attique une description copie chez les anciens par Lucrce, Virgile, Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est remarquable qu' propos de la peste d'Athnes, Thucydide ne dit pas un mot d'Hippocrate, de mme qu'il ne nomme pas Socrate propos d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tte, descendait dans l'estomac, de l dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle sortait par les pieds aprs avoir travers tout le corps, comme un long serpent, on gurissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide le _feu sacr_; ils la regardrent tous deux comme le feu de la colre cleste. Une des plus pouvantables pestes fut celle de Constantinople au Ve sicle, sous le rgne de Justinien: le christianisme avait dj modifi l'imagination des peuples et donn un nouveau caractre une calamit, de mme qu'il avait chang la posie; les malades croyaient voir errer autour d'eux des spectres et entendre des voix menaantes. La peste noire du XIVe sicle, connue sous le nom de la _mort noire_, prit naissance la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme d'une vapeur de feu en rpandant une odeur infecte. Elle emporta les quatre cinquimes des habitants de l'Europe. En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la charit de saint Charles Borrome. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1629, cette malheureuse ville fut encore expose aux calamits dont Manzoni[359] a fait une peinture bien suprieure au clbre tableau de Boccace. [Note 359: Dans son admirable roman, _I Promessi Sposi_.] En 1600 le flau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629 et 1660 se reproduisirent les mmes symptmes de dlire de la peste de Constantinople. Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des ftes qui avaient signal le passage de mademoiselle de Valois, marie au duc de Modne. ct de ces galres encore dcores de guirlandes et charges de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la Syrie la plus terrible calamit[360]. [Note 360: _Histoire de la Rgence_, par Lemontey, de l'Acadmie franaise.] Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhib une patente nette, fut admis un moment la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner l'air; un orage accrut le mal et la peste se rpandit coups de tonnerre. Les portes de la ville et les fentres des maisons furent fermes. Au milieu du silence gnral, on entendait quelquefois une fentre s'ouvrir et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangren, et des chiens sans matre l'attendaient en bas pour le dvorer. Dans un quartier, dont tous les habitants avaient pri, on les avait murs domicile, comme pour empcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille, on passait des carrefours dont les pavs taient couverts de malades et de mourants tendus sur des matelas et abandonns sans secours. Des carcasses gisaient demi pourries avec de vieilles hardes mles de boue; d'autres corps restaient debout appuys contre les murailles, dans l'attitude o ils taient expirs. Tout avait fui, mme les mdecins; l'vque, M. de Belsunce, crivait: On devrait abolir les mdecins, ou du moins nous en donner de plus habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine faire tirer cent cinquante cadavres demi pourris qui taient autour de ma maison. Un jour, des galriens hsitaient remplir leurs fonctions funbres: l'aptre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres et ordonne aux forats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au cimetire, conduites par le crime et le vice pouvants et admirant. Sur l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, port des corps, lesquels, exposs au soleil et fondus par ses rayons, ne prsentaient plus qu'un lac empest. Sur cette surface de chairs liqufies, les vers seuls imprimaient quelque mouvement des formes presses, indfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines. Quand la contagion commena de se ralentir, M. de Belsunce, la tte de son clerg, se transporta l'glise des _Accoules_: mont sur une esplanade d'o l'on dcouvrait Marseille, les campagnes, les ports et la mer, il donna la bndiction, comme le pape, Rome, bnit la ville et le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire descendre sur tant de malheurs les bndictions du ciel? C'est ainsi que la peste dvasta Marseille, et cinq ans aprs ces calamits, on plaa sur la faade de l'htel de ville l'inscription suivante, comme ces pitaphes pompeuses qu'on lit sur un spulcre: _Massilia Phocensium filia, Rom soror, Carthaginis terror, Athenarum mula._ Paris, rue d'Enfer, mai 1832. Le cholra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propag dans un espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois mille cinq cents de l'orient l'occident; il a dsol quatorze cents villes, moissonn quarante millions d'individus. On a une carte de la marche de ce conqurant. Il a mis quinze annes venir de l'Inde Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa peu prs le mme nombre d'annes passer de Cadix Moscou, et il n'a fait prir que deux ou trois millions d'hommes. [Illustration: Visite Arenenberg.] Qu'est-ce que le cholra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes que nous avalons et qui nous dvorent? Qu'est-ce que cette grande mort noire arme de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est venue, comme une de ces terribles pagodes adores aux bords du Gange, nous craser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce flau ft tomb au milieu de nous dans un sicle religieux, qu'il se ft largi dans la posie des moeurs et des croyances populaires, il et laiss un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent voyageur de s'loigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne laissant entrer ni sortir personne, les glises remplies d'une foule gmissante, les prtres psalmodiant jour et nuit les prires d'une agonie perptuelle, le viatique port de maison en maison avec des cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le glas funbre, les moines, un crucifix la main, appelant dans les carrefours le peuple la pnitence, prchant la colre et le jugement de Dieu, manifests sur les cadavres dj noircis par le feu de l'enfer. Puis les boutiques fermes, le pontife entour de son clerg, allant, avec chaque cur la tte de sa paroisse, prendre la chsse de sainte Genevive; les saintes reliques promenes autour de la ville, prcdes de la longue procession des divers ordres religieux, confrries, corps de mtiers, congrgations de pnitents, thories de femmes voiles, coliers de l'Universit, desservants des hospices, soldats sans armes ou les piques renverses; le _Miserere_ chant par les prtres se mlant aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, certains signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de nouvelles plaintes. Rien de tout cela: le cholra nous est arriv dans un sicle de philanthropie, d'incrdulit, de journaux, d'administration matrielle[361]. Ce flau sans imagination n'a rencontr ni vieux clotres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la terreur en 1793, il s'est promen d'un air moqueur, la clart du jour, dans un monde tout neuf, accompagn de son bulletin, qui racontait les remdes qu'on avait employs contre lui, le nombre des victimes qu'il avait faites, o il en tait, l'espoir qu'on avait de le voir encore finir, les prcautions qu'on devait prendre pour se mettre l'abri, ce qu'il fallait manger, comment il tait bon de se vtir. Et chacun continuait de vaquer ses affaires, et les salles de spectacle taient pleines. J'ai vu des ivrognes la barrire, assis devant la porte du cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en levant leur verre: ta sant, _Morbus_! Morbus, par reconnaissance, accourait, et ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au _cholra_, qu'ils appelaient le _Nicolas Morbus_ et le _sclrat Morbus_. Le cholra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indiffrence de la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout, donnaient ces jours de peste un caractre nouveau et une autre sorte d'pouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du nord, sec et froid, vous desschait; l'air avait une certaine saveur mtallique qui prenait la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des fourgons du dpt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans la rue de Svres, compltement dvaste, surtout d'un ct, les corbillards allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient suffire aux demandes, on leur criait par les fentres: Corbillard, ici! Le cocher rpondait qu'il tait charg et ne pouvait servir tout le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dner chez moi le jour de Pques, arriv au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrt par une succession de bires presque toutes portes bras. Il aperut, dans cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel tait dpose une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une atmosphre empeste la suite de cette ambulance fleurie. [Note 361: Aprs avoir ravag l'Asie, puis la Russie, la Pologne, la Bohme, la Galicie, l'Autriche, le cholra, passant par-dessus l'Europe occidentale, s'tait abattu sur l'Angleterre. Le 12 fvrier, il s'tait dclar Londres, d'o il ne devait disparatre que dans les premiers jours de mai. Le 15 mars, il tait signal Calais. Le 26 mars, il atteignait Paris, dans la rue Mazarine, sa premire victime. L'pidmie ne devait prendre fin que le 30 septembre. Sa dure totale avait t de cent quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des morts atteints du cholra s'leva 18,406. La population de Paris n'tait alors que de 645,698 mes; le nombre des dcs fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de 18,406 s'appliquant aux seuls dcs administrativement constats, le chiffre rel a d tre plus lev; car, au sein de la confusion gnrale, au milieu du dsespoir de tant de familles, toutes les dclarations n'ont pas d tre faites, et il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions involontaires.--Voir, dans l'_poque sans nom_, de M. A. Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur _le Cholra-morbus_.] Sur la place de la Bourse, o se runissaient des cortges d'ouvriers en chantant _la Parisienne_, on vit souvent jusqu' onze heures du soir dfiler des enterrements vers le cimetire Montmartre la lueur de torches de goudron. Le Pont-Neuf tait encombr de brancards chargs de malades pour les hpitaux ou de morts expirs dans le trajet. Le page cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les choppes disparurent et comme le vent de nord-est soufflait, tous les talagistes et toutes les boutiques des quais fermrent. On rencontrait des voitures enveloppes d'une banne et prcdes d'un _corbeau_, ayant en tte un officier de l'tat civil, vtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces tabellions manqurent; on fut oblig d'en appeler de Saint-Germain, de La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards taient encombrs de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des fiacres servaient au mme usage; il n'tait pas rare de voir un cabriolet orn d'un mort couch sur sa devantire. Quelques dcds taient prsents aux glises; un prtre jetait de l'eau bnite sur ces fidles de l'ternit runis. Athnes, le peuple crut que les puits voisins du Pire avaient t empoisonns; Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les liqueurs, les drages et les comestibles. Plusieurs individus furent dchirs, trans dans le ruisseau, prcipits dans la Seine. L'autorit a eu se reprocher des avis maladroits ou coupables. Comment le flau, tincelle lectrique, passa-t-il de Londres Paris? on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent un point du sol, une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce point infest; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait oubli. Une nuit, je me sentis attaqu: je fus saisi d'un frisson avec des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures, une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai bris, et ce fut dans cet tat de malaise que je fus forc d'crire ma brochure sur les 12,000 francs de madame la duchesse de Berry. Je n'aurais pas t trop fch de m'en aller emport sous le bras de ce fils an de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son rocher, l'entre de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints d'une contagion gnrale, venaient mourir, qu'arriverait-il? Rien: la terre, dpeuple, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurs de toute ternit; elle ne prsenterait aucun changement aux habitants des autres plantes; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumes; sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient remplacs par des forts rendues la souverainet des lions; aucun vide ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant il y aurait de moins cette intelligence humaine qui sait les astres et s'lve jusqu' la connaissance de leur auteur. Qu'tes-vous donc, immensit des oeuvres de Dieu, o le gnie de l'homme, qui quivaut la nature entire, s'il venait disparatre, ne ferait pas plus faute que le moindre atome retranch de la cration! Paris, rue d'Enfer, mai 1832. Madame de Berry a son petit conseil Paris, comme Charles X a le sien: on recueillait en son nom de chtives sommes pour secourir les plus pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholriques une somme de douze mille francs de la part de la mre de Henri V. On crivit Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds, mais elle aurait voulu qu'on et rparti une somme plus considrable: son approbation arriva le jour mme o j'envoyai l'argent aux mairies. Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de l'exile. Le 14 d'avril, j'envoyai au prfet de la Seine la somme entire pour tre distribue la classe indigente de la population de Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point l'Htel de Ville lorsque ma lettre lui fut porte. Le secrtaire gnral ouvrit ma missive, ne se crut pas autoris recevoir l'argent. Trois jours s'coulrent; M. de Bondy me rpondit enfin qu'il ne pouvait accepter les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une bienfaisance apparente, _une combinaison politique contre laquelle la population parisienne protesterait tout entire par son refus_[362]. Alors mon secrtaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires prsents, quatre acceptrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires absents, cinq gardrent le silence; deux refusrent[363]. Je fus aussitt assig d'une arme d'indigents: bureaux de bienfaisance et de charit, ouvriers de toutes les espces, femmes et enfants. Polonais et Italiens exils, littrateurs, artistes, militaires, tous crivirent, tous rclamrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il et t distribu en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire _que la population parisienne tout entire protesterait par son refus_; la population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde. L'effarade du gouvernement tait mourir de rire; on et dit que ce perfide argent lgitimiste allait soulever les cholriques, exciter dans les hpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher l'assaut des Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire dploy sous le commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea par la complication du refus du prfet de Paris. Quelques-uns m'crivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs reus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai loyalement et je dlivrai cette quittance la mairie du douzime arrondissement: [Note 362: La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril 1832, tait ainsi conue: Monsieur le vicomte, Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de Paris, les 12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez, on verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison politique contre laquelle la population parisienne protesterait tout entire par son refus. Je suis, etc. Le prfet de la Seine, Comte DE BONDY.] [Note 363: Le _Constitutionnel_ annona que M. Berger, maire du 2e arrondissement avait propos l'envoy de la princesse, _ancien aide de camp du duc de Berry_, de donner les 1000 francs offerts au nom de la duchesse _ la veuve d'un combattant de Juillet, mre de trois enfants, qui ce secours serait bien utile_. L'envoy que le _Constitutionnel_ transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'tait autre que le brave Hyacinthe Pilorge, le secrtaire de Chateaubriand. Pilorge crivit aussitt la _Quotidienne_: Paris, ce 20 avril 1832. Monsieur, M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment d'une rponse gnrale relative au don de Madame la duchesse de Berry; cette rponse paratra incessamment. En attendant, je dois la vrit de dire que M. le Maire du 2e arrondissement ne m'a point prsent la veuve d'un combattant de Juillet et ne m'a point propos de lui donner les 1000 francs; il les a seulement refuss, voil tout. M. de Chateaubriand me charge d'ajouter que si la _veuve du Constitutionnel_ veut bien se donner la peine de passer chez lui, il est prt lui faire part de la bienfaisance de la _mre_ du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas l'honneur d'avoir t l'aide de camp de M. le duc de Berry, que je ne suis que le pauvre et fidle secrtaire d'un homme aussi pauvre et aussi fidle que moi. Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considration trs distingue. Hyacinthe PILORGE.] J'ai reu de la mairie du douzime arrondissement la somme de mille francs qu'elle avait d'abord accepte et qu'elle m'a renvoye par l'ordre de M. le prfet de la Seine. Paris, ce 22 avril 1832. Le maire du neuvime arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il garda les mille francs et fut destitu. Je lui crivis ce billet: 29 avril 1832. Monsieur, J'apprends avec une sensible peine la disgrce dont le bienfait de madame la duchesse de Berry a t envers vous la cause ou le prtexte. Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre indpendance et le bonheur de vous tre sacrifi la cause des malheureux. J'ai l'honneur, etc., etc. Le maire du quatrime arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet de Gassicourt, pote-pharmacien, faisant des petits vers, crivant dans son temps, du temps de la libert et de l'Empire, une agrable dclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de madame de Stal[364], M. Cadet de Gassicourt est le hros qui a pris d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une proclamation sur le cholra, a fait entendre que ces mchants carlistes pourraient bien tre les empoisonneurs du vin dont le peuple avait dj fait bonne justice[365]. L'illustre champion m'a donc crit la lettre suivante: [Note 364: Chateaubriand a commis ici une confusion entre les deux _Cadet de Gassicourt_, le pre et le fils. C'est Cadet le pre, n en 1769, mort en 1831, qui a fait des petits vers, compos des vaudevilles et crit contre Chateaubriand et Mme de Stal deux petits pamphlets: _Saint-Gran, ou la Nouvelle langue franaise_ (1807) et la _Suite de Saint-Gran, ou Itinraire de Lutce au Mont-Valrien_ (1811).--Le Cadet de Gassicourt de 1832, la maire du 4e arrondissement, tait le fils du prcdent. Il tait n en 1789 et mourut en 1861.] [Note 365: La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut affiche sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici quelques extraits de cette pice, o l'odieux le dispute au ridicule et qui tait une vritable excitation l'gorgement des _Carlistes_:--Les agents de ceux que vous avez chasss se glissent au milieu du peuple et le poussent la rvolte, pour venger la dfaite de Charles X et le ramener de son exil, avec son petit-fils, sous la protection des baonnettes trangres et la faveur de la guerre civile. S'il est des _empoisonneurs_, ce ne peuvent tre que les _incendiaires de la Restauration_; s'il est des _misrables_ qui, soit _par des crimes_, soit par des calomnies atroces, cherchent organiser le dsordre et exploiter un dplorable flau, _ce sont les allis des chouans, des assassins de l'Ouest et du Midi_. Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient dchirer le sein de la France par la main des Franais! Vous les verriez bientt rentrer sur vos cadavres, _ la tte des Verdets et la suite des hordes barbares_, arracher le drapeau tricolore, le remplacer par le drapeau blanc et par la croix des _missionnaires_! C'est ainsi qu'ils ont nourri de tout temps leurs trames....--Puis, aprs avoir voqu ces deux autres spectres, le milliard de l'indemnit et le fer des Suisses, le maire du 4e arrondissement terminait en disant: Citoyens, dfiez-vous de vos anciens tyrans, qui sont habiles prendre tous les moyens et ne rougissent pas d'avoir pour auxiliaire un horrible flau!] Paris, le 18 avril 1832. Monsieur, J'tais absent de la mairie quand la personne envoye par vous s'y est prsente: cela vous expliquera le retard qu'a prouv ma rponse. M. le prfet de la Seine, n'ayant point accept l'argent que vous tes charg de lui offrir, me semble avoir trac la conduite que doivent suivre les membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant plus l'exemple de M. le prfet, que je crois connatre et que je partage entirement les sentiments qui ont d motiver son refus. Je ne relverai qu'en passant le titre d'_Altesse Royale_ donn avec quelque affectation la personne dont vous vous constituez l'organe: la belle-fille de Charles X n'est pas plus _Altesse Royale_ en France que son beau-pre n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit moralement convaincu que cette dame agit trs-activement, et rpand des sommes bien autrement considrables que celles dont elle vous a confi l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire clater la guerre civile. L'aumne qu'elle a la prtention de faire n'est qu'un moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attach la royaut constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui viennent d'une source pareille, et cherche, auprs de vrais citoyens, des bienfaits plus purs adresss sincrement l'humanit et la patrie. Je suis, avec une considration trs distingue, monsieur, etc., F. CADET DE GASSICOURT. Cette rvolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette _dame_ et contre son _beau-pre_ est bien fire: quel progrs des lumires et de la philosophie! quelle indomptable indpendance! MM. Fleurant et Purgon n'osaient regarder la face des gens qu' genoux[366]; lui, M. Cadet, dit comme le Cid: [Note 366: M. Cadet de Gassicourt tait devenu, on le pense bien, la _bte noire_ des feuilles royalistes, et en particulier de la _Mode_. La trs spirituelle Revue lui consacra un jour ce bout d'article, que Chateaubriand avait peut-tre sur sa table au moment o il crivait cette page des _Mmoires_:--Un jour, disait la _Mode_,--M. Cadet, le pre, eut un fils, celui-l mme qui nous occupe. Ce fils avait peine pousser; plante tiole, bonne, au plus, mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le dsespoir de ses grands parents: Cadet, lui disaient-ils, tu ne seras jamais un homme!... Cela faisait pleurer le petit Cadet. Mais en vain s'tirait-il les membres pour s'allonger, court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut beau dire, petit Cadet ne devint pas grand; tant qu' la fin, le pre Cadet, emport par la douleur, s'cria: Grand Dieu! pourquoi m'avez-vous donn un _gas si court_?--Ainsi se lamentait le pre, lorsqu'une pratique entra. On sait quelles taient, cette poque, les fonctions d'un apothicaire.... La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en besogne. Lou soit Dieu, qui m'a donn un _gas si court_, dit alors le pre, le voil juste la hauteur du _visage_.... La pratique se retira satisfaite, et le _gas si court_ garda son surnom.--Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un demi-pied, et il est toujours hauteur de _visage_.] ..... Nous nous levons alors! Sa libert est d'autant plus courageuse que ce _beau-pre_ (autrement le fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de tout cela; il mprise galement la noblesse du temps et du malheur. C'est avec le mme ddain des prjugs aristocratiques qu'il me retranche le _de_ et s'en empare comme d'une conqute faite sur la gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalits, quelques anciens dmls historiques entre la maison des Cadet et la maison des Capet? Henri IV, aeul de ce _beau-pre_ qui n'est pas plus roi que cette _dame_ n'est Altesse Royale, traversait un jour la fort de Saint-Germain; huit seigneurs s'y taient embusqus pour tuer le Barnais; ils furent pris. Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit un apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majest s'tant enquis de quel tat il estoit, il lui rpondit qu'il estoit apothicaire.--Comment! dit le roy, a-t-on accoutum de faire ici un tat d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....? Henri IV tait un soldat, la pudeur ne l'embarrassait gure, et il ne reculait pas plus devant un mot que devant l'ennemi. Je souponne M. de Gassicourt, cause de son humeur contre le petit-fils de Henri IV, d'tre le petit-fils du pharmacien ligueur. Le maire du quatrime arrondissement m'avait sans doute crit dans l'espoir que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M. Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon souvenir. Depuis ces jours o j'avais vu passer les grandes rvolutions et les grands rvolutionnaires, tout s'tait bien racorni. Les hommes qui ont fait tomber un chne, replant trop vieux pour qu'il reprt racine, se sont adresss moi; ils m'ont demand quelques deniers de la veuve afin d'acheter du pain; la lettre du Comit des _dcors de Juillet_ est un document utile noter pour l'instruction de l'avenir. Paris, le 20 avril 1832. Rponse, s. v. p., M. Gibert-Arnaud, grant-secrtaire du Comit, rue Saint-Nicaise, n 3. Monsieur le vicomte, Les membres de notre Comit viennent avec confiance vous prier de vouloir bien les honorer d'un don en faveur des dcors de Juillet. Pres de famille malheureux, dans ce moment de flau et de misre, la bienfaisance inspire la plus sincre gratitude. Nous osons esprer que vous consentirez laisser mettre votre illustre nom ct de celui de MM. le gnral Bertrand, le gnral Exelmans, le gnral Lamarque, le gnral La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de dputs. Nous vous prions de nous honorer d'un mot de rponse, et si, contre notre attente, un refus succdait notre prire, soyez assez bon pour nous faire le renvoi de la prsente. Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte, d'agrer l'hommage de nos respectueuses salutations. Les membres actifs du comit constitutif des dcors de Juillet: Le membre visiteur: FAURE. Le commissaire spcial: CYPRIEN-DESMARAIS. Le grant-secrtaire: GIBERT-ARNAUD. Membre adjoint: TOUREL. Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur elle la rvolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on crerait des ilotes parmi les infortuns, lesquels, pour certaines opinions politiques, ne pourraient jamais tre secourus. Je me htai d'envoyer cent francs ces messieurs, avec ce billet: Paris, ce 22 avril 1832. Messieurs, Je vous remercie infiniment de vous tre adresss moi pour venir au secours de quelques pres de famille malheureux. Je m'empresse de vous envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus considrable vous offrir. J'ai l'honneur, etc. CHATEAUBRIAND. Le reu suivant me fut l'instant envoy: Monsieur le vicomte, J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser rception de la somme de cent francs que vos bonts destinent secourir les malheureux de Juillet. Salut et respect. Le grant-secrtaire du Comit: GIBERT-ARNAUD. 23 avril. Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumne ceux qui l'ont chasse. Les transactions montrent nu le fond des choses. Croyez donc quelque ralit dans un pays o personne ne prend soin des invalides de son parti, o les hros de la veille sont les dlaisss du lendemain, o un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons d'une ferme s'empressent sous la main qui leur jette le grain. Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai la religion; monseigneur l'archevque de Paris[367] m'crivit cette noble lettre: [Note 367: Mgr de Qulen.] Paris, le 26 avril 1832. Monsieur le vicomte, La charit est catholique comme la foi, trangre aux passions des hommes, indpendante de leurs mouvements: un des principaux caractres qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal, _non cogitat malum_. Elle bnit la main qui donne et la main qui reoit, sans attribuer au gnreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien faire, et sans demander au pauvre ncessiteux d'autre condition que celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a charg de lui confier pour tre employ au soulagement de nos malheureux frres, victimes du flau qui dsole la capitale. Elle fera avec la plus exacte fidlit la rpartition des quatre mille francs que vous m'avez remis de sa part, dont ma lettre est une nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer l'tat de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront t remplies. Veuillez, monsieur le vicomte, faire agrer madame la duchesse de Berry les remercments d'un pasteur et d'un pre qui, chaque jour, offre Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout ct les secours capables d'galer leurs misres. Son coeur royal a trouv dj en lui-mme sans doute sa rcompense du sacrifice qu'elle consacre nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des divines promesses consignes au livres des batitudes pour ceux qui _font misricorde_. La rpartition a t faite sur-le-champ entre MM. les curs des douze principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adress la lettre dont je joins ici la copie. Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc. HYACINTHE, archevque de Paris. On est toujours merveill de savoir quel point la religion convient au style mme, et donne aux lieux communs une gravit et une convenance que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres anonymes qui se sont mles aux lettres que je viens de citer. L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'criture jolie; elles sont, proprement parler, _littraires_, comme la rvolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanits crivassires, l'aise sous l'inviolabilit d'une poltronnerie qui, ne montrant pas son visage, ne peut pas tre rendue visible par un soufflet. CHANTILLONS. Voudrais-tu nous dire, vieux rpubliquinquiste, le jour o tu voudras graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour crire leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son lment. Vieux brigand, demande ton sclrat et digne ami Fitz-James si la pierre qu'il a reue dans la partie fodale lui a fait plaisir. Tas de canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc. Dans une autre missive, on voit une potence trs bien dessine avec ces mots: Mets-toi aux genoux d'un prtre, fais acte de contrition, car on veut ta vieille tte pour finir tes trahisons. Au surplus, le cholra dure encore: la rponse que j'adresserais un adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-tre lorsqu'il serait couch sur le seuil de sa porte. S'il tait au contraire destin vivre, o sa rplique me parviendrait-elle? peut-tre dans ce lieu de repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres hommes qui avons tendu nos annes entre la terreur et la peste, premier et dernier horizon de notre vie. Trve: laissons passer les cercueils. Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832. Le convoi du gnral Lamarque a amen deux journes sanglantes et la victoire de la quasi-lgitimit sur le parti rpublicain[368]. Ce parti incomplet et divis a fait une rsistance hroque. [Note 368: Les funrailles du gnral Lamarque eurent lieu le 5 juin 1832. Les membres des socits secrtes, les coles, les condamns politiques, l'artillerie de la garde nationale, les rfugis trangers s'y taient donn rendez-vous. Au signal donn par un drapeau rouge, les rpublicains dsarmrent des postes, levrent des barricades, pillrent l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraner ni les ouvriers ni la garde nationale. Le gnral Lobeau, la tte de forces srieuses, balaya les grandes avenues et cerna l'insurrection entre le march des Innocents et le faubourg Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle tait rduite l'impuissance et abandonne par ses propres chefs; la journe n'en fut pas moins meurtrire, surtout au clotre Saint-Merry et dans la rue des Arcis.] On a mis Paris en tat de sige[369]: c'est la censure sur la plus grande chelle possible, la censure la manire de la Convention, avec cette diffrence qu'une commission militaire remplace le tribunal rvolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui remportrent la victoire en juillet 1830; cette mme cole polytechnique, cette mme artillerie de la garde nationale, on les sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les dsavouent et les licencient. Les rpublicains ont certainement le tort d'avoir prconis des mesures d'anarchie et de dsordre; mais que n'employtes-vous d'aussi nobles bras nos frontires? ils nous auraient dlivrs du joug ignominieux de l'tranger. Des ttes gnreuses, exaltes, ne seraient pas restes fermenter dans Paris, s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extrieure et contre la foi-mentie de la royaut nouvelle. Vous avez t impitoyables, vous qui, sans partager les prils des trois journes, en avez recueilli le fruit. Allez maintenant avec les mres reconnatre les corps de ces dcors de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs. Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le mme sort sur le mme rivage! Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place la Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donn une couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes jamais ignors d'une rvolution mmorable? Le sang dont sont ciments les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui btirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment oublis dans le sable auprs de l'indigente racine qui servit les nourrir pendant leur travail. [Note 369: Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait dclar la mise en tat de sige de la ville de Paris.] Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832. Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutt sanctionn la mesure des 12,000 francs qu'elle s'est embarque pour sa fameuse aventure[370]. Le soulvement de Marseille a manqu; il ne restait plus qu' tenter l'Ouest: mais la gloire vendenne est une gloire part; elle vivra dans nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la Vende est une oriflamme vnre et admire dans le trsor de Saint-Denis, sous laquelle dsormais la jeunesse et l'avenir ne se rangeront plus. [Note 370: La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de Massa sur un bateau vapeur sarde qu'elle avait frt, le _Carlo-Alberto_; elle relcha Nice, se remit en mer et arriva le 28 dans les eaux de Marseille. Elle tait accompagne du marchal de Bourmont, du comte de Kergorlay, du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de Mesnard, Adolphe Sala, douard Led'huy, du vicomte de Kergorlay, de Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis Sabbatier, du subrcargue Ferrari, et de mademoiselle Mathilde Le Beschu. Elle dbarqua la nuit, par une mer houleuse, sur un des points les plus dangereux de la cte. Cache dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle attendit le rsultat du mouvement projet Marseille. quatre heures de l'aprs-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de Bermond, de Lachaud et de Candoles, qui s'taient chapps de la ville, arrivrent porteurs de ce billet: Le mouvement a manqu, il faut sortir de France.] [Illustration: Madame de Chateaubriand.] MADAME, dbarque comme Bonaparte sur la cte de Provence, n'a pas vu le drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompe dans son attente, elle s'est trouve presque seule terre avec M. de Bourmont. Le marchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontire; elle a demand la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au bruit de la mer; le matin, en se rveillant, elle a trouv un noble songe dans sa pense: Puisque je suis sur le sol de la France, je ne m'en irai pas; partons pour la Vende. M. de ***[371] averti par un homme fidle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a travers avec elle toute la France et est venu la dposer ***[372]; elle est demeure quelque temps dans un chteau sans tre reconnue de personne, except du cur du lieu; le marchal de Bourmont doit la rejoindre en Vende par une autre route. [Note 371: M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'tait muni d'un passeport pour lui, sa femme et un domestique: la princesse joua le rle de Mme de Villeneuve. Le domestique tait le comte, depuis duc de Lorges.] [Note 372: Aprs avoir pass neuf jours, du 7 au 16 mai, au chteau de Plassac, quelques lieues de Blaye, chez M. le marquis de Dampierre, elle arriva, le 17, au chteau de la Preuille, prs de Montaigu (Vende). Le chteau de la Preuille appartenait au colonel de Nacquart.] Instruits de tout cela Paris, il nous tait facile de prvoir le rsultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvnient; elle va dcouvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions. Si MADAME ne ft point descendue dans la Vende, la France aurait toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos, comme je l'appelais. Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver MADAME et de jeter un nouveau voile sur la vrit: il fallait que la princesse partt immdiatement; arrive ses risques et prils comme un brave gnral qui vient passer son arme en revue, temprer son impatience et son ardeur, elle aurait dclar tre accourue pour dire ses soldats que le moment d'agir n'tait point encore favorable, qu'elle reviendrait se mettre leur tte quand l'occasion l'appellerait. MADAME aurait du moins montr une fois un Bourbon aux Vendens: les ombres des Cathelineau, des d'Elbe, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des Charette se fussent rjouies. Notre comit s'est rassembl: tandis que nous discourions, arrive de Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habit par l'hrone. Le capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme un Breton. Il dsapprouvait l'entreprise; il la trouvait insense; mais il disait: MADAME ne s'en va pas, il s'agit de mourir, et voil tout; et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c'est lui qui est le vrai coupable[373]. Je fus d'avis d'crire notre sentiment la princesse. M. Berryer, se disposant aller plaider un procs Quimper[374], s'est gnreusement propos pour porter la lettre et voir MADAME, s'il le pouvait. Quand il a fallu rdiger le billet, personne ne se souciait de l'crire: je m'en suis charg[375]. [Note 373: Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du capitaine. Le plus rcent historien de la duchesse de Berry, M. Imbert de Saint-Amand, nous la montre au chteau d'Holyrood, en cosse, voquant les souvenirs des Stuarts, jeune, vaillante, enthousiaste, la tte pleine de projets, le coeur plein d'esprances; et il ajoute: Les romans et l'histoire, qui est le roman crit par Dieu, avaient exalt l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de Marie Stuart, d'Henri IV, du prtendant Charles-douard se croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en risquant sa vie, lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; comme son aeul le Barnais, elle voulait avoir ses victoires d'Arques et d'Ivry. Comme Charles-douard, elle voulait tenter une expdition insense force d'audace. dimbourg, patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remmorait toutes les fictions dont elle avait t charme. Elle songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice Lee, et de Flora Mac-Ivor. (_La duchesse de Berry en Vende_, p. 35.)--L'historien de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin, crit, de son ct: Pour beaucoup des partisans de la duchesse de Berry, il s'agissait moins d'excuter un dessein politique mrement mdit que de transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une chevaleresque aventure, quelque chose comme la mise en action d'un rcit de Walter Scott, qui rgnait alors souverainement sur toutes les ttes romanesques. Un peu plus tard, quand MADAME se trouvait en Vende, un royaliste disait aux politiques du parti, fort embarrasss et mcontents de cette quipe: Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est lui le vrai coupable. (Thureau-Dangin, t. II.).] [Note 374: Ce n'est pas Quimper, mais Vannes, que Berryer devait aller plaider un procs, celui du commandant Guillemot, prvenu de chouannerie, et traduit de ce chef devant la cour d'assises du Morbihan. L'affaire du commandant Guillemot tait fixe au 12 juin.] [Note 375: Voir l'_Appendice_, le n X: _La duchesse de Berry en Vende._] Notre messager est parti, et nous avons attendu l'vnement. J'ai bientt reu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point t cachet et qui, sans doute, avait pass sous les yeux de l'autorit: Angoulme, 7 juin. Monsieur le vicomte, J'avais reu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque, dans la journe de dimanche, le prfet de la Loire-Infrieure[376] m'a fait inviter quitter la ville de Nantes.[377] J'tais en route et aux portes d'Angoulme; je viens d'tre conduit devant le prfet[378], qui m'a notifi un ordre de M. de Montalivet[379] qui prescrit de me reconduire Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon dpart de Nantes, le dpartement de la Loire-Infrieure est mis en tat de sige: par ce transport tout illgal, on me soumet donc aux lois d'exception. J'cris au ministre pour lui demander de me faire appeler Paris; il a ma lettre par ce mme courrier. Le but de mon voyage Nantes parat tre tout fait mal interprt. Jugez dans votre prudence si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu' vous. [Note 376: M. de Saint-Aignan.] [Note 377: Berryer devait quitter non seulement la ville de Nantes, mais la France, et se rendre aux eaux d'Aix-en-Savoie, en suivant l'itinraire ci-aprs, vis sur son passeport: Bourbon-Vende, Luon, La Rochelle, Rochefort, Saintes, Angoulme, Clermont, Montbrison, Le Puy, Lyon et Pont-de-Beauvoisin.] [Note 378: Voici le procs-verbal de son arrestation: L'an 1832, le 7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin (douard-Louis), brigadier; Calmus (Napolon), Durand (Jean-Baptiste) et Jeannot (Joseph), gendarmes cheval, en rsidence Angoulme (Charente), soussigns, certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs suprieurs, nous nous sommes transports sur la route qui conduit de cette ville celle de Cognac, pour rechercher et arrter le _nomm_ Berryer, dput; l'ayant rencontr, nous nous sommes assurs de sa personne, l'avons conduit devant M. le prfet de la Charente, lequel nous a dlivr un rquisitoire pour le conduire de brigade en brigade devant M. le prfet de la Loire-Infrieure, Nantes. Fait et clos Angoulme, les jour, mois et an que dessus. CALMUS, MARTIN, DURAND.] [Note 379: Ministre de l'intrieur.] Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, mon vieil et sincre attachement, comme mon profond respect. Votre tout dvou serviteur, BERRYER fils. P. S.--Il n'y a pas un moment perdre si vous voulez bien voir le ministre. Je me rends Tours o ses nouveaux ordres me trouveront encore dans la journe de dimanche; il peut les transmettre ou par le tlgraphe ou par estafette. J'ai fait connatre M. Berryer, par cette rponse, le parti que j'avais pris: Paris, 10 juin 1832. J'ai reu, monsieur, votre lettre date d'Angoulme le 7 de mois. Il tait trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intrieur, comme vous le dsiriez; mais je lui ai crit immdiatement en lui faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espre que la mprise qui a occasionn votre arrestation sera bientt reconnue et que vous serez rendu la libert et vos amis, au nombre desquels je vous prie de me compter. Mille compliments empresss et nouvelle assurance de mon entier et sincre dvouement. CHATEAUBRIAND. Voici ma lettre au ministre de l'Intrieur: Paris, ce 9 juin 1832. Monsieur le ministre de l'Intrieur, Je reois l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable que je ne pourrais parvenir jusqu' vous aussi promptement que le dsire M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa rclamation me semble juste: il sera innocent Paris comme Nantes et Nantes comme Paris; c'est ce que l'autorit reconnatra, et elle vitera, en faisant droit la rclamation de M. Berryer, de donner la loi un effet rtroactif. J'ose tout esprer, monsieur le comte, de votre impartialit. J'ai l'honneur d'tre, etc., etc. CHATEAUBRIAND. LIVRE II[380] [Note 380: Ce livre fut crit de juillet 1832 avril 1833;-- Paris d'abord, de fin juillet au 8 aot 1832;--puis Ble, Lucerne, Lugano (aot-octobre 1832), et enfin Paris (de janvier avril 1833).] Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je suis mis en libert. -- Lettre M. le Ministre de la Justice, et rponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma rponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre Branger. -- Dpart de Paris. -- Journal de Paris Lugano. -- M. Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Valle de Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. -- Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prire des paysans. -- M. A. Dumas. -- Madame de Colbert. -- Lettre M. de Branger. -- Zurich. -- Constance. -- Madame Rcamier. -- Madame la duchesse de Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu aprs avoir lu la dernire lettre de M. de Chateaubriand. -- Aprs avoir lu une note signe Hortense. -- Arenenberg. -- Retour Genve. -- Coppet. -- Tombeau de Madame de Stal. -- Promenade. -- Lettre au prince Louis-Napolon. -- Lettres au ministre de la Justice, au prsident du Conseil, madame la duchesse de Berry. -- J'cris mon mmoire sur la captivit de la princesse. -- Circulaire aux rdacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mmoire sur la captivit de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procs. -- Popularit. Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832. Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,[381] venait de perdre Passy sa fille unique, ge de dix-sept ans. J'tais all le 19 juin l'enterrement de la pauvre lisa, dont la jolie madame Delessert terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau. Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'tais couch plein de ces mlancoliques penses qui naissent de l'association de la jeunesse, de la beaut et de la tombe. Le 20 juin,[382] quatre heures du matin, Baptiste, mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre, s'approche de mon lit et me dit: Monsieur, la cour est pleine d'hommes qui se sont placs toutes les portes, aprs avoir forc Desbrosses ouvrir la porte cochre, et voil trois _messieurs_ qui veulent vous parler. Comme il achevait ces mots, les _messieurs_ entrent, et le chef, s'approchant trs poliment de mon lit, me dclare qu'il a ordre de m'arrter et de me mener la prfecture de police. Je lui demandai si le soleil tait lev, ce qu'exigeait la loi, et s'il tait porteur d'un ordre lgal: il ne rpondit rien pour le soleil, mais il m'exhiba la signification suivante: [Note 381: John _Fraser Frisell_ appartenait une vieille famille d'cosse. dix-huit ans, aprs de brillantes tudes l'Universit de Glasgow, il tait venu chez nous par simple curiosit, pour _voir_ la Rvolution. Arrt et jet en prison Dijon pendant la Terreur, il ne recouvra la libert qu'aprs le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa le jeune Frisell, _comme savant_, rsider sur le continent, au moment o tous les Anglais y taient suspects; ce sjour se prolongea si bien qu'il resta presque toujours en France, au grand dplaisir de sa famille. La France et l'Italie furent ses sjours de prdilection. Il crivait beaucoup, mais on n'a de lui qu'un seul ouvrage: _De la Constitution de l'Angleterre_, remarquablement crit en franais; de tout le reste de ses oeuvres, il ne voulut rien publier. Il connut, sous l'Empire, M. et Mme de Chateaubriand, et ne cessa de leur rester trs attach jusqu' sa mort, qui prcda de peu celle de ses deux vieux amis. Il mourut Torquay, en Devonshire, au mois de fvrier 1846: quelques semaines avant sa fin, il s'tait converti au catholicisme. Voyez, dans le _Correspondant_ du 25 septembre 1897, l'article de M. J. Fraser, _Un ami de Chateaubriand_.] [Note 382: Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi que ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrt le 16 juin. On trouve tous les dtails de son arrestation dans les journaux du 17. Hyde de Neuville (t. III, p. 474) donne bien la vraie date, celle du 16. Il est d'ailleurs probable que la date du 20, dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, est une faute de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout le cours de ses _Mmoires_, n'a pas une seule fois err sur les dates, a d ici d'autant moins se tromper qu'il a crit le rcit de son arrestation au lendemain mme de l'vnement, au mois de juillet 1832.--Voir l'_Appendice_, n XI: l'_Arrestation de Chateaubriand_.] Copie: PRFECTURE DE POLICE. De par le roi; Nous, conseiller d'tat, prfet de police,[383] [Note 383: M. Gisquet.] Vu les renseignements nous parvenus; En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle; Requrons le commissaire, ou autre en cas d'empchement, de se transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout o besoin sera, prvenu de complot contre la sret de l'tat, l'effet d'y rechercher et saisir tous papiers, correspondances, crits, contenant des provocations des crimes et dlits contre la paix publique ou susceptibles d'examen, ainsi que tous objets sditieux ou armes dont il serait dtenteur. Tandis que je lisais la dclaration _du grand complot contre la sret de l'tat_, dont moi chtif j'tais prvenu, le capitaine des mouchards dit ses subordonns: Messieurs, faites votre devoir! Le devoir de ces messieurs tait d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire iceux, si faire se pouvait, et de dcouvrir toutes armes, comme il appert aux termes du susdit mandat. Aprs lecture prise de la pice, m'adressant au respectable chef de ces voleurs d'hommes et de liberts: Vous savez, monsieur, que je ne reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir. Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vnrable commissaire: Monsieur, je suis vos ordres: allons-nous pied?--Non, monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.--Vous avez bien de la bont, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu madame de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma femme?--Monsieur, je vous accompagnerai jusqu' la porte et je vous attendrai.--Trs bien, monsieur; et nous descendmes. Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait pos une vedette jusque sur le boulevard, une petite porte qui s'ouvre l'extrmit de mon jardin. Je dis au chef: Ces prcautions-l taient trs inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de m'chapper. Les messieurs avaient bouscul mes papiers, mais n'avaient rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; ils se parlrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix de bois jaune que j'avais apport de la Terre-Sainte. Cette pantomime m'aurait presque donn envie de rire, mais j'tais cruellement tourment pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connat, connat aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacit de son imagination et le misrable tat de sa sant: cette descente de la police et mon enlvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle avait dj entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit, coutant tout effraye, lorsque j'entrai dans sa chambre une heure si extraordinaire. Ah! bon Dieu! s'cria-t-elle; tes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? et il lui prit un tremblement. Je l'embrassai, ayant peine retenir mes larmes, et je lui dis: Ce n'est rien, on m'envoie chercher pour faire ma dclaration comme tmoin dans une affaire relative un procs de presse. Dans quelques heures tout sera fini et je vais revenir djeuner avec vous. Le mouchard tait rest la porte ouverte; il voyait cette scne, et je lui dis, en allant me remettre entre ses mains: Vous voyez, monsieur, l'effet de votre visite un peu matinale. Je traversai la cour avec mes recors; trois d'entre eux montrent avec moi dans le fiacre, le reste de l'escouade accompagnait pied la capture et nous arrivmes sans encombre dans la cour de la prfecture de police. Le gelier qui devait me mettre en souricire n'tait pas lev, on le rveilla en frappant son guichet, et il alla prparer mon gte. Tandis qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en large avec le sieur Lotaud qui me gardait. Il causait et me disait amicalement, car il tait trs honnte: Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous remettre; je vous ai prsent les armes plusieurs fois, lorsque vous tiez ministre et que vous veniez chez le roi; je servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme, des enfants; il faut vivre!--Vous avez raison, monsieur Lotaud; combien a vous rapporte-t-il?--Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les captures.... Il y a des gratifications tantt bien, tantt mal, comme la guerre. Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans diffrents dguisements comme des masques le mercredi des Cendres la descente de la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit. Les uns taient habills en marchands de salade, en crieurs des rues, en charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres taient coiffs de perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur; les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres tranaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un clatant ruban rouge leur boutonnire. Ils s'enfonaient dans une petite cour et bientt revenaient sous d'autres costumes, sans moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans jambes de bois, sans bras en charpe: tous ces oiseaux du lever de l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour grandissant. Mon logis tant prt, le gelier vint nous avertir, et M. Lotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu' la porte de l'honnte demeure et me dit, en me laissant aux mains du gelier et de ses aides: Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de vous revoir. La porte d'entre se referma sur moi. Prcd du gelier qui tenait les clefs et de ses deux garons qui me suivaient pour m'empcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un troit escalier au deuxime tage. Un petit corridor noir me conduisit une porte; le guichetier l'ouvrit: j'entrai aprs lui dans ma case. Il me demanda si je n'avais besoin de rien: je lui rpondis que je djeunerais dans une heure. Il m'avertit qu'il y avait un caf et un restaurateur qui fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils dsiraient pour leur argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du th et, s'il le pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant de revenir. Rest seul, je fis l'inspection de mon bouge: il tait un peu plus long que large, et sa hauteur pouvait tre de sept huit pieds. Les cloisons, taches et nues, taient barbouilles de la prose et des vers de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait force injures au juste-milieu. Un grabat draps sales occupait la moiti de ma loge; une planche, supporte par deux tasseaux, place contre le mur, deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au linge, aux bottes et aux souliers des dtenus: une chaise et un meuble infme composaient le reste de l'ameublement. Mon fidle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je lui avait demandes; je le suppliai d'ter du lit les draps sales, la couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de balayer mon bouge aprs l'avoir arros. Toutes les oeuvres du juste-milieu tant emportes, je me fis la barbe; je m'inondai des flots de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait envoy un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut fait, mon djeuner arriva et je pris mon th sur ma table _bien lave_ et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientt chercher les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dment enferm. Ma loge n'tait claire que par une fentre grille qui s'ouvrait fort haut; je plaai ma table sous cette fentre et je montai sur cette table pour respirer et jouir de la lumire. travers les barreaux de ma cage voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutt un passage sombre et troit, des btiments noirs autour desquels tremblotaient des chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chanes, le bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dvergondes des prisonniers mes voisins, les hurlements de Benot, condamn mort comme meurtrier de sa mre et de son obscne ami[384]. Je distinguais ces mots de Benot entre les exclamations confuses de la peur et du repentir: Ah! ma mre! ma pauvre mre! Je voyais l'envers de la socit, les plaies de l'humanit, les hideuses machines qui font mouvoir ce monde. [Note 384: Frdric Benot, fils du juge de paix de Vouziers, g de 19 ans, avait t condamn la peine de mort, comme parricide, par la Cour d'Assises de la Seine, la veille mme de l'arrestation de Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait assassin sa mre dans la nuit du 8 au 9 novembre 1829, et son ami Alexandre Formage, g de 17 ans, fils d'un marchand de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait eu pour dfenseur M{e} Crmieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la partie civile, avait prononc contre Benot un admirable rquisitoire.] Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la libert de la presse, qui nagure m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous mes ordres; sans eux, j'aurais quitt la vie sans savoir ce que c'tait que la prison, et cette preuve-l m'aurait manqu. Je reconnais cette attention dlicate, le gnie, la bont, la gnrosit, l'honneur, le courage des hommes de plume en place. Mais, aprs tout, qu'est-ce que cette courte preuve? La Tasse a pass des annes dans un cachot et je me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes contrarits de quelques heures avec les sacrifices prolongs des immortelles victimes dont l'histoire a conserv les noms. Au surplus, je n'tais point du tout malheureux; le gnie de mes grandeurs passes et de ma _gloire_ ge de trente ans ne m'apparut point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignore, vint rayonnante m'embrasser par ma fentre: elle tait charme de mon gte et tout inspire; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misre Londres, lorsque les premiers songes de Ren flottaient dans ma tte. Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson, l'instar de ce pauvre pote Lovelace[385] qui, dans les geles des Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son matre? Non; la voix d'un prisonnier m'aurait sembl de mauvais augure pour mon petit roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombe d'un front innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi, dpose sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'lisa Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetire de Passy. Je commenai quelques vers lgiaques d'une pitaphe latine; mais voil que la quantit d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table o j'tais juch, appuy contre les barreaux de la fentre, et je cours frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour retentirent; le gelier monte pouvant, suivi de deux gendarmes; il ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: Un _Gradus_! Un _Gradus_! Le gelier carquillait les yeux, les gendarmes croyaient que je rvlais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour acheter le livre, et on alla demander un _Gradus_ la police tonne. [Note 385: Richard _Lovelace_, n en 1618, Woolwich (Kent), d'une famille riche, brilla quelque temps la cour de Charles I par sa beaut, sa galanterie et son esprit; sacrifia toute sa fortune pour la cause royale et fut emprisonn Londres. Aprs sa mise en libert, il entra au service de la France avec le grade de colonel, revint en Angleterre et y mourut dans la misre en 1658. Il avait compos pendant sa captivit, un recueil de pomes lyriques intitul _Lucasta_. Il a aussi crit quelques pices de thtre. Son style est lgant, quoique nglig.] Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table, et, changeant d'ide sur ce trpied, je me mis composer des strophes sur la mort d'lisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois heures, voil que des huissiers entrent dans ma cellule et m'apprhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en face de ma gele, de l'autre ct de la cour. Le juge, jeune robin fat et gourm, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prnoms, ge, demeure. Je refusai de rpondre et de signer quoi que ce ft, ne reconnaissant point l'autorit politique d'un gouvernement, qui n'avait pour lui ni l'ancien droit hrditaire, ni l'lection du peuple, puisque la France n'avait point t consulte et qu'aucun congrs national n'avait t assembl. Je fus reconduis ma souricire. six heures, on m'apporta mon dner, et je continuai tourner et retourner dans ma tte les vers de mes stances, improvisant quand et quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon mnage, et toujours chantonnant: Il descend le cercueil et les roses sans taches, ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite: Il descend le cercueil et les roses sans taches Qu'un pre y dposa, tribut de sa douleur; Terre, tu les portas et maintenant tu caches Jeune fille et jeune fleur. Ah! ne les rends jamais ce monde profane, ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur; Le vent brise et fltrit, le soleil brle et fane Jeune fille et jeune fleur. Tu dors, pauvre lisa, si lgre d'annes! Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur. Vous avez achev vos fraches matines, Jeune fille et jeune fleur. Mais ton pre, lisa, sur la tombe s'incline; De ton front jusqu'au sien a mont la pleur. Vieux chne!... le temps a fauch sur ta racine Jeune fille et jeune fleur[386]! [Note 386: Voir l'_Appendice_ n XII: _Jeune fille et jeune fleur._] Je commenais me dshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma porte s'ouvre, et M. le prfet de police, accompagn de M. Nay[387], se prsente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma dtention au dpt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde de Neuville, avaient t arrts comme moi[388], et que, dans l'encombrement de la prfecture, on ne savait o placer les personnes que la justice croyait devoir interpeller. Mais, ajouta-t-il, vous allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon appartement ce qui vous conviendra le mieux. [Note 387: M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.] [Note 388: Pour les dtails de l'arrestation de M. Hyde de Neuville voy. ses _Mmoires et Souvenirs_, t. III, p. 494 et suivantes.] Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en tais dj tout charm, comme un moine de sa cellule. M. le prfet se refusa mes instances, et il me fallut dnicher. Je revis les salons que j'avais quitts depuis le jour o M. le prfet de police de Bonaparte m'avait fait venir pour m'inviter m'loigner de Paris. M. Gisquet et madame Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de dsigner celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me cder la sienne. J'tais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pice carte qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de toilette mademoiselle Gisquet; on me permit de garder mon domestique, qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, l'entre d'un troit escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre escalier conduisait au jardin; mais celui-l me fut interdit, et, chaque soir, on plaait une sentinelle au bas contre la grille qui spare le jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et mademoiselle Gisquet est trs jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai qu' me louer des soins de mes htes; ils semblaient vouloir expier les douze heures de ma premire rclusion. Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson d'Anacron sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tte la fentre: j'aperus un petit jardin bien vert, un grand mur masqu par un vernis du Japon; droite, au fond du jardin, des bureaux o l'on entrevoyait d'agrables commis de la police, comme de belles nymphes parmi des lilas; gauche, le quai de la Seine, la rivire et un coin du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-Andr-des-Arcs. Le son du piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu' moi avec la voix des mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur rapport. Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de la police tait un lambeau dchir et biscornu du jardin franais, charmilles tailles au ciseau, de l'htel du premier prsident de Paris. Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'tendait jusqu'au bord de la Seine. Ce fut l qu'aprs la journe des barricades, le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: Il trouva le premier prsident qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tte ni discontinuer sa pourmenade commence, laquelle acheve qu'elle fut, et estant au bout de son alle, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui venoit lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit: _C'est grand'piti que le valet chasse le maistre; au reste, mon me est Dieu, mon coeur est mon roy, et mon corps est entre les mains des mchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra._ L'Achille de Harlay qui se _pourmne_ aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq[389], et le duc de Guise, Coco Lacour; nous avons chang les grands hommes pour les grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'tais libre surtout ma fentre, tmoin ce bon gendarme en faction au bas de mon escalier et qui se prparait me tirer au vol, s'il m'et pouss des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y avait beaucoup de moineaux fringants, effronts et querelleurs, que l'on trouve partout, la campagne, la ville, dans les palais, dans les prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort que sur un rosier: qui peut s'envoler, qu'importent les souffrances de la terre! [Note 389: Ancien forat, devenu chef de la police de sret.] * * * * * Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait pass treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes deux soeurs Lucile et Julie; son imagination, reste frappe, ne peut plus supporter l'ide d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente attaque de nerfs, en entrant la prfecture, et ce fut une obligation de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma dtention, le juge d'instruction, le sieur Desmortiers[390], m'arriva accompagn de son greffier. [Note 390: Louis-Henri _Desmortiers_, n Morestais (Charente-Infrieure). La Restauration l'avait nomm conseiller la Cour de Paris; la rvolution de 1830 le fit procureur du roi prs le Tribunal de premire instance de la Seine, fonctions qu'il conserva pendant la plus grande partie du rgne de Louis-Philippe. Il n'tait donc pas juge d'instruction en 1832. Le juge d'instruction charg de l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James tait M. Poultier, qui remplit ses pnibles fonctions auprs des _accuss_ avec autant de dlicatesse que d'gards. _Mmoires_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 496.] M. Guizot avait fait nommer procureur gnral la cour royale de Rennes un M. Hello[391], crivain, et par consquent envieux et irritable, comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant. [Note 391: Charles-Guillaume _Hello_ (1787-1850). Il avait t nomm le 5 septembre 1830 procureur gnral Rennes. Il devint avocat gnral la cour de Cassation (27 mai 1837), puis conseiller (7 aot 1843). Il avait t un instant dput du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet crire et avait publi en 1827 un _Essai sur le rgime constitutionnel_ ou _Introduction l'tude de la Charte_. Son principal livre, _Philosophie de l'Histoire de France_ (1840) a t couronn par l'Acadmie franaise. Un de ses fils, Ernest Hello, mort en 1885, a laiss plusieurs ouvrages, l'_Homme_, _Paroles de Dieu_, etc., qui lui assurent un rang minent parmi les penseurs et les crivains de notre temps.] Le protg de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mls dans le procs que l'on poursuivait Nantes contre M. Berryer, crivit au ministre de la justice que, s'il tait le matre, il ne manquerait pas de nous faire arrter et de nous joindre au procs, la fois comme complices et comme pices conviction. M. de Montalivet avait cru devoir cder aux avis de M. Hello; il fut un temps o M. de Montalivet venait humblement chez moi prendre mes conseils et mes ides sur les lections et la libert de la presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu en faire un homme d'esprit, et voil sans doute pourquoi elle lui fait _mal au coeur_ aujourd'hui[392]. [Note 392: Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de la page 315.] M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite chambre; un air doucereux tait tendu comme une couche de miel sur un visage contract et violent. Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, Et suis huissier verge, en dpit de l'envie. M. Desmortiers tait nagure de la congrgation[393], grand communiant, grand lgitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcen juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse de l'ancien rgime; je lui approchai un fauteuil; je mis devant son greffier une petite table, une plume et de l'encre; je m'assis en face de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bnigne les petites accusations qui, dment prouves, m'auraient tendrement fait couper le cou: aprs quoi, il passa aux interrogations. [Note 393: Voici une des trs rares erreurs de fait qui se rencontrent dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, et elle n'est pas bien grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau livre sur la _Congrgation_, pages 389 et suiv., a publi la _liste_ complte de ses membres: M. Desmortiers n'y figure pas.] Je dclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique existant, je n'avais rien rpondre, que je ne signerais rien, que tous ces procds judiciaires taient superflus, qu'on pouvait s'en pargner la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charm d'avoir l'honneur de recevoir M. Desmortiers. Je vis que cette manire d'agir mettait en fureur le saint homme, qu'ayant partag mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la sienne; ce ressentiment se mlait l'orgueil du magistrat qui se croyait bless dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne pus jamais lui faire comprendre la diffrence qui existe entre l'ordre _social_ et l'ordre _politique_. Je me soumettais, lui dis-je au premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obissais aux lois civiles, militaires et financires, aux lois de police et d'ordre public; mais je ne devais obissance au droit politique qu'autant que ce droit manait de l'autorit royale consacre par les sicles, ou drivait de la souverainet du peuple. Je n'tais pas assez niais ou assez faux pour croire que le peuple avait t convoqu, consult, et que l'ordre politique tabli tait le rsultat d'un arrt national. Si l'on me faisait un procs pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et dlits sociaux, je rpondrais la justice; mais quand on m'intentait un procs politique, je n'avais rien rpondre une autorit qui n'avait aucun pouvoir lgal, et, par consquent, rien me demander. Quinze jours s'coulrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais appris les fureurs (fureurs qu'il tchait de communiquer aux juges), m'abordait d'un air confit, me disant: Vous ne voulez pas me dire votre illustre nom? Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de Charles X au duc de Fitz-James, et o se trouvait une phrase honorable pour moi. Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il est notoire que je suis rest fidle mon vieux roi, que je n'ai pas prt serment Philippe. Au surplus, je suis vivement touch de la lettre de mon souverain exil. Dans le cours de ses prosprits, il ne m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes services. * * * * * Madame Rcamier, qui tant de prisonniers ont d consolation et dlivrance, se fit conduire ma nouvelle retraite. M. de Branger descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le rgne de ses amis, ce qui se pratiquait dans les geles au temps des miens: il ne pouvait plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin[394] vint m'administrer les sacrements ministriels; une femme enthousiaste accourut de Beauvais afin _d'admirer_ ma gloire; M. Villemain fit acte de courage; M. Dubois[395], M. Ampre[396], M. Lenormant[397], mes gnreux et savants jeunes amis, ne m'oublirent pas; l'avocat des rpublicains, M. Ch. Ledru[398], ne me quittait plus: dans l'espoir d'un procs, il grossissait l'affaire, et il et pay de tous ses honoraires le bonheur de me dfendre. [Note 394: Voir l'_Appendice_ n XII: _Chateaubriand et M. Bertin an._] [Note 395: Paul-Franois _Dubois_ (1793-1874). Il avait fond, en 1824, avec Pierre Leroux, le journal le _Globe_. De 1831 1848, il fut dput de Nantes, ce qui lui valait d'tre appel par les petits journaux _Dubois (de la Gloire-Infrieure)_. Nomm inspecteur gnral de l'Universit ds le mois d'octobre 1830, il fut appel en 1840 la direction de L'cole normale, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1850. Il fut lu, le 13 avril 1810, membre de l'Acadmie des sciences morales et politiques.] [Note 396: Jean-Jacques _Ampre_, fils du clbre physicien (1800-1864); membre de l'Acadmie franaise et de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus fidles admirateurs de Chateaubriand, fidlit d'autant plus mritoire que Mme Rcamier lui avait inspir, ds sa jeunesse, une passion ardente et que le temps ne put affaiblir.] [Note 397: Charles _Lenormant_ (1802-1859), membre de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres. Il avait pous, en 1826, Mlle Amlie Cyvoct, nice de Mme Rcamier.] [Note 398: Charles _Ledru_, jeune avocat, dou d'un vrai talent, et qui ses plaidoyers politiques avaient valu une quasi-clbrit. Il allait bientt tre effac par un autre avocat rpublicain, du mme nom que lui, Auguste Ledru. Ce dernier, voulant viter la confusion qui n'aurait pas manqu de s'tablir entre lui et Charles Ledru, ajouta son nom celui de sa bisaeule maternelle, et s'appela _Ledru-Rollin_.] M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du piano. Son pre la gronda et prtendit qu'elle avait excut sa sonate moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hte me donnait en famille, n'ayant que moi pour auditeur, tait tout singulier. Pendant que cette scne toute pastorale se passait dans l'intimit du foyer, des sergents de ville m'amenaient du dehors des confrres coups de crosse de fusil et de bton ferr; quelle paix et quelle harmonie rgnaient pourtant au coeur de la police! J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable celle dont je jouissais, la faveur de la gele, M. Ch. Philipon[399]: condamn pour son talent quelques mois de dtention, il les passait dans une maison de sant Chaillot; appel en tmoignage Paris dans un procs, il profita de l'occasion, et ne retourna pas son gte; mais il s'en repentit: dans le lieu o il se tenait cach, il ne pouvait plus voir l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa prison, et, ne sachant comment y rentrer, il m'crivit la lettre suivante pour me prier de ngocier cette affaire avec mon hte: [Note 399: Charles _Philipon_ (1800-1862). Dessinateur habile, ayant un joli brin de plume son crayon, il fonda en 1831 la _Caricature_, journal hebdomadaire trs spcial, la fois artistique et politique. Le rdacteur principal tait Louis Desnoyers, un journaliste endiabl, l'auteur des _Botiens de Paris_. Les dessinateurs taient, avec Philipon, Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille Devria et D. Travis. Le journal eut une vogue europenne, et tout Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert, alors situe l'entre du passage Vro-Dodat, faisant vis--vis la cour des Fontaines, o taient exposes les images de la _Caricature_. Toutes les fois qu'on voulait faire provision de bon rire, on y allait. Cela passait mme pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. La maison Aubert, la meilleure des pharmacies! disait le peuple. Le parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre Philipon les saisies et les procs. Au cours d'un de ces procs, sur les bancs mmes de la Cour d'assises, en trois coups de crayon, il dessina une _poire_, qui se trouva tre la tte du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la _poire_ tait sur toutes les murailles, et ses ppins allaient devenir, jusqu' la fin du rgne, entre les mains de l'opposition, un projectile dont rpublicains et lgitimistes se servaient l'envi. En 1834, il cra le _Charivari_, et continua ainsi, par la plume et le dessin, sa guerre la monarchie de Juillet. Depuis 1848, il a fait paratre coup sur coup le _Journal Amusant_, le _Muse Franais_, et le _Petit Journal pour rire_. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu inscrire sur sa tombe ce vers de Barthlemy dans la _Nmsis_: Philipon, Juvnal de la Caricature.] Monsieur, Vous tes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis la mise en tat de sige, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi. J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'tais menac par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idoltre, d'une fille adoptive ge de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la mort! Je vais me trahir et ils me jetteront Sainte-Plagie, o je ne verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et des heures donnes, o je tremblerai pour sa sant et o je mourrai d'inquitude, si je ne la vois pas tous les jours. Je m'adresse vous, monsieur, vous lgitimiste, moi rpublicain de tout coeur, vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et partisan de la plus cre personnalit politique, vous de qui je ne suis nullement connu et qui tes prisonnier comme moi, pour obtenir de M. le prfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison de sant o l'on m'avait transfr. Je m'engage sur l'honneur me prsenter la justice toutes les fois que j'en serai requis, et je renonce me _soustraire quelque tribunal que ce soit_, si l'on veut me laisser avec ma pauvre enfant. Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuad que vous serez mon avocat, quoique les profonds politiques puissent voir l une _nouvelle_ preuve d'alliance entre les lgitimistes et les rpublicains, tous hommes dont les opinions s'accordent si bien. Si un tel hte, un tel avocat, on refusait ce que je demande, je saurais que je n'ai plus rien esprer, et je me verrais pour _neuf mois_ spar de ma pauvre Emma. Toujours, monsieur, quel que soit le rsultat de votre gnreuse intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins ternelle, car je ne douterai jamais des pressantes sollicitations que votre coeur va vous suggrer. Agrez, monsieur, l'expression de la plus sincre admiration et croyez-moi votre trs-humble et trs-dvou serviteur, CH. PHILIPON, Propritaire de _la Caricature_ (journal), condamn treize mois de prison. Paris, le 21 juin 1832. J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia par un billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se rduisait faire garder Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie secrte des passions, qui ne peut-tre bien comprise que par ceux qui l'ont vritablement sentie. Monsieur, Je pars pour Chaillot avec ma chre enfant. Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour exprimer ce que j'prouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser, monsieur, que votre coeur vous suggrerait d'loquentes instances. Je suis sr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble de bonheur o votre bont m'a mis. Agrez, je vous en prie, monsieur, mes trs-sincres remercments et daignez me croire le plus affectionn de vos serviteurs, CHARLES PHILIPON. cette singulire marque de mon crdit, j'ajouterai cet trange tmoignage de ma _renomme_: un jeune employ des bureaux de M. Gisquet m'adressa de trs beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet lui-mme; car enfin il faut tre juste: si un gouvernement lettr m'attaquait ignoblement, les Muses me dfendaient noblement; M. Villemain se pronona en ma faveur avec courage, et dans le journal mme des _Dbats_, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article contre mon arrestation. Voici ce que me dit le pote qui signe _J. Chopin, employ au cabinet_: MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND, LA PRFECTURE DE POLICE. Un jour, admirant ton gnie, J'osai te ddier des vers, Et, comme un filet d'eau s'panche aux seins des mers, Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie. Aujourd'hui l'infortune a pass sur ton front, Toujours serein dans la tempte. Le prsent fugitif, qu'est-ce pour le pote? Ta gloire restera... nos haines passeront. Ennemi gnreux, ta voix mle et puissante A prt son charme l'erreur, Mais ton loquence entranante Fait toujours absoudre ton coeur. Nagure un roi frappa ta noble indpendance; Tu fus grand devant sa rigueur... Il tombe: banni de la France, Tu ne vois plus que son malheur! Ah! qui pourrait sonder ton dvoment fidle Et forcer le torrent dtourner ses eaux? Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zle, Ta gloire est nous tous... reprends donc tes pinceaux. J. CHOPIN, employ au cabinet. Mademoiselle Nomi (je suppose que c'est le prnom de Mademoiselle Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre la main. Elle jetait la drobe un regard vers ma fentre. Qu'il et t doux d'tre dlivr de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon matre! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay vint dissiper mon rve. Je l'aperus causant avec Mademoiselle Gisquet de cet air qui nous trompe pas, nous autres crateurs de sylphides. Je dgringolai de mes nuages, je fermai ma fentre et j'abandonnai l'ide de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l'adversit. Aprs quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la libert, le 30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait morte, je crois, si ma dtention se ft prolonge. Elle vint me chercher dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que j'tais jadis sorti du ministre, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec _ce je ne sais quoi d'achev que le malheur donne la vertu_. Si M. Gisquet allait par l'histoire la postrit, peut-tre y arriverait-il en assez mauvais tat; je dsire que ce que je viens d'crire de lui serve ici de contre-poids une renomme ennemie. Je n'ai eu qu' me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute si j'avais t condamn, il ne m'et pas laiss chapper; mais, enfin lui et sa famille m'ont trait avec une convenance, un bon got, un sentiment de ma position, de ce que j'tais et de ce que j'avais t, que n'ont point eus une administration lettre et des lgistes d'autant plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas peur. De tous les gouvernements qui se sont levs en France depuis quarante annes, celui de Philippe est le seul qui m'ait jet dans la loge des bandits; il a pos sur ma tte sa main, sur ma tte respecte mme d'un conqurant irrit: Napolon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi cette colre[400]? Je vais vous le dire: j'ose protester en faveur du droit contre le fait, dans un pays o j'ai demand la libert sous l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays o, solitaire, je compte non par frres, soeurs, enfants, joies, plaisirs, mais par tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont spar du reste de mes amis: ceux-ci sont alls la fortune et passent, tout engraisss de leur dshonneur, auprs de ma pauvret; ceux-l ont abandonn leurs foyers exposs aux insultes. Les gnrations si fort prises de l'indpendance se sont vendues: communes dans leur conduite, intolrables dans leur orgueil, mdiocres ou folles dans leurs crits, je n'attends de ces gnrations que le ddain et je le leur rends; elles n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi la chose jure, l'amour des institutions gnreuses, le respect de ses propres opinions, le mpris du succs et de l'or, la flicit des sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur. [Note 400: M. Guizot, dans ses _Mmoires_ (tome II, page 344), apprcie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand: L'arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer, ne fut pas une faute moins grave. C'taient l, pour le gouvernement de 1830, des ennemis, non des insurgs, ni des conspirateurs; ils ne voulaient pas sa dure, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage l'opportunit et l'efficacit des complots et de la guerre civile pour le renverser; c'taient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui nuire; c'tait avec d'autres armes que les prisons et les procs qu'il fallait les combattre. _La Restauration avait donn, en pareille circonstance, un sage et noble exemple_: MM. de La Fayette, Voyer d'Argenson et Manuel taient, coup sr, contre elle, de plus srieux et redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne pouvaient l'tre contre le gouvernement de Juillet. De 1820 1822, le duc de Richelieu et M. de Villle avaient, contre ces chefs libraux, de bien autres griefs et de bien autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre les chefs lgitimistes qu'il fit arrter. Pourtant ils ne voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils comprirent que le pouvoir qui veut mettre un terme aux rvolutions ne doit pas porter, dans les hautes rgions de la socit, la guerre outrance....] Aprs l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir remplir. Le dlit dont j'avais t prvenu se liait celui pour lequel M. Berryer tait en prvention Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge d'instruction, puisque je ne reconnais pas la comptence du tribunal. Pour rparer le dommage que pouvait avoir caus M. Berryer mon silence, j'crivis M. le ministre de la justice[401] la lettre qu'on va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux. [Note 401: M. Barthe.] Paris, ce 3 juillet 1832. Monsieur le ministre de la justice, Permettez-moi de remplir auprs de vous, dans l'intrt d'un homme trop longtemps priv de sa libert, un devoir de conscience et d'honneur. M. Berryer fils, interrog par le juge d'instruction Nantes[402] le 18 du mois dernier, a rpondu: _Qu'il avait vu madame la duchesse de Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect d son rang, son courage et ses malheurs, son opinion personnelle et celle d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les consquences de la prsence de son Altesse Royale dans l'Ouest._ [Note 402: M. Bethuis.] M. Berryer, dveloppant avec son talent accoutum ce vaste sujet, l'a rsum de la sorte: _Toute guerre trangre ou civile, en la supposant couronne de succs, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions._ Questionn sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer a dit noblement: _Que des hommes graves lui ayant manifest sur les circonstances prsentes une opinion conforme la sienne, il avait cru devoir appuyer son avis sur l'autorit du leur; mais qu'il ne les nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti._ Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consults par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuv son opinion, mais j'ai rdig une note dans le sens de cette opinion mme. Elle devait tre remise madame la duchesse de Berry, dans le cas o cette princesse se trouvt rellement sur le sol franais, ce que je ne croyais pas. Cette premire note n'tant pas signe, j'en crivis une seconde, que je signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrpide mre du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de discordes ont dchire. Telle est la dclaration que je devais M. Berryer. Le vritable coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette dclaration servira, j'espre, la prompte dlivrance du prisonnier de Nantes; elle ne laissera peser que sur ma tte l'inculpation d'un fait, trs innocent sans doute, mais dont, en dernier rsultat, j'accepte toutes les consquences. J'ai l'honneur d'tre, etc. CHATEAUBRIAND. Rue d'Enfer-Saint-Michel, n 84. Ayant crit M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une affaire relative M. Berryer, M. le ministre de l'intrieur ne crut pas mme devoir me faire connatre qu'il avait reu ma lettre: comme il m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur d'crire aujourd'hui M. le ministre de la justice, je lui serai infiniment oblig d'ordonner ses bureaux de m'en accuser rception. CH. La rponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la voici: Paris le 3 juillet. Monsieur le vicomte, La lettre que vous m'avez adresse, contenant des renseignements qui peuvent clairer la justice, je la fais parvenir immdiatement au procureur du roi prs le tribunal de Nantes[403], afin qu'elle soit jointe aux pices de l'instruction commence contre M. Berryer. [Note 403: M. Demangeat.] Je suis avec respect, etc., Le garde des sceaux BARTHE. Par cette rponse, M. Barthe[404] se rservait gracieusement une nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes ddains des grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la possibilit d'une violence exerce sur ma personne ou sur mes crits. Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui s'embarrassait de mon opinion? qui songeait toucher un seul de mes cheveux? mes et faux du pot-au-feu, intrpides hros de la paix tout prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police, votre tat de sige de Paris, vos mille procs de presse, vos commissions militaires pour condamner mort l'auteur des _Cancans_[405]; vous m'avez pourtant plong dans vos geles; la peine applicable mon _crime_ n'tait rien moins que la peine capitale. Avec quel plaisir je vous livrerais ma tte, si, jete dans la balance de la justice, elle la faisait pencher du ct de l'honneur, de la gloire et de la libert de ma patrie! [Note 404: Flix _Barthe_ (1795-1863). Affili au Carbonarisme, trs ml comme avocat tous les procs politiques, ayant pris une part active la rvolution de Juillet, il tait entr, ds le 27 dcembre 1830, dans le ministre disloqu de M. Laffitte, pour remplacer l'instruction publique M. Mrilhou. Le 12 mars 1831, il avait chang, dans le nouveau cabinet Casimir Prier, le portefeuille de l'instruction publique contre celui de la justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 avril 1834 et tomba avec le ministre de Broglie. Il fut alors nomm pair de France et prsident de la Cour des Comptes. Le second Empire le fit snateur.] [Note 405: Pierre-Clment _Brard_. Pendant les Cent-Jours, il s'tait enrl, dix-sept ans, dans le corps des volontaires royaux de l'cole de droit de Paris, et il avait accompagn Gand le roi Louis XVIII. En 1831 et 1832, il fit paratre un petit pamphlet hebdomadaire, les _Cancans_, dont le titre variait chaque semaine: _Cancans parisiens_, _Cancans accusateurs_, _Cancans courtisans_, _Cancans inflexibles_, _Cancans saisis_, _Cancans prisonniers_, etc. Chaque numro se terminait par une chanson. C'tait comme une rsurrection, aprs 1830, des _Actes des Aptres_, de Rivarol, de Champcenetz et de leurs amis. Mme violence, et aussi mme vaillance et mme verve. Seulement, les _Cancans_ taient rdigs, non par une socit d'hommes d'esprit, mais par M. Brard tout seul: il avait, il est vrai, de l'esprit comme quatre, et mme comme quarante. Saisies et procs pleuvaient naturellement sur les _Cancans_ et sur leur auteur, qui se vit la fin condamn quatorze ans de prison et treize mille francs d'amende. Heureusement, il trouva le moyen de s'vader et de gagner la Hollande, changeant la prison pour l'exil. En 1833, il publia _Mon Voyage Prague_, puis se rendit Rome, o des lgitimistes venaient de fonder une banque, dont il devint un des employs. Il ne devait plus quitter la ville ternelle, o il est mort, il y a peu d'annes, royaliste impnitent, ainsi qu'il convenait l'auteur des _Cancans fidles_. Ses _Souvenirs_ sur _Sainte-Plagie en 1832_ ont paru en 1886.] * * * * * J'tais plus que jamais dtermin reprendre mon exil; madame de Chateaubriand, effraye de mon aventure, aurait dj voulu tre bien loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu o nous dresserions nos tentes. La grande difficult tait de trouver quelque argent pour vivre en terre trangre et pour payer d'abord une dette qui m'attirait des menaces de poursuites et de saisie. La premire anne d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce qui m'arriva pour Rome. Je me retirai l'avnement du ministre Polignac, et je m'en allai, ajoutant ma dtresse ordinaire soixante mille francs d'emprunt. J'avais frapp toutes les bourses royalistes; aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser Laffitte. M. Laffitte m'avana dix mille francs, que je donnai immdiatement aux cranciers les plus presss. Sur le produit de mes brochures, je retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance; mais une trentaine de mille francs restait toujours payer, en outre de mes vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont ges; malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe annuelle se fait sur mon menton. M. le duc de Lvis, son retour d'un voyage en cosse, m'avait dit, de la part de Charles X, que ce prince voulait continuer me faire ma pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lvis revint la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et tant harcel par une nue de cranciers. J'avais dj vendu mon argenterie. Le duc de Lvis m'apporta vingt mille francs, me disant noblement que ce n'tait pas les deux annes de pension de pairie que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes Rome n'taient qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en libert, je l'acceptai comme un prt momentan, et j'crivis au roi la lettre suivante[406]: [Note 406: On verra dans mon premier voyage Prague ma conversation avec Charles X au sujet de ce prt. (Note de Paris, 1834.) CH.] SIRE, Au milieu des calamits dont il a plu Dieu de sanctifier votre vie, vous n'avez point oubli ceux qui souffrent au pied du trne de saint Louis. Vous daigntes me faire connatre, il y a quelques mois, votre gnreux dessein de me continuer la pension de pair laquelle je renonai en refusant le serment au pouvoir illgitime; je pensai que Votre Majest avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes de ses bonts. Mais les derniers crits que j'ai publis m'ont caus des dommages et suscit des perscutions; j'ai essay inutilement de vendre le peu de chose que je possde. Je me vois forc d'accepter, non la pension annuelle que Votre Majest se proposait de me faire sur sa royale indigence, mais un secours provisoire pour me dgager des embarras qui m'empchent de regagner l'asile o je pourrai vivre de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre charge, mme un moment, une couronne que j'ai soutenue de tous mes efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie. Je suis, avec le plus profond respect, etc. CHATEAUBRIAND. Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avana de son ct une mme somme de vingt mille francs. Ainsi dgag des obstacles matriels, je fis les prparatifs de mon second dpart. Mais une raison d'honneur m'arrtait: madame la duchesse de Berry tait sur le sol franais; que deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux o ses prils pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de la Vende, acheva de me rendre libre. * * * * * J'allais vous crire, monsieur le vicomte, touchant ce _gouvernement provisoire_ que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et mme si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez consenti faire partie. Il n'a pas exist de fait, puisqu'il ne s'est jamais runi, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en sais pas du tout mauvais gr. Vous avez jug d'aprs le rapport que vous ont fait de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour connatre mieux que moi les effets d'une _fatale influence_ laquelle je n'ai pas voulu croire, et je suis sre que si M. de Ch. et t prs de moi, son coeur noble et gnreux s'y ft galement refus. Je n'en compte donc pas moins sur les bons services individuels et mme les conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire, et dont le choix m'avait t dict par leur zle clair et leur dvouement la lgitimit dans la personne de Henri V. Je vois que votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes qui touchent de loin, et j'espre que vous ne cesserez pas de combattre pour Henri V. Croyez, monsieur le vicomte, toute mon estime et amiti. M. C. R. Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point aux conseils que j'avais os lui donner dans la note dont M. Berryer avait t le porteur; elle en paraissait mme un peu blesse, bien qu'elle reconnt qu'une _fatale influence_ l'avait gare. Ainsi rendu ma libert et dgag de tout aujourd'hui, 7 aot, n'ayant plus rien faire qu' partir, j'ai crit ma lettre d'adieu M. de Branger, qui m'avait visit dans ma prison. Paris, 7 aot 1832. M. de Branger. Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre souvenir; le temps m'a manqu et je suis oblig de partir sans avoir le plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un temps de rvolution, mais de transformation sociale: or les transformations s'accomplissent lentement, et les gnrations qui se trouvent places dans la priode de la mtamorphose prissent obscures et misrables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien tre) est l'ge de la dcrpitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et s'teindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chant sur un tombeau. J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu votre voix; j'ai dfendu ce que j'tais venu dfendre; j'ai subi le cholra: je retourne la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les paroles sont gaies et la musique plaintive. Je me recommande votre amiti et votre muse. CHATEAUBRIAND. Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra Lucerne. Ble, 12 aot 1832. Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En qute d'un asile pour achever mes _Mmoires_, je chemine de nouveau tranant ma suite un norme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire porte en croupe par le roman. J'ai vu Vesoul M. Augustin Thierry, retir chez son frre le prfet[407]. Lorsque autrefois, Paris, il m'envoya son _Histoire de la conqute des Normands_, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme dans une chambre dont les volets taient demi ferms; il tait presque aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui exprimai mon admiration sincre: ce fut alors qu'il me rpondit que son ouvrage tait le mien, et que c'tait en lisant la bataille des Francs dans les _Martyrs_, qu'il avait conu l'ide d'une nouvelle manire d'crire l'histoire[408]. Quand je pris cong de lui, alors il s'effora de me suivre et il se trana jusqu' la porte en s'appuyant contre le mur: je sortis tout mu de tant de talent et de tant de malheur. [Note 407: Amde-Simon-Dominique _Thierry_ (1797-1873). Il avait t en 1810 prcepteur des petits-neveux de Talleyrand, et avait publi avec un vif succs, en 1828, son _Histoire des Gaulois_. Aprs les journes de Juillet, il avait t nomm prfet de la Haute-Sane. Matre des requtes au Conseil d'tat en 1838, promu conseiller en service ordinaire en 1853, il fut appel, par dcret imprial du 18 janvier 1860, siger au Snat. Il n'avait d'ailleurs pas cess de se livrer ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages sont l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_ (1840-1842); _Rcits et Nouveaux rcits de l'histoire romaine_ (1860-1864); _Saint-Jrme, la Socit chrtienne Rome et l'migration en Terre Sainte_ (1867); l'_Histoire d'Attila et de ses successeurs_ (1873).] [Note 408: On lit dans la prface des _Rcits des temps mrovingiens_, publie en 1840, les lignes suivantes, qui confirment ce que Chateaubriand crivait en 1832: J'achevais mes classes au collge de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apport du dehors, circula dans le collge; ce fut un grand vnement pour ceux d'entre nous qui ressentaient dj le got du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait son tour, et le mien vint un jour de cong, l'heure de la promenade. Ce jour l, je feignis de m'tre fait mal au pied, et je restai seul la maison; je lisais ou plutt je dvorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle vote qui tait notre salle d'tude et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'prouvai d'abord un charme vague et comme un blouissement d'imagination; mais quand vint le rcit d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire son dclin, je ne sais quel intrt plus actif et plus ml de rflexion m'attacha au tableau de la ville ternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une arme romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une arme de Francs.... mesure que se droulait mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilis, j'tais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Francs eut quelque chose d'lectrique. Je quittai la place o j'tais assis, et, marchant d'un bout l'autre de la salle, je rptai haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pav: Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'pe!... Ce moment d'enthousiasme fut peut-tre dcisif pour ma vocation venir; je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y arrta pas, je l'oubliai mme pendant plusieurs annes; mais, lorsqu'aprs d'invitables ttonnements pour le choix d'une carrire, je me fus livr tout entier l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulire prcision; aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frapp, je retrouve mes motions d'il y a trente ans.] Vesoul, surgit, aprs un long bannissement, Charles X[409], maintenant faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier. [Note 409: C'tait par Vesoul que le comte d'Artois tait rentr en France au mois de fvrier 1814, et il avait dat de cette ville, le 27 fvrier, sa _Proclamation aux Franais_.] J'ai pass la frontire sans accident avec mon fatras: voyons si, au revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la libert de la Suisse et du soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes annes. l'entre de Ble, j'ai rencontr un vieux Suisse, douanier; il m'a fait faire _bedit garandaine d'in guart d'hire_; on a descendu mon bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait le bruit d'un mtier bas; il s'est lev une fume de vinaigre, et, purifi ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relch. J'ai dit dans l'_Itinraire_, en parlant des cigognes d'Athnes: Du haut de leurs nids, que les rvolutions ne peuvent atteindre, elles ont vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des gnrations impies se sont leves sur les tombeaux des gnrations religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux pre. Je retrouve Ble le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans; mais l'hpital au toit duquel la cigogne de Ble a chafaud son nid n'est pas le Parthnon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du Cphise, le concile n'est pas l'aropage. rasme n'est pas Pricls; pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la fort Noire, le Ble romain et germanique. Louis XIV tendit la France jusqu'aux portes de cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversrent en 1813 pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain dfendu par Napolon. Allons voir les _danses de la mort_ de Holbein; elles nous rendront compte des vanits humaines. [Note 410: L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.] La danse de la mort (si toutefois ce n'tait pas mme alors une vritable peinture) eut lieu Paris, en 1424, au cimetire des Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La reprsentation du spectacle fut fixe dans des tableaux; on les vit exposs dans les cimetires de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa Ble ces joies de la tombe. Ces danses macabres du grand artiste ont t emportes leur tour par la mort, qui n'pargne pas ses propres folies: il n'est rest Ble, du travail d'Holbein, que six pices scies sur les pierres du clotre et dposes la bibliothque de l'Universit. Un dessin colori a conserv l'ensemble de l'ouvrage. Ces grotesques sur un fond terrible ont du gnie de Shakespeare, gnie ml de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes, cardinaux, prtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles, magistrats, guerriers, tous se dbattent et raisonnent avec et contre la Mort; pas un ne l'accepte de bonne grce. La Mort est varie l'infini, mais toujours bouffonne l'instar de la vie, qui n'est qu'une srieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre satirique a une jambe de moins comme le mendiant jambe de bois qu'elle accoste; elle joue de la mandoline derrire l'os de son dos, comme le musicien qu'elle entrane. Elle n'est pas toujours chauve; des brins de cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un jeune homme, et elle emmne une jeune fille qui se regarde dans un miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un colier narquois; elle coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et l'aveugle est deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin. Holbein a pu prendre l'ide de cette formidable gaiet dans la nature mme: entrez dans un reliquaire, toutes les ttes de mort semblent ricaner, parce qu'elles dcouvrent les dents; c'est le rire. De quoi ricanent-elles? du nant ou de la vie? La cathdrale de Ble et surtout les anciens clotres m'ont plu. En parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funbres, j'ai lu les noms de quelques rformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on voit moins ce qu'il a rform que ce qu'il a dtruit. Ces pdants secs qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux christianisme, crateur de la socit depuis quinze sicles, n'ont pu lever un seul monument. quoi ce monument et-il rpondu? Comment aurait-il t en rapport avec les moeurs? Les hommes n'taient point faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; ils taient faits comme Lon X avec le gnie de Raphal, ou comme saint Louis avec le gnie gothique; le petit nombre ne croyait rien, le grand nombre croyait tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour temples que des salles d'coles, ou pour glises que les cathdrales qu'il a dvastes: il y a tabli sa nudit. Jsus-Christ et ses aptres ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur sicle, mais ils ne venaient pas _rformer_ un ancien culte; ils venaient _tablir_ une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu. Lucerne, 14 aot 1832. Le chemin de Ble Lucerne par l'Argovie offre une suite de valles, dont quelques-unes ressemblent la valle d'Argels, moins le ciel espagnol des Pyrnes. Lucerne, les montagnes, diffremment groupes, tages, profiles, colories, se terminent, en se retirant les unes derrire les autres et en s'enfonant dans la perspective, aux neiges voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et si l'on ne conservait que les collines surfaces d'herbages et de lapinires qui bordent immdiatement le lac des Quatre-Cantons, on reproduirait un lac d'Italie. Les arcades du clotre du cimetire dont la cathdrale est environne sont comme les loges d'o l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments de ce cimetire ont pour tendard une croisette de fer portant un Christ dor. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumire qui s'chappent des tombes: de distance en distance, il y a des bnitiers dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bnir des cendres regrettes. Je ne pleurais rien l en particulier, mais j'ai fait descendre la rose lustrale sur la communaut silencieuse des chrtiens et des malheureux mes frres. Une pitaphe me dit: _Hodie mihi, cras tibi_; une autre: _Fuit homo_; une autre: _Siste, viator; abi, viator._ Et j'attends demain, et j'aurai t homme; et voyageur je m'arrte; et voyageur je m'en vais. Appuy l'une des arcades du clotre, j'ai regard longtemps le thtre des aventures de Guillaume Tell et de ses compagnons: thtre de la libert helvtique, si bien chant et dcrit par Schiller et Jean de Mller. Mes yeux cherchaient dans l'immense tableau la prsence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les cendres les plus ignores. En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain, et demain encore? Malheur moi qui ne puis vieillir et qui vieillis toujours! Lucerne, 15 aot 1832. Les capucins sont alls ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption, bnir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la protection de laquelle naquit l'indpendance suisse: cette indpendance dure encore. Que deviendra notre libert moderne, toute maudite de la bndiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante annes, et elle a t vendue et revendue, maquignonne, brocante tous les coins de rue. Il y a plus de libert dans le froc d'un capucin qui bnit les Alpes que dans la friperie entire des lgislateurs de la Rpublique, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de Juillet. Le voyageur franais en Suisse est touch et attrist; notre histoire, pour le malheur des peuples de ces rgions, se lie trop leur histoire; le sang de l'Helvtie a coul pour nous et par nous; nous avons port le fer et le feu dans la chaumire de Guillaume Tell; nous avons engag dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trne de nos rois. Le gnie de Thorwaldsen a fix le souvenir du 10 aot la porte de Lucerne. Le lion helvtique expire, perc d'une flche, en couvrant de sa tte affaisse et d'une de ses pattes l'cu de France, dont on ne voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacre aux victimes, le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpt dans le roc, le soldat chapp au massacre du 10 aot, qui montre aux trangers le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine la chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modle de douleur a brod l'image de l'agneau divin immol!... Par quel conseil la Providence, aprs la dernire chute du trne des Bourbons, m'envoie-t-elle chercher un asile auprs de ce monument? Du moins, je puis le contempler sans rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l'cu de France, comme le lion l'enserre de ses ongles puissants, mais dtendus par la mort. Eh bien, ce monument, un membre de la Dite a propos de le dtruire! Que demande la Suisse? la libert? elle en jouit depuis quatre sicles; l'galit? elle l'a; la rpublique? c'est la forme de son gouvernement; l'allgement des taxes? elle ne paye presque point d'impts. Que veut-elle donc? elle veut changer, c'est la loi des tres. Quand un peuple, transform par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a t, le premier symptme de sa maladie, c'est la haine du pass et des vertus de ses pres. Je suis revenu du monument du 10 aot par le grand pont couvert, espce de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux triangulaires, placs entre les chevrons du toit, dcorent cette galerie. Ce sont des fastes populaires o le Suisse, en passant, apprenait l'histoire de sa religion et de sa libert. J'ai vu les poules d'eau prives; j'aime mieux les poules d'eau sauvages de l'tang de Combourg. Dans la ville, le bruit d'un choeur de voix m'a frapp; il sortait d'une chapelle de la Vierge: entr dans cette chapelle, je me suis cru transport aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dvotement pars, des femmes rcitaient avec le prtre le chapelet et les litanies. C'tait comme la prire du soir au bord de la mer dans ma pauvre Bretagne, et j'tais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'tait perdu dans la chane de mes annes. Sur le lac de Lucerne, 16 aot 1832, midi. Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isol. Je la peindrais bien encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux? quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en rcompense mon _gnie_ au front dpouill? qui rpterait mes chants? quelle muse en inspirerais-je? Sous la vote de mes annes, comme sous celle des monts neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me rchauffer. Quelle piti de traner, travers ces monts, des pas fatigus que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver libre d'errer de nouveau qu' la fin de ma vie! Deux heures. Ma barque s'est arrte la cale d'une maison sur la rive droite du lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protgent une table. Devant moi, un peu droite, sur le bord oppos du lac, se dploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclins de ces pturages dits _Alpes_ dans le pays: il est surmont d'un roc brch en demi-cercle et dont les deux pointes, le _Mythen_ et le _Haken_ (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme. Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude indpendance helvtique sur la tte d'un peuple de bergers. Le silence n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de deux gnisses restes dans l'table voisine: elle semble me sonner la gloire de la pastorale libert que Schwytz a donne, avec son nom, tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appel _Italia_, a de mme, mais avec des droits moins sacrs, communiqu son nom la terre des Romains. Trois heures. Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes s'lvent et s'assombrissent. Voil la croupe herbue du Grtli et les trois fontaines o Frst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurrent la dlivrance de leur pays; voil, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui signale l'endroit o Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa d'un coup de pied au milieu des vagues. Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais exist[411]? Ne seraient-ils que des personnages du Nord, ns des chants des Scaldes et dont on retrouve les traditions hroques sur les rivages de la Sude? Les Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils taient l'poque de la conqute de leur indpendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calches o Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc la main, d'abme en abme: moi-mme suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux? [Note 411: Les chroniques contemporaines de la rvolution de 1307 ne font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne parlent que des trois conjurs du Grtli, Frst, d'Uri, Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de Melchtal, d'Underwald. Ce n'est qu' la fin du XVe sicle que les historiens nationaux ont commenc parler de Guillaume Tell et de ses exploits, et les narrations qu'ils en ont donnes renferment les plus graves invraisemblances au double point de vue gographique et chronologique.] Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique, quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le mme Dieu qui soulve les vents, et la mme confiance dans ce Dieu qui rassure les hommes. Comme autrefois, en traversant l'Ocan, les lacs de l'Amrique, les mers de la Grce, de la Syrie, j'cris sur un papier inond. Les nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au souvenir de l'antique libert des Alpes que la voix de cette nature effmine et dgnre que mon sicle a place malgr moi dans mon sein. Altorf. Dbarqu Fluelen, arriv Altorf, le manque de chevaux va me retenir une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur la tte de son fils: le trait d'arc tait de la distance qui spare ces deux fontaines. Croyons, malgr la mme histoire raconte par Saxon le Grammairien, et que j'ai cite le premier dans mon _Essai sur les rvolutions_[412]; ayons foi en la religion et la libert, les deux seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont clatantes, non grandes. [Note 412: Dans son _Essai_, Chateaubriand avait consacr trois chapitres la Suisse: _la Suisse pauvre et vertueuse_;--_la Suisse philosophique_;--_la Suisse corrompue_. Le premier de ces chapitres renfermait la note suivante: L'anecdote de la pomme et de Guillaume Tell est trs douteuse. L'historien de la Sude, Grammaticus, rapporte exactement le mme fait d'un paysan et d'un gouverneur sudois. J'aurais cit les deux passages s'ils n'taient trop longs. On peut voir le premier dans Simler (_Helvetiorum Respublica_, lib. I, page 58); et l'on trouve l'autre cit tout entier la fin de _Coke's Letters on Switzerland_. _Essai sur les Rvolutions_, 1re dition, page 255. Cette anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait pour trs douteuse, n'est plus aujourd'hui dfendue par personne.] Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie que j'ai salue du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais quoi bon ce dernier regard jet sur les rgions du midi et de l'aurore! Le pin des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous de lui dans les valles fleuries. Dix heures du soir. L'orage recommence; les clairs s'entortillent aux rochers; les chos grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du Schoechen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis longtemps je ne m'tais trouv seul et libre; rien dans la chambre o je suis enferm: deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours bercer, ni songes faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit sont des trsors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond de mon me! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon coeur dans mes veines, je n'ai parl le langage des passions avec autant d'nergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantme de ma jeunesse? as-tu piti de moi? Tu le vois, je ne suis chang que de visage; toujours chimrique, dvor d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j'y entrais quand je te crai dans un moment d'extase et de dlire. Voici l'heure o je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fentre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grces que je t'avais prodigues, je te ferai cent fois plus sduisante; ma palette n'est pas puise; j'ai vu plus de beauts et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fe ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous tes baisers. Cette tte, que ces cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'tait lorsque je te donnai l'tre, fille ane de mes illusions, doux fruit de mes mystrieuses amours avec ma premire solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les prcipices o je passerai demain. Viens! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus. On frappe ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont arrivs, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, ternel orage. 17 aot 1832. (Amsteg.) D'Altorf ici, une valle entre des montagnes rapproches, comme on en voit partout; la Reuss bruyante au milieu. l'auberge du Cerf, un petit tudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhne et qui me dit: Fous fenir l'Altorf ce madin? allez fite! Il me croyait pied comme lui; puis, apercevant mon char bancs: Oh! les chefals! c'tre autre chosse. Si l'tudiant voulait _troquir_ ses jeunes jambes contre mon char bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je prendrais son bton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais aux glaciers du Rhne; je parlerais la langue de Schiller ma matresse, et je rverais creusement la libert germanique: lui, il cheminerait vieux comme le temps, ennuy comme un mort, dtromp par l'exprience, s'tant attach au cou, comme une sonnette, un bruit dont il serait plus fatigu au bout d'un quart d'heure que du fracas de la Reuss. L'change n'aura pas lieu, les bons marchs ne sont pas mon usage. Mon colier part; il me dit en tant et remettant son bonnet teuton, avec un petit coup de tte: Permis! Encore une ombre vanouie. L'colier ignore mon nom; il m'aura rencontr et ne le saura jamais: je suis dans la joie de cette ide; j'aspire l'obscurit avec plus d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumire: celle-ci m'importune ou comme clairant mes misres ou comme me montrant des objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hte de passer le flambeau mon voisin. Trois garonnets tirent l'arbalte: Guillaume Tell et Gessler sont partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de leur indpendance. Demandez un petit pauvre de France s'il a jamais lanc la hache en mmoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis! * * * * * Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en zigzag pendant deux lieues; tantt joignant la Reuss, tantt s'en cartant quand la fissure du torrent s'largit. Sur les reliefs perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetes de cpes de htres, des pics dardant la nue, des dmes coiffs de glace, des sommets chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mches de cheveux blancs; dans la valle, des ponts, des colonnes en planches noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La nature alpestre force ces arbres redevenir sauvages; la sve se fait jour malgr la greffe: un caractre nergique brise les liens de la civilisation. Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scne change: le fleuve coule avec cascades dans une ornire caillouteuse, sous une avenue double et triple de pins; c'est la valle du Pont d'Espagne Cauterets. Aux pans de la montagne, les mlzes vgtent sur les artes vives du roc; amarrs par leurs racines, ils rsistent au choc des temptes. Le chemin, quelques carrs de pommes de terre, attestent seuls l'homme dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le rsum de son histoire. Les troupeaux, relgus aux pturages des rgions suprieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en est plus question: le grand aigle est tomb dans l'ocan en passant Sainte-Hlne; il n'y a vol si haut et si fort qui ne dfaille dans l'immensit des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait annonc d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils n'enlveront jamais de chamois dans leurs serres; dbilit la lueur domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du Saint-Gothard le libre et clatant soleil de la gloire de la France. * * * * * Aprs avoir franchi le pont du _Saut du prtre_, et contourn le mamelon du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; l'une et l'autre ore, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un dfil, on aperoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca. Enfin, on pntre dans la valle de Schoellenen, o commence la premire rampe du Saint-Gothard. Cette valle est une coche de deux mille pieds de profondeur, entaille dans un plein bloc de granit. Les parois du bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'offrent plus que leurs flancs et leurs crtes ardentes et rougies. La Reuss tonne dans son lit vertical, matelass de pierres. Un dbris de tour tmoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des sicles immmors. Soutenu en l'air par des murs le long des masses graniteuses, le chemin, torrent immobile, circule parallle au torrent mobile de la Reuss. a et l, des votes en maonnerie mnagent au voyageur un abri contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans une espce d'entonnoir tortueux, et tout coup, l'une des volutes de la conque, on se trouve face face du pont du Diable. Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus lev, bti derrire et qui le domine; le vieux pont ainsi altr ne ressemble plus qu' un court aqueduc double tage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont; mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute d'eau. Ma mmoire oppose sans cesse mes voyages mes voyages, montagnes montagnes, fleuves fleuves, forts forts, et ma vie dtruit ma vie. Mme chose m'arrive l'gard des socits et des hommes. Les chemins modernes, que le Simplon a enseigns et que le Simplon efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers, plus hardis et plus naturels, n'vitaient aucune difficult; ils ne s'cartaient gure du cours des torrents; ils montaient et descendaient avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les prcipices, passaient sous les avalanches, n'tant rien au plaisir de l'imagination et la joie des prils. L'ancienne route du Saint-Gothard, par exemple, tait tout autrement aventureuse que la route actuelle. Le pont du Diable mritait sa renomme, lorsqu'en l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il traait un arc obscur, ou plutt un troit sentier travers la vapeur brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait pic, pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les habitants d'Uri ont eu la pieuse ide de btir une autre chapelle la cascade. Enfin ce n'taient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois les Alpes, c'taient des hordes de Barbares ou des lgions romaines. C'taient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri, des routiers, des plerins, des prlats, des moines. On racontait des aventures tranges: Qui avait bti le pont du Diable? Qui avait prcipit dans la prairie de Wasen la roche du Diable? et l s'levaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastres, des ermitages, gardant la mmoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue, ses vtements, ses moeurs, ses usages. On ne trouvait point, il est vrai, dans un dsert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la socit. Que la civilisation est une belle chose! cette _perle_, je la laisse au _beau premier lapidaire_. Suwarow et ses soldats ont t les derniers voyageurs dans ce dfil, au bout duquel ils rencontrrent Massna. Aprs avoir dbouch du pont du Diable et de la galerie d'Urnerloch, on gagne la prairie d'Ursern, ferme par des redans comme les siges de pierres d'une arne. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure; le contraste est frappant: c'est ainsi qu'aprs et avant les rvolutions la socit parat tranquille; les hommes et les empires sommeillent deux pas de l'abme o ils vont tomber. Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces masses roules, enfles, brises, festonnes leur cime par quelques guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et cumeuses d'un _ocan_ de pierre sur lequel l'homme a laiss les ondulations de son chemin. Au pied du mont Adule, entre mille roseaux, Le Rhin, tranquille et fier du progrs de ses eaux, Appuy d'une main sur son urne penchante, Dormait au bruit flatteur de son onde naissante. Trs beaux vers, mais inspirs par les fleuves de marbre de Versailles. Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lve d'un lit de frimas, son urne ou plutt ses urnes sont de glace; son origine est congnre ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la ceinture guerrire. Le Rhin, n du Saint-Gothard dans les Grisons, verse ses eaux la mer de la Hollande, de la Norwge et de l'Angleterre; le Rhne, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de l'Espagne, de l'Italie et de la Grce: des neiges striles forment les rservoirs de la fcondit du monde ancien et du monde moderne. Deux tangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l'un au Tessin, l'autre la Reuss. La source de la Reuss est moins leve que la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal de quelques centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l'on rptait le mme ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait d'tranges mtamorphoses dans les contres au bas des Alpes. Un montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de fertiliser ou de striliser un pays; voil de quoi rabattre l'orgueil de la puissance. C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un ternel adieu et prendre leurs chemins opposs sur les deux versants du Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destines sont spares: ils vont chercher des terres diffrentes et divers soleils; mais leurs mres, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de nourrir leurs enfants dsunis. Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les hommes se retirent. Sur le plateau du Saint-Gothard, dsert dans le ciel, finit un monde et commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacs par des noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amen, en la remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon nouveau guide, le Tessin. Le Saint-Gothard est taill pic du ct de l'Italie; le chemin qui se plonge dans la Val-Tremola fait honneur l'ingnieur forc de le dessiner dans la gorge la plus troite. Vu d'en haut, ce chemin ressemble un ruban pli et repli; vu d'en bas, les murs qui soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou imitent ces digues qu'on lve les unes au-dessus des autres contre l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, la double file des bornes plantes rgulirement sur les deux cts de la route, on dirait d'une colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la malheureuse Italie. Samedi, 18 aot 1832. (Lugano.) J'ai pass de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les toiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes. La lune n'tait point d'abord l'horizon, mais son aube s'panouit par degrs devant elle, de mme que ces _gloires_ dont les peintres du XIVe sicle entouraient la tte de la VIERGE: elle parut enfin, creuse et rduite au quart de son disque, sur la cime dentele du Furca; les pointes de son croissant ressemblaient des ailes; on et dit d'une colombe blanche chappe de son nid de rocher: sa lumire affaiblie et rendue plus mystrieuse, l'astre chancr me rvla le lac Majeur au bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontr ce lac, une fois en me rendant au congrs de Vrone, une autre fois en me rendant en ambassade Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des prosprits; je l'entrevoyais prsent la nuit, du bord oppos, sur la route de l'infortune. Entre mes voyages, spars seulement de quelques annes, il y avait de moins une monarchie de quatorze sicles. Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde ces rvolutions politiques; en me rendant la libert, elles m'ont rendu ma propre nature. J'ai encore assez de sve pour reproduire la primeur de mes songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la crature imaginaire de mes dsirs. Le temps et le monde que j'ai traverss n'ont t pour moi qu'une double solitude o je me suis conserv tel que le ciel m'avait form. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidit des jours, puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des annes vivre? * * * * * Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme Bologne, peuple faisant son mnage dans la rue comme Naples, architecture de la Renaissance, toits dpassant les murs sans corniches, fentres troites et longues, nues ou ornes d'un chapiteau et perces jusque dans l'architrave. La ville s'adosse un coteau de vignes que dominent deux plans superposs de montagnes, l'un de pturages, l'autre de forts: le lac est ses pieds. Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne, l'est de Lugano, un hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la rputation des Circassiennes. La veille de mon arrive tait la fte de ce hameau; on tait all en plerinage la beaut: cette tribu sera quelques dbris d'une race des barbares du Nord conserve sans mlange au-dessus des populations de la plaine. Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiques comme me pouvant convenir: j'en ai trouv une charmante, mais d'un loyer beaucoup trop cher. Pour mieux voir le lac, je me suis embarqu. Un de mes deux bateliers parlait un jargon franco-italien entrelard d'anglais. Il me nommait les montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet duquel on dcouvre le dme de la cathdrale de Milan; Castagnola, avec ses oliviers dont les trangers mettent de petits rameaux leur boutonnire; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac; Saint-Georges, enfat de son ermitage: chacun de ces lieux avait son histoire. L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont Caprino un village enclav dans le territoire du Tessin. En face, de l'autre ct, au pied du San-Salvador, elle possde encore une espce de promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prt gracieusement aux Luganois ce promontoire pour excuter les criminels et pour y lever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour de cette _haute justice_, exerce par sa permission sur son territoire, comme d'une preuve de sa suzerainet sur Lugano. On ne fait plus subir aujourd'hui aux condamns le supplice de la corde, on leur coupe la tte: Paris a fourni l'instrument, Vienne le thtre du supplice: prsents dignes de deux grandes monarchies. Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de la brise parfum de l'ambre des pins, vinrent passer les barques d'une confrrie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces voyageuses, ne reconnatrai-je pas celles que je rencontrai un soir en errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La Lydie du pote n'tait point alors avec ces hirondelles de la campagne de Tibur; mais je savais qu'en ce moment mme une autre jeune femme enlevait furtivement une rose dpose dans le jardin abandonn d'une villa du sicle de Raphal, et ne cherchait que cette fleur sur les ruines de Rome. Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne runissant gure leurs bases qu'au niveau du lac, ressemblent des les spares par d'troits canaux; elles m'ont rappel la grce, la forme et la verdure de l'archipel des Aores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours sous ces riants portiques o la princesse de Belgiojoso a laiss tomber quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achverais donc mes _Mmoires_ l'entre de cette terre classique et historique o Virgile et Le Tasse ont chant, o tant de rvolutions se sont accomplies? Je remmorerais ma destine bretonne la vue de ces montagnes ausoniennes? Si leur rideau venait se lever, il me dcouvrirait les plaines de la Lombardie; par del, Rome; par del, Naples, la Sicile, la Grce, la Syrie, l'gypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurs, moi qui ne possde pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds! mais pourtant mourir ici? finir ici?--n'est-ce pas ce que je veux, ce que je cherche? Je n'en sais rien. Lucerne, 20, 21 et 22 aot 1832. J'ai quitt Lugano sans y coucher; j'ai repass le Saint-Gothard, j'ai revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouv rectifier mon esquisse. Altorf, tout tait chang depuis vingt-quatre heures: plus d'orage, plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu passer la nuit l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route dont les extrmits aboutissent deux lacs et sont tenues par deux peuples lis d'un mme noeud politique, spars sous tous les autres rapports. J'ai travers le lac de Lucerne, il avait perdu mes yeux une partie de son mrite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de Rome aux ruines d'Athnes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide. Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver l'exaltation alpine des crivains de montagne, j'y perds ma peine. Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces, rarfier mon sang, dsenfumer ma tte fatigue, me donner une faim insatiable, un repos sans rves, ne produit point pour moi ces effets. Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tte n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu' Paris. J'ai autant d'apptit aux _Champs-lyses_ qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la dlicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil. Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus lev, mon me plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix des turpitudes humaines. Le calme de la rgion sublunaire d'une marmotte ne se communique point mes sens veills. Misrable que je suis, travers les brouillards qui roulent mes pieds, j'aperois toujours la figure panouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace ne changent rien ma vue du ciel; Dieu ne parat pas plus grand du sommet de la montagne que du fond de la valle. Si pour devenir un homme robuste, un saint, un gnie suprieur, il ne s'agissait que de planer sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mcrants et d'imbciles ne se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils soient bien obstins leurs infirmits. Le paysage n'est cr que par le soleil; c'est la lumire qui fait le paysage. Une grve de Carthage, une bruyre de la rive de Sorrente, une lisire de cannes dessches dans la Campagne romaine, sont plus magnifiques, claires des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes les Alpes de ce ct-ci des Gaules. De ces trous surnomms valles, o l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents l'ancre appels montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de leurs bords; de ces faces violtres, de ces cous gotreux, de ces ventres hydropiques: foin! Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les loges de leurs admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppes dans la nuit dont elles paississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes lignes, leurs immenses ombres portes, augmentent d'effet la clart de la lune. Les astres les dcoupent et les gravent dans le ciel en pyramides, en cnes, en oblisques, en architecture d'albtre, tantt jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances indtermines, lgrement laves de bleu; tantt les sculptant une une et les sparant par des traits d'une grande correction. Chaque valle, chaque rduit avec ses lacs, ses rochers, ses forts, devient un temple de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous prsentent l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel pluvieux, dans leurs diffrentes nuances de tnbres, elles ressemblent des lithographies grises, noires, bistres: la tempte aussi leur va bien, de mme que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui roulent leurs pieds ou se suspendent leurs flancs. Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux mditations, l'indpendance, la posie? De belles et profondes solitudes mles de mer ne reoivent-elles rien de l'me, n'ajoutent-elles rien ses volupts? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de toutes les beauts des sens et de l'intelligence qui l'environnent, comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment born, ne l'accrot-il pas, ne l'tend-il pas jusqu'aux limites o commence une ternit de vie? Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont trac les lignes, colori les ciels, les neiges, les pitons, les dclivits, les cascades irises, l'atmosphre _flou_, les ombres tendres et lgres: le paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu'un pommier isol, battu du vent, jet de travers au milieu des froments de la Beauce; une fleur de sagette dans un marais; un petit cours d'eau dans un chemin; une mousse, une fougre, une capillaire sur le flanc d'une roche; un ciel humide, enfum; une msange dans le jardin d'un presbytre; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d'une grange ou le long d'un clotre; une chauve-souris mme remplaant l'hirondelle autour d'un clocher champtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les dernires lueurs du crpuscule; toutes ces petites choses, rattaches quelques souvenirs, s'enchanteront des mystres de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En dfinitive, c'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Les glaces de la baie de Baffin peuvent tre riantes avec une socit selon le coeur, les bords de l'Ohio et du Gange lamentables en l'absence de toute affection. Un pote a dit: La patrie est aux lieux o l'me est enchane. Il en est de mme de la beaut. En voil trop propos de montagnes; je les aime comme grandes solitudes; je les aime comme cadre bordure et lointain d'un beau tableau; je les aime comme rempart et asile de la libert; je les aime comme ajoutant quelque chose de l'infini aux passions de l'me: quitablement et raisonnablement, voil tout le bien qu'on peut en dire. Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optique isole au milieu des tableaux de mes _Mmoires_: j'teindrai la lampe, et Lugano rentrera dans la nuit. peine arriv Lucerne, j'ai vite couru de nouveau la cathdrale, la _Hofkirche_, btie sur l'emplacement d'une chapelle ddie saint Nicolas, patron des mariniers: cette chapelle primitive servait aussi de phare; car, pendant la nuit, on la voyait claire d'une manire surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prchrent l'vangile dans la contre presque dserte de Lucerne; ils y apportrent la libert dont n'a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis revenu la cathdrale, un homme creusait une fosse; dans l'glise, on achevait un service autour d'un cercueil, et une jeune femme faisait bnir un autel un bonnet d'enfant; elle l'a mis, avec une expression visible de joie, dans un panier qu'elle portait son bras, et s'en est alle charge de son trsor. Le lendemain, j'ai trouv la fosse du cimetire referme, un vase d'eau bnite pos sur la terre frache, et du fenouil sem pour les petits oiseaux: ils taient dj seuls, auprs de ce mort d'une nuit. J'ai fait quelques courses autour de Lucerne parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont places au-dessus des portes des fermes, l'abri des toits prolongs, habitent avec les paysans. J'ai vu la fameuse Clara Wendel[413] aller la messe derrire ses compagnes de captivit, dans son uniforme de prisonnire. Elle est fort commune; je lui ai trouv l'air de toutes ces brutes de France prsentes tant de meurtres, sans pour cela tre plus distingues qu'une bte froce, malgr ce que veut leur prter la thorie du crime et de l'admiration des gorgements. Un simple chasseur, arm d'une carabine, conduit ici les galriens aux travaux de la journe et les ramne leur prison. [Note 413: Le 15 septembre 1816, le conseiller d'tat Lucernois Xavier Keller fut trouv mort dans l'Aar, prs de Lucerne. Toutes sortes de rumeurs furent rpandues au sujet de cette mort mystrieuse: on souponnait un meurtre. Aucune preuve cependant n'tait venue confirmer ces soupons, lorsque, en 1825, des vagabonds, parmi lesquels se trouvait _Clara Wendel_, furent arrts et firent des rvlations sur ce drame nocturne. Il fut alors appris que Xavier Keller avait t victime d'un crime politique dont les instigateurs avaient t deux personnages officiels de Lucerne. Cinq personnes, parmi lesquelles un frre et une soeur de Clara Wendel, en avaient t les excuteurs. Il en rsulta un procs, dont le retentissement fut europen, et qui se termina par plusieurs condamnations. Clara Wendel fut condamne la dtention perptuelle et subit sa peine dans la prison de Lucerne.] J'ai pouss ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu' une chapelle btie sur le chemin: on y monte par un petit portique italien. De ce portique, je voyais un prtre priant seul genoux dans l'intrieur de l'oratoire, tandis que j'apercevais au haut des montagnes les dernires lueurs du soleil couchant. En revenant Lucerne, j'ai entendu dans les cabanes des femmes rciter le chapelet; la voix des enfants rpondait l'adoration maternelle. Je me suis arrt, j'ai cout au travers des entrelacs de vignes ces paroles adresses Dieu du fond d'une chaumire. La belle, jeune et lgante jeune fille qui me sert _l'Aigle d'or_ dit aussi trs rgulirement son _Angelus_ en fermant les rideaux des croises de ma chambre. Je lui donne en rentrant quelques fleurs que j'ai cueillies; elle me dit, en rougissant et se frappant doucement le sein avec sa main: Per me? Je lui rponds: Pour vous. Notre conversation finit l. Lucerne, 26 aot 1832. Madame de Chateaubriand n'est point encore arrive, je vais faire une course Constance. Voici M. A. Dumas[414]; je l'avais dj aperu chez David, tandis qu'il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne[415]. C'est chez madame de Colbert, en Beauce, que j'crivis, il y a prs de vingt ans, dans ces _Mmoires_[416], l'histoire de ma jeunesse Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi fugitifs que ma vie. [Note 414: Le 5 juin 1832, le jour des funrailles du gnral Lamarque, Alexandre Dumas avait suivi le cortge en costume d'artilleur; le bruit courait qu'il avait distribu des armes la Porte Saint-Martin. Le 9 juin, un journal annona que l'auteur de _la Tour de Nesle_, pris les armes la main, avait t fusill le 6 au matin. Un aide de camp du roi courut chez lui, le trouva en parfaite sant, et l'informa que l'ventualit de son arrestation avait t srieusement discute. On lui conseillait d'aller passer un mois ou deux l'tranger, pour se faire oublier. Il mit ordre ses affaires dramatiques, toucha de l'argent de Harel (ce qui n'tait pas un petit succs), et, le 21 juillet 1832, muni d'un passeport en rgle, il partit pour la Suisse. Vers le commencement d'octobre, il tait de retour Paris. Ses _Impressions de voyage_, dont la publication commena en 1833, sont restes le meilleur de ses ouvrages. Au tome III, il raconte sa visite l'auteur du _Gnie du Christianisme_ dans un chapitre intitul: _Les Poules de M. de Chateaubriand._] [Note 415: L'une et l'autre ne sont plus. (Paris, note de 1836.) CH.--Sur la comtesse de Colbert, voir, au tome I, la note 2 de la page 124.] [Note 416: Voir, premire partie, livre III, les pages 123-126.] Le courrier de la malle m'apporte une trs belle lettre de M. de Branger, en rponse celle que je lui avais crite en partant de Paris: cette lettre a dj t imprime en note, avec une lettre de M. Carrel, dans le _Congrs de Vrone_[417]. [Note 417: La lettre de Branger est du 19 aot 1832; celle d'Armand Carrel du 4 octobre 1834. Elles ont t imprimes toutes les deux la fin du _Congrs de Vrone_, t. II, p. 455 et suivantes.] Genve, septembre 1832 En allant de Lucerne Constance, on passe par Zurich et Winterthur. Rien ne m'a plu Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le pass historique de Zurich, n'en dplaise mme la bataille de Zurich. Napolon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amen les Russes Paris. Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutt une longue rue propre. Constance a l'air de n'appartenir personne; elle est ouverte tout le monde. J'y suis entr le 27 aot, sans avoir vu un douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demand mon passeport. Madame Rcamier tait arrive depuis trois jours[418], pour faire une visite la reine de Hollande. J'attendais madame de Chateaubriand, venant me rejoindre Lucerne. Je me proposais d'examiner s'il ne serait pas prfrable de se fixer d'abord en Souabe, sauf descendre ensuite en Italie. [Note 418: Mme Rcamier, trs effraye par le cholra, qui avait fait autour d'elle, dans la rue de Svres, de trs nombreuses victimes, s'tait dcide, au mois d'aot, quitter Paris et faire un voyage en Suisse. Malgr son rel courage, et bien qu'on l'ait vue souvent prodiguer sans effroi ses soins des personnes atteintes de maladies contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque superstitieuse du cholra. tait-ce un pressentiment? Elle mourut du cholra le 11 mai 1849. Aprs avoir succomb ce flau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, dit Mme Lenormant (_Souvenirs et Correspondance_, t. II, p. 572), Mme Rcamier prit dans la mort une beaut surprenante. Ses traits, d'une gravit anglique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majest du dernier sommeil ne fut accompagne d'autant de douceur et de grce. Un dessin, transport sur la pierre par Achille Devria, a conserv le souvenir de cette remarquable circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la scrupuleuse exactitude, prouve son tour la fidlit de notre rcit.] Dans la ville dlabre de Constance, notre auberge tait fort gaie; on y faisait les apprts d'une noce. Le lendemain de mon arrive, madame Rcamier voulut se mettre l'abri de la joie de nos htes: nous nous embarqumes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'o sort le Rhin pour devenir fleuve, nous abordmes la grve d'un parc. Ayant mis pied terre, nous franchmes une haie de saules, de l'autre ct de laquelle nous trouvmes une alle sable circulant parmi des bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un pavillon s'levait au milieu des jardins, et une lgante _villa_ s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses toujours mlancoliques pour moi cause des rminiscences de mes divers et nombreux automnes. Nous nous promenmes au hasard, et puis nous nous assmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages s'levrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque, charms et surpris, nous commencions les couter: c'tait une scne d'un conte de fe. Les harmonies ne renaissant pas, je lus madame Rcamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'crire quelque chose sur ses tablettes, dj demi remplies des dtails de la mort de J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernires paroles de l'auteur d'_Hlose_: Ma femme, ouvrez la fentre, que je voie encore le soleil, je traai ces mots au crayon: _Ce que je voulais sur le lac de Lucerne, je l'ai trouv sur le lac de Constance, le charme et l'intelligence de la beaut. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je veux encore voir longtemps le soleil, si c'est prs de vous que je dois achever ma vie. Que mes jours expirent vos pieds, comme ces vagues dont vous aimez le murmure.--28 aot 1832._ L'azur du lac veillait derrire les feuillages; l'horizon du midi, s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et se retirant travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions o nous tions. * * * * * En rentrant Constance, nous avons aperu madame la duchesse de Saint-Leu et son fils Louis-Napolon: ils venaient au-devant de madame Rcamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je savais qu'elle s'tait montre gnreuse lors de ma dmission la mort du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la Restauration, ambassadeur Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse de Saint-Leu que des rapports de politesse; ne pouvant aller moi-mme chez elle, j'avais laiss libres les secrtaires et les attachs de lui faire leur cour, et j'avais invit le cardinal Fesch un dner diplomatique de cardinaux. Depuis la dernire chute de la Restauration, le hasard m'avait fait changer quelques lettres avec la reine Hortense et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier monument des grandeurs vanouies; les voici: MADAME DE SAINT-LEU, APRS AVOIR LU LA DERNIRE LETTRE DE M. DE CHATEAUBRIAND. Arenenberg, ce 15 octobre 1831. M. de Chateaubriand a trop de gnie pour n'avoir pas compris toute l'tendue de celui de l'empereur Napolon. Mais son imagination si brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse, une illustre fortune, attirrent son coeur: il y dvoua sa personne et son talent, et, comme le pote qui prte tout le sentiment qui l'anime, il revtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer son enthousiasme. L'ingratitude ne le dcouragea pas, car le malheur tait toujours l qui en appelait lui; cependant son esprit, sa raison, ses sentiments vraiment franais en font malgr lui l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur qui rend fidle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie qui en fait la force, la libert des consciences et des opinions qui donne un noble essor aux facults de l'homme, l'aristocratie du mrite qui ouvre une carrire toutes les intelligences, voil son domaine plus qu' tout autre. Il est donc libral, napoloniste et mme rpublicain plutt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses nouvelles illustrations sauraient l'apprcier, tandis qu'il ne sera jamais compris de ceux qu'il a placs dans son coeur si prs de la divinit; et s'il n'a plus qu' chanter le malheur, ft-il le plus intressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre sicle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile rel, s'teindra faute d'aliments assez levs pour inspirer son beau talent. HORTENSE. APRS AVOIR LU UNE NOTE SIGNE HORTENSE. M. de Chateaubriand est extrmement flatt et on ne peut plus reconnaissant des sentiments de bienveillance exprims avec tant de grce dans la premire partie de la note: dans la seconde se trouve cache une sduction de femme et de reine qui pourrait entraner un amour-propre moins dtromp que celui de M. de Chateaubriand. Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion d'infidlit entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, l'ge o M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que peu d'annes ddaigneraient ses hommages: force lui est de rester attach son vieux malheur, tout tent qu'il pourrait tre par de plus jeunes adversits. CHATEAUBRIAND. Paris, ce 6 novembre 1831. Arenenberg, le 4 mai 1832. Monsieur le vicomte, Je viens de lire votre dernire brochure. Que les Bourbons sont heureux d'avoir pour soutien un gnie tel que le vtre! Vous relevez une cause avec les mmes armes qui ont servi l'abattre; vous trouvez des paroles qui font vibrer tous les coeurs franais. Tout ce qui est national trouve de l'cho dans votre me; ainsi, quand vous parlez du grand homme qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous inspire, votre gnie l'embrasse tout entier, et votre me alors, s'panchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus grandes penses. Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller mon impulsion, j'ose vous tmoigner la sympathie que j'prouve pour celui qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la libert. Mais, permettez-moi de vous le dire, vous tes le seul dfenseur redoutable de la vieille royaut; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire qu'elle penst comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas de vous dclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du vtre. Cependant, monsieur le vicomte, si nous diffrons d'opinions, au moins sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur de la France. Agrez, je vous prie, etc., etc. LOUIS-NAPOLON BONAPARTE. Paris, 19 mai 1832. Monsieur le comte, On est toujours mal l'aise pour rpondre des loges; quand celui qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans une condition sociale laquelle se rattachent des souvenirs hors de pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus l'un et l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le _juste-milieu_ bloqu dans Ancne par les soldats du pape. Ah! monsieur, o est votre oncle? d'autres que vous je dirais: O est le tuteur des rois et le matre de l'Europe? En dfendant la cause de la lgitimit, je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient l'estime publique doit rester fidle ses serments: lord Falkland, ami de la libert et ennemi de la cour, se fit tuer Newbury dans l'arme de Charles Ier. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je resterai, puisque je fais moi-mme partie de ces ruines. Je m'tais flatt un moment de l'espoir de mettre cet t l'hommage de mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune, accoutume djouer mes projets, m'a encore tromp cette fois. J'aurais t heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre; nous aurions parl d'une grande gloire et de l'avenir de la France, deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de prs. CHATEAUBRIAND. Les Bourbons m'ont-ils jamais crit des lettres pareilles celles que je viens de produire? Se sont-ils jamais douts que je m'levais au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton? Lorsque, petit garon, j'errais, compagnon des ptres, sur les bruyres de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait o je marcherais entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues, donnant le bras d'un ct la famille de Saint-Louis, de l'autre celle de Napolon; grandeurs ennemies qui s'appuient galement, dans l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidle, sur l'homme ddaign de la lgitimit? Madame Rcamier alla s'tablir Wolfsberg, chteau habit par M. Parquin[419], dans le voisinage d'Arenenberg, sjour de madame la duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours Constance. Je vis tout ce qu'on pouvait voir: la halle o est le grenier public que l'on baptise _salle du Concile_, la prtendue statue de Huss, la place o Jrme de Prague et Jean Huss furent, dit-on, brls; enfin, toutes les abominations ordinaires de l'histoire et de la socit. [Note 419: Charles _Parquin_, ancien officier des armes impriales. Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il avait achet, en 1824, le chteau de Wolfsberg, sis auprs d'Arenenberg, et avait pous une demoiselle d'honneur de la reine Hortense, Mlle Cochelet, fille d'un membre de l'Assemble constituante et leve dans le pensionnat de Mme Campan avec Mlle de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin prit la part la plus active l'chauffoure de Strasbourg (30 octobre 1836). Il fut arrt aux cts du prince. Traduit devant la cour d'assises du Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il fut acquitt, aprs une mouvante plaidoirie de son frre, Me Parquin, qui tait, cette poque, l'un des plus brillants avocats du barreau de Paris.] Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a pu dfendre Constance, qui a, si je ne me trompe, t saccage par Attila, assige par les Hongrois, les Sudois, et prise deux fois par les Franais. Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la vieille socit s'y sont retirs. Quand je frappais une porte, m'enqurant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race antique, lecteur demi-solde; ce qui allait fort bien avec les clochers abandonns et les couvents dserts de la ville. L'arme de Cond a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble avoir dpos son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de retrouver un vtran migr; il me faisait l'honneur de m'avoir connu autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses annes. * * * * * Le 29 d'aot j'allai dner Arenenberg. Arenenberg est situ sur une espce de promontoire dans une chane de collines escarpes. La reine de Hollande, que l'pe avait faite et que l'pe a dfaite, a bti le chteau, ou, si l'on veut, le pavillon d'Arenenberg. On y jouit d'une vue tendue, mais triste. Cette vue domine le lac infrieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du Rhin sur des prairies noyes. De l'autre ct du lac, on aperoit des bois sombres, restes de la fort Noire, quelques oiseaux blancs voltigeant sous un ciel gris et pousss par un vent glac. L, aprs avoir t assise sur un trne, aprs avoir t outrageusement calomnie, la reine Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'le du lac o l'on a, dit-on, retrouv la tombe de Charles le Gros, et o meurent prsent des serins qui demandent en vain le soleil des Canaries. Madame la duchesse de Saint-Leu tait mieux Rome: elle n'est pas cependant descendue par rapport sa naissance et sa premire vie: au contraire, elle a mont; son abaissement n'est que relatif un accident de sa fortune; ce ne sont pas l de ces chutes comme celle de madame la Dauphine, tombe de toute la hauteur des sicles. Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu taient son fils, madame Salvage[420], madame ***. En trangers, il y avait madame Rcamier, M. Vieillard[421] et moi. Madame la duchesse de Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de reine et de demoiselle de Beauharnais. [Note 420: Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note 2 de la page 102.] [Note 421: Narcisse _Vieillard_ (1791-1857). Aprs avoir fait, comme officier d'artillerie, les campagnes de Russie (1812), d'Allemagne (1813) et de France (1814), il rentra dans la vie prive la Restauration, et manifesta en plusieurs circonstances ses sentiments bonapartistes. Choisi par la reine Hortense pour prcepteur de son fils an Charles-Louis-Napolon Bonaparte, frre du futur Napolon III, il s'occupa aussi de l'ducation de ce dernier, puis il se retira en Normandie. Dput de la Manche, de 1842 1846, reprsentant du peuple de 1848 1851, il contribua la prparation et l'excution du coup d'tat du 2 dcembre, et fut nomm snateur le 26 janvier 1852. Faisant marcher de front son bonapartisme et son rpublicanisme, lors du vote sur le rtablissement de l'Empire, il vota contre. sa mort (19 mai 1857), il dfendit, par une clause de son testament, de porter son corps l'glise.] Aprs le dner, madame de Saint-Leu s'est mise son piano avec M. Cottrau, grand jeune peintre moustaches, chapeau de paille, blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant[422]. [Note 422: M. Cottrau tait un ami du prince Louis, et il ne quittait gure Arenenberg. l'poque o il exerait les fonctions de capitaine dans l'artillerie suisse, le prince s'prit de la veuve d'un planteur mauricien, Madame S...., habitant un chteau voisin, et il demanda sa main sans pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure assez srieuse pour que la reine Hortense, oppose ce mariage, se dcidt faire partir son fils, afin de changer le cours de ses ides. Louis-Napolon se rendit en Angleterre, accompagn de M. Cottrau. En quittant Arenenberg, il pleurait; il paraissait inconsolable. Durant le voyage, il tira souvent de la poche de son habit une miniature, portrait de la dame de ses penses; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les deux jeunes gens passrent quelque temps Londres. Quand ils revinrent en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense avait russi souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son habitude, la visite des tiroirs avant de quitter l'htel, trouva dans un secrtaire, o il eut soin de la laisser, la miniature de la belle mauricienne.--_La marquise de Crenay, une amie de la reine Hortense et de Napolon III_, par H. Thirria, p. 19.] Le prince Louis habite un pavillon part, o j'ai vu des armes, des cartes topographiques et stratgiques; industries qui faisaient, comme par hasard, penser au sang du conqurant sans le nommer: le prince Louis est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement grave. Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses mmoires: elle m'a montr un cabinet rempli de dpouilles de Napolon. Je me suis demand pourquoi ce vestiaire me laissait froid; pourquoi ce petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme port telle bataille me trouvaient si indiffrent: j'tais bien plus troubl en racontant la mort de Napolon Sainte-Hlne! La raison en est que Napolon est notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit dans notre souvenir; mais le hros est encore trop prs de sa gloire. Dans mille ans, ce sera autre chose: il n'y a que les sicles qui aient donn le parfum de l'ambre la sueur d'Alexandre; attendons: d'un conqurant il ne faut montrer que l'pe. Retourn Wolfsberg avec madame Rcamier, je partis la nuit: le temps tait obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la hulotte lamentait: vraie scne de Germanie. Madame de Chateaubriand arriva bientt Lucerne: l'humidit de la ville l'effraya, et Lugano tant trop cher, nous nous dcidmes venir Genve. Nous prmes notre route par Sempach: le lac garde la mmoire d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses, une poque o les nations de ce ct-ci des Alpes avaient perdu leurs liberts. Au del de Sempach, nous passmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant comme tous les monuments du christianisme. Elle est situe dans un lieu triste, l'ore d'une bruyre qui conduit des bois: si j'eusse t libre et seul, j'aurais demand aux moines quelque trou dans leurs murailles, pour y achever mes _Mmoires_ auprs d'une chouette; puis je serais all finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil fainant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le printemps sont devenus des injures, des dsastres et des regrets. En arrivant Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande rvolution dans la ville: j'avais beau regarder, les rues taient dsertes, le silence rgnait, la terrible rvolution s'accomplissait sans parler, la paisible fume d'une pipe au fond de quelque estaminet. Madame Rcamier ne tarda pas nous rejoindre Genve. Genve, fin de septembre 1832. J'ai commenc me remettre srieusement au travail: j'cris le matin et je me promne le soir. Je suis all hier visiter Coppet. Le chteau tait ferm: on m'en a ouvert les portes; j'ai err dans les appartements dserts. Ma compagne de plerinage a reconnu tous les lieux o elle croyait voir encore son amie, ou assise son piano, ou entrant, ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame Rcamier a revu la chambre qu'elle avait habite; des jours couls ont remont devant elle: c'tait comme une rptition de la scne que j'ai peinte dans _Ren_: Je parcourus les appartements sonores o l'on n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles taient dtendues, et l'araigne filait sa toile dans les couches abandonnes..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments que les frres et les soeurs passent dans leurs jeunes annes, runis sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fume. peine le fils connat-il le pre, le pre le fils, le frre la soeur, la soeur le frre! Le chne voit germer ses glands autour de lui, il n'en est pas ainsi des enfants des hommes! Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces _Mmoires_, de ma dernire visite Combourg, en partant pour l'Amrique. Deux mondes divers, mais lis par une secrte sympathie, nous occupaient, madame Rcamier et moi. Hlas! ces mondes isols, chacun de nous les porte en soi; car o sont les personnes qui ont vcu assez longtemps les unes prs des autres pour n'avoir pas des souvenirs spars? Du chteau, nous sommes entrs dans le parc; le premier automne commenait rougir et dtacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrs et laissait our un ruisseau qui fait tourner un moulin. Aprs avoir suivi les alles qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Stal, madame Rcamier a voulu saluer ses cendres. quelque distance du parc est un taillis ml d'arbres plus grands, et environn d'un mur humide et dgrad. Ce taillis ressemble ces bouquets de bois au milieu des plaines que les chasseurs appellent des _remises_: c'est l que la mort a pouss sa proie et renferm ses victimes. Un spulcre avait t bti d'avance dans ce bois pour y recevoir M. Necker, madame Necker et madame de Stal: quand celle-ci est arrive au rendez-vous, on a mur la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de Stal est rest en dehors, et Auguste lui-mme, mort avant son enfant, a t plac sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont graves ces paroles tires de l'criture: _Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant dans le ciel?_ Je ne suis point entr dans le bois; madame Rcamier a seule obtenu la permission d'y pntrer. Rest assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je tournais le dos la France et j'avais les yeux attachs, tantt sur la cime du Mont-Blanc, tantt sur le lac de Genve: les nuages d'or couvraient l'horizon derrire la ligne sombre du Jura; on et dit d'une gloire qui s'levait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de l'autre ct du lac, la maison de lord Byron[423], dont le fate tait touch d'un rayon du couchant; Rousseau n'tait plus l pour admirer ce spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s'en tait jamais souci. C'tait au pied du tombeau de madame de Stal que tant d'illustres absents sur le mme rivage se prsentaient ma mmoire: ils semblaient venir chercher l'ombre leur gale pour s'envoler au ciel avec elle et lui faire cortge pendant la nuit. Dans ce moment, madame Rcamier, ple et en larmes, est sortie du bocage funbre elle-mme comme une ombre. Si j'ai jamais senti la fois la vanit et la vrit de la gloire et de la vie, c'est l'entre du bois silencieux, obscur, inconnu, o dort celle qui eut tant d'clat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'tre vritablement aim. [Note 423: Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la seconde et dernire fois, le 25 avril 1816, il se rendit en Suisse, par la Belgique et le Rhin, et passa quelques mois sur les bords du lac de Genve. C'est l qu'il crivit le troisime chant du _Plerinage de Childe-Harold_, le _Prisonnier de Chillon_ et la _Nuit finale de l'Univers_, et qu'il commena son drame de _Manfred_.] Cette vespre mme, lendemain du jour de mes dvotions aux morts de Coppet, fatigu des bords du lac, je suis all chercher, toujours avec madame Rcamier, des promenades moins frquentes. Nous avons dcouvert, en aval du Rhne, une gorge resserre o le fleuve coule bouillonnant au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises rocheuses coupes de prairies. Une de ces prairies s'tend au pied d'une colline, sur laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plante une maison. Nous avons remont et descendu plusieurs fois en causant cette bande troite de gazon qui spare le fleuve bruyant du silencieux coteau: combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a t et mener avec soi en arrire sur la trace de ses jours? Nous avons parl de ces temps, toujours pnibles et toujours regretts, o les passions font le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'cris cette page minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu' travers ma fentre je vois briller quelques toiles sur les Alpes. Madame Rcamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je vais passer l'hiver voquer mes heures vanouies, les faire comparatre une une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le coupable. Je passerai l't prochain dans la patrie de Jean-Jacques. Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rveur. Et puis, quand l'automne sera revenu, nous irons en Italie: _Italiam!_ c'est mon ternel refrain. Genve, octobre 1832. Le prince Louis-Napolon m'ayant donn sa brochure intitule: _Rveries politiques_, je lui ai crit cette lettre: Prince, J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me confier. J'ai mis par crit, comme vous l'avez dsir, quelques rflexions naturellement nes des vtres et que j'avais dj soumises votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en cosse, que tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que lui; mais si Dieu, dans ses impntrables conseils, avait rejet la race de saint Louis, si les moeurs de notre patrie ne lui rendaient pas l'tat rpublicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux la gloire de la France que le vtre. Je suis, etc., etc., CHATEAUBRIAND. Paris, rue d'Enfer, janvier 1833 J'avais beaucoup rv de cet avenir prochain que je m'tais fait et auquel je croyais toucher. la tombe du jour, j'allais vaguer dans les dtours de l'Arve, du ct de Salve. Un soir, je vis entrer M. Berryer; il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse de Berry[424]; il n'en savait pas les dtails. Mes projets de repos furent encore une fois renverss. Quand la mre de Henri V avait cru des succs, elle m'avait donn mon cong; son malheur dchirait son dernier billet et me rappelait sa dfense. Je partis sur-le-champ de Genve, aprs avoir crit aux ministres. Arriv dans ma rue d'Enfer, j'adressai aux rdacteurs en chef des journaux la circulaire suivante: [Note 424: La duchesse de Berry avait t arrte Nantes--on sait dans quelles circonstances--le 7 novembre 1833. Le 12 novembre, Berryer entrait dans le cabinet de Chateaubriand, Genve, et lui apprenait la nouvelle, sans pouvoir d'ailleurs lui donner aucun dtail. Chateaubriand partit aussitt pour Paris.] Monsieur, Arriv Paris le 17 de ce mois, j'crivis le 18 M. le ministre de la justice[425] pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de lui envoyer de Genve, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui tait parvenue et s'il avait eu la bont de la faire passer Madame. [Note 425: M. Barthe.] Je sollicitais en mme temps de M. le garde des sceaux l'autorisation ncessaire pour me rendre Blaye auprs de la princesse. M. le garde des sceaux me voulut bien rpondre, le 19, qu'il avait transmis mes lettres au prsident du conseil[426] et que c'tait lui qu'il me fallait adresser. J'crivis en consquence, le 20, M. le ministre de la guerre. Je reois aujourd'hui, 22, sa rponse du 21: Il regrette, d'tre dans la ncessit de m'annoncer que le gouvernement n'a pas jug qu'il y ait lieu d'accder mes demandes. Cette dcision a mis un terme mes dmarches auprs des autorits. [Note 426: Le marchal Soult, ministre de la guerre et prsident du conseil.] Je n'ai jamais eu la prtention, monsieur, de me croire capable de dfendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l'on m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste prisonnire, tait de lui proposer pour l'occurrence la formation d'un conseil d'hommes plus clairs que moi. Outre les personnes honorables et distingues qui se sont dj prsentes, j'aurais pris la libert d'indiquer au choix de MADAME M. le marquis de Pastoret, M. Lain, M. de Villle, etc., etc. Maintenant, monsieur, cart officiellement, je rentre dans mon droit priv. Mes _Mmoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry_, envelopps dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent auprs du coeur que Louvel rendit plus semblable celui d'Henri IV. Je n'ai point oubli cet insigne honneur, dont le moment actuel me demande compte et me fait sentir toute la responsabilit. Je suis, monsieur, etc., etc. CHATEAUBRIAND. Pendant que j'crivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouv le moyen de faire passer ce billet madame la duchesse de Berry: Paris, ce 23 novembre 1832. Madame, J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genve une premire lettre en date du 12 de ce mois[427]. Cette lettre, dans laquelle je vous suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos dfenseurs, a t imprime dans les journaux. [Note 427: Cette lettre du 12 novembre tait ainsi conue: Madame, Vous me trouverez bien tmraire de venir vous importuner dans un pareil moment pour vous supplier de m'accorder une grce, dernire ambition de ma vie: je dsirerais ardemment tre choisi par vous au nombre de vos dfenseurs. Je n'ai aucun titre personnel la haute faveur que je sollicite auprs de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la demander en mmoire d'un prince dont vous daigntes me nommer l'historien; je l'espre encore comme le prix du sang de ma famille. Mon frre eut la gloire de mourir avec son illustre aeul, M. de Malesherbes, dfenseur de Louis XVI, le mme jour, la mme heure, pour la mme cause et sur le mme chafaud. Je suis, etc..... CHATEAUBRIAND.] La cause de Votre Altesse Royale peut tre traite individuellement par tous ceux qui, sans y tre autoriss, auraient des vrits utiles faire connatre; mais si MADAME dsire qu'on s'en occupe en son propre nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et de lgistes qui doit tre charg de cette haute affaire. Dans ce cas, je demanderais que MADAME voult bien m'adjoindre (avec les personnes dont elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M. de Villle, M. Lain, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M. Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland. J'avais aussi pens, madame, qu'on aurait pu appeler ce conseil quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire la ntre; mais peut-tre serait-ce les placer dans une fausse position, les obliger faire un sacrifice d'honneur et de principe, dont les esprits levs et les consciences droites ne s'arrangent pas. CHATEAUBRIAND. Vieux soldat disciplin, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et marcher sous mes capitaines: rduit par la volont du pouvoir un duel, je l'acceptai. Je ne m'attendais gure venir, de la tombe du mari, combattre auprs de la prison de la veuve. En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui convient la France, je n'en tais pas moins dans la voie de l'honneur. Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole sa conscience; il est bon que quelqu'un consente se perdre pour demeurer ferme des principes dont il a la conviction et qui tiennent ce qu'il y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs ncessaires du fait brutal, les victimes charges de prononcer le _veto_ de l'opprim contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur dvouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauv; il ne pouvait rien sauver: dans les ides mmes de mes adversaires, le dvouement sera-t-il strile pour la race humaine? Je prfre, dit-on, une famille ma patrie: non, je prfre au parjure la fidlit mes serments, le monde moral la socit matrielle; voil tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans la persuasion qu'elle tait essentiellement utile la France; je confonds sa postrit avec celle de la patrie, et lorsque je dplore les malheurs de l'une, je dplore les dsastres de l'autre: vaincu, je me suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont impos des intrts. Je tche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne. * * * * * En France, pays de vanit, aussitt qu'une occasion de faire du bruit se prsente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon coeur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mrite. J'eus donc beaucoup de concurrents; ils sollicitrent, ainsi que moi, de madame la duchesse de Berry, l'honneur de la dfendre. Du moins, ma prsomption m'offrir pour champion la princesse tait un peu justifie par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance l'pe de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il avait dj remport quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert mon _Mmoire sur la captivit de Madame la duchesse de Berry_[428] par une considration dont je suis vivement frapp; je l'ai souvent reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore. [Note 428: Le _Mmoire sur la captivit de Mme la duchesse de Berry_, parut le 29 dcembre 1832.] On ne cesse, disais-je, de s'tonner des vnements; toujours on se figure d'atteindre le dernier; toujours la rvolution recommence. Ceux qui, depuis quarante annes, marchent pour arriver au terme, gmissent; ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer. Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est tombe leurs pieds! peine chapps ces croulements successifs, ils sont obligs d'en traverser de nouveau les dcombres et la poussire. Quel sicle verra la fin du mouvement? La Providence a voulu que les gnrations de passage destines des jours immmors fussent petites, afin que le dommage ft de peu. Aussi voyons-nous que tout avorte, que tout se dment, que personne n'est semblable soi-mme et n'embrasse toute sa destine, qu'aucun vnement ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes suprieurs de l'ge qui expire s'teignent; auront-ils des successeurs? Les ruines de Palmyre aboutissent des sables. De cette observation gnrale passant aux faits particuliers, j'expose, dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de Berry par des mesures arbitraires, en la considrant comme prisonnire de police, de guerre, d'tat, ou en demandant aux Chambres un bill d'_attainder_; qu'on pouvait la soumettre la comptence des lois, en lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacre. Les ministres soutenaient la premire opinion, les hommes de Juillet la seconde, les royalistes la troisime. Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la duchesse de Berry tait descendue en France, elle n'y avait t attire que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre prsent, appeler un autre avenir. Infidle son extraction populaire, la rvolution sortie des journes de Juillet a rpudi la gloire et courtis la honte. Except dans quelques cours dignes de lui donner asile, la libert, devenue l'objet de la drision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement, cette libert que des bateleurs se renvoient coups de pied, cette libert trangle aprs fltrissure au tourniquet des lois d'exception, transformera, par son anantissement, la rvolution de 1830 en une cynique duperie. L-dessus, et pour nous dlivrer tous, madame la duchesse de Berry est arrive. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a achete. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il ne reste plus qu' la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi, et j'ai mis en scne le dfenseur de la princesse; puis, aprs avoir fait parler le dfenseur, je m'adresse l'accusateur: Avocat, levez-vous: tablissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, nice de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de rclamation envers un homme rput oncle et tuteur d'un orphelin nomm Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de l'_accuse_, dtenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille prtend impudemment avoir t roi depuis le jour de l'abdication du ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'lection du roi des Franais. l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparatre d'abord Louis-Philippe comme tmoin charge ou dcharge, si mieux n'aime se rcuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec l'_accuse_ le descendant du grand tratre; que l'Iscariote en qui Satan tait entr, _entravit Satanas in Judam_, dise combien il a reu de deniers pour le march, etc., etc. Puis, d'aprs l'expertise des lieux, il sera prouv que l'_accuse_ a t pendant six heures la ghenne de feu dans un espace trop troit o quatre personnes pouvaient peine respirer, ce qui a fait dire contumlieusement la torture qu'on lui faisait la _guerre la saint Laurent_. Or, Caroline-Ferdinande, tant presse par ses complices contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois ses vtements, et, chaque coup que les gendarmes portaient en dehors l'tre embras, la commotion se serait tendue au coeur de la dlinquante et lui aurait fait vomir des bouillons de sang. Puis, en prsence de l'image du Christ, on dposera comme pice de conviction, sur le bureau, la robe brle: car il faut qu'il y ait toujours une robe jete au sort dans ces marchs de Judas. Madame la duchesse de Berry a t mise en libert par un acte arbitraire du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir dshonore. Le tableau que je traais de la plaidoierie fit sentir Philippe l'odieux d'un jugement public, et le dtermina une grce laquelle il pensait avoir attach un supplice: les paens, sous le rgne de Svre, jetrent aux btes une jeune femme chrtienne nouvellement dlivre. Ma brochure, dont il ne reste aujourd'hui que des phrases, a eu son rsultat historique important. Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui termine mon crit: c'est, j'en conviens, une folle dpense de larmes. Illustre captive de Blaye, MADAME! que votre hroque prsence sur une terre qui se connat en hrosme amne la France vous rpter ce que mon indpendance politique m'a acquis le droit de vous dire: _Madame, votre fils est mon roi!_ Si la Providence m'inflige encore quelques heures, verrai-je vos triomphes, aprs avoir eu l'honneur d'embrasser vos adversits? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment o vous reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des jours commencs dans l'exil. Hlas! je me dsole de ne pouvoir rien pour vos prsentes destines! Mes paroles se perdent inutilement autour des murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas mme monter jusqu' vous ces derniers accents d'une voix fidle. Paris mars 1833. Quelques journaux ayant rpt la phrase: _Madame, votre fils est mon roi_, ont t traduits devant les tribunaux pour dlit de presse; je me suis trouv envelopp dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu dcliner la comptence des juges; je devais essayer de sauver par ma prsence les hommes attaqus pour moi; il y allait de mon honneur de rpondre de mes oeuvres. De plus, la veille de mon appel au tribunal, le _Moniteur_ avait donn la dclaration de madame la duchesse de Berry[429]; si je m'tais absent, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait clbr l'hrosme. [Note 429: Voici le texte de cette dclaration, qui fut insre dans le _Moniteur_ du 26 fvrier 1833: Presse par les circonstances, et par les mesures ordonnes par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir moi-mme, ainsi qu' mes enfans, de dclarer m'tre marie secrtement pendant mon sjour en Italie. MARIE-CAROLINE. De la citadelle de Blaye, ce 22 fvrier 1833.] Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: Faites dfaut; vous serez trop embarrass avec votre phrase: _Madame, votre fils est mon roi._--Je la crierai encore plus haut, rpondis-je. Je me rendis dans la salle mme o jadis tait install le tribunal rvolutionnaire; o Marie-Antoinette avait comparu, o mon frre avait t condamn. La rvolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont la prsence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge. Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a contre-balanc un moment l'effet de la dclaration du _Moniteur_, et maintenu la mre de Henri V au rang o sa courageuse aventure l'avait place: on a dout, quand on a vu que le parti royaliste osait braver l'vnement et ne se tenait pas pour battu. Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'tait attach moi lors de ma dtention, a voulu parler: il s'est troubl et m'a fait beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour _la Quotidienne_, a pris indirectement ma dfense. la fin des dbats, j'ai appel le jury la _pairie universelle_, ce qui n'a pas peu contribu notre acquittement tous[430]. [Note 430: Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de la Seine, le 27 fvrier 1833. taient poursuivis, en mme temps que lui, les grants de la _Quotidienne_, de la _Gazette de France_, du _Revenant_, de l'_cho Franais_, de la _Mode_, du _Courrier de l'Europe_, et un jeune tudiant, M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4 janvier prcdent, avait port la parole, au nom des douze cents jeunes gens qui taient alls tmoigner Chateaubriand leur enthousiasme et avaient redit avec lui: _Madame, votre fils est mon roi!_ Tous furent acquitts, aprs une admirable plaidoirie de Berryer. Quelques annes aprs, le journal le _Droit_ disait de ce plaidoyer: Berryer dfendit M. de Chateaubriand, comme M. de Chateaubriand devait tre dfendu, sans provocation et sans bravade, rendant hommage, en son nom, ces rois de l'exil qu'avait adors sa jeunesse et que sa vieillesse devait adorer. Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de tout ce qu'il eut de sublime et de vritablement inspir.... Il y a eu, sa voix, une de ces impressions lectriques et involontaires qu'il n'est donn qu'au gnie de produire. (Le _Droit_, 20 juin 1838.)--Le jour o Berryer vint prendre sance l'Acadmie franaise, le 22 fvrier 1855, le directeur, M. de Salvandy, voqua en ces termes le souvenir de la plaidoirie du 27 fvrier 1833: On comprend que, tout l'heure, les souvenirs de la Sainte-Chapelle vous soient revenus la pense. Votre parole grava ce nom dans la mmoire publique le jour o vous aviez vos cts l'auteur du _Gnie du christianisme_, sous les votes du palais et quelques pas de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est de ceux qui restent, Monsieur; c'est votre discours pour le pote Archias. On pourrait croire, d'aprs ces tmoignages, et on croit gnralement que, dans ce mmorable procs, Chateaubriand avait pris pour avocat M. Berryer. C'est une erreur. L'illustre crivain n'avait pas voulu tre dfendu. Il s'tait prsent la Cour d'Assises sans avocat. Il se borna rpondre au rquisitoire du procureur gnral Persil par les paroles suivantes: Je ne prtends pas dfendre ma brochure; je ne me lve pas en ce moment pour rpondre au discours de M. le procureur du roi, je citerai seulement quelques passages qui expliquent mes intentions, qu'on a aggraves. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour troubler l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des lois de proscription contre une famille qu'il tait de mon devoir de dfendre. Il lut ensuite quelques mots de son Mmoire et cita les paroles touchantes qui le terminaient. Berryer prit la parole comme avocat de la _Quotidienne_ et de la _Gazette de France_. Je ne suis pas, dit-il en commenant, charg de dfendre M. de Chateaubriand. S'il lui arriva d'en parler, cependant, et s'il le fit en termes magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat, mais comme royaliste et comme Franais. Me Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention, qui fut, parat-il, assez malheureuse, dfendait l'_cho franais_, une des feuilles incrimines.] Rien de remarquable n'a signal ce procs dans la terrible chambre qui avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; il n'y a eu d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant dmontrer ma culpabilit, il citait cette phrase de ma brochure: _Il est difficile d'craser ce qui s'aplatit sous les pieds_, et il s'criait: Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de mprisant dans ce paragraphe, _il est difficile d'craser ce qui s'aplatit sous les pieds_? et il faisait le mouvement d'un homme qui crase sous ses pieds quelque chose. Il recommenait triomphant: les rires de l'auditoire recommenaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de l'auditoire la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il tait en trpignant dans sa robe noire comme s'il et dans, en mme temps que son visage tait ple d'inspiration et ses yeux hagards d'loquence[431]. [Note 431: Jean-Charles Persil (1785-1870), dput de 1830 1839, pair de France de 1839 1848, conseiller d'tat sous le Second Empire. Au lendemain de la rvolution de juillet, il avait t nomm procureur gnral prs la cour royale de Paris. Le zle avec lequel il poursuivi, les journaux rpublicains et les journaux lgitimistes, galement coupables ses yeux, et qui taient, il faut le dire, galement violents, lui valut pendant plusieurs annes une impopularit formidable. Il fut longtemps la cible des caricaturistes et l'une des _btes noires_ des petits journaux, de la _Mode_ surtout, qui avait sans cesse son service des paquets d'_pingles_. Un jour, elle annona sa mort en ces termes: M. Persil est mort pour avoir mang du perroquet.] Lorsque les jurs rentrrent et prononcrent _non coupable_, des applaudissements clatrent, je fus environn par des jeunes gens qui avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel tait l. La foule grossit ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en criant: _Vive Chateaubriand[432]!_ [Note 432: M. de Falloux, qui avait pu pntrer dans la salle en revtant indment une robe d'avocat, a racont cette scne dans ses _Mmoires_. Lorsque le prsident eut annonc l'acquittement de tous les prvenus, la foule se pressa autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce dernier dut se cramponner au bras de M. de Falloux pour n'tre pas renvers. Je n'aime pas le train! rptait-il, je n'aime pas le train! menez-moi vite ma voiture! Mais sur le perron les acclamations redoublrent: Vive Chateaubriand! Vive la libert de la presse! On voulait dteler ses chevaux et s'atteler la voiture. N'en faites rien, suppliait-il, c'est trs loin! c'est trs loin! c'est impossible! Enfin le cocher parvint se dgager et partit au galop. Quant M. de Falloux, il avait la tte et le coeur si remplis de ce qu'il venait d'entendre, qu'il s'en allait travers les rues avec sa robe emprunte d'avocat, emportant sous son bras le grand portefeuille de Chateaubriand. (_Mmoires d'un royaliste_, par M. de Falloux, t. I, p. 60.)] Dans un autre temps, cet acquittement et t trs significatif; dclarer qu'il n'tait pas coupable de dire la duchesse de Berry: _Madame, votre fils est mon roi_, c'tait condamner la rvolution de Juillet; mais aujourd'hui cet arrt ne signifie rien, parce qu'il n'y a en toute chose ni opinion ni dure. En vingt-quatre heures tout est chang; je serais condamn demain pour le fait sur lequel j'ai t acquitt aujourd'hui. Je suis all mettre ma carte chez les jurs et notamment chez M. Chevet[433], l'un des membres de la _pairie universelle_. [Note 433: Le clbre marchand de comestibles du Palais-Royal. Hlas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus. l'heure o j'cris cette note, la maison Chevet vient d'teindre ses fourneaux.] Il avait t plus ais l'honnte citoyen de trouver dans sa conscience un arrt en ma faveur qu'il ne m'et t facile de trouver dans ma poche l'argent ncessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir de faire chez mon juge un bon dner: M. Chevet a prononc avec plus d'quit sur la _lgitimit_, l'_usurpation_ et sur l'auteur du _Gnie du christianisme_ que beaucoup de publicistes et de censeurs. Paris, avril 1833. Le _Mmoire sur la captivit de madame la duchesse de Berry_ m'a valu dans le parti royaliste une immense popularit. Les dputations et les lettres me sont arrives de toutes parts. J'ai reu du nord et du midi de la France des adhsions couvertes de plusieurs milliers de signatures. Elles demandent toutes, en s'en rfrant ma brochure, la mise en libert de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand moi de la police; j'ai reu une coupe de vermeil avec cette inscription: _Chateaubriand les Villeneuvois fidles (Lot-et-Garonne)_.[434] Une ville du Midi m'a envoy de trs bon vin pour remplir cette coupe, mais je ne bois pas. Enfin, la France lgitimiste a pris pour devise ces mots: MADAME, VOTRE FILS EST MON ROI! et plusieurs journaux les ont adopts pour pigraphe; on les a gravs sur des colliers et sur des bagues. Je serai le premier avoir dit en face de l'usurpation une vrit que personne n'osait dire, et, chose trange! je crois moins au retour de Henri V que le plus misrable juste-milieu ou le plus violent rpublicain. [Note 434: Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen. Chateaubriand les remercia en ces termes: Paris, 17 avril 1833. Messieurs, La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et en celui de vos compatriotes sera religieusement conserve par moi, comme un tmoignage de votre estime et des sentiments qui nous unissent. Puisse, Messieurs, venir le jour o je boirai la sant du fils de Henri IV dans cette coupe de la fidlit. Qu'il me soit permis d'offrir en particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont je lis la signature au bas de votre touchante lettre. J'ai l'honneur d'tre, avec une vive reconnaissance, etc.... CHATEAUBRIAND.] Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens troit que lui donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses dire sur ce mot, comme sur celui de lgitimit: mais il y a vritablement usurpation, et usurpation de la pire espce, dans le tuteur qui dpouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases qu'il fallait sauver la patrie sont des prtextes que fournit l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas regarder la lchet de votre usurpation comme un effort de votre vertu! Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils la grandeur de Rome? J'ai pu comparer dans ma vie la renomme littraire la popularit; la premire, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renomme a pass vite. Quant la popularit, elle m'a trouv indiffrent, parce que, dans la Rvolution, j'ai trop vu d'hommes entours de ces masses qui, aprs les avoir levs sur le pavois, les prcipitaient dans l'gout. Dmocrate par nature, aristocrate par moeurs, je ferais trs volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai t extrmement sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portrent en triomphe la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour tre leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient seulement justice un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de libert et d'honneur; cette gnrosit me touchait. Mais cette autre popularit que je viens d'acqurir dans mon propre parti ne m'a pas caus d'motion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de glac: nous dsirons le mme roi; cela prs, la plupart de nos voeux sont opposs. APPENDICE I LA MORT DE LON XII[435]. [Note 435: Ci-dessus, p. 132.] M. de Marcellus, qui se trouvait alors Rome, crivait sur son _Journal_, sous cette mme date du 17 fvrier 1829, la note suivante: Hier, je suis all, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au pape Lon XII notre visite suprme. Celle-ci n'a pas t adresse au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils an de l'glise, dans le vaste palais du Vatican. C'tait le dernier hommage d'un fidle ce quelque chose sans nom qui restait du pre commun des chrtiens, ce cadavre tendu pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de l'glise de Saint-Pierre. Aprs quelques minutes de mditations pieuses et politiques, passes en silence aux pieds de ce pontife dont le visage ple et anim supportait encore l'clatante tiare, nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et proccups. Voil ce qui demeure de nous quelques heures aprs la fin m'a dit l'auteur du _Gnie du christianisme_; il m'a sembl, sous les votes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice: La mort ne m'a laiss que les os seulement. Savez-vous ce qui est arriv cette nuit? Les gardes nobles qui veillent auprs de ce reste tel qui va disparatre ont cru voir le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence, un bruit lger qui s'chappait de la figure du pontife. Ils sont tombs la face contre terre et le bruit a cess. C'tait la peau du visage et les paupires qui se resserraient sous le contact de l'air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette anecdote funbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui me l'a raconte ce matin. On n'entendra plus rien, pas mme ce froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef de l'glise habile et vertueux, qui prdisait, il y a peu de semaines, de longues agitations ses tats, la France et l'Europe. Il a t un modrateur clair des intrts du monde pendant cinq ans d'un rgne trop court, et il n'a recueilli que l'impopularit pour prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire de tous les pays. Nous avons dpass le mle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos rflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de cette _Locanda dell'orso_ que Montaigne a rendue clbre et o dj de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir rouverts leurs orgies les mille cabarets que les dcrets du pape avaient ferms. Ripetta, en nous sparant, M. de Chateaubriand m'a dit: Voulez-vous que demain, pour nous distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner, nous allions voir mes fouilles de _Torre-Vergatta_? La campagne romaine, dj belle au dbut du printemps, et les souvenirs des sicles passs, nous feront oublier pour quelques heures nos sollicitudes du prsent et nos tristesses. Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tte tte, dans mon petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur a prfr ses pompeuses voitures, mme son coup favori, que j'ai fait faire Londres, en 1822, pour nous conduire Windsor (il a travers la mauvaise fortune de son matre, et il reparat avec son crdit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a conserv une taciturnit mditative, entrecoupe de rares interjections, jusqu'au pont Milvius. L son front s'est drid: Admirez, m'a-t-il dit, la puissance de l'art de peindre. Ce pont, tmoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la plaine environnante, rapparaissent bien moins comme ils sont que sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au Vatican. C'est un chef-d'oeuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce Tibre, gros des destines humaines, qui va noyer Maxence et couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas loign miss Bathurst! tant de beaut innocente et tant de vie! Voil la rive qui cda sous le poids si lger de la malheureuse fille. Rome ne m'offre que des images de deuil.--Autre pause qu'il a interrompue un moment aprs le passage du pont.--Avez-vous remarqu que Byron n'entend rien la peinture? Il est rest tout fait Anglais de ce ct; il ne l'est pas autant pour la musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de ses compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais l, plus qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est de la lgende ou de l'histoire primitive.--Puis, aprs un long silence, arrivs au tombeau de Nron, il m'a dit: Je n'ai jamais prt aucune attention ce sarcophage falsifi, pas plus que s'il tait vritablement le spulcre de l'empereur parricide. La tombe d'un tyran n'excite que mon mpris. Mais retournons-nous, et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va consoler, par del le dsert d'Ostie, les regards du nautonier quand il lutte contre les flots. C'est l un sublime spectacle parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de l'homme et son esprance. Un peu plus loin:--Croyez-moi, laissons votre voiture sur cette route qui ramne Paris et aux joies du monde. Entrons rsolument pied dans le dsert de la campagne _maudite_, auquel j'ai toujours trouv tant de charme. Aprs un rapide coup d'oeil jet sur ses fouilles, o on ne travaillait pas ce jour-l, Voil, m'a-t-il dit, des frustes mconnaissables presque autant que leurs nigmatiques possesseurs; j'ai risqu quelque argent cette loterie des morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des despotes, de prtendus affranchis, des esclaves, une foule d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a galement emports, on se disputait le pouvoir, on s'gorgeait pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines confondues de la Rpublique romaine et de l'affreuse domination de Tibre....--Une petite fleur que M. de Chateaubriand a cueillie ses pieds est venue le distraire de ces sombres rflexions:--Combien la nature, si martre pour les hommes sous tant de climats, est partout une douce mre pour ses filles les plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette blanche; elle n'a pas la demi-clat et le parfum de la violette de Virgile, _viol sublucet purpura nigr_, mais elle est la premire m'annoncer le printemps. Puis, revenus ma voiture, le silence a recommenc: seulement comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte de Rome, Ici, comme chez nous, a-t-il dit, la tyrannie et la libert ont galement pri. Mais, Rome, la robe de ce capucin qui soulve en passant une poussire antique achve de mettre en relief la vanit de tant de vanits.--Et cette rflexion a clos la promenade, dont je me htai de consigner sur mon journal le minutieux rcit. (_Chateaubriand et son temps_, p. 345 et suivantes.) II LE CONCLAVE DE 1829[436]. [Note 436: Ci-dessus, pages 154 et 171.] Chateaubriand n'a point recueilli dans ses oeuvres son discours au Sacr-Collge. Ce discours, prononc le 18 fvrier 1829, dans la sacristie de Saint Pierre, mrite pourtant de n'tre pas perdu. Le voici: MINENTISSIMES SEIGNEURS, Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency vint au milieu de vous pour unir sa douleur la vtre, lorsque Pie VII, de religieuse mmoire, fut rappel auprs du chef invisible de l'glise. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon noble prdcesseur vous porta la parole, est all lui-mme se placer auprs de saint Louis. J'tais alors ministre du vnrable monarque, restaurateur des liberts de la France. Mon nom eut l'insigne honneur de paratre dans les lettres qui furent adresses au sacr collge, et c'est moi qui viens aujourd'hui, ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frre, vous exprimer le regret qu'prouvera mon auguste matre pour la perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point encore revtu de l'autorit suprme l'poque que je rappelle. Ici Vos minences reconnatront les voies caches de la Providence, et cette fragilit des choses humaines qui doivent tre surtout prsentes la pense de cette assemble des princes de l'glise, o j'aperois tant de courageux confesseurs de la foi. Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que moi? La mmoire de Lon XII sera vnre par la France. Le royaume que gouverne si glorieusement le fils an de l'glise n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empch la discorde de troubler, mme passagrement, les nouvelles prosprits de ma patrie. Lon XII joignait ses vertus apostoliques cette modration d'esprit et cette connaissance de son sicle, si ncessaires aux chefs des Empires. minentissimes seigneurs, vos lumires assureront au saint-sige, dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife conciliateur. Si vous tes des princes puissants, vous tes aussi les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage parmi les hommes, qui, simple et sublime la fois, est galement approprie aux besoins de la socit naissante et ceux de la socit perfectionne. Vos suffrages indpendants iront bientt chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrtient, un souverain clair pour la plus illustre portion de cette noble Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde moderne, qui, toujours fconde et jamais puise, nourrit aujourd'hui l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs. Qu'il me soit permis, minentissimes seigneurs, d'offrir en particulier au sacr collge l'hommage de ma profonde vnration. Dans sa lettre Mme Rcamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du second discours qu'il pronona Rome, celui-l en plein Conclave, le 10 mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Oeuvres compltes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici: MINENTISSIMES SEIGNEURS, La rponse de Sa Majest Trs-Chrtienne la lettre que lui a adresse le sacr collge vous exprime, avec la noblesse qui appartient au fils an de l'glise, la douleur que Charles X a ressentie en apprenant la mort du pre des fidles, et la confiance qu'il repose dans le choix que la chrtient attend de vous. Le roi m'a fait l'insigne honneur de me dsigner l'entire crance du sacr collge runi en conclave. Je viens une seconde fois, minentissimes seigneurs, vous tmoigner mes regrets pour la perte du pontife conciliateur qui voyait la vritable religion dans l'obissance aux lois et dans la concorde vanglique; de ce souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de Jsus-Christ du fate des gloires diverses qui se rattachent au grand nom de l'Italie. Successeur futur de Lon XII, qui que vous soyez, vous m'coutez sans doute en ce moment; pontife la fois prsent et inconnu, vous allez bientt vous asseoir dans la chaire de Saint Pierre, quelques pas du Capitole, sur les tombeaux de ces Romains de la Rpublique et de l'Empire, qui passrent de l'idoltrie des vertus celle des vices, sur ces catacombes o reposent les ossements non entiers d'une autre espce de Romains: quelle parole pourrait s'lever la majest du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage travers cet amas d'annes qui ont touff tant de voix plus puissantes que la mienne? Vous-mme, illustre snat de la chrtient, pour soutenir le poids de ces innombrables souvenirs, pour regarder en face les sicles rassembls autour de vous sur les ruines de Rome, n'avez-vous pas besoin de vous appuyer l'autel du sanctuaire, comme moi au trne de Saint Louis? Dieu ne plaise. minentissimes seigneurs, que je vous entretienne ici de quelque intrt particulier, que je vous fasse entendre le langage d'une troite politique: les choses sacres veulent tre envisages aujourd'hui sous des rapports plus gnraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord la face du monde, a vu depuis se transformer les socits auxquelles il avait donn la vie. Au moment mme o je parle, le genre humain est arriv l'une des poques caractristiques de son existence, la religion chrtienne est encore l pour la saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient aux esprits clairs et aux coeurs gnreux, tout ce qui est ncessaire au monde qu'elle a sauv de la corruption du paganisme et de la destruction de la barbarie. En vain l'impit a prtendu que le christianisme favorisait l'oppression et faisait rtrograder les jours: la publication du nouveau pacte scell du sang du juste, l'esclavage a cess d'tre le droit commun des nations; l'effroyable dfinition de l'esclavage a t efface du code romain: _Non tam viles quam nulli sunt._ Les sciences, demeures presque stationnaires dans l'antiquit, ont reu une impulsion rapide de cet esprit apostolique et rnovateur qui hta l'croulement du vieux monde; partout o le christianisme s'est teint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumire quand elle se mle aux facults intellectuelles, sentiment quand elle s'associe aux mouvements de l'me, la religion chrtienne crot avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractres de la perptuit qui lui est promise, c'est d'tre toujours du sicle qu'elle voit passer, sans passer elle-mme. La morale vanglique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses progrs vers un but qu'elle n'a point encore atteint: aprs avoir travers les ges de tnbres et de force, le christianisme devient chez les peuples modernes le perfectionnement mme de la socit. minentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute mission. Par son caractre universel qui n'a jamais eu de modle ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil d'un tat particulier, mais celui d'une nation compose de nations les plus diverses et rpandue sur la surface du globe. Vous tes, minentissimes seigneurs, les augustes mandataires de l'immense famille chrtienne pour un moment orpheline. Des hommes qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui habitent loin de vous sous un autre soleil, au del des mers, aux extrmits de la terre, se soumettront vos dcisions que rien en apparence ne les oblige suivre, obiront vos lois qu'aucune force matrielle n'impose, accepteront de vous un pre spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la conviction religieuse. Princes de l'glise, il vous suffira de laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner la communion des fidles un chef qui, puissant par la doctrine et l'autorit du pass, n'en connaisse pas moins les nouveaux besoins du prsent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte, mlant la douceur de la charit la sincrit de la foi. Toutes les couronnes forment le mme voeu, toutes ont un mme besoin de modration et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette heureuse harmonie? que ne peut-on pas esprer, minentissimes seigneurs, de vos lumires et de vos vertus? Il ne me reste qu' vous renouveler l'expression de la sincre estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que magnanime dont j'ai l'honneur d'tre l'interprte auprs de vous. III LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE[437]. [Note 437: Ci-dessus, page 183.] Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, tait de suivre de trs prs les oprations du Conclave. Aussi bien, comme il l'crit Mme Rcamier, le 17 fvrier 1829, le Roi l'avait charg de surveiller le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrire, l'lection d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour tre tenu au courant, jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des intrigues qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui seraient mises en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva qu'un tmoin sr et admirablement inform rdigeait secrtement un _journal du Conclave_. L'ambassadeur s'arrangea de faon se le procurer, le fit traduire en franais, accompagna d'un court commentaire quelques-uns de ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires trangres, M. le comte Portalis. Le Roi verra, crivait-il, ce qu'on n'a jamais vu: l'intrieur d'un Conclave. Ce document existe encore aux Archives des Affaires trangres. Autoris en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publi d'importants extraits dans la _Revue des Revues_ des 1er et 15 janvier 1896. Voici quelques-unes des _remarques_ de Chateaubriand. On lit dans le _Journal_, la date du 7 mars 1829: Le parti des exalts tche de tirer parti de tout et voudrait pcher en eau trouble. La possibilit de leur triomphe pourrait se trouver dans la coopration des cardinaux franais, qui semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable leur exaltation d'ides. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme est aux mains des adversaires. En marge de ces lignes, Chateaubriand crit la note suivante: Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journe; le texte dit tout. Voil une minorit qui parle comme la _Gazette de France_ et la _Quotidienne_, qui veut s'immiscer dans nos affaires, qui pousse la violence jusqu' attaquer en plein Conclave la mmoire de Lon XII. Elle suppose toujours que les cardinaux franais pensent comme elle; elle se figure que je veux prcipiter l'lection pour n'tre pas confondu par l'arrive de ces cardinaux, arrive que je prvoyais devoir tre funeste au principe de mon gouvernement. la date du 9 mars, l'auteur du _Journal_ annonce que le Sacr Collge a reu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer le lendemain, et il le juge en ces termes: Quelle noblesse d'expressions! quelle lvation de penses! quelle dlicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du fond de l'me. Pour moi, j'en suis dans le ravissement. Figurez-vous, dans l'troite enceinte d'un Conclave, le tableau d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix toutes les autres nations, qui est le centre universel vers lequel tous les peuples, peut-tre mme des tribus dont nous ignorons le nom, dirigent leurs voeux et leurs prires. Tout le Sacr Collge a tressailli d'une sainte joie et se propose de se fliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majest Trs-Chrtienne a fait d'un si grand homme, dont les principes religieux sont les plus purs et inbranlables. Chaque phrase a t examine attentivement; on n'y aperoit pas l'ombre d'un intrt politique priv, et moins encore une apparence de vouloir hter l'lection sans la prsence des cardinaux franais..... Chateaubriand ajoute ici cette note: J'ai t tent de supprimer ici tout ce qui a rapport mon discours; mais, venant penser aux prventions que l'on a cherch faire natre contre moi, j'ai cru devoir conserver l'opinion du Conclave, comme une dfense, comme un tmoignage honorable, propre faire le contre-poids des calomnies dont j'ai t l'objet. La page du _Journal_ consacre la journe du 10 mars donne lieu, de la part de Chateaubriand, la _Remarque_ ci-aprs: Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Sige Paris) cho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on esprait ouvrir au sein du Conclave des confrences sur l'tat de nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Lon XII des membres du clerg franais taient attendus Rome pour agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces manoeuvres doivent tre surveilles; elles bouleverseraient la France, sans atteindre mme le but o elles visent. Il est consolant de voir la fermet du Sacr-Collge et la sagesse avec laquelle il se refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un prlat passionn, entr beaucoup trop avant dans les intrigues d'un parti franais, homme qui, dans son pays, est la tte de la _Faction de Sardaigne_, et dont il est urgent de solliciter le rappel. Le 22 mars, l'auteur du _Journal_ note un petit incident assez singulier: Ce matin on a t inform qu'un cardinal (Odescalchi) s'entretenait par signes avec des jsuites qui se trouvaient dans un jardin de la Compagnie, situ vis--vis l'difice du Conclave. On s'est post en observation: impossible de rien comprendre ce langage par signes.... Le cardinal a t prvenu de s'abstenir de semblables manoeuvres, et sur-le-champ des ordres ont t donns pour les empcher dsormais.... Aprs le scrutin du soir, il a t dcid que l'on adresserait une lettre ferme et srieuse au vicaire gnral des Jsuites, et qu'on rglerait sur sa rponse la conduite tenir ultrieurement. Chateaubriand inscrit en marge: Il serait impossible de s'empcher de rire du cardinal Odescalchi et du tlgraphe des jsuites, si la gravit de la matire ne formait un contraste dplorable avec ces tours d'coliers. Voil donc quelles ressources en est rduite une Compagnie qui se dit pieuse et un cardinal dont on loue la rgularit, pour asseoir dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionn, perturbateur du repos des nations! Le lendemain 23 mars, l'occasion de la rponse du pre Pavani, Vicaire gnral de la Compagnie de Jsus, la lettre du Conclave, Chateaubriand revient sur l'incident de la veille: Je dois avouer, crit-il, que les Jsuites m'avaient sembl trop maltraits par l'opinion. J'ai jadis t leur dfenseur, et, depuis qu'ils ont t attaqus dans ces derniers temps, je n'ai dit ni crit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un calomniateur de gnie, qui nous avait laiss un immortel mensonge; je suis oblig de reconnatre qu'il n'a rien exagr. La lettre du pre Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a l'air d'tre chappe Escobar lui-mme, elle figurerait merveilleusement dans les _Lettres provinciales_! Comme elle dit tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pess, de manire qu'ils puissent tre interprts ainsi que besoin sera! L'humeur et la violence percent pourtant. Le rvrend Pre s'en est aperu, et il va bientt tcher de reprendre, par une seconde lettre, non moins captieuse, le peu de vrit qu'il a laiss transpirer dans la premire. Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrgation, peine rtablie, repousse de toute part, suspecte au Sacr-Collge lui-mme, n'en aspire pas moins donner la tiare et se mler de toutes les affaires du monde. Chateaubriand cde ici, en parlant des jsuites, un mouvement d'humeur, qui disparatra bientt, quand le rsultat du Conclave sera connu. Le 31 mars, midi, l'auteur du _Journal_ crivait: Hier, dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup d'ardeur recueillir des suffrages pour l'lection du cardinal Castiglioni, dont les sentiments de loyaut et de franchise taient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conue de la capacit et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de secrtaire d'tat. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata, Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargs de persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'aprs qu'il aurait promis de se rendre au voeu commun et de se conformer la volont divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres cardinaux cooprer l'lection. minuit, tout tait arrang. Les cardinaux franais se montrrent trs satisfaits, et promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de De Gregorio fit d'abord quelque rsistance, mais enfin il cda. Celui de Macchi demeura rebelle toute concession. Le calcul d'approximation tabli, il fut reconnu que les suffrages s'lveraient 30, non compris le parti d'Albani, qui devait _accder_ en entier. Le rsultat a t tel qu'on l'avait espr. Le premier scrutin a donn 32 voix, et ce nombre s'est accru, par l'_accedat_, jusqu' 47.... Chateaubriand triomphe, il a _son_ Pape, et il crit, au bas du _Journal du Conclave_, cette dernire _Remarque_: Cette journe a fait le Pape, le Pape que voulait la France, en 1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires trangres, Paris, le Pape qui a rpondu mon discours, et qui, par cette rponse, connue de l'Europe, a pris des engagements politiques. Le procs-verbal de l'acceptation, dress par le notaire du Conclave, selon la coutume, est digne d'tre remarqu: Pie VIII s'est dtermin, dit-il, nommer le cardinal Albani ministre, afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne. Singulier moyen sans doute! Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux couronnes, se dclare le Pape de la France et donne l'Autriche, en compensation, un Secrtaire d'tat inamovible. J'ai dit tout l'heure que l'auteur des _Mmoires_ n'avait pas conserv longtemps, l'endroit des Jsuites, les sentiments de Pascal--et ceux du _Constitutionnel_. peu de mois de l, en effet, il crivait sur son neveu Christian de Chateaubriand, _jsuite_, d'admirables pages, les plus belles de ce cinquime volume. IV DANS LES PYRNES[438]. [Note 438: Ci-dessus, p. 238.] Il existe, la Bibliothque Nationale, des fragments manuscrits de Chateaubriand recueillis par un de ses secrtaires, d. L'Agneau, et cds par lui, en 1846, un certain douard Bricon. Celui-ci, se proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se trouve aujourd'hui galement au dpartement des manuscrits. Le plus important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, l'pisode dont il est question dans les _Mmoires_. Il n'avait pas chapp aux patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier son tour, d'aprs le texte original, dans son tude sur _Chateaubriand et les Mmoires d'Outre-tombe_ (_Revue des Deux-Mondes_, du 1er avril 1899). C'est d'aprs lui que nous reproduisons ces pages adresses par le pote sexagnaire la spirituelle, dtermine et charmante trangre de seize ans, celle que le bon Chactas et appele la Vierge des dernires amours. Avant d'entrer dans la socit, j'errais autour d'elle. Maintenant que j'en suis sorti, je suis galement l'cart; vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans les tnbres; et moi, assis sur la borne, je compte les toiles, ne me fie aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien me conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte mes cheveux. Quand je m'veille avant l'aurore, je me rappelle ces temps o je me levais pour crire la femme que j'avais quitte quelques heures auparavant. peine y voyais-je assez pour tracer mes lettres la lueur de l'aube. Je disais la personne aime toutes les dlices que j'avais gotes, toutes celles que j'esprais encore; je lui traais le plan de notre journe, le lieu o je devais la retrouver sur quelque promenade dserte, etc. Maintenant, quand je vois apparatre le crpuscule et que, de la natte de ma couche, je promne mes regards sur les arbres de la fort travers ma fentre rustique, je me demande pourquoi le jour se lve pour moi, ce que j'ai faire, quelle joie m'est possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journe prcdente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans former un projet, sans avoir une seule pense, ou bien assis dans une bruyre, regardant patre quelques moutons ou s'abattre quelques corbeaux sur une terre laboure. La nuit revient sans m'amener une compagne; je m'endors avec des rves pesants, ou je veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour renaissant: Soleil, pourquoi te lves-tu! [439]Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon supplice; il faut retourner cette aurore de ma jeunesse o je me crai un fantme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette idale image, puis vinrent les amours relles qui n'atteignirent jamais cette flicit imaginaire dont la pense tait dans mon me. J'ai su ce que c'tait que de vivre pour une seule ide et avec une seule ide, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de vue l'univers, de mettre son existence entire dans un sourire, dans un mot, dans un regard. [Note 439: Ici commence dans le manuscrit (n 12454) le fragment crit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au dbut de la page, on lit au crayon: Le premier feuillet manque. Ce feuillet a heureusement t reproduit dans la copie (n 12455) et c'est d'aprs cette copie que j'ai pu donner la page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor Giraud.)] Mais, alors mme, une inquitude insurmontable troublait mes dlices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui? Un mot qui n'tait pas prononc avec autant d'ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adress un autre que moi me faisait l'instant dsesprer de mon bonheur. J'en voyais la fin et je m'en prenais moi-mme de mon ennui. Je n'ai jamais eu l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre l'amour; toujours destructeur de moi-mme, je me croyais coupable parce que je n'tais plus aim. Repouss dans le dsert de ma vie, j'y rentrais avec toute la posie de mon dsespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait coul dans les solitudes o je m'enfonais, combien rougirait-il de brins de bruyre? Et mon me, qu'tait-ce? Une petite douleur vanouie en se mlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour d'une si chtive crature? J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'tre, cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses; les unes taient trop belles pour moi et je n'aurais os leur parler, les autres ne m'aimaient pas. Et pourtant mes jours s'coulaient, et j'tais effray de leur vitesse, et je me disais: Dpche-toi donc d'tre heureux! Encore un jour, et tu ne pourras plus tre aim. Le spectacle du bonheur des gnrations nouvelles qui s'levaient autour de moi m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais pu les anantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance et du dsespoir. Vois-tu: quand je me laisserais aller ma folie, je ne serais pas sr de t'aimer demain: je ne crois pas moi. Je m'ignore. Je suis prt me poignarder ou rire. Je t'adore; mais, dans un moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches, un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu avec larmes, puis j'invoquerai le nant. Veux-tu me combler de dlices? Fais une chose: sois moi, puis laisse-moi te percer le coeur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans cette thbade? Si tu me dis que tu m'aimeras comme un pre, tu me feras horreur; si tu prtends m'aimer comme une amante, je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival prfr. Tes respects me feront sentir mes annes; tes caresses me livreront la jalousie la plus insense. Sais-tu qu'il y a tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme le rayon de soleil claire un abme? Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec grce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu tais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer, prt succomber d'amour et de mlancolie, je me disais: Ma main est-elle assez lgre pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi fltrir d'un baiser des lvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse et la vie[440]? Que peut-elle aimer en moi? Une chimre que la ralit va dtruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tte charmante sur mon paule, quand des paroles enivrantes sortirent de ta bouche, quand je te vis prte m'entourer de tes mains comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de mes annes pour vaincre la tentation de volupt dont tu me vis rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionns que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras dans ses bras, tes lvres sur les siennes, ton sein contre son sein, et vous vous rveillerez enivrs de dlices: que t'importeront alors mes paroles sur la bruyre? [Note 440: Cette phrase est barre dans le manuscrit original. (Note de M. Victor Giraud.)] Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant aprs l'heure de la folie: Quoi! c'est l l'homme qui j'ai pu livrer ma jeunesse! coute, prions le ciel: il fera peut-tre un miracle. Il va me donner jeunesse et beaut. Viens, ma bien-aime: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le ciel. Alors, je veux bien tre toi. Tu te rappelleras mes baisers, mes ardentes treintes: je serai charmant dans ton souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus. Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais tre peut-tre abandonne par un vieux homme? Oh! non, jeune grce, va ta destine; va chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de te perdre. Je voudrais dvorer celui qui possdera ce trsor. Mais fuis environne de mes dsirs, de ma jalousie, et laisse-moi me dbattre avec l'horreur de mes annes et le chaos de ma nature, o le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indiffrence et la passion se mlent dans une confusion pitoyable. Si tu te laissais aller au caprice o tombe quelquefois l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait o le regard d'un jeune homme t'arracherait ta fatale erreur; car mme les changements et les dgots arrivent entre les amants du mme ge. Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais t'apparatre sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des jeunes bras d'avoir t presse dans les miens; mais moi, que deviendrais-je? Tu me promettrais ta vnration, ton amiti, tes respects; et chacun de ces mots me percerait le coeur. Rduit cacher ma double dfaite, dvorer des larmes qui feraient rire quiconque les apercevrait dans mes yeux, renfermer dans mon sein mes plaintes, mourir de jalousie, je me reprsenterais tes plaisirs; je me dirais: prsent, cette heure o elle me parlait, elle meurt de volupt dans les bras d'un autre; elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les tourments de l'enfer entreraient dans mon me, et je ne pourrais les apaiser que par des crimes. Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donn quelques moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute ta jeunesse? N'tait-il pas tout simple que tu cherchasses les harmonies de ton ge, et ces rapports d'ge et de beaut qui appartiennent ta nature? Te devais-je autre chose que la plus vive reconnaissance pour t'tre un moment arrte auprs du vieux voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma vertu: si tu tais moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec un homme, jamais! N'espre pas me tromper, l'amiti a bien plus d'illusions que l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amiti se fait des idoles, et les voit telles qu'elle les a cres: elle vit du coeur et de l'me; la fidlit lui est naturelle, elle s'accrot avec les annes. L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de puret[441], et ne se nourrit pas de gloire: dcouvrant tous les jours que l'idole qu'il a cre perd quelque chose ses yeux, il en voit bientt les dfauts, et le temps seul le rend infidle en dpouillant de ses grces l'objet qu'il aime. Les passions ne rendent point ce que le temps efface: la gloire ne rajeunit que notre nom. [Note 441: L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette phrase dans le manuscrit, mais nous ne sommes srs, ni l'un ni l'autre, de notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)] Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumire: c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un insens en pensant toi! Que serait-ce, si tu tais assise sur la natte qui me sert de couche, si tu avais respir l'air que je respire la nuit, si je te trouvais mon foyer compagne de ma solitude? Il y a dans une femme une manation de fleur et d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal; tu as l'air de la mlodie elle-mme rendue visible et accomplissant ses propres lois. Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu? Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi, les fureurs de ma jalousie prvue, mes long silences, mes tristesses de coeur et tous les caprices d'une nature qui se dplat et croit dplaire aux autres? Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'tais riche, il dirait que je t'achte et que tu te vends, ne pouvant admettre que tu puisses m'aimer. Si j'tais pauvre, on se moquerait de ton amour, on me rendrait un objet ridicule tes propres yeux, on te rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime d'avoir abus de ta simplicit, de ta jeunesse, de t'avoir accepte, ou d'avoir abus de l'tat de ____[442] o tombe ____[443] le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut, avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques rares cheveux blancs sur la tte chauve d'un homme ne descendent point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux. [Note 442: Ici un mot illisible. (Note du mme.)] [Note 443: Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du mme.)] Tu m'as jug d'une faon vulgaire, tu as pens, en voyant la trouble o tu me jettes que je me laisserais aller te faire subir mes caresses: quoi as-tu russi? me persuader que je pourrais tre aim? Non, mais rveiller le gnie qui m'a tourment dans ma jeunesse, renouveler mes anciennes souffrances. Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rves, de mes folies, de mes vagues tristesses; cherchant toujours ce que je ne puis trouver; joignant mes anciens maux le dsenchantement de l'exprience, la solitude des dserts l'ennui du coeur et la disgrce des annes, dis, n'aurai-je pas fourni aux dmons, dans ma personne, l'ide d'un supplice qu'ils n'avaient point encore invent dans la rgion des douleurs ternelles? Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'aprs ma mort, quand j'aurai runi ma vie au faisceau des lyres brises.... V LE DPART DE CHERBOURG[444]. [Note 444: Ci-dessus, p. 401.] C'tait le 16 aot 1830. Un vaisseau de guerre, le _Great-Britain_, prt mettre la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient suivi la famille royale et qui lui prsentaient une dernire fois les armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de Louis XVI, appuye sur le bras de M. de La Rochejaquelein; _Madame_, duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de Bordeaux, port par son gouverneur, M. de Damas; et, quelques pas, sa soeur, _Mademoiselle_, celle qui M. le duc de Berry avait dit, quelques instants avant de mourir: Mon enfant, puissiez-vous tre moins malheureuse que ceux de votre famille!--_Mademoiselle_, destine voir un jour son mari assassin comme l'avait t son pre![445] Le roi Charles X s'embarqua le dernier. Un silence de deuil rgnait sur la cte de France bien des gmissements le suivirent sur les flots.[446] [Note 445: Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de Bourbon, qui avait pous la fille du duc de Berry, fut frapp au coeur d'un coup de stylet par un nouveau Louvel. Quelques heures aprs, il mourait dans les bras de sa femme. Ce fut une scne pleine de larmes, crivait un tmoin: elle en rappelait une autre qui avait fait dire Dupuytren ce mot expressif: Dieu tait l!] [Note 446: Lamartine, _Histoire de la Restauration_, t. VIII, p. 411.] Dans des pages intitules: _Le Dpart, scne de l'histoire de France_, Balzac, le plus grand gnie littraire du XIXe sicle avec Chateaubriand, a racont l'embarquement du roi Charles X Cherbourg. Il m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le voir, un grand historien, mritaient d'tre rapproches de celles qu'on vient de lire dans les _Mmoires d'Outre-tombe_. Au moment o le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil, il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,--s'il n'tait pas de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y tait-il d'me et de coeur,--Balzac dit l'ami qui l'accompagnait: En ce moment, ce vieillard cheveux blancs, envelopp dans une ide, victime de son ide, fidle son ide, et dont ni vous ni moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le monde juge dans le feu du prsent, sans se mettre dix pas dans la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hlas! il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et d'argent, vous verrez plus de dsolation qu'il n'y a eu de prosprits, de rires et d'or, depuis le commencement de son rgne.... Et dans ces pages d'une loquence amre, d'une intuition merveilleuse, il droule l'ami qui l'coute les ralits de l'avenir. Il lui montre les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands d'orvitan politique et les jurs priseurs du budget se refusant dcrter l'argent ncessaire aux galeries, aux muses, aux essais longtemps infructueux, aux lentes conqutes de la pense ou aux subites illuminations du gnie. Il y aura cependant un art dans lequel se feront de grands progrs, l'art du suicide. Ce vieillard et cet enfant partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la souverainet du peuple par ce mot: Plus de supriorit sociale! plus de nobles! plus de privilges! Les ouvriers, leur tour, la traduiront par cet autre mot: Plus d'impts, et de l'or! La France connatra bientt une rvolution nouvelle. Les gens qui mnent par les chemins le convoi de la monarchie lgitime enterreront eux-mmes l'adjudicataire au rabais de la couronne et du pouvoir. Aprs avoir ainsi prdit 1848, Balzac dcrit en ces termes les temps que nous voyons, le combat auquel nous assistons aujourd'hui: Ce combat de la mdiocrit contre la richesse, de la pauvret contre la mdiocrit, n'aura pour chefs que des gens mdiocres, et l'inhabilet dbordera du haut en bas sur ce pays si riche en ce moment, et il nous faudra payer cher l'ducation de nos nouveaux souverains, de nos nouveaux lgislateurs.... Il n'y aura plus qu'un seul pouvoir arm, celui de la reprsentation nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas, la misre! Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur ce vaisseau. Il ajoutait,--et cette parole encore se devait raliser: Un moment viendra que secrtement ou publiquement, la moiti des Franais regrettera le dpart de ce vieillard, de cet enfant, et dira: Si la rvolution de 1830 tait faire, elle ne se ferait pas. Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable crit, j'en reproduirai du moins cette page sur les Bourbons: Quand ils revinrent, ils rapportrent les olives de la paix, la prosprit de la paix, et sauvrent la France, la France dj partage. S'ils payrent les dettes de l'exil, ils payrent les dettes de l'Empire et de la Rpublique. Ils versrent si peu de sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir t dfendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqus. Dans quelques mois, tous saurez que, mme en mprisant les rois, nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les protgeant, parce qu'un roi, c'est nous-mmes, un roi, c'est la patrie incarne; un roi hrditaire est le sceau de la proprit, le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possdent contre ceux qui ne possdent pas. Un roi est la clef de la vote sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la pense de l'tat, et les rois sont des conditions essentielles la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa suprmatie sur le monde que par le luxe, les arts et la pense. Tout cela ne vit, ne nat et ne prospre que sous un immense pouvoir.... Napolon a pri comme ces Pharaons de l'criture, au milieu d'une mer de sang, de soldats, de chariots briss, et dans le vaste linceul d'une plaine de fume; il a laiss la France plus petite que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombs, ne versant gure que le sang des leurs, peine tachs du sang des gens qui avaient pris les armes pour la dfense d'un contrat, et qui, dans la victoire, l'ont mconnu. Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et florissante. Les preneurs bail, qui vont essayer d'entreprendre le bonheur des peuples, apprendront leurs dpens la signification du mot catholicisme, si souvent jet comme un reproche ce vieillard que nous dportons.[447] [Note 447: _Oeuvres compltes de H. de Balzac_, t. XXIII.] Le rcit de Balzac se ferme sur le mot suivant: L-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la logique; hors de cet esquif sont les temptes. Philarte Chasles, dans ses _Mmoires_, rsume ainsi son jugement sur l'auteur de la _Comdie humaine_: C'tait un _voyant_, non un observateur.[448] Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas moins du publiciste. Dans le _Dpart_ et dans plusieurs autres de ses crits politiques, Balzac a t un _voyant_. [Note 448: _Mmoires de Philarte Chasles_, t. I, p. 419.] VI LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS[449]. [Note 449: Ci-dessus, p. 334.] Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois aprs le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'tait rpandu que le gouvernement allait accorder la rvolution la dmolition de la vieille glise. Chateaubriand tait alors Genve. Il crivit aussitt la lettre suivante Mme de ..., qui permit la _Revue de Paris_ de la publier: Genve, 11 juillet 1831. Je vous ai crit hier, et voici encore une lettre. De quoi s'agit-il? _de Saint-Germain-l'Auxerrois_. qui conterais-je mes peines et mes ides, si ce n'est vous? On va donc commencer, disent les journaux, la dmolition de ce monument le 14 juillet. Noble manire d'inaugurer la monarchie lective, par la destruction d'une glise, d'excuter de sang-froid, et tte repose, ce que le vandalisme rvolutionnaire faisait jadis dans la fivre et les convulsions! Le chapitre des comparaisons et des considrations serait ici trop long parcourir; un mot seulement ce sujet. La rvolution de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a t la dvastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont recul, et que leurs dispositions favorables ont chang? La _non-intervention_, si bien garde, a achev l'affaire. Une stupide manie de quelques Franais, depuis quarante ans, est de compter pour rien les ides religieuses, et de les croire teintes partout, comme elles le sont dans leur troit cerveau. Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent l'tre et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux tats-Unis, la loi vous _force_ d'tre chrtiens. Dans les rpubliques espagnoles, la religion catholique est la seule; except, je crois, au Mexique, o l'on vient d'essayer quelque chose pour la tolrance. Les Corts d'Espagne avaient dcrt le _seul exercice de la religion catholique_. Si l'Italie s'mancipait, elle resterait chrtienne. La Belgique a fait sa rvolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si philosophique, est chrtienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils vont au combat ou la mort en invoquant la sainte Vierge. Skrinecki porte un scapulaire et fait des plerinages. Nos dmolitions religieuses sont donc la fois une ignorance historique et un contre-sens politique. Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins dplorable. Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai propos? Que ne masque-t-on l'glise par des arbres, en la laissant subsister en face du Louvre comme chelle et tmoin de la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus vieux monuments de Paris; il est d'une poque dont il ne reste presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On porte le marteau dans une glise, et ils se taisent! mes fils! combien vous tes dgnrs! Faut-il que votre grand-pre lve seul sa voix casse en faveur de vos temples? Vous ferez une ode, mais durera-t-elle autant qu'une ogive de Saint-Germain-l'Auxerrois? Et les artistes ne prsentent point de ptitions contre cette barbarie! Comme le plus humble de leurs camarades, je suis prt mettre ma signature la suite de leurs noms. Dtruire est facile, on l'a dit mille fois; et je ne connais pas au monde d'ouvriers qui aillent plus vite en cette besogne que les Franais; mais reconstruire! Qu'ont-ils bti depuis quarante ans? On veut percer une rue! Trs bien: commencez les abatis par la ct oppos au Louvre, par la place de Grve, cela vous donnera du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-tre davantage, tracer votre voie; alors, quand vous arriverez Saint-Germain, vous aurez mri vos rflexions, vous jugerez mieux de l'effet mme du monument, l'extrmit de l'ouverture.... On a abattu la Bastille et l'on a bien fait. La Bastille tait une prison. Je ne sache pas qu'on ait enferm personne Saint-Germain-l'Auxerrois; mais, mme sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on lev? D'abord un arbre de la libert que le sabre de Bonaparte a coup, pour faire place un lphant d'argile; et puis, aprs l'lphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez, tait _ toujours_, pour les _sicles_, pour _l'ternit_, comme nos serments. Quand Napolon ordonna les travaux du Carrousel et de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la Restauration sans tre acheve. Qui vous rpond que la nouvelle monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une ruine? Nous autres Franais, nous sommes trop consquents dans le mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence taquine a produit Saint-Germain une vengeance sacrilge, est-il de toute ncessit de continuer la dernire? Les Parisiens ne peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fentres, ou sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les hros de Juillet en leur donnant enlever les places fortes bties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant leur courage une glise ravage, o ils ne trouveront pas mme le cur pour la dfendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre tte que pour marcher contre un vicaire ou pour monter l'assaut d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas devant l'insolence trangre? Il serait triste qu'on apprt l'entre des Russes Varsovie le jour o notre gouvernement entrerait Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux belles victoires pour la monarchie populaire!... Vous rirez de ma grande colre, vous me direz: Qu'est-ce que cela vous fait, vous, exil, qui ne reverrez peut-tre jamais la France? Ne le prenez pas l, je suis Franais jusque dans la moelle des os. Que la France entre dans un systme politique gnreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon coeur battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indpendance de mon pays. Dchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage crit _ab irato_, une heure avant le dpart du courrier. CHATEAUBRIAND. VII CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARCHAL DE CASTELLANE[450]. [Note 450: Ci-dessus, p. 427.] Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de Chateaubriand sur _la Restauration et la monarchie lective_, le gnral de Castellane crivait sur son _Journal_, la date du 3 avril 1831: On veut, la Chambre des dputs, discuter beaucoup l'histoire des neuf millions que le Roi a touchs compte sur la liste civile. Une partie de cet argent a t donne. M. Benjamin Constant a reu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans tenir compte de leurs promesses. _M. de Chateaubriand_, dont le dsintressement l'a port renoncer la pairie et la dotation de 12,000 francs, _a reu du Roi 100,000 francs pour ne pas crire_. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait paratre[451] et qu'il annonce comme devant tre l'unique et dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire s'est traite par madame Adlade; il voulait vendre son hospice, et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; _on a prfr lui donner tout bonnement 100,000 francs_[452]. [Note 451: La brochure publie le 24 mars 1831, sous ce titre: _De la Restauration et de la monarchie lective._] [Note 452: _Journal du marchal de Castellane_, t. II, p. 425.] Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire; ce qui est certain, c'est qu'il ne tient pas debout. Lorsqu'clata la rvolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre d'tat. Le 10 aot, il donna sa dmission de pair de France et de ministre d'tat, et, le 12, il adressa au ministre des finances la lettre suivante, qu'on a lue dj dans les _Mmoires_, mais qu'il ne sera pas hors de propos de reproduire ici: Monsieur le ministre des finances, Il me reste des bonts de Louis XVIII et de la munificence nationale une pension de pair de douze mille francs, transforme en rentes viagres inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles seulement la premire gnration directe du titulaire. Ne pouvant prter serment Mgr le duc d'Orlans comme roi des Franais, il ne serait pas juste que je continuasse toucher une pension attache des fonctions que je n'exerce plus. En consquence je viens la rsigner entre vos mains. Elle aura cess de courir pour moi le jour (10 aot) o j'ai crit M. le prsident de la Chambre des pairs qu'il m'tait impossible de prter le serment exig. Aprs avoir rapport ses lettres de dmission, Chateaubriand ajoute: Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, paulettes, vendues un juif et par lui fondues, m'ont rapport sept cents francs, produit net de toutes mes grandeurs[453]. [Note 453: Ci-dessus, p. 312.] Et c'est cet homme qui, quelques mois aprs, se serait vendu, pour cent mille francs, au gouvernement la face duquel il avait ainsi jet ses dmissions et son reste de fortune! Chateaubriand aurait touch ces cent mille francs au mois d'_avril 1831_. Or, voici ce qu'il crivait sur son _Journal_, la date de _mai 1831_. La rsolution que je conus au moment de la catastrophe de juillet n'a point t abandonne par moi. Je me suis occup des moyens de vivre en terre trangre, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acqureur de mes oeuvres m'a fait peu prs banqueroute, et mes dettes m'empchent de trouver quelqu'un qui veuille me prter.... Je laisse ma procuration pour vendre la maison o j'cris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France[454]. [Note 454: Ci-dessus, p. 341.] Le bruit, si lgrement accueilli par Castellane, est dj, ce me semble, dmontr faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a donn, dit-il, 100,000 francs Chateaubriand, la condition, accepte par lui, de ne plus crire. Mais alors, comment expliquer que, moins de six mois aprs, au mois d'octobre 1831, il crive et publie sa brochure: _De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier crit: De la Restauration et de la monarchie lective?_ Cette brochure n'tait pas seulement une violente attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait, l'adresse du roi Louis-Philippe, des paroles amres et cruelles, celles-ci par exemple: Les dernires barricades ont chass Charles X des Tuileries. Eh bien, dans ce chteau funeste, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouv Louis-Philippe? Un trne vide que lui prsente un _spectre dcapit_ portant dans sa main sanglante la tte d'un autre spectre. Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur _les 12,000 francs envoys par la duchesse de Berry_ pour tre distribus aux cholriques. En ce mme mois de mai 1832, le _Mmoire sur la captivit de madame la duchesse de Berry_. Ce Mmoire, o se trouvait la fameuse phrase: _Madame, votre fils est mon roi_, tait particulirement dur pour la personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les tribunaux pour dlit de presse. Dj, au mois de juin prcdent, il avait t arrt et retenu en prison pendant quinze jours, comme prvenu de complot contre la sret de l'tat. Au lieu de le traner en prison, au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui prparer ainsi des ovations, le gouvernement--si le fait rapport par Castellane et t vrai--aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il lui aurait suffi de dire: M. de Chateaubriand a reu 100,000 francs du Roi.--On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que Chateaubriand n'avait rien reu. Et comment et-il consenti recevoir l'argent de Louis-Philippe, son ennemi, lui qui ne voulait mme pas accepter celui que lui offrait le vieux roi auquel il restait si honorablement fidle? l'avnement du ministre Polignac, il avait donn sa dmission d'ambassadeur Rome, et il tait revenu Paris, non seulement sans le sou, mais charg d'une dette de soixante mille francs contracte pendant son ambassade. Au mois de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. M. le duc de Lvis, dit-il dans ses _Mmoires_, son retour d'un voyage en cosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que ce prince voulait continuer me faire ma pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lvis revint la charge quand il me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et tant harcel par une nue de cranciers. _J'avais dj vendu mon argenterie._ Le duc de Lvis m'apporta vingt mille francs, me disant noblement que ce n'tait pas les deux annes de pension de pairie que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes Rome n'taient qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en libert, je l'acceptai comme un prt momentan, et j'crivis au roi la lettre suivante: Sire, Au milieu des calamits dont il a plu Dieu de sanctifier votre vie, vous n'avez point oubli ceux qui souffrent au pied du trne de saint Louis. Vous daigntes me faire connatre, il y a quelques mois, votre gnreux dessein de me continuer la pension de pair laquelle je renonai en refusant le serment au pouvoir illgitime; je pensai que Votre Majest avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes de ses bonts. Mais les derniers crits que j'ai publis m'ont caus des dommages et suscit des perscutions; j'ai essay inutilement de vendre le peu de chose que je possde. Je me vois forc d'accepter, non la pension annuelle que Votre Majest se proposait de me faire sur sa royale indigence, mais un secours provisoire pour me dgager des embarras qui m'empchent de regagner l'asile o je pourrai vivre de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre charge, mme un moment, une couronne que j'ai soutenue de tous mes efforts et que je continuerai servir le reste de ma vie. Le comte Ferrand (voir, au tome III, des _Mmoires_, l'_Appendice_ n IV) avait accus Chateaubriand de s'tre vendu Napolon en 1811, pour une somme de 70,000 fr. Voici que le marchal de Castellane l'accuse de s'tre vendu Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr. Les deux allgations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout bonnement ridicules. VIII LETTRES DE GENVE[455]. [Note 455: Ci-dessus, p. 438.] Le 16 mai 1831, Chateaubriand tait parti pour Genve, o il arriva le 23. Lorsque Voltaire, au mois de fvrier 1753, tait all se fixer en Suisse, il avait achet coup sur coup le chteau de Montriond, aux portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genve Lyon. Il avait fait de ces rsidences seigneuriales un palais d'hiver et un palais d't. Encore embelli par ses soins, le chteau de Saint-Jean avait d changer de nom et avait t baptis par lui sous ce nouveau vocable: _les Dlices_. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'tait point un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise de pouvoir s'installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste logis, situ Genve, dans le quartier appel _les Pquis_. C'est de l qu'il crivait son vieil ami Ballanche, le 12 juillet 1831, la jolie lettre qu'on va lire: Genve, 12 juillet 1831. L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fivre intermittente; tantt il engourdit mes doigts et mes ides, et tantt il me fait crire, comme l'abb Trublet. C'est ainsi que j'accable Mme Rcamier de lettres et que je laisse la vtre sans rponse. Voil les lections, comme je l'avais toujours prvu et annonc, ventrues et reventrues. La France est prsent toute en bedaine, et la fire jeunesse est entre dans cette rotondit. Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque rgnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commmorations toujours pour toutes les glorieuses journes de tous les rgimes, depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une chose seulement m'tonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je n'aurais jamais imagin que la jeune France pt vouloir la paix tout prix et qu'elle ne jett pas par la fentre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais Bruxelles et un caporal autrichien Bologne. Mais il parat que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela. L'amiti a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse; prcisment tout l'oppos de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est l mon mal: car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-mme. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se lchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me lcherais et j'aurai la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau. Je vous dirai, mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin parvenu aprs avoir fait le voyage complet des petits cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos sicles couls dans le temps qu'avait mis la sonnerie de l'horloge sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique, jamais vous n'avez dvoil votre systme avec plus de clart et de grandeur. mon sens, votre _Vision d'Hbal_ est ce que vous avez produit de plus lev et de plus profond. Vous m'avez fait rellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l'ternit; vous m'avez expliqu Dieu avant la cration de l'homme, la cration intellectuelle de celui-ci, puis son union la matire par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volont. Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez trs bien vous passer de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du pass et de l'avenir, vous vous riez du prsent qui m'assomme, moi chtif, moi qui rampe sous mes ides et sous mes annes. Patience! je serai bientt dlivr des dernires; les premires me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fch de ne plus garder une ide de vous! Mille amitis. CHATEAUBRIAND. Un autre fidle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampre, au nom de ses amis comme au sien, lui crivait pour le supplier de ne pas abandonner plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens dont la bonne volont et le libralisme rclamaient ses encouragements et ses conseils. Voici la rponse de Chateaubriand: Genve, 18 juillet 1831. Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touch de votre noble lettre. Je serais trop fier d'tre choisi par cette jeunesse franaise que votre caractre et vos talents honorent, pour tre, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami. Mais, Monsieur, l'ge des illusions est pass pour moi; je sens que mon rle est fini, ma carrire acheve. Je n'ai jamais fait cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule ou pitoyable; peu importe que ce vieux chiffon sche maintenant au soleil de la patrie ou de l'exil. Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et peut-tre aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous dcourager. Je crains que la libert ne soit pas un fruit du sol de la France; hors quelques esprits levs qui la comprennent, le reste s'en soucie peu. L'galit, notre passion naturelle, est magnifique dans les grands coeurs, mais, pour les mes troites, c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule, des meurtres et des dsordres; et puis l'galit, comme le cheval de la fable, se laisse brider et seller pour se dfaire de son ennemi; toujours l'galit s'est perdue dans le despotisme; cela, Monsieur, vous expliquera toutes les dsertions qui vous environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir; enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilit de la France ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'tre un ancien et un nouveau Franais; je me ferais corcher vif pour l'honneur de la France et pendre pour ses liberts. quoi serais-je bon dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prt livrer les secondes? Entre les pangyristes de la Terreur et les amis de la paix tout prix, o est ma place? Combattre les uns et les autres! O serait mon public? Y a-t-il en France vingt hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le feu sacr, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dpt. La civilisation gnrale ne rtrogradera pas, mais elle pourra prir en un lieu, en un pays, en _France_, et tre errante comme l'glise du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec douleur, mais sans humeur et sans regrets cachs.... En vrit, il faudrait tre bien fou pour dplorer le peu de jours que cette rvolution enlve ma vie publique; elle me rend mme un service en mettant dans l'ombre les annes o j'allais radoter; je lui sais gr de m'avoir retranch brusquement du nombre des vivants. Il y a, dans mon voisinage, l'hospice du mont Saint-Bernard, une chambre o l'on dpose, avant de les enterrer, les voyageurs qui ont pri dans une tourmente: c'est l que je suis engourdi. votre ge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut soigner sa mort. L'avenir au del de la tombe est la jeunesse des hommes cheveux blancs; je veux user de cette seconde jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la premire. Je vous le rpte en finissant, Monsieur, votre lettre m'a profondment touch; elle est digne de vous et de vos sentiments; c'est tout dire. Pardonnez la prolixit de ma rponse: autrefois, je n'crivais que des billets; aujourd'hui le plus grand papier ne me sufft plus; c'est une infirmit des _perruques_. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement que les longs propos. Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors, Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Franais que nous portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour. Je suis, Monsieur, avec le plus entier dvouement et la considration la plus distingue, votre trs humble et trs obissant serviteur. CHATEAUBRIAND. IX LA NMSIS DE BARTHLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC[456]. [Note 456: Ci-dessus, p. 461.] On vient de voir avec quelle loquence Chateaubriand avait rpondu l'auteur de _Nmsis_, le rappelant au respect de ces nobles et saintes choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le pote rvolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'glise, ne laissa pas de recevoir encore d'autres leons. Lamartine, ce moment, tait candidat la dputation quelque part, Dunkerque, je crois. Barthlemy dcocha au chantre des _Mditations_ et des _Harmonies_ quelques-unes de ses flches les plus acres: D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes _Gloria Patri_ dlays en des tomes, Tes psaumes de David imprims sur vlin: Mais quand de tes billets l'chance est venue, Pote financier, tu descends de la nue, Pour traiter avec Gosselin... On n'a point oubli tes oeuvres trop rcentes, Tes hymnes Bonald en strophes caressantes, Et sur l'autel Rmois ton vol de sraphin; Ni tes vers courtisans pour tes rois lgitimes, Pour les calamits des augustes victimes, Et pour ton seigneur le Dauphin. Va, les temps sont passs des sublimes extases, Des harpes de Sion, des saintes paraphrases; Aujourd'hui tous ces chants expirent sans cho; Va donc, selon tes voeux, gmir en Palestine, Et prsenter, sans peur, le nom de Lamartine Aux lecteurs de Jricho. La rponse de Lamartine fut superbe. Celui-l avait vraiment dans son carquois les flches d'Apollon: Non, sous quelque drapeau que le barde se range, La muse sert sa gloire et non ses passions; Non, je n'ai pas coup les ailes cet ange Pour l'atteler hurlant au char des factions. Non, je n'ai pas couvert du masque populaire Son front resplendissant des feux du saint parvis. Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colre, Chang ma muse en Nmsis... Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mmoires. Il suffit ici de les rappeler. Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destin les rejoindre dans la gloire, Balzac n'tait encore que l'auteur des _Chouans_ et des _Scnes de la vie prive_. Autant et plus que Lamartine et Chateaubriand, il avait la haine de la rvolution et le respect de la monarchie. Le 1er mai 1831, l'auteur de _Nmsis_ publia, sous ce titre, la _Statue de Napolon_, une pice dans laquelle il jetait l'insulte aux Bourbons de la branche ane. La lettre que lui crivit aussitt Balzac mrite de prendre place ct de celle de Chateaubriand. On me saura sans doute gr de la reproduire ici. Paris, ce 3 mai 1831. Monsieur, N'ayant pas l'honneur de vous connatre personnellement, je vous prie d'abord d'excuser ma libert; puis, permettez-moi de vous soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche dernier, la _Statue de Napolon_. Avant tout, je vous fliciterai d'une chose: quand je vis apparatre votre journal, je craignis sincrement qu'un homme de votre trempe et de votre talent ne s'engout des ides rvolutionnaires et jacobines, qui redeviennent la mode et forment chaque jour de nouveaux proslytes, ides qui nous feraient rtrograder jusqu'au charnier fangeux des Hbert, des Chaumette, des Marat, et que tout homme de coeur doit combattre et repousser vigoureusement. Votre numro de dimanche m'a pleinement rassur l-dessus; il met _Nmsis_ d'accord avec vos prcdents ouvrages; il en fait le pendant polmique de _Napolon en gypte_, de _Waterloo_, du _Fils de l'homme_. Vous donnez un organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous flicite. Mais est-il ncessaire, pour dfendre la cause que vous servez, d'attaquer sans cesse et sans relche une famille malheureuse et exile? Vous avez fait la monarchie lgitime une guerre assez rude, vous lui avez port des coups assez clatants pour tre gnreux aprs la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est dsarm et terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Ds le dbut de votre pice, vous montrez votre haine terrible pour cette famille que l'exil frappe pour la troisime fois. Vous leur faites vos sanglants reproches avec la mme acrimonie et le mme fiel que s'ils taient encore sur le trne. Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dpasse aisment le but, et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de Napolon; ce fut un acte malheureux, mon sens; mais aujourd'hui que seize ans ont pass sur ces vnements, est-ce une raison pour oublier ce que Louis XVIII ft, ds le premier jour, pour arrter les dvastations des soldats des puissances trangres, ses allies, qui restauraient son trne? Je ne le crois pas. La haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on fltrisse ces hommes qui se montrrent _plus royalistes que le roi_, et qui, dans leur zle insens, compromirent de tout leur pouvoir la dignit royale. Pour ma part, je mprise souverainement ces hommes. On les rencontre la queue de tous les partis et aucune infamie ne les arrte; ils feraient dtester la meilleure des causes et har le plus juste des hommes. Rservez vos foudroyants anathmes pour ces tres vils, Monsieur, et tous les gens de coeur applaudiront aux coups de fouet de votre _Nmsis_ vengeresse. Vous pourrez bien rester encore l'organe d'un parti, mais ce parti sera grossi de tous les honntes gens. C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une posie aussi vigoureuse que la vtre s'gare de la sorte. Ne soyez pas tonn de la franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs subir et supporter et, nonobstant _mes opinions bien arrtes_, je sais admirer et louer en dehors d'elles. tez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une brutalit offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de leur nergie et de leur chaleur, prennent un caractre monumental tout fait digne du sujet que vous avez trait. Vous y dites de fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses instincts et ses gots artistiques. Votre appel sera entendu sans doute et aussi ce que vous demandez, qu'on quipe une flotte qui nous rapporte les cendres de l'empereur. propos de cette installation de la famille impriale, vous parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde, Monsieur, de toute mauvaise pense qui pourrait vous froisser! Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute, n'et-il pas d vous conseiller le respect de cet exil plus rcent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes, reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la famille de Napolon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais je trouverais injuste qu'elle accust les Bourbons de tout ce qui s'est pass en 1815. Les temps de troubles permettent aux sclrats de tout ordre et de toute nuance de se livrer leurs vilenies et leurs sclratesses et ils en profitent. Je terminerai cette lettre dj trop longue, en formant un dsir: c'est que nous n'en arrivions jamais au pome hroque par lequel vous avez termin votre satire. Nous avons eu assez de grandes guerres; je crois que le temps des grandes paix est arriv, nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour vrits leurs rveries et ne consultent jamais les ncessits populaires. Agrez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'tre votre dvou serviteur[457]. [Note 457: _Correspondance de H. de Balzac_, t. I, p. 110.] Le 1er avril 1832, la _Nmsis_ cessait de paratre. Le pote dtendait son arc; mais c'tait, disait-il, pour le reprendre bientt; aprs un peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau dans l'arne: Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse; Dans l'arne battue o j'imprimai ma trace, Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants, Raidir un bras connu qui combattit sept ans[458]. [Note 458: _Nmsis_, pilogue.] Hlas! c'tait pour toujours que l'athlte avait dpos son ceste: _cstus artemque repono_. Le public, en effet, n'allait pas tarder apprendre que l'auteur de _Nmsis_, aprs avoir vid son carquois, travaillait, dans une paisible retraite, une traduction en vers de l'_nide_, pour laquelle le ministre lui avait donn un _encouragement_ de quatre-vingt mille francs. Barthlemy essaya de se justifier; sa _Justification_ se perdit au milieu du bruit des protestations indignes. Il n'en devait rester que ce vers: L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Plus tard, il essaiera de revenir la satire. Il publiera la _Nouvelle Nmsis_ (1844-1845); _le Zodiaque_ (1846), etc. Un mprisant silence accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'cho. Cet homme qui avait tant aim le bruit et qui avait presque touch la gloire, sera condamn pendant vingt ans rechercher l'obscurit, fuir la foule, ne sortir que le soir, pareil maintenant _l'homme qui avait perdu son ombre_.--Barthlemy est mort le 23 aot 1867. X LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDE[459]. [Note 459: Ci-dessus, p. 507.] Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait adress Chateaubriand une lettre ainsi conue: Ma lettre au ... adresse M....[460] devant vous tre communique, je ne vous cris que pour vous dire qu'il est bien important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et pour vous rpter combien je compte sur vous dans cette occasion dcisive. Puissions-nous travailler avec succs au bonheur de la France et tre bientt mme de vous prouver toute ma reconnaissance! [Note 460: Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont dues l'emploi de l'encre sympathique.] MARIE-CAROLINE, _rgente de France_. 15 mars 1832. Mme communication tait faite, la mme heure, M. Hyde de Neuville et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme projete par la mre d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir un chec, s'efforcrent de l'en dtourner. Chateaubriand lui crivit une lettre qui se terminait ainsi: Quarante annes de temptes ont bris les plus fortes mes, l'apathie est grande. Si Henri V pouvait tre transport aux Tuileries sans secousses, sans lser le plus lger intrt, nous serions bien prs d'une Restauration. Mais elle est encore loin, si des vnements que Dieu seul connat ne viennent pas changer la situation[461]! [Note 461: _Mmoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_, t. III, p. 493.] La duchesse de Berry avait pass outre. On apprenait successivement son dbarquement en Provence, son arrive en Vende. La prise d'armes, confie au marchal de Bourmont, tait imminente si aucun contre-ordre n'tait donn. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de Neuville estimrent qu'il tait de leur devoir de faire un nouvel et suprme appel la raison et au coeur de la princesse. Chateaubriand rdigea une Note, qui devait tre remise par l'homme le mieux fait pour donner des conseils utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans les _Mmoires_. En voici le texte: Les personnes en qui on a report une honorable confiance ne peuvent s'empcher de tmoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arriv la crise prsente. Ces conseils ont t donns par des hommes sans doute pleins de zle, mais qui ne connaissent ni l'tat actuel des choses ni les dispositions des esprits. On se trompe quand on croit la possibilit d'un mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes, non mls d'agents de police, qui pour quelques cus feraient du bruit dans la rue, et qui auraient y combattre la garde nationale et une garnison fidle. On se trompe sur la Vende comme on s'est tromp sur le Midi. Cette terre de dvouement et de sacrifices est dsole par une arme nombreuse, aide de la population des villes, presque toutes antilgitimistes. Une leve de paysans n'aboutirait dsormais qu' faire saccager les campagnes et consolider le gouvernement actuel par un triomphe facile. On pense que, si la mre de Henri V tait en France, elle devrait se hter d'en sortir, aprs avoir ordonn tous ses chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'tre venue organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix; elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand courage et d'arrter l'effusion du sang franais. Les sages amis de la lgitimit que l'on n'a jamais prvenus de ce que l'on voulait faire, qui n'ont jamais t consults sur les partis hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits que lorsqu'ils ont t accomplis, renvoient la responsabilit de ces faits ceux qui en ont t les conseillers et les auteurs. Ils ne peuvent ni mriter l'honneur ni encourir le blme dans les chances de l'une ou l'autre fortune. XI L'ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND[462]. [Note 462: Ci-dessus, p. 512.] Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (_Appendice_ n X), avait fait, au contraire, tous ses efforts pour la dtourner de sa prise d'armes; n'ayant pu y russir, il l'avait supplie de sortir de France le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il tait ds lors naturel qu'elle le tnt pour suspect et qu'elle exert sur lui une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut voir par cette jolie lettre, adresse au rdacteur de _La Quotidienne_: Paris, ce 4 juin 1832. Monsieur, Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M. le vicomte de Toucheboeuf; mon nom s'y trouve ml. Je ne puis m'empcher de m'bahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me voyant crire tous les jours ce que je pense, dclarer la face du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel, parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de la souverainet du peuple, lequel peuple n'a point t assembl et consult; je ne puis, dis-je, m'empcher de m'bahir de cette niaiserie qui s'vertue _dcouvrir_ mon opinion dans des correspondances secrtes; je n'ai point de correspondances secrtes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le public. Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances secrtes, cela ne veut pas dire que je n'ai crit personne dans ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore attendre quelques jours, je lui viterai la peine de dterrer mes lettres prives. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je la conduirais moi-mme ma cachette; je lui livrerais les preuves du dlit, la condition qu'elle les insrt le lendemain dans le _Moniteur_. Toutefois, comme je ne veux pas la prendre en tratre, je l'avertis que ses matres ne lui sauraient aucun gr de sa dcouverte. Patience encore une fois, elle apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingnue pour s'occuper de moi. J'invite encore la police retirer les espions qui viennent se morfondre ma porte et qui me regardent d'un air si bte. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors deux heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi rpe que la lgitimit dont je suis l'ambassadeur; je me promne comme le vieux clibataire au Luxembourg: la rente prs, je ne ressemble pas mal un des rentiers de l'alle de l'Observatoire; je fais deux ou trois visites, toujours aux mmes personnes; je rentre cinq heures et demie pour dner; le soir, arrivent quelques-uns de ces rares amis qui demeurent aprs l'infortune. Je me couche neuf heures; je me lve six; je lis les journaux qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures midi, visiter certains rpublicains, gens d'esprit et de coeur qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai envie de rire. Quelquefois encore, des dcors de Juillet, abandonns de la quasi-lgitimit, viennent me prier de partager avec eux ma misre lgitime. Voil, Messieurs les espions, mon signalement et le compte rendu de ma journe, que vous certifierez sans doute valable et conforme. pargnez-vous donc le souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tir de la bourse des contribuables. J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, etc. CHATEAUBRIAND. La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de Chateaubriand, elle ne retint que ce petit dtail: Je me couche neuf heures; _je me lve six_. En consquence, le samedi 16 juin, _quatre heures du matin_, deux heures avant son lever, trois _messieurs_ se prsentrent chez lui et le mirent en tat d'arrestation, sous la prvention de complot contre la sret de l'tat. XII JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR[463]. [Note 463: Ci-dessus, p. 522.] peine composes, les stances sur la mort de la jeune lisa parurent dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de la prosodie, la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute d'impression--_felix culpa_--lui fut une occasion d'crire M. Amde Pichot, directeur de la _Revue de Paris_, cette charmante lettre: Prfecture de police, ce 22 juin 1832. Monsieur, Permettez un pauvre pote de faire entendre ses dolances et de chercher dans votre journal une consolation une injustice. Vous aurez peut-tre ou-dire qu'il m'est arriv ces jours derniers un petit accident: on m'a conduit la prfecture de police pour un crime d'tat dont le soupon m'a beaucoup moins afflig que l'offense qui m'oblige porter plainte votre tribunal; je reconnais la comptence littraire. Vous saurez donc, Monsieur, qu'amen la prfecture de police l'heure o les muses se couchent et les hommes se lvent, on me dposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fentre, perce en haut, tait munie de bons barreaux de fer qui me laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris volant l'entour; force cris dans les cours et dans les loges environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et larmes, pitinements de chevaux, fracas de sabres tranants, etc., etc. Le soir, M. le prfet de police me vint chercher et me conduisit dans ses appartements, o je fus combl de soins et de politesses. Mais revenons ma grande affaire. Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte, Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis longtemps, avait perdu sa fille unique, peine ge de dix-neuf ans. La veille mme de mon arrestation, j'avais vu le cercueil de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait dpos une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la terre s'tait referme pour toujours sur la _jeune fille_ et sur la _jeune fleur_. Cette image, empreinte dans ma mmoire, se reproduisit malgr moi dans un petit chant funbre divis en quatre _lais_. Jusque-l, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure. Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce pome, on m'a fait manquer la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire: Vieux chne, le temps fauche sur ta racine. N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un pote dans sa partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une agrable ngligence, j'ai senti l'homicide acier Que le tratre en mon sein a plong tout entier. Grce Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la conspiration adjointe mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la correction ingnieuse de quelques amis prompts cacher ma honte. Je n'ai point crit avec une syllabe de moins: Vieux chne, le temps fauche sur ta racine, je n'ai point crit avec une syllabe restitue: _Et_ vieux chne, le temps fauche sur sa racine, j'ai crit: Vieux chne!... le temps _a fauch_ sur ta racine, Il est vrai qu'en maintenant cette leon, je me dclare de l'cole romantique, je romps le vers la barbe de Boileau et place l'hmistiche la troisime syllabe au lieu de la sixime; jadis, comme l'aurait dclam Talma: _Vieux chne!_ ... avec un repos; puis, tout de suite et tout d'une haleine: _le temps a fauch sur ta racine jeune fille et jeune fleur_. Mon oreille demeure classique, en contradiction avec mon esprit romantique, n'est point choque de cette csure; elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les classiques, qu'au rgime pluriel _roses sans taches_, je donnasse un verbe gouvernant enlev par l'ellipse? Et nos _licences_, Monsieur, o en seraient-elles? Les liberts du Parnasse seraient-elles mises aussi en tat de sige contre le texte formel de la Charte-Homre? Je proteste par-devant MM. Branger, Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de Mmes Girardin, Tastu, Valmore, etc. Voici les stances telles qu'elles sont tombes de mon souvenir: Il descend le cercueil, et les roses sans taches, Qu'un pre y dposa, tribut de sa douleur! Terre, tu les portas! et maintenant tu caches Jeune fille et jeune fleur. Ah! ne les rends jamais ce monde profane, ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur: Le vent brise et fltrit, le soleil brle et fane Jeune fille et jeune fleur. Tu dors, pauvre lisa, si lgre d'annes! Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur, Elles ont achev leurs fraches matines, Jeune fille et jeune fleur. Sur la tombe rcente, un pre qui s'incline, De la vierge expire a dj la pleur. Vieux chne!... le temps a fauch sur ta racine Jeune fille et jeune fleur! J'ai bien peur, Monsieur, qu' travers l'insouciance affecte de cette lettre, un sentiment pnible n'ait perc: La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs, a dit Parny aprs Tibulle. lisa Frisell a t scelle dans sa tombe le jour mme o je devais tre crou dans ma prison. Hlas! la muse de l'amiti n'a pas la puissance de prendre par la main la jeune morte et de la ressusciter pour son pre.... CHATEAUBRIAND. XIII CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AN[464]. [Note 464: Ci-dessus, p. 528.] Le lendemain du jour o Chateaubriand avait t arrt, le _Journal des Dbats_, malgr ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hsita point publier un article, o la mesure qui venait d'atteindre l'illustre crivain tait hautement dplore. L'article tait de M. Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux passages: On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James ont t arrts ce matin. Rien au monde ne saurait nous forcer dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amiti de M. de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des Dbats_. Cette amiti, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La France tout entire, nous n'en doutons pas, se joindra nous pour rclamer la libert de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis longtemps a plac M. de Chateaubriand au nombre de ses crivains les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a dfendu les droits avec une ardeur de gnie et d'loquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour la gloire et la libert n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son gnie et de son loquence; il crit, il ne s'abaisse pas conspirer. Sans doute le gouvernement n'a pu se rsoudre ordonner l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dpositions judiciaires aussi graves qu'infidles: mais nous sommes convaincus que, ds les premiers claircissements, il sera rendu la libert. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le gnie des lettres et la libert.... Aprs avoir affirm sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de Fitz-James, n'taient pas, eux non plus, des conspirateurs; aprs avoir rendu hommage l'admirable loyaut du premier, l'lvation de caractre du second, M. Bertin an terminait ainsi son article: Le gouvernement a ordonn que ces illustres prisonniers fussent traits avec tous les mnagements convenables, et nous savons que M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, les gards, les respects mme, dus un homme dont le nom est une des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas gmir en pensant que le plus grand de ses crivains, le plus illustre des dfenseurs de ses liberts, l'homme qui a tant fait pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre asile qu'une prison[465]. [Note 465: _Journal des Dbats_, du 18 juin 1832.] Cet article peine lu, Chateaubriand prenait la plume et crivait, son tour, M. Bertin: Prfecture de Police, ce 18 juin 1832. _ M. Bertin an, rdacteur du Journal des Dbats._ J'attendais l, mon cher Bertin, votre vieille amiti; elle s'est trouve a point nomm l'heure de l'infortune. Les compagnons d'exil et de prison sont comme les camarades de collge jamais lis par le souvenir des joies et des leons communes. Je voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont tmoign tant d'intrt, et se sont souvenus du dfenseur de la libert de la presse; mais vous savez que je suis captif; captivit d'ailleurs adoucie par la politesse de mes htes. Je ne saurais trop me louer de la bienveillance et des attentions de M. le prfet de police et de sa famille, et j'aime leur en exprimer ici toute ma reconnaissance. Une chose m'afflige profondment, c'est le chagrin que je cause Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le rgne de la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de ma destine. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas moi. On m'a mis, en m'arrtant, dans une de ces positions fatales laquelle on aurait peut-tre d penser. J'ai refus tout serment l'ordre _politique_ actuel; j'ai envoy ma dmission de ministre d'tat et renonc ma pension de pair; je ne puis donc tre un _tratre_ ni un _ingrat_ envers le gouvernement de Louis-Philippe. Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi loyal et dsarm, un _vaincu_ qui supporte la ncessit d'un fait sans demander grce. Maintenant on m'apprhende au corps, et l'on m'interroge sur un prtendu crime ou dlit politique dont je me serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre _politique_ tabli, comment veut-on que je reconnaisse la comptence en _matire politique_ d'un tribunal man de cet ordre _politique_? Ne serait-ce pas une grossire contradiction? Si je nie le principe, comment admettrais-je la consquence? Mieux aurait valu, tout bonnement, prter mon serment la Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mpris de la justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux: il y a seulement chez moi persuasion d'une vrit et d'un devoir dont je ne puis m'carter. Vous voyez que je n'argumente pas de l'illgalit de l'tat de sige, illgalit flagrante: je remonte plus haut. L'tat de sige est un trs petit accident la suite de la grande illgalit premire, et cet accident est une consquence force de cette grande illgalit. J'ai dit dans mes derniers crits que je reconnaissais l'ordre _social_ existant en France, que j'tais oblig au paiement de l'impt, etc.; d'o il rsulte que si j'tais accus d'un crime _social_ (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux proprits, etc., etc.), je serais tenu de rpondre et de reconnatre la comptence _en matire sociale_ des tribunaux. Mais je suis accus d'un crime politique, alors je n'ai plus rien dbattre. Je conviens nanmoins que, dans le cas o le gouvernement me souponnerait coupable, _ ses yeux_, d'un dlit politique, sa propre dfense le conduirait instruire contre moi et prouver, s'il le pouvait, ma culpabilit. Mais moi, qui ne reconnais le gouvernement que comme gouvernement _de fait_, j'ai le droit, mes risques et prils, de ne pas rpondre. Mes accusateurs mmes trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me priverais volontairement du plus puissant moyen de dfense. J'ai fond mon refus de serment sur deux raisons: 1 la monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de l'ancienne monarchie; 2 la monarchie actuelle ne tire pas selon moi, son droit de la souverainet populaire, puisqu'un congrs national n'a pas t assembl pour dcider de la forme du gouvernement. Que j'aie tort ou raison, que ces thories puissent tre plus ou moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas l la question. J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les sacrifices, y compris celui de ma vie. Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais rpondre ses questions; car, si je lui disais mme mon nom quand il me le demande _judiciairement_, je reconnatrais, par cela mme, la comptence d'un tribunal en _matire politique_, et, une fois la premire question rpondue, force me serait de rpondre toutes les questions subsquentes. J'ai offert et j'offre encore de donner _courtoisement_, et en forme de conversation _non lgale_, tous les claircissements qu'on pourrait dsirer: au del, je ne puis rien. Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot et d'exil, qui recommence subir, la fin de sa vie, les perscutions que sa fidlit prouves dans sa jeunesse? Que fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et loquent ci-devant collgue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un dernier des Stuarts, dfendant le dernier des Bourbons? Quand on me tranerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle Franois-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer, je dirais, dans l'intrt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et il sortirait blanc comme neige de ma dclaration. Quant ma personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre, si l'on voulait, un dernier silence mon silence. Le capitaine Lanoue, mon cher ami, tait Breton comme moi. Je n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque Henri IV l'envoya combattre le duc de Mercoeur. Lanoue fut tu l'escalade d'un chteau. Il avait eu le pressentiment de son sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: Je suis comme le livre, je viens mourir au gte. Mon gte est prt. La petite ville qui m'a vu natre a bien voulu me faire l'honneur d'lever d'avance et ses frais ma tombe dans un lot que j'ai dsign. Voil le secret de ma conspiration _mystrieuse_ avec les _chouans_ de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable conspiration? Bonjour, mon cher ami, et libert si vous pouvez. CHATEAUBRIAND TABLE DES MATIRES TROISIME PARTIE LIVRE XII Ambassade de Rome. -- Trois espces de matriaux. -- Journal de route. -- Lettres madame Rcamier. -- Lon XII et les cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les artistes nouveaux. -- Ancienne Socit romaine. -- Moeurs actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre M. Villemain. -- madame Rcamier. -- Explication sur le mmoire qu'on va lire. -- Lettre M. le comte de la Ferronnays. -- Mmoire. -- madame Rcamier. -- la mme. -- madame Rcamier. -- M. Thierry. -- Dpche M. le comte de la Ferronnays. -- madame Rcamier. -- la mme. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Mort de Lon XII. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. 1 LIVRE XIII Suite de l'ambassade de Rome. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dpches M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Le marquis Capponi. -- madame Rcamier. -- M. le duc de Blacas. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Lettre Monseigneur le cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dpche M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Fte de la villa Mdicis pour la grande duchesse Hlne. -- Mes relations avec la famille Bonaparte. -- Dpche M. le comte Portalis. -- Pie VIII. -- M. le comte Portalis. -- madame Rcamier. -- Prsomption. -- Les Franais Rome. -- Promenades. -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- madame Rcamier. -- Retour de Rome Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Dpart pour Rome. -- Les Pyrnes. -- Aventures. -- Ministre Polignac. -- Ma consternation. -- Je reviens Paris. -- Entrevue avec M. de Polignac. -- Je donne ma dmission de mon ambassade de Rome. 181 LIVRE XIV Flagorneries des journaux. -- Les premiers collgues de M. de Polignac. -- Expdition d'Alger. -- Ouverture de la session de 1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. -- Je reviens Paris. -- Rflexions pendant ma route. -- Lettre madame Rcamier. -- Rvolution de juillet. -- M. Baude, M. de Choiseul, M. de Smonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. Thiers. -- J'cris au roi Saint-Cloud. Sa rponse verbale. -- Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires, rue d'Enfer. -- Chambre des Dputs. -- M. de Mortemart. -- Course dans Paris. -- Le gnral Dubourg. -- Crmonie funbre. -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent la Chambre des Pairs. -- Runion des pairs. 249 LIVRE XV Les rpublicains. -- Les orlanistes. -- M. Thiers est envoy Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand rfrendaire. La lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scne. Monsieur le Dauphin et le marchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc d'Orlans. -- Le Raincy. -- Le prince vient Paris. -- Une dputation de la Chambre lective offre M. le duc d'Orlans la lieutenance gnrale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des rpublicains. -- M. le duc d'Orlans va l'Htel de Ville. -- Les rpublicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud. -- Arrive de Madame la Dauphine Trianon. -- Corps diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3 aot. -- Lettre de Charles X M. le duc d'Orlans. -- Dpart du peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Rflexions. -- Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernire tentation politique. -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti rpublicain. -- Journe du 7 aot. -- Sance la Chambre des Pairs. -- Mon discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus rentrer. -- Mes dmissions. -- Charles X s'embarque Cherbourg. -- Ce que sera la rvolution de juillet. -- Fin de ma carrire politique 327 QUATRIME PARTIE LIVRE PREMIER Introduction. -- Procs des ministres. -- Saint-Germain-l'Auxerrois. -- Pillage de l'Archevch. -- Ma brochure sur _la Restauration et la Monarchie lective_. -- _tudes historiques._ -- Lettres et vers madame Rcamier. -- Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. -- Commis de M. de Lapanouze. -- Lord Byron. -- Ferney et Voltaire. -- Course inutile Paris. -- M. A. Carrel. -- M. de Branger. -- Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la branche ane des Bourbons. -- Lettre l'auteur de la _Nmsis_. -- Conspiration de la rue des Prouvaires. -- Lettre Madame la duchesse de Berry. -- Incidences. -- Pestes. -- Le cholra. -- Les 12000 francs de Madame la duchesse de Berry. -- chantillons. -- Convoi du gnral Lamarque. -- Madame la duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vende 415 LIVRE II Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je suis mis en libert. -- Lettre M. le Ministre de la Justice et rponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma rponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre Branger. -- Dpart de Paris. -- Journal de Paris Lugano. -- M. Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Valle de Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. -- Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prire des paysans. -- M. A. Dumas. -- Madame de Colbert. -- Lettre M. de Brenger. -- Zurich. -- Constance. -- Madame Rcamier. -- Madame la duchesse de Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu aprs avoir lu la dernire lettre de M. de Chateaubriand. -- Aprs avoir lu une note signe Hortense. -- Arenenberg. -- Retour Genve. -- Coppet. -- Tombeau de Madame de Stal. -- Promenade. -- Lettre au prince Louis-Napolon. -- Lettres au ministre de la Justice, au prsident du Conseil, madame la duchesse de Berry. -- J'cris mon mmoire sur la captivit de la princesse. -- Circulaire aux rdacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mmoire sur la captivit de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procs. -- Popularit. 511 APPENDICE I. La mort de Lon XII 611 II. Le conclave de 1829 614 III. Le Journal secret du conclave 617 IV. Dans les Pyrnes 622 V. Le Dpart de Cherbourg 628 VI. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois 631 VII. Chateaubriand et le Journal du marchal de Castellane 634 VIII. Lettres de Genve 638 IX. La Nmsis de Barthlemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac 642 X. La duchesse de Berry en Vende 647 XI. L'arrestation de Chateaubriand 649 XII. Jeune fille et jeune fleur 651 XIII. Chateaubriand, et M. Bertin an 635 Table. 661 Paris. (France).--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--9.8.1925 End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'Outre-Tombe, by Franois-Ren Chateaubriand License: Share Alike