Produced by Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) EDMOND ROSTAND UN SOIR A HERNANI --26 FVRIER 1902-- PARIS Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE EUGNE FASQUELLE, DITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1902 Tous droits rservs EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE OUVRAGES DU MME AUTEUR Les Musardises, posie (_puis_). Les Romanesques, comdie en trois actes et en vers, 19e mille 2 La Princesse Lointaine, pice en quatre actes, en vers, 20e mille 2 La Samaritaine, vangile en trois tableaux, en vers, 20e mille 3 50 Cyrano de Bergerac, comdie hroque en cinq actes, en vers, 255e mille 3 50 L'Aiglon, drame en six actes, en vers, 195e mille 3 50 Il a t tir de cet ouvrage: 30 exemplaires numrots sur papier du Japon. Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Sude et la Norwge. Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. UN SOIR A HERNANI A PAUL MEURICE I Zoin da herri hori? Le vieil homme fit halte. L'heure rosait au loin les croupes de basalte; La montagne semblait courir au golfe clair Pour mler ses moutons aux moutons de la mer; La fougre tait morte et l'herbe tremblait toute; Et, noir contre le ciel, au tournant de la route O malgr la saison deux gents pineux Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde, Etait assis de l'air le plus triste du monde Sur un petit cheval tte de mulet. Zoin da herri hori? demandais-je. (Quel est Ce village?) Et du doigt je montrais un village, Tout en scandant ces mots de la langue sauvage Vieille comme la roche et comme l'Ocan. --Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan. Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'tre triste, Toucha le bord pointu de son bret carliste. Laissa courtoisement tomber sur l'tranger Le mpris d'un regard qui semblait droger, Et rpondit... Gents, sapins, fougre, ronce! Je connaissais pourtant, d'avance, sa rponse! Je savais par quel mot trissyllabique et fier Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air, Ce vieux ptre hautain allait rpondre, puisque Par ces chemins d'Espagne o la grce maurisque Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot, J'arrivais tout exprs pour l'entendre, ce mot! Puisqu'il avait, lui seul, rythm ma marche; et certe Je ne l'ignorais pas, petite route verte, Le nom du cher village assis sur tes bords frais; Ce n'tait qu'un pieux frisson que je m'offrais De me faire, en ce lieu, par cet homme, cette heure, Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure! L'enthousiasme tait dans mon me. J'avais Besoin d'entendre l ce nom que je savais, Et ce nom que pourtant j'tais si sr d'entendre Je l'attendais,--j'tais tout ple de l'attendre! Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux Et par la majest du val crpusculaire, Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R Qui vibra comme vibre un fer de makhila, Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A Cette sonorit gutturale et chantante Qui prolonge, largit, et solennise, et, lente, Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir, Le nom de Hernani roula dans l'or du soir! Hernani, Hernani!... Ptre du pays basque, Quand le silence emplit le val comme une vasque, Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit; Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre, Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux De ses chos et des chos de ses chos! Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous Ont laiss les premiers enthousiasmes fous; Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon me Ce nom vient d'veiller, en innombrable gamme, Plus d'chos que jamais tu n'en dterminas Quand tu poussais, le soir, tes longs _irrinzinas_! Hernani! Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre, Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre! La Victoire pour lui n'habite pas ce nom! Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe? Non, Et le soc en ouvrant la terre qu'il dfriche Ne peut faire jaillir un tronon d'hmistiche! Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art, Il n'est brod que sur l'invisible tendard, Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. Ah! si c'tait le nom de quelque grand massacre, Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot Rouler parfois--norme et sinistre grelot-- Une tte de mort au large dans un casque Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque Prononcerait ce nom avec respect, tout bas; Car on est fier d'un champ o le dieu des combats Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres Et sur lequel deux Rois ont enlac leurs chiffres Tracs en ossements d'hommes et de chevaux; Et Wagram sait qu'il est Wagram; et Roncevaux Sait qu'il est Roncevaux; Cannes sait qu'elle est Cannes; Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, Et s'tant au soleil sur la route endormi, Hernani n'a pas su qu'il tait Hernani! Le paysan, toujours immobile, s'tonne; Sa gravit, devant mon trouble, l'abandonne; Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit Quand on lui dit le nom d'un village; il sourit De tous les petits plis de son visage glabre; Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, Disparat au tournant du chemin. Hernani!... II J'avais dit: Puisqu'il existe Entre Irun et Tolosa Un village fier et triste O la gloire se posa; Puisqu'en descendant vers l'bre On entend, prs d'un roc nu, Palpiter un nom clbre Sur un village inconnu; Puisque, tant le nom d'un drame, Et le nom d'un drame en vers. Ce nom-l me touche l'me Comme avec des lauriers verts! Et puisque d'ailleurs les choses S'arrangent mal ce point, Las! que les apothoses Moi seul ne les verrai point; Puisque, divin porte-lyre, Je ne sais pas o je puis Aller prier pour te dire Que de ta suite j'en suis; Puisque je n'irai pas boire, Dans l'humble creux de ma main, A ces fontaines de gloire Qu'on fera couler demain... Je prendrai devant ma porte Ce chemin bleu qui conduit A ce village qui porte Ce nom qui chante et qui luit: J'irai voir, passant la Rhune, O vieux village hidalgo, Ton chapeau de tuile brune Empanach par Hugo; J'irai parmi le mystre De la route et du buisson Clbrer le centenaire A ma modeste faon; Aucune voix indiscrte Ne viendra me faire un cours (L'oeuvre, l'homme, et le pote); Le Vent fera les discours. Oh! je n'aurai pas la pompe D'un cortge officiel... Mais le coteau qui s'estompe Et les toiles du ciel! Un peu de brise franaise En ce soir de Fvrier Soufflera dans le mlze Et dans le genvrier; Je veux, plerin que grise Un espoir d'tre bni, tre l quand cette brise Soufflera sur Hernani! --Et j'tais parti. J'arrive, Petite ville, et je vois Ton arrogance pensive, Ton noir profil d'autrefois! Dj je vois apparatre Un toit fier et surplombant, Des balcons qui semblent tre Dessins par Artaban; A mesure que j'approche Je vois mieux se dtacher Cette fantastique roche Qui domine ton clocher; Je t'admire! je m'attarde A t'admirer dans le soir! Et pourquoi je te regarde Tu ne peux pas le savoir. Hernani-du-Val-Bleutre N'a pas entendu le cor Que Hernani-du-Thtre Fait sonner dans son dcor! Tandis que ton nom s'envole Sur le grand drame franais, Petite ville espagnole, Tu murmures: Je ne sais... Et tu t'endors, fire et triste, Entre Irun et Tolosa, Au fron-fron d'un guitariste, Au parfum d'un mimosa! III Oui, c'tait bien ici qu'il fallait que je vinsse! Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince: Et tout est demeur--choses et paysans-- Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans! Mais mon motion, tout d'un coup, s'est accrue Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue. Au seuil de Hernani j'hsite avec amour, Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour. Je traverse un trange et vaste jeu de paume O travaille cette heure un vieux cordier fantme Qui dvide, et recule, et chante.--Un montagnard Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard. Mais rien qu' la faon dont il marche dans l'herbe, Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe! C'est lui-mme, et la nuit tu dois, Doa Sol, Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol, --Sans bruit parce qu'il a ses bonnes alpargates!-- Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates. Oh! cet homme farouche, et qui possde l'art D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme, Va crier: Je suis Jean d'Aragon! et cet homme Va trouver trop petits pour lui des chafauds... Non! cet homme se baisse et ramasse une faux. Et jette cette faux sur son paule, et rentre Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumire un antre! --Et je vois s'avancer un tre singulier Qui balance un bton de bois de nflier. Et c'est le _celador_ du village, le garde De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde. Je n'en crois pas mes yeux! Pourquoi donc, _celador_, Sur votre bret noir ces deux lettres en or? Que veut dire: V. H.? Il rpond avec pompe: _Villa d Hernani._ Cet Espagnol se trompe. Oh! quand, pour te grandir encore, on t'exila. Matre, tu n'aurais eu qu' venir vivre l! C'et t somptueux, formidable,--et logique. La ville tait marque ton chiffre magique. Certes, j'aime cette le o ta grande ombre erra. Mais j'aperois le roc de Santa Barbara S'riger prement, et je regrette presque En voyant un rocher tellement hugoesque Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu, Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu! Je te vois, habitant, l-haut, parmi les ailes, --O grand dessinateur de tours et de tourelles!-- Cet espce de noir donjon mdival Que tu faisais sortir avec un ciel, un val, Et des machicoulis dont le crneau s'chancre, De l'largissement d'une arabesque d'encre! * * * * * Mais tu n'es pas absent, malgr que ton manoir Soit construit seulement par les vapeurs du soir Superbe castellan d'une invisible crte. Tu restes jamais perch sur la conqute! Ce village orgueilleux sera toujours toi: Il n'est plus l'Espagne, il n'est plus son Roi; En allongeant sur lui la griffe d'un pome Tu l'as pris, ce village, Don Carlos lui-mme! Mais que dis-je? tu n'as pas attendu si tard! Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard! Si bien que Hernani, que ton oeuvre accapare, Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre! IV Je tche de revoir l'enfant mystrieux Voyageant en Espagne,--et je ferme les yeux... Et je marche travers la bruyre sauvage, Et je rve, en marchant, les dtails du voyage. O joie! avoir dix ans, tre fils d'un vainqueur, Savoir dj beaucoup de Virgile par coeur, Garder, n'ayant jamais t mis au collge, Autour de l'me, encor, ce duvet qui l'allge; Et parce que d'honneurs et de gloire couvert Le gnral Joseph-Lopold-Sigisbert, Dont le pre est un humble artisan de province, Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince, Et qu'entre deux combats ce hros s'attendrit,-- Se trouver brusquement en route pour Madrid, Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze, Comme si l'on avait rv mil-huit-cent-onze, Paris, et les portraits de Napolon Deux, Se rveiller courant des chemins hasardeux O parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune, On rencontre un courrier qui vient de Pampelune! Je rve les dtails du voyage. Correct, Cambr contre le fond capitonn d'Utrecht Pour que sa redingote brandebourgs l'pouse, Et pour qu'elle rabatte la mil-huit-cent-douze Sur son buste bomb les paulettes d'or, --Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort.-- L'aide de camp marquis du Saillant accompagne La gnrale Hugo qui se rend en Espagne. La gnrale Hugo n'est pas contente. Elle a Horreur du vieux coucou que l'on rafistola Et qui penche, guimbarde aux formes fantmales, Sous des gibbosits de meubles et de malles. Cet objet la fois gothique et Pompadour, Chaise de poste ensemble et carrosse de cour, Qui sur de grands ressorts en gondole s'agence, Par son cabriolet tient de la diligence, Et, par son grincement, du char boeufs. Des boeufs Viennent d'ailleurs aider dans les chemins bourbeux Les six mules hors d'ge et tintinnabulantes Auxquelles un gaillard, prompt les trouver lentes, Crie, en fouettant leur dos corch jusqu' l'os, Toutes sortes de mots qui finissent en _dios_. Les trois petits Hugo, d'humeur moins difficile, Se sont accommods de ce luxe fossile; Les deux grands ont pouff de rire en contemplant Le ventre vert et or de ce monstre roulant Dont l'ombre sur la route est apocalyptique; Et, grave, ayant dj sa petite esthtique, Le plus petit des trois ne l'a pas trouv laid. Ils montent tous les trois dans le cabriolet. Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre; Changent de place; ils sont heureux; tout les enivre! Car les petits enfants sont de grands voyageurs Et les endroits quitts ne gardent pas leurs coeurs. Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches. Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu'ils ont mis. On entend s'envoler parfois de tendres cris Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage; Et le carrosse roule... Eugne, soyez sage! --Surtout surveille bien ton petit frre, Abel! Et l'on voit s'empourprer le mont Jaitzquibel. Ils font tous ce chemin que je viens de refaire. Je les vois. Je peux dire: Ils sont aux croix de pierre. Ils longent le vieux mur de granit (il y a Maintenant sur ce mur un grand magnolia!). Je peux dire: Ils vont tre au chteau d'Urtubie Dont l'armure d'ardoise est sans cesse fourbie Par quelque brusque averse au flot diluvien; Ils y sont! ils le voient, comme un archer qui vient De laver grande eau les mailles de sa brugne, Se scher au soleil sur la route d'Urrugne. Ils sont au pont; ils sont... Je rve les dtails Du voyage. Je sais devant quels vieux portails Ils se sont arrts, dans un certain village. Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage A rejoint, prs d'Irun, le Convoi du Trsor. Un beau gnral-duc tout tincelant d'or Prend le commandement de cette cavalcade Qui doit faire briller les yeux de l'embuscade; C'est parmi des plumets que l'on ressort d'Irun; D'alertes claireurs galopent un par un Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule... Clic! Clac! Dj les fers de la premire mule Ont frapp d'un sonore et quadruple omga La roule d'Oyarzun et d'Astigarraga; La bergre s'enfuit et le troupeau s'effare; Les andalous vont l'amble au son de la fanfare. Quoi! pour Victor Hugo, des trompettes?--Dj? Non, mais pour le Trsor. Ce Trsor protgea Le petit voyageur pour qui tremble la Muse. Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s'amuse. Deux mille hommes pied! mille hommes cheval! Et l'on serre les rangs! et dans l'ombre du val La Providence--car toujours la Providence Lorsque nat un gnie est dans la confidence!-- Sourit de ce Trsor qui n'est qu'un prte-nom; Et trois mille soldats renforcs de canon, Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres, Un merveilleux enfant dont l'me est pleine d'astres! Je rve les dtails du voyage. Un convoi Fait exprs, semble-t-il, pour l'enfant qui le voit! Chane hro-comique, espagnole et franaise, Et dont chaque chanon est fait d'une antithse! On voyage en Espagne, on est gard par des Grenadiers: ce sont des grenadiers hollandais. Napolon, qui pense tout malgr la guerre, Envoie un personnel tout neuf au Roi son frre: De sorte qu'on peut voir un quadrille dansant D'auditeurs au Conseil d'tat sur des pur-sang. Le Trsor est suivi de trois cents vhicules Remplis de voyageurs charmants ou ridicules. Elgance o parfois la loque flamboya, On dirait d'un Boilly retouch par Goya. Les jeunes colonels musqus et sans moustaches Dcouvrent des minois dans le fond des pataches: La main tremble; l'oeil rit; la fleur tombe... Est-ce beau, Criant Salinas, chantant Pancorbo, Tantt pris de fou rire et tantt de panique, Sous cet immense ciel bleu, ce cortge unique Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant, Et, parmi ce cortge unique, cet enfant! Cet enfant porte en lui deux provinces de France, Et sa Bretagne rve, et sa Lorraine pense; Et c'est en mme temps un petit Parisien Qui ne perd pas la tte et qui regarde bien. Qu'il regarde! voici Hernani!... V Les voitures Passent sous la visire norme des toitures Dans cette rue trange o je monte en rvant. Ah! c'est l'Espagne, enfin! Je sais bien qu'au-devant De celui qui sera son pote, l'Espagne Avait mand sa grce travers la montagne, Qu'elle avait dtach vers lui quelques splendeurs --Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs, Chargs de l'accueillir au seuil de la Biscaye D'un peu de majest, de morgue et d'antiquaille! Je sais bien qu'au-devant de celui qui venait Elle avait envoy le soleil, le gent, Le vent du sud chantant son grand air de bravoure; Que dj cette Reine, aux portes de Ciboure, Avait fait de sa part saluer cet Infant Par un vieux mendiant de rouge se coiffant; Mais c'est Hernani--noir village, je t'aime!