Produced by Bruce Albrecht, Claudine Corbasson, and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net Au lecteur Cette version lectronique reproduit dans son intgralit la version originale. La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis. La liste des modifications se trouve la fin du texte. Le Vingtime Sicle LA VIE LECTRIQUE CORBEIL.--IMPRIMERIE CRT-DE L'ARBRE [Illustration: L'Electricit (la grande Esclave) Hliog. & Imp. Lemercier, Paris] Le Vingtime Sicle LA VIE LECTRIQUE TEXTE ET DESSINS PAR A. ROBIDA [Illustration] PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 Tous droits rservs. A MON AMI ANGELO MARIANI. A. ROBIDA [Illustration] LE VINGTIME SICLE La Vie lectrique I L'accident du grand rservoir d'lectricit N.--Un dgel factice.--Le grand Philox Lorris expose son fils son moyen pour combattre en lui un fcheux atavisme.--Admonestations tlphonoscopiques interrompues. DANS l'aprs-midi du 12 dcembre 1955, la suite d'un petit accident dont la cause est reste inconnue, une violente tempte lectrique, une _tournade_, suivant le terme consacr, se dchana sur tout l'Ouest de l'Europe et amena, au milieu du trouble et des profondes perturbations la vie gnrale, bien de l'inattendu pour certaines personnes que nous prsenterons plus loin. Des neiges taient tombes en grande quantit depuis deux semaines, recouvrant toute la France, sauf une petite zone dans le Midi, d'un pais tapis blanc magnifique, mais fort gnant. Suivant l'usage, le _Ministre des Voies et Communications ariennes et terriennes_ ordonna un dgel factice et le poste du grand rservoir d'lectricit N (de l'Ardche), charg de l'opration, parvint, en moins de cinq heures, dbarrasser tout le Nord-Ouest du continent de cette neige, le deuil blanc de la nature que portaient tristement jadis, pendant des semaines et des mois, les horizons dj tant attrists par les brumes livides de l'hiver. La science moderne a mis tout rcemment aux mains de l'homme de puissants moyens d'action pour l'aider dans sa lutte contre les lments, contre la dure saison, contre cet hiver dont il fallait nagure subir avec rsignation toutes les rigueurs, en se serrant et se calfeutrant chez soi, au coin de son feu. Aujourd'hui, les Observatoires ne se contentent plus d'enregistrer passivement les variations atmosphriques; outills pour la lutte contre les variations intempestives, ils agissent et ils corrigent autant que faire se peut les dsordres de la nature. Quand les aquilons farouches nous soufflent le froid des banquises polaires, nos lectriciens dirigent contre les courants ariens du Nord des contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone factice et les emmnent se rchauffer au-dessus des Saharas d'Afrique ou d'Asie, qu'ils fcondent en passant par des pluies torrentielles. Ainsi ont t reconquis l'agriculture les Saharas divers d'Afrique, d'Asie et d'Ocanie; ainsi ont t fconds les sables de Nubie et les brlantes Arabies. De mme, lorsque le soleil d't surchauffe nos plaines et fait bouillir douloureusement le sang et la cervelle des pauvres humains, paysans ou citadins, des courants factices viennent tablir entre nous et les mers glaciales une circulation atmosphrique rafrachissante. Les fantaisies de l'atmosphre, si nuisibles ou si dsastreuses parfois, l'homme ne les subit plus comme une fatalit contre laquelle aucune lutte n'est possible. L'homme n'est plus l'humble insecte, timide, effar, sans dfense devant le dchanement des forces brutales de la Nature, courbant la tte sous le joug et supportant tristement aussi bien l'horreur rgulire des interminables hivers que les bouleversements temptueux et les cyclones. Les rles sont renverss, c'est la Nature dompte aujourd'hui de se plier sous la volont rflchie de l'homme, qui sait modifier sa guise, suivant les ncessits, l'ternel roulement des saisons et, selon les besoins divers des contres, donner chaque rgion ce qu'elle demande, la portion de chaleur qu'il lui faut, la part de fracheur aprs laquelle elle soupire ou les ondes rafrachissantes rclames par un sol trop dessch! L'homme ne veut plus grelotter sans ncessit ou cuire dans son jus inutilement. L'homme a rgularis aussi les saisons et les a mieux distribues. Il a capt les pluies au moyen d'appareils lectriques et recueilli pour ainsi dire la main les nuages chargs d'humidit, les ondes menaantes qui s'en allaient ici ruiner les moissons,--pour les conduire l-bas vers des contres o la terre calcine, o l'agriculture altre imploraient ces pluies comme un bienfait. Cette merveilleuse conqute de la science moderne, vieille peine d'une quinzaine d'annes en 1953, a dj sur bien des points chang la face du globe; elle a rendu la vie des zones devenues presque inhabitables, des dserts de roches effrites ou de sables arides, sur lesquels la crature vgtait misrablement entre la soif et la faim. Allez voir renatre la vieille Nubie ou les steppes brlants de la Perse, sems de dbris qui furent des capitales de nations teintes. Les mamelles nagure dessches de l'Asie, vnrable mre des peuples, redonnent du lait aux fils de l'homme! C'est la conqute dfinitive de l'lectricit, du moteur mystrieux des mondes qui a permis l'homme de changer ce qui paraissait immuable, de toucher l'antique ordre des choses, de reprendre en sous-oeuvre la Cration, de modifier ce que l'on croyait devoir rester ternellement en dehors et au-dessus de la Main humaine! L'lectricit, c'est la Grande Esclave. Respiration de l'univers, fluide courant travers les veines de la Terre, ou errant dans les espaces en fulgurants zigzags rayant les immensits de l'ther, l'lectricit a t saisie, enchane et dompte. C'est elle maintenant qui fait ce que lui ordonne l'homme, nagure terrifi devant les manifestations de sa puissance incomprhensible; c'est elle qui va, humble et soumise, o il lui commande d'aller; c'est elle qui travaille et qui peine pour lui. [Illustration: Les pluies rgularises. Appareils de captation lectrique des courants atmosphriques.] Elle est l'inpuisable foyer, elle est la lumire et la force; sa puissance captive est employe faire marcher aussi bien l'norme accumulation de machines colosses de nos millions d'usines, que les plus dlicats et subtils mcanismes. Elle porte instantanment la voix d'un bout du monde l'autre, elle supprime les limites de la vision, elle vhicule dans l'atmosphre l'homme, son matre, la lourde crature, jadis ridiculement attache au sol comme un insecte incomplet. Enfin, si elle est outil, flambeau, porte-voix intercontinental, interocanique et bientt interastral, et mille choses encore, elle est arme aussi, arme terrible, terrifiant engin de bataille... Mais l'Esclave que nous avons su forcer nous rendre tant et de si varis services n'est pas si bien dompte, si bien rive ses chanes qu'elle n'ait encore parfois ses rvoltes. Avec elle, il faut veiller, toujours veiller, car la moindre erreur, la plus petite ngligence ou inattention peut lui fournir l'occasion qu'elle ne laissera pas chapper d'une sournoise attaque ou mme d'un de ces brusques rveils qui font clater les catastrophes. [Illustration: L'ACCIDENT DU POSTE LECTRIQUE 17.] Prcisment, en ce jour de dcembre, l'un de ces accidents, caus par un oubli, par une seconde de distraction d'un employ quelconque, venait de se produire malheureusement, dans l'opration de dgel mene avec tant de rapidit par le poste central lectrique 17; juste au moment o tout tait heureusement termin, une fuite se produisit au grand Rservoir avec une telle soudainet que le personnel ne put prserver que deux secteurs sur douze, et qu'une perte norme, une formidable dflagration s'ensuivit. C'tait une _tournade_ qui commenait, une de ces temptes lectriques ravages terribles comme il s'en dchane quelques-unes tous les ans dans les centres lectriques, djouant toutes les prvoyances et toutes les prcautions. Il faut bien nous y habituer, ainsi qu'aux mille accidents graves ou minces auxquels nous sommes exposs en voluant travers les extrmes complications de notre civilisation ultra-scientifique. La _tournade_ fusant du poste 17 suivit d'abord une ligne capricieuse tout le long de laquelle un certain nombre de personnes qui tlphonaient furent foudroyes ou paralyses; puis, le _courant fou_, attirant lui avec une force irrsistible les lectricits latentes, prit un rapide mouvement giratoire la manire des cyclones naturels, produisant encore nombre d'accidents dans les rgions par lui traverses et jetant dans la vie gnrale une perturbation dsastreuse, qui se ft termine bientt par quelque violent petit cataclysme rgional si, ds la premire minute, les appareils de captation des rgions menaces n'avaient t mis en batterie. Mais les lectriciens veillaient et, comme d'habitude, aprs quelques dsastres plus ou moins graves, la _tournade_ devait avorter et le courant fou serait capt et canalis avant l'explosion finale. A Paris, dans une somptueuse demeure du XLIIe arrondissement, sur les hauteurs de Sannois, un pre tait en train de sermonner vhmentement son fils lorsque clata la tournade. Ce pre n'tait rien moins que le fameux Philoxne Lorris, le grand inventeur, l'illustre et universel savant, le plus gros bonnet de tous les gros bonnets des industries scientifiques. Nous sommes, avec Philoxne Lorris, bien loin de ce bon et timide savant lunettes d'antan. Grand, gros, rougeaud, barbu, Philoxne Lorris est un homme aux allures dcides, au geste prompt et net, la voix rude. Fils de petits bourgeois vivotant ou plutt vgtant en paix de leurs 40,000 livres de rente, il s'est fait lui-mme. Sorti premier de l'cole polytechnique d'abord et ensuite de _International scientific industrie Institut_, il refusa d'accepter les offres d'un groupe de financiers qui lui proposaient de l'_entreprendre_--suivant le terme consacr--et se mit carrment de lui-mme pour dix ans en quatre mille actions de 5,000 francs chacune, lesquelles, sur sa rputation, furent toutes enleves le jour mme de l'mission. Avec les quelques millions de la Socit, Philoxne Lorris fonda aussitt une grande usine pour l'exploitation d'une affaire importante tudie et mijote par lui avec amour et dont les bnfices furent si considrables que, sur la grosse part qu'il s'tait rserve par l'acte de fondation, il fut mme de racheter toutes les actions de la commandite avant la fin de la quatrime anne. Ses affaires prirent ds lors un essor prodigieux; il monta un laboratoire d'tudes, admirablement organis, s'entoura de collaborateurs de premier ordre et lana coup sur coup une douzaine d'affaires normes, bases sur ses inventions et dcouvertes. Honneurs, gloire, argent, tout arrivait la fois l'heureux Philoxne Lorris. De l'argent, il en fallait pour ses immenses entreprises, pour ses agences innombrables, pour ses usines, ses laboratoires, ses observatoires, ses tablissements d'essais. Les entreprises en exploitation fournissaient, et trs largement, les fonds ncessaires pour les entreprises l'tude. Quant aux honneurs, Philoxne Lorris tait loin de les ddaigner; il fut bientt membre de toutes les Acadmies, de tous les Instituts, dignitaire de tous les ordres, aussi bien de la vieille Europe, de la trs mre Amrique, que de la jeune Ocanie. La grande entreprise des Tubes en papier mtallis (Tubic-Pneumatic-Way) de Paris-Pkin valut Philoxne Lorris le titre de mandarin bouton d'meraude en Chine et celui de duc de Tiflis en Transcaucasie. Il tait dj comte Lorris dans la noblesse cre aux tats-Unis d'Amrique, baron en Danubie et autre chose encore ailleurs, et, bien qu'il ft surtout fier d'tre Philoxne Lorris, il n'oubliait jamais d'aligner, l'occasion, l'interminable srie de ses titres, parce que cela faisait admirablement sur les prospectus. Bien que plong jusqu'au cou dans ses tudes et ses affaires, Philoxne Lorris, force d'activit, trouvait le temps de jouir de la vie et de donner son exubrante nature toutes les vraies satisfactions que l'existence peut offrir l'homme bien portant jouissant d'un corps sain, d'un cerveau sagement quilibr. S'tant mari entre deux dcouvertes ou inventions, il avait un fils, Georges Lorris, celui que, le jour de la _tournade_, nous le trouvons en train de sermonner. Georges Lorris est un beau garon de vingt-sept ou vingt-huit ans, grand et solide comme son pre, la figure dcide, ayant comme signe particulier de fortes moustaches blondes. Il arpente la chambre de long en large et rpond parfois d'une voix agrable et gaie aux admonestations de son pre. Celui-ci n'est pas l de sa personne, il est bien loin, trois cents lieues, dans la maison de l'ingnieur chef de ses Mines de vanadium des montagnes de la Catalogne, mais il apparat dans la plaque de cristal du tlphonoscope, cette admirable invention, amlioration capitale du simple tlphonographe, porte rcemment au dernier degr de perfection par Philoxne Lorris lui-mme. [Illustration: M. Philox Lorris mis en actions.] Cette invention permet non seulement de converser de longues distances, avec toute personne relie lectriquement au rseau de fils courant le monde, mais encore de voir cet interlocuteur dans son cadre particulier, dans son _home_ lointain. Heureuse suppression de l'absence, qui fait le bonheur des familles souvent parpilles par le monde, notre poque affaire, et cependant toujours runies le soir au centre commun, si elles veulent,--dnant ensemble des tables diffrentes, bien espaces, mais formant cependant presque une table de famille. Dans la plaque du _tl_, abrviation habituelle du nom de l'instrument, Philoxne Lorris apparat, arpentant aussi sa chambre, un cigare aux dents et les mains derrire le dos. Il parle. Mais enfin, mon cher, dit-il, j'ai eu beau chauffer et surchauffer ton cerveau pour faire de toi ce que moi, Philoxne Lorris, j'tais en droit d'attendre et de rclamer, c'est--dire un produit de haute culture, un Lorris suprieur, affin, perfectionn, voil tout ce que tu m'offres pour fils moi: un Georges Lorris, gentil garon, j'en conviens, intelligent, je ne dis pas le contraire, mais voil tout... simple lieutenant d'artillerie chimique ... Quel ge as-tu? --Vingt-sept ans, hlas! rpondit Georges avec un sourire en se tournant vers la plaque du tlphonoscope. [Illustration: LES SAISONS RGULARISES.--DISTRIBUTION DE LA PLUIE A LA DEMANDE] --Je ne ris pas, tche un peu d'tre srieux, fit avec vivacit Philoxne Lorris en tirant avec nergie quelques bouffes de son cigare. [Illustration: LA TOURNADE TAIT DANS SON PLEIN.] --Ton cigare est teint, dit le fils; je ne t'offre pas d'allumettes, tu es trop loin... --Enfin, reprit le pre, ton ge, j'avais dj lanc mes premires grandes affaires, j'tais dj le fameux Philox Lorris, et toi, tu te contentes d'tre un _fils papa_, tu te laisses tranquillement couler au fil de la vie... Qu'es-tu par toi-mme? Laurat de rien du tout, sorti des grandes coles dans les numros modestes et, pour le quart d'heure, simple lieutenant dans l'artillerie chimique... --Hlas! voil tout, fit le jeune homme, pendant que son pre, dans la plaque du tlphonoscope, tournait rageusement le dos et s'en allait au bout de sa chambre; mais est-ce ma faute si tu as tout dcouvert ou invent, et tout arrang?... je suis venu trop tard dans un monde trop bien outill, trop bien machin, tu ne nous as rien laiss trouver, nous autres! --Allons donc! Nous n'en sommes qu'aux premiers balbutiements de la science, le sicle prochain se moquera de nous... Mais ne nous garons pas... Georges, mon garon, j'en suis dsol, mais, tel que te voil, tu ne me parais gure prpar reprendre, maintenant que tes annes de service obligatoire sont faites, la suite de mes travaux, c'est--dire diriger mon grand laboratoire, le laboratoire Philox Lorris, la rputation universelle, et les deux cents usines ou entreprises qui exploitent mes dcouvertes. --Veux-tu donc te retirer des affaires? --Jamais! s'cria le pre avec nergie, mais j'entendais t'associer srieusement mes travaux, marcher avec toi la dcouverte, chercher avec toi, creuser, trouver... Qu'est-ce que j'ai fait auprs de ce que je voudrais faire si j'avais deux _moi_ pour penser et agir... Mais, mon bon ami, tu ne peux pas tre ce second moi... C'est dplorable!... Hlas! je ne me suis pas proccup jadis des influences ataviques, je ne me suis pas suffisamment renseign jadis!... O jeunesse! Moi, n 1 d'_International scientific industrie Institut_, j'ai t lger! Car, mon pauvre garon, je suis oblig d'avouer que ce n'est pas tout fait ta faute si tu n'as point la cervelle suffisamment scientifique; c'est parbleu bien la faute de ta mre... ou plutt d'un anctre de ta mre... J'ai fait mon enqute un peu tard, j'en conviens, et c'est l que je suis coupable. J'ai fait mon enqute et j'ai dcouvert dans la famille de ta mre... --Quoi donc? dit Georges Lorris intrigu. --A trois gnrations seulement en arrire... une mauvaise note, un vice, une tare... --Une tare? --Oui, son arrire-grand-pre, c'est--dire ton trisaeul toi, fut, il y a 115 ans, vers 1840, un... --Un quoi? Que vas-tu m'apprendre? Tu me fais peur! --Un artiste! fit piteusement Philox Lorris en tombant dans un fauteuil. Georges Lorris ne put s'empcher de rire avec irrvrence, et, devant ce rire, son pre bondit furieusement dans le tlphonoscope. [Illustration: L'ANCTRE FRIVOLE.] Oui! un artiste! s'cria-t-il, et encore un artiste idaliste, nbuleux, romantique, comme ils disaient alors, un rveur, un futiliste, un plucheur de fadaises!... Tu penses bien que je me suis renseign... Pour connatre toute l'tendue de mon malheur, j'ai consult nos grands artistes actuels, les photo-peintres de l'Institut... Je sais ce qu'il tait, ton trisaeul! N'aie pas peur, il n'aurait pas invent la trigonomtrie, ton trisaeul!... Il n'eut sa disposition qu'une cervelle lgre et vaporeuse videmment, comme la tienne, dpourvue des circonvolutions srieuses, comme la tienne, car c'est de lui que tu tiens cette inaptitude aux sciences positives que je te reproche. O atavisme! voil de tes coups! Comment annihiler l'influence de ce trisaeul qui revit en toi? Comment le tuer, ce sclrat? Car tu penses bien que je vais lutter et le tuer... --Comment tuer un trisaeul mort depuis plus de cent ans? fit Georges Lorris en souriant; tu sais que je vais dfendre mon anctre, pour lequel je ne professe pas le mme superbe ddain que toi... --Je veux le dtruire, moralement bien entendu, puisque le sclrat qui vient ruiner mes plans est hors de ma porte; mais je veux combattre son influence malheureuse et la dominer... Tu penses bien, mon garon, que je ne vais pas t'abandonner, pauvre enfant plus malchanceux que coupable, abandonner ma race!... Certes non!... Je ne puis pas te refaire, hlas! je ne peux pas te remettre, comme j'y avais song, pour cinq ou six ans, _Intensive scientific Institut_... --Merci, fit Georges avec effroi, j'aime mieux autre chose... --J'ai autre chose, et mieux, car tu ne sortirais pas beaucoup plus fort... --Voyons ce meilleur plan? --Voici! Je te marie! Je _nous_ sauve par le mariage! --Le mariage! s'cria Georges stupfait. --Attends! un mariage tudi, raisonn, o j'aurai mis toutes les chances de notre ct! Il me faut quatre petits-enfants, de sexe quelconque--garons si possible, j'aimerais mieux--enfin, quatre rejetons de l'arbre Philox-Lorris: un chimiste, un naturaliste, un mdecin, un mcanicien, qui se complteront l'un par l'autre et perptueront la dynastie scientifique Philox-Lorris... Je considre la gnration intermdiaire comme rate... --Merci! --Absolument rate! C'est une non-valeur, un _rest pour compte_. Je laisse donc de ct cette gnration intermdiaire, et je m'arrange pour durer jusqu'au moment de passer la main mes petits-enfants. Voil mon plan! Je vais donc te marier... --Peut-on savoir avec qui? --a ne te regarde pas. Je ne sais pas encore moi-mme. Il me faut une vraie cervelle scientifique, assez mre, autant que possible, pour avoir la tte dbarrasse de toute ide futile!... Georges se disposait rpondre lorsque se produisit la premire secousse lectrique due l'accident du rservoir 17. Georges tomba dans son fauteuil et leva vivement les jambes pour viter le contact du plancher qui transmettait de nouvelles secousses. Son pre n'avait pas bronch. cervel! lui cria-t-il, tu n'as pas tes semelles isolatrices et tu volues comme cela dans une maison o l'lectricit court partout dans un rseau de fils entre-croiss et circule comme le sang dans les veines d'un homme!... Mets-les donc et fais attention. C'est une fuite qui vient de se produire quelque part, et l'on ne sait pas jusqu'o peuvent aller les accidents... Allons, je n'ai pas le temps, je te laisse; d'ailleurs, voil nos communications embrouilles... En effet, l'image trs nette dans la plaque du Tl s'affaiblissait soudain, ses contours se perdaient dans le vague, et bientt ce ne fut plus qu'une srie de taches tremblotantes et confuses. [Illustration: GEORGES LORRIS, LIEUTENANT DANS L'ARTILLERIE CHIMIQUE.] [Illustration: COURSES D'AROFLCHES.] II Le courant fou.--Le dsastre de l'_Aronautic-Club_ de Touraine.--O l'on fait tlphonoscopiquement connaissance avec la famille Lacombe, des Phares alpins. La tournade tait dans son plein; les accidents causs par la terrible puissance du courant fou, par ces effroyables forces naturelles emmagasines, concentres et mesures par l'homme, chappes soudain sa main directrice, libres maintenant de tout frein, se multipliaient sur une rgion reprsentant peu prs le cinquime de l'Europe. Depuis une heure, toutes les communications lectriques se trouvant coupes, on peut juger de la perturbation apporte la marche du monde et aux affaires. La circulation arienne tait galement interrompue, le ciel s'tait vid presque instantanment de tout vhicule arien, l'ouragan avait le champ libre pour drouler dans l'atmosphre ses spirales dangereuses. Mais, bien qu'au premier signal de leurs lectromtres toutes les aronefs se fussent gares au plus vite, quelques sinistres s'taient produits. Plusieurs arocabs rencontrs par la trombe au moment o elle fusait du rservoir furent littralement pulvriss au-dessus de Lyon; il n'en tomba point miette sur le sol et des aronefs surprises et l sans avoir eu le temps de s'envelopper d'un nuage de gaz isolateur, dont le rle est analogue celui de l'huile dans les temptes maritimes, s'abattirent dsempares avec leur personnel tu ou bless. Le plus terrible sinistre eut lieu entre Orlans et Tours. L'_Aronautic-Club_ de Touraine donnait, ce jour-l, ses grandes rgates annuelles. Mille ou douze cents vhicules ariens, de toutes formes et de toutes dimensions, suivaient avec intrt les pripties de la grande course du prix d'honneur, o vingt-huit aroflches se trouvaient engages. Tous les regards suivant les coureurs, dans la plupart des vhicules on ne s'aperut pas que l'aiguille de l'lectromtre s'tait mise tourner follement, et, parmi les hourras et les cris des parieurs, on n'entendit mme pas la sonnerie d'alarme. Quand on vit le danger, il y eut dans la foule des aronefs une bousculade fantastique pour chercher un abri terre. Le millier de vhicules s'abattit toute vitesse en une masse confuse et enchevtre o les accidents d'abordage furent nombreux et souvent graves. La tournade, arrivant en foudre, balaya tout ce qui n'eut pas le temps de fuir; il y eut des aronefs dsempares, emportes dans le tourbillon et prcipites en quelques secondes cinquante lieues de l; par bonheur, dans ce dsastre, les grandes aronefs portant les membres de l'_Aronautic-Club_ et leurs familles taient pourvues du nouvel appareil runissant l'lectromtre et les tubes de gaz isolateur une soupape automatique; l'appareil s'ouvrit de lui-mme ds que l'aiguille marqua _danger_ et les aronefs, enveloppes dans un nuage protecteur, fortement secoues seulement, purent regagner l'embarcadre du club. Si nous revenons Paris, l'htel Philox Lorris, nous trouvons, au plein de la tournade, le quartier de Sannois dans un dsarroi facile imaginer: de terrifiants clairs jaillissent de partout et, dans le lointain, roulent d'effroyables explosions qui vont se rpercutant encore d'cho en cho, s'affaiblissant peu peu, pour revenir soudain et clater avec plus de violence. Georges Lorris, en chaussons et gantelets isolateurs, regarde de la fentre de sa chambre le spectacle du ciel convuls. Il n'y a rien faire qu' attendre, dans une prudente inaction, que le courant fou soit capt. Tout coup, aprs un crescendo de dcharges lectriques et de roulements accompagns d'clairs prodigieux, en nappe et en zigzags, la nature sembla pousser comme un immense soupir de soulagement, et le calme se fit instantanment. Les hroques ingnieurs et employs du poste 28, Amiens, venaient de russir _crever_ la tournade et canaliser le courant fou. Le sous-ingnieur en chef et treize hommes succombaient victimes de leur dvouement, mais tout tait fini, on n'avait plus de dsastres craindre. [Illustration: SURPRIS PAR L'OURAGAN.] [Illustration: LES SAHARAS RENDUS A L'AGRICULTURE PAR LA REFONTE DES CLIMATS] Le danger avait disparu, mais non les dernires traces de la grande perturbation. Sur la plaque du tlphonoscope de Georges Lorris, comme sur tous les Tls de la rgion, passrent avec une fabuleuse vitesse des milliers d'images confuses et des sons apports de partout remplirent les maisons de rumeurs semblables au rugissement d'une nouvelle et plus farouche tempte. Il est facile de se figurer cette assourdissante rumeur, ce sont les bruits de la vie sur une surface de 1,600 lieues carres, les bruits recueillis partout par l'ensemble des appareils, condenss en un bruit gnral, reports et rendus en bloc par chacun de ces appareils avec une intensit effroyable! [Illustration: MADEMOISELLE! CRIA GEORGES D'UNE VOIX FORTE.] Au cours de la _tournade_, quelques graves dsordres s'taient naturellement produits au poste central des Tls; sur les lignes, des fils avaient t fondus et amalgams. Ces petits accidents ne font courir aucun danger personne, condition, bien entendu, que l'on ne touche pas aux appareils. Georges Lorris, ayant pris un livre illustrations photographiques, s'installa patiemment dans un fauteuil pour laisser finir la crise des Tls. Ce ne fut pas long. Au bout de vingt minutes, la rumeur s'teignit subitement. Le bureau central venait d'tablir un fil de fuite; mais, en attendant que les avaries fussent rpares, ce qui allait demander encore au moins deux ou trois heures de travaux, chaque appareil recevait au hasard une communication quelconque qui ne pouvait s'interrompre avant que tout ft remis en ordre. Et, dans la plaque du Tl, les figures, cessant de passer dans une confusion falotte, se prcisrent peu peu, le dfil se ralentit, puis tout coup une image nette et prcise s'encadra dans l'appareil et ne changea plus. C'tait une chambre au mobilier trs simple, une petite chambre aux boiseries claires, meuble seulement de quelques chaises et d'une table charge de livres et de cahiers, avec une corbeille ouvrage devant la chemine. Rfugie dans un angle, presque agenouille, une jeune fille semblait encore en proie la plus profonde terreur. Elle avait les mains sur les yeux et ne les retirait que pour les porter sur ses oreilles dans un geste d'affolement. Georges Lorris ne vit d'abord qu'une taille svelte et gracieuse, de jolies mains dlicates et de beaux cheveux blonds, un peu en dsordre. Il parla tout de suite pour tirer l'inconnue de sa prostration: Mademoiselle! mademoiselle! fit-il assez doucement. Mais la jeune fille, les mains sur les oreilles et la tte pleine encore des terribles rumeurs qui venaient peine de cesser, ne sembla point entendre. Mademoiselle! cria Georges d'une voix forte. La jeune fille, tournant la tte sans baisser ses mains et sans bouger, regarda, d'un air effar, vers le Tl de sa chambre. Le danger est pass, mademoiselle; remettez-vous, reprit doucement Georges; m'entendez-vous? Elle fit un signe de tte sans rpondre autrement. Vous n'avez plus rien craindre, la tournade est passe... --Vous tes sr que cela ne va pas revenir? fit la jeune fille d'une voix si tremblante que Georges Lorris comprit peine. --C'est tout fait fini, tout est rentr dans l'ordre, on n'entend plus rien de ce fracas de tout l'heure qui semble vous avoir si fort pouvante... --Ah! monsieur, comme j'ai eu peur, s'cria la jeune fille, osant peine se redresser; comme j'ai eu peur! --Mais vous n'aviez pas vos pantoufles isolatrices! dit Georges, qui, dans le mouvement que fit la jeune fille, s'aperut qu'elle tait chausse seulement de petits souliers. --Non, rpondit-elle, mes isolatrices sont dans une pice au-dessous; je n'ai pas os aller les chercher... [Illustration: Des sons apports de partout remplirent les maisons.] --Malheureuse enfant, mais vous pouviez tre foudroye si votre maison s'tait trouve sur le passage direct du _courant fou_; ne commettez jamais pareille imprudence! Les accidents aussi srieux que cette tournade sont rares, mais enfin il faut se tenir constamment sur ses gardes et conserver notre porte, contre les accidents, petits ou grands, qui se peuvent produire, les prservatifs que la science nous met entre les mains... ou aux pieds, contre les dangers qu'elle a crs!... --Elle et mieux fait, la science, de ne pas tant multiplier les causes de danger, fit la jeune fille avec une petite moue. --Je vous avouerai que c'est mon avis! fit Georges Lorris en souriant. Je vois, mademoiselle, que vous commencez vous rassurer; allez, je vous en prie, prendre vos pantoufles isolatrices. --Il y a donc encore du danger? --Non, mais cette bourrasque lectrique a jet partout un tel dsordre qu'il peut s'ensuivre quelques petits accidents conscutifs: fils avaris, _poches_ ou dpts d'lectricit laisss par la tournade sur quelques points, se vidant tout coup, etc... La prudence est indispensable pendant une heure ou deux encore... --Je cours chercher mes isolatrices! s'cria la jeune fille. La jeune fille revint, au bout de deux minutes, chausse de ses pantoufles protectrices par-dessus ses petits souliers. Son premier regard, en rentrant dans sa chambre, fut pour la plaque du Tl; elle parut surprise d'y revoir encore Georges Lorris. Mademoiselle, dit celui-ci, qui comprit son tonnement, je dois vous prvenir que la tournade a quelque peu embrouill les Tls; au poste central, pendant que l'on recherche les fuites, qu'on rtablit les fils perdus, on a donn tous les appareils, pendant les travaux, une communication quelconque; ce ne sera pas bien long, tranquillisez-vous... Permettez-moi de me prsenter: Georges Lorris, de Paris..., ingnieur comme tout le monde... --Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station (Suisse), ingnieure aussi, ou du moins presque, car mon pre, inspecteur des Phares alpins, me destine entrer dans son administration... --Je suis heureux, mademoiselle, de cette communication de hasard qui m'a permis au moins de vous rassurer un peu, car vous avez eu grand'peur, n'est-ce pas? --Oh oui! Je suis seule la maison, avec Grettly, notre bonne, encore plus peureuse que moi... Elle est depuis deux heures dans un coin de la cuisine, la tte sous un chle, et ne veut pas bouger... Mon pre est en tourne d'inspection et ma mre est partie par le tube de midi quinze pour quelques achats Paris... Pourvu, mon Dieu, qu'il ne leur soit pas arriv d'accident! Ma mre devait rentrer cinq heures dix-sept, et il est dj sept heures trente-cinq... --Mademoiselle, les tubes ont supprim tout dpart pendant l'ouragan lectrique; mais les trains en retard vont partir, et madame votre mre ne sera certainement pas bien longtemps rentrer... Mlle Estelle Lacombe semblait encore peine rassure, le moindre bruit la faisait tressaillir, et de temps en temps elle allait regarder le ciel avec inquitude une fentre qui semblait donner sur une profonde valle alpestre. Georges Lorris, pour la tranquilliser, entra dans de grandes explications sur les tournades, sur leurs causes, sur les accidents qu'elles produisent, analogues parfois ceux des tremblements de terre naturels. Comme elle ne rpondait rien et restait toujours ple et agite, il parla longtemps et lui fit une vritable confrence, lui dmontrant que ces tournades devenaient de moins en moins frquentes, en raison des prcautions minutieuses prises par le personnel lectricien, et de moins en moins terribles en leurs effets, grce aux progrs de la science, aux perfectionnements apports tous les jours aux appareils de captation des fuites de fluide. [Illustration: LE PHARE DE LAUTERBRUNNEN.] Mais vous savez cela tout aussi bien que moi, puisque vous tes ingnieure comme moi, fit-il, s'arrtant enfin dans ses discours, qui lui semblaient quelque peu entachs de pdanterie. --Mais non, monsieur, j'ai encore un dernier examen passer avant d'obtenir mon brevet et... faut-il vous l'avouer, j'ai dj t retoque deux fois. Je continue suivre par phonographe les cours de l'Universit de Zurich, je me prpare me reprsenter une troisime fois, et je travaille, et je plis sur mes cahiers, mais sans avancer beaucoup, il me semble... Hlas! je ne mords pas trs facilement tout cela, et il me faut mon grade pour entrer dans l'administration des Phares alpins, comme mon pre... C'est ma carrire qui est en jeu!... Pourtant, j'ai trs bien compris ce que vous m'avez dit; je vais prendre quelques notes, pendant que c'est encore frais, car demain tout sera un peu brouill dans ma tte! Pendant que la jeune fille, un peu rassure, cherchait dans l'amoncellement de livres, de cahiers, de clichs phonographiques qui couvrait sa table de travail et griffonnait quelques lignes sur un carnet, Georges Lorris la regardait et ne pouvait s'empcher de remarquer la grce de ses attitudes et l'lgance naturelle de toute sa personne, dans sa toilette d'un got simple et modeste. Quand elle relevait la tte, il admirait la dlicatesse et la rgularit de ses traits, la courbure gracieuse du nez, les yeux profonds et purs, et le front large sur lequel de magnifiques torsades blondes faisaient comme un casque d'or. Estelle Lacombe tait la fille unique d'un fonctionnaire de l'administration des Phares alpins de la section helvtique. Depuis le grand essor de la navigation arienne, il a fallu clairer des altitudes diffrentes nos montagnes, nos alpes diverses et les signaler aux navigateurs de l'atmosphre. Nos monts d'Auvergne, la chane des Pyrnes, le massif des Alpes, ont ainsi diffrentes hauteurs des sries de phares et de feux. L'altitude de 500 mtres est indique partout par des feux de couleur, espacs de kilomtre en kilomtre; il en est de mme pour les altitudes suprieures, de 500 mtres en 500 mtres; des phares tournants signalent les cols, les passages et les ouvertures de valles; enfin, plus haut, sur tous les pics et toutes les pointes tincellent des phares de premire classe, brillantes toiles perdues dans la ple rgion des neiges et que l'homme des plaines confond parmi les constellations clestes. M. Lacombe, inspecteur rgional des phares alpins, habitait depuis huit ans Lauterbrunnen-Station, un joli chalet tabli au sommet de la monte de Lauterbrunnen, sur le ct du phare, 1,000 mtres au-dessus de la belle valle, juste en face de la cascade du Staubach. Ingnieur d'un certain mrite et fonctionnaire consciencieux, M. Lacombe tait fort occup. Toutes ses journes et souvent ses soires taient prises par ses tournes d'inspection, ses rapports, ses surveillances de travaux aux phares de sa rgion. Mme Lacombe, Parisienne de naissance, assez mondaine avant son mariage, se considrait comme en exil dans ce magnifique site de Lauterbrunnen-Station, o s'tait fond, 1,000 mtres au-dessus de l'ancien Lauterbrunnen, un village neuf, avec annexe arienne pour les cures d'air, c'est--dire un casino ascendant 700 ou 800 mtres plus haut l'aprs-midi et redescendant ensuite aprs le coucher du soleil. [Illustration: GRETTLY EST DEPUIS DEUX HEURES LA TTE SOUS UN CHALE DANS UN COIN.] A Lauterbrunnen-Station, pendant l't, dans ce chalet suspendu comme un balcon au flanc de la montagne, l'hiver dans un chalet aussi confortable en bas, Interlaken, Mme Lacombe s'ennuyait et regrettait l'immense et tumultueux Paris. [Illustration: LAUTERBRUNNEN-STATION.] Pourtant, les distractions ne manquaient pas. Il passait chaque jour un nombre considrable d'aronefs ou de yachts; le vloce arien _London-Roma-Cairo_, passant quatre fois par vingt-quatre heures, dposait toujours quelques voyageurs faisant leur petit tour d'Europe; de plus, le casino arien de Lauterbrunnen, trs frquent pendant les mois d't, donnait chaque semaine ses malades une grande fte et chaque soir un concert ou une reprsentation dramatique par Tl. Mme Lacombe s'ennuyait cependant et saisissait toutes les occasions et prtextes possibles pour reprendre l'air de son cher Paris. [Illustration: LES TUBES (VUE PRISE EN AERONEF A 700 MTRES).] Fatigue de ne participer que par Tl aux petites runions chez ses amies restes Parisiennes, elle prenait, de temps en temps, le train du tube lectro-pneumatique ou le vloce arien pour se retrouver une aprs-midi dans le mouvement mondain, pour se montrer quelques six o'clock lgants, o, tout en prenant les anti-anmiques la mode, on passe en revue tous les petits potins du jour, on s'imprgne de toutes les mdisances et calomnies qui sont dans l'air. Ou bien Mme Lacombe s'en allait un peu boursicoter, tcher de mettre flot son budget trop souvent charg d'excdents de dpenses, par quelques bnfices raliss la Bourse. L'agente de change qui la guidait se trompait souvent et le budget de mnage s'quilibrait grand'peine. M. Lacombe n'avait pour tout revenu que ses appointements, 35,000 francs et le logement, juste de quoi vivoter la campagne, en se contraignant une svre conomie. Dure ncessit, d'autant plus que Mme Lacombe aimait aussi magasiner, et qu'au lieu de se faire montrer par Tl, sans se dranger, les toffes ou les confections dont elle et sa fille pouvaient avoir besoin, elle prfrait courir les grands magasins de Paris et vite filer en tube ou en vloce arien pour la moindre occasion, pour une ide de ruban qui lui passait par la tte. Cette modeste situation se ft amliore si Mme Lacombe avait eu ses brevets. Par malheur, au temps de sa jeunesse, en 1930, les exigences de la vie tant moindres, son ducation avait t nglige. Elle n'tait pas ingnieure; ne possdant que ses diplmes de bachelire s lettres et s sciences, elle n'avait pu entrer dans les Phares avec son mari. [Illustration: LES COURS PAR TLPHONOSCOPE.] Trop bien clair sur les difficults de la vie, M. Lacombe avait voulu pour sa fille une instruction complte. Il la destinait l'administration. A vingt-quatre ans, lorsqu'elle aurait fini ses tudes et serait pourvue de ses diplmes, elle entrerait comme ingnieure surnumraire 6,000 francs, avec certitude d'arriver un jour, vers la quarantaine, l'inspectorat. Alors, qu'elle restt clibataire ou qu'elle poust un fonctionnaire comme elle, sa vie tait assure. Estelle, depuis l'ge de douze ans, suivait les cours de l'Institut de Zurich, sans quitter sa famille, uniquement par Tl. Prcieux avantage pour les familles loignes de tout centre, qui ne sont plus forces d'interner leurs enfants dans les lyces ou collges rgionaux. Estelle avait donc fait toutes ses classes par Tl, sans sortir de chez elle, sans bouger de Lauterbrunnen. Elle suivait aussi de la mme faon les cours de l'cole centrale d'lectricit de Paris et prenait, en outre, des rptitions par phonogrammes de quelques matres renomms. Par malheur, elle n'avait pu passer ses examens par Tl, les rglements suranns s'y opposant, et, devant les matres examinateurs, une timidit qu'elle tenait un peu de son pre lui avait nui. [Illustration: LES PANTOUFLES ISOLATRICES.] [Illustration: DANS L'OUEST S'AVANAIT UN GIGANTESQUE ARO-PAQUEBOT.] III Les tourments d'une aspirante ingnieure.--Les cours par Tl.--Une fidle cliente de Babel-Magasins.--L'ahurie Grettly circulant parmi les engins.--Le Tljournal. Maintenant que la jeune fille tait peu prs rassure, Georges Lorris aurait trs bien pu prendre cong; mais, sans chercher se rendre compte des motifs qui le retenaient, il resta prs du Tl causer avec elle. Ils parlaient sciences appliques, instruction, lectricit, morale nouvelle et politique scientifique... Estelle Lacombe, quand elle sut que le hasard l'avait mise en prsence tlphonoscopique du fils de ce grand Philox, prit navement devant Georges une attitude d'lve, ce qui fit bien rire le jeune homme. Je suis le fils de l'illustre Philox, comme vous dites, fit-il, mais je ne suis moi-mme qu'un bien pauvre disciple; et, puisque vous voulez bien me faire confidence de vos insuccs, sachez donc que tout l'heure, au moment o la tournade clata, mon pre tait en train de m'administrer ce qui s'appelle un _rebrousse-fil_ de vraiment premier ordre, c'est--dire un joli petit savon, et de me reprocher mon insuffisance scientifique... et c'tait mrit, trop mrit, je le reconnais!... --Oh! non, non; ce que le grand Philox Lorris peut traiter de faiblesse scientifique, pour moi c'est encore la force, la force crasante... Ah! si je pouvais arriver seulement au premier grade d'ingnieure! --Vous vous empresseriez de dire: ouf! et de laisser l vos livres, dit Georges en riant. La jeune fille sourit sans rpondre et remua machinalement la montagne de cahiers et de livres qui couvrait son bureau. Mademoiselle, si cela peut vous servir, je vous enverrai quelques-uns de mes cahiers et les phonogrammes de quelques confrences de mon pre aux ingnieurs de son laboratoire... --Que de remerciements, monsieur!..... J'essayerai de comprendre, je ferai tous mes efforts... Brusquement une sonnerie tinta et le Tl s'obscurcit. L'image de la jeune fille disparut. Georges demeura seul dans sa chambre. Au poste central des Tls, les avaries causes par la tournade tant rpares, le jeu normal des appareils reprenait et la communication provisoire cessait partout. Georges, consultant sa montre, vit que le temps avait coul vite pendant sa conversation et que l'heure de se rendre au laboratoire tait arrive. Il pressa un bouton, la porte de sa chambre s'ouvrit d'elle-mme, un ascenseur parut; il se jeta dedans et fut transport en un quart de minute l'embarcadre suprieur, un trs haut belvdre sur le toit, abritant l'entre principale de la maison. La loge du concierge, place maintenant, dans toutes les habitations, en raison de la circulation arienne, la porte suprieure, sur la plate-forme embarcadre, tait, chez Philox Lorris, remplace, ainsi que le concierge lui-mme, par un poste lectrique o tous les services se trouvaient assurs par un systme de boutons presser. [Illustration: UN AROCAB SORTIT DE LA REMISE ARIENNE.] Un arocab, sorti tout seul de la remise arienne et filant sur une tringle de fer, attendait dj Georges l'embarcadre. Le jeune homme, avant de sauter dedans, jeta un regard sur l'immense Paris tendu devant lui dans la valle de la Seine, perte de vue, jusque vers Fontainebleau rattrap par le faubourg du Sud. La vie arienne suspendue pendant l'ouragan lectrique reprenait son cours; le ciel tait sillonn dj de vhicules de toutes sortes, aronefs-omnibus se suivant la file et cherchant rattraper leur retard, aroflches des lignes de province ou de l'tranger, lances toute vitesse, arocabs, arocars fourmillant autour des stations de Tubes o les trains retenus devaient se suivre presque sans intervalles. Dans l'Ouest s'avanait majestueusement, estomp dans la brume lointaine, un gigantesque aro-paquebot de l'Amrique du Sud qui avait failli se trouver pris dans la tournade et ajouter un chapitre de plus l'histoire des grands sinistres. Allons travailler! dit enfin Georges en dgageant de sa tringle l'arocab, qui fila bientt vers un des laboratoires Philox Lorris, tablis avec les usines d'essai, sur un terrain de 40 hectares dans la plaine de Gonesse. Pendant ce temps, Lauterbrunnen-Station, Estelle Lacombe, demeure seule, laissait bien vite ses cahiers et courait sa fentre pour interroger anxieusement l'horizon. Pendant l'ouragan, n'tait-il rien arriv sa mre dans sa course Paris, ou son pre dans sa tourne d'inspection? Tout tait tranquille dans la montagne; le Casino arien, redescendu Lauterbrunnen-Station au premier signal d'alarme, remontait doucement aux couches suprieures, pour donner ses htes le spectacle du coucher du soleil derrire les cimes neigeuses de l'Oberland. Estelle ne resta pas longtemps dans l'inquitude: un arocab venant d'Interlaken parut tout coup, et la jeune fille, avec le secours d'une lorgnette, reconnut sa mre penche la portire et pressant le mcanicien. Mais aussitt une sonnerie du Tl fit retourner Estelle, qui jeta un cri de joie en reconnaissant son pre sur la plaque. M. Lacombe, dans une logette de phare, de l'air d'un homme trs press, se hta de parler: Eh bien! fillette, tout s'est bien pass? Rien de cass par cette diablesse de tournade, hein? Heureux! Je t'embrasse! J'tais inquiet... O est maman? --Maman revient! Elle arrive de Paris... --Encore! fit M. Lacombe. A Paris! pendant cette tourmente! Quelle inquitude, si j'avais su! --La voici... --Je n'ai pas le temps! Gronde-la pour moi! Je suis rest en panne pendant la tournade au phare 189, Bellinzona; je serai la maison vers neuf heures; ne m'attendez pas pour dner... Drinn! Il avait dj disparu. Au mme moment, Mme Lacombe mettait le pied sur le balcon et payait prcipitamment son arocab. La porte du balcon s'ouvrit et la bonne dame, charge de paquets, s'croula dans un fauteuil. Ouf! ma chrie, comme j'ai eu peur! Tu sais que j'ai vu plusieurs accidents... --Je viens de communiquer avec papa, rpondit Estelle en embrassant sa mre; il est au 189, Bellinzona; il va bien, pas d'accident... Et toi, maman? [Illustration: MONDAINE PAR TL.] --Oh! moi, mon enfant, je suis mourante! Quelle tempte! Quelle affreuse tournade! Tu verras les dtails dans le Tljournal de ce soir... C'est effrayant! Tu sais que, tout bien rflchi, je n'ai pas chang le chapeau rose... Figure-toi que j'tais Babel-Magasins quand elle a clat, cette tournade; j'y suis reste trois heures, affole, mon enfant, littralement affole!... J'en ai profit pour voir ce qu'ils avaient de nouveau dans les demi-soies 14 fr. 50... Il est tomb devant Babel-Magasins des dbris d'aronefs, il y a eu tant d'accidents!... Et puis, dans les dentelles pour manchettes ou collerettes, j'ai trouv quelque chose de dlicieux... et de trs avantageux!... Oui, mon enfant, j'ai vu, de mes yeux vu, de la plate-forme de Babel-Magasins, un abordage d'aronefs au milieu des clairs quand le fluide a pass... Ce fut horrible... Voyons, n'ai-je pas oubli quelque paquet? Non, tout est bien l... Et j'tais inquite, ma pauvre chrie; je me suis prcipite dans la salle des Tls ds que je l'ai pu, pour te voir et te faire une foule de recommandations, mais les Tls taient dtraqus... Quelle administration! Quelle mcanique ridicule! Et on appelle a la science! J'arrive, je veux prendre une communication. Drinn! J'aperois un intrieur de caserne avec un major en train de faire la thorie des pompes mitraille ses hommes... Oh! je suis ferre l-dessus maintenant... et des jurons, mon enfant, des jurons affreux, parce qu'il y avait un des hommes... une espce de moule...--bon, voil que je parle comme le major maintenant!--qui ne saisissait pas le mcanisme... Oh! dans les vingt-quatre Tls du magasin, rien que des scnes semblables, des communications qu'on ne pouvait pas couper... Quelle administration! [Illustration: EMPLETTES PAR TL.] --Oui, je sais, dit Estelle; on a donn provisoirement, pendant le travail ncessit par les avaries, une communication quelconque tous les abonns. --Et ici, mon enfant, j'espre que tu n'es pas tombe sur une communication dsagrable. --Non, maman, au contraire!... C'est--dire, fit Estelle en rougissant, que nous avions communication avec un jeune homme trs comme il faut... [Illustration: ON RESPIRE LA FRAICHEUR DU SOIR] --A ces mots, Mme Lacombe sursauta. Un jeune homme, parle, tu m'inquites! Mon Dieu! quelle administration ridicule que celle des Tls! Sont-ils inconvenants parfois avec leurs erreurs ou leurs accidents! On voit bien que leurs employes sont de jeunes linottes qui ne songent qu' bavarder, mdire, se moquer des abonns, rire des petits secrets qu'elles peuvent surprendre!... Un jeune homme!... Oh! je me plaindrai! --Attends, maman!... c'tait le fils de Philox Lorris! --Le fils de Philox Lorris! s'cria Mme Lacombe; tu ne t'es pas sauve, n'est-ce pas? tu lui as parl? --Oui, maman. --J'aurais mieux aim le grand Philox Lorris lui-mme; mais enfin j'espre que tu n'as pas baiss la tte comme une petite sotte, ainsi que tu le fais devant ces messieurs des examens? [Illustration: Mme LACOMBE METTAIT LE PIED SUR LE BALCON.] --J'avais trs peur, maman, la tournade m'avait terrifie... il m'a rassure... --Je suppose que tu as montr pourtant, par quelques mots spirituels, mais techniques, sur la tournade lectrique, que tu tais ferre sur tes sciences, que tu avais tes diplmes... --Je ne sais trop ce que j'ai pu dire... mais ce monsieur a t trs aimable; il a vu mon insuffisance, au contraire, car il doit m'envoyer des notes, des phonogrammes de confrences de son pre. --De son pre! de l'illustre Philox Lorris! Quelle heureuse chance! Ces Tls ont quelquefois du bon avec leurs erreurs... je le reconnais tout de mme... Il t'enverra des phonogrammes, je ferai une petite visite de remerciements, je parlerai de ton pre qui croupit dans un poste secondaire aux Phares alpins... J'obtiendrai une recommandation du grand Philox Lorris et ton pre aura de l'avancement... Je me charge de tout, embrasse-moi! Drinn! Drinn! C'tait le Tl. Dans la plaque apparut encore M. Lacombe. Ta mre est revenue! Ah! bon, te voil, Aurlie? J'tais inquiet; au revoir, trs press; ne m'attendez pas pour dner, je serai ici neuf heures et demie... Drinn! Drinn! M. Lacombe avait disparu. Nous ne savons si l'incident amen par la tournade troubla le sommeil d'Estelle, mais sa mre fit, cette nuit-l, de beaux rves o MM. Philox Lorris pre et fils tenaient une place importante. Mme Lacombe tait en train, aussitt leve, de se faire encore une fois raconter par sa fille les dtails de sa conversation de la veille avec le fils du grand Philox Lorris, lorsque l'aro-galre du tube amenant des touristes d'Interlaken apporta un colis tubal adress de Paris Mlle Estelle Lacombe. Il contenait une vingtaine de phonogrammes de confrences de Philox et de leons d'un matre clbre qui avait t le professeur de Georges Lorris. Le jeune homme avait tenu sa promesse. Je vais prendre le tube de midi pour faire une petite visite Philox Lorris! s'cria Mme Lacombe joyeuse. C'est mon rve qui se ralise, j'ai rv que j'allais voir le grand inventeur, qu'il me promenait dans son laboratoire en me donnant gracieusement toutes sortes d'explications, et qu'enfin il m'amenait devant sa dernire invention, une machine trs complique... a, madame, me disait-il, c'est un appareil lever lectriquement les appointements; permettez-moi de vous en faire hommage pour monsieur votre mari... --Toujours ton dada! fit M. Lacombe en riant. --Crois-tu qu'il soit agrable de vivre de privations de chapeaux roses comme j'en ai vu un hier Babel-Magasins?... Je vais l'acheter en passant pour aller chez Philox Lorris! --Du tout, je m'y oppose formellement, dit M. Lacombe, pas au chapeau rose, tu le feras venir si tu veux, mais la visite chez Philox Lorris... Attendons un peu; quand Estelle passera son examen, si, grce aux leons envoyes par M. Lorris, elle obtient son grade d'ingnieure, il sera temps de songer une petite visite de remerciement... par Tl... pour ne pas importuner. --Tiens, tu n'arriveras jamais rien! dclara Mme Lacombe. [Illustration: PETITES OPRATIONS DE BOURSE.] [Illustration: M. LACOMBE, INSPECTEUR DES PHARES ALPINS.] L'entre de la servante Grettly apportant le djeuner coupa court au sermon que Mme Lacombe se prparait, suivant une habitude quotidienne, servir son mari avant son dpart pour son bureau. La pauvre servante, peine remise de sa frayeur de la veille, vivait dans un tat d'ahurissement perptuel. Dans nos villes, les braves gens de la campagne, fils de la terre ne connaissant que la terre, cervelles dures, rfractaires aux ides scientifiques, les ignorants contraints d'voluer dans une civilisation extraordinairement complique qui exige de tous une telle somme de connaissances, vont ainsi perptuellement de la stupfaction la frayeur. Tourments, effars, ces enfants de la simple nature ne cherchent pas comprendre cette machinerie fantastique de la vie des villes; ils ne songent qu' se garer et regagner le plus vite possible leur trou au fond d'un hameau encore oubli par le progrs. L'ahurie Grettly, une paisse et lourde campagnarde tresses en filasse, vivait ainsi dans une terreur de tous les instants, ne comprenant rien rien, se rencognant le plus possible dans sa cuisine et n'osant toucher aucun de tous ces appareils, de toutes ces inventions qui font de l'lectricit dompte l'humble servante de l'homme. Comme elle cassa une ou deux tasses en circulant autour de la table, le plus loin possible des appareils divers, dans sa peur de frler en passant les boutons lectriques ou le Tljournal, gazette phonographique du soir et du matin, ce fut sur elle que tombrent les flots d'loquence indigne de Mme Lacombe. [Illustration: LA FAMILLE LACOMBE A TABLE.] Puis, sur une pression de M. Lacombe, pour achever la diversion, le Tljournal fonctionna et l'appareil commena le bulletin politique dont M. Lacombe aimait accompagner son caf au lait. Si tout porte croire que les difficults pendantes pour la liquidation des anciens emprunts de la rpublique de Costa-Rica ne pourront se rsoudre diplomatiquement et que Bellone seule parviendra tirer au clair ces comptes embrouills, nous devons, au contraire, constater que notre politique intrieure est tout l'apaisement et la concorde. Grce l'entre dans la combinaison, avec le portefeuille de l'Intrieur, de Mme Louise Muche (de la Seine), leader du parti fminin qui apporte l'appoint des 45 voix fminines de la Chambre, le ministre de la conciliation est sr d'une importante majorit... Dans l'aprs-midi de ce jour, comme Estelle tait plonge dans les leons de Philox Lorris,--sans y trouver beaucoup d'agrment d'ailleurs, cela se voyait la manire dont elle pressait son front dans sa main gauche pendant qu'elle essayait de prendre des notes--la sonnerie du Tl, retentissant son oreille, la tira soudain de cette pnible occupation. Son phonographe tait en train de dbiter une confrence de Philox Lorris; la voix nette du savant expliquait avec de longs dveloppements ses expriences sur l'acclration et l'amlioration des cultures par l'lectrisation des champs ensemencs. Estelle mit l'appareil au cran d'arrt et coupa le discours juste au milieu d'un calcul. Elle courut au Tl et ce fut le fils de Philox qui se montra. Georges Lorris, debout devant son appareil personnel, l-bas Paris, s'inclina devant la jeune fille. Puis-je vous demander, mademoiselle, dit-il, si vous tes compltement remise de la petite secousse d'hier? Je vous ai vue si effraye... --Vous tes trop bon, monsieur, rpondit Estelle rougissant un peu; je conviens que je ne me suis pas montre trs brave hier, mais, grce vous, ma peur s'est vite dissipe... Je vous dois bien d'autres remerciements: j'ai reu les phonogrammes et, vous le voyez, j'tais en train de... --De subir une petite confrence de mon pre, acheva Georges en riant; je vous souhaite bon courage, mademoiselle... [Illustration: PAS DE DIPLOMES.] [Illustration: L'APPORT DES ANCTRES] IV Comment le grand Philox Lorris reoit ses visiteurs.--Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens.--Demande en mariage inattendue.--Les thories de Philox Lorris sur l'atavisme.--La doctoresse Sophie Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe. Tantt pour se rendre compte des progrs d'Estelle Lacombe, ou pour lui envoyer de nouveaux phonogrammes pdagogiques, tantt pour prendre des nouvelles de sa sant et de celle de madame sa mre, Georges Lorris prit assez souvent communication par Tl avec le chalet de Lauterbrunnen-Station. Ce devint peu peu pour lui une douce habitude; il lui fallut bientt, toutes les aprs-midi, comme compensation ses heures d'tude et de travail au laboratoire, une causerie de quelques minutes avec l'lve ingnieure de l-bas. Estelle faisait de notables progrs grce ses conseils et tous les documents qu'il lui envoyait. Pour Estelle, le fils de Philox Lorris, que son pre, svre et difficile, traitait sans faon de _mazette scientifique_, tait un gant de science. D'ailleurs, quand une question embarrassait la jeune fille, Georges Lorris, muni d'un petit phonographe, trouvait le moyen, dans le cours de la conversation table, d'amener son pre rsoudre cette question et le phonogramme obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station. Malgr l'opposition de son mari, Mme Lacombe, entre deux courses la Bourse des dames, o elle venait de raliser 2,000 francs de bnfices, et aux Babel-Magasins, o elle en avait dpens 2,005 pour quelques achats _indispensables_, s'en vint, un jour, faire visite M. Philox Lorris, sous prtexte de lui apporter ses remerciements. Sous la loggia d'attente, au dbarcadre arien, elle trouva une srie de timbres avec tous les noms des habitants de la maison: M. Philox Lorris, Madame, M. Georges Lorris, M. Sulfatin, secrtaire gnral particulier de M. Philox Lorris, etc. Elle remarqua, tout en admirant l'installation, que ces noms n'taient pas, comme d'usage, suivis de la mention: _sorti_, ou _ la maison_ ou _empch_, ce qui fait gagner du temps aux visiteurs et supprime des dmarches inutiles. C'est que ce n'est plus distingu, se dit-elle, c'est devenu bourgeois et commun, je ferai supprimer cela aussi chez nous. La bonne dame appuya sur le timbre du matre de la maison, et aussitt la porte s'ouvrit; elle n'eut qu' entrer dans un ascenseur qui se prsenta devant la porte et descendre lorsque l'ascenseur s'arrta. Une autre porte s'ouvrit d'elle-mme, et elle se trouva dans une grande pice aux lambris garnis du haut en bas de grandes pures colories ou de photographies d'appareils extrmement compliqus. Au milieu se trouvait une grande table entoure de quelques fauteuils. Mme Lacombe n'avait encore vu personne, aucun serviteur ne s'tait prsent. tonne, elle prit un fauteuil et attendit. Que dsirez-vous? dit une voix comme elle commenait s'impatienter. C'tait un phonographe occupant le milieu de la table qui parlait. Veuillez me dire votre nom et l'objet de votre visite? ajouta le phonographe. C'tait la voix de Philox Lorris, Mme Lacombe la connaissait par les phonogrammes de confrences envoys Estelle. Elle fut interloque par cette faon de recevoir les visiteurs. [Illustration: D'EXAMENS EN EXAMENS] En voil un sans-gne, par exemple! s'cria-t-elle; ne pas daigner se dranger soi-mme, faire recevoir par un phonographe les gens qui ont pris la peine de se dranger en personne... je trouve cela un peu faible comme politesse. Enfin! --Je suis en cosse, trs occup par une importante affaire, poursuivit le phonographe, mais ayez l'obligeance de parler... [Illustration: VISITE DE Mme LACOMBE A L'HOTEL PHILOX LORRIS.] Mme Lacombe ignorait que Philox Lorris tait toujours en cosse ou ailleurs d'abord, pour toutes les visites, mais qu'un fil lui transmettait dans son cabinet le nom du visiteur. Alors, s'il lui plaisait de le recevoir, il pressait un bouton, le phonographe de la salle de rception invitait l'arrivant prendre telle porte, tel ascenseur et ensuite tel couloir et encore telle porte qui s'ouvrirait d'elle-mme. Je suis Mme Lacombe. Mon mari, inspecteur des phares alpins, m'a charge de vous prsenter tous ses remerciements... de vifs remerciements... Mme Lacombe balbutiait; la chre dame, pourtant bien rarement prise court, ne trouvait plus rien dire ce phonographe. Elle se proposait de gagner Philox Lorris par ses manires lgantes, par le charme de sa conversation, mais elle n'tait pas prpare cette entrevue avec un phono. [Illustration: CONTINUEZ, J'COUTE! DIT LE PHONOGRAPHE.] Oui, vous tes en cosse comme moi, je m'en doute! dit-elle en se levant fortement dpite; vous tes un ours, monsieur, je l'avais dj entendu dire et je m'en aperois, un triple ours et un impoli, avec votre phonographe; si vous croyez que je vais prendre la peine de causer avec votre machine... --Continuez, j'coute! dit le phonographe. --Il coute! fit Mme Lacombe, on n'a pas ide de a; croyez-vous que j'aie fait deux cents lieues pour avoir le plaisir de faire la conversation avec vous, monsieur le phonographe? Tu peux couter, mon bonhomme! Je m'en vais? Oui, Philox Lorris est un ours; mais son fils, M. Georges Lorris, est un charmant garon qui ne lui ressemble gure heureusement!... Il doit tenir a de sa maman; la pauvre dame n'a sans doute pas beaucoup d'agrment avec son savant de mari; j'ai entendu vaguement parler de bisbilles de mnage... videmment, avec ses phonographes, c'est cet ours de mari qui avait tous les torts. --C'est tout? dit le phonographe; c'est trs bien, j'ai enregistr... [Illustration: AH! MON DIEU!... IL A MON PORTRAIT MAINTENANT!] --Ah! mon Dieu! s'cria Mme Lacombe soudain effraye, il a enregistr; Qu'ai-je fait?... Je n'y pensais pas, il parlait, mais en mme temps il enregistrait! Ce phonographe va rpter ce que j'ai dit! C'est une trahison!... Mon Dieu, que faire? Comment effacer? Oh! l'abominable machine! Comment la tromper?... Aoh! je volais vous dire... Je suis une dame anglaise, mistress Arabella Hogson, de Birmingham, venue pour apporter un tmoignage d'admiration l'illustre Philox Lorris... Mme Lacombe fouilla fbrilement dans le petit sac qu'elle tenait la main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu'elle venait d'acheter pour M. Lacombe et la dposa sur le phonographe. Tenez, c'est une paire de pantoufles que j'ai brodes moi-mme pour le grand homme... Vous n'oublierez pas mon nom, mistress... Ah! mon Dieu, fit-elle, en voil bien d'une autre, il y a un petit objectif au phono, le visiteur est photographi! Il a mon portrait maintenant... Tant pis, je me sauve! Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite. J'allais mettre le comble mon impolitesse, partir sans prendre cong; que penserait-on de moi?... Heureuse et fire d'avoir eu un instant de conversation avec l'illustre Philox Lorris, malgr les interruptions d'une dame anglaise trs ennuyeuse, son humble servante met toutes ses civilits aux pieds du grand homme! pronona-t-elle en se penchant vers le phonographe. --J'ai bien l'honneur de vous saluer, rpondit l'appareil. Mme Lacombe, bien qu'elle ne se dmontt pas facilement, rentra tout mue Lauterbrunnen et ne se vanta pas de sa visite. Quelque temps aprs, Estelle passa son dernier examen pour l'obtention du grade d'ingnieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait bien prpare, bien ferre sur toutes les parties du programme, grce aux conseils de Georges Lorris et toutes les notes qu'il lui avait communiques. Elle partit donc avec tranquillit pour Zurich, se prsenta comme tous les candidats et candidates l'Universit et, forte des bonnes notes obtenues l'examen crit, affronta l'examen oral sans trop de battements de coeurs cette fois. Aux premires questions tombant du haut des imposantes cravates blanches de ses juges, l'aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle l'abandonna tout coup; elle rougit, plit, regarda en l'air, puis terre en hsitant... Enfin, par un violent effort de volont, elle parvint retrouver assez de sang-froid pour rpondre. Mais toutes ces matires qu'elle avait tudies avec tant de conscience se brouillaient maintenant dans sa tte; elle confondit tout ce qu'elle savait pourtant si bien et rpondit compltement de travers. Quelle catastrophe! le fruit de tant de travail tait perdu! Des zros et des boules noires sur toute la ligne, voil ce qu'elle obtint cet examen dcisif. Sa dsolation fut grande; dans son trouble, elle oublia que sa mre, certaine de son triomphe, devait la venir chercher Zurich; elle prit bien vite son arocab et, peine rentre, courut se renfermer dans sa chambre pour pleurer l'aise, aprs avoir charg le phonographe du salon d'apprendre ses parents son chec. Elle tait ainsi plonge dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque la sonnerie d'appel du tlphonoscope retentit son oreille. Elle mit la main en hsitant sur le bouton d'arrt. Qui est-ce? se dit-elle en s'essuyant les yeux; tant pis si ce sont des amis qui viennent s'informer du rsultat de mon examen, je ne reois pas, je les renvoie maman. --All! all! Georges Lorris, dit l'appareil. Estelle pressa le bouton, Georges Lorris apparut dans la plaque. Eh bien? dit-il, comment! des larmes, mademoiselle, vous pleurez?... Cet examen? --Manqu! s'cria-t-elle, essayant de sourire, encore manqu! --Ces bourreaux d'examinateurs vous ont donc demand des choses extraordinaires? --Mais non, fit-elle, et j'en suis d'autant plus furieuse contre moi!... Les questions taient difficiles, mais je pouvais rpondre, je savais... grce vous... --Eh bien? --Eh bien! ma dplorable timidit m'a perdue; devant mes juges, je me suis trouble, embrouille, j'ai tout confondu... et j'ai t crase sous les boules noires... [Illustration: ELLE RPONDIT COMPLTEMENT DE TRAVERS.] --Ne pleurez pas, vous vous prsenterez une autre fois et vous serez plus heureuse. Voyons, Estelle, ne pleurez pas... je ne veux pas... je ne puis vous voir pleurer!... Voyons donc, je vous en prie, Estelle, ma chre petite Estelle... --Comment! ma chre petite Estelle? s'cria une voix derrire la jeune fille; je vous trouve bien familier, monsieur Georges Lorris! C'tait Mme Lacombe, qui, n'ayant pas rencontr Estelle Zurich, venait de rentrer en proie aux plus vives inquitudes et d'apprendre la triste nouvelle par le phono du salon. Georges Lorris resta un instant interdit. Il connaissait Mme Lacombe, ayant dj eu plusieurs fois, depuis la tournade, l'occasion de causer avec elle. Madame, fit-il, je voyais Mlle Estelle si dsole de son chec, j'essayais de la consoler, et la vive amiti que j'ai conue pour elle depuis l'heureux hasard... Enfin, elle pleurait, elle se lamentait, et je ne pouvais voir couler ses larmes sans... --Je vous suis trs oblige, dit schement Mme Lacombe, nous avons subi un petit chec, nous travaillerons et nous nous reprsenterons, voil tout... Je me charge de consoler ma fille moi-mme... Monsieur, je vous prsente mes civilits... --Madame! s'cria Georges Lorris, je vous en conjure, ne vous fchez pas... Un seul mot, je vous prie... j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Estelle! --La main d'Estelle! s'cria Mme Lacombe en se laissant tomber dans un fauteuil. --Si vous voulez bien me l'accorder, ajouta le jeune homme, et si Mlle Estelle ne... Excusez le manque de formes de ma demande, ce sont les circonstances... le chagrin de Mlle Estelle m'a tout fait troubl. Je vous en prie, Estelle, ne me dcouragez pas... Monsieur, fit Mme Lacombe avec dignit, je ferai part de votre demande si honorable pour nous mon mari, et M. Lacombe vous fera connatre sa rponse; quant moi, je ne puis que vous dire que mon vote vous est acquis... et il compte! On voit, cette brusque demande en mariage, que Georges Lorris tait un homme de dcision rapide. Il ne ressentait, une heure auparavant, aucune vellit matrimoniale prcise. Il trouvait depuis quelque temps un vrai plaisir ces entrevues tlphonoscopiques avec la jeune tudiante, sans chercher se rendre compte des sentiments qui lui en faisaient trouver l'habitude si douce. La vue des larmes d'Estelle lui avait subitement rvl l'tat de son coeur, et, sans hsiter, il avait pris la rsolution de lier sa vie la sienne. Il avait vingt-sept ans, il tait libre de ses actes et il tait plus que suffisamment riche pour deux. Il ne se dissimulait pas que des difficults pouvaient se prsenter du ct de sa famille lui. Son pre avait d'autres ides. Prcisment, le jour de la tournade, Philox Lorris lui avait dvelopp son plan matrimonial: _trouver une doctoresse pourvue des plus hauts diplmes, une vraie cervelle scientifique, une femme srieuse et assez mre pour avoir la tte dbarrasse de tout vestige d'ide futile_... Georges frissonnait en se rappelant les expressions de Philox Lorris. Brr...! Rien que cette menace suffisait pour le dcider brusquer la situation. Le soir, lorsque M. Lacombe rentra pour le dner, Georges Lorris, arriv par le tube pneumatique d'Interlaken, dbarqua d'arocab Lauterbrunnen-Station presque en mme temps que lui. Mme Lacombe avait peine eu le temps de prvenir son mari. [Illustration: Mlle LA DOCTORESSE BARDOZ.] Mon ami, la journe est solennelle! avait-elle dit son mari, en prenant sa figure des grands jours; tu ne sais pas ce qui arrive Estelle? Prpare-toi entendre quelque chose de grave... Ne cherche pas deviner... Prpare-toi seulement... --Je m'en doute, rpondit M. Lacombe. J'ai demand la communication pour savoir le rsultat de son examen, et vous ne m'avez pas rpondu... Elle est refuse, parbleu, encore refuse! --Il s'agit bien de ces vtilles! fit Mme Lacombe avec un superbe haussement d'paules. Dieu merci, elle ne sera pas ingnieure; non, elle ne le sera pas! Voil: on nous demande notre fille en mariage; moi, j'ai dit oui, et, quand j'ai dit oui, j'espre que M. Lacombe ne dira pas non! --Mais qui? [Illustration: LA SERVANTE GRETTLY.] --Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s'appelle M. Georges Lorris, fils unique de l'illustre Philox Lorris! M. Lacombe, ce nom, se laissa tomber sur une chaise. C'tait le coup de thtre que mditait Mme Lacombe. Contente de l'effet produit, elle s'assit en face de son mari. [Illustration: GRAND CHOIX D'AIEUX. QUELLE INFLUENCE ATAVIQUE VA DOMINER?] Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m'en doutais, vois-tu, et Estelle l'aime aussi. --Tu rves! Le fils de Philox Lorris! Songe la distance qui existe entre nous et le grand Philox Lorris!... entre notre situation modeste, et... --Modeste, j'en conviens, mais qui la faute, monsieur? [Illustration: GEORGES REMONTA EN AROCAB VERS ONZE HEURES.] Et puis assez de Philox, le grand Philox, l'illustre Philox, l'immense et vertigineux Philox, ce n'est pas lui qu'Estelle pouse!... C'est un jeune homme moins immense, mais plus aimable. --Mais la dot? lui as-tu dit qu'Estelle... --Une dot! Nous nous occupons bien de ces misres... Quel bourgeois tu fais! L'arrive de Georges Lorris interrompit l'entretien. Il n'tait jamais venu Lauterbrunnen-Station. Jusqu' prsent, le jeune homme avait communiqu avec le chalet Lacombe uniquement par Tl. Il tait un peu mu, il allait se trouver rellement en prsence d'Estelle. Qu'allait-elle dire? Il lui venait des craintes; si, par malheur, elle n'avait pas le coeur libre, si elle allait le repousser! Il fut bientt rassur. L'accueil de Mme Lacombe lui montra que tout allait bien, et lorsque enfin Estelle parut toute confuse et ple d'motion, une douce pression de main fut la rponse la question muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme. Il passa une soire charmante au chalet Lacombe, et, quand il remonta en arocab, vers onze heures, pour regagner le tube d'Interlaken, les larges rayons de lumire lectrique du phare clairant fantastiquement les montagnes, perant l'obscurit des valles et faisant tinceler comme des escarboucles les normes pics, et luire les glaciers ainsi que des coules de diamants, lui semblaient, comme des promesses d'avenir lumineux, clairer devant lui une longue existence de bonheur. Bien entendu, Philox Lorris bondit de colre et d'tonnement, lorsque, le lendemain matin, son fils lui fit part de sa dtermination en sollicitant son consentement. Philox eut un violent accs d'loquence rageuse. Eh quoi! son fils n'attendait pas qu'il lui et dcouvert la doctoresse en toutes sciences, la femme _scientifique_, la fiance srieuse et mre qu'il lui avait promise! Eh quoi! il allait dranger tous ses plans, ruiner toutes ses esprances avec ce sot mariage... La slection! la slection! Tu mconnais la grande loi de la slection... Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que la science a donn raison aux vieilles ides d'autrefois et reconnu que la slection tait la base de toutes les aristocraties... En notre temps de dmocratie outrance, on a tout de mme t forc d'en rabattre et de s'incliner devant la force de la vrit... Mon garon, les anciennes aristocraties avaient raison de se montrer hostiles la msalliance! Il a bien fallu le reconnatre, oui, de toute vidence, les races de rudes soldats et de fiers chevaliers des ges rvolus, en s'entre-croisant et s'alliant toujours entre elles, fortifiaient les hautes qualits de vaillance qui les distinguaient et lgitimaient leur belle fiert, et aussi ces prtentions qu'on leur reproche la domination sur des sangs moins purs. Oui, la dcadence a commenc, pour ces vieilles races, le jour o le sang des fiers barons s'est mlang avec le sang des enrichis, et ce sont les msalliances ritres qui ont tu la noblesse! Dmonstration scientifique trs facile: Prenons un descendant de Roland le paladin, fils de trente gnrations de superbes chevaliers... Que ce fils des preux pouse une fille de traitant, et voil soudain cette crme du sang des preux annihile dans le fruit de cette union, noye par un afflux de sang trs diffrent!... Voil que, par l'atavisme, l'me d'anctres maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs d'piceries ou malttiers concussionnaires, va renatre dans le corps de ce descendant du paladin Roland!... Que recouvrira maintenant le pennon du paladin?... Allez-y voir! quelque chose de bon peut-tre, quelque chose de douteux ou de mdiocre! Pauvre Roland, quelle grimace il fera l-haut!... Vois-tu, on ne saurait trop se proccuper de ces questions... Il faut toujours songer ses descendants et ne pas les exposer loger dans leurs corps des mes dont on ne voudrait pas pour soi... Nous sommes aujourd'hui, nous autres, une aristocratie, l'aristocratie de la science! Songeons aussi fonder, par une slection bien tudie, une race vraiment suprieure! Je ne veux pas, dans ma famille, de renaissances ancestrales dsagrables. Je ne veux pas m'exposer voir renatre, dans un petit-fils moi, Philox Lorris, l'me d'un grand-papa du ct maternel, qui aura t un brave homme peut-tre, mais un simple brave homme! Les recherches sur l'atavisme l'ont tabli, et la photographie, depuis un sicle, nous a fourni des documents tout fait probants quant aux ressemblances physiques: l'enfant qui nat reproduit toujours un type familial plus ou moins lointain--absolument et trait pour trait souvent--souvent aussi mlang de traits divers pris plusieurs autres types dans l'une ou dans l'autre famille!... Eh bien! il en est de mme pour les qualits intellectuelles: on les tient aussi d'un anctre ou de plusieurs... Il y a comme un capital spirituel dans une race, rservoir pour la descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce petit crne qui nat... Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a fait bonne mesure, tant pis si elle a t chiche; c'est au hasard de la fourchette, tant pis si nous n'avons que des rogatons! dans tous les cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amass par les anctres et augment peu peu par les gnrations!... C'est donc nous de bien choisir nos alliances, pour apporter notre race un supplment de qualits, pour mettre nos descendants mme de puiser dans un capital intellectuel plus considrable... coute, tu connais les Bardoz; ce nom reprsente, du ct du pre, trois gnrations de mathmaticiens des plus distingus; du ct de la mre, un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du gnie, puisque c'est lui qui a invent les tubes lectriques pneumatiques remplaant les chemins de fer de nos anctres... Une belle famille, n'est-ce pas? Eh bien! il y a une demoiselle Bardoz, trente-neuf ans, doctoresse en mdecine, doctoresse en droit, archi-doctoresse s sciences sociales, mathmaticienne de premier ordre, une des lumires de l'conomie politique et en mme temps brillante sommit mdicale! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation indispensable ta lgret... [Illustration: RECHERCHES SUR L'ATAVISME.--LUTTE D'INFLUENCES ANCESTRALES.] Georges Lorris eut un geste d'effroi et tenta d'interrompre la confrence de son pre. Il entreprit un portrait d'Estelle Lacombe. Mlle Bardoz ne te plat pas, continua Philox Lorris, sans faire attention l'interruption; soit, j'en ai une autre: Mlle Coupard, de la Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe, l'homme d'tat de la Rvolution de 1935, dictateur lu pendant trois quinquennats conscutifs, petite-fille de l'illustre orateur, Lon Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministres... Union de la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles ambitions sont permises nos descendants... Arriver prendre en mains la direction des peuples, influer sur les destines de l'humanit par la science ou la politique, voil ce que nous pouvons rver!... --Voil celle que j'pouserai, et pas d'autre, ni la snatrice Coupard, de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, dclara Georges, en mettant une photographie d'Estelle entre les mains de son pre: c'est Mlle Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station... Elle n'est pas doctoresse ni femme politique, mais... [Illustration: LA SNATRICE COUPARD, DE LA SARTHE.] --Attends donc, je connais ce nom, dit Philox Lorris; il est venu l'autre jour une dame Lacombe, qui m'a dit un tas de choses que je n'ai pas bien comprises, qui m'a trait d'ours, parlant mon phonographe, et qui, finalement, m'a fait hommage d'une paire de pantoufles brodes par elle... Attends, mon appareil l'a photographie comme tous les visiteurs, pendant qu'elle exposait l'objet de sa visite... Tiens, la voici; connais-tu cette dame? --C'est la mre d'Estelle, fit Georges Lorris en examinant la petite carte. --Trs bien, je m'explique tout; elle a mme ajout que tu tais un aimable jeune homme... Je comprends sa prfrence! Eh bien! je ne donne pas mon consentement. Tu pouseras Mlle Bardoz! --J'pouserai Mlle Estelle Lacombe! --Voyons, pouse au moins Mlle Coupard, de la Sarthe! --J'pouserai Mlle Estelle Lacombe. --Va-t'en au diable!!! [Illustration: C'EST LA MRE D'ESTELLE, FIT GEORGES.] [Illustration: LE VOYAGE DE NOCES DE PHILOX LORRIS.] V Sduisant programme de _Voyage de fianailles_.--L'ingnieur mdical Sulfatin et son malade.--Tout aux affaires.--Le pauvre et fragile animal humain d'aujourd'hui. Georges Lorris n'tait pas homme se dcourager pour un refus bien prvu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours un assaut de Philox Lorris, qui s'obstinait lui jeter la tte ces deux sduisantes incarnations de la femme moderne, Mlles la snatrice Coupard, de la Sarthe, et la doctoresse Bardoz. Cependant, Mme Philox Lorris, ayant vu la famille Lacombe et s'tant trouve tout de suite sduite par le charme d'Estelle, avait pris le parti de son fils. Disons bien vite que, si sa petite enqute n'avait pas tourn l'avantage de la famille Lacombe, elle et t dsole de se trouver de l'avis de son grand homme de mari... pour la premire fois. Il fallut quatre ou cinq mois de luttes intestines assez violentes et de combats renouvels chaque jour pour amener M. Philox Lorris abandonner Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, et consentir enfin au _Voyage de fianailles_. Le Voyage de fianailles, sage coutume que nos aeux n'ont pas connue, a remplac, depuis une trentaine d'annes, le voyage de noces d'autrefois. Ce voyage de noces, entrepris par les jeunes maris de jadis aprs la crmonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir rien d'utile. Il venait trop tard. Si les jeunes poux, tout l'heure presque inconnus l'un l'autre, dcouvraient aprs la noce, dans ce long et fatigant tte--tte du voyage, qu'ils s'taient illusionns mutuellement et que leurs gots, leurs ides, leurs caractres vrais ne concordaient qu'imparfaitement, il n'y avait nul remde ce douloureux malentendu, nul autre que le divorce, et, quand on ne se dcidait pas recourir cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout au moins sans drangement, il fallait se rsigner porter toute la vie la lourde chane des forats du mariage. [Illustration: FIANCS PARTANT POUR LE VOYAGE DE FIANAILLES.] Aujourd'hui, quand un mariage est dcid, quand tout est arrang, contrat prpar, mais non sign, les futurs, aprs un petit lunch runissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu'on appelle le Voyage de fianailles, accompagns seulement d'un oncle ou d'un ami de bonne volont. Ils vont, libres de toute crainte, avec leur mentor discret, faire leur petit tour d'Europe ou d'Amrique, courant les villes ou se portant, suivant leurs gots, vers les curiosits naturelles des lacs et des montagnes. [Illustration: LA COURSE A L'ARGENT] [Illustration: Chacun s'en va de son ct.] Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les lacs ou des promenades ariennes, l'htel, aux tables d'hte, les jeunes fiancs ont le temps et la facilit de s'tudier et de se bien connatre. [Illustration: L'PREUVE A RVL QUELQUES INCOMPATIBILITS.] C'est alors, en ce quasi tte--tte de plusieurs semaines, que les vrais caractres se rvlent, que les vraies qualits s'aperoivent, que les petits dfauts se devinent et les grands aussi, quand il y en a. Et alors, si l'preuve a rvl aux fiancs quelques incompatibilits, on ne s'obstine pas. Un seul mot de l'un d'eux en dbarquant suffit--avec une petite signification par huissier pour la rgularit--et, sans discussion, sans brouille, le projet d'union est abandonn, le contrat prpar est dchir et chacun s'en va de son ct, libre et tranquille, soupirant largement, avec soulagement, avec le sentiment d'avoir chapp un grand danger, et prt recommencer l'preuve avec un autre ou une autre. La statistique nous apprend que, l'an dernier, en 1954, en France, 22-1/2 pour 100 seulement des Voyages de fianailles aboutirent au rsultat ngatif, 77-1/2 ont fini par le mariage dfinitif. La morale a gagn ce changement de coutumes; grce aux Voyages de fianailles, le chiffre des divorces a baiss considrablement. Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigu de lutter et pris d'ailleurs par les soucis d'une importante invention nouvelle; soit, faites toujours votre Voyage de fianailles, puisque tu le veux, mais rappelle-toi que a n'engage rien... nous verrons aprs. Georges Lorris ne se fit pas rpter deux fois la permission; il courut Lauterbrunnen-Station et, les dmarches ncessaires faites, les arrangements pris, il fixa lui-mme le jour du dpart. Nous verrons aprs, a murmur Philox Lorris en donnant son consentement, et un sourire sardonique a pass sur sa figure. Ce savant pessimiste est persuad--hlas! son exprience personnelle le lui a donn croire--qu'il n'y a pas d'affection qui rsiste aux mille ennuis du voyage en tte tte, pour ces deux jeunes gens presque inconnus encore l'un l'autre. Il se rappelle son voyage de noces lui, car, en ce temps-l, l'usage n'tait pas encore adopt de faire voyager les fiancs. Il est revenu brouill avec Mme Philox Lorris, aprs quinze jours d'excursion seulement, mais trop tard pour s'en aller sans crmonie chacun de son ct, M. le maire et M. le cur y ayant pass. En dbarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avous en campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela ncessitait une foule de pas et de dmarches, de drangements, de rendez-vous chez les hommes de loi, de sances dans les greffes et chez les juges, et le volcanique Philox, press par ses inventions et dcouvertes, n'avait pas de temps gcher aussi absurdement. Ayant termin ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs, il fondait d'immenses ateliers de construction d'aronefs et d'aropaquebots en cellulod rendu incombustible, avec membrure d'aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succs prodigieux, l'_Aroflchette_, qu'il avait invente, ou plutt dont il avait trouv le principe, tant encore sur les bancs des coles, en se livrant, les jours de cong, sur son aroflche de collgien, de vertigineuses courses de fond. Ce vhicule, d'une si parfaite scurit et d'une si facile manoeuvre qu'on peut sans danger le mettre entre les mains des enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d'aile, fit la fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d'une foule de fabricants de tous pays, qui lancrent aussitt des quantits d'appareils aviateurs peu prs semblables et quelque peu entachs de contrefaon. Mais l'inventeur songeait bien autre chose qu' leur faire des procs. Et le temps pour cela, grand Dieu! Philox Lorris, appliquant ses facults des travaux d'un autre genre, tait en train de monter une grande affaire d'ditions phonographiques. [Illustration: L'AROFLCHETTE: PREMIERS COUPS D'AILE.] O Bibliophonophiles! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichs de chevet si souvent couts, et que nous aimons tous reprendre aux bonnes soires d'hiver, aux heures de repos comme aux nuits d'insomnie! Tous les rudits gardent prcieusement dans leurs _Phonoclichothques_ ces superbes ditions des chefs-d'oeuvre de toutes les littratures, d'une diction admirable et pure, clichs avec tant de perfection, d'aprs les auteurs eux-mmes, pour les contemporains, ou, pour les oeuvres d'autrefois, d'aprs les artistes, les confrenciers, les _liseurs_ les plus clbres. Philox lanait alors son _Histoire universelle_ en douze clichs, sa clbre _Anthologie potique_ de dix mille morceaux phonographis, contenus en une bote porte sur une colonne antique et surmonte d'un buste d'Homre, de Dante, de Hugo ou de Lamartine, au choix. Il lanait un _Grand Dictionnaire_ mcanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d'exemplaires en dix ans, et un _Manuel du bachot_ en quatre mille leons phonographies, sans prjudice de sa bibliothque de romans modernes, clichs garantis trois mois pour la vente, ou servis raison d'un volume par jour aux abonns, par la _Librairie phonographique_ qu'il avait fonde en commandite. Ainsi occup, l'esprit accapar par mille entreprises diverses en sus de ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait gure frquenter le Palais de justice. C'est peine s'il pouvait voler la science le temps de confrer tlphoniquement pendant deux minutes tous les quinze jours avec son avocat. Le divorce tranant, Philox fit quelques concessions, il se montra un peu plus gracieux la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour avoir l'esprit libre et pouvoir se consacrer plus compltement son laboratoire. [Illustration: Anthologie des potes en 10,000 pices phonographies.] Quand il disposa d'un peu plus de temps, toutes les affaires industrielles lances par lui pouvant se passer de sa direction, les hostilits recommencrent; mais d'autres proccupations de recherches et de dcouvertes nouvelles le reprirent, et l'instance en divorce trana encore. Le mnage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu'au jour o Philox s'aperut que ces brouilles tournaient, en dfinitive, au profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme Lorris taient comme des coups de fouet pour son esprit, qui l'empchaient de s'affadir dans la mollesse et la tranquillit, et qui surexcitaient ses nerfs. Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son exprience personnelle; du voyage rsulteront des ennuis, les ennuis produiront de petits chocs, les petits chocs des dsillusions, les dsillusions de grandes brouilles! Je m'arrangerai, d'ailleurs, pour faire natre ces ennuis et ces petits chocs... Nous allons bien voir! Il se chargea de tous les prparatifs du voyage. Au lieu de mettre son aroyacht de voyage la disposition des fiancs, il leur donna une simple aronef d'un confortable plus sommaire et il choisit lui-mme les compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, tout entier ses esprances, heureux de voir son pre s'amadouer, ne fit aucune objection et accepta toutes ces dispositions. [Illustration: UN RUDIT DANS SA PHONOCLICHOTHQUE.] Le djeuner de fianailles eut lieu l'htel Lorris. M. et Mme Lacombe arrivrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra rempli d'attentions pour Mme Lacombe, qui restait un peu gne par le souvenir de sa conversation avec le phonographe de l'illustre savant. Vous voyez, chre madame, lui dit-il, que j'ai eu soin de mettre les pantoufles que vous avez eu l'amabilit de m'offrir, vous savez, le jour o certaine dame anglaise s'en vint me traiter de vilain ours... Mais je confonds peut-tre, est-ce bien la dame anglaise qui... --C'tait la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe; et je vous prie de croire que, dans l'ascenseur qui nous a transportes l'embarcadre, j'ai vertement relev l'inconvenance de cette insulaire! [Illustration: Bagages pour voyages de fianailles.] --Je n'en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements. Philox Lorris avait trac le plan du Voyage de fianailles; au dessert, il remit ce programme son fils. Mes chers enfants, dit-il, tout a t prpar par mes soins pour vous rendre ce voyage agrable et profitable; vous trouverez dans vos bagages tous les livres et instruments ncessaires, sextants, cartes, guides, statistiques, questionnaires, compas, prouvettes, etc. Voici le programme, rempli, comme vous allez le voir, de vraies attractions: Visite des hauts fourneaux lectriques, forges et laminoirs de Saint-tienne; tudes et rapports sur les diverses amliorations apportes depuis une dizaine d'annes, etc. Visite du grand rservoir central d'lectricit d'Auvergne; en tablir un relev complet, plan, coupe et lvation, avec notices explicatives dtailles; tudier le systme de volcans artificiels adjoint ce grand rservoir, dvelopper des considrations sur l'avenir des grandes exploitations de la force lectrique, etc. tude, dans l'ancien bassin houiller de Flandre, des tablissements de la grande Entreprise de transformation lectrique du mouvement plantaire en force motrice transportable distance et distribuable en quantits infinitsimales; tablissements qui se fondrent lors de l'puisement des houillres et sauvrent les industries de la rgion d'une ruine complte, etc... Trouver quelques applications nouvelles si possible ou quelques simplifications aux procds, etc... Que dites-vous de cela? Vous ai-je prpar un voyage charmant? dit Philox Lorris en tendant cet attrayant programme avec un carnet de chques son fils. Superbe! rpondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa poche. Estelle n'osa rien dire; mais, au fond du coeur, elle trouva les attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda quelques observations. Est-ce bien un Voyage de fianailles? fit-elle; il me semblait qu'une bonne petite excursion au Parc europen d'Italie, Gnes, Venezia la Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d'eaux en ville d'eaux, jusqu' Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., et mieux fait l'affaire. On est fatigu de voir cela par Tl, rpondit le grand Philox, tandis qu'on revient, d'un bon voyage d'tudes, bourr d'ides nouvelles... Tenez, demandez Mme Lorris; nous avons fait notre voyage de noces dans les centres industriels d'Amrique, allant d'usine en usine; je suis sr, bien qu'elle n'ait pas adopt la carrire scientifique et n'ait pas voulu s'associer mes travaux, que Mme Lorris n'en a pas moins rapport de Chicago les meilleurs souvenirs... Le djeuner ne trana pas, M. Philox Lorris tant press de retourner son laboratoire. Il ne monta mme pas l'embarcadre pour assister au dpart des fiancs et se contenta de remettre son fils un clich phonographique. Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et mes dernires recommandations; je les ai prpares en me dbarbouillant ce matin; au revoir! Les fiancs ne partaient pas seuls. Les compagnons exigs par les convenances taient le secrtaire gnral particulier de Philox Lorris, M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Hronnire, autrefois associ aux grandes entreprises de Philox, actuellement retir des affaires pour cause de sant. Pendant que les voyageurs s'installent dans l'aronef, il convient de prsenter ces deux personnages. Le secrtaire Sulfatin est un grand, fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans, large d'paules, bti carrment, un peu rugueux de manires et de physionomie inlgante, mais extrmement intelligente, avec des yeux extraordinaires, vifs, perants, d'un clat de lumire lectrique. Ce nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connat pas d'autre. [Illustration: UNE LIBRAIRIE PHONOGRAPHIQUE.] [Illustration: Le Voyage de Fianailles Hliog. & Imp. Lemercier, Paris.] Il y a une mystrieuse lgende sur le secrtaire gnral de Philox Lorris. D'aprs ces on dit, accepts pour vrits dans le monde savant, Sulfatin n'a ni pre ni mre, sans tre orphelin pour cela, car il n'en a _jamais_ eu, jamais!... Sulfatin n'est pas n dans les conditions normales--actuelles du moins--de l'humanit; Sulfatin, en un mot, est une cration; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a t son berceau! Il est n, il y a une quarantaine d'annes, des combinaisons chimiques d'un docteur fantastique, au cerveau enflamm par des ides tranges, parfois gniales, mort fou, aprs avoir puis sa fortune et son cerveau en recherches sur les grands problmes de la nature. De toutes les dcouvertes de l'immense gnie sombr si malheureusement dans l'alination mentale avant d'avoir pu conduire bonne fin ses recherches et ses miraculeuses expriences, il ne reste que la rsurrection d'une ammonite comestible disparue depuis l'poque tertiaire, et cultive maintenant sur nos ctes par grands bancs, qui font une srieuse concurrence aux tablissements ostricoles de Cancale et d'Arcachon; un essai d'ichtyosaure, qui n'a vcu que six semaines, et dont le squelette est conserv au Musum, et enfin Sulfatin, chantillon produit artificiellement de l'homme naturel, primordial, exempt des dformations intellectuelles amenes au cours d'une longue suite de gnrations. [Illustration: L'HOTEL DE PHILOX LORRIS.] Le docteur ayant emport son secret dans la tombe, personne ne sait au juste ce qu'il y a de vrai dans la mystrieuse origine attribue Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l'ont suivi depuis son enfance n'ont jamais pu dcouvrir en lui aucune trace de ces penchants, de ces ides prconues, de ces prfrences d'instinct que nous apportons en venant au monde, que nous tenons d'anctres lointains et qui germent dans notre cerveau et se dveloppent d'eux-mmes. L'esprit de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se dveloppait rgulirement et logiquement, suivant ses observations personnelles. Extrmement intelligent, manifestant une vritable fringale, pour ainsi dire, d'tude et de science, Sulfatin, ayant toujours vcu dans un milieu scientifique, devint peu peu un ingnieur mdical de premier ordre. Et, si l'esprit progressait sans cesse, le corps aussi se dveloppait admirablement, dfiant toute attaque des microbes innombrables et de toute nature parmi lesquels nous sommes condamns voluer. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni dfectuosit physiologique atavique, ne donnait peu prs aucune prise aux maladies qui nous guettent tous et trouvent, hlas! trop souvent le terrain prpar. L'autre compagnon de voyage, M. Adrien La Hronnire, n'est pas taill sur le modle de Sulfatin, le pauvre hre! Regardez cet homme chtif et maigre, long plutt que grand, aux yeux caves abrits sous un lorgnon, aux joues creuses sous un front immense, au crne rond et lisse semblable un oeuf d'autruche pos dans une espce de coton rare et filandreux, tout ce qui reste de la chevelure, reli par quelques mches une barbe rare et blanche. Cette tte bizarre tremble et oscille constamment dans le faux-col qui soutient le menton, elle se relie un corps lamentable et macabre, ayant l'apparence d'un squelette habill dont on s'tonne de ne pas entendre claquer et cliqueter les os au moindre souffle. Pauvre dbris humain, hlas! triste _invalide civil_, carcasse ride, broye, triture, concasse et dcortique pour ainsi dire, par tous les froces engrenages, les courroies infernales, les rouages l'allure frntique de cette terrible machinerie de la vie moderne. Vous donnerez par politesse ce pauvre monsieur un peu moins de soixante-dix ans, pensant le rajeunir, et, en ralit, ce vnrable aeul n'en a que quarante-cinq! Oui, Adrien La Hronnire est l'image parfaite, c'est--dire pousse jusqu' une exagration idale, de l'homme de notre poque anmie, nerve; c'est l'homme d' prsent, c'est le triste et fragile animal humain, que l'outrance vraiment lectrique de notre existence haletante et enfivre use si vite, lorsqu'il n'a pas la possibilit ou la volont de donner, de temps en temps, un repos son esprit tordu par une tension excessive et continuelle, et d'aller retremper son corps et son me chaque anne dans un bain de nature rparateur, dans un repos complet, loin de Paris, ce tortionnaire impitoyable des cervelles, loin des centres d'affaires, loin de ses usines, de ses bureaux, de ses magasins, loin de la politique et surtout loin de ces tyranniques agents sociaux, qui nous font la vie si nervante et si dure, de tous les Tls, de tous les phonos, de tous ces engins sans piti, pistons et moteurs de l'absorbante vie lectrique au milieu de laquelle nous vivons, courons, volons et haletons, emports dans un formidable et fulgurant tourbillon! [Illustration: M. Adrien La Hronnire.] La profonde et lamentable dchance physique des races trop affines apparat nettement chez cet infortun bipde, qui n'a presque plus l'apparence humaine. Des chantillons semblables du Roi de la cration se rencontrent aujourd'hui par milliers dans nos grandes villes, dans les centres d'affaires o la vie moderne, avec ses terribles exigences, ravage les organismes nervs ds la naissance et surexcits intellectuellement ensuite par la culture outrance du cerveau, par la srie ininterrompue d'examens torturants, qui se poursuit, du commencement la fin, de l'entre la sortie, dans presque toutes les carrires, pour l'obtention des innombrables brevets et diplmes indispensables. Les tentatives de rnovation par la gymnastique, par les exercices physiques, logiquement ordonns et conduits, entreprises au sicle dernier, n'ont pas russi. Aprs quelques succs relatifs et une certaine vogue au commencement, gymnastique et entranement raisonn ont t abandonns, le temps accapar par les tudes ou dvor par le travail manquant d'abord et les forces ensuite. Les gnrations, de plus en plus dbilites par le travail crbral excessif, par le surmenage intellectuel impos par les circonstances, surmenage auquel personne ne pouvait se soustraire, ont bientt cess la lutte; elles ont renonc ce contrepoids si ncessaire des exercices corporels, et se sont laiss abattre peu peu par l'anmie et coucher l'une aprs l'autre sur le champ de bataille, puises avant l'ge. [Illustration: On rve affaires.] Les mdecins, effrays par cette dgnrescence impossible enrayer, ont, il est vrai, lorsqu'il a fallu renoncer la lutte par les exercices physiques, essay d'un autre moyen et tent quelques essais de reconstitution des races trop affines par des croisements intelligents, unissant quelques fils de crbraux uss de solides campagnardes dcouvertes grand'peine au fond de quelque village cart, ou quelques ples et frles descendantes d'ultra-civiliss de grossiers portefaix ngres sachant peine lire et crire, cueillis dans les ports du Congo ou des lacs africains. Mais, pour que ces tentatives de reconstitution eussent quelque action sur l'avenir de la race, il faudrait l'ingrence de l'tat et une rglementation obligatoire des mariages. Une reconstitution impose par dcret, entreprise en grand et poursuivie avec mthode pendant plusieurs gnrations donnerait certainement de bons rsultats; par malheur, les circonstances politiques n'ont point, malgr l'urgence, permis jusqu'ici au gouvernement d'entrer courageusement dans cette voie et d'assumer ces nouvelles responsabilits. Nous ne sommes pas mrs pour cette ide, nous admettons qu'un gouvernement dispose son gr de l'existence des citoyens et sme par le monde les cadavres des gouverns, nous ne concevons pas encore un gouvernement vritablement pre de famille, se proccupant, au contraire, des hommes natre et songeant leur assurer par de sages mesures, autant que possible, un organisme sain et robuste. Voil dans ce funbre pouvantail moineaux, dans le flageolant Adrien La Hronnire, le descendant des gaillards robustes que nous dpeignent les vieux historiens, le fils des Gaulois endurcis toutes les luttes et bravant, demi nus, toutes les intempries, le fils des Francs gigantesques, des rudes Normands, des soudards vigoureux du Moyen ge qui voluaient sous des carapaces de fer et maniaient des armes d'un poids formidable! Le petit-fils, hlas! ressemble moins ces anctres la chair dure et au sang chaud, qu' un grotesque macaque tremblant de snilit! [Illustration: LE SURMEN DANS LA COUVEUSE.] Pauvre La Hronnire! Soumis depuis ses plus tendres annes la plus intensive culture, il eut, au jour de son dix-septime printemps, un diplme de docteur en toutes sciences et son grade d'ingnieur. O joie! il sortait avec un des premiers numros d'_International scientific Industrie Institut_, et, muni des meilleures armes intellectuelles, se jetait dans la mle avec la volont d'arriver le plus vite possible la fortune. Aujourd'hui que le cot de la vie est mont si fabuleusement, quand le petit rentier qui possde un million peut peine vivoter de son revenu dans un coin retir de campagne, songez ce que le mot fortune peut reprsenter de millions! Hypnotis par l'clat de ce mot magique, notre La Hronnire se jeta dans l'engrenage; corps, me et pense, tout en lui fut aux affaires. Attach au laboratoire de Philox Lorris, il devint bientt, de collaborateur de ses hautes recherches, associ quelques-unes de ses grandes entreprises. Pendant des annes, il ne connut pas le repos. A notre poque, si le corps a le repos des nuits--aprs les longues veilles, bien entendu,--l'esprit enfivr ne peut s'arrter et, machine trop bien lance, il continue le travail pendant le sommeil. On rve affaires, on dort un sommeil cahot dans le perptuel cauchemar du travail, des entreprises en cours, des besognes projetes... Plus tard! Je n'ai pas le temps!... Plus tard!... Quand j'aurai fait fortune! se disait La Hronnire lorsque des aspirations au calme lui venaient par hasard. A plus tard les distractions! plus tard le mariage! La Hronnire se plongeait davantage dans l'tude et le travail pour arriver plus vite son but. Mais lorsqu'il toucha enfin ce but: la fortune, la brillante fortune, qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repousses, l'opulent Adrien La Hronnire tait un quadragnaire snile, sans dents, sans apptit, sans cheveux, sans estomac, chin jusqu' la doublure, us jusqu' la corde, capable tout au plus, avec bien des prcautions, de vgter encore quelques annes au fond d'un fauteuil, dans un avachissement complet du corps, aux dernires lueurs d'un esprit vacillant qu'un souffle peut teindre. Ce fut en vain que les sommits de la Facult, appeles la rescousse, essayrent, par les plus vigoureux toniques, de redonner un peu de vigueur ce vieillard prmatur, de galvaniser cet infortun millionnaire; tous les systmes essays ne produisirent gure que des mieux passagers et ne russirent qu' enrayer un tout petit peu l'affaiblissement. C'est alors que Sulfatin, ingnieur mdical des plus minents, esprit audacieux cherchant l'au del de toutes les ides et de tous les systmes connus, entreprit de _reprendre en sous-oeuvre_ l'organisme prt s'crouler et de _rebtir_ l'homme compltement neuf. Par trait dbattu et sign, moyennant une srie de primes fortement ascendantes augmentant par chaque anne gagne, il s'engagea faire vivre son malade et lui rendre pour le moins les apparences de la sant moyenne au bout de la troisime anne. Le malade se remettait entirement entre ses mains et s'engageait, sous peine d'un norme ddit, suivre compltement et intgralement le traitement institu. La Hronnire, aprs avoir vcu quelque temps dans une _couveuse_ invente par le docteur-ingnieur Sulfatin, assez semblable celle dans laquelle on lve, pendant les premiers mois, les enfants trop prcoces, commena lentement renatre; Sulfatin lui avait donn d'abord pour gouvernante une ancienne infirmire en chef d'hpital qui le traitait comme un enfant, l'alimentait au biberon, le promenait dans une petite voiture sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le bercement du vhicule l'avait endormi. Lorsqu'il put remuer et marcher sans trop de difficults, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture et permit quelques sorties. C'tait dj un joli rsultat. [Illustration: LA GOUVERNANTE LE PROMENAIT DANS UN PETITE VOITURE.] Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument ruin! gmissait parfois La Hronnire. --Soyez tranquille, disait Sulfatin; dans cinq ou six ans, lorsque vous serez suffisamment rtabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans les affaires, lgrement, petites doses mesures, et vous rattraperez les primes que vous aurez me payer... Mais, vous savez, obissance absolue, ou je vous abandonne en touchant le ddit, le fameux ddit! [Illustration: NAISSANCE DE SULFATIN.] --Oui! oui! oui! Et M. La Hronnire, effray, subissait, sans se permettre la moindre observation, la direction de l'ingnieur mdical. M. Philox Lorris, le grand chef, lorsqu'il organisa le Voyage de fianailles de son fils, en donnant pour compagnons aux jeunes fiancs cet trange docteur Sulfatin, flanqu de son malade, eut une longue confrence avec Sulfatin et lui donna de minutieuses instructions: [Illustration: DERNIRES ARCHITECTURES NAVALES.--LES DONJONS FLOTTANTS] En deux mots, mon ami, votre rle vis--vis de ces deux fiancs est trs simple! Ce qu'il me faut, c'est qu'ils reviennent brouills ou, pour le moins, que cet tourneau de Georges perde en route ses illusions sur le compte de sa fiance. Vous le savez, parbleu, un amoureux est un hypnotis et un illusionn; eh bien! rveillons-le, dsillusionnons-le!... Quelques bonnes projections d'ombre sur l'objet brillant et l'tincellement cesse... Vous comprenez, n'est-ce pas? que j'ai d'autres vues pour mon fils: Mlle la snatrice Coupard, de la Sarthe, ou la doctoresse Bardoz... Et mme, ce qui arrangerait compltement les choses, si vous tiez adroit, vous l'pouseriez, vous, cette demoiselle,--je me chargerais de la dot,--ou vous la feriez pouser La Hronnire... Il commence tre prsentable, La Hronnire! Entendu, n'est-ce pas? En mme temps, comme vous avez votre malade avec vous, songez aux expriences pour notre grande affaire, que tous ces tracas pour ces jeunes gens ne doivent pas nous faire oublier. --Entendu, compris! rpondit Sulfatin. Comme on le voit, si Philox Lorris avait eu l'air d'accorder son fils la fiance de son choix, il n'en avait pas moins conserv une arrire-pense et il esprait bien, en fin de compte, que, le Voyage de fianailles termin de la bonne faon par un refroidissement et une rupture, le sang des Lorris, vici par un anctre artiste, aurait l'occasion de se revivifier par l'alliance de son fils avec une doctoresse. Pour tre bien certain d'amener une brouille entre les deux fiancs, il mettait auprs d'eux un homme sr qui trouverait le moyen de dsillusionner le jeune Lorris, de lui faire sentir les ennuis de ce mariage frivole. [Illustration: ESSAIS DE RECONSTITUTION DES RACES PUISES.] [Illustration: LA PLAGE DE KERNOL.] VI Le _Parc national d'Armorique_ barr l'industrie et interdit aux innovations de la science.--Une diligence!--La vie d'autrefois dans le dcor de jadis.--L'auberge du grand Saint-Yves, Kernol.--O se dcouvre un nouveau Sulfatin. Les vagues de l'Ocan battent doucement en caresse le sable tincelant et dor d'une crique troite, borde de belles roches, escarpes par endroits, sur lesquelles se mamelonnent des masses de verdures suspendues parfois jusqu'au-dessus des flots. Il fait beau, tout sourit aujourd'hui, le soleil brille, le murmure du flot, comme une douce et lente chanson, s'lve parmi les roches o l'cume floconne. Au fond de la crique, prs de quelques barques hisses sur la grve, se voient quelques vieilles maisons de pcheurs, couvertes d'un chaume roux, par-dessus lesquelles, au sommet de l'escarpement rocheux, trois ou quatre menhirs, fantmes des temps lointains, dressent dans le ciel leurs ttes grises et moussues. Au loin, sur le bord d'une petite rivire capricieuse et cascadante, un gros bourg cache demi ses maisons sous les ombrages des chnes, des aulnes et des chtaigniers que perce une belle flche d'glise, lance et ajoure. Un calme profond rgne sur la rgion tout entire; d'un bout de l'horizon l'autre, aussi loin que l'oeil peut voir par-dessus les lignes de collines bleutres o surgissent aussi d'autres clochers et l, nulle trace d'usines ou d'tablissements industriels, gtant tous les coins de nature, polluant de leurs djections infmes les eaux des rivires, salissant tout au loin, en haut comme en bas, et jusqu'aux nuages du ciel; pas de tubes coupant le paysage d'une ligne ennuyeuse et rigide, point de ces hauts btiments indiquant des secteurs d'lectricit, point d'embarcadres ariens, et pas la moindre circulation d'aronefs dans l'azur. O sommes-nous donc? Avons-nous recul de cent cinquante ans en arrire, ou sommes-nous dans une partie du monde si lointaine et si oublie que le progrs n'y a pas encore pntr? Non pas! Nous sommes en France, sur la mer de Bretagne, dans un coin dtach des anciens dpartements du Morbihan et du Finistre, formant, sous le nom de _Parc national d'Armorique_, un territoire soumis un rgime particulier. Bien particulier, en effet. De par une loi d'intrt social, vote il y a une cinquantaine d'annes, le Parc national a t dans toute son tendue soustrait au grand mouvement scientifique et industriel qui commenait alors bouleverser si rapidement et transformer radicalement la surface de la terre, les moeurs, les caractres et les besoins, les habitudes et la vie de la fourmilire humaine. De par cette loi prservatrice qui a si sagement, au milieu de ce bouleversement universel, dans cette course haletante vers le progrs, song garder intact un coin du vieux monde o les hommes puissent respirer, le Parc national d'Armorique est une terre interdite toutes les innovations de la science, barre l'industrie. Au poteau marquant sa frontire, le progrs s'arrte et ne passe pas; il semble que l'horloge des temps soit dtraque; quelques lieues des villes o rgne et triomphe en toute intensit notre civilisation scientifique, nous nous trouvons reports en plein Moyen ge, au tranquille et somnolent 19e sicle. Dans ce Parc national, o se perptue l'immense calme de la vie provinciale de jadis, tous les nervs, tous les surmens de la vie lectrique, tous les crbraux fourbus et anmis viennent se retremper, chercher le repos rparateur, oublier les crasantes proccupations du cabinet de travail, de l'usine ou du laboratoire, loin de tout engin ou appareil absorbant et nervant, sans Tls, sans phonos, sans tubes, sous un ciel vide de toute circulation. Comment les fiancs Georges Lorris et Estelle Lacombe, avec Sulfatin et son malade La Hronnire, sont-ils ici, au lieu d'tudier en ce moment, suivant les instructions de Philox Lorris, les hauts fourneaux lectriques du bassin de la Loire ou les volcans artificiels d'Auvergne? [Illustration: L'INGNIEUR MDICAL SULFATIN.] Georges Lorris, ds qu'il eut install Estelle dans un fauteuil d'osier, plia soigneusement les instructions de Philox Lorris, les mit dans sa poche et s'en alla dire deux mots au mcanicien. Aussitt l'aronef, qui avait pris la direction du Sud, vira lgrement sur tribord et pointa droit vers l'Ouest. Sans doute Sulfatin, qui ttait le pouls son malade, ne s'en aperut pas, car il ne fit aucune observation. Le temps tait superbe, l'atmosphre, d'une limpidit parfaite, permettait l'oeil de fouiller jusqu'en ses moindres dtails l'immense panorama qui semblait avec une vertigineuse rapidit se drouler sous l'aronef: chanes de collines, plaines jaunes et vertes, capricieusement dcoupes par les mandres des rivires, forts tales en larges taches d'un vert sombre, villages, villes, bourgs de plaisance, groupements de villas lgantes, faubourg de quelque riche cit devine dans le lointain sa couronne de vhicules ariens, agglomrations industrielles, noires usines aux formes tranges, enveloppes d'une atmosphre d'paisses fumes dont la coloration suffit parfois indiquer le genre d'industrie exploit... [Illustration: DPART POUR LE VOYAGE DE FIANCAILLES.] On suivit quelque temps, 600 mtres au-dessus, le tube de Paris-Brest, on croisa plusieurs aronefs ou omnibus de Bretagne, et Sulfatin, qui contemplait le paysage avec une lorgnette, ne dit rien; on passa au-dessus des villes de Laval, de Vitr, de Rennes, signales pourtant haute voix par Georges, sans qu'il fit aucune observation. Ce fut Estelle, plonge comme dans un rve charmant, qui tout coup quitta le bras de Georges. Mon Dieu, fit-elle, je n'y songeais pas, tant j'tais heureuse, mais nous n'allons pas Saint-tienne? --tudier les hauts fourneaux lectriques, forges, laminoirs, tablissements industriels et volcans artificiels, etc., rpondit Georges en souriant; non, Estelle, nous n'y allons pas!... --Mais les instructions de M. Philox Lorris? --Je ne me sens pas en train en ce moment pour ce genre d'occupations... Je serais oblig de faire une trop dure violence mon esprit, qui est aujourd'hui entirement ferm aux beauts de la science et de l'industrie... --Pourtant... --Voudriez-vous me voir devenir un second La Hronnire? Je dsire pour quelque temps, pour le plus longtemps possible, ignorer toutes ces choses, moins que vous ne teniez vous-mme vous plonger dans ces douceurs; je souhaite ne plus entendre parler d'usines, de hauts fourneaux, d'lectricit, de tubes, de toutes ces merveilles modernes qui nous font la vie si bouscule et si fivreuse!... [Illustration: Une diligence!] L'aronef atterrit au dernier dbarcadre arien, la limite du Parc national, sans que Sulfatin soulevt la moindre objection. Il tait six heures du soir lorsque les voyageurs touchrent le sol; immdiatement, Georges Lorris emmena tout son monde vers un vhicule bizarre, caisse jaune, tran par deux vigoureux petits chevaux. Oh! c'est une diligence! s'cria Estelle; j'en ai vu dans les vieux tableaux! Il y en a encore! Nous allons voyager en diligence, quel bonheur! Jusqu' Kernol, un pays dlicieux, vous verrez! Vous n'tes pas au bout de vos tonnements! Dans le Parc national de Bretagne, vous n'allez plus retrouver rien de ce que vous connaissez... Ce qui me surprend, c'est que notre ami Sulfatin ne dise rien et ne rclame pas contre ces accrocs au programme... Son silence me stupfie; mais ces savants sont si distraits, que Sulfatin se croit peut-tre en arocab! Deux heures de route par des chemins charmants, o rien ne rappelait le dcor de la civilisation moderne: petits villages tranquilles toits de chaume, calvaires de granit personnages sculpts, groups au pied de la croix, auberges indiques par des touffes de gui, troupeaux de porcs gards par de vieux bergers silhouettes fantastiques, apparitions vraiment surprenantes qui semblaient surgir du fond du pass, ou se dtacher de vieilles peintures de muses, voil tout ce que le regard apercevait, dfilant sur le ct de la route. Estelle, penche au carreau de la diligence, croyait rver. Sur le pas des portes, dans les villages, des femmes faisaient tourner des rouets, de vrais rouets, comme on n'en voit plus que dans les vieilles images; bien mieux, sur les talus des routes, des femmes, assises dans l'herbe, filaient l'antique quenouille! [Illustration: Des femmes faisaient tourner des rouets!] Quand on songe, dit Sulfatin, aux grandes usines de Rouen, o quarante mille balles de laine entrent tous les matins pour se faire laver, carder, teindre, tisser et en sortent, le soir, transformes en camisoles, gilets, bas, chles et capuchons! Sulfatin n'tait pas si distrait qu'on le pensait. Georges le regarda trs surpris. Comment! il savait o l'on allait et il ne rclamait pas! A toutes les auberges de la route, suivant l'antique usage, le postillon s'arrtait, changeant quelques mots avec les servantes accourues sur la porte, et prenait une grande bole de cidre avec un petit verre d'eau-de-vie. Enfin, aprs bien des changements de dcors plus charmants et plus suranns les uns que les autres, le conducteur, du bout de son fouet, indiqua aux voyageurs une flche d'glise qui se dressait en haut d'une colline. C'tait la toute petite ville de Kernol, assise dans le cadre d'or des gents, au bord d'une petite rivire qui s'en allait trouver la mer une demi-lieue. Clic, clac! avec un grand bruit de ferraille secoue et de claquements de fouet, la diligence traversa la ville au grand galop de ses chevaux. Jolie petite ville, la mode de jadis en son cadre de remparts brchs et moussus, ombrags de grands arbres, avec une belle glise grise et jaune en haut de la colline, tendant son ombre protectrice sur un fouillis de vieux toits, avec des rues tortueuses et des files serres de maisons pignons ardoiss, dont toutes les poutres sont soutenues par de bonnes figures de saints barbus, par des animaux bizarres, ou se terminent par de grosses ttes qui font au passant les plus comiques grimaces. [Illustration: IL Y A MME DES RVERBRES.] [Illustration: DOUX REPOS SOUS LES DOLMENS (PARC NATIONAL)] O tonnement! il y a mme des rverbres suspendus au-dessus des carrefours! Des rverbres qu'un bonhomme descend en tirant sur la corde, et qu'il allume gravement avec un bout de chandelle qu'il porte dans une petite lanterne. C'est vritablement inimaginable! Toute la population est en l'air sur le passage de la diligence, les boutiquiers sont bien vite sur les portes, les bonnes femmes se mettent aux fentres. Nos voyageurs admirent les costumes de ces bonnes gens. Foin des modes modernes, les naturels de ce pays s'en moquent autant que des ides nouvelles. Ils sont rests fidles aux vieux costumes de leurs anctres. Les hommes ont les bragou-brass et les gutres, la veste brode et le grand chapeau. Les femmes portent les corsages bleus ou rouges larges entournures de velours, les jupes droites plis lourds, les belles collerettes blanches et les coiffes grandes ailes. C'est superbe, et l'on ne voit plus cela qu'ici ou dans les opras. [Illustration: L'AUBERGE DU GRAND SAINT-YVES.] La diligence s'arrta sur la grande place, l'auberge du _Grand Saint-Yves_, flanque droite du _Cheval-Rouge_ et gauche de l'_cu-de-Bretagne_. Une plantureuse htesse, trs empresse, et des servantes la figure rjouie reurent les voyageurs la descente de la diligence. On leur donna de vastes chambres claires d'un ct sur la rue et de l'autre sur une cour pittoresque, entoure de btiments divers grands pavillons et tourelles d'escalier, d'curies, de remises aux vieux piliers de bois et encombre de vhicules, omnibus, cabriolets et autres antiques guimbardes. Estelle avait deux chambres, une petite pour Grettly et, pour elle, une immense pice poutres apparentes, grande chemine et meubles antiques. De naves lithographies du Moyen ge, retraant les malheurs de Genevive de Brabant, ornaient les murs tapisss d'un papier grandes fleurs. Ds le lendemain, une existence nouvelle commena pour nos voyageurs. C'tait le jour du march, qui se tenait sur la place, devant le _Grand Saint-Yves_; ils furent rveills par le bruit et assistrent de leurs fentres au dfil des voitures de lgumes, des nes chargs de paniers de pommes de terre, de choux et d'oignons, des fermiers menant des cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une gaule des troupes d'oies cancanantes. Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientt sur la place tourner autour des paysans et des marchandes, des laitires, des petites bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites scnes de la rue semblaient extrmement curieuses ces ultra-civiliss; ils faisaient de longues stations devant une laitire mesurant son lait, devant le rmouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant le marchal ferrant en train de remettre un fer un cheval, spectacle nouveau et plein d'intrt pour ces chevaucheurs d'aronefs. [Illustration: SPECTACLE NOUVEAU ET PLEIN D'INTRT.] Aprs un djeuner qui menaait de ne plus finir, car de la cuisine aux bonnes fumes odorantes surgissaient constamment des servantes avec des plats nouveaux, les voyageurs gagnrent la rivire et descendirent vers la mer par un sentier des plus irrguliers menant des champs de roseaux, de petites criques de sable jaune sous les arbres, o rsonnait le battoir des lavandires en corsages bleus, ct de ponts de bois cahotants, jets de roche en roche, sous les vieux moulins moussus dont les grandes roues verdies, tournant lentement avec le courant, versaient comme des ruissellements d'tincelles. [Illustration: SOUS LES VIEUX MOULINS.] Grettly tait aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune trace de ces fils lectriques tendus comme un immense filet aux mailles mille fois entre-croises sur le reste de la terre. De temps en temps, elle levait la tte, surprise et charme de ne plus voir le ciel sillonn de nos vhicules ariens grande vitesse. Elle jetait des regards d'envie aux Bretonnes qui marchaient pieds nus sur la rive, et son bonheur et t complet s'il lui et t permis de retirer ses souliers, ainsi qu'elle faisait, pour ne pas les user, au temps de son enfance, dans la montagne. Au moins, il n'tait pas besoin de pantoufles isolatrices, et l'on n'avait point redouter les dangereuses fantaisies de l'lectricit! Certes, M. Philox Lorris et marqu un vif mcontentement s'il avait pu voir, dans l'aprs-midi de ce jour et tous les jours suivants pendant une quinzaine, sur la plage de Kernol, Georges Lorris tendu sur le sable ct d'Estelle Lacombe, l'ombre d'un rocher ou d'un bateau, ou couch dans l'herbe, plus haut, mare haute, au pied des menhirs, avec Estelle prs de lui, passant ces douces journes en causeries d'une intimit charmante, ou lisant--horreur! au lieu des _Annales de la Chimie_ ou de la _Revue polytechnique_,--quelque volume de vers ou quelque recueil de lgendes et traditions bretonnes! [Illustration: SULFATIN SUR LES GRVES DE KERNOL.] Enfin, sujet d'tonnement non moins grand, Sulfatin tait l aussi, la pipe la bouche, lanant en l'air des nuages de fume, pendant que son malade Adrien La Hronnire ramassait des coquillages ou faisait des bouquets de fleurettes avec Grettly. La Hronnire n'tait plus tout fait le lamentable surmen qu'on avait t oblig de nicher pendant trois mois dans une couveuse mcanique; il allait trs bien, le traitement de l'ingnieur mdical Sulfatin faisait merveille et surtout le rgime suivi au Parc national. [Illustration: ON DANSE SUR LA PLACE.] Le tte--tte du Voyage de fianailles est bien loin d'avoir produit la brouille que Philox Lorris jugeait invitable. Au contraire. Les deux jeunes gens passent de bien douces journes en longues causeries, se faire de mutuelles confidences, se rvler plus compltement, pour ainsi dire, l'un l'autre et reconnatre dans leurs gots, leurs penses, leurs espoirs, une conformit qui permet d'augurer pour l'union projete un long avenir de bonheur. Dans une belle vieille glise remplie de naves statuettes religieuses, avec des petits navires en _ex-voto_ suspendus aux votes gothiques, ils ont assist la messe et aux vpres au milieu d'une population revtue des costumes des grands jours. Aprs les vpres, on danse sur la place; sur une estrade faite de planches poses sur des tonneaux, des joueurs de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons et Bretonnes, formant d'immenses rondes, tournent et sautent en chantant de vieux airs simples et nafs. Bonheur de revivre aux temps primitifs, D'couter des chants joyeux ou plaintifs... Georges et Estelle, entrans par le courant sympathique de ces bonnes vieilles moeurs, se joignirent aux rondes avec quelques trangers en train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-mme parut s'y mettre de bon coeur. Son malade regardait, n'osant se risquer: Grettly le poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, aprs lesquels il s'en alla tomber, essouffl, sur un banc de bois, prs des tonneaux de cidre, parmi les gens que la danse altrait. [Illustration: Le dernier facteur.] Estelle est tout fait heureuse. Tous les deux jours, le facteur lui apporte une lettre de sa mre. Le facteur! On ne connat gure plus ce fonctionnaire maintenant, except dans le Parc national d'Armorique. Partout ailleurs, on prfre tlphonoscoper, ou pour le moins tlphoner; les messages importants sont envoys en clichs phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques; il n'y a donc plus que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui crivent encore. Estelle seule connat les motions de l'heure du courrier, car Georges Lorris ne reoit pas de lettres. Il a crit son pre aprs quelques jours passs Kernol, mais Philox Lorris n'a pas rpondu. Peut-tre n'a-t-il pas encore eu le temps d'ouvrir la lettre. Sulfatin reoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de vritables colis apports par la diligence, des paquets de phonogrammes qu'il se fait lire par le phonographe apport dans son bagage. Il rpond de la mme faon, c'est--dire qu'il parle ses rponses et envoie ensuite les clichs phonographiques par colis. Cette correspondance est ainsi expdie rapidement et Sulfatin est ensuite matre de tout son temps. A la grande surprise de Georges, l'imperturbable Sulfatin continuait ne rien dire, ne pas protester contre le sjour dans ce pays arrir de Kernol. Il oubliait compltement les instructions de M. Philox Lorris; un Sulfatin nouveau s'tait rvl, un Sulfatin gai, aimable et charmant. Il ne cherchait aucunement troubler les joies paisibles de ces bonnes journes et ne s'efforait point de susciter, ce qui n'et pas t facile d'ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui avait pourtant si expressment recommand Philox Lorris. trange! trange! Georges, qui s'tait prpar soutenir de violents combats contre le svre Sulfatin, se rjouissait de n'avoir pas eu mme commencer la lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Hronnire, devant qui Philox Lorris ne s'tait pas gn de parler quand il avait expliqu ses intentions Sulfatin, seul La Hronnire se creusait la tte pour chercher deviner le motif d'une si complte infraction aux instructions de son grand Patron. Bien que toute opration mentale, tout enchanement d'ides un peu compliqu ft encore une dure fatigue pour lui, La Hronnire s'efforait de rflchir l-dessus, mais il n'y gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin. [Illustration: Le march de Kernol.] Vers le quinzime jour, Sulfatin changea tout coup: il parut moins gai, presque inquiet. Sous prtexte que l'on commenait s'ennuyer Kernol dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers Ploudescan, l'autre extrmit du Parc national. Georges, pour le satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernol. Empils dans un mauvais omnibus, secous sur des chemins rocailleux, entretenus avec ngligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues. C'tait une autre Bretagne, une Bretagne plus rude et plus svre qui se rvlait eux, avec ses landes mlancoliques malgr la parure des gents, avec ses horizons aux lignes austres, ses sites rocailleux et ses falaises chauves. Ploudescan tait bien loin de possder les agrments de Kernol. C'tait un simple village aux rudes maisons de granit, couvertes en chaume, au bord de la mer sur des roches sombres, dans un paysage d'une grandiose austrit. Il s'y trouvait seulement une auberge passable, frquente par les photo-peintres qui viennent braquer chaque t leurs appareils sur les rochers et rcifs de la temptueuse baie de Ploudescan, et nous donnent ainsi, en groupant avec art les habitants de Ploudescan, leurs modles, dans des scnes ingnieusement trouves, sur des fonds appropris, les magnifiques photo-tableaux que nous admirons aux diffrents Salons. Georges et Estelle entreprirent, Ploudescan, une srie de petites promenades. Sulfatin ne les accompagnait pas toujours, il tait de plus en plus proccup, il s'absentait maintenant assez souvent et laissait son malade aux soins de Grettly. O allait-il pendant ces absences mystrieuses? [Illustration: LA CUISINE DU GRAND SAINT-YVES.] Nous allons le dire et rvler, quoiqu'il nous en cote, les faiblesses de Sulfatin, cet homme si remarquable d'ailleurs et que nous pouvions croire d'un modle nouveau. Ploudescan est situ sur la limite du Parc national; trois quarts de lieue se trouve Kerloch, station de Tubes, pourvu de toutes les facilits que nous assure la science moderne. Tous les jours, Sulfatin s'en allait Kerloch et accaparait, pour une heure ou deux, l'un des Tls de la station. [Illustration: GRANDES MANOEUVRES.