-- Qu'elle avait dcid de l'attendre elle-mme. Et tous les murs taient pavoiss de haillons. Depuis qu'on parcourait les pres rgions Pour la premire fois le convoi faisait halte; De sorte que ce fut vraiment--et je m'exalte, Je parle seul tout haut, je ris!--ce fut ici Que la rencontre eut lieu.--Noir village, merci! Tout l'heure, en passant, on me montrait une le. J'ai dit au batelier: Ta barque est inutile! Que peut me faire moi sur quel bout de terrain Un Haro se rencontre avec un Mazarin? Je veux voir Hernani! C'est l qu'entre les poutres D'une rue o l'on boit le sombre vin des outres, Sous une longue bande troite d'indigo, Se rencontra l'Espagne avec Victor Hugo! * * * * * Je suis un plerin. Je viens pour qu'on me montre Le vritable endroit de la grande rencontre. Et non pas je ne sais quelle le des Faisans! --Le sicle, cette anne, a de nouveau deux ans. * * * * * O rapide frisson des mes enfantines! Aussitt qu'il eut vu, l'enfant des Feuillantines, L'orgueil silencieux qui ronge ces maisons Et leur sort sur la face en normes blasons; Ces fers forgs; ces bois sculpts; ces hommes ples Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des chles; Les caprices pointus de ce pav grimpant Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend; Aussitt qu'il eut vu ce clocher grillage O les cloches ont l'air d'oiseaux de bronze en cage; Aussitt que, passant la poterne, il eut vu Les longs veloutements de ce vallon perdu; Ces chnes bas taills d'une faon si drle Qu'ils ont la grosse tte perruque du saule; Ces fermes rabattant sur leurs murs des volets D'o le piment retombe en doubles chapelets; Ces gazons o toujours quelque poulain se vautre; Ces toits dont un ct descend plus bas que l'autre; Aussitt qu'il eut vu marcher dans les sentiers Des joueurs de pelote et des contrebandiers; Sous les arbres trapus tout enthyrss de lierres Rire des muletiers avec des sandalires; Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants, Caresser rebrousse-cume les torrents; Des prtres bruns mler des ombres de soutanes Aux troncs dcortiqus et ples des platanes; Des mules trois par trois traner ces grands berceaux Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux; La broussaille dresser son pige qui chuchote; Les moulins avoir l'air d'attendre Don Quichotte; Et les mas bouger leur barbe et leurs plumets; Et les feux s'allumer soudain sur les sommets; Et le linge scher travers les campagnes, Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes! Il a reu le coup de soleil, c'est fini. Quand sa mre aura peur--plus loin que Hernani-- Il rira.--Le buisson o s'embusque la haine Elle le connat trop, la maman Vendenne! Elle dit son fils: Rentrez la tte un peu! Mais une vitre clate! On vient de faire feu! --C'est gentil, l'ennemi qui m'envoie une bille! Dit l'enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille Est dj tellement du pays o l'on est Qu'il a mis du panache son petit bonnet. VI O mystre charmant et profond de l'enfance! Quoi! cet tre joyeux d'enfreindre une dfense, Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain Semble pris pour ses jeux d'un immense ddain, Et rve, ddaignant l'image ou la praline, Dans le plus sombre coin de la vieille berline; Qui montrait tout l'heure un golfe avec son doigt En demandant: Quel est ce gros saphir qu'on voit? Ce garonnet ravi d'abmer son costume, C'est Celui qui mettra son sicle sur l'enclume, Qui pendant si longtemps sera terrible et seul, Et qui pratiquera si bien l'Art d'tre Aeul Que, ples apprentis sortant tous de ses forges, Les potes seront ses innombrables Georges! Quoi! cet enfant, c'est lui par qui nous apprenons Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms, Et c'est lui l'ternel parmi ces phmres! Quoi! c'est le grand Hugo, ce petit Victor! Mres, Qu'il y ait du respect parfois dans la douceur Du baiser mis au front de votre enfant rveur; Que vos lvres, parfois, en cartant des boucles Aient peur de se brler quelques escarboucles; Frissonnez au milieu d'un rire; effrayez-vous De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux; Et dites-vous, avec une ivresse inquite, Lorsque vous saisissez une petite tte Pour essayer de voir au fond des yeux gamins, Que vous tenez peut-tre un monde entre vos mains! --Sait-on quel