--CHARGE DE BICYCLISTES] Pntrons avec lui dans la cabine du tlphonoscope qui permet n'importe o et n'importe quand de retrouver les tres aims rests au logis, de revoir l'usine ou le bureau qu'on a laisss au loin... Chaque jour, Sulfatin demande la communication, soit avec _Paris, 375, rue Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye_, soit avec _Paris, Molire-Palace, loge de Mlle Sylvia_. A Saint-Germain, la correspondante de Sulfatin est galement Mlle Sylvia; le 375 de la rue Diane-de-Poitiers, lgant petit htel tout neuf, a l'honneur d'abriter la clbre artiste Sylvia, la tragdienne-mdium, toile de Molire-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris l'ancien Thtre-Franais. [Illustration: LA TRAGDIENNE-MDIUM.] Bien entendu, courir est une manire de parler, les thtres, mme avec les plus grands succs, tant souvent presque vides, maintenant qu'avec le Tl on peut suivre les reprsentations de n'importe quelle scne sans bouger de chez soi, sans sortir de table mme, si l'on veut, si bien qu'on a t amen rduire considrablement les salles et qu'on parle mme de les supprimer compltement, ce qui apportera une notable diminution aux frais des entreprises thtrales et permettra d'abaisser encore le prix des abonnements pour le thtre domicile. Sylvia, la tragdienne-mdium, a, en six mois, amen quatre cent mille abonns tlphonoscopiques au Molire-Palace, qui ralise des bnfices fantastiques, malgr le faible prix de l'abonnement. Prcdemment, Molire-Palace languissait quelque peu, malgr ses tentatives plus ou moins heureuses, malgr ses changements de genre; il avait eu beau donner de resplendissants ballets et runir un superbe ensemble de ballerines _di primo cartello_ et de mimes extrmement remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants, le public le dlaissait de plus en plus, lorsque le directeur de Molire-Palace vit un jour, par hasard, Mlle Sylvia, sujet extraordinairement dou sous le rapport de la mdiumnit, dans une vocation de Racine sur la scne d'un petit thtre spirite. En coutant Mlle Sylvia dire des vers de _Phdre_ avec l'organe de Racine lui-mme, voqu pour la circonstance, le directeur de Molire-Palace entrevit le parti tirer de la tragdienne-mdium et l'engagea aussitt. Avec sa tragdienne-mdium, devenue tout de suite toile de premire grandeur, Molire-Palace revint au genre qui avait, plusieurs sicles auparavant, fait sa fortune et sa gloire, au thtre classique, mais en introduisant dans les vieux drames, dans les antiques tragdies, d'importants changements, en les corsant par des attractions nouvelles. Tous les vnements qui se narraient d'un mot au cours de ces vieilles pices, tout ce qui tait rcit, tout ce qui se passait simplement la cantonade, tait mis en scne et fournissait des tableaux souvent bien plus intressants que la pice elle-mme, qui n'tait plus que l'assaisonnement. Quand la pice ne fournissait pas suffisamment, on trouvait tout de mme le moyen de la bourrer d'attractions. On vit ainsi, sur la scne transforme de l'antique et jadis trop solennelle maison de Molire, des combats d'animaux froces, des siges, des tournois, des batailles navales, des courses de taureaux, des chasses avec du vrai gibier. [Illustration: SULFATIN ACCAPARE LA CABINE DU TL.] De plus, la tragdienne-mdium, voquant tour tour les esprits des grands artistes d'autrefois, apporta dans l'interprtation des grands rles tragiques une extraordinaire varit d'effets. Ce n'tait pas seulement Sylvia, c'tait la Clairon, c'tait Adrienne Lecouvreur, c'tait Mlle Georges, c'tait Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant, revenant sur le thtre de leurs anciens succs, retrouvant leurs voix teintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore, dans leur manire personnelle, les grandes tirades qui avaient enflamm les spectateurs de nagure. Rien de plus empoignant, de plus tragique mme, que le changement vue qui se produisait lorsque la tragdienne Sylvia, grande femme, d'apparence robuste, massive mme, trs calme et trs bourgeoise d'allures quand le fluide ne rayonnait pas, aprs avoir quelque temps assez froidement occup la scne, se trouvait soudain, avec une contraction amene par un simple effort de volont, transfigure comme sous la secousse d'une pile lectrique par l'esprit qui entrait en elle et chassait pour ainsi dire sa personnalit, par l'esprit de l'artiste depuis longtemps disparue qui reparaissait soudain sur les planches foules autrefois, thtre de ses anciens succs, qui volait l'artiste vivante son me ou l'annihilait, pour se substituer elle et retrouver ainsi quelques heures d'une existence nouvelle. Parfois, aux grands jours, c'tait l'esprit des auteurs eux-mmes que Sylvia voquait, et l'on avait cette tonnante surprise d'entendre vraiment Racine, Corneille, Voltaire, Hugo, disant eux-mmes leurs vers et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes tombes dans l'oubli ou des changements marqus au sceau d'un gnie progressant encore outre-tombe. De bonne famille bourgeoise, la tragdienne-mdium tait, hors du thtre, une femme trs simple, vivant tranquillement avec ses parents, commerants retirs des affaires, qui ne s'taient jamais senti aucune puissance vocatrice ou suggestionniste. Sylvia tait un phnomne, sa puissante mdiumnit tait pourtant d'origine ancestrale, car elle lui venait d'un arrire-grand-oncle que ses tranges facults, son got pour l'occultisme et les sciences de l'au-del, laisses jadis de ct ou abandonnes aux plus insignes charlatans, avaient fait enfermer comme fou! Un soir, assis en sommeillant devant son Tl, Sulfatin l'a vue dbuter dans la doa Sol du grand Hugo et le coup de foudre l'a frapp, vritable coup de foudre, car, oubliant qu'il suivait la reprsentation de loin, par tlphonoscope, Sulfatin, un moment, emport par une ide soudaine, absolument scientifique, croyez-le bien, voulut se prcipiter vers l'actrice et brisa la plaque du Tl. Cette ide, c'tait celle-ci: Que ne pourrait-il, s'il pouvait tourner au profit de la science l'tonnante puissance de l'actrice-mdium, s'il pouvait, grce elle, voquer les gnies des sicles lointains, les puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver les secrets perdus, percer les mystres des sciences obscurcies de l'antiquit! Qui sait? aprs le repos absolu, got pendant des centaines d'annes au fond des tombeaux, ces gnies rveills, mis au courant des progrs modernes, ne trouveraient-ils pas tout coup des merveilles auxquelles nos cerveaux, accoutums certaines ides, entrans par d'autres courants, ne pouvaient penser? En consquence, entourant ses plans d'un profond mystre, il se fit prsenter chez les parents de la tragdienne-mdium et demanda la main de Sylvia. Le mariage tranait un peu, Sylvia se montrant, en prsence de Sulfatin, d'humeur trs irrgulire, tantt aimable, tantt inquite; un jour consentant presque au mariage projet, et reprenant sa parole le lendemain, sans donner de motif. [Illustration: LES PHOTO-PEINTRES.] Au moment du dpart pour le Voyage de fianailles, tout le temps de Sylvia tant pris par les rptitions d'une pice nouvelle grand spectacle, Sulfatin dut se contenter d'une correspondance par clichs phonographiques; mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue par Tl avec la grande artiste. Oui, vraiment, l'absence avait dvelopp chez lui un dfaut qu'il ne se connaissait pas auparavant: il devenait jaloux, violemment jaloux, au nom de la science, et, songeant qu'un autre pouvait avoir la mme ide que lui et se faire agrer en son absence, il regrettait amrement de n'avoir pas dispos dans le petit htel les ingnieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui rendent, en certains cas, la surveillance si facile. C'est ainsi que, peu peu, il en vint courir trois ou quatre fois par jour au Tl de la station de Kerloch, prendre communication avec l'htel de la tragdienne-mdium ou avec sa loge et mme passer l-bas une partie de ses soires suivre les reprsentations de Molire-Palace. Pendant ce temps, La Hronnire restait un peu abandonn, mais Estelle et Grettly taient l pour veiller sur le malade. Un soir que tout le monde, moins Sulfatin, tait runi dans la grande salle de l'auberge de Kerloch, o quelques joyeux photo-peintres droulaient leurs thories sur l'art, agrmentes de plaisanteries, La Hronnire, qui semblait plong depuis longtemps dans un laborieux et douloureux travail de rflexion, se frappa le front tout coup et gloussa dans l'oreille de Georges: J'y suis! je devine pourquoi le docteur Sulfatin, ayant pour instructions prcises d'amener, par n'importe quels moyens, une brouille entre vous et votre fiance, laisse compltement de ct ses instructions... Il est dj le second de Philox Lorris; eh bien! en vous cartant... ou plutt en vous aidant vous carter vous-mme des laboratoires et des grandes affaires... pas votre got, hein! les grandes affaires... il a... qu'est-ce que je disais? je ne me rappelle plus... ah! oui... il a l'espoir... il compte rester le seul successeur possible de Philox Lorris... Combinaison trs canaille... mais habile... Hein! avez-vous compris? Voil! La Hronnire n'en pouvait plus aprs cet effort du cerveau, un violent mal de tte le terrassait. Grettly le conduisit coucher avec une tasse de camomille. [Illustration: J'Y SUIS!... JE DEVINE!...] [Illustration: LE BOUCLIER DE FUME.] VII Ordre d'appel.--Mobilisation des forces ariennes, sous-marines et terriennes du XIIe corps.--Comment le 8e chimistes se distingua dans la dfense de Chteaulin.--Explosifs et asphyxiants.--Le bouclier de fume. Cependant Philox Lorris, se reposant entirement sur le tratre Sulfatin, s'tait replong dans ses travaux et n'avait pas mme song un instant aux fiancs, pendant une dizaine de jours. Lorsque enfin, dans un intervalle de ses travaux, le souvenir lui en revint, il se rappela soudain la lettre reue quelques jours auparavant. Il avait si peu l'habitude de ce mode arrir de correspondance, que cette lettre, jete dans un coin, tait reste oublie. Il eut mme beaucoup de peine la retrouver. Quand il vit que Georges avait chang l'itinraire et que, tout en promettant de faire un petit tour aux volcans artificiels d'Auvergne en revenant, il avait prfr s'en aller perdre son temps dans des promenades sans but et sans utilit en Bretagne, M. Philox Lorris fut trs en colre et, tout de suite, il demanda des claircissements Sulfatin. La rponse par phonogramme arriva bientt. L'hypocrite Sulfatin rejetait toute la faute sur Georges, qui s'obstinait repousser ses avis et ses bons conseils. Philox patienta un peu, puis il adressa Sulfatin un phonogramme dbitant ces simples mots: Et cette brouille, o en sommes-nous? a ne va pas assez vite! Sulfatin rpondit par le clich d'une conversation de Georges et d'Estelle, recueillie par un petit phonographe qu'il avait adroitement dissimul sous le feuillage en laissant les deux jeunes gens en tte tte sous la tonnelle de l'auberge. Cette conversation montrait suffisamment Philox Lorris que la brouille attendue tait encore bien loin, si elle devait jamais venir! Oh! cet anctre qui reparat toujours! se dit Philox Lorris. Que faire? Puisque Sulfatin n'y suffit pas, il faut que je m'en mle et que je tche de les gner un peu!... Philox Lorris, ayant beaucoup de choses faire, allait trs vite en besogne et sans barguigner dans tout ce qu'il entreprenait, et Georges s'en aperut bientt. Un matin, comme il tait en train de prparer une promenade avec partie de pche dans les roches pour l'aprs-djeuner, il reut, par un exprs venu de Kerloch, un petit paquet et un fort colis. Le petit paquet contenait deux phonogrammes, l'un portant l'estampille Philox Lorris et l'autre le cachet du ministre de la Guerre. Aussitt ports au phonographe, voici ce que dirent les clichs: Premier phonogramme: Artillerie chimique de ton corps d'arme mobilise pour manoeuvres; envoie ordre appel reu pour toi... Dsol du drangement apport ton dlicieux Voyage de fianailles. Deuxime phonogramme: _MINISTRE DE LA GUERRE_ XIIe CORPS D'ARME.--RSERVE ESSAI DE MOBILISATION ET MANOEUVRES EXTRAORDINAIRES DE 1956. _Artillerie chimique et corps mdical offensif, torpilleurs vapeurs dltres, pompistes et torpdistes ariens sont convoqus du 12 au 19 aot._ ORDRE D'APPEL _Le capitaine Georges Lorris, de la 17e batterie du 8e rgiment d'artillerie chimique, se rendra le 12 aot, cinq heures du matin, Chteaulin, au Dpt chimique militaire, pour prendre le commandement de sa batterie._ Allons, bon! fit Georges contrari, un appel!... Qu'est-ce que cela veut dire? Cet appel n'tait que pour l'anne prochaine!... Mais je me doute, c'est l'ingnieur gnral d'artillerie chimique Philox Lorris qui l'a fait avancer pour gner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris dans son Voyage de fianailles... Allons, je parie maintenant que ce colis renferme mon uniforme... Juste! [Illustration: QUELQUES CHANTILLONS DE LA FLOTTE ARIENNE] --Quel malheur! dit Estelle, voil notre pauvre voyage fini... [Illustration: UN EXPRS VENU DE KERLOCH.] --Bah! fit Sulfatin, c'est Chteaulin qu'ont lieu les manoeuvres? Eh bien! mais Chteaulin est prs d'ici, deux pas du Parc national: nous assisterons aux manoeuvres... Nous cherchions des distractions, en voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine Lorris en uniforme, la tte de sa batterie... --Mais nos oprations, nous autres de l'artillerie chimique, n'ont rien de pittoresque. --Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manoeuvres. --S'il n'y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly. --Si vous tes l, ma chre Estelle, je prendrai mes ennuis en patience et je tcherai que ma batterie se distingue dans ces combats pour rire, dit Georges en riant. Il fut convenu que Georges partirait le soir mme, dix heures, pour Kerloch, d'o un train de tube devait le conduire Chteaulin. La charmante Estelle et Grettly, accompagnes de Sulfatin, ainsi que La Hronnire, trs fatigu de l'usure crbrale dans l'effort qu'il avait fallu pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Chteaulin le lendemain dans la matine. Les armes d'aujourd'hui sont des organismes extraordinairement compliqus, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une sret et une prcision absolues. Pour que la machine fonctionne convenablement, il faut que tous les lments qui la constituent, tous les accessoires divers s'embotent avec la plus grande rgularit, sans -coup ni frottement. Il le faut bien, hlas! et maintenant plus que jamais! Le Progrs, qui, d'aprs les suppositions de nos bons rveurs des sicles passs, devait, dans sa marche triomphale travers les civilisations, tout amliorer, hommes et institutions, et faire jamais rgner la Paix universelle, le Progrs ayant multipli les contacts entre les nations, ainsi que les conflits d'intrts, a multipli de mme les causes et les occasions de guerre. Les moeurs, les habitudes, les ides d'aujourd'hui, enfin, diffrent des ides d'autrefois autant que le monde politique, en sa constitution actuelle, diffre du monde politique de jadis.--Qu'tait-ce que la petite Europe du 19e sicle, rgentant les continents de par la puissance que lui fournissaient ses sciences-- l'tat embryonnaire pourtant, mais dont elle seule monopolisait la possession? L'Europe seule comptait. Maintenant, la Science, s'tant comme un flot d'inondation rpandue peu prs galement sur toute la surface du globe, a mis tous les peuples au mme niveau, ou peu prs, aussi bien les vieilles nations mprises de l'Asie que les peuples tout jeunes ns de quelques douzaines d'migrants ou d'un noyau de convicts et d'outlaws dans les solitudes lointaines des Ocans. Maintenant, tout l'univers compte, car il possde les mmes explosifs, les mmes engins perfectionns, les mmes moyens pour l'attaque et la dfense. Les ides n'ont pas moins chang, rveurs de l'universel embrassement entre les peuples, doux utopistes, innocents et nafs historiens, qui fltrissiez les violences d'autrefois, aussi bien les guerres de conqutes entreprises par quelque prince ambitieux en vue d'arrondir ses tats avec quelques mchantes bribes de provinces, que les guerres allumes par la vanit des nations, sans motifs intresss, uniquement pour tablir la suprmatie d'une race sur une autre. [Illustration: PROGRAMME DE VOYAGE DE FIANAILLES: L'USINE DE CAPTATION DES FORCES PLANTAIRES.] O doux rveurs! potes! il s'agit bien maintenant de ces vtilles, querelles de princes ou querelles de peuples, petites guerres de monarques se disputant, dans le tohu-bohu du Moyen ge, la possession de quelque maigre duch, troubles intrieurs de nationalits en train de se constituer, ou mme grandes guerres entreprises pour l'tablissement ou la conservation d'un certain quilibre entre les nations! Fadaises que tout cela! Ces luttes, ces querelles sanglantes que vous fltrissiez si vigoureusement, c'tait tout de mme la manifestation d'un confus idalisme rgnant sur les cerveaux; les plus enrags guerroyeurs ne parlant que de _droit_, toujours on croyait ou l'on prtendait combattre pour le _droit_ ou la _libert_ ou mme la _fraternit_ des peuples, en ce temps-l! Aujourd'hui, c'est le rgne du Ralisme dominateur! Nous faisons la guerre autant et mme plus qu'autrefois, non point pour des ides creuses ou des rveries, mais, au contraire, en vue de quelque avantage srieux et palpable, de quelque profit important. [Illustration: Georges Lorris en uniforme.] L'industrie d'une nation priclite-t-elle parce qu'une autre nation voisine ou loigne possde les moyens fournis par la nature ou l'industrie de produire meilleur compte? Une guerre va dcider qui doit rester le march, par la destruction des centres industriels du vaincu ou par quelque bon trait impos coups de torpilles. Notre commerce a-t-il besoin de dbouchs pour le trop-plein de ses produits? Bellone, avec ses puissants engins, se chargera d'en ouvrir. Les traits de commerce ainsi imposs ne durent pas longtemps, soit; mais, en attendant, ils font la richesse d'une gnration, et, quand ceux-ci seront dchirs, nous trouverons bien d'autres occasions! Lors du triomphe de la Science et de la grande mise en exploitation industrielle des continents, certaines nations n'ont pu supporter les frais d'tablissement et se sont trop fortement obres. Les nations dbitrices se moqurent d'abord trs gentiment de leurs cranciers ruins; mais les crances existent toujours, elles sont tombes, par rachat des titres, entre bonnes mains, entre les puissantes tenailles de nations qui savent se faire payer _manu militari_, ou, ce qui est encore plus malin, par une saisie de tous les revenus de l'tat en faillite, et convertir les royaumes obrs en bonnes fermes productives. [Illustration: DFIL DU 8e CHIMISTES.] Ainsi va dsormais le monde, aussi bien en cette vieille Europe, dont la division territoriale change assez souvent, que dans l'Amrique, subdivise en un certain nombre de coupures plutt qu'en nations, o les changements sont encore moins rares, ou que dans l'Asie, plus compacte, envahie par l'pre et prolifique race chinoise. Ainsi donc, dans notre civilisation ultra-scientifique, toujours environne de prils latents, une nation doit, suivant le vieil adage, plus vrai encore que jadis, rester toujours sur le pied de guerre pour avoir la paix et se garder svrement, terre, sur mer et dans l'atmosphre. Que de prcautions, que de soins, que d'ordre pour tenir la machine militaire prte fournir toute son nergie, toute heure, toute minute, au premier signe, sur un simple bouton press dans le cabinet du ministre de la Guerre! Mais on y arrive. Tout est prvu, combin, arrang. Notre organisation militaire d'aujourd'hui est un chef-d'oeuvre de mcanique qui semble d aux gnies combins de Vaucanson, de Napolon et d'Edison. Les habitants de Chteaulin s'veillaient peine, le 12 aot, lorsqu' cinq heures sonnant aux cadrans lectriques officiels, une centaine d'officiers de rserve de tous grades, dbarqus des tubes ou venus par aronefs, se prsentrent au Dpt chimique, o les attendait le colonel du 8e chimistes. Georges tait l, revtu de l'uniforme lgant et svre de son corps: vareuse marron sombre brandebourgs, culotte noire et bottes, casque visire et mentonnire mobiles se baissant au moment des oprations chimiques. Un rservoir d'oxygne tube mobile, un revolver air comprim et un sabre compltent l'quipement. Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l'ancien armement du Moyen ge; on ne se sert gure, sur les champs de bataille modernes, de ces instruments encombrants, d'un maniement compliqu et de si peu d'effet. Par Bellone! nous avons aujourd'hui mieux que ces glaives, bons tout au plus dcouper les gigots en garnison. Nous avons beaucoup mieux, certes, avec notre joli catalogue d'explosifs varis, qui commencent, il est vrai, se dmoder un peu. Ne possdons-nous pas la srie des gaz asphyxiants ou paralysants, commodes envoyer par tubes petites distances ou par obus lgers, simples bonbonnes facilement diriges 30 ou 40 kilomtres de nos canons lectriques! Et l'_artillerie miasmatique du corps mdical offensif_! Elle est en train de s'organiser, mais ses redoutables botes miasmes et ses obus microbes varis commencent tre apprcis. Ah oui! nous avons mieux que l'antique coupe-choux, mieux que tous les instruments perforants ou contondants qui, pendant tant de sicles, furent les principaux outils des batailles! Quelques esprits, chagrins contempteurs du progrs, osent les regretter et prtendent que ces merveilles de la science, appliques la guerre, ont tu la vaillance et supprim cette belle pousse du coeur qui jetait les hommes en avant sur l'ennemi, dans la lutte ardente et loyale. D'aprs eux, feu le _courage militaire_, inutile et impuissant dsormais, se trouve remplac par une rsignation fataliste, par la passivit des cibles... Mais foin de ces vains regrets et vive le progrs! A 5 h. 15, le 8e chimistes se compltait avec ses rservistes amens par train spcial du grand tube de Bretagne, bifurquant Morlaix; ils recevaient leurs uniformes et leur quipement, plus sept jours de boulettes de viande concentre, et 5 h. 48, sur un coup de sifflet, les vingt batteries du 8e chimistes, tincelantes sous le soleil levant, s'alignaient sur le champ de manoeuvres, devant le dpt. [Illustration: LES BOMBARDES ROULANTES ARRIVANT PAR LES ROUTES DE TERRE.] A 5 h. 51, les pompistes du corps mdical offensif, en quatre sections, arrivaient leur tour et presque en mme temps paraissaient, 200 mtres dans le ciel, les torpdistes ariens sortant de leur dpt. Le gnral commandant parut six heures prcises, la tte d'un brillant tat-major, et parcourut rapidement le front des troupes. Il runit les officiers suprieurs pour leur communiquer le programme des manoeuvres et leur donner des ordres. Un ennemi, reprsent par une premire portion du corps d'arme, partie la veille, tait suppos avoir pris Brest, en glissant dans le port une nue de _Goubets_ de toutes tailles,--ces terribles et difficilement saisissables torpilleurs sous-marins invents vers la fin du sicle dernier, qui font de toute guerre maritime une succession de surprises,--et en faisant sauter toutes les dfenses qui eussent pu s'opposer au dbarquement de ses forces. Dans sa marche sur Rennes, il menaait Chteaulin par son aile droite et cherchait le dborder par son escadre arienne. [Illustration: LES MITRAILLEURS.] On devait donc excuter toutes les oprations ncessaires pour dfendre Chteaulin, puis chercher couper les escadrilles ariennes et les torpdistes roulants lancs en avant par l'ennemi, couvrir certaines zones de vapeurs dltres, reprendre, cote que cote, les positions, villes, villages ou hameaux enlevs, et enfin rejeter l'ennemi la cte ou dans les zones supposes rendues inhabitables par le corps mdical offensif. Tel tait le plan des oprations de dfense, expos en tous ses dtails ses officiers par le gnral commandant, un de nos plus brillants ingnieurs militaires. A 6 h. 15, les oprations commenaient. [Illustration: Feu le Courage militaire remplac par la rsignation fataliste des Cibles. Hliog. & Imp. Lemercier. Paris] La mobilisation avait donc demand une heure quinze minutes, ce qui tait un beau rsultat, le prcdent essai ayant pris une heure dix-huit minutes. [Illustration: GRANDES MANOEVRES.--SURPRISE DU PORT DE BREST PAR LES GOUBETS.] Les officiers de l'escadre arienne, faisant virer leurs hlicoptres, regagnrent rapidement leurs postes; on vit aussi une nue d'claireurs torpdistes marche acclre s'lancer en avant, en dcrivant une sorte d'ventail dans le ciel, et disparatre bientt, perdus dans les lointaines vapeurs. Derrire, les grosses aronefs, sur une seule et immense ligne dont les intervalles s'largissaient de plus en plus, de faon embrasser le plus possible d'horizon, marchaient plus lentement, toutes prtes pivoter sur un point au premier signal, ds que l'escadrille ennemie serait aperue. Les forces terriennes, pendant ce temps-l, s'taient branles aussi; un train spcial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses jusqu'au trentime kilomtre, o le tube tait cens coup par des claireurs ennemis. Le premier contact tait pris; les claireurs torpdistes ariens ou bicyclistes terriens repousss, l'ennemi fut signal en train de se concentrer 16 kilomtres de l. Aussitt les bombardes roulantes lectriques, arrivant par les routes de terre 10 h. 45, commencrent l'attaque en refoulant les bombardes ennemies. Toute la journe fut employe en manoeuvres aussi savantes d'un ct que de l'autre. L'ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des torpilles blanc qui, dans une guerre, eussent caus des pertes normes. Il fallait donc avancer prudemment, les venter autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, diviss en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits rservoirs bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l'horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Ds qu'une section arrivait bonne porte, c'est--dire 4 kilomtres d'un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du rservoir et on ouvrait le feu. L'artillerie chimique, 10 kilomtres en arrire de la ligne d'attaque, tirait sur les points que les claireurs hlicoptres venaient leur signaler. L'artillerie tirait au jug, bien entendu, en se reprant sur la carte, le but, toujours plac 12 ou 15 kilomtres pour le moins, restant forcment invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle et couvert les points indiqus par les claireurs de ses terribles explosifs ou d'obus vapeurs dltres. L'escadre arienne resta invisible pendant toute la journe. Vers le soir, le corps de dfense remporta quelques avantages marqus, mais on s'aperut que l'ennemi avait adroitement dissimul un mouvement tournant sur la droite et qu'en somme cette premire journe lui tait favorable. Cependant le gnral commandant avait laiss une rserve de cinq batteries du 8e chimistes avec le bataillon mdical offensif tout entier Chteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage prcaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette rserve. Le jeune homme put recevoir sa fiance et ses amis, et les installer dans un bon htel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivire. Il offrit djeuner Estelle au campement des chimistes, un vrai djeuner militaire, o les convives n'avaient pour siges que des caisses de torpilles et d'explosifs divers. [Illustration: DJEUNER SUR LE CHAMP DE BATAILLE.] Dans l'aprs-midi, voyant qu'il pouvait disposer d'un peu de temps aprs une revue du matriel, il prit une aronef et mena ses amis voir l'engagement; mais, comme on ne put approcher trop prs de peur de tomber dans les mains de l'ennemi, on ne vit pas grand'chose; peine, sur l'immense terrain dcouvert, quelques groupes d'individus minuscules filant le long des haies et, et l, quelques flocons de fume aussitt dissipe dans l'air. Comme on ne souponnait nul pril, Georges alla dner l'htel o il avait log ses amis; il passa gaiement la soire avec eux, puis s'en fut rejoindre ses hommes leur baraquement. Mais la nuit devait tre trouble: entre trois et quatre heures du matin, Chteaulin endormi fut rveill en sursaut par de violentes dtonations. C'tait l'ennemi qui, ayant russi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la ville; heureusement, les grand'gardes venaient de l'arrter 8 kilomtres. On avait le temps de prparer la dfense. [Illustration: LES CLAIREURS A HLICOPTRES.] Et, sous les yeux des voyageurs de l'htel veills par la canonnade, sous les yeux d'Estelle, souriant son fianc qui passe la tte de sa batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c'est _pour de vrai_, les chimistes, visires baisses, avec les tubes d'ordonnance communiquant leurs rservoirs portatifs d'oxygne, tablissent des batteries sur le monticule, l'abri d'un rideau d'arbres. En vingt minutes, tous les appareils sont monts, les tubes et tuyaux visss. Georges, mont sur son hlicoptre, est all reconnatre l'ennemi et, grce ses indications reportes sur la carte et soigneusement vrifies, les appareils sont points sur diverses directions. [Illustration: UNE BATTERIE D'ARTILLERIE CHIMIQUE.] Pendant que les aronefs de rserve se portent en avant, les sections de torpdistes ont sem de torpilles les points menacs, et les chimistes commencent tirer. La situation reste bonne; l'ennemi, se heurtant tous les obstacles qu'on sme sur son chemin, fait d'abord peu de progrs; mais, vers les sept heures, il russit, en profitant d'un pli de terrain, s'avancer de quelques kilomtres en enveloppant certains postes aventurs. Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d'arriver, Georges, qui a le commandement en sa qualit d'officier le plus ancien en grade, fait couvrir tout le primtre de la dfense de botes fume. Ces botes, clatant 100 mtres en l'air, rpandent des flots de fume noirtre et nausabonde, qu'en cas de guerre les chimistes eussent rendue absolument asphyxiante. Chteaulin, o l'atmosphre reste pure, est envelopp d'un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible l'ennemi dconcert. Les batteries chimiques de la dfense continuent tirer; puis, l'abri de la fume, des torpdistes se glissent jusqu' l'ennemi, et enfin le bataillon mdical, avec sa batterie particulire, prend l'offensive son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points reprs quelques botes inoffensives, simplement nausabondes aujourd'hui et provoquant des toux dsagrables, lesquelles botes, dans une guerre, eussent port sur les points de concentration de l'ennemi, sur les villages occups, les miasmes les plus dangereux. Chteaulin est sauv; pendant que l'ennemi ttonne dans le brouillard, se heurte aux torpilles ou tourne les points supposs rendus infranchissables par les miasmes, les secours arrivent. Nous n'avons pas l'intention de suivre pas pas ces manoeuvres si intressantes; Georges Lorris, qui avait eu l'ide du bouclier de fume, fut trs chaudement flicit le lendemain par le gnral, puis, comme sa batterie avait soutenu presque tout l'effort du combat pendant un jour et une nuit, et qu'un certain nombre d'hommes, n'ayant pas eu le temps de renouveler leur provision d'oxygne, taient indisposs par suite de la manipulation des produits, elle fut, pendant tout le reste des oprations, mise en rserve, ce qui permit Georges de consacrer un peu plus de temps sa fiance. L'escadre arienne, aprs avoir attaqu et dispers au-dessus de Rennes les aronefs ennemies, revenait avec des aronefs prisonnires, apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de dfense, grce aux savantes combinaisons du gnral, reconquit vite le terrain perdu et, ds le troisime jour des manoeuvres, la situation de l'ennemi devint assez critique. Toutes les journes taient employes en combats ou en confrences par le gnral lui-mme ou par quelques ingnieurs de l'tat-major. Parfois, au milieu d'une bataille, lorsqu'une circonstance se prsentait qui pouvait servir l'instruction des officiers, un signal arrtait brusquement les deux armes, les clouant sur leurs positions respectives, et, de chaque ct, les officiers runis coutaient la confrence du gnral, mettaient des opinions ou proposaient des plans. Puis, sur un signal, l'action reprenait au point o on l'avait arrte. [Illustration: LE CORPS MDICAL OFFENSIF.] Bientt, l'arme ennemie, malgr ses efforts, se vit rejete dans un canton montagneux et accule la mer. Une partie de son escadre arienne avait t faite prisonnire, le reste tenta vainement d'enlever une partie du corps menac, pour le porter nuitamment sur une meilleure position; mais les aronefs veillaient, leurs jets de lumire lectrique fouillant le ciel firent dcouvrir la tentative. L'heure suprme avait sonn. Aprs un travail de toute une nuit pour le placement des batteries, l'aube du sixime jour les chimistes et le corps mdical offensif couvrirent la rgion occupe par l'ennemi de botes fume et d'obus miasmes. L'ennemi riposta aussi vigoureusement qu'il put; mais ses botes, sur le primtre trs tendu de l'attaque, ne produisaient pas grand effet; il fut bientt vident que, dans une action vritable, l'ennemi, noy dans les gaz asphyxiants des chimistes et sous les vapeurs dltres effet rapide du corps mdical offensif, et t bien vite et dfinitivement mis hors de combat. Les deux corps d'arme, attaque et dfense, runis le soir du septime jour Chteaulin, furent passs en revue par les gnraux, sous les flots de lumire lectrique, flicits pour leurs belles oprations, et les rservistes, immdiatement congdis, regagnrent leurs foyers. [Illustration: LE CORPS MDICAL OFFENSIF ENTRE EN SCNE.] Seuls restrent les officiers ayant passer des examens pour l'obtention d'un grade suprieur ou soutenir des thses pour le doctorat s sciences militaires. Le gnral se montra charmant pour Georges Lorris. Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant; donc, si vos occupations au laboratoire de monsieur votre pre vous en laissent le temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous pourrez vous prsenter avec toutes les chances... [Illustration: GRANDES MANOEUVRES SOUS-MARINES.--MONITOR SOUS-MARIN SURPRIS PAR LES TORPDISTES] --Mon gnral, je vous remercie, mais je suis en train de prparer autre chose. --Quoi donc? --Mon mariage, et je dois, mon gnral, remettre les rves ambitieux plus tard... Permettez-moi de vous prsenter ma future... Aprs une journe de repos, les fiancs se dcidrent au retour, sur les instances de Sulfatin qui, ddaigneux des beauts de la bataille, avait pass ses journes au Tl de l'htel, Chteaulin, communiquer avec Molire-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly. [Illustration: LE PARC NATIONAL, BARR A L'INDUSTRIE.] [Illustration: Mlle ESTELLE LACOMBE AU LABORATOIRE] DEUXIME PARTIE I Prparatifs d'installation.--La fodalit de l'or.--Quelques figures de l'aristocratie nouvelle.--La nouvelle architecture du fer, du pyrogranit, du carton, du verre.--Les photo-picto-mcaniciens et les progrs du grand art.--Messieurs les ingnieurs culinaires. tes-vous brouills? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se prsenta devant lui au retour du Voyage de fianailles. --Pas le moins du monde; au contraire, je... --Ta ta ta! Vous ne vous tes pas prouvs srieusement, vous tes rests tous les deux, toi surtout, la bouche en coeur, soupirer des gentillesses; ce n'est pas ainsi qu'on prouve celle dont on veut faire la compagne de sa vie... Ce n'est pas loyal, je trouve que tu as manqu tout fait de bonne foi... --Comment! j'ai manqu de bonne foi? [Illustration: --Bigre! quand je serai le mari de cette dame!] --Certainement! Et ta fiance aussi, de son ct! Tu n'es pas autrement bti que tous les autres hommes, parbleu! et ta fiance ne diffre pas du reste du genre fminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant le reste de ta vie--ainsi du reste que tous les hommes occups--rude, distrait, grincheux souvent, emport, violent mme..... Nous sommes tous comme cela dans la vie; elle est si courte, la vie; une fois maris, est-ce qu'on a du temps perdre en manires? --J'ai pourtant bien l'intention de ne pas me montrer aussi dsagrable que cela... [Illustration: --Attention! quand je serai la femme de ce monsieur!] --Certainement, parbleu! des bonnes intentions, a ne prend pas de temps, on en a tant que l'on veut... mais les rapports journaliers, la vie enfin... C'est l que je t'attends! De mme une fiance, pour que le Voyage de fianailles constitue un essai vraiment loyal de la vie conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, lgre, contrariante, souvent revche, porte la domination, etc., etc., enfin, telle qu'elle sera plus tard dans le mnage. Alors, on se juge franchement, et l'on dcide en parfaite connaissance de cause si la vie commune est possible: Attention! Quand je serai la femme de ce monsieur, je l'aurai toujours devant moi!--Bigre! Quand je serai le mari de cette dame, songeons-y, ce sera perptuit... Voil les sages rflexions que les personnes raisonnables doivent faire! Georges se mit rire. Est-ce que tu me peindrais l'minente doctoresse Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe, avec les mmes couleurs? demanda-t-il son pre. --Pas tout fait! Si je les ai distingues, c'est qu'elles sont de vraies exceptions... Et puis elles seraient si occupes elles-mmes! Enfin! concluons! Tu persistes vraiment? --Je persiste voir le bonheur de ma vie dans l'union avec... --Bon! bon! pas de phrases! C'est ton anctre l'artiste, le pote qui te travaille... Laisse-le dormir! Nous verrons; mais avant de donner mon consentement dfinitif, je veux tudier ta fiance... Tu connais mes principes: pas de femme inoccupe. Je propose Mlle Lacombe d'entrer mon grand laboratoire, section des recherches; elle travaillera sous mes yeux, ct de toi... Ne crains rien, pas de surmenage, un petit travail doux! Et, entre temps, vous monterez votre maison et nous causerons mnage quand le nid sera achev. Georges, comptant bien abrger le plus vite possible cette dernire priode d'preuves, se dclara satisfait de l'arrangement et porta la proposition de son pre Estelle. Tout fut vite entendu. D'ailleurs, Philox Lorris n'eut qu'un mot dire aux Phares alpins pour faire passer M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration: les parents d'Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de Mme Lacombe, qui voyait ainsi se raliser un de ses rves. Georges Lorris et Estelle s'occupaient de leur installation future avec Mme Lacombe, mais sur les ides de Philox Lorris. Celui-ci ngocia en quelques jours l'achat pour son fils, au centre de l'ancien Paris, sur les hauteurs de Passy, d'un petit htel que dsirait cder, pour s'installer dans un vaste domaine dans le Midi, un banquier milliardaire d'Australie qui venait de raliser dans les bourses du Nouveau Monde un krach fabuleusement fructueux et qui voulait, avec l'immense fortune rcolte dans sa magnifique opration, fonder, assez loin des dsagrables criailleries des anciens actionnaires et dans un pays plus aristocratique que la terre australienne, une puissante famille seigneuriale. Ce richissime ex-banquier, Arthur Pigott, traitant M. Philox Lorris en homme digne de le comprendre, exposa ses plans avec tranquillit quand il fit visiter son petit htel son acheteur. Votre vieille aristocratie territoriale est morte d'inanition, illustre monsieur, ou elle achve de s'teindre, dit-il; soufflons donc dessus et remplaons-la, car il faut la remplacer, c'est le voeu de la nature; vous savez bien qu'une aristocratie a son rle dans la vie sociale et qu'on n'en a pas plutt jet une terre,--vos rvolutions l'ont prouv--qu'une autre apparat. A l'origine de toutes les grandes et hautes familles, monsieur, que voyez-vous? Un fondateur malin, plus riche et, par consquent, plus puissant que ses voisins! Je ddaigne de rechercher comment il a ramass cette fortune: il l'a, c'est le principal!... Les historiens passent assez lgrement l-dessus comme dtail ngligeable... --Des chevauches la lance au poing en pays ennemi, fit M. Philox Lorris, la conqute de quelque territoire; autrement dit, l'expulsion violente ou l'oppression des occupants, venus jadis de la mme faon.. [Illustration: SUR LES HAUTEURS DE PASSY.] --Autrement dit des rapines de soudards, de brutales rapines, continua M. Pigott, hideuses violences des temps barbares! Eh bien! qu'on nie encore le progrs! J'ose prtendre que, plus tard, les historiens qui regarderont l'origine de la noble famille fonde par moi en mon duch sur la Dordogne, o j'aurai, j'espre, le plaisir de vous avoir mes grandes chasses, distingueront autre chose! Pas de violences, pas de soudards brutaux! Ils pourront dire: _L'anctre Pigott, le fondateur, fut tout autre chose qu'un vulgaire Montmorency; ce fut un doux malin, un combattant de l'intelligence qui sut prlever sur des cratures infrieures la dme de l'intelligence_..... --Deux ou trois cent mille actions de 5,000 francs, n'est-ce pas, dans vos dernires affaires? --Plus quelques petites choses, pour compenser les frais trs srieux... Je reprends! Voici ce qu'ils diront, les historiens: _Il sut prlever la dme de l'intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle province, fonder une illustre maison, planter l'arbre seigneurial dont les rameaux s'tendent aujourd'hui si largement, abritant nos ttes sous leur ombre, et contribuer puissamment au relvement des principes d'autorit et des saines ides de hirarchie sociale trop longtemps branles par nos rvolutions_..... Voil! ainsi se fonde la nouvelle aristocratie! Et M. Pigott avait raison. Sur les ruines bientt dblayes de l'ancien monde, une aristocratie nouvelle se fonde. Que devient l'ancienne? Les vieilles races en dcadence semblent fondre et disparatre de jour en jour avec plus de rapidit. Nous voyons leurs descendants appauvris, loigns par la dfiance des masses des affaires publiques, peu aptes la pratique des sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales, tirer la langue dans leurs chteaux dlabrs, qu'ils ne peuvent entretenir et rparer, ou vgter dans de misrables petites places sans ouvertures d'avenir. Leurs terres, leurs chteaux, et leurs noms mmes avec, s'en vont la nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crsus de la Bourse, enrichis par l'pargne des autres, aux notabilits de la grande industrie ou de la productive politique, et, ct de ces illustres dbris heureux d'obtenir de maigres emplois en des bureaux de ministre ou d'usine, o le sang actif des anciens chevaucheurs croupit dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels, gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens domaines de l'ex-noblesse, reconstituer peu peu les vastes fiefs d'autrefois sur des bases plus solides. [Illustration: M. ARTHUR PIGOTT.] Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott: Le clbre marquis Marius Capourls, fondateur d'une centaine d'usines, organisateur de syndicats accaparant toutes les fculeries et distilleries d'une immense rgion. Avec ses bnfices, dont il sait peine le compte, Marius Capourls a peu peu agglomr un noyau de vastes domaines comprenant l'tendue d'un dpartement et rcemment rigs en marquisat. Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits commis d'une de ses agences, Marius Capourls compte un duc authentique, descendant des rois de Sicile et de Jrusalem, et trois ou quatre pauvres diables couverts de blasons, dont les pres ont eu terres et chteaux, gard, casque en tte, des marches de frontires et arros de leur sang tous les champs de bataille de l'ancienne France. M. Jules Pommard est non moins clbre que le marquis Marius. Lanc sur le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n'est pas de ceux qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas; accus jadis de trafics et de malversations, mais amnisti par le succs, il s'est, aprs avoir purg quelques petites condamnations, taill dans sa province un vritable petit royaume o il tient tout, dirige tout, commande tous et plane sur tous du haut de sa sereine majest d'homme arriv, qu'encadre noblement un grand chteau historique ayant fait partie du domaine royal, chteau dont il compte bien faire porter le nom ses hritiers. Voici une illustration plus haute encore, M. Malbousquet, autre grand industriel, roi du fer et prince de la fonte, matre et possesseur de formidables tablissements mtallurgiques, propritaire de tubes et de nombreuses lignes d'aronefs, la tte de trois cent mille ouvriers et du plus titanique outillage qu'il soit possible de rver, immense runion d'engins terrifiants, grinant, tournant, virant, frappant, hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cits de fer aux architectures tranges, o les marteaux-pilons gants s'lvent comme d'extraordinaires monuments mobiles et froces, parmi des ouragans de vacarmes mtalliques et des tourbillons d'cres fumes, au-dessus de rouges fournaises attises par des cohues d'hommes hves et demi-nus, roussis, grills et charbonneux. Le matre de ce royaume, vritablement infernal, n'a garde de l'habiter; il domine de loin, il commande et dirige, loin de l'infernal mouvement, loin des rivires de fonte incandescente et des hauts fourneaux soufflant des haleines de feu; il rgne sur ses esclaves de chair et de fer du fond d'un somptueux cabinet reli par Tl au cabinet de l'ingnieur-directeur des usines, dans un castel resplendissant, grand comme Chambord et Coucy runis, lev coups de millions dans un site charmant, avec un fleuve ses pieds, filant vers la mer, et de belles forts, svrement gardes, se droulant aux divers horizons. A perte de vue, tout ici appartient M. Malbousquet, dj comte romain, devenu duc tout rcemment, par la grce du milliard; dans cette terre, rige pour lui en duch par les Chambres, tout est lui, le sol et aussi les gens, tenus et brids par mille liens. C'est pourtant le domaine actuel du roi du fer, le grand centre mtallurgique qui fut, en 1922, le principal foyer de la rvolution sociale et qui vit, lors du triomphe momentan des doctrines collectivistes, le plus complet bouleversement. [Illustration: EXAMENS POUR LE DOCTORAT S SCIENCES MILITAIRES] Ici, pendant qu'une effroyable lutte clatait Paris, pendant que se droulaient des scnes de sauvagerie pouvantables, o le peuple nerv et hallucin, dans l'impossibilit de raliser les rves insenss des rvolts et des utopistes, des nafs farouches et des hbleurs, accumulait ruines sur ruines et se ruait la folie furieuse et l'effondrement universel, pendant ce dchanement de tous les dlires, dans le grand centre mtallurgique saisi au nom de la collectivit, s'appliquaient peu prs pacifiquement les thories socialistes. [Illustration: EMBARCADRE DE L'HTEL GEORGES LORRIS.] Les meneurs, au jour du triomphe, avaient ici trouv un organisme bien complet, en bon tat de fonctionnement, et ils avaient pens que tout devait continuer marcher comme par le pass et mme beaucoup mieux, simplement par la bonne volont de tous, moyennant la simple suppression des directeurs et des actionnaires, et le partage gal entre tous du produit intgral du travail de tous. Le programme tait simple, clair, la porte des moins larges intelligences, mais l'application, au grand tonnement de chacun, donna lieu pourtant, ds la premire heure, de rudes frottements. L'galit des droits dcrte--la Sainte galit--pouvait-elle s'accommoder de l'ingalit des fonctions et des travaux? On laissait les ingnieurs leurs travaux forcment, parce que le simple manoeuvre ne pouvait songer prendre leur place; mais les autres, bureaucrates, contrematres, chefs ouvriers, ne devaient-ils pas rentrer dans le rang? Comment procder la distribution du travail, avec toutes ces ingalits, qui semblaient apparatre pour la premire fois aux yeux de tous? Personne ne voulait plus du travail rude, du travail dangereux; chacun, naturellement, rclama le travail le plus facile et le plus doux, les postes les plus tranquilles. Ds le premier jour, les heurts violents se produisirent, les discussions clatrent et s'envenimrent trs vite. Au milieu des tiraillements, des dsordres et mme des grves de certaines spcialits, les usines marchrent quelque temps cahin-caha, dvorant les stocks de minerais amasss et les fonds saisis dans les caisses. Puis, brusquement, tout s'arrta, les machines poussrent leur dernier rle, les hauts fourneaux s'teignirent, tout tomba dans une confusion pouvantable. Le collectivisme mourait de son triomphe. Tant bien que mal, l'organisme qu'il avait trouv en fonctions avait encore march quelques semaines, produisant--suivant les comptes rigoureusement tenus par les bureaux--tout perte, pour diverses causes, par suite de l'immense gchis d'abord, du labeur mal conduit et mollement soutenu pendant les heures de travail diminues de moiti,--et laissant, au lieu de fabuleux bnfices rpartir, comme tous l'espraient, un dficit combler, gouffre norme, s'largissant d'heure en heure. Six mois d'anarchie pouvantable, avec la tristesse amre des beaux rves crouls, les lugubres dsespoirs, les colres impuissantes, avec la ruine, la fureur et la faim partout! Le grand centre industriel resta comme un immense tas de ferrailles inutiles, autour duquel peu peu la solitude se faisait et que les affams abandonnaient en colonnes lamentables. Quand, aprs bien d'autres catastrophes, l'anarchie de Paris, s'teignant peu peu dans le sang des sectes socialistes qui s'entre-dvoraient, fut crase dfinitivement par un retour du bon sens, puissamment aid par la force passe aux mains des meneurs satisfaits, gorgs des dpouilles de l'ancienne socit, il n'y avait plus de dsordres rprimer dans le royaume du fer, il n'y avait plus que des ruines. douard Malbousquet, jeune alors, ex-petit ingnieur des usines, riche de quelques petits bnfices recueillis dans l'eau trouble de la rvolution sociale, eut alors l'habilet de grouper quelques amis parmi les nouveaux capitalistes clos dans la tourmente et de racheter, pour un morceau de pain jet aux actionnaires survivants, ces tristes ruines inutiles, et de tout recommencer. Le rsultat, le voici: tout en haut, le puissant seigneur suzerain; tout en bas, la tourbe des humbles vassaux; d'un ct, une haute personnalit politique, financire et industrielle, comble de richesses, de titres et d'honneurs; et, de l'autre, la noire fourmilire des travailleurs du fer, revenus au travail avec de la misre et de cruelles dsillusions en plus. Notre haute civilisation scientifique, l'excs du machinisme, l'industrialisme crasant l'homme sous l'engin ou changeant cet homme, non pas en machine mme, mais en simple fragment de rouage de machine, ont donc, en dfinitive, abouti ramener le monde en arrire et crer au-dessus des masses travailleuses une nouvelle fodalit, aussi puissante, aussi orgueilleuse et aussi rude en sa domination que l'ancienne, si ce n'est plus! [Illustration: La nouvelle fodalit: Monsieur le duc Malbousquet.] Serfs des enfers industriels rivs aux plus dures besognes, petits employs clous leur pupitre, petits ingnieurs, rouages un peu plus fins de la grande machine, petits commerants, lamins et broys par les gigantesques syndicats, paysans cultivant, suivant les nouvelles mthodes scientifiques, la terre des nouveaux seigneurs, dites-nous si le sort des manants du Moyen ge, des sicles o l'on avait au moins le temps de respirer, tait plus rude que le vtre? Certes, la main humaine, mme recouverte du gantelet de fer des hauts barons, le poing de la fodalit de fer tait moins lourd que le marteau-pilon d'aujourd'hui, symbole crasant de la nouvelle fodalit de l'or!... Le petit htel achet par M. Philox Lorris, l'un de ces potentats de la finance et de l'industrie, avoisin par d'autres htels d'un luxe babylonien, rsidences urbaines appartenant de non moins notables seigneurs, allait donc tre transform compltement pour le fils du grand ingnieur; toutes les innovations, toutes les applications de la science moderne devaient y faire rgner un confort scientifique absolument digne du sicle clair o nous avons le bonheur de vivre et du grand Philox Lorris lui-mme. [Illustration: FORTS D'APPARTEMENT.] Il y avait naturellement trs peu de jardins, un simple cadre de verdure, sertissant les diffrents btiments,--l'espace est si mesur Paris!--mais on s'tait rattrap sur les terrasses, les petites plates-formes et les balcons suspendus, transforms en vritables forts, en forts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres nains japonais suivant la mode actuelle. Il n'y a pas que Paris qui soit troit et resserr, on se sent tellement press aujourd'hui sur notre globe _archi-plein_, dans le coude coude des continents bonds, qu'il faut tcher de gagner un peu de place, de toutes les faons possibles, par d'ingnieux subterfuges. [Illustration: LE SOL DE PARIS.] Voulez-vous des forts ombreuses avec de vieux chnes aux ramures puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lanant au loin de grosses branches l'pais feuillage? Voulez-vous des pins fantastiques, hrisss de pointes et cramponns des blocs de rochers moussus? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrs tranges, domins par des baobabs monstrueux? En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faence japonaise, voici sur votre vranda la fort vivante en rduction, les gants nains, les arbres centenaires, les colosses vgtaux, maintenus, par l'art inou du jardinier de Yeddo, des proportions de plantes d'appartement. C'est la fort minuscule, mais c'est la fort tout de mme, avec ses fourrs touffus, ses dessous tapisss de bruyres naines, avec ses profondeurs mystrieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des solitudes, avec ses rochers, ses ravins mme, au-dessus desquels se dressent de vieux troncs dpouills, tordus et dchiquets par les sicles, ravags par les ouragans; ce sont de vastes paysages factices, absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de bonne volont, on peut chercher la posie du rve, tout comme si l'on errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent, parpills et l par le monde et sur le point de disparatre jamais. Ne cherchez pas d'autres feuilles Paris, en dehors de ces futaies factices et des maigres jardinets entretenus grand'peine autour des maisons riches. Le sol de Paris n'en peut gure produire, puisqu'il n'existe plus, puisque la vraie terre y a disparu ou peu prs, remplace par un lacis embrouill de tunnels, de canalisations diverses, de tubes mtropolitains runissant les quartiers, de tubes d'expansion au dehors, d'gouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables fils des divers Tls et des services lectriques divers, force, lumire, thtre, musique, etc., entre-croiss travers un massif de bton et de pierrailles, o les racines des pauvres diables d'arbres que leur malheur a exils dans ce conglomrat rocailleux, satur de fluides divers, ne peuvent, mme en s'allongeant et s'chevelant outre mesure, puiser qu'une bien maigre nourriture. Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait gure montrer d'autres verdures que les arbres comprims et rabougris de ces forts d'appartement, elle possdait une annexe un peu plus loin, dans les montagnes du Limousin, trente-cinq minutes de tube et deux heures d'aronef peine, une maison de campagne, petite, mais commode, agrablement place dans un fort beau paysage, mi-cte d'une colline rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de vritables bois sous ses fentres. Par une heureuse ide de l'architecte, la partie suprieure de la maison, sorte de tourelle carre dominant le corps de btiment principal, tait mobile et pouvait monter, faisant cage d'ascenseur, jusqu' la crte de la colline voisine et stationner ainsi, pendant les belles journes, 80 mtres au-dessus de la maison. De l, le pays se dcouvrait plus vaste, pittoresque et tourment, coup de ravins, sillonn de rivires, et montrait au loin, sur des roches isoles ou sur les diffrentes croupes de collines, cinq ou six ruines de vieux chteaux et seulement, l'industrie tant encore peu dveloppe dans la rgion, une vingtaine de groupes d'usines fumeuses l'horizon. Pour revenir l'htel parisien abandonn par le banquier milliardaire comme trop simple et ne convenant plus sa haute situation, il n'en tait pas moins un somptueux petit bijou d'architecture moderne en dlicieuse situation. On jouissait d'une vue admirable et trs tendue des loggias du grand salon du sixime tage au-dessus du sol, c'est--dire du _premier_, comme on a l'habitude de dire, maintenant que l'entre principale d'une maison est sur les toits, l'embarcadre arien. De cette loggia, ainsi que des miradors vitrs suspendus aux faades, on apercevait tout Paris, l'immense agglomration quasi-internationale de 11 millions d'habitants qui fait battre sur les rives de la Seine le coeur de l'Europe et presque le coeur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques, africaines ou amricaines fixes dans nos murs; on planait au-dessus des plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutce, bouleverss par les embellissements et les transformations, par del lesquels d'autres quartiers plus beaux, les quartiers modernes, si tonnamment dvelopps dj, projetaient au loin d'immenses boulevards en construction. L-bas, derrire les hauts fourneaux, les grandes chemines et les coupoles de rservoirs lectriques du grand muse industriel des Tuileries, se dressent, au centre du berceau de Lutce, flottant entre les deux bras de la Seine,--de la vieille Lutce agrandie et transforme, allonge, grossie, gonfle et hypertrophie--les tours de Notre-Dame, la vieille cathdrale, surmontes d'un transparent difice en fer, simple carcasse arienne de style ogival comme l'glise, portant, 80 mtres au-dessus de la plate-forme des tours, une seconde plate-forme avec bureau central d'aronefs omnibus, commissariat, restaurant et salle de concert de musique religieuse. La tour Saint-Jacques se montre non loin de l, surmonte, elle aussi, 50 mtres, d'un immense cadran lectrique et d'une seconde plate-forme autour de laquelle voltigent, diffrentes hauteurs, les arocabs d'une station. Des difices ariens pointent trs nombreux au-dessus des cent mille embarcadres des maisons, au-dessus des toits o s'talent, de cime en cime, de gigantesques rclames pour mille produits divers. On distingue d'abord les embarcadres des grandes lignes d'aronefs omnibus, les wharfs d'aronefs transatlantiques,--ces constructions de toutes les formes et de tous les styles, monumentales, mais trs lgres, portes sur de transparentes armatures de fer,--le grand embarcadre central des Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes, ports parfois sur de longues arcatures de fer ou traversant en tunnels les collines charges de maisons,--puis bien d'autres difices divers, plus ou moins turriformes: phares de quartier, commissariats et postes ariens pour la surveillance de l'atmosphre, si difficile pendant la nuit, malgr les flots de lumire lectrique rpandus par les phares, embarcadres de grands tablissements ou de magasins. [Illustration: PETITE MAISON DE CAMPAGNE, AVEC ASCENSEUR ET PAVILLON MOBILE.] [Illustration: UN QUARTIER EMBROUILL] Quelques quartiers apparaissent voils par un treillis serr et embrouill de fils lectriques qui semblent les envelopper d'une gigantesque toile d'araigne. Trop de fils! Ces rseaux courant en tous sens sont, certains endroits, un obstacle la circulation arienne; bien des accidents ont t causs par eux aux heures nocturnes, malgr l'clat des phares et des lampadaires de toits, et l'on a vu maintes fois des passagers d'arocabs foudroys au passage, ou blesss et presque dcapits par la rencontre d'un fil inaperu. [Illustration: LA BONNE A TOUT FAIRE.] Tout prs de l'htel Lorris se montre le plus ancien de ces lgers difices escaladant les nues construit jadis par un ingnieur qui pressentait la grande circulation arienne de notre temps, l'antique et bien vnrable tour Eiffel, leve au sicle dernier, un peu rouille et dverse. Cette vieille tour a reu rcemment, au cours d'une complte restauration bien ncessaire, de considrables adjonctions; ses deux tages infrieurs sont enserrs dans de magnifiques et dcoratives plates-formes d'une contenance de plusieurs hectares, organises en jardins d'hiver, supportes par deux ceintures d'arcs de fer d'un grand style. Comme pendant, de l'autre ct du fleuve, montent et se perdent, dans l'atmosphre des coupoles, les terrasses et les pointes de Nuage-Palace, le grand htel international aux architectures tranges, construit au sommet de l'ancien Arc de Triomphe, par une socit financire qui a, par toutes ces splendeurs, ruin deux sries d'actionnaires, mais qui, sur l'Arc de Triomphe elle vendu par l'tat en un moment de gne aprs notre douzime rvolution, a superpos de vritables merveilles. Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne, dcoup en petits squares, s'lve Carton-Ville, un quartier ainsi baptis cause de ses lgantes et vastes maisons de rapport entirement construites en pte de papier agglomr, rendue plus solide que l'acier et plus rsistante que la pierre aux intempries des saisons, avec des paisseurs bien moindres, ce qui conomise la place. L'avenir est l; dans la construction moderne, on n'emploie plus beaucoup les lourds matriaux d'autrefois: la pierre est peu prs ddaigne, le Pyrogranit en tient lieu dans les constructions monumentales, dispos en cubes fondus d'une bien autre rsistance que la pierre et appliqu de mille faons la dcoration des faades. On n'a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu'on a besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes, et partout maintenant le carton-pte est employ concurremment avec les plaques de verre, murailles transparentes, qui laissent les pices d'apparat des maisons se pntrer de lumire. Les grands magasins, certains tablissements, comme les banques, sont maintenant construits entirement en plaques de verre; l'industrie est mme parvenue fondre d'une seule pice des cubes de 10 mtres de ct, cloisons intrieures pour bureaux, et des belvdres galement d'une seule pice. De son petit htel si merveilleusement situ, M. Philox Lorris veut faire un modle d'arrangement intrieur; le chef de son bureau d'ingnieurs-constructeurs est l'oeuvre. Georges Lorris donne ses ides et ses plans, qui sont un peu les ides et les plans d'Estelle et, par consquent, ceux de Mme Lacombe; mais son pre les met imperturbablement de ct ou les modifie si compltement que Georges ne les reconnat plus. N'importe, ce sera bien. L'embarcadre, 12 mtres au-dessus du toit, est tout en verre, support par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole, surmonte d'un phare lectrique, abrite quatre ascenseurs desservant les appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de rception et l'aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l'un des cts de la plate-forme de l'embarcadre dbouche le grand ascenseur de service, prs de la remise des aronefs, haute tour rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix vhicules superposs, avec les ouvertures de ses dix tages sur un des cts. Les salons de rception sont tout fait somptueux; le prcdent propritaire en avait fait une galerie de photo-peinture. M. Philox Lorris a remplac les tableaux partis par quatre grands panneaux dcoratifs: _l'Eau_, _l'Air_, _le Feu_, _l'lectricit_, panneaux anims, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures. Dans chacune de ces grandes dcorations, par un procd tout nouveau, autour de la statue allgorique de l'lment reprsent, cet lment lui-mme joue son rle. Sur le panneau consacr l'lment humide, l'eau ruisselle et cascade vritablement sur un fond de rochers et de coquillages, anim par des chantillons des plus remarquables habitants de l'onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite taille et, dans le lointain, reprsentations minuscules, mouvements automatiques bien rgls, des plus formidables espces. Le panneau consacr au Feu est le pendant naturel de l'Eau. Le feu est allgoriquement reprsent par une figure buste de femme sur un corps de salamandre longue queue contourne; autour de cette figure des flammes vritables, mais sans chaleur, dessinent d'tincelantes volutes et, dans le fond, un volcan en ruption laisse couler des rivires de lave flamboyante dont on peut volont varier les couleurs. On devine quel magnifique thme les deux autres lments, l'Air et l'lectricit, ont pu fournir l'artiste dcorateur; dans le panneau de l'Air, au milieu de magnifiques effets de nuage, produits, avec l'inpuisable varit de la nature elle-mme, par un procd particulier, passent les habitants de l'atmosphre, de charmantes rductions d'aronefs aux contours attnus par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout ce panneau est admirablement rgl: les aspects changent volont, on a de ravissants levers et couchers de soleil, et mme de superbes effets de vritables nuits constelles d'toiles, rduction de notre ciel nocturne aux chemins azurs, poudrs de sable d'or, comme disent les potes. Quant l'lectricit, l'artiste mcanicien a tir un bon effet dcoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs, et M. Philox Lorris a mis la grande plaque de Tl comme motif central au-dessus de la figure allgorique. Nous voyons donc ici vraiment l'art de l'avenir. Aprs la peinture d'autrefois, les timides essais artistiques des Raphal, Titien, Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous avons eu la photo-peinture, qui reprsentait dj un immense progrs; les photo-peintres d'aujourd'hui seront dpasss par les photo-picto-mcaniciens de demain. Ainsi l'art va toujours progressant. [Illustration: UN PEU D'HYGINE.] Est-il besoin de dire que le laboratoire-cabinet de travail de Monsieur et celui de Madame, amnags par les soins de M. Philox Lorris, qui n'a pas craint de sacrifier une bonne demi-heure en tracer de sa main le plan dtaill, sont pourvus de tous les instruments et appareils perfectionns indispensables pour les hautes tudes? Mme Lacombe, qui suivait les travaux d'installation avec un intrt que l'on comprend, pendant que sa fille tait occupe au grand laboratoire Philox Lorris, ne mnageait ni son admiration lorsqu'elle la croyait lgitimement mrite, ni ses critiques quand il y avait lieu. Mais il ne lui tait pas trs facile de faire part de ses observations au pre de son futur gendre. M. Philox Lorris, horriblement avare de son temps, avait charg un simple phonographe de recevoir ses observations, auxquelles ce mme phonographe rpondait seulement le lendemain... quand il daignait rpondre. Ma premire opinion sur cet original de Philox Lorris tait la bonne! se disait Mme Lacombe, en se gardant bien cependant de penser tout haut; ce Philox Lorris est un ours! Enfin, ce n'est pas lui que nous pousons. Sa pauvre femme est une martyre; heureusement, Georges est doux et charmant, ma fille sera heureuse! Une chose inquitait Mme Lacombe: elle ne voyait pas de cuisine dans cette maison si bien monte; elle se hasarda un jour en tmoigner son tonnement au phono du savant. La rponse vint le lendemain. [Illustration: ... CE N'EST JAMAIS QUE DE LA CONFECTION!] Une cuisine! s'cria le phono, y pensez-vous, chre madame? C'est bon pour les rtrogrades et tardigrades rfractaires au progrs! D'ici vingt ans, il n'y aura plus de maisons cuisines que dans les malheureux hameaux perdus au fond des campagnes! L'conomie sociale bien entendue proscrit les petites cuisines particulires o l'laboration des petits plats est forcment et de toutes faons plus dispendieuse que l'laboration en grand des mmes plats dans une cuisine centrale. Il n'y aura pas plus de cuisine chez mon fils que chez moi. Nous sommes abonns la Grande Compagnie d'alimentation et les repas nous arrivent tout prpars par une srie de tubes et tuyaux spciaux. On n'a donc s'occuper de rien. conomie de temps, ce qui est prcieux, et, de plus, trs notable conomie d'argent! --Merci! fit Mme Lacombe, vous me traiterez de tardigrade si vous voulez, mais je prfre notre petite cuisine de mnage, o je puis combiner des petites douceurs agrables quand il me plat! Votre cuisine de la Grande Compagnie d'alimentation, tenez, ce n'est jamais que de la confection! --Je vous assure, dit le phono, qui semblait avoir prvu des objections, que la cuisine est succulente et que les menus sont trs varis. Ce ne sont pas de vulgaires marmitons, madame, ou d'ignorants cordons bleus qui prparent nos repas, ce sont des cuisiniers instruits, diplms, des ingnieurs culinaires ayant pouss trs loin leurs tudes! Ils sont sous la direction d'un comit d'hyginistes des plus distingus, qui savent ordonner nos repas selon les lois d'une bonne hygine et nous fournir une alimentation rationnelle... Au lieu de plats combins par des chefs sans responsabilit mdicale, au hasard de l'inspiration, tort et travers, la Compagnie fournit la nourriture qui convient la saison, aux circonstances, rafrachissante ou tonifiante, abondante en viandes fortes ou en lgumes quand elle le juge bon pour la sant gnrale... Et l'on a constat, parmi les abonns, une forte amlioration des gouttes, gastralgies, dyspepsies, etc. Le phono s'arrta, semblant attendre des objections que Mme Lacombe, qui se dfiait, se garda bien de formuler. Aprs un instant, le phono continua avec une nuance d'ironie dans la voix: Dans tous les cas, il est honteux pour des gens de notre poque de se montrer trop proccups des satisfactions de l'estomac! Cet insignifiant organe ne doit pas primer et opprimer le cerveau, l'organe roi, madame! D'ailleurs, ces questions sont sans importance; vous savez bien que, de nos jours, on n'a plus d'apptit! Mme Lacombe soupira: Bon! il est avare, je m'en doutais! Ce fut aussi M. Philox Lorris qui se chargea d'engager le personnel ncessaire. Mme Lacombe fut terriblement surprise quand elle sut que ce personnel devait se composer seulement d'un concierge, d'un mcanicien brevet et d'un aide-mcanicien. Pas plus de femme de chambre ou de valet de chambre que de cuisinire. Heureusement ma fille aura Grettly! pensa-t-elle. M. Philox Lorris avait charg son phono de recevoir les candidatures des gens. Ce fut un vritable dfil pendant quelques jours. L'appareil enregistrait les dclarations, photographiait les candidats. M. Philox Lorris, de cette faon, put fixer ses choix sans bavardages oiseux et sans perte de temps. Il eut carter de nombreux candidats ne pouvant justifier d'tudes compltes et bons servir seulement dans la petite bourgeoisie, moins exigeante sur les titres; il lui fallut mme repousser aussi des polytechniciens dont certaines circonstances avaient entrav la carrire: Quels sont vos titres? demandait le phonographe aux candidats; parlez et veuillez remettre vos brevets. Le concierge engag avait, ainsi que sa femme, outre les meilleures rfrences, les brevets des baccalaurats s sciences; quant aux mcaniciens, ils sortaient dans les bons numros de l'cole centrale. On pouvait leur remettre en toute confiance la direction des forces lectriques de la maison. C'est ainsi que fut organise la maison destine aux deux jeunes gens. Malgr les hauts cris de Mme Lacombe, Philox Lorris tint bon et fit accepter son programme sans y apporter aucune modification. Il sut fournir la maison de tous les perfectionnements que la mcanique a de nos jours apports dans la vie habituelle, perfectionnements qui permettent de se passer des bonnes, des domestiques et du nombreux personnel que nos aeux devaient entretenir autour d'eux. [Illustration: RCEPTION DES SOLLICITEURS.] [Illustration: ... NOS FLEUVES CHARRIENT LES PLUS DANGEREUX BACILLES.] II Les grandes affaires en train.--Conflit Costa-Rica-Danubien.--L're des explosifs va tre close.--La guerre humanitaire.--Triste tat de la sant publique.--Trop de microbes.--Le grand mdicament national. M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupes. C'est un principe d'ailleurs gnralement adopt. Devant la femme gale de l'homme, ayant reu la mme instruction, lectrice, ligible, ayant les mmes droits politiques et sociaux que l'homme depuis plus de trente ans, toutes les carrires jadis fermes se sont ouvertes. C'est un progrs immense, bien que certaines femmes l'esprit ractionnaire, et justement Mme Philox Lorris est du nombre, prtendent y avoir perdu. Mais, hlas! toutes les carrires librales, si encombres dj lorsque les hommes seuls pouvaient s'y lancer, le sont bien davantage maintenant que les femmes peuvent tre notairesses, avocates, doctoresses, ingnieures, etc. Grce aux vigoureuses campagnes menes par les cheffesses du parti fminin, nous avons maintenant des mairesses et mme quelques sous-prftes, et l'on vient de voir dans le dernier cabinet une ministresse! On le voit, une des carrires les plus belles et les plus productives en bnfices, celle qui nourrit le mieux son homme, comme on disait autrefois, nourrit aussi la femme--l'industrie politique, petite et grande, ct opposition ou ct gouvernement, compte dj de nombreuses notabilits fminines. [Illustration: LA VIEILLE LUTCE ET LA NOUVELLE] La femme travaille donc ct de l'homme, comme l'homme, autant que l'homme, au bureau, au magasin, l'usine, la Bourse!... Par ce temps d'industrialisme et d'lectrisme, quand la vie est devenue si dplorablement coteuse, tous, hommes et femmes, s'occupent fivreusement d'affaires. La femme qui ne trouve pas l'emploi de ses facults dans l'industrie de son mari doit se crer ct une autre industrie: elle ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se dmne et se surmne comme lui travers la grande bataille des intrts, au milieu des concurrences surexcites. [Illustration: Ce sont des savants vieillis dans les laboratoires.] Que deviennent le mnage intrieur et les enfants dans ce tourbillon? Les soucis du mnage sont allgs considrablement par les compagnies d'alimentation qui nourrissent les familles par abonnement; pour le reste, on a des femmes gages, d'une ducation moins soigne ou d'ambition moindre, qui s'en chargent. Quant aux enfants, qui sont un embarras considrable pour des gens si occups, les coles, puis les collges les reoivent ds l'ge le plus tendre et l'on n'a que le souci des trimestres payer, ce qui est dj bien suffisant. Mme Philox Lorris faisait exception la rgle, elle tait reste compltement trangre aux entreprises de son mari, n'avait jamais paru ses laboratoires ni ses bureaux et ne s'tait lance dans aucune entreprise particulire. Elle avait mme ddaign jusqu' la politique, o pourtant la situation de son mari et pu lui servir de marchepied initial. Elle ne sortait pas beaucoup; le bruit courait qu'elle s'occupait de sciences philosophiques et qu'au fond de son cabinet elle mditait les problmes mtaphysiques, attele un grand ouvrage de haute philosophie. On aimait se reprsenter ainsi la femme du plus illustre reprsentant de la science moderne, enfonce dans ses recherches, au milieu des livres, lance dans les chemins de l'inconnu, dans la fort des hypothses, travers le lacis embroussaill des erreurs, la recherche des hautes vrits morales, comme son mari la poursuite des grandes lois physiques. Philox Lorris avait assign une place Estelle Lacombe au grand laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante; les ingnieurs de cette section des recherches forment, pour ainsi dire, l'tat-major du savant et travaillent sous ses yeux, avec lui; ce sont pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis dans les laboratoires, ds longtemps clbres et plissant encore avec joie parmi les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a devin le gnie naissant et que le matre illustre lance, pleins d'ardeur, sur les pistes inexplores, sur toutes les voies pouvant conduire la dcouverte des secrets de la nature. Que faisait la pauvre Estelle, avec son mdiocre bagage de science, au milieu de ces sommits scientifiques? C'est que les questions l'ordre du jour dans le laboratoire, les sujets l'tude sont bien autrement ardus, compliqus et difficiles que les questions et les sujets qui l'ont le plus tracasse au temps o elle piochait ses examens pour le brevet d'ingnieure! Au cours des discussions qu'elle entendait, lorsqu'elle essayait de monter jusqu' la comprhension, mme superficielle, des problmes soulevs, il lui semblait que sa tte allait clater. Estelle avait d'abord t adjointe quelques dames attaches la section des recherches, savantes non moins minentes, dans leurs diverses spcialits, que leurs confrres barbus. L'une de ces dames, sortie jadis de l'cole polytechnique, section fminine, avec le n 1, avait d'abord paru s'intresser la jeune fille, qui elle supposait, en raison de son entre au grand Labo, des facults transcendantes. Mais le fond de la science d'Estelle lui tait bien vite apparu et alors elle avait, avec une moue de mpris, tourn le dos cette reprsentante de l'antique et douloureuse futilit fminine. [Illustration: Elle avait, avec une moue de mpris, tourn le dos Estelle.] Estelle devint donc le secrtaire de l'ingnieur-secrtaire-gnral de Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l'illustre savant, et cela lui plut davantage, d'abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une certaine condescendance, ne l'intimidait plus, et surtout parce que cela la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journes dans le grand hall du secrtariat, prte prendre des notes, transmettre l'occasion quelques ordres, ou recevoir dans les phonos les recommandations de Philox Lorris destines tre communiques, comme des _ordres du jour_, ses innombrables chefs de service. Philox Lorris jouait toujours du phonographe: de cette faon, c'tait toujours et partout, mme dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui se faisait entendre et entretenait l'ardeur de ses collaborateurs. C'est en cette qualit de secrtaire adjointe qu'elle assista maintes fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux confrences avec de trs hautes personnalits, confrences et discussions relatives trois grandes, trois immenses affaires, trs diffrentes l'une de l'autre, qui occupaient alors presque exclusivement les mditations de Philox Lorris. Pour tre initi aux proccupations du savant, il nous suffit d'assister indiscrtement quelques-unes de ses confrences. Voici aujourd'hui, dans le grand hall du secrtariat, discutant avec Philox, des messieurs aux figures basanes, aux chevelures crpues, aux barbes d'un noir luisant, des militaires revtus d'uniformes trangers. Ce sont des diplomates de Costa-Rica, avec une commission de gnraux, qui traitent une affaire de fourniture d'engins et produits. coutons Philox Lorris, en train de rsumer la question avec la concision d'un homme qui tient ne jamais gaspiller le quart d'une minute. En deux mots, messieurs, dit Philox Lorris en coupant la parole un diplomate loquace, la rpublique de Costa-Rica, pour sa guerre avec la Danubie... [Illustration: Engins indits.] Pardonnez! pardonnez! fait le diplomate, pas de guerre! La rpublique de Costa-Rica, pour assurer le maintien de la paix avec la Danubie... Les ngociations sont pendantes, nous n'en sommes pas encore aux ultimatums!... pour assurer le maintien de la paix... --Dsire acqurir une ample provision de nos explosifs indits, continue Philox... --C'est bien cela. --Ainsi que les engins de notre cration, destins porter, en cas de besoin, ces explosifs aux endroits les plus favorables pour endommager le plus srieusement possible l'ennemi... --Prcisment. --Vous avez assist aux essais de nos produits nouveaux, vous avez entrevu--de loin--les engins dont nous gardons le secret, et vous dsirez acqurir engins et produits. Vous avez transmis votre gouvernement nos conditions; ces conditions ne varieront pas. Certains de la supriorit de nos produits sur tout ce qui s'est fait jusqu' ce jour, nous n'abaisserons pas nos prtentions: c'est prendre ou laisser! --Cependant... --Rien du tout... Dites oui, dites non, mais concluons... --Une simple observation... La rpublique de Costa-Rica fera tous les sacrifices... pour l'amour de la paix... Mais, en consentant ces lourds sacrifices, elle dsirerait avoir, pour conduire les armes charges d'exprimenter vos nouveaux engins, l'homme qui les a conus... vous-mme, illustre savant! --Moi! s'exclama Philox Lorris; croyez-vous que j'aie le temps? Et puis, je suis ici ingnieur gnral de l'artillerie, je ne puis prendre du service l'tranger... [Illustration: NOUS DSIRONS ACQURIR, POUR ASSURER LE MAINTIEN DE LA PAIX, QUELQUES ENGINS ET EXPLOSIFS...] --Oh! service provisoire! L'autorisation serait facile obtenir, en payant mme un fort ddit votre gouvernement! Vous voyez quel prix nous mettons votre prcieux concours! --Messieurs, c'est inutile, d'autres affaires me rclament... --Donnez-nous au moins l'un de vos collaborateurs, M. Sulfatin, par exemple... --J'ai besoin de Sulfatin; je pourrais vous donner quelques-uns de mes ingnieurs, mais pour un temps seulement... Mais je me rserve le droit d'exploiter mes engins et produits comme il me conviendra et de livrer toutes puissances, mme la Danubie, ce qu'elles me demanderont... [Illustration: LES ENVOYS DE LA RPUBLIQUE DE COSTA-RICA.] --A la Danubie! les mmes produits qu' nous! --C'est galement pour le maintien de la paix... --Oh! mais, rien de fait! --Soit, je ne vous cache pas que la Danubie a, ces jours derniers, accept toutes mes conditions et pris livraison de ces engins que vous refusez d'acqurir... Elle sera seule pourvue! --Elle a pris livraison!... Nous acceptons alors... --C'est ce que vous avez de mieux faire; il ne reste qu' rgler le mode de paiement et les srets. --Voulez-vous des hypothques sur palais gouvernementaux? --Non, je prfre recevoir de rgulires dlgations sur produits des douanes et octrois... Si l'affaire de fourniture des engins perfectionns et produits chimiques nouveaux aux deux belligrants actuels et dans l'avenir tous belligrants quelconques pendant un certain temps tait d'une colossale importance, la seconde affaire, d'un caractre absolument diffrent, n'avait pas de moins gigantesques proportions. Inclinons-nous devant la souveraine puissance de la science! Si, impassible comme le destin, elle fournit l'homme les plus formidables moyens de destruction; si elle met entre ses mains, avec la libert d'en abuser, les forces mmes de la nature, elle donne aussi libralement les moyens de combattre la destruction naturelle; elle fournit aussi abondamment des armes puissantes pour le grand combat de la vie contre la mort! Cette fois, Philox Lorris n'a plus affaire des soldats, des gnraux ayant hte d'exprimenter sur les champs de bataille ses nouvelles combinaisons chimiques; il s'agit d'une affaire de mdicaments nouveaux, et pourtant ce ne sont pas des mdecins qui discutent avec lui dans le grand laboratoire, mais des hommes politiques. [Illustration: Un norme cerveau sous un crne semblable un dme.] Il est vrai que, parmi ces hommes politiques, il y a Son Excellence le ministre de l'Hygine publique, un avocat clbre, un des matres de la tribune franaise, ayant dj fait partie, depuis vingt ans, de cent quarante-neuf combinaisons ministrielles, avec les portefeuilles les plus divers, depuis celui de la Guerre, celui de l'Industrie ou celui des Cultes jusqu'au ministre des Communications ariennes; en somme, un homme d'une comptence universelle. Hlas! messieurs, dit Philox Lorris, la science moderne est quelque peu responsable du mauvais tat de la sant gnrale; l'existence htive, enflamme, horriblement occupe et nerve, la vie lectrique, nous devons le reconnatre, a surmen la race et produit une sorte d'affaissement universel. --Surexcitation crbrale! dit le ministre. --Plus de muscles, fit Sulfatin avec mpris. Le cerveau seul travaillant absorbe l'afflux vital aux dpens du reste de l'organisme, qui s'atrophie et se dtriore; l'homme futur, si nous n'y mettons ordre, ne sera plus qu'un norme cerveau sous un crne semblable un dme mont sur les pattes les plus grles! --Donc, reprit Philox, surmenage; consquence: affaiblissement! De l, dfense de plus en plus difficile contre les maladies qui nous assigent. Premier point: la place est affaiblie.--Deuxime point: les ennemis qui l'assigent se montrent de plus en plus nombreux et de plus en plus dangereux! --Les maladies nouvelles! fit le ministre. --Vous l'avez dit! Lorsqu'on a cherch susciter des microbes dangereux des microbes ennemis chargs de les dtruire, ces microbes dvelopps sont devenus leur tour des ennemis pour la pauvre race humaine et ont donn naissance des maladies inconnues, droutant pour un instant les hommes de science qui ont le plus tudi la toxicologie microbienne... --Et, permettez-moi de vous le dire, messieurs, fit le ministre, les mfaits de la chimie sont pour beaucoup dans notre triste tat de sant tous... --Comment! les _mfaits?_... --Disons, pour ne pas offenser la science, les _inconvnients_ de la chimie trop sue, trop pratique, c'est--dire la chimie applique tout, la fabrication scientifique en grand des denres alimentaires, liquides ou solides, de tout ce qui se mange et se boit, l'imitation de tous les produits naturels et sincres, ou leur sophistication... Hlas! tout est faux, tout est feint, tout est fabriqu, imit, sophistiqu, adultr, et nous sommes, en un mot, tous empoisonns par tous les Borgias de notre industrie trop savante! --Hlas! dit un dput, qui tait un ex-bon vivant, actuellement ravag par une incurable maladie d'estomac. --Sans compter mille autres causes, comme le nervosisme gnral produit par l'lectricit ambiante, par le fluide qui circule partout autour de nous et qui nous pntre--les maladies industrielles frappant les hommes employs telle ou telle industrie dangereuse et se rpandant aussi autour des usines, puis l'effrayante agglomration des grouillantes fourmilires humaines de plus en plus serres sur notre pauvre univers trop troit... [Illustration: LES CONTINENTS BONDS COMME LES RADEAUX DE LA MDUSE] --Les continents, l'Amrique, l'Europe, l'Afrique bondes, l'Asie dbordant de Chinois, dit un des hommes politiques, sont comme d'immenses radeaux flottant sur les eaux et chargs sombrer de passagers affams, prts s'entre-dvorer entre eux!... [Illustration: LA NOUVELLE BELLONE.] --Malgr l'application en grand l'agriculture de la chimie modificatrice du vieil humus us et l'excitation lectrique des champs assurant la germination et la pousse rapides. --Ah! si nous n'avions pas, pour y dverser notre trop-plein dans un avenir trs prochain, ce sixime continent en construction, sous la direction d'un homme au gnie crateur, le grand ingnieur Philippe Ponto, l-bas, dans l'immense et jusqu'ici tout fait inutile ocan Pacifique! Quelle oeuvre, messieurs, quelle oeuvre! [Illustration: MES ESPRANCES!] --Revenons notre affaire, reprit Philox Lorris, voyant que la conversation menaait de s'garer; les trop grandes agglomrations humaines et l'norme dveloppement de l'industrie ont amen un assez triste tat de choses. Notre atmosphre est souille et pollue, il faut s'lever dans nos aronefs une trs grande hauteur pour trouver un air peu prs pur,--vous savez que nous avons encore, 600 mtres au-dessus du sol, 49,656 microbes et bacilles quelconques par mtre cube d'air.--Nos fleuves charrient de vritables pures des plus dangereux bacilles; dans nos rivires pullulent les ferments pathognes; les tablissements de pisciculture ont beau repeupler rgulirement tous les cinq ou six ans fleuves et rivires, les poissons n'y vivent plus! Le poisson d'eau douce ne se rencontre plus que dans les ruisselets et les mares au fond des campagnes lointaines. Ce n'est pas tout, hlas! Il y a encore une autre cause notre triste dprissement; elle tient aux moeurs modernes et aux universelles et imprieuses ncessits pcuniaires, tourment de notre civilisation horriblement coteuse. Cette cause, c'est le mariage par slection l'envers. Comme philosophes, nous nous levons contre ce funeste travers et, comme pres, nous nous laissons aller pratiquer aussi pour nos fils cette slection l'envers. Que recherche-t-on gnralement quand l'heure est venue de se marier et de fonder une famille? Quelles fiances font prime? Les orphelines, c'est--dire les jeunes personnes dont les parents n'ont pu dpasser la faible moyenne de la vie humaine, ou, dfaut d'orphelines, celles dont les parents sont au moins souffreteux et caducs, ce qui permet de compter sur la ralisation rapide des fameuses _esprances_, miroir aux alouettes des fiancs, supplment de dot gnralement apprci! Fatal calcul! Le manque de vitalit, la faiblesse d'endurance, se transmettent dans les descendants et cette slection l'envers amne un dprissement de plus en plus rapide de la race... Que peuvent tous les congrs de mdecins, de physiologistes et d'hyginistes contre ces causes multiples? Vous avez beau, monsieur le ministre de l'Hygine publique, faire passer certains jours des iodures et des toniques par les tubes des compagnies d'alimentation, ce qui ne peut se faire seulement que dans les villes assez importantes pour que ces compagnies aient pu s'tablir, la sant gnrale, dans les grands comme dans les petits centres, reste mauvaise... [Illustration: SURVEILLANCE ARIENNE DES FRONTIRES.] --Sans compter, ajouta Sulfatin, en ce qui nous concerne, cette dangereuse pidmie de migranite, qui, malgr les efforts du corps mdical, a dsol nos rgions... et qui dure encore, attaquant mme les animaux! --L'affaire de la migranite sera tire au clair par la commission de mdecins charge de l'tudier dans ses effets et de remonter ses causes, dit un des hommes politiques; ds prsent, il est permis de souponner qu'elle est due la malveillance d'une nation trangre qui, par des moyens que nous sommes sur le point de dcouvrir, par des courants lectriques chargs de miasmes soigneusement prpars, nous a envoy cette maladie inconnue, fabrique de toutes pices pour ainsi dire, maladie d'abord bnigne et seulement gnante, mais devenue rapidement, en certains cas, suivant les terrains o elle clatait, maligne et dsastreuse! Mais ceci doit rester entre nous, messieurs, c'est de la politique, c'est l'affaire du gouvernement de prendre, un jour, telles mesures de reprsailles qu'il jugera convenables. --Dplorable! s'exclama un des messieurs, situation inquitante! Il n'y a plus de scurit pour les nations avec ces continuels progrs de la science! Le ministre de la Guerre accable le budget, il rclame sans cesse des crdits supplmentaires pour cration de nouveaux engins pour croisires ariennes de surveillance... S'il nous faut maintenant nous dfendre contre des invasions de miasmes, au risque de paratre blasphmer, je me permettrai de dplorer ces incessants et dsolants progrs de la science... --Ne blasphmez pas! la science poursuit toujours sa marche en avant, s'cria Philox Lorris; au point de vue militaire, nous sommes en train de clore l're barbare des explosifs et des produits chimiques aux effets de plus en plus effroyables... Le dernier mot du progrs de ce ct vient d'tre dit, et c'est, messieurs, la maison Philox Lorris qui l'a prononc. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que nous mettons actuellement en circulation... La collision entre la rpublique de Costa-Rica d'Amrique et la Danubie vous le dmontrera. Je suis heureux de cette occasion de les exprimenter... Vous allez voir, messieurs, une belle guerre! Mes explosifs sont rellement suprieurs tout comme effet et comme facilit d'emploi. Tenez, je me fais fort, avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter trs proprement une ville 20 kilomtres d'ici... Facilit, simplicit, propret! Pfuit! c'est fait! L'explosif idal vraiment!... C'est, je vous le rpte, le dernier mot du progrs! Htons-nous de le prononcer et cherchons autre chose... --Il nous va donc falloir encore une fois rformer notre matriel et notre approvisionnement? Vous m'pouvantez! Et notre budget dj si terriblement lourd! --Monsieur le ministre des Finances, c'est le progrs! Mais tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux, beaucoup mieux que tout cela, avant deux ans! --Comment! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans? [Illustration: PLUS D'EXPLOSIFS, DES MIASMES!] --Sans doute!... Mais attendez et ne maudissez pas la science! Je vous disais que l're des explosifs touchait sa fin... Nous avons eu l're du fer, le temps des chevaliers enferms dans leurs carapaces, chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds, coups de masses d'armes, de pommes de lourdes pes; ensuite, l're de la poudre, le temps des canons lanant d'abord assez maladroitement boulets et obus; puis l're des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers et des engins perfectionns, portant la destruction des distances de plus en plus longues; ce temps-l touche sa fin, la guerre chimique est use son tour! Faut-il vous rvler le sujet de mes recherches actuelles, l'affaire laquelle je vais exclusivement me consacrer ds que nous aurons rgl celle qui fait l'objet de notre runion? Le temps me semble venu de faire la guerre mdicale! Plus d'explosifs, des miasmes! Nous avons dj commenc, vous le savez, puisque nous comptons dans nos armes un corps mdical offensif, pourvu d'une petite artillerie miasmes dltres; mais ce n'est qu'un essai, un timide essai!... Notre corps mdical offensif n'a encore servi rien de bien srieux... Et pourtant, l'avenir est l, messieurs! De tous cts, les savants cherchent; l'affaire de la _migranite_, cette indisposition laquelle personne n'a pu chapper, en est une preuve: la migranite nous a t envoye par une nation trangre... Avant peu, on ne se battra pas autrement qu' coups de miasmes! Je vais poursuivre mes recherches dans le plus grand secret, et, avant deux ans, je transforme dfinitivement l'art de la guerre! Plus d'armes, ou du moins n'en aura-t-on que juste ce qu'il faut pour recueillir les fruits de l'action du corps mdical offensif! Supposons-nous en tat de guerre avec une nation quelconque: je couvre cette nation de miasmes choisis, je rpands telle ou telle combinaison de maladie qu'il me plat, et l'arme auxiliaire du corps mdical n'a qu' se prsenter et imposer cette nation couche sur le flanc, tout entire malade, les conditions de la paix... C'est simple, c'est facile et c'est humanitaire! Messieurs, j'en suis certain d'avance, ce n'est pas comme chimiste, c'est comme philanthrope que l'avenir m'apprciera... [Illustration: UNE GOUTTE D'EAU VUE AU MICROSCOPE: 590,000 MICROBES ET BACILLES!] --Mais cette diffusion des miasmes de l'autre ct de la frontire n'est pas sans danger pour nous... [Illustration: LA NYMPHE DE LA SEINE.] --Pardon, gnral! J'ai eu pralablement le soin de couvrir notre frontire d'un rideau de gaz isolateur, impntrable ces miasmes, autant pour empcher le retour de nos miasmes que pour arrter ceux de l'ennemi... Je ne me dissimule pas les difficults, mais c'est une affaire de temps: avant deux ans, j'aurai trouv les procds et par toutes les difficults, l'affaire sera mre et nous entrerons dans la priode de la ralisation... Vous voyez que la science transforme encore une fois la guerre et que, d'effroyablement barbare dans ses effets, elle la rend tout coup douce et humanitaire. Lorsque les corps mdicaux offensifs seuls seront aux prises, vous ne verrez plus ces effroyables hcatombes d'tres jeunes et valides dont l're de la poudre et l're des explosifs nous donnaient l'horrible spectacle chaque collision de peuples. Quel est l'objectif d'un gnral au jour d'une bataille? C'est de mettre le plus possible d'ennemis hors d'tat de nuire ses troupes ou de s'opposer sa marche en avant, n'est-ce pas? Il fallait, jusqu' prsent, se livrer pour cela de froces tueries, par le canon, les explosifs, les produits chimiques, les gaz asphyxiants, etc... Eh bien! lorsque je serai matre de tous mes procds, toutes les armes que l'ennemi lancera sur nous, je me chargerai de les coucher sur le sol, intoxiques, malades autant que je le voudrai et, pour quelque temps, incapables de lever le doigt! La science, force de perfectionner la guerre, la rend humanitaire, je maintiens le mot! Au lieu d'hommes, dans la fleur de leur vigueur et de leur sant, couchs par centaines de mille dans un sanglant crabouillement, la guerre, par les corps mdicaux offensifs, ne laissera sur le carreau que les valtudinaires, les affaiblis, les organismes grevs de mauvaises hypothques, qui n'auront pu supporter l'effet des miasmes! Ainsi la guerre, liminant les tres faibles et maladifs, tournera finalement au profit de la race... Une nation vaincue sur le champ de bataille se trouvera, en compensation, purifie, j'ose le dire! Ai-je raison de qualifier de bienfaisante et d'humanitaire cette future forme de la guerre? N'ai-je pas, en dfinitive, le droit de me proclamer un vritable bienfaiteur de l'humanit, puisque avec la guerre purement mdicale que j'inaugure je terrasse jamais l'antique barbarie? Maintenant, donnez-moi deux ans encore ou dix-huit mois, le temps de porter au point de perfection les engins spciaux que je rve, de surmonter les dernires difficults et de runir des approvisionnements de gaz toxiques suffisamment tudis, prpars et doss... et revenons pour l'instant notre affaire... --Du grand MDICAMENT NATIONAL! acheva Sulfatin. --_National!_ appuya Philox Lorris, c'est un mdicament _national_ que je veux lancer et pour lequel je sollicite l'appui du gouvernement! Mon grand mdicament microbicide, dpuratif, rgnrateur, runit toutes les qualits, concentres et portes leur maximum, des mille produits divers plus ou moins bienfaisants, exploits par la pharmacie; il est destin les remplacer tous... L'tat, qui veille surtout et sur tous, qui s'occupe du citoyen souvent plus que celui-ci ne voudrait, qui le prend ds l'instant de sa naissance pour l'inscrire sur ses registres, qui l'instruit, qui dirige une grande partie de ses actions et l'ennuie trs souvent, il faut l'avouer, qui s'occupe mme de ses vices, puisqu'il lui fournit son alcool et son tabac, l'tat a pour devoir de s'occuper de sa sant... Pourquoi n'aurait-il pas le monopole des mdicaments, comme il avait jadis celui des allumettes, quand il y avait des allumettes, et comme il a encore celui du tabac? Oui, c'est un monopole nouveau que je vous propose de crer, pour exploiter avec moi mon grand mdicament national... [Illustration: DCHANCE PHYSIQUE DES RACES TROP AFFINES] --Mais tes-vous absolument certain de l'efficacit de votre mdicament national?... --Si j'en suis certain!... Attendez! Sulfatin, qu'on fasse venir votre malade La Hronnire. C'est sur lui que nous avons expriment... Vous avez tous connu Adrien La Hronnire, notre trs minent concitoyen, arriv au dernier degr de l'anmie physique et morale, tellement archi-us qu'aucun mdecin ne voulait l'entreprendre, malgr l'normit des primes proposes, en raison de l'indemnit payable en cas de non-russite... Mon collaborateur Sulfatin l'a entrepris, et vous allez voir ce qu'il a fait en dix-huit mois de ce valtudinaire bout de souffle... M. La Hronnire est en bon tat de rparation; avant peu, il sera comme neuf!... --Trs bien, mais c'est que nous avons compter avec l'opposition dans les Chambres, dit un des hommes politiques, et la cration d'un nouveau monopole soulvera peut-tre de fortes objections... --Allons donc! Avec un expos des motifs bien fait: tat morbide de la nation bien dmontr, l'ennemi signal; l'anmie et la dchance physique qu'elle entrane, la terrible anmie s'abattant sur un organisme dj envahi par cent varits de microbes divers... Puis chant de victoire, le remde est trouv, c'est le grand mdicament national de l'illustre savant et philanthrope Philox Lorris! Le grand mdicament national foudroie tous les bacilles, vibrions et bactries, il terrasse la terrible anmie, il relve le temprament national, rtablit les fonctions de tous les organismes fls, combat victorieusement l'atrophie musculaire, la snilit prmature, etc.. Et le monopole est vot quatre cents voix de majorit. Et nous avons, en mme temps que le profit matriel, la gloire et la joie de rendre rellement force et sant l'homme moderne, si horriblement surmen!!! [Illustration: COMMENT ON SE REPRSENTE Mme LORRIS EN SON CABINET DE TRAVAIL.] III Estelle Lacombe assiste une dispute conjugale.--Bienfaits de la science applique aux scnes de mnage.--Autres beauts du phonographe.--La petite surprise de Sulfatin. Estelle, qui passait toutes ses journes dans la maison Philox Lorris, ne voyait pas souvent Mme Lorris, occupe sans doute son fameux livre de haute philosophie. Elle tait au courant de la situation du mnage et savait qu'il y avait toujours eu, presque depuis leur mariage, divergence d'ides entre Mme Lorris et le savant l'esprit imprieux et systmatique. On voyait rarement ensemble M. et Mme Lorris, mme la salle manger, l'illustre inventeur oubliant facilement l'heure des repas au milieu de ses immenses occupations. Un jour qu'Estelle tait occupe rechercher un document dans une des nombreuses bibliothques de l'htel Philox Lorris, o les livres et les collections s'accumulaient dans toutes les pices, tous les tages, garnissant tous les coins et recoins, envahissant jusqu'aux couloirs, elle entendit tout coup comme une dispute s'lever dans une petite pice ouvrant sur le grand salon, o pourtant elle n'avait vu personne lorsqu'elle l'avait traverse. [Illustration: Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris.] Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris se succdant aprs de courts intervalles de silence. Mme Lorris semblait faire de vifs reproches son mari, puis la pauvre dame se taisait, sans doute en proie une vive motion, et, aprs un instant, la voix grondeuse de Philox Lorris s'levait son tour, parfois sur un ton de colre. Estelle, trs embarrasse, toussa, remua des chaises pour indiquer sa prsence; mais, dans le feu de la colre sans doute, M. et Mme Lorris n'y prirent garde et continurent leur change d'amnits conjugales. Que faire? Pour quitter la place, il fallait de toute ncessit qu'Estelle traverst le petit salon, thtre de cette querelle de mnage. Elle n'osait se montrer et s'exposer aux regards irrits du terrible Philox Lorris; il lui fallait donc bien rester l et, contre son gr, continuer saisir quelques bribes de l'altercation. Je vous dclare encore une fois, disait Mme Lorris, que vous tes insupportable, extraordinairement insupportable! Quelle existence m'avez-vous faite, je vous le demande? Vous avez toujours t l'tre le plus dsagrable du monde, avec vos ides particulires et vos systmes!... J'excre votre science, si c'est elle qui vous fait ce caractre; je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre physique et je me soucie trs peu de vos inventions et dcouvertes. Oui, monsieur, je m'en flatte, notre fils Georges ne sera pas le hrisson de savant que vous tes, il tient trop de moi... Un instant de silence suivit cette blasphmatoire dclaration, puis la voix de Philox Lorris se fit entendre. ..... Je dsire n'tre pas contrecarr toujours dans mes plans et mes ides... Croyez-vous que j'aie le temps de discuter sur des fadaises de mnage, sur les futilits auxquelles l'esprit fminin se complat... Vous vous plaignez toujours, vous dites que, sans cesse plong dans mes expriences, je ne songe pas assez vous offrir quelques distractions... Je ne veux pas discuter ce point... Pourtant, vous tes matresse de votre temps et je ne vous empche en aucune faon de le gaspiller comme il vous plat... Vous demandez des distractions, des soires, des ftes mondaines, eh bien! en voici... J'ai horreur de tout cela, mais enfin vous allez tre satisfaite; je donne, nous donnons une grande soire artistique, musicale, scientifique mme... Oui, madame, scientifique aussi; cette partie du programme me regarde; pour le reste, je compte absolument sur vous... Nouveau silence, puis quelques phrases de Mme Lorris qui n'arrivent pas distinctement l'oreille d'Estelle. Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent s'mousser, ces travaux dont votre esprit irrmdiablement frivole ne peut mme souponner l'importance, ont cr notre situation... Ces proccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passs dans les laboratoires l'pre poursuite de l'inconnu, de l'introuv, ces prises de corps avec tous les lments, ces luttes violentes avec la nature pour lui arracher ses secrets, tout cela, finalement, a cr la puissante maison Philox Lorris... Et vous, quelle part avez-vous prise ces gigantesques efforts? Vous n'avez qu' jouir du fruit de ces normes labeurs, et vous... --Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi, et je l'en flicite... Il ne sera pas un savant morose et maniaque se racornissant parmi les cornues et tous les ingrdients de votre diabolique cuisine scientifique! Pauvre cher enfant! Peut-tre bien, comme vous le lui reprochez sans cesse, l'me de mon arrire-grand-pre, qui fut un artiste et sans doute un homme vraiment digne de vivre, apprciant la vie, aimant surtout ses beaux cts, revit-elle en lui... Je me permets d'avoir d'autres ides que les vtres. Estelle n'en entendit pas davantage: la porte du petit salon, entre-bille, s'ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrtion force, Estelle laissa s'crouler une pile de volumes et se plongea la tte dans les comptes rendus de l'Acadmie des Sciences. Eh bien! Estelle?... dit la personne qui venait d'entrer. Estelle releva la tte avec une joie mle de surprise. Le survenant n'tait pas le terrible Philox Lorris, c'tait Georges, son fianc. Pourtant, malgr l'arrive de Georges, qui ne semblait nullement mu, la querelle continuait dans la pice ct. Estelle, trs embarrasse et n'osant parler, montra du doigt la porte. Georges clata de rire. Ne craignez rien, fit-il, c'est une petite explication entre mon pre et ma mre, une simple escarmouche, ils sont toujours en divergence de vues et d'opinions... --Je n'ose pas passer devant eux pour m'en aller, dit tout bas Estelle; je suis bloque ici depuis quelques instants, entendant bien malgr moi... [Illustration: LA DISPUTE DES DEUX PHONOGRAPHES.] --Vous n'osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez rien; venez donc et voyez! --Oh! non... je ne veux pas... --Mais si, venez!... Il fit passer devant lui Estelle, qui s'arrta stupfaite au milieu de la pice. Il y avait de quoi: les voix de M. et Mme Lorris continuaient la discussion commence et pourtant la pice tait vide! Georges, d'un geste, montra deux phonographes placs sur la table, au milieu d'un fouillis de livres et d'instruments... Voil, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l'intermdiaire de leurs phonographes... Laissons-les, cela n'a pas grand inconvnient, et je vais vous expliquer... --Ils se disputent par phonographes! s'cria Estelle, heureuse et soulage. [Illustration: Mme Lorris confie le sermon son phono.] --Mon Dieu, oui! Admirez les bienfaits de la science! Vous n'ignorez pas qu'une certaine msintelligence rgne malheureusement entre mes parents, cela date de loin!... Vous connaissez mon pre, un savant terrible, autoritaire, systmatique... De plus, toujours absorb par ses travaux et ses entreprises, il est d'une humeur assez difficile parfois... Ma mre est d'un caractre tout oppos, elle a des gots tout diffrents; de l, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, parat-il... Le grand mot de mon pre, quand il est bien hors de lui, la fin de toutes les querelles, c'est: _Madame Philox Lorris! Tenez! vous n'tes... qu'une femme du monde!!!_ Ma mre tient bon; alors que tout plie devant l'autorit du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulires... Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle... --Hlas! fit Estelle tristement. --Heureusement, ajouta Georges, grce cette science que ma mre s'obstine ne pas vnrer, l'inconvnient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe! Quand mon pre a sur le coeur quelque chose qui l'touffe, une semonce, une scne faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre rcriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d'objections, pas de rpliques qui gteraient tout, le phono reoit tout, mon pre le fait porter ici dans cette pice ainsi consacre aux scnes de mnage, et il se remet, l'esprit rassrn, ses travaux. De son ct, ma mre, lorsqu'elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu'elle a quelque observation lui faire, emploie le mme procd et, tout son aise, confie aussi le sermon son phonographe... Elle est tranquille aprs, le nuage est pass, le ciel se dcouvre; quand on se retrouve table aux repas, il n'est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler... Et je souponne que, depuis longtemps, chacun d'eux a cess d'couter ce que le phonographe de l'autre a t charg de lui faire savoir! Les phonographes prchent dans le dsert... Mon pre envoie son phono, ma mre arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s'en va... Personne n'coute le duo! Mon pre, pour viter des pertes de temps, a fait adapter ces appareils des rcepteurs qui enregistrent les rponses aux messages, mais il se garde bien d'entendre ces messages; il a ainsi les clichs de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classe dans un cartonnier!... [Illustration: M. PHILOX LORRIS CHARGE SON PHONOGRAPHE DE TRANSMETTRE REPROCHES, ADMONESTATIONS ET RCRIMINATIONS.] Les phonographes, pendant ces explications, s'taient tus; la querelle avait pris fin... Je vous souponne, ma chre Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mmes prventions que ma mre. Vous voyez pourtant qu'elle a du bon!... Grce elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s'arracher quotidiennement les yeux!... Si vous voulez, quand nous serons maris, lorsque nous aurons nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes? --C'est entendu, rpondit Estelle en riant. Estelle, ayant trouv le document qu'elle cherchait, laissait la pice consacre aux scnes de mnage et regagnait le hall du secrtariat. Ma chre Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe; il y en a d'autres encore: ainsi, ma mre a pu me faire entendre le premier cri jet par moi mon arrive sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon pre... Ainsi nous avons le premier vagissement de l'enfant surpris la naissance en clich phonographique, de mme que nous pouvons garder de la mme faon, pour les rentendre toujours, volont, les derniers mots d'un parent, les dernires recommandations d'un anctre son lit de mort... Le hasard m'a mis, ces jours-ci, mme d'apprcier une autre application toute diffrente, mais aussi heureuse... Il faut que je vous conte cela... Vous savez que notre ami Sulfatin, l'homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquitudes par ses surprenantes distractions? J'ai la clef du mystre, je connais la cause de ces distractions: Sulfatin se drange tout simplement; la science n'a plus son coeur tout entier! --En Bretagne, dj, M. La Hronnire s'en tait aperu. --Mais c'est bien autre chose, maintenant! Figurez-vous que, l'autre jour, j'allais entrer, pour un renseignement demander, dans le petit bureau spcial o Sulfatin s'enferme pour mditer quand il a quelque grosse difficult vaincre, lorsque j'entendis une voix de femme qui disait: Mon Sulfatin, je t'adore et n'adorerai jamais que toi!... Jugez de mon effarement! Par la porte entre-bille, ma foi, je risquai un coup d'oeil indiscret et je ne vis pas de dame: c'tait un phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin. --Et vous vous tes sauv? --Non, je suis entr. Sulfatin, comme rveill en sursaut, a bien vite arrt son phonographe et m'a dit gravement: _Encore l'Acadmie des sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives nos dernires applications de l'lectricit... Ces savants amricains sont des nes!_ Vous pensez si j'ai d me retenir pour garder mon srieux; ils ont une jolie voix, ses savants amricains! Eh bien! nous allons rire un peu, si vous voulez me suivre jusqu'au cabinet de Sulfatin; je crois que je lui ai prpar une petite surprise... [Illustration: LA FODALIT NOUVELLE] --Qu'avez-vous fait? Georges s'arrta sur le seuil du laboratoire. Quand j'y songe, j'ai peut-tre t un peu loin... --Comment cela? --Ma foi, je dois vous l'avouer, j'ai manqu de dlicatesse; pendant que Sulfatin avait le dos tourn, je lui ai vol le clich phonographique du _savant amricain_, et... [Illustration: LES PREMIERS VAGISSEMENTS DE L'ENFANT, REUS PAR LE PHONOGRAPHE.] --Et? --Et je l'ai fait reproduire cent cinquante exemplaires, que j'ai placs dans les phonographes du laboratoire de physique, relis par un fil; j'ai tout prpar, c'est trs simple; tout l'heure, Sulfatin, en s'asseyant dans son fauteuil, tablira le courant et cent cinquante phonographes lui rpteront ce que disait l'autre jour le savant amricain... --Mon Dieu! pauvre M. Sulfatin; qu'avez-vous fait? Vite, enlevez ce fil... Georges hsitait. Vous croyez que j'ai t un peu trop loin?..... Mais il est trop tard, voici Sulfatin! Dans le grand laboratoire o, devant des installations diverses, parmi des appareils de toutes tailles, aux formes les plus tranges, au milieu d'un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et d'instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou moins barbus, mais tous chauves, enfoncs dans les mditations ou suivant, attentifs, des expriences en train, Sulfatin venait d'entrer, marchant lentement, la main gauche derrire le dos et se tapotant le bout du nez de l'index de la main droite, ce qui tait chez lui signe de profonde mditation. Il alla, sans que personne levt la tte, jusqu' son coin particulier et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps prendre sa place, il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges, voyant qu'il tardait s'asseoir, allait s'lancer et couper le fil pour arrter sa mauvaise plaisanterie, mais tout coup Sulfatin, toujours d'un air proccup, se laissa tomber sur son sige. Ce fut comme un coup de thtre. Drinn! drinn! drinn! Cette sonnerie lectrique tous les phonographes fit lever la tte tout le monde. Sulfatin regarda d'un air stupfait le petit phonographe plac sur sa table. La sonnerie s'arrta et immdiatement tous les phonographes parlrent avec ensemble: Sulfatin! mon ami, tu es charmant et dlicieux! je t'adore et je jure de n'adorer jamais que toi!!! Sulfatin! mon ami, tu es charmant et dlicieux! je t'adore et je jure... Sulfatin! mon ami, tu es charmant et dlicieux... Les phonographes ne s'arrtaient plus et, ds qu'ils arrivaient l'exclamation finale, accentue avec nergie, reprenaient le commencement de la phrase, doucement modul! Tous les savants s'taient drangs de leurs mditations ou avaient quitt leurs expriences; debout, aussi ahuris que pouvait l'tre Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collgue et les phonographes indiscrets. Enfin, quelques-uns, les plus vieux, clatrent de rire en jetant un coup d'oeil malicieux Sulfatin, tandis que les autres rougissaient, se renfrognaient tout de suite et fronaient les sourcils, l'air indign et presque personnellement offenss. Sulfatin! mon ami, tu es charmant et d... Les phonographes s'arrtrent, Sulfatin venait de couper le fil. Profitant du trouble gnral, Georges et Estelle refermrent la porte sans avoir t aperus; ils se sauvaient pendant que retentissait encore dans la salle un brouhaha d'exclamations et de protestations. Des _oh!_--des _ah!_--des: _C'est un peu fort!_--_C'est scandaleux!_--_Quelles turpitudes!..._--_Vous compromettez la science franaise!_ [Illustration: C'EST SCANDALEUX!--VOUS COMPROMETTEZ LA SCIENCE FRANAISE!] Pauvre M. Sulfatin! fit Estelle. --Bah! il trouvera une explication!... rpondit Georges, et vous voyez, ma chre Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les serments que l'on peut se faire rpter ternellement ou faire entendre, comme un reproche, s'il y a lieu, l'infidle; il ne laisse pas se perdre et s'envoler la musique dlicieuse de la voix de la bien-aime et il la rend notre oreille charme ds que nous le dsirons... Savez-vous, ma chre Estelle, que j'ai pris quelques clichs de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe? [Illustration: LA FEMME NOUVELLE.] [Illustration: GRANDE SOIRE A L'HOTEL LORRIS.] IV Grande soire artistique et scientifique l'htel Philox Lorris.--O l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis.--Quelques invits.--Premire distraction de Sulfatin.--Les phonographes malades. M. Philox Lorris se prparait donner la grande soire artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcit la curiosit de tous les mondes. Devant une assemble choisie, runissant le Tout-Paris acadmique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilits de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsne des Marettes, la parole puissante, il compte, aprs la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveauts scientifiques, ses inventions rcentes et jeter tout coup l'ide du grand mdicament national, intresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux, reprsents cette soire par leurs principaux rdacteurs et leurs reporters, sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la rgnration d'une race fatigue et surmene, d'un peuple de ples nervs, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand mdicament microcidide, dpuratif, tonique, anti-anmique et national, agissant la fois sur les organismes par inoculation et par ingestion! Tel est le but de Philox Lorris. Aprs le concert, dans une confrence avec exemples et expriences, Philox Lorris exposera lui-mme sa grande affaire; le coup de thtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Hronnire, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques mois auparavant, tomb au dernier degr de l'avachissement et de la dcadence physique. Aucun soupon de supercherie ne peut natre dans l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et clatante des assertions de l'inventeur, le _sujet_ enfin, n'est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a dplor la perte de cette haute intelligence sombre presque dans une snilit prmature, et l'on va voir reparatre M. La Hronnire restaur de la plus complte faon au physique comme au moral, rpar physiquement et intellectuellement, redevenu dj presque ce qu'il tait autrefois!... M. Philox Lorris s'est dcharg du soin des divertissements frivoles, de la partie artistique sur Mme Lorris, assiste de Georges et d'Estelle Lacombe. A vous le grand ministre de la futilit, leur a-t-il dit gracieusement, vous toutes ces babioles; seulement, j'entends que ce soit bien et je vous ouvre pour cela un crdit illimit. Georges, ayant carte blanche, ne lsina pas. Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux soires de la petite bourgeoisie, des clichs musicaux ordinaires, des collections de _Chanteurs assortis_, de _Voix d'or_, que l'on vend par botes de douze chez les marchands, comme on vend, pour soires plus srieuses, des botes de _douze tragdiens clbres_, _douze avocats clbres_, etc. Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il runit grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d'Europe ou d'Amrique, dans leurs morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d'autrefois, toiles teintes, astres perdus. Il obtint mme du muse du Conservatoire des clichs de voix d'or du sicle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l'invention du phonographe. C'est ainsi que les invits de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises crations, et Sarah Bernhardt dtaillant perle perle les vers d'Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d'autres parmi les grandes artistes d'autrefois, Mmes Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thrsa, Richard, etc... [Illustration: S. E. Bonnard-Pacha.] Quelques marchands peu scrupuleux essayrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait sa liste avec chronologie bien tablie et il ne se laissa pas prendre ces clichs frauduleux de voix teintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de vritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent prendre. Le grand soir arriv, tout le quartier de l'htel Philox Lorris s'illumina, ds la tombe de la nuit, de la plus prestigieuse explosion de feux lectriques dessinant comme une couronne de comtes flamboyantes autour et au-dessus du vaste ensemble de btiments de l'htel et des laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une rduction des anneaux de la plante Saturne. Bientt ces flots de lumire furent traverss par des arrives d'arocabs de haute allure, aux lgantes proportions, amenant des invits de tous les points de l'horizon, de vhicules ariens des formes les plus nouvelles... Dans la foule, le service d'ordre tait admirablement fait par des gardes civiques hlicoptres, circulant constamment autour des dbarcadres, maintenant distance les aronefs non munies de cartes. Le flot des notabilits de tous les mondes, en uniformes divers ou revtues de l'habit, des dames en superbes toilettes endiamantes, se rpandit du dbarcadre arien dans les salons par les lgants praticables, remplaant les ascenseurs pour ce jour-l. [Illustration: M. Albertus Palla.] Il nous suffit de jeter indiscrtement les yeux sur le carnet d'une reporteuse du grand journal tlphonique _l'Epoque_, que nous rencontrons ds l'entre, pour avoir les noms des principaux personnages que nous aurons l'honneur de croiser dans les salons de M. Philox Lorris. Dj sont arrivs, entre autres illustrations: Mme Ponto, la cheffesse du grand parti fminin, actuellement dpute du XXXIIIe arrondissement de Paris. [Illustration: M. le duc de Bthanie.] M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-amricain et le Parc europen d'Italie. M. Philippe Ponto, l'illustre constructeur du sixime continent, en ce moment Paris pour des achats considrables de fers et fontes devant renforcer l'ossature des immenses territoires crs en soudant l'un l'autre, travers les bras de mer desschs, les archipels polynsiens. M. Arsne des Marettes, dput du XXXIXe arrondissement, l'homme d'tat, le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les combinaisons ministrielles. [Illustration: L'INVASION ASIATIQUE--CONCENTRATION DES 18 ARMES TARTARES EN DANUBIE SOUS LES ORDRES DU MANDARIN INGNIEUR EN CHEF] Le vieux feld-marchal Zagovicz, ex-gnralissime des forces europennes qui repoussrent, en 1941, la grande invasion chinoise et anantirent, aprs dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et de Roumanie, les deux armes de sept cent mille Clestes chacune, pourvues d'un matriel de guerre bien suprieur ce que nous possdions alors et conduites la conqute de la pauvre Europe par des mandarins asiatiques et amricains. [Illustration: LE GNRAL ZAGOVICZ, L'ILLUSTRE VAINQUEUR DE LA GRANDE INVASION CHINOISE.] Ce vieux dbris des guerres d'autrefois est encore admirablement conserv malgr ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille, toujours droite, les grles figures de nos ingnieurs gnraux, toujours penchs sur les livres. Le clbrissime Albertus Palla, photo-picto-mcanicien, membre de l'Institut, l'immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand succs avec son tableau anim _la Mort de Csar_, o l'on voit les personnages se mouvoir et les poignards se lever et s'abaisser, pendant que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de frocit qui semble le dernier mot de la vrit dans l'art. [Illustration: M. JACQUES LOIZEL.] Son Excellence M. Arthur Lvy, duc de Bthanie, ambassadeur de Sa Majest Alphonse V, roi de Jrusalem, qui a quitt tout simplement son splendide chalet de Beyrouth, malgr les attractions de cette ravissante ville de bains en cette semaine des rgates ariennes. M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte ottomane, directeur gnral de la Socit des casinos du Bosphore. Quelques-uns des huit cents fauteuils de l'Acadmie franaise, c'est--dire les plus illustres parmi les illustres de nos acadmiciens et acadmiciennes. Le journaliste le plus considrable, celui dont les rois et les prsidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur le trne, le rdacteur en chef de l'_Epoque_, M. Hector Piquefol, qui vient de se battre en duel avec l'archiduc hritier de Danubie, cause de certains articles o il le morignait vertement sur sa conduite,--et qui traite en ce moment avec le conseil des ministres rcalcitrant du royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal. L'honorable Mlle Coupard, de la Sarthe, snatrice. L'minente Mlle la doctoresse Bardoz. Un groupe nombreux d'anciens prsidents de rpubliques sud-amricaines et des les, retirs aprs fortune faite, parmi lesquels Son Excellence le gnral Mnlas, qui abdiqua le fauteuil d'une rpublique des Antilles aprs avoir ralis tous les fonds d'un emprunt d'tat mis en Europe. Le bon gnral, dans la haute estime qu'il professe pour notre pays, n'a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu' Paris. Quelques monarques de diffrentes provenances, en retraite volontaire ou force. Quelques milliardaires internationaux: MM. Jroboam Dupont, de Chicago; Antoine Gobson, de Melbourne; Clestin Caillod, de Genve, le richissime propritaire de quelques principauts gres encore par des rois et princes devenus simplement ses employs et appoints suivant leur rang et l'illustration de leur famille, etc., etc. M. Jacques Loizel, un des reprsentants de la nouvelle fodalit financire et industrielle, l'aventureux _business-man_ qui, aprs avoir eu, en quelques affaires montes avec la fougue de sa jeunesse, 800,000 actionnaires ruins sous lui,--mais lui avec,--fit preuve, lors de son retour aux grandes affaires,--aprs qu'il eut purg en un voyage l'tranger quelques petites condamnations, et laiss refroidir son ardeur trop imprudente,--d'un si lumineux gnie pour l'organisation et le maniement des syndicats sur les matires premires, qu'il rcupra pour lui seul en quelques annes les millions perdus dans les spculations trop audacieusement mal conues de sa premire jeunesse. Le grand socialiste variste Fagard, le _Jean de Leyde_ de Roubaix lors du grand essai de socialisme de 1922, revenu de plus saines ides aprs fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd'hui de ses modestes petites rentes, en sage un peu dsillusionn, abritant sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, o, comme un patriarche respect, il vit entour de sa nombreuse famille et de ses nombreux fermiers ou ingnieurs agricoles, regardant avec un sourire bienveillant, mais lgrement ironique, se drouler l'ternel dfil des erreurs humaines. [Illustration: L'ESSAI DE SOCIALISME DE 1922.] Quelques dbris de l'ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais que M. Philox Lorris tient traiter avec bienveillance et qu'il honore assez souvent d'invitations ses rceptions ou dners, en raison des souvenirs qu'ils reprsentent et bien qu'ils n'occupent point des situations trs leves dans le monde nouveau, o ils ne sont gnralement que trs minces employs de ministres ou trs subalternes ingnieurs sans grand avenir. M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingnieur mdical de la maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans ses recherches de bactriologie et microbiologie, dans la dcouverte, parmi tous les reprsentants de l'innombrable famille de bacilles, vibrions et bactries, du _microbe de la sant_, et dans les tudes relatives sa propagation par bouillon de culture et inoculations. La foule des invits s'tait rpandue dans les diffrents salons de l'htel et jusque dans les halls o l'on avait examiner quelques-unes des rcentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues distractions ses invits avant le commencement de la partie musicale, M. Philox Lorris faisait passer dans le Tl du grand hall des clichs tlphonoscopiques, pris jadis, des vnements importants arrivs depuis le perfectionnement des appareils; ces scnes historiques, catastrophes, orateurs la tribune aux grandes sances, pisodes de rvolutions ou scnes de batailles, intressrent vivement; puis, les salons tant pleins, la partie musicale commena. [Illustration: QUELQUES REPRSENTANTS DE L'ANCIENNE NOBLESSE.] Plus de musiciens, plus d'orchestre dans les salons de notre temps pour les concerts ou pour les bals: conomie de place, conomie d'argent. Avec un abonnement l'une des diverses compagnies musicales qui ont actuellement la vogue, on reoit par les fils sa provision musicale, soit en vieux airs des matres d'autrefois, en grands morceaux d'opras anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles des Mtra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des matres d'aujourd'hui. [Illustration: PLUS D'ORCHESTRE.] Les appareils remplaant l'orchestre et amenant la musique domicile sont trs simples et parfaitement construits; ils peuvent se rgler, c'est--dire que l'on peut modrer leur intensit ou les mettre grande marche, suivant que l'on aime la musique vague et lointaine, celle qui fait rver quand on a le temps de rver, ou le vacarme musical qui vous tourdit assez douloureusement d'abord, mais vous vide violemment la tte, en un clin d'oeil, de toutes les proccupations de notre existence affaire. Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer l'appareil hors de porte, pour ne pas permettre quelque invit distrait de mettre, ainsi qu'il arrive quelquefois, le doigt sur l'appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au milieu des conversations du salon, une secousse dsagrable. On abuse un peu de la musique; quelques passionns font jouer leurs phonographes musicaux pendant les repas, moment consacr gnralement l'audition des journaux tlphoniques, et des raffins vont mme jusqu' se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie mis au cran de sourdine. Cette consommation effrne n'a rien de surprenant. Aprs tout, quelques exceptions prs, les gens nervs de notre poque sont beaucoup plus sensibles la musique que leurs pres aux nerfs plus calmes, gens sains, assez ddaigneux des vains bruits, et ils vibrent aujourd'hui, la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la pile lectrique. M. Philox Lorris ne se serait pas content du concert envoy tlphoniquement par les compagnies musicales; il offrit ses abonns l'ouverture d'un clbre opra allemand de 1938, clich pour Tl la premire reprsentation, avec le matre--mort couvert de gloire en 1950--conduisant l'orchestre. Pendant cette excution par Tl de l'oeuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s'tait assise dans un coin, ct de Georges, lui pressa soudain le bras. Ah, mon Dieu! dit-elle, coutez donc? --Quoi? fit Georges, cette algbrique et hermtique musique? --Vous ne vous apercevez pas? --Il faut l'avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer comprendre... --Je l'ai entendue hier, moi, j'ai essay le clich pour voir... [Illustration: LE MUSICOPHONE DE CHEVET.] --Gourmande! --Eh bien! aujourd'hui, c'est trs diffrent... Il y a quelque chose... cette musique grince, les notes ont l'air de s'accrocher... Je vous assure que ce n'est pas comme hier! --Qu'est-ce que a fait? on ne s'en aperoit pas; moi-mme, je croyais que c'tait une des beauts de la partition; coutez, pour ne pas applaudir tout haut, on se pme. --N'importe, je suis inquite... M. Sulfatin avait les clichs; qu'en a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours... Je vais sa recherche! Lorsque les dernires notes de l'ouverture de l'opra clbre se furent teintes sous un formidable roulement d'applaudissements, l'ingnieur, charg de la partie musicale fit passer au Tl un air de _Faust_, par une cantatrice clbre de l'Opra franais de Yokohama. La cantatrice elle-mme apparut dans le tlphonoscope, saisie par le clich, il y a quelque dix ans, l'poque de ses grands succs, un peu minaudire peut-tre en dtaillant ses premires notes, mais fort jolie. [Illustration: CHEZ L'DITEUR DE MUSIQUE.] Aprs quelques notes coutes dans un silence tonn, un murmure s'leva soudain et couvrit sa voix: la cantatrice tait horriblement enroue, le morceau se droulait avec une succession de couacs plus atroces les uns que les autres; au lieu de la remarquable artiste l'organe dlicieux, c'tait un rhume de cerveau qui chantait! Et dans le Tl, elle souriait toujours, panouie et triomphante comme jadis! [Illustration: ADDUCTION ET DISTRIBUTION DU FEU CENTRAL.--TRANSFORMATION DE L'AGRICULTURE, EMPLOIS INDUSTRIELS ET DE MNAGE] [Illustration: LES PHONOGRAMMES ENRHUMS.] Vite, l'ingnieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de _Faust_ et fit passer dans le Tl le grand air de _Lucia_ par Mme Adelina Patti. Rien qu' la vue du rossignol italien du 19e sicle, les murmures s'arrtrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en pmoison modulrent des _bravi_ et des _brava_ en se renversant au fond de leurs fauteuils, dans une dlectation anticipe. Drinn! drinn! La Patti lance les premires notes de son morceau... Un mouvement se produit, on se regarde sans rien dire encore... Le morceau continue... Plus de doute: ainsi que la premire cantatrice, la Patti est abominablement enrhume, les notes s'arrtent dans sa gorge ou sortent altres par un lamentable enrouement... Ce n'est pas un simple chat que le rossignol a dans la gorge, c'est toute une bande de matous vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur! Les invits effars se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant que, sur la plaque du Tl, Lucia, souriante et gracieuse, continue imperturbablement sa cantilne enchifrene! Philox Lorris, proccup de sa grande affaire, ne s'aperut pas tout de suite de l'accident; quand il comprit, aux murmures de l'assemble, que le concert ne marchait pas, il fit passer au troisime numro du programme. C'tait le chanteur Faure, du sicle dernier. Aux premires notes, on fut fix sur le pauvre Faure: il tait aussi enrhum que la Patti ou que l'toile de l'Opra de Yokohama. Qu'est-ce que cela voulait dire? On passa aux comdiens. Hlas! Mounet-Sully, le puissant tragique d'autrefois, paraissant dans le monologue d'_Hamlet_, tait compltement aphone; Coquelin cadet, dans un des plus rjouissants morceaux de son rpertoire, ne s'entendait pas davantage! Et ainsi des autres. trange! Quelle tait cette plaisanterie? tait-ce une mystification? Furieux, M. Philox Lorris fit arrter le Tl et se leva pour chercher son fils. Georges et Estelle, de leur ct, demandaient partout Sulfatin. Philox Lorris les arrta dans un petit salon. Voyons, dit-il, vous tiez chargs de la partie musicale; que signifie tout ceci? Je donne carte blanche pour l'argent, je veux les premiers artistes d'hier et d'aujourd'hui, et vous ne me donnez que des gens enrhums? --Je n'y comprends rien! dit Georges; nous avions des clichs de premier ordre, cela va sans dire! C'est tout fait inou et incomprhensible... --D'autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l'avouer, je me suis permis hier de les essayer au Tl de Mme Lorris: c'tait admirable, il n'y avait nulle apparence d'enrouement... --Vous avez essay le clich Patti? --Je l'avoue... --Et pas de rhume? --Tout le morceau tait ravissant!... J'ai remis les clichs M. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander... Georges, qui, pendant cette explication, avait gagn le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichs la main. J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'nigme. Sulfatin a laiss passer la nuit nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa vranda... En voici quelques-uns oublis encore; la nuit a t frache, tous nos phonogrammes sont enrhums, tous nos clichs perdus! --Animal de Sulfatin! s'cria Philox Lorris, voil mon concert gch! C'est stupide! Ma soire sombre dans le ridicule! Toute la presse va raconter notre msaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas d'ennemis, ils vont s'esclaffer... Que faire?... --Si j'osais... fit Estelle, avec timidit. --Quoi? osez! dpchez-vous! --Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichs de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai essays hier... Je cours les chercher, ceux-l n'ont pas pass par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits... --Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie! s'cria M. Philox Lorris. Oh! la musique! bruit prtentieux, tintamarre absurde! comme j'ai raison de me dfier de toi! Si l'on me reprend jamais donner des concerts, je veux tre corch vif! Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses ses invits, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis, Estelle tant arrive avec ses clichs particuliers, il la pria de se charger elle-mme de les faire passer au tlphonoscope. Estelle avait raison, ses clichs taient excellents, la Patti n'tait pas enrhume, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire rsonner magnifiquement les sublimes harmonies des matres. A chaque diva clbre, chaque tnor illustre qui paraissait dans le Tl, un frisson de plaisir secouait les rangs des invits et des dames s'vanouissaient presque dans leurs fauteuils. Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait jamais. Pour un homme d'un nouveau modle, indit et perfectionn, l'abri de toutes les imperfections que nous lguent nos anctres en nous lanant sur la terre, il faut avouer que le secrtaire de Philox Lorris baissait considrablement; tout prendre, l'aeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la formule chimique d'o l'on avait fait clore Sulfatin n'tait sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit d'adresser une verte semonce son secrtaire. [Illustration: DCOUVERTE DU BACILLE DE LA SANT.--PROJECTION DE SES LUTTES AVEC LES DIFFRENTS MICROBES.] V M. le dput Arsne des Marettes, chef du parti masculin.--La _Ligue de l'mancipation de l'homme_.--Encore Sulfatin!--M. Arsne des Marettes songe son grand ouvrage. Parmi toutes ces notabilits de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intresser ses ides, il tait un homme tout-puissant par son influence et sa situation, qu'il tait important surtout de convertir. C'tait le dput Arsne des Marettes, tombeur ou soutien des ministres, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin oppos au parti fminin, l'homme d'tat qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce d'lever une barrire aux prtentions fminines, de mettre une digue aux empitements de la femme, et qui vient tout rcemment de crer pour cela la _Ligue de l'mancipation de l'homme_. Cette tentative, d'une vritable urgence, a tout naturellement suscit la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, dpute du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distingues oratrices du parti fminin et par quelques dputs transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine. [Illustration: Le parti fminin la Chambre.] Mais M. des Marettes s'y attendait, il tait prpar. Courageusement, pour dfendre son oeuvre, il a fait tte l'orage, dans le tumulte d'une sance comme on n'en a gure vu depuis les grandes journes de la dernire Rvolution; il est mont quatre fois la tribune, malgr les plus furibondes clameurs, malgr quelques paires de gifles et un certain nombre d'gratignures reues des plus farouches dputes, et il a enlev, avec 350 voix de majorit, un ordre du jour approuvant l'attitude de stricte neutralit observe par le gouvernement dans la question. Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble dsormais pouvoir se faire la Chambre et dans le pays en dehors de lui. De la sympathie ou tout au moins de la neutralit de M. Arsne des Marettes dpend le succs des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris: l'adoption du monopole du grand mdicament national d'abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise l'tude, la transformation complte de notre systme militaire, de l'arme et du matriel, et l'organisation en grand de corps mdicaux offensifs. M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses ides; mais, pour arriver vite, il doit gagner ses vues M. Arsne des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'tat. Ds qu'il a vu qu'Arsne des Marettes commenait en avoir assez de la musique et somnoler, berc malgr lui par les grands airs d'opra tlphonoscops, M. Philox Lorris a entran le dput vers un petit salon rserv, pour causer un peu srieusement, pendant le dfil des futilits de la partie artistique du programme. Je suis trs intrigu, cher matre, dit le dput, et je me demande quelles nouvelles rvlations scientifiques tonnantes nous devons nous attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science... --J'ai, en effet, quelques petites nouveauts exposer tout l'heure dans une courte confrence, avec expriences l'appui; mais c'est justement parce que mes nouveauts ont un caractre la fois humanitaire et politique que je ne suis pas fch de cette occasion d'en causer un peu avec vous avant ma confrence... Je serais singulirement flatt de conqurir l-dessus l'approbation d'un homme d'tat tel que vous... --Vos dcouvertes nouvelles ont un caractre humanitaire et politique, dites-vous? --Vous allez en juger! D'abord, mon cher dput, ayez l'obligeance de regarder un peu l-bas votre droite. --Ces appareils compliqus? --Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes couds, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espce de rservoir o tout aboutit?... --Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l'appareil. --Ne touchez pas, fit ngligemment Philox Lorris; il y a l dedans assez de ferments pathognes pour infecter d'un seul coup une zone de 40 kilomtres de diamtre... M. Arsne des Marettes fit un bond en arrire. Si les dames et les messieurs en train d'couter notre Tl-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une lgre imprudence pour dterminer ici tout coup l'explosion de la plus redoutable pidmie, j'imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout l'heure... Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivs, amens par des mlanges et amalgames, combinaisons et prparations, au plus haut degr de virulence et concentrs par des procds particuliers, le tout dans un but que je vais vous rvler bientt... Maintenant, cher ami, ayez l'obligeance de regarder votre gauche... --Ces appareils aussi compliqus que ceux de droite? --Oui! Cet ensemble d'alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux... --Il y a un rservoir aussi au milieu! [Illustration: IL Y A ICI ASSEZ DE FERMENTS PATHOGNES POUR INFECTER UNE ZONE DE 40 KILOMTRES!] --Tout juste! Considrez ce rservoir! --Encore plus dangereux que l'autre, peut-tre? --Au contraire, mon cher dput, au contraire! A droite, c'est la maladie, c'est l'arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus dltres que je suis prt, au premier signal de guerre, porter chez l'ennemi pour la dfense de notre patrie! A gauche, c'est la sant, c'est l'arsenal dfensif, c'est le bienfaisant mdicament qui nous dfend contre les atteintes de la maladie, qui rpare les dgts de notre organisme et l'universelle usure cause par les surmenages outranciers de notre vie lectrique! --J'aime mieux a! fit Arsne des Marettes en souriant. --Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gmissions tous de l'usure corporelle si rapide en notre sicle haletant? Plus de jambes! --Hlas! --Plus de muscles! --Hlas! --Plus d'estomac! --Trois fois hlas! C'est bien mon cas! --Le cerveau seul fonctionne passablement encore. --Parbleu! Quel ge me donnez-vous? demanda piteusement Arsne des Marettes. --Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins! [Illustration: PLUS D'ESTOMAC!] --Je vais sur cinquante-trois ans! --Nous sommes tous vnrables aujourd'hui ds la quarantaine; mais tranquillisez-vous, il y a l dedans de quoi vous remettre presque neuf... Vous commencez maintenant pressentir l'importance des communications que j'ai vous faire, n'est-ce pas? Mais j'ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmen que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque tonnement, j'ose le dire! Permettez que j'aille le chercher... [Illustration: NOS FLEUVES ET NOTRE ATMOSPHRE.--MULTIPLICATION DES FERMENTS PATHOGNES, DES DIFFRENTS MICROBES ET BACILLES] Sulfatin avait disparu ds le commencement du concert. Philox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l'intressant nullement, ne s'en tait pas inquit. Sans doute, Sulfatin avait prfr causer dans quelque coin avec des gens plus srieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d'invits, pour la plupart illustrations scientifiques franaises ou trangres, se livraient et l, dans les petits salons, de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fte, mais il n'y avait pas de Sulfatin avec eux. O pouvait-il tre? Ne serait-il pas mont prendre l'air sur la plate-forme? M. Philox Lorris s'informa. Sulfatin, peu contemplatif, n'tait pas all admirer l'illumination lectrique de l'htel portant ses jets de lumire, au loin dans les profondeurs clestes, par-dessus la couronne stellaire des mille phares parisiens. J'y suis, se dit Philox Lorris, o avais-je la tte? Parbleu! Sulfatin avait une heure lui; au lieu de rester biller au concert, ce digne ami, il est all travailler... [Illustration: NOUS SOMMES TOUS VNRABLES DS LA QUARANTAINE.] Le compartiment du grand hall o se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait t rserv; on avait entass l tous les appareils qui eussent pu gner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement la porte, pensant que Sulfatin s'y tait enferm. Pas de rponse. Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la porte, non ferme, s'ouvrit sans bruit. Dans l'encombrement des appareils, Philox Lorris n'aperut pas d'abord son collaborateur; son grand tonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colre; puis la voix de Sulfatin s'leva non moins furieuse. Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi? pensa Philox Lorris stupfait et hsitant un instant avancer, partag qu'il tait entre la curiosit et la crainte d'tre indiscret. --Et d'abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez m'ennuyer en m'appelant tout instant au tlphonoscope; c'est bien assez dj de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogn... Avec a que votre conversation est amusante!... Tenez, j'en ai assez! --Je n'ai pas la mine d'un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molire-Palace... rpliquait Sulfatin; mais pas tant de raisons... Vous allez me dire tout de suite qui tait ce monsieur qui vient de filer? Je veux le savoir! --Je vous dis que j'en ai assez de vos scnes incessantes! J'en ai assez, enfin, de votre surveillance par Tl ou par phonographe! Savez-vous que vous m'insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes; je ne veux plus supporter ces faons! On rit de moi au thtre! --Je ne ris pas, moi! --Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu'un, causer avec des amis, sans que des appareils subrepticement braqus sur moi ne me photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes... et alors, quand vous avez vos clichs, quand vos phonographes rptent ce qui s'est dit ici, ce sont des bouderies ou des scnes n'en plus finir! J'en ai assez!... --Encore une fois, qui tait ce monsieur? --C'tait mon pdicure!... mon bottier!... mon notaire!... mon oncle!... mon grand-pre!... mon neveu!... mon coiffeur!... s'cria la dame avec volubilit. --Ne vous moquez pas de moi... Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma chre Sylvia! rappelez-vous... M. Philox Lorris, avanant doucement, aperut alors Sulfatin: il tait seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Tl, dans laquelle on distinguait une dame paraissant non moins mue que lui, une forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l'toile du Molire-Palace, Sylvia, la tragdienne-mdium, qu'il avait vue quelquefois dans ses grands rles des classiques arrangs. Eh bien! eh bien! se dit M. Philox Lorris, c'est donc vrai ce qu'on m'a dit. Sulfatin se drange! Qui l'et dit! Qui l'et cru! Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s'adoucissait; plus de colre dans ses paroles, seulement un accent de reproche. Je vous demande seulement de m'expliquer... Mon Dieu, vous devriez comprendre... Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez nagure, ce que vous m'avez jur... [Illustration: SULFATIN LANAIT UNE CHAISE A TRAVERS LE TL.] La dame du Tl eut un accs de rire nerveux. Ce que j'ai jur? serments de thtre, monsieur, s'il faut vous le dire pour en finir avec toutes vos scnes de jalousie, serments de thtre! a ne compte pas! --a ne compte pas! s'cria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine!!! Un grand bruit de cristal bris fit bondir M. Philox Lorris, l'image de Sylvia disparut, la plaque du Tl clata en morceaux. Sulfatin venait de lancer une chaise travers le Tl et pitinait maintenant sur les dbris. [Illustration: SURVEILLANCE A DOMICILE PAR PHOTO-PHONOGRAPHE.] Coquine! Gueuse! Ah! a ne compte pas!... Tiens! attrape! Philox Lorris se prcipita sur son collaborateur: Sulfatin! que faites-vous? Voyons, Sulfatin, j'en rougis pour vous! C'est une honte! Sulfatin s'arrta brusquement. Ses traits contracts par la fureur se dtendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris. Un accident, dit-il; je crois que j'ai eu une rage de dents... il faudra que j'aille chez le dentiste. --Vous ne savez pas ce que vous faites! Vous laissez mes phonogrammes musicaux se dtriorer sur votre balcon; et maintenant, vous cassez les appareils... Vous allez bien! Mais il n'est pas question de cela, mon ami; reprenez vos esprits et songeons notre grande affaire... O est Adrien La Hronnire? --Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front, je ne l'ai pas vu. --Mais sa prsence est ncessaire, s'cria Philox Lorris, il nous le faut pour la dmonstration de l'infaillibilit de notre produit... Est-ce dsolant d'tre aussi mal second que je le suis! Mon fils est un niais sentimental, il n'aura jamais l'toffe d'un savant passable... je renonce l'espoir de voir jaillir en lui l'tincelle... Et voil que vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-mme, vous vous occupez aussi de niaiseries! Voyons, qu'avez-vous fait de La Hronnire? Qu'avez-vous fait de votre ex-malade? --Je vais voir, je vais m'informer... --Dpchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet... M. Arsne des Marettes nous attend... Vite, voici la partie musicale qui tire sa fin, je vais dire Georges d'ajouter quelques morceaux. [Illustration: M. ARSNE DES MARETTES.] Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait la poursuite de Sulfatin, pendant la scne du Tl, M. Arsne des Marettes, rest seul, s'tait lgrement assoupi dans son fauteuil. L'illustre homme d'tat tait fatigu, il venait de travailler fortement, pendant les vacances de la Chambre, d'abord une dition phonographie de ses discours, pour laquelle il avait d revoir un un les phonogrammes originaux afin de modifier et l une intonation ou de perfectionner un mouvement oratoire; puis un grand ouvrage qu'il avait en train depuis de bien longues annes, lequel grand ouvrage, outre l'norme rudition qu'il exigeait, outre une quantit inoue de recherches historiques, d'tudes documentaires, demandait tre longuement et fortement pens, tre creus en de profondes et solitaires mditations. Cet ouvrage, d'un intrt immense et universel, destin une _Bibliothque des Sciences sociales_, portait ce titre magnifique: HISTOIRE DES DSAGRMENTS CAUSS A L'HOMME PAR LA FEMME DEPUIS L'AGE DE PIERRE JUSQU'A NOS JOURS TUDE SUR L'TERNEL FMININ A TRAVERS LES SICLES SUBDIVISE EN PLUSIEURS PARTIES: LIVRE Ier.--_Les fautes lointaines et leurs funestes consquences._ LIVRE II.--_Tyrannie hypocrite et domination ouverte._ LIVRE III.--_Dveloppement gnral des tendances dominatrices dans la vie prive._ LIVRE IV.--_Les poques troubles et leurs vraies causes. Sicles frivoles et sanglants._ LIVRE V.--_Les reines du monde._ LIVRE VI.--_Grandissement nfaste de la puissance fminine depuis l'accession de la femme aux fonctions publiques._ Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui soulve les plus importants problmes et touche davantage aux ternelles proccupations de la race humaine? Cet ouvrage, qui prend l'homme ses dbuts et nous montre les longues et douloureuses consquences de ses premires fautes, doit bouleverser toutes les notions de l'histoire. En ralit, M. Arsne des Marettes entend crer une nouvelle cole historique, moins sche, moins politique, plus raliste et plus simple. Il faut nous attendre de vritables rvlations, un bouleversement complet des vieilles ides traditionnellement admises! La lumire de l'histoire va clairer enfin bien des causes obscures ou restes inaperues jusqu'ici et faire apparatre les peuples et les races sous leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulvera, le jour de son apparition, les plus violentes polmiques, M. Arsne des Marettes s'y attend bien; mais il est arm pour la lutte et il soutiendra vaillamment ce qu'il croit tre le bon combat. Dj, sur de vagues indiscrtions, le parti fminin, trs remuant la Chambre et dans le pays, attaque en toute occasion M. des Marettes; celui-ci a dj port un premier coup au parti en crant la _Ligue pour l'mancipation de l'homme_, et il s'est jur de lancer son _Histoire des dsagrments causs l'homme par la femme_ avant les lections prochaines. Hlas! on le devine aisment, M. Arsne des Marettes a souffert. Le chef de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime! Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a t mari. Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves dsagrments avec Mme des Marettes, pouse frivole et capricieuse, volage mme, dit-on. A la suite de pnibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau matin, abandonnrent, chacun de son ct, le domicile conjugal, sans s'tre donn le mot. M. des Marettes partit droite, Mme des Marettes gauche. Ce fut le commencement d'une re de douce tranquillit. M. Arsne des Marettes put reprendre ses esprits, revenir ses chres tudes et consacrer tous ses instants la lutte par la parole et par la plume contre toutes les tyrannies. Pendant quelque temps, les deux poux se sont parfois rencontrs dans les salons, en voyage, aux bains de mer; aprs un change de regards courroucs, chacun d'eux tournait vivement les talons. Puis Mme des Marettes disparut et M. des Marettes, son grand soulagement, n'en entendit plus parler. tendu dans un large fauteuil, l'auteur de l'_Histoire des dsagrments causs l'homme_ somnole en songeant ce livre qui couronnera sa carrire et posera dfinitivement sa gloire sur de larges assises. Il voit, dans une rverie vocatrice, le dfil des grandes figures fminines de tous les temps, de ces femmes dont la beaut ou l'intelligence pernicieuse influrent trop souvent sur le cours des vnements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes, suivant M. des Marettes, en tous pays et toutes les poques, par leurs dfauts ou mme par leurs qualits, plus ou moins funestes au repos des peuples! Regardez! C'est l'aurore des temps. C'est ve d'abord, la premire, dont il est inutile de rappeler la faute aux incalculables consquences, ve marchant, blonde et souriante, en tte d'un cortge d'apparitions tincelantes et fulgurantes: Smiramis, Hlne, Cloptre, et bien d'autres; des reines, des princesses, des pouses tyranniques, tourments de paisibles monarques, des fiances jalouses bouleversant les tats de malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mrovingiennes, d'altires duchesses du Moyen ge amenant ou portant la ruine et la dvastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux, doucement voils de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres!... Et, parmi ces figures historiques, d'autres femmes de toutes les poques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint de la vie prive, dfaut de peuples tracasser, de destins de nations bouleverser, ont d se contenter de gouverner plus ou moins despotiquement leur mnage... [Illustration: LA LIGUE DES REVENDICATIONS MASCULINES.] Ah, grand Dieu! ces tyrannies minuscules qui s'exercent sur cet infime thtre, contenues entre les quatre murs d'un appartement et non rpandues entre les frontires d'un vaste royaume, ce sont peut-tre les plus dures, celles dont le joug pse le plus lourdement, sans repos, sans trve, toujours... Ce pauvre Arsne des Marettes ne le sait que trop par exprience! [Illustration: LA CHIMIE VNNEUSE, EMPOISONNEUSE ET SOPHISTIQUEUSE] Phnomne trange, toutes ces apparitions, impratrices ou favorites, grandes dames ou bourgeoises, depuis Hlne jusqu' la Pompadour, elles ont toutes la figure de Mme des Marettes, telle qu'elle tait lors de sa fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif poux! ve elle-mme, la premire de toutes, c'est dj Mme des Marettes, qui fut une fort jolie blonde d'ailleurs, aux yeux pleins de langueur; l'orgueilleuse Smiramis, c'est Mme des Marettes cherchant imposer cruellement son autorit; Frdgonde, c'est la colreuse petite Mme des Marettes s'escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les assiettes du mnage; Marguerite de Bourgogne, c'est encore Mme des Marettes; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris manquant, ennuya fort lisabeth d'Angleterre, c'est Mme des Marettes lanant son poux, ds la lune de miel, change en lune de vinaigre, des mots dsagrables; Catherine de Mdicis, la terrible dame aux poisons savants, aux lixirs de courte vie, c'est Mme des Marettes, servant un jour aux invits de son mari, de graves magistrats, des carafes d'Hunyadi-Janos avec le vin!... Toutes, toutes, jusqu'aux derniers rangs du dfil, ont les traits de la terrible Mme des Marettes..... C'est toujours la mme, toujours la figure blonde inoubliable qui hante depuis si longtemps les rves et les cauchemars de M. Arsne des Marettes. [Illustration: JE VIENS REPRENDRE MA PLACE AU FOYER!] Mlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux rminiscences historiques, M. Arsne des Marettes voit dfiler, pour ainsi dire, tous les chapitres de son oeuvre maintenant si avance, la partie historique et la partie philosophique, o, de dduction en dduction, de constatation en constatation, avec sa pntrante analyse, il nous montre ce phnomne psychologique qui a dj proccup les penseurs: la femme restant toujours la femme, toujours identique elle-mme, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, tous les ges et sous tous les climats, alors que l'homme prsente tant de varits de caractre, suivant les races, les poques et les milieux. Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe l'effet que la grande _Histoire des dsagrments causs l'homme_ va produire, aux bienfaits qui en dcouleront, aux ides de rvoltes masculines qu'elle va rveiller. Tout coup, la sonnerie du Tl, cet ternel drinn-drinn que nous entendons retentir toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui toujours nous rappelle que nous faisons partie d'une vaste machine lectrique traverse par des millions de fils, la sonnerie du Tl tira M. des Marettes de sa rverie historico-philosophique. Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya sur le bouton du rcepteur. All! all! dit une voix, M. le dput Arsne des Marettes est-il la soire de M. Philox Lorris? Il est pri de venir l'appareil... C'tait justement lui qu'on demandait. Le grand historien se rveilla tout fait et rpondit immdiatement: All! all! me voici! Qui me demande? La plaque du Tl s'claira subitement et, aprs quelques secondes d'un balancement papillotant, une image se forma. C'tait une dame assise dans le cabinet de travail de M. des Marettes, l-bas, en son austre retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (XXXIIe arrondissement), une dame d'un certain ge, assez forte, aux traits accentus, aux sourcils trs fournis dessinant un arc noir au-dessus d'un nez courbure aquiline. M. Arsne des Marettes se laissa retomber comme ptrifi dans son fauteuil. Il l'avait reconnue tout de suite, malgr les annes, malgr les changements apports par l'ge: c'tait la femme de son rve, toujours la mme, l'ternelle ennemie, _Elle_ enfin, Mme des Marettes! Elle tait blonde jadis, elle tait plus svelte, plus souriante; n'importe, il la reconnaissait d'instinct, aprs les trente-deux annes d'absence, dans la majestueuse dame, un peu paissie, l'expression un peu alourdie mais toujours dominatrice, qui tait devant lui. Eh bien! oui, cher monsieur des Marettes, c'est moi, dit la dame; vous voyez que j'ai bon caractre, c'est moi qui reviens la premire, en laissant de ct mes lgitimes griefs; le moment est venu d'oublier nos lgers dissentiments de l'autre jour... [Illustration: M. ARSNE DES MARETTES COMPOSANT SON GRAND OUVRAGE.] L'autre jour, c'tait trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le pensa, mais il n'eut pas la force de le faire remarquer. Je suis heureuse de voir votre motion ma vue, mon ami, continua la dame, cette motion prouve en faveur de votre coeur... Je vois que vous ne m'avez pas oublie tout fait, n'est-ce pas? --Oh! non, murmura M. des Marettes. --Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vtre!... mais je suppose que dans la solitude vous vous tes amlior... M. des Marettes soupira. J'espre que vous avez fini par reconnatre vos torts, mon ami, n'en parlons plus, je suis prte passer l'ponge sur tout cela; j'oublie, mon ami, j'oublie et je reprends ma place au foyer... Ah! je comprends votre motion; remettez-vous, Arsne; vous tes en soire, prsentez mes meilleurs compliments M. et Mme Philox Lorris. Allez!... Pendant ce temps-l, je vais m'installer!... La communication cessa, Mme des Marettes disparut. M. Arsne des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans son fauteuil comme un homme foudroy. Enfin, il soupira, releva la tte et fit un geste de rsignation. Allons. Elle est revenue, soit!... Aprs tout, mon livre finissait un peu mollement, c'tait faiblot! Auprs de Mme des Marettes, l'inspiration va venir... Seigneur, va-t-elle me tourmenter! Mais tout est pour le mieux; ma conclusion, la dernire partie de mon _Histoire des dsagrments causs l'homme par la femme, depuis l'ge de pierre jusqu' nos jours_, c'est le morceau le plus important; il faut, Mme des Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant! [Illustration: L'ENNEMI EST A NOS PORTES, L'ANMIE, LA TERRIBLE ANMIE!...] [Illustration: LE COIN DES FEMMES SRIEUSES.] VI M. Philox Lorris dveloppe ses plans.--La sant obligatoire par le grand _Mdicament national_.--Deuxime distraction de Sulfatin.--Le rservoir miasmes. Sulfatin, ayant enfin retrouv son ex-malade Adrien La Hronnire dans la salle de billard, en train de faire une partie avec sa garde, la grosse Grettly, rejoignit M. Philox Lorris au milieu d'un groupe d'invits srieux qui avaient dlaiss le concert. Il y avait l Mlle Bardoz, la savante doctoresse, et Mlle la snatrice Coupard, de la Sarthe, qui discutaient certains points de science avec Philox Lorris. Je te laisse avec ces demoiselles, dit tout bas Philox Lorris son fils; tu vas voir ce que de vraies femmes, dont l'esprit n'est pas simplement un moulin fadaises... Il est encore temps... il est encore temps; tu sais, tu peux prfrer l'une ou l'autre... n'importe laquelle! [Illustration: L'EX-MALADE ET SA GARDE.] --Merci! Adrien La Hronnire tait bien chang depuis quelques mois; sous l'action du fameux mdicament national essay sur lui par l'ingnieur Sulfatin, suivant les instructions de Philox Lorris, il avait remont rapidement la pente descendue. Tomb au dernier degr de l'avachissement, on l'avait vu reprendre peu peu toutes les apparences de la vigueur et de la sant. Le fluide vital, tout fait vapor prcdemment, semblait bien revenu. Adrien La Hronnire, plac nagure comme une larve humaine dans la couveuse de Sulfatin, couch ensuite comme un pantin cass dans un fauteuil roulant, tait redevenu un homme; il marchait, agissait et pensait comme un citoyen en possession de toutes ses facults. Philox Lorris voulait faire admirer M. des Marettes et ses invits ces rsultats vraiment merveilleux; il voulait leur montrer cette ruine humaine solidement rpare. Mais Adrien La Hronnire, qui avait retrouv avec la vigueur de son intelligence son grand sens des affaires, discutait dj chaudement avec Sulfatin. Mon cher ami, je suis guri, c'est une affaire entendue; mais, si je consens vous payer immdiatement, en rsiliant notre trait, les formidables sommes stipules une poque o je ne jouissais pas de tous mes moyens et o je ne pouvais gure discuter vos conditions, il me semble juste de rclamer en compensation ma part dans l'affaire du grand Mdicament national... --Du tout, dclara Sulfatin; notre trait subsiste, je ne rsilie pas, vous me payerez leur date les annuits stipules... D'ailleurs, mon cher, vous vous abusez, vous n'tes rpar qu' la surface et pour un temps, le traitement doit continuer... --Permettez... si je demande rsilier? --Soit, mais vous payez les annuits et le ddit... --Alors, je ne rsilie pas, mais je vous fais un procs pour avoir essay sur moi des mdicaments sur le bon effet desquels vous ne pouviez tre fix... --Puisque ces mdicaments vous ont remis sur pied... [Illustration: LE COFFRE EST BON, JE VOUS L'AFFIRME...] --Vous deviez les essayer sur d'autres auparavant; en somme, j'tais un sujet pour vous, sur lequel vous opriez tranquillement, et au lieu d'tre pay pour servir vos expriences, je payais... Cela me semble abusif. Nous plaiderons!... Je ne suis pas le premier venu, je suis un malade connu, j'ai une notorit, l'effet pour le lancement de votre produit est donc bien plus considrable, je veux entrer tout fait dans l'affaire ou bien nous plaiderons! --En attendant, dit Sulfatin impatient, comme, de par notre trait, vous tes encore sous ma direction, vous allez venir ou je vous fais avaler d'autres mdicaments et je vous remets dans l'tat o vous tiez lorsque je vous ai entrepris... C'est mon droit... je vous rintgre dans votre couveuse, vous n'tiez pas gnant, l... Je me suis engag par notre trait vous faire durer; je vous ferai seulement durer, voil tout! --Voyons! ne discutons pas, dit Philox Lorris impatient; M. La Hronnire sera de l'affaire, j'y consens, c'est entendu... D'ailleurs, voici M. des Marettes qui s'ennuie... En effet, dans le petit salon, M. des Marettes se promenait de long en large d'un air agit, en murmurant des phrases indistinctes: ... Irrductible esprit de domination... servi par un charme dangereux, pernicieux... profonde astuce cache sous un vernis de fausse douceur... Femme, crature artificielle et artificieuse... Ah! ah! fit M. Lorris, je n'ai pas besoin de vous demander des explications, grand homme; je reconnais le portrait, vous travaillez un discours destin battre en brche les prtentions du parti fminin... M. des Marettes passa la main sur son front. Je vous demande pardon, messieurs, je m'oubliais... Nous disions donc? --Nous disions, reprit Philox Lorris, que j'avais vous prsenter un homme que vous avez connu, il y a peu de mois, tomb, par l'excessif surmenage moderne, dans une lamentable snilit... Regardez-le aujourd'hui! Philox Lorris amena l'ex-malade en pleine lumire. Ce cher La Hronnire! s'cria M. des Marettes, est-il possible! Est-ce bien vous? --C'est bien moi, rpondit l'ex-malade en souriant; vous pouvez en croire vos yeux, je vous assure... Et La Hronnire se frappa vigoureusement sur la poitrine. Le coffre est bon, je vous l'affirme, l'estomac digne de tous loges, et je ne dirai rien du cerveau, par pure modestie! --Vous tenez sur vos jambes? on le croirait vraiment, ma foi! Vous n'tes donc plus en enfance? [Illustration: LE RVE DE M. ARSNE DES MARETTES] --Comme vous voyez, mon bon ami! [Illustration: LE GRAND MDICAMENT NATIONAL.] --Il revient de loin; nous l'avions pris son dernier souffle pour que l'exemple ft plus probant! dit Philox Lorris. Ah! nous avons eu de la peine, il nous a fallu d'abord le garder dans une couveuse et le mettre peu peu en tat de recevoir nos inoculations... Maintenant, vous pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Hronnire, il n'y a pas de supercherie; voyez, il est solide, il remue, il parle... Allons donc, La Hronnire, remuez donc! Soulevez-moi ce fauteuil... Voyez, il jonglerait avec ce divan! Bien; maintenant passons aux facults intellectuelles, la mmoire... Quel tait avant-hier le cours du 2 0/0?... Bien, bien, assez! M. des Marettes est convaincu... Maintenant que vous avez vu le rsultat, nous allons vous expliquer comment il a t obtenu... Sulfatin, passez-moi ces petits flacons l-bas... Pas par l, c'est l'appareil aux miasmes; faites donc attention, mon ami!... Ne touchez donc pas aux robinets, vous tes terriblement distrait, savez-vous!... Sulfatin, en effet, n'tait pas encore compltement revenu de son trouble de tout l'heure; lui, jadis l'homme froid et mesur par excellence, il tait agit, fronait les sourcils par moments et se promenait d'un pas saccad. Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les deux flacons, voici donc le grand mdicament que j'aspire dnommer _national_; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les inoculations microbicides, et dans cette fiole le mme liquide, considrablement dilu et mlang diffrentes prparations qui en font le plus puissant des lixirs... Une inoculation tous les mois du vaccin microbicide, deux gouttes matin et soir de l'lixir, voici le traitement trs simple par lequel je me charge de faire d'un peuple d'anmiques, de surmens, de nervosiaques, un peuple solide, quilibr, sain, dans les veines duquel circulera un torrent de sang nouveau, charg de globules rouges et dpouill de tous bacilles, vibrions ou microbes! Mais il me faut l'appui d'hommes politiques minents, d'hommes d'tat comme vous, monsieur le dput; il me faut l'intervention gouvernementale, l'autorit de l'tat, pour que ma grande dcouverte produise les rsultats que j'en attends... Permettez-moi de vous exposer en deux mots l'ide que je vais dvelopper tout l'heure dans ma confrence... --Exposez! dit le dput. --Une loi dont vous tes le promoteur, monsieur le dput, une loi que votre entranante loquence fait voter par toutes les fractions du Parlement, rend mon grand Mdicament national obligatoire en garantissant la maison Philox Lorris, sous le contrle du gouvernement, le monopole de la fabrication et de l'exploitation... Inutile de dire, monsieur le dput, que des avantages sont rservs aux amis de l'entreprise qui l'ont soutenue de leur haute influence... Je reprends!... Nous organisons par tout le pays des services d'inoculation et de vente... Chaque Franais, une fois par mois, est vaccin avec le liquide microbicide et il emporte un flacon du mdicament. L'obligation n'a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd'hui; l'tat peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction lorsque l'intrt public est si vident... Par cette loi bienfaisante et vraiment de salut public, c'est tout simplement la sant obligatoire que vous nous dcrtez! tes-vous conquis, mon cher dput? --Je m'incline et j'admire, rpondit M. des Marettes; dans quatre jours, la rentre des Chambres, je dpose une proposition... Mais quelle est cette trange odeur? --Je vous remettrai un croquis du projet de loi... Oui, vous avez raison, quelle singulire odeur!... Sulfatin... Grands dieux! vous avez touch aux tuyaux... voyez donc, malheureux, il y a une fuite! [Illustration: L'ACCIDENT AU RSERVOIR DES MIASMES.] --Une fuite!... O cela? demanda M. des Marettes. --Au rservoir de droite, celui des miasmes pour le corps mdical offensif... mon autre grande affaire. --Sapristi de sapristi! gmit M. des Marettes renversant les chaises pour gagner la porte, vite, mon arocab... Je suis attendu chez moi... Je ne me sens pas bien!... Sulfatin et Philox Lorris s'taient prcipits et tous deux cherchaient dcouvrir le point de fuite des miasmes; ce fut Philox Lorris qui le trouva. Un tuyau que Sulfatin, dans sa proccupation, avait un peu drang, laissait fuser un mince filet de vapeurs dltres. M. Philox Lorris et Sulfatin, la sueur au front, s'efforcrent de rparer la lgre et imperceptible avarie, ce n'tait pas grand'chose et ce fut bientt fait, mais il tait temps; s'ils avaient tard, d'pouvantables malheurs eussent t la consquence de la fatale distraction de Sulfatin. Mais l'air effar de M. des Marettes, qui s'efforait de percer la foule pour gagner un ascenseur, avait jet l'moi parmi les invits et interrompu un morceau en excution. Quelques personnes se levrent dans le clan des gens srieux que la musique ne passionnait pas; leur tte, accoururent la doctoresse Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe. Qu'est-ce qu'il y a, cher matre? demanda la doctoresse; seriez-vous malade? Quelle odeur singulire! --Tranquillisez-vous, il n'y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais la tte me tourne. N'bruitez pas l'accident... Vite, que tout le monde, le plus tt possible, se mette au lit... C'est le plus sr... --N'alarmez personne, dit Sulfatin, il n'y aura rien de grave, la fuite est trouve et bouche... Ah! je ne me sens pas bien! --Quel accident? quelle fuite? firent quelques voix effrayes. --Le rservoir aux miasmes! gmit M. des Marettes, qui revenait s'crouler sur un divan. --Du calme! s'cria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera rien, nous aurons une lgre pidmie!... une toute petite pidmie! Ae! la tte! --Une pidmie!!! Dj le dsarroi avait gagn le grand hall, le concert tait abandonn, on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d'arriver. Sur ce mot _pidmie!_ tout le monde plit et quelques personnes furent sur le point de s'vanouir. Une toute petite pidmie! Je rponds de tout, la fuite tait insignifiante... --Je ne me sens pas bien non plus, dit Mlle la doctoresse Bardoz en se ttant le pouls. --Du calme! du calme! En moins de cinq minutes, le petit salon o s'tait produit l'accident fut plein de gens qui accouraient, s'informaient, entouraient les malades et, peu aprs, tombaient eux-mmes indisposs... Ce fut bientt un concert de plaintes indignes contre M. Lorris. Des invits, ples et affadis, gisaient sans force sur tous les meubles; d'autres, au contraire, agits et surexcits, semblaient en proie de vritables attaques de nerfs. M. Philox Lorris, trs atteint, n'avait pas la force de faire vacuer le petit salon, particulirement dangereux, ni mme de faire ouvrir les fentres pour laisser chapper les miasmes; ce fut M. La Hronnire qui, voyant les gens continuer s'accumuler dans la pice infecte, eut la pense de les ouvrir toutes grandes. [Illustration: C'EST MOI QUI VOUS SOIGNE MAINTENANT!] La Hronnire s'interrogeait inquiet et se ttait le pouls; mais, seul de tous ceux qui se trouvaient l, il tait indemne et ne ressentait pas le plus petit malaise. Cependant l'ex-malade, rassur pour lui-mme, prit peur tout de mme en songeant que son mdecin tait atteint, et il s'en vint offrir son aide et ses soins Sulfatin. Vous m'affirmiez que mon traitement n'tait pas termin, lui dit-il, n'allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan! C'est moi qui vous soigne, maintenant; je devrais vous rclamer des honoraires ou une dduction sur mon compte!... Comment se fait-il que je n'aie rien quand tous ceux qui sont l sont atteints? --Vous pouvez braver les miasmes grce aux inoculations que vous avez subies, rpondit Sulfatin d'une voix entrecoupe... Faites vacuer l'htel, les personnes qui ne sont pas entres dans cette pice auront... une petite migraine tout au plus... Ainsi La Hronnire continuait tre une rclame vivante et venait ajouter le poids d'une nouvelle exprience la belle thorie des inoculations obligatoires que Philox Lorris avait dveloppe M. des Marettes. Jusqu' prsent, on tait sr que le remde de Sulfatin gurissait; on pouvait tre certain maintenant que son inoculation rendait rfractaire aux millions de microbes que l'accident survenu au laboratoire Philox Lorris allait rpandre dans l'atmosphre. [Illustration: L'ILLUSTRE PHILOX LORRIS.] [Illustration: L'AMBULANCE DE L'HOTEL PHILOX LORRIS.] VII La catastrophe de l'htel Philox Lorris.--Trente-trois martyrs de la science.--Naissance d'une maladie nouvelle absolument indite.--Le grand ouvrage de Mme Lorris.--O l'illustre savant se trouve cruellement embarrass. L'htel Philox Lorris est converti en ambulance. Trente-quatre personnes sont entres dans le salon aux miasmes, trente-trois sont malades. Seul, Adrien La Hronnire n'a rien ressenti. Les autres invits de M. Philox Lorris ont pu rentrer chez eux avec une trs lgre indisposition qui s'est dissipe rapidement dans la journe du lendemain. Les malades sont rests l'htel, les dames dans les chambres particulires, les hommes dans les salons de rception, subdiviss par des cloisons mobiles en petites salles d'hpital. La maladie n'a rien de grave heureusement, mais elle prsente une singulire varit de symptmes qui tiennent tous en partie d'autres maladies connues. [Illustration: PHILOX LORRIS ET SULFATIN PASSAIENT LE TEMPS A SE QUERELLER.] Par suite d'une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris se trouvaient une autre extrmit de l'htel quand l'pidmie a clat, ils n'ont donc ressenti qu'un simple malaise, un mal de tte, accompagn de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l'ambulance et donner tous leurs soins aux malades. Dans la mme salle, M. Philox Lorris, Sulfatin et M. des Marettes sont couchs en proie une fivre assez violente. Comme ils ont absorb les vapeurs dltres plus longtemps que les autres, ils sont les plus atteints. M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps se quereller. L'illustre savant, excit par la fivre, accable son collaborateur de ses sarcasmes et de sa colre. [Illustration: LE DBLAIEMENT DE L'ANCIEN MONDE] Vous tes un ne! Est-ce qu'un vritable homme de science a de ces distractions? Mon fils Georges, ce jeune homme futile et lger, n'en et pas fait autant! Je vous croyais d'une autre toffe! Quelle dsillusion! quelle chute! Notre grande affaire va manquer par votre faute... Vous m'avez couvert de ridicule devant le monde savant!... Mais vous me le paierez! Je vous fais un procs et vous demande de formidables dommages et intrts pour notre affaire rate... Quant M. des Marettes, il dclamait dans un vague dlire des morceaux de ses anciens discours la Chambre, ou des chapitres entiers de son _Histoire des dsagrments causs l'homme par la femme_, ou bien il se croyait chez lui et se disputait avec Sulfatin qu'il prenait pour Mme des Marettes. Ah! ah! femme ridicule et suranne! Vous voil donc revenue... Vous voulez ressaisir votre proie et me faire connatre de nouveaux tourments!... [Illustration: Mlle BARDOZ FUT EN TAT D'TUDIER LA MALADIE SUR ELLE-MME.] Mlle la doctoresse Bardoz au bout d'une huitaine se trouva rtablie, elle avait t furieuse en premier lieu et s'tait promis de traner Philox Lorris devant les tribunaux; mais, quand elle fut en tat d'tudier la maladie sur elle-mme d'abord, puis sur les autres, sa colre tomba. C'est que cette maladie tait extrmement intressante; il n'y avait pas moyen de la rattacher une fivre connue et classe; dans la premire phase, elle participait de toutes les fivres possibles la fois, elle runissait les symptmes les plus divers, compliqus et entre-croiss, avec les anomalies les plus bizarres, puis soudain son volution devenait compltement originale, absolument indite. Il n'y avait pas en douter, c'tait une maladie nouvelle, cre de toutes pices dans le laboratoire Philox Lorris et qui de l, peu peu, commenait se rpandre pidmiquement dans Paris. Quelques cas taient signals et l, dans les quartiers les plus divers; il fallait attribuer cette contamination soit des miasmes emports par le vent lorsqu'on avait ouvert les fentres du salon infect, soit des invits qui pourtant n'avaient ressenti eux-mmes qu'un insignifiant malaise. Et de ces centres pidmiques la maladie rayonnait peu peu, prenant, au fur et mesure, un caractre plus franc. [Illustration: LA DISCORDE MENAAIT DE DIVISER LE CORPS MDICAL.] Sur les rapports de Mlle la doctoresse Bardoz, ingnieure en mdecine et doctoresse en toutes sciences, l'Acadmie de mdecine avait dlgu une commission de docteurs et de doctoresses pour tudier de prs cette maladie nouvelle, la classer autant que possible et lui donner un nom. On ne s'entendait gure sur ce point, et chaque membre de la commission avait dj son mmoire en train dans lequel il formulait des conclusions diffrentes et proposait un nom particulier. La discorde menaait de diviser le corps mdical, car on ne s'accordait pas davantage sur la question du traitement. [Illustration: C'est une maladie nouvelle!] Par bonheur, M. Philox Lorris se trouva enfin rtabli. Quand la fivre lui laissa la facult de rflchir, l'immunit d'Adrien La Hronnire trait par le grand Mdicament national lui fut une indication prcieuse; il s'inocula lui-mme pour essayer. En deux jours, il se trouva compltement guri. Il se garda bien de rien dire la commission de mdecins et, les laissant discuter et disputer sur le nom donner la maladie et sur le traitement lui appliquer, il inocula tous ses malades et les remit sur pied au grand tonnement de la Facult. L'affaire, qui faisait un bruit norme depuis une quinzaine au dtriment du crdit et de la renomme de l'illustre savant, prit soudain une autre tournure. Ses ennemis avaient eu beau jeu pendant quelques jours pour dauber sur lui propos de l'aventure et ils s'taient efforcs de jeter un peu de ridicule sur l'accident. Mais, lorsqu'on vit Philox Lorris et son collaborateur Sulfatin se lever de leur lit de souffrance, se gurir eux-mmes en un tour de main et gurir tous leurs malades pendant que la Facult continuait se perdre dans les plus contradictoires hypothses et dvelopper les plus bizarres thories sur cette maladie entirement inconnue, l'opinion publique changea brusquement. On les proclama martyrs de la science! Des adresses de flicitations leur arrivrent de toutes parts. Martyrs de la science! Et tous les invits de la fameuse soire l'taient aussi quelque peu en leur compagnie. Tous avaient plus ou moins t atteints, tous avaient droit aux mmes palmes. coutons les journaux les plus importants et les plus autoriss leur rendre un public hommage aprs avoir dtaill leurs souffrances: Au moment o l'illustre inventeur,--disait l'_poque_, le journal tlphonoscopique de M. Hector Piquefol, invit de la grande soire et martyr de la science lui aussi,--au moment o le grand Philox Lorris venait de couronner sa carrire en faisant profiter la France d'abord et l'humanit ensuite, non pas d'une, comme on l'a dit, mais de deux immenses dcouvertes, il a failli prir victime de ses courageux essais et, avec lui, l'lite de la socit parisienne... [Illustration: Martyr de la science!] Non pas une, mais deux immenses dcouvertes qui doivent, la premire, rvolutionner compltement l'art de la guerre et le faire sortir de son ternelle routine, et la seconde rvolutionner de mme l'art mdical et lui faire quitter les mmes sempiternels errements o il se trane depuis Hippocrate! Deux dcouvertes sublimes vritablement, et qui se tiennent, malgr leur apparente opposition! La premire amne la suppression des anciennes armes et le rejet complet des anciens systmes militaires; elle permet d'organiser la guerre mdicale, faite seulement par le corps mdical offensif mis en possession d'engins qui portent chez l'ennemi les miasmes les plus dltres. Plus d'explosifs comme jadis, plus mme d'artillerie chimique, mais seulement l'artillerie des miasmes, les microbes et bacilles envoys lectriquement sur le territoire de l'ennemi. Merveilleuse transformation! Gigantesque pas en avant! Bellone n'ensanglante plus ses lauriers, immense progrs! La seconde dcouverte, qui met l'illustre savant au rang des bienfaiteurs de l'humanit, c'est le _grand mdicament national_, agissant par inoculation et ingestion, mdicament dont la formule est encore un secret, mais qui va rendre soudain vigueur et sant un peuple surmen, un sang appauvri par toutes les fatigues de la vie lectrique que nous menons tous... [Illustration: NOUVELLES DE LA MALADIE DE M. LORRIS.] Bienfaiteur de l'humanit, le sublime Philox Lorris l'est donc doublement--par la sant et l'nergie physique et morale rendues tous au moyen du miraculeux philtre que le grand magicien moderne a compos--et par sa puissante conception de la guerre mdicale qui clt jamais l're sanglante des explosifs projetant au loin en dbris sanglants les innombrables bataillons amens sur les champs de bataille... La guerre mdicale, progrs! ayant pour but seulement la mise hors de combat, dchanera sur les belligrants des maladies qui coucheront des populations entires sur le flanc pour un temps donn, mais du moins n'enlveront que les organismes dj en mauvaises conditions!... [Illustration: Martyr de la science!] Mais, de mme que, lors de l'invention de la poudre, le moine Schwartz, inaugurant l're des explosifs, fut la premire victime de sa grande dcouverte, de mme Philox Lorris, inaugurant l're de la guerre mdicale, inventeur de procds et d'engins merveilleux, faillit prir dans son laboratoire sur le thtre de sa victoire, terrass, avec son collaborateur Sulfatin, par une fuite des miasmes concentrs runis pour ses tudes! [Illustration: Martyr de la science, l'illustre savant entre en convalescence.] Il a failli prir, mais il vit pour assurer le triomphe de la science, pour faire franchir une tape nouvelle l'humanit, pour faire faire un pas dcisif la cause sacre du progrs et de la civilisation!... Il a failli prir, mais il vit... Couch sur un lit de douleur, il paye par de cruelles souffrances noblement supportes la ranon du gnie... Et dans le grand tlphonoscope de l'_Epoque_, celui qui montrait chaque jour aux Parisiens, devant l'htel du journal, l'vnement sensation, apparut, matin et soir, la chambre du malade, avec l'illustre savant dans son lit, en proie la fameuse fivre indite. On voyait, avec le bulletin rdig chaque matin et chaque soir par les illustrations mdicales: L'illustre savant en proie un accs de dlire; L'illustre savant commenant aller un peu mieux; L'illustre savant ayant une rechute; ..... Jusqu'au jour o l'on put voir ce martyr de la science debout dans la robe de chambre du convalescent et dj au travail. L'homme d'tat, le grand orateur et historien des Marettes, fier d'tre aussi compt parmi les martyrs de la science, se hta, aussitt rtabli, de dposer la Chambre, en demandant l'urgence, la proposition de loi relative au _grand mdicament national_. Depuis quinze jours on ne parlait que de l'affaire Philox Lorris; c'tait la grande actualit l'ordre du jour de toutes les conversations, le sujet de toutes les discussions des Acadmies scientifiques. La proposition des Marettes ne trana donc pas dans les bureaux; elle fut examine par une commission, ses articles furent dbattus avec l'illustre savant, discuts d'avance par tous les journaux, et, lorsqu'elle parut devant les Chambres, presque tous les partis s'y rallirent, opposants et gouvernementaux; et mme, grce l'appui de Mme Ponto la Chambre, de la snatrice Coupard, de la Sarthe, au Snat, le parti fminin, et le parti intgral masculin, les adhrents de la Ligue de l'mancipation de l'homme, dirigs par M. des Marettes, se trouvrent d'accord et votrent du mme ct pour la premire fois. La loi passa une norme majorit. Il rsultait ceci de ses nombreux articles: 1 L'inoculation du _grand mdicament_ devenait obligatoire une fois par mois pour tous les Franais partir de l'ge de trois ans; 2 Le monopole de la fabrication du _grand mdicament national_ microbicide et dpuratif, anti-anmique et reconstituant, tait assur pour cinquante ans la maison Philox Lorris; 3 Une rcompense nationale l'illustre Philox Lorris tait vote l'unanimit. Disons tout de suite que celui-ci n'accepta qu'une grande mdaille d'or, remarquable objet d'art, qui reprsentait d'un ct l'illustre savant en Hercule, vainqueur des hydres modernes, avec une inscription commmorative de sa grande dcouverte sur le revers. Les questions secondaires, relatives l'organisation des services, restaient rgler; mais c'tait l'affaire de Philox Lorris, nomm administrateur gnral, avec pleins pouvoirs. De plus, sur l'avis de Philox Lorris, la cration d'un ministre de plus fut dcide; on l'intitula _ministre de la Sant publique_. Le portefeuille en fut donn une minente avocate et femme politique, Mlle la snatrice Coupard, de la Sarthe, rapporteuse au Snat du projet de loi sur le _grand mdicament national_. Cette rglementation de tout ce qui concerne l'hygine et la sant publique va simplifier considrablement bien des choses et rendre aux populations d'immenses services. En bien des cas le _grand mdicament national_ suffira parfaitement rtablir les sants chancelantes, remettre en bon tat les organismes avaris ou fatigus, sans intervention aucune du mdecin. [Illustration: AU RESTAURANT PHARMACEUTIQUE.] Anmis, dyspeptiques, gastralgiques, malades du foie, etc., seront trs vite soulags. Ils n'auront plus besoin de prendre leurs repas, ainsi que beaucoup s'y rsignaient, dans les restaurants pharmaceutiques fonds avec tant de succs en ces dernires annes, cuisines officinales o les repas taient prpars, sur ordonnances, par des pharmaciens diplms, disciples la fois de M. Purgon et de Brillat-Savarin, inventeurs de plats hyginiques renomms, mais, en somme, assez coteux. [Illustration: Le parc National d'Armorique Hliog. & Imp. Lemercier Paris] M. Philox Lorris se trouva donc dbarrass des proccupations de sa grande affaire du mdicament. Il tait temps, car il commenait se sentir le cerveau horriblement fatigu. Lui aussi, dans le travail formidable de ces derniers jours, il avait eu des distractions et par moments s'tait vu sur le point de confondre les flacons du _grand mdicament national_ avec les cornues de l'affaire des miasmes. Maintenant il tait libre, et suivant son habitude de se reposer d'une fatigue par une autre fatigue et d'un travail par un autre travail, dont la nouveaut surexcitait ses facults, il pouvait se consacrer entirement aux dernires tudes sur la _concentration des miasmes et leur emploi gnralis dans les oprations militaires_. [Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE. COMIT DE RORGANISATION DU CORPS MDICAL OFFENSIF.] Une commission d'ingnieurs gnraux, nomme par le ministre de la Guerre, avait t charge d'laborer dans le plus grand secret un projet d'organisation du corps mdical offensif. Elle tenait sance toutes les aprs-midi, sous la prsidence de l'illustre savant. On voyait peu Estelle Lacombe au laboratoire; la jeune fille, en arrivant chaque matin, se htait, aprs avoir fait acte de prsence chez M. Sulfatin, de gagner l'appartement de Mme Lorris, o personne des amis et relations de Philox Lorris, tous gens de science, d'affaires ou de politique, ne pntrait jamais. Mme Philox Lorris tait si occupe, pensait-on, toujours perdue dans les plus profondes mditations philosophiques, tournant et retournant pour son grand ouvrage les plus nbuleux problmes de la mtaphysique. La fiance de Georges Lorris, ayant gagn compltement la confiance et l'amiti de sa future belle-mre, fut pourtant la fin mise dans la confidence de ces travaux, dont la seule ide la faisait trembler presque autant que les vastes conceptions scientifiques de Philox Lorris. Un jour, Mme Lorris l'introduisit mystrieusement dans une petite pice que Philox Lorris appelait le cabinet d'tudes de Madame. C'tait un petit salon fort gai, rempli de fleurs, suspendu comme une cage vitre sur l'angle de l'htel, avec vues sur le parc et sur l'immense droulement des toits et des monuments de la grande ville. Voyez si j'ai confiance en vous, ma chre Estelle, dit Mme Lorris; je vais tout vous dire, il me semble que vous n'tes pas trop _ingnieure_ pour me comprendre. --Hlas! je le suis si peu, madame, mon grand regret et malgr mes efforts! M. Philox Lorris me le reproche toujours... --Tant mieux! tant mieux! Je puis vous rvler mon grand secret... Je m'enferme ici pour... --Je sais, madame, pour mditer et crire votre grand ouvrage philosophique, dont M. Lorris donnait l'autre jour devant moi des nouvelles quelques membres de l'Institut... --Vraiment! il en parlait? --Oui, madame... Il parat que votre travail avance... du moins c'est ce que disait M. Lorris... --Mon grand ouvrage philosophique, le voici! dit Mme Lorris en riant. Et elle montrait Estelle stupfaite une petite tapisserie en train et diverses broderies jetes parmi des journaux de modes sur une coquette table ouvrage. Oui, je m'enferme ici pour travailler ces petites inutilits, je me cache soigneusement de mes amies bourres de sciences, ingnieures, doctoresses, femmes politiques! C'est ma frivolit qui s'obstine lutter et protester contre notre sicle scientifique et polytechnique, contre mon tyrannique mari et ses tyranniques thories... Nous serons deux, si vous voulez? --Si je le veux? Ah! je crois bien... J'abandonne le laboratoire et je reste avec vous, dit Estelle avec joie. Ne voyant presque plus Estelle, M. Philox Lorris en tait arriv l'oublier. Georges Lorris put s'en apercevoir un jour que M. Lorris, entre une matine de manipulations de miasmes dans son laboratoire et une aprs-midi rclame par le Comit d'organisation du nouveau corps mdical offensif, crut pouvoir consacrer quelques instants ses devoirs de pre de famille. [Illustration: LE CABINET DE TRAVAIL DE Mme LORRIS.] A propos, et l'affaire de ton mariage? dit-il Georges; qu'est-ce que nous avons conclu donc, je ne me rappelle plus? O en sommes-nous? --Nous en sommes, rpondit Georges, la conclusion naturelle, vous n'avez plus qu' fixer le jour... --Trs bien! Voyons, je suis tellement pris... Passe-moi mon carnet... Bien... mercredi prochain, non, il faut les huit jours de publications... samedi, alors! j'aurai une heure moi, vers midi; crie-moi cette date dans mon phono-calendrier de chevet: samedi 27, mariage Georges au revoir... A propos, sapristi! avec laquelle des deux?... --Comment! des deux? --Oui, de la doctoresse Bardoz, ou de la snatrice Coupard, de la Sarthe... Je dois t'avouer, mon cher enfant, que j'ai eu des distractions en ces temps derniers... Je baisse, mon ami, je baisse... Je voyais beaucoup ces dames dans nos comits. Un jour, j'ai demand la main de la doctoresse Bardoz et, deux jours aprs, par suite d'un oubli que je ne m'explique pas, j'ai aussi demand celle de la snatrice... Je suis fort embarrass et ennuy... C'est toi de dcider... Tu sais, j'ai eu acceptation immdiate, ces dames n'aiment pas gaspiller leur temps ni celui des autres... Voyons, laquelle? --Ni l'une ni l'autre! s'cria Georges en s'efforant de ne pas rire; votre distraction a t plus grande que vous ne le souponniez; vous avez oubli que j'tais fianc une troisime personne... Et c'est celle-l que j'pouse. --Ah! sapristi! qui donc? --Mlle Estelle Lacombe! --Ae! la jeune demoiselle encore imbue des frivolits d'un autre ge... Je n'y pensais plus du tout, je te croyais guri!... Ah! mais, nous en recauserons... nous verrons... Je me sauve! Le samedi 27, le tlphono-agenda de M. Philox Lorris lui rappela que le jour fix pour le mariage de Georges tait arriv. Quelle corve! Justement, il avait le matin une srie d'expriences dcisives pour l'affaire des miasmes, et ensuite une importante sance du Comit!... M. Philox Lorris s'habilla la hte et tlphona son fils. Tu ne m'as pas dit avec laquelle? --Mais si, avec Mlle Estelle Lacombe! --Alors, c'est dcid? --Tout fait! Toute la noce est prvenue... Maman s'habille pour la crmonie... Je n'ai pas le temps de discuter... Tu y mets vraiment de l'obstination... Soit! mon garon; je te prviens seulement une dernire fois que tu ne dois pas t'attendre une descendance forte en mathmatiques... --J'y suis rsign!... --Comme tu voudras!... Mais avec tout cela, me voil fort embarrass... avec mes deux autres demandes en mariage... Tu m'as tellement troubl depuis quelque temps, l'inconcevable lgret avec laquelle tu arranges ta vie et gches si regrettablement ton avenir, m'a si fort inquit!... J'ai la doctoresse Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe, sur les bras maintenant. Et cause de toi!... Cela va me faire certainement deux bons procs soutenir... Et j'ai bien d'autres choses en tte pour le moment... Comment me tirer de l? --Dame! je ne sais pas trop. [Illustration: --LA GUERRE MIASMIQUE. PRPARATION DES ENGINS.] --J'y pense: une snatrice, une doctoresse, cela ferait bien l'affaire de Sulfatin... --Comment! toutes les deux? --Non, une seulement, n'importe laquelle, c'est un homme srieux, lui... Ce n'est pas un joli coeur comme toi, un cerveau atrophi par le futilisme, il est redevenu le Sulfatin d'autrefois, d'avant la petite chute... Sur lui, dsormais, fadaises, billeveses sentimentales n'auront plus prise! Pour Sulfatin, j'en suis sr, snatrice ou doctoresse, peu importe, elles se valent. --Mais c'est qu'il en restera une... --Saperlotte! Tu peux dire que ton mariage me jette dans de cruels embarras, un moment o, je te le rpte, je n'ai gure le temps de m'occuper de toutes ces niaiseries... Que ferons-nous de la deuxime? Mon Dieu, qu'en ferons-nous? --Il y a bien M. Adrien La Hronnire, votre ex-malade... Mais il avait parl, pour tre bien soign, d'pouser Grettly, qui s'entendait le dorloter... --Puisqu'il n'est plus malade... D'ailleurs, il pourrait pouser la doctoresse Bardoz, et Sulfatin, qui est ambitieux, aurait la main de la snatrice... Il faut absolument que j'arrange ces affaires-l avant d'aller pour toi la mairie... [Illustration: LA LUTTE CONTRE LE MICROBE.--MDAILLE D'HONNEUR DE M. PHILOX LORRIS.] [Illustration: MIGRAINES SCIENTIFIQUES.] VIII Le mariage Lorris.--M. Philox Lorris n'en a pas fini avec les difficiles ngociations.--Double mariage arranger.--Retour Kernol.--Le temps des vacances.--Arrive des nervs. Enfin, tous les obstacles tant aplanis, tout se trouvant peu prs arrang, Georges et Estelle sont maris. La crmonie a t imposante. Comme M. Philox Lorris se prparait voler, en soupirant, un quart d'heure ses occupations pour aller donner la signature indispensable, la mairie, une avoue se prsenta, en mme temps qu'une grle de papiers timbrs et de phonogrammes d'avous, d'huissiers et autres officiers ministriels s'abattait sur lui. C'taient Mlles la doctoresse Sophie Bardoz et la snatrice Hubertine Coupard, de la Sarthe, qui entamaient chacune un procs en rupture de ngociations matrimoniales, demande en mariage impliquant promesse, et demandaient chacune 6 millions de dommages-intrts. M. Philox Lorris, qui n'aimait pas laisser traner les affaires et tenait se dbarrasser de toutes proccupations aussi rapidement que possible, se mit, de plus en plus maugrant, son Tl et entreprit toute une srie de ngociations difficultueuses pour essayer d'amener Mlles Bardoz et Coupard renoncer ce procs qui devait produire un tel clat de scandale, susceptible mme de nuire leur carrire, rappeler les huissiers lancs sous le coup de la colre, et enfin, aux lieu et place de ce jeune cervel de Georges Lorris, qui ne pouvait se couper en deux--et dans tous les cas peu digne d'elles,-- vouloir bien accepter l'illustre docteur Sulfatin, bras droit et successeur tout dsign de M. Philox Lorris, et l'minent Adrien La Hronnire, galement ingnieur et docteur en toutes sciences et plus particulirement docteur s finances, grand brasseur d'affaires, tout nouvellement restaur et remis neuf par le grand, par le merveilleux _mdicament national_, sur le produit duquel il prlevait une part assez srieuse, suivant contrat. [Illustration: L'AVOU DE Mlle COUPARD.] Htons-nous de dire, la louange du sens pratique de ces dames, que leur colre bien justifie s'apaisa vite devant les explications de M. Philox Lorris et qu'elles consentirent discuter elles-mmes les propositions de leur adversaire, au lieu de le renvoyer aux hommes de loi. [Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE.--MANOEUVRES DE L'ARTILLERIE DU CORPS MDICAL OFFENSIF] M. Philox Lorris, pour pargner du temps, avait pris la communication en mme temps avec les deux dames; il n'avait pas se rpter, son discours servait pour les deux. [Illustration: LE MARIAGE LORRIS.--ARRIVE A LA MAIRIE.] Enfin, aprs deux heures de discussions tlphoniques, tout fut arrang: Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, dsarmrent; la plaque des Tls reflta des visages rassrns. M. Philox Lorris fit retentir toutes les sonneries de l'htel et manda dans son cabinet ou au Tl Sulfatin et La Hronnire, pour les mettre au courant de l'affaire. Nouvelles et dlicates ngociations. Par convenance, M. Philox Lorris interrompit la communication avec ces dames, afin que l'on pt discuter tranquillement et srieusement, sans perdre de temps en formules et en vaines priphrases. Un quart d'heure d'explications. Un quart d'heure de rflexions. Total: encore une demi-heure de perdue! Mais M. Philox Lorris eut la joie d'enlever l'adhsion de Sulfatin et de son ex-malade la combinaison qui arrangeait l'ennuyeux imbroglio et sauvait la maison Philox Lorris d'un scandaleux procs. Sulfatin et La Hronnire consentaient. Vite! l'illustre savant, poussant un _ouf!_ de soulagement, mit le doigt sur le timbre pour rtablir la communication avec ces dames, avec les _adversaires_! Trop tt, hlas! Aux premiers mots, M. Philox Lorris vit qu'il tait tomb dans une nouvelle distraction. Dans sa hte d'en finir, il avait nglig de prciser un point assez important: laquelle des deux pousait Sulfatin? laquelle pousait La Hronnire? Il leur avait donn le choix toutes les deux et chacune avait jet le dvolu sur le mme, sur l'illustre ingnieur et docteur Sulfatin, certain du plus magnifique avenir et n'ayant jamais eu besoin d'tre remis neuf. Ce fut peut-tre la partie la plus difficile de ces ngociations. Sulfatin, aux premiers mots, eut par bonheur la dlicatesse de couper la communication avec Adrien La Hronnire, rest chez lui et en train de s'habiller pour la noce; l'amour-propre de l'ex-malade n'eut donc pas souffrir trop cruellement de la discussion. Une heure encore de ngociations! M. Philox Lorris rongeait furieusement son frein. Que de temps perdu! Tout cela par la faute de cet tourneau de Georges, en ce moment bien tranquille et en train de roucouler des fadeurs vieilles comme le monde auprs de sa fiance, pendant que son pre se donnait tant de mal et se fatiguait aussi ridiculement la cervelle cause de lui! [Illustration: PARC NATIONAL.--L'ARRIVE DES NERVS] Enfin, cette fois tout fut conclu et arrang. Mlle la snatrice Coupard, de la Sarthe, acceptait la main de l'ingnieur-docteur Sulfatin, moyennant contrat d'association complte de ce dernier la grande maison Philox Lorris et promesse de cession pour plus tard,--et Mlle la doctoresse Bardoz daignait agrer la main de M. Adrien La Hronnire. Un si curieux cas de restauration! Un triomphe de la science mdicale! C'tait si bien son affaire, elle doctoresse... [Illustration: L'ARRIVE DES NERVS.] Enfin, on put faire reparatre Adrien La Hronnire pour lui apprendre son bonheur et terminer les derniers arrangements. M. Philox Lorris tait libre; il se hta, aprs courtes flicitations aux deux couples, de commander son aronef pour voler la mairie et en finir avec ses absorbants devoirs de pre. Il se trouvait en retard pour l'tat-civil; comme il allait partir en coup de foudre, la sonnerie du Tl, retentissant de nouveau, l'arrta encore une fois. C'tait M. le maire du LXIIe arrondissement qui tranchait la difficult en proposant de marier tlphoniquement les jeunes poux. M. Philox Lorris, heureux de la bonne attention de ce magistrat, lequel d'ailleurs tait trs press lui-mme, accepta bien vite et tlphona sans plus tarder le consentement paternel. Il eut de cette faon l'agrment de s'pargner une course et d'viter la rencontre de quelques huissiers lancs trop vite et non avertis encore de l'apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes poux l'ouverture des hostilits, parlant leur personne, en pleine noce. Cot: 7,538 fr. 90. Aprs la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite, eut l'obligeance, au lieu de prononcer l'allocution des grandes occasions, rserve aux maris d'importance, de remettre des phonogrammes de cette allocution Georges, qui les mit dans sa poche, en promettant de les couter avec respect et attention le lendemain mme, ou plus tard. La noce se dirigea ensuite vers l'glise, o se pressaient dj toutes les notabilits de la science, de la politique, de l'industrie, du haut commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aronefs ou arocabs se balanaient au-dessus de l'difice et ce fut un charmant coup d'oeil que le dfil de tous ces lgants vhicules ariens escortant les nouveaux poux jusqu' l'htel Philox Lorris. Dans l'aprs-midi, les nouveaux maris remontrent dans leur aronef. Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne, o ils avaient nagure fait leur Voyage de fianailles. La petite ville de Kernol les revit. Par autorisation spciale, Georges Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aro-chalet des plus confortables et s'y installer avec Estelle 50 mtres au-dessus de la grve, dans l'embrun de la mer et le parfum des landes, devant un panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes rocheuses hrisses de vieux clochers, de forts de chnes enchssant dans l'meraude frissonnante de vieilles ruines fodales ou de mystrieux cercles de pierres celtiques... Les semaines passrent vite dans ces dlicieuses solitudes... Un jour vint cependant o elles furent envahies. C'tait le commencement des vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes les guimbardes roulaient charges de gens ples et fatigus, dont les ttes ballottaient sous les cahots des chemins. C'tait l'arrive annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de nouvelles forces dans le calme et la tranquillit des landes, l'arrive de tous les nervs et de tous les surmens, accourant se rejeter sur le sein de la bonne nature, haletants des luttes passes et heureux d'chapper pour quelque temps la vie lectrique. Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou moins pniblement, aux portes de Kernol, les pauvres nervs et se laisser tomber aussitt sur la premire herbe entrevue, s'tendre sur le gazon, s'allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos, avec des soupirs de soulagement et des frmissements d'aise. Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables... Ouf! enfin! L'air pur, non souill par toutes les fumes souffles par les monstrueuses usines! la tranquillit, la dtente complte du cerveau et des nerfs, la joie suprme de se sentir renatre et le bonheur de revivre! Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies, dans la fracheur des grves, nous allons nous reprendre, nous allons respirer, souffler, nous allons reconqurir des forces pour les luttes futures... Continue tourner avec les autres, ceux qui, hlas! ne peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les malheureux ilotes trop profondment engags dans tes rudes engrenages, absorbante et terrifiante machine sociale! FIN [Illustration] TABLE DES MATIRES PREMIRE PARTIE Pages. I. De l'accident du grand rservoir d'lectricit N. Le dgel factice. Le grand Philox Lorris expose son fils son moyen pour combattre en lui un fcheux atavisme. Admonestations tlphonoscopiques interrompues. 1 II. Le courant fou. Le dsastre de l'_Aronautic-Club_ de Touraine. O l'on fait tlphonoscopiquement connaissance avec la famille Lacombe, des phares alpins. 14 III. Les tourments d'une aspirante ingnieure. Les cours par Tl. Une fidle cliente de Babel-Magasins. L'ahurie Grettly circulant parmi les engins. Le Tljournal. 27 IV. Comment le grand Philox Lorris reoit ses visiteurs. Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens. Demande en mariage inattendue. Les thories de Philox Lorris sur l'atavisme. La doctoresse Sophie Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe. 39 V. Sduisant programme du _Voyage de fianailles_. L'ingnieur mdical Sulfatin et son malade. Tout aux affaires. Le pauvre et fragile animal humain d'aujourd'hui. 55 VI. Le _Parc national d'Armorique_ barr l'industrie et interdit aux innovations de la science. Une diligence! La vie d'autrefois dans le dcor de jadis. L'auberge du grand Saint-Yves, Kernol. O se dcouvre un nouveau Sulfatin. 74 VII. Ordre d'appel. Mobilisation des forces ariennes, sous-marines et terriennes du XIIe corps. Comment le huitime chimistes se distingua dans la dfense de Chteaulin. Explosifs et asphyxiants. Le bouclier de fume. 95 DEUXIME PARTIE I. Prparatifs d'installation. La fodalit de l'or. Quelques figures de l'aristocratie nouvelle. La nouvelle architecture du fer, du pyrogranit, du carton, du verre. Les photo-picto-mcaniciens et les progrs du grand art. Messieurs les ingnieurs culinaires. 114 II. Les grandes affaires en train. Conflit Costa-Rica-Danubien. L're des explosifs va tre close. La guerre humanitaire. Triste tat de la sant publique. Trop de microbes. Le grand Mdicament national. 128 III. Estelle Lacombe assiste une dispute conjugale. Bienfaits de la science applique aux scnes de mnage. Autres beauts du phonographe. La petite surprise de Sulfatin. 154 IV. Grande soire artistique et scientifique l'htel Philox Lorris. O l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis. Quelques invits. Premire distraction de Sulfatin. Les phonographes malades. 165 V. M. le dput Arsne des Marettes, chef du parti masculin. La _Ligue de l'mancipation de l'homme_. Encore Sulfatin. M. Arsne des Marettes songe son grand ouvrage. 180 VI. Philox Lorris dveloppe ses plans. La sant obligatoire par le _Grand Mdicament national_. Deuxime distraction de Sulfatin. Le rservoir miasmes. 197 VII. La catastrophe de l'htel Philox Lorris. Trente-trois martyrs de la science. Naissance d'une maladie nouvelle absolument indite. Le grand ouvrage de Mme Lorris. O l'illustre savant se trouve cruellement embarrass. 207 VIII. Le mariage Lorris. M. Philox Lorris n'en a pas fini avec les difficiles ngociations. Double mariage arranger. Retour Kernol. Le temps des vacances. Arrive des nervs. 223 [Illustration] [Illustration] TABLE DES GRAVURES HORS TEXTE L'lectricit (la grande Esclave). FRONTISPICE. Les saisons rgularises. Distribution de la pluie la demande. 9 Les Saharas rendus l'agriculture par la refonte des climats. 17 Les Tubes, vue prise en aronef 700 mtres. 25 On respire la fracheur du soir. 33 D'examens en examens. 41 Grand choix d'aeux. Quelle influence atavique va dominer? 49 La course l'argent. 57 Le Voyage de fianailles. 65 Dernires architectures navales. Les donjons flottants. 73 Doux repos sous les dolmens (Parc national). 81 Grandes manoeuvres. Charge de bicyclistes. 89 Quelques chantillons de la flotte arienne. 97 Feu le courage militaire, remplac par la rsignation fataliste de cibles. 105 Grandes manoeuvres sous-marines. Monitor sous-marin surpris par les torpdistes. 113 Examens pour le doctorat s sciences militaires. 121 Un quartier embrouill. 129 La vieille Lutce et la nouvelle. 137 Les continents bonds comme des radeaux de la Mduse. 145 Dchance physique des races trop affines. 153 La fodalit nouvelle. 161 L'invasion asiatique. Concentration des dix-huit armes tartares en Danubie, sous les ordres du Mandarin ingnieur en chef. 169 Adduction et distribution du feu central. Transformation de l'agriculture, emplois industriels et de mnage. 177 Nos fleuves et notre atmosphre. Multiplication des ferments pathognes, des diffrents microbes et bacilles. 185 La chimie vnneuse, empoisonneuse et sophistiqueuse. 193 Le rve de M. Arsne des Marettes. 201 Le dblaiement de l'ancien monde. 206 Le Parc national d'Armorique. 217 La guerre miasmatique. Manoeuvres de l'artillerie du corps mdical offensif. 225 Parc national. L'arrive des nervs. 226 [Illustration] CORBEIL.--IMPRIMERIE CRT-DE L'ARBRE [Illustration: Imp Draeger & Lesieur, Paris] * * * * * Liste des modifications: page 68: responsasbilits remplac par responsabilits (et d'assumer ces nouvelles responsabilits) page 178: ton par son (et se leva pour chercher son fils.) page 220: rajout (et tlphona son fils) page 231: Coupart remplac par Coupard (et la snatrice Coupard, de la Sarthe) page 232: Maretes par Marettes (M. le dput Arsne des Marettes) End of the Project Gutenberg EBook of La Vie lectrique, by Albert Robida License: Share Alike