moment au juste le dieu passe? Songez la minute mouvante de grce O, dans la vieille rue, au son d'un fandango Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle, Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle. Distraite, d'une voix qui sommeille demi, Lui dit lgrement: Tu vois, c'est Hernani. Aucun clair n'a lui dans la ruelle noire; Nul n'a senti tomber cette graine de gloire; Et lui-mme l'enfant n'est pas rest songeur. On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'me. C'est Hernani, tu vois, a murmur Madame La gnrale Hugo, d'une distraite voix. Et l'enfant regardait. C'est Hernani, tu vois, Dit cette mre. Et tout, pendant cette minute, Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flte Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or, La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor, Mademoiselle Mars, la salle qui trpide. Tout, le lion superbe et le vieillard stupide, Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier, Pendant cette minute, en puissance, dans l'air! Cette minute-l fut grosse du chef-d'oeuvre. --Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre. Un jeune postillon, sur un seuil, talait Le rouge fatidique et vif de son gilet. Le Rve dans l'esprit des grands amants du Verbe Abonde avec amour autour d'un nom superbe; Il suspend, en secret, son cristal doux et lent Au nom qui s'alourdit d'un poids tincelant; Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre o tout reste, Hugo retirera de son coeur, d'un seul geste. Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui, Ce nom ramnera tout un drame avec lui! VII ... Mais la nuit m'a surpris prs d'un portail de pierre. Alors je me souviens qu'il aimait la prire; Qu'il a divinement murmur: Va prier... Je songe que le soir du vingt-six Fvrier, Hernani, ton glise est bien selon mon me, Puisque je ne peux pas aller Notre-Dame! Et je laisse la vieille en noir qui tient les cls M'ouvrir. Saint-Sbastien a les cheveux boucls; Le large autel dor luit de toutes ses forces; Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses. Cette glise serait srement de son got. Et comme dans son oeuvre norme on trouve tout, J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges, Et je les fais brler doucement. Et les Vierges --Fronts de cire entrevus travers des carreaux-- Sont celles justement qu'invoquent ses hros; Et je t'ai demand, Petit Roi de Galice, Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse! * * * * * Et je sors tout mu sous le ciel toujours beau; Et je marche en disant: Matre, Gnie, Hugo... Souris, Pre d'un sicle, aux humbles fils d'une heure! Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure! Donne-nous le courage et donne-nous la foi Qu'il nous faut pour oser travailler aprs toi... Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lvre. Car depuis le matin je cultivais ma fivre. ... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler, Que nous ne dormions plus cause du laurier; Et dtache ta main, un instant, de ta tempe, Pour bnir notre front, notre coeur, notre lampe... Des paysans passaient.--Persuade-nous bien Que le travail est tout, que nous ne sommes rien... Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent. ... Et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent! Ainsi parlait la voix de mon me genoux. Le soir d'Espagne tait merveilleusement doux. Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante Venait; je reprenais la vieille rue en pente Qui serre tellement le ciel entre ses toits Que l'on ne voit jamais qu'une toile la fois; Je murmurais: Faut-il qu'un pareil jour s'achve? Je sortais de Hugo comme l'on sort d'un rve; Et j'ai redescendu la rue; et lorsque j'ai Pass sous le dernier balcon de fer forg, Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue, M'a dit: Seor, c'est l--dans cette vieille rue-- Que naquit Urbuta, le brave qui le Roi Franois Premier rendit son pe! Alors, moi J'ai dit: C'est l qu'est n--dans cette rue ancienne-- Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne. Hernani, 26 fvrier 1902. Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. End of the Project Gutenberg EBook of Un soir Hernani, by Edmond Rostand License: Share Alike